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REVUE

BRITANNIQUE

ou

CHOIX D'ARTICLES

TRADUITS DES MEILLEURS ECRITS PERIODIQUES

SUR LA LITTÉRATURE , LES BEAUX-ARTS , LES ARTS INDUSTRIELS , l'agriculture , LA GÉOGRAPHIE , LE COMMERCE , l'ÉCONOMIE POLITIQUE, LES FINANCES, LA LEGISLATION, ETC., ETC.

ParlVDI. Saulmer, Directeur de la Redite Britannique ; Dondey-DuprÉ Fils, de la Socictc Asiatique; Ph. Giiasles j L. Galibert ; Lesourd ; Am. Sé- dillot; Genest; West, Docteur eu Médecine (pour les articles relatifs aux sciences médicales ) , etc.

TROISIÈME SÉRIE.

Éowie (beptièiiie'.

|Jitvi5.

Au BUREAU DU JOURNAL, Rue des Bons-E>fa>îs, 21;

ET CHEZ DO:>^DEY-DUPRÉ , IMP.-LIB. ,

Rue Richelieu, IN° 4? *"^ o^ ^^^ Saint-Louis, 46, au Marais.

183/î.

IMPRIMERIE DE PROfPER DONDEY-DL'PflE.

PREFACE

La Revue Britannique va entrer dans la neu- vième année de son existence. Son apparition et ses premiers succès donnèrent à la presse pério- dique une activité qu'elle n'avait jamais eue en France, De toutes parts s'établirent des recueils qui maintenaient leur existence éphémère, moins avec l'argent de leurs souscripteurs qu'avec celui de leurs actionnaires. Ces concurrences, préjudi- ciables à leurs auteurs , tendaient cependant à nuire aux ouvrages consciencieux, en les privant d'une part de leur légitime rémunération. Tou- tefois la Revue Britannique a pu surmonter ces obstacles, et c'est au milieu d'eux qu'elle a grandi et qu'elle s'est consolidée.

C'est en modifiant sa marche selon les époques et les circonstances diverses qu'elles faisaient naître, que notre recueil est parvenu h maintenir les droits qu'il pouvait avoir à la bienveillance qu'il avait acquise. Lorsque nous commençâmes, sans engagemens avec le pouvoir, mais calcu- lant qu'un gouvernement ne peut faillir, sans commettre plus ou moins les intérêts de la société qu'il régit, nous cherchâmes avec d'au- tres à le garer de l'abîme oii il s'est englouti , par une opposition prononcée, sans être irri^

6 PRÉFACE.

laiitc. Des dangers d'une nature différente me- naçaient aussi la société de cette époque. Une espèce de fièvre indusliielle s'en était emparée, et de tous côtés on préconisait la puissance de Tassociation. Ces leurics tondus à l'avidité pou- vaient faire hasarder beaucoup de capitaux et compromettre le bien-être d'un grand nombre de familles. Le premier article que nous pu- bliâmes fît sentir qu'avant de créer des produits , il fallait s'assurer des déboucbés, et il prémunit nos lecteurs contre les dangers des sociétés ano- nymes, en montrant combien de fois, en Angle- terre , elles avaient servi aux entreprises des fri- pons. Mais, tout en indiquant les écueils pouvait périr la fortune publique ou privée de la France , nous nous efforcions d'en favoriser le plus possible le développement et les progrès, en signalant toutes les inventions utiles que le génie des sciences appliqué aux arts produisait inces- samment en Angleterre et chez ce peuple d'un caractère à la fois ardent et opiniâtre qu'elle a jeté au-delà de l'Atlantique. L'industrie fran- çaise ne désavouera pas sans doute les services que la Revue Britannique a pu lui rendre à cet égard. Nous nous appliquions en même tems à en rendre d'autres au commerce , en lui faisant connaître les mœurs, les. goûts et par conséquent les besoins des nations avec lesquelles il pouvait nouer des rapports.

La raison publique a bien voulu sanctionner la direction que nous avions prise. Fait sans exemple

PKÉFACE. y

peut-être dans les annales de la presse périodique î nous réimprimons entièrement la totalité des cinq premières années de la Revue Britannique, quoique antérieurement elles eussent déjà été ti- rées en partie deux ou trois fois. Cette première série est une vaste collection de faits de tout genre, et surtout de ces faits qui changent le monde et dont cependant l'histoire ne parle pas; qui provoquent obscurément ou qui préviennent les plus grandes perturbations. C'est la culture des turneps introduite en Angleterre en même tems que la maison d'Hanovre^ et qui double les produits de son sol; c'est Watt, c'est Arkwright dont les admirables procédés, quadruplant la for- tune industrielle de la Grande-Bretagne , fournis- sent sans le savoir à M, Pitt des moyens de combattre la république et l'empire, et maintien- nent quarante ans de plus Faristocratie anglaise dans la plénitude de ses prérogatives.

Dans les séries postérieures , notre marche a éprouvé quelques modifications. Une grande ré- volution s'était accomplie, et le sol en frémissait encore. La France paraissait menacée par des per- turbations nouvelles et indéfinies. Ce n'était pas seulement l'ordre politique qui était exposé, mais l'ordre social tout entier. Dans cette crise, garder la neutralité nous eût paru le fait d'un coupable égoïsme; et nous avons porté nos faibles secours à la société en péril. On faisait des émeutes au nom du peuple ; appelant l'arithmétique po- litique à notre aide , nous avons suj)puté ce que

8 PRÉFACE.

ces émeutes lui faisaient perdre. La société in- quiète avait suspendu une partie de ses travaux particuliers ; nous avons indiqué des moyens d'en assurer aux classes laborieuses sans augmenter les charges des contribuables. La plus lourde de ces charges était dans le développement néces- saire donné à notre armée ; nous avons fait voir la possibilité d'en compenser le poids, en utili- sant ses bras comme l'avaient fait un grand peuple etim grand prince, les Romains et le czar Pierre, et comme le faisait encore la Suède. On tentait de faire des chalands a la république , par l'appât du bon marché; nous avons fait voir que ce bon marché n'était qu'une illusion. Un seul Améri- cain , avec les égards que se doivent d'honnêtes gens, a contesté nos calculs; mais le ministre des États-Unis près de notre gouvernement au- torisa le président des conseils du roi à se servir de son nom pour en soutenir l'exactitude devant les Chambres ; et un autre homme d'état de l'Union écrivit pour en prendre la défense , en même temsquele gouvernement central de Washington s'empressait d'accueillir quelques vues que nous lui avions soumises sur les moyens de se rendre un compte plus rigoureux des finances des États- Unis. Plus tard des mains imprudentes voulaient toucher au principe de notre force , en démolis- sant cet admirable système administratif, éma- nation d'un grand siècle, couvé pour ainsi dire parle génie d'un grand homme. Nous nous sommes empressé daccourir à sa défense, au moment oii

PRÉFACE. g

des lois nouvelles allaient le mettre en question. Enfin , en puisant dans le journal d'un observa- teur candide de notre première révolution , de l'Américain jMorris , nous avons fait voir quel ser- vage , quelle dure et ignoble dépendance , des esprits généreux avaient acceptée , en s'engageant légèrement dans des partis qu'ils paraissaient con- duire et qui les traînaient misérablement a leur remorque.

La position oii se trouve la France aujourd'hui nous permettra de nous rapprocher davantage de la direction que nous avions adoptée dans notre première série. Après quatre ans de règne, Louis- Philippe est plus avancé que ne l'était à sa mort Guillaume III, sur la tombe duquel un admira- teur sincère écrivait : « Prince méconnu; » esprit haut et serein , et qui cependant trahi par ses ministres , tourmenté par la turbulence des fac- tions contraires, fut a deux reprises sur le point de rejeter ces trois couronnes qui gênaient son front de leurs épines, pour retourner en Hollande. En France , la propriété , presque de tous les de- grés, vient d'être convoquée dans des comices cantonnaux pour nommer des conseils purement administratifs; et par la nature des exclusions qu'elle a prononcées, elle a protesté hautement de sa répulsion pour ceux qui, au lieu de tâcher d'améliorer le bien-être social par des moyens lents, mais infaillibles, n'hésiteraient pas à le com- mettre, en l'exposant aux éventualités de révolu^ tions violentes.

10 PRÉFACE.

Cet heureux état de choses nous permettra de revenir plus souvent a des contemplations plus paisibles; d'entretenir davantage nos lec- teurs du mouvement industriel et commercial; de celui de la littérature et des arts ; de multi- plier ces tahleaux de mœurs oîi nos voisins ex- cellent; car, comme l'a dit M'"^ de Staël, ils semblent avoir une fenêtre intérieure avec la- quelle ils s'examinent eux-mêmes. Nous aurons d'ailleurs à diriger l'attention de nos lecteurs sur les plus hautes questions écoi:;)miques et en même tems les plus opportunes : par exemple , celle qui concerne les moyens de transport intérieur ; nous examinerons s'il faut donner la préférence aux ca- naux, aux routes de fer ou bien encore aux voitures conduites par la vapeur sur nos voies ordinaires, ou admettre concurremment ces trois moyens, selon la nature de transport à opérer et la diver- sité des localités à parcourir : mais ces questions, tout importantes qu'elles soient, ne nous dé- tourneront pas entièrement des préoccupations de nos plus récens Numéros. Nous continuerons à considérer la situation intérieure de l'Angle- terre, qui a pu sans glisser prendre position sur une pente. L'enquête qu'elle fait dans ce mo- ment sur son administration communale nous fournira des rapprochemens curieux avec la nôtre; ce sera au reste un moyen de plus de juger la grande question de la centralisation adminis- trative. En un mot, nous nous garderons bien de circonscrire un cadre qui admet tous les sujets

PRÉFACE. îl

susceptibles d'oftVir de ragrément ou de l'instruc- tion aux diverses classes de nos lecteurs.

En finissant, nous n'avons pas besoin de dire que la rédaction de notre recueil continuera a être confiée aux plumes habiles qui en ont fait le succès ; plumes exercées et savantes qui, en re- produisant nos textes, en reproduisaient toujours l'énergie ou la grâce; qui plus d'une fois les ont même améliorés , en les traduisant , comme semble l'indiquer la faveur que la Revue Bri- tannique a obtenue en Angleterre et aux États- Unis, oii cependant nous ne faisions le plus sou- vent que renvoyer, sous les formes d'une autre langue, les richesses que nous en avions tirées.

JANVIER 1S34.

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REVEE

LA RÉPUBLIQUE D'ANGLETERRE

AVANT LE PROTECTORAT DE CROMWELL.

<( Le principal devoir de Thistorien , selon Burke, c'est » de venger la vertu outragée, de réparer les oublis du » peuple et ceux des puissans , de remédier aux négli- )) gences et aux iniquités de Tesprit de parti. » Il y a telles époques bien plus exposées que d'autres à ces malheurs et à ces injustices. Quand le drame de la politique se com- plique et s'assombrit j quand toutes les factions veulent du sang^ quand l'assassinat , la perfidie , la lâcheté, la vio- lence , deviennent des armes vulgaires que personne ne se fait faute d'employer , il y a bien peu de chances pour que l'histoire reste impartiale, haute, noble, calme et me- surée.

Voyez quelle influence contagieuse exercent sur les es- prits les plus sages ces partis tour à tour écrasés et vain-

lA LA RÉPUBLIQUE u'AJSQLETEKaE

queurs , toujours enflammés et toujours iniques ! Quel homme si obscur n'est pas attaché par des liens secrets et puissans à l'une des causes militantes ! Quel est celui dont le père , le frère , le fils ou l'aïeul n'a pas été victime et bourreau ? Croyez-vous que l'historien n'intercalera pas dans les pages sévères de son livre quelque chose qui rap- pelle ses douleurs intimes , ses regrels , son besoin de ven- geance j ses pensées et ses sentimens passionnés , les pré- ventions que sa famille lui a transmises et qu'il a sucées pour ainsi dire avec le lait de sa nourrice ? sont-ils, les génies assez grands et assez mdles pour s'élever au-des- sus de tout ce qui est individuel , pour planer dans les hautes généralités de l'histoire , pour voir les masses d hommes comme Dieu les voit , comme Tacite les a quel- quefois aperçues , avec leurs nombreuses faiblesses, leurs vices aux prises et leurs rares vertus ? Comment ne se préoc- cupera-t-il pas de lui-même et de ses propres sentimens? Est-il fils de royaliste ? Comment ne serait-il pas attaché à l'aristocratie ? Son grand-père lui a légué un exemplaire de VEïkonBasilike, écrit, dit-on, par Charles I", le martyr royal. Il ne voit rien qu'à travers ce préjugé. Tel autre est d'une famille dissidente -, son aïeul a eu les oreilles cou- pées par ordre d'un de ces lâches et stupides ministres , exécuteurs des volontés des Stuarts. Cromwell est pour lui un Dieu, et tout Anglais royaliste lui fait horreur: il y a des traces qui ne s'effacent pas aisément , et dans nulle histoire d Europe, ces traces ne sont aussi vives qu'en Angleterre , pavs dont l'histoire est dramatique , pathétique, sanglante. Aussi, quelque remarquables que soient nos historiens sous le rapport' du talent , il est dif- ficile de reconnaître en général leur impartialité. Hume , Brodie , Lingard , avocats subtils , sont des annalistes per- fides. Rien de plus rare qu'une bonne page historique sur

AVAJNT LE l'IlUTECTOKAT DE CROMWELL. l5

les grandes époques de noire vie nationale ^ rien de plus commun que de brillans et iniques plaidoyers pour ou contre notre liberté, notre monarchie, nos institutions nos lois et nos rois.

Avant la restauration de Charles II , plusieurs écrivains "consignèrent, soit dans leurs correspondances privées, soit dans leurs mémoires, le fruit de leurs observations per- sonnelles sur l'époque de la république anglaise ou com- momvealth. Parmi ces écrivains , les uns, sectaires fana- tiques , ont excusé tout ce qui se rapporte à Cromwell et à ses partisans : à les entendre , le puritanisme n'aurait rien enfanté que de grand, de noble, de généreux. Après la restauration , ce fut le contraire : personne ne prit la plume sans se croire obligé de marquer au front et de stigmatiser avec fureur tous ceux qui avaient exercé le pouvoir pendant 1 interrègne. Leurs hautes qualités, leur puissante intelligence furent oubliées et perdues de vue. On négligea même d'inscrire dans les annales de la nation le nom des juges , des shérifs , des maires et des officiers publics de cette époque. Tous les compilateurs de tables héraldiques passent rapidement sur les années de la Ré- publique et oublient de propos délibéré les noms de ces nobles qui ont soutenu la cause de la liberté anglaise. Duff- dale , laborieux jurisconsulte , laisse dans son ouvrage des Origines fadiciair es une grande lacune , un espace vide, sous prétexte que la rébellion était alors triom- phante et que toute justice av^ait cessé.

Essayons de comprendre l'histoire de cette république si peu connue \ et, pour y parvenir, consultons, non les plai- doyers ex-professoy mais l'histoire des faits, mais des docu- mens certains. Les mémoires ne manquent pas. Les années en s'écoulant, ont mis au jour tous les manuscrits, tous les journaux , toutes les lettres , tous les renseignemens les plus

ï6 LA KÉPLBLK^tL U A»GLETEKnE

secrets. Nous avons la correspondance des régicides et les mcmoranda de l'archevêque Laud. Non seulement les rois et les ministres , les guerriers et les prêtres , mais les fem- mes , mais les gens du peuple ont écrit ce qu'ils ont vu , ce qu'ils ont senti. D'une part , les crimes suscités par les passions politiques , crimes vainement palliés par l'esprit de faction, surgissent à nos yeux : d'une autre, nous admirons, comme le dit très-bien AVarburton , les hommes chargés de diriger les intérêts politiques de l'Angleterre , jusqu'au protectorat de Cromwell : ce furent les génies les plus re- marquables, les hommes les plus gouvernementaux dont la Grande-Bretagne puisse s'enorgueillir. Dès que Cromwell entre en scène , tout disparaît et s'absorbe-, on ne voit plus que lui seul , on ne pense qu'à lui -, l intérêt se fixe sur cet homme puissant : il éclipse les autres personnages. Ainsi, Bonaparte , près duquel vivaient cependant d'assez beaux débris des quarante années précédentes, fait pâlir, dès qu'il se montre , tous les noms , tous les souvenirs , tous les hommes. Le règne de Cromwell , comme l'empire de Bo- naparte , mérite une histoire à part.

Persuadés que d'un coté on a exagéré l'atrocité, l'im- moralité \ que d'un autre on a excusé , pallié, blanchi les vices des hommes d'état qui ont fondé et dirigé la répu- blique d'Angleterre \ que nulle justice ne leur a été ren- due, ni par Hume, ni par Voltaire , ni par Lingard, qui les présentent comme des fanatiques atroces et des brigands détestables , ni par Godwin qui les change en demi-dieux; c'est surtout ce grand drame, commençant à la guerre civile et finissant à l'usurpation de Cromwell, dont nous essaierons de soulever le voile.

Mais à un tel drame , l'avant-scène est indispensable, et celte avant-scène se prolonge bien loin dans le passé. Qui- conque ne voit dans la catastrophe des Stuarts , comme

ÀVAKT LE PROTECTORAT DE CROMWELL. I T

M. de Chateaubriand, qu'un déplorable accident de l'his- toire , que la chute sanglante d'une tête royale , se trompe singulièrement. Le mouvement des empires tient à des ressorts plus profonds et plus cachés.

Il y avait long-tems que le puritanisme et la liberté se donnaient la main, long-tems qu'ils luttaient contre le catholicisme et le pouvoir absolu. Le combat qui s'engagea entre le roi et les communes n'était que le combat du droit divin, se rattachant au papisme , contre le droit d'exa- men ou d'indépendance, se rattachant au calvinisme. Telles sont les deux nuances tranchées que l'on aperçoit dans toute Thisloire d'Angleterre. Mais elles se subdivisent elles-mêmes en mille nuances placées entre les deux points extrêmes de chaque opinion. Le niveleur fanatique , Thomme qui avait deviné la doctrine de Saint-Simon, et qui voulait l'égalité de tous, le partage des biens et la communauté des femmes, occupait une des extrémités opposées, et formait comme le sommet du parti libéral républicain et religieux : l'homme du droit divin , qui dé- sirait l'abolition du Parlement, qui regardait l'église comme supérieure à tout, comme dominatrice des communes de la loi et des coutumes antiques , occupait le faite du parti opposé. Pour être conséquent avec lui-même, ce dernier devait être papiste j mais , comme nous lavons dit , ceux qui poussent leurs opinions jusqu'à leurs dernières consé- quences, les hommes parfaitement logiques et dont la sévé- rité rigoureuse tire de leurs principes les déductions les plus strictes , ne sont jamais en majorité. Aussi y avait-il mille fractions d'opinions contradictoires et nuancées ; le partisan du pouvoir absolu ^ l'anglican absolutiste 5 l'angli- can partisan du pouvoir constitutionnel , mais reconnaissant la prérogative royale j le membre des universités, dévoué au pouvoir par un mélange de pédantisme et de crainte 5 vu. 2

l8 LA RÉPUBLIQUE D ANGLETERKE

le bour{jcois protestant qui tenait surtout aux libertés des corporalions ^ le dissident plus prononcé , mais qui vou- lait que Ton se contentai de borner et de limiter la préro- gative royale -, le puritain fanatique ayant le plus profond mépris pour un roi environné d'ennemis de sa croyance ^ et enfin, l'iiomme de la cinquième monarcbie, pour qui toutes les autorités temporelles étaient les symboles de Tantécbrist. Pendant le triste et mallieureux règne de Charles II, on voit toutes les nuances différentes se mêler, se croiser, se combattre j armées souvent confondues , souvent diffi- ciles à discerner, tant les bannières sous lesquelles elles marchent sont mobiles et couvertes de symboles contradic- toires ; tant il leur arrive souvent de prendre les couleurs de l'ennemi et de déguiser leurs propres pensées , leurs propres desseins. Mais quiconque jette sur le mouvement général de la masse un regard attentif reconnaît, au mi- lieu de ce chaos , un double ébranlement , deux courans qui s'entrechoquent, la marche du pouvoir soutenue par le catholicisme et battant en brèche la liberté j celui de la liberté militante, appuyée du fanatisme protestant et bat- tant en ruine le pouvoir.

Politiquement parlant , tous les actes de Charles I" sont des fautes ^ moralement parlant, ce sont des crimes. On Ta donné pour martyr^ oui, sans doute , martyr de sa fai- blesse, de son obstination et de sa perfidie. Depuis que Henri "VIII avait appelé l'Angleterre à la réforme reli- gieuse, on s'était trop aperçu que le droit d'examen, établi par la réforme , n'était pas compatible avec le droit divin , d'après lequel les Stuart voulaient régner. Tout ce qui se passa en Angleterre, de i55o à 1668 , est le résultat du conflit de ces deux élémens hostiles. Il y avait, au fond de la constitution anglaise , telle qu'Elisabeth , Jacques P% Charles £«' , Charles II et Jacques II , essayèrent de la

AVAWT LE PROTECTOKAT DE CROMWELL. JQ

construire, un défaut de logique, équivalant à une impossi- bilité : or, quoi que l'on en dise, la logique est la reine du monde. Ces rois qui disaient aux peuples : « Laulorité de Rome est illusoire, nous avons le droit de reviser sa su- prématie et ses dogmes ; » essayaient en vain d'ajouter : (( Vous ne reviserez pas nos actes , vous n'exercerez pas sur nous l'examen que nous exerçons sur le pontife, t) Une fois le principe de la critique sceptique et de l'analyse rigou- reuse introduit dans les matières de foi, ce même principe fit son chemin, accomplit sa destinée , s'inocula dans tous les membres du corps social , et devint lame dirigeante de la nation.

Quand le prestige royal vivait encore, quand Elisa- beth et Henri Mil s'entouraient de l'auréole féodale qui ne s'était ni éteinte ni affaiblie , ils purent resserrer dans d'étroites limites l'esprit d'examen qu'ils avaient sanc- tionné. L'habitude du servage et de l'obéissance hiérar- chique du moyen âge était alors dans toute son énergie : et cependant à quelle barbarie, à quelle absurdité ces deux souverains furent obligés d'avoir recours , lorsque, traçant à leurs sujets une voie étroite et rigide entre le puritanisme et la papauté , ils leur commandèrent de se tenir d'un pas ferme sur ce pont chancelant de leur église, sous peine de mort , de mutilation ou de confiscation ? Ce qui leur avait réussi à grand'peine devait tuer leurs successeurs. Le principe protestant qu'ils n'avaient pas abandonné, mais qu'ils avaient essayé d'étouÊfer et de réduire , avait circulé malgré eux. Il s'était emparé des intelligences les plus fortes, comme des passions les plus vulgaires^ il était devenu l'ame sociale. Jacques I" s'en aperçut , et pédant ri- dicule, il s'arma pour combattre cet ennemi invincible ; il employa le syllogisme et l'enthyméme. Charles I", qui lui succéda, et qui voyait croître le danger , s'aperçut de Tin-

20 L^ IIÉPL'BLIQLE D ANGLETERRE

suffisance des armes théologiques -, cet instinct qui nous porte à notre conservation lui fit protéger le papisme qu il n'ai- mait pas, et quoiqu'il fût chaste, tempérant et même à certains égards honnête homme , il se servit sans scrupule de la ruse, du parjure et de la violence. Un parti puissant l'entourait *, ce parti eut ses héros, ses écrivains, ses hom- mes d'état ; les Strafford , les Clarendon , les Laud. Mal- heureusement il essayait de combattre le mouvement né- cessaire de rintelligence en Angleterre et en Europe. Après beaucoup de torts, de fautes , de crimes qui éveillèrent , sans les justifier , les torts , les fautes , les crimes de ses ennemis , ce parti succomba , essaya de relever la tête sous Charles II , tenta un dernier effort sous Jacques , et dis- parut.

Malgré les palliatifs de Hume et de Clarendon , il est certain que Charles I", depuis 1626 jusqu'à 1640, a mar- ché d'illégalité en illégalité, de perfidie en perfidie. Les Tudor , race despotique et qui régnait à une époque le despotisme était facile, n'avaient jamais tenu un langage aussi insolent que celui des ministres et des partisans de Charles I", au commencement de son règne. Le garde- des-sceaux Coventry avait l'audace de dire aux Commu- nes, dès la seconde session du Parlement :

(( Que si le roi , dont la suprême grandeur et la haute majesté condescendaient jusqu'à les admettre en sa pré- sence, avait daigné les inviter à prendre conseil avec lui , elles ne devaient pas s'attendre à siéger long-tems. »

Sir Dudley-Carleton , confident du roi , avertissait les membres du Parlement :

<( Que s'ils s'avisaient d'aucune turbulence, on les ré- duirait facilement à la situation de ces autres peuples d'Europe, si misérables, qu'ils aidaient à peine des sabots aux pieds et des chemises sur le corps, n

AVANT LE PROTECTORAT DE CROMWELL. 21

Si VOUS ajoutez à ces discours si ridiculement menaçans les continuelles infractions aux privilèges de la pairie , aux droits des sujets, les essais tentés pour arracher les taxes au peuple sans les devoir aux votes du Parlement : on verra que dès la première année de son règne , Charles l" s'é- tait placé en dehors de la loi commune, et n'avait rien ou- blié pour renverser la constitution de son pays. Criminel sous ce rapport , il était coupable d'une maladresse non moins bizarre et non moins surprenante. Tout concou- rait à l'avertir de la mauvaise route dans laquelle il s'en- gageait. Dès l'origine de ces actes arbitraires , il s'était aperçu de Teffet qu'ils avaient produit. Quand les juges siégèrent à Westminster en 1626, pour inviter le peuple à payer les subsides, les cinq mille percepteurs de West- minster refusèrent de se charger de leur office , et tout le peuple s'écria : a Point de subsides sans Parlement ! »

Charles P% auquel ces symptômes ne pouvaient échap- per, engagea la lutte -, il devait y périr. Toutes ses tenta- tives pour obtenir le droit d'emprisonner les citoyens sans motif légal , pour gouverner selon le bon plaisir , pour modeler la religion à son gré et rapprocher le protestan- tisme de la foi catholique (plus favorable au pouvoir)-, tous ses triomphes sur le peuple , sur la liberté , sur les puri- tains 5 l'institution de la Chambre étoilée , les innombra- bles agressions de ses serviteurs contre l'ancienne loi an- glaise , furent les véritables bases sur lesquelles se dressa plus tard l'échafaud qu'il devait teindre de son sang. Les torys ont vainement essayé de prouver que les Communes ont empiété dans les premières années de ce règne sur le pouvoir royal. Bien loin de : pendant douze années de lutte et de malheurs, elles se tinrent constamment sur la défensive, tantôt suppliant le roi par d'humbles adresses de vouloir bien respecter ce qui leur restqit encore de ii-»

IBS LA RÉPUBLIQUE d'ANGLETERRE

bertés 5 tantôt plus irritées intérieurement que violentes dans leurs discours , et n'opposant à l'usurpation qu'une résistance presque passive. îl fallut une série incroyable d'injustices successives pour Irayor la roule à la répu- blique d'Angleterre. Ce ne furent long-tems que mo- nopoles , négociations perfides avec la cour de Rome ou d'Espagne, empiétement perpétuel de la prérogative , at- teintes portées au commerce , essais de maximum , restric- tions sur les manufactures, sur l'importation ou l'exporta- tion de divers objets. La prérogative , comme si elle eût prévu quelle allait mourir, se mêlait à tout, s'immisçait à toutes les affaires , taxait les denrées, circonscrivait le com- merce, fixait le prix d'un poulet à six scbellings huit de- niers la pièce, celui de trois œufs à un penny , du beurre frais à cinq deniers la livre en été , et à six deniers l'hiver. La masse énorme des griefs de la nation grossissait et s'ac- cumulait chaque jour : avalanche encore suspendue qui devait plus tard retomber sur le trône et l'écraser. Les inquisiteurs d état portèrent jusqu'au plus ridicule excès leurs prétentions et leur tyrannie-, ils déclarèrent que toutes les personnes qui passeraient la mer seraient sou- mises à un long interrogatoire et seraient même retenues en Angleterre , si le roi le jugeait convenable.

L'historien Hullam , si judicieux et si consciencieux d'ordinaire , a dit quelque pari qu il ne fallait pas tour- ner sur l'histoire et sur ses proportions grandioses le mi- croscope des anecdotes et des détails; mais sans ces détails, qui pourra comprendre f histoire de cette époque ? se fera- t-on une idée nette du degré de tyrannie que Charles P' avait introduit si Ton néglige de rapporter quelques-unes des condamnations de la fameuse Chambre éloilée ? Insti- tuée pour remplir les coffres du roi et v verser largent des sujets, surtout pour les habituera un joug pesant et odieux

AVANT LE PROTFXTOUAT DE CROMWELL. 20

qu'ils n'avaient pas encore subi, elle condamna, par exem- ple, à cinq mille livres sterling d'amende un gentilhomme qui avait provoqué en duel le duc deNorlhumberland j à huit mille livres sterling un autre qui avait dit que le comte de Sufiblk était méprisable ^ à douze mille livres sterling Allinglon , qui avait épousé sa nièce ^ à huit mille livres sterling Sir David-F'orbes , pour injures contre lord Wentworth ; à deux mille cinq cents livres sterling la cor- poration des fabricans de savon, qui ne s'était pas soumise à quelques formalités nouvelles.

Ces iniquités du règne de Charles P' dégénéraient quelquefois en puérilités ignobles. Ainsi, Ton préleva sur tous les aubergistes une nouvelle taxe de quarante schellings par tonneau de vin. Un fragment des Lettres de Garrat , espion de Wentworth , et qui lui envoyait toutes les nouvelles de Londres , fera connaître la ma- nière dont s'exécutaient ces ordres illégaux. « L'avocat- général , dit Garrat, a envoyé dans toutes les tavernes pour défendre aux cabaretiers d'apprêter à manger-, on a requis d'eux quelque chose au profit du roi; un demi-penny pour un quart devin de France, un penny pour le vin des Canaries et pour les autres vins de liqueur. Les caba- retiers ont pris de l'humeur là-dessus, et n'ont pas voulu donner ce qu'on leur demandait; aussi nous les recom- mandons au prône. » Que dire de ce malheureux Prynne, qui , pour avoir avancé dans un livre de théologie que toutes les actrices étaient des coquines, fut mis au pilori il eut les deux oreilles coupées ? Ce fut au milieu de ce torrent de mesures arbitraires, tantôt puériles, tantôt atroces, quelquefois l'un et l'autre , qu'un des plus grands événemens de l'Europe moderne reçut sa première im- pulsion. Pendant que Laud , le plus violent des inquisi- teurs et le plus intrigant des fanatiques , essayait de ra-

i4 LA RÉPUBLIQUE D ANGLETERRE

mener violemmenl à la conformité el de faire rentrer dans le cercle de l'église anglicane toutes les sectes dissidentes-, pendant qu'il tenlait de rapprocher la liturgie protestante de la liturgie romaine^ les puritains, hommes inexorables et inflexibles, attaqués à la fois dans leur liberté d'action et leur liberté de conscience , résolurent de s'exiler volon- tairement. Ils partirent pour ces régions nouvellement dé- couvertes dans rOcéan atlantique , et cherchèrent dans la baie de Massachussets un refuge assuré contre la tyrannie, une perspective sans bornes , offerte à leurs espérances de liberté religieuse et civile. Ainsi fut préparée la grande république fédérale des États-Unis-, et nul ne peut douter que ces mêmes principes de liberté et d'examen , qui , éclatant plus tard, se sont révélés par la déclaration de l'indépendance sous Washington et Franklin , n'aient eu pour source première les doctrines de Pym et de Hampden. Plus d'un demi million de livres sterUng sortirent d'Angleterre avec cette population puritaine dont les mœurs étaient en général pures , et qui à force d économie était devenue riche et puissante, u Pourquoi, demande farche- vêque Laud dans une de ses lettres à StrafFord , les An- glais sont-ils aujourd'hui si passionnés pour fémigration ? L'on n'entend parler que de gens qui veulent fuir leur pa- trie ?» Pourquoi! parce qu'ils préféraient l'exil à l'affreux esclavage que Laud lui-même leur imposait. On sait que les principaux chefs de la république , les grands moteurs du nouveau mouvement, Cromwell entre autres, voulu- rent fuir la Grande-Bretagne et échapper à une tyrannie imminente, et que ce fut le conseil-d'état lui-même qui les contraignit à rester dans leur pays. Preuve irrécusable que leur dessein n'était pas dès lors , comme 1 ont prétendu les torys , d'attaquer la constitution d'Angleterre ; mais que fermes et inébranlables dans leurs principes de liberté, ils

AVANT LE PROTECTOTIÂT DE CROMWELL. 10

commencèrent pur tenter une fuite qu'on leur rendit im- possible , et qu ils finirent par engager un combat à mort dans l'arène dont on avait fermé Tenceinte pour .es y re- tenir prisonniers.

Les embarras de la cour et la violence de l'indignation qu'excitaient ces mesures ne cessaient point de s'accroître. On vit les nonces du pape bien reçus et traités avec fa- veur par ie roi : hommes ouvertement contraires au protestantisme anglican , odieux à la majorité de la na- tion et dont la présence rendit plus probables encore les intentions que l'on imputait au monarque de rétablir le catholicisme dans la Grande-Bretagne. Notez que ce ne sont point ici de vaines hypothèses. Le secrétaire-d'état Windebank entretenait avec la cour de Rome et ses agens une correspondance qui a été enfin mise à jour , et dont le but n'est pas douteux. On voit dans ces lettres, pubUées récemment, par quelle pente douce et impercep- tible on voulait faire arriver le protestantisme à reconnaître la suprématie papale ^ on y voit surtout que chacun des pas faits par Charles 1" vers le pouvoir absolu était considéré par les catholiques comme autant de triomphes pour leur cause. Le rapport du nonce Spanzani au pape , publié par extraits dans les Mémoires de M. Butler , donne une idée plus juste encore de la situation morale et religieuse de l'Angleterre. Il présente la majorité de l'aristocratie comme prête et décidée à se convertir^ le roi comme favo- rable à l'église romaine ^ le protestantisme proprement dit comme le fait de la bourgeoisie et des classes intermé- diaires, et le puritanisme comme le partage d'une faction exagérée, à laquelle peu de personnes se rattachent.

Il s'agissait donc à la fois , pour les Anglais patriotes , de défendre leur foi rehgieuse, leur liberté de citoyens, et leur indépendauce de nation contre Içs empiétemens de la cour

ft6 LA RÉPUBLIQUE d'aNGLETERRE

de Rome. C'était une belle conquête , que celle dont le parti catholique se flattait alors -, long-tems écrasé en Angleterre , il releva la tétc , et son insolence vint ajouter encore à l'ani- mosité générale. Mais le roi, sur lequel il comptait, était bien faible en réalité ^ et sous ce trône si brillant , si puis- sant en apparence , un vide immense était creusé depuis long-tems. La banqueroute était inévitable et les bourgeois de Londres ne voulaient rien prêter. Telle était l'infatua- tion de ce monarque , destiné à périr en essayant de frapper de mort les lois nationales , que malj^ré les prières de tous ses ministres et de tous les hommes d état qui lentouraient , il recula autant quil put la convocation d'un Parlement. « Je ne veux pas, disait-il, convoquer de Parlement^ mes frères de France et d'Espagne s'en passent, et je veux m'en passer. Le convoquer pour le dissoudre aussitôt, ce n'est pas la peine : le laisser vieillir serait dangereux -, car les Par- lemens sont comme les chats , ils deviennent méchans en de- venant vieux. )) Il ne savait pas , ce roi imprudent, que dans la vie des peuples comme dans celle des hommes , il v a des sentimens et des idées auxquels il ne faut pas toucher, et que le devoir principal du gouvernement , la grande science de la politique est de distinguer habilement ces points sen- sibles , ces idées consacrées, ces sentimens et ces habitudes inviolables : ôter aux Anglais leur Parlement , c'était leur ôter la vie civile. Déjà Charles avait fait contre cette insti- tution tout ce dont il avait été capable : il Tavait outragée, bravée , prorogée , mutilée -, maintenant il voulait s'en dé- faire tout-à-fait. Le mécontentement éclata d'une manière formidable, et le Long Parlement devint nécessaire.

C'est du Long Parlement que date la guerre civile. Ici commence notre drame, dont les premières scènes offrent la lutte sanglante des Communes avec le roi. Quel Anglais se rappelle cette époque sans intérêt? j'allais dire sans pré-

AVANT LE PROTECTORAT DE CROMWELL. '!*)

jugé. Les ardentes passions de Tesprit de parti en ont jus- qu'ici tracé l'histoire : abordons-la , si ce n'est avec plus de IVanchise , du moins avec un dessein plus prononcé d imparlialité et de candeur.

Ce fut en novembre i64o, date importante à laquelle se rapporte toute notre histoire d Angleterre , pendant deux siècles, que cinq cents hommes, témoins des illégalités obstinées dont le pouvoir s'était rendu coupable , vinrent former le Long Parlement. Ils savaient tous que Tédifice de la constitution avait élé ébranlé , quil s'agissait de le reconstruire, ou du moins de l'affermir sur ses bases, qu'il y avait nécessité de protéger par de nouvelles et plus efficaces garanties les libertés et les préjugés nationaux. Le roi et sa cour avait donné plus d'une preuve de mau- vaise foi. Casuiste comme Jacques P' l'avait été , il ne man- quait jamais de bonnes raisons pour mal agir. On com- mença donc , et avec justice, par poser des bases solides d'indépendance -, on institua la triennalité du Parlement : les clauses de l'acte renfermaient des précautions assez strictes et assez bien combinées pour que les ministres du pouvoir reculassent devant la non-exécution de la loi nou- velle.

Charles I", qui avait besoin d'argent et qui en attendait des Communes, fut obligé de sanctionner ce bill qui, à lui seul, opéra une importante révolution. Plusieurs autres sta- tuts ravirent à la couronne la faculté des taxes arbitraires ; et cette Chambre étoilëe qui avait usurpé de si énormes pouvoirs , cette chambre qui établissait le jugement par commissaires et détruisait le jury, fut abolie, x^insi, toutes les créations despotiques des Tudor , tous les envahisse- mens successifs de Charles, étaient frappés, non seulement de réprobation dans le passé , mais d'impuissance dans l'a- venir. Lorsque ces statuts nouveaux que nous nous contente-

28 LA RÉPUBLIQUE D^ANGLETERîlE

rons d'indiquer en masse sans les dévelop[>er tous déplai- saient parliculièremenl au monarque, il essayait d'intervenir dans les discussions de la Chambre , comme cela était ar- rivé sous les rois précédens ^ mais Tesprit de la nation avait changé : les Communes, enhardies par leurs victoires, firent au roi des remontrances qu'il fallut écouter et subir.

Les cinq cents hommes qui, sans réformer ni altérer la constitution anglaise, avaient le bon esprit d'arracher au pouvoir toutes les concessions utiles , et de lui opposer les restrictions les plus efficaces, offrent dès les premiers jours de leur réunion un imposant spectacle. Ce n'étaient point des démagogues téméraires, des aventuriers de parti , des fanatiques absurdes. La plupart d'entre eux étaient hon- nêtes ^ leur zèle était désintéressé. C'est ce que leurs pre- miers actes prouvèrent suffisamment j tout atteste même qu'ils n'avaient pas formé le projet de démanteler la cou- ronne et de déposséder le trône. Mais la pente dangereuse sur laquelle ils étaient placés , leur ressentiment contre les usurpations de la cour et la défiance que leur inspiraient ses promesses , les entraînèrent à des fautes , j'allais dire à des crimes. Il est rare qu'une assemblée s'arrête une fois lancée : elle ne peut suspendre son élan ^ elle va , elle va toujours comme ces masses qui , roulant du sommet des monts, écrasent tout ce qui se trouve dans les vallées. Il suffit d'une faible impulsion pour précipiter ces nuages gigantesques : une fois en mouvement , qui les arrêtera ?

Après avoir donné à l'Angleterre les admirables garan- ties de liberté que nous avons signalées , le Long Parlement craignit que ces mesures ne fussent bientôt paralysées ou détruites par quelques hommes puissans. L'objet principal de sa terreur fut ce comte de Strafford , homme trop vanté, dont on a fait un martyr. Ses hautes qualités, son éloquence, le pouvoir absolu qu'il s'était arrogé , le premier rôlç qu'il

AUANT LE PROTECTORAT DE CROMWELL. 20

jouait dans tous les actes illéjifaux . la faveur du roi , l'as- cendant de son génie, faisaient de lui la garde avancée et comme le rempart du pouvoir arbitraire. Le méchant comte , comme on l'appelait , était universellement haï , et ses propres créatures , offensées de son orgueil , entre- voyaient avec un plaisir secret la possibilité, d'ailleurs lointaine et équivoque, de sa ruine définitive.

Pym , un homme peu connu, dénué d'éloquence, mais doué de cet instinct des révolutions qui se révèle tout-à- coup dans les circonstances majeures , vit que c'était qu'il fallait frapper. Pour atteindre le pouvoir, il accusa Strafford de haute trahison. De ce jour, Charles P' fut perdu. On remarqua que ce ton impérieux qu il affectait de prendre devant les Communes avait fait place au ton de la prière et de la remontrance. Considérée comme acte lé- gal, la motion dePym est difficile à défendre. Disons-le fran- chement , la condamnjition de Strafford , fondée sur un principe de lois rétroactives, ne peut être justifiée. Son impopularité extrême ne permettait pas de penser que ja- mais il revint au pouvoir^ il était donc inutile de faire tomber cette noble et coupable tête , et l'exil du comte eiit suffi pour garantir l'Angleterre contre son influence fa- tale. Afin de venger la loi qu'il avait foulée aux pieds , il fallut faire violence à la loi elle-même : chose toujours dan- gereuse et funeste, même lorsque le but en est louable. Une des plus intéressantes tragédies de fhistoire , c'est cette m.ort de Strafford : mort juste aux yeux de Dieu et des hommes , si l'on considère ses atrocités en Irlande , ses usurpations de pouvoir et le mal qu'il fit au peuple anglais : mort injuste et condamnable , si l'on s'en lient au texte même des lois qu'il est si périlleux de blesser.

Quelle atteinte portée au trône ! et quelle atteinte plus profonde encore lui porta la bassesse dame que le roi

3o LA RÉPUBLIQUE d'aNGLETERRE

montra, en livrant et sacrifiant Thommc qui mourait pour lui! Lorsqu'on a frappé de si grands coups , on ne s'arrête pus -, on les répète ^ la crainte du châtiment donne plus de violence à celui qui le redoute. Aussi le Long Par- lement marcha-t-il avec audace dans la route qu'il venait de se frayer. Il décréta qu'on ne pourrait le dissoudre sans son propre consentement, afin d'échapper à une dissolution soudaine qui tût fourni des armes au roi con- tre tous les memljres qui le composaient. Ce qui est re- marquable, c'est que ce dernier bill fut proposé par des hommes très-modérés, peut-être timides. Le roi pouvait rappeler son armée, cantonnée dans le nord, et écraser les Communes. On savait combien Charles manquait de juge- ment dans les affaires , et de bonne foi envers le peuple ; et comme l'on craignait tout de lui . on osa tout contre lui.

L'inconstitutionnalité de ces mesures est évidente , ainsi que celle du bill qui exclut les évéques du Parlement. Mais Tardeur démocratique s'augmentait et se grossissait du sentiment de tous les outrages que l'esprit de servilité avait faits à la nation. Bientôt le fanatisme religieux de- manda et obtint la destruction des emblèmes rehgieux que Ton taxait de superstition. De belles croix antiques , des sculptures précieuses, d'admirables tableaux tombèrent en sacrifice. Le fanatisme des puritains et lesprit de liberté, comme deux courans électriques, agissaient ensemble et confondaient leur influence. On ne convenait pas encore hautement qu'il fallût abolir la monarchie, la mutiler ou la réduire à 1 impuissance : mais comme tout le monde était d'accord pour ne pas se fier au roi , comme on avait reçu la leçon du passé , on agis>ait de manière à parquer son autorité dans le cercle le plus restreint. Les remontrances des Communes étaient violentes et amères. Pendant que l'irritation croissait dans le peuple , celle des courtbans

AVAWT LE PUOTECTOriAT DE CUOMWELL. 3l

qui entouraient Charles P' se répandait en invectives et en menaces qui aggravaient la sitaalioii du prince. Dans la vivacilé de son orgueil, et calculant mal ses ressources, comme il le Tuisuit ordinairement, Charles I" jeta enfin le fourreau et se priva, par une démarche arbitraire et ty- rannique , de tout moyen de retraite , de toute chance de réconciliation. Les Communes ne s'étaient armées que pour défendre lindépendance du Parlement. A celte pen- sée elles avaient immolé StrafFord j c'était pour elle qu'elles avaient osé commettre tant d'actes irréguliers et violens. Eh bien ! Charles qui avait tant souffert en pu- nition de sa folie, et qui se trouvait dans la crise la plus déplorable , n'imagina pas d'autre moyen d'en sortir que de violer plus outrageusement que jamais cette indépen- dance dans son privilège le plus sacré. Ce qu'il y a de pis, il échoua. Les cinq membres qu'il voulut arrêter dans la Chambre même des Communes, Pvm , Hollis, Hamp- den,Haslerig et Strod, bravèrent, sous la garantie de leurs confrères et du peuple , tous les efforts du monarque. Son but avait été de frapper le Parlement de terreur j et , comme le dit Machiavel, rien n'est plus fatal queces efforts de tyrannie sans succès.

Le Parlement connut toute sa force et non seulement toute la faiblesse , mais toute la mauvaise foi , tous les dé- sirs de vengeance que Charles l" nourrissait. Cet acte de- vint le signal d'une guerre à mort. Les hommes attaqués par le roi , létes puissantes et politiques , qui disposaient de beaucoup d'influence due à leur talent et à leur éner- gie, dirigèrent tous leurs efforts contre le monarque qui ve- naitde se déclarer leurennemi personnel. Les Communes, à rinsligationde ces hommes, ne songèrent plus qu'à s'armer.

Le bill pour l'organisation de la milice , bill qui aurait assuré à l'Angleterre une véritable garde nationale, fut

32 LA RÉPL'BLIQLE d'aKGLETERKE

présenté en février 164^ et eut pour objet de donner à la population des armes puissantes et toujours prêtes contre le despotisme. Charles I" en sentit la portée et le rejeta. Dès lors la guerre civile fut inévitable. Dans Tété de 164^ elle commença. On vil un roi tirer Tépée contre son peup'e , et une chambre représentative absorber à elle seule tous les pouvoirs , se faire président , ministre , roi, général et sénat tout à la fois : double abus monstrueux, double excès que les différens partis ont vainement essayé d'excuser.

Jetons en effet les yeux sur le parti des cavaliers et sur celui des républicains ^ des deux cotés il y avait faute , il y avait crime. Charles n'avait rien oublié pour renverser le Parlement par la force ou par la ruse. Son ressenti- ment profond , son orgueil blessé , les instigations d'une femme hautaine , les sollicitations de ses favoris , le ren- daient plus acharné encore à la destruction de nos liber- tés : s'il triomphait , on pouvait s'attendre à tous les excès de la prérogative. Déjà la reine essayait d'armer le dehors contre l'Angleterre -, déjà le parti royaliste se recrutait de tous les papistes mécontens , de tous les soldats de fortune étrangers. D'un autre côté , la Chambre des Communes levait des troupes sans autorisation , désarmait les catholiques , arrêtait ses propres membres , remplissait les prisons de citoyens qu'elle frappait extra-judiciairement, intimidait et écrasait la minorité , incarcérait quiconque lui présentait une pétition respectueuse en faveur de l'an- cienne monarchie , portail l'inquisition dans les familles ^ enûn devenue souveraine à son tour , elle dépassait en abus de pouvoir tout ce que le roi lui-même avait tenté. Yoilà ce que n ont osé dire ni Clarendon et Hume , apo- logistes des Stuart , ni Brodie et Godwin, panégyristes du Long Parlement et de la république.

AVANT I\E PROTECTORAT DE CROMWELL. 33

Voici le roi et les Communes en hostilité ouverte. La liberté ! tel est le cri des principaux sectateurs des Com- munes. En effet , criminels de lèse-majesté , selon les idées vulgaires et les lois de la monarchie , ils ne pouvaient demander un abri qu'à la forme républicaine qui n'avait pas encore été essayée en Angleterre. Quiconque eût pro- phétisé ce résultat et eût dit, quinze années auparavant , à Coke, Selden, Hampden etPym, qu'ils essaieraient de fonder une république sur les ruines du trône renversé, les eût surpris autant qu'indignés ^ mais les hommes les plus forts sont les jouets du destin, de leur propre carac- tère et des événemens extérieurs. Jamais, quelle que soit notre fermeté d'ame et d'esprit, nous ne pouvons pré- voir ni nous irons , ni ce que nous accomplirons , ni quel sera l'emploi réel de nos facultés.

Edouard Coke, l'oracle de la loi anglaise, s'était élevé, comme lord Brougham , des derniers degrés de la hiérar- chie judiciaire au faite de sa profession. Ses mains étaient pures , son courage civil était héroïque. Sous Jacques I", il avait opposé l'autorité de son nom , de sa science et de son intégrité aux prérogatives monstrueuses, aux incroya- bles usurpations de la couronne. Selden, que son Histoire de la dime rendait odieux à la cour et qui fut emprisonné par elle comme Sir Edouard Coke, avait une érudition plus vaste encore, plus brillante, plus variée que celle de son confrère : il ne se renfermait pas dans la science étroite et formaliste de la jurisprudence anglaise^ c'est sans contredit le savant le plus profond que TAngleterrc ait possédé : quoiqu'il ait pris peu de part aux événe- mens de la république proprement dite , il a contribué à l'extension des idées de liberté par ses œuvres, par les opi- nions qu'il a émises, et par sa résistance loyale en 1621 et en 1629.

vif. 3

34 LA RÉPUBLIQUE d'aNGLETERRE

Ces deux personnages étaient des hommes de cabinet , des avocats érudits : Hampden joignait l'action à la pen- sée, et l'audace qui saisit l'épée, au courage passif qui résiste ; le caractère du héros antique, du héros populaire, dans sa pureté calme . modeste , active , respirait chez cet homme extraordinaire. Clarendon lui-même , si partial en faveur du roi et de ses ministres, lui rend une justice presque complète -, il le peint, habile à remuer les masses, courtois dans les discours , doux et paisible , d'une inté- grité exemplaire ; « enfin le seul père de la patrie vers lequel tous les regards se tournèrent, lorsque le vaisseau de l'état s'engagea si maladroitement dans les rochers et les écueils. ))

Pvm, moins connu encore, esprit singulièrement propre à diriger une révolution , n'agissait pas comme Hampden d'après certains principes de liberté abstraite -, il marchait droit au but qu'il se proposait : homme d'affaire et d'exé- cution , qui voyait toujours quelle était la route la plus courte, et comment le nœud gordien devait être tranché. Tels sont les premiers noms qui se présentent dans cette époque. Leurs successeurs immédiats furent Vane , Saint- John et Cromwell^ beaucoup de membres de la haute aristocratie s'engagèrent dans la lutte contre le roi sous la bannière du Parlement.

Le roi marcha vers le nord , s'entoura de ses troupes, et déclara qu'il ne remettrait l'épée dans le fourreau qu'a- près avoir puni l'insolence des Communes. De leur côté, les Communes avaient institué un comité de sûreté générale et organisé leur défense avec ce talent et cette force de com- binaison qui les distinguaient toujours. Un tiers-parti es- sayait de travailler à la paLx , et cherchait à rapprocher les deux partis opposés par des concessions mutuelles -, parti faible comme l'est toujours celui de la raison. Les Com-

AVANT LE PROTECTORAT DE CllOMWELL. 35

munes (toutes les assemblées sont inexorables) eussent écrasé sans pitié ce faible parli , si leurs propres affaires n'avaient mal tourné dans l'origine. Comme la défense et le salut des communes les avaient forcées d'avoir recours à des illégalités nombreuses , le zèle d'une aristocratie géné- reuse s'éveilla en faveur de Cbarles I" ^ son armée au commencement de la campagne fut redoutable et brillante : il était persécuté ou semblait Tétre ^ c'était assez pour que beaucoup de nobles lords sympathisassent avec lui, et se rattachassent à une cause que, dans d'autres circonstances peut-être , ils eussent dédaignée et sacrifiée. Le combat d'Edgehill fut tout à l'avantage des royalistes \ le nord pres- que entier devint l'apanage du roi-, les premiers résultats militaires semblèrent prédire que Charles I" remonterait bientôt sur le trône. Les royalistes modérés cherchaient à faire sentir au roi qu'il devait profiter de cette veine de bonheur pour conclure une paix équitable, céder quelques- unes de ses prétentions, et rabattre une partie de celles du Parlement \ mais Oxford , se trouvait alors le roi , éîait plein de courtisans à vues étroites, qui flattaient le trône dans l'espérance de le voir un jour plus puissant quil ne l'avait jamais été, de lui demander de nouvelles faveurs , et de profiter de son retour. Charles avait promis d'ailleurs à la reine, qui le dominait, de punir sévèrement les rebelles, et de donner aux peuples un exemple mémorable. Les succès qu il venait d'obtenir enivraient sa cour exilée ; il reprit le ton despotique , et insulta les Communes en leur ôtant dans ses proclamations le titre de Parlement. Tou- jours, chez ce malheureux roi , les menaces , les violences et les outrages compromirent sa cause plus que ses actes mêmes. Il alla plus loin : trois pairs d'Angleterre mécon- lens de la conduite des Communes , et craignant peut-être le châtiment rigoureux qui les attendait en cas de défaite,

36 LA. ULPUBLIQLL DAlNGLliTEIlUE

désertèrent la cause du Parlement et vinrent trouver le roi, sous les bannières duquel ils se réfugièrent. Mal ac- cueillis par l'un des monarques les plus impolitiques qui aient jamais régné , raillés et insultés par les courtisans , traités avec hauteur par le roi , ils ne recueillirent de leur démarche que douleur et amertume, et revinrent à West- minster. Le repentir dont ils se parèrent , ne désarma pas la Chambre qu'ils avaient abandonnée et qui leur fit un accueil encore plus insultant que celui du roi n'avait été. Charles avait grand tort de rétrécir la base sur laquelle il s'appuyait : peut-être eût-il relevé ses affaires, sil eut donné accès et place loyale dans l'amnistie à quiconque soutiendrait la cause non seulement du trône , mais de l'ancienne constitution anglaise. Il ne pensa qu'à sa chimère décrépite du pouvoir absolu, et perdit tout en s'isolanl. De leur côté , les Communes n'oubliaient rien pour creuser encore rabîme qui les séparait du roi; dont elles connaissaient Tanimosité , la rancune et les ressources. Comme il arrive toujours dans les momens de crise, les modérés s'effacèrent, le pouvoir et l'influence appartinrent aux hommes éner- giques et exaltés -, et le parti puritain , si faible naguère, fut le seul qui décida désormais et emporta de vive force les résolutions du Parlement. Vane et ses amis dictèrent le fa- meux covenant, et renversèrent Téglise anglicane qui, selon eux , favorisait la tyrannie. Une cruelle persécution pesa sur les anglicans , et prouva que les partis qui prennent la défense de la liberté peuvent sarmer aussi de tyrannie et de violence quand ils arrivent au pouvoir. L'archevêque Laud , homme fort méprisable sans doute, mais que la loi ne pouvait atteindre , tomba victime sur l'autel des vengeances parlementaires. Il avait soixante-dix ans : sa mort ne pouvait être d'aucune utilité politique \ s il avait abusé du pouvoir, comme on ne peut le nier, il favait fait

AVANT PTIOTECTOKAT DE CROMWELL. 3^

SOUS la sanction et avec rassentiment du roi ] il n'était pas ministre responsable; et rien ne peut justifier les membres des Communes qui devinrent bourreaux de ce vieillard sans défense.

L'armée commandée par Charles I" renfermait des semences de mort -, les Communes militantes étaient au contraire pleines de germes de vie. Il y avait une sympathie secrète entre la partie royaliste de la nation et le Parlement ; il y avait une répulsion cachée mais active entre le roi et quelques-uns de ses courtisans en apparence les plus dé- voués : les chances n'étaient donc pas égales ; dans les comtés mêmes que le roi occupait militairement , la masse n'était pas pour lui ; ses partisans étaient froids et ses en- nemis ardens. Les puritains n'oubliaient rien pour réussir ; les cavaliers voulaient bien se battre , mais peut-être eus- sent-ils été fâchés que le roi eût trop réussi. Toute la classe moyenne professait un respect que Clarendon traite de superstition , pour les libertés parlementaires ; il faut ajouter que le caractère personnel de Charles n inspirant aucune confiance , son armée sans paie , et ses sujets qu'il avait souvent outragés , formaient une double masse d'amis peu sûrs d'une part et d'ennemis implacables de l'autre.

Victorieuses , les armes du roi ne l'eussent pas sauvé ; son pouvoir se concentrait dans l'espace mathématique occupé par son armée. La position du Parlement était bien difîerente : il était sûr de plusieurs provinces prêtes à se lever comme un seul homme contre le roi : par- tout où le royalisme avait quelques appuis , le Parlement établissait des garnisons si nombreuses qu'il leur eût été impossible d'agir. Le résultat d'une telle lutte n'était pas douteux. Malgré des succès passagers , mais brillans, les

38 LA RÉPUBLIQUE d'aNGLETETIKE

affaires du roi, eu i644î étaient si mauvaises, que nulle espérance ne restait d'en réparer les échecs.

C'est un spectacle curijux et que Walter Scott lui- même a négligé de peindre, que le Parlement d'un coté et le roi de Taulre , avec leurs mœurs et leurs idées si différentes ^ l'un sentouranl de formes légales pour com- battre des illégalités et même des crimes ^ l autre réclamant sa couronne, s'appuyant sur son droit, accusant les Com- munes d'avoir manqué à leurs sermens, mais ne renonçant jamais à sa vieille habitude de fausseté et de parjure. Les cavaliers qui s'agitaient autour de lui, uniques soutiens de sa cause, étaient partagés en factions incohérentes, ar- dentes, amères , qui enlevaient au parti du roi cette unité de vues et de pensées, gage de succès. Ses soldats pil- laient et rançonnaient le pays , irritant ainsi leurs conci- toyens avec très-peu d'utilité pour le monarque. Fatigué des voix discordantes qui frappaient son oreille et met- taient sa patience à bout , Charles P' convoqua un Parle- ment, celui qui se réunit à Oxford : nouvelle faute poli- tique qu il paya bien cher. Dès que les hommes se rassemblent pour examiner les intérêts et les espérances d'une cause commune , il y a nécessairement diversité d'opinions , critique , examen ; par conséquent liberté. Pourquoi Charles , qui repoussait la liberté partout il en rencontrait l'ombre , avait-il recours à elle dans cette circonstance? c'était s'exposer à plus dun danger. Le roi, parmi ses partisans , fut étonné de trouver tous ces sen- timens d indépendance, ces mêmes défiances, cette même mutinerie , comme le disait la cour , ces motions sédi- tieuses et cet attachement à la charte d Angleterre, que, trois années auparavant, il navait pu soufirir dans le Parlement véritable. Au milieu des circonstances difE-

AVANT LE PROTECTORAT DE CROMWELL. 89

ciles qui pesaient sur le roi , il faut bien avouer qu'on ne peut guère montrer plus d'incapacité pour les affaires politiques. Le talent de gouverner les hommes lui était re- fusé ^ il n'avait pas pu contenir le peuple et ne savait pas diriger sa propre cour. Il satisfaisait quelques favoris aux- quels il sacrifiait tout ; il est même singulier que sa cause se soit si long-tems soutenue, et il faut que la royauté soit bien vivace pour résister à tant de principes de des- truction. Les négociations commencèrent , mais inuti- lement , mais follement 5 personne n y apportait de bonne foi. Charles se réservait le droit et nourrissait l'espérance de revenir au pouvoir, plus terrible et plus dur que ja- mais. Le Parlement , qui se croyait vainqueur , ne voulait rien relâcher de ses prétentions et devenait tous les jours plus arrogant à mesure que les circonstances étaient de- venues redoutables et dangereuses. La partie exaltée et énergique des sectes politiques et rehgieuses s'était élevée au pouvoir ; la modération n'est une arme puissante que dans les tems ordinaires. Les Vanes , les Cromwell , les Lil- burn , acquirent toute l'autorité parce qu'ils osaient tout : en religion , ce furent les indépendans et les presbytériens qui dominèrent 5 en politique, les hommes qui ne faisaient pas de concessions et ne redoutaient rien emportèrent la balance : telle était la détestable situation se trouvait le monarque. Ses ennemis étaient forls de la faiblesse de son parti, qui lui-même craignait de devenir trop fort. Il n'y avait peut-être que les catholiques qui servissent le roi comme il le voulait : habitués à plier devant le protestantisme, humiliés par une longue défaite, ils espéraient acheter leur émancipation par la servitude du pays. Le parti vio- lent, maître de l'Angleterre, faisait des demandes et des propositions tellement absurdes , que nul roi n'aurait pu les accepter et garder son trône. Deux ans les négociations se

4o LA RÉPUBLIQUE d'aNGLETEîIRE

rompirent; les deux partis le désiraient également : Charles, par orgueil et pour ne pas céder à ses sujets; et le Parle- ment , par haine et dans le désir d'arriver à cette consti- tution républicaine, dont l'image s'était offerte si brillante à Timaginalion de quelques chefs.

Alors des flots de sang coulèrent : désespérant de leur cause et sachant combien peu de pitié ils devaient attendre de leurs ennemis , les soldais de l'armée du roi se livrè- rent à toutes les violences. En vain Hume et Clarendon , avec leur partialité habituelle, essaient de justifier le roi et ses partisans ; en vain Brodie et Godwin passent légè- rement et en courant sur les atrocités commises par les ar- mées puritaines. A l'assaut de Leicester, le roi vit égorger sous ses yeux des prisonniers désarmés. Les mesures vio- lentes et barbares du Parlement furent plus légales , c'est- à-dire qu'on les organisa par des ordonnances et des sta- tuts ; mais Ihumanité le voyait avec la même horreur. Cromwell , porté par les indépendans et les républicains , s'élevait peu à peu de concert avec Fairfax ; il avait profité du trouble général pour faire réussir quelques mesures qui tendaient directement à la forme républicaine , la ba- taille deNaseby vint couper jusqu'à la dernière racine les espérances royales. La mer était ouverte à Charles. S'il n'avait été le plus obstiné et le plus aveugle des hommes, il aurait reconnu que toute chance de succès lui était ar- rachée : accepter le trône tel que le Parlement le lui don- nait , sacrifier sa conscience et ses amis et régner esclave , il ne le voulait pas , il avait raison ; mais que pouvait-il faire? que pouvait-il tenter encore? Le combat à mort dans lequel il avait succombé ne lui laissait pas la plus faible perspective de salut. En Hollande et en France , il eût vécu libre quoique exilé.

jVIais l'entêtement des Sluarts le dominait ; opiniâtre et

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sans jugement, dirigé par la reine, qui, indifférente à la vie et au bonheur de son mari , lui donnait les con- seils les plus pernicieux , par cette Henriette , dont les écrivains français ont fait Téloge , et dont f égoisme tyran- nique , les mœurs impures et la_ prodigalité impérieuse , ne méritaient pas les panégyriques de Bossuet. Elle acheva de le perdre , et quiconque lit avec attention les Mémoires de l'époque , les Papiers d'état de Thurloe , l'Histoire de Clarendon , la Clef du cabinet du roi et le Supplément au journal d'Evelyn , reconnaîtra que cette femme a conduit son mari jusqu'à féchafaud. On y voit que Charles avait conçu des projets de fuite, seule chance qui lui restât ; que la reine , qui se consolait en France dans des amours illé- gitimes , s'opposa fortement à ce que son mari revint au- près d elle 5 qu'au moment Charles I" était prisonnier du Parlement , Henriette se consolait avec lord Jermyn , et que même elle avait déjà tramé un complot pour livrer nie de Jersey à la France.

On découvre autant de malheurs que de fautes dans la position du roi. Il y avait surtout chez lui deux dé- fauts de caractère, taches indélébiles des Stuarts : la fai- blesse pour ses favoris et l'entêtement dans ses mauvais desseins j il s imaginait follement qu'il était nécessaire à l'existence politique de sa nation , et que s'il restait ferme à sa place, le Parlement et les citoyens finiraient par tom- ber à ses pieds.

La situation précaire du roi , l'outrecuidance du puri- tanisme qui sentait sa force , la désaffection de toute l'An- gleterre, le progrès continuel des indépendans et des républicains, mais surtout la perfidie dont Charles n'avait pas cessé de donner des preuves , creusaient le tombeau du monarque. Il se livra aux Écossais qui le trahirent. jRien ne pouvait dessiller ses yeux j la irigauderie qu'il

ija LA HÉPUBLTQUE d'aNGLETEKRE

mettait en œuvre avec tous les partis lui semblait un gage de victoire ; il l'écrivait à la reine 5 il se vantait de trom- per les Ecossais et les presbytériens à la fois. Ses mesures étaient si mal prises que toutes ses lettres furent inter- ceptées , et la découverte de ses secrets intimes ajouta en- core au mépris et à la haine qu'il inspirait. Cromwell et Ireton , qui avaient noué des intrigues avec lui et auxquels le roi faisait de {jrandes promesses , virent avec fureur de quelle manière on se jouait d'eux. Dans une lettre inter- ceptée et que le roi adressait à la reine , il disait que Cromwell lui demandait la vice-royauté d'Irlande , l'ordre de la Jarretière et une armée sous ses ordres ^ mais qu il saurait bien châtier cet insolent , ( l qu au lieu de la jarre- tière de soie , il lui réservait une jarretière de chanvre. En signant cette lettre , il avait signé son arrêt de mort. Cromwell la lut et son parti fut pris.

Ce traître, ce frauduleux, ce maladroit monarque, Charles , une fois fait prisonnier , par le cornette de cavale- rie Joyce, abandonné par ses amis, vit commencer pour lui une nouvelle carrière dans laquelle il se réhabilita. Cent fois il était retombé dans les mêmes pièges, dans les mêmes fautes -, il avait couru au-devant de son malheur. Roi et maître , il avait détaché sa couronne lui-même. Pri- sonnier , seul , isolé de ses amis , il retrouva du cou- rage , une fermeté noble et de la présence d'esprit. Cette conduite de Charles, exerçant de l'influence sur le peuple, ramena vers lui les Ecossais mêmes qui l'avaient trahi , et excita dans toute l'Angleterre un affectueux respect et une compassion vive pour toutes ses infortunes. Le duc d'Ha- milton, à la tête d'une armée écossaise, entra en Angleterre. Plusieurs insurrections bien concertées éclatèrent à la fois; mais la vigilance de Fairfax et de Cromwell les écrasa 5 les Écossais furent battus.

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Le parti presbytérien, c'est-à-dire constitutionnel, eut un moment le dessus , malgré les efforts du parti indé- pendant et républicain. Ce triomphe passager coïncidait avec 1 expédition d'Hamilton et le mouvement de pitié générale qu'inspirait la captivité du roi : mais les choses ne tardèrent pas à reprendre leur marche naturelle.

Notre devoir d'historien a été de montrer plus haut quel mouvement progressif et nécessaire avait entraîné d'abord la lutte des Communes et du trône, ensuite quelle impul- sion irrésistible avait forcé de s'entrechoquer les vagues ennemies de ce double courant contraire. Il nous reste maintenant à examiner comment naquit et se développa un parti qui semblait n'avoir aucune racine dans la con- stitution anglaise , le parti républicain. Quelques esprits spéculatifs admiraient les républiques anciennes , celles de Venise et la Hollande ^ quelques fanatiques s'étaient enthousiasmés pour une théocratie judaïque^ mais c'étaient des exceptions, et lorsque le Long Parlement s'établit, il comptait à peine deux ou trois hommes que ces chimères dominassent. Quand on vit que Charles mentait toujours, se parjurait sans cesse ^ surtout quand on découvrit à Na- seby sa correspondance secrète, qui dévoilait sa pensée de vengeance , plusieurs hommes redoutables se réunirent et se liguèrent, sans avoir d'autre lien que la volonté com- mune et ferme de se défaire de Charles I". Auxyeuxdes fana- tiques et surtout de Tarmée , le roi était un tyran maudit qu'on pouvait bien tuer puisqu'on avait pu le combattre. Fiers de leur victoire , les soldats de Cromwell et de Fair- fax réclamèrent à grands cris la condamnation du mo- narque et trouvèrent des échos dans le peuple. Mais une fois frappé de mort ou d'impuissance, comment remplacer le monarque ? la pensée de la république se présenta natu-

/j/j LA HÉPUBLIQLE d'aNGLETEKHE

rellement , non pas à la nation elle-même, mais à une minorité d'autant plus violente qu'elle était plus faible en nombre , d'autant plus redoutable qu elle était plus vio- lente. Cromwcll attendait l'événement : avant 164B, il n'était pas républicain ; voyant que le pouvoir appar- tiendrait aux plus résolus , aux plus violens , il se rap- procha du petit groupe qui seul poussait à la république et dont il pressentait l'ascendant rapide.

On a beaucoup discuté le caractère de Cromwell^ le don spécial qu'il avait reçu de la nature , c'était la faculté ma- gique d'attirer et pour ainsi dire de fasciner la conscience de quiconque s'adressait à lui. La base de sa fortune inouïe se trouvait ^ sa pénétration infinie, son coup d'œil si vaste et si ferme , qui démêlait et débrouillait le tissu complexe des intérêts et des événemens humains , ses ta- lens militaires et son courage, ne furent que les instru- mens de cette qualité supérieure, de ce don pour ainsi dire surhumain , de cette force sympathique , de ce prestige qui forçait quiconque l'écoutait à ne pas douter un seul instant de la vérité de ses paroles. Il se servait avec une égale facilité , avec un égal succès , de la ru- desse , de la grossièreté , de la vulgarité , de lironie , de la lenteur affectée du discours, du laconisme, du ton mili- taire et de la ferveur dévote -, tous ses contemporains affir- ment qu il a passé sa vie à tromper, et que cependant se mé- fier de lui était impossible. A ces grandes qualités de l'acteur politique, à cette incroyable puissance sur ses semblables, il joignait des talens pratiques de premier ordre et qui ne tardèrent pas à l'élever au-dessus de tous ses contempo- rains. Cromwell aperçut les vagues de la république qui se soulevaient peu à peu \ il essaya d'abord de les refouler, reconnut l'inutilité de ses efforts . et s'élevant avec adresse

AVA»T LE PUOTECTORAT DE CKOMWELL. 4^

au-dessus des flots qu'il n'avait pu vaincre, il parut enfin à la tête de ces fanatiques décidés à inaugurer leur Répu- blique dans les flots du sang royal.

La pensée de punir cette grande victime , ou , si l'on veut, ce grand coupable, renfermée d'abord dans un cercle fort étroit, gagna bientôt presque tous les rangs de la société, et rien n'est plus ridicule que cette prétention des historiens qui attribuent le meurtre de Charles I" à quel- ques hommes seulement. Tous les Mémoires contemporains prouvent que Fanimosité contre Charles I" était extrême et universelle ; de nombreuses pétitions demandaient haute- ment cette mort comme un acte de justice. « Ce peuple, dit l'écossais Baillie en parlant de la nation anglaise , ne né- gligea rien pour condamner Charles I" et faire de lui un exemple. Ces gens parlent sans cesse d'exécuter ce qui me fait horreur à penser. » Les ofhciers-généraux de Tarmée étaient unanimes pour demander la mort du roi *, le peuple était passif-, et, si l'on excepte quelques cavaliers dont la fortune et la vie étaient liées à celle du roi, tout le monde pressentait la fin du monarque , et comme on n'avait pour lui que de l'antipathie , on était décidé à laisser faire.

On détestait Charles P' , non seulement parce qu'il avait commis des actes arbitraires , mais , ce qui est singulier à dire et ce dont tous les hommes qui connaissent le monde apprécieront la portée, parce que le don de plaire lui manquait. Tyran atroce , bourreau de ses sujets, Néron ou Cahgula , il n eût peut-être pas péri ^ son sort était d'attirer la haine sans faire naître la crainte, et le mépris sans exciter la sympathie. Ses manières étaient mauvaises, surtout pour un roi ; il s'oublia un jour au point de frapper de sa canne Sir Henry \ane, qui avait pénétré dans une salle du palais réservée à des personnes d'un rang plus élevé 5 il maltraitait les femmes en public , et manquait

A6 l'A RÉPUBLIQUE DANGLETEimE

de délicatesse extérieure dans tous ses actes ; violent et léger, frivole et opiniâtre , sans douceur et sans humanité, inca- pable de supporter même dans son conseil une observation contraire à son avis^ toujours de mauvaise foi sans jamais parvenir à tromper personne -, adoptant étourdiment l'o- pinion qu'on lui suggérait, et ne voulant jamais l'aban- donner, alors même qu'il se voyait ruiné par elle -, obstiné dans son but et irrésolu dans ses movens ; ne voulant se plier à aucune des nécessités du tems-, grand controver- siste et théologien forcené j argumentant quand il fallait agir -, il fut coupable envers son peuple et surtout coupable envers lui-même. Cependant ses torts, nés de vues fausses et d'étroitesse d'esprit , n'eurent pas ce caractère d'atrocité qui attire la vengeance de Dieu et des hommes-, il gardait au fond de son ame une certaine moralité que rien ne put détruire. Il montra même, dans certains cas, dans ses rap- ports avec sa femme, par exemple, beaucoup trop de con- descendance pour ceux qu'il aimait. Sa vie, au bonheur de laquelle ses défauts et ses qualités ont également nui, ne fut qu'un lissu d'erreurs et de méprises, que les événement et les hommes se chargèrent de punir cruellement.

Comment un tel homme, déjà prisonnier, déjà vaincu depuis long-tems, eût-il lutté contre ses ennemis ? Crom- well , appuyé de Tarmée, revint purger le Parlement, comme il le disait lui-même , en expulsa tous les presbytériens , ne conserva qu'une minorité misérable , remit le jugement du roi entre ses mains, et fit instituer par ce fragment de Parlement la haute cour de justice qui devait décider du sort de Charles P*. La plupart des membres de cette haute cour ne doutaient pas de la culpabilité du roi -, ce n'étaient ni des assassins, ni des ambitieux comme on l'a prétendu. L'étude des livres juifs, une haine sauvage et fanatique contre le roi, qui depuis si long-tems leur ré-

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sistait, leur faisait regarder sa mort comme un devoir sacré devant Dieu. Les Mémoires de Ludlow et ceux de mistriss Hutchinson allestcnt que les régicides pré- voyaient d'avance , non seulement les reproches , mais les dangers auxquels les exposaient la résolution terrible qu'ils avaient prise, le grand sacrifice dont ils se regardaient comme les exécuteurs.

Nous ne reproduirons pas ici la partie purement dra- matique de cette histoire j notre but est seulement de dévoiler les causes secrètes et les mobiles inaperçus. Comme dans l'obstination de Charles 1" il v avait foi aveugle , confiance en son droit , et persuasion de la sain- teté de sa cause , il se montra grand en face de la mort.

La véritable république d'Angleterre a duré cinq ans ; elle commence à la mort de Charles ï" et se termine au protectorat de Cromwell : curieuse époque dont la sur- face a été à peine effleurée par les annalistes. Toutes les vieilles institutions avaient disparu , elles n'avaient laissé derrière elles qu'un souvenir formidable , obstacle qui contrariait les efforts des républicains. Ces hommes éner- giques triomphèrent de toutes les difficultés , soumirent tous leurs ennemis, se firent respecter et craindre de toutes les nations étrangères. Nous défions les historiens de nous montrer une autre période dans la vie du peu- ple anglais, qui l'emporte pour la vertu et le courage des chefs , pour la gloire et la grandeur nationale , sur cette époque ignorée.

Les républicains abolissent d'un même coup la monar- chie, la Chambre des Pairs, et établissent un conseil-d'état, véritable corps gouvernemental dans lequel on remarque les noms de Pembroke et de SaUsbury , de Cromwell, Haselrig , Mildmay , Vane , Harington , Martin Brad- shaw et Ludlow. La silualion exceptionnelle dans la-

/g > LA RÉPUBLIQUE U ANGLETERRE

quelle ils se trouvaient, tous les souvenirs monarchiques qui s'élevaient contre eux, le mécontentement de la no- blesse , la rage profonde des royalistes , l'animosité des cours étrangères les environnaient de périls ^ ils ne pou- vaient s'appuyer ni sur la nation qui les laissait agir plutôt qu'elle ne les soutenait , ni sur Taristocratie qui les avait en horreur -, que leur restait-il donc ? les fanatiques et l'ar- mée. Leur Parlement , décimé par Cromwell, n'offrait pas , certes, une masse imposante -, il fallut travailler à le recon- stituer. Heureusement les hommes qui menaient le char de l'état étaient puissans par la pensée. C'était Cromwell , c'é- tait Bradshaw, c était Yane, c'était Milton. Vane organisait la marine anglaise, dont la merveilleuse supériorité date de cette époque. Milton, secrétaire-d'état, était chargé des cor- respondances officielles. L'union de ces hommes fit la gloire de l'Angleterre , pendant les cinq années de la ré- publique -, il fallut écraser les partis , effrayer les mécon- tens , éteindre la sédition en Irlande, étouffer les niveleurs, d'autant plus dangereux, que la source de leurs opinions était celle même des opinions républicaines soutenues par le Parlement. Fairfax et Cromwell dirigent l'armée : Vane et Milton s'occupent des affaires civiles et intérieures.

Cependant les difficultés s'accroissent. Charles II dé- barque en Irlande : on doit le repousser par la force ; il est proclamé roi , et pendant que Cromwell marche contre lui , Lilburne , un de ces logiciens métaphysiquement absurdes qui vont au bout de toute chose, et traitent la vie comme un syllogisme, empoisonne le peuple de ses pamphlets, qui tous ont pour but d'armer la démocratie contre le Parlement démocratique. Il faut à la fois combattre avec Tépée les royalistes , et frapper les agitateurs. Jamais hommes politiques n'eurent plus à faire et ne se montrè- rent plus grands , plus TÎgilans et plus habiles. Sans

AVAKT LE PROTECTORAT DE CROMWELL. 49

doute OU doit bkimer leurs illégalités nombreuses •, mais ils subissaient la conséquence de leur naissance même , rillé[;alilé ne peut produire que l'illégalité : nous avons vu les deux partis royaliste et républicain s'accroître et se combattre , au milieu de leurs crimes et de leurs fautes mutuelles. Ce Parlement n'était que le résultat dé- finitif de tant de crimes , de tant de fixutes : sous le rapport de la constitution et du respect pour les institutions du pays, on ne peut que le frapper de réprobation , mais il s"cst conservé , mais il a vaincu à force de génie , de patience , de persévérance, de courage , et le blâme que le philoso- pbe et le moraliste doivent jeter sur lui se mêle d'admira- tion pour son génie. Il ne s'est point perpétué, il ne le pouvait pas ^ il était nécessairement épbémère. La crise qu'il avait produite, et dans laquelle il se soutenait malgré tout, était contraire aux préjugés, aux sentimens, aux souvenirs du peuple , il pouvait être grand , mais non durable.

Dans ces mouvemens tumultueux , les sauveurs de la patrie, ceux qui frappèrent l'imagination du peuple , Crom- well et Fairfax, cbefs militaires, atteignirent donc la plus haute popularité. Vers eux seuls tous les regards se tournè- rent, et pendant que Milton , le plus grand, le plus désinté- ressé , de ces bommes fameux , employait son éloquence à défendre la république , Cromwell , à force d habiles hypocrisies , d'intrigues souterraines , de manœuvres bien concertées , forçait Fairfiix son rival d'abdiquer entre ses mains le pouvoir dont il disposait, et de lui frayer ainsi la route vers le pouvoir suprême. Ce qui prouve la puis- sance réelle de la république , c'est que Cromwell ne put, dès l'origine , saisir ce pouvoir qu'il désirait si ardem- ment. Dès lors il se contenta de servir avec courage, avec adresse , de dévouer à la république ses hautes et nom- vu. 4

5o LA. RÉPUBLIQUE d'aNGLETERTIE

breuses qualités \ attendant le moment nécessaire la cou- ronne qu'il voulait atteindre, sans la saisir, serait prête à se détacher et à tomber sur son front.

Ludlow avait bien raison de dire que Tune des plus grandes choses que Ton eût vues depuis la chute delà ré- publique romaine , c'était cette réunion d'hommes « qui avaient accompli de si magnifiques desseins, triomphé de tous leurs ennemis, en Ecosse, en Angleterre et en Irlande, établi sur des bases certaines la liberté du peuple , humi- lié le Portugal, créé une admirable flotte, donné des ga- ranties au commerce et lutté avantageusement contre le pouvoir de la Hollande. Ces hommes, ajoute-t-il, armés de la toute-puissance, pendant dix ou douze années, ne se partagèrent ni dépouilles ni argent, » Citons encore le témoignage de Whitlocke , homme trop sévère et trop im- partial pour pardonner une faute, même à ses amis. (( Le Long Parlement , dit-il , sera fameux à travers le monde par ses actions , ses succès , sa grandeur. Après avoir subjugué tous ses ennemis, il reçut le coup de la mort de ses propres créatures. » Roger Coke , auteur royaliste de l'ouvrage intitulé : La Cour et l'État dévoilés ^ rend justice à celte masse d'hommes, si oubliés, si calom- niés aujourd'hui. « Leurs hautes actions trouveront à peine croyance dans les générations futures. Pour dire toute la vérité , c'était une race d'hommes habiles et infatigables dans les affaires -, cherchant partout et employant les hommes les plus capables \ ne se rendant jamais, ni aux importunilés, ni aux brigues, ni à la faveur. Sous leur rèo-ne, matelots et soldats remplissaient leur devoir : pas un murmure , pas une révolte. Actifs à réformer les abus nombreux de la loi civile, on doit leur rendre cette justice : que jamais dans toutes leurs guerres ils ne firent usage de celte coutume lyranniquc de la presse , qu'ils excellèrent

Avant le protectorat de cromwell. 5i

en politique, et que jamais ils ne se rendirent coupables des cruautés fanatiques auxquelles on avait accoutumé rAn{5leterre. » Algeraon Sidney s'exprimo en ces termes : (( Lorsque s'engagea entre le célèbre Van Tromp et Black, amiral de la flotte républicaine , le combat de Folkestone, Tamiral anglais n'avait à opposer aux plus célèbres marins de l'époque et à une escadre de trente vaisseaux que treize navires mal équipés et montés par des hommes qui n'avaient jamais servi sur mer-, mais telle était la puissance attachée à cette sagesse , à cette intégrité , à cette énergie , qui dirigeaient alors l'Angleterre, qu'en moins de deux ans, nos armées de terre et de mer se firent respecter de l'Eu- rope , et que la Grande-Bretagne s'entoura de la même considération et du même éclat dont elle avait joui quand elle possédait la moitié de la France , quand les rois de France et d'Ecosse étaient ses prisonniers. » A ces témoi- gnages contemporains, ajoutons celui de mistriss Hutchin- son , femme puritaine qui n'a jamais proféré un men- songe : (( Avec la volonté de Dieu et laide du Parlement, dit-elle , nous sommes parvenus à une condition de bon- heur et d'abondance qu'il était difficile d'espérer ; quoique les impots soient onéreux, le peuple est assez riche pour les payer, et les paie sans se plaindre. Notre trésor a quel- ques millions de livres sterling à sa disposition 5 nous avons battu les Hollandais , et toute lEurope nous res- pecte.

)) Ce fut sous le règne de ce Long Parlement si méconnu, que furent jetées toutes les bases de notre prospérité pen- dant deux siècles. Ce fut lui qui corrigea tout ce que la race des Tudorset des Planlagenets avaient mêlé de tyran- nie à nos institutions. » Mais peut-on déduire de ces pré- misses un argument favorable à l'établissement définitif de la forme républicaine en Angleterre ? rien ne serait plus

52 LA RÉPUBLIQUE d'aKGLETERRE.

faux. Les membres des Communes, pendant la république, étaient les médecins d'un moment de crise : la puissance dont ils s'armaient était extra-légale, et dès qu'ils eurent accompli leur grand œuvre, un homme sorti de leurs rang les chassa et se fît maître sous le nom de Prolcclcur. Tant qu'il y avait eu danger, combat, violence, inquié- tude, ils avaient su se maintenir ^ mais perpétuer leur usur- pation au milieu des royalistes, des presbytériens et même de la masse du peuple attaché à ses anciennes lois , cela était impossible. Il fallait que le pouvoir suprême se concentrât et se fit homme pour subsister. Cromwell futrincarnalion de ce nouveau despotisme^ il se fit Prolecteur. C'est à celle épociue (lue nous nous arrêtons , satisfaits d'avoir du moins rendu une juslice tardive aux grandes actions, à la fermeté, à la prudence du gouvernement républicain, nécessairement passager, mais admirable, auquel il succéda. Pour que l'é- quilibre se rétablit définitivement entre la puissance exe- cutive et la liberté populaire , pour que les droits de la na- tion, foulés aux pieds par Cromwell , traités avec mépris par Charles il et insultés par Jacques II , servissent de contrepoids à la puissance gouvernementale , il fallut en- core plus de trente années. Mais n'oublions pas que 1668 et ses grands résultats se trouvaient déjà en germe , dans les tumultueuses années qui s écoulèrent de 1649 à 1(35 1.

( Pxetrospeclive lieview. )

SA CORRESPONDANCE ET SES OUVRAGES.

Tous les membres de la famille Walpole ont été ingé- nieux , spirituels , recherchés clans leurs goûts et brillans parmi les gens du monde. L'un d'entre eux, l'ainé des Walpole, a laissé des traces plus éclatantes que morales dans l'histoire politique de son pays. Ce n'est pas de lui qu'il s'agit ici , mais d" Horace Walpole, correspondant de madame du Deffant , ami de lady Montaigu et véritable représentant de l'esprit français en Angleterre. Telle a été dans ce genre sa supériorité , que pendant long-tems ses compatriotes lui ont refusé les hautes facultés de l'intelli- gence. Aujourd'hui que cette vieille et ridicule haine contre la France commence à s'éteindre, on veut bien accorder à cet homme remarquable une place qui lui a été refusée jusqu'ici. Il y avait autrefois en Angleterre quelque chose qui n'avait d'analogie dans aucune contrée d Europe ^ c'é- tait le gentleman. Ne croyez pas qu'un gentilhomme fran- çais représentât le gentleman anglais ^ ces deux êtres se trou- vaient séparés par une nuance bien prononcée. Chez l'un, plus de l'homme de cour, du grand seigneur ; chez l'au- tre, plus d'indépendance, de singularité, de manies. L'in- vasion de la démocratie a détruit le gentilhomme fran- çais j elle va éteindre le gentleman anglais, Il n'y a plus

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(le ligne de démarcation possible entre le marchand de la cité qui s'est enrichi dans le commerce et le pair d Angle- terre qui marche légal d^s princes du sang : même cos- tume, mêmes habitudes, même luxe. On a des armoi- ries quand on veut, pour quelques guinées -, on a des laquais de même espèce, galonnés sur toutes les coutures. Voyez le discrédit tombe maintenant le métier de duelliste -, voyez la décadence de ces beaux habits de satin broché , symbole d'aristocratie ^ remarquez l'uniformité des costumes et la simplicité des manières qui tous les jours gagnent du terrain. Vous reconnaîtrez que le mé- tier de gentilhomme est détruit , anéanti , et que , même parmi nous , il faut désespérer de le revoir jamais.

Horace Walpole , auteur, virtuose , amateur de curio- sités, historien, était avant tout gentleman accompli. On est charmé de le retrouver comme une chose disparue, comme ces beaux meubles de laque , incrustés d'or et d'ivoire, que nos ébénistes ne fabriquent plus. J aime ces monu- mens d'un autre monde, ces fragmens inconnus ou peu étu- diés de l'ancien régime, qui n'est déjà plus qu'une ombre. L'habit bleu et le gilet de peau de daim de Charles Fox ont tué le gentleman. Adieu aux longues manchettes de den- telle, à l'épée en sautoir, à la veste brodée , aux boucles de diamant, aux tabatières d'or avec portraits , aux habits qui covitaient plus qu'une maison.

Walpole s'est mêlé de tout ; il a tout fait , même du patriotisme, même des tragédies, comme lui classiques et fardées , même des discours à la Démosthènes ; il a eu dans tous les genres d'agréables succès. Cependant, vrai gen- tleman, il méprisait le métier d'auteur. Pour amis, il choisis- sait , non ceux qu'il estimait ou qui lui plaisaient, mais les hommes à la mode, le rang et l'élégance. Partisan de la li- berté , il en faisait le sujet de quelques déclamations fleu-

SA COKTIESPONDANCE ET SES OUVRAGES. 55

ries , mais sa faihle et douce voix se perdait dans le tumulte des partis : aussi ne voulut-il jouer aucun rôle marquant parmi les hommes politiques. Jamais Walpole, bon gentle- man, n'avait demandé une faveur à un ministre, et cepen- dant il jouissait de trois sinécures lucratives. Courtois envers tout le monde , parce que la courtoisie est chose agréable et de bon goût , mais peu généreux, parce que la généro- sité est preuve d'enthousiasme et ne sied pas au gentil- homme; plein de petitesses et conservant toujours un cer- tain air comme il faut \ trop timide pour rien hasarder, trop spirituel pour s'exposer au ridicule , trop vain pour rester en repos, cherchant la gloire par de petits moyens : n"est-ce pas le type complet du gentleman ?

Avant Walter Scott, il avait essayé de faire revivre l'ancienne poésie gothique. Avant nos architectes mo- dernes, il avait tenté de rendre la vogue aux créneaux et aux ogives : tentatives assez habiles, mais toutes sur une pe- tite échelle. Il y avait de petites chapelles dans son jardin, de magnifiques imitations des cathédrales gothiques dans ses galeries. Son Château d! Otrante est une miniature caressée par le pinceau le plus fin : contraste bizarre ! Un siècle de fer choisi pour théâtre d'un drame si petit, si mince, si léger, si frivole î

Du tems d Horace Walpole vivait un homme alors cé- lèbre et qui a quelques points de ressemblance avec lui , l'aldermann Beckford, maire de Londres (i). L'alderman était aussi pompeux , aussi glorieux que Walpole était vain, frivole et voué à la mode. Beckford a écrit un ou-

(i) Le mêoae dont il est question dans le Stello de M. de Vigny. Cet homme de talent s'est étrangement mépris sur le caractère de Taldernian Beckford , dont il a fait fort gratuitement un de ces ma- gistrats pesans , enfoncés dans la matière, et occupés seulement de gastronomie et de formalités judiciaires.

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vragc respire loul le ^vma de la magnificence orientale. Walpole n'a jamais écrit qu'en gentilhomme. Vous voyez Tauteur du Chdleau cVOtranle devant son bureau de boule, vêtu d'une robe-de-cbambre à ramages et portant talons rouges. Beckford est étendu sur son divan , il fume sa cbihouquc , il v a de la solennité dans son aspect.

De toutes les qualités de Walpole la plus marquante, c'était le sentiment de la grâce. Pour plaire à Walpole , il ne suffit pas d'être homme de génie , il faut avoir de la grâce : on lui parle d'un mauvais sujet qu'une ac- tion justiciable des lois vient d'envover aux galères -, il con- vient de l'énormilé du fait, et il ajoute : «Après tout, c'é- tait un gentleman , il avait de la grâce. » .Aussi , eut- il grand soin de jeter dans tous ses écrits la trace visi- ble et la saveur ineffaçable de son rang. Comme penseur, comme philosophe, comme historien , vous ne lui assi- gnerez qu'une place inférieure -, mais dans tous les ouvra- ges qui réclament surtout de Félégance et de la grâce , il est inimitable. M"**' de Sévigné, lady Montaigu , Pline-le- Jeune chez les anciens , ne l'emportent pas sur Walpole, dans le genre épistolaire ^ quelquefois , il est vrai , le gé- nie du gentleman l'emporte sur celui de l'homme d'esprit, et l'élégance réelle est sacrifiée à la grâce factice. On re- trouve l'homme de cour aux dépens de l'écrivain libre et original. Jamais ces deux qualités de l'esprit, \ élégance et Xdigrâce^ n'ont été aussi exactement définies que par Ho- race Walpole : « Apollon est gracieux , dit-il , et Mercure est élégant. » Ce trait suffirait pour prouver la finesse et la spirituelle fraîcheur de ses idées.

Walpole ne voulait être vulgaire en rien ; il savait que l'apparence de l'efTort et du travail a quelque chose de ro- turier : lisez Gibbon , Johnson , Jean-Jacques Rousseau lui-même j ces grands écrivains sont de grands ouvriers.

SA COUBESPONDANCE ET SES OrVRAGES. 5^

Cl Ton s'en aperçoit. Chaque période est laborieusement travaillée 5 vous sentez que l'écrivain accomplit sa lâche. Il y a au conlraire dans les écrits de Walpole un air d'ai- sance , de négligence et de laisser-aller qui trahissent l'homme de cour. Ses phrases ne sont jamais ni arrondies, ni systématiquement balancées ^ alors même que son ex- pression est originale et sa pensée forte, il ne quitte pas le ton d'une conversation facile et de bon goût. Il serait désolé que vous pussiez croire quil étudiât son style. Il méprise profondément le style et tout ce qui ressemble à l'étude. (( Tout le monde, dit-il quelque part, sait bien écrire^ » c'est chose mécanique et matérielle , un talent de peu )) de valeur^ le plus petit journal a du style. Quand on )) me parle de style , je réponds : Allez chez l'épicier , il )) ^ous fera du style. Pour se distinguer du vulgaire des » écrivains à style, on outre Foriginalité. En des époques » comme la nôtre, les auteurs qui veulent être remarqués )) se font une originalité à part, les uns en accouplant des )) mots étranges , les autres en forçant des métaphores )) bizarres à exprimer des pensées fausses. »

La Mère Mystérieuse , tragédie d'Horace Walpole , est peut-être la seule pièce anglaise qui se rapproche de Racine. Chez Racine comme chez Horace le héros ancien porte des tonnelets et le costume de Louis XIV. Ce style de cour contraste étrangement avec les mœurs antiques, et nous sommes bien loin de donner ce genre faux pour mo- dèle. Mais enfin on voit que c'est un gentilhomme qui a écrit ces vers , et tout contraires qu'ils fussent au génie anglais, ils ont eu du succès dans leur tems. Du moins l'aisance et le naturel ne manquent jamais à Walpole 5 il n'exagère rien , cela est bien rare aujourd'hui. Nos écri- vains modernes, force de vouloir faire de l'esprit, me rappellent trop les dandys de second ordre , qui ne se

5S HOÎIACE WALPOLE ,

croient bien velus que lorsque la populace les regarde avec étonncnient. Beau-Brummell, pour élre remarqué, portait des gilets ridicules, des clefs de montre gigantesques et d'immenses lorgnons. C'est aussi pour être remarqué que l'on emploie les métaphores exagérées, les phrases brisées et heurtées, et tous les ornemens prétentieux du langage. Que les écrivains jettent les yeux sur nos promenades publiques, et qu'ils réfléchissent à l'impression que leur laissent ces hommes d une prétentieuse trivialité , sur le front desquels tombe une chevelure partagée en boucles bien faites, dont la poitrine est chamarrée de chaînes d'or , la figure ombragée d'immenses favoris, les bottes armées d'éperons bruyans , les mains couvertes de bagues : qu'ils se demandent s'il est possible de confondre ce faux dandy avec le véritable homme de bon ton , dont la cravate est négligemment nouée autour de son cou , qui n'a pour recherche qu'une propreté complète , dont les gants sont propres et dont l'habit est simple. La perfection laborieuse , la richesse af- fectée du costume sont , croyez-moi , une espèce de vulga- rité cachée -, en dépassant lélégance , on ne l'atteint pas. Walpole n"a pas cessé de lutter contre son métier d'au- teur. C'est comme fils de ministre et membre de l'aristo- cratie qu'il veut se montrer à nos veux. Le public et la postérité ont pris Walpole au mot. On l'a toujours jugé comme gentilhomme, plutôt que comme homme de lettres. Walpole est un homme de cour , a-t-on dit \ donc il n'est pas orateur, romancier ou poète. J'étais moi-même sous l'influence de cette illusion commune lorsque, pendant un jour de pluie et m'ennuyant à la campagne, je trouvai sous ma main les œuvres de Walpole. C était une curiosité lit- téraire. J'ouvris le premier volume d'une main négligente 5 je m'attendais à y trouver si peu de chose, que mon éton- uement approcha de la reconnaissance lorsque de belles

SA COnHESPONDANCE ET SES OtVllAGES. 5g

images, des pensées peu communes et harmonieusement exprimées , non seulement de l'esprit , mais du bon sens et de Térudition, me frappèrent d'admiration et d'étonne- ment. Je finis par être de Topinion de Thomas Campbell, qui pense qu Horace Walpole était un fat par habitude , par occasion et par nécessité de naissance , mais que la nature l'avait créé homme de génie.

Il Y a un coloris gracieux et frais dans ses anecdotes sur la peinture, sur les rois et sur les gentilshommes qui ont écrit. Quel que soit le sujet dont il s'empare, c'est toujours avec grâce qu'il le traite; jamais il n'est froid, inanimé, jamais emphatique, jamais violent ou faux dans son ex- pression. Quant à ses Lettj'es^eWes offrent Ihistoire anec- dotique la plus complète de l'époque il a vécu , et si nous pouvions trouver de siècle en siècle un annaliste aussi fidèle , un écrivain épistolaire aussi bon causeur , nous n'aurions plus besoin d'historiens.

Sa conduite privée et publique répondait parfliitement à son caractère d'écrivain. Il jouait le libéral en politique comme il aurait joué l'Apollon dans un bal. Son seul plaisir était de porter un costume qui allât bien et qui ne parût point ridicule aux gens comme il faut, parmi lesquels il vivait. D'ailleurs, quand il parlait des intérêts du peuple, il n'entendait par que le peuple des gens bien élevés. Sa religion ressemblait à sa politique -, il détestait les philoso- phes français, dont le dogmatisme intolérant le fatiguait, dont les manières lui semblaient triviales , et qui n'avaient point de respect pour la naissance : d'ailleurs ce n était pas des hommes bien nés. u Comment voulez-vous que je )) souffre de ces gens-là , écrivait-il à l'un de ses amis , )) leur conversation est un monologue : ils ne savent pas » vivre. »

L'intolérance du clergé ne lui plaisait pas davantage ;

6o HORACE WALPOLE,-

l'intolérance csl de Irès-mauvais goût. Il a des molifs déli- cieux et des argumens sans réplique contre lalhéisme. « C'est, dit-il, une doctrine sombre et inconfortable.)) Il en parle comme d'une chambre dont la cheminée fumerait, et dont les murs seraient humides. « Je vais quelquefois » à l'église, dit-il, pour que mes domestiques y aillent -, ce )) n'est pas que je sois hypocrite, je leur donne l'exemple » non pas de croire, mais d'écouter. )>

Walpole n'a pas été généreux envers les gens de lettres , il a été simplement convenable. Son opinion sur les gens de lettres était très-positive-, il les regardait comme des amuseurs publics , qui vendaient leur talent le plus cher possible , et avec lesquels il fallait marchander. Une fois dans sa vie il s'est montré généreux , ce fut en faveur du maréchal Cojiwaj ; ce dernier était gentilhomme, et Wal- pole agit en gentilhomme avec lui.

Sa correspondance avec Horace Mann , publiée récem- ment , est un modèle et un monument complet , la pein- ture aristocratique la plus intéressante et la plus achevée. Nous le voyons dans son petit cabinet d'antiquités , prenant sa lasse de thé dans de la porcelaine de Sèvres , répondant au caquetage de M'"*' du Deffant, dînant avec un poulet et du vin de Champagne frappé de glace , dans un salon rempli de fleurs odorantes et de parfums exquis ; anti- quaire de bon goût , virtuose délicat , caressant son beau lévrier, feuilletant ses elzévirs, lorgnant ses tableaux fla- mands de grands maîtres, mais sans se ruiner , ce qui eût été absurde. Que d'anecdotes piquantes , et qu'elles sont bien racontées ! Quelle vivante histoire de l'époque ! Quelle dévotion et quel enthousiasme pour la véritable porcelaine du Japon , pour les bureaux d'ivoire et d'ébène , pour les meubles de boule, pour les vieilles sculptures sur bois! Toutes ses frivolités du tems sont conservées dans ses let-

SA CORUESPONDANCE ET SES OUVRAGES. 6l

très inimitables, comme les insectes aux ailes d'or se con- servent dans leur éclat , lorsque Tombro transparente les recouvre et les immortalise. Quelles bonnes bisloires de la cour racontées sans indignation , et empreintes de la Ic.j^ère ironie naturelle de Walpole !

(( Lady Sundon (maîtresse de la garde-robe de la reine » Caro'ine) vient de mourir. Ladv M..., qui s'était consli- » tuée sa servante volontaire , est extrêmement désappoin- )) tée ; elle espérait tout obtenir du crédit de ladv Sundon. )) Cette dernière faisait tout ce qu'elle voulait de la reine, )) quoique celle-ci affectât de la mépriser. Il parait que » lady Sundon s'était rendue maitresse de quelque se- )) cret important. Je disais, il y a quelque teifis à ladv Pom- » fret, que je croyais que lady Sundon avait mourir )) très-ricbe. Jamais elle n'a reçu d'argent, me répondit » laconiquement lady Pomfret. Je rapporîal ce mot à P\.o- » bert Walpole en rentrant chez moi. Sans doute, me ré- )) pondit Sir Robert , elle ne recevait pas d'argent , elle ne » prenait que des bijoux. La place de grand-écuyer de la » reine a coûté à lord Pomfret deux boucles d'oreilles en )) diamant de quatorze cents liv. st. Un jour ladv Sundon )) se présenta au bal cbez la ducbessc deMariborougb avec )) celte paire de boucles d'oreilles : tout le monde avait les » yeux fixés sur les diamans accusateurs. Comment cette )) femme, s'écria la vieille duchesse, a-t-elle l'impudence )) de porter ces diamans ? Pour vendre son vin , ré- » pondit lady Monlaigu , il faut bien mellrc une enseigne. » Un jour, continua Sir Robert, dans l'enthousiasme de )) son ambition satisfaite, lady Sundon me proposa de » m'unir à elle pour gouverner le royaume. J'eus peur » de celle femme ^ et je lui répondis que le mariage du » roi et de la reine suffisait pour cela.»

Voici un trait assez original de l'économie écossaise , et

6a HORACE WALPOLE,

de cet amour du gain léf^itime qui caractérise la plupart des montagnards. C'est encore Walpole qui le rapporte.

« J'ai rencontré dans les landes de Wexly un soldat écos- sais qui portait un gant à sa main droite avec une certaine solennité. Je m avisai de lui demander à quoi lui servait le troisième gant, assez sale d'ailleurs et taché devin. 11 appartient , me dit-il, à un officier de mon régiment qui Ta laissé l'année dernière dans une auberge. Il sert main- tenant en Flandre ^ je compte lui rapporter son gant, et j'espère qu'il me donnera un peu d'argent. »

On nous permettra de choisir au hasard, parmi les anec- dotes curieuses dont les lettres de Walpole fourmillent, celles qui nous sembleront les plus piquantes et les moins connues.

« Pendant tout cet hiver, dit Walpole, le public a livré la guerre aux pantomimes , mais une guerre terrible , bruyante, scandaleuse, une guerre sanglante. Fleetwood, directeur de Drurv-Lane , que les pantomimes font vivre, a essayé de faire vivre les pantomimes. Il y a enWron huit jours , il s'est avisé de garnir le parterre d'une centaine de gaillards vigoureux, chargés de rosser les siffleurs. Le parterre, dont la liberté individuelle était compromise, se fâcha cl lutta vigoureusement contre les oppresseurs. J'é- tais tranquillement assis dans une loge de côté; tout-à- coup le rideau se leva et découvrit à nos yeux une armée entière de grands coquins armés de bâtons qui couvraient la scène et qui menaçaient le parterre. De un tumulte épouvantable! Et qui entra, dites-moi, dans une épouvan- table colère ? votre ami le philosophe.

)) Voyez à quoi tient la philosophie ! Quand un acteur s'avançant près de la rampe , s écria :

Le directeur Un monsieur placé aux premières

loges l'interrompit d'une voix en colère , et prononça les

SA CORRESPONDANCE ET SES OUVRAGES. 66

paroles suivantes : u Le directeur , c'est un impudent co- quin. »

» Hélas ! mon ami, c était moi : le parterre tout entier ré- péta ma courte harangue, des applaudissemens frénétiques jaillirent de tous les côtés de la salle ^ jamais Démoslhènes et Cicéron n'obtinrent un succès comparable au mien -, votre pauvre ami , cette fraction d homme que vous con- naissez devint un héros ; et un grand gaillard se déta- chant du milieu d un groupe qui semblait diriger la ré- volte, s avança vers moi,m'ôta son chapeau, et m'appelant par mon nom :

)) M. Walpole peut, dit-il, commander : que voulez- vous que nous fassions ?

» O merveilleuse volonté de la fortune ! me voici trans- formé en chef d'émeute : et il ne tient qu'à moi d'avoir ma place dans l'histoire des révolutions. Il m'est impossible de décrire létonnement et la confusion celte apostrophe me jeta. Depuis cette époque je n'osai pas remettre le pied dans un théâtre -, le lendemain l'émeute recommença, et l'on demanda de toutes parts : est M. Walpole ? est INI. Walpole ? Je ne parais plus dans un salon sans que l'on me demande ce que je fais de mon pouvoir, et si je per- mettrai long-tems encore au roi d'Angleterre d'occuper son trône. Le général Conwav m'a surnommé Wat-Tvler, et je crois que ce nom me serait resté , si le premier mi- nistre ne s'était avisé de faire des sottises qui ont détourné l'attention publique et ont fait oublier votre pauvre ami. »

Tout cela est bien raconté , dit avec grâce -, aucune cail- lette , pas même M""^ de Sévigné n'a rapporté une anec- dote avec plus d élégance et de bon ton. Dans les scènes qui demandent de la sensibilité et de la force, Horace Walpole est souvent supérieur à M""^ de Sévigné elle- même.

64 HORACE AVALPOLE,

Voici la description d'un singulier dacl qui eut lieu dans la Chambre des Communes, entre l oncle de Walpole et William Chetwynd -, il parait que dans ce lems - MM. les membres du Parlement se disputaient moins, et se battaient plus facilement qu'aujourd'hui.

« Walpole avait parlé avec assez de vigueur.

» Quoi î lui dit Chelwvnd en s'approchanl de lui , voulez-vous rouvrir des blessures fermées !

» Pardieu non , répondit mon oncle , mais je me sou- viens (jue, l année dernière , il a tenu bien peu que vous ne me fissiez pendre, moi et mon frère, à la porte de votre salle.

» Je désire encore , reprit Chetwvnd, que l'un et l'autre vous soyez traités selon vos mérites.

)) Ils s'échauffèrent , leurs paroles devinrent injurieuses , Chetwynd le prit par le bras et ils sortirent dans le cou- loir -, Horace lui dit : On va nous voir, remettons la partie à demain.

)) jNon , non , reprit Chetwynd , maintenant , mainte- nant.

)) Ils descendirent précipitamment les marches.

)) Je suis hors dhaleine, s écria Walpole, arrêtons- nous ici.

)) Volontiers.

» Ils tirèrent leurs épées, Chetwynd touchaWalpole, mais sans le blesser \ il n'était pas assez près \ ensuite Walpole lui donna un coup de tierce qu'il para avec la main. Ho- race avait déjà forcé Chetwynd à s'appuyer sur un des piliers du couloir, et il est probable que son adversaire aurait été enfilé , si un commis qui les avait vus passer en se parlant bas et de la manière la plus amicale, n avait eu l'esprit de deviner que cette intimité nouvelle cachait une autre intention. Chetwynd, qui avait élé égratigué légère-

SA COllRESPONDAKCL SES OUVRAGES. 65

ment , monta dans un fiacre ; mon oncle rentra et discuta le bill sur les perkales , comme si de rien n'eut été. »

Horace Walpole parle beaucoup d'une fiimille de beautés, qui faisait à Londres un bruit extraordinaire: c'était trois sœurs qui se nommaient les Gunnings.

(( Le monde est fou des Gunnings , dit Horace , jamais le docteur Sacheverel , jamais les auteurs à la mode n ont fait autant de bruit. Sait-on qu'elles vont à un théâtre, la foule s'y porte ^ c'est une fureur, une manie. 11 v a émeute à leur porte quand elles montent en voiture. L'une d'elles, la duchesse d'Hamilton , a été présentée à la reine mercredi dernier^ la salle de réception était pleine de monde, et tous les gentilshommes titrés, oubliant l'éti- quette, ont monté sur les chaises et sur les tables pour la voir passer. Le lendemain elle est repartie pour son châ- teau dans le Yorkshire ^ plus de sept cents personnes s'assemblèrent autour d'une auberge elle devait des- cendre , et la plupart eurent la constance de passer la nuit près de cette auberge pour la voir repartir le lendemain malin. Un cordonnier de Coventry a trouvé le moyen de gagner beaucoup d'argent en faisant une exhibition pu- blique du soulier de la comtesse Coventry , Tune des Gun- nings \ il est vrai que son pied est un modèle. Elle est aussi sotte qu'elle est belle ^ à Paris elle est maintenant, elle se fait remarquer par ses lourdes gaucheries , ses ré- flexions absurdes , ses méprises , ses bévues et son admi- ration pour son mari.

» Au surplus, toute cette famille est vraiment curieuse- lady Cai^oline Petersham, la troisième Gunning, n'aime que les choses extraordinaires ; elle se fait servir par un Javanais, et son mobilier est composé de toutes les vieil- leries de mauvais goût qu'elle peut ramasser, mais elle est aussi belle que ses deux sœurs. Quant à la duchesse d'Ha- vji. 5

'66 HOnACE WALPOLE ,

milton et à son duc, ils soutiennent encore une race qui va bientôt s'éteindre en Europe, la race féodale. Le mari ne parle jamais à la femme, ni la femme au mari, sans se donner tous leurs titres , et sans se traiter d'excellence et de seigneurie. Quand ils reçoivent et qu ils invitent à dîner les hommes les plus considérés du royaume , ils ne manquent jamais de prendre le pas sur leurs convives. Ils entrent les premiers dans la salle, se mettent tous deux à la place d'honneur, mangent dans la même assiette , se servent avant tout le monde , et ne portent la santé de qui que ce soit : voilà des originaux. La maréchale de Lowen- dahl m'écrit que lady Coventry , la plus sotte des belles Gunnings , lui avait fait cadeau d'un éventail chinois , que la maréchale avait paru désirer -, mais le lendemain lady Coventry demanda son éventail par un petit billet, dans lequel elle avait soin de lui apprendre que son mari l'avait grondée la nuit précédente , et que cet éventail étant un cadeau de noce, elle ne pouvait pas s'en dessaisir. Vous direz que je bavarde comme une commère -, sans doute, mais j'avoue mon faible , tout ce qui est trait de caractère me plaît infiniment. »

A côté de ces causeries de vieille femme , se trouvent des bons mots vraiment remarquables. Telle est cette spi- rituelle repartie de Pope le poète :

« Monsieur Pope, vous n'aimez pas les princes.

. Je vous demande pardon , monsieur.

. Alors vous n'aimez pas les rois.

J'aime l'estampe avant la lettre , et le lion avant que

sa gritfe n'ait poussé. ,

«Un vieux soldat écrivait à l'amiral Boscawen : «Général, j'ai eu l'honneur de me trouver à la prise du Port-Mahon ^ VofFicier qui curamandail nos troupes a élé créé pair d'An-

SA CORRESPONDANCE ET SES OUVRAGES. 67

gleterre. J'ai eu aussi Thonneur de me trouver au Port- Malion quand celte forteresse s'est rendue, notre com- mandant a été créé pair d'Angleterre. Ces deux actions ont valu la même récompense aux deux personnes que le gou- vernement avait chargées de nous mener au combat ; moi je me trouvais à Tune et à l'autre, je n ai rien obtenu, et je réclame le grade de lieutenant. »

Encore les Gunnings. « Je ne savais rien de leur ma- riage -, les détails de celui de lady Coventry vous amu- seront.

))Lord Coventry est un jeune seigneur, grave, austère, digne des puritains antiques -, ses assiduités auprès de miss Gunning ont été longues, soutenues , et sont tout aussi favorables à la réputation de vertu de cette dame , qu'elles prouvent peu en faveur du mérite de l'amant et de ses qua- lités persuasives. Il y a environ six semaines, le ducd'Ha- milton , mauvais sujet, débauché, joueur, avec une for- tune aussi endommagée que sa personne et son crédit, se mil sur les rangs. Je le vis, il y a huit jours, chez lord Ches- terfield, perdre mille guinées au bout de la salle, et poursuivre à l'extrémité opposée miss Gunning de ses fadeurs et de ses extravagances. Singulière façon de s'y prendre ! me direz-vous ^ sans doute, mais elle réussit sou- vent. Il ne se passa pas deux jours avant que la jeune fille, sans doute convaincue, et regrettant d'avoir fait perdre une somme considérable à son amant, par la seule influence de ses charmes, se décida tout à coup à l'épouser; un chapelain écossais fit l'affaire pour quelques guinées qu'on lui donna, et miss Gunning se trouva duchesse d'Ha- milton

)) Mais voyez comme passe la gloire : ces femmes dont la beauté et le bonheur étaient devenus proverbiaux furent

68 HORACE WALrOLE ,

oubliées deux mois après leur mariage ^ il n est resté d'elles que ce mot qui se trouve encore dans la bouche des vieilles mendiantes irlandaises, à qui vous donnez quelques de- niers :

Puissiez-vous avoir tout le bonheur des Gunningsl » Ainsi, vousdis-je, passe toute la gloire du monde. »

La réputation des filles d honneur est faite depuis long-tems. Voici une petite anecdote qui prouve que , du tems d'Horace Walpole , on comptait peu sur leur vertu.

« Un cocher du prince de Galles, qui pendant sa vie î) avait conduit beaucoup de filles d'honneur dans la voi- )) ture du prince , vient de léguer à son neveu la somme )) de l^^ooo liv. st. sous la condition expresse qu'il n'é- » pouserait jamais une fille d'honneur. »

Tel est le badinage de bon ton que Walpole a jeté dans toutes ses pages et dont on chercherait vainement un au- tre exemple dans la littérature anglaise. Les rapports fré- quens et nombreux du gentilhomme de Shrewsbury Hill avec la France, avec ses philosophes et ses poètes, se font sentir ^ il y a un reflet vif de M""" de Sévigné et de son école. La malice , comme on a pu s'en apercevoir, n'est pas ce qui manque à la correspondance d'Horace ; mais c'est une malice de salon, dont les griffes sont ca- chées sous le velours le plus soyeux , dont les traits ne portent jamais bien loin. Les prétentions, les folies, les vanités sont inexorablement traitées par Walpole \ il est vrai que l'atmosphère dans laquelle il vivait en était sin- gulièrement remplie.

(( LordBath, dit Walpole, a long-tems brigué le titre » de garde-des-sceaux. Quand il a vu que l'obtenir n'était » pas possible , voici quel parti singulier il s'est avisé de )) prendre pour mettre son amour-propre à couvert. Fai- î) tes-moi seulement, a-t-il dit, le plaisir de me l'offrir,

SA. CORRESPONDANCE ET SES OLVRAGES. 69

» je VOUS donne ma parole de le refuser et de ne jamais )) accepter aucune place du gouvernement. Caprice vani- » teux auquel on a cru devoir se prêter! »

Walpole avait aussi sa philosophie , un peu étroite peut-être , voltairienne , sans haute portée , mais qui avait deviné quelques-uns des résultats aujourd'hui générale- ment admis. Entendez-le parler de la guerre.

(( La guerre ! C'est un grand mot auquel on associe la » gloire. Eh bien î cette guerre d'Espagne qui nous a » coûté trente mille hommes et 7,000,000 de liv. st., que )) nous a-t-elle rapporté ? Absolument rien , à moins que » vous ne fassiez entrer en ligne de compte le bonheur de » voir la tète de l'amiral Vernon sur nos enseignes. S'il » me fallait donner quelques deniers pour voir renaître un » second duc de Marlborough , je ne les donnerais pas. » Quand je vois une médaille dont un des cotés porte pour » empreinte un visage de héros, je suis tenté de la retour- » ner, et de chercher sur le revers des monceaux de ca- » davres et des piles dossemens humains. »

Résumons le portrait de ce singulier caractère : ses dé- fauts sont évidens , ses qualités mêmes tiennent à des dé- fauts. On ne fait des pâtés de foie gras qu'en donnant une prépondérance extraordinaire et une obésité contre nature au pauvre animal que le gastronome sacrifie à ses plai- sirs. De même Tespèce de délicatesse qui se fait remarquer chez Horace Walpole, n'est que le résultat d'une maladie intellectuelle : artificiel, capricieux, plein daffectation et de fantaisies , il avait étouffé son naturel et voilé ses sen- timens propres sous une muUitude de pli^ et replis , de masques qu'il déposait et qu'il reprenait tour à tour, de rôles qu'il s'imposait. Il était impossible de percer toutes ces enveloppes et d'arriver jusqu'à l'homme réel. Plus misantrope que Timon j plus pliilantrope qu Howard

^O HOllACE WALPOLE,

plus courtisan que Chesterfield, plus pédantesque que tous les antiquaires , plus aristocrate que le premier baroQ chrélien , plus ironique ([ue Voltaire, affectant de dédai- gner tout ce qui le méprisait , il avait peu d'estime pour tout ce qu'il affectciit d'admirer. Telle était la conforma- tion de son esprit, que tout ce qui lui semblait petit était grand, et tout ce qui lui semblait grand était petit. Les ba- gatelles étaient pour lui des affaires sérieuses, les affaires sérieuses étaient pour lui des amusemens. Ce qui l'oc- cupa le plus pendant une longue vie , ce fut la frivolité des petits scandales , l'admiration des calembourgs, la bonne grâce des petits vers , la rechercbe des porcelaines de Saxe , la remise à neuf des armures gothiques ^ ce furent mille puériles fantaisies , des manies sans nombre et tou- jours actives -, la politique lui servait d'asile et de délasse- ment ; il votait des millions et faisait des lois pour s'amu- ser , après quoi il rentrait chez lui et s'enfermait dans son cabinet pour méditer profondément sur un vieux pei- gne de la reine Marie , sur un gant dépareillé du cardinal Wolsey ou sur une vieille pipe de l'amiral Van ïromp. Pour qu'il prit un intérêt vif à quelque chose , il fallait que ce fut une bagatelle. Sa politique à lui, celle qu'il aimait, celle pour laquelle il se passionnait , c'étaient les intrigues domestiques de la cour de Georges II. La mau- vaise humeur du roi, les coquetteries de la princesse Emilie , les amours du prince Frédéric, les querelles et les piques des grandes dames : tout le menu scandale des pa- lais de Kensington et de Carlton. En se mêlant à ces tracasseries de ménage , il se croyait diplomate -, en les consignant dans ses lettres, il se disait historien. Malin comme un enfant gâté, désirant voir les autres se dis- puter, mais sans troubler son repos j s'amusanl des per- plexités où il jetait quelquefois par ses espiègleries les

SA CORRESPONDANCE KT SES OUVRAGES. J 1

hommes politiques^ flatteur, non seulement par intérêt, mais par goût et par habitude , il se disait ennemi des rois pour ses menus plaisirs. On voyait suspendu chez lui dans un beau cadre le texte original de la sentence signée par Cromwell, et qui conduisit Charles I" à Téchafaud. Il avait inscrit au-dessous de ce vieux monument ces deux mots latins: major chai ta. JNe voyait-il pas que celte prétendue charte, qu'il regardait comme plus importante que la grande charte d'Angleterre, avait produit les vices et les folies de la restauration et les absurdités féroces du règne de Jacques II? Au fait, il n'était républicain que par plaisan- terie, et révolutionnaire que pour s'amuser. Ses opinions, contraires à son tempérament et à sa nature, n'étaient pour lui que des jouets qu'il estimait à peu près comme une vieille lance contemporaine desTudors, ou comme un pis- tolet qui aurait appartenu à Cromwell. Dès qu'il fut ques- tion de prendre un parti réel et actif dans les troubles de l'état, il fut courtisan fanatique. Elevé dans une famille whig , allié à tous les amis de la maison d'Orange , il apprit de bonne heure le langage des libéraux de l'époque et le répéta par habitude, sans y songer davantage , à peu près comme ces vieux jacobites, qui, tout dévoués au gouverne- ment de Georges III , ne voulaient pas manquer aux vieux engagemens de leur famille et continuaient de prier tous les soirs pour lesStuarts, et de passer leurs verres au-dessus de la carafe d'eau en buvant à la santé du roi vivant. Ce qui est curieux, c'est de voir ce jargon de républicanisme uni à toutes les habitudes de la cour , cet élève des Pym et des Bradshaw écrire avec beaucoup de soin et d'élégance un catalogue des auteurs royaux , manquer rarement d'as- sister à un grand lever , et se montrer dans toutes ses re- lations Timilateur le plus fidèle des marquis et des comtes qui brillaient sons Louis XV. Il v a du cbambellnn dans

Jft HOr.ACE WALPOI.E,

loutceqiiMl pense, dans lout ce qu'il écrit, dans ses moindres actions. Que lui importait après tout la politique, pourvu que ses petites ogives de phUre s'élevassent à la hauteur convenable, et qu'il eût déposé agréablement dans sa ga- lerie ses fauteuils d'ivoire sculptés et ses cuirasses de peau de rhinocéros !

Cet homme vraiment fantastique consumait son tems à écrire et ne voulut point déroger en passant pour homme de lettres. Il voulait bien être célèbre comme auteur , mais à condition que sa célébrité lui viendrait malgré lui et qu'il mènerait tou",ours dans le monde une vie de gentilhomme oisif. Il n'était pas plus auteur que le père de M. Jourdain n'avait été marchand. Lui, marchand I c'est pure médi- sance, il ne l'ajamais été. Tout ce qu'il faisait, c'est qu'ilétait fort obligeant , fort officieux , et comme il se connaissait fort bien en étoffes, il allait en choisir de tous les côtés, se les faisait apporter et en donnait à ses amis pour de l'ar- gent. Mann, l'ami intime de Walpole , le complimentait sur l'érudition qu'il avait déployée dans plusieurs de ses ouvrages : « Moi , répondit Walpole impatienté , moi , érudit! je ne sais rien^ comment saurais-je quelque chose, j'ai toujours vécu au milieu d'un monde bruyant, je dors la grasse matinée que je prolonge autant que possible ; je soupe tard -, j'ai passé la moitié de ma vie à jouer au pha- raon jusqu'à trois heures du matin -, je suis un grand en- fant, et voilà tout.» Pauvre enfant! Walpole avait alors quarante-trois ans passés ^ il avait peur de passer pour sa- vant, et il aimait beaucoup mieux, en homme de bon ton, avouer qu'il jouait au pharaon jusqu'à trois heures du matin.

En se défendant d être auteur comme d'une imputa- lion calomnieuse, Walpole était homme de lettres intus et in dite j il avait l'envie et l'irritabilité de l'homme

SA COURESPONDANCE ET SES OUVRAGES. 73

de lettres , jointe à la frivolité de l'homme de cour. Pour qu'un écrivain trouvât grâce devant lui , il fal- lait qu'un titre suivit, et qu'une particule nobiliaire pré- cédât son nom ^ il méprisait Thomson et Fielding , c'étaient des roturiers. Il estimait en revanche beaucoup les ré- dacteurs du Monde f recueil périodique qui paraissait en 1763. Or savez-vous quels étaient les rédacteurs du Monde? des hommes de bonne compagnie sans doute, et qui ne manquaient pas d'esprit, mais que Ton ne s'atten- drait guère à voir classer parmi les génies. L'élégant et fade Chesterfield ^ Jenyns , auteur d'un mauvais ou- vrage de controverse \ lord Balh , Covenlrv, Sir Charles William et Whithead. Walpole les avait rencontrés dans les salons , et par conséquent c'étaient de grands hommes. Le style de Walpole est français plutôt qu'an- glais , ses ouvrages sont remplis de gallicismes ^ mais ce n'était pas la France des philosophes, la turbulente et menaçante patrie des d'Alembert et des Diderot qu'il étu- diait et qu'il imitait. Sa vie intellectuelle se passait au milieu de la vieille cour de Marly -, les immenses canons, les vastes perruques de la cour de Louis XIY lintéressaient prodigieusement j il aimait la Fronde , il ne dédaignait pas la Ligue. Quant à d'Alembert et à Voltaire , il avouait que c'étaient des gens d'esprit , mais son admiration pour eux n'allait pas plus loin. Crébillon fils était son idole. Walpole voulut absolument posséder un portrait en mi- niature de Crébillon fils , peint par Liotard , l'homme le plus célèbre alors dans ce genre. « J'espère bien , disait-il en même tems dans une de ses lettres à M""^ du DefFand , que personne ne m'attribuera les œuvres de d'Alembert.» Ce mot nous semble d'un ridicule exquis et achevé. Après tout, c'était un homme rare et un écrivain remarquable 5 jamais peut-être une si étrange combinaison de défauts et

y4 HOnACE WALPOLE,

de qualités ne se trouvera chez le même écrivain. C'est un incroyable assemblage , tout est négatif chez lui , son goût n'est pas pur, son imagination n'est pas créa- trice ^ il n'est pas logicien , il manque de profondeur , il s'arrête presque toujours aux frivolités et à la superficie, son observation est légère et fausse ^ il croit connaître les hommes quand il a donné à leurs actions rinterprétation la plus maligne. L'élévation des sentimens , le pathétique et le sublime ne lui appartiennent pas. Quel est donc le charme irrésistible des écrits d'Horace Walpole ? On peut le résumer en un mot : il amuse.

En le lisant, vous n'êtes pas convaincu, saisi, pénétré, touché, mais vous le suivez avec attention ^ votre intelli- gence est éveillée ; il vous force d'admirer l'adresse avec laquelle une foule de riens éléganssont disposés dans sa ga- lerie. C'est à peu près le même genre de talent qu'il a dé- ployé dans la construction de ces châteaux de cartes , nom- més palais , dans le dessin de ses petits jardins qu'il appelle parcs. Voici des raretés , des curiosités , des souvenirs im- menses, des anecdotes, des bijoux , des bagatelles. Arrêtez- vous ; donnez un moment d'attention à tout cela , laissez- vous conduire par votre cicérone ; ne cherchez pas dans les écrits de Walpole l'utilité , la beauté et la grandeur, mais la bizarrerie , l intérêt piquant , la singularité. Con- tinuateur de ces beaux esprits qui, sous Charles II, im- portèrent en Angleterre l'affectation de Voiture et de Bal- zac , il a sur eux un grand avantage j il ne revêt jamais la robe du professeur et du pédant^ il rit, il plaisante , il se moque de lui-même : vous pouvez tout lui passer j facéties, mauvaises épigrammes , jeux de mots heureux ou malheu- reux , comparaisons extravagantes, fantaisies et affectation de toutes les espèces.

Jamais il n'ennuie, et c'est un immense ta'ent. Souvent

SA CORRESPONDANCE ET SES OtIVRAGES. 'j5

il traite des sujets que les hommes du plus rare mérite ont à peine pu rendre lisibles. Sous sa plume ils devien- nent inléressans. Il entreprend de réhabiliter la mémoire de Richard IIÏ ^ il devient biographe , antiquaire , histo- rien, esthétique, et on le lit avec autant d'intérêt qu'un ro- mancier. Vous diriez un de ces cuisiniers habiles qui dé- sossent si bien leurs volailles , qu'il est impossible de les reconnaître pour telles, excepté à leur saveur, et qui forcent les estomacs les plus délicats à digérer sans peine des mets qui passent pour indigestes et insalubres. Dans son roman même , qui est improbable , absurde et vulgaire quant au fond, il a jeté de T intérêt, de la vivacité , de la diction -, il contraint le lecteur d'oublier la nullité triviale des person- nages. Un tel homme, avec tout ces défliuts, devait exceller dans le style épislolaire j en effet il y excelle. Il est homme de trop bon ton pour déverser dans ses lettres toute sa bile et toute son humeur -, son sarcasme s'adoucit ^ il a soin de rester dans les bornes d'une conversation décente , mali- gne et toujours agréable. Il est à son aise quand il écrit une lettre , il sait bien que Ton peut être gentilhomme et correspondre avec ses amis ] il ne craint pas d'être regardé comme un auteur de profession et confondu avec les mer- cenaires de la plume : aussi est-il admirable de légèreté , de facilité , d abandon. Je ne connais que M""' de Sévigné et Voltaire que l'on puisse lui comparer sous ce rapport.

( Edin hurgh Re y^iew . )

,nbwsfrt<.

DES PROGRES DE L'IMPRIMERIE

ET DE LEUR INFLUENCE SUR LES PUBLICATIONS A BON MARCHE.

Dans un siècle aussi fécond que le nôtre en révolu- lions de toute espèce , la république des lettres ne pou- vait espérer d'élre plus heureuse que la plupart des vieilles monarchies j elle aussi , elle devait s'attendre à se voir enlever une à une toutes les prérogatives dont elle s'était depuis si long-tems arrogé le monopole. N'est-ce pas chez elle en effet que le système du privi- lège était le plus profondément enraciné Pet quel privilège, grand Dieu î L'accaparement de tout ce qu'il y a de plus estimé et de plus précieux au monde , de la science ! La réaction ne pouvait se faire attendre. Elle a eu lieu ^ su- bite, générale , mais sans violence , sans effusion de sang : et les prolétaires de la littérature, généreux dans leur triomphe , n'imposent aux anciens privilégiés d'autre châ- timent que celui de partager avec eux les richesses qui leur avaient coûté tant de veilles et tant de fatigues.

Il nest pas encore loin de nous le tems le domaine de la science était envahi par un petit nombre d'hommes qui, d'accord ou non entre eux , l'exploitaient à leur profit et au détriment des masses. Assis à leur riche festin, à peine daignaient-ils jeter au public quelques miettes , qu'ils fai- saient payer au poids de Tor. Ils regardaient les autres

DES PROCHES DE L IMPRIMERIE. T^

hommes comme de malheureux parias que séparait d'eux une dislance infranchissable ; et ils avaient raison : car la plupart, occupés d'intéréls matériels, ne possédaient pas la condition indispensable pour améliorer leur position mo- rale. Ils n'avaient pas cette chose plus précieuse que l'or pour riiomme qui veut s'instruire j le tems leur manquait.

Les publications à bon marché ont paru -, tout a changé de face. 11 semble maintenant que l'atmosphère soit saturée de particules scientifiques : elles pénètrent partout , dans les ateliers , au fond des boutiques , et s'attachent à tout ce qu'elles rencontrent. La science s'est faite peuple ^ elle s'est abaissée au niveau de toutes les intelligences, de tou- tes les positions. Ce qui était l'apanage de quelques aris- tocrates de la pensées est devenu le trésor commun de quiconque sait lire. Autrefois le marchand , dans sa bou- tique enfumée, se contentait de vendre le plus cher pos- sible les matières qu'il avait emmagasinées j pourvu qu'il connût Barème et la règle de trois, c'était assez. Aujour- d'hui le garçon épicier , l'ouvrier en soierie , le commis- sionnaire même au coin de sa rue , participent au bien- fait de la science. Sur le comptoir, dans l'atelier, sur l'établi du dernier des artisans, voici une feuille de pa- pier jaunâtre, qui contient mille fragmens de cette science achetée si chère par Leibnitz et Copernic. Le prolétaire , grâce à cette feuille, peut, comme le possesseur de la plus riche bibliothèque , planer dans le vague des cieux, suivre les navigateurs égarés dans les glaces du pôle arctique , s'as- socier aux méditations de Newton et de Galilée , ou com- menter Puffendorf et Grotius.

Vous tous qui. jusquà ce moment, avez passé vos jours dans une douce ignorance , sachez apprécier votre bon- heur, et savourez-le bien. Vous n'avez point usé les belles années de votre jeunesse dans la docte poussière d'une bi-

«g DES PROGRES DE L IMPRIMERIE.

bliolhèque ; vous ne vous êtes point courbes prématuré- ment à force de feuilleter de vieux manuscrits, à force de fatiguer votre esprit de profondes spéculations -, toutes ces connaissances si pénibles à acquérir , on vient maintenant vous les jeter à la télé, elles vous coûtent tout au plus la peine de les ramasser.

Félicitez-vous surtout de n'avoir point été obligés de réunir à grands frais de3 livres de toute espèce et de toutes grandeurs. Tems et argent perdus que tout cela ! Pour quelques schellings , vous aurez maintenant toutes les bi- bliothèques du monde ^ quelle est aujourd'hui la science qu'onnepuisseapprendreparfaitementen quelques heures? Les langues mortes et vivantes ? les grammairiens les plus célèbres vous initient presque pour rien , chaque semaine, à leurs secrets et à leurs beautés. Les lois ? mais en quatre pages vous les trouvez expliquées avec une lucidité qui pé- nètre l'esprit le plus épais , et fixe l'attention ta plus frivole. L'astronomie ? elle prend pour vous séduire les grâces du roman. L'histoire? on vous l'offre si belle et si riante, et tout cela pour un penny ( lo centimes)! Pour la même somme, vous pouvez devenir géologistes distingués, et pour quelque chose de plus , vous acquérez des connaissances très-suffisantes en anatomie. La musique a-t-elle pour vous des attraits ? vous n'avez qu à parler. Il a fallu à Paganini bien des années et des dépenses énormes pour parvenir à iouer sur une seule corde. Eh bien ! en deux semaines le Magasin musical vous révélera ses secrets : pour com- bien ? pour trois sous. En vérité , on ne peut se défendre d'un sentiment de bien-être indéfinissable , lorsqu'on songe qu'on peut posséder à fond la botanique, la zoologie, l'horticulture, etc., à raison de deux pences et demie chaque , et que , pour une demi-couronne , on peut de- venir une académie incarnée.

DES PROGRÈS DE L IMPRIMERIE. -^Q

Vous tous à qui il est permis d'approcher de la fon- taine de la science , hûtez-vous de venir vous désaltérer à sa source pure ; mais surtout ne cherchez point à remon- ter aux causes qui vous procurent un si grand bonheur. Hélas ! dans la révolution des lettres , comme dans les révolutions politiques , l'intérêt personnel a joué le rôle principal. Cependant il faut convenir que les progrès im- menses qu'a faits fimprimerie, durant ces dernières an- nées , ont eu une grande part dans cette révolution.

En effet , si Ton voulait aujourd'hui comparer les pro- cédés qu'emploie la presse pour jeter dans la circulation cette masse innombrable de livres, de brochures et de journaux , avec les m.oyens imparfaits dont se servaient les émules de Gutteraberg , on serait frappé d'élonnement à la vue des immenses progrès qu'a faits cet art, dans le cours des trois siècles qui se sont écoulés depuis son ori- gine. Les premiers types en bois, d'un dessin grossier et incorrect, ont été remplacés par des caractères de métal dont la gravure est dun fini parfait. La justification des lignes, qui autrefois était presque impossible, à cause du peu d'uniformité qui existait dans le corps des lettres, s'opère maintenant d'une manière presque mathématique 5 et la superposition des pages qui, dans le principe , variait de près d'un quart de pouce , s'effectue avec la plus grande exactitude. Autrefois, l'encre, composée d'huile grasse et peu dessicative, s'assimilait si mal avec le noir de fumée , qu'au bout de quelques années ces deux corps s'isolaient, et le papier prenait alors une teinte huileuse et jaunâtre qui rendait les caractères illisibles. Aujourd'hui, nos huiles épurées , et le noir qu'on obtient de la vapeur de la résine brûlée , fournissent des matériaux si parfaits, que le vernis et le noir se maintiennent toujours dans une constante aHiuité.

8o DES PROGRLS DE l'iMVRIMERIE.

Mais occupons-nous do perfeclionnemens plus impor- tans, de ceux surtout qui ont contribué à opérer une ré- volution immense dans Tart de l'imprimerie. Los premières presses n'étaient d'abord armées que d une vison bois, qui lentement faisait descendre la platine sur le caractère et opérait la pression *, quand il s'abaissait de dégager ensuite la fouille imprimée , il fallait une ou deux minutes , soit pour faire remonter la vis , soit pour placer sur la presse une nouvelle feuille. C'était une perle de tems immense qu'on chercha à faire disparaître, en employant des presses à nerfs ^ qui faisaient remonter la vis et laplaline. Au com- mencement du dix-neuvième siècle, les lourdes presses en bois, d'un jeu difficile et pénible, furent remplacées par des presses en fer, substitution qui a permis à l'ouvrier de donner, avec le mémo travail, le double du produit. Ce fut vers la même époque qu'un perfectionnement de peu d'importance apparente a déterminé un changement total dans le système de T impression. Autrefois l'imprimeur, armé de deux énormes balles , appelées tampons , dis- tribuait avec peine, et d'une manière souvent inégale, l'encre sur les diverses parties de la planche. Pour sim- plifier cette opération laborieuse et difficile , on imagina de substituer aux balles des rouleaux revêtus d'une sub- stance élastique composée de mélasse et de colle-forte, assez semblable au caoutchouc, qui, parcourant toute la surface delà planche, distribuent f encre uniformément. Le gé- nie de la mécanique ne tarda pas à s'emparer de cotte dé- couverte et à la mettre à profit. La distribution de l'encre au moyen de tampons était le principal obstacle qui s'opposait à ce que les presses à bras fussent remplacées par un agent mécanique. Aussi les rouleaux une fois adoptés, avons-nous vu bientôt fonctionner ces admirables presses qui, mues par la vapeur, semblent être douées d'intelligence, tant leur

DES PROGRÈS DE l'iMPRIMERIE. 8i

exécution est précise, tant leurs résultats sont parfaits. Une fois l'impulsion donnée , la planche , sans le secours de riiomme, se charge d'encre, et la feuille obéissante vient se soumettre à une première pression 5 ensuite , entraînée par des fils conducteurs, elle voyage de cylindre en cylindre pour venir tomber en retiration sur la forme opposée , et se dégage elle-même des rouages de la machine.

Mais , pendant que les procédés de l'imprimerie subis- saient ces grands perfectionnemens , les manufactures de papier étaient loin de rester stationnaires. Le chiffon n'est plus réduit en pulpe par le jeu imparfait de quelques marteaux en bois ^ d'immenses cylindres en cuivre, mus par la vapeur, opèrent la trituration. Dans la cuve cette pâte vient se transformer en feuilles de papier , on ne voit plus des hommes occupés à lever une à une , avec des tamis en filigrane, chaque feuille de papier-, c'est main- tenant une toile sans fin qui plonge dans la cuve et sur laquelle viennent se superposer les particules floconneuses. Ce procédé est tellement supérieur à celui qui était usité autrefois, qu'un seul cylindre enlève vingt-cinq pieds carrés de papier par minute , ou quinze mille pieds en dix heures. Mais comme le papier ainsi obtenu est sans fin , on est obligé de le réduire ensuite à des proportions con- venables. Ici encore, il a fallu que le génie de l'homme accomplit une conquête sur le tems j et M. Dickinson a inventé une machine qui, à l'aide d'un régulateur, coupe d'elle-même les bandes de papier à la dimension de- mandée.

Cependant, d'un côté la difficulté de se procurer dans les Trois-Pvoyaumes la quantité de chiffons nécessaire à la grande consommation des papeteries ^ de l'autre , les droits énormes que Vexcise prélève sur la fabrication du papier, droits qui, en i833 , se sont élevés à un million st. vu. 6

03 DES PROGr.ÈS DE l'iMPRIMEUIE.

(26,000,000 de fr. ), sont encore de grands obstacles qui nuisent au développement de la presse. Le Parlement de 1834 va, dit-on, s'occuper de diminuer d'un quart en- viron cetle taxe odieuse -, et nos chimistes ne négligent aucun moyen pour parvenir à substituer au chiffon de nouvelles substances : la paille hachée , les orlies , Técorce des arbres , (juelques matières animales , etc. , etc. , ont été tour à tour essayées^ mais, jusqu'à ce jour, ce n'est qu'avec du chiffon qu'on est parvenu à fabriquer un pa- pier convenable pour l'impression, sous le double rapport du prix et de la qualité. En attendant que ces importantes améliorations puissent être réalisées, on ne saurait se faire une idée de l'activité que mettent nos fabricans de papier à se procurer la matière première qui leur est si néces- saire. Ils ont des agens en Grèce , en Hongrie , à Ham- bourg , à Palerme et à Messine ^ les autres états de lEuropc prohibent, sous les peines les plus sévères, l'ex- portation du chiffon. Leurs agens expédient ensuite , soi- gneusement emballés , à Londres ou à Liverpool , ces dé- goûtans rebuts de la misère-, et ce papier, si blanc, si pur, qui vous communique les émotions passionnées de miss Felicia Hemans (i) , ou les gracieuses productions de Ch. Lamb, n'est souvent que le débris des haillons qui ont couvert le mendiant de Palerme ou le lazzarone de INaples.

En traçant ce rapide aperçu des perfectionnemens qui se sont opérés dans les procédés de l'imprimerie , nous ne devons pas négliger l'opération du clichage qui consiste à obtenir d une planche composée en types mobiles, des em- preintes en métal qui servent à la réimpression des éditions subséquentes , et qui permettent à l'éditeur, moyennant une

(1) Voyez les divers articles que nous avons consacrés à ces deux auteurs dans notre première série.

DES PROGRÈS DE l'iMPRIMERIE. 83

légère dépense, de ne consacrer que le capital strictement nécessaire aux besoins de la consommation journalière. Ce fut un Ecossais, William Gcd , qui , le premier, fit usage de ce procédé pour imprimer avec plus d'économie des Bibles et des livres de prières. Mais la méchanceté de ses ouvriers décrédita cette invention : dès que la planche était lue et corrigée, ils y introduisaient de nouvelles fautes, et les clichés, qui les reproduisaient trop fidèlement, ne pouvaient plus servir. Lord Stanhope a depuis considéra- blement amélioré ce procédé \ et tous les éditeurs d'ou- vrages populaires et qui ont de l'avenir, au lieu de tirer des masses énormes de papier, si susceptible d'avarie et si exposé aux incendies, ne conservent qu'un seul exemplaire en métal, résultat du clichage , qui lui re- vient à un ou deux schellings la page, suivant le format. Voici par quel procédé on obtient cette nouvelle édition : on coule sur la planche, composée de types mobiles, du plâtre très-fin et délayé avec soin; ce coulage, qui a re- produit les caractères en creux , est ensuite séché au four, et reçoit à son tour du plomb fondu qui reproduit les ca- ractères en relief; c'est cette planche qui sert au tirage de l'édition. Ce procédé a eu les plus heureux résultats pour reproduire les gravures sur bois qui illustrent aujourd'hui toutes les publications populaires.

Telles sont les principales causes qui, jointes à une pre- mière spéculation bien entendue sur le bon marché, ont donné naissance au Penny -Magazine^ publication qui a été suivie d'une foule d'autres basées sur le même prin- cipe tant en Angleterre que sur le continent. Mais jusqu'à ce jour , quoique la rédaction et les gravures du Penny-" Magazine aient beaucoup perdu de leur premier mérite , ce recueil a conservé sa suprématie dans la littérature à bon marché. Aujourd hui ce recueil compte cent soixante

g^ DES PKOGRÈS Dli l'iMPIIIMERIE.

mille souscripteurs, et ses profils pour l'année i833 se sont élevés 5 dit- on , ài5,oooliv. st. (875,000 fr. ). Il est vrai que , grâce au procédé du clichage , les administrateurs du Penny 'Magazine ont retiré un bénéfice immense de leurs gravures-, ils en vendent les empreintes au Ma- gasin Piltoresque de Paris , au Pfenig-Magazin de Leipsick, et à une entreprise semblable récemment établie à Florence \ ils envoient en outre aux Etats-Unis un exem- plaire complet de leur recueil coulé en plomb. Par ce moyen , ils évitent le droit énorme de 33 p. % imposé par le gouvernement américain sur les livres anglais j et à New- York on peut publier, malgré la cberté de la main-d'œuvre et du papier, un Penny-Magazine pour deux cents. On le voit , la littérature à bon marché a envahi le globe en- tier -, la Russie elle-même , malgré ses douanes et sa cen- sure 5 n'a pu se soustraire à la contagion \ et un Magasin à deux sous se publie maintenant à Saint-Pétersbourg.

Cependant on ne peut s'empêcher de reconnaître que ces sortes de publications bien dirigées doivent nécessaire- ment exercer une grande influence sur les progrès de la civilisation. Malheureusement la marche de la science et des arts est lente et n'a pu fournir un aliment suffisant à cette dévorante avidité de la presse à bon marché. Les éditeurs , forcés de remphr leurs colonnes à tout prix , ont exhumé toutes les vieilleries ^ en quelques mois , les vingt iournaux à bon marché qui se publient à Londres, ne cherchant qu à s'entraver réciproquement , ont exploité toutes les branches de 1 arbre encyclopédique. Mais comme leur cercle était restreint, et que, pour être populaires, ils devaient choisir des sujets à la porlée des intelli- gences vulgaires , les matériaux sont devenus chaque jour plus rares et ils ont été bientôt réduits à ne publier que des rapsodies. Aussi le succès de ces entreprises n'a-t-il été

DES PBOGTlks DE LlMPRIMEUIE. 85

en général qu'éphémère. Combien de Touristes (i) dont le voyage s'est terminé à leur début l combien à' Étoiles qui n'ont jamais brillé! combien de Gazettes de Santé qui sont mortes d'inanition! combien aussi de plagiats dé- guisés sous des titres pompeux, et pour lesquels les éditeurs auraient prendre cette devise du Voleur : Ex rapto vivimus.

Quelques libraires, efîrayés de ce déluge de publica- tions à bon marché, voulurent d'abord s'opposer à ce débor- dement \ c'était peine inutile. Ces entreprises portaient avec elles le germe de leur destruction. Les éditeurs n'avaient eu qu'un but : faire rapidement fortune. Quelques-uns y sont parvenus -, le plus grand nombre s'est ruiné \ et encore quelques années , il ne restera de toute cette littérature économique que le souvenir de son existence passagère. Ne soyons pas trop sévères. Quoique ces entreprises , sous le masque de la philantropie , n'aient eu d'autre mobile que l'intérêt privé , elles ont cependant éveillé dans les classes inférieures un appétit de savoir qu'elles n'éprou- vaient pas encore -, grâce à ces productions à bon marché , le besoin de s'instruire sest partout fait sentir-, les vil- lages et les hameaux ont participé aux rayons de la lumière scientifique ; et si elle ne leur est pas encore parvenue dans toute sa pureté , du moins les voies sont frayées vers une instruction plus forte et plus rationnelle. Mais l'action des publications à bon marché ne s'est pas arrêtée aux classes inférieures j elle a agi aussi indirectement sur les hautes et moyennes classes. Ces dernières, craignant de se voir débordées, ont eu recours à des livres de plus haute por- tée \ et d'étage en étage , le champ de la science s'est élargi

(i) Allusion à plusieurs recueils à boa marché , publiés à Londres sans succès.

^6 DES PROGRÈS DE L IMPRIMERIE.

pour toute la société j car , il faut le dire , à aucune époque la demande des livres en Angleterre n'avait été aussi con- sidérable : traités de chimie, de physique, ouvrages de . philosophie et de haute littérature, s éditent et s'épuisent avec la même rapidité (lue les publications populaires, tant les hautes classes sont ardentes à ne pas rester en ar- rière de celles que la fortune a placées au-dessous d'elles.

Cependant les personnes qui ne sont point au fait des mystères du puhlishei\ considérant d'une part le prix élevé des bons ouvrages de librairie , et de l'autre le vil prix des publications populaires , poseront peut-élre cet embarras- sant dilemme : « Ou les éditeurs des premiers sont des fripons , ou ceux des derniers sont des dupes. » Il y aurait injustice à admettre comme générale l'une ou l'autre sup- position.

Tout le monde ne sait pas quelle différence i) y a entre les frais d'une publication ordinaire et ceux des publica- tions dites économiques. Elle est immense. L'homme de lettres appelé à concourir à la rédaction d'un ouvrage qui, par sa nature, ne doit circuler que parmi les classes lettrées, exige une plus forte rémunération , parce quil est obligé d'apporter à ses articles plus de soin qu à ceux destinés aux publications populaires : le marchand de papier, qui fournit des qualités plus belles ^ l'imprimeur, qui donne un travail mieux fini, se font payer davantage ; les libraires dé- taillans , quisaventd'avancequ ils ne vendront qu'un très- petit nombre d'exemplaires, demandent aussi des droits de commission plus élevés. Ainsi tout accroît les frais d'une pu- blication consciencieuse quel'on veut environner de quelque estime. Mais les éditeurs de livres à bon marché trouvent encore une économie bien plus grande, en se dispensant de payer une rédaction spéciale, ainsi que nouslevoyonsdansle compte rendu du Penny- Magazine. D'après ce document,

DES PROGRÈS DE l'iMPRIMERIE. %h

U résulte que les sept huitièmes des articles publiés dans ce recueil sont des extraits ou des analyses d'ouvrages plus ou moins nouveaux, plus ou moins recommandables. Ajoutons à tous ces moyens économiques que ne néglige pas la litté- rature kpennj^ ceux qui résultent de léconomie du tirage, de la qualité inférieure du papier employé , etc. , etc. , et l'on aura alors le secret de tous ces prétendus phéno- mènes de la presse à bon marché. Puis la modicité du prix augmente la vente, et la vente, à son tour, permet d'é- tablir à bas prix. Ce secret n'est pas nouveau ; c'est de- puis long-tems celui des économistes et des gouvernemens; ils savent que la réduction d'une taxe ne diminue pas les revenus publics, puisque la consommation augmente. Ce- pendant, cette combinaison ne pourrait réussir, quant aux publications littéraires , sans la réunion de plusieurs circonstances. Nous allons les déduire.

Voici les principaux articles de dépenses qui entrent dans la fabrication d'un ouvrage de librairie : honoraires de l'éditeur et des hommes de lettres ; composition ; stéréotv- page ^ tirage ; papier -, brochage ou reliure.

Le coût des trois premiers chapitres de dépense est le même, à quelque nombre d exemplaires que l'on tire. Lorsqu'on augmente Fédition , il n'y a que les trois der- niers qui ajoutent aux frais. Mais aussi le tirage est suscep- tible d'une grande économie. Une feuille d'impression sur papier ordinaire , tirée à la presse à bras, se paie i6 schell. (20 fr.) le mille. Mais si l'on fait un tirage considérable , on peut, en se servant de la presse mécanique, imprimer une feuille de double grandeur, à ra'son de 10 schell. le mille, seulement. Le brochage est de peu d'importance ; cepen- dant on peut encore économiser quelque chose sur cet ob- jet , lorsqu'on fait une édition considérable. Le papier pour 2,000 exemplaires coûte absolument le double de

^S DES PROGRES DE l'iMPHTMEBIE.

celui que demandent i,ooo exemplaires , en admettant toutefois qu'il soit du même format , du même poids et de la même finesse. On peut se retirer sur le papier, mais il faut calculer soigneusement ses économies *, car souvent elles sont accompagnées d'inconvéniens très-graves. En augmentant le format du papier, et en réduisant le nom- bre de pages , il n'y a point économie sur le papier , mais seulement dans le tirage, puisque, comme nous Tavons dit , en se servant de la presse mécanique , une grande feuille ne coûte pas plus cher de tirage qu'une pe- tite. Au moyen de cette augmentation dans les dimensions du papier, on peut donner des pages à double colonne j or une page à double colonne contient beaucoup plus de ma- tière qu'une page ordinaire , parce qu elle exige moins de marge , et qu'on peut y faire entrer un plus petit caractère sans blesser l'œil et le bon goût.

Mais pour pouvoir tirer parti de tous ces moyens , il faut que Touvrage que l'on offre au public soit essentielle- ment populaire j il faut que les matières quil traite soient accessibles à toutes les intelligences: sans cette condition ex- presse, le bas prix auquel on le proposerait n'en accroîtrait pas considérablement la demande. En effet, pour qu'un achat s'effectue, il faut que l'objet mis en vente puisse con- venir à l'acheteur, quel qu'en soit le prix. Si les œuvres de Thomas Reid , ou celles de Dugald-Stewart étaient mises en vente pour un prix équivalent à celui du Pennj-Ma' gazine, l'éditeur ne retirerait pas du débit une somme assez considérable pour couvrir ses frais d'impression, parce qu'il n'y aurait pas un nombre suffisant d'ache- teurs. Que l'on songe qu'il faut que les éditeurs du Penny' -Magazine vendent ^0,000 exmplaires de leur ouvrage pour couvrir leurs frais. Or, quel sera, dans l'étal actuel de la société, l'ouvrage scientifique ou d'une

DES PROGRÈS DE l'iMPRIMERIE. 89

haute porlée littéraire qu'on pourrait espérer de placer en si grand nombre, aujourd'hui que ces sortes d'ouvrages n'ob- tiennent qu'un placement de deux àlrois mille exemplai- res ? L^£'<^m^W7•^/z-/?e^^^e^v a un tirage moyen de 8,000 exemplaires, et le Quarterly^ de 6,000. Maintenant on le conçoit sans peine : les frais de rédaction , de composition, de dessin et de gravure qui sont les mêmes , ou qui pres- que toujours coûtent plus cher pour un ouvrage de science ou de littérature que pour un livre populaire , ne se trouvant répartis qu'entre un petit nombre de sou- scripteurs, l'ouvrage doit nécessairement être d'un prix plus élevé que celui qui par sa nature comporte un grand nombre de souscripteurs. Admettons par exemple, que les frais de rédaction , de composition , de dessin et de gra- vure du Pennj -Magazine ^ s'élèvent à 60,000 schell. et que le placement soit de 120,000 5 il est évident quen vendant chaque exemplaire 6 pences (60 centimes) , tout les frais seront couverts j si , au contraire , le placement n'est que de 60,000, il faudra vendre chaque exemplaire un schelling -, s'il est de 10,000, six schell. ^ et enfin s'il était réduit à 3, 000, ce qu'aujourd'hui l'on obtient pour 5 schell. coûterait une livre sterling.

Voilà le secret de toutes ces publications à bon marché dont l'apparition étonna les Trois-Royaumes. Sans doute il fallait de la sagacité, de la hardiesse pour se livrer à de semblables entreprises -, ces qualités ne sont pas rares par le tems qui court j d'ailleurs que n'entreprend-on pas au- jourd'hui ! on trouve des spéculateurs pour tout , et sur tout. On place des actions pour l'exploitation de mines qui n'existent pas ^ on souscrit des emprunts pour des gouvernemens insolvables 5 on soudoie les armées d'un prince sans royaume ^ on colonise des pays les éraigrans ne peuvent pas résister aux rigueurs du cUmat j etc., etc.

go DES PROGRES DE L IMPRIMERIE.

Rien donc ne s'opposait à ce que 1 on fil aussi, par spécu- lation, de la science et de la littérature à bon marché. Notre époque est une époque d'essais: aussi l'entreprise a-t-elle été tentée avec ardeur ; malheureusement on a voulu l'é- tendre aux productions les plus élevées de l'esprit 5 c'est le vice , c'est l'écueil. La littérature à bon marché ne peut être réellement utile que pour mettre à la portée des classes inférieures, au moyen danalysesbien faites, les ou- vrages tombés dans le domaine public , et sanctionnés par le tems et la critique.

On n'a pas voulu se circonscrire dans ces limites^ les publications à bon marché ont eu le fol orgueil de mar- cher à la tète de la civilisation , cl leur rédaction confiée à des mains inhabiles n'a présenté que de ridicules tra- veslissemens. Les souscripteurs, séduits par le bas prix, cl surlout parle luxe des annonces, se sont d'abord présen- tés ; mais ils n'ont pas tardé à se dégoûter. Bientôt ils sont revenus à leurs anciens amis , à ceux qui , avec conscience, s'étaient toujours appliqués à varier leurs plai- sirs en agrandissant la sphère de leurs connaissances. Aussi, quand ils sont venus de nouveau s'inscrire sur nos re- gistres de souscription : « Nous ne voulons plus, nous ont- ils dit , être condamnés à relire pour la vingtième fois des articles prétendus de fraîche date: nos yeux ne peuvent plus soufifrir ce détestable papier jaune , ces doubles colonnes remplies de caractères microscopiques et allon- gées sur un format bâtard I Puisez dans noire bourse, et procurez-nous ces jouissances d'autrefois, si vives et si pures ^ nous avons encore quelques écus pour paver , chaque terme, ou chaque mois, le savant Quaiterlj, ou le Monthly aux piquantes révélations ! »

( Montlily Liierarj Magazine, )

ORGANISATION MILITAIRE ET NAVALE

DE L EGYPTE

SOUS MEHEMET-ALÏ.

C'est un tableau digne de tout Tintérét de l'observateur, que celui de l Egypte , afiFranchie après quarante siècles d'asservissement du joug de ses oppresseurs par la main puissante d'un homme de génie , pour la faire entrer in- sensiblement dans les voies de la civilisation. Jusquici l'Europe était restée muette spectatrice des actes qui doi- vent amener le dénouement du grand drame de la résurrec- tion de Tempire arabe , mais elle comprend enfin qu'il est tems qu'elle intervienne dans cette révolution , qui , si elle n'était pas sagement combinée , pourrait avoir des résul- tats funestes pour TOccident^ aussi, pensons-nous qu'il ne sera pas sans intérêt de signaler à l'atienlion publique cette vigoureuse organisation militaire et navale , dans laquelle Mehemet-Ali a puisé le principal élément de sa puissance, et qui plus tard lui fournira sans doute les moyens de proclamer son entière indépendance.

L'Egypte , par le caractère de ses habitans , était le pays du monde qui se prétait le plus à la centralisation du pouvoir en une seule main -, aussi Mehemet-Ali a-t-il habilement profilé de cette disposition, et s'est constitué le seul arbitre des destinées de cette vaste et fertile contrée. Affaires civiles , militaires , organisation et mouvemens de la marine et du commerce, le pacha y dirige tout. Dès la pointe du jour il est sur le port, et sembarque pour l'in- spection de sa flotte j de il va à l'arsenal il donne

go. okgamsation militaire et navale de l'égypte

audience tour à tour à son état-major, aux principaux agens de Tadministralion civile et aux comraerçaiis. Daus laprès-midi, il retourne en rade on le voit souvent à bord des vaisseaux qui sont sur le point de mettre à la voile. Le reste de la journée est consacré au travail et aux pratiques d'une religion dont il accomplit les rites avec une régularité exemplaire.

On connaît les progrès inouïs de la fortune de Mehemet- Ali : à Cavalla en Romélie, et ayant dès sa jeunesse perdu son père, il entra au service du gouverneur de ce bourg en qualité de receveur des taxes. La considération qu'il acquit dans cet emploi, et le riche mariage qu'il contracta , le firent élever au grade de bimhaschi^ ou chef d'un bataillon de trois cents hommes fournis par le canton de Cavalla à l'armée envoyée en Egvpte en 1798, contre les Français. Dès le premier jour qu'il débarqua sur cette terre qui devait être le théâtre de sa gloire et de sa puissance , la fortune n'a cessé un seul instant de lui être fidèle.

Depuis la mort d'Ali-Bey, en 1779, les Turcs et les Mamelucks s'étaient disputé la domination de l'Egypte. Toute la tactique de Mehemet-Ali fut de les affaiblir les uns par les autres ^ leurs luttes mutuelles , les vides qu'elles ouvraient dans leurs rangs , servirent constamment de marche-pied à son pouvoir. Envoyé à la tête d'une di- vision turque contre les Mamelucks , il se réunit à eux , marcha sur le Caire , et chassa le gouverneur duquel il tenait son autorité 5 puis il en expulsa à leur tour les Mamelucks , et rappela le gouverneur qu'il avait banni. Bientôt après, il fomenta secrètement une insurrection qui l'éleva à la place de l'ancien gouverneur. Ces ma- nœuvres durèrent six ans ^ deux ans après il avait sur- monté tous les obstacles qui entravaient sa domination , et le divan lui avait accordé finvesliture de la vice-royauté

SOLS MEHKMET-ALI. ()3

d'Egypte. Depuis ce moment sa volonté de fer n'a eu qu'un but : la civilisation de son pays adoptif. Tous les coups portés à son autorité , toutes les attaques tentées contre ses possessions, ont été repoussés avec une énergie et un bonheur inouïs ; et chaque victoire a servi à raffer- missement de sa puissance au dedans, ei lui a valu au dehors un accroissement de territoire. En conquérant la Mecque et Médine , ces deux berceaux de Tislamisme , en triomphant des Wechabites , qui avaient si long-tems défié les armées turques et persanes , il a conquis l'estime et la vénération des vrais crovans. Au sud il a poussé ses conquêtes dans la Nubie, plus loin que ne l'avaient fait dans les tems antiques les Grecs et les Persans ^ on sait avec quelle terrible énergie il a terrassé le pouvoir anar- chique des Mamelucks , et mis un terme à leurs révoltes. Depuis son avènement au pouvoir , il avait cherché à organiser à l'européenne des bataillons turcs et albanais ; cette nouvelle discipline , toute impopulaire qu'elle était, se maintint quelque tems , grâce à ses victoires et à la ri- gueur du despotisme oriental ; mais celte rigueur amena de terribles représailles. En i8i5, les troupes se révoltè- rent, égorgèrent leurs ofEciers , mirent le Caire au pillage, et forcèrent IMehemet à chercher son salut dans une prompte fuite. Il reparut dès que l'orage commença à se calmer, et il se conduisit dans ces difficiles conjonctures avec un sang-froid et une sagesse admirables. Loin de montrer une imprudente frayeur , il se présenta devant ses troupes , et les somma de rentrer dans le devoir, en leur promettant de ne plus les soumettre à la discipline européenne , d'indemniser les marchands dont les maga- sins avaient été pillés , el d'accorder une amnistie générale. Il fut fidèle à cet engagement , mais il persista dans la ré- solution d'avoir une armée régulière 3 et renonçant à dis-

c)4 opiGANisAtion militaire et kavale de l'égypte cipliner les Turcs et les Albanais , il s'attacha exclusive- ineiil à prendre parmi les naturels de l'Egypte les inslrumens de sa puissance. Il reconnut qu'il fallait attri- buer le peu de succès de ses premiers essais aux mesures acerbes qu ii avait employées -, il répudia ce déplorable système, et s'attacha à populariser ses plans d'organisation mililaire , en faisant aimer la profession de soldat. Ses troupes sont aujourd hui bien vêtues, bien payées, un excellent code disciplinaire les gai mtit de toute oppression ^ et les grades , accessibles à tous , n'y sont accordés qu'au talent et au courage. C'est ainsi qu'il a moralisé son armée et lui a inspiré une salutaire émulation.

Il possède aujourd hui une infanterie bien exercée et aguerrie par la victoire , une cavalerie parfaitement montée, dans laquelle figurent un régiment de lanciers d'une belle tenue , une artillerie bien servie, et un corps d'artificiers pour le service des fusées à la Congrève.

L'énergique volonté de Mehemet-Ali , les lalens mili- taires de son fils n'auraient point suffi pour amener ces grands résultats , s'il n'avait appelé à lui et attaché à sa for- tune plusieurs hommes de talent, que les réactions de i8i5, en France , et de iBsS , en Italie et en Espagne, avaient banni de leur pairie. Une foule de ces victimes des désastres de Napoléon , ou des insurrections de 1820, courageux , ardens, au génie aventureux, voués par in- stinct aux progrès des idées libérales , admirables instru- mens dans la main du conquérant civilisateur , vinrent peupler son empire. Le pacha d Egypte, accessible à tous, les appela aux emplois qui paraissaient le mieux leur con- venir \ sa prédilection était toutefois pour ceux. qui se pré- sentaient en qualité d'officiers-instructeurs de la nouvelle armée. Ces derniers avaient auprès de lui un protecteur et un ami, dans Tancien officier français Sèves, connu au-

sous MEHEMET-ALI. g5

jourd'hui sous le nom de Soliman-Bey , et élevé à la di- gnité de pacha. Il est juste de reconnaître que, malgré sa conversion à la foi musulmane, cet intrépide aventurier a su se concilier à Alexandrie Testime des Francs et des Arabes. Les autres Européens établis en Egypte ont offert leurs services au pacha , comme médecins , apothicaires , marchands, artisans ou marins ; et chose singulière, beau- coup d'entre eux , engagés dans des emplois étrangers à leurs études et à leurs professions antérieures, s'en ac- quittent à merveille.

Quant à ceux qui ne montraient, après quelques jours d'épreuve, aucune disposition pour l'état qu'ils prétendaient connaître, ils étaient impitoyablement congédiés. C'est ainsi que le pacha est parvenu à réunir un corps d'ofBciers-in- sti ucteurs, qui ont converti de misérables tribus arabes en une armée régulière et parfaitement disciplinée. Ce n'est pas l'air imposant du soldat ni sa brillante tenue qu'il faut admirer ^ imaginez une bande de malheureux , au teint bronzé, dont les vétemens tombent en lambeaux, marchant à pas précipités au bruit d'un fifre et d un tambour, avant à leur tète un de leurs compatriotes armé d'un énorme bancalj et vous aurez une idée de l'armée régulière de Mehemet-Ali. Un factionnaire ne reste ])as debout l'arme au bras ^ il s'assied à terre et passe son îems à fumer. Les soldats ont l'habitude de tenir leurs fusils par la détente , ce qui aurait de graves inconvéniens s'ils étaient chargés -, heureusement on ne leur donne des cartouches que pour en faire usage immédiatement : au reste, leurs armes sont parfaitement entretenues.

Les recrues arabes prennent de plus en plus du goût pour l'état militaire , et on les voit souvent , après avoir étudié l'école de peloton sous les ordres de finslrucleur , s'exercer eux-mêmes au maniement du fusil.

ORGANISATION MILITAIRE ET NAVALE DE l'ÉGYPTE

La levée des troupes pour le service de terre et de mer se fait d'une manière expédilive, bien digne d'un gouverne- ment absolu et d'un peuple qui n'a aucune idée de la li- berté individuelle. On envoie à tous les sheiks des villages arabes Tordre de fournir chacun un nombre donné d'ha- bitans, dans un délai déterminé, et de les envoyer au Caire ou à Alexandrie, suivant qu'ils sont destinés à l'ar- mée de terre ou de mer. Le sheik, qui ne peut compléter son contingent , est tenu de marcher, lui et ses proches, à la place des réfractaires -, ces malheureux partent , liés l'un à l'autre au moyen de cordes qui les empêchent de s'é- vader. A leur arrivée , la métamorphose est complète , un uniforme assez propre remplace les haillons qui les cou- vraient et leur caractère change avec leur habit. Ces hommes qu'il était d'abord si difficile d'amener sous les drapeaux, et qui ont eu à subir tant de violences avant d'y arriver , ne tardent pas à se passionner pour leur nouvel état et prennent grand plaisir , lorsqu'on les envoie en recrute- ment, à exercer contre leurs nouveaux camarades les vio- lences qui les indignaient (juand ils en étaient victimes.

Les hommes qu'on réserve pour la marine sont em- barqués sur le Nil. Pour les reconnaître dans k cas ils viendraient à s'échapper , on leur grave une ancre sur le dos de la main -, dès leur arrivée , on les exerce à la manœuvre des voiles et des canons , et en peu de tcms ils s'en acquittent avec beaucoup de précision et d'adresse. Lorsqu'on lance un nouveau bâtiment , on forme son équi- page d'anciens matelots pris dans le reste de la flotte 5 le pacha peut ainsi se servir d'un vaisseau aussitôt après sa construction.

Lorsque Mehemet éprouve quelques embarras pour compléter une levée , il envoie un corps de troupes dans les grandes villes pour y faire la presse des Arabes. Mais

SOLS MEUËMëT-ALI. g"^

comme celle méthode expéditive enlève une foule de per- sonnes au service des Européens , on relâche tous ceux que leurs maîtres viennent réclamer ; et on leur délivre une carte de sûreté , qui les met à l'abri de nouvelles vexations.

Outre son armée régulière , le pacha a encore à son service des troupes irrégulières, composées d'Albanais et de Candiotes pour Tinfanlerie , et d'Arabes bédouins pour la cavalerie. L'aspect des premiers , armés d'yatagans et de longs pistolets , est effrayant pour l'homme inoffensif qui les rencontre et à qui ils peuvent fort brutalement demander compte d'un regard indiscret. Il n'est point de barbares dont l'aspect soit plus farouche que celui des Albanais; les Bédouins eux-mêmes sont moins repoussans. Ces troupes irrégulières sont au reste excellentes dans une escarmouche et dans une retraite.

Mais c'est surtout dans l'organisation de la marine que s'est déployé le génie de Mehemet. Elle consiste aujourd'hui en six vaisseaux de ligne, cinq grandes frégates , cinq cor- vettes, huit bricks et un cutter -, elle possède en outre six brûlots et trente bàtimens de transport.

Le tableau suivant indique le nom de chaque vaisseau, le nombre d'hommes d'équipage , celui des canons et le tonnage,

VAISSEAUX DE tIGNÏ,.

ISoms des Vaisseaux. Canous. Équipage.

Le Caire. i38 i,5oo

L'Acre , i38 i,5oo

Le Mahallct ekeby loo 1,900

Le Mansoura v. . . . . 100 1,200

L'Âiexaadrie - q6 1 ,200

L'Aboukir « . . 90 800

vu.

Tonuage, 0,800 3,800 3,000

3,000 3,000

2,000

t)f> OTIGANISATIOIS MILITAIRE ET JîAVALE DE L EGYPTE FRÉGATES,

r^'onis des Vaisseaux. Canons. E(piipagc. Tonnage.

LaJaffa 62 55o 1,800

La Bahaira 60 55o 1 ,600

La Kaffié Cheyk 58 5oo 1,700

La Rascbid 58 5oo 1 ,700

La Shirjahaat 56 5oo i,5oo

La Darniette 5o 4oo 1 ,4oo

La Mufta Jahaat 48 4oo 1,200

CORTBTTES.

La Tanta 24 5oo 750

La Pelcngajahaat 22 260 600

La Jenna Bahaira 20 200 5oo

La Foaah ao 200 5oo

La Jahaatdi Peckert 20 200 45o

BRICKS.

Le Shaudra 20 200 4oo

Le Feshna 20 200 4oo

Le Semiada Jahaat 18 i5o 35o

Le Chaba Jahaat 18 i5o 35o

Le Tempsa 16 100 3oo

Le Washington 16 100 5oo

Le Berda Jahaat 10 90 180

Le Psyché 22 200 4oo

Lu cutter. 2 i5

Total i,3o2 i3,i

00

On demeure confondu en présence d'une marine aussi puissante, si on considère que la flotte égyptienne a fait des pertes considérables à la bataille de Navarin , et que rÉgypte n'a qu'un port militaire, celui d'Alexandrie. Mais aussi quelle activité dans les travaux ! quelle rigide surveil- lance sur les chantiers de construction !

sous MBHEMET-ALÏ. QQ

Il y a dix-huit mois que le pacha n'avait que deux vais- seaux de ligne armés et équipés -, il en a maintenant six , qui tiennent ia mer, et quatre en construction , dont deux de cent canons , et les deux autres de quatre-vingts. Le chantier est assez vaste pour construire à la fois quatre vaisseaux et un brick ou une corvette. Dans Tété de i833, on a lancé un vaisseau de cent trente-huit canons qui a été aussitôt expédié vers les côtes de T Asie-Mineure. La construction de ces bâtimens , sans être aussi solide que celle des vaisseaux anglais , suffit néanmoins pour Tusage auquel on les destine -, mais les eaux du port sont tellement vaseuses, qu'on est forcé de lancer les grands vaisseaux avant qu'ils soient complètement achevés. Presque tous les bois de la marine proviennent des forets de TAsie-Mi- neure, dont le Grand-Seigneur favorise la coupe, et on les transporte à très-peu de (rais sur des navires turcs ou égyptiens. L'artillerie et les munitions sont fournies en gé- néral par l'Angleterre.

La rapidité qu'on remarque dans la construction des vaisseaux à Alexandrie tient moins encore à la surveillance constante du pacha, qu'au nombre immense d'ouvriers qu'il emploie. Tant que la flotte est en rade, il fait travailler dans ses chantiers la moitié de ses matelots. Le jour le bâtiment est lancé est un jour de fête pour toute la popu- lation. Sa mise à flot est saluée par l'artillerie de la flotte et les batteries des forts , et par une décharge générale des troupes rassemblées sur le port, et le pacha, qui préside toujours à cette fête, fait un riche présent au constructeur.

Les ateliers de l'arsenal ne sont pas moins dignes d'at- tention que les chantiers de la marine ^ c'est qu'on ad- mire surtout les soins assidus de iVlehemt t-AIi pour l'in- struction des Arabes , et les progrès de ces derniers dans les arts mécaniques. Ou y fait usage de baromètres, de

100 ORGANISATION MILITAIRE ET NAVALE DE l'ÉGYPTE

compas , et d'une foule d'inslrumens de précision -, ici Ton cisèle le bronze pour la décoration du vaisseau ; ailleurs les charpentiers , les labletiers , les tapissiers , les menui- siers, etc., etc., travaillent avec ardeur à son ameublement, tandis qu une nuée de forgerons et d'armuriers s'occupent de son armement ; mais le plus intéressant des ateliers de la marine, c'est la corderie, l'une des plus belles de l'Europe. La marine a pour chef des hommes de caractère et de talens fort divers , qu'il ne sera pas sans intérêt de faire connaître.

Osman Noureddin pacha, amiral et ministre de la ma- rine , s'est élevé rapidement , grâce au hasard, à l'intrigue et à la duplicité, de la condition la plus obscure, au poste qu'il occupe, et il a eu le secret de s'y maintenir, sans amis , sans talens , sans aucun des dehors affectueux qui iustifient souvent les caprices du sort. On croit cependant que sa chute sera aussi rapide que son élévation, car il lui sera difficile de cacher plus long-tems à son maître son ignorance et ses injustices. à iMitylène en 1793, et fils d'un misérable porteur d'eau, Osman eut le bonheur de faire partie des jeunes élèves que le pacha envoya en Eu- rope pour y faire leur éducation. Il passa plusieurs années en Italie et en France , et à son retour il possédait parfai- tement la langue de ces deux pays. Le pacha, après l'avoir promu au grade de bey , l'envoya à Candie à la fin de la guerre contre les Grecs , pour y diriger l'organisation de cette île. A son retour il Téleva aux fonctions de ministre de la marine et de commandant en chef des forces na- vales , bien qu'il ignorât cette branche de service , à la- quelle aujourd'hui même il est totalement étranger. En i832 , Mehemet-Ali l'a nommé pacha, et lui a donné le commandement de la flotte dirigée contre les Turcs. L'événement a trop prouvé qu'il était indigne de cette

sous MEHEMET-ALI. iOl

marque de confiance. Partout ailleurs qu'en Orient, l'opi- nion publique ferait justice d'un aveuglement aussi mons- trueux , mais chez les Turcs c'est une chose reçue et qui parait toute naturelle. Il n'est pas de prétentions que la faveur du maître ne justifie : on voit souvent à la tête des manufactures ou de toute autre branche de service et d'in- dustrie des hommes qui n'en ont pas la moindre idée ; pourtant le génie parvient parfois à se faire jour au mi- lieu de ce chaos, et la docilité avec laquelle un chef suit les conseils d'un subalterne éclairé supplée à l'expérience qui lui manque. Aussi le service de la marine n'aurait-il point à souffrir de la présence d'Osman-Pacha à la tête de ce département , s'il se rendait aux sages avis des hommes de talent que Mehemet-Ali a attachés à sa personne , et s'il savait surtout réprimer sa funeste passion pour les li- queurs fortes (i).

Mehemet-Ali, jaloux d'instruire ses soldats et ses marins à l'européenne, a souvent demandé des officiers à la France et à l'Angleterre ; mais ses tentatives ont presque toujours échoué par suite de la jalousie et des intrigues de ses favoris. Il attache beaucoup de prix à maintenir la bonne harmonie entre les Francs et les Arabes -, mais leurs récriminations mutuelles s'opposent presque toujours à ce résultat. C'est à Osman-Pacha qu'il faut attribuer cette 2izanie. L'éducation qu'il a reçue en Europe l'élève au- dessus de la plupart de ses compatriotes , et il craint beau- coup que ses talens ne soient éclipsés par des étrangers. Ce sentiment trop commun est fatal aux intérêts de son maître -, et il est douteux que les officiers francs attachés à

(i) Note Tr. Les journaux assurent que cet amh'al, après avoir quittéla station de Candie, est arrivé, leSi décembre i835, k Constan- tinople pour se soumettre au sultan.

102 ORGANISATION MILITAIRE ET NAVALE DE l'ÉGYPTE

la marine égyptienne résistent long-tems encore aux tra- casseries et au dé(^oût dont on les abreuve.

Muttus-Bey, lieutenant d'Osman , les dédommage, par Taménité de son caractère , de l'ennui d'être sous les ordres de cet amiral. Muttus-Bey est fils d'un bey de Ma- meloucks , qui périt dans le massacre de ce corps redouta- ble. Mchemet-Ali avait eu part dans sa jeunesse aux bien- faits de ce brave officier, et bien qu'il l'eût sacrifié à sa poli- tique, il vénérait sa mémoire-, aussi a-t-il comblé son fils de ses faveurs. Muttus-Bey est peut-être, après les Euro- péens, le meilleur marin de la flotte égyptienne. Il joint à ses talens spéciaux les excellentes qualités que nos voya- geurs les plus récens prêtent au type ottoman. x\ussi popu- laire aux yeux des étrangers qu'à ceux des Arabes , il l'est moins encore par le bien qu'il fait, que par le mal dont il s'abstient. C'est un homme paisible et doux à qui personne ne porte envie , et qui n'est jaloux de personne. lia près de soixante ans , et il sert depuis l'enfance dans la marine, si l'on peut donner ce nom au service de quelques bateaux pécheurs qui ont long-tems composé toute celle du pacha. Il na pas oublié son premier métier, car il y a peu de jours, il montrait à un matelot comment il fallait s'y prendre pour réparer un vieux filet. Un excessif embonpoint, une tête énorme, un teint gris de fer, deux petits yeux qu'on dirait percés avec une vrille, et une longue barbe blan- che, tel est le portrait de notre héros.

L'imperturbable gravité du vice -amiral passe toute expression. Rien ne l'excite, rien ne l'abat; s'il est occupé, il vous répond par monosyllabes et vous congédie j il aime aussi peu à être dérangé qu'à déranger les autres -, il ne plaisante et ne rit jamais. Chargé, il y a quelques années, d'une mission en Angleterre , la seule observation qu'il fit sur ce pays , c'est qu'il y avait beaucoup de ports de mer

sous MEHEMET-ALI. Io3

et pas de tabac, d'où il concluait que les habltans devaient avoir un excessif embonpoint. En mer il se lient presque tout le jour à la poupe , la pipe à la bouche , dine au cou- cher du soleil , passe la soirée à boire ou à fumer, et se couche tout habillé. Malgré ses singularités, Multus-Bey est un excellent homme , et demeure étranger à toutes les tracasseries suscitée» aux officiers européens. Du reste plus insouciant que brave : Dieu est grandi s'écrie-t-il en toute occasion , aussi calme dans le branle-bas du com- bat que lorsqu'il s'agit de rendre un salut. Il s'est très- bien conduit à la bataille de Navarin et au siège de Saintr Jean-d'Acre.

Eu troisième ligne figure le capitaine Mahmoud^ com^ mandant des brûlots, et Tami , le compagnon de débauche d'Osman-Pacha. Lorsque Mehemet expédia sa flotte contre les Turcs , il composa l'équipage de ses brûlots de six ca- pitaines et d'une centaine de matelots grecs, qui s'étaient déjà distingués dans la guerre de l'indépendance helléni- que. Le capitaine Mahmoud est digne de les commander. Qu'on se figure en effet un vrai bandit d'une vigueur et d'un courage indomptables, endurci à toutes les fatigues, excellent marin , un vrai Dirk-Hatterick , et on aura le portrait de ce loup de mer, connaissant à fond tous les pa- rages de l'Archipel. Il répondit sur sa tête de brûler toute la flotte ottomane, pour peu qu'il fût secondé par les forces navales du pacha. Mehemet fait beaucoup de cas de ses services , et il alloue à ses gens une prime considérable pour chaque vaisseau incendié. Malgré son air farouche , Mahmoud est un bon diable \ très-aimé du matelot, et fêté à bord de tous les vaisseaux égyptiens qu'il se plait à vi- siter. Compagnon fidèle de toutes les orgies d'Osman , il lui tient tète jour et nuit , et on les voit souvent boire et chanter ensemble , long-tems après que leurs fréquentes

!ô4 ORGrANISATrON MlLiTAniE ET NAVALE DE L EGYPTE

libations leur ont troublé la vue : vin , rhum , eau-de-vie et porter, tout leur est bon. Il n'est pas difficile d'appré- cier tout ce que ces débauches doivent produire de désor- dres chez des hommes qui ne savent rien refuser à leurs sens , et dont rien n'arrête la brutalité ; aussi dans cette sentine de vices, reste-ton indifférent à des actes qui en Angleterre seraient punis de mort. Cet état de choses ne peut se prolonger long-tems, Mehemet a déjà défendu l'usage des liqueurs fortes à bord des vaisseaux, et s'il ap- prend que ses ordres soient méconnus , il saura bien les faire respecter.

Revenons à l'organisation navale de l'Egypte. Le grade le plus élevé est celui de capitan-pacha^ commandant en chef ^ il n'a qu'un lieutenant qui est le vice-amiral ; au-des- sous de ce grade est celui de kimakam, qui correspond au rang de commodore-, puis viennent lesgrades de himbachi, capitaines de vaisseaux ; de saharcolass^ capitaines en se- cond, elsolcolass^ capitaines de troisième classe, chargés du commandement des corvettes 5 la classe des lieute- nans , qu on nomme usbachis, et en6n celle des effendis^ ou maîtres d'équipage, sont très-nombreuses. Les grades ne se distinguent que par une décoration plus ou moins riche représentant une ancre , et que l'on porte à gauche sur la poitrine. Celle des usbachis est en argent; celle des solcolass est en argent avec des crochets en or; celle des saharcolass toute en or \ celle de himbachi en or avec un diamant entre les crochets; celle du kimakan est en or avec cinq diamans , et celle de l'amiral est toute en dia- mans. Quant à l'uniforme fourni par le pacha , il est couleur de feu, comme celui de nos gardes-du-corps, et galonné en or sur toutes les coutures. Ce costume ridi- cule donne à tous ses officiers Tairde marchands d'orviétan ou de gardiens de la ménagerie de Londres,

SOIS MEHBMET^ALÎ. îo5

Tout otVicier au-dessus du grade de maître dVquipage prend le nom de capitaine , et on en voit beaucoup qui n'ont pas de barbe au menton, tandis que des marins pleins d'expérience consument leurs vieux jours dans des postes subalternes. Il est j usle d'ajouter que souvent les grades sont accordés à l'instruction , et que les maîtres d'équipage ont un examen à subir pour obtenir de l'avancement. Les Turcs ont aussi une autre méthode pour faire des officiers. Un bey ou un capitaine achète un jeune esclave, il en fait un musulman , l'attache à son service en qualité de domes- tique ou de porte-pipe , le prend en affection comme un de ses enfans , et ne le laisse jamais insulter impunément ; à bord , il lui fait apprendre la lecture , l'écriture et un peu de géométrie , et quelque tems après vous retrouvez capitaine celui que vous aviez rencontré chez le bey, et qui vous avait servi à table.

Les Turcs ne connaissent dans Tordre civil que la hié- rarchie militaire. Si Mehemet veut témoigner son estime à quelque homme de talent , qu'il ait ou non fait la guerre, il lui donne le rang et le titre d'officier j c'est ainsi que l'in- génieur des constructions navales et son médecin en chef ont tous deux le titre de bey , quoiqu'ils n'aient jamais servi.

« Lorsque je pris mon rang parmi les officiers de l'es- cadre, dit l'un de nos compatriotes, sous la foi duquel nous publions les détails qui précèdent , je me crus dans une nouvelle tour de Babel. J'y trouvai des Turcs d'Europe, d'Asie et d'Afrique , des Arabes , des Grecs , des Nubiens, des Abyssiniens, des hommes de tous les climats, de toutes les complexions , les uns noirs, les autres basanés. On se croit d'abord perdu au milieu de cette diversité de costumes et de langages , mais on parvient toujours à se faire com- prendre , grâce à l'intervention des interprètes attachés

lo6 ORGANISATION MILITAIRE ET NAVALE DE l'ÉGYPTE

à chaque vaisseau. Ces derniers sont indispensables dans lin corps tous les soldats sont Arabes, et dont les officiers ap- partiennent à d'autres nations : mais pour éviter toute espèce de méprise , on se sert de mots italiens dans le commande- ment des manœuvres, et ces mots ont passé dans la conver- sation ordinaire.

)) Les marins à bord prennent leur repas en commun mais sans se mettre à table , sans que leurs victuailles soient préparées en ragoûts et servies dans des plats j ce qui d'ailleurs conviendrait fort peu aux Européens , at- tendu que les Turcs ne connaissent pas en général l'usage lies fourchettes et des cuillers. Il serait en Angleterre d'une grossièreté impardonnable de se servir soi-même , et surtout de porter la main à un plat. Tel est cepen- dant l'usage en Turquie dans les meilleures tables j le Turc le mieux élevé croira vous faire honneur en choi- sissant avec ses doigts un morceau délicat, et en vous l'of- frant. H croira aussi vous faire un grande politesse en vous présentant sa pipe après l'avoir portée à ses lèvres , ou son cigare après l'avoir à moitié consumé, le tout pour s'assurer de la bonne qualité de ce qu'il vous offre.

» Pour donner une idée d'une fête turque, j'en dé- crirai une à laquelle j'ai assisté à bord du vaisseau amiral. Comme plusieurs officiers francs étaient au nombre des conviés, le diner fut servi à l'européenne. Le premier ser- vice se composa de fromages, de noix , d'amandes , de me- lons d'eau , le tout arrosé d'une ample provision d'arracki, de rhum, de vin et d"eau-de-vie. Cette partie du dîner dura près d'une heure pendant laquelle je fus obsédé par la politesse de mes voisins , deux vieux Turcs qui se fai- saient un plaisir et un devoir de surcharger mon assiette de fromage et de melons. Pour m'en débarrasser je rem- plissais leurs verres, espérant aussi les mettre bientôt en

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état de ne plus s'occuper de moi j mais il n'est pas facile de griser un Turc , il me fallut plusieurs heures avant d'accomplir ma tache. Arriva ensuite le second service , ou plutôt le corps du diner composé d'une énorme quan- tité do viandes, de pillaws , de ragoûts, paraissant un à un et qu'on dévora successivement avec une gravité et une lenteur qui prolongèrent le banquet pendant plu- sieurs heures.

i) Après le repas, on nous régala d'un concert et d'un bal- let. Spirituel Hogarth , que n'étais-tu avec tes pinceaux] tu aurais donné un digne pendant à ton tableau du mu- sicien enragé. Qu'on se figure deux nègres accroupis et beuglant de toute la force de leurs poumons , sans aucun respect pour le ton et la mesure , tandis que deux virtuor ses de même calibre raclaient à tour de bras les cordes d'un instrument qui usurpait le nom de violon ^ voilà notre concert. Il fallait une certaine dose de philosophie pour bronzer ses oreilles contre un pareil tintamarre \ quant à nos bons musulmans, leurs traits immobiles , et leurs pe^ tits yeux roulant dans leurs orbites, à demi noyés dans les vapeurs du vin, rehaussaient singulièrement la bouffon- nerie de cette scène. Le corps du ballet n'était pas nom^ breux : il se composait d'un misérable petit monstre dé* guisé en femme , marquant la mesure avec des castagnettes et dansant une espèce de bourrée analogue à celle que l'on connaît, dans le pays de Galles, sous le nom de horn-pipe. La fête dura jusqu'après minuit \ et ceux des convives qui pouvaient encore se tenir sur pied se reti** rèrent -, quant aux autres, et c'était le plus grand nombre, ils restèrent couchés à leur place jusqu'au jour.

On voit, d'après cette esquisse, que Tétat-major de la marine de Mehemet-Ali est bien éloigné de cette recherche, de celte élégance de manières dont nos officiers aiment

ïoB OftG\NlS4TION MlLiTAlïïE Et NAVALE DE L*ÉGYPTE

tant à se parer. Mais pénétrons dans le camp d'Ibrahim , les observations que nous y recueillerons nous serviront à compléter le tableau que nous avons esquissé de l'organi- sation de Tarmée égyptienne , et feront surtout connaître le caractère de son intrépide chef. C'est au journal d'un jeune officier anglais attaché à notre ambassade à Constan- tinople que nous empruntons ces détails -, ils sont de fraîche date , car il les a recueillis au moment il fut envoyé près d'Ibrahim , lorsque les armées de ce prince venaient de suspendre leur marche vers Constantinople .

(( A six milles de Kiutaieh se trouve un village célèbre dans ce pays par ses eaux minérales. Ibrahim s'y était établi pour y prendre des bains , suivi d'une garde peu nombreuse et accompagné de l'amiral Osman , et de Nadir- Bey, général en chef de sa cavalerie. Dès que je me pré- sentai devant la demeure d'Ibrahim , Nadir-Bey vint à ma rencontre ^ il me questionna sur le but de ma visite , et aussitôt qu'il en eut appris le motif, il s'empressa de m'introduiredans une petite chambre obscure l'on avait étendu de vieux tapis -, c'est que je trouvai, assis dans une modeste ottomane , ce héros de l'Orient qui avait fait trem- bler le sultan dans sa capitale , et dont les victoires absor- baient les méditations de tous les diplomates de l'Europe. Ibrahim est d'une taille moyenne , il a de l'embonpoint et une physionomie qui , sans être belle , annonce du génie et de la résolution. Il portait un uniforme arabe d'une extrême simplicité -, il m'accueillit avec affabilité , me fit asseoir, et engagea la conversation en français par l'intermédiaire de ses deux beys. Il montra une grande sagacité d'observa- tions , et s'exprima avec beaucoup d'amertume contre les Russes , dont il se déclara l'ennemi acharné , ajoutant que dès que le premier coup de canon donnerait en Europe le signal de la guerre générale , il marcherait contre eux à la

sous MEHEMEï-ALr. 1 OQ

léte de cent mille hommes pour les chasser d'Asie , et qu'il les combattrait en personne jusqu'à ce qu'il eût atteint soixante ans (aujourd hui il en a quarante-neuf). Il témoi- gna un grand mépris pour le sultan et son armée, et me dit que si les autres puissances n'étaient pas intervenues, il serait actuellement , malgré les Russes , à Constanlinople, le peuple l'attend avec impatience. Ses deux grandes passions sont la guerre et la liberté. Comme j'avais fait al- lusion à ses derniers succès :

« Ils ne sont rien , me dit-il, en comparaison de ceux » que j'espère obtenir avant de remettre mon épée dans » le fourreau j ce ne sont point les soldats , ce sont les » armes qui me manquent. Que pensent , ajoula-t-il, les » puissances de l'Europe de la présence des Russes dans » le Bosphore ? croyez-vous qu'elles sentent toute la gra- » vite de ses conséquences ? Le cabinet de Saint-Péters- )) bourg s'est conduit dans celte conjoncture avec beau- » coup d'habileté , et je ne le crois pas assez insensé pour » abandonner la position qu'il a prise. Chacun , au reste » est moralement convaincu que tôt ou tard la guerre » est inévitable, et que les puissances se concerteront » pour humilier la Russie. Elle a donc intérêt à commen- « cer la guerre, lorsqu'elle s'y est si bien préparée en M dressant ses batteries sur l'Orient. Avant que l'Angleterre » et la France aient mis leurs armées en mouvement , la » Russie peut achever la conquête de Constanlinople qu'elle » a opérée à demi \ et, dès qu'elle en aura pris possession, )) il sera presque impossible aux autres états de l'en » chasser : à tout événement elle commencerait la guerre » dans une position qu'il lui serait impossible de reprendre, )) si elle l'abandonnait (i) ^ elle écarterait de son propre

(0 A cette époque quinze mille Russes campaient sur la côte asia. tique du Bosphore.

tlO ORGAMSATION MILITAIRE ET NAVALE DE l'ÉGYPTE

ij territoire le théâtre de la lutte , et le succès lui assure- î) rait la possession du Bosphore , ohjet constant de son )r amhition. »

)) Après cette conversation, il me proposa de l'accom- pagner aux bains, situés à un quart de mille du vil- lage. C'est un pavillon surmonté d'une coupole l'eau se renouvelle dans un grand bassin de marbre , garni de sièges. On trouve à coté une chaml^re pour s'habiller. En- veloppés dans de longs peignoirs , nous entrâmes dans le grand bassin, nous nous amusâmes à nager et à jouir de la limpidité des eaux qui jaillissent de leur source à la température d'un bain chaud. Pendant ce temps, le corps de musique qu'Ibrahim a fait venir de l'Europe exécutait, en dehors du bâtiment , divers morceaux , tels que la valse de Robin des Bois . quelques airs patriotiques français , et notamment la Marseillaise.

)> En sortant du bain, on nous servit à dîner dans le ves- tiaire. Le repas consistait en pillaw, en ragoûts de viande et de légumes que l'on mettait sur la table l'un après l'autre , dans un grand plat d'étain nous puisions tour à tour à la gamelle : nous n" avions que de l'eau pour boisson , et tout le luxe de la table consistait en cuillers d'argent. •On dit cependant quibrahim affecte en public une absti- nence de liqueurs fortes à laquelle il déroge fort souvent «n secret. Ses manières sont simples mais dignes; à sa modestie , à ses exploits , on le dirait taillé sur le modèle des anciens conquérans de l'Orient. Après diner, il fit ap- peler son orchestre égyptien, composé de deux clarinettes, d'une flûte , d'une harpe , d'une espèce de violon à trois cordes et d'un tambour. Ces instrumens diffèrent beau- coup, par la forme et la construction, de ceux qui portent en Europe le même nom. Les musiciens jouèrent quel- ques airs nationaux , ou plutôt les accomps^nèrent en

sors MEHEMET-ALI. 111

chanlant , sans expression , avec un accent nasal qui n'é- tait rien moins qu'a{!;réable.

» Après dîner , nous nous retirâmes sous une tente dressée sur le pré à côté des bains. Cest qulhrahim , assis sur un sofa , reçut les pétitions qu'on lui adres- sait. On introduisit plusieurs paysans : tous faisaient pré- céder leurs suppliques de petits présens. Épiant une occa- sion favorable , dès que le factionnaire détournait la tête ils se précipitaient aux pieds du pacha, baisaient le bas de ses vétemens, et après avoir déposé leur ofiFrande , ils se retiraient à Técart les bras croisés , et attendaient sa réponse. Un des pétitionnaires apporta un beau chevreuil, quelques autres un panier de châtaignes, un bonnet en feu- tre du pays, ou même des morceaux de glace pour rafraî- chir les sorbets. Ibrahim les traitait avec bienveillance, et tous, en s'en allant, paraissaient satisfaits. Un pauvre enfant qui était venu prendre les eaux pour guérir de la petite^ vérole s'était gHssé dans la tente , les mains enveloppées de linge suivant l'usage du pays, afin d'éviter tout contact qui evit pu propager la contagion. Ibrahim l'appela à lui, le fit asseoir à ses côtés sur le sofa, et le caressa avec bonté ; il se retira ensuite pour se livrer au sommeil, j employai ce tems à examiner les manœuvres et la tenue de sa garde arabe.

)) L'uniforme des soldais de la garde se compose, pour Tété, d'une veste de toile à collet droit sans paremens , boutonnée jusqu'au cou 5 d'un grand pantalon, large des cuisses , rétréci au genou et collant jusqu'au-dessous de la cheville j d'une ceinture blanche , et d'un chapeau de feutre rouge, surmonté d'un pompon de même couleur. Ils sont armés comme les Européens , de fusils et de bri- quets. Leur uniforme d hiver est en drap brun, avec un surtout pour les grands froids.

112 orgahisAtion militaire et jsavale de l Egypte

)) Nadir-Bey , Polonais de naissance, est un des meilleurs conseillers d'Ibrahim. Voici en deux mots son histoire : il servit d'abord les Russes dans une campagne contre les Persans , et lorsque la dernière révolution polonaise éclata, il alla rejoindre ses compatriotes. Après la prise de Varso- vie , il entra au service du sultan j mais ayant été disgra- cié , il changea encore de drapeau et s'enrôla sous Ibra- him qui lui donna le commandement de sa cavalerie. Il partage avec l'amiral Osman les faveurs de son maître , et il les mérite mieux que ce dernier ♦, comme lui , il parle l'italien et le français.

» Ibrahim est brave , intelligent , doué de grands talens militaires , et ce qui est rare chez un musulman , il reçoit volontiers les conseils de ses officiers européens. C'est au dévouement absolu qu'il a su inspirer à ses troupes au- tant qu'à leur organisation européenne qu'il doit les vic- toires qui ont constamment couronné ses drapeaux ; le se- cret de sa puissance est aussi dans l'activité et le génie entreprenant de ce peuple arabe qu'il a su réveiller de- puis les cataractes du Nil jusqu'au pied du Taurus -, la discipline et la tactique européennes ont habilement se- condé ce ressort puissant, et il leur doit l'avantage d'avoir gagné des batailles moins sanglantes et plus décisives. Ibrahim se montre convaincu de cette vérité j et il tourne en ridicule les nouveaux costumes à l'européenne du sul- tan , et les fausses mesures qu'il a prises pour civiliser son pays. Il vénère la mémoire de Sélim III , le plus sage et le plus malheureux des sultans , de ce véritable ami de la race ottomane, dont le caractère n'avait rien de capri- cieux ni de cruel. Ibrahim se considère comme très-popu- laire en Turquie , il sent que la victoire lui a donné un pouvoir immense sur ses destinées, et il ne cherche que

SOLS MEHEMET-ALI. Il3

roccaslon de profiter de cet avantage. 11 s'intéresse aussi beaucoup aux affaires de la Grèce , et dans les entreliens que j'ai eus avec lui, il m'a manifesté l'opinion que le roi Olhon serait assassiné avant un an.

» Dans la matinée , Nadir-Bey nous donna des chevaux pour Kiutaieh campait un des corps de son armée. J'ar- rivai malheureusement trop tard pour voir la cavalerie arabe, qu'on dit être la plus belle du monde ^ ses chevaux doivent être en général d'un très-grand prix, car Nadir- Bey m'assura qu'il y en avait beaucoup qui dans le pays valaient plus de i5o liv. st. (3, 760 fr.). Cela ne m'étonne point si j'en juge par les chevaux d'Ibrahim, et surtout par son cheval de bataille , l'un des plus beaux que j'aie vus. Le corps d'infanterie cantonné à Kiutaieh , en- tièrement composé d'Arabes, était d'environ quatre mille hommes portant le même uniforme que la garde , sauf la couleur qui était d'un rouge brique. Ces soldats sont d'une taille ordinaire ^ ils m'ont paru bien traités et soumis à une assez bonne discipline. Depuis trois mois , logés chez l'habitant, ils n avaient donné lieu à aucune plainte sé- rieuse : leur solde et leur ration étaient régulièrement dis- tribuées par l'intendance militaire, ils payaient exactement ce qu'ils achetaient-, et les habitans ne se récriaient que contre l'inconvénient de les loger. L'armée est organisée et manœuvre d'après l'école française. Nadir-Bey m'a assuré qu'il n'avait jamais vu de soldats plus braves que les Ara- bes, et qu'il ne leur manquait que d'être parfaitement disciplinés. »

Tels sont les documens les plus récens que nous avons

pu recueillir sur l'état actuel , et l'organisation militaire et

navale de l'Egypte, ou plutôt du nouvel empire d'Arabie,

car le bassin du Nil n'est déjà plus qu'une faible portion

VII. 8

Il4 ouganisation mihtaiue et navale de l'égypte. de la nouvelle monarchie fondée par Mehemet-AU , et agrandie par les lalens militaires de son fils , qui n'a con- senti à donner un point d'arrêt à son ambition que pour rassembler de nouvelles forces , et s'élancer des flancs du mont Taurus sur la vaste péninsule ses derniers suc- cès ont déjà marqué les jalons des nouvelles conquêtes qui lui sont promises.

( United Seivice Journal. )

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UNE TRAVERSEE AVEC LORD BYRON.

Quen'a-t-on pas dit sur lord Byron î qued'ëclaircissemens inutiles na-t-on pas donnés sur ce caractère si complexe! à quelle analyse n'a-t-on pas soumis le cadavre du poète mort pour la Grèce! Un missionnaire méthodiste a écrit comme quoi il avait essayé de convertir lord Byron. Une dame a pris la peine de nous dire qu'elle a aimé ce monstre et que ce monstre Ta trompée. Goethe a reconnu dans les vers de Childe^Harold la voix du désespoir , le cri d'un siècle qui meurt. Ceux-ci ont comparé lord Byron à Bona- parte -, ceux-là l'ont assimilé aux plus vils des hommes. Ses mœurs étranges et ses fantaisies de toute espèce ont favorisé les commentateurs. Ils ont pu expliquer Byron selon leur caprice , le retourner dans tous les sens , et faire de lui tour à tour un héros , un fat et un bandit. Pour moi , je dirai simplement quelles circonstances m'ont rapproché de lui pendant quelques semaines. Nous étions sur le même bord, excellente occasion pour bien connaître un caractère. Un navire est une prison dont tous les habitans ne tardent pas à pénétrer leurs défauts mu- tuels, leur folie et leur faiblesse. Le lord Byron dont je vais parler ne sera donc ni aussi odieux , ni aussi admi- rable, que les divers lord Byron dont, jusqu'à ce jour , on a entretenu le public, mais il sera plus vrai. La force de cet homme peu commun était dans sa pensée j sh

Îl6 TJWE TKAVEUSÉE AVEC LORD BYPvON.

faiblesse dans son caraclèi c ^ ses malheurs dans ses habi- tudes. Il avait quelques-uns des défauts, mais aussi la plupart des vertus de la femme, passionnée au fond, mais coquette , mais précieuse , mttts petite maîtresse indiscrète et vaine.

Pise est une ville-monastère, une ville de solitude et de méditation dont je recommande le séjour à toutes les âmes tendres et fortes. C'est qu'on tient à peine compte des hommes: laspect des monumens, la beauté du ciel et l'atmosphère de rêverie qui vous entoure s'emparent du voyageur, et versent autour de lui comme un nuage vapo- reux et mélancolique.

A l'époque la cause de la Grèce excitait tant de sym- pathie et d'intérêt dans toute lEurope , je me trouvais à Pise. Ce fut que je conçus le projet de partir pour les iles Ioniennes , de passer en Morée et de m'armer du glaive dHarmodius et d Aristogiton -, je chargeai un de mes amis , résidant à Livourne , de trouver un vaisseau frété pour Zante ou Céphalonie j malgré ses recherches, il ne put réussir et me conseilla de m adresser à lord Byron nui allait faire cette traversée, et qui ?ans doute ne refu- serait pas de me prendre à son bord. Lord Byron, auquel je me décidai à écrire, répondit fort poliment à ma suppU- que et me hiissa l'alternative de rejoindre sa suite à Gênes ou de m'embarquer à Livourne. C était pure complaisance de sa part -, rien ne le forçait de toucher à Livourne. Je pré- férai le dernier parti et j'exprimai dans ma réponse toute la reconnaissance que je devais à l'illustre patron du na- vire.

V Hercule ^ brick anglais frété à Gênes, devait porter lord Byron et sa suite jusqu'aux iles Ioniennes \ mes amis MM, Jackson et Lloyd m'accompagnèrent sur le rivage et me quittèrent en vue du bâtiment. Je savais que lord

UWE TRAVERSÉE AVEC LORD BVT\ON. îl^

Rvron aimait peu les visites de ses compatriotes et com- bien cette inquisition fatigante Tirritait et lui déplai- sait; cependant quand je lui nommai M. Jackson , fils du docteur Jackson qui s'est dévoué en pure perte à la liberté irlandaise , il me témoigna le vif regret que je ne l'eusse pas fait monter à bord avec moi -, il n'ignorait aucun des détails romanesques et terribles qui se rattacbaient à la vie et à la mort du docteur Jackson. Engagé par serment dans la révolte irlandaise , et condamné à être pendu , ce dernier reçut des mains de sa femme qui le visitait dans sa prison un poison violent qu'il avala sans hésiter. Cette femme vit encore en France, Bonaparte lui a fait une petite pension. Lord Byron me parla long-tems et avec un vif intérêt de ces diverses circonstances.

Je ne l'avais jamais vu 5 son premier abord me parut séduisant. Il y avait de la magie dans son regard et dans son approche \ sa physionomie était plus frappante et plus noble que régulière-, on ne pouvait s'empêcher de remar- quer son front blanc , pur et lisse comme l'albâtre ; deux petites moustaches châtain clair prêtaient une expression plus mâle à ses traits délicatement sculptés, dont l'expres- sion n'était pas exempte d'une fatuité efféminée -, ses veux, d'un azur profond et très-saillans , semblaient nager dans cette humidité vague et voluptueuse que les yeux des femmes sensibles et nerveuses offrent souvent à notre admiration. Sous le tissu de sa peau, extraordinaire- ment fine, on voyait errer de longs filamens d'azur qui, serpentant au-dessous de son front et autour de ses tempes, marquaient le passage du sang dans ses veines. Son sourire était, comme celui de Napoléon , irrésistible ; mais à peine avait-il souri, qu'il faisait une petite moue singu- lière, à peu près comme un enfant qui boude ou comme une petite mailres.se gâtée , qui veut tourmenter un peu

n8 VNE TRAVERSÉE AVEC LOftD BVROIÎ.

son mari ou ses amans. Bonaparte aussi ne souriait que par accès. Sa gaité partait du sérieux et retombait dans le sérieux, ce qui produisait, dit M™^ de Slaul^ TefFetle plus ttrange. L'orgueil mobile de ces hommes les empêchait de se livrer tout entiers à une joie qui leur semblait indi- gne d'eux. La chevelure de Byron , qui frisait naturelle- ment, commençait à grisonner^ on avait peine à Tentendre, surtout à la fin de ses phrases-, il avait pris l'habitude de serrer les dents quand il parlait, et s'il lui arrivait de s'animer , les mois qui roulaient dans sa bouche n'étaient plus qu'un son vague et indistinct , un mur- mure confus. Quant à sa physionomie, un seul sculpteur, ThorAvaldsen en a saisi les traits principaux , et son buste de marbre , que j'ai vu chez l'honorable Douglas îsinkaird , reproduit assez exactement la tète de Byron -, mais les nuances, mais le coloris, mais la délicatesse, mais les mille variations d'expression qui caractérisaient cette figure , voilà ce que nul peintre n'a jamais atteint et n'at- teindra jamais. Son costume était bizarre et dandv *, une veste courte de nankin brodé laissait voir un gilet de bazin piqué blanc, à peine boutonné*, du linge très-fin^ une chemise dont le collet rabattu découvrait tout le cou de Byron ^ un pantalon de nankin flottant, serré sur le coude-pied , des bottes très-fines et quelquefois des guê- tres. Enfin un vaste chapeau de paille de Toscane complé- tait cet accoutrement : il avait en horreur la malpropreté et penchait vers l'excès du raffinement, des délicatesses précieuses et des manies de la fatuité.

Il venait d'achever son diner; une bouteille de claret lui fut apportée \ il me pria de la partager avec lui. Une toile étendue au-dessus du pont nous protégeait de son ombre, et je m'assis en face de Ihomme célèbre, tout prêt à discuter son opinion et son claret.

UNE TRAtERSÉE AVEC LORD BYRON. II9

K Je ne crois pas , me dit lord Byron, que je puisse être d'une grande utilité en Grèce , mais le comité désire que je mV rende, et je lui obéis. »

Nous apercevions à la fois l ile de Corse et Tile d'Elbe. Lord Byron me les fit remarquer et se mit à parler de Napoléon , sans beaucoup de respect , il est vrai.

(( Que j'ai été déçu , me disait-il, et combien cet homme étonnant m'a trompé ! Ces deux iles , toutes les fois qu'il m*arrive de jeter les yeux sur elles, m'humilient profondé- ment en me rappelant toute la faiblesse de notre humanité. Je l'ai idolâtré, cet homme, dont cependant je n'approuvais pas tous les actes : auprès de lui tous les potentats de l'Eu- rope me semblaient des pygmées. Quand sa fortune l'a- bandonna , quand tout sembla perdu , que ne se préci- pitait-il dans le plus fort de la mêlée ? que ne mourait-il noblement sous le canon de Leipzick ou de Waterloo j au lieu de mourir pied à pied, lentement, ignominieusement, en proie aux tortures de son rocher et à la risée de ses en- nemis , donnant au monde le honteux spectacle de ses al- tercations de ménage et de ses impuissantes colères contre ses geôliers ? Encore s'il s'était renfermé dans son silence, dans sa grandeur, dans sa solitude 5 s'il avait écrasé de son mépris les persécutions dont il se plaignait d'être victime 5 j'aurais pu lui pardonner d'avoir vécu 1 mais la puérilité , de ses querelles m'a dégoûté de lui. »

J'avais cru trouver un lord Byron misantrope, cynique, farouche 5 je ne voyais qu'un homme d'esprit, fécond en anecdotes, amène et gracieux dans son accueil, plein d'é- gards et de politesse. J'étais en deuil, je venais de perdre une personne qui m'était très-chère j je priai Byron d'excuser l'humeur taciturne et un peu sombre de son nouvel hôte. Il voulut s'associer à ma peine, et dans ses rapports avec moi, il me njiontra toutes les délicatesses et ^ous les égards d'un

120 UNE TRAVERSEE AVEC LORD BYRON.

homme du monde ou plutôt d'une femme spirituelle et sensible 5 je me souviendrai toujours de ses efforts pour me distraire, pour occuper ma pensée et me faire causer malgré moi. Il venait de recevoir de Thomas Moore et de Gœthe deux lettres qu'il me montra.

« Celui-ci, me dit-il en me parlant de Moore , est le plus amusant, le plus brillant et le plus spirituel de mes cor- respondans. Quant à Gœthe, ce patriarche qui me sert de patron et de protecteur , je suis désolé de ne pouvoir lire ses chefs-d'œuvre dans sa langue originale ^ mais rien ne m'engagera jamais à apprendre la langue des barbares.» Ce mot barbare était celui qu'il employait communément pour désigner les Autrichiens.

Le vent , qui nous avait été contraire , nous devint fa- vorable, et la suite de Byron . qui était restée à terre , re- vint à bord. Je fus fort étonné d'entendre tous les amis du poète prononcer son nom d'une manière étrange et que lui-même avait choisie. Ils l'appelaient non pas Baïronn, d'après la prononciation anglaise qui change VY en diph- tongue , mais Beûme ; je soupçonne cette prononciation singulière et affectée d'avoir eu pour motif les souvenirs aristocratiques de Byron , issu d'une famille normande , c'est-à-dire française. Incapables de prononcer Biron^ comme les Français le prononcent en appuyant légèrement sur l'i et donnant à la dernière syllabe une accentuation nasale, les amis du poète mutilaient son nom et le trans- formaient en Beûme.

Sans parler de cinq domestiques, d'un beau chien de Terre-Neuve , d'un mâtin et de cinq chevaux , nous avions avec nous le comte Pietro Gamba , frère de la si- gnera Guiccioli , à laquelle lord Byron était toujours atta- ché ^ Edouard Trelawney , le pirate , qui depuis a publié ses mémoires j un jeune médecin nommé Bruno , à

UKB TRAVERSÉB AVEC LORD BYRO». 12I

Alexandrie de La Paille ^ un Grec de Constantinople , Schi- lizzi , qui se disait prince ^ enfin un Grec nommé Yilali qui se faisait appeler capitaine. Notre petit vaisseau , qui ne portait pas plus de cent tonneaux, avait , comme on le voit , toute sa charge.

Lord Byron composait alors son Don Jiian^ et toutes ses lectures étaient en rapport avec Vœuvre ironique dont il s'occupait^ il fiiisait des extraits de Swift, et ne man- quait jamais de lire un ou deux Essais de Montaigne par jour.

u C'est le plus amusant de tous les auteurs, me disait-il-, de longues études ne nous donneraient pas Tinstruclion que l'on puise dans la lecture de ses chapitres les plus ha- vards et les plus dénués de prétention.

Toutes les autres lectures de lord Bvron se rapportaient aux mêmes idées de scepticisme et de satire sociale. C'étaient la Correspondance de Grimm , \ Essai sur les Mœurs , le Dictionnaire philosophique de Voltaire , les Maximes de La Rochefoucauld. Ainsi, en accomplissant une action héroïque , en se sacrifiant à la Grèce, Byron avait pour conseillers intimes, et, comme le dit Montaigne lui-même, pour livres de chevet , ceux de tous les écrivains qui ont le plus complètement désenchanté l'héroïsme , et détruit les illusions de l'enthousiasme. Je ne dois pas oublier un gros volume que Fletcher, son valet de chambre, lui ap- portait tous les jours, et qui avait son usage particulier ï c'était une lourde histoire de la guerre de l'indépendance dans l'Amérique méridionale, écrite par un nommé Hip- pishley qui s'intitule colonel, et qui a reçu ses épaulettes de je ne sais quel gouvernement. Je demandai un jour à lord Byron ce qu'il pouvait faire de cet énorme tome, tou- jours ouvert devant lui.

(( Ma sieste est là-dedans, me répondit-ii en riant \ même.

122 UNE TRAVERSÉE AVEC LORD DYRON.

quand je suis de mauvaise humeur ou mal disposé , cet ad- mirable volume m'endort d'un seul coup : si Fletcher oubliait de me l'apporter, je le chasserais. »

La diète à laquelle Byron s'était volontairement soumis conviendrait à peu de personnes-, et j'en connais qui n'achèteraient pas à ce prix toute la gloire dont le poète a joui pendant sa vie et après sa mort. Il ne déjeunait ni ne soupait -, son unique repas qu'il appelait son diner, et qui ne méritait guère ce titre , se composait de vieux fromage de Cheshire en état de décomposition complète , de con- combres et de choux rouges conservés dans le vinaigre j il mangeait beaucoup de ce fromage qu'il arrosait de cidre ou de bière de Burton, qu'il se procurait à Gènes. Que peut -on imaginer de plus contraire à la santé qu'une telle manière de vivre , sous un ciel ardent et au miUeu de l'été? Une fois, par extraordinaire, j'ai vu Byron manger un petit poisson frit \ il buvait beaucoup de thé très-fort , et après le repas il faisait la sieste. Il revenait ensuite sur le pont et buvait avec nous du vin et des li- queurs -, à cette heure de la journée sa gaité était brillante, sa conversation pleine de saillies , de traits et d'anecdotes 5 souvent aussi il s'arrêtait