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EEYHE

BRITArSISlQï

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TYPOGRAPHIE HENNUYER, RUE DU BOULEVARD, 7. BATIGNOLLES.

fSoulovard extérieur de l'aris.

REVUE

BRITANNIQUE

REVUE INTERNATIONALE

CHOIX D'ARTICLES

extraits des meilleurs écrits périodiques

DE GRANDE-BRETAGNE ET DE L'AMERIQUE

COMPLÉTÉ PAR DES ARTICLES ORIGINAUX

SOUS LA DIRECTION DE M. AMÉDÉE PICHOT.

ANNÉE 1858. -HUITIÈME SÉRIE.

TOME CINQUIÈME.

PARTS

AU BUREAU DE LA REVUE, RUE NEU VE-SAINT- AUGUSTIN , 60.

ROTTERDAM

CHEZ M. Kl. AME H S, Libraire-Édileur.

MADRIP

CHEZ BAILLY-BAFLLIÈRE,

Libraire de Leurs Majestés.

NOUVELLE-ORLÉANS, A I.A LIBRAIRIE NOUVELLE.

1858

SEPTEMBRE 1858.

REYUE

BRITANNIQUE

QUESTION COLONIALE. - HISTOIRE CONTEMPORAINE.

L'ALGÉRIE

00

LAFRIQUE FRANÇAISE.

§1".

Il est sur les bords de la Méditerranée certains points l'O- rient et l'Occident semblent se donner rendez-vous. Là, tout frappe d'étonnement le voyageur qui y aborde pour la première fois. Par Orient, nous n'entendons pas précisément ce que les cartes de géographie désignent sous ce nom ; c'est une dénomi- nation que nous appliquons aux pays qui portent le cachet du mahométisme et du christianisme grec, tandis que, par Occi- dent, nous voulons indiquer ces contrées civilisées de l'Europe moderne, oii le costume, l'architecture et toutes les manifesta- tions extérieures de la vie sociale, quoique différentes entre elles, sont cependant uniformes lorsqu'on les oppose à celles

6 REVUE BRITANNIQUE.

domine soit le Koran soit le christianisme oriental. Ainsi, d'un côté, rOccident pour nous s'étend jusqu'au rivage le plus oriental de la Baltique et, en longeant le Danube, jusqu'à Bel- grade; et d'un autre, l'Orient embrasse tout le nord de l'Afrique jusqu'au détroit de Gibraltar.

De ces points de rencontre, bien peu sont plus remarquables que Gibraltar même. Le pas mesuré des sentinelles en habit rouge, les débits de bière et de porter, les steamers anglais qui l'approvisionnent de charbon, les groupes de jeunes officiers qui se réunissent pour aller chasser sur le Calpé forment un des côtés du tableau ; les fruits et les marchandises d'Afrique, le juif de Mogador en babouches et accroupi, le Maure, la tête ceinte du turban, se promenant sur l'esplanade des pyramides de bou- lets alternent avec des touffes vertes de palmiers nains, en for- ment l'autre ; tandis que le contrebandier andalous et le muletier au classique sombrero, à l'inséparable cigarito, sont comme des chaînons intermédiaires pouvant se rattacher presque indiffé- remment à l'Orient ou à l'Occident. Malte est un autre lieu les traits caractéristiques de l'Orient, rapprochés de leurs con- traires, présentent un contraste non moins frappant. Les quais sont couverts de matelots grecs aux calottes rouges, aux hauts- de-chausses bleus ; le langage parlé aux marches de Nix man- (jiare est un arabe corrompu ; les toits des maisons sont plats ; mais dans les rues circule une population européenne des plus variées, au milieu de laquelle l'élément anglais prédomine. Un troisième point de rencontre, c'est Venise. Qui n'a entendu parler de l'effet des orchestres militaires autrichiens sur cette place dont les caractères principaux sont les arcades byzan- tines et les brillantes mosaïques de Saint-Marc ? Il est facile de se figurer quel singulier rapprochement offrent une station de chemin de fer avec tout son mouvement et un couvent de moines arméniens dans une île. Nous pourrions à cette liste ajouter quelques noms, tels qu'Athènes, Corfou et naturelle- ment ('onstantinople ; mais, de tous les théâtres l'Orient et l'Occident se coudoient, aucun ne présente un spectacle plus merveilleux qu'Alger. Te serait rester do beaucoup au-dessous de !;i vérité que de présenter Alger comme la Malte française ou le Gibraltar français, et cela non pas seulement parce qu'Alger

l' ALGÉRIE. 7

est plus grand et plus populeux que la ville du Hocher, ou parce que sa magnifique ceinture de verdoyantes villas manque absolument à la Valette ; ni à Malte ni à Gibraltar on ne re- marque un contraste aussi saisissant que celui qui existe entre les allures de la plus vive des nations de l'Europe et le farouche et sauvage mahométisme qui règne encore sur plus de la moitié de l'Afrique septentrionale. Que si, aux Maures et aux Français, dont les physionomies si différentes donnent au tableau une expression des plus caractéristiques, on ajoute toutes les autres variétés de la race humaine qu'on peut voir tous les jours dans les rues et aux environs d'Alger, Kabyles, Arabes, Turcs, juifs, nègres, bateliers maltais, ouvriers mahonais, aventuriers ita- liens et allemands, on a sous les yeux le plus curieux ensemble qu'on puisse imaginer.

S'il fallait autre chose pour exciter l'intérêt que iioiis inspire Alger, nous le trouverions dans les grands faits qui rattachent cette colonie aux événements les plus remarquables de l'his- toire contemporaine et aux épisodes émouvants de la guerre de Crimée. Le costume des zouaves rappelle les scènes au miheu desquelles ce corps a été primitivement organisé. Longtemps avant la bataille de l'Aima, le monde connaissait l'énergique patience et l'indomptable courage de ces soldats. Les rapports du maréchal Bugeaud sur la campagne de Kabylie nous avaient fait faire connaissance avec « la gaie vivandière au petit chapeau ciré, bravement campée sur son cheval et plaisantant à cœur- joie avec ses compagnons de route, pendant qu'une grêle de balles fait voler de toutes parts les branches des oliviers. » Tous les généraux français qui ont joué un rôle éminent à Paris de- puis 1848 avaient fait leur apprentissage dans les campagnes d'Algérie : Bedeau, qui a été blessé dans les terribles journées de Juin, deux jours avant la mort de l'archevêque de Paris; Ca- vaignac, à qui l'Europe alarmée par une révolution démocratico- sociale fut redevable de six mois de repos comparatif; Oudinot, qui arracha Rome à 3Iazzini et à Garibaldi ; et Lamoricière et Changarnier, et tant d'autres dont les noms sont aujourd'hui familiers dans tous les villages de l'Angleterre : Baraguay d'Hil- liers , Saint-Arnaud , Canroberl , Bosquet , Pélissier !

Jetons un coup d'œil sur l'aspect extérieur d'Alger et de l'Ai-

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gérie, avant d'esquisser l'histoire de cette partie de la côte d'A- frique et d'interroger l'avenir sur les destinées probables de la colonie conquise par la valeur française. Le premier matin que le poëte Campbell s'éveilla dans Alger, ce fut le cri monotone du muezzin qui l'arracha au sommeil ^ ; aujourd'hui, le roule- ment des tambours français devance la prière du musulman. Le fds de Mahomet continue de se retirer devant le conquérant chrétien ; chaque jour Alger se transforme ; encore un peu de temps, et la ville des deys ressemblera à la première ville venue de la Provence ou du Languedoc.

Quand on l'approche du côté nord ou qu'on la découvre du pont d'un steamer venant d'Alexandrie, Alger « la belliqueuse, » Alger, « la fdle du pirate, » apparaît comme une ville de craie, de forme triangulaire, appuyée sur le versant d'une chaîne de collines verdoyantes, derrière lesquelles s'étagent les crêtes éle- vées et lointaines du sombre Atlas. A mesure qu'on arrive, ses groupes de maisons à terrasses, jalonnées de minarets, de cou- poles et de cimes de palmiers, donneraient l'idée d'une ville tout à fait mahométane, n'était cette activité européenne qu'on remarque à bord des navires de tout pavillon qui remplissent le port; n'étaient les bateaux à vapeur, le môle gigantesque, le phare et les vastes casernes françaises, qui rappellent bien plu- tôt Manchester que le Maroc. Dès qu'on met pied à terre, tous les éléments de contraste que nous venons d'indiquer frappent l'œil dans une succession rapide , et se multiplient à mesure que l'on avance dans les rues. Le plan général et la distribution de la ville sont faciles à tracer. Les principales voies de com- munication ont dû, dans tous les siècles, suivre l'étroit espace de terrain uni qui s'étend entre la colline et le port ; ce qui fut autrefois le forum romain, puis le bazar arabe, et plus lard ce- lui des Turcs, est occupé aujourd'hui par la vaste et belle place qui , après s'être appelée place Royale et place Nationale , s'appelle aujourd'hui place Impériale, et plus habituellement place du Gouvernement. La portion de la ville bâtie sur terrain plat est d'une architecture presque aussi française que celle du boulevard des Italiens, tandis que la partie montante a un

1 Lii lloviic liritannique ;i imlilié, il y ;i (léj;! vingt ans, les Lettres lie Tli. Garapbell sur Alger.

L ALGERIE. 9

caractère tout aussi mauresque que Fez ou Maroc. Cependant il n'est pas besoin de sortir du quartier modernisé d'Alger pour rencontrer toutes les variétés de la curieuse population de cette ville. « Pour nous rendre du quai à notre hôtel, dit un touriste, à la date de 1848, nous avons eu à nous frayer un chemin à travers une foule bigarrée de soldats français, de négresses, d'A- rabes demi-nus, de marchands de tout genre... Nous avons reçu nos lettres d'Europe à une fenêtre aux minces colonnettes de marbre, rappelant un état de société en contradiction directe avec toutes les idées admises chez nous d'un bureau de poste. Nous avons jeté un coup d'œil, c'est tout ce qu'elle mérite, à la cathédrale inachevée. Nous sommes entré dans une autre église, qui avait été autrefois une mosquée ; un prêtre y disait la messe à une assemblée de Maltais, et, à voir le suisse se promener de long en large, le chapeau sur la tête, on aurait pu se croire en plein catholicisme parisien. D'autres mosquées sont restées ce qu'elles étaient sous les Turcs, à cela près qu'elles peuvent être visitées aujourd'hui impunément par les chrétiens. En entrant, le voyageur s'entend donner en français parles fidèles mahométans le laconique avis : « sans souliers *, » et, une fois qu'il s'est déchaussé, il peut à son gré, et sans crainte d'être dérangé, s'asseoir ou se croiser les jambes sur les nattes et lire sa traduction du Koran... De la mosquée nous allons nous présenter chez le gouverneur français, et nous le trouvons traitant les affaires militaires et politiques de la co- lonie, dans un palais des deys qui a conservé intacts ses frais escaliers et son pavé de porcelaine, sa vaste cour centrale et ses arcades en fer à cheval, soutenues par des colonnes torses en marbre blanc. Au moment oii nous remontons lentement la rue, un jeune gamin mahométan court après nous, insistant pour cirer, nos bottes. Nous regardons dans une boutique et nous y voyons une jeune fille aux yeux noirs, aux longues boucles de cheveux, vendant des gants à un jeune officier de dragons. Nous

' Aujourd'hui les mahométans d'Alger sont plus tolérants encore. En 1856, nous avons pu mainte fois entrer tout botlé dans les mosquées d'Alger; et à Constantine, accompagné, il est vrai, du savant professeur Cherbonneau, l'ami de tous les Arabes influents de la ville, nous avons grimpé dans tous les minarets, oii le muezzin annonce au.x vrais croyants l'heure de la prière. O.S.

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passons à un bazar et nous remarquons un Maure et un juif oc- cupés à jouer aux échecs. La position relative de ces deux élé- ments de la population algérienne est aujourd'hui étrangement changée ; le juif a fait le Maure échec et mat. Si nous nous in- formons de l'état de l'éducation, on nous montre du doigt un collège qui était autrefois une caserne de janissaires. Nous pas- sons devant un autre vaste édifice, qui est un noble hôpital, et nous voyons des sœurs de charité remplissant avec calme leur office de bienfaisance. Au premier coin de rue, nos yeux s'ar- rêtent sur un omnibus plein de femmes mahométanes enve- loppées de longs voiles, sur le point de se rendre au faubourg de Mustapha. Que de pensées fait naître immédiatement cette antithèse de la femme élevée au plus haut rang, parce qu'elle se fait la servante de tous, et de la femme descendue au degré le plus infime de l'esclavage et de la dégradation ! Mais quelle va- riété, lorsque vient le soir, offrent les groupes qui remplissent la grande place autour de la statue du duc d'Orléans, modelée par Marochetti ! Des dandys juifs aux turbans bleus, aux vestes brodées d'or, aux doigts surchargés de bagues ; des juives à la coiffure bizarre que la plume doit renoncer à décrire ; et puis les ceintures rouges, les visages bronzés et heureuît des ouvriers rainorcains, rentrant, après le travail de la journée, des jardins qui entourent la ville ; ici, un nègre et un Kabyle portant un baril sur une perche dont chacun tient un bout ; là, le propret tabher blanc et le coquet madras que les Françaises savent seules porter ; des zouaves, avec leurs larges pantalons rouges et leurs vestes bleues ; des indigènes, dont l'uniforme ne se distingue de celui des zouaves que par la couleur; des spahis à la veste rouge, à la botte molle par-dessus le pantalon bleu ; des chasseurs d'Afrique, des chasseurs de Vincennes et d'autres échantillons des divers corps de l'armée qui maintient l'Algérie soumise à la France. Ce n'est qu'une esquisse im- parfaite de la mascarade animée qui nous environne. Nous pourrions ajf)uler quelques détails i>articuliers à l'année 1848, tels que les mots magiques de Proprièlé nationale, Liberlè, EfiaUlr, Fraternilé, inscrits en gros caractères même sur les mosquées, et des escouades de gardes nationaux présentant une singulière variété d'accoutrements, les uns chaussés de souliers,

L ALGERIE. H

les autres de pantoufles jaunes, rassemblés pour la parade au- tour des arbres de liberté ; mais c'étaient des scènes du moment. »

Tandis que la partie basse de la ville est aussi animée qu'une ville d'Europe, la partie haute, comme nous l'avons déjà dit, repose dans le calme et l'impassibilité de son ancienne existence orientale. Ce contraste marqué d'ombre et de lumière ne doit pas être oublié dans le tableau à côté des scènes diverses qui caractérisent la portion que nous avons étudiée jusqu'à pré- sent. Si donc nous gravissons la colline et que nous pénétrions dans la vieille ville, nous nous trouvons tout à coup en face d'un spectacle aussi mauresque que celui que peut nous pré- senter Tétouan, et plus pittoresque de beaucoup. Les rues sont toutes étroites et escarpées ; elles ressemblent plus à des esca- liers qu'à des voies publiques, et tournent à droite, à gauche, sans plan ni but. Les maisons sont très-hautes ; leurs étages su- périeurs en saillie sont soutenus extérieurement par des poutres s'arc-boutant obliquement sur le mur d'aplomb. Partout on goûte une délicieuse fraîcheur. Les quelques hommes à la tète entur- banée que vous rencontrez semblent plutôt absorbés dans la contemplation qu'occupés d'un travail quelconque. Les femmes, qui de toute leur personne ne laissent voir que les yeux, ont Tairde fantômes ambulants. On peut errer longtemps dans ces hauts quartiers et se perdre dans leur tortueux labyrinthe de ruelles silencieuses, pour finir, au moment l'on s'y attend le moins, par déboucher sur la Casbah. Ce palais principal des deys turcs est situé tout en haut de la ville ; c'est qu'est con- servé (comme le fameux moulin à Postdam ou comme la maison de Pierre le Grand à Saardam) le kiosque oi^i le consul de France, M. Deval, reçut ce coup d'éventail qui a amené la conquête de tout le territoire turc situé entre le Maroc et Tunis.

Maintenant voulons-nous embrasser dans son ensemble l'é- tendue de pays qui reconnaît Alger pour capitale? Montons la route escarpée et sinueuse construite par le duc de Rovigo, jus- qu'à ce que nous ayons atteint un des plus hauts sommets de la chaîne de collines sur laquelle la ville est bâtie en partie et qui, à droite et à gauche, longe le rivage sur une étendue de plusieurs lieues. Cette chaîne se nomme le Sahel, et c'est le premier trait

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caractéristique de la géographie physique des environs d'Alger. Quelque nu et brûlant que soit l'aspect de la ville quand on l'approche par la mer, on se tromperait étrangement si l'on s'imaginait que son voisinage immédiat offre cette nature des- séchée et torride, que l'on est naturellement porté à croire l'un des caractères distinctifs de la terre d'Afrique. Le Sahel ou il/as- sif d' Al fjer oiïvQ une végétation aussi riche, aussi agréable à l'œil qu'aucun des terroirs qui environnent les capitales de l'Europe. jVon-seulement des maisons de campagne et de plantureux jar- dins s'offrent de tous côtés à la vue, mais encore le paysage est merveilleusement accidenté et réunit les éléments les plus variés d'une beauté éminemment pittoresque. Campbell n'a rien exa- géré en parlant dans ses Lettres de fleurs sauvages, de sites et de cours d'eau dignes en tout point d'un vallon écossais. aussi se reproduisent les mêmes oppositions que nous avons observées dans les rues de la ville, la végétation de l'Orient et celle de l'Occident, ou, pour parler plus exactement, la végé- tation du Nord et celle du Midi. Le bananier y croît à côté de l'aubépine, l'olivier à côté de l'ormeau, et l'on y cueille le chè- vrefeuille au milieu des figuiers, des lianes et des aloès.

Le Sahel s'avance dans l'intérieur. A une profondeur de quelques milles seulement et derrière cette chaîne s'allonge la vaste plaine de la Metidja, longue d'à peu près quatre-vingt-dix milles et qui, débouchant sur la mer par ses deux extrémités, forme le second trait caractéristique le plus frappant des envi- rons d'Alger. Vue du Sahel, cette plaine rappelle tout d'abord la campagne de Rome. Comme celle-ci, elle s'étend sur un sol conti- nuellement uni, et la muraille de hautes montagnes qui la borne au sud et fait le fond du tableau peut très-bien se comparer à la ligne des collines du pays sabin. Malheureusement ce n'est pas seulement sous le rapport du pittoresque que la Metidja res- semble à la campagne de Rome, c'est encore sous celui de la désolation. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Shaw dit que de son temps (il y a cent trente ans environ), c'était une plaine riche et délicieuse, arrosée en tous sens par un grand nombre de sources et de ruisseaux; qu'elle était couverte des maisons de rarnpagiK! ot des fermes dos iirincipniix habitants d'Alger ; qu'elle approvisionnait la ville et qu'elle produisait du lin, du henné,

l'algérie. 13

des racines, des herbes potagères, du riz, des fruits et des grains de toute espèce. Et cependant, à l'époque oii Sliaw écrivait ces lignes, la mauvaise administration des Turcs avait déjà flétri de son souffle impur ce pays si florissant sous les Arabes, et les pre- miers pas étaient faits dans cette voie de décadence que la guerre de la conquête française a fait dégénérer en une ruine com- plète. Le général Daumas reconnaît que la Metidja est encore, en plusieurs endroits, un désert pestilentiel et qu'il faut au moins une génération avant de rendre ce sol ce qu'il était. Il est vrai, en eff'et, qu'en quittant le Sahel on laisse derrière soi toute végéta- tion féconde et florissante. Pour gagner le terrain plat on traverse d'abord la même nature avare, les mêmes arbustes rabougris qu'on voit aux environs de Civita-Vecchia, à cette difi"érence près que le palmier nain y croît parmi le genêt, le houx nain et le jonc fleuri. Mais toute la portion centrale de la plaine n'était encore, il y a quelques années, qu'une vaste friche semée par-ci par-là d'un village indigène ou d'un camp fortifié.

Nous touchons maintenant au mont Atlas, à environ trente milles au sud d'Alger. La ville de Blidah, qui se trouve immé- diatement au pied de la chaîne de montagnes, était autrefois re- nommée pour ses charmants bosquets d'orangers, et Abd-el- Kader se rappelle encore le temps sa beauté était proverbiale, comme celle de Brousse, sa dernière résidence, ou de Damas, son domicile actuel. Mais le voyageur sera désappointé, aujour- d'hui, s'il s'attend à trouver dans Blidah un Damas ou un Brousse africain, avec l'Atlas pour Liban ou pour Olympe mysieu. Il est vrai que quelques charmants bosquets d'orangers, sur la lisière la plus reculée de la Metidja, sont encore en fleur ; mais Blidah est tristement changée, en partie par suite d'un tremblement de terre, mais bien plus encore par suite des terribles combats qui s'y sont livrés en 1830 et dans le cours des années suivantes, lorsque, le fer à la main, les Français se frayèrent un chemin à travers les premiers défilés du mont Atlas. Le lecteur devra franchir avec nous ces passes de glorieuse mémoire pour par- venir à un point plus élevé d'où il puisse embrasser, en quelque sorte à vol d'oiseau, tout le pays compris sous le nom d'Algérie française.

Le véritable Atlas des poètes, « avec sa tête dans les nuages et

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ses pieds dans le sable, » ne se trouve pas du tout, qu'on s'en souvienne bien, dans l'Algérie française : il est situé plus loin à l'ouest sur les terres du sultan de Maroc. Mais un vaste système de montagnes qui se relie à ces cimes célèbres s'étend, sans in- terruption, parallèlement à la Méditerranée, en allant gagner à l'est la régence de Tunis, après avoir traversé l'Algérie. La chaîne de ce qu'on appelle le petit Atlas, courant ouest-sud-ouest, dans la direction de l'Qcéan, partage en deux moitiés allongées toute la partie comprise entre le grand Atlas et la Méditerranée. Celle de ces moitiés située le plus au sud est le Sahara, région de sauvages défilés et de vastes plateaux couverts de pâturages. L'autre est le Tell, contrée cultivée, rapprochée de la côte, entre- coupée plus ou moins irrégulièrement de montagnes s'irradiant des chaînes principales. Le camp fortifié de Boghar est un com- mode point de repère géographique, non-seulement pour le Tell et pour le Sahara, mais encore pour tout le pays à l'est et à l'ouest, réduit aujourd'hui à l'état de province française : deux caractères physiques bien marqués peuvent guider notre examen de ces directions opposées. A lest, nous avons une région mon- tueuse appelée Kabylie, qui, partant du point nous sommes, va rejoindre la mer et longe le rivage ; ces montagnes ont été le théâtre des plus grandes difficultés qu'aient encore rencontrées les armées françaises en Afrique. A l'ouest, nous suivons la ri- vière du Chélif, cours d'eau fameux dans les légendes arabes et qui, prenant sa source au-dessous des hauteurs s'élève le fort de Boghar, coule, en décrivant de nombreux détours, dans la direction do Tlemcon, la première résidence d'Abd-el-Kader.

Le terme Kahijlv: que nous employons ici n'implique pas que cette partie de l'Algérie soit la ceule qu'habite la race guerrière des Kabyles, mais c'est la région ces farouches et hardis mon- tagnards ont opposé la résistance la plus acharnée aux envahis- seurs successifs du nord de l'Afrique. Les Turcs ne les ont ja- mais soumis. Les Français n'y ont réussi complètement que cette année même, 1858 ^ Cotte circonstance ainsi que les parti- cularités physiques qui la rendent redoutable ont fait donner à cette contrée la dénomination expressive de Grande Kahijlie. Il

» En 1848. les hahitanls jlr la grande k;iliylic (layaient un Irilml et élaiont res-

L ALGÉRIE. 15

est diflicile de déterminer les frontières exactes de la grande kab} lie ; mais nous ne croyons pas nous tromper de beaucoup en portant à cent cinquante railles la longueur de son parcours entier sur la côte, en partant à Test d'Alger. La même distance de cent cinquante milles répétée encore une fois nous conduirait à la limite extrême de TAlgcrie, dans cette direction. Dans l'intérieur de celte partie orientale des possessions françaises s'élève la ville de Constantine, l'ancienne Cirta, non moins re- marquable par la position extraordinaire qu'elle occupe que par la manière dont elle se trouve mêlée aux épisodes les plus émou- vants de l'histoire de l'Afrique. C'est que Jugurtha assiégea et assassina son cousin Adherbal. C'est que Marins caserna ses légions victorieuses. C'est que le roi Juba P'' tint sa cour. Jules César fit exécuter dans cette ville de grands tra- vaux et lui donna le nom de Julia. Constantin la rebâtit, lui laissa le nom qu'elle a gardé et qui rappelle les martyres des chrétiens ainsi que les schismes de leur religion, et dans ces dernières années quelques-uns des plus grands exploits des armées françaises modernes contre les Arabes et les Maures. Perchée sur un rocher qui lui sert comme de piédestal, dominant un ravin effroyable, au milieu d'un paysage triste et sauvage, et isolée de trois côtés par des précipices d'une profondeur, en quel- ques endroits, déplus de deux cents mètres au-dessus du lit du Roumel, Constantine a tous les dehors qui siéent aux étranges événements qui l'ont rendue tant de fois célèbre depuis les jours de la république et de l'empire romains. Il existe encore des mo- numents de ses anciennes splendeurs. Quand les Français s'em- parèrent de la ville, en 1837, ils y trouvèrent debout de grands arceaux romains qui dominaient les mosquées et les maisons empestées des habitants comme les chênes dominent les brous- sailles. Les débris romains, en effet, forment un des traits ca- ractéristiques de toute cette partie de l'Algérie. Cirta était elle- même le centre des grandes routes de Numidie. Lambessa a été longtemps le quartier général de la seconde légion, et c'est

ponsables de la sûreté des voyageurs; mais autrement ils étaient indépendants. Sur l'excellente carte de VHinéraire de l'Algérie (1855), les mots Kahylie indépendante couvrent les montagnes du Jurjura, et les mots Saheb insoumis sont tracés à la suite dans la direction de Bone.

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qu'a été trouvée la plus grande partie des quatre mille inscrip- tions recueillies en Algérie et publiées par M. Léon Renier et le commandant de La Mare.

Si, maintenant, nous retournons à Boghar, et que, nous diri- geant à l'ouest du côté du Maroc, nous suivions la ligne du Chélif, nous rencontrons l'embouchure de cette rivière à environ cent cinquante milles d'Alger. A cent cinquante milles encore plus loin, nous atteignons l'autre frontière de l'Algérie, pres- qu'au méridien du cap de Gat, ou au point la côte espa- gnole fait un brusque détour de l'est au nord.

La profondeur du Chélif varie d"un extrême à l'autre, selon les saisons. Quand le professeur d'Oxford, Shaw, le traversa en automne, il le trouva presque aussi gros que l'Isis réunie au Cherwell. Dans sa correspondance. Saint- Arnaud se plaint des inondations qui, au mois de décembre, entravaient ses mou- vements militaires, et, dans une autre lettre, il dit que cette même rivière qui, pendant six mois de l'année, est presque à sec, coule à pleins bords à d'autres époques, aussi forte que le Rhône ou la Loire. Les rives en sont escarpées, et, dans la saison sèche, son lit sinueux ne s'aperçoit que quand on en est tout à fait proche. Sidi-el-Arhibi , aglia de Mosta- ganem, était, dit la légende, un chef renommé pour ses riches- ses, son courage et sa piété. Un jour, sa fille alla puiser de l'eau au seul puits que possédât le pays ; les Arabes l'assaillirent de railleries et d'injures, et la renvoyèrent avec sa cruche vide. Sidi-el-Arhibi, plein de fureur, songea dans le premier mo- ment à se venger ; mais il contint sa colère et médita en si- lence; puis, se tournant vers la Mecque et invoquant le Pro- phète, il maudit le puits, qui se dessécha immédiatement. Ce- pendant, ne voulant pas que la malédiction fût sans remède, et sachant qu'il avait le pouvoir de faire le bien comme le mal, le saint homme sauta sur sa jument favorite et partit à fond de train vers la mer. Derrière lui, à mesure qu'il galopait, une ri- vière se fraya un lit. La journée était brûlante, et la jument, tourmentée par les mouches, se frappait les flancs de sa longue queue. C'est ce qui a formé les détours du Chélif. Les bords escarpés et difficiles de la rivière sont un châtiment infligé aux descendants des hommes inhospitaliers qui insultèrent la lille

L ALGERIE. 17

de Sidi-el-Aihibi^ La fable arabe que nous venons de rapporter à l'appui d'un fait géographique a au moins cela d'utile qu'elle nous donne une certaine idée du cours particulier de la rivière. En deçà du Chélif (c'est-à-dire sur la partie la plus rapprochée d'Alger), les deux points les plus intéressants qu'offre la côte sont Tenez et Cherchell : la première de ces villes, située presque sur l'emplacement de Cartonna, colonie romaine fondée sous Auguste pour la seconde légion ; la seconde, bâtie par le roi Juba en l'honneur du même empereur, comme Césarée l'avait été par Hérode en Palestine, et conservant encore dans son nom, ainsi que Saragosse, une faible trace du patronage qui lui a donné naissance-. Si, traversant le Chéhf, nous poussonsà l'ouest, l'intérêt historique change aussitôt, et l'antiquité fait place à l'histoire moderne. Notre pensée n'est plus avec Jugurtha et l'em- pire romain, avec Constantin et saint Augustin, mais plutôt avec la Réforme et l'histoire moderne de l'Italie et de l'Espagne. Le prêtre dont le nom se rattache le plus étroitement à cette partie de la côte, c'est le cardinal Ximénès, qui abandonna pendant quelque temps sa chère université d'Alcala et la préparation de sa Bible polyglotte pour aller prendre Oran. Ce fut l'établisse- ment en cette ville des réfugiés de Grenade qui fut le principal stimulant de la croisade de 1503.

L'ombre de Ximénès plana ensuite, dit-on, à toutes les heures de danger sur les fortifications de la ville qu'il avait conquise en Afrique sur les infidèles. Les Espagnols conservèrent la place sans interruption pendant fort longtemps, bien que leur autorité y devînt de moins en moins solide. Ils en étaient encore en pos- session du temps de Shaw, et ils ne l'abandonnèrent définiti- vement qu'en 1790, année dans laquelle un tremblement de terre la rendit inhabitable. Aussi, quand les Français y arri- vèrent,, ils y trouvèrent non pas des mosaïques et des bains romains, mais des églises latines modernes et des fortifications élevées sous Charles-Quint. Aujourd'hui elle renferme dix raille Européens ; c'est la seconde ville de l'Algérie et la capitale de la province de fouest, comme Constantine l'est de celle de fest.

L'Algérie, ou l'Afrique française, aurait sur le littoral de la

* AUjeria and Tunis, in -1845; by captain Kennedy and lord Fielding.

* Cherchell est une corruption de Cœsarea Jol, et Saragosse de CœsareaÂugusfa.

8* SÉRIE. TOME V. 2

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Méditerranée une étendue d'environ six cents milles *. Sa pro- fondeur dans la direction de l'Afrique centrale est trop irrégu- lière pour être déterminée ici avec exactitude. Les Arabes et leurs conquérants entretiennent sans doute des vues différentes à cet égard. Peut-être ne serait-on pas loin de la vérité en disant que cette profondeur varie de cinquante à deux cent cinquante milles. Sous Vun et l'autre rapport, les possessions françaises coïncident presque avec celles de la Rome impériale. L'histoire des premiers temps de l'Algérie, tant classique que religieuse, est spécialement romaine ; car l'empire commercial des Tyriens et des Carthaginois est disparu sans laisser aucune chronique. Le nom latin d'Al- ger était encore, dans ces derniers temps, tout à fait incertain, Dapper et, après lui, Forbiger ont pensé qu'il répondait h celui d'Iol. 3Iannert penchait pour lomnium, ville plus éloignée à l'est. Les matériaux nécessaires à la solution du problème ont toujours été dans les mains des savants de l'Europe ; mais une erreur in- vétérée a fait, pendant un grand nombre d'années, reculer trop loin à l'ouest toutes les villes anciennes situées sur cette partie de la côte d'Afrique. L'invasion française, qui a ramené l'atten- tion sur ce sujet, a fourni à la science des antiquaires le moyen de recouvrer ce qu'elle avait perdu depuis longtemps. Les situa- tions véritables des villes romaines ont été vérifiées une à une par une comparaison plus exacte des distances, mais plus encore peut-être par la permanence des noms qui se rattachent étroite- ment aux ruines existantes, et Alger est de nos jours reconnu pour être l'ancien Icosium. Les circonstances dans lesquelles il est fait mention pour la dernière fois du mot Icosium dans les annales historiques ont trait à la chute de l'empire d'Occident et à la guerre des Vandales, et elles nous rappellent le nom du plus noble personnage qui ait jamais illustré le sol de l'Algérie. Ce n'est point trop dire en effet que d'affirmer que le nom de saint Augustin est, depuis saint Jean, le plus noble de tous les noms de l'Eglise chrétienne. A peu de dislance de la frontière la plus orientale de l'Algérie, est la grande ville moderne de Bone, et, à deux ou trois kilomètres delà, les ruines, aujour- d'hui couvertes de mousse, d'Hippone. C'est que, durant un

1 Le lilloral de l'Algérie embrasse plus de 10 degrés.

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épiscopat de trente-quatre ans, le grand docteur, non-seulement donna l'exemple d'une piété, d'une charité, d'une humilité sans égales, et soutint contre toutes les formes dhérésie la lutte énergique qui a fait de lui l'homme le plus illustre de l'Eglise du cinquième siècle; mais encore c'est que, d'année en an- née, il composa ces traités, ces sermons, ces commentaires, tous ces écrits mémorables qui ont exercé sur les siècles sui- vants une si large influence.

La prière que, pendant le siège des Vandales, le saint évêque adressait à Dieu était que le Seigneur délivrât ses serviteurs des ennemis, ou quil les douât de patience, ou qu'il le retirât du monde pour le rappeler à lui. Ce fut le dernier de ces vœux qui fut exaucé. Augustin, qu'affligeait si profondément la chute de l'empire dOccident, n'eut pas la douleur de voir la ruine de sa patrie et de son troupeau. La guerre des Vandales a été un épi- sode terrible dans Thistoire du nord de l'Afrique. Le règne des Vandales a été la lugubre inauguration de la barbarie, de la pi- raterie et de l'esclavage dont ces rivages ont été ensuite pendant tant de siècles le théâtre par excellence.

La grande scission entre l'histoire ancienne et l'histoire mo- derne de l'Afrique septentrionale fut effectuée non par le torrent de l'invasion vandale se ruant du détroit de Gibraltar, mais par un autre torrent qui se précipita du point opposé. A vrai dire, le démembrement avait commencé avant l'entrée des mahomé- tans. Les soldats byzantins s'étaient révoltés. Les Vandales avaient été presque entièrement exterminés. La population in- digène reparut, et des hordes descendues de l'Atlas sillonnèrent le pays que la civilisation romaine avait couvert de moissons, de routes et de colonies militaires. Ce fut alors que les conquérants arabes débordèrent de l'Egypte et, dans le cours de la dernière moitié du septième siècle, imposèrent leur religion sur toute la côte méridionale de la Méditerranée. Les églises furent converties en mosquées, la langue arabe se répandit avec le Koran. L'Orient empiéta rapidement et incessamment sur l'Occident. C'est de cette époque, à ce qu'il paraît, qu'il faut dater l'introduction et la domestication du chameau dans le nord-ouest de l'Afrique. Cette circonstance seule suffit pour indiquer les progrès de l'élément oriental et de la décadence complète de la civilisation de l'em-

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pire d'Occident. Les noms mêmes qui servaient à désigner les habitants de ces contrées subirent à cette époque un change- ment radical. Ceux qu'on avait l'habitude dénommer les Numi- des (nom grec employé dans l'origine pour caractériser les par- ticularités d'une vie nomade) furent dès lors appelés Berbers {terme dérivant sans doute de la même source, et épithète de mépris lancée par les Grecs dégénérés de Constantinople). De^ce dernier nom vient celui de Barbarie, qui a continué même de nos jours à être la dénomination par laquelle on désigna le nord et le nord-ouest de l'Afrique. La dénomination de Maures (Mauri) s'est encore conservée, quoique la signification s'en soit modifiée. Ce serait une tâche difficile, sinon impossible, que d'embrasser dans leur ensemble les changements ethnologiques et politiques de cette époque, de classer les peuplades qui ont combattu contre les Arabes, ou qui se sont réunies à eux dans le Tell et dans le Sahara, et de coordonner les fragments dis- persés des kalifats.

La véritable histoire de la partie de l'Algérie que connaissait la dernière génération ne remontait pas plus haut que l'an 1 500. Deux races musulmanes, les Maures et les Turcs, appellent sur- tout notre attention ici, comme rentrant plus que les Arabes dans les idées générales qu'on a de l'Algérie. Par Maures, dans le sens moderne du mot, on doit entendre les descendants de ces Arabes d'Espagne qui, par un séjour long et glorieux sur la rive nord du détroit, se sont acquis une nationalité distincte. Leur expulsion de la péninsule hispanique a ajouté un puissant renfort aux raahométans de l'Afrique, tant sous le rapport du nombre que sous celui du fanatisme contre les chrétiens. Les dernières années de Ferdinand et d'Isabelle virent surgir, à peu de distance de leurs propres côtes, un ennemi de leur croyance, implacable et vindicatif. Nous avons déjà parlé de la prise d'Oran par Ximénès, de l'occupation et de la possession prolongée de certains points du littoral africain par les Espagnols. Le règne de Charles-Quint ramène sous une nouvelle phase la même histoire. Les Turcs n'avaient aucune affinité ethnologique avec les Arabes d'Afri(pie ou d'Espagne, quoiqu'ils leur fussent unis par le lien d'une religion commune et qu'ils fussent destinés, en raison d'un(! force et cVuiie (;niaulé plus grandes, à devenir

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leurs dominateurs. La manière dont une poignée de Turcs s'em- para des Etats Barbaresques est un des épisodes des troubles qui ont agité le commencement du sixième siècle. Ce fut l'an- née même Charles succédait a Ferdinand sur le trône d'Ara- gon et de Castille, que deux frères, Baba-Haroudj et thair-el- Din, iils d'un potier de l'île de Lesbos, en récompense de leurs audacieuses et heureuses pirateries, reçurent du roi d'Al- ger l'invitation de venir lui prêter secours contre les chré- tiens. L'aîné, nommé Barberousse, à cause de la couleur de sa barbe, ne tarda pas à se rendre maître de la ville au secours de laquelle il était accouru, et se proclama roi. Les expéditions qu'il fit et les désastres qu'il causa sur les côtes de l'Europe engagè- rent Charles à envoyer des renforts à Oran, et, dans une bataille qui se livra près de Tlemcen, le fameux forban fut tué par un sergent espagnol. Son frère (appelé souvent Barberousse II) fut plus heureux ou plus adroit. Il eut la sagesse de placer le terri- toire d'Alger sous la protection du Grand-Seigneur, et il reçut une garnison de soldats turcs. Lui-même fut fait capitan-pacha et, en même temps qu'il exerçait à Constantinople l'influence d'un heureux courtisan, ses flottes continuaient à écumer la Méditerranée. Tunis fut le champ de bataille le corsaire eut à se mesurer avec Charles-Quint. Une trahison infâme avait livTé cette ville au sultan, et, avec ses fortifications nouvelles, Tunis éiait devenue un nouveau repaire de forbans. A la fin, le mal avait crû à un point tellement intolérable, que l'empereur confia à son grand amiral Doria le soin d'aller châtier les bandits. Après une résistance désespérée, Tunis finit par se rendre. Les Turcs en furent chassés, et le prince maure légitime fut rétabli sur le trône, à la condition de se reconnaître vassal de l'Espagne, en même temps que vingt mille esclaves, rendus à la liberté, al- lèrent proclamer dans tous les coins du monde chrétien les louanges de leur hbérateur. Ceci se passait en 1535. En 1541, Charles-Quint tenta contre Alger une entreprise du même genre ; mais celle-ci eut des résultats bien différents. Jamais flotte, à l'exception peut-être de la fameuse Armada lancée plus tard contre les côtes d'Angleterre, n'essuya un plus complet désastre. Dans les deux cas, les causes furent les mêmes. Etrange coïn- cidence historique qu'une tempête ait servi à protéger les libertés

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naissantes de l'Angleterre, et qu'une tempête aussi ait servi à favoriser les progrès du crime sur les côtes barbaresquesl Rien n'avait plus illustré le règne de Charles-Quint que l'expédition contre Tunis, rien ne fut plus désastreux que l'expédition contre Alger.

C'est ainsi que la chute de Tunis contribua à rendre Alger plus puissante et à en faire la capitale de la piraterie. Dès cette époque, la ville prit la forme qu'elle a conservée pendant trois siècles. Il est vrai que les Arabes du moyen âge avaient utilisé les matériaux de l'ancien Icosium, et en avaient construit leurs maisons sur l'emplacement même de la vieille cité romaine ; mais les Turcs s'implantèrent d'une façon plus solide; ils élevèrent des fortifications et améliorèrent le port. Quelques îlots de roches (El Djezair) de la baie d'Icosium avaient fait donner à la ville le nom arabe qu'elle porte. Un môle considérable réunit ces îlots avec la terre ferme; à partir des forts qui défendaient les deux havres ainsi créés, on fit passer des murailles par-dessus le pre- mier versant du Sahel, et on les prolongea jusqu'au point la Casbah couronne le tout. Les maisons situées en dedans de cette enceinte s'échelonnaient en gradins sur la colline, de manière que du toit en terrasse on avait une perspective complète de la mer, La ville devint, pour le coup d'œil, ce qu'elle était à l'époque lord Exmouth vint, en 1816, mouiller sous ses bat- teries. Tant qu'a duré la domination turque, c'était expressé- ment la ville d'Alger qui gouvernait tout le pays, nominalement pour le sultan, mais en réalité pour les deys et leurs hordes de pirates. Sur le quai de ce port et dans ces murailles, une poignée d'hommes de la race dominante dictait des lois aux Arabes de la plaine de la Metidja, tenait en échec les Kabyles des montagnes, faisait des Maures les fonctionnaires du gou- vernement, pillait et opprimait les juifs, et insultait systémati- quement les quelques résidents chrétiens qui étaient hbres. Il ne paraît pas que le nombre des soldats turcs levantins qui formaient leiïeflif de la garnison d'Alger dépassât de beau- coup le chiffre de cinq mille hommes. Shaw porte la population de la ville à cent mille mahoraé.tans et quinze mille juifs, avec deux mille esclaves clirétiens. Le pays, non compris le territoire situé immédiatement autour de la ville, était divisé en trois provinces,

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qui ont servi de base à la subdivision française actuelle. Les beys des provinces de Tlemcen à l'ouest (qui correspond à la province française d'Oran), de Titteri au sud, et de Constantine à Test, étaient nommés par les deys, pour qui ils percevaient les im- pôts, et par qui ils étaient secourus avec les forces d'Alger, en cas d'insurrection. On peut juger de l'importance relative des trois provinces, en calculantqueTlemcen rapportait 45,000 pias- tres, Titteri 12,000 et Constantine 90,000. Les données man- quent pour établir une chronologie complète des deys ; d'ailleurs l'histoire n'a guère besoin d'une hstc de personnages si méprisa- bles. Ils se succédèrent fort rapidement ; car le gouvernement n'é- tait pas héréditaire comme à Tunis et à Tripoli. Chaque dey était élu par les janissaires; aussi il y en eut à peine un sur dix qui mourut dans son lit. Tout soldat hardi et ambitieux pouvait se regarder comme un héritier présomptif du trône, ayant de plus l'avantage de ne pas être dans la nécessité d'attendre que la ma- ladie ou la vieillesse eût emporté le souverain du jour. La corrup- tion, l'insolence et un brigandage sans frein étaient les caractères les moins odieux de ce gouvernement féroce et méprisable. Un proverbe généralement répandu disait : « Donnez à un Turc de l'argent d'une main, et il vous laissera lui tirer la barbe de l'au- tre. M Les paroles adressées à un consul français, en 1720, par Me- hemet-Pacha, le dey d'alors, nous donnent un juste échantillon du véritable esprit qui animait la cour d'Alger : « Ma mère a vendu des pieds de mouton, disait le dey, et mon père des lan- gues de bœuf ; mais ils auraient eu honte d'exposer en vente une langue aussi vile que la tienne. » Un autre dey disait fran- chement à un consul anglais qui se plaignait de torts causés à des croiseurs de sa nation : « Les Algériens sont une bande de brigands, dont je suis le capitaine. »

Ces épisodes suffisent à faire comprendre les maux immenses que la puissance algérienne a, durant trois siècles, fait peser sur les autres nations. Ses victimes furent surtout les chrétiens. Il y eut nombre de véritables martyrs qui, sur ce rivage infidèle, à l'exemple de Raymond Lulle au treizième siècle, firent à leur foi le sacrifice de leur vie. L'esclavage des chrétiens est un noir forfait que n'a cessé de commettre Alger, depuis le commence- ment du sixième siècle jusqu'à la première partie du nôtre, et

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qui doit rendre à jamais odieuse la mémoire de cette période de l'histoire turque. On a peine à croire aujourd'hui qu'il y eut un temps ces forbans venaient enlever des sujets anglais aux falaises de Kent et aux côtes occidentales de l'Irlande. Pendant toute la durée du dix-septième siècle, le mal empira au point qu'il semble faire partie intégrante de l'histoire générale de cette époque. Les prédications et les écrits en faveur des captifs chrétiens se succédaient sans interruption. Ce sujet est un des plus graves de la correspondance de Laud et de Straiïord. Wal- 1er n'est pas moins préoccupé de cette question , et comme poète, dans son poème de la Prise de Salé, et comme homme politique et membre du Parlement. Nous voyons même Georges Fox, le quaker, adresser au grand sultan et au roi d'Alger un mé- moire « dans lequel il leur dénonce leur conduite honteuse et leurs procédés insensés. » En 1620, la première flotte anglaise qui eût vogué sur la Méditerranée, depuis le temps des croisades, fut envoyée contre Alger, sous le commandement de l'amiral Mansel; mais elle n'obtint aucun résultat important. En 1655, Blake eut plus de succès ; tous les prisonniers anglais furent mis en liberté, et Cromwell, l'année suivante, lors de l'ouverture du Parlement, annonça que la paix avait été conclue avec les na- tions « profanes. » Cependant d'autres expéditions devinrent nécessaires, et il fut conclu quatre ou cinq traités pendant la période qui s'écoula entre la Restauration et la Révolution. L'An- gleterre ne fut pas la seule nation engagée dans cette lutte de vieille date. Alger fut bombardé deux fois par les Français sous le règne de Louis XIV, et avec un si grand succès, que Voltaire dit de ses compatriotes qu'ils commencèrent alors à être respectés sur cette côte d'Afrique, auparavant on ne les avait connus que comme esclaves. Huant aux relations entre les côtes barba- resques et l'Espagne, elles furent caractérisées par la même hostilité et par des représailles mutuelles incessantes. Ici nous no i)Ouvons nous empêcher de citer les noms de deux hommes illustres, l'un Français et l'autre Espagnol, deux des plus grands noms du dix-septième siècle. Ces deux noms repré- sentent les deux sources d'intérêt qui tenaient les sympathies et l'indignation de l'Europe perpéluellenienl en éveil dans cette question de l'esclavage d'Alger. La charité de saint Vincent de

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Paul et la poésie de Cervantes ont été des influences aussi puis- santes que les traités et les bombardements. L'un et l'autre avaientenduré la captivité chez les pirates. Après Cervantes vint Lope de Vega, avec ses Cautivos de Argel [les Captifs d'Alger), et Hœdo, avec los Martyres de Argel [les Martijrs d' Alger), puis les Français, les Italiens, les Anglais et toute la littérature con- temporaine de l'époque. Et ce n'est pas seulement lEurope qui s'émut de cette question ; l'histoire du Captif algérien (The AI- gerine captive) a été une des premières œuvres littéraires des Etats-Unis qu'on ait réimprimées à Londres. L'Amérique a eu, aussi bien que l'Europe, à souffrir des pirates barbaresques, avant et après la déclaration de Tindépendance. En 1793, il y avait cent quinze esclaves américains à Alger.

A côté de ses horreurs mêmes, l'esclavage d'Alger avait son allégement dans les préceptes du Koran. Le Prophète commande la bienveillance envers les prisonniers. Des esclaves chrétiens, à Alger, furent souvent élevés à des postes d'honneur et de con- fiance, plus d'une fois leur courage fut soutenu par la perspec- tive de gagner eux-mêmes leur rançon. Chose plus extraordi- naire encore, des prêtres chrétiens obtinrent la permission de prêcher et d'administrer les sacrements parmi les esclaves chré- tiens. Campbell nous parle d'un Turc algérien qui fit un legs pour distribuer des aumônes aux plus nécessiteux des « chiens d'infidèles, » et , dans la curieuse autobiographie d'Arago qui renferme une description d'Alger, telle qu'était cette ville au commencement de notre siècle, on trouve le consolant épisode d'un vieux prêtre lazariste qui, pendant un séjour de cinquante années, avait si bien gagné le respect et l'affection de tous les musulmans, qu'il obtint assez d'empire sur ceux-ci pour mettre ses frères chrétiens à l'abri des insultes et de la violence. Quoi qu'il en soit, l'esclavage n'en est pas moins l'esclavage." Je rends grâce à Dieu des grands bienfaits dont il m'a comblé, dit le captif libéré, dans Don Quichotte, car il n'y a pas, selon moi, sur terre de bonheur égal à la hberté reconquise. » Comptant pour rien, si l'on veut, les tortures d'un exil perpétuel loin de la famille, des amis, des compatriotes, la bienveillance du maître ne pou- vait soulager que bien faiblement les souffrances de l'esclave; et quoi qu'on puisse dire du peu de rigueur de la servitude do-

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mestique, il n'en est pas moins vrai que le sort des malheureux employés tous les jours aux travaux publics , et renfermés la nuit dans les bagnes, était ce qu'il y a de plus horrible. Pananti, dont le récit est un des plus récents, dit : « De toutes les mi- sères humaines, l'esclavage des chrétiens dans les Etats Barba- resques est, j'en ai l'expérience, la plus digne de pitié. » L'in- dignation de l'Europe n'avait rien de surprenant, quand on songe à la manière dont étaient traités les consuls et les rési- dents chrétiens libres. On conçoit donc que cette indignation finit par éclater un beau jour.

Alger fut bombardé en 1816 par une flotte combinée de vais- seaux anglais sous le commandement de lord Exmouth, et de vaisseaux hollandais, sous celui de l'amiral Van Capellan. Trois ou quatre jours suffirent pour réduire le dey à faire amende ho- norable et à souscrire à toutes les conditions qu'on lui imposa. Il résulta de là, chez les pirates algériens, un découragement extraordinaire qui les fil se relâcher un peu de leurs cruautés envers les esclaves chrétiens . Le bombardement d'Alger en 1816 fut le premier des coups que reçut la puissance musulmane sur la Méditerranée. Le second lui a été porté, à Navarin, par les Anglais, les Russes et les Français, et le troisième par ces dex- niers de nouveau en 1830.

Plus d'un quart de siècle s'est écoulé depuis que les Français ont envahi le nord de l'Afrique, et cependant en ce court espace de temps trois dynasties se sont succédé en France. L'expédition qui devait réduire Alger mita la voile sous Charles X, et les der- niers jours de ce règne virent la capitulation de la ville. La con- quête se continua et s'acheva sous Louis-Philippe au point d'em- brasser toute l'étendue du territoire possédé par les Turcs. Les résultats en ont été assurés par les généraux de Napoléon III, et la grande colonie française de l'Afrique septentrionale est aujour- d'hui paisiblement incorporée à l'empire. Il n'entre pas dans les limites de notre article de retracer tous les motifs qui poussèrent le gouvernement de Charles X à organiser l'expédition d'Afrique. M. Deval, le consul de France, avait été frappé au visage d'un coup d'éventail par le dey. Alger avait en outre accueilli à coups de canon le vaisseau la Provence. C'était assez d'un de ces af- fronts. Peut-être le ministre Polignac pensait-il qu'un coup d'Etat

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passerait plus facilement à Tombre d'un succès militaire. « Les Français, disait-on, oublient facilement la liberté en présence de la ''loire '.» Non-seulement on résolut de bombarder Alger, comme avaient fait Duquesne et lord Exmouth, mais encore den faire la conquête. Quelques esprits songeaient à renouveler au prolit des Bourbons le prestige de Bonaparte et de rexpédilion dE- gypte. Dautres voyaient avec un certain orgueil la France prendre en main la cause de la civilisation, de lEurope et de la chrétienté. Des hommes plus pratiques songeaient à faire de la colonisation et à rivaliser avec l'Angleterre. Au milieu de cette surexcitation à la fois politique et romanesque, la grande ex- pédition, sous le commandement de l'amiral Duperré^, partit de Toulon à la fin de mai. Le 13 juin, elle arriva en face dWlger ; le 14, un débarquement fut opéré à Sidi-Ferruch, à quelques milles à l'ouest. Les trois divisions Berthezène, Loverdo et d'Escar comptaient trente-sept mille hommes, sous les ordres du maréchal Bourmont. Après dix jours de rudes combats, cette armée était parvenue sur la hauteur qui s'élève au-dessus de la ville et do- mine la plaine de la Metidja. Dans la nuit du 29, on commença la première parallèle à deux cent cinquante mètres de distance du fort de l'Empereur, ainsi appelé parce qu'il avait été construit à l'endroit l'empereur Charles-Quint avait campé avant sa dés- astreuse retraite. Le feu fut ouvert au point du jour, le 4 juillet. Le bombardement ne dura pas longtemps. A dix heures, les Turcs, réduits au désespoir, faisaient sauter le fort ; et le len- demain, 5 juillet, le roi de France régnait à Alger. A la fin du mois, il avait cessé de régner à Paris.

Si nous suivons l'histoire de l'Algérie pendant les années qui ont succédé à l'occupation de la ville par les Français, nous voyons une longue série de succès militaires importants, sérieu-

1 Lacfetelle, fiistoire de la Restauration.

-Voici quelle était la composition de la flotte : 11 vaisseaux de ligne, 24 frégates,

7 corvettes, 26 bricks, 1 canonni'ere-brick, 7 corvettes de cliarge, 7 gabarrcs,

8 bombardes, 7 bateaux à vapeur, 2 goélettes, l transport, 1 balancelle, 557 trans- ports du commerce, non compris les navires affrétés par M. Selliére, raunilionnaire général de l'expédition, 1 14 bateaux catalans de l'Ile, bœufs et génois, 55 chalands pour le débarquement des troupes et de l'artillerie, 50 bateaux plats; total gé- néral, 675 bâtiments. L'armée, de son côté, comptait 57.551 hommes, 4,008 che- vaux j l'artillerie se composait de 82 pièces de gros calibre et 9 mortiers. 0. S.

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sèment entravés, toutefois, par l'hésitation qui dictait les conseils et par Tincertitude de la politique de la métropole. La révolution qui éclata à Paris et le siège d'Anvers refoulèrent dans l'ombre les intérêts d'Alger. Le gouvernement de Juillet se trouva em- barrassé du legs que lui laissait le gouvernement de la Restau- ration. Cependant le sentiment national le força de l'accepter, et le premier succès de l'expédition d'Alger fut promptement suivi d'autres triomphes. Le maréchal Bourmont, dont on n'avait pas probablement oublié le passage dans le camp des alliés la veille de la bataille de Waterloo, fut remplacé par le maréchal Clause!, autre vieux soldat de l'empire, dont la noble conduite à Salaman- que, après le désastre de Marmont, est bien connu de tous ceux qui ont étudié les guerres de la Péninsule. Bourmont n'avait poussé que jusqu'à Blidah ses reconnaissances à l'intérieur. Clause! saccagea Blidah, en massacra les habitants, pénétra dans l'Atlas jusqu'au col de Mouzaïa, et établit un nouveau bey àMé- déah, capitale de la province turque de Titteri. Ce fut la première expédition des zouaves, corps militaire formé par le maréchal Clausel, et qui, dans son organisation primitive, se composait en partie de soldats arabes indigènes, en partie d'enfants de Paris et autres aventuriers européens intrépides. Certes on ne saurait signaler une plus curieuse rencontre de l'Orient et de l'Occident que celle qui avait lieu sur ce point du territoire les sombres fils de l'Afrique, portant le turban et poussant le cri de guerre des Bédouins, et les volontaires de la Charte, entonnant la Mar- seillaise et portant encore leurs fameuses blouses, se pressaient en colonnes serrées à travers les gorges de l'Atlas, sous le com- mandement d'un général qui avait fait la guerre d'Espagne. Des mesures plus vigoureuses furent alors adoptées par la France pour s'assurer la possession du pays au sud d'Alger. Vers la même époque, Oran, situé à l'ouest, fut occupé, et quoique d'a- bord on le cédât à Tunis, en vue de former un contre-poids à la puissance du Maroc, on jugea pour le moment nécessaire d'y mettre une garnison française. A l'est, Bone avait été prise en même temps qu'Alger, mais on ne pouvait guère la regarder comme un renfort pour les Français, à moins d'en faij'e la base d'une expédition contre Constantinc. Telle était sans doute aussi l'intention du général Clausel ; mais, au moment décisif, cet offi-

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cier général fut remplacé par le général Berthezcne, et avec celui- ci la politique changea. On dit que Clausel appelait Alger un paradis, tandis que Berthezène en parlait comme d'un enfer dont on ne pouvait se débarrasser trop tôt. Pendant quelque temps, il semble qu'on n'ait rien voulu tenter au delà d'un établissement colonial limité au voisinage seul d'Alger. Les vues du gouvernement français étaient incertaines et trahis- saient une grande hésitation. Lorsque Campbell visita Alger en 1836, la conservation de la colonie y semblait encore à Tétat de problème, et, à son retour à Paris, il eut à ce sujet, avec le roi Louis-Philippe, une conversation d'après laquelle il s'aperçut que ce problème attendait encore sa solution. Néanmoins la puis- sance française faisait des progrès. Combattre était chose indis- pensable, et les combats avaient pour résultats ordinaires des victoires. A Paris, on prit un parti décisif et les ordonnances du 23 juillet 1834 firent formellement mention des «possessions françaises au nord de l'Afrique. » Sur ces entrefaites, le célèbre personnage dont le nom devait désormais se rattacher indissolu- blement à l'histoire de l'Algérie commençait à faire sentir son influence dans toute la région située au sud d'Oran. D'abord, on crut prudent et sur de conclure des traités avec Abd-el-Kader et il sembla pendant quelque temps que des concessions récipro- ques assureraient ce qu'on pouvait désirer de part et d'autre. Mais le chef prophète était trop cauteleux pour se regarder comme lié par ces pactes et trop fanatique pour se trouver satis- fait d'un compromis entre le croissant et la croix. Ses mouve- ments sur les bords duChélif devinrent, à cette époque, si in- quiétants qu'on se détermina à renvoyer en Algérie le maréchal Clausel et avec lui le duc d'Orléans. A Paris, les opinions étaient encore partagées sur la marche à suivre. On peut regarder ce mot prêté à M. de Broglie : « Alger n'est qu'une loge à l'Opéra, » comme une preuve que beaucoup de gens eussent volontiers vu abandonner l'entreprise. A vrai dire, il était évident que la France avait fait trop ou trop peu. Une armée de dix mille hommes ne suffisait pas pour assurer la conquête de f Algérie ; mais elle était beaucoup troj) considérable pour que les Maures et les Arabes restassent tranquilles. Parmi les partisans dune continuation énergiquede la guerre, les plus actifs étaientM. Thiers, ministre

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en 1836, lequel voyait que l'Afrique pouvait devenir une pé- pinière de soldats dignes de l'Empire, et Clause! lui-même, qui insistait dans les termes les plus pressants pour qu'on se décidât à une expédition contre Constantine, expédition indispensable pour frapper un grand coup dans l'est de l'Algérie. Avec le chan- gement de ministère, alors que M. Mole succéda à M. Thiers, l'en- thousiasme parut sètre quelque peu affaibli. Mais l'expédition n'en fut pas moins décidée, etl'on mit trente mille hommes sous les ordres du maréchal Clausel, qui était accompagné par le se- cond fils du roi, le duc de Nemours. C'est dans cette expédition que Changarnier, qui coaimandait l'arrière-garde, dit à son ba- taillon : « En avant! camarades; ils sont six mille, nous sommes trois cents. Vous voyez bien que nous sommes égaux! » On ne saurait révoquer en doute 1" intrépidité qui présida à toute la campagne. Celle-ci néanmoins échoua complètement. L'armée française éprouva un très-grave échec qui porta à son comble l'exaltation belliqueuse de la nation . On prononça sur Constantine l'anathème prononcé par Rome sur Carthage : Deletnla est !

Constantine allait devenir le théâtre de la victoire la plus écla- tante que les armes françaises eussent remportée depuis la con- quête de l'Algérie. Le général Damrémont fut mis à la tête du nouveau corps expéditionnaire, et la première division était com- mandée parle duc de Nemours. Les équipages de siège furent dé- barqués à Bone. La marche fut pénible; mais, en temps conve- nable, l'armée prit position sur les plateaux qui fournissent d'un côté et d'un côté seulement le moyen d'ouvrir le feu sur la ville. Les défis les plus fiers accueillirent les assiégeants. Les étendards musulmans flottaient sur les retranchements et l'air retentissait de cris discordants et de vociférations poussées par les femmes. A l'officier qui vint leur proposer des termes de ca- pitulation, les assiégés firent cette orgueilleuse réponse: « Si vous avez besoin de poudre nous vous en donnerons, si vous avez besoin de biscuit nous partagerons le nôtre avec vous. » Un des premiers événements du siège fut un désastre pour les Fran- çais. Contre l'avis de son état-major, le commandant en chef, se tenant imprudemment à découvert, à portée des canons de l'en- nemi, fut frappé par un boulet et mourut presque immédiate- ment. Le général Vallée, qui comptait de nombreux et signalés

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services dans les guerres de l'empire, prit le commandement, et, après une lutte acharnée, tnena le siège à bonne fin.

Coustantine fut prise le vendredi 13 octobre 1837. Une vieille prophétie maure avait prédit que la ville serait prise un vendredi. C'en était réellement fait désormais de la domination mahomé- tane sur cette côte. Bien qu'il restât beaucoup à faire contre les Arabes et les Kabyles, le dernier boulevard des Turcs était tombé. Après plusieurs jours de suspens et d'inquiétude, la nouvelle fut apportée à Paris, par le télégraphe, le 23 octobre. Elle fut reçue avec une satisfaction extrême. Le ministère du moment fut af- fermi par le succès, de même qu'un ministère précédent lavait été par la prise d'Anvers. « Il faut garder Constantine, » fut le langage tenu immédiatement par le gouvernement. Les doctri- naires eux-mêmes acceptèrent dès lors la politique qui tendait à continuer et à achever la conquête de l'Algérie. C'est avec jus- tesse qu'un économiste français disait ; « La prise de Constan- tine nous a rendus conquérants ; jusque-là nous ne dominions que de la mer. »

L'histoire des dix années qui suivent (1837-1847) n'enregistre que des progrès continuels. Elle peut se partager en deux pé- riodes presque égales, celle du gouvernement du maréchal Vallée et celle du gouvernement du maréchal Bugeaud.

La même année que Constantine fut prise, Bugeaud, qili alors occupait un commandement à l'autre extrémité de l'Algérie, fit avec Abd-el-Kader un traité qui fut sévèrement censuré en cer- tains lieux. Il n'est guère possible toutefois de croire à un man- que d'énergie de la part du général français, s'il faut ajouter foi à l'anecdote qui le représente saisissant par la main l'émir, qui osait rester assis en sa présence, et le relevant en lui di- sant rudement : « Mais levez-vous donc ! » Les conditions du traité même imposaient à l'émir des restrictions très -nom- breuses. Sous l'administration du maréchal Vallée, les autres parties de l'Algérie étaient le théâtre d'une grande activité. Bu- geaud devint gouverneur en 1841 et la guerre se poursuivit avec une vigueur qui ne se ralentit pas. Abd-el-Kader chercha un re- fuge au Maroc et mit une nouvelle puissance en antagonisme avec la France. Il s'ensuivit la bataille d'Isly, sur la frontière, et le bombardement de Mogador le même jour (14 août 1844),

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par le prince de Joinville en croisière sur la côte. Dans toute cette période, nous rencontrons à chaque pas ces généraux dont l'expérience et l'énergie ont rendu tant de services dans les rues de Paris en février et en juin 1848. Bedeau commandait dans l'est, Cavaignac dans l'ouest. L'activité de Changarnier et de Lamoricière était infatigable. Un nouveau groupe de géné- raux se mit bientôt en évidence. Les lettres récemment publiées du maréchal Saint-Arnaud nous donnent un tableau animé des trois dernières années de l'administration de Bugeaud, et les noms que nous y trouvons sont ceux de Bosquet, de Canrobert et de Pélissier ^ Isolé en quelque sorte de ce groupe, nous voyons aussi Baraguay d'Hilliers ; mais ses travaux en Afrique mar- chaient de front avec ceux de ses camarades, comme depuis en Europe. La suite de l'histoire de l'Algérie nous éloigne peu à peu de ceux qui étaient destinés à jouer un grand rôle en 1848, et ceux qui étaient appelés à jouer le leur en 1851 commencent à prendre place, les Numides contre les Africains, pour nous servir d'un bon mot du coup d'Etat.

Il est impossible de ne pas lire avec le plus profond intérêt ce que Saint-Arnaud (qui, en 1845, n'était que colonel) dit des of- iiciers qui devaient être ses compagnons d'armes et ses succes- seurs dans la campagne de Crimée. En première ligne, vient Pé- lissier, aux terribles mesures duquel il coopéra pour l'extirpation des Arabes du Dahra, mesures devenues à jamais fameuses.

Au bivouac de Sidi-Yacoub, 27 juin 1845.

« Le colonel Pélissier et moi, nous avions reçu l'ordre de faire la conquête du Dahra et le Dahra est conquis. Les journaux vous donneront les tristes détails des extrémités auxquelles Pélissier a été obligé d'avoir recours pour soumettre les Ouled-Riah, qui s'étaient réfugiés dans leurs grottes. Si j'avais été à sa place, j'en eusse fait autant.. . Si l'on dit que j'ai marché l'épée, la hache et la torche à la main, ({ue dira-t-on de Pélissier, brave et excellent officier, mais d'une rude écorce? »

Dans le mois suivant (10 juillet), il ajoute : « Il me faut dé- truire les Sbéhas et les assiéger dans leurs grottes, comme Pé- lissier. »

1 Nous avons rendu compte de celle correspondance intéressante qui rôvéla dans leniaréclial Saint-Arnaud des sentimenls qu'on ne lui supposai! pas. (^V. du Direct.)

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Et le 26 juillet : « Eh bien 1 frère, que dis-tu de notre presse française?.... J'aurais fait et je forai ce qu"a fait Pélissier. Dans huit jours je me trouverai peut-être dans une position identique, et, si j'assiège les cavernes des Sbéhas, j'agirai en soldat et je ferai subir à l'ennemi les plus grandes pertes possible pour évi- ter moi-même d'être perdu. »

Nous laissons ces passages parler d'eux-mêmes, nous ne vou- lons insister ni sur les cruautés générales de cette longue guerre d'Algérie, ni sur la conduite particulière de ces deux soldats sans scrupule'. Ce que Saint-Arnaud dit de Canrobert est plus agréable à lire. Celui-ci, dans un voyage qu'il fit à Paris, en 1846, avait promis d'aller voir le fils de Saint-Arnaud à l'école, et, dans une lettre d'introduction adressée à l'oncle du jeune homme, et dont Canrobert était porteur, voici la description^que Saint-Arnaud fait de son camarade : « C'est un des ofticiers de l'armée d'Afrique que j'aime et estime le plus ; c'est une vieille amitié de dix ans, qui date de la brèche de Constantine. »

1 Puisque nous avons textuellemenl conservé ici lesexpressions'de Técrivain an- glais, il nous sera bien permis de faire remarquer que les cruautés gratuites des Anglais dans l'Inde font un singulier contraste avec cette humeur de sensitive, dont on fait si grand étalage de l'autre côté de la Manclie, quand il sagit de jeter une ombre sur l'honneur français. A côté de l'attendrissement de la Quarlerly Re- view pour les Arabes d'Algérie, écoutons comment M. Alf. Nettement, un écrivain dont on ne suspectera jamais les sentiments chrétiens, s'exprime sur le l'ait reproché au colonel (aujourd'hui maréchal) Pélissier. « On se souvient, dit M. Nettement de l'impression que produisit en France la nouvelle de ce fait de guerre. L'histoire qui juge à distance, d'après la raison et non d'après les impressions, doit restituer à ce fait son véritable caractère. Le colonel Pélissier avait deux genres de responsa- bilité : responsabilité envers son général en chef, car, dans la guerre d'Algérie les opérations des colonnes étaient combinées, et le ralentissement de la marche d'une colonne pouvait compromettre toute une e.xpédition; responsabilité envers les troupes qui lui étaient confiées : or, il y aurait eu compromission pour ces troupes à laisser derrière elles des ennemis énergiques et exaltés jusqu'au fanatisme. Il ne pouvait donc ni s'arrêter et attendre, ni laisser derrière lui les Ouled-Riah. Enfin il ne pouvait les attaquer avec les moyens ordinaires, car il exposait ses troupes » une catasli'ophe imminente, en les lançant dans des grottes dont elles ne connais- saient ni les détours, ni les issues. D'après la loi terrible qui régit celte terrible chose qu'on appelle la guerre, ou a le droit de faire ii l'ennemi le mal nécessaire. Le fait des grottes des Ouled-Riah fut l'application de cette loi. Le colonel Pélissier, après avoir sommé les Ouled-Riah, qui prolongeaient, au delà des limites posées par les lois de la guerre, une résistance inutile et funeste aux siens, employa le .-eul moyen qui pût vaincre celte résistance. Il renouvela encore inutilement la somma- tion pendant que ses ordres étaient en voie d'exécution. Les Ouled-Riah, au lieu de se rendre, ouvrirent une issue à la fumée, en pratiquant une ouverture dans la

SÉRIE. —TOME V. 3

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A propos du troisième général qui s'est illustré dans la cam- pagne de Crimée, il dit :

« Bosquet, que vous ne connaissez pas, est fort connu et fort apprécié en Afrique; c'est un homme de mérite, d'esprit et de sens, qui a commencé sa carrière lorsqu'il était capitaine d'ar- tillerie, comme officier d'ordonnance du général Lamoricière, et qui, poussé par lui et par les services qu'il a rendus dans les bureaux arabes, a monté rapidement au grade de colonel. »

Dans ses souvenirs de la guerre d'Afrique, M. de Castellane trace un portrait frappant de Bosquet :

« Le colonel Bosquet est un de ces hommes qu'on rencontre rarement. Avec une volonté de fer, un sens droit, un jugement sain, égal à l'ampleur de son esprit et à la vivacité de son intel- ligence, il avait réussi dans toutes les entreprises qu'on lui a confiées. Tout le monde l'estimait, mais son caractère bienveil- lant lui gagnait aussi l'affection de tous ceux qui l'approchaient. C'était évidemment un homme fait pour les grands commande- ments, évidemment un homme capable de sauver d'un grand danger quand tout est désespéré. Si une grande occasion vient à se présenter, personne de ceux qui le connaissent ne craint qu'il fasse jamais défaut à l'occasion ou à lui-même. »

Un des exploits personnels les plus importants de Saint- Arnaud c'est la poursuite de Bou-Maza, chef arabe qui ne le cédait qu'à Abd-el-Kader pour l'activité et les ressources. Mais il est plus intéressant de parcourir quelques-uns de ces passages qui révè- lent l'ambition de l'écrivain, et ses curieuses prévisions de la carrière dans laquelle il a été plus tard appelé.

« Je m'aperçois avec plaisir que dans les circonstances les plus difficiles je conserve un calme et un sang-froid que je n'a- grotte et amenèrent ainsi )a catastrophe. Le courant d'air qui s établit poussa l'in- cendie dans les grolles, et ceux qui y avaient cherché un refuge y périrent con- sumés. L'humanité en gémit, mais comme elle gémit de la guerre et de tous les malheurs qu'elle entraîne à sa suile. Le colonel Pélissier se trouva dans une circon- stance exceptionnelle, et il agit sous le coup d'une impérieuse nécessité; toute sa carrière militaire, remarquable par la prévoyance dans le commandement et une politique éclairée vis-à-vis des Arabes, sert île commentaire à cet acte unique. C est pour cela que nous n'avons pas hésité à dire plus bas que les hommes de pre- mier plan tirent la guerre en Algérie avec l'humanité qu'elle comporte. » {Histûire (le la ronriudle d'Alger, par M. Alfred Neliemenl.) 0. S.

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vais pas autrefois. Je sens que je commande; je me trouve chez moi et recueilli, et tout va bien. Qui sait ce que tout cela pour- rait devenir sur une plus vaste échelle et dans une sphère plus étendue? »>

Ce qui suit est une étrange prophétie :

« Les affaires prennent un caractère menaçant en Turquie. Je m'en réjouis. Que je serais heureux de porter un coup à la Russie, conjointement avec r Angleterre ! »

En 1847, Bou-Maza se rendit à Saint-Arnaud, mais cette an- née fut encore remarquable sous dautres rapports. Ce fut dans le printemps de 1847 que s'exécuta la fameuse expédition de la grande Kabylie, sous les ordres du maréchal Bugeaud, expédi- tion dont un Anglais, qui y assista, M. Borrer, a fait un récit fort animé. Deux colonnes se rendirent à Bougie en traver- sant en même temps le pays ennemi. L'une, sous le comman- dement du maréchal lui-même , était partie d'Alger et avait passé par la Metidja ; l'autre, commandée par le général Bedeau, était partie de Sétif. Cette expédition eut pour résultat la sou- mission de cinquante-cinq tribus, pouvant mettre en campagne un contingent de trente-trois mille hommes. Si, au commence- ment de l'année, les armes françaises remportaient ainsi des vic- toires signalées dans l'est, elles obtinrent vers la fin des succès encore plus remarquables dans l'ouest. Le 23 décembre, le duc d'Aumale (qui avait remplacé Bugeaud comme gouverneur gé- néral) débarqua sur un point de TAIgérie, proche de la frontière du Maroc. Tout justement, deux jours auparavant, Abd-el-Kader avait proposé à Lamoricière d'entrer en conférence. Vingt-qua- tre heures se passèrent à échanger des messages. Ensuite l'émir fut reçu avec les honneurs militaires au marabout de Sidi- Brahim et fut conduit au duc d'Aumale qui, presque au mo- ment de son débarquement, se trouva triompher du moderne Jugurtha. Le chef déposa ses sandales sur le seuil, attendit un si- gnal du jeune prince pour s'asseoir, garda un instant le silence, puis dit en arabe : « J'aurais volontiers fait plus tôt ce que j'ai fait aujourd'hui. J'attendais l'heure marquée par Dieu. Je demande l'aman du roi de France pour ma famille et pour moi. » La jour- née du 24 fut consacrée à l'arrangement des affaires person- nelles d'Abd-el-Kader, et le jour de Noël l'émir fit voile pour Ton-

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Ion, avec sa mère, ses femmes et ses enfants *. La violation des

1 Voici en quels termes M. Alfred Nelteraent raconte ce mémorable épisode de nos guerres d'Afrique, —a Apres la négociation engagée par Abd-el-Kader avec le géné- ral Lamoriciëre, l'émir tardait à se montrer. Le général français^ croyant à une nou- velle ruse, avait ordonné au colonel de Monlauban de partir avec toute la cavalerie et de chercher à retrouver les traces du chef arabe. Le colonel arriva, sans le ren- contrer, jusqu'à la deira. encombrée de blessés et déjà attaquée par les Kabyles de notre territoire qui voulaient la piller. Il la prit sous sa protection, lui laissa ses chirurgiens et fit avertir le général Lamoriciere, qui prescrivit au colonel Mac- Mahon de se porter, avec une colonne d'infanterie, à la défense de la deira, et au colonel de Montauban de se remettre en marche pour continuer sa recherche. Notre cavalerie arrivait à la hauteur du marabout de Sidi-Brahim, douloureusement cé- lèbre par la catastropiie du colonel Montagnac, lorsqu'on vit se diriger vers nous quelques cavaliers qui, en signe de paix, agitaient les pans de leurs burnous. C'était l'avant-garde des cinquante ou soixante cavaliers qui restaient à l'émir. Bientôt pa- rut Abd-el-Kader lui-même. Il était accompagné de Mustapha- ben-Tami, de Kad- dour-ben-Hallal et de quelques autres de ses vaillants chefs, fidèles jusqu'à la fin à leur émir. Le lieutenant des spahis Bou-Khouia ne l'avait pas quitté depuis qu'il lui avait remis l'aman. Sa famille était à quelques pas en arriére, sous la protec- tion d'un détachement de spahis. Abd-el-Kader demanda à faire sa prière au ma- rabout de Sidi-Brahim, après quoi il fut conduit au général Lamoricière, qui lac- ciieillit avec le respect à la gloire et au malheur. Le jour même, on le mena à Nemours. Le duc d'Aumale, prévoyant l'événement qui allait s'accomplir, venait d'y débarquer, après avoir quitté, malgré une violente tempête, Oran, il s'était établi pour surveiller de plus près le dernier acte de ce drame. Une première en- trevue eut lieu immédiatement. L'émir était ému, troublé ; son visage était pâle, ses traits contractés. Ce n'était pas son malheur seul qui pesait sur lui; il le portait dignement : c'était le souvenir du massacre de nos prisonniers, une de ces journées néfastes qu'on voudrait, quand vient la réflexion, effacer de sa vie avec son propre sang. Il salua le duc d'Aumale avec toutes les formes qui, chez les Arabes, expri- ment le respect. Les premières paroles qui sortirent de sa bouche furent celles-ci : « Il y a longtemps que tu devais désirer ce qui s'accomplit aujourd'hui ; tout « arrive selon la volonté de Dieu. » Belles paroles qui expriment le juste sentiment que le captif avait de sa valeur, et sa soumission aux décrets de la l'rovidence, der- nière dignité de la grandeur déchue. Il ajouta quelques mots pour recommandera la générosité du prince les braves soldats fidèles jusqu'au bout à son infortune, et, alléguant son extrême fatigue, il demanda à se retirer. Le lendemain, l'entrevue officielle eut lieu. Le duc d".\umale reçut avec une noble courtoisie, au pied du per- ron de la maison du commandant, l'émir vaincu et malheureux. L'émir s'y était rendu, monté sur une belle jument noire ; il l'offrit au duc d'Aumale, en lui di.sant : < Je t'offre la seule chose que je possède et que j'estime en ce moment. » Le duc d'Aumale répondit : ''( Je l'accepte comme un gage de ta soumission à la France et « de la paix de l'Algérie. » Abd-el-Kader rappela alors les promesses qui lui avaient été faites par le général !jamoricière,et le prince les ratifia. « Je ratifiai, écril-il dans 0 son rapport, la parole donnée par le général Lamoricière, et j'ai le ferme espoir 'c que le gouvernement lui donnera sa sanclion. » On se sépara ensuite, et Abd-t-l- Kader retourna à pied vers sa tente. Le même jour, il s'embarquait pour Oran, et de il partait pour Marseille. Ainsi fiuis.=;ait la derniire phase de la conquête de l'Algérie. » {flisloire fie la rnnqufle d'Alper, par Alf. Nettement.) 0. S.

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promesses faites au chef arabe a été, à tort ou à raison, repro- ché plus tard au gouvernement de la famille d'Orléans.

C'est surtout à l'Algérie que se rattachent d'une manière ro- manesque les circonstances extraordinaires au milieu desquelles s'ouvrit l'année 1848 en France. Le premier jour de l'année, la nouvelle de la prise d'Abd-el-Kader se répandit sur les boule- vards. Elle fut accueillie par des réjouissances publiques, et l'on n'eut pas assez d'éloges pour le jeune gouverneur général. A cette époque, il y avait probablement peu de personnes en France qui ne vissent, dans cet événement, une nouvelle preuve de lalTermissement du trône de Louis-Philippe. Beaucoup de gens avaient eu une pensée semblable pour le trône de Charles X, en 1830, à l'occasion de la prise d'Alger. L'histoire s'est chargée de donner un démenti aux prophètes de 1848, comme à ceux de 1830.

Les commotions qui agitèrent Paris ne produisirent sans doute aucun effet important dans la condition de l'Algérie ; mais 1 éducation militaire de l'Afrique française exerça une influence immense sur le sort de Paris. En effet, c'est réellement sur les places de Paris et sur les barricades que se continue l'histoire d'Alger pendant l'année 1848. Il nous suffira, pour nous faire comprendre, de rappeler les noms de Bedeau, de Duvivier, de Négrier, de Lamoricière, de Changarnier, de Cavaignac '. Il n'est pas possible d'éliminer le récit des guerres de l'Algérie des chan- gements les plus surprenants qu'a subis la moderne Europe ; et c'est précisément ce qui donne aux conquêtes françaises en Afrique leur plus vif intérêt.

La chute d'une dynastie en France ne compromit en rien la puissance des Français en Algérie. Les résultats obtenus l'an- née précédente (1847) restèrent acquis et stables. La Kabyhe se tint tranquille et Abd-el-Rader demeura en captivité. La capi- tulation de l'émir avait été le dernier coup porté à la nationalité arabe, comme la prise de Constantine avait effacé le dernier ves- tige de la domination des Turcs. Il n'y avait pas de raison pour qu'Alger ne suivît le sillage de Paris, à mesure que cette capi- tale se dirigeait vers son ancrage impérial actuel. iS'apoléon III

' Le maréchal Vaillant, ministre actuel de la guerre^ doit figurer aussi dans cette pléiade glorieuse. ( Note du Directeur.)

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a récolté les autres avaient semé. Aucun grand événement n'est survenu pendant le court espace de temps que le nouveau régime a mis à s'affermir. En 1849, ont eu lieu quelques mou- vements militaires secondaires, notamment l'assaut de Zaatcha, forteresse sur la limite du Sahara oriental. C'est à ce siège que Canrobert dit aux zouaves qu'il commandait ; « Il faut, quoi qu'il arrive, que nous franchissions ces murailles ; et si la re- traite sonne, soyez sûrs, zouaves, qu'elle ne sonne pas pour vous. » La même année, au milieu de l'été, le maréchal Bu- geaud, le rude vainqueur des Kabyles, « le père Bugeaud, » comme rappelaient les soldats, mourut à Paris du choléra. Les journaux de 1850 ne nous apprennent, en fait de nouvelles importantes, que l'arrivée à Alger de quinze cents cavaliers ara- bes pour prendre part aux premières courses de chevaux et à une grande fantasia nationale. En 1851, eut lieu, sous le com- mandement de Saint-Arnaud, alors gouverneur de la province de Constantine, une nouvelle campagne enRabylie, oii se firent remarquer Bosquet et quelques autres officiers devenus cé- lèbres. L'année 1852 a été signalée par des hostilités sur la frontière du Maroc, mais plus spécialement par la prise, par Pélissier, de Laghouat, position située à l'extrémité sud, deux fois aussi éloignée de Boghar que Boghar l'est d'Alger, et destinée, selon toute apparence, à devenir le centre du commerce avec les oasis du Sahara.

Les fameux événements de décembre 1851 relient encore Paris et Alger l'un à Tautre par des liens indissolubles. D'un côté, Saint-Arnaud, rappelé tout exprès de Constantine à Paris et appuyé de Canrobert et de quelques autres ; de l'autre, Changar- nier. Bedeau, Lamoricière, Leflô, Cavaignac. Bosquet et PéHs- sier étaient en Afrique. Le résultat de ces événements, c'est que, depuis la fin de Tannée 1851, le premier groupe des généraux de l'Algérie, les Africains, ont quitter le sol de la patrie, tan- dis que le second groupe, les Xurnides, sont devenus les chefs prééminents dans la guerre contre la Russie. Quant à Alger même, comme la France, elle court au progrès industriel et commercial. Grâce à la récente expédition du maréchal Randon, la pacification de la Kabylie est aujourd'hui complète, et les der- nières nouvelles n'ont plus trait qu'à des forages de puits arté-

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siens, à l'ouTerture de marchés pour les tribus indigènes et à rexportation des céréales et des autres produits, à des construc- tions de routes et de chemins de fer, etc., etc.

C'est avec plaisir que nous nous détournons des horreurs do la guerre, pour dire, en terminant, quelques mots des produits naturels et de l'état social de la grande colonie française de l'A- frique du nord.

Pour avoir une idée complète de la production algérienne, il faut se reporter à l'admirable trophée algérien qui figurait à l'exposition universelle de Paris en 1855, au centre des bâti- ments de l'annexe, avec les fruits et les épis de mais, et tous les produits végétaux, animaux et minéraux de la jeune colonie. On ne saurait citer dans l'histoire de cette exposition un fait plus curieux que la visite qu'y a faite Abd-el-Kader lui-même. L'O- rient et l'Occident n'ont jamais eu une rencontre plus mémora- ble. Aucune scène ne pouvait nous fournir un dénoûment plus heureux à l'esquisse que nous avons essayé de tracer des di- verses phases de la fortune par lesquelles Alger a passé. L'émir, en cette occasion, portait sur le spectacle qui l'entourait des re- gards à la fois tristes et dignes. « Il avait le simple costume arabe, et répondait avec une grâce pleine de calme aux saints des assistants. « Il serait difficile de se figurer les sentiments qui devaient agiter le cœur de cet enfant du désert, en présence des progrès réalisés par l'activité européenne dans la décou- verte et la mise à profit des ressources de sa patrie, la terre d'A- frique conquise.

En définitive, les ressources végétales de TAlgérie sont peut- être ce que cette colonie offre de plus remarquable. Du temps des Romains, le nord de l'Afrique était tellement renommé pour ses moissons, qu'on l'appelait proverbialement le grenier de l'I- taUe. Pline ne tarit pas d'éloges sur sa fertilité. L'Afrique procon- sulaire était, dit-on, représentée parfois allégoriquement sous la forme d'une femme ayant un épi de blé dans chaque main et debout sur un navire chargé de grain. Cet emblème paraît sur le point de se réaliser au profit de la France. A l'exposition de 1855, on voyait les plus beaux échantillons de froment, d'a- voine, de seigle, d'orge, de millet, de riz et de mais; et ces échantillons en pleine maturité étaient exposés à Paris six se-

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maines avant que la moisson fût faite en France. On y trouvait aussi des fruits des espèces les plus variées, des pommes, des poires mûres en juillet, (jes dattes de Laghouat, du fond du Sa- hara, des oranges dont la beauté rappelait que les anciens avaient placé les jardins des Hespérides au nord-ouest de l'A- frique, des bananes, des limons, des citrons, des goayves, des amandes, des figues, des grenades ; des produits potagers, tels que des pois, des fèves, des haricots et des ignames. Il y avait en grande abondance des échantillons de coton et d'autres fibres végétales, notamment Viirticanivea, que le manque de chanvre, pendant la guerre contre la Russie, faisait d'autant plus remar- quer, et le crm irÂfriqiie produit par le palmier nain et très- estimépour bourrer coussins et matelas. Nous n'en finirions pas si nous voulions dresser la liste exacte des produits du sol algé- rien, tels que les gommes, les résines, la garance, le chumac, la graine de lin, l'opium, le tabac, les huiles d'olive et les vins, tant blancs que rouges. Mais, en rendant justice aux ressources végétales de l'Afrique française, nous devons signaler particu- lièrement les bois précieux pour l'ébénisterie que fournissent ses forêts, le cèdre (de dimensions si énormes, qu'on avait ex- posé une table d'un seul bloc de près de cinq pieds de diamètre), l'olivier d'un âge presque fabuleux ; le myrte, le houx, le noyer, le mûrier et surtout le bois de thuya avec ses riches veines bru- nes sur fond rougeâtre, comparé par sir William Hooker au ci- Irus de l'ancien monde, dont on faisait des meubles que les nobles Romains payaient au poids de l'or.

Le règne animal, en Algérie, n'est ni moins riche, ni moins varié. L'Arabe est essentiellement pasteur ; le mouton des pla- teaux du Sahara passe pour avoir une grande analogie avec le mérinos d'Kspagne, et, comme on devait s'y attendre, l'exposi- tion des laines fournit la preuve que la colonie française rivalise avec les colonies anglaises de la Nouvelle-Galles du .sud et de Victoria. L'Afrique du nord paraît être tout aussi favorable que l(; midi de la France à la culture du ver à soie, et les soies com- posaient une partie remarquable de la collection de 1855. La pèche du corail, près de Bone, se fait aujourd'hui avec plus d'activité encore que du temps des Turcs; et c'est une source féconde do revenu pour la France. A celte branche du cata-

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logue commercial , nous pouvons ajouter la cochenille , les peaux, la cire d'abeilles et le miel. Si nous tournons les yeux sur les ressources minérales de l'Algérie , telles qu'elles étaient re- présentées à l'exposition, nous trouvons du fer, du cuivre et du plomb fortement argentifère. Les actions des mines de Tenez et de Mouzaia sont, il est vrai, encore basses, mais il reste à savoir si cela ne dépend pas plus des Compagnies concessionnaires que des veines exploitées. Quant aux marbres précieux de la colonie, ils sont inépuisables.

>'ous n'avons pas le loisir de nous appesantir sur l'exposition des produits coloniaux manufacturés, sur les selles et les har- nais, sur les armes et les articles d'habillement, sur les médica- ments et les liqueurs, sur les tapis et la poterie moresques, qui imprimaient un cachet si curieux et si caractéristique au com- partiment algérien de l'annexe. Il est évident, d'ailleurs, qu'une simple collection, même de produits bruts, ne peut que présenter les choses sous leur aspect le plus favorable. Pour apprécier la valeur véritable d'une colonie, il faut établir une balance entre sa productivité et les dépenses nécessaires à son entretien. L'Al- gérie, nous en sommes convaincu, est appelée à devenir de la plus haute valeur pour la France, dans le sens littéral et maté- riel, indépendamment des avantages moraux qu'elle en retire, cac cette Afrique française est un champ ouvert aux esprits tur- bulents et dangereux, une excellente école pour entretenir une armée courageuse et expérimentée. Saint-Arnaud, en 1844, exprimait, selon nous, le véritable état des choses, lorsqu'il disait : « L'avenir de ce pays est immense ; mais l'or qu'il en- gloutira est incalculable. » La seconde partie de cette prophétie s'est déjà largement réalisée; et nous croyons la première partie en voie d'accomplissement. Il y a dix ans, à la question : « Qu'ex- portez-vous? » on répondait : « Rien que des dattes etdes soldats blessés? » On importait de France jusqu'au blé nécessaire à la subsistance des troupes. Quelques années plus tard, il est vrai, pendant la guerre avec la Russie, Alger envoyait à Kamiesch d'immenses quantités de grain, et des rapports récents sem- blent annoncer en ce sens des progrès toujours croissants. Dans ces dernières années, les entreprises agricoles ont reçu une grande impulsion. Aux premiers émigrants boutiquiers, auber-

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gistes et cabaretiers, ont succédé des colons plus industrieux et plus sédentaires. La population est extrêmement hétérogène. Toutes les nations de l'Europe y sont représentées, hors la nation britannique ; à moins cependant de comprendre comme Anglais les insulaires de Malte. Quelques villages sont aussi allemands que les villages allemands de la Pensylvanie. Peut-être doit-on regarder ce mélange comme un avantage lorsque l'on considère les variétés de sol et de climat comprises dans les limites de la colonie.

Il s'est répandu un grand nombre d'erreurs au sujet du sol et du chmatde l'Algérie. Quand les Français débarquèrent dans ce pays, ils étaient probablement sous l'impression que le sable de l'intérieur s'avançait presque jusqu'à Sidi-Ferruch. Ils apprirent bientôt à connaître la Metidja, (pour nous servir des expres- sions de Pélissier) on ne pourrait trouver assez de sable pour sau- poudrer une lettre ; c'est dès lors qu'a commencé à prévaloir l'er- reur contraire, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas de sable du tout en Algérie. Les traits caractéristiques du Tell et du Sahara sont au- jourd'hui parfaitement connus et appréciés. La première de ces contrées est un pays de moissons, habité par les Arabes agricul- teurs, et, dans ses parties les plus plates, elle est fort riche et très- uniforme. L'autre contrée est la région des hauts plateaux sur lesquels les Arabes pasteurs errent avec leurs troupeaux ou quïls parcourent en caravanes, faisant du commerce d'une oasis à lautre. Il est vrai que le Sahara est un désert ; mais, comme un voyageur a pu le dire dernièrement avec raison, ce n'est pas plus un désert aride et invariable que les hautes terres dEcosse ne sont une lande continue. Les palmiers autour des puits forment des îles verdoyantes, souvent si nombreuses, qu'on dirait de vérita- bles archipels au milieu d'un vaste océan de plaines et de mon- tagnes. Des terrains, ordinairement stériles, sont fécondés et transformés en pâturage pendant un certain temps parles pluies d'un printemps précoce; d'autres restent toujours un aride désert, sur lequel le simoun règne en maître.

A ces variétés de sol correspondent des variétés de climat.

Dans le Saliara au delà du petit Atlas, les chaleurs de l'été sont excessives, bien que les hivers soient également très-froids. Les extrêmes de la température et certaines autres conditions propres

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aux plateaux du Tell, lesquels ne sont pas plus élevés au-dessus du niveau de la mer que les montagnes des Vosges, sont proba- blement très-favorables à la santé et à Tindustrie des Européens du Nord.

Le climat du littoral est tempéré, le voisinage de la mer le rend uniforme, et il ressemble beaucoup plus à celui de Naples qu'à celui deSierra-Leone. Alger est situé au nord de Malaga, ce que tout dabord, quand on n'a pas la carte sous les yeux, on est peu disposé à croire. En outre, tandis que les montagnes sur lesquelles s'appuie Malaga, sont placées de manière à recevoir en plein le soleil brûlant du midi, le Sahel, derrière Alger, a son versant tourné du côté du nord. Déjà, les malades européens recherclient l'Afrique fran»;aise*. En vue de la santé et pour d'autres raisons , on doit compter sur une augmentation du nombre des voyageurs dans cette direction. Depuis deux ou trois ans, des Itinéraires de r Algérie ont été publiés à Paris. Espérons qu'avant peu, M. Murray achèvera son circuit de la Méditerranée, en ajoutant un chapitre relatif à l'Algérie, à son excellent Handbook for France. Au naturahste, à l'archéologue et à celui qui étudie l'histoire ecclésiastique, ce pays offre une mine nouvelle du plus vif intérêt, et Alger n'est pas plus éloigné de Marseille qu'Edimbourg ne l'est de Londres par mer. Dès 1842, trois hgnes de paquebots à vapeur faisaient le service de la poste. Aujourd'hui, il existe des communications presque journalières entre le midi de la France et quelques points de la côte algérienne. Un câble sous-marin met actuellement Paris en correspondance instantanée avec Alger. Les relations entre la mère patrie et la colonie, ou plutôt entre le pays conquérant et le pays conquis, se resserrent davantage de jour en jour. Il n'est pas probable maintenant que l'Algérie se détache jamais de la France ou devienne la possession d'une autre puissance de l'Europe. Un roi a été détrôné lorsque la conquête était à peine commencée; mais l'entreprise n'a pas été arrêtée. Une autre révolution a

1 Les médecins anglais recommandent actuellement à leurs malades le climat d'Alger, de préférence à celui de Nice et de Madère, et c'est ici le cas de rappeler le livre que viennent de publier MM. Longman et G% intitulé : Algiers, in 1857, par le révérend docteur Davies; l'auteur y parle avec reconnaissance des ressources de toute espèce qu'il a trouvées dans celte ville, oii sa femme était allée chercher la santé.

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éclaté au moment les Arabes venaient d'essuyer leur plus humiliante défaite ; mais la cause de la France n'a pas bronché un instant. Quels que soient les changements qui s'opèrent à Paris, nous croyons Alger à l'abri des commotions politiques, et tant que le drapeau tricolore sera le symbole non de la guerre et du carnage, mais de la paix et du progrès réel, l'Angleterre ne peut faire autrement que d'envisager d'un bon œil la marche de la France dans l'Afrique du nord. La politique et les moyens de gouvernement des Anglais aux Indes ou au Cap ne leur permet- tent pas d'éplucher trop minutieusement tous les moyens aux- quels la domination française a eu recours pour s'affermir dans la possession de ce que M. de Montalembert, avec quelque amer- tume contre la dynastie actuelle, a appelé « le legs magnifique de la monarchie constitutionnelle, » et il leur siérait mal de faire un crime à leurs alliés du légitime orgueil avec lequel ils con- templent désormais « l'avenir de la belle colonie. »

Le gouverneur général de l'Algérie, qui est toujours un soldat, a un pouvoir presque absolu*. Chaque province sous sa dépen- dance a son lieutenant-gouverneur militaire. Il y a aussi trois préfets civils, mais leurs fonctions se bornent aux affaires muni- cipales, agricoles et commerciales. Le gouverneur général a un Conseil d'administration, dont font partie l'évêque et le recteur de l'Académie. Tout le territoire de la colonie est divisé en dis- tricts ou zones de trois espèces : civile, mixte et arabe. Dans la première zone, le gouvernement comprend surtout les Euro- péens, et (sous certains rapports) cette zone ressemble à un département français ordinaire. Dans la seconde, toutes les fonc- tions administratives, tant civiles que judiciaires, sont remplies par des officiers militaires. La troisième est placée sous une loi strictement martiale. La tâche la plus difficile et la plus dé- licate du gouvernement, c'est d'administrer les tribus indigènes. C'est ce qui donne tant d'importance aux bureaux arabes, que dirigent des officiers français versés dans la langue et les cou-

1 II est superflu de faire remarquer que le ininislërc actuel de l'Algérie n'était point organisé à l'époque oii ces papes ont été écriles. Une nouvelle "ère semble devoir commencer [lour r.MViquc franraise sous Il-s auspices du prince Napoléon, qui s'est entouré de toutes les intelligences capables de le seconder dans les diverses branches de son administration. {yotr de la Direction )

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tûmes arabes. Lamoricière a coopéré activement à leur première organisation, et c'est dans ces bureaux que Bosquet a commencé sa glorieuse carrière. La nécessité d'avoir directement affaire avec les musubnans indigènes a été imposée aux Fcançais par lexpulsion des Turcs dès la première conquête d'Alger. Certaines gens ont contesté la sagesse d'une pareille politique. Mais les Turcs nauraient guère pu être d'utiles auxiliaires. Ils n'étaient bons, tout au plus, qu'à former une armée d'occupation ; ils n'avaient jamais songé à la moindre amélioration ; ils n'avaient eu qu'un soin, c'était d'exercer la piraterie sur mer, et d'extor- quer des impôts sur terre. Aujourd'hui, c'est à peine si l'on ren- contre un Turc dans la colonie. Beaucoup se sont retirés à Tunis, d'autres à Alexandrie. La substitution de l'administration fran- çaise à l'administration turque dans cette partie des Etats Barba- resques a eu un effet immédiat et extraordinaire sur la condition des juifs. On ne saurait trouver deux êtres plus dissemblables dans leur tournure extérieure que le juif de Tétuan et le juif d'Alger. Le premier se prosterne, tremble, est pillé sans merci et se soumet humblement à toute sorte d'insultes ; le second est le dandy le plus insupportable qui ait jamais porté le turban.

Quant aux autres races qu'on rencontre parmi les trois millions de sujets algériens de Napoléon III, il nous reste peu de chose à ajouter à ce que nous avons dit déjà en suivant les phases successives de la population du nord de l'Afrique. On voit encore ou on croit voir des traces des Vandales dans l'œil bleu et le teint clair de quelques-unes des tribus des mon- tagnes. On pense que les Kabyles représentent les anciens Berbers. Le point ethnologique de l'intérêt et de l'importance les plus pratiques consiste dans la distinction, si nettement établie par le général Daumas, entre l'Arabe et le Kabyle. Indépendam- ment d'une différence radicale de langage, les deux races diffè- rent soUs le rapport des mœurs encore plus que sous celui des caractères physiques. Tandis que l'Arabe est indolent et incon- stant, le Kabyle est un cultivateur soigneux, un manufacturier actif; il cultive les fruits et les légumes, il élève des abeilles, il fabrique de la poudre, des sabres, de la poterie, du drap et même du savon.

Le plus curieux exemple de l'habileté de main d'œuvre des

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Kabyles, c'est leur adresse à faire de la fausse monnaie, indus- trie répandue, avantroccupationfrançaise, à une grande distance dans les montagnes, et d'où il résultait un grave désordre dans la circulation monétaire des divers pays. On pourrait citer une infinité de détails amusants à l'appui du contraste qui existe entre les deux races. Le Kabyle habite dans une demeure fixe; TArabeestcavalieret nomade. Le Kabyle est républicain ; l'Arabe a des institutions féodales. Le Kabyle s'enorgueillit de la pro- preté et de l'éclat de son fusil ; l'Arabe dit qu'un chien noir mord aussi bien qu'un chien blanc. Le Kabyle est moins complimen- teur que l'Arabe, il dit moins de mensonges, et, dans la guerre, c'est un ennemi plus franc.

Quel que soit l'état d'agitation ou de tranquillité du reste de l'Algérie, il n'est pas douteux que les Kabyles ne causent encore quelque tracas aux Français , et n'exigent le maintien d'une armée considérable. En 1846, le maréchal Bugeaud avait sous son commandement plus de cent mille hommes, et, depuis cette époque, le nombre des troupes dans la colonie a rarement été moindre de quatre-vingt mille. L'Algérie n'a pas seulement servi successivement d'école à presque toutes les armes de l'armée française ; mais elle a été l'origine de nouveaux corps d'une très- grande valeur militaire : les zouaves entre autres. Pendant quel- que temps, le recrutement des zouaves s'est opéré lentement, et des difficultés sont nées du mélange des Européens et des raahométans. En 1833, les deux bataillons qui tout d'abord constituaient ce nouveau corps furent fondus en un seul. Vers cette époque, Lamoricière fut mis à leur tête, et, en 1835, les deux bataillons furent reconstitués. En 1841, leur nombre fut porté à trois par le maréchal Bugeaud, qui alors sépara entière- ment les soldats arabes des soldats français, et créa, sous le nom de lirailleura indidènea, un nouveau corps de troupes indigènes, dans lequel Bosquet et d'autres vaillants soldats de Crimée ont rendu de grands services. Lamoricière fut remplacé dans le com- mandement des zouaves par Cavaignac, et, après un intervalle, Ca- vaignac le fut par Canrobcrt. En 1 852, on forma trois régiments de zouaves de trois bataillons chacun. Vers la lin do la guerre de Crimée, l'Empereur, avec son tact habituel, ajouta un régi- iiuint de zouaves à la garde impériale ; el maintenant, l'étranger

l'àlgéhie. 4T

qui parcourt Paris est à même de voir le fameux uniforme qui brilla d'un si grand lustre en Algérie et en Grimée. Lors de leur première formation, les spahis, comme les zouaves, étaient un corps mixte; mais les spahis sont aujourd'hui presque entière- ment indigènes, de même que les zouaves sont entièrement Européens. Les chasseurs dWfriqxie sont des corps de cavalerie française qui doivent leur formation aux campagnes d'Algérie. Le comte de Castellane a dit de ces troupes : « Deux éléments se réunissent dans la cavalerie d'Afrique pour assurer le succès : l'élément français et l'élément arabe, les spahis et les chasseurs. » Enfin, cette conquête de la France doit être une source de joie pour les âmes chrétiennes, quand on songe que toute mêlée qu elle est dans ces circonstances à la guerre, la religion du Christ est rétablie dans la patrie de saint Augustin. Un évêchéa été créé à Alger, vers le temps oii l'épiscopat anglais colonial prenait tant d'extension. A M^' Dupuch, le premier évêque, homme aussi actif et laborieux que bienveillant, mais malheu- reusement peu entendu, dit-on, dans les affaires de pure admi- nistration, a succédé, en 1846, M*'" Pavy qui, à une haute ré- putation d'énergie, joint une capacité tout à fait à la hauteur de sa tâche.

0. s, [The Quarterly lîeview.)

Da rapport dit prince IVapoléon sur l'Algérie.

[Post-scripium à l'article précédent.]

Ce n'est pas seulement en France que le rapport du prince- ministre sur la réorganisation du gouvernement de l'Algérie a fait sensation. La presse anglaise s'en occupe comme la nôtre, et nous croyons devoir reproduire l'article suivant du Times, comme ■supplément à l'article de la Quarterly Review. Le jour- nal anglais jette ici une sorte de défi à la France et au prince !Sapoléon ; c'est parce que nous espérons que le prince et la France sortiront avec honneur de l'expérience, que nous accep- tons ce défi,.., non pas en leur nom (les titres nous manquent), mais au nôtre. Voici donc cet article :

« L'Angleterre et la France sont simultanément occupées à la

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reconstruction du gouvernement de leurs possessions d'outre- mer et de leurs colonies. En Angleterre, nous avions déjà beau- coup fait sous forme de constitutions et de plans, pour éman- ciper une douzaine de colonies populeuses , répandues sur d'immenses territoires de l'autre côté de l'Atlantique, ou dans les autres parties du monde, et hier encore nous venons de couronner toutes ces transformations politiques, en nous attri- buant la souveraineté de l'Inde pour en simplifier l'administra- tion. Mais la France, elle aussi, a la main à l'œuvre et se remue activement. De peur que ses vastes réserves de science sur ce sujet, comme sur d'autres, soient perdues pour l'humanité, la voilà qui décentralise le gouvernement de TAlgérie, et le fait passer de la phase militaire à la phase civile. Sous quelques rap- ports, matériellement moins que moralement, cette colonie ne présente pas les mêmes difficultés que la nôtre dans l'Inde. Un territoire pas plus grand que l'Irlande, à peu près à la même di- stance de Marseille ou de Toulon, que Dublin estdePortsmouth ou Edimbourg (par mer) de Londres, n'offre à des intelligences anglaises que l'idée d'une petite colonie, facile à maintenir et à conserver. Si le royaume d'Oude n'était pas au milieu même de l'Inde, et l'Inde à quatre mille lieues de l'Angleterre, nous pensons que nous y aurions depuis longtemps tout arrangé d'une manière définitive. Mais Alger est justement vis-à-vis l'em- bouchure du Rhône, et aussi près du littoral français que Car- thage, décrite par le poète romain, l'était du Tibre. C'est le prince-ministre de l'Algérie qui provoque ces comparaisons, non pas exactement pour alléguer que son œuvre soit plus dif- ficile ou aussi difficile que la nôtre, mais pour la représenter comme tout à fait différente, et, sous quelques rapports, juste- ment le contraire de la nôtre. La race anglo-saxonne a occupé l'Amérique du ïSord, en détruisant ou expulsant les aborigènes. Dans l'Inde, nous avons gouverné par l'intermédiaire des prin- ces du pays même, et en excluant le colon. En Algérie, aucun de ces deux moyens n'est ni désirable, ni possible. La colonisa- tion est appelée au secours de la conquête, et elle est en progrès. Les. indigènes sont trop peu dociles pour être gouvernés par leurs chefs, et cependant on a aus^i besoin d'eux pour l'occu- pulion de l'Algérie. Il faut donc les civiliser, et, autant que faire

l'algérie. J^

se peut, les incorporer avec les Européens. Le cliiiïiede ceux-ci s'élève à environ cent vingt mille, dont la moitié est française. Jusqu'ici la colonisation avait plutôt reculé qu'avancé, et rece- vait périodiquement de nouveaux échecs. La population indi- gène, d'autre part, est désormais soumise, et à la guerre succè- dent cet ordre et cette sécurité qui, naturellement, suggèrent la transition du régime militaire au régime civil, et celle d'un système central à ce que nous appelons, en Angleterre, un sy- stème local d'administration. Telle est l'idée développée dans le rapport du prince Napoléon, et acceptée par le décret impé- rial, qui investit Son Altesse Impériale des fonctions de gouver- neur-ministre.

« On ne voit guère cependant ce que peut gagner un gouver- nement à avouer un échec désastreux, au moment même oij il répète son invitation aux colons, adoucissant sa voix, et leur ouvrant les bras. De pareils procédés seraient peu goûtés de nos hommes politiques. En Angleterre, le politique pratique, comme le docteur praticien, se fait un devoir de ne pas revenir ainsi sur le passé : il persiste jusqu'à ce que toute espérance soit perdue. Comprend-on que, dans le rapport d'un N'apoléon, nous trou- vions la déclaration authentique qu'aujourd'hui que la guerre a rempli sa mission, la paix, qui en est la conséquence, a eu plutôt un caractère négatif et stérile que positif et fécond ? Quoi ! lout ce que les armes peuvent faire a été fait, mais l'agriculture, le capital, l'industrie et le commerce, la propriété, l'espérance et tout le cortège que l'allégorie donne à la paix ne viennent pas? Le démon a été expulsé ; mais sont les nymphes et les syl- vains, la déesse qui porte la fameuse corne, les léopards ap- privoisés, les fruits et les fleurs? Rien n'apparaît sur ce com- partiment du tableau, et le poète de cour lui-même ne chante pas sur sa lyre. Cette déclaration est sérieuse, car elle annonce, non que l'Algérie est encore à soumettre et à tranquilliser, non qu'il faut fonder des colonies et encourager des colons, mais que tout cela a été fait et fait en vain. >"im porte, une nouvelle tentative doit avoir lieu, et l'Algérie sera désormais gouvernée de Paris. Partout oii cela sera possible, le préfet remplacera le général, avec le recours à une plus haute autorité, en cas de besoin. Le ministre communiquera directement avec les gou-

i^" SÉRIE. TOME V. 4

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verneurs civils ou militaires des provinces par le moyen du té- légraphe. Par le moyen du télégraphe, il sera présent partout, et gouvernera l'Algérie plus directement même que sil résidait à Alger. Ces changements sont décrits dans le langage de l'espé- rance, et l'agriculteur français peut maintenant croire aisément qu'une migration aux confins du grand Désert n'est que le pas- sage d'un département français à un autre, ce qui, en France même, n'est pas toujours une petite affaire. Mais, la paix et la sé- curité étant parfaitement établies,— tout le travail de la conquête et de l'organisation complété, la France, en un mot, ayant fait tout ce que la France peut faire, que peut-on faire de plus? Quel prétexte y a-t-il pour des crédits indéfinis et pour des mil- lions multipliés par des millions, au profit d'un pays oi^i l'on a largement semé l'or à l'empreinte de la France? Le prince Na- poléon veut-il que la nation puisse conclure que ce chapitre dis- paraîtra bientôt du budget , ou qu'il n'y figurera qu'en regard d'une balance? Si nous pouvions supposer sa position précaire, ou la dynastie encore discutée, nous pourrions interpréter ses paroles comme l'expression de ces vaines promesses qu'on re- trouve trop souvent dans le budget d'un ministre des finances, comme dans la boîte de Pandore. IVIais non, ce rapport est un engagement pris, et qu'il faudra remplir, une obligation qui expose l'empire, en ce qui concerne l'Algérie, à l'issue douteuse d'une expérience financière.

« Le rapport établit, avec une force qui semble môme aller au delà de l'intention, que l'on touche à la crise de cette grande expérience. Toujours malheureuse dans ses colonies, la France essaye aujourd'hui d'en établir une plus rapprochée de sesrivages, elle peut, du moins, échapper à toute intervention étrangère. Elle possède le territoire et la colonie ; elle y a fondé la paix et la sécurité ; l'Algérie est, en quelque sorte, dans une armoire de verre, hermétiquement scellée contre toute introduction d'un élément hostile ; la France, enfin, obtient l'occasion qu'elle a si souvent réclamée. Elle a fait un pacte avec la destinée elle-même, et sa mauvaise étoile lui accorde une trêve. Le monde verra ce qui s'ensuivra. C'est ici une situation analogue h celle d'un homme qui, après avoir longtemps lutté contre l'indigence, fait tout à coup l'héritage d'un riohe domaine, ou qui, s'étant long-

l' ALGÉRIE. 51

temps plaint de bruits importuns, obtient un complet silence, ou qui, ayant subi la fatalité des mauvaises compagnies et des tentations au mal, reçoit tout à coup tous les encouragements qui nous conduisent dans la route du bien. Nous allons voir maintenant ce qu'il y a dans la France. Va-t-elle prouver qu'elle n'a été arrêtée en chemin que par les vents contraires, ou imiter l'exemple plus commun de ceux qui retombent dans l'inactivité aussitôt qu'ils ne rencontrent plus d" obstacles? L'épreuve pour la réputation de la France est plus grave peut-être qu'il ne pa- raîtrait, daprès la comparaison avec Tlnde et l'Amérique. La gravité de l'épreuve consiste dans le fait que l'expérience fran- çaise n'est nullement neuve et qu'on ne peut alléguer aucune difficulté physique, funeste à la colonisation dans toute l'accep- tion du mot. Les Européens ont porté de tout temps leur domina- tion dans l'Afrique ; ils l'ont occupée par masses nombreuses ; ils y ont établi une civilisation égale à celle de l'Europe. Dès les siècles les plus reculés, l'opinion a prévalu que les côtes méri- dionales de la Méditerranée étaient plus salubres que les côtes septentrionales. D'autre part, les races africaines, ou les races longuement acclimatées en Afrique, ont émigré en Espagne, en Italie, en Sicile, y ont fait des conquêtes, et s'y sont établies en se mêlant aux peuples vaincus, si bien que, de nos jours encore, on retrouve cette origine dans le sang et la langue. Il n'y a pas déraison physique pour que cinq cent mille Arabes ne puissent s'amalgamer avec la population de la France méridionale, ou pour que cinq cent mille Français ne puissent s'amalgamer avec la population de l'Afrique du >'ord. Donc, est la difficulté? D'où vient l'état de choses avoué dans le rapport du prince-mi- nistre, et qui peut se réparer par le simple expédient d'un bu- reau algérien à Paris ? La réponse sera naturellement suggérée à tout Anglais. C'est que la liberté est la vie et l'âme d'une co- lonie ; c'est qu'une colonie ne peut exister que par des institu- tions libres. L'Angleterre a appris cette leçon à ses dépens. La France a payé la leçon dix fois plus cher que l'Angleterre, mais n'en a pas profité. »

(Times, 8 septembre.)

Les libertés dont veut ici parler le publiciste anglais ne sont autres que les libertés commerciales. Ce qui a ému l'Angleterre dans la nou- velle phase 011 il s'agit de faire entrer l'Algérie, c'est que par la franchise des ports et par l'adoption la plus large du libre échange, l'industrie anglaise peut trouver un nouveau débouché pour la consommation locale d'abord et peut-être aussi un entrepôt pour s'introduire en France même*. Les conclusions de l'article ne laissent aucune équivoque : elles sont d'accord avec tout ce qui se dit et s'imprime depuis quelque temps, en Angleterre, sur les intentions prêtées non-seulement au prince Na- poléon pour l'Algérie, mais encore à l'empereur lui-même. Quelques économistes vont même au delà d'une réforme de tarifs, d'un nouveau code de commerce; témoin cet ami de P Algérie {a lover of Algeria) qui écrit au Times, le 1 4 de ce mois, que c'est le Code civil qu'il faut modifier si on veut faire prospérer non-seulement l'Afrique française, mais encore toutes nos colonies. « En effet, dit-il, aucune colonie ne peut prospérer sans capital et le capital ne peut abonder il ne lui est pas permis de s'accumuler... La loi des successions a été rédigée en France contre l'aristocratie, comme caste ; sous prétexte du droit égal au profit de tous les enfants d'un même père, cette loi a aboli le droit d'aî- nesse et limité le droit du père sur sa fortune, abaissant du même coup, comme Tarquin, le pavot de la richesse et le pavot de la naissance, tan- dis que, grâce à la prévoyante loi des substitutions, l'Angleterre, qui a des capitalistes en même temps cpie des grands seigneurs, peut seule venir aujourd'hui au secours de l'Algérie par ses capitaux. « Le corres- pondant du Times en appelle à M. de Montalembert pour attester que la loi des substitutions {law of entait) est le vrai secret des immenses for- tunes particulières et de la richesse nationale qui placent ^Angleterre au-dessus de la France, oîi la liberté individuelle, en fait de fortune, est fatalement sacrifiée au principe de l'égalité sociale. Ce qui explique : pourquoi notre population va diminuant ou reste stagnante ; pour- quoi le capital est incessamment éparpillé, si les générations ne se perpétuent pas par un seul enfant ; pourquoi il n'existe pas en France, comme en Angleterre, des collections particulières de tableaux, d'œuvrcs d'art, de curiosités historiques, de livres, etc. ; 4" pourquoi aucune classe puissante ne peut interposer son influence indépendante entre les masses et le gouvernement; pourquoi, enfin, aucun capi- taliste n'est héréditairement capable de s'embarquer dans une entre- prise importante sans le secours de l'Etat, etc.

1 En 1856, le total di-s niarcliandises importées et exportées en Algérie s'est élevé à 217 millions dans lesquels le commerce étranger n'est entré que pour 44 millions, La France expédie surtout en Algérie des tissus de lin, de coton et de laine.

BIOGRAPHIE. ART ORATOIRE.

LORD BROUGHAM '.

Nombreux sont les titres de lord Brougham au respect et à la gratitude de ses contemporains, non moins nombreux sont ses droits à l'estime et à Fadmiration de la postérité. Comme phi- lanthrope, il a associé son nom d'une manière impérissable à ceux de ^Yilberforce et de Clarkson ; car, avec l'un, il a travaillé puissamment à la suppression de la traite des nègres, et avec l'autre il a donné une impulsion énergique à la grande cause de l'éducation populaire. Comme homme d'Etat, il a pris une part active et glorieuse à la discussion des mesures politiques les plus importantes de notre époque. Comme avocat, il s'est rendu immortel par sa fameuse défense de la reine Caroline. Comme légiste, il figure parmi les lords chanceliers les plus célèbres de l'Angleterre. On sait qu'il s'est élevé pour ainsi dire d'un bond des rangs du barreau à cette haute dignité, sans passer par les emplois judiciaires inférieurs, et que c'est à sa persévérance que l'Angleterre doit quelques-unes des réformes les plus con- sidérables de sa législation civile. Lord Brougham n'est pas seulement un grand orateur, c'est encore un écrivain supérieur. A côté du poh tique, il y a en lui l'homme de lettres et le mathé- maticien de premier ordre. L'histoire offre peu d'exemples d'une intelligence aussi vigoureuse et aussi active. Toute la carrière de lord Brougham témoigne d'une énergie morale extraordinaire, et sa verte vieillesse ne trahit ni affaiblissement ni déclin. Son

1 Discours sitr des queslions politiques et sociales, avec introduction historique, par lord Brougham. 2 vol. Londres el Glascow, 1857.

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esprit n'a rien perdu de sa lucidité ni de sa force naturelles. Chaque jour, il poursuit avec une ardeur que rien ne ralentit la réforme de la loi anglaise; chaque année, il présente au Par- lement des mesures dont l'objet est de simplifier le mécanisme de l'organisation judiciaire, ou de rendre la justice plus acces- sible à tous, en en diminuant les frais.

iSous n'avons pas l'intention de parcourir le vaste champ que nous offre une vie si bien reraphe ; nous ne voulons, dans cet ar- ticle, considérer et étudier lord Brougham que comme orateur. En effet, c'est par ses discours surtout que son influence s'est fait le plus sentir dans la génération qui s'en va, c'est par ses dis- cours que s'est établie son immense supériorité. Bien qu'il y ait malheureusement dans ces grands efforts de l'éloquence hu- maine, qui ont si souvent soulevé les passions et entraîné les con- victions du Parlement et du peuple anglais, une partie destiné périr, leurs résultats du moins appartiennent à l'histoire, et lord Brougham ne laissera pas derrière lui de monument plus dura- ble que la collection de ses discours ; car, à force de travail, il est devenu l'un des maîtres de Tart oratoire, et l'ordonnance de ses plans, l'habileté avec laquelle il dispose ses matériaux, la structure de ses périodes, le choix de ses expressions, tout, en un mot, dans ses discours, porte l'empreinte d'une rhétorique consommée.

De nos jours, il règne en général des idées très-fausses, en Angleterre du moins, sur l'art oratoire, et nous saisissons volon- tiers une occasion pour tâcher de les redresser. Un fait incon- testable, c'est qu'au barreau comme dans nos assemblées poli- tiques l'éloquence est tombée au plus bas degré. On souffre pour son pays quand par hasard on entre dans une de nos cours de justice, et qu'on entend les discours qu'infligent aux oreilles des juges la plupart des personnages qui occupent la place illustrée autrefois par les Erskine et les Brougham. Sans doute, il y a eu dans ces dernières années de brillantes exceptions, mais nous n'hésitons pas à déclarer que le caractère général de l'éloquence judiciaire en Angleterre est aujourd'hui fort au-dessous de ce qu'on devrait attendre de nos légistes do Temple-Bar et de Westminster : il en est de même dans la Chambre des commu- nes. Certes, nous n'espérons [las trouver dans un gentilhomme

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campagnard un homme éloquent, parce quil aura parlé et triom- phé sur les hustings ; nous ne prétendons pas non plus exiger que des négociants ou des directeurs de chemins de fer, étudiant derrière leurs comptoirs Déraosthènes et Cicéron, se trans- forment en orateurs dès qu'ils ont été nommés par un bourg plus ou moins pourri. Mais, parmi les thbalers les plus expéri- mentés de la Chambre, combien en est-il qui s'élèvent jusqu'à l'éloquence, et qui soient capables de réaliser cet idéal de Cicé- ron: Qui jure non solum disertus, sed el'iam eloquens dici possitl Dans ces derniers temps, il a été de mode parmi nous de ra- baisser la puissance de Fart oratoire, comme tendant plutôt à éblouir et à égarer qu'à instruire et à éditîer ; on s'est mis à préférer les lourdes et sèches harangues de quelque homme d'affaires bourré de statistique, aux discours brillants d'un ora- teur accompU, qui sait animer son sujet par des saillies spiri- tuelles, et l'orner des grâces de l'imagination. Ainsi raisonne 6n Angleterre l'incapacité. Hobbes a défini la république une aristocratie d'orateurs. Aussi, dans un pays constitutionnel, oii les plus hautes récompenses et les plus belles positions sont le prix de l'éloquence, est-on en droit de s'étonner qu'un si petit nombre de concurrents se présentent pour disputer cette cou- ronne immortelle qui, selon les paroles du poète, ne se conquiert pas sans poussière ni sueur.

A quoi tient l'erreur que nous combattons? Elle tient, selon nous, à ce qu on s'imagine que, dans l'art oratoire, la supério- rité s'obtient autrement que par un travail assidu et par une étude constante des meilleurs modèles. On rougit presque d'être soupçonné de préparer d'avance ses discours, et l'on croit se re- commander soi-même aux yeux du pubHc quand, en se levant pour parler à la Chambre, on déclare être venu sans avoir l'in- tention de prendre la parole. Comme si l'on pouvait arriver à l'éloquence sans se donner la peine d'étudier les règles de l'art î L'orateur doit apprendre son art comme le peintre, le sculpteur, le musicien apprennent le leur, quelque aptitude spéciale qu'ils aientreçu d'ailleurs de la nature. Si le bon sens n'était pas pour nous en convaincre, les grands exemples de l'antiquité nous le démontreraient. Quel est l'écolier qui ignore les immenses ef- forts que s'imposèrent Démosthènes et Cicéron pour se rendre

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capables de gouverner leurs concitoyens par la puissance de la parole? Qui de nous ignore que quelques-uns des plus célèbres discours que nous ont légués Athènes et Rome, écrits avant d'être prononcés, ne furent en réalité jamais prononcés par leurs auteurs * ? Lord Brougham a conçu de l'art oratoire une tout autre idée que le vulgaire. Il a prouvé maintes et maintes fois combien il était familier avec les modèles classiques. Il a montré sa vénération pour Démosthènes, en traduisant le Pro Coronâ, et, dans plus d'une circonstance, on dit qu'il a confié d'avance au papier les plus belles parties de ses propres dis- cours. Si ce fait est vrai, nous n'en estimons que plus lord Brougham pour l'hommage qu'il a rendu à cette règle éternelle du làhor improbus, sans lequel toute supériorité dans un art quelconque est refusée à Ihomme. La récompense a couronné ses efforts, et il occupe incontestablement aujourd'hui une des premières places parmi les orateurs anglais.

A la Chambre des lords, toutefois, lord Brougham a rencontré des rivaux dignes de lui. Demandez au premier venu de vous désigner les meilleurs orateurs de cette auguste assemblée, et sans hésiter il vous nommera lord Brougham, lord Lyndhurst, lord Derby et lord Ellenborough. Nous espérons avant peu pou- voir joindre à cette liste le nom de lord Macaulay ; mais jusqu'à présent Sa Seigneurie n'a pas encore déployé ses grands talents oratoires dans l'assemblée à laquelle elle a été élevée récemment et dont elle est l'un des principaux ornements^. Lord Lyndhurst est incomparable comme debaler, mais en général ses discours manquent de cette force, de cette véhémence qui est l'élément essentiel de l'éloquence. Sa dialectique serrée, son admirable méthode d'exposition, sa rare pureté de style, commandent l'at-

* Lord Brougham lui-même a développé ce sujet, avec son bonheur hnbiluelj dans ses Essais sur les orateurs grecs, rotnaius, anglais et français, et dans sa Disser- tation sur l'éloquence des anciens. Ces jours-ci encore, un habile critique du Journal des Débats, M. Albniry, rappelait que fiuelques-uns des plus beaux discours de Cicéron ne lurent jamais prononcés, et peut-être à cause de cela même n'en sont pas moins les modèles de l'art oratoire.

2 Les discours de lord Macaulay, membre de la Chambre des communes, ont été réunis en deux volumes (reproduits dans la collection Tauchnitz; Paris, Reinwald); on y admire justement lesvrais modèles de l'éloquence parlementaire chez les An- glais. {Notes de la Direction.)

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tention ; mais il s'adresse plutôt à la raison qu'aux passions de son auditoire, et il cherche plus à convaincre qu'à émouvoir. Ses discours se développent avec la majesté d'un grand fleuve dont le vent ne trouble jamais le cours paisible et régulier, mais rien n'est plus éloigné de ressembler à l'impétuosité du torrent ou au bruit retentissant de la cataracte. On y chercherait en vain ces apostrophes brûlantes, ces exclamations pathétiques qui re- muent les âmes. Dans la confiance exclusive que lui inspire sa puissance d'argumentation, il semble dédaigner ces moyens d'a- gir sur son auditoire. Aussi maître de sa parole que lord Lynd- hurst, lord Derby a de plus un feu et un éclat qui n'appar- tiennent qu'à lui. Quant à lord Ellenborough, nous le mettrions volontiers sur un pied d'égalité avec lord Lyndhurst et lord Derby, car il possède à la fois l'exquise précision de langage de l'un et la force et l'animation de l'autre. Mais, si éminents que soient ces orateurs, aucun d'eux, à notre avis, n'égale lord Brou- ghara.Ce qui caractérise d'une manière toute spéciale l'éloquence de Sa Seigneurie, c'est l'énergie, le ùt\y6Tr\ç des Grecs. Cicéron nous dit de lui-même que souvent, lorsqu'il se levait pour parler dans le sénat, il éprouvait une vive émotion et tremblait de tous ses membres. Cette impression, nous doutons fort que lord Brougham l'ait jamais ressentie. Mais l'orateur romain avait reçu de la nature une constitution délicate et nerveuse, qui ex- plique la timidité de son caractère. Taillé au contraire en athlète, lord Brougham possède une organisation intellectuelle singuliè- rement robuste, et son genre d'éloquence est, pour ainsi dire, jeté dans un moule analogue. Cette éloquence, en effet, n'est point faite pour ce que les Romains appelaient Vexercitatio do- mestica et umbralilis; elle aime au contraire à se jeter médium in aymen, in ^^ulverem, in elamoi^em, atque in aciem forensem. Le passage suivant respire non-seulement la force propre à l'ora- teur, mais encore le caractère même de l'homme. Il est tiré du discours prononcé, en 1838, par lord Brougham à la Chambre des lords sur la question de l'émancipation des nègres apprentis : « Jai lu avec étonnement, et je repousse avec dédain l'insi- nuation que j'ai rempli le rôle d'un avocat, et que j'ai altéré à dessein les faits, dans l'intérêt de ma cause. Comment ose-t-on m'accuser d'une infamie pareille? comment ose-t-on, caché sous

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un nom supposé, lancer contre moi dans l'ombre cette calom- nieuse imputation? Moi, du moins, je m'avance en personne au combat. Moi, j'attaque à la face dii soleil. Moi, je traîne le cri- minel sur son banc. Moi, j'appelle ouvertement sur sa tête les arrêts de la justice. Moi, je brave ses attaques, je brave ses dé- fenseurs. Moi, je provoque les investigations. Au contraire, mon adversaire se cache pour m'accuser de plaider comme un avocat, le dossier à la main, et de dénaturer les faits pour servir les in- térêts de mon client I Mais l'absurdité de cette accusation en surpasse encore la malignité. »

L'organe de lord Brougham n'est point harmonieux. Parfois, dans les notes élevées, il est rude et rauque, ressemblant au cri que pousse l'aigle du Nord en fondant sur sa proie ; mais lord Brougham possède au plus haut degré l'art de le moduler, et il cultive son élocution avec autant de soin que son style. Il maî- trise avec une vigueur singulière la langue qu'il parle ; on a dit de lui, et le mot est d'une grande justesse, qu'il la faisait plier sous lui. Parfois, sans doute, le terme qu'il emploie est trop fort et pèche contre les règles d'un goût sévère ; parfois aussi il abuse des épithètes et des synonymes ; parfois il manque de mesure dans ses descriptions et dans ses développements. Ses défauts viennent de la vigueur même dont la nature l'a doué. Dans l'exu- bérance de sa force, il ne connaît pas de frein. Ses périodes sont souvent déclamatoires, mais sans jamais trahir de trivialité, soit dans l'expression, soit dans l'idée. Et d'ailleurs, la déclamation, à la prendre dans son sens propre, ne constitue-t-elle pas, en grande partie, l'éloquence ? Qu'on ne l'oublie pas : le but de l'art oratoire est de persuader en excitant les passions, et de forcer la citadelle de la raison en agitant fortement les âmes. Si Ton étu- die attentivement les discours de lord Brougham, on verra que la déclamation y vient toujours en aide à l'argumentation ; elle précipite, pour ainsi dire, l'action du drame, mais jamais elle ne l'entrave, ainsi que cela se voit d'ordinaire chez les orateurs médiocres, elle n'est qu'une ridicule boursouflure et comme une cymbale qui frappe l'air d'un vain bruit. Lord Brougham aime à répéter une idée et à la revêtir de mille formes, en lui donnant chaque fois une force nouvelle et en suivant la loi de la gradation, de manière à tenir jusqu'à la lin en haleine l'attention

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de rauditeur. Dans son discours sur l'administration de la justice en Irlande (session de 1839), il répond à lord Melbourne, qui l'a accusé do -violence et de sévérité excessive dans ses attaques contre le gouvernement, et il dit : « On n'est pas juge soi-même de la force exacte et de la portée des expressions qu'on emploie. » Il semble, en effet, que parfois lord Brougham n'ait pas conscience du poids des projectiles qu'il lance dans la chaleur du débat. Il nous rappelle Polyphème jouant avec des quartiers de rocher, comme un enfant joue avec les galets du rivage. C'est ainsi qu'en 1823, parlant des notes de la Russie, de la Prusse et de l'Au* triche, relativement à l'état de l'Espagne, il s'écriait :

« Non, je mets au défi n'importe quelle chancellerie, n'im- porte quelle agence diplomatique en Europe, d'enfanter rien de plus inopportun, de plus absurde, de plus extravagant et de mieux fait pour exciter à la fois le dégoût et la risée. Toutes ces notes sont insolentes, intolérables, monstrueuses, mais j'estime que celle de la Russie est plus insolente, plus intolérable et plus monstrueuse encore que les autres. »

De même, parlant de la conduite des whigs dans la question de l'organisation de la Chambre de la reine, en 1839, il dit :

« Voilà l'étrange, bizarre, extraordinaire, monstrueusedescrip- tion que le gouvernement whig de 1839 a faite de notre popu- laire constitution devant le Parlement réformé d'Angleterre. »

Voulons-nous la preuve qu'une préparation consciencieuse ne rend pas un orateur impropre à l'improvisation et à la riposte soudaine? Lord Brougham va nous la fournir lui-même dans sa réplique aux accusations portées, en 1819, par feu sir Robert Peel, alors M. Peel, contre le Comité d'éducation dont lord Brougham était président. Le passage suivant mettra on ne peut mieux en lumière le style propre à cet orateur, qui entasse phrase sur phrase, période sur période, Pélion sur Ossa, et qui étire son sujet jusqu'aux plus extrêmes limites; nos lecteurs y verront aussi comment lord Brougham sait manier l'ironie et le sarcasme.

« Si je ne réussis pas, dit-il, à convaincre ceux qui m'écou- teut que le Comité avait raison, que cette Chambre avait raison également, et que le très-honorable gentleman avait tort; si je ne parviens pas à prouver d'une manière irrésistible, pour tout

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homme tant soit peu sincère et intelligent, que le très-honorable gentleman est dans une erreur complète, qu'il a tort d'un bout à l'autre de cette harangue si travaillée que vous venez d'enten- dre ; si, en quelques minutes, et au moyen d'un petit nombre d'arguments bien simples, je ne dépouille pas ce chef-d'œuvre d'éloquence de tout droit à la confiance du public ; si je ne dé- montre pas d'une manière péremptoire que le très-honorable gentleman se trompe sur les faits comme sur les dates, qu'il est en défaut sur la loi, qu'il ignore tous les précédents et les usages parlementaires, qu'il ne sait pas le premier mot de la question que, dans une heure fatale pour lui, il a entrepris de traiter de- vant vous, sans autre aide que les connaissances pratiques des gens qui l'ont poussé à l'assaut contre le Comité, tout en ne pro- diguant leurs propres personnes que par substitut, eh bien I alors, je consens à subir, que dirai-je? oui, n'importe quelle punition il plaira au très-honorable gentleman de nous infliger, à mes collègues et à moi, fût-ce même le poids de sa censure, et certes ce serait là, dans l'estime du très-honorable gentleman, une peine proportionnée à nos crimes, si grands qu'ils puissent être. Mais j'ose espérer que la Chambre, dans sa miséricorde infinie, pren- dra en pitié ma situation, tandis que ce jugement est suspendu sur ma tête, et qu'elle me permettra, avant que la terrible sen- tence ne soit rendue, de détourner de nos personnes maudites un destin aussi affreux 1 »

Le sarcasme qui respire dans la dernière partie de ce mor- ceau est une des armes favorites de lord Brougham. Souvent il s'y est laissé entraîner presque jusqu'à l'indiscrétion, ainsi qu'on peut le voir dans le passage suivant, que nous empruntons à sa défense de la reine Caroline devant la Chambre des lords.

a C'est le mardi que le témoin fut interrogé. Le vendredi, c'est-à-dire deux jours après. Vos Seigneuries, par des raisons qu'elles connaissent mieux que personne, mais qui doivent être fondées sur la justice éclairée par la sagesse (et jamais notre sa- gesse ne se manifeste d'une manière plus éclatante que lorsque nous modifions notre ligne de conduite, et que nous conformons nos actes aux circonstances, et, si cette sagesse est parfaite et absolue, ces déviations n'altèrent en rien son caractère), Vos Seigneuries, dis-je, mues par l'unique désir de ne point com-

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mettre une injustice (car ce qui, dans un cas, peut être préju- diciable à un défendeur, peut, dans un autre cas, être conçu spécialement dans l'intention de servir les intérêts d'un autre défendeur), Vos Seigneuries, dans le but de favoriser et non de trahir les fins de la justice, autorisèrent l'impression de la dé- position, ce qui fournit aux témoins, s'ils le voulaient, les moyens de corriger et de retoucher leur précédent témoignage. »

Ceci nous rappelle un autre passage du même discours où, laissant de côté l'ironie, lord Brougham reprocha, avec une har- diesse inouïe, aux pairs d'Angleterre d'avoir eux-mêmes, par leur propre conduite, forcé la reine Caroline à se lier à l'étranger avec des personnes au-dessous de son rang, et de l'avoir, pour ainsi dire, poussée au-devant de sa dégradation.

« Mais quels sont ceux, s'écrie lord Brougham, qui accusent la reine, et surtout devant qui l'accuse-t-on? Que d'autres la blâment d'avoir vécu à l'étranger ; que d'autres défrayent la chronique avec les conséquences qu'a eues pour elle la fréquen- tation des Italiens, plutôt que de la société des femmes de son pays natal, ou de son pays d'adoption. Ils en ont le droit peut- être; mais ce droit, Vos Seigneuries ne l'ont pas. Non, vous n'avez pas le droit, mylords, de jeter cette pierre à Sa Majesté. Vous êtes les dernières personnes au monde, vous qui vous posez en ce moment comme ses juges ; vous êtes les dernières person- nes au monde qui puissiez lui adresser ce reproche, car elle n'aurait besoin, pour s'en justifier, que d'invoquer en sa faveur votre propre témoignage ; vous êtes les dernières personnes au monde qui puissiez l'accuser, car c'est vous-mêmes qui avez été les instigateurs du crime dont on l'accuse, le seul qui soit admis. Quand elle habitait ce pays, elle ouvrait avec courtoisie les portes de son palais aux familles de Vos Seigneuries. Elle dai- gnait admettre dans une gracieuse familiarité ces personnes si

vertueuses et si distinguées Mais lorsque les changements

survinrent, lorsque d'autres idées prévalurent, lorsqu'on voulut conserver ce pouvoir dont on s'était emparé, en se servant d'elle comme d'un instrument; quand on voulut continuer à jouir de ce pouvoir et de ces places à la conquête desquels on l'avait sa- crifiée, alors ses portes s'ouvrirent en vain, alors cette société des pairesses d'Angleterre s'éloigna d'elle, alors elle fut réduite

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à l'alternative humiliante, ou de reconnaître que vous l'aviez abandonnée, ou de quitter ce pays et de chercher sa distraction dans une société inférieure à la vôtre. »

Les limites de cet article ne nous permettent point d'essayer de donner une analyse de ce célèbre discours, et, à vrai dire, il est si connu qu'il peut se passer d'analyse. Tous ceux qui l'ont lu ont présent à l'esprit la manière victorieuse dont lord Brou- gham réduisit à néant les témoignages invoqués à l'appui de l'accusalioii, et la force irrésistible avec laquelle il insista pour le rejet du bill, non-seulement à cause de l'indignité des té- moins qui furent appelés, mais encore à cause de l'absence de ceux que l'accusation refusa de citer. C'est dans ce même dis- cours que lord Brougham exposa sa fameuse théorie sur les de- voirs de l'avocat.

« Une fois déjà, dit-il, j'ai eu l'occasion de rappeler à Vos Sei- gneuries (c'était inutile, mais il y a beaucoup de choses qu'il peut être nécessaire de rappeler), qu'un avocat, par suite des obliga- tions sacrées qu'il contracte envers son client, ne connaît, dans l'accomplissement de ses devoirs, qu'une personne au monde, à savoir : .sou client, el son client seul. Sauver ce client par tous les moyens en son pouvoir, protéger ce client à tout prix contre les autres, et au besoin contre lui-même : c'est le plus saint et le plus incontestable de ses devoirs ; et pour s'acquitter de ce de- voir, il n'a pas à considérer les alarmes, les soufTrances, les tourments, la ruine même dans lesquels il pourra plonger les autres. Je dis plus : il doit séparer les devoirs du patriote de ceux de l'avocat, les jeter au vent, s'il le faut, et se montrer indifférent aux conséquences, si l'intérêt de son client le con- damne malheureusement à mettre son pays dans la confusion ^ »

Si l'on voulait voir dans cette théorie les vrais sentiments de lord Brougham sur la morale du barreau, il faudrait protester hautement contre un pareil renversement de tous les principes de la raison ; mais lord Brougham prévoyait qu'il serait amené à la nécessité de récriminer contre le roi, et de contester ses

1 Nous avons cilc rccenimcnl ccUe tlu-orie de lord IJrougliam avocat, en pro- testant au nom de la morale et de la politique nirnic; l'explication de la Heftie d'Edimbourg atténue le riime d'une pareille doctrine; mais nous n'en maintenons pas moins les sentiments de notre protestation. (Sole du Direcleur.)

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droits au trône, par suite de son mariage avec mislress Fitzherbert, et il avait imaginé celte théorie pour autoriser la liberté de sa parole. Il n'alla pas aussi loin qu'on pourrait le croire dans Tac- complissement de ses devoirs envers sa malheureuse cliente. Cependant, il ne craignait pas d'appeler le roi « le meneur de toute celte bande de témoins parjures, » et de déclarer, en citant une lettre de Georges III à sa belIe-fiUe, qu il ne pouvait la lire sans éprouver un vif sentiment de douleur, en songeant au règne précédent, et en le comparant avec le régime sous lequel il vivait alors.

Nous n'avons pas d'opinion à exprimer sur cette malheureuse affaire, ni à raviver une controverse regrettable, à tous égards, et complètement éteinte aujourd'hui. Nous ne voyons ici, dans le procès de la reine, qu'une occasion offerte à un grand avocat de produire ses talents, et, sous ce rapport, il n'y a qu'une voix sur l'incomparable habileté avec laquelle la défense futconduite, et les témoignages des ennemis de la reine discutés, disséqués et réduits en poussière par lord Brougham. Nous ne quitterons point ce magnifique plaidoyer, sans en mettre sous les yeux de nos lecteurs la péroraison :

« Telle est, mylords, l'affaire qui est soumise en ce moment à vos délibérations. Tels sont les témoignages que l'on produit à l'appui de ce bill. Ils sont insuffisants pour prouver une dette, ils sont impuissants pour faire perdre un droit civil, ils sont trop ridicules pour convaincre du plus léger délit, ils sont scandaleux, si l'on s'en sert pour soutenir l'accusation la plus grave que la loi connaisse, ils sont monstrueux si on les invoque pour ruiner l'honneur, pour souiller le nom d'une reine d'An- gleterre. Quoi ! c'est en s'appuyant sur des preuves de cette nature, qu'on voudrait faire rendre par le Parlement une sen- tence de condamnation contre cette femme sans défense ! My- lords, arrêtez-vous, je vous en conjure ; réfléchissez, je vous en supplie à mains jointes. Vous êtes en ce moment sur le bord d'un précipice. Prenez garde, ce sera votre propre jugement que vous prononcerez si vous condamnez la reine. Ce sera le seul jugement que vous aurez jamais prononcé, qui, au lieu d'atteindre son but, rejaillira sur ceux qui l'auront rendu. Epargnez à notre patrie, mylords, cette horrible catastrophe; sauvez-vous vous-

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mêmes du péril qui vous menace, détournez ce danger loin du pays dont vous êtes l'ornement, mais oii vous ne pouvez pas plus fleurir, une fois séparés du peuple, que la fleur détachée de sa tige. Sauvez ce pays, afin que vous puissiez en rester l'ornement; sauvez la couronne compromise ; sauvez l'aristocratie ébranlée; sauvez l'autel qui souffre de tous les coups portés au trône qu'il soutient et par lequel il est soutenu. Vous avez ordonné, my- lords, vous avez voulu, l'Église et le roi ont voulu que la reine fût privée du service divin. Au lieu des solennités de l'Église, elle a les profondes sympathies et les prières de la nation. Mes prières à moi, elle n'en a pas besoin ; mais j'élève ici mes hum- bles supplications jusqu'au trône de la miséricorde divine, pour que cette miséricorde descende sur ce pays dans une plus large mesure que ne le comportent les mérites de ceux qui le gouver- nent, et pour que la justice éclaire vos cœurs. »

Une autre circonstance qui se rattache au procès de la reine fournit encore à lord Brougham l'occasion de déployer ses talents oratoires. Lorsque la reine Carohne mourut, en 1821, les clo- ches de la plupart des églises d'Angleterre sonnèrent en son honneur, mais celles de Durham restèrent silencieuses. Ni les églises, ni la cathédrale de cette ville ne payèrent à sa mémoire ce tribut de respect, et un M. William, rédacteur d'une petite feuille locale, commenta en termes sévères cette étrange omis- sion. L'article qu'il publia à ce sujet passerait, de nos jours, inaperçu ; mais c'était le temps oii Ton informait d'office : M. Scarlctt (plus tard lord Abinger), alors attorney général du comté palatin, poursuivit le journaliste comme coupable de libelle contre le clergé de Durham, et lord Brougham se chargea de la défense.

Dans l'article incriminé se trouvait ce passage : « Et cepen- dant, ces hommes font profession d'être les disciples de Jésus- Christ, de marcher sur ses traces, d'enseigner ses préceptes, de répandre son esprit, de travailler au maintien de la bonne har- monie, et au triomphe de la charité et de l'amour chrétien parmi les hommes. Arrière ces hypocrites ! « M. Scarlett, qui soutenait l'accusation, prétendit dans son discours, que si les cloches de Durham avaient gardé le silence, c'était (oh ! l'excellente raison !) parce que le clergé de Durham ressentait pour le sort de la reine

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une trop vive sympathie pour pouvoir exprimer au dehors sa douleur. C'était par trop présenter le flanc à l'ennemi, et s'exposer à une riposte terrible. LordBrougham fît payer cher à ses adversaires leur imprudence. Ecoutons-le :

<t Les membres du clergé , du vénérable clergé de Dur- ham, nous dit-on aujourd'hui pour la première fois, ne se sont pas associés à cette manifestation de la douleur publique, mais ils n'ont pas gémi moins profondément que le reste de la nation sur les souffrances de la reine. Lorsque les expédients de la cruauté la plus raffinée eurent précipité cette intéressante vic- time dans le tombeau, ils n'éclatèrent pas en sanglots ; mais dans le secret de leurs cœurs, ils plaignirent aussi vivement que per- sonne celle que la mort nous enlevait. Leur douleur était trop forte pour pouvoir s'exprimer, elle se renferma silencieuse dans leur sein ; elle paralysa leurs langues, étouffa leurs cris, et lorsque le reste des hommes, quelle que fût leur secte, quelle que fût leur patrie, donnèrent librement carrière aux sentiments de la nature, l'abstention du clergé de Durham, qui contrasta si péniblement avec les marques des regrets universels donnés à la mémoire de la reine, ne provint en réahté que de la profondeur de son affliction. S'ils parlèrent moins que les autres, nous dit- on, c'est qu'ils sentirent davantage 1 Ohl venez après cela nous parler d'hypocrisie, vous, les plus consommés des hypocrites ! Quoi ! c'est après avoir chargé votre avocat officiel de présenter en votre nom une pareille défense, et d'exposer ainsi au grand jour vos sentiments, que vous osez prononcer le mot d'hypo- crisie, et vous plaindre de ceux qui vous lancent ce reproche au visage I N'est-ce pas de votre part une insulte au bon sens, un outrage à la nature humaine? Avant ce procès, vous étiez des hypocrites sincères et honnêtes ; mais, après les faits que l'accu- sation a révélés, quel nom vous donner? Vos plus mortels enne- mis doiverit être satisfaits de l'humiliation que vous subissez en ce moment, car l'expiation est méritée, et le châtiment digne de la faute. »

M. Scarlett s'étant plaint que le clergé n'eût pas le pouvoir de se défendre par la voie de la presse, lord Brougham répond qu'il a, au contraire, largement usé de ce pouvoir en attaquant le journaliste d'une manière odieuse et burlesque.

S* SÉRIE. TO.ME V. 5

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« Ce n'est pas, continiie-t-il, que les révérends, quand ils attaquent, fassent à leurs victimes beaucoup de tort ni des bles- sures bien graves. Mais ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque à cet égard. Les honorables gentlemen ne tuent pas leur homme, non certes; mais ils l'agacent, ils l'impatientent, ils Tennuient, ils le troublent. Voyez Tinsecte qui prend nais- sance au milieu de matières infectes, et qui se développe dans la corruption : sa piqûre est légère, mais il bourdonne autour de vous, il vous irrite la peau et vous offense l'odorat, il vous impatiente autant et plus que la guêpe, dont la nature plus no- ble est l'objet de son émulation. De même, ces pieux médisants, ces dévots calomniateurs, n'ayant pas assez de force pour ma- nier répée, s'arment du poignard ; faute d'assez d'esprit pour en aiguiser la pointe, ils se consolent en l'imprégnant de venin, et en empoisonnant l'égratignure qu'ils vous font. »

Ce ne fut pas la dernière circonstance dans laquelle lord Brou- gham défendit la reine. Sincèrement convaincu de son inno- cence, il a saisi toutes les occasions qui se sont offertes à lui pour proclamer cette innocence. Dans une discussion qui eut lieu en 1 823 à la Chambre des communes sur l'administration de la justice en Irlande, M. Peel lui reprocha avec amertume d'avoir fait usage d'une lettre qui avait été adressée par l'attorney général d'Irlande, M. Saurin, à lord Norbury, alors président de la Cour des plaids communs en Irlande, et dans laquelle l'auteur con- seillait à Sa Seigneurie de profiter de liniluence que lui donnait sa position de juge de circuit pour tourner contre l'émancipa- tion des catholiques tous ceux avec lesquels il se trouvait forcé- ment en contact. Cette lettre était confidentielle. Elle avait été publiée par indiscrétion, contrairement aux désirs et aux inten- tions de M. Saurin, et le public la commentait déjà depuis longtemps. En entendant l'attaque dirigée contre lui, lord Brougham se tourna vers MM. Denhara et Williams qui, avec le docteur Lushington, avaient été ses collègues dans le pro- cès de la reine, et, leur citant les paroles de Cromwell à la ba- taille de Dunbar : « Le Seigneur les a livrés entre nos mains, » il se leva pour répliquer, et renvoya ainsi faccusation à son adversaire :

« Et pourquoi, je vous io demande, me blâmez-vous d'avoir

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cité une lettre qui courait de tous côtés dans le public, comme si c'était moi qui, le premier, l'eusse mise en circulation?... Je suis parfaitement d'accord avec le très-honorable gentleman pour condamner la manière dont le secret de cette lettre a été surpris et communiqué au public. Si la conduite de ceux qui sont mêlés dans cette atïaire ne tombe pas sous le coup de la loi pénale, elle n'en est pas moins moralement déshonnête, et elle révolte tous les sentiments de probité et d'honneur. Je me joins de tout cœur au très-honorable gentleman pour flétrir ces actes odieux, je tiens avec lui qu'il est honteux, ignoble, abominable, de les en- courager ; je regarde comme une pratique infernale de corrompre à prix d'or, ou par des promesses, ou par un moyen quelconque, des serviteurs, et de les entraîner par la corruption à violer leurs devoirs envers leur maître ou leur maîtresse, à trahir ses secrets. Je dis de leur maîtresse, oui, de leur maîtresse ! car il est une femme dont on a trahi les secrets, dont on a dérobé les papiers, dont on a volé les lettres, dans le but perfide, odieux, exécrable, de souiller son honneur et sa vie! On a fondé l'accusation sur des documents soustraits par ses serviteurs et vendus à ses en- nemis ! On s'est appuyé sur des preuves obtenues par la subor- nation et le vol, on a basé les poursuites sur des faits puisés à des sources si impures, que la nation en a rougi de honte et s'est sentie comme insultée elle-même dans son honneur, et telle a été l'infamie de ces poursuites que le soleil s'est enveloppé de ténèbres et a refusé de prêter sa lumière à la perpétration d'un si énorme forfait ^ Et quels sont les auteurs de ce forfait? Ce sont les ministres de la couronne, ce sont les collègues mêmes du très -honorable gentleman qui vient de flétrir solennelle- ment devant vous les pratiques qui tendent a encourager les serviteurs à trahir la confiance de leurs maîtres et de leurs maî- tresses. «

Lord Brougham n'use qu'avec modération de la métaphore, et il se montre assez sobre de comparaisons. Mais quand il em- ploie cette dernière figure de rhétorique, elle est toujours juste et produit un grand effet. En voici une que nous trouvons dans un discours prononcé par lui, en 1839, dans la question de

* 11 y eul une éclipse de soleil, h' jour s'ouvrit dans la Chainlire des Jords le procès de la reine Caroline.

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l'organisation de la Chambre delà reine, et il parle des heu- reux résulats du bill de réforme :

« C'est ma conviction très-ferme et très-arrêtée (et si ce n'a- vait été mon opinion, je n'aurais jamais consenti aux change- ments qui ont eu lieu en 1831 et en 1832, j'aurais encore bien moins travaillé à les faire réussir) ; c'est ma conviction, je le ré- pète, que si notre constitution ainsi amendée est bonne pour les temps calmes, elle est meilleure encore pour les temps d'orage ; que si les réparations que le vaisseau a subies étaient nécessaires pour le rendre apte à naviguer sûrement sur une mer tranquille, ces réparations étaient plus nécessaires encore pour lui permettre d'affronter la tempête. Pourvu d'agrès plus serrés, mieux arrimé, mieux manœuvré, et par un équipage plus satisfait ; radoubé avec des matériaux de meilleure quahté, raffermi dans sa struc- ture, de manière à pouvoir mieux se comporter à la mer, il a devenir plus fort pour lutter contre les éléments.. . Le vaisseau a subi une réparation complète. S'il en avait besoin pour n'avoir rien à craindre dans les beaux temps, elle lui était plus indis- pensable encore pour soutenir victorieusement les assauts de la vague et du vent. »

Bien qu'il ne soit pas compris dans la collection que nous passons en revue en ce moment, nous ne pouvons résister au plaisir de citer un extrait du beau discours de lord Brougham sur l'état de la législation :

« Le temps coule perpétuellement comme un grand fleuve. Tous les objets qui nous entourent sont dans un mouvement incessant, et c'est en vain que nous nous imaginons conserver au milieu d'eux notre position relative, en nous mettant hors du courant, et en nous tenant immobiles sur le rivage. L'immense vaisseau auquel nous appartenons glisse sur les ilôts, notre ca- not est attaché à ses lianes , nous pourrions affronter avec lui l'orage; mais, plus insensés que ce fou qui attend que la rivière ait cessé de couler pour la traverser, nous nous écrions : Halte ! arrêtez le canot. Et nous voudrions le détacher, l'enlever et l'é- chouer sur la grève ; mais le flot marche toujours et nous en- traîne avec lui. »

Lord Brougham excelle dans la description. Nul ne peint avec des traits plus énergiques. Témoin ce passage de son discours

LORD BROUGIIAM. 69

sur la traite des nègres (1838), il fit frissonner la Chambre des lords, en leur retraçant les horreurs de la traversée à bord des bâtiments négriers :

« Le vaisseau marche, s'écria-t-il, et le requin suit dans le sillage. Le sang dos victimes que dévore le monstre marque sur l'Océan la trace du négrier, dont le crime laisse pour ainsi dire une empreinte sur chaque vague. Mais, dans l'intérieur du vais- seau, quel affreux spectacle! Non, les ligures étranges dont le grand poète toscan a peuplé l'enfer éclos de sa sombre imagi- nation ; les scènes terribles que le pinceau de Michel-Ange a représentées sur les voûtes de la chapelle Sixtine n'approchent point des horreurs qui se passent à bord.

Mortua quin etiam jiingebat corpora vivis.

Sur le pont et dans la cale empestée, on voit des vivants enchaî- nés aux morts, des cadavres en putréfaction qui n'inspirent au malheureux survivant ni dégoût ni terreur, car il aspire au mo- ment qui terminera ses misères ; des femmes mettant au monde, au milieu des morts et des mourants, les misérables fruits de leuis entrailles ; des enfants exhalant leur premier souffle dans un air infect... »

Dans son discours contre les ordres du Conseil en 1812, lord Brougham fait une peinture navrante de la misère des districts manufacturiers. En parlant de Birmingham, il s'écrie :

« Quel est aujourd'hui l'état de cette ruche humaine autrefois si active? La moitié de la semaine, elle est inoccupée, silencieuse, désolée, et le reste, elle travaille à prix réduits pour gagner une misérable pitance, qui suffit à peine aux plus simples besoins de la vie. Dans son sein fourmille en tout temps une multitude affa- mée, demandant à grands cris de l'ouvrage sans pouvoir en trou- ver. Oui, il faut avoir un cœur de pierre pour contempler sans frémir un pareil spectacle! Mais ce n'est pas tout... Un manu- facturier vous disait fautre jour: «Je fuis la vue de mes ouvriers, « parce que je n'ai pas de travail à leur donner, et qu'ils se pres- « sent autour de moi en me suppliant de les employer même « pour le salaire le plus minime. » Rappelez-vous encore les paroles de cet autre : « Notre situation est lamentable, et Dieu

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« sait ce que nous deviendrons, si vous ne trouvez moyen d'y « apporter remède. »

Les discours de lord Brougham abondent en images à la fois justes et fortes. Nous en citerons un ou deux exemples. Les or- dres en Conseil, dont nous venons de parler, avaient déterminé en Angleterre une extrême misère, et chacun s'ingéniait à cher- cher des expédients pour la soulager. Les pétitions affluaient au Parlement. Les uns réclamaient l'abolition du monopole com- mercial de la Compagnie des Indes ; les autres demandaient la libre exportation du bétail ou de la houille dans les colonies.

« Ces pétitions, dit lord Brougham, me rappellent ce qui se passait à Londres, lors de la grande peste qui a ravagé notre ca- pitale. Je ne connais rien dans l'histoire de plus navrant que le spectacle des efforts inutiles qu'on fit alors pour combattre le fléau. On voyait des malheureux se précipiter dans les rues, se cramponner avec désespoir aux passants et implorer leurs se- cours, comme si, en communiquant aux autres le poison qui les dévorait, ils eussent espéré ramener la santé dans leurs vei- nes, ou rendre la vie aux victimes que la mort avait moisson- nées. Dans les jours de deuil, les projets, les panacées se pro- duisaient de toutes parts ; chaque jour surgissaient une foule d'empiriques armés d'une recette nouvelle. Ils exploitaient la crédulité et la terreur, réalisaient de grandes et rapides fortunes, puis disparaissaient à l'étranger, ou succombaient eux-mêmes sous les coups du fléau destructeur. Tous les remèdes proposés étaient impuissants, mais l'avidité avec laquelle ils étaient ac- cueillis prouvait l'immensité de la terreur non moins que l'uni- versalité de la souffrance. »

Dans le même discours, à cette question : « Quel rapport ont les ordres du Conseil avec la disette résultant d'une récolte insuffisante? » lord Brougham répond ainsi :

« Mais l'influence de ces mesures sur la disette actuelle est chose aussi absurde que de soutenir que votre bill sur le quin- quina n'a pas aggravé la maladie dans les hôpitaux français, sous prétexte que les malheureux qui s'y trouvaient sont morts victimes de la fièvre et non du bill. Sans doute, c'est la fièvre qui les a tués, mais n'est-ce pas votre politique inhumaine qui leur a retiré cette plante salutaire, que la Providence, dont les

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décrets mystérieux envoient la maladie, a fait croître, dans sa miséricorde, pour le soulagement de l'humanité soutirante? »

La collection des discours de lord Brougham nous offre, de temps à autre, de magnilîques morceaux d'éloquence, et toute la difficulté pour nous est de faire un choix parmi tant de chefs- d'œuvre. Citerons-nous, dans son discours aux électeurs deLiver- pool, en 1812, cette invective passionnée contre la politique de Pitt? « Oui, il est immortel, mais par le triomphe de nos ennemis et la ruine de nos alliés. Oui, il est immortel, mais par le sang qu'il a fait couler, par les trésors qu'il a sacrifiés sans fruit pour notre cause ! Oui, il est immortel, mais par la honte de l'Angle- terre et l'humiliation de ses amis. Oui, voilà les résultats de ses vingt années de règne ministériel, depuis le jour la cour ravie a répandu ses faveurs et ses séductions sur sa jeune apostasie jusqu'au jour qui a vu l'incendie delà métropole de notre dernier allié, incendie dont la lueur jette en cet instant même sur son nom un éclat sinistre *.» Citerons-nous encore, dans son discours sur le budget de l'armée en 1816, ce passage oià il compare la France de 1 7 9 2 , ébranlée par une prodigieuse révolution qui avait déchaîné en Europe vingt-six millions d'hommes, avecla France de la Restauration, « le jacobinisme, arrêté dans ses progrès par le Directoire, châtié par le Consulat, assoupli par l'Empire, s'est attaché à la cause de l'ordre, a appris à la servir avec le zèle, les ressources et l'adresse d'un malfaiteur que la police a pris à ses gages après l'expiration de sa peine ? » Citerons-nous enfin la péroraison de son discours sur les abus de l'administra- tion judiciaire en Irlande, en 1823? « En Angleterre, la justice subit des lenteurs, mais, grâce au ciel, on ne la vend pas. En Irlande, on la vend aux riches, on la refuse aux pauvres ; pour tous, elle marche avec une lenteur systématique et ruineuse. Ne cherchons pas à déguiser les faits, la vérité nous accable malgré nous. Nous poussons de gaieté de cœur au désespoir, à la fohe, six millions d'hommes, nos concitoyens. »

Mais, au risque de choisir un passage que certaines person- nes pourront regarder comme inférieur à d'autres plus brillants, plus remarquables encore, nous mettrons sous les yeux de nos

' La poste venait d'apporter à Liverpoul la nouvelle île l'inceudie de Moscou.

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lecteurs l'extrait d'un discours sur la traite des nègres (1830).

« Ne me parlez pas du droit de propriété du planteur sur ses esclaves. Ce droit, je le nie, je ne le reconnais pas. Les principes, les sentiments de la nature humaine se révoltent contre ce droit. Mon cœur et ma raison le repoussent et le condamnent 1 En vain vous me parlez de lois qui sanctionnent ce droit prétendu ! Il y a une loi qui domine toutes les dispositions des codes rédigés par les pouvoirs humains, et cette loi est la même en tout pays et en tout temps. Telle elle était avant que le génie audacieux de Colomb eût ouvert à l'ancien monde les sources du pouvoir, de la richesse, de la science, et attiré sur le nouveau des calamités effroyables, telle elle est encore aujourd'hui. Cette loi, c'est celle qui est écrite dans le cœur de l'homme par la main de son Créa- teur. Cette loi immuable et éternelle ordonne à l'homme de mé- priser la fraude, de haïr le vol, d'exécrer le meurtre ; elle veut aussi qu'il rejette, comme une folle et coupable théorie, cette idée que l'homme peut acquérir sur l'homme un droit de pro- priété ^ En vain, vous invoquez les traités, les conventions in- ternationales. Les lois du Tout-Puissant, qu'elles soient écrites dans l'Ancien ou dans le Nouveau Testament, condamnent ces prétentions impies. »

Dans la Chambredes lords, en 1838, lord Brougham dénonça, avec une généreuse indignation, les cruautés qui se commet- taient dans les colonies anglaises des Indes occidentales, et il adjura la Chambre de consentir à l'émancipation immédiate des nègres apprentis. Onze femmes esclaves avaient été fouettées avec la dernière barbarie, mises à la torture, puis condamnées à tourner la meule jusqu'à ce que la mort fût venue mettre un terme à leurs souffrances.

« Vous me demanderez peut-être, s'écria le noble champion de la liberté africaine, si des crimes comme ceux-ci, aussi odieux par leur illégalité que par les circonstances qu'ils présentent, passèrent inaperçus, si l'on négligea d'instituer une enquête sur ces morts arrivées en prison. Non pas : les formes extérieu-

' Il y a quelques années, une affaire de prise maritime se présenta devant lord Denraau. Il s'agissait d'un i);iliment espagnol ou portugais, capturé pour s'être livré au commerce des esclaves. F/avocat chargé de la défense soutenait que, d'après le droit des gens, la traite itait légale. Lord Ueuman l'interrompit en disant : « Je ne connais pas cela. J'aimerais à voir discuter ce point. »

LORD BROUGHAM. 73

res de la justice furent, au contraire, rigoureusement observées, car on les observe même aux Indes occidentales ; ces formes tutélaires, qui sont comme les servantes de la justice, présidè- rent à l'opération de l'enquête, malgré l'absence de leur noble maîtresse. Le coroner se présenta, comme c'était son devoir ; la liste du jury fut dressée régulièrement ; onze enquêtes eu- rent lieu l'une après l'autre en conséquence, et onze verdicts furent rendus. Le jury déclara sans doute qu'il y avait eu meur- tre, homicide, ou tout au moins délit et abus de la force? Non. Frappées par la main de Dieu, dirent ces hommes ! Frappées par la main de Dieul Mensonge! parjure! blasphème! Oh ! je sais qu'une des plus terribles épreuves au moyen desquelles s'accomphssent les impénétrables desseins de la volonté divine, c'est que, parfois, elle arme le méchant du pouvoir d'accabler l'innocent, et, s'il y a une épreuve plus terrible que les autres, une épreuve plus difficile que les autres à supporter pour la foi et la raison, c'est lorsque Dieu envoie sur la terre, non pas la plaie des scorpions ou de la peste, de la guerre ou de la famine, mais celle des juges injustes et des jurés parjures, des miséra- bles qui abusent de la loi pour satisfaire leur vengeance per- sonnelle, ou qui, violant le serment qu'ils ont prêté sur l'Evan- gile, travaillent dans leur iniquité au triomphe de l'injustice et à la ruine de l'innocent. »

Lord Brougham est encore un grand maître dans l'art de ma- nier le ridicule, qui devient dans ses mains une arme puissante. Il aime à s'en servir, et il en tire souvent des effets admirables. Mais ses traits satiriques n'ont point d'amertume ; jamais ils ne laissent de venin dans la plaie, et, quelquefois même, ils provo- quent l'hilarité de la victime contre laquelle ils sont dirigés. Lorsque les décrets de Berlin et de Milan eurent fermé le conti- nent aux marchandises d'importation anglaise, et que l'Angle- terre, usant de représailles, y eut répondu par les ordres en Conseil, qui eurent pour conséquence d'arrêter son commerce avec l'Amérique, et de l'entraîner dans la guerre avec les Etats- Unis, les ministres, pour se justifier, prétendirent que le pays avait trouvé, dans l'accroissement de ses relations commerciales avec les colonies espagnoles et portugaises de l'Amérique du Sud, une compensation à la perte du marché américain. Or, le

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commerce annuel de l'Angleterre avec les Etats-Unis s'élevait alors à 13 millions sterling, tandis qu'avec l'Amérique du Sud, il n'était que d'un million. Voici comment lord Brougham fit justice de cet argument, et rabattit la joie du ministère :

« Imaginez un événement quelconque, qui donnerait à une faible parcelle de notre immense commerce une ouverture dans le nord de l'Europe ou dans la Méditerranée. Imaginez un chan- gement, un accident quelconque, qui permettrait de jeter dans les pays soumis à la France la treizième, voire même la trentième partie de la masse énorme des marchandises que nous avons en magasin. Quelle joie, quel enivrement pour notre nouveau pré- sident du Board-of-Trade (M. Rose)! Je le vois d'ici : il ne fait qu'un bond de son hôtel à son bureau, et tout Downing-Street, comme Duke's-Place, est en rumeur et dans l'ivresse 1 Dieu du ciel ! que de gens affairés ! quelle activité l que de conseils de cabinet au ministère ! que de conférences entre les gros bonnets du Board-of-Trade ! quel remue-ménage parmi les simples em- ployés ! Circulaires aux villes manufacturières, harangues de nos célébrités navales à la Bourse, processions triomphales de dol- lars et de volontaires dans Saint-James-Square, députations in- cessantes de marchands, réponses courtoises et enthousiastes du Board-of-Trade ; importation immédiate à Whitehall, et sur une large échelle, des dignes chevaliers représentants de la Cité ; trafic de licences ressuscité avec tout son cortège de parjures et de fraudes, fabriques de faux renaissant de toutes parts, traits de plume valant 15,000 Uv. st. *, méprises judicieuses, négligences calculées , inadvertances profitables , que de choses , vous le voyez, peut produire un accident comme celui que j'ai supposé tout à l'heure ! L'honorable gentleman qui préside au Board-of- Trade est si heureusement doué que ses fautes mêmes lui réus- sissent, et je ne sais s'il ne vaut pas mieux se tromper avec lui, qu'avoir raison en compagnie du genre humain. »

Dans une revue des discours de lord Brougham, il serait im- pardonnable de ne pas parler de sa fameuse harangue sur la réforme parlementaire, l'un des plus beaux monuments de son

' M. Baring (plus tard lord Ashbiirton) avait déclaré dans la Chambre des com- munes que, par suite de deux erreurs commises d'un seul coup, des licences étaienl devenues si précieuses, qu'il les eût volontiers payées 15,000 liv. st.

T.Onn RROUGHAM. 75

éloquence. Mais elle esl trop connue pour que nous eu fassions autre chose qu'une courte mention. L'agitation que le bill de réforme avait répandue dans tous les esprits justifie seule la scène qui signala la fin de ce discours, alors que se jetant à ge- nouï à côté du sac de laine, le lord chancelier s'écria :

« Par tout ce que vous avez de plus cher, mylords, par tous lesUens qui attachent chacun de vous à notre ordre commun et à notre commune patrie, je vous en supplie, ne rejetez pas ce bill! »

Il y a là, à notre avis, quelque chose de théâtral et de mauvais goût qui rappelle les exagérations du père Lacordaire dans la chaire de Notre-Dame de Paris, ou les extravagances des assem- blées révolutionnaires de France. Mais le génie de l'éloquence française est essentiellement différent du nôtre. Loin de nous de vouloir déprécier les triomphes oratoires de nos voisins, soit à la tribune, soit dans la chaire, soit au barreau! Le pays qui a produit un Bossuet et un Massillon, un d'Aguesseau et un Ber- ryer, un Guizot et un Thiers, peut disputer aux autres la palme de l'éloquence. Condamnés aujourd'hui au silence, pour avoir abusé de la parole, les Français recouvreront un jour, nous n'en doutons pas, le bien qu'ils ont perdu par leur faute. Napoléon III n'a-t-il pas représenté lui-même la liberté comme devant former tôt ou tard le couronnement de l'édifice impérial * ?

Les limites que nous nous sommes imposées nous contrai- gnent de nous arrêter ici. Nous serons heureux si les citations que nous avons faites inspirent à nos lecteurs le désir de lire la collection des discours de lord Brougham. Nous donnons à tous ceux qui veulent se rendre aptes à parler en public le conseil de les étudier. Ils y trouveront une abondante provision de mâles pensées, d'arguments vigoureux et de traits d'éloquence d'une perfection achevée. Sans doute, il en est peu qui puissent espé- rer de rivaliser avec le grand orateur qui a défendu la reine Ca- roline et brisé la chaîne des esclaves, mais il n'en est aucun qui ne doive s'instruire à son école.

Qu'on ne s'imagine pas surtout qu'on peut, sans un travail assidu, opiniâtre, au premier rang s'élever parmi les hommes

1 Ainsi s'exprimait à peu près, le mois dernier, le plus ardent et le plus loyal des serviteurs de Napoléon III, M. le comte de Persigny. (Noie du Directeur.)

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qui ont régné par le talent de la parole. Si l'on n'imite l'exem- ple et si Ton ne suit les préceptes des maîtres de l'art, on de- viendra peut-être un parleur disert, un dialecticien de tribune, un deiafer expérimenté, mais on ne sera pas un orateur dans la véritable acception du mot. De tous les auxiliaires delà parole, le meilleur, c'est la plume. Cicéron l'a dit : Stylus oplimus et prœ- stantissimus dicendi effector et maçjisler, et, pour lui emprunter unebellecomparaison, l'habitude d'écrire d'avance les principaux passages d'un discours communique aux expressions qui jaillis- sent de l'improvisation une justesse et une force particulières, de même qu'un vaisseau continue pendant quelque temps de mar- cher, par suite de l'impulsion qu'il a reçue, après même que la rame a cessé de le pousser en avant. Qu'on ne se méprenne pas toutefois sur le sens de nos paroles. Nous ne prétendons pas qu'il faille écrire d'avance et en entier son discours, puis l'ap- prendre par cœur avant de le prononcer ; non-seulement cette pratique surcharge la mémoire et embarrasse l'orateur, lorsque par un accident ou par un autre il vient à perdre un des anneaux qui forment la chaîne de ses raisonnements, mais encore elle l'empêche d'observer l'impression qu'il produit sur son audi- toire et de changer de style et de ton, selon l'occurrence. Pres- que toujours c'est l'écueil du discours écrit. Commencez par méditer profondément votre sujet et écrivez ensuite les morceaux les plus saillants : de cette façon vous aurez toujours dans l'ar- senal de votre mémoire une provision d'armes toutes prêtes pour chaque circonstance. L'habitude de la composition vous sug- gérera en tout temps le mot le plus propre, les tournures de phrases les plus élégantes, et vous sera d'un secours puissant quand se présentera la nécessité de répondre à l'improviste et sans préparation.

En terminant, nous dirons que la valeur de la collection que nous annonçons au pubhc est rehaussée encore par des intro- ductions historiques écrites de la main de lord Brougham, et expliquant tout à la fois les circonstances dans lesquelles ses discours furent prononcés et les sujets qu'ils traitent. Le style de ces introductions est clair, vigoureux, correct, excellent de tout point, et elles jettent une vive lumière sur l'histoire politique de l'Angleterre au dix-neuvième siècle. {Edinburgh Heview.)

VOYAGES. SPORT. - AGRICULTURE. - AGRONOMIE.

L'EXPÉDITION ANGLO-FRANGAISE EN CHINE,

§IP.

La contrée dont les rives sont baignées par la rivière de Can- ton est d'une incomparable beauté ; les deux districts de la Perle et du Yang-Tse surtout présentent aux yeux un aspect plein de variété et de richesse : dans le premier, l'horizon est borné par des montagnes et une chaîne de collines de granit; dans le second, la vue s'étend sur une plaine sans bornes; ce sont d'immenses deltas formés de terrains d'alluvion au travers desquels se répandent les eaux intérieures d'un grand fleuve et de mille ruisseaux. Au nord, les dépôts fécondants se sont déroulés sur le lit même de la mer qui s'est retirée pour laisser ainsi derrière elle une plaine solide : au sud, la matière limo- neuse, transportée au milieu d'un archipel d'îles de rochers, a formé une suite de vallées dominées par des montagnes. Les moissons qui croissent sur les bords de la Perle et sur ceux du Wang-Po doivent leur abondance à la même qualité d'un sol d'alluvion. Sur la rivière de Canton, au moment de la seconde récolte du riz, les bananiers présentent leurs branches chargées de fruits, et les cannes à sucre déploient à perte de vue leur verdure ondoyante.

Je désirais vivement examiner de plus près l'état de l'agricul- ture dans la partie du sud : trois Anglais de Hong-Kong avaient formé le projet audacieux d'aller à la chasse ou plutôt d'aller

' Voir la livraison de juin.

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parcourir pendant trois jours le territoire ennemi. Je devais les accompagner, mais un devoir impérieux m'en avait empêché ; javais été forcé d" aller moi-même faire une reconnaissance sur la rivière. A mon retour, je trouvai qu'ils avaient exécuté leur projet : armés de revolvers et suivis chacun de cinq coolies, ils s'étaient fait débarquer à Mirs-Bay ; après avoir traversé quel- ques villages, et battu avec leurs chiens les collines qui s'élè- vent auprès d'une ville fortifiée, ils étaient revenus sains et saufs, avec seize faisans et quelques cailles, en dépit des dispo- sitions peu amicales et des regards hostiles des indigènes quïls avaient rencontrés.

Je résolus donc départir seul pour mon expédition, et, m'é- tant procuré une barque à Soochand, je remontai la rivière l'es- pace de vingt ou trente milles, et je jetai l'ancre dans un endroit commode pour passer la nuit.

Le lendemain, dans la matinée, j'envoyai mes domestiques dans un village voisin, d'où ils ramenèrent, moyennant salaire, trois paysans, armés de longs bambous, qui devaient me servir de guides pour pénétrer dans l'intérieur du pays. En Chine, il n'existe point de loi sur la chasse : la terre est libre pour tous, aussi le résultat est-il peu profitable pour chacun. Pour surcroît d'ennui, les champs étaient couverts de moissons encore debout, et je n'avais pas de chien. L'hospitalité des habitans de Shang- Hai est proverbiale, s'il faut en croire les voyageurs, mais ils ne prêtent pas volontiers leurs chiens : il me fut impossible d'en obtenir un seul. Je fus réduit à chercher des ressources dans mes faibles notions d'histoire naturelle, et à tâcher de deviner les habitudes des faisans du pays, en les comparant à celles des nôtres. Pendant toute la journée, jusqu'au coucher du soleil, je suivis les bords des nombreuses plantations de bambous. Ces plantations tiennent presque toujours aux habitations, et les terres qui les entourent sont cultivées, comme en Angleterre, soit en céréales, soit en légumes de toute nature. Mais en Chine, comme en Angleterre, il n'est pas facile d'approcher des faisans, lorsqu'ils sont au gagnage'. Je tirai rarement à une distance

'On sait qu'en tPrmc do chasse le mol gagnage signifie le nionienl nii li' gilùcr sort (lu bois pour venir manger clans la jilaine.

l'expédition anglo-française en chine. 79

moindre de soixante-dix pas, et en outre, lorsque je touchais l'oi- seau et qu'il était seulement démonté, il était perdu pour moi. Les champs étaient remplis d'indigènes qui couraient après le gibier blessé, et le poursuivaient jusqu'à ce qu'il fût tombé entre leurs mains. Pendant toute la journée, je fus ainsi escorté par une multitude considérable de spectateurs intéressés, et je tirai, non pas toujours pour mon amusement, mais surtout pour leur satisfaction personnelle, un grand nombre d'oiseaux d'un plu- mage très-curieux. Je dois avouer aussi que la perte du gibier n'est pas le seul risque de cette chasse : il m'était presque im- possible d'ajuster, sans trouver au bout de mon fusil la tête étonnée d'un Chinois, et si, par accident, un de ces importuns est atteint de quelques grains de plomb, le sportsman est saisi à l'instant et rapporté à Shang-Hai dans une cage de bambou. Singulier dénoûment qui transforme le chasseur en gibier I

D'après les observations que j'ai pu faire, je suis convaincu que, sous le rapport de l'agriculture, l'Angleterre n'a rien à ap- prendre de la Chine. Le chmat et la nature du sol des deux pays sont, d'ailleurs, tout à fait différents. 11 n'y a point en Chine de terrains en friche ; on n'y voit pas ces vastes tapis de verdure, couverts de chardons, qui s'étendent sur une grande partie du pays de Galles ; point d'herbes parasites ; on ne trouverait pas dans un champ chinois une seule feuille étrangère à la moisson qu'on y cultive. Le terrain est non-seulement net et uni, mais encore tellement pulvérisé, que souvent, après une semaine de pluie, j'ai cherché en vain une petite motte de terre, pour jeter dans un étang d'où je voulais faire lever des oiseaux aquatiques. Les provinces les plus fertiles de l'Angleterre ne peuvent se com- parer aux plaines cultivées de la Chine ; mais, dans les deux pays, les procédés de culture sont très-différents. Les cultivateurs chi- nois s'occupent fort peu du lait, du beurre, du fromage, des moutons et des bœufs. Les habitants n'en font aucun cas, n'en achètent jamais, et donnent la préférence au riz. Il est vrai que, dans son récent voyage de découverte sur la grande rivière de l'ouest, le Commodore Elliott a vu des troupeaux de bœufs sur les montagnes au nord de Canton ; mais je ne parle pas ici des pâturages de montagne, je parle de cette partie de la Chine 1 on suppose que l'agriculture est parvenue à sa perfection. Le

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porc, la volaille, les légumes et les poissons qui peuplent les ri- vières et les étangs, sont la nourriture ordinaire des indigènes. Ajoutez-y, pour l'exploitation, un ou deux bœufs destinés à faire tourner les roues d'irrigation, et à labourer les champs : telles sont les ressources suffisantes à un fermier chinois qui entre- tient cent serviteurs.

Nous sommes forcé d'entrer ici dans quelques détails peu agréables et de dire avec le poète : Difficile est pi'oprie communia dicere, mais ces détails sont un des traits caractéristiques du pays. De l'absence de troupeaux résulte nécessairement l'absence de fumier : dans l'opinion des Chinois, les matières stercorales sont l'engrais le plus puissant ; aussi sont-elles recueillies avec le plus grand soin. A chaque pas dans les villes et dans leur voisinage, on rencontre d'énormes pots de terre qui, infectant l'air autant qu'ils blessent la vue, invitent les passants et reçoivent trop sou- vent leurs contributions alvines. Dans toutes les maisons, des latrines sont placées d'une manière ostensible, sans portes, pour offrir un libre accès au public, et l'on paye fort cher le privilège de recueillir ce précieux produit. Cet état de choses, qui eût flatté l'odorat fiscal de l'empereur Vespasien, inspire à tous les étrangers un profond dégoût, et c'est malheureu- sement la première et la dernière impression que l'on reçoit du pays.

Comme nous l'avons déjà dit, fagriculture est soumise en Chine à des conditions différentes de celles qui existent en An- gleterre. Donnez à un fermier anglais mille acres d'une terre fertile, traversée par des ruisseaux qui rendent facile l'irrigation du sol ; joignez à cet avantage un soleil ardent, un drainage par- fait, des pluies périodiques et de larges voies de communication, sans aucun doute ce fermier fera prompteraent sa fortune. Mais nous avons ici le revers de la médaille : si ces plaines fertiles sont infestées de braconniers, soumises aux extorsions des manda- rins, exposées au pillage des soldats maraudeurs, et ravagées par les pirates de rivières, il est facile de prévoir que le contraire ar- rivera. Et nous dirons à ceux qui regardent comme injustes les tentatives faites pour imposer des lois au gouvernement de la Chine, puissance indépendante, que ce gouvernement, dont les exigences sont infinies et la protection nulle, ne représente autre

l'expédition anglo-française en chine. 81

chose qu'un brigandage organisé, et que l'on rendrait certaine- ment un grand service à l'humanité s'il était possible, même par la force, de faire adopter aux populations chinoises les senti- ments d'honneur et de probité des nations occidentales, ainsi que leurs habitudes de travail.

Nous avons eu récemment un curieux exemple de la promp- titude et de l'adresse avec lesquelles les Chinois saisissent l'oc- casion de commettre des extorsions. Le bruit était parvenu aux oreilles de l'amiral que plusieurs Chinois levaient, au nom de la flotte anglaise, des contributions dans les villes et les villages situés au bord de la rivière. Le coramodore Fellowes, accompa- gné du chef des interprètes, fut aussitôt envoyé pour prendre des renseignements sur ce fait. Ces deux officiers débarquèrent avec une petite escorte, et s'avancèrent de village en village, sans obtenir beaucoup de succès dans leurs recherches. Les Chi- nois, très-défiants, s'imaginèrent qu'ils amenaient avec eux les collecteurs de l'impôt annoncé. Ce ne fut qu'à la longue que la déclaration qu'on n'était pas venu pour les dépouiller leur in- spira quelque confiance. Puis, les yeux du commandant tom- bèrent, non sans surprise, sur une chaloupe faite à l'imitation des canots de nos vaisseaux de guerre, mais assez grossièrement charpentée pour montrer qu'elle était l'œuvre de mains chinoises . Bientôt après, l'interprète découvrit un avis placé dans un des villages les plus reculés, annonçant qu'il émanait de l'honora- ble nation anglaise, et portant en substance que si, à un jour désigné, les cultivateurs n'avaient pas acquitté la taxe de grain due à la flotte anglaise pour la protection qu'elle accordait à leurs moissons, les vaisseaux viendraient incendier leurs villages. En poursuivant les recherches, on apprit que ce tribut était levé par une réunion d'individus ayant pris le titre de : Société de patrio- tisme et de paix, et qu'une prison voisine était remplie de leurs victimes. "Les prisonniers furent aussitôt mis en liberté, et l'a- miral fit répandre parmi les Chinois une proclamation dés- avouant toute participation à cette affaire; mais il n'en est pas moins vrai que l'idée et l'exécution en sont très-curieuses, et dénotent une entente des affaires industrielles presque aussi avancée que dans nos pays civilisés.

Le chef de la bande sauva sa tête : il en fut quitte pour cin-

8* SÉRIE. TOME V. 6

82 REVUE BRITANNIQUE.

quante coups de bâton...; il ne serait pas Chinois si demain, et pour la même cause, il ne s'exposait pas au même châtiment.

§111.

La cuisine chinoise occupe une position intermédiaire entre celle des Français et celle des Anglais, au-dessous de la première, mais au-dessus de la seconde. Sous ce point de vue, comme sous beaucoup d'autres , les Chinois regardent les Anglais comme placés au dernier degré de l'échelle, et comme ne devant jamais qu'à la force brutale le rang qu'ils tiennent dans le monde civi- lisé. La manière dont se nourrissent les Anglais, disent-ils, se rapproche tout à fait de celle des sauvages de l'île Formose : leur table est une boucherie, et ils remettent tout le soin de la cuisine à leur estomac. « Dans les temps reculés, me disait un Chi- nois, quand nous n'étions pas encore civilisés, nous nous ser- vions comme vous de couteaux et de fourchettes ; aujourd'hui, nous nous servons des fourchettes que nous a données la nature ; nous avons encore des couteaux, mais c'est un reste de barba- rie, et nous les employons le moins possible. Nous nous met- tons à table pour manger, et non, comme vous, pour dépecer des carcasses. »

Les Anglais prétendent que leur nourriture, qui se compose d'une tranche de viande à peine cuite et de légumes grossière- ment apprêtés, est aussi simple que saine : mais, selon les Chi- nois, pour qu'une telle nourriture soit digérée, il faut que la chaleur animale soit excitée par le travail et l'exercice. C'est la nourriture de l'homme à l'état sauvage, et cette nourriture si simple est loin de convenir, disent-ils, à tous les tempéraments. En Chine, les indigènes ont adopté la cuisine anglaise sous sa forme la plus détestable : rien de plus mélancolique que l'as- pect d'un dîner à Hong-Kong et à Shang-Hai, dans la saison des chaleurs. La table est couverte de débris d'animaux tués néces- sairement le jour même, et dont la chair est aussi dure que l'a faite une mort récente; mais ce n'est pas la faute des cuisiniers chinois, car, en général, les indigènes ont une aptitude natu- relle pour la cuisine. J'ai vu à Shang-Hai un jeune Chinois qui, après avoir pris une douzaine d(î lurons dans un hvre de cuisine

l'expédition anglo-française en chine. 83

français, nous servit un consommé aux œufs pochés, un filet de bœuf aux chanipifinons, un salmis de canard, des pommes de terre frites et une omelette sucrée, qui n'avaient rien d'infé- rieur aux excellents produits de Véfour ou des Frères Pro- vençaux.

La base de la nourriture des laboureurs chinois est le riz : c'est sans contredit le grain le meilleur à manger sans être fer- menté, il est plus sain que la bouillie de froment des Arabes et plus nutritif que celle des Irlandais.

Au-dessous de la classe des laboureurs, nous trouvons celle des mendiants, qui mangent les chiens, nourriture qu'ils ont adoptée, non par goût, mais par nécessité, attendu qu'il leur est impossible de se procurer du riz en suffisante quantité.

Si nous montons plus haut, nous arrivons à un genre de co- mestibles un peu douteux. Dans chaque rue, on trouve une demi-douzaine de cuisines publiques l'on voit bouillir dans des chaudrons des espèces de boudins remplis de viande hachée. J'en ai mangé plus d'une fois dans le jardin à thé de la ville de Shang-Hai, et je dois convenir qu'ils ont un goût excellent, quoi- que peut-être la matière qui les compose ne mérite pas plus de confiance que celle des saucisses d'Angleterre. On voit également dans les mêmes endroits des poissons et des viandes frites à l'huile, et, comme ces mets sont placés sous le nez des passants, on suppose sans doute que leur parfum excite l'appétit chinois. Mais c'est réellement la partie faible de la cuisine du pays; car cette huile est tellement rance qu'elle infecte l'air, et ajoute beaucoup aux émanations malsaines qui blessent l'odorat dans les villes et dans les villages. Ce n'est pas sur cet échantillon, cependant, qu'il faut juger la cuisine chinoise, pas plus qu'il ne faudrait donner pour exemple de la cuisine française les ra- goûts des petits traiteurs des environs de l'Odéon. (Que les étu- diants en droit et en médecine de Paris me pardonnent ce rap- prochement !)

Il n'est pas sans difficulté aujourd'hui de faire un dîner vé- ritablement chinois dans la maison particulière d'un Chinois, ce dernier regardant comme delà plus stricte politesse de traiter son convive d'après la méthode de sa patrie. J'ai assisté, à Ning- Po, dans le nouveau temple, à un banquet qui fut donné aux

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Anglais parla corporation des marchands. J'espérais, dans cette circonstance, m'éclairer sur l'art culinaire de la Chine : mais ces honnêtes marchands, pour nous recevoir plus convenablement, n'avaient trouvé rien de mieux que de nous emprunter nos pro- pres cuisiniers.

Ning-Po jouit dans toute la Chine d'une grande renommée pour l'excellence de ses études et la perfection de sa cuisine, deux avantages qui ne sont pas toujours réunis. Cette double réputa- tion tient à un fait assez récent : il existe à Pékin un examen suivant le système de concours qui a lieu à Cambridge, et le vainqueur est proclamé argumenta teur pour tout l'empire. Il y a quelques années, le candidat triomphant fut un habitant de Ning-Po ; ce succès répandit une grande joie dans la ville. Les ar- chitectes qui construisaient alors un nouvel hôtel, au lieu de l'ap- peler le Dragon impérial ou les Dix mille ans, lui donnèrent le nom de Galerie de f Académie impériale, et, sous ce titre, il passe pour avoir la meilleure cuisine de la Chine, après celle de Pékin.

Pour me consoler du désappointement que j'avais éprouvé au banquet de la corporation des marchands, je résolus de don- ner moi-même dans cet hôtel un dîner véritablement chinois ; au mois de septembre dernier, j'invitai donc une grande par- tie des beautés à la mode de Ning-Po, en accompagnant l'in- vitation d'une paire de chop-sticks *, pour les édifier d'avance sur la nature du repas. Après une mûre délibération, comme les choses nouvelles sont rares à Ning-Po, mon invitation fut accep- tée : une salle fut préparée, et le dîner fut commandé avec une scrupuleuse attention. Au jour indiqué, huit palanquins, dont quatre portaient des dames anglaises, escortées de leurs maris, traversèrent la ville en procession, et vinrent déposer leur pré- cieux fardeau à la Galerie de V Académie impériale.

La salle à manger avait l'aspect d'une véranda indienne : la table fut d'abord couverte de hors-d'œuvre pour préluder au fes- tin et nous mettre en appétit. On y voyait une petite tour carrée composée do tranches légères de poitrines d'oies ; des œufs bouil- lis, tachetés de noir, qui avaient été conservés dans de la chaux et dont la déhcatesse devait être appréciée, comme nos vins, en

1 Les Anglais norament ainsi les petits bâtons bien connus donl !i>s Chinois se servent, en jïuise de fourclietles, pour prendre leur repas.

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raison do leur antiquité; des tripes ; des graines et d'autres vé- gétaux conservés dans le vinaigre; un amas de poissons à écail- les dont l'espèce m'était inconnue ; des crevettes, des noix, du gingembre et des fruits confits.

Chaque chose était excellente dans son genre, particulièrement les poissons inconnus, et mes convives mangèrent même des tripes avec le plus grand plaisir ; il y avait d'abord parmi nous un peu de défiance, mais elle s'évanouit promptement.

Enfin Ton se mit à table, afin de procéder à rafi"aire sérieuse de la journée. Le couvert de chaque convive se composait d'une soucoupe et d'une cuiller en porcelaine, d'une serviette pliée à côté des soucoupes et de deux petits gobelets de métal qui n'é- taient pas plus grands que des coquetiers. Je fis asseoir près de moi le plus grave des Chinois, afin qu'il pût surveiller la stricte exécution des coutumes ; il portait le bonnet de mandarin, en qualité dinterprète d'un des consulats, et possédait ainsi toutes les qualités désirables pour les sérieuses fonctions auxquelles je l'avais destiné.

On nous servit d'abord une soupe aux nids d'oiseaux, qui n'avaient heureusement aucune odeur de plume ni de mousse. Ces nids étaient placés sur une matière mucilagineuse dont la nature ne me parut pas bien définie et au-dessous de laquelle nageaient des tranches de poulet dans un liquide blanchâtre. Ce mets fut trouvé généralement d'un goût assez fade. Le second plat excita une certaine sensation nerveuse : il contenait des li- maçons de mer. J'en avais déjà vu à Macao, mais ils étaient blancs, et ceux qu'on nous servit avaient reçu, par la prépara- tion, une couleur verte. Ils sont très-glissants et nous avions beaucoup de peine à les saisir par notre défaut d'usage des chop-sticks. On les trouva très-succulents, d'un goût très-agréa- ble, et n'ayant rien de l'odeur de la graisse verte de tortue.

Pendant que nous discutions sur la valeur des mets, notre maître des cérémonies chinois intervint d'une manière solen- nelle et nous reprocha d'avoir manqué aux premières règles de la politesse. En efTet, aucun de nous n'avait songé à introduire un de ces morceaux délicats, bien arrosé de sauce, dans la bou- che de son voisin, ce qui est le suprême du bon ton. Nous cher- châmes à réparer cet oubli, mais nos efforts eurent peu de suc-

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ces, et les morceaux présentés furent mal accueillis, surtout par les lèvres des dames.

Aux limaçons succéda un esturgeon sur lequel nous n'avons rien a dire; ensuite un plat contenant un mélange de porc et de nageoires de goulu de mer, qui obtint peu de succès. Pendant tout le temps du dîner, des domestiques circulaient, avec un pot de métal, pour remplir nos petits verres d'un vin chaud et capiteux. Il y avait trois sortes de vin : dabord le shamshu, qui est très-capiteux, ensuite le vin mixtionné, et en dernier lieu le vin ordinaire, qui a beaucoup de rapport avec le sherry. Durant tout le repas, le Chinois avait bu avec tous les convives, à la mode anglaise; mais, pour se conformer aux usages de son pays, il commençait toujours par porter un défi à la partie mâle de la société.

Il s'éleva alors une discussion bruyante à propos du pain et du riz. Notre estomac, chargé de mets succulents, avait besoin d'un élément farineux ; rien n'était plus facile que de s'en pro- curer, mais notre arbitre suprême s'interposa : « Le pain, dans un repas chinois, dit-il, est contraire à tous les usages. » Nous nous consolâmes en lui déclarant à l'unanimité que c'était la partie faible de la gastronomie chinoise.

Cependant la succession des plats qu'on nous servait suivait son cours. Le premier qu'on nous apporta, après cette discus- sion, se composait d'une étuvée de prunes sauvages et de fruits confits, dont la douceur et l'acidité firent une agréable diver- sion aux poissons et aux viandes que nous avions mangés. On nous servit ensuite une espèce de végétal ressemblant beaucoup à ce qu'on appelle en France barbe de capucin, et une nouvelle série de viandes et de légumes parmi lesquels se trouvait un plat de langues de canards qui pabsent à la Chine pour un mets ex- quis. Pendant que nous cherchions à piquer ces petits morceaux au moyen de nos chop-sticks, dont nous commencions à nous servir avec assez d'adresse, un violent cri chinois : Ey yaïc ! vint nous interrompre et attira notre attention du côté de la partie ouverte de la véranda. La maison en face, de l'autre côté de la rue, placée à environ huit pieds de nous, offrait l'aspect d'une salle de spectacle vue du théâtre : une foule de Chinois à demi nus s'y étaient réunis. Ils étaient tous accroupis dans un certain

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ordre sur la galerie et sur le toit, comme des spectateurs qui ayaient payé leur place, et, de là, ils regardaient silencieuse- ment diner les barbares. Nous aurions pu facilement baisser les stores, mais c'eût été un mauvais procédé ; d'ailleurs nous nous serions tout à fait privés d'air, et quel mal nous faisaient les earieux?

On continua donc à s'occuper des langues de canards, et l'on passa ensuite aux tendons de daim qui sont un mets royal. Les tendons de daim viennent de la Tartarie. Les empereurs de la Chine en font souvent des présents à ceux de leurs sujets qu'ils honorent de leur faveur impériale, et dernièrement le gouver- neur de Canton, Yeh, qui en avait reçu quelques-uns du souve- rain, donna une grande fête pour célébrer sa bonne fortune. Les tendons de daim doivent être bouillis pendant huit jours avant de pouvoir être mangés.

Nous étions entièrement rassasiés, lorsqu'on mit sur la table un plat que les Chinois appellent oreille de poisson, mais aucun de nous ne put se décider à y goûter. En Chine, quand un plat n'a pas été touché, c'est le signal de la fin du repas. Le maître d'hôtel protesta et déclara qu'il avait encore plus de vingt rare- tés à nous présenter, mais sa protestation fut inutile. On fit alors circuler des petites tasses de riz bouilli tout simplement, et on nous offrit quelques fruits confits, car jamais les fruits crus ne sont admis dans un dîner chinois. Je m'étais assuré que tout ce qui nous serait servi était sain et d'une digestion facile, et je ne fus pas trompé ; car nous étant réunis, après le dîner, dans la maison d'un des convives, nous y fîmes, le soir même, un excel- lent souper.

Ainsi se termina notre dîner chinois. Avant de remonter dans nos palanquins, nous visitâmes l'établissement en détail. Nous vîmes les réservoirs avaient été conservés les animaux curieux qui nous avaient été servis, nous examinâmes la méthode de préparation des mets, les casseroles et les fourneaux d'autres dîners étaient alors sur le feu, et nous trouvâmes toute chose en aussi bon ordre que dans un établissement européen de pre- mier rang.

Je ne puis affirmer que ce dîner ait entièrement satisfait notre goût, mais on comprend très-bien qu'il puisse paraître délicieux

88 REVUE BRITANNIQUE.

à des gens qui en ont Thabitude. Du reste, pour le terminer di- gnement, il fut décidé, à l'unanimité, que la note du menu en serait précieusement conservée, et qu'une description exacte en serait dressée à l'usage des gourmets futurs, car, bien que plu- sieurs voyageurs aient donné en plaisantant des détails sur la forme et les cérémonies étranges d'un dîner chinois, aucun n'a- vait jusqu'ici pris la peine de nous fournir des renseignements exacts sur la nature et la qualité des mets qui lui avaient été servis.

C. D. {Timex. C.)

' Ce n'est pas notre dernier extrait de cette correspondance^ dont l'auteur, voyons- nous par un article du limes, est M. G. Wingrove Cooke.

{Note du Rédacteur.)

DOCUMENTS HISTORIQUES.

BOSCOBEL.

LES AVENTURES DE CHARLES II

APRÈS LA BATAILLE DE WORCESTER ' .

L'Angleterre est peut-être de tous les pays celui qui, dans un aussi petit espace, renferme le plus de souvenirs, le plus de ves- tiges du passé. Toutes ses ruines rappellent un fait qui a son intérêt historique. Séparés du continent parla mer, qui ne fut pas toujours un « brillant anneau de mariage » des royautés entre elles, les Anglais ont soutenu presque toutes leurs luttes sur leur propre territoire. Leurs annales sont écrites sur le sol même. Les abbayes, les cathédrales, les églises paroissiales oià reposent leurs aïeux, immobiles et glacés comme le bronze et le marbre qui les représentent ou recouvrent leurs cendres ; les fermes ja- dis entourées de fossés, et maintenant défendues seulement par de hauts peupliers; les vieux manoirs jetés, pour ainsi dire, sur les collines, avec les chambres secrètes oii se cachaient les vain- cus aux jours delà proscription ; les vieux champs de bataille le laboureur anglais, traçant son sillon, tressaille comme le la- boureur romain du temps de Virgile, lorsque le soc de sa charrue

' Boscobel, or the complète History of His Sacred Majesty's most miraculons pré- servation after the battle of Worcester. 3 sept. 1651. London, 1662. Boscohel, or the complète History of the most miraculovs p7-eservalioJi ofking Charles II, after the battle of Worcester, septewber theo^ 1651. London, 1725. The Boscobel tracts, relaling to theescape of Charles the second, affer the battle of Worcester, and his subséquent adventures, cdited by J. Hughes, esq. M. A. Ediuburgh and London, 1857.

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se heurte contre une épée brisée ou contre l'os blanchi qui, en son temps, l'a peut-être maniée avec tant de vigueur, tout cela parle dune voix éloquente. Le génie qui a élevé ces abbayes et rhéroisme qui a combattu sur ces champs de bataille ont pu dis- paraître : jamais une étude archéologique ne suffirait à les rap- peler ; néanmoins, toutes ces rehques nationales méritent d'être contemplées avec respect et conservées avec amour. La porte criblée de projectiles et le rempart ébréché parlent encore silen- cieusement du passé ; tandis que la tradition locale, avec plus de bruit mais moins de vérité peut-être, nous raconte sa propre his- toire*. Nous serions heureux de recueillir toutes ces anciennes traditions, et de voir jusqu'à quel point elles s'accordent avec ce que nous savons déjà. Il en est un grand nombre qui seraient précieuses sans doute, et le futur historien pourrait les mettre à contribution, comme lord Macaulay s'est servi des traditions du Somersetshire pour raconter la bataille de Sedgemoor.

Ces réflexions nous sont suggérées par une nouvelle édition des Boscobel Tracts. >'ous avons sous les yeux un exemplaire de l'ancienDe édition de 1662, conservé aussi précieusement que la Bible des aïeux dans l'une des maisons se réfugia le roi (Jiarles, curieux exemplaire presque en lambeaux, compulsé par plus d'un Cavalier, feuilleté aussi de temps à autre par les villa- geois, orné de vignettes bizarres, dun plan de la ville de Woi- cester qui dérouterait certainement le visiteur le plus éclairé, et d'une vue de ce bois de Boscobel le roi et le colonel Carlis eussent infailliblement été pris s'ils n'avaient été mieux cachés que dans ce dessin royaliste. Si l'ancienne édition nous plaît davantage, nous avouerons que la nouvelle est bien plus appro- priée à Tusage général. Son éditeur, M. Hughes, a rendu un grand service en rassemblant ia plupart des documents qui se rapportent au sujet; nous aurions voulu, néanmoins, qu'il en eût réimprimé quelques-uns de plus, surtout le rare opuscule des « Dames-Blanches » (Wliile-Ladies) . Il nous a donné aussi, d'après son observation personnelle, la description de quelques-

' Dans le dernier voliinn; de ses Esquisses, l'autobiographie se mêle agréable - menf aux i-tudes du naturaliste, M. Waterlon raconte comment il a récemment re- trouve dans son château les témoignages du siège qu'il soutint contre les parle- mentaires de Cromwell. [Note du Hédadeur.)

BOSCOBEL. 9\

uns des lieux le roi se réfugia. Il aurait pu faire davantage : « la fidèle cité de Worcester » seule lui eût fourni beaucoup de matériaux qu'il a négligés. INous croyons aussi qu'il aurait pu nous raconter quelques-unes des traditions qui se trouvent éparses dans plusieurs parties de l'Angleterre. M. Hughes, ne paraissant pas savoir que la question est encore indécise, attribue les Bas- cobel Tracls à Blount, sans aucun commentaire. S'il avait seu- lement ouvert un livre très-répandu, le Worceslersliire, deMash, il aurait vu que ce fait est fort contesté '.

Quel que soit l'auteur de cet ancien opuscule, c'était un zélé royaliste qui, dans l'excès de sa fidélité, compare Charles II au roi David, en prodiguant au Lord Protecteur les épithètes « d'archi- rebelle, d'usurpateur sanguinaire, » et enfin, pour couronner ses sarcasmes, de « chef des mufti. » Le droit divin des rois est pour lui un dogme et une réalité ; les parlementaires, les indé- pendants, les soldats de Cromwell, ne sont pour lui que la lie de l'Angleterre.

Les longues années qui nous séparent de ces hommes nous les

' a L'histoire de la fuite du roi, après la bataille de Worcester, se trouve racontée dans un livre intitulé : Boscobel. La prerait- re partie contient le récit de cet événe- ment jusqu'au moment oii il quitte les .: Dames-Blanches «{White Ladies) et « Bosco- bfll; » la seconde, ses aventures dans l'ouest de l'Angleterre L'auteur est inconnu,

mais ce n'est certainement pas M. Blount Un grand nombre de personnes ont

supposé que Boscobel éla\t écrit par Thomas Blount, esq , à Bordesley, dans le Worcestershire, fils de Jliles Blount. d'Orleton, dans le Ilerefordshire, cinquième Wsde Roger Biount, de ilonkland, dans le même comté, qni mourut en 1679, âgé de soixante et un ans ; il épousa Anne, fille d'Edmond Church,esq., de Maldon,dans l'Essex. C'était un antiquaire très -laborieux, qui fit d'importantes collections pour Fhistoire du Herefordshire. Dans un manuscrit que j'ai vu, il déclare n'èlre pas l'aoteur de Boscobel, et dit qu'il vit ce livre, pour la première fois, chez lord Oxford, à Bramplon-Bryam, comme le prouve la lettre suivante. »

Ici, Aash cite une lettre qu'il reçut du petit- fils de Blount. On y lit ce qui suit ;

« Mon grand-père s'appelait Thomas Blount; il mourut à Orletou. J'ose dire qn'il n'est pas l'auteur de Boscobel, car, dans une de ses lettres à mon père, j'ai re- cueilli la phrase suivante: « Etant l'antre jour en visite chez lord Oxford, je trouvai un « petit livre intitulé : Boscobel. Mylord parut trés-surpris en me voyant le lire avec c. ardeur, disant qu'on me considérait comme en étant l'auteur. Je ne sais comment a il se fait que le monde a la bonté de me l'attribuer. Mais, quelque mérite qu'il « puisse avoir 'car je n'ai pas eu le temps de l'examiner), je rougirais de m'appro- « prier la renommée d'autrui ; et si celle opinion est répandue parmi ceux de mes « amis qui vous entourent, je vous prie de la démentir, car je ne connais même pas ' l'auteur de cet ouvrage. « (Supplément de la i"'« édition du Worcestershire, de >ash, 1799, p. 90.)

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font apparaître sous un jour bien différent. Nous avons quelques égards pour le sim]^/e Cromvvell, « avec son linge sale, une ou deux taches de sang sur son petit rabat qui n'était pas beaucoup plus large que son col, » suivant la description de sir Philip Warwick ; la vertu n'existant pas seulement pour nous sous la pourpre royale et la couronne d'or, nous voyons dans le Lord Protecteur autre chose qu'un roi de théâtre, avec des gardes du corps, le clinquant et le costume de la scène *.

Nous ne saurions approfondir ici la question des différents gou- vernements du Puritain et du Cavalier; mais jugeons les systè- mes par leurs fruits : sous Cromwell, l'Angleterre se repose au sein de la paix, bien que gouvernée, pour ainsi dire, par un sceptre de fer. L'Irlandejouit des bienfaits inconnus du repos; les flottes naviguent triomphalement de mer en mer ; le nom anglais est redouté de tous les despotes ; la nation ho"nore Dieu dans ses foyers, et s'efforce, dans ses actions, de suivre la droite ligne du devoir, selon les idées les plus éclairées du temps. Voyez, quelques années après, cette même Angleterre pillée par des bâtards anobhs; la cour devenue un harem, moins la décence des mœurs orientales ; le trésor épuisé ; les vaisseaux pourris- sant dans les chantiers, et la nation, comme un chien fouetté, caressant un souverain étranger. C'est ainsi que nous comparons Cromwell aux Stuarts, la république parlementaire à la mo- narchie.

Toutefois, si nous descendons aux détails, nous trouverons beaucoup à reprendre chez le Puritain, et beaucoup à aimer et à admirer chez le Cavalier. Les dévots Puritains furent de nobles soldats dont la paye n'était pas en monnaie de ce monde. Ils furent grands et glorieux ces hommes pour lesquels la vie fut, non pas une farce jouée sur un misérable tréteau, avec des toiles barbouillées de couleurs et le jour factice des quinquets, mais une mystérieuse et éternelle tragédie. Malheureusement, avec leur idéal de moralité, ils commirent de tristes erreurs lorsqu'ils crurent pouvoir rendre les hommes vertueux par la

1 L'auteur anglais dil ici assez clairement ses opinions pour qu'il soit à peu pri's inutile de faire remarquer au lecteur que cet article est extrait d'une Revue radicale, llie Weslminsier Review. On doit lui savoir gré de son impartialité relative.

[ ISole du Rédacteur.)

BOSCOBEL. 93

force, et bannir le crime par des édits. Un pareil système en- gendre l'hypocrisie avec bien d'autres vices. Il y eut des hypo- crites chez les Puritains, et la restauration profita de la réaction qu'ils provoquèrent.

Oui, la vie est une tragédie, mais une tragédie de Shakspeare la gaieté réclame un rôle, rôle secondaire, si l'on veut, mais réel. Or, les Puritains n'accordaient aucune liberté a ces facultés de l'homme qui, convenablement développées, ont une si grande part aux jouissances de la vie. Ils couvraient toutes choses d'un voile noir. Avec eux, nul sourire radieux qui réchauffe le cœur; les chants qui réjouissent le laboureur fatigué du travail de la journée étaient frappés d'anathèrae, si bien que ces hommes, c'était assez pour arracher des larmes aux anges mêmes, selon l'expression du poète*,— regardaient presque comme un crime le baiser d'une mère sur les lèvres de son enfant.

Qu'on n'aille pas, cependant, confondre dans notre censure des hommes tels que Cromwell et John Milton. Ce fut Cromwell qui conserva à l'Angleterre les cartons de Raphaël et le « Triom- phe » d'Andréa Montegna ; il aimait la musique, encourageait même les théâtres, et attirait les poètes à sa cour. Bien que pu- ritain de nom, l'auteur du Paradis perdu fut aussi l'auteur de Cornus et de ï Allegro; ses ouvrages seuls nous auraient appris combien il aimait les compositions dramatiques, si nous n'avions le noble tribut qu'il paya à la mémoire du cygne de l'Avon :

l<e monament de Shakspeare.

Quel hesûin mon Shakspeare a-t-il d'un monumenl

Par les travaux d'un siècle érigé lentement?

Celui des Pharaons, la pyramide altière,

N'est pas moins inutile à sa noble poussière.

Ton génie, heureux fils des Muses d'Albion,

Ne s'est-il pas chargé d'éterniser ton nom?

En vain notre art s'épuise en incessantes veilles.

Il ne peut égaler tes faciles merveilles.

Le poëte et le peuple, admirant tous les deux.

Se taisent devant toi, marbre respectueux :

Voilà ton monument... Que de rois sur le trône

Changeraient avec toi de tombe et de couronne * !

* Shakspeare.

* Nous empruntons celte traduction au Mémorial de Shakspeare, publié par \\ naiidry. (Note du Rédacteur.)

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Mais revenons à l'auteur de BoscobeJ. Avant d'aller plus loin, rendons-lui justice en reconnaissant son extrême exac- titude sur toutes les questions de fait. Les historiens en gé- néral liront avec fruit ces mots qu'il adresse au lecteur dans sa préface :

« Je suis si peu coupable du crime honteux d'avancer des faits inexacts, que je puis dire en toute confiance que mon ou- vrage ne renferme pas une seule ligne qui ne soit authentique. Tel est le zèle que j'ai mis à m'assurer delà vérité, que j'ai soi- gneusement recueilli la plus grande pariie des détails de la bou- che même de ceux qui ont joué un rôle dans cette suite de mi- racles. J'ai rendu à chacun, aussi bien que mes recherches l'ont permis, la part de mérite qui lui revient, soit pour sa valeur et sa fidélité, soit pour toute autre qualité qui ait rapport au service de Sa Majesté... Et, bien que le tout ensemble puisse manquer d'élégance, et que le style soit défectueux..., l'ouvrage est cer- tainement véridique, ce qui est le mérite principal de sembla- bles travaux. »

La fuite de Charles II est peut-être de tous les épisodes de l'histoire d'Angleterre le plus romanesque. Son salut inespéré, ses souffrances, ses déguisements, tout contribue à entourer ce prince d'une poétique auréole, et aussi à entretenir l'intérêt de son histoire. Le jeune héros de 1651 était un personnage bien différent de celui que nous connaissons généralement sous le nom de Charles IL II était alors à la fleur de l'âge; ses traits étaient irréguliers et basanés, mais nobles ; ses yeux, expressifs ; ses manières, attrayantes et exemptes de cette affectation d'élé- gance qu'il rapporta plus tard de l'étranger; sa galanterie, déjà un peu sensuelle, et son esprit fécond en reparties disposaient le beau sexe en sa faveur ; tandis que la bonté et la franchise de son caractère, qui le rendaient si agréable aux Cavaliers les plus libres, ne déplaisaient pas aux plus austères. A cette épo- que, il possédait aussi une certaine fermeté et ce désintéresse- ment chevaleresque qui disparut complètement pendant son séjour dans les cours du continent. D(3 plus, il excellait dans les exercices du corps ; c'était l'un des plus adroits joueurs de paume de l'Angleterre, et il maniait aussi habilement une épéc, qua- lités qui sont toujours appréciées des Anglais. Il apparaissait

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comme le vengeur d'un père assassiné, et, aux yeux de quelques hommes, sa cause seule faisait de lui un héros. Il semblait enfin avoir hérité de la bravoure et de la valeur de son aïeul Henri IV, ainsi que des meilleures qualités de son père. Les épreuves et les souffrances, comme il arrive souvent, firent ressortir les bons côtés de son caractère et laissèrent dans l'ombre les mauvais. Une sorte de popularité lui a même survécu. Les écoliers fêtent encore le « jour de la pomme de chêne*. » Des villages se dis- putent l'honneur d'avoir été le théâtre des aventures du royal fugitif. Walter Scott a fait de cette histoire la base de son Wood- stock; bref, il n'est guère de roman historique qui ne fasse continuellement allusion aux vieux châteaux et aux mystérieux réduits l'on suppose, à tort ou à raison, que Charles II trouva un asile. Il serait facile, même aujourd'hui, de suivre sa route à l'aide des seules traditions qu'on recueillerait dans les di- vers endroits oii il s'arrêta. Le lecteur nous saura donc gré d'es- quisser ses principales aventures.

Au commencement du mois d'août 1651, Charles II passa d'Ecosse en Angleterre. Il semble avoir pensé que les Anglais oublieraient bientôt à sa vue l'oppression que son père avait fait peser sur eux, et les rigueurs de la Chambre étoilée. Ses mani- festes furent publiés : il offrait une amnistie à tous les rebelles qui se soumettraient, à l'exception de quelques meneurs, et pro- mettait de plus « une paix durable fondée sur la religion et sur la justice. » Il n'est pas difficile de rédiger des manifestes; mais le malheur de Charles fut qu'on ne regarda pas ceux-ci comme sincères, bien qu'émanant d'un roi. Cependant les Cavaliers accoururent sous f étendard royal. L'armée écossaise, inférieure en nombre à celle de Cromwell, compensa sa faiblesse numéri- que par la discipline. Le vol de fruits fut puni de mort. On ne nous dit pas quels châtiments étaient réservés aux fautes plus graves^. '

La première rencontre de quelque importance eut lieu à War-

* Oak-apple day. Pendant son voyage, Charles dut rester plusieurs heures caché dans un chêne. Voir plus loin.

* Prisoner's letler from Ches(ei\ dans 1 édition il'Oxiord des Slate papers de lord Clarendon. Le but de cette mesure était sans doiile de prédisposer, autant que pos- .sible. les Anglais en faveur du roi

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rington, Lambert et Harrison avaient concentré sept mille hommes environ. Le pont de la rivière était en partie coupé; mais Charles, en personne, conduisant ses troupes sur des plan- ches placées à la hâte d'une rive à l'autre, ouvrit vaillamment la marche. Harrison et Lambert battirent en retraite, par suite des ordres de Cromwell. Le 22, l'armée royaliste atteignit Worcester, ckilas el in bello el in pace semper fidelis^ dont les murs étaient en ruines, mais dont le maire était très-royaliste. La garnison ennemie avait pris la fuite, et Charles, abandonnant son inten- tion de s'avancer jusqu'à Londres, par suite de l'état de fatigue oii se trouvait son armée, ordonna que les murailles fussent im- médiatement réparées ^ Pendant les deux ou trois jours sui- vants , le roi s'occupa de cérémonies royales , et ses soldats écossais passèrent le temps à se disputer avec un éminent ec- clésiastique de la ville, M. Crosby, qui, dans son ultra-roya- lisme, avait élevé le prince à la dignité de chef de l'Eglise. Pendant ce temps, le comte de Derby était défait dans le Lan- cashire, par Lilburn, et il dut se réfugier dans la « maison de Boscobel » {Boscobel'Himse), sur les limites du Shropshire et du Staffordshire. Puis, après s'être remis de ses blessures, il alla rejoindre le roi à Worcester. Le 26, Charles passa ses forces en revue sur le Pitchcroft, vaste prairie au bord de la Severn ; le même jour, à Londres, le lord-maire brûlait publiquement, par les mains de l'exécuteur ordinaire des hautes oeuvres, le mani- feste de Charles, et le remplaçait par un autre, oii CharlesStuart était salué des noms sinistres de rebelle et à'ennemi public. Cromwell lui-même s'avançait à grands pas. Les milices des comtés se rallièrent sous ses étendards, et, le 28, il se trou-

' L'un des ordres originaux est encore en la possession de M. Page, de Saiwarpe, près de Droitwilcii. On y lil ce qui suit :

8 Charles R.,

« Nous vous ordonnons par les présentes de choisir dans votre arrondissement trente hommes vigoureux, et de les envoyer aux travaux des fortilications de cette ville, qu'il est nécessaire de commencer demain matin (lundi, à cinq heures), ce à quoi ni vous ni eux ne devez manquer, pour ne pas encourir notre déplaisir.

« Donné en notre cour de Worcester, le '24 aoùtlGôl.

<( Aux cunsla/Aps el soua-conslables de Salwarpe.

« Ne pas oublier d'apporter des pelles, des bêches et des pioches. »

Le post-scriptum prouve la précipitation avec laquelle l'ordre fut donné.

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vait avec trente mille hommes devant ^Yo^cestel^ prenant posi- tion à Perry-Wood et à Red-Hill, émiiiences qui dominaient la ville à l'est, et presque en face du fort Royal. Le même jour, Lambert avait forcé le passage de la Severn, à Upton, un peu au-dessous de Worcester, ses soldats « traversant à califourchon le parapet » du pont presque détruit, et soutenant, dans la tour de l'église dUpton, les attaques deMassey,qui, blessé, battit en retraite sur la Trent, par le pont de Powick, jusqu'à Worcester. L'issue des affaires semblait en ce moment désespérée pour les royalistes. Mais les Anglais, royalistes ou puritains, ne se dé- couragent pas facilement. Aussi, la nuit suivante, Charles, se voyant peu à peu enveloppé de troupes comme d'un réseau, ré- solut de tenter une attaque nocturne. Douze ou quinze cents hommes, sous les ordres du général Middleton, portant leurs chemises par-dessus leur armure, pour se reconnaître dans l'obs- curité, attaquèrent le quartier général de Cromwell, à Red-Hill. Heureusement un puritain de la ville, un tailleur nommé Guise, avait dévoilé le projet, et les royalistes furent défaits avec perte. Le pauvre Guise porta le lendemain la peine de sa dénonciation. 1\ sauva la vie de ses amis, mais perdit la sienne . Les républicains, néanmoins, n'oublièrent pas ses services : le Parlement vota bientôt à sa veuve 200 liv. st. en argent, et une rente viagère de 200 liv. st. Pendant les trois ou quatre jours suivants, Cromwell envoya des renforts considérables à Powick, sur la Teme, qui, avec la Severn, séparait à l'ouest ses troupes de la cité, et était maintenant gardée par le royaliste Montgomery. Le 3 septembre, Charles était sur la tour de la cathédrale, surveillant les mouve- ments de Tarmée ennemie. Le lord général avait détaché mille hommes qui devaient traverser la Severn, au moyen de pon- tons, près d'un endroit appelé Bunskill, un peu au-dessus de sa jonction avec la Teme, dans le but de déborder Montgomery, dont l'armée était simultanément attaquée au pont de Powick. Charles accourut sur le théâtre de l'action ; mais, à l'instant s'effectuait