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REVUE

BRITANNIQUE.

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CHOIX D'ARTICLES

TRADUITS DES MEILLEURS ECRITS PERIODIQUES

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^^( U ^^ranbe-i^rda^ne,

SUR LA LITTÉRATURE , LES BEAUX-ARTS , LES ARTS INDUSTRIELS , l'agriculture , LA GEOGRAPHIE , LE COMMERCE , l'ÉCONOMIE POLITIQUE, LES FINANCES, LA LEGISLATION, ETC., ETC.

Par MM. Saulnier , Directeur de la Ret^ue Britannique; J. M, Bertor, avocat à la cour de cassation ; Ph. Ciiasles; L. Galibert ; Lesuurd ; Am. Sédillot; Genest ; West, Docteur eu Médecine (pour les articles relatifs aux sciences médicales) , etc.

TROISIÈME SÉRIE.

Prtvid.

AU BUREAU DU JOUPvNAL, Rue des Boks-Enfans, N" ai;

ET CHEZ M"' DONDEY-DUPRÉ, IMP.-I.IB.,

Rue Vivienne, 2, au coin de la bue Neuve-des- Petits-Champs,

Ou rue Saint-Louis , N" 46, au Marais.

1835.

na>aiM£BiE vs pompsy-dupaÂt

MARS 1853. REVUE

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DES ROUTES ET DES CHEMINS

EN FRANCE.

Tout a été dit sur l'utilité des routes et des chemins. Ils servent également des intérêts qui semblent inconci- liables ; ceux du producteur dont la fortune s'élève avec les hauts prix , et ceux du consommateur dont le bon marché augmente l'aisance. Tandis qu'ils font hausser la production sur les points elle s'opère, en en facilitant l'écoulement , ils la font baisser aux lieux elle se con- somme , en lui en ouvrant l'accès. Aussi utiles au mar- ché qu'au champ et à la fabrique , ce n'est pas seulement au bien-être de quelques-uns ou du plus grand nombre qu'ils contribuent , mais à celui de tous. Il est même difficile de concevoir la prospérité d'un pays , quelque fa- vorisé qu'il soit d'ailleurs, sans moyens de communication. Comme les échanges y seraient à peu près impossibles , il y aurait à la fois, sur presque tous les points , encom-

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bremont et pénurie 5 encombrement d'objets superflus, et absence d'objets nécessaires. Il faut des routes, des chemins , des chars nombreux qui les parcourent , pour faire cesser cette pléthore et cette atonie; pour rétablir un équilibre indispensable au corps social.

Aussi , tous les gouvernemens qui ont eu quelque soin du bien public , qui ont vu dans les nations qu'ils régis- saient, non pas seulement une ferme à exploiter, mais des obligations à remplir, se sont-ils occupés des moyens de conserver ou d'étendre les communications. Rome employa les bras de ses légions à dérouler sur un terri- toire immense les grandes zones qui le traversaient. Nous retrouvons dans nos champs , dans nos bois , sur le tracé de nos propres chemins, les segmens épars de ces voies mpériales , de ces chemins de César, comme les appelle toujours la tradition. Il faut croire que les vaincus eu- rent encore plus de part que le vainqueur à l'exécution de ces grands ouvrages ; car la corvée était une des char- ges les plus pesantes que supportait le provincial , comme on nommait alors le sujet de l'empire , qui tenait en quelque sorte un rang intermédiaire entre l'esclave et le citoyen admis aux franchises romaines. Dans la Gaule, les populations, attroupées en bagaudes , se soulevèrent contre l'insupportable fardeau des impôts et des presta- tions de tout genre dont les accablait le gouvernement impérial , et secondèrent ainsi l'introduction et la con- quête des Francs.

Une reine barbare, qui régna sur eux, Brunehault, dont l'histoire ne nous a guère raconté que les fureurs, s'oc- cupa cependant de la viabilité de la portion de la Gaule qui lui était soumise ; et les lignes des routes s'y multi- plièrent sous son règne. Celte sollicilude pour un service si important pourrait faire croire qu'elle valait mieux

EN FRANCE.

que l'histoire ne l'a prétendu. On trouve dans l'Ile-de- France , à des distances rapprochées de Paris , des débris de ces ouvrages auxquels la mémoire reconnaissante des populations a conservé le nom de chemins de Brune- hault. Couvertes de dalles quelquefois rapprochées avec un ciment , ces routes se distinguent, comme celles des Romains , par le luxe de leurs matériaux. On voit que c'est un conquérant qui en a tracé le plan , et des vaincus qu'on ne ménageait pas qui Tout exécuté.

Toutes ces voies, construites avec un luxe surabondant de précautions et de solidité , ne pouvaient être détruites que par les âges ; elles existaient sans doute au tems de Charlemagne, et servaient à la circulation de son empire. Aucun monument historique ne nous apprend ce qu'il fit pour les conserver ou les étendre. Mais il parait que , comme tous les esprits supérieurs, il avait compris l'im- portance des communications. Au milieu du tumulte de sa vie , il conçut la grande pensée d'unir par un canal le Rhin au Danube , et d'établir de cette manière une na- vigation médilerranée entre la mer Noire et la mer du Nord. Mais les Saxons idolâtres à dompter, les peuples exotiques ou indigènes de l'Italie à vaincre ou à contenir, l'ardeur turbulente des Francs de toutes les tribus à di- riger dans ses voies, ne lui laissèrent pas le loisir d'exé- cuter un si beau et si utile projet , qui devrait seul suffire pour immortaliser sa mémoire ," si on se rappelle les tems barbares dans lesquels ce projet fut conçu.

Quand la grande monarchie de Charlemagne , divisée par ses fils , fut ensuite fractionnée par l'anarchie féo- dale en d'innombrables seigneuries souveraines, on con- çoit qu'il devint impossible , sur un territoire sans cohé- sion , sans liens administratifs , de percer de nouvelles routes , et même d'entretenir celles qui existaient. C'est

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à peine si on y trouvait quelques chemins. Au surplus , loin de vouloir alors faciliter la circulation , on tâchait systématiquement d'y mettre des obstacles et des entra- ves. Comme il n'y avait pas d'autres droits que ceux que Ic^ violence faisait prévaloir , chacun était en armes pour attaquer ou se défendre. L'homme se précautionnait con- tre son semblable , qu'il regardait comme son ennemi , et cherchait à s'en isoler. Il fortifiait les approches des gués , des passages 5 il plaçait sa demeure dans les lieux dont l'abord était le plus difiScile , et recourait à l'art pour en augmenter les difficultés naturelles. Le voyageur qui suit le cours du Rhône peut voir à l'horizon , parmi les aspérités du Vivarais , des traces et pour ainsi dire le symbole de ces tems malheureux , dans ces châteaux en ruines , placés comme des nids d'aigles , sur des crêtes inaccessibles.

C'est au règne de Louis XI que finit le moyen-âge , et ce prince , qui fut un méchant homme et un grand roi , ouvre en quelque sorte l'histoire moderne. Si, par son caractère impitoyable , il rappela la barbarie des siècles antérieurs , à beaucoup d'égards ses idées étaient presque celles de notre époque. C'était une pensée toute moderne d'introduire sur les bords de la Loire la culture du mû- rier, et d'y encourager la fabrication des soieries. Il est probable aussi qu'il cherchât à améliorer la viabilité du royaume. Du moins dans celte monarchie , dont cepen- dant les limites étaient si rapprochées, et que les grands fiefs pressaient de toutes parts , il sentit l'avantage d'a- bréger les distances par la rapidité qu'on mettrait à les franchir, et il établit des lignes de postes dans plusieurs directions. Déjà, sous Trajan et ses successeurs , les Ro- mains avaient compris l'utilité de ménager le tems par la vitesse j et pour cela ils entretenaient des relais sur les

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grandes voies qui traversaient l'empire. Mais ces postes n'existaient que pour le service des Césars. L'institution de Louis XI , conçue avec des vues plus libérales , servit également l'action gouvernementale , qu'elle fortifia , et les rapports particuliers. Presque contemporain de la dé- couverte de l'imprimerie, l'établissement des postes, qui tendait à un but analogue par des voies différentes , n'eut guère moins d'influence sur l'avenir des sociétés euro- péennes.

Occupés à poursuivre au-delà des monts des droits in- certains, les successeurs de Louis XI firent sans doute peu d'efforts pour améliorer nos moyens de circulation. Il leur était plus facile de bâtir des palais florentins avec les architectes étrangers qu'ils faisaient venir , et d'en couvrir les murs de peintures italiennes, que de pourvoir à ce grand besoin du royaume. Toutefois , il serait in- juste d'oublier que c'est en partie sous leur règne , pen- dant le seizième siècle , que furent achevées ces levées de la Loire , commencées sous Charlemagne , pour en régler le cours et pro léger les belles vallées qu'elle arrose con- tre les ravages de ses débordemens. L'administration fran- çaise fit bien de se mettre de bonne heure à l'œuvre pour entreprendre ce prodigieux ouvrage , car au prix actuel de nos journées , c'est à peine si on pourrait l'exécuter maintenant. Une grande pensée économique honore aussi le seizième siècle , ou du moins les années qui le ter- minent j celle du canal ouvert entre le cours de ce fleuve perfectionné par les digues qui le contenaient et le bas- sin des eaux de la Seine. Cette belle entreprise marcha rapidement sous les auspices et avec les encouragemens de Henri IV et de son ministre; personnage singulier et complexe, dont le caractère reflétait à la fois la couleur des âges qui l'avaient précédé et celle des âges qui allaient

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suivre ; qui , à quelques-unes des généreuses sympathies du dix-huitième siècle, joignait la rudesse austère et la fierté féodale des tems chevaleresques. Chose bizarre ! la France possédait un canal avant d'avoir des routes , et quand son territoire n'était encore traversé que par quel- ques chemins insuffisans et imparfaits.

Cinquante ou soixante ans plus tard, l'Angleterre, qui aujourd'hui se glorifie avec raison de la perfection de ses routes, qu'elle doit moins, il est vrai , à l'habileté de son administration qu'à la grandeur des sacrifices qu'elle fait pour les percer ou les entretenir, n'était guère, sous ce rapport , plus avancée que ne l'était la France à la fin du seizième siècle ou au commencement du dix-septième. Sur ces lignes maintenant l'on fait quatre lieues à l'heure, on n'en faisait pas une à cette époque ^ et encore le transport des marchandises s'opérait presque exclusi- vement avec des chevaux de bât , et celui des voyageurs sur des chevaux de selle. En Angleterre comme ailleurs , ce fut le dix-huitième siècle qui attela les premiers aux chariots, et les seconds aux diligences. On s'explique pourquoi M. de Turenne disait alors qu'il ne concevait pas la possibilité de commander à plus de trente mille hommes. Comment en effet aurait-on pu manœuvrer sur de pareils chemins le matériel d'une grande armée?

N'accusons pas Colbert de ne pas avoir amélioré les communications de la France , car c'est à ses encourage- mens que l'on doit en partie le canal ouvert dans le Lan- guedoc , pour joindre les deux mers ; grande et utile en- treprise qui fut l'une des plus belles gloires du règne de Louis XIV, comme le canal de Briare l'avait été du rè- gne de son aïeul. Si nos routes ne devinrent pas meilleures sous l'administration de Colbert, c'est que l'activité de son génie était sollicitée en même tems par trop d'objets 5

m KRAxci;. 1 1

qu'il ;ivail trop à faire dans ce pays qui sc {Irjjap'eait avec effort d'une barbarie prolongée pendant tant de siècles. Toutefois, malgré mon respect pour sa mémoire, je dois con- venir que de fâcheuses modifications s'introduisirent sous lui dans l'administration de notre viabilité. Jusque-là c'é- tait un édit de Théodose, confirmé à plusieurs reprises par les capilulaires de nos rois, qui l'avait régie. Aux ter- mes de cet édit, toutes les classes de la société sans excep- tion, même les gens d'église, devaient participer aux frais de leur entrelien. Mais sous Louis XÏV, suivant la mau- vaise économie politique qui prévalait, l'on ne considé- rait guère comme des charges que celles ({ui se réalisaient en argent-, l'on crut de bonne foi modérer celles du peuple, en ne lui demaiidant plus que du travail, et en établissant que désormais les roules, les chemins seraient exclusivement entreteiuis par la corvée. Or, comme il était impossible avec les idées de l'époque d'imposer un la- beur manuel k des clercs , à des gentilshommes ;, car les scrupules religieux, l'orgueil du sang se seraient égale- ment soulevés contre cette prétention, les classes les plus opulentes, celles qui avaient la propriété ou l'usufruit de la plus belle partie du territoire de la France, et qui par conséquent étaient le plus intéressées aux progrès de la viabilité , se trouvèrent par le fait, quoique sans décharge expresse, dispensées d'y concourir. Ce fardeau retomba donc presque entièrement sur les pauvres, les nécessiteux, la portion de la société la moins capable d'en supporter le poids, et celle qu'il convenait le plus de ménager.

Cependant, stimulé par l'exemple d'un état voisin, de la Lorraine qui devait plus tard être incorporée à la France et qui s'y rattachait déjà par ses mœurs et par son langage, Louis XI Y voulut aussi ouvrir de grandes routes. 11 fit entre autres commencer la route de Paris à Toulouse et

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celle de Lyon à Bordeaux qui avaient Limoges pour point d'intersection. Comme les populations des communes ou des paroisses qu'elles traversaient n'auraient pu sans aide exécuter d'aussi grands ouvrages, on tirait les travailleurs de distances plus ou moins fortes, quelquefois de quatre a cinq lieues. Les malheureux requis par la corvée em- ployaient sans profit pour les travaux une partie de leur matuiée à parcourir ces distances, le plus souvent sur des sentiers couverts de fange et presque impraticables 5 et le soir dans l'ombre, ils étaient obligés de les franchir nouveau pour regagner leur gite. Ce n'était pas seulement leur tems qui se perdait dans ces allées et venues conti- nuelles, mais leurs vétemens, leurs chaussures, leur santé et même leur argent; car les alimens que leurs familles auraient préparés chez eux, il fallait qu'ils se les procu- rassent à plus de frais dans des auberges. La corvée de- vait aussi nuire à leur caractère moral ; presque toujours, en effet, quand on appauvrit les classes laborieuses , on les déprave. Il est rare qu'elles ne cherchent pas, par des consommations immodérées, dans des excès de tout genre, a s'étourdir sur leurs misères.

Jamais charge publique n'avait été plus mal combinée, plus lourde, plus inégale, et en même tems plus stérile. Que pouvait-on attendre en effet de tous ces bras inexpé- rimentés, du travail de ces hommes fatigués et mécon- tens ? Quatre-vingts ans après l'ouverture des travaux , les deux routes dont je parlais tout à l'heure n'étaient pas plus avancées qu'au moment on les avait entre- prises. La viabilité se déplaçait sans cesse sur ces inter- minables routes, sans y faire jamais de progrès. Elles étaient si mal construites , que lorsqu'elles étaient finies sur un point, elles se détruisaient sur un autre. Il fal- lait perpétuellement les refaire^ et il est probable que

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si on n'eût pas changé de méthode , aujourd'hui elles se- raient encore dans le même état , et qu elles n'auraient pas plus profité du travail des soixante-dix dernières an- nées qu'elles n'avaient profité de celui des quatre-vingts années antérieures.

Dans ce compte rapide des efforts, heureux ou non, ten- tés successivement pour l'amélioration de nos routes, il ne faut pas omettre ceux du régent car ce serait une erreur de croire qu'il perdit de vue ce grand intérêt dans l'étourdissement des plaisirs. Il faut le dire; absorbée par des scènes d'intérieur dont elle a recherché les dé- tails avec un soin qui sied peu à une muse aussi grave , l'histoire n'a pas donné assez d'attention aux actes de son gouvernement. Aujourd'hui nous jouissons encore du bienfait de plusieurs de ces actes, avec un oubli du bien- faiteur qui tient de l'ingratitude. Aucune administration ne fut peut-être plus féconde que la sienne en essais , en tentatives de tout genre. Le moyen-âge , dont la ferveur multipliait les ressources , avait pourvu aux besoins spi- rituels du royaume , en en couvrant le territoire d'in- nombrables églises. Avec d'autres vues, le régent n'en- treprit guère de moins grands travaux. Dans le double but de fortifier les liens de la discipline et de soulager les populations du logement des gens de guerre, qui alté- raient par leur contact l'innocence des mœurs bourgeoi- ses , il conçut le projet de séparer le soldat du citoyen et ût construire quatre cents casernes pour loger l'ar- mée. En même tems, il créa la maréchaussée , première ébauche de cette belle institution de la gendarmerie, qui, avec son caractère demi-civil et demi - militaire , contribue si puissamment à maintenir la paix intérieure au sein de la fermentation croissante de nos sociétés ac- tuelles. Cette création , et le casernement des troupes ,

1 4 DES ROUTPS ET DES CHEMINS

sont sans contredit deux services éminens rendus à la France.

Mais ce fui surtout l'agrandissement de nos moyens de communication qui excita toute la sollicitude du régent, et son administration fut une des époques les plus im- portantes de l'histoire de leurs progrès. A Blois , il jeta un nouveau pont sur la Loire ; et il rattacha par un se- cond lien le bassin de ce fleuve à celui de la Seine , en creusant le canal d'Orléans. Il ouvrit aussi les travaux de quelques-unes des grandes voies qui traversent le royau- me. Il fit bien mieux encore que ces efforts isolés et par- tiels j car il institua le corps du génie des ponts-et-c haus- sées , et prépara de cette manière les travaux de l'ave- nir, tout en donnant une direction uniforme et plus judicieuse à ceux de son lems. Enfin , sous son adminis- tration, un arrêt du conseil, de 1720, devint pour ainsi dire la charte de la grande voierie. Toutes les dispositions, entre autres celles qui réglaient la largeur des routes , sont loin sans doute d'être bonnes. Il est rare que l'ad- ministration réalise de suite le bien qu'elle poursuit. Le plus souvent on n'y arrive, comme à la vérité dans les sciences , que par des tàtonnemens 5 mais c'est beaucoup déjà de le chercher et d'y tendre. Même avec ses imper- fections, l'arrêt du conseil de 1720 devait avoir d'im- portans résultais 5 ce qui en diminua l'influence , ce qui paralysa en partie les efforts du régent et ceux du nou- veau corps qu'il venait de créer, ce fut le maintien de la corvée, que malheureusement on continua d'emplover, presque à l'exclusion de tout autre moyen , à Tentrelien comme à la construction des roules.

Un homme à qui Louis XV laissa faire beaucoup de bien, qui, sans être minisire, en eut cependant sous son règne toute l'importance, M. Trudaine, avait reconnu la

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pesanteur et en même lems rinutilité de ces accablantes prestations. Il n'avait pas seulement T intelligence du bien ; il en avait aussi l'amour, cet amour indispensable à qui- conque veut l'opérer, du moins sur une grande ëcbelle , car il est rare que les liommes désintéressés et courageux qui le tentent, puissent le faire sans avoir à soutenir des luttes incommodes ou dangereuses. Cela était vrai, surtout à l'époque de M. Trudaine 5 dans cette société remplie d'inégalités, d'aspérités de tout genre, sur laquelle la ré- volution n'avait pas encore promené son niveau. Ce n'était pas seulement des oppositions isolées et individuelles qu'il fallait alors combattre ; mais des classes nombreuses, puis- santes , intéressées à perpétuer des abus qui constituaient en partie leur bien-être. Malgré tout son dévouement aux intérêts populaires , aux premiers de tous , à ceux du grand nombre, M. Trudaine n'essaya pas d'abolir la cor- vée. Il pensa que c'était trop prétendre pour son tems , que de vouloir imposer à ceux qui retiraient des routes le plus d'avantages une partie des dépenses dont elles étaient l'occasion.

Pénétré des mêmes convictions, éclairé des mêmes lu- mières, mais avec un zèle encore plus ardent pour le bien, une vocation plus impérieuse, M. Turgot essaya dans son intendance de Limoges ce que M. Trudaine n'avait pas osé dans une position supérieure. Sans le concours des mi- nistres , quoiqu'avec leur aveu , il substitua un impôt en argent aux prestations de la corvée. Cette contribution ne ftit pas seulement imposée aux paroisses voisines des routes en construction , mais sur toutes les paroisses de la province, afin d'en réduire le poids en le répartissant. Cette innovation hardie , d'une utilité incontestable et d'une légalité douteuse , de la part d'un fonctionnaire su- balterne , ne rencontra cependant que fort peu d'obsta-

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des, tant M. Turgot avait pris le soin d'y préparer ses ad- ministrés. Esprit haut et droit, il n'avait pas plus les pré- jugés de son tems que ceux des époques antérieures. Il n'éprouvait pas, comme beaucoup de ses contemporains, d'antipathies fanatiques contre le clergé. Il pensait qu'au milieu de la simplicité de nos campagnes , leurs pasteurs spirituels devaient au moins avoir une supériorité rela- tive. Dans des circulaires remplies d'une sollicitude si touchante pour le bien public, qu'il poursuivait avec plus d'ardeur que le vulgaire des hommes ne poursuit son bien particulier, il chercha à convaincre les curés de sa province des avantages du système qu'il voulait intro- duire dans l'administration de notre viabilité ; il réclama leur concours pour surmonter les résistances qui pour- raient en contrarier l'application. Il l'obtint, et les résul- tats vinrent promptement démontrer l'efficacité de ses soins. C'est ainsi qu'avec des allocations annuelles très- modérées, qui ne s'élevèrent jamais, pour tout le Limou- sin , à plus de cent mille écus , et qui descendirent quel- quefois jusqu'à quarante mille, il acheva rapidement dans cette généralité cinq routes que la corvée s'efforçait en vain de construire depuis près d'un siècle.

Créateur d'un nouveau système administratif pour la construction des routes , M. Turgot le fut aussi d'un nouveau mode d'entretien ; mode bien supérieur aux pro- cédés de l'administration anglaise qui restaure et n'entre- tient pas. C'est lui en effet qui plaça le premier, sur tracé des fouteS, des lignes de cântonhiers. Des matériaux furent tassés à de courtes distances, sur les acotemens de celles qu'il venait d'ouvrir 5 et des hommes établis de trois en trois lieues furent chargés d'en faire la distribution partout le besoin s'en faisait sentir. Ces cantonnierà , dont l'habitation occupait le centre de la ligne commise

EN FRANCE. 17

à leur surveillance, parcouraient chaque jour et alterna- tivement l'une des moitiés de cette ligne, pour y rabattre les ornières et en remplir les légères excavations , avant que la roue des chars ou l'infiltration des eaux les eût crensées davantage. Ce système conciliait à la fois le bien du service, puisque les dégradations étaient immédiate- ment réparées , et les avantages de l'économie , car ces dégradations, quand on en diffère la réparation, s'aggra- vent et s'augmentent pour ainsi dire par la puissance de l'intérêt composé. Garanti par une expérience de plus de soixante ans, c'est celui qui prévaut encore; seulement il a fallu multiplier le nombre des cantonniers. On conçoit que l'activité croissante du mouvement social , en aug- mentant celle de la circulation , devait nécessairement rendre plus difficile l'entretien des voies sur lesquelles elle s'opère.

La renommée de ces utiles travaux 5 les bénédictions d'une grande province 5 les éloges des philosophes , de tous les hommes qui agissaient sur leurs contemporains par la supériorité de la pensée et la puissance de l'art d'é- crire ^ l'exaltation généreuse d'une époque qui sympathi- sait avec toutes les vues, toutes les entreprises favorables aux progrès du bien-être social , soulevèrent pour ainsi dire M. Turgot de la position secondaire qu'il occupait, pour le porter au ministère. Il n'y resta que bien peu de tems , et cependant notre sol conserve toujours des tra- ces profondes de son court passage dans les tranchées de ces grandes voies , dont il se hâta de tirer les lignes, pour resserrer les liens du nord et du midi, de l'est et de l'ouest de la France. Il ouvrit rapidement ces lignes dans une grande partie de leur longueur sans y faire , il est vrai , d'autres ouvrages que des nivellemens et des terrasses, et en laissant à l'avenir le soin d'y pratiquer des chaussées : xiv. a

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atec la rectitude ordinaire de sa raison , il calculait qu'il valait mieux donner à tout le royaume des communica- tions imparfaites qu'à quelques - unes de ses parties des communications perfectionnées. En même tems , afin de favoriser le développement de la production agricole et de réduire les frais d'entretien des routes comme ceux de leur construction , il en diminua de près de moitié la lar- geur fixée par Tédit de 1720 à des dimensions déme- surées et presque égales à celles des voies que fait ou- vrir l'administration russe sur un territoire immense dont elle n'a pas besoin de ménager l'espace. C'est donc M. Turgot qui est l'auteur du système qui régit notre grande viabilité; il en a arrêté les principes , posé toutes les bases. A cet égard , comme au reste dans la plupart des autres services , nous tous aujourd'hui , sur les di- vers degrés de la hiérarchie administrative , nous ne fai- sons guère que continuer son œuvre. Faucher avec cou- rage dans les abus de cette époque eût été déjà un im- portant service. Ce grand ministre qui avait des vues , des théories arrêtées sUr toutes les questions, faisait mieux encore ; presque toujours il remplaçait ce qu'il avait détruit par des institutions nouvelles dont les principes se sont conservés dans les lois qui règlent maintenant l'action administrative. C'est lui qui, au milieu des ano- malies de toute espèce créées par l'anarchie des tems bar- bares , a cherché sans cesse cette équitable et belle unité qui fut en partie son ouvrage ; cette puissante centralisa- tion , poursuivie de nos jours par l'ignorance, avec la té« mérité ordinaire de ses jugemens et qu'il a fallu défendre contre elle en 1833 5 mais qui, heureusement, pour la force comme pour la prospérité de la France , parait enfin sauvée de ses attaques.

Mais les efforts que faisait M. Turgot pour répartir avec

EN FRANCE. 19

plus d'équité les charges publiques , devaient nécessai- rement lui susciter de grands embarras , dans un pays des minorités puissantes , placées au faîte de la hiérar- chie sociale , tiraient une grande partie des profits de leur position , de l'inégalité même de ce partage. Ce fut avec indignation qu'elles apprirent qu'on voulait les faire contribuer à l'entretien et à la construction des routes , dont elles étaient affranchies depuis plus d'un siècle. De tous côtés, des clameurs contre le sacrilège qui osait por- ter la main sur les immunités aristocratiques vinrent étourdir le trône. L'homme de bien qui l'occupait , et qui devait plus tard disparaître dans des tempêtes popu- laires , céda avec douleur à cet orage de cour. Il congé- dia son ministre , en disant : « C'est dommage 5 car il n'y a ici que M. Turgot et moi qui aimions le peuple. » Simples et touchantes paroles -, paroles sans faste comme toutes celles qui émanent d'un sentiment sincère , et qui suffiraient seules pour absoudre la mémoire de ce prince des accusations dont l'a chargée la violence des partis. La mort de M. Turgot suivit de près sa disgrâce. Le cha- grin l'enleva dans la force de l'âge , ou du moins dans la plénitude de ses ressources intellectuelles. Il fut incon- solable de ne plus pouvoir faire le bien. Presque toutes les vérités ont eu successivement leurs confesseurs et leurs martyrs. L'astronomie, que la nature et la hauteur de ses contemplations semblait cependant devoir affran- chir de cette règle, avait eu le sien dans Galilée 5 M. Tur- got fut celui de l'économie politique. Comme avant de parler dans les acies publics de son administration le lan- gage impérieux de l'autorité, il commençait toujours par tâcher de convaincre , il avait démontré , par des calculs rigoureux , que la corvée faisait peser inégalement sur les classes laborieuses une charge annuelle d'au moins

3^ DES ROUTES ET DES CHEMINS

cinquante millions , et qu'elle ne produisait pas même l'équivalent de dix millions de travaux. N'importe : on lui confia de nouveau le soin de nos roules , et l'on abo- lit la contribution bien moins pesante et beaucoup plus efficace que M. Turgot lui avait substituée. Bien plus 5 par une réaction non moins inepte, on rendit à nos voies de toutes les classes la largeur exagérée qui leur avait été attribuée par l'édit de 1720.

Heureusement, cette réaction ne se prolongea pas, et la raison publique en fit bientôt justice. L'époque d'ailleurs ne répugnait pas aux innovations. Elle était même à la veille d'entreprendre sur le corps social de té- méraires et mémorables expériences. Un successeur de M. Turgot , qui fut aussi son émule, après avoir été son ennemi, M. Necker, rétablit dans le service des ponts-et- chaussées, en en modifiant légèrement les formes, le beau système qu'il avait fondé.

Avec sa sagesse spéculative , les lumières qu'elle tenait d'un siècle ([u'elle allait clore , et dont elle était pour ainsi dire l'expression, TAssemblée constituante ne pouvait pas oublier fintérèt de nos communications , même au milieu de l'immensité de sa tâche. Elle ne fit guère, il est vrai , que donner sa sanction aux idées de M. Tur- got 5 mais elle en rendit l'exécution plus facile en ni- velant le sol, en le dégageant des aspérités , des entraves dont l'avait couvert la diversité des coutumes qui régis- saient la France. Bientôt après , quand elle eut tout réglementé , les grandes choses comme les choses secon- daires ; qu'elle eut donné une constitution au royaume et des lois aux intérêts privés , elle se retira avec cette foi naïve dans la raison humaine et l'ignorance des pas- sions qui la troublent , naturelles à une époque inex- périmentée 5 avec celte innocente sécurité dans la du-

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rée de son œuvre , qu'elle croyait accomplie ; sans solli- citude pour l'avenir, et convaincue qu'elle avait tout fondé , quand elle venait de tout détruire , ou du moins de tout ébranler.

Mais bientôt , indiscrètement provoquée sur sa fron- tière, la France se précipita sur ses armes pour se protéger contre les dangers qui la menaçaient de toutes parts, con- tre les orages qui grondaient sur tous les points de son horizon. L'industrie, le commerce qui en échange les produits, languirent pendant cette fièvre guerrière, cette lutte terrible de huit années , du moins la France ne si- gnala guère son activité naturelle que par un seul genre de production. Elle devint en quelque sorte une immense fabrique d'instrumens meurtriers. De ses fourneaux sor- taient sans cesse des canons , des projectiles , des armes de toute nature. Ménagées par l'inaction commerciale , nos routes s'enfonçaient sous le poids de ces appareils formidables ; l'artillerie avec ses attelages , qui radiaient continuellement vers nos limites , les rouageait de nom- breuses et profondes ornières. C'est à peine si, pour sub- venir aux réparations les plus indispensables , on pouvait détacher quelques millions d'un budget que la guerre avec ses nécessités impérieuses absorbait presque tout entier. Le directoire cependant voulut prévenir la des- truction totale de nos routes. Empruntant à l'administra- tion anglaise ses pratiques arriérées , il les divisa par dqs barrières , et y établit des péages dont les recettes de- vaient être affectées aux frais de leur entretien. Cet essai ne fut pas heureux. On ne pouvait pas taxer la défense, prélever un droit sur le passage des trains d'artillerie, de ceux des équipages ou des ambulances ; et , d'un autre côté , la langueur des transactions commerciales avait beaucoup réduit l'activité de la circulation. Les recettes

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perçues sur les routes furent donc fort peu considéra- bles ; et il n'en résulta aucune amélioration. Les barriè- res, dont le produit devait favoriser la rapidité des trans- ports sur des voies mieux entretenues , contribuèrent même à la ralentir par les stages qu'il fallait faire à l'en- trée de leurs bureaux. Cette perception devint bientôt presque aussi impopulaire que les droits les plus odieux du régime aboli par la révolution. Aussi, ce fut aux ac- clamations de toute la France que le gouvernement con- sulaire, avec la dextérité babituelle de ses instincts, ren- dit à la circulation celte liberté, que , dans sa circons- pection ombrageuse , il venait de retirer à la presse. L'afTrancliissement de nos communications put être con- sidéré comme une espèce de compensation au frein qu'une adroite dictature imposait alors à l'ardeur populaire.

Cette mesure, déterminée par des considérations politi- ques , par des exigences d'opinion auxquelles le gouverne- ment nouveau pouvait céder sans compromettre sa force, se trouvait également conforme aux principes d'une bonne administration. En divisant nos routes par des barriè- res, on s'était laissé diriger par de fausses analogies. On conçoit que l'Angleterre ait recours à des péages pour solder la dépense des voies qu'elle fait ouvrir. Si l'on excepte quelques services qui sont pour ainsi dire des services politiques , tels que la guerre et la marine , l'ad- ministration n'y est pas centralisée comme en France j mais scindée en comtés, en bourgs, en paroisses. Quand une localité quelconque , municipale ou provinciale , fait construire sur son territoire une communication nou- velle , ce n'est pas seulement aux habitans de celte cir- conscription qu'elle profite , mais aussi à ceux des autres divisions administratives qui y voyagent ou qui y font circuler des marchandises. Or il est évident que Ton ne

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pourrait imposer ces derniers , les atteindre pour les faire contribuer aux frais de celte nouvelle voie, autrement que par un péage. Ces péages , tout incommodes qu'ils puis- sent être, sont donc, dans la Grande-Bretagne, une con- séquence nécessaire des imperfections de son organisation administrative. Mais rien n'en motivait l'introduction parmi nous, surtout à une époque il n'existait pour toutes nos routes qu'une seule dénomination. C'était , disait-on , le moyen de faire concourir à la dépense de ces routes ceux qui s'en servaient, dans la propor- tion des dégradations qu'ils pouvaient y faire. Mais les routes ne servent pas seulement aux voyageurs qui les parcourent ; artères de la circulation générale des choses comme des personnes , elles servent à la société tout en- tière, à ceux qui demeurent et à ceux qui se déplacent. Il est donc naturel d'en faire supporter la dépense par les fonds généraux du trésor. Si les ressources ordi- naires de cette époque étaient insuffisantes pour en cou- vrir les frais , pourquoi ne pas égaliser les recettes aux dépenses en haussant légèrement les cotes de la contri- bution directe ou les tarifs des perceptions indirectes? Cela valait certes beaucoup mieux que de retarder la marche des transports par les délais indispensables à l'ac- quittement des droits de barrière. D'ailleurs j l'équité de la répartition des charges imposées par les péages n'est pas réelle. Dans beaucoup de cas ces charges sont aussi inégales qu'elles sont pesantes. Il est rare , quand cfn construit une nouvelle route, qu'elle ne soit pas prati- quée sur le tracé d'un chemin préexistant. C'est le besoin qui ouvre les communications 5 l'administration ne fait guère qu'en élargir et en consolider la voie^ ou tout au plus en redresser les lignes dans quelques-unes de leurs parties. Supposons que l'on substitue une route à un chemin qui suffisait aux nécessités de l'industrie agricole

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d'une contrée. Afin d'en assurer l'entretien , on y établit une barrière et un péage 5 mais cette barrière sépare les héritages d'un propriétaire voisin. Il est clair que, pour transporter de l'un à l'autre les hommes ou les attelages de son exploitation , ce propriétaire sera obligé de sup- porter une charge qui ne sera peut-être pas compensée par des avantages équivalens , et qui n'atteint pas ceux dont les terres sont situées entre deux barrières. Cette taxe qui opère, comme on voit , fort inégalement , a de plus l'in- convénient grave de rendre nécessaire la création d'un nouveau personnel d'employés 5 obligation fort onéreuse aux contribuables, et dont l'administration est exempte quand elle se borne , pour assurer le service des routes , à élever les cotes ou les tarifs des impôts établis. Ainsi donc, ce mode d'y pourvoir est à la fois un des plus dis- pendieux , des plus inégaux et des moins favorables à la célérité des transports. A ces inconvéniens , il faut encore ajouter ceux du sentiment de contrainte qu'éprouvent les habitans des villes renfermés de tous côtés dans des bar- rières ; la nécessité tracasslère de porter toujours avec soi des pièces de monnaie ; les embarras l'on se trouve lorsqu'on n'en est pas pourvu ; et l'on concevra la satis- faction de la France quand le consulat renversa les en- traves mises sur nos routes par le directoire. Cette satis- faction éclata par des manifestations légères qui portaient l'empreinte du caractère national. Dans les villes, des voitures en grand nombre se réunirent près des barrières, et au moment même la perception venait de cesser, elles les franchirent , tandis que ceux qui se trouvaient dans ces voitures narguaient par leur joie les commis con- gédiés. C'était avec une sorte d'ivresse que le voyageur dépassait, sans s'arrêter, sur nos routes affranchies , ces entraves, souvenir d'un servage récent, et qui avaient si souvent provoqué son impatience.

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Toutefois il faut reconuailre que les perceptions des barrières, lorsqu'elles furent abolies , avaient cessé d'être improductives. Le repos des factions, condition néces- saire de l'activité commerciale et que maintenait une main plus habile encore qu'elle n'était puissante, favorisait les transactions de toute espèce , et la circulation avait repris son mouvement naturel. Dans le principe, cet impôt avait été en régie-, mais le gouvernement, pour se préserver de l'infidélité de ses propres agens qu'il avait reconnue , l'avait ensuite affermé. Les conditions des derniers baux , très-avantageuses au trésor, lui avaient donné , dans le cours d'une seule année , un produit de dix-huit millions.

Cependant la France venait de subir sans secousse une révolution nouvelle; suivant la progression des ambi- tions romaines , l'empereur s'était substitué au consul , mais avec un pouvoir bien mieux défini que celui des Césars , qu'intimidaient toujours les souvenirs de la grande république , et qui n'osaient pas en remplacer entièrement les formes et les habitudes par des formes monarchiques. C'était aussi une tradition romaine que le goût de Napoléon pour les travaux publics ; pour ces grandes voies jetées comme des attaches sur le pays, afin d'augmenter la cohésion de ses parties, et d'en joindre les extrémités. Aussitôt qu'il eut pris possession paisible du pouvoir, il s'occupa de ces travaux avec l'ardeur ordi- naire de son génie. Successivement il éleva deux routes , sur quelques-unes des plus hautes cimes des Alpes suisses ou piémontaises'; il en perça une autre entre Metz et Mayence, qui n'était pas inférieure aux plus belles routes construites à tant de frais par la Grande-Bretagne, enfin il voulut rapprocher de cinquante heures la distance qui sépare Hambourg de Paris , en ouvrant entre ces deux villes une communication , à travers les boues de la West-

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phalie et du Hanovre 5 grande et dispendieuse entreprise que son bras puissant avait déjà commencée, quand Tin- fidélité de la fortune vint le surprendre, en 1813, au milieu de son œuvre et le força de l'abandonner.

Mais des travaux plus importans parce qu'ils intéres- saient un bien plus grand nombre de localités , ce sont ceux qu'il entreprit pour restaurer les anciennes routes , que l'incurie ou l'impuissance de l'administration révo- lutionnaire avait laissé enfoncer dans la plus grande par- tie de leur parcours. Suivant le mode de construction qui prévalait le plus généralement à cette époque, les chaus- sées de ces routes se composaient, dans le principe, de deux couciies. La première était formée de pierres d'un assez gros volume, disposées à la main sur le sol et dont l'an^jle saillant ou la pointe était dirigé en haut. Elle était cou\ erle d'une autre composée de pierres ou de cailloux d'une dimension plus faible qui en remplissait les inter- valles. Cette seconde couche avait en grande partie été détruite par l'usage et n'avait pas été remplacée; c'était donc sur les arêtes de la première que circulaient les voitures avec une extrême lenteur et de la manière la plus incommode et même la plus douloureuse pour le voyageur. L'administration de l'empire s'empressa de ré- parer avec une sollicitude digne d'éloges les portions les plus défectueuses de ces diverses lignes. Il faut les avoir vues au sortir de nos orages intestins et s'en rappeler la situation déplorable, pour apprécier la grandeur et l'u- tilité des travaux que Napoléon y fit alors exécuter.

Toutefois, la direction de ces travaux était loin d'être entièrement irréprochable. Aux restaurations opérées sur nos grandes voies , ne succédait pas toujours un entretien suffisant. Aussi l'activité de la circulation développée par notre sécurité intérieure et que ne troublait pas la guerre

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avec le dehors qui ne tonnait qu'à distance , au sein des autres états , détruisait assez rapidement les résultats de ces efforts dispendieux. Ces travaux imparfaitement en- tretenus avaient aussi l'inconvénient d'avoir été exécutés à trop grands frais^ à 40 et 50 p. "/o au-dessus du prix de nos adjudications actuelles ; et Napoléon avait été en partie la cause de ces conditions onéreuses. Le génie de cet homme extraordinaire , comme les traits de son visage, semblait avoir été formé dans un moule antique. La gran- deur des anciennes monarchies de l'Orient, la majesté de l'empire sous les Romains \ telles étaient les préoccu- tions et l'attrait ordinaire de sa pensée. A plusieurs égards, c'était avec effort , et dompté en quelque sorte par son conseil d'état, qu'il se pliait aux idées et aux formes des sociétés modernes. L'administration anglaise avait re- connu que l'exactitude est une condition nécessaire du crédit des gouvernemens ; que ce qui nuisait le plus aux succès de leurs transactions, c'étaient la mauvaise foi et le sentiment de leur toute-puissance. Aussi se piqua-t-elle de bonne heure d'une fidélité rigoureuse dans l'exécution de tous ses contrats. G était ainsi que dans les positions les plus critiques, elle avait pu, pour en sortir, emprun- ter , sans de trop grands sacrifices , d'énormes capitaux 5 Napoléon procédait avec des points de départ tout con- traires. C'est à tort, cependant, que l'on supposerait qu'il fut sans bonne foi dans les actes de sa vie publique \ un . instinct de haute moralité y présidait souvent , et le sentiment de l'injustice, de l'improbilé lui causait une vive irritation. Mais , dans son impatience de les poursui- vre, il n'hésitait pas à recourir à des moyens-arbitraires et violens. Les banqueroutes successives des gouvernemens précédens, l'instabilité de leur existence, avaient inspiré une défiance fort naturelle dont le sien subissait les consé-

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quences nécessaires. Alors on ne traitait guère avec son gouvernement qu'avec un sentiment de crainte , et Ton se faisait escompter ces craintes par des primes exorbitantes. Napoléon aurait pu modifier cet état de chose par la per- sistance de son exactitude. Malheureusement il suivit une autre direction. Pour ménager les intérêts du trésor, pour rétablir l'équilibre, sans tenir compte des enseignemens de la nouvelle économie politique , comme les rois d'Asie, comme les Césars dont sa télé reproduisait le galbe et qu'il imitait en laissant à l'empire quelques débris de la charpente de notre courte république , il eut recours à des avanies et presque à des confiscations. Il retardait les époques convenues de paiement 5 bien plus , il réduisait arbitrairement le chiffre des créances , tantôt par des re- tenues violentes , tantôt par des liquidations subreptices. Ces expédiens dangereux opérèrent précisément en sens inverse du but qu'il voulait atteindre. Il désirait surtout châtier les fripons, les éloigner des affaires 5 et ce furent précisément ceux qui se découragèrent le moins. Les grands bénéfices qu'ils continuaient à se réserver dans leurs contrats compensaient et au-delà les chances qu'ils acceptaient. Quant aux gens de bien, aux hommes honorables , en général , ils se tenaient à l'écart , ou du moins, ils mettaient une grande réserve dans leurs rap- ports avec l'administration impériale. En traitant avec elle, il fallait bien aussi qu'ils prissent en considération les volontés capricieuses qui pouvaient les atteindre. Ces fausses mesures expliquent suffisamment les conditions onéreuses imposées, à cette époque, au service des ponts- et-chaussées, par les adjucataires de leurs travaux.

Au moment Napoléon préludait aune grande catas- trophe , par les préparatifs gigantesques de celte expédi- tion de 1812, allait se perdre sa fortune, il jeta un

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dernier regard sur notre viabilité, l'une des préoccupa- tions constantes de son gouvernement. Jusque-là, toutes les dépenses de nos routes, divisées en quatre classes, avaient été à la charge du trésor. 11 décida que la qua- trième classe recevrait le titre de routes départementales^ et, pour laisser à la guerre la plus grande part des re- cettes des budgets de l'état , les frais de leur construction comme ceux d'entretien furent supportés exclusivement par les fonds départementaux. Le décret de 1811, qui établissait cette nouvelle classe de routes, statuait en même tems que le tracé de celles que l'on ouvrirait à l'a- venir serait réglé par les conseils-généraux , sauf l'exa- men de la direction des ponts-et-chaussées et l'approba- tion de l'autorité supérieure. C'est ainsi qu'avec des vues toutes fiscales. Napoléon rompit, à cet égard du moins , les liens de la centralisation , qu'il était cepen- dant dans sa vocation de fortifier et d'étendre. Les in- convéniens de cette mesure ne tardèrent pas à se faire sentir et n'ont pas cessé d'exisler. Gomme ces routes sont entreprises en vertu de votes isolés des conseils- généraux , elles ne se rajustent pas toujours à leurs points extrêmes, et très -souvent elles n'aboutissent qu'à des impasses. Faute d'un pouvoir central qui ait le droit de prescrire, car le décret de 1811 n'a laissé à l'autorité suprême que celui d'empêcher , il arrive sans cesse qu'un département refuse de continuer sur son territoire l'œu- vre commencée sur le terrain du département limitro-* phe. Alors ces routes ne sont plus, dans la réalité, que des chemins vicinaux , construits à trop grands frais pour la circulation bornée qui s'y opère. Il n'y a guère de départemens qui n'ait une ou plusieurs de ses routes interrompues à sa limite , au grand préjudice de la via- bilité du royaume. C'est ainsi que l'ordre , l'accord des

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parties, l'harmonie de l'ensemble sont compromis, cha- que fois que, par des dispositions imprévoyantes , on porte atteinte au grand principe de notre unité admi- nistrative. Certes , il eût beaucoup mieux valu laisser au pouvoir central le soin de tracer sur la carte de la France , au milieu des lumières du conseil des ponts-et- chaussées , nos nouvelles routes départementales. On aurait ensuite encaissé ces lignes au moyen des alloca- tions successives obtenues des conseils-généraux ou , à défaut , par des contributions imposées d'offices et régu- larisées par la législature. Cependant, il serait injuste de nier que cette organisation, tout imparfaite qu'elle soit, n'ait eu des résultats importans pour l'amélioration de notre grande voirie. Depuis 1811, l'étendue de son par- cours n'a pas cessé de s'accroître par l'ouverture de nou- velles voies départementales 5 et, dans ce moment, grâces aux encouragemens et aux votes des nouveaux conseils- généraux, ces lignes se multiplient et s'étendent avec une accélération progressive.

Obligée de compter avec les deux chambres de son parlement, la restauration eut moins d'éclat que l'empire dans ses actes administratifs, mais elle fut plus régulière. Elle se piqua, dans toutes ses transactions, d'une ponctua- lité rigoureuse à laquelle l'avaient contrainte les nombreux appels qu'elle avait été forcée de faire au crédit. Elle ne tardapas, au surplus, à être indemnisée de cette exactitude apprise à l'école de l'Angleterre et nouvelle parmi nous , par la confiance qui en résulta et les rabais qu'elle ob- tint sur la mise à prix de ses adjudications. Cet adoucis- sement , dans les conditions imposées à notre adminis- tration par ceux qui traitaient avec elle, forme, sans contredit, une ère importante dans son histoire, puis- qu'à moins de frais elle peut faire exécuter de plus

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grandes choses. Pendant la durée de la restauration, les travaux neufs furent jjoursuivis plus mëlhodiquement que jadis, et les travaux anciens mieux entretenus. Sous le ministère de M. de Martignac, elle conçut même des alarmes exagérées sur l'élat de notre grande voirie, mais qui du moins témoignaient de sa sollicitude. Dans un rap- port remarquable, M. le baron Pasquier en fut l'habile interprète. La restauration laissa les routes du royaume en meilleur état qu'elle ne les avait prises, quand la tem- pête de 1830 vint renverser , en quelques heures, ce trône de seize années.

Ainsi l'exactitude fut le progrès opéré dans la science ad- ministrative, durant cette période -, cette exactitude devint aussi un besoin du gouvernement de 1830-, car, comme la restauration , il ne pouvait satisfaire que par le crédit à ses nécessités extraordinaires. Il se garda bien , comme le lui disaient de détestables conseillers, de déchirer les contrats des derniers gouvernemens, de brûler, pour sim- plifier sa position financière , le grand livre sur lequel étaient inscrits les titres de ses créanciers; projet, assure- t-on , que l'on agite encore dans les conciliabules répu- blicains , sans tenir compte des résistances qu'il trouve- rait dans les rentiers de la garde Nationale et dans le peuple des caisses d'épargne. En acceptant, sans les dis- cuter, des faits accomplis, le gouvernement se borna à re- nouveler en grande partie le personnel de l'administra- tion politique. Cependant les orages qui grondaient à la surface du sol en avaient aussi ébranlé les profondeurs. Ils menaçaient jusqu'à la position des hommes utiles et modestes qui rendent à la France des services ignorés et si imporlans dans l'obscurité des bureaux. Les nouveaux fonctionnaires eurent en général le bon esprit de les dé- fendre contre les craintes simulées ou sincères sur leurs

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affections prétendues pour le dernier gouvernement. Ils pi'otégèrent ainsi le nouveau gouvernement contre l'enva- hissement de l'inexpérience, et conservèrent les traditions administratives au moment des difficultés croissantes multipliaient les embarras et les soins de l'administration. Celte lutte de l'autorité supérieure pour protéger sesagens secondaires contre les attaques de ceux qui presque tou- jours ne les calomniaient que pour les remplacer , fut sans contredit une des plus grandes difficultés des tems qui suivirent les crises de 1830.

Quand l'administration en fut sortie 5 quand des dé- placemens quelquefois capricieux et souvent aussi déter- minés par les difficultés de l'époque ne vinrent plus sans cesse surprendre les nouveaux préfets au milieu de l'étude qu'ils devaient faire de leurs départemens, le soin de notre grande viabilité éveilla toute leur sollicitude. Les conseils- généraux , ceux nommés par le gouvernement comme ceux que l'élection leur a depuis substitués, répondirent presque tous à leur appel avec une libéralité judicieuse. Les routes départementales qui jadis, comme on l'a vu plus haut, ne formaient que la quatrième division des routes de tout le royaume, présenteront bientôt, par l'é- tendue de leurs lignes, des longueurs égales à celles des rou- tes royales des trois degrés. En même tems, le fonds d'en- tretien s'augmentait dans des proportions correspondantes aux progrès de leur parcours. Dans l'espace des deux ou trois années précédentes , notre viabilité départem^tale s'est améliorée doublement et par le développement de ses chaussées et par l'entretien supérieur des portions déjà construites. Nous n'avons pas dissimulé les imper- fections du système qui les régit ; mais il est douteux qu'elles eussent pris des développemens aussi rapides, si on eût laissé les frais de ce service à la charge du trésor.

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La guerre, la marine , d'autres services encore auraient tendu sans cesse , en se fondant sur des nécessités plus pressantes, à s'emparer d'une part du chiffre de leurs al- locations.

Dans le cours des mêmes années , les trois classes de nos routes royales ont reçu aussi des améliorations im- portantes. Jusqu'en 1830, le chiffre affecté à ce service se reproduisait d'une manière ci peu près exacte au hud- get de chaque exercice. Ce fonds était réparti entre deux catégories distinctes : la première , celle de l'entretien ; la seconde, celle des travaux neufs. Avec les fonds de la seconde catégorie , on augmentait incessamment la lon- gueur des chaussées ^ mais comme les ressources de l'en- tretien restaient les mêmes et ne croissaient pas dans une proportion correspondante , il fallait tous les ans, en les répartissant sur une plus grande surface, réduire la part attribuée à chaque point. Il en résultait que la durée des travaux exécutés avec les fonds de cette catégorie était plus ou moins compromise par l'insuffisance des fonds de la première. Observons en outre que ce fonds fixé à douze ou quinze millions, ce qui faisait une moyenne d'en- viron 1,800 fr. pour l'entretien de chaque lieue, était fort au-dessous des besoins d'une circulation croissante au sein du bien-être créé par une paix prolongée. Les routes classées parmi les routes royales présentaient alors un développement total d'environ 8,600 lieues qui étaient à des états divers : bonnes sur la moitié de leur lon- gueur ^ plus ou moins dégradées sur les trois huitièmes ; ébauchées sur des lignes de plus de huit cents lieues j et à construire entièrement sur quatre cents autres. Dans les tems qui précédèrent immédiatement les événemens de 1830, on avait calculé que soixante millions au moins étaient nécessaires pour remettre toutes les routes cons- XIV. 3

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truites à l'état normal, ou pour me servir de la phraséo- logie des ponts-et-chaussées, à l'état d'entretien. Il fallait une somme bien plus considérable encore pour remplir les lacunes qui se trouvent sur ces routes 5 pour y pratiquer des chaussées et pour substituer des pierres et des cail- loux ou ensablemens qui en remplissent une partie. Les évaluations faites à la même époque portaient cette somme à près de quatre-vingts millions. En la réunissant à la première, on voit qu'il n'en fallait pas moins décent quarante pour l'achèvement ou la restauration complète de toutes nos routes royales.

Il était évident qu'on ne pouvait atteindre ce but , et même en approcher , avec les ressources bornées et im- muables du budget ordinaire des ponts et chaussées. La loi de novembre 1831 vint les accroître par les moyens extraordinaires qu'elle créa. Le sol frémissait toujours des perturbations de 1830 ; les craintes sur la situation pré- sente , les sollicitudes plus grandes pour l'avenir, contri- buaient également à réduire les consommations et com- promettaient l'existence des classes laborieuses, en ra- lentissant leur activité. Leur oisiveté et leurs besoins pouvaient les faire céder aux séductions de ceux qui vou- laient en faire les instrumens des vengeances ou des pro- jets de leurs ambitions déçues. La loi de novembre , dans son utile prévoyance , eut pour but de suppléer, par des travaux publics, à l'insuffisance des travaux particuliers. Ces travaux s'exécutèrent en partie sur les routes royales, et servirent à remplir quelques-unes de leurs nombreuses lacunes. If' autres , en plus grand nombre , furent com- blées et le sont encore, au moyen d'un budget annexe créé par une loi postérieure, et dont le but était d'assurer les travaux entrepris, et l'amélioration de quelques-unes des plus importantes de nos grandes communications.

EN FRANCE. 35

Ces deux lois ont fait faire des progrès incontestables à la viabilité de la France. Elles l'ont améliorée par les res- taurations qui ont eu lieu sur quelques-unes des portions les plus dégradées de nos grandes voies ^ elles l'ont agran- die , en comblant une partie de leurs lacunes.

Toutefois , ces moyens sont insuffisans et précaires. Pour obtenir un bien permanent, il faut, d'une part, par des allocations constantes , assurer l'exécution régu- lière et plus prompte des travaux commencés sur les rou- tes royales ; et , de l'autre , les doter d'un fonds d'entre- lien progressif, qui soit toujours en rapport avec l'a- grandissement de leur parcours. Telle est la marche suivie dans tous les départemens bien administrés pour les routes qui sont à leur charge; et, au surplus, il suf- fît de l'indiquer pour en faire sentir la convenance. A l'égard de ce service , comme à celui de plusieurs autres, il faudra tôt ou tard , et le plus tôt sera le mieux , sortir de ce système de parcimonie lésineuse , digne des intelli- gences subalternes qui l'ont conçu , et qui croyaient faire acte de patriotisme en compromettant, par des écono- mies capricieuses et mesquines, les affaires du pays. Quand le nombre s'en accroît sans cesse par les progrés de la population et par ceux de la richesse publique, c'est folie de supposer que l'on pourra limiter à un chiffre invaria- ble les crédits qu'en réclame l'expédition. Une économie beaucoup mieux entendue , c'est de faire toutes les dé- penses nécessaires, lorsque cette nécessité est reconnue, et surtout de ne pas négliger celles dont les frais sont sur- passés par les avantages. Pourquoi craindrait -on d'aug- menter un fardeau , lorsqu'on augmente dans une pro- portion supérieure la force qui doit le s^ipporterPOr, c'est ainsi qu'opèrent les dépenses effectuées sur nos routes.

En effet , il est bien rare, quand une route nouvelle est

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ouverte dans un pays qui en était dépourvu , qu'elle n'é- lève pas de 20 à 30 p. O/O la valeur des immeubles) qui eu sont voisins. Il est même des cas la plus-value qu'elle produit dépasse tout ce qu'on pourrait obtenir des spéculations les plus hardies et les plus avantageuses. C'est ainsi que certaines routes ont décuplé la valeur des terres qu'elles traversent, et réduit la dépense du trans- port de leurs fruits dans le rapport de 4 à 1 . Ces phéno- mènes se manifestent surtout dans les pays très-acciden- tés et privés, ou à peu près, avant l'ouverture de ces rou- les, de tous moyens de communication. De simples che- mins , dans les vallées et sur les montagnes des Pyrénées , ont donné récemment une grande valeur à des pâturages, des mines, des forêts, qui antérieurement n'en avaient aucune , car l'exploitation en était impossible. Les frais de transport, partout il n'existe pas une viabilité suf- sante, s'élèvent en général à 25 ou 30 p. O/O du prix de yenle des produits agricoles, et se réduisent à 8 ou 10, quand la viabilité s'améliore. Dans les substances qu'elle consomme, comme dans celles qu'elle produit , l'agricul- ture ne peut supporter le poids des charges qui résultent de l'élévation exagérée de ces frais. Lorsque les terres qu'elle exploite sont d'un accès difficile, et qu'elle ne peut y faire arriver qu'avec beaucoup d'efforts les engrais nécessaires à des cultures perfectionnées , elle les laisse long-tems en jachères pour les amender par des produc- tions naturelles ; ou bien elle s'abstient entièrement de pro- duire des fruits qui n'arriveraient au marché que grevés des charges énormes imposées par les difficultés de la circulation. Ainsi, les routes qui semblent n'avoir d'autre but que de favoriser l'écoulement de la production font bien davantage-, ils la déterminent et la font naître dans beaucoup de cas sans elles il est certain qu'elle n'aurait

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pas eu lieu. Il en est de même dans l'Industrie manu- facturière. Un pays a été doté par la nature de moteurs puissans , dans les cours d'eau qui l'arrosent ; il produit ou peut produire des articles susceptibles d'être façonnés par l'art de nos fabrications: la main-d'œuvre y attend avec impatience le moment de livrer à l'entreprise ses moyens d'action à des prix modérés-, et cependant qui penserait à y établir des fabriques , quand l'imperfection des voies qui v conduisent le rendent à peu près inabor- dables ? Mais ce n'est pas seulement à la satisfaction de nos besoins matériels et immédiats que servent les routes. Elles servent en outre à des communications beaucoup plus importantes. C'est l'intelligence , c'est la raison qui radient, qui rayonnent sur ces lignes, et qui ménagent à l'avenir ce grand avenir que prépare notre civilisation progressive, des modifications bien autrement étendues que celles qui s'opèrent sous nos yeux.

Il est facile, au reste, d'apprécier, par un procédé aussi sûr qu'expéditif , la dépense déterminée par l'ouverture d'une nouvelle route. Cette dépense se compose de deux élémens distincts : la construction , l'entretien. Le coût de la construction est indiqué précisément par le chiffre de l'adjudication des travaux. Pour connaître la dépense totale , il suffit d'ajouter à ce chiffre celui du capital que représente la dépense annuelle de l'entretien. Supposons, pour mieux me faire comprendre, que la construction' d'une route ait coûté 100,000 fr. , et que l'entretien annuel en coûte 5,000. Cette dernière somme repré- sentant l'intérêt d'un capital de 100,000 fr. , ce serait par le fait une charge de 200,000 que l'ouverture de cette communication imposerait aux contribuables. Dans l'hypothèse même cette charge serait exclusivement supportée par le pays qui en retirerait le profit le plus

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immédiat, presque toujours il en obtiendrait encore des avantages supérieurs à ses sacrifices. Il sera facile de s'en convaincre par un exemple. Une route nouvelle est ouverte sur une ligne de dix lieues, avec les dimensions réduites de nos routes départementales. Elle a coûté en- viron 400,000 fr. ou 40,000 ir. par lieue; cette évaluation n'est pas arbitraire , et peut être considérée comme une moyenne pour ces voies secondaires. L'entretien annuel s'élèvera à 1,500 fr. par lieue ou 15,000 fr. pour toute la ligne ; chiffre qui n'a rien non plus d'hypothétique , et qui peut aussi être regardé comme une moyenne. D'après ma manière de compter , la dépense totale sera donc de 700,000 francs, puisqu'indépendamment des 400,000 fr. employés à sa construction , il faudra en compter trois cent mille autres, valeur capitale du chiffre annuel de l'entretien. Maintenant, admettons que cette dépense soit entièrement imposée aux terres qui occupent une superficie d'une lieue carrée sur chacun des cotés de la route. Cette superficie de vingt lieues carrées contien- drait environ 62,650 arpens forestiers de 22 pieds par perche. Supposons que ces arpens eussent une valeur moyenne de 250 fr. , et que l'ouverture de la nouvelle route l'ait augmentée seulement de 10 p. o/O 5 supposition certes bien modérée. La valeur totale de ces propriétés, qui était précédemment de 15,662,500 fr. , sera donc de 17,228,750 fr. Elle aura grandi par conséquent de 1,566,250 fr. , somme supérieure de plus du double à la totalité de la dépense déterminée par l'ouverture de la route, que nous avons évaluée à 700,000 fr. En d'autres termes, la propriété riveraine, en ouvrant cette com- munication , aurait placé ses fonds à plus de 100 p. O/O. Userait superflu d'observer que, dans notre hypothèse, afin de la rendre plus décisive , nous avons , à dessein ,

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beaucoup trop réduit l'utilité de cette route , en en li- mitant l'influence aux terrains qui la bordent immé- diatement. L'action des routes s'étend en général à de bien plus grandes distances. Souvent même elles peu- vent agir à 100, 200 lieues des lignes de leur parcours, et plus loin encore , en rendant accessibles aux articles produits par l'industrie de ces points éloignés , des pays dont les repoussaient les prix et les difficultés des trans- ports. Sur ces hauteurs desPvrénées, dont je parlais tout à l'heure , naguère la nature n'étalait qu'un luxe sté- rile et sauvage, tout a changé, depuis la construction des chemins qui y conduisent. Les versans s'en couvrent d'habitations ovi se consomment quelques-uns des pro- duits de nos arts perfectionnnés , livrés en échange des grands végétaux coupés à la surface du sol , ou des tré- sors obtenus en en fouillant les entrailles. Phénomène curieux de notre économie sociale ! Un sentier de quel- ques lieues tracé à l'une des extrémités de la France peut donner une impulsion plus active à la production de l'au- tre extrémité, qui se félicite et qui s'étonne de demandes inattendues dont elle ne saurait s'expliquer la cause.

Au surplus, personne ne conteste l'utilité des routes , sans s'en rendre peut-être un compte aussi exact ; mais on se récrie sur l'exagération des dépenses qu'elles causent. C'est un lieu commun de salon, de tribune, qu'en France elles sont beaucoup trop larges ; que cette largeur déme- surée augmente dans une proportion déplorable les frais de leur entretien, tout en frappant de stérilité une por- tion notable de notre sol, et en en réduisant ainsi la force productive. On en conclut qu'il y aurait un grand avantage, pour le trésor comme pour le pavs , à rendre, par des ventes successives, cette portion excédante à l'in- dustrie agricole. Des calculs forts curieux ont été faits à

40 DES ROUTES ET DES CHEMINS

cet égard , et démontrent toute la vanité de cette suppo- sition.

Aujourd'hui il existe environ 7,371 lieues de routes royales ouvertes et livrées à la circulation. Sur ce nombre la pluspart n'ont pas plus de 30 pieds de large entre les fossés, et l'on reconnaît généralement que cette largeur est nécessaire pour des communications du premier ordre qui servent d'axes au transit d'une grande partie du com- merce extérieur et intérieur de la France. Nous ne por- terons cependant qu'au tiers le nombre des routes royales qui n'ont pas plus de 30 pieds-, dans cette supposition, il y aurait environ 4,600 lieues dont on pourrait diminuer la largeur. Mais il faudrait déduire pour les abords et les traverses des villes, des bourgs, des villages dont on ne peut rien retrancher-, pour le passage des bois 5 pour les lieux couverts l'action du soleil et une grande masse d'air sont indispensables à la dessiccation du sol j environ un sixième de la longueur réduite 5 ce qui ne laisserait plus en défini- tive qu'une longueur de 3,834 lieues qu'on pourrait sans inconvénient ramener à de moins grandes dimensions. Or, 3,834 lieues de 4,000 mètres font un total de 15,336,000 mètres courans de routes. Que si l'on retranche 9 pieds ou 3 mètres sur toute cette longueur pour réduire les routes à 30 pieds entre les fossés, cette opération pro- duira 46,008,000 mètres carrés, ou 4,600 hectares 8 dixièmes, représentant environ 9,009 arpens forestiers de terrain à vendre et à livrer à l'industrie agricole. Examinons main tenant ce que vaut l'arpent de terrain de la plus mauvaise qualité , car le sol des routes amendé avec du sable ou des cailloux, est assurément celui qui est le moins propre à la culture , et nous saurons ce que peut produire l'opération proposée. En portant l'ar- pent à 200 fr. nous aurions, par l'aliénation des 4,600

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hectares, environ 1,800,000 fr. Déduisons de ce produit les frais à faire pour arriver à la vente du terrain 5 la dé- pense nécessaire pour combler les anciens fossés sur les points s'opéreiont le rétrécissement; celle de l'ouverture des nouveaux , etc. , etc. , et nous nous convaincrons que cette somme de 1,800,000 fr. serait presqu'entièrement absorbée par les frais de l'opération. Un ingénieur d'un département limitrophe de celui delà Seine , les terres sont d'un grand prix et les routes d'une grande largeur, voulut un jour profiter de cette double circonstance pour en réduire les dimensions dans des vues économiques. L'administration des ponts-et-chaussées l'engagea à étudier davantage ce projet, et un examen plus approfondi lui fit bientôt sentir que, malgré le haut prix du terrain, les frais de l'opération en rendraient l'économie illusoire. Ainsi donc , il faudra encore renoncer à ces banalités sur nos routes débitées chaque jour d'un ton si capable, comme on a renoncé à d'absurdes admirations pour le bon mar- ché prétendu de l'administration américaine qui paie tout un peu plus cher que les autres, et à ces attaques insensées contre la centralisation qu'on calomniait sans la com- prendre ; opinions que l'on nous donnait pour des opinions avancées, et qui n'étaient que des jugemens irréfléchis et des idées rétrogrades. Heureusement , sans rien ré- duire de la largeur actuelle de nos routes , il existe un moyen d'en tirer parti en ménageant à l'avenir pour les besoins de sa viabilité d'admirables ressources , et en ré- pandant sur beaucoup de nos paysages un agrément dont ils sont encore dépourvus. Il suffira pour obtenir ce dou- ble résultat de planter les accotemens de celles qui ont une trop grande largeur.

Celle idée au reste n'est pas nouvelle 5 elle a déjà été mise à exécution sur les royales routes de la Flandre et de

DES ROUTES ET DES CHEMINS

l'Artois ; et , dans ce moment , elle Test aussi par un ingé- nieur fort habile sur celles du département de Loir-et- Cher. Mais elle n'est susceptible de l'être que sur les rou- tes qui ont au moins quarante-cinq pieds de large entre les fossés ; autrement les arbres , avec les ombres de leur feuil- lage , gêneraient la dessiccation des chaussées et des ac- cotemens. Afin de la rendre plus facile, les arbres des deux allées ne sont pas placés , dans le département que je viens de nommer , en face les uns des autres , mais disposés en losange , et laissent de cette manière un accès plus libre à l'air , au soleil ;, à tous les agens atmosphé- riques qui favorisent l'évaporation des eaux pluviales.

Ces plantations sont sans contredit une innovation fort utile. Mais il serait facile, selon moi, de faire beaucoup mieux en réduisant à deux ou trois pieds la largeur des anciens fossés , au moyen des déblais des fossés nouveaux que l'on creuserait sur les accotemens. Ces fossés seraient placés de manière à laisser à la route une voie de trente pieds , dimension qui suffit à la circulation de quatre voitures de front , et qui est au reste, comme on l'a vu plus haut, celle de la plus grande partie de nos routes royales. Au bord de ces fossés auxquels on donnerait de quatre à cinq pieds de gueule, on planterait un rang d'ar- bres , et le piéton aurait sur l'espace comblé des anciens fossés un sentier d'une largeur suffisante sur lequel il pour- rait marcher dans tous les tems presque à pieds secs, et, pendant l'ardeur des jours d'été, sous l'abri du double ombrage de la plantation nouvelle et de la plantation an- cienne formée sur leur sol par les propriétaires riverains. Il ne serait pas nécessaire d'élever, comme en Angleterre, ces sentiers sur des banquettes au moyen d'une main- d'œuvre dispendieuse. Les eaux pluviales s'écouleraient sans peine sur la courbure qu'on donnerait à leurs lignes.

On apercevra de suite combien ils seraient utiles au Toya- geur à pied , au marchand forain , aux soldats isolés qui rejoignent leur corps ou leur village, et surtout aux po- pulations agglomérées distribuées sur l'axe ou dans le voi- sinage de ces routes. Ils les dispenseraient dans beaucoup de cas de se servir de voitures et leur permettraient de réduire le nombre des chevaux de leurs exploitations ru- rales. Aujourd'hui les malheureux piétons, quand ils sui- vent la chaussée, courent risque d'èlre culbutés par les voitures de poste et les diligences qui y sont lancées au ga- lop ; et, pendant la plus grande partie de l'année, ils ne peuvent la quitter sans plonger dans des tas de boue. Observons que, quoique les routes modifiées, comme je viens de le dire, n'auraient que trente pieds de large, les agens atmosphériques nécessaires à la dessiccation de leur superficie auraient cependant un espace entièrement libre de quarante pieds au moins, car aux trente pieds de la voie il faudrait ajouter les dix pieds des deux fossés qui la borderaient. Or , cette distance est précisément la, même que celle qui sépare aujourd'hui les arbres plantés au-delà des fossés sur les routes de trente pieds, et l'ex- périence a fait voir que cette largeur était suffisante. Il est superflu d'observer que ces plantations seraient garan- ties contre les atteintes des voitures et les attaques des bestiaux par les fossés qui les borderaient. Que si cela ne suffisait pas encore , on pourrait les faire surveiller par les brigades de gendarmerie ; ce qui aurait en outre l'avantage de les conduire plus souvent sur les roules et d'abréger les trop grands loisirs de leurs petites garnisons. Il serait possible aussi de dispenser les propriétaires rive- rains de l'obligation de planter sui leurs terres, obliga- tion onéreuse, à laquelle ils se soumettent en général avec regret , en plantant deux rangs d'arbres sur les trottoirs

44 HES ROUTES ET DES CHEMIXS

ouverts aux piétons. D'ailleurs , il faut le reconnaître, les plantations des propriétaires, faites sans soin et avec ré- pugnance, sont rarement d'une belle venue. Le plus sou- vent même elles ornent moins nos routes qu'elles ne les attristent par l'aspect chétif et les troncs contournés des arbres qui les composent. 11 y aurait donc tout avantage à les remplacer par des plantations nouvelles confiées à la sollicitude de l'administration. Toutefois, je dois ob- server que ces dernières plantations ne pourraient avoir lieu qu'autant qu'on modifierait une disposition du Code civil qui ne permet pas d'en faire à une distance de moins de six pieds des lignes séparatives de la propriété riveraine. Quelle grâce et quelle magnificence ces grands végé- taux , disposés sur quatre rangs , ne répandraient-ils pas sur nos paysages en y déroulant leurs zones de verdure! Il serait facile d'en varier les ombrages, en en diversifiant les essences , et aussi d'en favoriser le développement en appropriant le choix des arbres au sol qui devrait les recevoir. On pourrait également décorer les abords de nos bourgs , de nos villes , y faire d'agréables promena- des, sans rien prendre à la viabilité, en y plantant quel- ques arbres d'élite -, le marronier aux vastes ombres avec la blancheur ou la pourpre de sa fleur 5 le sorbier avec la coloration ardente de son fruit et bien d'autres encore. Observons , en passant, que dans nos plantations d'agré- ment , dans nos jardins , dans nos promenades , on ne tire pas un assez grand parti des arbres à fleur pour varier les tons trop uniformes des masses de verdure dont on les couvre. C'est quand nos grandes voies seraient en partie jalonées par ces quatre rangs d'arbres , que la France acquerrait de nouveaux titres à cette épithèle de belle qu'elle ne mérite pas toujours et que nous lui prodiguons sans cesse dans les exagérations de notre amour-propre

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national. Même avant d'avoir pris les développemens que les ans doivent leur donner, les plantations répandent déjà sur le sol qui les a reçues je ne sais quel charme et quel attrait moral. On sent que c'est par des mains soigneuses et intelligentes qu'elles ont été faites. Elles sont belles de l'espoir qu'elles donnent ; et l'on- jouit d'avance par la pensée du luxe végétal qu'elles doivent déployer un jour.

A d'autres égards, cette opération présenterait encore des résultats bien plus importans. Il sera facile de s'en convaincre à l'aide de quelques chiffres. Supposons que nos routes soient susceptibles de recevoir, sur 2,000 lieues de leur parcours , les quatre rangs d'arbres dont nous venons de parler. En plantant ces arbres, sur chaque rang , à une distance de huit ou dix mètres , on en au- rait environ 2,000 par lieue. Au bout de cinquante ans, dans les supputations assurément les plus faibles , chacun de ces arbres aurait au moins une valeur de 50 fr. Les plantations de chaque lieue représenteraient par consé- quent 100,000 fr. , qui, multipliés par 2,000 , nombre des lieues plantées, donneraient une somme totale de deux cents millions. Cette valeur serait encore de cent millions, si on ne modifiait pas la disposition du Code civil que j'ai relatée plus haut.

Ainsi , en donnant de l'ombre aux piétons , et de la verdure à nos paysages 5 en ménageant la santé du pau- vre voyageur , sa bourse , sa chaussure , ses vétemens ; en élevant des bois pour nos constructions et pour nos foyers-, on aurait réservé à l'avenir un grand capital , qui lui permettrait, sans imposer aucune charge nouvelle aux contribuables , de réparer toutes les dégradations des routes , d'en étendre les lignes et d'en ouvrir beaucoup d'autres. Observons en outre que la même opération pour- rait être renouvelée , deux fois au moins , dans le même

I>£S KOUTES ET DES CHEMINS

siècle. « Nos arrière -neveux nous devraient ces ombra- ges. » Assurément , il serait beaucoup plus beau pour no- tre époque de créer des ressources à l'avenir que de dé- vorer sans cesse celles qui lui appartiennent , par des em- prunts dont il sera forcé de supporter l'amortissement. Un roi du seizième siècle, François II, a fait preuve, dans son court règne, d'une prévoyance qui n'est plus de nos jours , et dont il serait bon cependant de reproduire les exemples. Il ordonna que l'on planterait des ormes aux bords des roules , afin, disait- il dans les considérans de son édit, d'avoir du bois pour le charronnage de l'artille- rie. Ce bois servit sans doute à la construction de ses trains, quand Sully en devint grand-maitre, cinquante ou soixante ans plus tard. Au moyen du système que je viens d'exposer, une partie de nos routes deviendrait en quel- que sorte une grande fabrication de bois , qui ferait une compensation pour celui dont on a si imprudemment dé- garni le flanc de nos montagnes. Chaque jour l'industrie en dévore davantage avec le feu de ses fourneaux; et les hommes, en se multipliant, en consument une plus grande quantité dans leurs foyers. Il faut donc , |>our balancer cette consommation progressive, en stimuler le plus pos- sible la production. Je viens d'en indiquer un moven. Indépendamment des allées qu'il ouvre à la circulation des piétons , mon système exécuté intégralement aurait, comme on voit , sur celui qui a été suivi pour les plan- tations des routes de la Flandre, de l'Artois, etc., l'avan- tage d'en doubler les lignes, et par conséquent d'aug- menter de 100 p. O/O les sommes qu'elles doivent produire un jour, et en outre d'assurer la conservation des arbres par les fossés qui leur servent de défense.

Je me propose au surplus d'en faire bientôt l'essai sur un chemin dont la restauration va m'occuper. Ce chemin,

EN FRANGE. 47

dans un état déplorable , et dont souffre beaucoup une des plus riches parties de la Beauce , est ouvert sur le ti^acé d'une ancienne voie impériale, qui unissait, dans la Gaule, la ville d'Aurélien à celle de Julien. Plus lard , elle devint une des grandes routes du royaume. Abandon- née depuis pour celle qui a été ouverte deux ou trois lieues plus loin , et qui se dirige sur Toulouse en traver- sant Orléans , cette ancienne route a conservé ses dimen- sions primitives. Dans beaucoup de ses parties , elle n'a pas moins de cinquante ou soixante pieds de largeur. Ten- ter de rendre l'excédant de h. portion nécessaire à la cir- culation serait une opération stérile, et d'ailleurs presque inexécutable. Il sera bien plus convenable d'y planter des arbres. Grâces à ces plantations, ces champs de la Beauce, si riches et si mornes, qui se couvrent tous les ans de si belles moissons , mais l'on ne trouve guère plus d'ar- bres que dans le désert , seront bientôt parés de beaux ombrages , qui en modifieront le caractère et en varie- ront l'aspect monotone. Elles rendront , et bien au-delà, à l'avenir l'équivalent des faibles sacrifices qu'elles au- ront imposés à l'époque actuelle ; car elles suffiront un jour pour couvrir les frais que va exiger la restauration de cette route.

Les observations qui précèdent suffiront sans doute pour démontrer que le rétrécissement de nos routes ne serait point , dans la gestion de ce service , une amélioration. En serait-ce une, que de livrer à l'industrie particulière le* soin de ces routes , et en général l'exécution des grands travaux d'utilité publique ? Nous avons vu tout à l'heure les inconvéniens graves des barrières. Malgré ces incon- véniens , y aurait-il avantage à donner à des individus ou à des compagnies le droit d'en établir sur nos grandes voies, à la charge de les percer ou de les entretenir? de leur

48 DES ROUTES ET DES CHEMINS

laisser exclusivement creuser le lit de nos canaux, en leur attribuant le privilège d'y percevoir des péages? etc., etc. C'est encore aujourd'hui une opinion reçue légèrement par tous sur la parole de quelques-uns.

L'argument qu'on fait surtout valoir à l'appui de cette opinion repose sur un fait entièrement inexact. C'est , dit-on, l'unique moyen d'avoir pour ces travaux cette surveillance égoïste , cet œil du maître que rien ne rem- place 5 et c'est précisément ce qui n'arrive presque jamais. Ces travaux, par leur grandeur, dépassent d'ordinaire les ressources des particuliers 5 aussi , est-ce le plus souvent par des associations de capitalistes, constitués en sociétés anonymes , qu'ils s'exécutent. Or, ces sociétés n'agissent que par l'intermédiaire d'agens qu'elles nomment ou plu- tôt qui s'imposent ; car, dans la plupart des cas , ce sont eux qui se nomment eux-mêmes. En général, ce sont des hommes entreprenans , qui ont conçu les projets qu'ils doivent exécuter, et qui se sont procuré des bailleurs de fonds , à l'aide de brillans prospectus , tous les arts , toutes les séductions du genre sont mis en œuvre. Certes, les capitalistes qu'ils ont groupés autour d'eux se gar- deraient bien d'aller confier à d'autres la direction d'af- faires dans lesquelles ils croient avoir placé leur argent à un si fort denier. Il faut voir, dans les premières réunions on les rassemble , avec quelle cupidité naive , et qui tire un certain charme de son innocence , ils écoutent les rapports on leur promet 25 , 30 p. O/O de leurs capi- taux. A ces séduisantes paroles, les bourses s'ouvrent et se dilatent comme les visages. Que si un actionnaire d'un sens plus rassis hasarde quelque objection contre les chif- fres posés dans ces rapports , aussitôt des clameurs géné- rales s'élèvent contre l'ennemi commun. Un malfaiteur qui plus tard tenterait d'enlever aux intéressés les béné-

EK FRANCE. 49

fices réalisés qu'ils espèrent , ne serait pas plus mal reçu que le malencontreux orateur qui cherche à les dépouil- ler d'espérances qu'il ne partage pas.

Ce gérant , qui a lui-même constitué la société dont il administre les affaires, et qui n'a pas été constitué par elle, a au fond des intérêts fort distincts de ceux des ac- tionnaires qui la composent. S'il a une de ces probités in- flexibles qui ne transigent jamais avec aucun devoir, et certes il en existe, peu importera sans doute. Mais , de bonne foi , est-ce là-dessus qu'il faut compter? Que si , au contraire , ce qui est plus probable , il a une de ces demi-consciences si communes dans le monde , ou si en- core c'est un fripon décidé , vous ne tarderez pas à res- sentir tous les dangers de cette divergence d'intérêts. Ob- servez d'abord qu'il a eu le soin , dans son contrat, de se faire attribuer de gros émolumens indépendans des chan- ces de l'entreprise. Ensuite, au lieu d'attendre ces chan- ces, il peut immédiatement se constituer un capital, une fortune , par une coupable connivence avec les entrepre- neurs des travaux , c'est-à-dire en acceptant des fourni- tures incomplètes ou de mauvaise qualité, ou bien encore en les payant à un prix trop élevé. Cela lui sera d'autant plus facile que ses arrangemens avec la société lui lais- sent toute espèce de latitude j car, comment les con trac- tans auraient -ils osé chicaner avec un homme qui leur promettait 25, 30 p. O/O et même davantage des capitaux qu'il en recevait ! Aussi n'est-il pas , comme l'administra- tion, obligé de traiter avec ses entrepreneurs, par adju- dication au rabais ou par voie de soumission cachetée. Il en résulte qu'il n'hésite pas à conclure avec eux des mar- chés sans concurrence. Au fond , cet homme n'est soumis à aucune règle. C'est lui qui décide des travaux à entre- prendre , qui les dirige ensuite, et qui plus tard en opère xiv. 4

50 DES ROUTES ET DES CHEMINS

la réception. Les actionnaires , il est vrai , se réunissent une ou deux fois l'an pour entendre un rapport. Mais que peuvent faire des hommes qui n'ont pas suivi les dé- tails d'une affaire compliquée, et qui d'ailleurs , pour la plupart, ne sont nullement prédisposés à les comprendre? Ainsi donc, c'est bien vainement que l'on espérerait trou- ver dans l'intérêt privé une garantie de la bonne exécu- tion des travaux. Celui du gérant est de mal faire , et il n'y a que sa conscience qui puisse l'en empêcher. Plus les matériaux seront mauvais , plus on aura lésiné sur la main-d'œuvre, et plus il bénéficiera, s'il s'entend avec de complaisans entrepreneurs , qui partageront avec lui le produit des mal-façons. A la vérité, en faisant mal, il com- promet les bénéfices qu'il peut attendre des ac lions qu'il a se réserver dans l'entreprise. Mais que sont ces bé- néfices éventuels , problématiques , à côté de profits cer- tains , immédiats ? Aussi , rien n'est moins rare que des gérans qui s'enrichissent à côté de compagnies qui se ruinent.

Voyez , au contraire , combien on a multiplié les garan- ties et les précautions pour assurer la bonne exécution des travaux que l'administration fait faire. D'abord , dans presque tous les cas , ils ne se font que par adjudication au rabais, ou, ce qui vaut mieux encore, par voie de sou- missions cachetées. En second lieu , l'ordonnateur des travaux et celui qui les dirige sont toujours distincts. L'ordonnateur se trouve le plus souvent dans ces stations élevées, accessibles à ces hautes ambitions qui détournent des petites. Pour les plus importans de ces travaux, ceux des routes et de la navigation intérieure , les agens de l'administration sont les ingénieurs des ponts-et-chaus- sées -, tribu savante, heureusement dispersée sur tout le sol de la France , et qui y fait luire des points lumineux

EN FRANCE. 51

dans ses parties les plus obscures. Ils ont été élevés dans l'élude des plus liantes sciences d'application 5 ils rem- plissent ensuite des devoirs modestes pour un salaire plus modeste encore 5 et ils s'en contentent. Consultez leur for- lune, et presque toujours elle sera une garantie de leur probité.

Et cependant, dira-l-on , ce sont les sociétés anonymes qui ont fait la fortune de l'Angleterre 5 c'est la puissance de l'association qui a déterminé cette richesse , dont au- cun peuple du monde n'a jamais possédé l'équivalent, et qui est destinée à s' accroître encore , sans qu'il soit pos- sible d'en assigner le terme. Avec quelle facilité nous adoptons , sans examen , des assertions démenties par les faits les moins contestables ! Les sociétés anonymes, dont on vante l'heureuse influence, ont failli, en 1826, com- promettre le sort de la Grande - Bretagne. C'est la vaste absorption de capitaux que firent ces sociétés, qui lui donna, à 1 époque dont je viens de parler, une secousse non moins redoutable que celle qu'elle avait subie, dix' ans auparavant, à la suite des guerres faites à la républi- que et à l'empire par M. Pitt , dont l'orgueil aristocrati- que ne pouvait se soumettre à traiter avec des démagogues ou avec des soldats montés sur le trône. Ces guerres , prolongées par ses successeurs jusqu'en 1815, avaient consommé improductivement des capitaux énormes. Au milieu de l'ivresse de succès apparens, l'Angleterre sonda- avec un douloureux effroi la profondeur des plaies qu'elles lui avaient faites , et s'efTrava de succès si chèrement payés. Eh bien , en 1826 et l'année suivante, elle ne fut pas moins ébranlée , elle ne reçut pas des atteintes moins profondes , par les fautes ou les friponneries des gérans et des fondateurs des sociétés anonymes , que l'on préco-

DtS hOUTES DES CHEMINS

nise et que l'on voudrait si imprudemment substituer partout à l'administration.

En me défendant d'un enthousiasme exagéré pour les sociétés, je suis cependant fort éloigné de prétendre que leur concours ne puisse pas , dans beaucoup de cas , être fort utile à l'administration -, de même que, malgré ma juste considération pour le corps des ponts-et-chaussées , considération puisée dans les nombreux rapports que j'entretiens avec ses membres, je ne pense pas que ce service soit à l'abri de toute espèce d'observations. Je dirai plus^ dans mon opinion , il a cessé de suffire à sa tâche ; non certes par l'absence des lumières néces- saires pour la remplir , mais parce que le chifFrç de son personnel n'est plus en rapport avec l'étendue de ses devoirs. En effet, tandis que le nombre des ingénieurs est resté à peu près stationnaire, leurs travaux crois sent incessamment. Nous avons vu que, dans ces der- nières années , ils s'étaient fort augmentés sur nos routes royales , et que sur les autres ils n'avaient pas crû dans une proportion moins forte. Certains départemens ont même contracté des emprunts très -considérables pour terminer presque simultanément toutes leurs routes. De plus 5 l'administration fait sans cesse des appels aux lu- mières des ponts-et-chaussées, en réclamant leur avis pour le règlement des cours d'eau , pour l'établissement des machines à vapeur, etc. , etc. Retenus dans leurs cabi- nets par les dossiers qui les encombrent, par des travaux indispensables et continuels , les ingénieurs ne peuvent pas se transporter assez souvent sur les routes. Il en ré- sulte que la réception des matériaux s'y fait quelquefois par des agens subalternes qui sont loin de présenter tou- jours toutes les garanties nécessaires. C'est dans ce fait,

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je le crois, dans une surveillance insuffisante, bien plus que clans la concurrence, qu'il faut chercher l'explication des rabais afflif^eans, parce qu'ils compromellent la bonne exécution des travaux , que l'administration obtient, sans les désirer, dans les adjudications qu'elle passe. Dans celles qui suivent, les ingénieurs abaissent souvent le chiffre de la mise à prix; mais rien ne peut décourager les entre- preneurs , et sur ces prix réduits, ils font encore de nou- veaux rabais. En contractant ces engagemens onéreux, beaucoup calculent sans doute qu'ils se déroberont à l'exé- cution de leurs clauses, par la facilité des agens chargés de les surveiller. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en gé- néral ces hommes ne se ruinent pas et prospèrent; il faut donc qu'ils calculent juste, et qu'ils parviennent, par leur savoir-faire , à se soustraire en partie à l'exécution des conventions rigoureuses qu'ils ont acceptées.

Dans un moment l'étendue de nos voies secondaires s'accroit sans cesse , il eût été fort utile, dans l'intérêt de nos finances départementales, d'abaisser sur chaque ligne la moyenne des frais d'entretien , afin d'en maintenir le chiffre total dans des limites modérées. Mais c'est ce qu'on ne pourrait obtenir que par une surveillance aussi active qu'intègre des livraisons de matériaux; car plus lisseront mauvais, plus il faudra multiplier les frais pour les re- nouveler. D'un autre côté, la surveillance directe de l'ad- ministration ne saurait suppléer à l'insuffisance de celle des officiers des ponts-et-chaussées, attendu qu'elle man- que d' agens convenables pour l'exercer. A la vérité , on a tenté de lui en donner, en créant un corps de voyers gra- tuits choisis parmi les propriétaires du voisinage des rou- tes. Malheureusement il est, je crois, à peu près sans exemple que ces commissaires aient adressé un rapport quelconque à l'administration. D'ailleurs, quelles lumières

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pourrait-on attendre, à cet égard, d'hommes fort lionora- rables sans doute , mais étrangers aux détails pratiques d'un service difficile ? Tous ces rouages, introduits par nos nouvelles lois, sont au fond fort inutiles, quand ils ne sont pas incommodes. Au surplus , en ce qui concerne le ser- vice de nos routes, il est évident qu'un état de choses aussi imparfait ne saurait être maintenu , et qu'il faut prompte- ment aviser aux moyens d'en sortir.

Le plus sûr et le plus simple serait , sans contredit , d'augmenter le personnel des ponts-et-chaussées. On pour- rait, par exemple, avoir, dans chaque département dont le conseil général l'aurait demandé, en sus du nombre ac- tuel de ses ingénieurs, un élève ingénieur dont la'dépense serait en partie supportée parles fonds départementaux, et en partie par ceux du trésor. Cet élève devrait être em- ployé, sur tous les points de nos routes, à la réception des matériaux. Dans l'intervalle de ces réceptions il s'occupe- rait des travaux que l'ingénieur en chef lui aurait délégués. La jeunesse est rarement l'âge de l'indulgence ; ce sont les ans qui en tempèrent la sévérité. Celle de ces jeunes gens, dans la réception des matériaux, serait assurément très- profitable au bien du service. Enfin, dans les voyers dont je proposerai plus loin la création , l'administration pour- rait avoir des moyens additionnels et directs de surveil- lance. Disons-le encore; il n'y a d'imparfait dans le service des ponts-et-chaussées que la réception des maté- riaux ; on aura tout obtenu quand on aura réussi à la ren- dre plus sévère. Sans doute, en Angleterre, le génie civil est parvenu à ouvrir des routes aussi belles que les noires et beaucoup mieux entretenues; mais la France ploierait sous le faix des charges qu'il impose à cet égard à la Grande-Bretagne. Il arrive dans le premier de ces pays ce qui arrive aux ménages opulens; ils peuvent supporter

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EN FRANCE. 55

des dépenses qui ruineraient la médiocrité. Tandis que , comme on l'a vu plus haut , la moyenne des frais d'en- tretien pour nos routes de premier ordre est de 1,800 f., et de 1,500 fr. seulement pour nos routes secondaires^ en Angleterre , elle est de 10,000 fr. pour les premières et de 4,000 fr. pour les secondes ; et cependant, la plus grande partie des transports s'opère par la mer, par les fleuves, et surtout par les mille canaux qui en divisent le sol comme un échiquier. Si ces canaux n'y étaient pas plus nombreux qu'en France, l'entretien des routes de- viendrait encore bien plus dispendieux, car la circulation y serait beaucoup plus active.

Toutefois , malgré l'insuffisance de l'organisation ac- tuelle de ce service, il faut le reconnaître, nos routes royales s'améliorent et s'étendent, et nos routes départe- mentales se terminent. Encore quatre ou cinq ans d'uti- les travaux, et quelques centimes extraordinaires, et ces dernières seront finies ou près de l'être. Malheureuse- ment, ces grandes lignes ne suffisent pas à la viabilité de la France. Dans la direction du nord au sud , elles sont en général à une dislance moyenne de dix à douze lieues. Dans celles de l'est à l'ouest , de bien plus grands inter-» tervalles les séparent. Pendant une partie de l'année, les populations placées au milieu des cases irrégulières Ibr- mées par ces lignes trop distantes, se trouvent en quel- que sorte enfouies dans la boue , et ne peuvent guère communiquer avec les routes que lorsqu une sécheresse' prolongée a raffermi tous les chemins. Ces populations , appauvries par l'avilissement des articles qu'elles produi- sent et qu'elles ne peuvent pas écouler, et par la cherté de ceux qu'elles consomment , et qu'elles ne se procurent qu'à grands frais, à cause de la difficulté des transports, supportent cependant la dépense de ces ligues , comme

B4 BES ROUTES Et DES CHEMINS

pourrait-on attendre, à cet égard, d'hommes fort honora- rables sans doute , mais étrangers aux détails pratiques d'un service difficile ? Tous ces rouages, introduits par nos nouvelles lois, sont au fond fort inutiles, quand ils ne sont pas incommodes. Au surplus , en ce qui concerne le ser- vice de nos routes, il est évident qu'un état de choses aussi imparfait ne saurait être maintenu , et qu'il faut prompte- ment aviser aux moyens d'en sortir.

Le plus sûr et le plus simple serait , sans contredit , d'augmenter le personnel des ponts-et-chaussées. On pour- rait, par exemple, avoir, dans chaque département dont le conseil général l'aurait demandé, en sus du nombre ac- tuel de ses ingénieurs, un élève ingénieur dont la" dépense serait en partie supportée par les fonds départementaux, et en partie par ceux du trésor. Cet élève devrait être em- ployé, sur tous les points de nos routes, à la réception des matériaux. Dans l'intervalle de ces réceptions il s'occupe- rait des travaux que l'ingénieur en chef lui aurait délégués. La jeunesse est rarement l'âge de l'indulgence; ce sont les ans qui en tempèrentla sévérité. Celle de ces jeunes gens, dans la réception des matériaux, serait assurément très- profitable au bien du service. Enfin, dans les voyersdont je proposerai plus loin la création , l'administration pour- rait avoir des moyens additionnels et directs de surveil- lance. Disons-le encore; il n'y a d'imparfait dans le service des ponts-et-chaussées que la réception des maté- riaux ; on aura tout obtenu quand on aura réussi à la ren- dre plus sévère. Sans doute, en Angleterre, le génie civil est parvenu à ouvrir des routes aussi belles que les nôtres et beaucoup mieux entretenues; mais la France ploierait sous le faix des charges qu'il impose à cet égard à la Grande-Bretagne. Il arrive dans le premier de ces pays ce qui arrive aux ménages opulens ; ils peuvent supporter

EN FRANCE. ^^

des dépenses qui ruineraient la médiocrité. Tandis que , comme on l'a vu plus haut, la moyenne des frais d'en- tretien pour nos routes de premier ordre est de 1,800 f., et de 1,500 fr. seulement pour nos routes secondaires^ en Angleterre , elle est de 10,000 fr. pour les premières et de 4,000 fr. pour les secondes ^ et cependant, la plus grande partie des transports s'opère par la mer, par les fleuves , et surtout par les mille canaux qui en divisent le sol comme un échiquier. Si ces canaux n'y étaient pas plus nombreux qu'en France, l'entretien des routes de- viendrait encore bien plus dispendieux , car la circulation y serait beaucoup plus active.

Toutefois , malgré l'insuffisance de l'organisation ac- tuelle de ce service, il faut le reconnaître, nos routes royales s'améliorent et s'étendent, et nos routes départe- mentales se terminent. Encore quatre ou cinq ans d'uti- les travaux, et quelques centimes extraordinaires, et ces dernières seront finies ou près de l'être. Malheureuse- ment , ces grandes lignes ne suffisent pas à la viabilité de la France. Dans la direction du nord au sud , elles sont en général à une dislance moyenne de dix à douze lieues. Dans celles de l'est à l'ouest , de bien plus grands inter- tervalles les séparent. Pendant une partie de l'année, les populations placées au milieu des cases irrégulières for- mées par ces lignes trop distantes, se trouvent en quel- que sorte enfouies dans la boue , et ne peuvent guère communiquer avec les routes que lorsqu'une sécheresse prolongée a raffermi tous les chemins. Ces populations, appauvries par l'avilissement des articles qu'elles produi- sent et qu" elles ne peuvent pas écouler, et par la cherté de ceux qu'elles consomment , et qu'elles ne se procurent qu'à grands frais, à cause de la difficulté des transports, supportent cependant la dépense de ces ligues , comme

66 DES r.OUTF.!^ F.T DLS CHEMINS

celles qui en sont le plus rapprochées. Rien, certes, n'est à la fois plus contraire à l'équité et aux principes d'une bonne administration 5 et c'est ce qu il importe de faire cesser, en ouvrant dans toutes les sections du territoire de petites artères qui assurent l'accès des grandes, et qui fa- cilitent ainsi le mouvement général de la circulation.

On l'avait tenté en 1824, mais sans y réussir. Il serait superflu de faire des observations sur la loi qui intervint alors pour régir notre viabilité vicinale. L'état de nos chemins , qu'elle n'a pas pu améliorer dans le cours des dix années jjrécédentes, en démontre suffisamment l'impuissance. D'ailleurs , les ressources qu'elle créait étaient en grande partie illusoires, car elles étaient facul- tatives 5 et les communes n'avaient pas en général assez de lumières pour se soumettre volontairement à des charges dont elles ne calculaient que la pesanteur, sans se ren- dre compte des avantages qu'elles pouvaient en retirer. Quand par hasard une commune , plus éclairée , faisait des efforts efficaces pour améliorer ses chemins , faute d'un pouvoir central et supérieur, que la loi de 1824 n'a- vait pas suffisamment constitué , presque toujours , à la limite de son territoire , les lignes de ces chemins étaient brisées par l'incurie des communes voisines. Notre via- bilité vicinale continue donc à faire la honte de l'admi- nistration française. Même aux abords d'un grand nom- bre de nos villes , quand quelques gouttes de pluie sont tombées sur les chemins, ils les détrempent, et en font des bourbiers impraticables aux piétons. Sur d'autres points, les matériaux sont très-ahondans, les pierres que l'on v jette sans soins et sans les réduire à des pro- portions convenables entravent bien plus qu'elles ne fa- vorisent la circulation. Mais c'est surtout dans les huit ou dix départemens de l'ouest que les chemins accusent

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rimpuissance (le la Ky,islalloii (|ui les icV"i{. Creust'S enlro des champs bordi'S de haies et de (>iands arbres , qui gê- nent l'évaporalion des eaux pluviales , ils eu sont cou- verts peudaiU les trois quarts de l'aunée , et présentent l'aspect de profonds et larges ruisseaux. Cependant, ils s'affaissent de plus en plus sous le poids des eaux qu'ils supportent, et ils finiront . en se creusant davantage, par être tous renfermés entre des espèces de montagnes à pic. Ce sont les obstacles qu'ils mettent au mouvement de la force publique, et les facilités ([uo donnent aux embus- cades les haies qui les garnissent, qui ont fait de la guerre civile une espèce de maladie endémique propre à ces contrées, et qui s'y reproduit à certaines époques , comme la peste au Caire ou à Conslantinople. Sans contredit, une mauvaise viabilité ne pouvait pas avoir de plus déplo- rables résultats.

De uouveaALx efforts furent tentés en 1 S3-i, dans le sein de la Chambre des Députés , pour Tainélioration de ce service ; et il iaut se féliciter de ce qu ils ne reçurent pas de sanction légale. Les points de départ de ce projet, éla- boré dans une de ses commissions, étaient en général fort judicieux, et tels qu'on devait les attendre des hommes éclairés qui l'avaient conçu. Malheureusement la rédac- tion de ses dispositions n'annonçait pas une connaissance assez complète de notre économie administrative. Il mul- tipliait en pure perte tous les travaux, compliquait tous les rouages : si bien qu'on aurait à peine pu sufHre aux détails de son exécution , en enlevant entièrement à Texpédilion des autres affaires tout le personnel des préfectures.

A celte occasion , que l'on me permette de crier merci, et de demander grâce pour l'administration départemen- tale que l'on accable sans cesse de nouveaux devoirs, et qui déjà ne peut plus suthre à l'accomplissement des an-

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66 DES nOLTES ET DES CHEMINS

celles qui en sont le plus rapprochées. Rien, certes, n'est à la fois plus contraire à l'équité et aux principes d'une bonne administration ; et c'est ce qu'il importe de faire cesser, en ouvrant dans toutes les sections du territoire de petites artères qui assurent l'accès des grandes, et qui fa- cilitent ainsi le mouvement général de la circulation.

On l'avait tenté en 1824, mais sans y réussir. Il serait superflu de faire des observations sur la loi qui intervint alors pour régir notre viabilité vicinale. L'état de nos chemins , qu'elle n'a pas pu améliorer dans le cours des dix années précédentes, en démontre suffisamment l'impuissance. D'ailleurs , les ressources qu'elle créait étaient en grande partie illusoires, car elles étaient facul- tatives; et les communes n'avaient pas en général assez de lumières pour se soumettre volontairement à des charges dont elles ne calculaient que la pesanteur, sans se ren- dre compte des avantages qu'elles pouvaient en retirer. Quand par hasard une commune , plus éclairée , faisait des efforts efficaces pour améliorer ses chemins , faute d'un pouvoir central et supérieur, que la loi de 1824 n'a- vait pas suffisamment constitué , presque toujours , à la limite de son territoire , les lignes de ces chemins étaient brisées par l'incurie des communes voisines. Notre via- bilité vicinale continue donc à faire la honte de l'admi- nistration française. Même aux abords d'un grand nom- bre de nos villes , quand quelques gouttes de pluie sont tombées sur les chemins^, ils les détrempent, et en font des bourbiers impraticables aux piétons. Sur d'autres points, les matériaux sont très-abondans ^ les pierres que l'on y jette sans soins et sans les réduire à des pro- portions convenables entravent bien plus qu'elles ne fa- vorisent la circulation. Mais c'est surtout dans les huit ou dix départemens de l'ouest que les chemins accusent

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rimpulssance de la h''{>islaliou tjui les i(';;i[. Creusés entre des champs bordés tle haies et de grands arbres , qui gê- nent Tévaporalion des eaux pluviales , ils en sont cou- verts pendant les trois quarts de l'anni-e . et présentent l'aspect de profonds et larges ruisseaux. Cependant , ils s'affaissent de plus en plus sous le poids des eaux qu'ils supportent, et ils finiront, en se creusant davantage, par être tous renfermés entre des espèces de montagnes à pic. Ce sont les obstacles qu'ils mettent au mouvement de la force publique, et les facilités que donnent aux embus- cades les haies qui les garnissent, qui ont fait de la guerre civile une espèce de maladie endémique propre à ces contrées, et qui s'y reproduit à certaines époques , comme la peste au Caire ou à Conslantinople. Sans contredit, une mauvaise viabilité ne pouvait pas avoir de plus déplo- rables résultats.

De nouveaux efforts furent tentés en 1 83 i, dans le sein de la Chambre des Députés , pour l'amélioration de ce service ; et il faut se féliciter de ce qu'ils ne reçurent pas de sanction légale. Les points de départ de ce projet, éla- boré dans une de ses commissions, étaient en général fort judicieux, et tels qu'on devait les attendre des hommes éclairés qui l'avaient conçu. Malheureusement la rédac- tion de ses dispositions n'annonçait pas une connaissance assez complète de notre économie administrative. Il mul- tipliait en pure perte tous les travaux, compliquait tous les rouages ; si bien qu'on aurait à peine pu suffire aux détails de son exécution , en enlevant entièrement à l'expédition des autres affaires tout le personnel des préfectures.

A celte occasion , que l'on me permette de crier merci, et de demander grâce pour l'administration départemen- tale que l'on accable sans cesse de nouveaux devoirs, et qui déjà ne peut plus suffire à l'accomplissement des an-

58 DES Toutes et des chemins

ciens. Ses devoirs, depuis les événemens de 1830, ont doublé , ont triplé ; d'abord par le progrès naturel du mouvement social, et ensuite par les complications in- troduites par nos nouvelles lois. La simple énuméralion de tout ce qu'elle a à faire aujourd'hui a quelque chose d'effrayant.

Elle doit à la fois s'occuper de Texécution matérielle des lois sur les élections, qui ont lieu maintenant presque sur tous les degrés de la hiérarchie politique et adminis- trative ^ de la haute police 5 des détails innombrables de l'organisation de la garde nationale ; du recrutement ; de l'assiette des contributions directes , et de l'instruc- tion de toutes les réclamations qui s'y rattachent; des prisons qu'elle a beaucoup améliorées; du casernement de la gendarmerie -, du service des en fans trouvés, qui , si l'on n'y prend garde, finira par absorber toutes les ressources ordinaires des budgets départementaux ; iic la grande voirie; delà navigation fluviale, de celle des canaux dont les lignes s'étendent chaque jour davantage , etc. Il faut ensuite qu'elle surveille l'administration municipale ; qu'elle nomme ou qu'elle désigne les maires , les adjoints , les commissaires de police , les gardes champêtres ; qu'elle satisfasse aux devoirs que Lui impose la loi de 1833 sur l'instruction primaire, loi efficace, mais compliquée par l'alliage du principe de la centralisation , qu'on voulait faire prédominer , et des concessions que l'on faisait aux entraînemens du jour. Elle doit aussi donner son avis sur les acquisitions, aliénations, échanges, donations, legs qui intéressent les communes, lesélablissemens de bienfai- sance , etc. Elle est en même tems obligée d'examiner les projets de construction et de réparation des églises , mai- ries, marchés, ponts, rues, etc. , etc. ; les moyens que Von propose dans les localités pour en augmenter les re-

EN FRAifCE. 59

venus et solder les dépenses ^ les oclrois, les droits de place, de mcsurage. Pour chacun de ces divers objets, il faut qu elle apprécie, approuve ou réforme des tarifs , des cahiers de charge 5 (ju'elle lasse établir des devis, pro- céder à des adjudications. Ce n'est pas tout ^ elle pourvoit aux dépenses diverses des tribunaux ,• elle ordonnance les trailemens du personnel du clergé, et en général la plu- part des dépenses à la charge de Téiat. De une comp- tabilité prodigieuse, surtout depuis qu'on a tout divisé, tout spécialisé.

En effet , indépendamment des divisions qui existent au budget de l'élat, pour chaque ministère , pour chaque service ; divisions qui doivent être rigoureusement ob- servées dans toutes les opérations de comptabilité , il y a dans chaque département :

Un budget pour les dépenses ordinaires ;

Un budget pour les dépenses facultatives ;

\- n budget pour les dépenses extraordinaires ;

Un budget pour les dépenses de l'instruction primaire ;

Un budget spécial pour l'école normale ;

Un budget pour les dépenses du cadastre ;

Un budget pom- les édifices et services diocésains ;

Un budget spécial paj' arrondissement pom* les dépenses des comités d'instruction primau'e ;

Un budget spécial aussi par arrondissement pom* les com- missions d'examen des institutcm-s ;

Un budget pour chaque bataillon cantonnai de la gcU'de nationale.

Tous ces budgets, outre les détails de comptabilité qu'ils exigent , donnent lieu à autant de comptes spéciaux qu'il y a de budgets divers, et à une quantité innom- brable de tableaux, d'étals de situation et autres documens que demandent les ministères ou la Cour des comptes.

60 DES nOUTES ET DES CHEMINS

Ajoutez à cela les nombreux renseignemens que ré- clame le ministre du commerce pour former la statistique de la France 5 grand et utile travail , que le pouvoir su- prême pouvait seul entreprendre, qui sera à la fois le bilan de notre époque , et un jalon pour mesurer les pro- grès de l'avenir, mais qui absorbe encore une partie con- sidérable du tems des agens de l'administration départe- mentale.

En augmentant sans cesse les devoirs de l'administra- tion, a-l-on du moins augmenté ses ressources? Loin de là. On les a même réduites. Les abonnemens des préfec- tures sont sans doute les mêmes que ceux qui ont été fixés dans des tems de stagnation et de détresse , après les dé- sastres de 1815 , quand la France payait sa rançon, et qu'elle était occupée par une armée de garnisaires étran- gers. Mais on a , par la suppression des secrétaires géné- raux, privé les préfets d'auxiliaires utiles. Qu'est-il résulté de cette inégalité toujours croissante entre la masse des affaires et le nombre de ceux qui sont chargés de les ex- pédier? Ce nombre a sans doute reçu quelques augmen- tations dans les bureaux des préfectures , mais on n'a pu le faire qu'en réduisant le chiffre des traitemens. Aujour- d'hui , celui de la ])lupart des employés n'est guère que de 5 à 600 fr. Or, comment pourrait-on avoir des sujets convenables pour une rémunération qui n'atteint pas même le salaire de nos ouvriers. Il en résulte que les bu- reaux des préfectures se remplissent d'employés inca- pables. Le petit nombre d'hommes intelligens qui s'y trouve encore, et qui ne s'y renouvellera pas, si on n'y met ordre, obligé de faire à la fois sa propre besogne, et, dans beaucoup de cas , celle de collaborateurs inexpéri- mentés , ne peut y parvenir que par un travail de dix à douze heures par jour; travail accablant et ingrat, fai-

EN rRANCK. 61

blement rétribué dans le présent, et sans récompense dans l'avenir. Mais , malj^ré le zèle de ces hommes recomman- dables, ils ne peuvent pas satisfaire entièrement à d'aussi grands devoirs. Les affaires s'arriérent, et elles s'arriére- ront bien davantage, si, d'une part, on n'augmente pas d'une moyenne de 5 à 6,000 fr. au moins les ressources de l'administration dans chaque département; et, de l'au- tre , si on continue à l'accabler de soins croissans et soU- A'ent inutiles.

Mais ce qui complique encore la situation et les embar- ras de l'administration supérieure, c'est qu'elle n'a pas, dans les communes , le choix de ses propres agens. Dans beaucoup de cas du moins , elle les subit bien plus qu'elle ne les nomme 5 et alors même qu'elle en a reconnu l'inap- titude , elle se trouve le plus souvent dans l'impossibilité morale de les remplacer. Sans doute la loi lui laisse ledioit de choisir le maire d'une commune parmi tous les mem- bres de son conseil ; mais il arrive sans cesse que cette fa- culté est illusoire. En effet, si l'on retranche d'un con- seil composé d'une douzaine de membres, d'abord, dans les communes rurales , tous ceux qui ne savent pas lire; ensuite ceux auxquels des industries trop actives ou des absences multipliées ne permettraient pas d'accepter ces fonctions; puis encore les hommes d'humeur timide qui en redoutent les embarras , car aujourd'hui tout pouvoir est difficile et contesté ; et l'on se convaincra que l'auto- rité supérieure jouit bien rarement de son libre arbitre , et que ses nominations lui sont presque toutes imposées par des nécessités dont elle ne peut s'affranchir. Ajoutons que les fonctions municipales, déjà fort difficiles , quand ceux qui les exercent sont aux prises , dans le sein des conseils municipaux , avec des minorités malveillantes, devien- nent presque impossibles, quand ils ont à lutter contre des

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majorités ; et par conséquent que ce n'est guère que parmi les membres de ces majorités que l'on peut choisir. Or, il s'en faut bien qu'elles soient toutes favorables à l'ac- tion gouvernementale. Souvent elle n'y rencontre que mauvais vouloir , disposition à gêner sa marche , entra- ves et tracasseries subalternes. C'est aujourd'hui l'en- traînement de beaucoup de cœurs , de tendre par une impulsion violente aux positions les plus élevées 5 puis, quand ils ne réussissent pas , ils cherchent, par un retour naturel , à abaisser ce qu'ils ne peuvent atteindre. Cette disposition s'est trop fait sentir dans les dernièies élec- tions d'un grand nombre de communes. La modeste bour- geoisie de nos campagnes y a été traitée comme une aris- tocratie privilégiée. On l'excluait systématiquement des conseils municipaux pour y introduire de simples villa- geois, la plupart sans aucune culture. Ce n'était pas certes à celte source que l'on pouvait trouver beaucoup de dis- cernement et d'aptitude à seconder l'administration su- périeure, alors même que son action était toute bien- faisante. Aujourd'hui, dans le monde moral, comme dans le monde physique , c'est toujours de points isolés que jaillit la lumière. Les masses ne s'éclairent encore que de celle qu'elles réfléchissent. Or, dans la plupart des communes, l'absence de toute instruction élémentaire ne permet pas à cette lumière, même affaiblie, d'y pé- nétrer. Dans d'autres , au contraire, il en circule de fausses, pires encore que l'ignorance , car , au lieu de guider, elles égarent. L'action de la presse, par exem- ple , de la presse mensongère et calomnieuse , y est d'au- tant plus forte, qu'elle s'exerce par des organes dont le nombre est fort circonscrit. Qu'un mauvais journal y pénètre 5 qu'il y représente le gouvernement comme hos- tile au peuple , comme cherchant à la fois à le dépouiller

EN FRANCE. 63

de ses libertés et de ses biens , pour enrichir les agens qu'il salarie , et il sera cru ; il le sera d'autant plus faci- lement que presque toujours aucun autre journal ne viendra neutraliser les poisons versés dans des cœurs sim- ples , qui ont d'autant plus de respect pour tout ce qui reçoit la publicité de l'impression , que leurs travaux li- mitent beaucoup leurs lectures. De là, dans un grand nombre de campagnes , ce mauvais vouloir contre l'au- torité, que trop d'actes manifestent; cette défiance avec laquelle on v accueille , même des dispositions évidem- ment bienveillantes. En abolissant les autres aristocraties, la révolution de 1830 aurait du tendre à attribuer exclu- sivement l'exercice du pouvoir à celle des lumières, C était sa haute et naturelle mission. Elle ne pouvait obéir à d'autres instincls sans suivre une marche rétrograde, sans abaisser la France de plusieurs degrés sur l'échelle sociale , car c'était en quelque sorte la livrer aux barbares. Malheureusement des entraînemens qu'il ne lui était pas toujours loisible de maîtriser l'ont fait plus d'une fois dévier dans des directions différentes.

D'autres embarras résultent encore de la complication et du nombre des dispositions dont on surcharge nos lois administratives. On devrait se borner à y poser quelques grands principes dont des instructions et des ordonnances régleraient ensuite l'application. Malheureusement , ce n'est point ainsi que l'on procède. Le législateur veut tout faire , tout prévoir ; il se substitue pour ainsi dire a l'administration , tellement gênée par tous les liens avec lesquels on la bride, que ce n'est pas sans efforts qu'elle parvient à exécuter les mouvemens les plus simples. Ob- servons que ces dispositions dont on surcharge nos projets de lois, souvent introduites par amendement au milieu de discussions animées , ne se concilient pas toujours entre

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elles, ni avec l'ensemble de la législation. Alors même que rexéculion des lois nouvelles n'est pas impraticable , il est rare que l'ordonnance en soit assez simple. L'ad- ministration ne trouve point de secours et n'a que des entraves dans celte mulliplicilé de ressorts, de rouages établis sans que l'on ait suffisamment calculé la ma- nière dont ils fonctionnent. C'est ainsi que l'on ajoute perpétuellement à ses charges sans ajouter à sa force. Je disais tout à l'heure que les affaires de la France n'étaient plus à jour 5 si l'on continue à procéder de la même ma- nière , l'administration , accablée de devoirs , ne pourra plus suffire à aucun, et se trouvera obligée de les négli- ger tous. Avouons-le; la majorité de la Chambre des Dé- putés qui vote toujours sous les inspirations d'un patrio- tisme sincère , est peut-être trop dépourvue d'hommes d'affaires et d'expérience administrative. Ses instincts , toujours si purs, ne la guident pas cependant avec une sûreté infaillible. Après la grande catastrophe de juillet , on rédigea à la hâte , avec les passions du moment , des lois imprévoyantes. La défiance qui pesait sur un pouvoir sans sympathie nationale, et que le peuple venait d'abattre dans un moment de sublime colère, pesait aussi sur le pouvoir nouveau que lui-même venait d'élever. C'était une tradition d'opposition dont nous ne pouvions pas nous dégager. Les dépositaires de l'aulorilé étaient en quelque sorte traités en prévenus. Il semblait que la so- ciété n'eût d'autres dangers à courir que de la part de ceux qui étaient préposés à sa garde. On conçoit , d'après cela, que l'on dut tendre à les éloigner de la Chambre des Députés, cependant leurs connaissances positives auraient été si utiles dans ces débats des bureaux qui précèdent et qui préparent les discussions générales. Il faut se féliciter que beaucoup d'entre eux aient trouvé

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un noble asile à la Chambre des Pairs. Dépouillée d'une part de ses splendeurs aristocratiques , par la perte des noms illustres biffés sur son livre d'or, elle compense au- jourd'hui le genre d'éclat qu'elle a perdu par celui des nouvelles lumières qu'elle a acquises. Dans le cours des cinq années précédentes , plusieurs fois elle a fait inter- venir son utile veto , et peut-être a-t-elle rendu à la France encore plus de services par ce qu'elle a prévenu que par ce qu'elle a fait.

Reconnaissons cependant que les observations qui pré- cèdent ne sont pas applicables au projet de loi qui vient d'être présenté aux Chambres sur les chemins vicinaux et communaux. C'est un retour à des idées plus saines que celles qui prévalaient naguère j le commencement incon- testable d'une réaction salutaire. Non seulement il n'af- faiblit pas, mais il fortifie le grand principe de notre unité administrative. L'autorité départementale n'y est plus traitée en prévenue, comme dans les lois précédentes. On lui attribue, sans timidité , sans hésitations, la juste part qu'elle doit prendre à l'exécution d'une législation tout administrative ^ suivant moi , à quelques égards , on la lui fait même trop forte. En lisant ce projet, on sent que le gouvernement a constaté d'heureuses modifications dans les dispositions d'une des branches de la législature, et qu'il n'est plus sous l'empire d'entrainemens funestes qu'il subissait sans les partager.

Félicitons- le de la distinction nécessaire qu'il veut établir entre nos divers chemins, et du désir qu'il té- moigne d'en soumettre la première à la gestion di- recte de l'administration supérieure j ce sont de gran- des et utiles améliorations. Sachons -lui gré aussi de ne pas avoir tenu compte des clameurs étourdies qui s'élèvent contre la prestation 5 ressource précieuse qui n'a xrv. 5

66 DES ROUTES ET DES CHEMINS

d'autre inconvénient que d'avoir été jusqu'ici fort mal employée; que l'on peut employer beaucoup mieux , et à laquelle il serait impossible de substituer une ressource équivalente, sans surcharger la contribution foncière qui supporte déjà tant de fardeaux.

Deux journées de prestations, dans toute la France, re- présentent au moins une valeur de quinze à vingt millions ; et cette valeur, dont l'emploi doit contribuer si puissam- ment aux progrès de la richesse nationale, dans beaucoup de cas ne coûte presque rien à ceux qui la produisent. Il s'en faut bien, en effet, que l'industrie agricole fournisse du travail, dans tous les tems et tous les jours, aux bras la- borieux des campagnes. Les interruptions nécessaires des travaux qu'elle fait exécuter laissent ces bras oisifs pen- dant des portions notables de l'année. En les occupant, deux à trois jours , à l'amélioration des chemins , on ne retranche donc rien de leur salaire ; car ces travaux peuvent le plus souvent avoir lieu durant les inter- valles des travaux agricoles. D'ailleurs , le nouveau pro- jet de loi a pris soin des plus pauvres, en dispensant de la prestation tous ceux qui ne sont soumis qu'à la contri- bution personnelle. Ces observations , appliquées à l'em- ploi des attelages et des bétes de trait , sont encore plus péremptoires. Ces attelages ne servent que pendant une partie de l'année; au lieu de les laisser oisifs ne convient- il pas davantage, dans l'intérêt même de la propriété fon- cière, de les employer aussi deux ou trois jours à l'am- lioration des chemins qui servent à la vidange de ses pro- duits? amélioration qui tend à lui donner la possibilité de les réduire , ou du moins qui en diminue la fatigue et la détérioration.

La prestation n'a au fond qu'une analogie apparente avec la corvée , contre laquelle nous avons protesté au

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commencement de ce mémoire. Ce qu'il y avait surtout d'odieux dans la corvée, c'était l'inégalité des charge» qu'elle imposait. La société tout entière profile des routes^ et cependant la corvée n'v faisait travailler que les popula- tions plus ou moins rapprochées des lignes qu'elles par- courent. La prestation peut au contraire appeler et ap- pelle en effet , dans les ateliers étahlis sur nos chemins , toutes les classes laborieuses, ou du moins elle ne fait d'exception que dans Tintérèt des plus pauvres. Ajou- tons que c'est un précédent utile pour les travaux que l'on se propose de faire exécuter par l'armée. Pour- quoi en effet se refuserait-elle , avec une susceptibilité mal entendue , à l'exécution de travaux profitables à la généralité du peuple dont elle est une émanation , quand repeuple lui-même est appelé presque tout entier, par la prestation , dans les ateliers de la petite voirie ?

Toutefois , en rendant hommage aux principes judi- cieux qui ont présidé à la rédaction du nouveau projet de loi , je crois qu'il importe de lui faire subir des modi- fications, sans lesquelles l'exécution en serait impossible.

Et d'abord l'article 1" porte que tous les chemins qui servent à plusieurs communes pourront être placés dans la première classe qu'il appelle chemins vicinaux. Cette désignation est beaucoup trop vague , car il n'y a guère de chemin qui ne s'embranche, à la limite de la commune à laquelle il appartient, avec les chemins des communes voisines. Elle tendrait aussi , par ce qu'elle a de vague, à multiplier indéfiniment les chemins de cette nature et à rendre en quelque sorte illusoires les ressources desti- nées à couvrir les dépenses de leur restauration ou de leur entretien , en répartissant ces ressources sur des lignes trop nombreuses et trop étendues.

L'article 2 donne lieu à des observations encore plus

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graves. Le préfet , dit cet article , classera les lignes vicinales , en déterminera le tracé , la largeur , etc. , sur l'avis des conseils municipaux , des conseils d'arrondis- sement, des conseils généraux. Or , comme le projet at- tribue des ressources spéciales à l'entretien des chemins vicinaux, et que la plupart des chemins satisferaient aux conditions déterminées par ce projet, il en résulte- rait que les conseils municipaux voudraient classer pres- que tous leurs sentiers dans la première catégorie. Cette disposition , je le crois , ne serait que faiblement com- battue dans les conseils d'arrondissement , intéressés aussi à augmenter le nombre de leurs chemins vicinaux pour avoir une plus grande part à la distribution des fonds qui y seraient affectés. Le conseil général , dans les avis qu'il donnerait , pourrait sans doute faire justice de ces prétentions exagérées. Mais comment , dans des ses- sions de quinze jours qui suffisent à peine à la multitude d'affaires sur lesquelles il a maintenant à statuer , pour- rait-il entreprendre un travail aussi laborieux que celui de donner un avis raisonné sur le classement , le tracé et la largeur de 1,000 à 1,200 chemins peut-être , et qui , quand bien même il n'attribuerait à une commune qu'une seule ligne vicinale , s'élèveraient encore à une moyenne d'environ 400 par département? Dix sessions , c'est-à- dire dix années, ne suffiraient pas pour mettre à fin un si grand travail ^ car , il ne faut pas se le dissimuler , les avis donnés par les conseils généraux ne seraient point une vaine formalité ; les discussions que le choix et la direction de ces chemins provoqueraient y seraient fort nombreuses et y élèveraient des débats très-prolongés qui, durant les premières années , paralyseraient l'exécution de la loi dans la plus grande partie des départemens , puisqu'elle ne pourrait avoir lieu qu'après l'opération du

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classement , nécessairement fort retardée par ces débats.

Le même article donne lien en outre h une observation non moins importante; il tend à changer la nature des rapports établis jusqu'à ce jour entre les conseils géné- raux et les préfets.Dansl'état actuel de notre législation, ce sont ces derniers qui provoquent les délibérations des con- seils généraux par les propositions qu'ils leur soumettent ; l'autorité suprême accueille ensuite, rejette ou modifie les votes de ces conseils. En ce qui concerne les chemins vicinaux , d'après le nouveau projet de loi , ce serait au contraire les préfets qui statueraient sur les propositions ou les avis des conseils généraux. Que s'ils apportaient des modifications à ces propositions, il pourrait en ré- sulter des ombrages entre eux et les conseils généraux 5 ombrages qui compromettraient peut-être une harmonie indfepensable au bien du service.

Mais ce n'est pas tout 5 des difficultés bien grandes s'é- lèveraient aussi dans la répartition des fonds affectés aux chemins vicinaux. Suivant le projet de loi , les fonds dé- partementaux seraient divisés entre les arrondissemens par le conseil général , puis par les conseils d'arrondisse- ment, entre les divers chemins vicinaux. Cette répartition aurait lieu , sans doute , dans la seconde session de ces conseils; dans celle ils procèdent au répartementde la contribution foncière entre les diverses communes. Or ce serait une opération très-longue, très-délicate, pen- dant laquelle des intérêts de localité et souvent même des intérêts plus personnels seraient aux prises; car les arbitres de cette répartition seraient très-souvent juges et parties fort intéressées dans le conflit. Le projet de loi stipule , il est vrai , que le travail des conseils d'arron- dissement sera soumis à l'approbation du préfet ; mais il ne dit pas que ce fonctionnaire pourra réformer les dis-

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positions arrêtées par les conseils d'arrondissement; ainsi dans le cas il refuserait cette approbation , la somme attribuée à l'arrondissement représenté par un conseil dont la délibération n'aurait pas été approuvée resterait sans emploi.

Il eût également été à désirer que le projet distinguât les ressources qu'il crée pour l'amélioration de notre via- bilité secondaire , en ressources obligatoires et en res- sources facultatives. Il est évident que pour rendre nos chemins praticables il faudra toujours y faire une certaine somme de dépense, une certaine quantité de travaux. C'était cette somme dont il fallait déterminer le montant, en laissant seulement à l'arbitrage des corps administra- tifs l'emploi de ressources additionnelles dont la loi ré- glerait aussi le maximum. Cette manière de procéder i aurait en outre le mérite d'être d'accord avec c^ qui i ^e pratique dans les autres branches de notre économie départementale ou communale , qui ont à la fois des | dépenses obligatoires et des dépenses facultatives. A la vérité , le projet de loi attribue aux préfets le droit il'imposer d'office, aux communes qui ne s'imposent pas volontairement, les charges nécessaires pour l'entretien de leurs communications ; mais l'exercice de cette faculté entraînerait nécessairement des lenteurs, des tiraillemens, dés collisions entre l'autorité supérieure et les corps mu- nicipaux ; collisions qui ont toujours pour incanvénient prave de commettre la popularité de l'administration dé- partementale qu'il importe beaucoup de ménager au gou- vernement. Il vaut certes bien mieux éviter ces con- flits, et tout soumettre à la volonté suprême de la loi : les administrés comme les administrateurs.

Un inconvénient non moins sérieux que tous ceux que je viens de signaler , ce serait l'énorme surcroît de tra-

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vaux imposés à l'administration départementale , et a ux- quels elle ne pourrait pas satisfaire sans né^^liger tous les autres. Ils résulteraient d'abord de la diversité et en même tems de la spécialité des ressources affectées aux lignes vicinales par le projet. L'article 4 attribue à ces lignes : 1" Les fonds disponibles sur les ressources ordinaires des communes 5 les prestations payées en argent ; les centimes spéciaux votés par les communes; les secours accordés par le conseil général sur les fonds or- dinaires du département; 5" les centimes spéciaux ar- rêtés par le conseil général.

Les articles 15, 16 et 17 ajoutent à ces ressources : Les cotes contributives à asseoir sur les propriétés de l'état et de la couronne ; les subventions à payer par les propriétaires d'usines, d'exploitations, etc. ; 3" les amendes encourues par suite de condamnations relatives aux chemins vicinaux.

Ces différentes ressources se trouvant dispersées dans plusieurs caisses, dans celle de la recette générale et dans les caisses municipales, on devrait avant tout centraliser ces fonds chez le receveur général , comme le veut le projet. Mais cette opération, qui parait fort simple, dé- terminerait cependant les complications les plus labo- rieuses.

En premier lieu, il faudrait s'adresser aux conseils municipaux, pour savoir si leur intention est d'acquitter tout ou partie de leur contingent sur les revenus ordi-' naires ou en centimes spéciaux ; et, sur leur refus, impo- ser les communes d'office. Ensuite, le préfet prendrait un arrêté pour faire verser le contingent de ces communes dans la caisse du receveur général , en indiquant la por- tion du contingent applicable à chaque ligne vicinale ; car, d'après le projet , presque toutes les communes seraient

5'2 DES ROUTFS F.T DF.S CHEMINS

interressées à plusieurs lignes de celte nature. Cet arrêté serait nécessairement accompagné d'un état ou tableau qui comprendrait toutes les communes et toutes les li- gnes vicinales du département. Quand ensuite le mon- tant des prestations réalisé en argent serait connu , il faudrait prendre un nouvel arrêté pour le faire verser chez le receveur général. Ce n'est pas tout. Lorsque le conseil général et les conseils d'arrondissement auraient fixé le montant des subventions à donner sur les fonds départementaux ordinaires ou sur celui des fonds spé- ciaux, à chaque ligne vicinale , le préfet devrait délivrer sur le payeur , au nom du receveur général , des man- dats du montant de ces subventions , afin que ce comp- table put en réunir les fonds aux autres ressources at- tribuées à chaque chemin. Des opération analogues au- raient lieu pour les ressources indiqués aux articles 15, 16et 17.

Et quel serait le résultat de tant d'efforts , d'une si prodigieuse quantité d'écritures ? presque rien. On aurait seulement exécuté une opération préliminaire , réuni des ressources diverses dans une caisse centrale, et dé- terminé les allocations, presque toujours insignifiantes, qui reviendraient à chaque ligne sur l'ensemble de ces ressources. Ce serait bien peu de chose à côté de tout ce qu'il faudrait faire encore. En effet , comme il y a dans le projet une spécialité établie pour chaque ligne , on de- vrait dresser pour toutes des plans , des devis , passer des marchés, procéder à des adjudications ou établir des ré- gies -, puis, délivrer des mandats pour ces diverses entre- prises ou régies 5 et enfin avoir autant de comptabilités distinctes (ju'il y aurait de lignes vicinales, c'est-à- dire 400,600,800 et souvent même davantage. On ne peut calculer 5 sans en être effrayé, tous les soins, tous

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les embarras que donneraient à l'adminislratlon supé- rieure ces comptabilités diverses, et en outre celte multi- tude de plans, de devis, de cahiers de charjife, etc., qu'elle devrait rédi(]er chaque année. Vingt commis employés tous les jours à une pareille tâche ne pourraient pas y suffire ; or les préfectures n'en ont guère davantage , et nous avons vu que tous leurs instans étaient déjà absor- bés. Au lond , d'aussi grands travaux ne pourraient guère être exécutés qu'autant que la direction en serait remise, dans chaque département, à un fonctionnaire spécial, à un grand voyer par exemple, environné d un personnel nombreux d'employés; mais c'est à quoi as- surément il est impossible de penser.

Cela posé , voici les modifications que je propose et qui me paraissent indispensables. En premier lieu, pour rendre possible l'intervention des conseils généraux , il sera né- cessaire de la limiter davantage. C'est ce qui sera facile , en ne les occupant que des chemins de grande com- munication auxquels un usage déjà consacré dans plu- sieurs départemens a fait attribuer le nom de che- mins cantonnaux. Dans tout ce qui intéresse la viabilité des divers degrés , il importe d'observer les instincts des localités et des populations ; car presque toujours ces instincts sont l'expression de leurs besoins. Or , depuis plusieurs années , on a vu les conseils généraux tendre sans cesse à percer des lignes secondaires pour servir d'auxiliaires et d'annexés aux grandes lignes de nos routes. La construction s'en faisait avec les moyens combinés des crédits ouverts sur les budgets départementaux et des res- sources des communes traversées par ces lignes. L'ouver- ture de ces chemins présentait en général de grandes dif- ficultés 5 car il fallait que l'administration supérieure luttât contre le mauvais vouloir qu'elle rencontrait dans un grand

fA DES ROUTES ET DES CHEMINS

nombre de communes. Ce qui était plus fâcheux , c'est quç, lorsqu'ils étaient construits, presque toujours l'entre- tien et la conservation en étaient compromis; car , d'a- près les règles de notre droit administratif, les soins comme les dépenses de cet entretien étaient entièrement dévolus aux communes, qui très-souvent manquaient des ressources et des lumières nécessaires pour remplir les obligations que la loi leur imposait à cet égard. C'est cet état de choses que je proposerai d'améliorer en le réfor- mant. Désormais , chaque département aurait , indépen- damment de ses routes départementales, des chemins cantonnaux qui seraient, comme les premières , ouverts sur la proposition des préfets , par les conseils généraux qui en régleraient le tracé et la largeur , sauf l'approba- tion du ministre. Cinquante ou soixante chemins de cette nature , percés sur des longueurs moyennes de cinq ou six lieues , seraient assurément une grande amélioration pour la viabilité de la France, en resserrant les mailles de son ré- seau, en rapprochant les lignes irrégulières de l'échiquier qu'elle forme à la surface de notre territoire. Au moyen de ces nouvelles voies, les populations les plus distantes des grandes communications n'auraient plus guère que deux lieues au maximum, à franchir, pour se rendre sur ces li- gnes*, ce serait déjà assurément une grande amélioration , et, selon moi, c'est surtout celle dont notre époque devrait ^'occuper. Il faut se résigner à ne pas tout faire à la fois , car cela est impossible. L'ancienne monarchie, pendant le dix-huitième siècle , a ouvert nos routes royales 5 l'em- pire, la restauration ont construit des routes départemen- tales, dans les intervalles trop grands laissés par les pre- mières de ces lignes. C'est au gouvernement nouveau à les réduire encore , en traçant des chemins cantonnaux. Ces chemins , débattus dans les conseils généraux, ne seront

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pas sans doute percés tous à la fois , car rexécution si- multanée en serait trop onéreuse aux contribuables; on commencera par les plus nécessaires. A moins d'offres vo- lontaires des communes et de la propriété riveraine, ils de- vront être entièrement construits et entretenus avec les fonds départementaux. Que si on voulait réclamer le con- cours des communes, on i\e pourrait le (aire qu'en compli- quant beaucoup les détails de ce service. D'abord, si leur concours était facultatif, il serait souvent refusé -, et en se- cond lieu, en attribuant aux conseils généraux le droit de lever des centimes communaux , on bouleverserait toutes nos règles administratives et même tous les principes de notre droit public. Comme ce service serait au fond un service départementaK puisqu'il serait destiné à mettre en contact et en relation les grandes divisions cantonna- les qui partagent la circonscription des préfectures , il serait plus naturel, plus simple et plus facile d'en faire supporter la dépense par le département tout entier. C'est ce que l'on pourrait faire au moyen de 2 à 3 cen- times dont le dernier serait facultatif. Ces chemins n'é- tant pas destinés à pourvoir à une circulation aussi éten- due que celle des routes départementales , on en dimi- nuerait beaucoup les frais , en donnant une moins grande largeur à l'encaissement de leurs chaussées. Au fond , ce serait des routes départementales secondaires qui seraient administrées précisément de la même manière que ces foutes , quoiqu'avec plus d'économie. Or nous avons vu que le svstème qui les régit, éprouvé par un long usage, malgré quelques inconvéniens de détail, avait été très-effi- cace. Ce qu'il y a de mieux , c'est donc d'appliquer ce sys- tème à un nouvel ordre de communications 5 si on le fait, d'ici à dix années on peut compter que la viabilité de la France aura acquis les plus grands et les plus utiles déve-

76 DES ROUTES ET DES CHEMINS

loppemens, au moyen de sacrifices très-légers et dont elle aura peine à s'apercevoir. La direction matérielle de ces travaux serait confiée au corps de voyers, dont le projet pro- ■voquejudicieusement la création, et que réclamaient à la fois l'administration et les conseils généraux. Au moment le génie des ponts-et-chaussées succombe sous le poids exagère des travaux qu'on lui impose, il ne serait pas possible de lui donner celte nouvelle chaîne. D'ailleurs , un corps de voyers serait peut-être mieux approprié à ces constructions subalternes , qui n'exigeraient que dans des cas bien rares l'emploi des lumières des hautes sciences. Quant à la désignation que je propose pour ces chemins, elle paraîtra sans doute suffisamment justifiée. Il existe, par canton , une juridiction spéciale , celle des juges de paix ; un bataillon de garde nationale 5 un membre du conseil général ; un membre du conseil d'arrondissement. Il est donc très-convenable que ces grandes divisions de notre territoire soient aussi représentées dans le système de nos communications , comme le royaume l'est par les routes royales le département, par les routes départe- mentales -, et la commune, par les chemins communaux.

Maintenant il faut aviser aux moyens de mettre les communes qui ne se trouvent pas sur le tracé des lignes de nos routes, ni sur celui des chemins cantonnaux , en contact avec ces différentes lignes ; car lorsque ce pro- blème sera résolu, et que chacune d'elles communiquera avec ces lignes, il est évident qu'elles communiqueront toutes entre elles, par des voies plus ou moins abrégées.

A cet égard, il importe d'admettre la distinction ju- dicieuse du projet : celle des chemins vicinaux et des chemins communaux. Seulement, il faudra circonscrire davantage le nombre des premiers, par les raisons que j'ai indiquées plus haut. Je voudrais donc que l'on ne

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plaçât parmi les chemins vicinaux que ceux qui met- traient les communes à même de communiquer directe- ment ou indirectement , en empruntant les chemins des communes voisines , avec les lignes de la grande voirie ou avec celles des chemins cantonnaux. De cette manière, dans la plupart des communes, il n'y aurait guère qu'un seul chemin vicinal.

A un jour fixé par le préfet, tous les maires d'un can- ton se réuniraient au chef-lieu , sous la présidence du sous- préfet. Le voyer de l'arrondissement s'y transpor- terait le même jour et indiquerait les chemins du canton qu'il conviendrait de classer parmi les chemins vicinaux. L'assemblée cantonnale débattrait les propositions du voyer et ferait ses propositions particulières au préfet, qui statuerait ensuite. On éviterait ainsi l'intervention des conseils d'arrondissement et des conseils généraux , qui n'ayant qu'une session par an , ne pourraient suffire , comme je l'ai déjà démontré , au classement de 4 à 500 chemins et même davantage, qu'il faudrait choisir entre un nombre prodigieux d'autres chemins qui s'élèveraient, dans tous les départemens, à plusieurs milliers.

Il faudrait ensuite créer des ressources pour rendre ces chemins plus ou moins praticables dans tous les tems ; car c'est tout ce que l'on doit prétendre , et il ne faut point espérer que l'on pourra faire des chaussées sur la totalité de ces divers chemins dont les lignes réunies présenteraient au moins un développement d'environ 800 à 1,000 lieues par département.

A cet effet , trois centimes obligatoires seraient impo- sés à toutes les communes et employés exclusivement sur les chemins vicinaux 5 elles seraient de plus forcées de fournir une journée de prestation, qui pourrait être aug- mentée d'une journée facultative. Ces ressources seraient

78 DES ROUTES ET DES CHEMINS

encore susceptibles d'être accrues par les centimes addir tionnels votés par les conseils municipaux , quand une ordonnance du roi en aurait autorisé la perception. En- fin, comme en administration il est à peu près impossible de rien faire d'efficace sur une grande échelle sans un fond commun, on percevrait en outre un centime départemen- tal obligatoire pour aider les communes dont les ressources seraient insuffisantes à construireou à restaurer leurslignes vicinales. Ce sontles fonds communsqui constituent la base de l'administration française. C'est avec les moyens qu'ils fournissent que les localités riches viennent au secoursdes plus pauvres, avec des avantages communs à tous quoique inégaux. Sans eux, sans les centimes départementaux cen-=' tralisés au ministère de l'intérieur , plusieurs déparle- mens seraient dans l'impossibilité de supporter les frais de leur administration. Ils ne pourraient ni percer ni entretenir les voies qui sont à leur charge. Sans un fonds semblable , beaucoup de communes seraient également incapables d'ouvrir leurs chemins vicinaux dont les li- gnes se trouveraient à tout moment interrompues , au grand préjudice de la circulation générale. Ce fonds an- nuel d'un centime, que l'on peut évaluera une moyenne de 20 à 25,000 fr. par département, serait assurément peu considérable ^ mais il (aut calculer qu'il se reproduirait tous les ans-, qu'il ne serait employé qu'à des travaux neufs ou à des travaux de restauraiion , et jamais à l'en- tretien ^ et qu'il ne serait réparti qu'entre un nombre circonscrit de communes. Il pourrait au reste être éievé à 2 centimes par un vote du conseil général. Ce n'est qu'en créant un fonds commun que l'on a pu géné- raliser en France l'instruction élémentaire , qu'encoura- geaient vainement, depuis quarante années , d'impuis- santes circulaires. L'administration américaine , dirigée

EN FRANCE. 79

par les mêmes nécessités , a également centralisé l'in- struction primaire dans la plupart des étals de l'Union; et , nial;';ré les formes de sesgouvernemens, qui semblent la pousser dans des directions contraires , le besoin qui la presse d'améliorations progressives vient aussi de la déterminer à centraliser en partie ses moyens de com- munication.

Les cliemins vicinaux continueraient à rester sous l'au- torité directe des maires 5 on a vu plus haut qu'on ne pourrait pas les placer sous celle des préfets , sans lui im- poser des obligations auxquelles elle serait dans l'impuis- sance de satisfaire. Mais afin que la viabilité ne put ja- mais être compromise par la négligence ou la mauvaise volonté de l'autorité municipale , dans le cas celle-ci aurait négligé de faire exécuter sur ces chemins les tra- vaux prescrits par la loi, les préfets les feraient faire d'of- fice. Ces fonctionnaires auraient au surplus la haute sur- veillance des lignes vicinales 5 et ce serait sous leurs ordres et d'après leur direction que les maires administreraient ce service.

Il reste une troisième classe de chemins , celle des chemins communaux. Ces chemins, beaucoup trop nom- breux, ont nui par la multiplicité même de leurs li- gnes aux progrès de notre viabilité , en obligeant de répartir sur des superficies trop étendues les faibles res- sources créées par la loi de 1824. 11 importera d'en ré- duire le nombre et de ne pas attribuer la qualité de che- mins communaux à de simples sentiers d'exploitation. Deux centimes facultatifs , une journée de prestation , seraient les ressources affectées à ces chemins, indépeu- damment des fonds disponibles sur le budget communal. Elles pourraient être augmentées par des centimes ex-

-BO des routes et des chemins

traordinaires , quand les conseils municipaux en vote- raient pour ramélioration de ces lignes.

En résumé , les voies et moyens de tout genre pour la construction ou l'entretien des trois classes de chemins, sa- voir les chemins cantonnaux , vicinaux et communaux., pourraient s'élever à 10 centimes et à trois journées de prestation ; toutefois ce serait un maximum que proba- blement elles n'atteindraient que rarement. Presque tou- jours , il n'y aurait d'obligatoire que six centimes et deux journées de prestation.

Mais il ne suffit pas de créer des ressources , il faut aussi qu'une législation prévoyante en assure le bon em- ploi. Les voyers, occupés des travaux des routes canton- nales, ne pourraient sans aide surveiller concurremment celui des prestations et celui des centimes affectés aux chemins vicinaux. D'ailleurs , dans chaque arrondisse- ment , ces travaux auront lieu à peu près en même tems, c'est-à-dire à l'époque ceux de la campagne ont le moins d'activité. D'un autre côté, ce serait compromettre la plus grande partie de ces ressources, imposer aux contribuables des charges à peu près inutiles, que de laisser encore la di- rection exclusive de ces travaux aux maires de campagne, qui presque toujours sont dépourvus des connaissances né- cessaires pour les conduire. L'impuissance de la loi de 1 824 résultait moins peut-être de l'insuffisance des ressources qu'elle créait , que du détestable emploi qui en était fait. Dans mon département, par exemple, la totalité des rôles de prestations s'élevait par an à une valeur moyenne d'environ 140,000 f. Sans contredit, une pareille ressource eût été considérable et efficace, si on en eùtfaitun usage judicieux. Mais je suis convaincu que les travaux qu'on exécutait par ce moyen ne présentaient pas même une valeur réelle de

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25 à 30,000 fr. C'est ce déplorable {gaspillage qu'il im- porte de prévenir, et c'est ce qu'heureusement on peut faire avec des frais modérés. Il suffira pour cela de nommer vojeis communaux les instituteurs primaires que la loi de 1 833 attribue aux communes. Dans leur nouvelle qua- lité , ces hommes qui ont tous plus ou moins , quand ils sortent des écoles normales, quelques connaissances de géométrie descriptive et de dessin linéaire, seraient en mesure par conséquent de diriger ces travaux avec une intelligence suffisante. Ils le feraient au reste sous la di- rection et d'après les instructions des voyers d'arrondisse- ment. Déjà, prévoyant le parti que l'on pourrait tirer de ce personnel , j'ai établi à l'école normale d'Orléans un cours de construction et d'entretien des chemins vicinaux , qu'y fait un conducteur des ponts-et-chaussées. On m'as- sure qu'un cours semblable a depuis été créé dans d'au- tres écoles.

Comme on ne déplacerait pas ces instituteurs de leur domicile 5 que ces devoirs nouveaux ne les occuperaient que pendant quelques heures du jour, dans les intervalles des classes -, et une petite partie de l'année , en général, dans celle leurs devoirs ordinaires leur donneraient moins d'occupations , l'indemnité qui leur serait attri- buée pourrait être réduite à 50 francs par an , ou à 80, lorsqu'ils exerceraient leur profession dans des com- munes réunies pour l'instruction primaire. Ce serait une amélioration véritable dans leur sort , si on considère la faiblesse de leurs émoluraens. En effet, la loi ne leur at- tribue que 250 francs , y compris leur indemnité de lo- gement. A cette faible rétribution il faut ajouter le pro- duit du scolage que l'on peut évaluer à une movenne de 100 fr. Ils ont donc en tout 350 fr. , somme qui ne les élève pas même à la condition des prolétaires des campa- XIV. 6

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ones et des cantonniers de nos routes. Cette indemnité de 50 à 80 fr. porterait à 400 fr. environ la totalité de leurs avantages qu'on pourrait augmenter aussi , en leur attribuant les fonctions de secrétaires de mairies, comme on le fait déjà dans plusieurs communes.

Suivant moi, il importe de s'occuper beaucoup de leur position. Il faut que les avantages en soient suflisans, non pas seulement dans leur intérêt, mais aussi dans ce- lui de la société tout entière. Quel péril , en effet , n'y aurait-il pas pour elle, si les enfans du pauvre, c'est-à- dire ceux du grand nombre , étaient élevés par des hom- mes mécontens , irrités et toujours aux prises avec le besoin ! Cette éducation pourrait devenir la propagande la plus dangereuse pour la sécurité et le maintien de no- tre ordre social. Excités par les embarras de leur posi- tion, ces instituteurs seraient les apôtres naturels de l'in- subordination et de la révolte , contre un état de choses dont ils auraient si peu à se féliciter. Cependant absorbés par nos contentions quotidiennes, par les difficultés de l'instant, et sans soins de l'avenir, avec cette redoutable propagande à nos côtés, nous marcherions légèrement à des abîmes. Alors même qu'elle ne pousserait pas les popula- tions à la révolte , à des agressions violentes contre le gouvernement, elle pourrait le surprendre par l'élection, en dominant les esprits des électeurs des campagnes 5 et cette France du milieu , honorable mais trop inactive, qui a déjà laisi?é en partie échapper de ses mains les pou- voirs municipaux, qui réclame des droits et qui en né- glige l'exercice 5 cette France modérée qui sommeille au sein de dangers qu'elle ignore , surprise dans nos co- mices électoraux, comme faillit l'être le directoire et comme le fut la restauration , pourrait se réveiller dans les bras de la république. C'est en partie avec l'instinct

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de ces dangers , qui ne sont pas entièrement imaginaires , qu'on a aussi établi dans plusieurs écoles normales , un cours d'agriculture et d'horticulture ; et , en outre , que l'on donne aux instituteurs qui y sont instruits des le^ çons d'arpentage. Ces connaissances spéciales, appropriées à la \ie des champs, leur permettront de rendre des ser- vices nombreux aux populations de tous les âges parmi lesquelles ils doivent vivre 5 elles eur donneront de plus, le moyen d'améliorer leur condition et de la ren- dre plus douce* La qualité de voyer communal que je vou- drais leur faire attribuer en y ajoutant un salaire , sera une ressource additionnelle. Si ma proposition à cet égard est adoptée , la France se trouvera bientôt en possession d'un personnel de voyers dont le chiffre s'élèvera au moins à 30,000, et qui coûteront tout au plus une quinzaine de mille francs à chaque département. Si on ne se sert pas de cet immense personnel , il ne sera possible de le rem- placer que par un très-grand nombre de vovers spé- ciaux , d'agens secondaires dont la dépense s'élèverait probablement à 40 ou 50,000 fr. ; car il faudrait, au minimum , un de ces agens par canton ; et l'on ne pour- rait guère donner moins de 1,500 fr. à des hommes qui voyageraient sans cesse, et qui seraient presque toujours hors de leur domicile. Ainsi, cette dépense s'élève- rait , dans les déparlemens qui auraient trente cantons , à 45,000 fr. ; et cependant ce personnel ne remplacerait que très-imparfaitement les trois ou quatre cents voyers communaux qui ne coûteraient, dans mon système, que 15 à 18,000 fr.

Rien au fond n'est plus utile, plus économique que d'em- ployer à des usages divers les personnels existans, quand on peut le faire , comme ici, sans compromettre les services

84 DES ROUTES ET DES CHEMINS

auxquels ils sont plus spécialement afïec tés. C'est ainsi que j'ai chargé, dans mon département, la gendarmerie de con- stater, dans ses excursions journalières, l'absence des can- tonniers sur les routes. En donnant à ces derniers une crainte salutaire que leur inspire cette surveillance quo- tidienne, j'ai pu empêcher entièrement ces absences jadis très-multipliées et contre lesquelles protestaient sans cesse les populations. Aujourd'hui, ces plaintes ne se reprodui- sent plus. Les résultats heureux qu'a eus celte mesure pour les routes du Loiret ont arrêté l'attention de l'ad- ministration supérieure , qui en a prescrit l'exécution dans tout le royaume. J'attends encore des lésultats bien autrement importans pour notre viabilité secon- daire de ce corps de voyers dont mon système dote- rait la France à si peu de frais , tout en consolidant l'éducation primaire compromise par la faiblesse des ré- munérations attribuées à ceux qui en sont chargés. In- stituteurs de la jeunesse, conseillers de l'âge mûr et de la propriété à laquelle ils indiqueraient les plantations, les cultures qu'il convient d'introduire dans les champs pour en augmenter la valeur , ces utiles citoyens contribue- raient encore plus puissamment au développement de l'industrie agricole , en travaillant sans cesse à l'amélio- ration des voies sur lesquelles en circulent les produits. Grâce à leur présence et à leurs efforts , il n'y aurait pas en France un lieu quelconque qui ne pût , chaque année, se féliciter de quelque progrès ; pas de point obscur sur lequel ils ne fissent luire des lumières relatives. Que si on demandait de nouveau au gouvernement de 1830 ce qu'il a fait pour remplir son mandat , il pourrait certes citer une institution qui, en diminuant l'ignorance des classes inférieures , améliorerait leur bien-être , comme en gé-

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aérai celui de toutes les autres. Cela vaudrait mieux assu- rément que de leur concéder sans cesse de nouveaux droits qu'elles ne conçoivent pas et qu'elles exercent mal.

Il serait facile de soutenir le zèle des voyers commu- naux , en autorisant les sous-préfets à faire des retenues sur leur traitement , quand ils n'auraient point suivi les instructions données par le voyer de l'arrondissement. On pourrait les stimuler aussi en attribuant à ceux dont on serait le plus satisfait les places de piqueurs des che- mins cantonnaux, places auxquelles on donne ordinaire- ment un salaire de 8 à 900 fr.

Les travaux que dirigeraient à la fois ces 30,000 vovers, chefs secondaires d'une armée industrielle recrutée par la prestation , et les autres travaux entrepris concurrem- ment sur les chemins de premier ordre , mettraient bien- tôt chaque canton en possession d'un bonne voie encais- sée , et chaque commune d'un chemin accessible dans toutes les saisons , pour communiquer avec cette voie ou avec les routes du voisinage. Supposons actuellement que ces artères perfectionnées , introduites sur tous les points du royaume, augmentassent seulement de 4 p. y^, ce qui certes serait bien peu , la valeur de la propriété fon- cière de la France :, il en résulterait encore un profit énorme, et que seraient loin de balancer les frais par les- quels on l'aurait obtenu. En effet, la superficie delà France se compose de 52 à 53,000,000 d'hectares, dont on. peut déduire un cinquième environ pour les propriétés bâties , les chemins , les routes , les cours d'eau , etc. 5 cette déduction faite, il reste à peu près 40,000,000 d'hec- tares, dont la valeur moyenne peut être évaluée de 5 à 600 fr. l'hect. , et la valeur totalede20 à 25,00O,O0O,00Of. Si , par l'ouverture ou l'amélioration des lignes de notre viabilité secondaire, cette valeur s'accroissait de 4 p. °/o,

86 DES nOUTES ET DES CHEMINS

la propriété de la France y gagnerait une valeur totale d'un milliard. Ce chiffre serait peut-élre doublé par la plus- value qu'acquerraient également la propriété mobilière et la propriété industrielle. L'intérêt de ce double capital , créée par l'amélioration de nos voies secondaires, serait au moins représenté dans le grand dividende national , dans le partage annuel des profits de toutes nos proprié- tés et de toutes nos industries , par une somme de 70 à 80,000,000 fr. On obtiendrait, comme on l'a vu, cet accroissement dans la richesse publique , au moyen de sacrifices dont le maximum ne pourrait dépasser 10 cent, ou 24,000,000 fr. pour toute la France, et de trois jour- nées des bras valides d'une partie de sa population. Ce se- rait un placement annuel à plus de 1 00 p. "/o ', placé d'une autre manière, probablement le même capital n'en pro- duirait pas 5. Mais les sacrifices imposés aux contribua- bles pourraient être réduits , sans cesser pour cela d'ê- tre efficaces 5 j'observerai même que si l'exécution de ces travaux était ajournée à trois ou quatre ans , elle au- rait lieu sans qu'il en résultât aucune addition à nos charges actuelles. En effet , à cette époque , les opéra- tions du cadastre seront finies dans presque tous les dé- partemens, qui supprimeront par conséquent les cen- times qu'ils s'imposent pour les faire, et dont le chiffre s'élève à une moyenne de trois. Ils pourront aussi sup- primer les centimes extraordinaires plus nombreux qu'ils jsupportent pour l'achèvement de leurs routes dépar- tementales , qui , comme on l'a vu plus haut , seront à peu près terminées à la même époque , et dont ils ne chercheront pas à augmenter les lignes, puisqu'ils en seront dispensés par la construction beaucoup plus écono- mique des chemins cantonnaux.

Ce qui n'est guère moins important , car il est tout aussi

EN l-r.ANCK. 87

nécessaire de ménager le tems de l'administration dépar- tementale que l'argent des contribuables, c'est que, tout en réservant aux préfets la baule direction du service des chemins vicinaux, l'organisation que j'indique pour notre viabilité secondaire n'encombrerait pas leurs bureaux de papiers et de dossiers inutiles. Presque tout se ferait sur place, quoique d'après l'impulsion qu'ils auraient donnée. Une fois constituée par la loi, cette institution fonction- nerait pour ainsi dire d'elle-même. Chaque commune et presque chaque village aurait, dans la personne de son instituteur , moyennant une cinquantaine de francs , une régie intelligente pour l'exécution des travaux , lorsqu'ils se feraient par l'administration et une surveil- lance active , lorsqu'ils se feraient à l'entreprise. Quant aux ressources pécuniaires, elles seraient créées à l'a- vance par la loi-, et l'administration, les conseils muni- cipaux , les conseils généraux n'auraient qu'à voir s'ils devraient en élever le chiffre. Nul embarras, nulle com- plication dans la comptabilité de ces ressources. Dans le projet présenté , comme on Ta vu , il aurait fallu une comptabilité spéciale pour chaque chemin. Suivant les modifications que je voudrais lui voir subir, la compta- bilité des chemins vicinaux continuerait d'être commu- nale, et par conséquent n'imposerait pas de charges nou- velles à une machine déjà insuffisante pour soutenir le poids de celles qu'elle doit supporter. Que l'on interroge les préfets, que l'on consulte les hommes d'expérience' qui dirigent leurs bureaux ! et ils reconnaitront , je l'es- père , que le projet de loi amendé de cette manière serait aussi efficace qu'il serait simple.

Je termine ici les observations que j'ai voulu faire pour répondre à l'appel de M. le ministre de l'intérieur, qui , en présentant le projet de loi que je viens d'examiner ,

88 DES ROUTES ET DES CHEMINS EN FRANCE.

a déclaré qu'il accepterait toutes les modifications que l'on proposerait à ce projet, quand il en aurait reconnu la convenance. J'ai insisté principalement sur la néces- sité de simplifier l'exécution de ce projet , car il im- porte de ne pas compliquer encore notre organisation administrative, déjà si complexe et si embarrassée. Chose étrange ! l'administration et l'industrie ont suivi de nos jours une direction toute différente; mais c'est l'indus- trie qui a été le plus avisée. Pour ne pas dépenser des forces inutiles; pour éviter les frottemens , les résistan- ces ; elle supprimait tous les rouages superflus ; elle dé- montait la machine de Marly , en brisait les ressorts in- génieux , mais trop multipliés, et lui substituait un ap- pareil plus puissant et plus simple. Malheureusement, à la même époque , l'administration procédait tout autre- ment, en s'embarrassant de plus en plus dans les ambages d'une législation hérissée de détails et de dispositions ré- glementaires. C'est de ces entraves qu'elle doit tendre à se dégager aujourd'hui, en évitant surtout d'en augmen- ter le nombre dans les lois qui sont à intervenir , et en se rapprochant davantage de la marche plus judicieuse suivie par l'industrie.

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LONDRES, PARIS, BRUXEUES ET X.A HA'TB-

On s'ennuie toujours de ce que l'on possède 5 on a l'expérience des vices et des ennuis attachés à celte pos- session. Pour moi , j'avais vu avec une espérance si vive, avec un si bel enthousiasme, le progrès des idées réforma- trices que cet amour trompé, cette illusion déçue, me pré- parèrent un véritable chagrin. Comme mille autres, j'a- vais pensé que l'Angleterre n'avait qu'à prononcer le mot réforme , pour toucher le but si désiré ; j'avais cru que ce résultat magique allait s'opérer dans un clin -d'oeil ; rien de plus facile selon moi.

O trompeuse féerie des espérances et des désirs ! Ce Londres que la réforme devait toucher de sa baguette ma- gique est devenu plus sombre et plus ennuyeux que ja- mais. L'agitation politique y règne toujours •, et le plaisir y est moindre. Les positions anciennes , compromises ou menacées, deviennent cruelles dans leur défense, féroces dans leur égoisme. Les vieux types anglais disparaissent tour à tour. On ne peut plus ni rire du gentilhomme cam- pagnard , ni reconnaître à la première vue , à la première parole, le whig de l'ancienne roche. Un sérieux terrible s'est emparé de toutes les physionomies comme de tous les langages et a envahi jusqu'aux bals. Courses de che- vaux , intrigues d'amour , procès conjugaux , spéculations de bourse, sont soumis à la préoccupation intense émanée

XIV. 7

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des nouveaux intérêts. Ce n'est plus sur les primes ni sur les reports, ni sur l'arrivage des marchandises qu'on spé- cule à la bourse : le triomphe des whigs , la déconfiture des torys , la recomposition du ministère, deviennent le sujet de tous les enjeux. Les corporations s'agitent, le boutiquier harangue la populace , et la vieille noblesse , si près de réaliser la victoire, se voyant attaquée de toutes parts , renonce à la frivolité de ses fêtes pour se réunir en clubs sérieux, tandis que Hunt , Cobbett et O'Connell déploient leurs menaçantes phalanges. Une agitation si profonde ne peut manquer de troubler les plaisirs et les 7'outs ; aussi nos théâtres languissent-ils, et la littérature elle-même est , sinon en décadence , du moins en stagna- tion.

Je fuyais donc la politique de Londres, et notre mou- vement si fébrile, et notre éloquence si bruyante. A mon arrivée à Paris, l'activité générale, la tourmente des par- tis , le froissement des intérêts m'offrirent un spectacle encore plus animé en apparence. Mais au bout de quel- que tems , je m'aperçus de mon erreur. Au fond de ces théories si vibrantes, de ces déclamations si ardentes, que trouvai-je ? des intérêts. Pour les hommes politiques de la France , il s'agit d'un nom à remplacer ou à déplacer, d'un portefeuille à maintenir ou à changer de mains. Toutes les questions se résument par des noms propres. Mille fois rebattues, ressassées et discutées , elles ont fa- tigué les masses. A fties yeux , le roi de Paris , c'est le plaisir. Il faut voir combien ce masque sérieux et grave couvre de jouissan(;es effrénées; combien on se préci- pite avec ardeur vers une sensualité tantôt cachée , tantôt avérée 5 dans quelle singulière progression le luxe augmente et par quelle bizarre révulsion la vie parisienne se compose aujourd'hui de deux zones bien distinctes ,

LONDRES , PARIS , BRUXELLES ET LA HAYE. 91

OU plulot contrastantes : l'une, de huit mois passés à U campagne, dans l'économie et la gestion des biens ru* raux 5 l'autre de quatre mois, au milieu du tourbillon le plus rapide, le plus étourdissant , le plus éblouissant ; au milieu de rouis qui succèdent aux j'outs , et de bals qui succèdent aux bals. La vie anglaise telle qu'elle existait , de 1815 à 1820, a été adoptée par la population pari- sienne d'un certain rang. Quant aux hommes du négoce, aux boutiquiers de Paris , à cette garde nationale , dont la baïonnette exhaussée maintient le pouvoir royal ; quant à cette nouvelle garde à la fois bourgeoise et prétorienne, il faut bien qu'elle reste à Paris, ses intérêts la re- tiennent C'est à elle seule que la capitale doit le reste

de mouvement vital qui l'anime encore pendant la belle saison.

Sans doute , la capitale française fait autant de bruit de sa politique , de sa chambre des députés, des grands in- térêts qu'elle remue, et des factions qui la dominent et la déchirent , que nous de nos prétentions artistiques et littéraires, de nos réceptions solennelles et de nos bals splendides. Mensonge des deux côtés. Un intérêt grave occupe l'Angleterre ; l'intérêt du plaisir anime Paris. Ce que j'ai vu de plus sérieux dans cette folle ville , c'est le besoin de s'amuser. Elle donnerait quarante orateurs po- litiques pour un Lablache et deux cents ministres pour M'** Grisi. Les bons mots de M. Dupin , les épigrammes . de M. de Talleyrand, les boutades de M. Thiers , l'amu- sent plus que leur conduite politique ; il s'agit, avant tout, de savoir si le nouvel opéra do Bellini vaut mieux ou vaut moins que le Pirate. En deux jours je pénétrai le secret des affaires parisiennes. Le seul ennemi que l'on veuille chasser, c'est l'ennui : on décernerait une cou- ronne civique à quiconque se rendrait ridicule pour dé-

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sennuyer la galerie. Vers cet unique but se dirigent les prétendus travaux des gens de lettres, et les criailleries des avocats , et le factice génie des artistes , et les intermina- bles logomachies des journalistes. Lorsque j'eus assez de tout ce fracas , lorsque la vie réelle des Parisiens d'au- jourd'hui se fut révélée à moi , je me dirigeai vers l'hôtel des messageries royales, et je partis.

Adieu Paris ! métropole du plaisir qui , malgré toutes tes prétentions, n'as jamais placé qu'en seconde ligne l'ambition , l'intrigue , la science, la politique et l'argent ! Quel est ton véritable amour ^ ton but unique, ta pen- sée secrète ? La sensation ou le plaisir. La politique au front ridé , à la parole sèche ou verbeuse , aride ou dé- clamatoire , a beau prétendre au titre de reine 5 la ville folle se cache en vain sous un costume sérieux : c'est une femme aux mœurs étourdies et brillantes qui prend, pour aller au bal, un manteau de philosophe et un masque d'a- nachorète. J'avais passé six semaines dans ce grand tourbil- lon , et j'avais reconnu que personne ne pensait ce qu'il disait , ou ne pensait à ce qu'il disait. D'ailleurs , je m'étais trouvé fort bien dans cette capitale de Papimanie j et grâce au Rocher de Cancale, au théâtre Italien, aux concerts du Conservatoire , aux promenades du bois de Boulogne , et à quelques autres particularités fort inutiles à détailler , j'avais vu avec satisfaction que cet être pour lequel nous avons tous une affection singulière et que les Allemands philosophes appellent le moi , prospérait et florissait à Paris.

Cependant ma curiosité m'appelait ailleurs, et j'avais à parcourir un des pays du monde qui ont été le plus sou- vent décrits 5 une route battue , le grand chemin univer- sel de tous les flâneurs européens. J'aime à passer beaucoup d'humains ont passé. L'Abyssiuie m'amuserait

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moins que le parc HyJe. Je me rappelle volontiers toutes les niaiseries qu'on a dites , tous les tableaux pittoresques ou non, tout le verbiage prétentieux qu'on a débité là- dessus. C'est plaisir de comparer avec ses impressions per- sonnelles les impressions d'un fal, d'un bel-esprit ou d'un sot. Là, tel vovageur avu un p;éant, nous apercevons un nain. Ce petit canal que l'œil découvre à peine est devenu, sous la plume de quelques femmes bas-bleus, un Nil ou un Danube. Sur cette grande roule, le Belge a cuvé sa bière , la pipe du Hollandais a lancé ses colonnes de fumée , le Parisien a babillé ses opinions politiques ; l'Anglais, exilé des environs de Saint-Paul, a dormi en rê- vant qu'il voyageait. La route la plus battue est la roule la plus nouvelle. Le bon sens est vieux , la folie est tou- jours jeune. Ne me parlez donc pas de ces voyages dans les pays inconnus, le voyageur a ses coudées franches, le mensonge poétique est une nécessité, vous êtes obligé de vous fier aveuglément à la parole du narrateur. Tra- versons ensemble, mon cher lecteur, le chemin du monde le plus vulgaire. Mettez-vous avec moi dans le coupé , avec une petite femme grasse, brune et jolie; à la jambe mince et aux souliers mignons; un militaire de quarante ans à la jambe de bois , et une jolie petite fille assise aux pieds de sa mère sur un tabouret. En France , la vieillesse arrive plus tard et l'enfance cesse plus tôt qu'ailleurs. Une petite fille de six ans est souvent une petite femme co- quette : un vieux dilettante est encore un jeune enthou- siaste. Pays singulier dont la civilisation ressemble à ces arbres, encore tout verdoyans à leur cime, lorsque le tronc et les rameaux sont décrépits. C'était une bien jolie poupée qu'Alexandrine. Elle parlait modes, théâtre, avec une facilité surprenante; sa mère trouvait cette préco- cité charmante. Hélas! que de malheurs attendent ces pe-

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tits prodiges qui devancent l'âge, et combattent les lois de la nature !

Nos voitures de grande route , avec leurs attelages di- gnes de princes, et le cuivre étincelant de leurs harnais, écrasent la diligence française , la lourde diligence avec son fardeau de bagages et sa cargaison vivante 5 mais cette dernière est pittoresque, il faut en convenir. Je plains l'observateur qui n'a pas vu la cour des Messageries roya- les, au moment du départ. Le fouet du postillon retentit^ les clochettes résonnent au cou des chevaux : adieux, re- commandations, serremens de main , se croisent de toutes parts 5 puis la diligence s'engage dans les sinuosités de Paris. Elle roule , elle se glisse , elle serpente à travers ces mille détours, comme l'anguille dans le labyrinthe de corail qui embarrasse sa marche rapide.

Nous voici à La Vilktte, le canal est couvert de bar- ques pavoisées : un concours immense de peuple se répand sur toutes les avenues^ c'est dimanche, le grand jour, si triste en Angleterre, si gai en France. Je demandais pour- quoi les rues de Paris étaient désertes , et les faubourgs extérieurs envahis par une foule tumultueuse 5 le vin à six et huit sous le litre , et le plaisir de se réunir dans les guinguettes environnantes, attiraient, me dit-on, dans ces parages toute la population ouvrière de la grande ville. Je ne pus m' empêcher de comparer cette joie remuante, ce besoin de faire <\u bruit et de se montrer, avec la gra- Tilé des Romains modernes dans leurs amusemens et la sérieuse allégresse des Anglais. On aura beau changer les lois et organiser des constitutions pour ces deux peuples ; faire du bruit sera toujours un plaisir pour l'un, et pour l'autre un supplice. J'admirais la fertilité delà campagne et je communiquais à mes voisins l'admiration qu'elle m'inspirait 5 ils m'ecoutaient avec une sorte de modestie

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nationale ^ et raménité de leur commerce devenait plus communicative encore. A trois lieues de Paris , une mu- sique aigre se fait entendre : je regarde, et devant Féglise d'un village j'aperçois un homme armé d'une vieille cla- rinetle dont les teintes rousses accusaient Tàge ; les sons nasillards qu'il tirait de son instrument venaient se marier aux accords peu mélodieux d'un violon délabré, et pro- duisaient je ne sais quelle harmonie discordante qui pou- vait ressembler à une valse j puis une bande demi-rustique et demi-citadine s'agitait, tourbillonnait et cherchait à suppléer de son mieux à l'inhabileté musicale des deux ménétriers.

« Ah ! dit le militaire en regardant sa jambe supplé- mentaire, j'ai vu le tems je passais pour un bon val- seur-, mais. Dieu merci, je ne puis plus danser qu'à cloche-pied.

Dieu merci 1 repris-je , et pourquoi ? Il me semble que c'est un malheur assez grave.

Oh ! mon mari est philosophe , s'écria la femme , et s'il veut s'en donner la peine , il vous prouvera qu'une jambe vaut mieux que deux.

Ou même que pas du tout , reprit la petite fille d'une voix de fausset, qui faisait valoir sa plaisanterie. »

Je ne pus m'empècher de frapper d'une main cares- sante la joue de la petite fille, en lui disant : « il n'y a qu'une Parisienne de six ans pour trouver ces choses-là.» Puis je demandai au père de quel argument philosophi- que il se servait pour prouver l'excellence des jambes de bois. « Réussissez à me convaincre, el je serai le pre- mier à me faire couper les deux jambes.

Oui , mon cher , reprit en me serrant la main le Pa- risien , qui ne me connaissait que de la soirée. Nous al- lons passer par Douai , et le plus habile chirurgien de

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cette ville est un de mes amis ; il fera très-proprement To* pération qui vous est nécessaire.

C'est convenu.

Quelle prise voulez-vous que le rhumatisme et la goutte aient sur une jambe de bois ?

Excellent !

Comptez-vous pour rien l'économie de bas, de sou- liers et de pantalons qu'entraîne nécessairement la pos- session d'une jambe de bois ? Si vous êtes économe , vous sentirez toute l'importance de cette considération. Le ci- rage et le vernis coûtent fort cher. Une jambe ordinaire en dépense une quantité formidable.

Je n'ai rien à répondre.

Ainsi, point de cirage, point de faux mollets à acheter.

C'est incontestable.

Avec une jambe de bois , le général Moreau vivrait encore. Vous savez qu'au siège de Dresde un boulet de canon lui emporta les deux jambes. Il se serait moqué de l'ennemi s'il eût pu trouver chez le tourneur l'équivalent de ses deux membres enlevés.

Vos argumens sont irrésistibles.

Le sentiment général du genre humain , continua l'interlocuteur, avec l'énergie d'un orateur sûr de son eÊfet et qui fait tonner sa péroraison , atteste une haute bienveillance pour les hommes à jambe de bois. On leur bâtit des palais-, l'hôtel des Invalides et Greenwich leur appartiennent. Si la mode adoptait les jambes de bois, que deviendrait la guerre? que deviendrait la fureur des duels? tous les hommes seraient philanlropes et pacifi- ques. Ce que je vous ai prouvé, quant à une jambe de bois , est bien plus concluant encore pour deux jambes de la même nature. Il est inutile que j'insiste , n'est-ce pas? »

LONDRES, PAUIS, BRUXELLES ET LA HAYE. 97

Ainsi se perdaient les heures j et j'admirais rinfluence d'une vieille sociabilité qui donne à tous les hommes le besoin de plaire et de trouver du plaisir , et prête de la valeur aux plus futiles bagatelles. Peut-être le vieux pays mercantile auquel j'appartiens doit-il être fier de vertus plus solides et de qualités plus utiles ; mais l'obligeance , la facilité du commerce, cette petite monnaie dont la vie a si grand besoin et qui a cours, alors même qu'elle est fausse; c'est en France qu'il faut les chercher.

Nous étions déjà loin de Paris; plus d'une ville s'était montrée à nos regards, mais je ne m'occuperai ici, ni de Saint-Quentin, ni du canal souterrain que Napoléon y a fait creuser , ni même de Cambrai et de la statue assez médiocre que le sculpteur David a consacrée à Fénélon : l'esprit le plus élevé et lame la plus droite que la France ait produits. Voici Douai 5 c'est que je perds mes deux compagnons de route, pour les échanger , hélas î contre un autre échantillon national, moins agréable et plus com- mun-. Imaginez un de ces vieux bavards gascons, qui ré- sument en eux tous les désagrémens de la civilisation et tous les malheurs de l'ignorance. La Marseillaise et la Parisienne chantonnées misérablement ^ entrecoupées d'interrogations dont on n'attendait pas la réponse, mê- lées d'exclamations absurdes , de contes moisis , de ca- lembourgs passés de mode, me causèrent une fatigue si profonde, que je ne trouvai d'autre moyen d'échapper mon bourreau que de mettre la tête à la portière et de cesser de l'écouter. Il ne se découragea pas; une victime lui était nécessaire; il ouvrit de son côté et entama un nouveau dialogue avec le postillon qui fumait sans lui ré- pondre.

Parlez de Bruxelles comme il vous plaira, vous êtes sûr d'avoir raison. C'est la ville mitoyenne, la ville de

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toutes les couleurs; c'est un reflet de la France, avec une ombre de l'Allemagne. Vous y trouvez encore de l'Italie, quant aux arts; et de la Hollande, quant à la vie privée ; et de l'Angleterre , par cette nombreuse expatriation qui jette à Bruxelles tous les banqueroutiers des Trois- Royaumes. Bruxelles a raison de fabriquer les plus beaux équipages du monde 5 elle est moins une capitale qu'un rendez-vous de chasse pour les nations. Son caractère est de n'avoir pas de caractère. Louez , blâmez , invectivez , portez aux nues la population et les mœurs de Bruxelles ; nommez les Bruxellois économes, artistes, prodigues , dé- bauchés, modestes, luxueux; vous aurez raison. Il est fa- cile de saisir le côté saillant de la plupart des villes mar- quantes. Londres fait le commerce ; Amsterdam est ma- ritime-, Venise a été voluptueuse; Paris aime le plaisir du moment ; Vienne est bourgeoise; Rome est la capitale des cérémonies; Bruxelles vit par l'imitation : c'est la cité de la contrefaçon par excellence.

S'il fallait choisir un trait caractéristique parmi beau- eoup de traits effacés, nous dirions que l'imitation fran- çaise distingue spécialement Bruxelles ; mais il y a bien au- tre chose dans cette ville : les Anglais y abondent, la lour- deur commerciale de l'esprit plane sur elle ; l'antiquité, le moyen-âge y ont laissé des traces ; le séjour des Espagnols, la domination française s'y font encore sentir; l'indépen- dance nationale y jette aussi quelques vieilles racines; les vertus domestiques et les bonnes qualités de ménage n'y sont pas rares; les escrocs de l'Europe s'y donnent ren- dez-vous : jugez donc cette ville si vous l'osez. Il n'y man- quait plus que des ruines fumantes , des décombres mo- dernes, une révolution au petit pied ; Bruxelles a tout cela maintenant. Si vous arrivez au mois de septembre, la ville est déserte. Cette désolation vous étonne et vous

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afflige. Au mois d'avril , au contraire , Bruxelles est vi- vante, populeuse, étourdissante comme les environs de Pall-Mall et du Palais -Royal. Vous ne rencontrez de toutes parts que genlilhommes aux grandes moustaches et aux favoris superbes, nobles habitans des cafés et des estaminets, i^epoussés de Frascati et des eafei's de Londres; estimables produits d'une civilisation avancée et qui a besoin pour se développer de la serre chaude des villes de premier ordre.

Celte physionomie hasardée n'est pas sans charme : on croit se trouver dans le carrefour universel de l'Europe voyageuse ; on se livre à je ne sais quelle liberté de mœurs et d'idées ; on sent que les entraves de la coutume sont de- venues légères, dans un pays toutes les coutumes se re- trouvent. Allez sur la grande place et tenez-vous devant l'Hôtel-de-Ville : le stvledes maisons appartient à toutes les époques et à tous les peuples. Pendant que des Anglais à la mine sévère et oisive se promènent devant vous ; pendant que le gros Allemand , le Flamand joufflu , le mdnce Fran- çais, le Prussien cambré, causent avec ces marchandes établies sous leurs petites tentes pointues, vous pouvez ad- mirer la variété des édifices circonvoisins. L'élégance et la richesse du moyea-àge ont brodé à jour cette tour prin- cipale, avec ses clochetons qui s'élèvent de distance en distance comme des pommes de pin, et qui naissent les uns des autres avec une fécondité et un luxe merveilleux. Le jour passe à travers ces découpures admirables, tandis que l'œil se repose sur trois rangs d'arcades et de fenêtres, les unes à ogives, les autres carrées qui éclairent ces grandes salles de l'hôtel-de-ville tant de banquets san- gians ont eu lieu, tant de conspirations ont été tra- mées. Auprès de ce monument qui rappelle les scènes féodales des ducs de Bourgogne, voici une petite maison

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qui rappelle Madrid : elle a son balcon , ses fenêtres gril- lées. On l'aura conslruile du tems du duc d'Albe. Son dernier étage se termine par je ne sais quelle courbure fantastique que le goût n'avoue pas , mais qui rappelle les enroulemens capricieux dont le génie arabe était si prodigue. Plus loin encore, des colonnes cannelées vous transportent en Italie, au milieu des fantasques créations du Boromino , qui pétrissait son architecture comme un pâtissier pétrit sa pùte.

Sous le rapport topographique, même diversité, ou plu- tôt même contraste. La ville haute est salubre et chaude ; la ville basse est froide et humide. Au centre de la ville haute, se trouve situé le quartier du Parc, habité par l'a- ristocratie des tems modernes, les banquiers , la diploma- tie et les étrangers -de distinction ou plutôt les riches voyageurs. Redescendez un peu ces petites élévations qui se trouvent placées sur le penchant de la colline. est le centre du commerce 5 ce sont les rues qui équivalent aux rues Saint- Honoré et Picadilly. Tout au bas de cette colline, au flanc de laquelle Bruxelles semble suspendue, voici la vieille cité flamande , la ville aux anciennes cou- tumes où l'on ne parle qu'un singulier patois , le fran- çais et la civilisation son t détestés , et le costume même a conservé quelque chose de sa rusticité primitive. En- fin , vers le sud-est, vous rencontrez une colonie de Lié- geois et de Namurois, hommes actifs, intéressés, robus- tes, et qui parlent le langage wallon. Puis dans les quar- tiers les plus infects, les plus abjects , la partie pauvre de la population israélite, espèce de population de grenouil- les qui croupit et coasse. Tâchez donc de vous faire une idée exacte de cette agglomération de races si diverses : démêlez , si vous le pouvez , toutes leurs physionomies , ramenez à un seul idiome cette grande tour de Babel. Au-

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tant vaudrait essayer de ramener à un seul ordre d'archi- tecture ces clochers , ces beffrois , ces dômes , ces tours , ces aiguilles dont Bruxelles présente le panorama.

Aussi, que de singuliers contrastes ! C'est la plus morale et la plus immorale de toutes les capitales européennes. A peine entrez -vous dans la ville , des hommes en blouse vous assaillent, messagers mercenaires, dont les offres ne tardent pas à vous révolter ^ une fois admis dans une auberge , vous êtes étonné de la décence , de la retenue et même de la pruderie qui y régnent. J'ai vu un maître d'hôtellerie refuser l'accès dans sa maison à deux voya- geuses parisiennes sous prétexte qu'il soupçonnait leur chasteté. Puis, à l'instant même , comme j'allais me pro- mener sur la place, je fus surpris de l'incroyable licence avec laquelle la prostitution s'exerce, et du nombre de victimes qu'elle dévore. Pénétrez dans l'intimité de la plupart des ménages bruxellois ^ il n'y est question que d'ordre , d'économie , de prudence , de vertus domesti- ques, de simplicité patriarcale. Allez vous promener dans le Parc , vous vous demanderez ce que viennent y faire cette multitude de femmes revêtues de leurs failles ou mantelets de soie noire qui couvrent leurs têtes , et leur assurent ou un demi -incognito ou un incognito complet. C'est le mystère et l'amour que la. faille protège 5 non pas toujours l'amour vulgaire et vénal , mais souvent aussi la galanterie de choix, la séduction moins triviale. Plus loin circulent sous des arbres, qui devraient les cacher à tous les yeux , des Adonis sexagénaires , méprisables par leur âge et par leurs goûts , et plus nombreux dans ce pays flegmatique et bourgeois que dans les régions d'aristocra- tie et de passion vive la civilisation et l'ardeur du sang usent rapidement les émotions qu'elles font naître.

La physionomie équivoque de Bruxelles n'a fait que se

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parer d'une teinte d'agitation révolutionnaire depuis tes jotirnées de juillet. C'est toujours le même mélange, la même confusion de tous les langages et de toutes les idées. Un cabinet de lecture se nomme Reposiloire des Arts ; mot anglais francisé, qui n'est ni français ni anglais. Toujours même chaos de populations et de patois hé- térogènes ; toujours même alliance de tous les styles et de tous les modes architecturaux : deux ruelles tortueuses aboutissant à une rue rectiligne ; un monument du moyen- âge, encadré dans deux maisons du dix-neuTième siècle ; les grandes guêtres des fermiers de la campagne fla- mande, circulant au milieu des bottes des dandys anglais 5 parmi les plus brillans étalages des joailliers, des bijou- tiers , des marchandes de modes , des espaces vides , des hôtels déserts , des portes fermées , des quartiers mornes et silencieux , au sein même de la partie la plus bruyante de la ville 5 et des décombres , des arbres brisés , des gril- lages renversés auprès d'un palais en stuc.

Les vertus des Bruxellois sont à peu près de même na- ture, il est difficile de les caractériser^ ils font des au- mônes , mais point de sacrifices. On ne peut leur repro- cher ni la dissipation , ni la frivolité , ni la légèreté. Il est difficile de leur attribuer des qualités généreuses. Ils vous permettent d'admirer leur galerie de tableaux ; et voilà tout. On sait que les mœurs commerciales ne dévelop- pent guère les grandes facultés de l'amej aussi les vertus cardinales, aux yeux d'un véritable Brabançon, d'un com- merçant de bonne souche , ce sont l'économie , la pru- dence , la politique, le silence. Il me souvient d'avoir en- tendu ces qualités merveilleuses préconisées pendant deux heures par cinq bons négocians bruxellois. Les locu- tions particulières à la Flandre hérissaient leurs discours. « C'est une bonne chose que la prudence , sai^ez - vous P

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c'est une admirable qualité , n est-ce pas ? » En général , un point d'interrogation termine toutes les phrases du vrai flamand 5 il semble qu'il doule de son opinion per- sonnelle, et qu'il ait besoin de s'appuyer sur l'opinion d'autrui. Quant à la littérature , comment voulez- vous qu'elle prospère dans un tel pavs , situé à mi-côte de T Al- lemagne et de la France, du midi et du nord; et n'avant pas même , comme la Hollande, le faible avantage d'une nationalité maritime ? L'Ecosse , malgré sa situation dé- pendante, a conservé une littérature énergique et spéciale, parce qu'elle était isolée, st que toutes les nations du monde ne pouvaient pas arriver à elle , pour se reposer comme dans une auberge centrale. Voyez un peu comme les contre -coups des mouvemens européens ballottent cette malheureuse Belgique !

Lorsque la Sainte- Alliance prétendit régler les desti- nées du monde, on la réunit de force à la Hollande : deux peuples hostiles et séparés. Bruxelles devint un centre d'action jésuitique. Après juillet, lorsque le génie révo- lutionnaire eut repris le dessus, cette capitale de la Flan- dre joua encore le rôle du bouc émissaire. Il lui fallut changer de dynastie, et se détacher violemment de la Hollande. Toutes les émeutes parisiennes ont été paro- diées à Bruxelles. Toutes les agitations harcelantes dont la Chambre des Députés française a été le théâtre, se sont retrouvées dans la Chambre des Représentans belges. La vieille cité flamande est aujourd'hui l'un des grands fovers révolutionnaires. Triste sort, d'être toujours instrument et jamais moteur. Depuis le règne de Léopold , les blou- ses bleues abondent dans les rues , et se promènent d'un air un peu plus insolent qu'autrefois. Leur population a augmenté , ainsi que celle des dames en faille et des étrangers nécessiteux. La Belgique fait aussi une vaste

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consommation de journalistes français 5 en général , elle vit des débris du commerce de la France. Un livre qui a rapporté 50 pour O/O au libraire français rapporte 1 00 pour 0/0 au libraire belge qui en imprime la contrefa- çon. Si la presse française ne venait fournir à la Belgique des sentimens et des idées démocratiques , des paralogis- mes et des sopbismes, Tintelligence de ce pays tomberait morte. Il ne lui resterait plus que son industrie, soutenue par un grand esprit d'ordre, et, il faut le dire aussi, par beaucoup de probité mercantile.

Voyez , me dit un guide lorsque nous entrâmes à La Haye ! Celte capitale n'en est pas une. A peu près sembla- ble au Washington des Américains modernes , centre de gouvernement mais non de commerce , La Haye , ville sur laquelle l'opiniâtreté de Guillaume attire aujourd'hui l'allention de l'Europe, n'est célèbre ni comme Amster- dam, par son immense négoce, ni comme Rotterdam et Leyde, par un foyer de civilisation savante. La Haye of- fre une oasis aristocratique dans un pays de démocratie 5 il y a même je ne sais quel air de repos et de loisir agréa- ble dans l'aspect de la ville , qui , depuis la révolution belge , a pris un peu plus de mouvement sans changer complètement de caractère. Le négoce ne favorise que médiocrement le bon goût et l'élégance ^ et cette ville , qui n'est ni manufacturière , ni maritime , s'est prêtée plus facilement au développement d'une civilisation or- née et polie. Sous l'ancienne république , le stathouder passait à La Haye plusieurs mois de l'année. C'est que la ligue prolestante a médité ses grands projets d'attaque contre la monarchie de Louis XIV ^ c'est là, dans ce pays de grenouilles , comme on appelait dédaigneusement en Europe les habitans de la Hollande, que Ton a couvé pour ainsi dire ce mode de gouvernement représentatif ,

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qui depuis a plané sur le monde, et se complétant lui- même, a fait naitre la démocratie américaine. Après la restauration , c'est encore à La Haye que l'on a placé les bureaux et le centre de l'administration. L'importance de La Haye s'est ainsi au{;mentée progressivement ; elle est devenue énorme depuis l'époque Guillaume, chassé de la Belgique, a choisi cette ville pour sa capitale. Peut- être craignait-il les souvenirs républicains d'Amsterdam ou les souvenirs savans de Rotterdam et de Leyde. Quoi qu'il en soit, les revenus de la ville ont doublé depuis cet événement. Autrefois , il n'y avait pour les habitans de La Haye qu'une seule année de bonne sur deux ; à l'année déserte et pauvre succédait l'année de récolte, d'a- bondance et de fêtes. Maintenant la moisson a lieu toute l'année : jugez de l'attachement que les habitans portent au roi qui leur amène la prospérité.

Les villes qui entourent La Haye , les campagnes agréa- bles , quoique situées sur un terrain plat , qui condui- sent à cette ville de plaisance , offrent un aspect , sinon grandiose , au moins digne d'inspirer les Wouvermans et les Potier. Maintenant on a peine à se loger à La Haye tant les étrangers y affluent 5 de tous les métiers qu'on peut entreprendre , le plus lucratif peut - être ( en ex- ceptant celui d'entrepreneur d'opéras parisiens), c'est le métier d'aubergiste dans ces Pays-Bas, devenus la grande hôtellerie de nos régions semi - septentrionales. Malgré ses soixante mille habitans et son illustration his- torique , La Haye n'a reçu des anciens Balaves que le titre secondaire de Premier Bourg de l'Europe. Ils ne voulaient accorder les honneurs et le rang de capitale qu'à une ville d'industrie. sont morts cependant Barnevelt et le pensionnaire de Witt^ voici la salle les états-gé- néraux tenaient leurs séances j voici l'atelier le protes- XIV. 8

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tantisîTie forgeait ses armes ; , entre ces marais et ces polders , se réfugiait la liberté , lorsqu'elle n'avait pas mcnae d'asile dans les théoi ies de Descaries ou dans le ca- binet de Pascal. Aujourd'hui, par une révulsion bizarre que l'histoire admirera, c'est à La Haye que se trouve le foyer des espérances monarchiques -, c'est la ville aristo- cratique par excellence.

Pendant que nous nous plaignons de la démocratie qui nous envahit par degrés , la Hollande se rit de la démo- cratie ; elle ne craint que la mer. Voilà bien des siècles que l'Océan s'apprête à punir la Hollande des empiète- mens qu'il a subis-, et dans un avenir peu éloigné , se- lon toute appai^ence , la vengeance sera terrible. Ce pays curieux n'a jamais vécu que d'une vie artificielle. Répu- blique bâtie sur pilotis , elle a lutté pendant vingt siècles contre l'anéantissement qui la menaçait tous les jours, il n'y a pas d'année que quelque grande digue ne se rompe. Alors on i^cule; on fait une nouvelle digue en arrière ,• et l'on retarde d'autant la destruction de la Hollande. Mais de concession en concession, on perd du terrain, et il fau- dra quelque jour rendre à la mer ce qu'on lui a pris. Vi- sitez la Hollande du nord , vous verrez à quoi tient le «alut du pays entier. Ce sont d'effrayantes fortifications, des remparts de terre élevés sur des fagots et des bûches entassées ; seule protection qui mette la Hollande à cou- vert contre les efforts de l'Océan ! Il n'y a pas au monde d'autre contrée, les prairies se trouvent au-dessous du niveau de la mer. Quelquefois, dans les environs d'Ams- terdam, on entend de terribles murmures souterrains , qui annoncent que le vieil ennemi de la Hollande ne se repose pas , et que le pays est sur un gouffre qui pourra bien engloutir un jour ses moulins, ses vaches, ses labri- <jues, ses musicos^ ses boutiques, ses musées, ses froma-

LONDRES , i^ARlS , «miXCLL-ES ET LA «\"\f;. 107 .

^es, ses bourgmestres et son vou fin cre«s«nl totijoiirs les mines de tourbe , la popuiation s<Mnfe4ie vonloir accélérer €>ncore la calastroplie à laqwelte die s'attend. Elle détruit <îe ses propres mains le teri^ain chawrelant sur lequel elle est assise. En 1827, Tinondati-on d'Amsterdam l'a mise à deux doigts de sa perte. Dieu sait aussi quel mépris les Belges ont pour les Hollawdais, auxquels une politique aveugle les avait si imprudemment soudés, sans pouvoir jamais opéiTr la fusion <les deux masses hétérogènes.

Le célèbre bois de La Haye ou ie Boskant offre \me lavissante solitude. Lorsqiae le soleil darde ses rayons sur les marécages hollandais, c'est un déliicieux plaisir de se promener sous ces massifs immenses qui forment sur vo- tre tète une voûte presque impénétrafole et les plus beaux arceaux de feuillage tçue l'Europe connaisse. se tieô- nent des concerts publias, et le bonheur avec lequel les Néderlandais viennent s'égai^r dans ■ces sentiers sinueux et commodes , dans ces petites allées charmantes et soli- taires , semblerait prouver qu'il v a plus de poésie réelle ■dans leurs âmes que dans leurs habittides domestiques et dans leur réputation européenne. En visitant le Boskant, ne man<^uez pas d'entrer dans le palais du Bois , palais qu'aucun prince d'Europe »e voudrait avouer, mais qti'un particulier accepterait comme utie résidence magnifique. se retirait Louis Bonaparte lorsqu'il voulait échapper aux soins de la rovauté et même à ceux du ménage. Dans l'intérieur de ce palais , vous trouvez quelques - tms des trophées les plus curieux du pouvoir hollandais , de vas- tes salles meublées et garnies de présens envovés par les empereurs du Japon et de la Chine.

J ai admiré ces merveilleux tableaux revêtus de cou- leurs éclatantes , et qui ne manquent que de perspec- tive ; ces porcelaines -rt ces soieries de l'empire du milieu,

108 LONDRES, PARIS, BRUXELLES ET LA HAVE.

qui feraient presque honte à l'industrie européenne. Wel- lington et l'empereur Alexandre ont diné dans ces mêmes salles , que Rubens et Luc Jordaens ont orné de toute la magie de leurs pinceaux. Mais à moins que vous ne soyez dans la canicule , et que les grandes chaleurs ne vous fas- sent chercher les ombrages profonds et ténébreux du Bos- kant, vous vous trouverez bientôt fatigué de l'humidité contagieuse qu'ils répandent, et vous rentrerez dans la ville. Si c'est jour d'audience , acheminez- vous vers le palais du roi. Guillaume est d'un accès facile ; un roi ab- solu dont l'autorité chancelle se montre le plus populaire des monarques. Lecoup-d'œil que vous offrira la salle d'audience ne manquera pas d'intérêt pour vous. Voici des costumes de toute espèce j des costumes qui rappellent les anciens Frisons, ces premiers pères de la liberté mo- derne. Un peintre de genre qui assisterait à cette audience pourrait y recueillir les matériaux d'un fort joli tableau. Voici deux paysans pécheurs qui viennent sans doute des bords du Zuiderzée, et qui méritent attention. Les bas de l'homme sont couleur de feu ; ses souliers sont d'une hauteur excessive ^ une longue veste carrée à boutons d'argent accompagne un pourpoint violet et une culotte courte , mais très-large , et plissée à grands tuyaux. Le chapeau de ce vieux héros frison se fait remarquer par la largeur de ses bords -, à coté de lui est sa -rraiv, sa femme, digne de lui sous tous les rapports. Elle a aussi des bas rouges , accompagnés de pantoufles jaunes. Sa jaquette bleue ( car le vêtement qu'elle porte ne peut décemment passer pour un jupon) la serre très-étroitement jusqu'aux hanches 5 puis, s'élargissant tout-à-coup, elle devient d'une ampleur extraordinaire, et se termine au milieu des mollets. Le bonnet de cette femme primitive est un édi- fice gigantesque-, sur son front reluit une grande plaque

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d'or qui pourrait orner convenablement le diadème de Sémiramis. Autour d'eux circulent des diplomates en ha- bits français; de lourds Texeliens ; des habilans de Gro- nin^ijUe et du Bemster ; puis de bons Hollandais de la vieille roche républicaine, protestans jusque dans l'ame, et vêtus comme les contemporains de Barneveldt et de Ruyler : la plupart riches , prêts, non à demander des sub- ventions et des emplois, mais à avancer leurs capitaux au roi s'il en avait besoin.

Tandis que les Belges se fractionnent en mille nuances politiques , le peuple hollandais demeure parfaitement uni , et se groupe autour de son roi, prêt à tous les sacri- fices. Ici , le sentiment de nationalité est intense, arrêté ; en Belgique , il est incertain , mal compris. Le patriote belge est mutin , récalcitrant ; il subit avec peine le joug de l'administration ; c'est un frein qui l'importune et l'ir- rite. Le Hollandais prévient au contraire l'action gouver- nementale et s'identifie aux embarras du pays. Armes , chevaux , munitions de guerre, rien ne lui a coûté pour fournir à la maison d'Orange les movens de soutenir no- blement sa querelle. La Hollande paie aujourd'hui plus d'impôts qu'aucune autre nation d'Europe , et ses enfans sont devenus soldats : sacrifice sublime pour un peuple de marchands , sacrifice du reste fort inutile, et qui de- vait être sans résultat; car, en admettant la conquête , la haine entre les deux peuples était trop prononcée pour qu'une fusion nouvelle fût possible. Aujourd'hui , Bel- ges et Hollandais se trouvent à merveille de leur sépara- tion : Rotterdam et Amsterdam, que la réunion avait dé- pouillés de leur importance commerciale, voient leurs bassins encombrés de navires , tandis que la ville d'An- vers , donnant un nouveau cours à ses opérations , s'est maintenue dans la prospérité. Guillaume seul a perdu une

110 LONDRES-, PARIS, BRUXELLES ET LA HAVE.

partie de la prépondérance qu'il avait dans la balance politique de l'Europe.

Quoi qu'il en soit, ce prince est un des monarques les plus populaires , et dont l'accueil est le plus bienveillant et le plus facile. Sa figure osseuse ne décèle ni le génie , ni les gçaades passions de l'ame : mais ses traits expriment la persévéraace ,. la ténacité , l'habitude du calcul et cette finjesse madrée qui n'exclut pas la franchise. La figure de Guillaume semble calquée sur celle des anciens sta- thiouders : c'est bien le tvpe de ces hommes de dé- tciil, prévoyant tout, songeant à tout, suivant avec une exactitude mathéinatiqu« l'ornière tracée , mais sans hautes vues politiques. La grande faute qu'on puisse re» pçocher à Guillaume , c'est d'avoir voulu imposer aux Belges^ le-dialect^e batave, eux qui ont toujours eu la pré- tentiozi de parler français ; c'est aussi d'avoir méconnu l'espi'it du clergé catholique, dont la position contestée et militante Lui donnait tant d'influence sur les popula- tions, ruïales. I>'ailleuFS , administiateur intelligent et économe ^ c'est à lui que \a Belgique doit le développe- n^ftt es son industrie 5 et chose fort singulière , ce sont encore les capitaux de Guillaume , injustement sé- questrés , qui ont aide le nouveau gourernement belge à sofltir des embarras il s'est trouvé. Je Fai vu, ce prince, plutôt, homuâfi d' affaires qu'homme d'état, prêter une oçeille eoniplait>ante à des quei'elles de localité qui eus- sent ennuyé le dernier des bourgmestres. Cependant, à cette époque , il était so*iiFrant , et à Berlin on délibérait su« ses plus chers intérêts. Eh bien , malgré ces graves préoccupations, sesréceptions étaient tout aussi bienveil- laOitGS» J'ai bon meunier du duché de Limbourg , sia^ulier personnage, qui n'était ni Fançais, ni Hollan- dais, ni Belge, ni Altemand, mais quelque chose de tout-

LONDRES, PARIS, BRUXELLES ET LA HAYE. 111

a-fait extraordinaire, présenter au roi une supplique ten- dant à l'érection d'un moulin. Il était pénétré de l'utilité de ce moulin ; son éloquence était intarissable; et se bais- sant vers le parquet, il faisait au roi les démonstrations les plus drôles : «Vous voyez bien, sire, que la digue est ici; là-bas l'élable, et plus loin le four à briques. Veuillez me suivre un peu. Si nous tournions le moulin du côté de l'o- rient, ce serait une grande faute, car, etc.» Le roi, qui souriait, le laissa lever son plan topographique et lui ac- corda sa demande. J'étais loin de porter envie au monar- que forcé de se soumettre à ces audiences laborieuses. Que de demandes absurdes, impertinentes, ridicules, faites pour impatienter un saint et désorienter un stoi- que ! Un bon marchand hollandais, qui fume nonchalam- ment , assis sous ses portiques de marbre et de faïence , dans un appartement bien échauffé, n'est-il pas plus heu- reux que Guillaume ?

Rendons justice aux Hollandais, leurs idées et leurs mœurs ne manquent pas toujours de poésie. J'aime ces places publiques plantées d'arbres, ces canaux cjui en sont bordés, et ce mélange d'eaux courantes, de verdure et de maisons. Londres et Paris sont attristés par l'ab- sence du feuillage, par l'en tassement des moellons et des briques. Les maisons de La Haye sont en général petites, mais si propres, si ornées, si riantes, qu'on aurait envie d'y loger. C'est chose triste qu'une très -grande maison. s'entassent, comme dans une ruche , des familles qui vont se gêner et s'incommoder mutuellement. Toutes ces passions , prêtes à fermenter, deviendront plus cruelles par leur voisinage. J'aime bien mieux un petit domicile étroit , mais commode , toute la famille puisse tenir , et que de mauvais voisins n'aient pas le droit d'inquié- ter; j'aime le petit jardin, la petite treille : partout un

112 LONDP.es, paris, BnUXELLES ET LA îiAYE.

sentiment de propriété, de convenance, et surtout le sen- timent du chez soi, que les Hollandais partagent avec les Anglais. Quant au grandiose, ne vous avisez pas de le de- mander à une contrée rien n'est sur une vaste échelle. Après avoir parcouru cette ville si jolie, si propre, si bien tenue , comment vous étonneriez-vous de ne trouver au Musée que des tableaux de genre, des portraits , des intérieurs, des cuisines, des pièces de volaille ou de gibier ? comment s'étonner de ce que l'art hollandais ne se soit jamais élevé jusqu'à l'idéal?

Tels sont les traits principaux et caractéristiques qui m'ont frappé pendant cette tournée. J'ai fait grâce au lec- teur des observations supplémentaires destinées à com- bler pour ainsi dire les lacunes d'une ville à l'autre. Mon attention s'est fixée avant tout sur les capitales 5 c'est que l'espèce humaine s'élabore , je ne dirai pas se perfec- tionne. Un jour peut-être je peindrai d'autres villes cu- rieuses, mais secondaires, qui composent pour ainsi dire la bourgeoisie des villes de l'Europe. Anvers , Os- tende méritent bien quelques coups de pinceau. On peut donner un regard aux monumens gothiques et une pensée au souvenir de Cologne et à sa pittoresque mal- propreté.

Un fait bien singulier et que je signale à mes com- patriotes , c'est qu'il n'y a pas une de ces villes l'on ne trouve quelque Anglais chassé du sol maternel par de mauvaises affaires ou des vices : j'ai retrouvé nos mauvais sujets campés à Ostende ; formant ime armée à Bruxelles-, couvrant les rues de Dieppe et les places pu- bliques de Calais. La population anglaise. extravasée sur cette partie de l'Europe, et vivant on ne sait de quoi, remplirait une ville aussi grande que Manchester ou Li- yerpool. On ne sait d'où viennent tous ces Anglais 5 on ne

LONDHES, PAP.IS^ nnUXELLKS KT LA HAYE. 113

devine pas commenl ils subsislenl. Ils pullulent surtout dans les ports de mer. A mon arrivée à Calais , j'allai au spectacle et je fus surpris de ne rencontrer sur mon passage que physionomies britanniques.

« Quel est ce grand monsieur, demandai-je à mon guide , celui qui s'appuie sur la colonne d'un air aristo- cratique et nonchalant ?

Il serait à Botany-Bay, s'il n'avait trouvé moyen d'é- chapper à la justice et de passer en France; c'est un faus- saire et un contrebandier.

Et cette dame chargée de diamans ?

La fille d'un sellier de Cheapside qui s'est envolée un jour, accompagnée de la caisse paternelle et d'un jeune amant.

Et celte vieille matrone respectable ?

Quelque chose de pis encore. »

Je me sentis tenté de quitter le théâtre.

A Bruxelles , même chose m'est arrivée. Ne nous plai- gnons pas trop si l'écume de l'Angleterre déborde, et laissons à nos frères du continent le soin de corriger les vices que ces messieurs leur apportent.

(JVew Political Weehly Journal.)

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La poétique pauvreté était l'idéal des philosophes stoi- ques et épicuriens. Ces honnêtes gens qui viA-aient , non comme les écrivains modernes, dans de petits apparle- mens au second éta^^e, mais dans des palais splendides, semblables à des temples, ne connaissaient que la pau- vreté romanesque et pittoresque. Ils se faisaient indigens par la pensée , comme une jeune fille se fait victime par raffinement de volupté. Socrate lui-même, le grand So- crate, dinait très-bien quoiqu'il portât un bâton, et qu'il marchât pieds nus. Je n'ai jamais plaint Diogène le cy- nique, sur le tonneau duquel tous les regards étaient fixés, et qui, mollement étendu au soleil, s'amusait à tisser des sophismes. Orateurs, dissertateurs, péripa- téticiens, c'étaient des aristocrates qui s'amusaient. Il fallait chercher le peuple ailleurs , il fallait demander à l'esclave tournant la meule, au malheureux qui ser- vait les caprices du maître, et qui n'avait ni ame ni vo- lonté, si la pauvreté lui semblait bonne. La philosophie chrétienne a marché dans la même voie. A l'entendre, la pauvreté serait la mère-nourrice des vertus. Le christia- nisme est éclos dans un tems de corruption et de luxe 5 il a poussé ses premières racines dans les bas-fonds de la

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société. C'est par les vrais pauvres de l'antiquité^ par les esclaves et les malheureux qu'il s'est propagé, qu'il a prospéré et grandi. Sa doctrine était conséquente à son origine.

Mais peut-on soutenir historiquement la moralité de la pauvreté ? L'étude de nos villes et de nos campagnes justifîe-t-eUe cette assertion ? Esl-il vrai que la pauvreté soît la source de tout bien , et la richesse la source de tout mall^ Platon soutenait cette théorie, tout en se pro- menant sous des porliijues de marbre, au milieu d'une foule d'auditeurs empressés qui baisaient la trace de ses pas. Marc-Aurèle la répétait , assis sur le trône du monde! Hildebrand le disait aussi , et son front était ceint de la tiare. Le même analhème contre la richesse qui avait été prononcé par Sénèque, le plus opulent des Romains , fut répété par tous les moines qui vécurent grassement et largement, depuis le Bas -Empire jusqu'à Luther. Mais allons au fait 5 examinons ce qui est sous nos yeux : des enquêtes ont été dressées dans différens pays de TEurope. Des riches et des savans ont pris sur eux d'examiner de près la situation des ignorans et des pau- vres. On a entassé des colonnes de chiffres 5 des prix de statistique ont été décernés. A quel résultat est-on ar- rivé en définitive? Au lieu de trouver la pauvreté heu- reuse et morale , on Ta reconnue abjecte et misérable. Pendtint que le riche dort ou fait la débauche, le pauvre vole, tvte on s'enivre.

Les teçons dtes moralistes n*ont donc servi k rien^ les mêmes folies , les mêmes sottises , les mêmes erreurs se sont reproduites de siècle en siècle. Ce n'a pas été faute d'avertissemens , de sermons , de dissertations , d'éloges prodigués à la vertu , si le genre humain est aussi vicieux <ju''autrefois. Depuis un tems immémorial , on accuse les

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La poétique pauvreté était l'idéal des philosophes stoï- ques et épicuriens. Ces honnêtes gens qui vivaient , non comme les écrivains modernes, dans de petits apparle- mens au second étage, mais dans des palais splendides, semblables à des temples, ne connaissaient que la pau- vreté romanesque et pittoresque. Ils se faisaient indigens par la pensée , comme une jeune fille se fait victime par raffinement de volupté. Socrate lui-même, le grand So- crate , dinait très-bien quoiqu'il portât un bâton , et qu'il marchât pieds nus. Je n'ai jamais plaint Diogène le cy- nique, sur le tonneau duquel tous les regards étaient fixés, et qui, mollement étendu au soleil, s'amusait à tisser des sophismes. Orateurs, dissertateurs, péripa- téticiens, c'étaient des aristocrates qui s'amusaient. Il fallait chercher le peuple ailleurs , il fallait demander à l'esclave tournant la meule, au malheureux qui ser- vait les caprices du maître, et qui n'avait ni ame ni vo- lonté , si la pauvreté lui semblait bonne. La philosophie chrétienne a marché dans la même voie. A l'entendre, la pauvreté serait la mère-nourrice des vertus. Le christia- nisme est éclos dans un tems de corruption et de luxe 5 il a poussé ses premières racines dans les bas-fonds de la

SOURCES DU BONHECR ET DE LA MORALITÉ , ETC. Il5

société. C'est par l'es vrais pauvres de l'antiquité;, par les esclaves et les malheureux qu'il s'est propagé, qu'il a prespéré et grandi. Sa doctrine était conséquente à son origine.

Mais peut-on soutenir historiquement la moralité de la pauvreté ? L'étude de nos villes et de nos campagnes justifîe-t-elle cette assertion ? Est-il vrai que la pauvreté soil la source de tout bien , et la richesse la source de tout mal? Platon soutenait cette théorie, tout en se pro- menant sous des portiques de marbre, au milieu d'une foule d'auditeurs empressés qui baisaient la trace de ses pas. Marc-Aurèle la répétait , assis sur le trône du monde! Hildebrand le disait aussi , et son front était ceint de la tiare. Le même anathème contre la richesse qui avait été prononcé par Sénèque, le plus opulent des Somains, fut répété par tous les moines qui vécurent grassement et largement, depuis le Bas -Empire jusqu'à Luther. Mais allons au fiiit ^ examinons ce qui est sous nos yeux : des enquêtes ont été dressées dans différens pays de TEurope. Des riches et des savans ont pris sur eux d'examiner de près la situation des ignorans et des pau- vres. On a entassé des colonnes de chiffi^es ; des prix de statistique ont été décernés. A quel résultat est-on ar- rivé en définitive ? Au lieu de trouver la pauvreté heu- reuse et morale , on l'a reconnue abjecte et misérable. Pendant que te riche dort ou fait la débauche, le pauvre vole, tue ou s'enivre.

Les leçons dtes moralistes n*ont donc servi à rien j les mêmes folies, les mêmes sottises , les mêmes erreurs se sont reproduites de siècle en siècle. Ce n'a pas été faute d'avertissemens , de sermons , de dissertations , d'éloges prodigués à la vertu , si le genre humain est aussi vicieux qu'autrefois. Depuis un tems immémorial , on accuse les

116 QUELUES SONT LKS VÉRITABLES SOURCES

riches de débauche, de cruauté, d'intempérance, d'or- gueil et de cupidité. Quelle idée nous ferons-nous de l'espèce humaine , s'il est prouvé que les pauvres ne va- lent pas mieux , ou valent un peu moins que les riches?

Mais l'instruction se répandra, nous dit- on ! Ici deux objections se présentent : ceux qui possèdent l'in- struction en sont-ils meilleurs ? et n'est-elle pas pour le peuple une nouvelle espèce de poison ? Il vient de mourir à Paris un Anglais qui peut passer pour l'un des hommes les plus savans de l'Europe, dont les ouvrages jouissent d'une haute réputation , et qui, après avoir épuisé tous les vices, s'étant fait escroc et joueur, s'est brûlé la cer- velle. La vie de presque tous les grands poètes est souil- lée de quelques taches , sinon avilissantes , du moins douloureuses. Quel effet produit le savoir, en se répandant au milieu des artisans et des