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LE ROMAN

D E

LA ROSE.

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LE ROMAN

D E

LA ROSE,

GUILLAUME DE LORRIS

ET

JEAN DE MEUNG, dit Clopinel

Édition faite sur celle de Lenglet Dufresnoy, corrigée avec soin , et enrichie de la Dissertation sur les Auteurs de l'ouvrage , de l'Analyse , des Variantes et du Glossaire publiés en 1737 par J. B. Lantin de Damerey,

Avec Figures. TOME CINQUIÈME.

A PARIS,

{J. B. P.N.

Chez /J* B* FOURNI ER et Fi ls, libraires , rue Hautefeuille, n.o ^ F-DIDOT, imprimeur-libraire, quai des Augustini , n.o av

AN SEPTIÈME.

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SUPPLÉMENT

AU GLOSSAIRE

D TT

ROMAN DE LA ROSE,

CONTENANT

Des Notes critiques, historiques et grammaticales; une Disser- tation sur les Auteurs du Roman; l'Analjse de ce poème j un Discours sur l'utilité des Glossaires j les Variantes resti- tuées sur un manuscrit du président Boubier 3 et une Table des Auteurs cités dans cet ouvrage.

Multa renascentur , quœ jam cecidere : cadenlque , Quœ nunc sunt in honore vocabula.

H or AT. de Artepoet.

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DISSERTATION

SUR LE

ROMAN DE LA ROSE.

L A science conjecturale étant de toutes les sciences la plus sujette à nous tromper, il n'est point étonnant que ceux qui la sui- yent tombent si souvent dans Terreur. . Accoutumés à recourir au merveilleux , ils ne se contentent jamais des effets simples de la nature ; ils aiment mieux les rapporter à des causes étrangères ou surnaturelles : suite ordinaire de l'ignorance, qui se dé- guise presque toujours sous le titre spé- cieux de curiosité. Ainsi , laissant le corps pour courir après une ombre chimérique , les premières idées qui se présentent à leurs esprits ne sont jamais, si Ton veut les en 5. a

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2 DISSERTA TION

croire , celles qui devraient s'y offrir natu- rellement ; c'est une bizarrerie à laquelle sont exposés tous les événemens de la vie, et surtout ce que nous appelons productions

de l'esprit.

Jamais aucune ne fut plus livrée aux ca- prices des lecteurs , que celle qu'on vit pa- raître sous le titre du Roman de la Rose. Quoique cêt ouvrage dût présenter à tout esprit sensé une idée uniforme , peu de gens .l'examinèrent avec les mêmes dispo- sitions.

Les chymistes crurent y découvrir le grand œuvre : d'autres spéculatifs s'ima- ginèrent y trouver une espèce de théologie morale , et que cette Rose , dont la conquête avait coûté tant de peines à l'amant , n'était autre chose que la sagesse.

Martin Franc , 1 prévôt et chanoine de Lauzanne en Suisse , regarda ce Roman comme une satire contre le beau sexe : ce

* Bibliothèque de la Croix du Maine,

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 3

fut pour la réfuter qu'il composa un ou- vrage en vers , intitulé le Champion des Dames , qu'il dédia à Philippe le Bon , duc de Bourgogne.

Le fameux Gerson , chancelier de l'uni- versité de Paris , 1 crut que la lecture du Roman de la Rose était dangereuse : il la combattit par un traité plus solide que celui de Martin Franc , sous le titre de Tractatus magistri Joannis vGerson , contra Romantium de Rosa , qui ad illicitam venerem, et libidi- nosum amorem y utriusque status homines quo- dam libello excitabaU

Il fit plus ; il porta contre ceux qui en étaient les auteurs , un jugement pareil à celui du docteur Jean Raulin sur le Roman d'Ogier le Danois , 2 prétendant qu'ils ne sont pas moins damnés que Judas , si tant est qu'ils soient morts sans s'être repentis d'avoir mis au jour de telles

1 Baillet , Jugement des Sçavans , tom. 4 , part. 3. * Naudé, Apologie des grands Hommes soupçonnés de magie.

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4 DISSERTATION

compositions. Les termes de Gerson sont trop remarquables pour n'être pas rap- portés :

Si mihi sit Romantius Rosœ, qui etunicus extet y et viginti sestertiis , sive ( ut appertiùs dicam ) quingentis aureis constet , mihi com- bureretur potiûs quàm ut veniret , in hoc ut qualis est pubîicaretur. 1

Dans un autre endroit : Si apud me pec- cata is poneret qui libro hoc uteretur perperam, mandarem utique , vel plurima uti oblitte- raret , vel abjiceretin totum.

Et enfin : Si mihi constaret Joannem ipsum Meldunensem , Jibri hujus tditi et emlgati crimen , pœnitentiâ et animi dolore non di~ luisse y nihilo iïli meliùs vel precarer , vel appellarem Deum quam Judœ Iscariotœ, de quo mihi non dubitare licet quin pœnas det numquam desituras.

Les prédicateurs , à qui les maximes qui sont répandues dans ce Roman parurent

1 Biblioth. Duverdier.

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. S

pernicieuses , firent de grands efforts pour le décrier; et peut-être firent- ils naître à plusieurs de leurs auditeurs la curiosité de le lire. 1

A considérer sans prévention le Roman de la Rose , 2 c'est proprement un cours de philosophie amoureuse , un sjrstême d'a- mour; ou, pour s'exprimer avec nos anciens auteurs , ce sont les commandemens de l'amour pour parvenir à la jouissance.

C'est à Guillaume de Lorris et à Jean de Meung que nous sommes redevables de cet ouvrage.

Guillaume ajouta à son nom celui de Lorris , petite ville du Gatinois. Jean fut aussi surnommé de Meung, parce qu'il était dans cette ville , dont il fut l'ornement, comme nous l'apprend cette épigramme de Marot :

De Jean de Meung s'enfle le cours de Loire.

'Mervesin, Histoire de la Poésie française. •Lettre de M. Desmaiseaux à M. de Saint Evremont, tom. 4*

6

DISSERTATION

Nos ancêtres , aussi sobres et aussi réser- vés que nous le sommes peu sur les vains titres d'honneur, ne se faisaient connaître que par le nom du lieu ils avaient pris naissance : c'est sur ce modèle que les reli- gieux , qui regardent leur entrée dans le cloître comme une régénération à la vie, se contentèrent de joindre à leurs noms de baptême, celui des maisons ils s'é- taient retirés. 1 Ainsi , Adam , Hugues et Richard , également recommandables par leurs écrits et par la régularité de leurs mœurs, prirent tous trois le surnom de Saint-Victor, parcequ'ils étaient religieux de cette abbajre.

Saint Louis préférait 2 à tous ses titres augustes , celui de Louis de Poissj , à cause qu'il avait reçu le baptême dans ce bourg.

Ce saint roi serait bien surpris , s'il voyait aujourd'hui les changemens qui se sont faits

1 Pasquier , Recherche* de la France , liv. 4 , chap. a3. *Laroque, origine des Noms.

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 7

depuis lui dans les noms de ses sujets , et comment les roturiers ont cru acquérir la noblesse , en usurpant les noms des nobles , ou en alongeant de quelques sjllabes ceux que leurs pères , plus modestes et plus humbles > ne. rougissaient pas de porter, quoique dénués de cette augmentation chi- mérique.

On ne reprochera point aux auteurs du Roman de la Rose , de s'être parés dune noblesse étrangère , ni d'avoir donné dans la vanité des grands noms.

Jean de Meung , plus connu par ses vers que par l'éclat de ses ancêtres , se contenta du modeste surnom deClopinel, c'est-à-dire Boiteux, dont on a formé le mot esclopé.

Et puis viendra Jean Clopine], yerg Au cueur gentil , au cueur jsnel. 1 1*39.

Guillaume deLorris commença le Roman de la Rose ; mais la mort l'interrompit dans son entreprise , et il ne la poussa guères au-delà de la cinquième partie, c'est-à-

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8 DISSERTATION

dire , jusqu'au vers 4149 de la nouvelle édition.

Cet ouvrage était abandonné lorsque Jean de Meung résolut de le finir.

On n'avait point alors cette jalousie basse qui est cause que , bien loin d'achever ce que nos prédécesseurs ont commencé , on serait même fâché de marcher sur leurs traces.

On pensait plus sainement autrefois : dès qu'un auteur était mort , on soumettait ses ouvrages à l'examen des sçavans ; et s'il se trouvait des productions l'auteur n'eût pas mis la dernière main , on se chargeait volontiers du soin de les achever.

C'est ce qui arriva à la vie d'Alexandre , que Lambert le Court avait traduite du latin en vers français , qui fut continuée par Alexandre de Paris, et achevée par Jean le Nivelois.

C'est une chimère de croire que Pierre Abelard ait été l'auteur du Roman de la

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SUR LE ROMAN DE ROSE. 9

Rose , et que sous le nom de Beauté , il ait fait le portrait cTHéloïse : cet ouvrage ne parut qu'après la mort de ces deux amans. On a confondu sans doute leurs amours , qu'Abelard avait mises en vers, et puis en musique qui fut chantée par toute la France : faveur légère qu'Heloïse prisait au- delà de sa juste valeur ; mais elle pouvait bien en tirer vanité , puisqu'elle préferait le titre de sa concubine à la dignité d'Im- pératrice : elle trouvait plus de douceur dans le concubinage que dans un mariage déclaré.

Et si uxoris nomen sanctius ac validius videtur , dulcius mihi semper extitit amicœ vocabulum , aut > si non indigneris , conçu- binœ vel scorti. 1

Voilà ce qu'elle écrivait, étant religieuse, à Àbelard qui était allé cacher sa honte dans les ténèbres d'un cloître. Cette savante fille

'Lettre première d'Héloïse i Àhaîlard.

ÎO

DISSERTATION

avait enchéri sur ce passage d'une épître de Didon à Enée : 1

Si pudet uxoris , non nupta, sed hospita dicar ;

La postérité nous a conservé peu d'anec- dotes de la vie de Guillaume de Lorris. Clément Marot le comparait à l'Ennius des Latins :

Nostre Ennius Guillaume de Lorris , Qui du Romant acquist si grand renom. *

Baillet le regardait comme le meilleur poète du treizième siècle : 5 il nous apprend qu'il vivait sous le règne de saint Louis , qu'il mourut environ l'an 1260 , et que déguisant sous le nom de Rose celui d'une femme qu'il aimait éperduement , il avait entrepris son Roman , dans lequel il voulut imiter Ovide , et étendre ses pernicieuses

* Eeroidum epist. vif»

9 Complainte de Marot au général Prudhomme.

* Jugement des Sçayans , tom. 4, part. 3.

Dum tua Dido sit, quidlibet esse feret.

SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 11

maximes , sous prétexte d'y mêler un peu de philosophie morale.

Pasquier, 1 qui avait examiné cet ouvrage avec plus d'attention que Baillet , lui rendit aussi plus de justice. Il prétendit que le pu- blic devait sçavoir gré à Guillaume , de son entreprise f qui n'a pour objet que l'expli- cation d'un songe dont le sujet principal est l'amour ; en quoi on ne peut trop le louer , puisqu a le bien prendre , les effets de l'amour ne sont que des songes.

Il plaça le sien au printems , saison con- sacrée à l'amour ; et comme peu de per- sonnes ajoutent foi à ces illusions de nos sens , il justifie celle que l'on doit y avoir, par l'autorité de Macrobe , 2 qui distingue cinq espèces différentes de songes , comme je l'expliquerai dans le Glossaire.

Les anciens se sont plû souvent à nous cacher sous des songes les vérités les plus

1 Recherches de la France , liy. 7 , chap. 3. 1 Saturnal. lib. primo.

13 DISSERTATION

sublimes , et c'est de ces fictions que la Fontaine a dit : 1

Le doux charme de maint songe , Sous les habits du mensonge Nous offre la vérité.

Cest ainsi que Cicéron f sous la fiction du sbnge de Scipion , donne une idée de la théologie platonicienne , de l'astronomie f et de la science des nombres > dont Macrobe a fait un commentaire , Ton découvre l'érudition la plus profonde employée avec art.

François Colomne , en 1467 , dans son Discours du songe de Poliphile, expliqua les secrets de Famour f et les règles de l'archi- tecture , qui est le but principal de son ou- vrage. Enfin, sous le règne de Charles V, on vit paraître un livre latin , plein d'érudition et de force , appelé Somnium Viridarii , ou Songe du Vergier , l'auteur faisait dis-

1 Fable du Dépositaire infidèle.

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. l3

puter par deux avocats , les droits de la puissance spirituelle et ceux de la tempo- relle.

On a souvent confondu 1 le Songe du Vergier avec le Roman de la Rose ; mais c'était la faute de ceux qui ne voulaient pas en faire la différence.

Pour revenir à l'ouvrage de Guillaume de Lorris , personne ne peut disconvenir que les descriptions qui s'y trouvent en grand nombre , ne soient faites avec art et avec esprit ; il n'y a pour s'en convaincre qu'à lire celle du Printems.

Lorris était un auteur galant , qui a plus approché du tour aisé et naturel d'Ovide , que Jean de Meung son continuateur.

Cet auteur, qui écrivait vers l'am3oo , fit voir qu'il sçavait aussi bien que Guillaume la théorie de l'art dangereux de l'amour , et l'emporta sur lui par l'érudition. La

1 Biblioth. Duverdier. .

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DISSERTATION

Légende de Pierre Faifeu, parlant de ce poëte, dit:

Jehan de Meung tient son Roman de la Rose Fort estimé en substance et en sens.

Dans un autre endroit de cette Légende, on voit que Bourdigné qui en est l'auteur > trouvait dans ce Roman beaucoup de gen- tillesses :

De Pathelin n*oyes plus les cantiques , De Jean de Meung la grand joliveté.

Jean Marot 2 s'explique ainsi sur la^ compte de ce roman :

Car , comme dit le Roman de la Rose, Qui est un texte n'apartient de glose.

Clément Marot 1 pensait à cet égard comme son pere :

J'ay lft aussi le Roman de la Rose , Maître en amour.

«Entrée de Louis XII dans la ville de Bresse. «Elégie 16,

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 1$

Antoine de Baïf fit tant de cas de ce Ro- man , qu'il le choisit pour être le sujet d'un Sonnet qu'il adressa à Charles IX.

Je le transcris en entier , parce qu'il donne une idée assez juste de ce Roman.

Sire , sous le discours d'un songe imaginé, Dedans ce vieil roman tous trouverez déduite D'un amant désireux la pénible poursuite , Contre mille travaux en sa flamme obstiné.

Paravant que venir à son bien destiné , JFaulx-semblant l'abuseur tâche le mettre en fuite : A la fin Bel-Acueil en prenant la conduite, Le loge après l'avoir longuement; cheminé.

L'amant dans le verger , pour loyer des traverses Qu'il passe constamment, souffrant peines diverses , Cueil du rosier fleuri le bouton précieux*

Sire, c'est le sujet du Roman de la Rose, d'amour épineux la poursuite est enclose j La Rose c'est d'amours le guerdon gracieux;

Si Ton en croit Psaquier, Jean de Meung égala Dante , poëte italien , et surpassa tous

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l6 DISSERTATION

ceux de cette nation , soit que Ton consi* dère en cet ouvrage les sentences qui y sont répandues , soit qu'on fasse attention à la beauté de la diction. 1

Quoique la continuation de ce Roman soit particulièrement consacrée à l'amour , on ne laisse pas d'y trouver plusieurs épi- sodes où les amateurs de la philosophie na- turelle pourront s'instruire agréablement : les partisans de la morale y trouveront leur compte , ainsi que les théologiens , les as- tronomes et les géomètres liront avec plaisir ce qui les concerne : en un mot , on y trouvera des traits de sagesse et de folie répandus avec profusion. On ne peut dis- convenir qu'il n'jr en ait aussi de satyriques.

Jean de Meung faisait professsion de mé- dire des dames ; elles se lassèrent d'être en butte à ses mauvaises plaisanteries. Le pré- sident Fauchel nous a conservé l'histoire

1 Recherches de la France , IIy. 8 , chap. 3.

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 17

de la querelle qui arriva à ce poète à l'oc- casion de ces deux vers :

Toutes êtes; serez ou fûtes , De fait ou de volonté 9 putes.

Les dames , piquées avec raison d'une décision si générale , délibérèrent de s'en venger : armées chacune d'une poignée de verges , elles allaient lui faire expier la peine de son insolence , lorsque le coupable leur dit : « Puisqu'il faut que je subisse au- « jourd'hui le châtiment , ce doit être par « les mains des personnes que j'ai offensées : « or je n ai parlé que des méchantes , et « non pas de vous qui êtes ici , toutes sages « et belles , et vertueuses. Ainsi , que celle « d'entre vous qui se sentira la plus offen- « sée commence à frapper , comme la plus

« forte P de toutes celles que j'ai

« blâmées. » Pas une d'elles ne voulut commencer , craignant d'avouer ce titre infâme.

Jean de Meung se tira ainsi de ce mau- vais pas , laissant aux seigneurs de la cour 5. B

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l8 DISSERTATION

un beau sujet de rire aux dépens des dames.

On remarque par çe trait, que Jean de Meung joignait à une satyre très -fine une grande présence d'esprit , talens qui ne vont pas toujours ensemble ; il avait encore celui de se divertir aux dépens d'autrui , comme il le fit voir dans une occasion très- sérieuse.

On prétend qu'il avait été religieux de Tordre de S, Dominique : le président Fau- chet nous le donne pour un docteur en droit , Thevet pour un docteur en théolo- gie ; quoi qu'il en soit , il est certain qu'il ne finit pas ses jours dans un cloître , puis- qu'il avait ordonné par son testament qu'on l'enterrât dans l'église des Jacobins de Paris, leur léguant à cet effet un coffre et tout ce qui y serait renfermé , à condition qu'il ne serait remis entre leurs mains qu'après qu'il aurait été enterré. La cérémonie fut à peine achevée , que les bons pères de- mandèrent leur coffre ; mais ils furent bien surpris de n j trouver que des feuilles d'ar-

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 19

doises , dont il se servait pour tracer des figures de mathématiques. Cette découverte mit ces religieux dans une telle colère , qu'ils exhumèrent le corps de Jean de Meung ; mais la cour du parlement en ayant été informée , ordonna qu'il serait enterré honorablement dans le cloître des Jacobins , qui auraient tenir à honneur de posséder le corps d'un homme qiie Ton devait regarder comme un prodige , dans un temps les belles - lettres n'avaient encore fait que très -peu de progrès depuis leur rétablissement.

Le Roman de la Rose ne fut pas le seul ouvrage qui fit honneur à Jean de Meung ; son Codicile et son Testament sont des preuves du goût qu'il avait pour les ma- tières sérieuses : le premier contient une satyre contre tous les ordres du royaume: l'autre, plus intéressant, roule presque tout entier sur les mystères de la religion. Outre ces poésies , Jean de Meung traduisit le livre de Végece , de VArt militaire.

20 DISSERTATION

On a du même auteur une traduction des Merveilles d'Irlande et des Lettres d'Abe- lard à Heloïse ; une traduction d'Aëlred , de la spirituelle amitié.

Le président Fauchet , Lacroix du Maine et Duverdier , qui font mention de ces ou- vrages , parient encore d'une traduction d'un Traité de la Consolation de Boëce. Philippe le Bel fut très -content de cet ou- vrage , qui était partie en vers et partie en prose , à l'instar de l'original.

Voici ce qu'en dit l'éditeur de Boëce : 1

Nemo fuit in omni génère sapientiœ Boë~ thio nostro par : Philippurn Pulchrum Fran- corutn regem constat tanti hos libros fecisse , ut quamvis ipe latine intelligeret , tamen pro beneficio habuerit quod ipsi Joannes Magdu- nensis {Jean de Meung ) poeta , ut tune Je- rebant tempora eruditus , gallicè à se redditos inscripsisset : adservaturque ejus operis exem-

' Petrus Berthier, Prœ/aL in Boèïium.

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 31

plar adliuc kodiè Lutetiœ in bibliotheca Au- gustinianorum.

Cette traduction n'a point été imprimée , suivant le témoignage de Duverdier. 1

Jean de Meung avait fait son étude prin- cipale du Traité de Boëce ; il en a fait entrer dans son Roman plusieurs traits et plusieurs pensées , qui ont contribué à la beauté du poëme , et à rendre cet auteur un des plus célèbres dans la république des lettres.

Le Roman de la Rose a lui acquit le nom du pere et de l'inventeur de l'éloquence : aussi est - ce le premier livre français qui ait eu quelque réputation.

Jean le Maire de Belges dans ses Illus- trations de Gaule , Jean Bouchet dans ses Annales d'Aquitaine , et André Thevet dans ses Hommes illustres 9 ont tous unanime*»

1 Bibliothèque Durerdîer.

1 Bouhotm , Entretiens d'Ariite et d'Eugène.

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22 DISSERTATION

ment rendu justice au mérite de Jean de Meung.

Mais dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, on pourra trouver à redire à la né- gligence qui règne dans ce Roman , Ton rencontre beaucoup de termes synonymes d'une même terminaison , qui se servent mutuellement de rimes : on y voit les cé- sures négligées * des transpositions insou- tenables , des hiatus que Ton n'admet plus dans notre poésie , peu d'attention enfin au mécanisme de la versification. En effet , ce Roman étant un poëme , toutes les rimes devraient être plates ou suivies , c'est- à-dire deux d'une même consonnance , à la différence des rimes croisées qui se font par un entrelacement de rimes les unes dans les autres , on ne voit pas que Guil- laume de Lorris et Jean de Meung y aient eu attention , non plus qu'aux rimes mascu- lines qui devaient succéder aux féminines : ils ne se faisaient point une peine d'em^ plojer de suite quatre rimes masculines.

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SUR LE ROMANDE LA ROSE. i3

Nos anciens poëtes n'en sçavaient pas davantage ; contens de répandre dans leurs écrits des maximes fondées en raison , ils s'embarrassaient peu de la justesse de la rime. Il fautcependant avouer qirils étaient plus riches que nous à cet égard ; et il sem- blait, eomme on Ta dit de Molière, 1 que la rime vînt les chercher.

Le lecteur équitable doit pardonner à nos deux auteurs des défauts qui étaient moins les leurs , que ceux de leur siècle , où, sans s'assujettir à des règles austères, on ne semblait suivre que son caprice *

Je demeure d'accord qu'on ne rencontre point dans cet ouvrage la délicatesse des sentimens ni le tour aisé et galant d'Ovide, dont l'Art d'aimer, les Epftres heroïdes , et la septième Elégie du premier livre des Amours , ont fourni presque tout le plan de ee Roman.

1 Boileau , satyre i j.

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24 DISSERTATION

La jouissance de la Rose ne s 'y trouve cer- tainement pas décrite avec autant d'agré- mens que celle de Corinne dans Ovide, On peut dire avec vérité , que Jean de Meung, pour avoir voulu être trop naturel , est tombé souvent dans le style bas et grossier.

Le mauvais goût du siècle il écrivait en fut sans doute la cause ; il ne fallait point employer alors beaucoup d'ornemens pour plaire : il y en a néanmoins dans cet ouvrage , qui , quoiqu'assortis à la simpli- cité du temps il fut composé , peuvent passer pour de véritables ornemens. La trop grande liberté des expressions peut blesser dans ce Roman la délicatesse des lecteurs ; et on ne manquera point de dire que l'on a mis dans la bouche de la Raison , qui fait dans ce poëme un rôle assez considérable , des termes un peu trop signicatifs.

C'est un reproche que l'amant lui fait au chap. xxxn , de ne s'être pas servie, en lui parlant , de certaines gloses qui auraient envelopper l'obscénité de son discours;

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 2&

mais la Raison , en vraie stoïciene, prétend que le sage dit les choses librement , parce que de quelque manière qu'il s'explique* et quelqu'adoucissement qu'il apporte , il présente toujours à l'esprit les mêmes idées.

Quel crime après tout d'appeler par leurs propres noms les ouvrages que Dieu son père avait faits ?

Comment, par le corps Saint Orner! N'oseroye-je mye nommer Proprement les oeuvres mon pere?

Nous pouvons remarquer par ce qu'en a écrit la Mothe le Vajer, 1 que les anciens auteurs latins n'ont point usé de tant de précautions dans des occasions aussi déli- cates , quoique la modestie et la gravité de ceux qui écrivaient eussent les obliger d'j avoir recours.

Pour prouver t?e qu'il avance , il cite quelques passages de Sénèque , de Dion de

'Hexameron rustique , journée seconde»

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26 DISSERTATION

Pruse , surnommé Chrysostôme, et de saint Augustin , qui vérifient cette maxime, que « Ton ne doit pas juger des mœurs des per- ce sonnes par leurs écrits. »

Si cela n'était pas ainsi , il faudrait faire le procès aux poètes latins , qui se sont per- mis dans leurs écrits tout ce que l'obscé- nité a de plus fort, sans alléguer d'autre excuse que leur manière de vivre , diffé- rente des maximes relâchées qui sont dans leurs écrits : 1

hasciva est nobis pagina, vitaproba.

Us avaient encore pour eux l'usage ; mais aujourd'hui que la politesse a prescrit contre ce titre , il n'est plus permis d'em- ployer que les termes les plus châtiés.

On ne peut cependant blâmer Guillaume et Jean d'avoir écrit dans le goût de leur siècle , et d'être entrés dans les droits des

* Martial , Epigram, lib> primo.

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SUR LE ROMANDE LA ROSE* 2?

auteurs latins , après s'être enrichis de leurs dépouilles. On ne peut nommer autrement ce que le langage qiii était en usage du temps de ces deux auteurs , et celui qui a cours parmi nous , ont emprunté de la langue romaine : voici comme cela arriva.

L'impérieuse Rome , comme le remarque Saint Augustin , 1 ne se contentait pas d'imposer ses lois aux nations qu'elle avait vaincues , elle les obligeait encore à parler la langue du vainqueur.

Ainsi, dès que Jules César eut achevé de soumettre les Gaules , il y établit des pré- teurs ou proconsuls , qui y rendaient la justice au nom de la république. Les Gau- lois s'appliquèrent à apprendre la langue latine , moins par obéissance que par né- cessité. Les Romains établirent aussi des écoles latines à Lyon , à Toulouse , à Bor- deaux , à Autun et à Besançon. Nos Gaulois se familiarisèrent tellement avec la langue

»CitédeDieu,Kr.i^.

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28 DISSERTATION

latine , qu'ils en empruntèrent un grand nombre de mots , et les mêlèrent à la langue walonne 9 qui était en usage parmi eux. Walon et gaulois étaient une même chose ; et ce gaulois , selon Borel , était formé de l'hébreu et du grec. De ce mé- lange du latin et du walon se forma un nouveau langage , à qui on donna le nom de Roman : le vieux gaulois , qui ne fut point confondu arec le latin , fut toujours appelé Walon.

Cette distinction s'est transmise jusqu'à nous , puisque dans le Hainault , dans l'Ar- tois , et dans une partie du Brabant , on dit que nous parlons roman ; et que dans ces pays-là on y parle le walon , qui ap- proche de la naïveté de l'ancien gaulois , dont on ne trouve plus les traces que dans les pays les Romains n'ont fait que peu de séjour , comme dans la Basse Bretagne , la Hollande * la Zélande , et dans les mon- tagnes de Suisse et des Basques. Ces pays rudes et mal-aisés à aborder servirent, sui~

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SUR LE ROMAN DE ROSE* £9

vant toutes les apparences % de retraite aux Gaulois , qui ne pouvant endurer la servi- tude des Romains, y conservèrent leur li- berté avec leur langue maternelle.

Les Francs , ou Allemands , vers Fan 4S0 depuis J. C. ayant chassé les Romains des pays qu'ils avaient conquis dans les Gaules, au lieu d'abolir le langage des vaincus , ils y conformèrent le leur, et donnèrent à leur langue le tour du roman, qui devint demi tudesque ou thioise.

Ce ne fut que sous la seconde race de nos rois que notre langue commença à se per- fectionner. Alors le roman reprit le dessus sur le tudesque , qui était la langue natu- relle de nos rois ; mais , comme ce roman mixte n'était pas si pur que le véritable . roman, on lui donna le nom de Rustique: ce qui se prouve par un passage de Pasquier, il observe qu'au concile tenu Tan 85 1 , en la ville d'Arles, il fut ordonné aux ec-

'Fauchet, delà langue française.

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3o DISSERTATION

clésiastiques 1 ut homelias quisque studeret transferre in linguam romanam rusticam , quà Jaciliùs cuncti possent intelligere quce dice- rentur.

Ce rustique roman était le langage du peuple ; dans la suite il prit une forme nou- velle ; oh y ajouta des articles qui n'étaient point en usage; et enfin il est venu, par degrés, au point de perfection nous le voyons.

Il ne faut cependant pas s'imaginer que la langue que nous parlons aujourd'hui soit le pur roman des premiers siècles de la monarchie : c'est un composé du gothique , du lombard, de l'anglais-saxon , ou plutôt c'est quelque chose de mixte le roman tient le dessus. Il est certain qu'à mesure que les Goths , les Lombards et les Anglais ont fait des irruptions dans les Gaules , ils y ont laissé quelques semences de leurs lan- gues , particulièrement dans le Languedoc,

* Recherches de la France , li v. 8 , chap. 7.

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 3l

les rois des Goths firent longtemps leur séjour, et dans la Bretagne, qui fut occupée par les Anglais.

C'est ainsi que l'assemblage de Grecs , de Syriens , d'Espagnols et de Gaulois qui se trouvèrent à Rome après qu'elle fut de- venue la capitale du monde , en corrompit le langage.

On doit conclure de la manière dont le gaulois fut enté sur le roman , que ce que Ton disait autrefois parler roman , n'était autre chose que ce que nous appelons parler français. Aussi lit -on au titre d'une traduction de l'Histoire de France : Je frère Guillaume de Nangis ay translaté de latin en roman , à la requête des bonnes gens , ce que f avais autrefois composé en latin*

Avant cet auteur , tous ceux qui avaient écrit les faits héroïques des chevaliers er- rans , donnaient à leurs œuvres le nom de Roman. Ce nom , et celui de Romance > passa à tous les ouvrages il était ques- tion de l'amour ou de la philosophie , et in-

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32 DISSERTATION

différemment à toutes les productions de l'esprit ; mais ce terme est aujourd'hui con- sacré à ces agréables amusemens des hon- nêtes paresseux : 1 c'est ainsi que monsieur Huet appelle les romans.

Il était juste de conserver ce nom aux ouvrages de cette espèce , Ton imite si scrupuleusement le fabuleux des roman- ciers.

Je ne doute point que les moines n'aient les premiers mérité ce titre : en effet , nos plus anciens romans ont été faits par des moines ou par des prêtres. Un peu d'ima- gination de leur part, et beaucoup de cré- dulité de celle des lecteurs , suffisaient pour mettre en vogue cette sorte de livres : ajou- tons-y encore le mauvais goût de leur siècle, qui était un sûr garant du succès à qui- conque voulait s'ériger en auteur. Dans ces temps d'ignorance et de ténèbres , il riy avait guères que les moines qui eussent

1 Origine des Romans.

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 33

quelque teinture des belles-lettres. Ce qui me confirme dans ce préjugé sur le compte des premiers romanciers, c'est un certain mélange du sacré avec le profane , qui a un si grand rapport avec le style des an- ciens légendaires; c'est cette attention scru- puleuse à faire assister à la messe et à tous les offices de l'église leurs chevaliers errans, et à leur faire jurer , sur les corps des saints, d'exécuter des choses la charité et l'araourdu prochain étaient souvent blessés.

Ces romanciers s'imaginaient qu'après avoir mis de cette manière Dieu et les saints dans le parti de leurs héros , ceux-ci pouvaient , en sûreté de conscience , faire perdre la vie au premier homme qu'ils ren- contraient en leur chemin , et attraper les faveurs de ces aventurières qui ne se met- taient en campagne que pour satisfaire aux besoins des Paladins ,

Et passaient pour cbastes et pures

' La Fontaine , conte de la Fiancée du roi de Gai be. 5. C

34 DISSERTATION

Lancelot Dulac, sortant du lit de la reine Genièvre , femme du bon roi Artus , n'au- rait pas voulu perdre la messe.

Quel effet devaient produire des exemples aussi dangereux , sur l'esprit d'un lecteur simple et crédule? Ne pouvait-il pas se per- suader que l'essentiel de la religion ne con- sistait que dans certaines pratiques exté- rieures , et qu'après y avoir satisfait , on pouvait donner un libre cours à toute la vivacité de ses passions ?

Des sentimens aussi erronés peuvent être appelés avec justice le quiétisme du moven âge de la monarchie française. Il est vrai que sur le retour la plupart des chevaliers erans pensaient bien différemment , car ils finissaient presque tous leur vie parmi des moines , ou dans des hermitages ; et c'est une nouvelle raison pour justifier ma con- jecture sur les premiers auteurs des romans. Je ne prétends pas les rendre responsables des sentimens et des maximes qui sont ré- pandus dans les fables de ces Félons qui

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SUR. LE ROMAN DE LA ROSE. 3.5

fermaient les passages et qui empêchaient la liberté du commerce , et de ces Preux qui erraient par le monde pour la sûreté publique et pour la défense des dames. 1 Ce sont des peintures de ces temps de trou- bles et de confusion , la France était plongée dans une espèce d'anarchie ; le plus fort opprimait le plus faible ; les évê- ques étaient en guerre avec leurs clercs , les abbés avec leurs moines, les ducs avec les comtes ; et généralement tous ceux qui avaient une maison forte pour retraite, fai- saient insulte à leurs voisins.

Il n'j a que les épisodes des géants , des enchanteurs et des fées , qu'on doive mettre sur le compte des romanciers : ce sont des ornemens ajoutés seulement pour le mer- veilleux , et pour piquer la curiosité des lecteurs.

Quels que soient çes ouvrages , il serait à souhaiter que Ton nous les eût conservés

'Histoire du Droit Français, par M. Argout.

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36

DISSERTATION

tels qu'ils avaient été écrits , nous serions plus au fait de l'ancienne langue romance ; mais son altération vint sans doute de ce

couronne , ce vaste royaume que nous ap- pelons la France , était sous la domination de différens seigneurs , parce que chaque province avait un maître particulier. 1 La Champagne était gouvernée par des com- tes , la Provence avait les siens , ainsi que le Languedoc ; la Guienne était sous l'o- béissance de ses ducs : il ne restait à Hugues Capet et à Robert son fils , pour villes con- sidérables , qu'Orléans , Paris et Laon. 11 est vrai que ces rois étaient reconnus pour souverains par les seigneurs qui avaient partagé les dépouilles de la monarchie dé- membrée ; mais ceux-ci ne laissaient pas à avoir leur grandeur à part , et un langage différent en quelque chose de celui des autres cours.

* Recherches de la France , liy. 8 , chap. 3.

qu'à l'avènement de Hugues Capet à la

SUR LE ROMAN DE LA ROSE.

De vint que les beaux -esprits qui étaient à leur suite , donnèrent leurs pro- ductions dans la langue eh usage à la cour ils vivaient ; et lorsque toutes ces pro- vinces usurpées eurent été réunies à la couronne , le langage de la cour prévalut sur celui qui était en usage ailleurs ; et quand il fut question de transcrire les ou- vrages de nos premiers écrivains , les co- pistes se donnèrent la liberté de le faire f non pas dans la langue naturelle de l'au- teur f mais dans celle qui leur était propre.

Le commerce que Ton eut avec les pro- vinces réunies au domaine, ayant intro- duit à la cour plusieurs termes qui n'y étaient point en usage f je ne doute pas que l'acquisition que fit alors notre langue 9 n'ait été une véritable corruption : quel autre nom donner , en effet f à cette multi- plicité de dialectes différens qui se rencon- trent dans les copies des manuscrits ? J'en ai consulté plusieurs du Roman de la Rose , et j'y ai trouvé autant de variations qu'il y

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38 DISSERTATION

a eu de personnes qui ont travaillé à en faire des copies.

La raison est i que notre langue souf- frant de temps en temps quelques change- mens , celui qui copiait un ouvrage , l'ac- commodait au langage de son siècle , en- sorte que c'était plutôt une traduction qu'une copie fidelle.

C'est à Clément Marot que l'on a l'obli- gation du goût que l'on reprit dans son siècle pour le Roman de la Rose , qui sem- blait avoir été condamné à rester dans un éternel oubli , malgré la traduction en prose de Jean Molinet , chanoine de Valen- ciennes. Philippe de Clèves , seigneur de Ravestain , la lui fit entreprendre : elle con- tient cent sept chapitres , avec le sens mo- ral et plusieurs allégories de l'invention du traducteur, dont le défaut est de les avoir appliquées à des évènemens postérieurs à Guillaume de Lorris et à Jean de Meung , que ces poètes n'avaient certainement pas prévus. Cette traduction fut imprimée à

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SÛR LE ROMAN DE LA ROSE. 3g

Lyon en i5o3 , et à Paris en i52i. On lit à la tête de cet ouvrage les quatre vers sui- vans :

C'est le Roman de la Rose r Moralisé clair et net , Translaté de vers en prose Par votre humble Moliuet.

Marot , dont tout le monde sçavant con- naît Pheureux génie et les beaux vers , découvrit bientôt les beautés de ce roman ; mais , voyant que le langage ancien était entendu de peu de personnes , il voulut lui faire parler celui de son siècle , afin d'en rendre la lecture plus facile et plus agréable. Il est vrai que pour conserver à la postérité des marques auxquelles elle en pût reconnaître Pantiquité , il y laissa plu- sieurs mots du temps des auteurs de ce ro- man. Peut-être aussi ne doivent- ils leur conservation qu'à la rime, que Marot ne voulut pas se donner la peine de changer.

Pasquier n'approuva point l'entreprise de

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40 DISSERTATION

Marot: 1 A la mienne volonté (dit-il) que par une bigarure de langage vieux et nouveau. Clément neut voulu habiller à la moderne française le Roman de la Rose.

Dans un autre endroit il témoigne com- bien il est fâché que nos anciennes ma- nières de parler n'aient pas été conservées: 2 elles lui paraissaient plus douces, comme venant de notre propre fond. BaratyGuille, Losange , lui semblaient des termes plus expressifs , que fraude et circonvention qui sont dérivées du latin.

C'était aux puristes de ces temps-là à ne point souffrir dans notre langue l'établisse- ment de ces intrus. Pour nous qui sommes accoutumés avec eux , nous aurions de la peine à nous en séparer , si l'usage , qui est le tyran des langues , s'avisait de faire re* vivre ces anciennes expressions si regrettées par Pasquier.

'Lettre à Cujas , liv.x » Recherches de la France , liv. 7, chap. 3.

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 41

Cest néanmoins aux révolutions arriyées dans notre langue qu'il faut imputer l'oubli dans lequel sont aujourd'hui beaucoup de livres anciens , faute de lecteurs qui puis- sent les entendre.

Lorris et Clopinel eussent éprouvé le même sort, si Mgrot ne les en eût préser- vés , en supprimant Y Archaïsme * de leurs expressions. On ne peut douter que par son que. travail , il n ait ôté au langage ancien cette naïveté qui en faisait le principal caractère, et qui fait encore aujourd'hui les délices de beaucoup de personnes.

Si Ton s'en fût tenu à la traduction de Marot , ce roman s'éloignerait bien moins de sa source ; mais on a fait depuis , à l'é- gard de cette traduction , ce qui avait déjà été pratiqué avant les traducteurs. Car après avoir altéré les manuscrits , on n'a point épargné les copies imprimées ; et il est très- difficile , pour ne pas dire impossible f d'en trouver qui aient échappé à la censure in- discrète de ces reviseurs 9 qui n'ont fait que

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42 DISSERTATION

gâter l'ouvrage en croyant le rendre meil- leur. L'édition de i538 du Roman de la Rose , faite par Guillaume Bret , quoique imprimée d'après celle de 1S26 , de Galiot Dupré , lui est presque aussi inférieure que l'édition de Galiot Test aux manuscrits.

On ne peut lire sans indignation ce que le correcteur de Galiot a mis dans son prologue , il avertit le public : 1 Que no- nobstant la faiblesse du puéril entendement et indignité de Rural Engin , il a bien voulu relire ce présent livre > du commencement à la jin , à laquelle chose faire il s9est employé , et Ta corrigé au moins mal quîl a pu , après avoir vu la correction de Galliot , qui roule en partie sur le mauvais et trop ancien langage , sentant son invétéré commencement et origine de parler.

Malgré ces corrections indiscrètes , Guil- laume de Lorris et Jean de Meung son continuateur , pourront chacun en leur

' Prologue de l'ancienne édition du Roman de la Rose*

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 43

particulier s'appliquer ce que disait autre- fois Horace , sûr de l'immortalité que de- vaient lui procurer ses ouvrages :

Non omnis moriar ; multaque pars mei Vitabit Libitinam l.

Rien n'était plus capable d'immortaliser ces deux auteurs , que la nouvelle édition qui vient de paraître ; personne ne pouvait mieux que l'éditeur entreprendre un pareil ouvrage , dont je connais peut-être mieux qu'un autre toute la difficulté , par l'étude particulière que j'ai faite de ce roman que j'avais dessein de faire imprimer : j'avais consulté les manuscrits des PP. Minimes de Tonnerre , des PP. Jésuites de Dijon , de M. Bouhier , président à mortier , l'un des quarante de l'académie française ; de M. 1 abbé Filsjan , conseiller au parlement de Bourgogne. C'est sur ces manuscrits pré- cieux que j'avais refondu ce roman altéré par les différentes éditions qui en avaient

1 Q. Horat. Carm. lib. 3, od.So,

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44 DISSERTATION

été faites , et je me disposais à donner la mienne , lorsque j'appris qu'on travaillait à Paris à celle qui vient de paraître. J'aban- donnai mon entreprise , persuadé qu'un homme qui pouvait puiser dans les sources les plus riches de la république des lettres, s'en acquitterait mieux que moi. Qu'il me soit permis cependant de dire , moins par envie , que pour l'amour de la vérité et de l'exactitude , que le manuscrit de M. de Coislin , dont on s'est servi , est peut-être le plus moderne de tous ; la preuve en est facile , en ce qu'il ne ressemble point à celui dont Molinet s'est servi : on trouve dans sa traduction une infinité de traits qui ne sont point dans la nouvelle édition, sur-tout depuis le commencement jusqu'à la page 66 du premier tome.

Molinet qui vivait à la fin du quinzième siècle, était plus à portée de celui de ce ro- man , et il lui a été plus aisé qu'à un autre de le voir dans toute sa pureté.

Enfin , on ne reconnaît pas dans la nou-

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 4S

velle édition , ni le tour ni le goût gothique du treizième siècle : il n y a qu'à lire les Eta- blissemens ou les Ordonnances de S. Louis de 1 270 , et l'ancienne Jurisprudence des Français , rédigée par Pierre de Fontaine 9 maître des requêtes de ce roi , pour en sen- tir la différence , qui est au stjle du Roman de la Rose , tel qu'il se trouve dans la plu- part des manuscrits , ce que l'ancienne fa- çon d'écrire les inscriptions est à celle dont on se sert aujourd'hui. Il est vrai que pour concilier cette différence , on pourrait dire que ce n'est pas la première fois que l'on a vu des ouvrages contemporains , dont les uns sont écrits avec toute la pureté de la langue , et d'autres elle a été presque oubliée , témoins les Mémoires du cardinal de Retz , auxquels on ne reprochera ni le tour ni la diction , pendant que des ou- vrages écrits dans le même temps semblent les avoir précédés de plus d'un siècle. Une autre raison encore en faveur de ces diffé- rences , c'est le sujet des matières sur les-

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46 DISSERTATION

quelles on écrit. La jurisprudence ancienne ne se servait que de termes barbares et inconnus , plus propres à embrouiller les difficultés qu'à les applanir : la poésie au contraire, simple en apparence, mais re- levée par la noblesse des idées et des senti- ments , ne doit employer que des expres- sions choisies, et propres au siècle Ton écrit ; mais , quoique la nouvelle édition s'éloigne infiniment du siècle de Jean de Meung, elle ne sera que trop gauloise en- core pour la plupart des lecteurs , quoiqu'à la bien définir elle ne soit dans plusieurs endroits qu'une traduction , ancienne à la vérité , mais qui fait toujours perdre beau- coup de son prix à l'original ; ce qui sera facile à justifier par les passages que j'ai restitués.

Il est vrai , comme l'a fort bien remarqué le nouvel éditeur , 1 que les variantes ne sont pas un moyen toujours bien sûr pour

1 Préface de la nouv. édition du Roman de la Rose, pag. 36.

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 47

découvrir le véritable sens d'un auteur , et que souvent elles produisent un effet tout opposé par l'incertitude elles jettent les lecteurs : il faut cependant avouer que la négligence des anciens copistes a répanda d'étranges doutes sur les ouvrages qu'ils ont pris la peine de copier. Il y a donc des cas les restitutions des passages sont nécessaires, lorsqu'il est question de ré- parer des contre -sens , et des contradic- tions diamétralement opposées à l'intention d'un auteur : c'est ce que j'ai eu pour objet principal dans les variantes que j'ai jointes au supplément du glossaire ; je les ai tirées du manuscrit de M. le président Bouhier : c'est celui de tous qui m'a paru le plus exact : par l'ancienneté des termes , il doit être du quatorzième siècle : c'est un in- quarto en vélin , écrit sur deux colonnes, d'un caractère fort menu. Ce manuscrit fait partie de quantité d'autres qui sont dans sa bibliothèque , Tune des plus riches que puisse avoir un particulier.

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48 DISSERTATION

Après avoir parlé de la nouvelle édition 9 il est juste de dire quelque chose du glos- saire. L'auteur, occupé sans doute de soins plus importans , n'y a point donné une ex- plication assez étendue des termes , dont la plupart sont ignorés par les personnes qui n'en ont point fait une étude particulière.

J'ai donc pris le parti de faire un sup- plément au nouveau glossaire , et d y expli- quer d'une manière plus étendue ce qui ne l'a été que succiuteitient par l'éditeur. J'ai confondu les notes avec le glossaire ; il y en a de critiques , d'historiques , et d'autres qui ne sont que grammaticales. Ces der- nières m'ont souvent obligé d'avoir recours à des termes qui leur sont consacrés : je sçais qu'ils sont peu à la mode parmi ce qu'on appelle le beau monde ; j'ai cru néan- moins que , sans vouloir donner dans un pédantisme dont je suis très éloigné , je pouvais employer les termes de l'art ; et d'ailleurs , l'objet d'un glossaire est qu'il puisse servir à toutes sortes de personnes :

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 49

mais persuadé que dans des matières aussi sèches 9 il fallait quelquefois tirer le lecteur de l'ennui qui y est attaché , j' ai inséré dans le supplément plusieurs traits d'histoire et de poésie , relatifs aux passages que j'ex- pliquais.

Si par la force de la vérité , ou par les cir- constances du hasard , quelques-uns des lec- teurs se trouvaient blessés par les articles qui concernent les titres et les dignités , je déclare que ce serait contre mon inten- tion , n'ayant eu que la vérité pour objet, et nullement les personnes : d'ailleurs , je n'ai rien avancé à cet égard qui ne fût bien prouvé ; et quoique les usages anciens si sagement établis m'eussent , par le droit naturel à tous les hommes , mis en état de décider , je n'ai pris que rarement cette li- berté , laissant aux lecteurs désintéressés une décision contre laquelle les usages mo- dernes et les usurpations des possesseurs réclameront inutilement.

A l'égard des traits de poésie et d'histoire 5. D

So DISSERTATION

répandus dans cet ouvrage , je prévois qu'ils paraîtront à plusieurs personnes comme des hors-d'œuvre , placés seulement pour grossir ce volume , et peut-être pour y faire parade d'une vaine érudition. Si ce re- proche prévalait , en vérité ce ne serait plus la peine d écrire. Je le répète après la Bruyère , tout est dit , et V on vient trop tard depuis plus de sept mille ans quil y a des hommes qui pensent. La plupart des livres qui paraissent depuis long-temps , ne sont plus que des compilations et des répétitions continuelles : nous vivons dans un siècle l'ignorance n'est plus tolérée qu'aux personnes dont l'éducation a été négligée ; mais malgré cette érudition , dont tant de gens se font honneur , j'ai cru que pour le soulagement d'une mémoire accablée la plupart du temps sous la multiplicité des faits , je pourrais rapprocher sous un même point de vue une infinité de traits contenus dans différents volumes.

Ceux des lecteurs qui ne se contente-

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SUR LE ROMAN DE LA ROSE. 5l

ront pas des explications que j'ai données , pourront avoir recours aux dictionnaires de M. du Cange , de Borel , de Ragueau , de Ménage et de Trévoux : c'est dans ces sources fécondes , et dans les plus anciens livres gaulois , que j'ai puisé la plus grande partie des notes et des explications dont j'ai formé mon glossaire. Il ne sera pas dif- ficile , à qui voudra s'en donner la peine , de le rendre et plus correct et plus com- plet ; et je verrai sans autre mouvement que celui qui vient d'une noble émulation 9 cet ouvrage porté à ce point de perfection auquel j'aurais vainement aspiré de pou- voir atteindre.

FIN DE LA DISSERTATION.

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ANALYSE

D U

ROMAN DE LA ROSE.

Avant la nouvelle édition du Roman de la Rose , f avais divisé ce Poème en cent chapitres j mais comme cette division ne fait rien au^ texte , et qu'elle équivaut à peu près aux sommaires » j'ai suivi mon premier plan dans V Analyse que je donne aujourd'hui de ce Roman.

CHAPITRE PREMIER.

Le Roman de la Rose divisé en cent cha- pitres , composé de plus de vingt-deux mille vers tétramètres ou de quatre pieds, com- mence par un songe que l'Auteur eut étant couché ; et , comme il roule presque tout

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£4 ANALYSE

sur l'Amour, il a jugé à propos de placer cette aventure au printemps , saison plus propre qu'aucune autre aux plaisirs que ressentent ceux qui sacrifient à cette divi- nité.

Guillaume de Lorris songea qu'il était allé se promener hors de la ville , que cette promenade Tavait insensiblement conduit dans une prairie bordée par une petite ri- vière ; que delà il était venu à l'entrée d'un beau jardin entouré de murailles, sur les- quelles étaient peintes en or et en azur, la Haine , la Félonie , l'Avarice , la Villenye , la Convoitise , l'Envie, la Tristesse, la Vieil- lesse , la Papelardie et la Pauvreté.

On reconnaissait toutes ces ennemies du genre humain aux différents attributs qui leur sont propres , dont la description ne cède en rien aux beautés des peintres.

il. L'auteur passe ensuite à celle du jar- din , dont la porte lui fut ouverte par Oy- seuse, qui en était la portière. Il s'étend beaucoup sur la beauté de cette dame f et

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DU ROMAN DE ROSE. SS

entre dans un examen assez détaillé des grâces qu'elle avait reçues de la nature, et de celles que l'art y avait ajoutées.

Elle n'avait pas moins de politesse, ce qui paraît par la réception honnête quelle fit à notre songeur; elle lui apprit que ce jardin appartenait à un bachelier nommé Déduit , il venait se divertir souvent avec ses amis.

L'Auteur pria Oyseusc de lui faire voir un si galant homme : sa demande lui fut octroyée , et il entra dans le jardin, il vit des ojseaux de toutes les espèces , dont le ramage faisait un concert charmant. Cette merveille lui fit naître la curiosité de s'a- vancer plus loin : un petit sentier le con- duisit dans l'endroit était Déduit , qui par sa beauté ressemblait à un ange, aussi bien que ceux qui étaient avec lui.

in. Toute cette troupe aimable dansait aux chansons que chantait une dame qui avait nom Liesse.

Guillaume regardait ces danses avec

56 ANALYSE

étomiement , lorsqu'une dame nommée Courtoisie le pria de prendre part à ce plai- sir : enhardi par un accueil si favorable, il se mit à considérer Déduit de plus près; et par ce moyen , il fut en état d'en trans- mettre à la postérité les habillements et la figure , sans oublier la beauté de Liesse , amie de Déduit , à côté duquel étoit YA- mour.

L'Auteur nous donne une idée propor- tionnée à la grandeur de ce dieu , auprès de qui l'on voyait un beau garçon qu'on appelait Doulx - Regard : il avait soin de gaçder les deux arcs de l'Amour ; l'un était d'un bois plein de nœuds , et mal tourné ; le bois de l'autre était uni , et fort bien peint.

Doulx-Regard avait cinq flèches dans sa main droite ; leurs noms étaient , Toute- Beauté , Simplesse 9 Franchise, Compagnie et Beau-semblant : les pointes de ces flèches étaient d'or.

Il en avait encore cinq autres, dont le

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DU ROMAN DE LA ROSE. S7

fer était noir et rouillé ; la première avait nom Orgueil , la seconde Villenye , la troi- sième Honte, la quatrième Convoitise, et la cinquième Désespoir.

L'Auteur , qui ne néglige aucun devoir d'un homme poli , donne ensuite les por- traits des dames de la cour de Déduit : on les appelait Beauté, Richesse , Joliveté, Lar- gesse 9 Franchise , Courtoisie , et Jeunesse.

Tous les traits qui ornent cette peinture partent de la main d'un maître et d'un con- naisseur habile.

IV. Mais , pendant qu'il s'amusait à con- sidérer la beauté de ces dames , l'Ariïour , toujours attentif à augmenter le nombre de. ses esclaves , commanda à Doulx - Regard son écuyer, de tendre un de ses arcs, et de lui donner cinq flèches : il se mit ensuite à poursuivre notre curieux, qui eut le loisir, en fuyant , de considérer de plus près les arbres du jardin , et les bêtes fauves qui étaient dans le parc formé par une forêt d'arbres.

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•58 ANALYSE

V. Il y trouva une fontaine qui avait au- trefois servi de miroir à l'amant de la nym- phe Echo. Elle mourut de regret de se voir méprisée par ce présomptueux.

L'Amour vengea cette infortunée : Nar- cisses ayant par hasard , ou par curiosité , jeté les yeux sur cette fontaine, Fut trompé par sa propre figure dont il devint épris : désespérant de pouvoir jamais jouir de l'ob- jet de son amour , un chagrin dévorant le conduisit bientôt au tombeau.

Cette fameuse fontaine avait cela de sin- gulier, que celui qui la regardait, voyait tout ce qui était dans le jardin, de quel- que côté qu'il tournât ses yeux.

Ce fut en portant les siens sur cette fon- taine , que notre fugitif aperçut un rosier chargé de fleurs , dont l'odeur charmante embaumait ce jardin enchanté.

vi. L'envie de cueillir une rose le fit s'ap- procher de l'arbrisseau : mais l'Amour qui l'observait caché sous un figuier, le voyant auprès du bouton de la rose , lui décocha

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DU ROMAN DE LA ROSE. 6g

une flèche qui lui entra jusqu'au cœur: en vain il voulut l'arracher, la pointe resta dans la blessure ; et l'Amour , pour ne pas lui donner le temps de se reconnaître , le perça successivement de quatre autres flè- ches.

L'Amant (c'est ainsi que j'appellerai dé- sormais notre songeur) s'approcha du ro- sier, dans l'envie d'apporter quelque sou- lagement à ses maux; et il respirait à son aise la douce odeur qu'il exhalait, lorsque l'Amour lui décocha une sixième flèche qu'on nommait Beau-Semblant.

Content des blessures qu'il venait de lui faire , ce Dieu voulait , au mojen de cette sixième flèche , couler un baume dans tou- tes les plaies de l'Amant.

vu. Aussitôt il courut à lui, en criant qu'il eût à se rendre, ce que l'Amant fit dans l'instant; et, se jetant aux pieds de l'Amour, il lui prêta foi et hommage.

vin. L'Amour, qui était accoutumé d'en recevoir de gens doubles et trompeurs, lui

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ANALYSE

demanda un gage : l'Amant lui offrit sou cœur.

ix. L'Amour, pour plus grande sûreté, le ferma avec une petite clef d'or, lui recom- mandant de ne rien craindre , et qu'il au- rait soin de lui : alors il lui enseigna les rè- gles qu'il devait suivre, et les commande- ments qu'il fallait observer.

x. Il lui ordonna, entre autres choses , d'évi- ter la médisance, de ne pas mal parler des dames, de fuir l'orgueil , et d'être constant dans ses amours. Il lui dit qu'un amant de- vait toujours être habillé proprement , et se servir des meilleurs ouvriers pour faire ses habits; qu'il fallait être gai, danser et chan- ter lorsque les dames l'en prieraient ; que cette complaisance servirait beaucoup à avancer ses affaires auprès de sa maitresse ; mais que rien n'j était plus propre que la libéralité ; qu'il ne fallait jamais regretter le mauvais usage qu'on avait pu en faire. Il est vrai, lui dit-il, qu'un amoureux a bien des maux: il lui en fait un détail capable de

DU ROMAN DE LA ROSE. 6l

rebuter ceux qui liront ce roman , si par une longue expérience on n'était pas con- vaincu , que l'austérité de cette morale ne se trouve plus que dans les vers de Guil- laume de Lorris.

« Tant de peines , disait l'Amour , ne « serviront pendant un temps qu'à vous « maigrir ; mais sachez que ceux qui vivent « sous mes lois ne doivent avoir que la « peau collée sur les os , et que c'est à cette « marque qu'on les distingue des amans « faux et traîtres , dont l'embonpoint le dis- « pute à celui des prieurs et des abbés.

Mais comment, répond l'Amant, un homme peut-il survivre à tant de fatigues ? Il faudrait être de fer pour y résister plus d'un mois.

« On n'a point de biens sans peine , dit « l'Amour; c'est elle qui y met le prix ; et à « tout prendre , on voit peu de personnes « mourir d'amour, parce que tout le monde « craint la mort, et que l'on trouve du sou-

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62 ANALYSE

« lagement en songeant à sa maîtresse , ce « que l'Amour apelle Doulx-penser.

« Deux choses qui contribuent encore « beaucoup au repos d'un amant, ce sont « Doulx-parler et Doulx-rcgard.

ce Le premier s'occupe à parler de sa maî- « tresse avec quelque ami , et l'autre rap- « pelle tout ce qu'elle a d'appas. »

Après avoir donné à l'Amant ce spéci- fique merveilleux, l'Amour disparut, le laissant dans une grande affliction. L'A- mant ne connaissait de remède plus sûr que d'aller respirer l'odeur de la rose ; mais la crainte de passer pour un homme qui avait envie de la dérober, le tenait dans une grande perplexité ,

xi. Lorsque Bel-Acueil, fils de Courtoisie , offrit à l'Amant de lui donner passage pour aller auprès des roses, à condition néan- moins que l'odorat serait le seul de ses sens qui prendrait sa part du plaisir qu'on pou- vait goûter auprès d'elles. Déjà l'Amant

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DU ROMAN DE ROSE. 63

était au comble de ses vœux , lorsqu'un grand homme noir et hérissé se présenta devant lui.

xu. C'était Dangier; un des portiers du jardin, qui d'une voix menaçante lui or- donna de se retirer, ainsi qu a Bel-Acueil. Cet homme si . discourtois avait avec lui Malle-Bouche , Honte, et une autre femme dont le nom était la Peur. Honte était fille de Raison ; son père s'a pelait Me/fait. Honte avait eu de son mariage une fille à qui Ton avait donné le nom de Chasteté; Vénus lui faisait une guerre continuelle.

L'Amant, bien triste de se voir ainsi chassé du jardin, se livrait à toute la vio- lence de son désespoir; déjà sa colère s'ex- halait en reproches contre l'Amour , et il regrettait de s'être assujetti à ses lois ,

xili. Quand la Raison vint à son secours, qui lui conseilla de secouer le joug que l'A- mour lui avait imposé , et de ne se plus li- vrer au fol amour que le bouton de la rose avait allumé dans son cœur.

64

ANALYSE

Des avis si contraires aux sentiments de V Amant, furent très-mal reçus de sa part. La Raison voyant son aveuglement se re- tira , et d'une aile légère regagna le céleste séjour.

xiv. L'Amant, peu touché de son départ , alla trouver un ami à qui il raconta tout ce qui lui était arrivé avec Dangier le portier.

xv. L'ami lui conseilla de se raccom- moder avec lui.

xvi. Dangier promit d'oublier ce qui s'é- tait passé , pourvu que l'Amant ne franchît plus les haies qui fermaient le jardin. C'é- tait une condition bien dure à observer pour notre Amant. Franchise et Pitié furent touchées de la rigueur du portier , et pour le fléchir, elles joignirent leurs prières à celles de l'Amant.

Dangier, vaincu par leurs importunités 9 autant que par leurs prières , permit à l'Amant d'entrer dans le jardin avec Bel- A eue il.

xvn. Celui-ci, fort honnête de son naturel

DU ROMAN DE LA ROSE. 65

et bienfaisant , le ramena dans le jardin , il eut la liberté de voir la rose , dont le bouton lui parut plus beau et plus vermeil que la première fois qu'il avait eu le plaisir de le considérer. Son amour augmenté par la difficulté, lui faisait apercevoir de nou- veaux charmes dans ce bouton : l'envie de lui donner un baiser le fît hasarder de prier Bel-Acueïl de ne point s'j opposer, ce qu'il refusa.

Vénus y qui survint à l'instant, ordonna à Bel-Acueil de laisser faire à l'Amant tout ce qu'il voudrait.

XViii. L'Amant , dont les feux augmen- tèrent à la vue de la torche que portait la déesse , se hâta de les éteindre dans les baisers de la rose.

Malle -Bouche , toujours prêt à parler mal de tout le monde , n'eut pas plutôt vu l'action de l'Amant, qu'il fut en faire part à Jalousie.

xix. Celle-ci, toujours disposée à croirç' 5. E

66 ANALYSE

le mal , vint aussi-tôt faire une querelle à notre amant.

Honte lui représenta en vain qu'il ne fallait pas faire attention aux discours em- poisonnés de Malle- Bouche , qui était un médisant de profession.

Jalousie ne voulut pas changer le dessein qu'elle avait conçu de faire entourer le jardin de nouveaux murs, et d'j bâtir au milieu une tour qui servirait de prison à Hel-AcueiL

Comme elle était dans ces sentiments, la Peur arriva, qui fut fort troublée d'en- tendre ainsi parler Jalousie ; et lorsqu'elle se trouva seule avec Honte, elles prirent ensemble des mesures pour prévenir les effets de la colère de Jalousie , et pour les empêcher s'il était possible : l'expédient qui leur parut le meilleur fut d'aller trouver Dangier.

xx. Elles lui firent une vive réprimande sur la nonchalance avec laquelle il veillait à la garde du jardin.

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BU ROMAN LA ROSE. 6?

Dangier promit d'être plus exact à la- venir.

xxi. Cependant Jalousie n'oubliait rien pour mettre à exécution ce qu'elle avait projeté , et bientôt on vit construire la tour destinée à renfermer BeUAcueih Aus- sitôt qu'il eut été emprisonné, Jalousie établit une garnison dans la forteresse, dont les portes furent gardées par Dangier^ Peur ; Honte et Malle^Bouche.

L'Amant , sensible à l'injustice qu'on faisait à Bel-Acueil son amî , résolut de se laisser mourir , non pas sans avoir fait plu- sieurs réflexions sur l'instabilité des choses d'ici bas ; il voulait par son testament lé- guer son cœur à Bel-Acueil.

xxii. Une foule de pensées différentes se présentèrent à son esprit; mais il prit le parti de s'abandonner entièrement à la pro- vidence de Y Amour.

xxin. La Raison , qui ne refuse ses lu- mières à personne, revint une seconde fois ii la charge , croyant avoir trouvé le mo-

68 Analyse

ment favorable de retirer l'Amant du fol amour il était engagé : elle lui fit une peinture naturelle des maux que V Amour cause à ceux qui portent ses chaînes, en lui disant que le plaisir seul nous j engage, et que le feu de la Jeunesse , qui est fille de Déduit, nous y entraîne.

Après une description , par un con- traste heureusement mis en œuvre , elle lui découvrit toutes les peines de l'amour et ses plaisirs , elle s'étendit sur les louanges de l'amitié ; c'est elle explique à l'A- mant la différence des bons et des mauvais amis.

xxiv. Elle lui apprend que la disgrâce est la pierre de touche de l'amitié, et com- bien nous devons peu compter sur les fa- veurs d'une déesse aussi inconstante que l'est la Fortune : ce qui l'engage à faire voir que les grands biens nous rendent moins heureux que la médiocrité, dès qu'elle peut nous suffire.

La Raison prend de occasion de dé^

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DU ROMAN DE LA ROSE. 69

clamer contre Y Avarice, et de prouver à l'Amant que les avares , au milieu de leurs richesses, sont en proie à mille chagrins qui les dévorent.

« Trois choses , lui dit-elle , contribuent « à troubler leur tranquillité : la peine d'ac- ct quérir , la difficulté qui se trouve dans la « garde de leurs acquisitions, et la douleur « enfin d'abandonner en mourant des ri- « chesses qui faisaient ici bas toutes leurs « délices.

« Cette foule de domestiques et de sol- « dats préposés pour la garde et pour le « service des grands , est moins une marque « de la noblesse dont ils se parent si foile- m ment , que de la crainte qu'ils ont d'être « dépouillés de leurs possessions, qu'on ne « peut regarder comme un bien qui leur « appartienne , puisqu'il est au pouvoir « d'un chacun de se les approprier.

« Mais si les .biens de ce monde sont si « fragiles, dit l'Amant, quels sont donc ceux « qu'on pourra à juste titre regarder comme

yo ANALYSE

« des choses qui nous soient propres ? Ce « sont, lui répond la Raison, nos bonnes « œuvres et nos vertus. Les biens d'ici bas « ne sont que passagers et momentanés : « ceux de l'ame au contraire ne sont sujets « à aucune variation. »

La Raison, qui ne perd pas de vue son objet principal , exhorte de nouveau l'a- mant à secouer le joug de l'amour, lui pro- posant celui de l'amitié comme plus léger à supporter.

« C'est quelque chose de chimérique que « cette amitié, prétend notre Amant, puis- ce qu'à peine l'antiquité nous fournit- elle « quatre exemples de ce que nous appe- « Ions véritables amis. En ce cas , dit la « Raisonne vous conseillerais d'aimer tout « le monde en général , suivant en cela les •c sentiments que dicte la nature à tous les « hommes ; ceux qui s'en écartent sont « punis par les juges établis pour punir «c les infracteurs de ses droits : d'où la Rai- m son infère que l'amour du prochain est

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DU ROMAN DE LA ROSE. 71

« préférable à la justice que Ion rend parmi « les hommes , et qu elle est moins néces- « saire que l'amour qui naît de la charité, « parce qu'il peut subsister indépendam- « ment de la justice. »

La Raison, persuadée que les exemples font plus d'impression que les préceptes , fait un portrait de ceux qui ne doivent leur origine qu'à la malice et à la dépravation des hommes, et qui souvent ne sont pas moins corrompus que ceux dont ils répri- ment les défauts , plusieurs de ces juges n'ayant qu'une justice extérieure.

Ce juge fait les larrons pendre , Qui de droit denst être pendu y Se jugement lui fut rendu Des rapines et des tors Fais Qu'il a par son povoir forfais.

xxv. Et pour donner une preuve de l'i- niquité qui se trouve quelquefois parmi eux, la Raison raconte de quelle manière Appius, vendu aux folles passions de Clau- dius , rendit un jugement rempli d'injustice

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ANALYSE

contre la fille de Virginius , dont l'infâme Claudi us voulait abuser sous prétexte qu'elle était son esclave.

La mort d'Appius servira d'exemple aux juges corrompus , et les juges intègres se confirmeront de plus en plus dans la pra- tique de la vertu.

« xxvi. Attachez- vous donc à moi, dit la « Raison ; par ce moyen vous deviendrez ce semblable à Socrate, à Heraclites et à « Diogènes , dont la sagesse fut si grande , « qu'on la propose encore aujourd'hui pour « modèle ; c'est ainsi que vous découvrirez « tout le néant et le frivole qui se trouvent « dans les faveurs de la fortune, »

xxvii. Elle lui en détaille tous les ca- prices : « Ce sont eux qui élèvent les petits * aux honneurs suprêmes, et qui d'un tour « de roue font rentrer ceux que nous appe- « Ions les grands , dans le néant d'où ils «• étaient sortis. »

xxviii. Et par l'exemple de l'empereur Néron , qui fit mourir Agrippine sa mère ,

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DU ROMAN DE LA ROSE. 73

et Sénèque son précepteur.

« xxix. La Raison conclut que les hauts « rangs la fortune élève les méchants , ne

* contribuent point à les rendre meilleurs ;

* au contraire , le pouvoir qu'ils ont entre « les mains les met en état d'en faire sentir « tout le despotisme. C'est une erreur de « croire que le changement que la fortune « apporte dans les conditions, puisse in-

* fluer sur les mœurs : elles étaient déjà « corrompues ; mais , parce qu'elles n'é- « taient pas encore dans leur point^de vue, ^ on n'en apercevait pas le dérèglement.

« Ne regardons jamais d'un œil envieux « ces victimes que la fortune engraisse ; « c'est dans sa colère que le ciel permet « l'élévation des méchants , afin de mieux « faire éclater sa justice par une chûte pro- « portionnée au grade ils étaient montés.

xxx. « Néron , le ' plus méchant des hommes, est réduit à se donner la mort

* pour ne pas la recevoir des mains de sou « peuple irrité.

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74 ANALYSE

xxxi. « Crésus , ce puissant roi de Lydie , « à qui Solon avait dit autrefois que Ton « ne devait donner le titre d'heureux à per- ce sonne qu'après la mort, n'échappa que m par une espèce de prodige à l'activité dé- ce vorante du bûcher Cyrus l'avait fait « jeter.

xxxïi. « Hécube, femme du roi Priam; « plus coupable dans la personne de Pâris « son fils que par ses propres fautes , eut * la douleur de survivre à l'embrasement « de Troie.

cr Si les grands ont éprouvé les bizarreries ce et les vicissitudes de la fortune , que ne ce doivent point appréhender ceux que sont ce d'un rang moins élevé? Abandonnez donc , ce l'Amour , méprisez la Fortune, et atta- « chez-vous uniquement à moi. »

Ainsi parlait la Raison à l'Amant ; mais sourd à ses sagës remontrances , il lui dit qu'étant homme-lige de l'Amour , rien ne pouvait le détacher de son parti, ni de la passion qu'il avait pour la rose ; et pour se

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DU ROMAN DE LA ROSE, 7S

débarrasser de cette Raison importune , il lui fit un crime d'un mot qui lui avait échappé dans la conversation : ce terme avait blessé sa pudeur , et il n'aurait être prononcé qu'avec le secours d'une glose discrète ; mais la Raison , peu sus- ceptible de cette fausse délicatesse , lui répondit que Dieu qui a donné l'être aux choses animées , avait voulu qu'elle y don- nât des noms convenables , et que les péri- phrases dont nos précieuses les voilent et les défigurent reviennent toujours au même, et présentent à l'esprit les mêmes idées, quoique sous des termes différents,

La Raison, désespérant enfin de la con- version de ce malheureux Amant, prit le parti de le livrer à lui-même,

xxxiii. L'Amant eut recours à son Ami ; et comme il s'était bien trouvé de ses con- seils, il retourna le consulter sur ce qu'il devait faire en cette occasion.

L'Ami lui répondit qu'il ne sçavait de meilleur expédient qiie de mettre dans ses

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76 ANALYSE

intérêts ceux qui veillaient à la garde de Bel-Acueil : il lui enseigna ce qu ïl fallait faire pour y réussir, et lui promit que s'il voulait pratiquer ses conseils, il se trouve- rait dans peu en état de cueillir la rose, c'est- à-dire , à parler sans figure , qu'il obtien- drait les dernières faveurs de sa maîtresse.

xxxiv. L'Amant, qui ne goûte point cette manière de faire bonne mine aux trois cruels ennemis qui gardent Bel-Acueil 9 voulait que l'Ami lui apprît un autre moyen pour arriver à son but.

xxxv. « J'en sais un autre, lui dit-il, mais « il ne vous convient pas ; vous n'êtes point « assez riche pour vous en servir , et pour « entrer dans le chemin qui y conduit : il « s'appelle Trop-donner. Largesse le fît au- « trefois construire ; il est d'une telle vertu , « qu'il n'y a ni tours ni châteaux qui ne « tombent à l'approche de ceux qui y ont « mis les pieds : je vous y servirais volon- « tiers de guide , mais ma pauvreté y met m un obstacle invincible* » Pour l'en con-

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DU ROMAN DE LA ROSE. 77

Vaincre , il lui raconta comment ce mal- heur lui était arrivé.

xxxvi. « Tous ses amis l'abandonnèrent « alors ; un seul fut assez généreux pour « partager avec lui toutes ses richesses. Prê- te nez garde de vous trouver jamais dans « une situation aussi fâcheuse : le moyen le « plus sûr pour l'éviter , est de ne donner « qu'à proportion de vos biens ; mais ob- « servez sur toutes choses de ne jamais vous « livrer au commerce de ces femmes avares « qui ne cherchent dans un amant que le « profit qu'elles peuvent en tirer , insen- te sibles d'ailleurs à ses sentiments et à sa « bonne mine. Ce n'est point comme on •c agissait du temps de nos premiers pères ; « l'innocence était leur partage, et la bonne « foi était inséparable de l'amour ; on n'y « remarquait pas cet esprit d'intérêt sor- « dide qui règne aujourd'hui. »

Ces réflexions engagent l'ami à faire une description de ce siècle heureux , qu'on avait nommé l'âge d'or.

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78 ANALYSE

xxxvii. « Tous les biens étaient alors « partagés également ; Ton ne connaissait « parmi les hommes aucune marque qui « pût les distinguer les uns des autres » « parce que tous rendaient un hommage « égal à la vertu.

« On ne s'était point encore avisé d'éta* « blir cette subordination tyrannique : sa- « tisfait du titre de raisonnables , la vanité « n'avait point inspiré aux hommes l'envie « d'en prendre un autre ; on l'aurait même « tenté inutilement.

« Accoutumés à cette égalité si flatteuse, « les hommes auraient vu avec peine que « par un renversement de l'ordre , un autre « eût voulu s'élever au dessus d'eux, sça- « chant bien

Vers « Qu'oncques Amours et Seigneurie

^749 « Ne s'entrefirent compaignie.

« Ils n'avaient ni princes ni rois qui leur fissent sentir le joug de la dépendance;

fyfa « Car maîtrise , Amour désassemble.

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DU ROMAN DE LA ROSE. 79

« x^viu. Ce fut cette supériorité qui in- « traduisit la division dans les mariages, et m qui fit naître la jalousie. »

L'Ami , qui ne veut pas que l'Amant ignore les désordres qu'entraîne après elle cette passion frénétique , prend pour quel- que temps le caractère d'un jaloux, et sous ce déguisèpient , il lui apprend tous les maux que cause la jalousie , et les incon- véniens qu'il y a à épouser une femme dé- nuée des biens de la fortune.

xxxix. « Si elle est pauvre , le mari est « obligé de fournir à tous les frais du mé- « nage.

« La femme est-elle plus riche que son « mari , c'est une orgueilleuse qui n'a pour « lui que du mépris.

« Se fait-elle remarquer par sa beauté, « les galants viennent en foule pour avoir « part à ses bonnes grâces.

« Est-elle laide, elle met tout en usage « pour plaire aux autres. Il n'est pas pos- « sibie d'être en sûreté avec de semblables

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80 ANALYSE

« femmes, ni de conserver ce qui fait^'objet « des désirs de tant de personnes.

« Pénélope et Lucrèce ne pourraient ré- c< sister à toutes leurs poursuites. Chacun « sçait la tragique aventure de cette der- •c nière héroïne. Envain Collatin son époux « voulut lui faire comprendre que l'atten- te tat commis sur sa personne .par Sextus « Tarquin , ne la déshonorait point à ses « jeux ni à ceux du public , le consente- « ment au mal déterminant seul la nature « du péché :

XL. « Peu touchée par des réflexions si « sages , elle ne voulut point survivre à la « perte de son honneur ; elle se donna la •c mort , en recommandant à sa famille de « se venger de cet homicide sur ceux qui « en étaient les auteurs.

« Hélas ! dit le jaloux à son épouse , il « n'est plus de Pénélope ni de Lucrèce. « Mais pourquoi celui qui achète un che- « val a-t-ii le droit de le visiter et de le m mettre à l'épreuve, tandis que la même

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DU ROMAN DElA ROSE. 8l

* chose ne s'observe point dans le mariage , « puisqu'il est impossible de démêler la « malice d'une fille auparavant qu'elle soit « devenue notre femme ?

« Le nombre de celles qui sont sages est « si petit, que Juvénal conseille à celui qui « en trouve une qui déroge à la loi coin- « mune , d'en aller rendre grâces à Junon et « à Jupiter. La difficulté qui se rencontre « dans l'acquisition d'une femme parfaite « faisait dire à Valère , fâché de ce que « Ruffin son ami voulait en prendre une,

qu'il prît bien garde de tenter une en- m treprise si mauvaise.

« Enfin , Juvénal disait à Posthumus : « Quoi ! n'as - tu point d'autres ressources « pour sortir de ce monde ? Pourquoi faut- if il que tu aies recours au remède de tous « le plus dangereux ? En effet , que l'on « fasse attention aux malheurs qui acca- « blèrent Abailard f depuis qu'au mépris « des oppositions réitérées d'Héloïse , il « voulut en faire publiquement la légi- 5. F

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ANALYSE

« time compagne de son lit, elle qui pré- ce férait le titre de sa concubine , à tous « les trônes de l'univers.

« Est - il , ajoute le jaloux , un lien plus « fâcheux que celui du mariage ? Plut à « Dieu que je fusse mort lorsque je pris la « coupable pensée de vous épouser !

ce Qu'a donc de si engageant une femme « pour nous attirer à elle ? En vérité , si « Ton pouvait connaître l'intérieur d'un ce sexe dont l'extérieur seul se présente à « notre vue sous un déguisement agréable, •c personne ne voudrait se marier.

xlï. A ce portrait si mortifiant pour les femmes , le jaloux ajoute , ce Que la chas- ce teté se rencontre rarement se trouve ec la beauté, puisqu'à peine peut- elle sub- ce sister avec la laideur.

« Ce jaloux qui sçait que les parures qui ce servent d'ornemens à sa femme , lui sont « d'autant plus à charge qu'il n'en retire ce aucun profit , déclame fort contre les « dames qui ajoutent à l'éclat de leur beauté

DU ROMAN DE LA ROSE. 83

« ces vains ornemens , qui ne sont étalés « que pour mieux attirer les galants dans « leurs filets.

« Des habits simples et assortis aux sai- « sons , suffiraient pour se préserver des « rigueurs excessives de l'hiver , et pour « se mettre à Pabri des chaleurs incom- be modes l'été ; mais les femmes veulent « plaire en tous les temps , par ce qu elles « sont aussi perverties dans une saison que « dans une autre. »

C'est à cette occasion que Jean de Meung, continuateur du Roman de la Rose, met dans la bouche du jaloux ces vers , qui at- tirèrent à l'auteur cette fameuse querelle avec le beau sexe :

Toutes êtes, serez ou fûtes, Vers De fait ou de voulentez putes. 947^

« 11 faut donc être bien dépourvu de rai- * son pour s'attacher à une espèce si cor- « rompue , à qui il ne manque que l'occa- « sion de commettre le mal.

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ANALYSE

xlii. « Qu'on lise ce qui arriva à Her ; « cules pour avoir été idolâtre de Déjanire, ce et à Samson pour avoir été l'esclave de la « perfide Dalila.

xliii. « Toutes ces réflexions augmentent « la colère du jaloux; sa raison l'abandonne, « et dans ses égarements il s'oublie jusqu'à « maltraiter sa femme.

« Voilà donc , dit l'Ami à l'Amant , la « jalousie qui est la cause des excès se « porte le mari , parce qu'il se croit le « maître de celle qui devait naturellement « être sa compagne.

« On n'aurait pas souffert un pareil dé- « sordre au bon vieux temps : jaloux de la « liberté dans laquelle on naissait , on ne « l'eût point échangée contre tout l'or que ce produit l'Arabie : on faisait trop peu de « cas de ce métal , et personne ne s'était « mis en campagne pour aller en chercher.

xliv. « Les richesses étaient également « réparties parmi les hommes, et la paix « resserrait les liens de l'union qui régnait

DU ROMAN DE LA ROSE. 85

entre eux. Mais bientôt la tromperie et l'ambition en rompirent les nœuds. La Pauvreté sortit des enfers , et amena sur la terre Larcin son fils ; la Discorde et la Guerre étaient à leur suite. « L'or et l'argent ne trouvèrent plus d a- sjle dans le sein de la terre , on les en arracha , et ce fut en ce temps-là que Ton partagea toute cette vaste étendue en di- verses portions qu'on appela héritages : on y mit des bornes pour les reconnaître, mais peu de gens voulurent se tenir à leur partage ; on envahit celui des autres, et pour empêcher ces usurpations, on fut obligé de choisir un homme capable de maintenir un chacun dans la propriété qui lui était échue.

xlv. « On élut donc un chef à qui Ton donna le nom de roi ; la taille et la force du corps firent alors tout le mérite de celui qui fut choisi pour commander aux autres et pour les défendre.

Un grant villain entre eulx eslurent, ,

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86 ANALYSE

Le plus ossu de quans qu'ilz furent * Le plus eorsu et le greigneur, Et le firent prince et seigneur.

•c On lui assigna un domaine pour sa « subsistance; mais cet assignai étant in- « suffisant , il fallut que les peuples se co- « tisassent pour augmenter les revenus de * ce roi : delà l'origine des tailles et des « impôts. »

L'Ami fait en cet endroit de grandes in- vectives contre ceux qui réunissent en leurs personnes les richesses qui pourraient suf- fire à vingt autres.

Il donne ensuite à l'Amant des maximes pour se bien conduire avec sa femme et avec sa maîtresse : les plus usitées sont le secret , la louange , la patience et la dissi- mulation.

xlvi. L'Amant , persuadé de ces vérités , se mit en chemin pour aller au sentier que gardait Richesse.

xlvii. Mais elle lui en refusa l'entrée,

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DU ROMAN DE LA ROSE. 87

parce qu'il n'avait aucune part à ses bonnes grâces.

XLVin. V Amour, voyant l'embarras ce refus jetait son pauvre vassal, quitta le ciel il habitait, et vint auprès de l'Amant, à qui il demanda s'il avait bien conservé le souvenir des commandements qu'il lui avait donnés.

xlix. L'Amant les lui répéta sur-le-champ ; et r Amour , charmé de la mémoire et de la docilité de son disciple, lui donna de nou- velles assurances de sa protection.

L. Pour lui en faire bientôt ressentir les effets , il convoqua tous les barons qui re- levaient de lui, afin d'être en état de former le siège du château BehAcueil était pri- sonnier.

Dame Oyseuse , Noblesse-de-cœur , Sim- plesse y Franchise , Pitié , Largesse , Har- diesse ,Bonneur, Courtoisie , Déduit 9Seure te , Jeunesse , Patience, Humilité , Bien-celer , Contrainte -Abstinence et Faulx- semblant * se rendirent aux ordres de X Amour qui fut

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88 ANALYSE

fâché de l'arrivée de Faulx-Semblant , fils de Barat et de la perfide Hypocrisie. Con- trainte-Abstinence obtint par ses prières que Faulx-Semblant servirait dans l'armée de Y Amour.

li. Ce dieu leur apprit pour quel sujet il les avait mandés : il leur dit qu'ajant perdu ses plus fidèles serviteurs , tels que furent Onde , Tibulle , Gallus et Guillaume de Lorris , il a recours à eux pour l'aider à se venger de l'injure qu'on lui a faite en emprisonnant Bel-Acueil.

Il les exhorta d'attaquer avec vigueur le château de Jalousie. Tous promirent de faire de leur mieux pour y réussir ; et ils supplièrent Y Amour de trouver bon que Faulx-semblant fit la campagne avec eux* Ce dieu , qui avait besoin du secours de tout le monde, se rendit à leurs prières.

lu. Faulx-Semblant se présenta aussitôt. V Amour, qui sçavait combien il est diffi- cile de reconnaître un homme susceptible de toutes sortes de déguisemens , lui or-

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BU ROMAN DE LA ROSE. 89

donna de lui apprendre à quelles marques on pourrait ne se point méprendre en le cherchant.

Faulx - Semblant obéit à des ordres si précis. Cest sans contredit le plus bel en- droit du roman que tout ce que ce traître raconte au sujet des hypocrites. Les bornes d'un extrait sont trop resserrées pour rap- porter ici tous les traits de satyre qui se trouvent répandus dans la description qu'il fait des Faux-Dévots : il faut les lire dans leur source; on y verra en quels endroits de la terre Y Hypocrisie , cette fille de l'en- fer, fait sa demeure, et en combien de for- mes se changent ceux qui sont entichés de ce vice.

lui. Faulx - Semblant , fâché d'en avoir trop dit contre ses confrères , voulait met- tre fin à cette conversation ; mais Y Amour lui ordonna de continuer, et il lui de- manda , s'il n'allait pas toujours prêchant V Abstinence et la Pauvreté ? « Oui , répond « l'Hypocrite, maïs je serais ^au désespoir

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go ANALYSE

si je pratiquais Tune ou l'autre. J'ai peu « de commerce avec les pauvres; si l'on me « reproche ce mépris f je réponds froide- « ment que les riches à l'article de la mort « ont plus besoin de mon secours que les « malheureux ; mais la vérité est que l'ar- ec gent des premiers est un aimant pour « moi , à la force duquel je ne puis ni ne « veux résister. Cependant , dans son indi- « gence, le pauvre est aussi digne de corn- et passion que le riche dans son opulence : « il y a un état moyen que l'on nomme su& «* fisance , qui est le seul l'on puisse vi- m vre heureux. Il est inutile de mendier son « pain de porte en porte ; J. C. et ses apô» « très ne l'ont jamais fait : on a même vu « ces derniers occupés à des ouvrages ma- « nuels dans lesquels ils trouvaient des res- « sources pour subsister.

« Justinien défendit autrefois aux per- « sonnes saines de corps de demander l'au- « mône : ce judicieux empereur regardait « cette action comme un larcin qu'on fai-

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DU ROMAN DE LA ROSE. 91

« sait à ceux qui se trouvaient hors d'état « de vivre sans ce secours.

Liv. « Guillaume de Saint- Amour était « dans les mêmes sentiments : Hypocrisie « ma mère lui suscita des ennemis puissans « qui l'obligèrent de sortir du royaume , « parce qu'il avait ôté le voile qui la déro- « bait aux jeux du public. »

C'est ici Faulx- Semblant détaille les complots iniques et les trames funestes ourdies^contre les gens de bien , qui ont osé parler contre les faux dévots. Toute la cabale se soulève aussitôt et se réunit pour les perdre , pendant que les scélérats dé- guisés jouissent impunément des droits qui ne sont dûs qu'à la vertu.

« Pour me bien connaître , ajouta Faulx- « Semblant , cherchez - moi dans les palais « des princes. , sans faire attention aux « habits religieux dont je suis revêtu , ni « sans vous laisser séduire par mon exté- « rieur mortifié , n'examinez que mes ac<- « tions. *

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92 ANALYSE

Ce détail achevé , Amour , pour s'assurer de la foi de Faulx- Semblant , lui fit jurer qu'il le servirait fidèlement , après quoi chacun se prépara pour le siège.

lv. Abstinence et Faulx - Semblant pri- rent des mesures pour aller trouver Malle- Ëouche.

lvi. Ils s'introduisirent aisément auprès de lui , à l'abri de l'air dévot qu'ils affec- taient , et cette dupe n'eut garde de sus- pecter des hôtes si dangereux.

Faulx-Semblant , d'un ton dévot, lui ex- posa le sujet de sa mission , qui n'avait d'autre but que la conversion de son ame.

lvii. Il commença un discours fort pa- thétique contre la médisance , dans lequel il lui démontra le tort qu'il eut lorsqu'il parla mal de V Amant et de Bel-AcueiL

lviit. Malle-Bouche eut bien de la peine à convenir de sa faute ; mais , vaincu par l'efficacité du sermon de Faulx-Semblant, il demanda à se confesser.

Lix. Il était à peine dans la situation

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DU ROMAN DE LA ROSE. 9$

qu'exige cette grande action , lorsqu'yffo- tinence lui serra la gorge si fortement avec son mouchoir , qu'elle lui fit tirer la lan- gue ; aussitôt F aulx-Semblant la lui coupa avec un rasoir qu'il avait caché dans sa manche.

Après cette expédition ils entrèrent dans la cour du château , ils égorgèrent les soldats normands que les fumées du vin tenaient plongés dans le sommeil.

LX. Largesse , Courtoisie , Faulx-Semblant et Abstinence , se rendirent auprès de la duègne qui était chargée du soin d'ob- server Bel-Acueïl.

Ils firent si bien, qu'ils lui persuadèrent de laisser voir son prisonnier à l'Amant qui en avait une envie démesurée.

La vieille officieuse alla trouver Bel- Acueil, et lui conta tout ce que l'Amant souffrait à cause de lui.

lxi. Ce ne fut pas sans peine qu'elle l'en- gagea à accepter de sa part un chapeau de

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ANALYSE

fleurs , tant ce pauvre garçon redoutait la colère de Jalousie.

lxii. La duègne ayant été pendant quel- que temps auprès de Bel - Acueil , elle se mit à lui faire des compliments sur sa beauté ; c'était pour avoir occasion de par- ler de celle dont elle avait été douée autre- fois : cette bonne femme en regrettait fort la perte , ainsi que l'usage qu'elle en avait fait.

lxiiï. Elle apprit à Bel- Acueil tous les tours qui peuvent se pratiquer en amour ; et sur-tout combien il est nécessaire à un jeune homme de prendre des femmes tout ce qu'il pourra en attrapper , sans jamais leur rien donner.

« Ce n'est point un crime , lui dit-elle , « de leur manquer de parole : les dieux « dans leur céleste demeure ne font que « rire de tous les sermens amoureux qui « se font ici bas : eux-mêmes nous ont « donné des exemples d'infidélité , qui ont « été suivis avec plaisir par les mortels.

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DU ROMAN DE LA ROSE. gS

lxiv. « Le pieux Enée trompa la crédule « Didoh ; Philis fut abusée par Démophon; « Pâris ne fut pas plus fidèle à Œnone ; et « Médée trouva dans le cœur de Jason toute « la légèreté et la mauvaise foi qui sont si « ordinaires en amour.

« Les hommes en s'attachant aux femmes « n'éprouvent point un sort plus heureux ; « car, dans le temps elles leur sont le « moins fidèles , elles ne laissent pas de « leur inspirer une jalousie égale à celle « dont fut autrefois frappé le boiteux Vul- « cain , lorsqu'il forgea ce filet fatal aux « amours de Mars et de Vénus.

lxv. « La vieille raconte ensuite comment « dans tous les temps , plusieurs guerres « cruelles ont été entreprises à l'occasion « des femmes f que le penchant entraîne « dans tous les dérèglements elles se « plongent.

lxvi. <* On sçait assez qu'il est impossible « d'aller contre les droits de la nature : ce « qui se prouve par l'exemple du chat , qui

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g6 ANALYSE

« n'ayant jamais vu de souris , ne laisserait « pas de leur donner la chasse la première « fois qu'il en apercevrait.

« Ne voit-on pas que les jumens nourries « loin des chevaux , s'accouplent avec eux « lorsqu'elles en trouvent l'occasion? Ainsi •c les femmes , entraînées par la force du « tempérament , ne peuvent s'empêcher « d'aimer et d'être aimées. Hélas ! je n'en ai « que trop fait la fatale expérience , ajou- te tait la vieille ; mais ce que je regrette le « plus , c'est d'avoir été follement amou- « reuse d'un jeune homme qui n'avait pour « moi que du mépris , et qui ne souffrait « mes caresses que dans la vue de me dé- « pouilier de l'argent que me donnaient « si libéralement mes autres amans pour « avoir part à mes faveurs.

« Voiiàlacausedela pauvreté affreuse « je suis maintenant réduite : ne m'imitez « pas, ô mon fils! et souvenez- vous que

15228, « Quant la Rose sera flaistrie,

« Et lesvieulx crins vous assauldront

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BU ROMAN DE LA ROSE. 97 « Alors tous les dons tous fauldront. »

Bel- Acueil témoigna par ses remerci- mens , combien il était sensible à ses le- çons ; il lui promit bien de les mettre à profit dans l'occasion ; que cependant elle pouvait introduire l'Amant dans sa prison , et qu'il Yy recevrait gracieusement. .

lxvii. La vieille , sans perdre de temps , retourna chercher le pauvre Amant qu'elle conduisit dans la chambre de Bel-AcueiL lxvui. Après les embrassemens réci- proques , et les remercîmens faits de part et d'autre , Bel- Acueil offrit ses services à l'Amant , qui ne fit aucune difficulté de les accepter.

lxix. Comme il était près de donner un baiser à la rose dont le souvenir le tour- mentait jour et nuit , Dangier qui l'aperçut lui cria de se retirer.

lxx. A ce cri accoururent Honte et Peur qui se jetèrent sur Bel- Acueil ; et, après l'avoir battu cruellement , elles le renferr mèrent dans un cachot.

S. G

98 ANALYSE

L'Amant les conjura de l'emprisonner avec lui ; mais , peu sensibles aux raisons qu'il put leur dire, elles le chassèrent du château.

lxxi. Ce ne fut pas sans l'avoir maltraité ; et peut-être eût-il couru risque de perdre la vie , si les barons de l'armée ne fussent venus à son secours.

LXXii. Jean de Meung fait en cet endroit une digression ■> dans laquelle il assure ses lecteurs que s'il y a dans ce qu'il a écrit quelques termes qui puissent les scanda- liser où leur faire de la peine , il est prêt à donner toutes les satisfactions qu'on vou- dra exiger de lui.

lxxiii. Il fait ensuite de grandes excuses aux dames, à cause des traits piquans ré- pandus contre elles dans son. ouvrage: il en dit autant aux dévots , en protestant que la peinture hardie et peu flattée qu'il en a faite ne porte que sur ceux qui sont hypocrites , et qu'après tout il n'a rien dit de son chef 9 n'ayant fait que rapporter cq

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DU ROMAN DE LA ROSE. 99

que les poëtes et les philosophes avaient 1 dit avant lui sur cette matière.

lxxiv. L'Auteur ayant ainsi fait sa paix avec ceux qu'il croit en droit d'être fâchés contre lui , il revient au récit du combat qui se donna entre les soldats de Y Amour et ceux qui défendaient le château de Ja- lousie.

lxxv. Franchise combattit contre Dan- gier : Honte vint au secours de ce dernier ; elle fut vaincue par Bien-Celer.

lxxvi. Paour et Seureté joutèrent Tune contre l'autre. Quoique les gens de Y Amour fissent des merveilles , les assiégés avaient l'avantage , ce qui engagea Y Amour à de- mander une trêve de douze jours , pour avoir le temps d'envoyer demander du se- cours à sa mère.

lxxvii. Les députés arrivèrent à Cythère; qui est l'endroit Vénus tient sa cour tout le monde y était dans une grande cons- ternation à cause de la mort du bel Adonis..

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ÎOO

ANALYSE

Jrénus9 qui prévoyait ce malheur, lui avait enseigné quelques jours auparavant la ma* nière dont il fallait chasser au bois , et quels étaient les animaux dangereux qu'il ne fallait point attaquer.

lxxviii. Adonis n'avait pas fait grande attention aux discours de sa maîtresse , et, malgré la défense quelle lui avait faite d'aller à la chasse des bêtes féroces , il avait eu l'imprudence de poursuivre up sanglier qui lui fit porter la peine de sa témérité : cet animal lui enfonça deux de ses défenses dans le corps : Adonis mourut de cette blessure , laissant Kènus dans un deuil qui ne pouvait s'exprimer.

lxxix. Cependant, dès qu'elle eut appris par la lettre de son fils le besoin qu'il avait de son secours , elle fit atteler six pigeons à son char, et se rendit aussitôt à l'armée de Y Amour.

lxxx. Il avait déjà rompu la trêve , le combat était plus violent que la. première fois » et les assiégés faisaient une si grande

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DU ROMAN DE LA ROSE. ÎOI

résistance que ce dieu se repentait de son entreprise.

Vénus , qui vit l'embarras se trouvait son fils , jura que jamais la chasteté ne se trouverait chez aucune femme.

V Amour fît le même serment à l'égard des hommes , et tous les barons s'enga- gèrent à les aider dans l'exécution de ce projet.

lxxxi. Pendant que ces choses se pas- saient à l'armée de Y Amour , Nature qui craignait que l'espèce humaine ne vînt à manquer, était dans sa forge, occupée h réparer les pertes qu'elle faisait tous les jours,

JL'Auteur compare en cet endroit la per- pétuité de l'espèce au phénix , des cendres duquel il en renaît un autre ; ainsi, de la corruption d'un individu , il en résulte toujours la génération d'un nouveau : ce qui prouve la supériorité que la Nature a sur l'art , qui n'est qu'un imitateur impar- fait des ouvrages de celle-là.

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102 ANALYSE

lxxxii. Il est difficile de donner une idée de la Nature, proportionnée à la grandeur du sujet. Le fameux peintre Zeuxis échoua dans cette entreprise : Jean de Meung l'au- rait tentée inutilement ; plus sage , il re- tourne vite à son sujet.

Lorsque Nature eut été instruite du ser- ment qui avait été fait par Y Amour et par sa mère , elle devint un peu plus tranquille ; et comme rien nest plus .propre à procurer à l'esprit le repos qui lui est nécessaire , qu'une conscience épurée de tous ses crimes, elle résolut de se confesser à Genius , et de lui avouer l'envie qu'elle avait eue de laisser périr la race humaine.

lxxxiii. Le prêtre Genius étant arrivé , il lui dit de sécher ses pleurs , qu'il croirait qu'on l'a mortellement offensée , s'il ne sçavait pas que les femmes se mettent ai- sément en colère.

Lxxxiv. Genius fait à cette occasion un portrait des dames fort désavantageux , il s'étend beaucoup sur leur indiscrétion ,

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DU ROMAN DE LA ROSE. lo3

et raconte toutes les ruses qu'elles em- ploient pour arracher aux hommes leu* secret.

Lxxxv. « Un mari peut , il est vrai , com* « muniquer à sa femme les affaires qui « n'exigent point un grand secret ; mais il « n'en est pas de même de celles qui sont « de quelque importance : la connaissance « lui en doit toujours être interdite , au- « trement elle prendrait trop d'empire sur « son mari , qui se met lui-même la corde « au col en faisant part à sa femme d'une « chose qui devrait toujours être cachée. »

lxxxvi. Genius ajant cessé de parler , Nature se mit à genoux , et commença sa confession par la création du monde , par la formation des planètes , par leurs cours , et par l'harmonie qui règne parmi elles.

De elle passe à la manière dont les hommes abrègent leurs jours.

lxxxvii. Témoins Empedocles qui se jeta dans les flammes du Mont -Etna et

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104 ANALYSE

Origènes qui, sans se donner la mort, cessa d'être homme.

« C'est en vain , dit la Nature , que Ton w rejette sur l'influence des constellations « les fautes que Ton commet tous les jours ; « chacun est le maître de vaincre son pen- te chant.

« Cette réflexion engage la Nature à dis- « courir fort au long sur le mystère incom- « préhensible de la prédestination : c'est ce qu'elle concilie notre liberté avec la près- ce cience infaillible de Dieu , qui ne nous ce met pas hors d'état de pratiquer le bien ce et de fuir le mal lorsque nous le voulons ce sérieusement ; à - peu - près comme un « homme qui, sçachant que les grandes ce chaleurs ou les pluies trop fréquentes de- ce vraient le faire périr , pourraient facile- ce ment se garantir de l'une , en se logeant ce dans des endroits humides , et de l'autre, « en habitant la cime des plus hautes mon- ce tagnes.

lxxxviii. « C'est ainsi que Deucalion et

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DU ROMAN DE LA ROSE. lo5

« Pyrrha échappèrent aux fureurs des eaux « du déluge. »

Nature avançant dans sa confession , ex- plique à Genius comment se forme le ton- nerre , et quels sont ses effets. Elle lui parle ensuite des nuées et de l'arc-en-ciel , que Ton regarde comme un présage assuré du beau temps ; ce qui lui donne occasion de discourir sur les verres ardents , sur les lunettes à longue vue , sur les télescopes , sur les idées qui se forment dans le cerveau de l'homme pendant qu'il veille , et sur les visions fantastiques dont il est tourmenté pendant son sommeil.

Nature , à qui rien n'est caché , explique ce que c'est que la comète qui réside dans la mojenne région de l'air , et qui n'est point un corps attaché au firmament Elle réfute aussi l'opinion l'on est que la vue de ce météore annonce toujours la mort de quelques grands : « Ils ne méritent pas , dit- « elle , que la comète leur fasse cet hon- « neur , puisque le corps d'un roi , quand

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106 ANALYSE

« il est mort , n'est pas différent de celui « d'un homme qui a conduit un chariot « pendant toute sa vie.

lxxxix. « La seule vertu fait la noblesse , « et Ton voit très -souvent que les gens « dont l'extraction est la plus obscure ont « les sentiments les plus élevés.

« N'est-ce point par leurs talens et par « leurs vertus que les poètes et les philo- « sophes se rendirent autrefois si considé- « rables? Si ceux qui font profession de ces « deux sciences ont un mérite égal à celui « de leurs prédécesseurs , ils peuvent se « plaindre avec raison que la justice qu'on « leur rend est bien différente.

« En effet , les grâces ne semblent faites « aujourd'hui que pour ceux qu i réussissent « à la chasse. Il n 'y a cependant que les « personnes vertueuses qui puissent légi- « timement porter le nom de nobles : c'est « à tort que nous nous parons de la no- « blesse de nos ancêtres, si nous ne les

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DU ROMAN DE LA ROSE. 107

* imitons pas dans ce qu'ils ont fait pour « se la procurer.

Nature , pour en venir au point qui la touchait de plus près , convient avec Genius qu'elle n'a aucune plainte à faire contre les éléments qui se succèdent les uns aux autresf dans l'ordre qui leur est prescrit.

« Les plantes sont végétantes dans la « saison , les arbres donnent des fruits dans « le temps , les poissons suivent les règles *. que je leur ai données.

« Mais je me plains aujourd'hui de l'hom- « me , qui, formé à l'image et à la ressem- « blance de Dieu , avait eu en partage tous « les biens dont j'avais pu l'avantager. Cet

* homme , qui lui seul est un * Microscome * Petit « et un abrégé de toutes les perfections ;

« ce même homme, pour l'amour de qui « un Dieu s'est incarné dans le sein d'une « vierge, et pour le salut duquel il a voulu « expirer sur une croix ; cet homme, dis-je, « est livré à tous les vices dont je demande m aujourd'hui la vengeance , mais surtout

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lo8 ANALYSE

« des fautes qu'il commet contre mes lois « établies pour la propagation de l'espèce ; « c'est cette infraction qui me fait le plus « de peine.

xc. « Allez, dit Nature à Genius, allez « trouver Y Amour qui est dans son camp , « et , après que vous l'aurez salué de ma « part, sans oublier Vénus et toute l'as- « semblée des barons , dites-lui que je vous « ai envoyé pour excommunier tous ceux « qui négligent de travailler à la multipli- u cation de leur espèce. »

Nature ajant achevé sa confession , Ge- nius , par forme de pénitence, lui enjoignit de demeurer dans sa forge , afin d'empê- cher la destruction totale de l'espèce hu- maine : il lui donna ensuite l'absolution de ses fautes , et partit pour se rendre à l'ar- mée de Y Amour.

xci. Tout le monde fut bien aise de l'ar- rivée de ce grand prêtre ; il n'j eut que F aulx -Semblant et Abstinence -Contrainte qui se retirèrent sans dire adieu à personne*

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DU ROMAN DE LA ROSE.

109

xcii. Après les civilités qui s'observent par- mi les personnes qui savent vivre , Amour fit endosser une belle chape à Genius; il lui mit un anneau au doigt , à la main une crosse, et une mitre sur la tête.

Quand Genius eut été habillé pontifica- lement , il monta en chaire , tenant une torche de cire ; alors chacun prêta silence pour entendre ce qu'il avait à dire.

xcin. Genius déploya lachartre étaient écrits les commandemens de Nature : en- suite il fulmina Tanathême encouru par ceux qui s'en écartaient , et surtout par ceux qui ne faisaient point d'enfans.

Genius publia aussi la bulle du pardon général accordé à ceux qui ne laisseront point enfouir les talens qu'ils ont reçus de la nature pour lui conserver des sujets.

xciv. « Travaillez , seigneurs barons , « travaillez fortement, leur dit-il, pour ré- « parer ce que le ciseau d'Atropos détruit « tous les jours ; vous éviterez par de « tomber entre les mains des trois furies

IlO ANALYSE

« d'enfer, et des trois juges qui y ren- « dent la justice : vous vous rendrez di- « gnes d entrer dans ces beaux pâturages, « le jour est éternel et pur, et plus beau « que tous ceux qu'on a vus sous le règne « de Saturne. »

Genius y en cet endroit, invective contre la manière indigne dont Jupiter agit avec son père : « On ne peut trop se plaindre, « ajoute-t-il , du tort que Ton fait à ceux « que Ton met dans le même état fut « réduit Saturne , non -seulement parce « qu'en leur ôtant les marques de leur vi- « rilité on les rend susceptibles de tous « les défauts auxquels les femmes sont su- ce jettes ; mais parce qu'on fait un tort in- « fini à la Nature , en lui enlevant des sujets ce capables de réparer les pertes qu'elle fait « tous les jours.

xcv. « Jupiter étant parvenu à l'empire , « fit publier que chacun eût à faire tout ee ce qui lui serait agréable ; et comme il ie sçavait combien l'exemple influe sur les

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DU ROMAN DE LA ROSE. 111

« hommes , il se plongea le premier dans « toutes les voluptés que son imagination « déréglée lui put suggérer.

« Ce fut ce même Jupiter qui divisa la m terre en quatre parties , qui donna aux « étoiles des noms convenables , et qui « apprit aux hommes la manière de faire « tomber dans leurs filets les animaux sau- ce vages.

« Ce fut aussi ce dieu qui plaça dans les « loups cet instinct féroce et vorace qui « les caractérise : c'est par lui que le sér- ie pent fut en état de nuire aux hommes « par la force maligne de son venin : ce « fut lui, enfin, qui partagea Tannée en « quatre saisons, et qui fit succéder à l'âge « d'or l'âge d'argent : à celui-ci succéda tf l'âge d'airain , qui fut remplacé par l'âge « de fer.

« Ces variations dans l'univers réjouirent « beaucoup les divinités infernales, tou- « jours prêtes à attirer chez elles les brebis * qui s'égarent du sentier Dieu, sous la

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112 ANALYSE

« figure d'un agneau , veut bien être leur « conducteur. »

Genius, sous l'allégorie du parc vont paître les brebis , fait la description du pa- radis , suivie d'un fort beau parallèle de ce parc , avec celui l'Amant avait rencontré Déduit; et il prouve par de vives raisons la supériorité du premier sur ce parc cons- truit par les mains des faibles mortels.

Il raconte les joies ineffables que l'on y goûte, et qui rassasient à jamais les bien- heureux ; il compare la fontaine Nar- cisse devint idolâtre de sa propre beauté, avec la fontaine de la divine essence, et il fait voir combien elle était trouble et bour- beuse auprès de la fontaine de vie.

Genius finit son exhortation en conjurant ses' auditeurs de se mettre en état de pou- voir puiser un jour des eaux salutaires dans cette fontaine.

Tous les soldats, animés par un discours si pathétique, se préparèrent à l'assaut.

xcvi. Ténus somma Bonté de se rendre.

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DU ROMAN DE LA ROSE. Il3

qui lui répondit brutalement qu'elle n'en ferait rien. Vénus la menaça de mettre au pillage toutes les roses du jardin, et pour en venir à bout elle se disposa à attaquer le château : elle prit son arc # et bientôt il en partit une flèche légère qui fut portée dans une fente que Ton pouvait voir au-devant d'une figure sculptée, que l'Auteur com- pare à celle dont Pjgmalion fut autrefois épris.

xcvn. Chacun sait que cet habile ou- vrier devint amoureux d'une statue qu'il avait taillée lui-même.

xcviii. Vénus , touchée des feux du sta- tuaire , anima cette figure ; Pjgmalion en eut la jouissance , et de leurs amours na- quit Paphus qui donna son nom à l'île de Paphos. Ce Paphus eut un fils nommé Cy- njras , qui dans la suite devint le père du bel Adonis, fruit honteux des amours inces- tueuses de Çynyras et de Mjrrha sa propre fille.

xcix. Après que Vénus eut décoché la

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114 ANALYSE

flèche dont on a parlé au chapitre xcvi , elle jeta dans Tannée ennemie un brandon ardent dont tous les soldats ressentirent la flamme.

Dangicr, Peur et Honte , voyant le feu prêt à les consumer, délogèrent à l'instant.

Courtoisie, Pitié et Franchise entrèrent dans la tour, et furent ouvrir à Bel-Acueïl la porte de sa prison , dans la crainte que le feu ne parvînt jusqu'à lui.

Ces dames lui recommandèrent les in- térêts de l'Amant , qui n'avait point aban- donné les siens pendant sa captivité. Bel- AcueiU charmé d'en voir la fin, consentit à tout ce qu'on exigea de lui.

Jean de Meung raconte dans ce chapitre , sous l'allégorie du pèlerin armé du bour- don et revêtu de l'écharpe , comment notre Amant acheva son pèlerinage auprès de l'i- mage qui était derrière la fente Vénus avait tiré un de ses traits ; ce qui donne lieu à l'Amant de parler de ses voyages jdans l'empire amoureux , pendant lesquels

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DU ROMAN DE LA ROSE. 1 lS

il avait appris par expérience , que Ton tirait plus de profit en s'attachant à des femmes déjà sur le retour, qu'en faisant la cour à celles qui ne font encore que de pa- raître sur la scène.

Il est vrai que les premières sont moins faciles à tromper que les autres, qui ressem- blent à ces oiseaux encore niais qui se lais- sent surprendre par les apaux perfides des oiseleurs ; tandis que ceux à qui le temps a donné de l'expérience évitent les pièges qui leur sont tendus.

En effet, les femmes qui ont été trompées dans leur jeunesse, le sont difficilement dans un âge plus avancé , parce qu'elles sont toujours en garde contre les trahisons qu'on peut leur faire.

Cependant , quoique ce soit un senti- ment assez généralement reçu , que

Si font bien plus de gains au tiers 22263. Vieux chemins que nouveaux sentiers,

il n'j a point d'inconvénient d'être amou- reux d'une jeune femme, parce qu'il faut

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11 6 ANALYSE DU ROMAN DE LA ROSE.

qu'un galant homme n'ignore rien en fait d'amour.

c. Le reste du roman contient la manière dont l'Amant entra dans la fente de la tour, la peine qu'il eut à j introduire son bour- don , et enfin comment il vint à bout de cueillir la rose.

Après cette victoire il n'oublia point de témoigner sa reconnaissance à V^énus , à son fils , et à tous les barons qui lui avaient rendu de si grands services.

Le jour parut ensuite , qui le retira d'un songe si agréable, pour le replonger peut- être dans des illusions plus dangereuses.

FIN DE L'ANALYSE.

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D E L'U T I L I T E

DES GLOSSAIRES.

On ne saurait rechercher avec trop de soins tout ce qui peut contribuer à l'éclair- cissement de notre histoire , et y répandre un certain jour que la barbarie des six ou sept premiers siècles de la monarchie fran- çaise a rendu assez obscur.

Rien n'est plus propre à lui rendre sa première clarté , que de se mettre en état de lire dans leur source les manuscrits, qui ont presque tous été altérés par la négli- gence ou par la mauvaise foi des copistes.

La voie la plus sûre pour j réussir est celle du glossaire , que M. de la Monnoye a défini , « un recueil de termes difficiles , « barbares et hors d'usage , accompagnés « de l'explication dont ils ont besoin. »

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Il8 DE L'UTILITÉ

Cette explication s'appelle Glose, qui en grec signifie YXorrlet : c'est le lingua des latins.

Mais depuis on a entendu par glose toute locution barbare et inusitée ; et ce qu'il y a de singulier , c'est qu'elle a été prise aussi pour l'interprétation même de ces sortes de locutions.

Quintilien définit la glose , linguœ sécré- tions interpretatio : c'est celle qui sert à ex- pliquer le texte; et il arrive souvent que le commentaire est plus obscur que le texte même , parce qu'on y donne trop dans le sens ànagogique ou mystique.

La glose dont il s'agit ici n'a pour objet que la connaissance d'un sens purement littéral, que l'ancienneté du langage et les changemens qui y sont arrivés ont pu dé- rober à la pénétration de ceux qui n'ont point apporté tous les soins qui étaient né- cessaires pour s'en instruire.

Dans tous les temps et dans tous les gen- res de langues, il y a eu des personnes qui

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DES GLOSSAIRES. 11Ç

se sont apliquées à adoucir par des expli- cations , ce que la barbarie avait mis de rude dans certains termes.

Ces éclaircissements étaient nommés glossemata par les Latins. Ceux qui s'appli- quaient à ce genre d'étude s'apelaientg/as- sographi, c'est-à-dire glossateurs. Personne n'a mieux mérité ce titre que le sçavant du Cange, qui a ramassé dans les deux tomes de son Glossaire grec tout ce qui avait été fait de meilleur en cette langue en matière de glose.

Les trois volumes de son Glossaire latin n auraient rien laissé à désirer , si la nou- velle édition des sçavans PP. Bénédictins n'avait point appris au public qu'il mao* quait encore quelque chose à ce genre de science , que le rapport de notre langue avec la latine doit nous rendre si intéres- sant.

Il serait à souhaiter que ce qui a été fait à l'égard du, grec et du latin , eût été pra- tiqué avec autant de soin à Pégard de no-

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D E l'u TILITE

tre langue. Et quoique les Lexiques àe Ni- cod, de Monet, de Borel, de Ragueau, de Ménage, et les cinq volumes du Diction- naire de Trévoux semblent avoir épuisé la matière, ils ont cependant laissé en ar- rière plusieurs termes dont ils auraient pu mieux que personne donner l'explication. Ce serait un ouvrage très utile que celui qui contiendrait un glôssaire universel de la langue romance ; mais il faudrait com- mencer par fixer la plupart des termes la négligence des copistes, ou peut-être leur ignorance, ont glissé tant de variations* La restitution de ces passages serait plus utile que celle que Ton fait tous les jours de tant de phrases grecques et latines , la plupart du temps on ne travaille que par conjecture , ouvrage la peine l'emporte sur le profit que Ton en retire; aulieu qu'un bon glossaire de notre langue nous met- trait en état , je ne dis pas de lire les ro- mans, (car ils ne doivent être lus qu'au- tant qu'ils nous mènent à la connaissance

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DES GLOSSAIRES. 121

de la langue romance J; mais on serait en état de s'instruire dans une infinité de Mss. qui se moisissent dans les bibliothèques des sçavans, de plusieurs usages dont l'ori- gine nous est inconnue.

Cest dans ces précieux restes de l'anti- quité gauloise que Ton trouverait plusieurs titres propres à éclaircir beaucoup de faits embrouillés dans notre histoire , qui sont relatifs à la monarchie , à la jurisprudence, et à l'ancienne discipline ecclésiastique : connaissance plus utile pour un Français , que celle qu'il pourrait puiser dans l'an- cienne Grèce et dans l'ancienne Rome.

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SUPPLÉMENT

AU GLOSSAIRE

DU ROMAN DE LA ROSE.

A

A est mis quelquefois à la place de la préposition pour:

Et t'en tiendras à bien payé. Vers

2744*

A est pris aussi pour l'article indéfini de :

Car je vous crains à courroucier. ag3o. A se prend encore pour avec:

Hors de ma teste à une pelle. 4848. Abayelart. ( Pierre ) Ses amours avec Héloïse 90072, n'ont pas moins contribué à le rendre célèbre dans l'histoire, que sa profonde érudition qui Ta mis au nombre des plus grands docteurs du dou- zième siècle. Innocent II l'appelait magistrum . Petrum , à cause de sa science.

Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, fit pour

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124 SUPPLEMENT

honorer la mémoire de ce scavant homme une

épitaphe dont voici les deux derniers vers :

Est satis in iilulo , Petrus jacet Abeilardus, Cui solipaluit scibile quicquid eraU

Victime infortunée de Pamour et de ses en- nemis, il mourut Tan 1142, le 21 d'avril, âgé de 63 ans. Il fut enterré à saint Marcel, abbaye située près de Châlons-sur-Saône

Acertes, adv. qui signifie tout de bon , à bon es-, cient. C'est dans ce sens qu'il faut entendre l'en- droit du vers 22337 , qui a été expliqué par cer- taines , assurées.

Acesmez, (variantes) vers 18223, c'est-à-dire , parés P ornés.

Et sont de mors bien acesmez, dont les bonnes mœurs font l'ornement. Ce mot vient d'acesmes, qui est le nom des habillements et des atours des femmes. On disait aussi achesmé pour acèsmé.

2405. Achoison , s.f. signifie occasion j sujet , raison. Borel l'explique encore par le terme de disgrâce. On disait aussi achaison. Au premier livre de Ville-Hardouin on lit o chois on. 14910. Acoupï, Acoupie, adj. Cocu: c'est la même chose que coupeauj qui est le simple d'acoupi.

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AU GLOSSAIRE. 125

Acourcent , c'est-à-dire, acourcissent , abrègent, x^jfrj. par syncope, vient du verbe acourcir.

Adens , adv. qui signifie en bas ? tout plat, du verbe i486. adenter, tomber tout plat.

Adiré , participe du verbe adirer, que le glossaire 3853. explique par maltraité , ou occasionné de faire maltraiter. Je crois qu'il veut dire prié ou con- juré y du verbe adjurare: en effet, dans l'édition de Galiot on lit conjuré au lieu 8 adiré. Et à bien examiner la pensée de l'Amant, il semble qu'il soit fâché des bassesses et des prières qu'il a été obligé de faire pour gagner les bonnes grâces de Dangier. Adirer , signifie aussi égarer, manquer , être à dire.

Adjourner, verbe neutre, signifie faire jour, *535, d'où vient le mot d! 'ajournement , assignation à un certain jour.

Dieu , quant sera-il adjourné ? î5ifr

c'est-à-dire, quand le jour commencera-t-il à paraître ?

Advis : quoique le glossaire le fasse adv. il est néan- 49» moins subst. et veut dire sentiment > opinion > conseil. On . disait aussi ce m9est vis pour ce m9 est advis ? par la figure que les grammairiens

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iê6 supplément

nomment aphérèse , qui est le retranchement de la première lettre d'un mot.

556o. Adune , c'est-à-dire assemble , du verbe aduner, et du latin adunare , in unum cogère et quasi con- globare. Aiïner, idem.

37230. Affiée, participe du verbe affier, est ici employé pour jiancée , épousée; vient de Jides , foi. C'est comme si l'on disait , depuis que vous m'eûtes donné votre foi ou reçu la mienne. 638o. Affiere , c'est-à-dire, qui puisse y atteindre ou s'y comparer. Les autres explications de ce verbe sont dans le glossaire. 4454* Affolans, participe du verbe affoler, qui signifie rendre passionné jusqu'à la folie : il signifie aussi blesser^ au vers 5o66.

Ah , le bourreau, le traître, le méchant! Il m'a perdue, il m'a toute affolée.*

4791. Agnelet, s. m. Anneau que l'on met au doigt. 3356. Agriesté, s.jlqui a quelque ebose d'agreste, du- reté, âpreté, du latin agrès lis.

8582. Aherdre, attacher , vient du latin adherere, ainsi

que le verbe adherdre, qui est au vers 7842. 1192, Ains, adç. signifie avant, auparavant j et au vers

* La Fontaine, conte du Diable de Papefiguière.

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AU GLOSSAIRE. 127

172a f il signifie au contraire. Les Picards disent einchieux - et encheux pour encieuXj qui est la même chose que ains et ainçois.

A la servante de l'hôtel. i586«

Le conseil que Y Amour donne à l'Amant de faire quelque petit présent à la servante de sa maîtresse, est pris d'Ovide, de A rte amandi, libro secundo.

Porrige fortuna mimera parva tua, Porrige et ancillœ quœ pœnas luce pependii.

Album as ar, ou Aboasar 9 arabe renommé par sa 19967. science, vivait dans le neuvième siècle ou dans le dixième : son livre de la Révolution des années l'a fait regarder comme un des grands astro- logues de son temps.

Àlcibiades , (variante) vers ça58 , un des grands capitaines de la Grèce. Il fut le plus bel homme de son siècle ; voilà pourquoi Jean de Meung en fait mention. Ce qu'il en dit est pris du troisième livre de la Consolation de Boëce, son auteur fa-» vori : Quod si, ut Aristoteles ait, linceis oculis

. ho mines uterenlur , ul eorum yisus obstantia penetrarentj nonne introspectis yisceribus illud Alcibiadis superficie pulcherrimum corpus , tur* pissimum yideretur

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1*8 SUPPLÉMENT

On voit par ce passage, que c'est ainsi qu'il faut lire , et non pas Olympiades. J'avoue qu'il importe fort peu au lecteur que ce soit le corps de cette princesse ou celui d'Alcibiades , mais il faut être exact dans les citations ; et puisque Boëce cité par Jean de Meung parle d'Alcibiades, il faut s'en tenir à cette leçon , à moins que Boëce ne se soit trompé. Il est vrai qu'Aristote aurait pu parler du corps d'Olympiades plus sçavam- ment qu'un autre : ce philosophe avait été le ga- lant de cette princesse; mais il était trop honnête homme pour en mal parler , dans le cas même de la rupture.

1017. Alis, la traduction manuscrite du Roman de la Rose l'explique par doux et courtois.

S486. Aloser , louer , relever les belles actions > signifie aussi acquérir los ou louange.

16821. Alquemie , ou Arquemie , s.f. on l'appelle aussi alchymie j c'est l'art de préparer les métaux et de les purifier.

6637. Aludel et Alutel , s. m. terme de chymie. Ce sont des pots sans fond joints ensemble , qu'on adapte sur un pot percé au milieu de sa hauteur. Us servent pour sublimer , c'est-à-dire faire mon-

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AU GLOSSAIRE. 12$

ter par le feu une madère volatile en haut par l'alembic ou au chapiteau.

Ambezas, c'est ce qu'on appelle en terme de jeu xo86r. de dez, Bezet ou les deux As. L'Amour, par cette métaphore, veut faire entendre à l'Amant qu'en retenant par cœur ses commandemens , il a fait un meilleur coup que s'il eut amené Ambezas lorsqu'il aurait eu besoin d'un Sonnet.

Amont, adv. en haut , comme si l'on disait en haut r439- d'un mont.

Angelons: ce sont, je crois, ces fromages que Ton 12367. appelle à Paris, des angelots , et qui viennent de Normandie.

Anichile , du verbe anichiler , réduire à rien y 2o58i. détruire.

Aorer ou Aourer , adorer , prier , vient du latin 12420. orare. Le vendredi saint était appelé autrefois aoré et oré , à cause de l'adoration de la croix , ou peut-être à cause des prières que l'on fait ce jour-là.

Aourse , du verbe aourser, se jeter sur quelqu'un 9726. avec la furie d'un ours.

A peu , c'est-à-dire peu s'en faut , comme si l'on 3009. disait peu il y a : cette façon de parler était fort

5. 1

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l3o SUPPLÉMENT

en usage parmi les anciens écrivains , et on la trouve souvent dans ce Roman.

«75o. Apostole , s. m. c'est le nom qu'on donnait au pape , comme successeur des apôtres ; on l'ap- pelait aussi apostoile et apostolic. L'église donne encore aujourd'hui ce nom au pape dans une de ses prières qu'elle adresse à Dieu : Ut domnum

* Le apostolicum * et omnes ecclesiasticos ordines in sancta religione conservare dignetur. On l'a long -temps connu sous le nom de l'évêque de Rome.

On donnait aussi le nom d'apostoliques aux évêques , parce qu'ils avaient succédé aux apô- tres : quelquefois on les appelait papes , comme on peut le lire dans les formules du moine Mar- culfe , dans les lettres de Sidonius , et dans Gré- goire de Tours ; ce qui dura jusqu'au onzième siècle , Grégoire VII ayant ordonné dans un con- cile qu'il n'y aurait que l'évêque de Rome qui serait appelé papa , quasi p a 1er, à voce grœcâ

17368. Aprime , approche du latin aproximare. 8187. Archée et Archie, s.f. la portée d'une flèche. 3^48. Archiere , s. f. embrasure , meurtrière , ouver*

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AU GLOSSAIRE. i3j

ture qu'on laissait dans les murailles pour tirer des flèches aux ennemis.

ârnoult (saint). Baillet, au second tome de la 945*« Vie des Saints , en admet trois qui portèrent ce nom. Le premier , contemporain de S. Remy au sixième siècle , laissa, dit-on , sa femme vierge . elle était nièce de Clovis. Saint Arnoult fit plu- sieurs pèlerinages , et fut enfin assassiné par des anciens valets de sa femme , irrités de ce qu'il lui avait fait prendre le voile des vierges consa- crées à Dieu.

D'autres traditions portent que des voleurs f fâchés de ne lui avoir point trouvé d'argent, l'a- vaient battu cruellement , et qu'il était mort de ses blessures : on l'a mis au rang des martyrs , et l'église célèbre sa fête dans le diocèse de Reims f le 18 de juillet.

L'autre S. Arnoult , qui fut marié , vivait vers l'an 58o. Il avait épousé une fille nommée Dode, dont il eut deux enfans : elle prit dans la suite le voile dans un monastère de Trêves , et S. Ar- noult mourut évêque de Metz environ l'an 640.

Je ne prétends pas décider lequel de ces deux saints doit être le seigneur des coux ou cocus : peut-être Jean de Meung a-t-il cru qu'il suffisoit

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\3l SUPPLÉM ENT

d'être marié pour être de cette conFraîrie , et qu'en réduisant à l'acte la possibilité, une pareille hypothèse n'aurait rien d'absurde. Cet auteur était d'ailleurs assez prévenu contre le beau sexe , pour ne point aller chercher bien loin des explications à son passage.

Coquillart a pensé ainsi que Jean de Meung sur le compte de S. Arnoult ; voici comme il s'en explique au monologue des perruques :

Coquins , niays , sots , joquesus , Trop tost mariez en substance , Seront tous menez au-dessus Le jour Sainct Arnoult à la dance.

S, Vincent Ferrieres n'adopte point le senti- ment de Jean de Meung sur le patron des cocus; car, dans son sermon sur la luxure , il fait men- tion de deux autres en ces termes :

Fuit mercatùr j et cum ejus uxor esset mor- ~tua y venerunt amici et parentes ut darent sibi uxorem. Dixiteis quod nolebatj quia veldabitis uxorem juvenem vel antiquam. Si juvenem ha- beam, spernet me cum sim antiquusj et timeo quod faceret me de confralriâ sancti Cuculli: si aulem antiquam accipiam, ego sum antiquus ctcahus , et sic unus non polerit juvare aliam.

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AU GLOSSAIRE. l33

Dixerunt amici : Compater , non curetis, quia non dabimus y obis uxorem antiquam, sed juve- nem j et sifaciat y os de confratriâ cucullorum, Jacietis de confratriâ sancti Lucœ.

Artus , roi de la grande Bretagne , surnommé le 1178. bon , était fils d'Uterpandragond et de la reine Yvergne. Il épousa Genièvre , fille de Leodogan , roi de Thamelide. Cette princesse , qui passait pour un modèle de sagesse , ne put résister aux charmes du fameux Lancelot-Dulac , fils du roi Ban de Benoic. Cette folle amour coûta la vie à plus de cent mille hommes , et au bon roi Artus , Tan 541. Il portait d'azur à treize couronnes d'or» Son épée , dont il est parlé si souvent dans le roman de Lancelot , s'appelait esca!ibor9 qui en hébreu signifie tranche fer et acier.

Ashachim , il faut lire Alhasen ou Alhason , sça- 18814- vant Arabe qui vivait dans le onzième siècle : il a composé divers ouvrages d'optique. Il y a en- core un autre Alacenus ou Aïhazenus , anglais dont on a deux traités , l'un de Perspeclivâ, et l'autre de Ascensu Nubium : il y a beaucoup d'apparence que c'est de l'arabe que Jean de Meung fait ici mention.

Ataine , trois, pers. de l'indic. du verbe atainer, j2i8.

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l34 SUPPLÉMENT

qui signifie quereller j c'est delà qu'on a formé ataineux et ataineuse , querelleur , et ataine , querelle , qui vient du grec dm , qui est le nom d'une déesse que Ton nomme en français A elle est de l'invention d'Homère ; c'est à elle qu'était confié le soin d'exciter parmi les hommes les noises et les querelles. Rabelais s'en est souvenu dans ses Fanfreluches

antidotées :

Maugré Até 9 à la cuisse heronnîere.

En Bourgogne , les paysans disent éténeryouv fatiguer jusqu'à l'excès ; ce qui est une corrup- tion d'atainer.

6ia. A tant, adv. qui signifie alors , puis.

Au. Cet article défini , qui marque le datif, est mis ici à la place de l'article du : nos anciens sous- entendaient souvent les articles; ils disaient le fils Yvain, les quatre fils Aymon, l'Hôtel -Dieu, pour d'Y vain , d'Aymon , de Dieu,

8ia. Avesprement, s* m. l'obscurité de la nuit. Vesper ou Hesperus, était le nom de l'étoile qu'on ap- pelle Vénus , qui paraît aussitôt que le soleil est couché : c*est de Vesper que vient Aves* prement , que l'on peut prendre aussi pour le crépuscule. On disait Avesprir* pour faire nuit.

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AU GLOSSAIRE. l35

Les paysans de Bourgogne disent encore la Ves- prée , pour l'après-dînée.

Avicenne , philosophe et médecin arabe du onzième x67x7* siècle , célèbre par plusieurs ouvrages de méde- cine : on a prétendu que le sultan Cabous t'avait employé dans le ministère en qualité de visir.

Aulmoniere , s. f. petite bourse ou gibecière , 20478. almonaria et eleemosynaria dans la basse la- tinité ; c'était pour les dames un ornement pareil à celui qu'elles empruntent aujourd'hui d'une montre attachée à leur ceinture : les hommes en portaient aussi , et l'on en voit dans plusieurs an- ciens mausolées. Ce terme est pris ici allégori- quement , et signifie le scrotum des latins , seu pellis quœ iesticulos commet, s

Avoutire ou Advoutire , s. m. c'est ainsi qu'il 18860. faut lire au vers 18860 , au lieu ftadultire j il signifie le crime d'adultère. Avoutre signifiait un enfant naturel : Avulterie id. qu3 'Avoutire.

Aux poêles mêmes donnèrent. 195x4»

Il y a long - temps que les poètes ont acquis le droit de regretter ces marques utiles de la considération ils étaient autrefois parmi les grands : aux termes d'Ovide , on croirait, que le

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l36 SUPPLÉMENT

soin de récompenser les poètes était l'objet prin- cipal du ministère.

Cura ducum fuerant olim , regumque poetœ , Prœmiaque antiqui magna tulere chori*

Sanctaque maj estas , et erat venerabile nomen , Vatibus et large sœpe dabantur opes.

De Arte amandi, lib. ii).

B.

16198, Bachelier,^ w. c'est le nom qu'on donnait au jeune écuyer qui recevait la ceinture militaire, et qui marchait sous les ordres du chevalier Ban- neret. Le bachelier était entre le chevalier et l'écuyer. Fauchet croit qu'il vient de Bas-cheva- lier, dont il est abrégé, et que les jeunes gens qui se sentaient assez de force pour supporter la fatigue des armes , prirent le nom de Bache- liers, comme étant plus bas que les anciens hauts chevaliers. C'est ainsi que de Hault-Ber /grand noble , est dérivé le nom de Ber , qui signifie Baron.

On appelait aussi Bachelier celui qui avait vaincu un homme dans un tournois la première fois qu'il s'était battu , parce qu'on lui donnait une branche de laurier: baccillus signifiait bâton , et la branche était regardée comme le bâton.

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AU GLOSSAIRE. l3/

En Picardie , les jeunes gens à marier étaient nommés Bacheliers, le nom des jeunes filles était Bachelette. En Dauphiné , on appelait les jeunes gens Bachelards. Bachelier ne se dit plus que dans les universités et dans la Sorbonne.

Bai ll art , s. m. pour Bailleur , Dônneur , du 2261. verbe bailler. L'édition de Galiot met Gaillard.

Bailly , s. m. c'est - à - dire Gardien. Le grand 85a3. bailli et le sénéchal étaient une même chose , tous deux gardiens et conservateurs des biens du peuple, contre les vexations des juges ordinaires. On disait aussi Bail , et dans Ville-Hardouin on trouve Bals dans le même sens. Bailli vient de Bajulus , par corruption de Bailus et Balius. Mal-bailli qui se trouve au vers 85*4 , voulait dire mal-gardé.

Balenus, c'est le nom d'un devin : ce pourrait i5o83« bien être Helenus , fils de Priam et d'Hécube 9 qui eut en partage le don de prévoir l'avenir. Presque tous les noms anciens sont défigurés dans les manuscrits.

Virgile fait mention de cet Helenus au livre trois de l'jEneïde.

Baleries , s. Jl danses. Baulles signifie la même 19163. chose.

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i38

SUPPLÉMENT

778. Baller , danser , d'où est venu Bal.

ai553. Barbacanne, s.f. et Barbocanne > terme de for- tification : fente ou petite ouverture que Ton fait dans les murs des châteaux , pour tirer à cou- vert sur les ennemis ; c'est ce qu'on appelle cré- neaux , et selon d'autres carnaux , du latin crena , cran , parce que les créneaux sont des crans faits à la muraille : S uni enim crenœ mu* rorum , dictionn. de Nicod.

i385. Barbelottes , s. f. grenouilles : c'est ainsi que l'explique Veneroni dans son dictionnaire , au mot ranôchia. Borel veut que ce soient des in* sectes qui se trouvent dans les fontaines ; ce qui est assez vraisemblable , puisqu'après/far£e/0//e.? on trouve Reines , c'est-à-dire Grenouilles •• ce n'est pas que Lorris fût délicat sur les pléo- nasmes.

10898. Barons, s. m. plur. Ce mot , en terme de roman, se prenait pour tous les hommes nobles et sei- gneurs de grande qualité. C'était par ce nom collectif qu'on désignait alors les ducs, les mar- quisi, etc.

On a divisé depuis la noblesse en trois ordres et en trois degrés. Le premier, est celui de Baron, qui compre-

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AU GLOSSAIRE» l3ç

naît tons les gentilshommes élevés en dignité 9 tant à cause des titres qui leur avaient été ac- cordés par les rois, qu'à cause de leurs fiefs, en vertu desquels ils avaient droit de porter la Banière dans l'armée du roi , d y conduire leurs vassaux, et d'avoir un cri particulier ; c'est pour- quoi ils sont connus ordinairement sous le nom de Banneretz. Ce premier ordre répond à l'idée que nous avons de la haute noblesse.

Le second ordre était celui des Bacheliers ou des simples chevaliers ; on les appelait Milites secundi ordinis, Milites mediœ nobilitatis.

Le troisième ordre enfin était celui des Ecu- yers, titre honorable alors, puisqu'il ne se don- nait guères qu'aux fils des chevaliers ; au lieu qu'aujourd'hui il est devenu si commun, que ces nobles, infimœ nobilitatis , rougissent de le porter comme infiniment au dessous d'eux.

La noblesse a toujours été en grande recom- mandation dans tous les états de l'univers ; et il n'y a presque à présent que celui des Turcs elle n'est pas considérée. Ils défèrent tout à la vertu et au courage , sans considérer ni le sang ni la naissance, comme l'a remarqué Busbec, ambassadeur à la Porte pour l'empereur Fer- dinand premier.

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[40 SUPPLÉMENT

Je m'Imagine bien que le préjugé dans le- quel nous sommes élevés par rapport à la bar- barie des Turcs, empêchera leur sentiment de faire fortune, quoique puisé dans un principe reconnu véritable par tous les plus grands phi- losophes ; mais il n'en sera pas moins certain que la vraie noblesse vient de notre propre vertu , et par k l'effet du hasard de nos ancêtres , quoi- que cette transmission de leur part ait force de loi parmi nous. Aussi je ne doute pas que lors- qu'il fut question d'introduire cette distinction qu'il nous a plu d'appeler noblesse , parmi des hommes égaux par le droit naturel , et subor- donnés par le droit des gens et par les lois d'une sage politique, on ait eu égard aux actions gé- néreuses de ceux qui les premiers ont été hono- rés de la noblesse. Il n'y a guères d'état l'on fasse plus de cas de ce titre qu'en France, avec d'autant plus de raison, que ce ne fut qu'au prix de leur sang et de leurs biens , que les chefs de ces maisons illustres qui sont parmi nous ac- quirent un titre si glorieux , et ce n'est qu'en suivant ces grands exemples que leurs descen- dais peuvent se dire véritablement nobles.

Nos anciens sermonaires ne connaissaient rien au-dessus du titre de baron.

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AU GLOSSAIRE. 141

Saint Vincent Ferrière , dans la troisième par- tie de ses Sermons , parlant de Saint Joachim, père de la Sainte Vierge, le nomme baron.

Ciim Anna et Joachim venissent de Nazaret in Hierosolimam ad templum, ut offerrent se- cundum consueludinem , quia Joachim erat Baro, voluit ojferre. Le grand prêtre le regar- dant avec surprise , lui demanda : Et quis estis vos? etc.

Un autre sermonaire a appelé le Lazare , Ba- ron de Bethanie.

Le titre de baron a passé de mode en France , la plupart des gentilshommes veulent être marquis ou comtes, n'ayant souvent pour toute seigneurie qu'un simple hameau. Cependant on ne reconnaît aujourd'hui en France pour mar- quis et pour comtes, que ceux qui possèdent des marquisats et des comtés ; et ces terres , dont les édits de Charles IX et de Henri III ont fixé l'étendue et la continence, ne peuvent porter ces titres sans les lettres du prince.

Quelquefois Baron est pris pour un homme du peuple. Dans la loi des Allemands, chapitre xcv, article ij, on lit qu'un soufiet donné à un baron n'est estimé non plus que celui donné à

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14a SUPPLÉMENT

une servante. En ce temps-là les peines étaient pécuniaires.

12774. Barrez , s. m. plur. c*est le nom qu'on donnait aux carmes à leur arrivée en France , sous le règne de Saint Louis, en iaôç, à cause de la bigarrure de leurs habits noirs, jaunes et blancs. La rue ils demeuraient autrefois à Paris, a conservé le nom des Barres.

Ces religieux dans la suite quittèrent leur chape et leur manteau bigarrés , et prirent la chape blanche sur l'habit noir , qui fut changé en tanné par ceux qui embrassèrent la réforme en Espagne.

Ce manteau, si l'on en croit l'abbé Trithême, était de la même couleur que celui qui fut jeté à Elisée par le prophète Elie lorsqu'il fut enlevé dans un chariot de feu. (Traité de l'origine des Noms , par la Roque , chap. 4a).

11x69. B aston, s. m. est pris pour une épée ou pour une hache.

xo55a. Baulievres ou Balievres , s. m. plur. lèvres ou baslèvres, comme bis labra : on disait aussi la Baulevre, ce que Borel explique par les joues. 5264. Baux ou Baulds, Bqulde, adj. signifie joyeux, d'où est venu Vadv. Baudement, id. joyeusement.

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AU GLOSSAIRE.

Beance, s.f. espérance trompeuse. 1*958.

Beauté n'eust paix à chasteté. 9»73» Lis est cumformd magna pudicitîœ.

Ovid. epist xv.

Béguins , espèce de moines hypocrites qui étaient xaS6x. mariés ; ils furent condamnés au Concile de Co- logne en 1260, et au Concile général de Vienne l'an i3ii. On les appelait aussi Beguards.

Behourdiz, s. m. Behours et Bahours, joutes, 19787. combats : le jour des Bouhordies , pour le jour du combat à la lance. Dans la basse latinité, Behours s'exprimait par Behordium.

Beril , s. m. pierre précieuse d'un verd pâle; c'é- i6i5r. tait une des douze pierres qui ornaient le Ra- iional du grand-prêtre chez les Hébreux.

Le père Monnet dans son dictionnaire prétend que le Beril n'est autre chose que le diamant.

Pline, Hist. nalur. liv. Zj, ch. S , dit qu'on le taille à six angles, afin qu'il rende plus d'é- clat , et il ajoute qu'il y a une pierre nommée Chrysoberil , qui a la couleur de l'or : c'est à cette pierre que Juvénal a fait allusion.

Et inaquales Beryllo*

Virro tenet phialas.

Satyra 7 , carm. 38.

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144

SUPPLÉMENT

Ce que Farnabe son commentateur expliqué ainsi : aureas phialas asperas Berillis sexangulâ Jbrmâ politis , ad splendoris repercussionem.

Properce a fait mention de cette pierre.

Et solitum digito Berillon addederat ignis* Eleg. vij ad Cynthiam, lib. iv.

i836. Bersault, s. m. signifie une butte.

A mon cueur , dont il fit bersault , Bailla nouvel et fier assaulr.

c'est - à - dire , que l'Amour fit du cœur de l'Amant une butte contre laquelle il décochait ses flèches.

On disait Bersailler pour exprimer l'action de tirer des flèches. « Et furent tellement ber- « saillez de traits , qu'ils se vindrent rendre. » Mémoires d'Olivier de la Marche , liv. i.

On trouve dans les poésies de Molinet Ber- saulder dans le même sens.

8640. Besans , s. m. plur. c'étaient des pièces d'or de la valeur de dix sols , suivant l'évaluation faite par du Cange , en parlant de la rançon de S. Louis , il dit que le marc d'argent valait huit Besans en or , et quatre livres ou quatre-vingt sols en argent ; d'où il résulte que chaque Besan valait dix sols. Cette monnaie était appelée ainsi , parce

AU GLOSSAIRE. 145

ce qu'elle avait commencé d'avoir cours dans la ville de Byzance.

Bierre , c'est la forêt de Fontainebleau : la traduc- i6oS5. tion manuscrite du Roman de la Rose explique ce mot par celui de France.

Billier, c'est aller avec un bâton. Folle largesse io5o2. fait billier ceux qui se livrent à elle j c'est-à- dire qu'elle les réduit au bâton , meuble néces- saire à un homme ruiné , qui est contraint d'aller de porte en porte mendier son pain.

Billard , c'est celui qui était obligé de se servir d'un bâton pour marcher. Bille se prenait pour le bâton , et quelquefois pour une petite boule.

Les billettes qui font partie des pièces de bla- zon , étaient de petites pièces solides en forme de quarré long , dont on chargeait l'écu : elles étaient de métal et de couleur.

Boece. (Anicius Manlius Torquatus Severinus.) 5253. Il est juste de parler d'un homme à qui Jean de Meung a de si grandes obligations. II naquit l'an de l'ère chrétienne 455. Il fut trois fois consul f et il eut pendant ce temps-là part à la confiance de Théodoric , roi des Goths. Il la perdit par la jalousie de Bazile , d'Opilio et de Gaudence , dé- lateurs infâmes. Boece fut conduit dans les pri- 5. K

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146 SUPPLÉMENT

sons de Ticino , aujourd'hui Pavie. Ce fut il composa son traité intitulé Consolalio Philo- sophiez , divisé en cinq livres , avec d'autres trai- tés de théologie.

Boè'ce (selon Berthier in prœfalione Boëthii) fuit logicus acutissimus , theologus gravissimus , malhematicus solertissimus y mechanicus arti- ficiosissimus y mus i eu s suavissimus y adhuc orator et poè'ta optimus. En effet , il a, écrit dans tous ces genres de science.

Théodoric lui fit trancher la tête , fan 5^4 , aussi bien qu'à Sjmmachus dont Boè'ce avait épousé la fille. Ce prince ne survécut guëres à un acte si cruel. Peu de temps après cette exé- cution , on servit sur sa table la tête d'un poisson énorme. Il crut que c'était celle de Sjmmachus qui le menaçait ; un tremblement s'empara de tous ses membres , on le mit dans son lit il mourut agité par les remords de sa conscience confessant qu'il avait eu tort de faire mourir Boè'ce et Sjmmachus , sans avoir apporté en les con- damnant l'attention qu'il donnait ordinairement à ses sujets. Procopius Histor. Gothica 9 lib. primo.

Botterel. L'éditeur l'explique dans ses notes par Crapaux, ce qui pourrait venir de l'italien Botta j

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AU GlOSSAIRE. 147

cependant, comme dans le passage cité il s'agit d'un avare qui enfouit ses trésors , de peur de les dépenser , Botùerel pourrait bien signifier un homme qui met , qui boute , du verbe ancien boutre , dont on peut avoir formé Boutereaux, et Bouterel ou Boterell.

Bouhourder , jouter à cheval la lance à la main, 22447.

Bourras , s. m. grosse étoffe faite de bure ; c'est 1208. à-peu-près le drap dont s'habillent les capucins.

Bourreaulx , c'est la soie crue, ou l'étoupe de 13967. cette même soie.

Brait, crie aussi fort qu'un âne , du verbe braire, 15797. d'où est venu braj et bret pour cri j et au vers 223*3 , il signifie Vapeau dont on se sert pour attirer les oiseaux dans le piège qu'on leur a tendu.

Brandit, remue, branle, de brandir et esbran- 16217, dirj ce qui vient , comme l'a remarqué Borel , de ce que, dans les combats, les chevaliers re- muaient et secouaient leur brand d'acier. On disait brand , branc et brancc, pour épée.

Brandon , s. ni. torche et branche d'arbres dont 3499. on se servait en guise de flambeau : les torches étaient faites avec de la paille ou avec des bran- ches de sapin , parce que ce bois porte en soi

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148 SUPPLÉMENT

une matière facile à s'enflammer. Chez les poètes et chez les romanciers, Brandon est pris pour le flambeau de l'Amour.

321. Brunette , s. f. étoffe fine de couleur presque noire , dont les gens de qualité s'habillaient au- trefois.

10073. Bugle , s. f. bœuf qui vient de bugler: c'est ainsi que par onomatopée on appelle le cri du bœuf. Bugle pourrait bien être mis ici pour Bufle , qui est un bœuf sauvage.

4436. Burreau y s. m. grosse étoffe faite de laine : c'est la même chose que la bure , qui , suivant la défi- nition de'Borel, est une étoffe velue de couleur rousse ou grisâtre , en latin burellus > ainsi qu'il est nommé dans le testament de S. Louis : Item , legamus DC. libras ad burellos emendos pro pauperibus vestiendis.

Le bureau est cependant un drap plus fort. Quoique les gens du commun soient plus sou- vent vêtus de cette étoffe que les personnes de qualité , ils n'en ressentent pas moins le pouvoir de l'Amour ; c'est ce qu'a voulu, dire Jean de Meung dans les deux vers suivans :

4^7. Et font aussi bien amourettes

Soubs bureaulx comme soubs brunetles.

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AU GLOSSAIRE. I49

Ceïa signifie aussi que les gens de basse extrac- tion ont souvent autant d'honneur et de vertu , que ceux qui comptent une longue suite de nobles ayeux : c'est peut-être ce qui adonné lieu au pro- verbe bureau vaut bien écarlale , qui est une allusion que fit en i5i8 Michel Bureau , natif du bas Maine et évêque de Hieropolis , parlant au cardinal de Luxembourg , pour lors évêque du Mans f avec qui il était en procès ; en quoi Ton voit l'équivoque de son nom , Barreau , pour blanchet ou drap qui n'est pas teint , avec l'habit de cardinal , estimé la plus riche teinture en draps de laine. Biblioth. de la Croix du Maine.

La Fontaine a rendu à -peu -près la pensée de Clopinel , dans l'endroit Jocpnde veut per- suader à Astolphe de s'attacher à une femme de qualité:

Rien moins , reprit le roy ; laissons la qualité: Sous les cotillons des grisettes Peut loger autant de beauté Que sous les juppes des coquettes.

Voyez le conte de J oc onde.

Buysart ou Buzart f s. m. Oiseau de proie ; le 3788. terme français est Buse , s. m. son plumage est noir et sa queue est longue. Il se nourrit d'insectes et de volatilles qu'il surprend autour des villages.

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iSo SUPPLÉMENT

Il a très-peu de cœur , et on ne le regarde pas pour être de la véritable espèce d'Aigle. Il est impossible de le dresser ; ce qui a donné lieu au proverbe , on ne sçaurait faire d'une Buse un Epervier, pour dire qu'il y a des personnes in- capables de discipline.

C.

i63o3. Cacus , fils de Vulcain, et selon d'autres d'Evandre.

C'était un méchant garnement qui , ayant dérobé les bœufs d'Hercules, fut décelé par sa sœur, et tué ensuite par ce héros sur le Mont-Aventin. I099- Cadre d'Or, c'est-à-dire un cercle d'or.

12566. Cailler, c'est-à-dire, se servir de l'apeau qui con- trefait le cri de la caille. Le passage de Jean de Meung expliqué en peu de mots , signifie que les moines hypocrites dont parle Faulx- Sem- blant, ont leurs bas qui font autant de plis qu'un apeau de caille, que ce poète apelle bourse à cailler.

3420. Calangié, prêt, plusq. parf. du verbe calangier, signifie, blâmer > contredire , refuser} et au vers 1047, il signifie louer. On disait aussi chalonger et chalenger.

12672, Cameline, s.f robe de camelot; on disait aussi camelin, Robert Sorbon reprochant à Joinville

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AU GLOSSAIRE.

devant S. Louis , qu'il était plus richement vêtu que le roi , il lui répondit : « Maître Robert, je « ne suis mie à blasmer , sauf l'onneur du roy « et de vous ; car Pabit que je porte , tel que « le voyez, m'ont laissé mes pere et mere, et « ne l'ai point fait faire de mon autorité ; mais « au contraire est de vous , dont vous estes bien «c fort à blasmer et à reprandre: car vous qui « estes filz de villain et de villaine, avez laissé « Pabit de vos pere et mere, et vous estes vestu «c de plus fin camelin que le roy n'est. » Hist* de S. Louis, par Joinville.

Cameline au vers 14088, est pris pour une couleur brune : sausse cameline, de la couleur du camelot.

Caribdis , écueil fameux par un grand nombre de 44°7* naufrages. Il est entre la Calabre et la Sicile. Les poètes ont feint que Ckaryhdis fut en son temps la plus grande friponne du pays ; et qu'ayant dérobé les bœufs d'Hercules, elle fut foudroyée par Jupiter, et précipitée dans la mer elle conserve toujours son ancienne inclination.

Car la vertu n'est mie mendre. 8553»

Ce vers est pris d'Ovide, dans son Art d'aimer, /. 2^

Nec minor est virtus , quant quœrere parla tueri*

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l5a SUPPLÉMENT

Carnel, s. m. crenau ou car n au. Les anciens ter- 7598. minaient en el tous les mots qui finissent en eau.

10166. Car nul viel sanglier héricié.

Ce vers et les treize qui le suivent sont tirés du second livre de l'Art d'aimer d'Ovide :

Sed neque fulvus apermediâ tam sœvus in ira est, Fulmine o rabidos ciim rotai ore canes ,

Nec lea , cùm catulis lactentibus ubera prabet , Necbrevis ignaro vipara lœsapede,

Fœmina qiiam socii deprensd pellice lecti

Ardet , et in vuîtu pignora mentis habet.

I0994- Catullus ( Caïus Valerius) naquit à Véronne, l'an de Rome 666: il se rendit célèbre par ses amours avec Lesbie ; et par les iambes satyriques qu'il composa contre plusieurs particuliers de Rome. César lui - même n'échappa point aux traits de sa satyre, mais il lui pardonna cette in- solence ; et le même jour qu'il lui rendit son ami- tié, il lui fit l'honneur de l'admettre à sa table.

12773. Célestins, religieux institués vers l'an 1254, par Pierre de Moron , depuis pape sous le nom de Célestin v. Ce S. pontife ne se' croyant point capable d'être à la tête de l'église , abdiqua la pa-

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AU GLOSSAIRE. lS3

panté en plein consistoire. Ce fin Benoît Caïe- tan qui lui succéda sous le nom de Boni face vin , si connu pas ses différends avec Philippe le Bel. On a prétendu que par des artifices Benoit eut beaucoup de part, S. Célestin s'était démis de sa dignité , et que ce fut aux avis supposés d'un ange qu'il déféra trop légèrement.

Ce qu'il y a de sûr, comme le remarque le P. Daniel , Histoire de France , tom. 3 , c'est qu'il courut des bruits fort désavantageux à la réputa- tion de Boni face, surtout lorsque, de peur d'un schisme, il eut fait arrêter Célestin qu'on mit par ses ordres dans une étroite prison , il mourut.

Je ne finirai pias l'article du fondateur des Cé- lestins , sans parler d'une bulle de ce pape , rapportée par Gilbert Genebrard, libro secundo Chronographiœ :

Fertur edixisscj ne deinceps romani ponti- Jices et cardinales vehercntur equis et mulis > sed tanlum asinis , Chris li cujus haberi vellint vicarii exemplo.

Cerfouir ou Serfouir, et Sarfouir, subarare s 2o35g. c'est remuer la terre avec la serfouette, qui est un instrument dont se servent les jardiniers. Voyez la Quintinie.

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l54 SUPPLEMENT

5743. Chable, s. m. c'est un cable, cordage à l'usage de la marine.

17562. Chaîne dorée. Homère a feînt que tout l'univers était suspendu à cette chaîne, //V. 8 de VIliade. Il faut lire la belle chaene. 84+ Chappeau de roses. C'était une guirlande ou cou- ronne qu'on mettait sur la tête : on en couron- nait quelquefois le vainqueur , comme firent les dames à Naples au roi Charles vin, lorsqu'elles lui mirent une couronne de violette , et le baisè- rent ensuite comme le champion de leur hon- neur.

Les couronnes s'introduisirent dans les festins , avec la mollesse et la volupté : on en mettait aux bouteilles et aux verres. Les convives en pre- naient à la fin du repas , et c'était le symbole de la débauche.

A mesure que le luxe s'accrut, on raffina sur la matière des couronnes ; elles étaient dans les commencements de feuilles d'arbres; on les fit de roses dans la suite , puis de laine fine, et enfin d'argent et d'or.

Les grands seigneurs en France , et les che- valiers qui avaient quelque réputation , portaient des chapelets de perles sur la tête. Voilà l'origine

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AU GLOSSAIRE.

l55

des couronnes dont on timbre aujourd'hui les ar- moiries : prérogative interdite aux roturiers par les ordonnances.

Cest de la figure de ces chapelets de perles , que nos rosaires et nos chapelets ont pris leur nom , parce qu'ils ressemblent à une guirlande , suivant la remarque de Borel.

On lit dans le roman de Lancelot : « qu'il ne «c fut jour que Lancelot, ou hiver ou été, n'eût « au matin un chapeau de fresches roses sur la « tête , fors seulement au vendredi et aux vi- « gilles des haultes fêtes , et tant que le kareme « duroit. » Peu de personnes s'aviseraient aujour- d'hui de chercher le mérite de la mortification dans une pareille abstinence.

Guillaume de Lorris , parlant de Déduit > dit que sa mie

Lui avait fait joli chappeau De roses qui était moult beau.

Et au vers77i3, Jean de Meung recommande de donner des chapeaux de fleurs, pour se rendre favorables les geôliers de BeUAcueil.

C'est sans doute de ce bon vieux temps dont parle Clément Marot , Rondeau du Siècle an- tique j

un bouquet donné d'amour profonde ,

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l56 SUPPLÉMENT C'était donné toute la terre ronde. Alors , comme le remarque Coquillart dans ses Droits nouveaux,

On aimait pour un tabouret , Pour un espinglier de velours, Sans plus pour un petit touret.

Il en coûtait peu en ce temps-là pour donner à sa maîtresse des marques de galanterie,

Car seulement au cœur on se prenait, comme le dit Marot au rondeau déjà cité. 16349. Chappleis, s. m. et Chapelis , bruit de coups d'épée redoublés.

Chaple, signifiait un combat : capulatura etcapu- laiio , ce sont les blessures qui étaient la suite du combat , de capulare , c'est-à-dire scindere. 21340. Charboucle , s. m. pour Escarbeucle , pierre pré- cieuse qu'on dit être aussi brillante qu'un char- bon allumé ; c'est le Pyropus des latins. Ovide ne l'a point oublié dans la belle description qu'il fait du palais du soleil , au liv. 1 1 des Méta- morphoses.

Pline , au livre 37, chap. 7 de son Histoire naturelle , quoiqu'il donne volontiers dans le mer- veilleux, prétend que ce que l'on dit de l'Escar- boucle est fabuleux, et que ce n'est autre chose

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AU GLOSSAIRE. l5j

qu'un gros rubis ou grenat rouge, brun et foncé tirant sur le sang de bœuf.

On croyait autrefois que PEscarboucIe venait d'un dragon : un historien a écrit que le roi de Pegu n'avait d'autre lumière pendant la nuit que son Escarboucle > qui rendait un éclat aussi vif que celui du soleil. Charmoye, s.f. les éditions de Dupréet de Bret i5o8*. mettent Charroye ; c'est la danse des sorciers au sabat : on appelait ainsi le chariot du diable qu'on croyait entendre passer pendant la nuit en l'air avec un grand bruit : on le prenait aussi pour le chariot du roi Artus , qu'on regarde comme un grand magicien , à cause de sa sœur la fée Mor- gain.

Charmoye doit s'entendre , dans le passage de Jean de Meung, pour tout ce qui est appelé charmes et enchantements. Charmeresse qui se lit au vçrs 9687 , se prend pour enchanteresse , sorcière , magicienne. Charpissant , gérondif, du verbe Charpir, qui 18775. signifie carder de la laine ou autre matière pro- pre à cet usage , et la réduire en une espèce de charpie.

Chartre, s.f. prison. On appelait le geôlier Char- 264a.

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l58 SUPPLÉMENT

trin. Aux Quinze Joyes du Mariage on trouve chatrin, parce que les anciens ôtaient TR de plu- sieurs mots : ils écrivaient quatier, mabre, palerj au lieu de quartier, marbre, parler.

Au chap. 19 de la Légende de Faifeu, on lit chartrenier j et dans le Dictionnaire de Nicod f charlrier.

Chartre se prend aussi pour le papier ou le parchemin sur lequel est écrit un titre qui doit attester un jour quelque fait considérable : il vient de charta. ^467. Chasteaux en Espaigne , faire des châteaux en Espagne. C'est s'amuser à quelque chose de chi- mérique , parce qu'en Espagne on ne trouvait point de châteaux , mais seulement quelques cas- éines ou fermes.

La crainte que les Maures qui y faisaient sou- vent des incursions ne s'emparassent de quelque château qui pût dans la suite leur servir de re- traite , avait fait concevoir aux Espagnols le des- sein de les ruiner, Pasquier, liv. 8, chap. 17 des Recherches.

On disait aussi dans le même sens, faire des châteaux en Asie.

Et le songer fait chasteaux eu Asie :

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AU GLOSSAIRE. 1S9

Le gr&nd désir la chair ne rassasie. Menus propos de Pierre Gringoire , cités par BoreU

Chastel, s. m. Les anciens terminaient volontiers i6555. en el les noms en eau. Ce n'est point ici le cas d'admettre la différence alléguée par S. Julien de Balleure entre le château et le châtel, dont il veut que ce dernier ne soit qu'un diminutif. Le châtel dont il est question était un château dans toutes les formes , comme on a pu le remarquer dans ce roman. Chastel est quelquefois pris pour le capital d'une personne , pour son bien.

Chastelaine, demoiselle d'un château. Le châ- 353o. telain était autrefois gouverneur d'un château , ou plutôt le capitaine ; il était obligé de recevoir nos rois lorsqu'ils voyageaient.

A l'état de châtelain était attaché l'office de juge en première instance , dont les appellations étaient vidées par le bailli royal ou par son lieu- tenant quand il allait tenir ses assises. Le titre de châtelain n'emporte plus avec soi que l'idée d'un juge d'une châtellenie.

Chenins, lâche, mauvais» vient de caninus j 17778. comme qui dirait, cœur de chien, poltron. Ra- belais fait mention d'une espèce de raisins nom- més chenins , dont on étuva les jambes de For-

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1Ô0 SUPPLÉMENT

gier, liv. i , chap. 2.6. C'étaient de gros raisins dont le vin n'était bon qu'à laver les jambes des chevaux. Il se peut faire que par allusion à ces mauvais raisins on ait appelé chenins ceux qui par la corruption ou par la lâcheté de leurs mœurs ne valaient pas mieux que ces raisins.

On trouve au glossaire des Lois Saliques une explfcation du mot chenins qui paraît assez vrai- semblable ; il vient de cenitus aut cinitus et ke- ninusj qui est un terme d'injure équivalant à qui dirait à un homme , tu nihili, tu nullius us que homo , c'est-à-dire un vaurien, Titulo 33 Legis Salicœ , ( on lit ) : Si quis alterum cinnitum vo- caret , DC. den. quifaciunt solid. i5, culpabilis judicetur.

12093- Chevalerie, s.f. acte de bravoure tel qu'il con- vient à un chevalier ; c'est aussi un terme de di- gnité.

Cette double chevalerie d'armes et de lecture, dont parle Jean de Meung , semble exiger un détail plus circonstancié que ne le sont ordinai- rement les notes d'un glossaire.

Nos rois ayant récompensé les soldats qui les avaient bien servis, par les fiefs nobles, qui dans leur origine n'étaient que des bénéfices à vie ,

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AU GLOSSAIRE. 101

et qui dans le dixièfae siècle devinrent perpé- tuels et héréditaires ; la matière de leur libéra- lité fut épuisée ; leur reconnaissance ne Tétait pas. Ils eurent donc recours à des moyens sté- riles en apparence , mais glorieux en effet , et daubant plus faciles, que sans apporter, comme le remarque du Cange , * aucun préjudice à leurs finances, qui sont les nerfs et le fondement des états, les princes pouvaient récompenser les per- sonnes qui leur avaient rendu des services con- sidérables ; parce qu'effectivement Fhonneur t qui est Tunique aiguillon de la vertu , et non la valeur des choses , donne le prix aux récom- pense^ En effet, les couronnes de laurier et d'au- tres plantes étaient trop peu de chose à Pégard des actions héroïques de ces fameux Romains, si une fin plus honorable ne leur eût donné quelque relief : aussi nos rois, convaincus avec justice que les Français, imbus des grandes maximes de ces vieux Romains, préféreraient sans hésiter l'hon- neur à tous les avantages les plus réels, imagi- nèrent de donner le titre de chevalier à ceux qui se distinguaient pendant la guerre.

On ne connaissait alors d'autre noblesse que

* Dissert. a5.# sur THist. de S. Louis.

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6% SUPPLÉMENT

celle crêpée: Ja qualité de chevalier y ajoutait ua nouveau lustre : l'homme de guerre rendait alors la justice, et les juges laïcs qui composaient les parlements étaient pris parmi les nobles d'épée.

Dans la suite les guerres continuelles, comme le remarque le P. Daniel, Hist. de France, tom. 3, occupèrent trop la noblesse ; l'ignorance s'in- troduisit parmi elle, et l'obligea (au grand regret de ceux qui dans la suite composèrent cet ordre) d'abandonner l'une de ses plus illustres et plus anciennes prérogatives , qui était de juger les peuples.

Les raffinements dans les procédures vinrent à un tel point , que la judicature demanda un homme tout entier. Nos rois eurent recours aux jurisconsultes, qu'ils transférèrent des universités aux parlements , tous égaux entre eux par l'au- torité qu'ils exercent dans l'étendue de leur res- sort : ils attachèrent à ces places une noblesse qui était d'autant plus due à ceux qui les remplissait, qu'en faisant observer les lois de l'état , et en ren- dant la justice à ceux qui le composent, ils con- tribuent autant à sa gloire et à sa conservation 9 que ceux qui sont armés pour sa défense.

Du£ange observe que l'on tient par tradition ,

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AU GLOSSAIRE.

163

que nos rois ayant abandonné leur palais pour y dresser un temple à la justice, communiquèrent en même temps leurs ornements royaux à ceux qui y devaient présider, afin que lesjugements qui sortiraient de leurs bouches eussent plus de poids et d'autorité , et qu'ils fussent reçus des peuples comme s'ils étaient émanés de la bouche même du prince. C'est à ces concessions qu'il faut rapporter les mortiers qui servaient de couronne aux rois de la première race, à l'exemple des empereurs de Constantinople , et à quelques rois de la seconde et de la troisième ; * les écarlates et les hermines des chanceliers de France et des présidents du parlement , dont les manteaux ou les épitoges sont encore à présent faits à l'antique, étant troussés sur le bras gauche, et attachés à l'épaule avec une agraffe d'or, tels que furent les manteaux de nos rois.

Cette distinction des deux noblesses donna lieu à celle qu'on mit dans la chevalerie. On vit alors des chevaliers ès loix occuper les premières places de la judicature , ainsi qu'on avait vu les chevaliers larmes les remplir. Voilà pourquoi le .Roman de la Rose, au vers 12094, fait men-

* Dissert. 24." sur PHist. de S. Louis.

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164 SUPPLÉMENT

tion de la chevalerie S armes et de celle de lec- dure qu'on appelait aussi légale. Les gens de robe qui l'avaient inventée , trouvèrent dans la suite le secret de supprimer la distinction essentielle de leur chevalerie , comme le remarque M, de Boulainvilliers; aussi ne se trouve-t-elle plus que clans les anciens historiens, , suivant la coutume de ce temps-là , les gens de lettres ou de robe sont appelés chevaliers es loix. Ce titre dans les com- mencements ne se donnait point à tous ceux qui étaient à la tête des parlements : le chancelier, comme chef de la justice , et le garde des sceaux étaient chevaliers , ainsi que le premier prési- dent du parlement de Paris. Charles ix accorda ce titre au premier président du parlement de Rouen , qui a passé à tous les chefs des cours sou- veraines : avant cette concession , les premiers présidents qui n'étaient point chevaliers s'appe- laient maîtres simplement; et , s'ils étaient che- valiers auparavant que d'être présidents, on les nommait messires*

La Roche Flavin, liv. 11 des Parlements de France , secL viij , observe qu'anciennement il y avait quantité de seigneurs et de gentilshommes qui tenaient à honneur d'être présidents ou con-

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À V GLQSSAIKE. l65

seillers, dont la plupart étaient chevaliers, qui pour raison de ladite qualité étaient nommés mes sires ou messieurs , comme cela se pratiquait sous Philippe de Valois.

Sans vouloir contester le titre de chevalier à ceux qui le prennent, il faut tenir pour certain, avec du Tillet, Choppîn et Loyseau, que nut ne naît chevalier, pas même les enfans des rois , équités facti , et non nali: ce tître est purement personnel, et ne passe point par succession du père au fîls , comme la noblesse du sang qui s'ac- quiert par la naissance. On doit conclure de îà , que personne ne doit prendre cette qualité , à moins que le roi ne le reçoive au nombre des chevaliers , ou que ce titre ne soit inséré dans les provisions des charges auxquelles il a ptû à nos rois de Tattacher.

Parmi les chevaliers de lecture , il n'y en avait que d'une espèce , au lieu que parmi les cheya- Jiers d'armes, on distinguait les chevaliers sim- ples d'avec les Bannerets : ceux-ci ^ plus riches que les autres, obtenaient du roi la permission de lever une bannière , ce qui était la même chose que d'avoir une compagnie de gens de pied ou de chevaux , à la différence que la com-

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SUPPLÉMENT

pagnîe du Banneret était de cinquante hommes d'armes , outre les archers et les arbalétriers , c'est-à-dire , cent cinquante chevaux : évaluation d'autant plus facile à faire , que Froissart rap- porte dans son Histoire que vingt mille hommes d'armes faisaient cent soixante mille hommes de guerre. La paye des chevaliers Bannerets > lors- qu'ils allaient à la guerre pour le roi , était de vingt sols tournois par jour ; les chevaliers Ba- cheliers avaient la moitié , ainsi que les écuyers Bannerets; les écuyers simples cinq sols, les gentilshommes à pied deux sols , les sergens à pied un sol tournois , et les arbalétriers un sol Parisis. La bannière du chevalier Bannerel était quarrée , parce qu'on coupait la pointe du pen- non , d'où est venu le proverbe faire de pennon bannière > c'est-à-dire , passer à une nouvelle dignité : tant qu'on n'était que simple chevalier, on ne pouvait porter qu'un pennon ou une ban- derolle pointue.

Il y a encore une espèce de chevalerie fort singulière , dont quelques pères plus ambitieux que prodigues se sont avisé de faire l'apanage du cadet qui porte une épée ; mais comme ce titre ne se donne point sérieusement , je ne m'amu- serai point à faire voir combien il est mal fondé.

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AU GLOSSAIRE. 167

Chevelure , s. f. ou Cheveux , qui selon Borel i4i53* viennent de Chef. S. Ambroîse , au livre 6 de l'Hexameron , dit « que la chevelure est hono- «c rable aux vieillards , vénérable sur la tête « d'un prêtre , terrible sur celle d'un gendarme 9 « séante aux jouvenceaux , de bonne grâce aux « femmes , mignonne aux enfans. » Comme en matière d'usages tout est problématique , Jean Dant Albigeois , réfuta le témoignage de ce père , par un livre intitulé le Chauve ou le mé- pris des cheveux, imprimé à Paris en 1621. Cet auteur , qui , selon toutes les apparences , était chauve , déclame amèrement contre l'usage et l'inutilité des cheveux ; imitant en cela le renard de la fablè qui avait eu la queue coupée , et qui conseillait à ses camarades* de se débarrasser de cet ornement superflu.

On voit par l'éloge que fait S. Ambroise des cheveux naturels , l'avantage qu'ils ont sur les perruques.

Le Roman de la Rose recommande aux femmes de prendre soin de leurs cheveux , n'y ayant rien de plus laid , à son avis , qu'une tête dépouillée de cet ornement.

Turpe pecus mulilum , turpe est sinegramine camjms ,

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ï68 SUPPLÉMENT

Et sine fronde frutex , et sine crine capuU

De Arte amandi , lib. 3.

Et elles n'ont pas de cheveux, il veut qu'elles aient des tours ou des perruques. Cet usage, qui s'est renouvelé de nos jours , est fort ancien, puisqu'Ovide écrivant à sa maîtresse , lui faisait des compKmens sur la victoire que les Romains avaient remportée sur les Allemands, parce qu'il lui serait facile d'avoir des cheveux pour réparer la chûte des siens.

Nunc tibi caplivos millet Germanie* crines h Çulta triumphatœ munere gentis eris,

Amorum lib. i , eleg. XIV.

C'était uu des avantages de la victoire de faire tondre le vaincu.

On ne pouvait faire un plus grand affropt à, un tomme libre , que de lui couper les cheveux : cela était même défendu sous de grosses peines.

Si quis puerum crinitum sine voluntate pa- rentum totonderit, quadraginta quinque solidis çulpabilis judice/urj siyerbpueïlam totonderit x SQxaginta duo solidis çulpabilis fudicelur. Tit, 2.6 Legis Salicae , art. 2 et 3.

Et au titre 65 , art. 10 et 20 de la loi des AU lemands : Si quis alicui contra legem tonderif

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AU GLOSSAIRE. 169

caput liberum non volenti, cum duodecim so- lidis componatj si autem barbam alicujus ton- derit nolenlis, cum sex solidis componat.

Menot nous apprend que les infidèles qui cou- pèrent les cheveux à S. Pierre , le firent dans le dessein de le couvrir de confusion ; voici ses termes :

Heu j hélas ! Domini mei , dicitur quod co- rona sacerdotum primo introducla fuit in An- iiochid , ubi infidèles fecerunt tonsuram beato Petro qui residebat ibi j et licet facta fuerit in contumeliam , est nunc tamen in honorem. Feriâ tertiâ post secundam dominicain quadra- gesimalem.

Chevesaille , s. f. Cheveçaillc et Chevec halle , 21801. la tresse des cheveux.

Chevestre , s. m. licol. çoSa.

Ctf evrie , s. m. instrument de musique champêtre 21869. à l'usage des bergers et de ceux qui gardent les chèvres; c'est la cornemuse ou la musette.

Chiere , s. f. et chère , signifie contenance > visage, 812. mine , caresse : vient de cara , qui signifiait au- trefois visage.

Choisit , c'est-à-dire aperçut , suivant le glossaire 21734. du Cange sur l'histoire de Ville-Hardouin , dans

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I70 SUPPLÉMENT

laquelle on lit : Et choisiérent el piè de la mon* iaigne paveillons bien à trois Hues de Vost. Ce que Vigenère dans sa traduction explique ainsi : «< D'abord ils découvrirent de loin , au pied d'un «< coteau , plusieurs tentes et pavillons à trois « lieues du camp. » Il doit être entendu dans le même sens au vers 1625 de ce roman. 6609. Claudius , c'est Claudien ( Claudianus) poète latin qui vivait dans le quatrième siècle , sous l'empire de Théodose , et de ses fils Arcadius et Honorius.

Ce que Jean de Meung lui fait dire de l'élé- vation et de l'abaissement des méchans , est tiré des vers de ce poète , faussement attribués à Horace :

Jam non ad culmina rerum Injustos crépisse queror. Tollunlur in altum , Ut lapsu graviore ruant.

379. Clerc , signifiait un s ç avant j et par opposition, mau-Clerc voulait dire un ignorant. On a donné le nom de Clercs, aux prêtres qui ont succédé aux Druides qui enseignaient dans les Gaules la religion et les belles-lettres. L'ignorance des ecclésiastiques donna lieu au proverbe , faire un pas de Clerc c'est-à-dire , la démarche d'un ignorant.

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AU GLOSSAI RI, 171

Clergie , s.f signifiait science.

Clooit , id. fermait , du verbe clore , formé du ag5. latin claudere.

Coches , au singulier Coche > s. f dent , entaille 941. que Ton fait dans du bois ou dans un autre corps solide , pour y marquer ou pour y arrêter quel- que chose : cela s'appelait crena, incisio. La corde d'une arbalêtre s'arrête dans une Coche faite ex- près : on disait aussi Hosche.

Coites, Coiiete, Coëte, et Cotre j s.f. C'est le Ht 8698. de plumes ou le matelas, ou peut-être le coutis, en prenant la doublure pour ce qu'elle con- tient.

Collées , s.f coups d'épée sur l'épaule ; c'est Tac- 13738. collée ou l'accollatiQn de Ta chevalerie , et en gé- néral pour toutes sortes de coups. De Colaphi.

Com , adv. au lieu de comme. Dans les anciens 4846. MS. il était écrit ainsi , 9. Cette lettre produisait encore un autre son fort différent, car on l'em- ployait à la fin d'un mot pour usj dominç meg, pour dominus meus.

Comète, s.f. espèce de planète qui est au-dessus 19318. de la lune , dans la région des planètes : son corps est solide ; elle tire sa splendeur de la lu- mière du soleil , qu'elle réfléchit* Newton.

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J2 SUPPLÉMENT

La comète a cela de particulier , qu'elle est accompagnée d'une longue traînée et de certains rayons de lumière toujours opposés au soleil , et qui s'affaiblissent en s'éloignant : ces rayons sont apparemment réfléchis par le corps de la comète.

Il y a trois sortes de comètes ; la barbue , qui est orientale au soleil ; la comète à longue- queue , qui est occidentale et paraît après^ le soleil coucher ; la chevelue , qui se montre lors- que le soleil et la comète sont diamétralement opposés , et que la terre est entre-deux.

Il y en a une autre qui est sublunaire , et qui n'est qu'un météore et une inflammation de l'air grossier.

Les Romains regardaient les comètes comme les présages des événements sinistres.

Si verb cœlestes mince terroresve > aut tetra renunciarentur prodîgia formîdinesque , velsi lerribiles specîes , aut quid novum et inopi- natum oblatum es set , ut cum duo visi soles jacesve de cœlo colluxissent , aut crinîla sidéra insigni novitate vel igneus turbo : his avertendis ierroribus piacuîaribus sacrificiis faclis ad pla» candas iras feriœ indicabantur.

Bayle a solidement réfuté les vains préjugés du peuple à cet égard , et il a démontré parfai-

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AU GLOSSAIRE* lj3

tement combien est mal fondée la vanité de l'homme , qui s'imagine qu'il ne sçaurait mou- rir sans troubler toute ta nature , et sans obli- ger le ciel à se mettre en frais pour éclairer la . pompe de ses funérailles. Pensées diverses sur les Comètes.

Vespasien ne pensait pas comme le peuple sur cet article. On parlait devant ce prince d'une comète qui paraissait ; il répondit : « Ce phé- « nomène ne me regarde point , moi qui suis « chauve , mais plutôt le roi des Parthes. » Dion,, in Vespasio.

Le cardinal Mazarin , qui avait l'esprit ferme, fît une réponse plus jolie. Quelqu'un étant venu dire à cette éminence qui était malade , que l'on avait aperçu une comète qui faisait appréhender pour ses jours , il répondit en souriant , la comète me fait trop d? honneur; ce qui revient à la pensée * de Jean de Meung:

Ne les princes ne sont pas dignes 19369* Que les cours du ciel donnent signes De leur mort plus que dung aultre homme.

Compaing , Compagnon , c'est un dialecte Picard ; Zx%%* il vient de cum et de partis ^ comme si Ton disait qui mange du même pain.

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T74 SUPPLÉMENT

# Connestàble , s. m. vient du mot celtique Coninc, qui signifie Roi , et de Staphel , qui dans la même langue veut dire sûreté et garde. * Ce n'était autrefois que le surintendant de tous les domestiques qui avaient soin des écuries du roi. On appelait cet officier Cornes - S tabuli : c'est sous ce titre qu'Aimoin , an livre iv de son His- ioire> parle d'un Geilon , Comte d'Estable de Charlemagne ; et au livre iif, parlant d'un Len- degisile , qui était Comte d'Estable de Gontran roi d'Orléans : Leudegilus, regalium prœpositus equorum, quem vulgo vocant Comi-Stabilemj d'où est venu le nom de connétable.

Leur autorité s'accrut au point que, sous Hugues Capet , on ne signait aucunes lettres- patentes auxquelles ne fût requise la présence du connétable ; qui eut lieu sous les rois Robert , Henri premier , Philippe I , Louis le ' Gros et Louis le jeune.

Les connétables ne se bornèrent point à la sur- intendance des écuries , ils devinrent par leur valeur les lieutenans - généraux de l'armée de nos rois. Le premier qui se distingua le plus dans cette charge fut Matthieu de Montmorency , qui

* Voyez les Mémoires de Gollut.

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AU GLOSSAIRE.

en 121 4 contribua beaucoup au gain de la ba- taille de Bovines : depuis cette fameuse journée, la charge de connétable devint la première charge de la couronne , et ceux que Ton en honora dans la suite furent regardés comme les lieutenans généraux de nos rois.

C'est sur cette idée que Nature dans le Roman de la Rose se qualifie de vicaire et de lieutenant du Seigneur.

La charge de connétable fut supprimée en 1 627, après la mort de François de Bonne , duc de Lesdiguieres. Les empereurs romains eurent des connétables , ou plutôt des préfets du prétoire , à qui nos maires du palais , et après eux nos con- nétables ressemblaient assez pour le crédit.

On lit dans le Panégyrique de l'empereur Tra- jan , qu'après qu'il eut choisi pour son conné- table Licinius Sura > il lui dit : Accipilo hune ensem , ut siquidem rectè de republicâ impera- vero9 pro me , sin secus , in me u tari s. Ce qui ne se disait pas sérieusement de la part de ce prince ; ce n'était qu'un bon mot , ou qu'une vaine formalité de style , qui n'engage jamais*

Jacques VI , roi d'Ecosse , qui avait peut-être lu ce passage , fit mettre aussi sur le revers de

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Ij6 SUPPLÉMENT

6a monnoie une épée nue , avec cette légende : Pro me , si mereor in me.

Connétable a été pris aussi pour un maître d'hôtel. Dapifer. Borel.

La charge de connétable s'appelait Connéta- blerie. Ce titre se donnait quelquefois à des offi- ciers qui ne commandaient qu'à un certain nom- bre de soldats : ces compagnies se nommaient Connétahlies.

16717. Constantin , médecin grec ; c'est le premier qui

ait parlé de la petite vérole. a33a. Convoyer , accompagner quelqu'un , soit pour

lui faire honneur , soit pour sa sûreté ; d'où vient

convoi.

Reconvqyer signifiait la même chose : le glos- saire pour le vers a856 , l'explique par convia , invita. En suivant la leçon du texte nouveau , la glose peut être bonne ; mais le }AS. Bouhier supprime de son bien , et met à sa place si vous dis que y etc.} en quel cas convoya veut dire accompagna.

31874. Cornouaille , s. m. c'est le cornouiller , arbre dont on faisait des chalumeaux et autres instru- ments de musique.

Li chalemel de cournaille.

Ovide , MS. cité par Borel.

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AU GLOSSAIRE. 177

Je ne sçaîs si c'est bien entendre le passage du Roman de la Rose , que de prendre cornouaille pour un arbre, plutôt que pour la province d'An- gleterre qui porte ce nom , ou pour la ville de Cornouaille , aujourd'hui Quimper-Corentin , qui est en basse Bretagne : comme les Bretons sont fort renommés pour leurs danses , peut-être faisait-on chez eux des instruments pour les ex- citer à, danser.

Ceux qui ont fait mention du cornouiller n'en parlent que comme d'un bois propre à faire des ' armes.

Et bona bello Cornus , dit Virgile au livre ij des Géorgiques.

Les javelots des Romains étaient faits de cor- nouiller, dont le bois est fort dur : apparemment que ceux des Grecs étaient de la même matière 9 puisqu'Homère, dans l'ode qu'il adresse à Mer- cure, lui dit : Oui; par ce dard fait de cornouiller, je publierai vos louanges. Corradin. Conradin était petit-fils de l'empereur 7o*7# Frédéric II , et fils de Conrad , qui avait laissé la régence du royaume de Sicile à Mainfroy, fils naturel de Frédéric. Le régent usurpa ce royaume sur son neveu Conradin.

5. M

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178

SUPPLEMENT

Charles duc d'Anjou , à qui Urbain IV en avait donné l'investiture, livra bataille à Mainfroy Tan 1266 : cet usurpateur fut vaincu , et on le trouva dans le champ de bataille au nombre des morts;

Conradin , surpris que le pape Urbain , et Clé- ment IV son successeur, .eussent disposé d'un tien qui ne leur appartenait par aucun droit f mit une armée sur pied. Charles vint au devant de lui lorsqu'il entrait dans la Sicile , et lui donna bataille au champ du Lis, l'an 1268. Conradin se sauva , avec Frédéric son cousin ; mais ils furent arrêtés quelques jours après , et con- damnés à la mort par les syndics des villes du royaume , comme perturbateurs du repos de l'é- glise ; en conséquence f ils eurent la tête coupée sur un échafaud au milieu de la ville de Naples, l'an J269.

10672, Coter. , c'est-à-dire observer, marquer et remar-

^169. Cotissent, se heurtent , qui vient de cotir j se

heurter de la tête ou des cornes. i5a6. Couarder , craindre , d'où vient couardie pour

couardise , qui signifie crainte j de coue qui veut dire queue j parce que les animaux qui craignent la portent entre les jambes.

AU GLOSSAIRE. 179

Couenne , s.f tranche de peau de cuir , de lard , 16718. est prise pour la peau toute entière , et au figuré pour la vie. Je ne sçais pourquoi le glossaire met ce terme sous le mot convienne , vers 1681 1.

Coulons , s. m. coulon signifie pigeon j on disait 1197. aussi colombj par apocope * de colombe.

Couppe , adj. m. et f. par apocope de coupeau 3 14903. qui signifie cocu. Pasquier prétend que coupeau vient de coupe , c'est-à-dire infidélité, dérivée de coulpe , faute j et Ton disait ta femme t'a fait couppe > pour dire cocu.

Courroye , s. f et corroyé , signifie une ceinture. 35io. Ailleurs il est pris pour une bourse attachée à la ceinture de cuir que Ton portait du temps de Guillaume de Lorris.

Tousjours vault mieulx amis en voye 5i65. Que ne font deniers en courroye.

Courtjls , au singulier Courtil, s. m. petit jardin i3i6o. de campagne qui n'est point enfermé de mu- railles ; il signifie aussi une petite cour.

On lit in Scaligerianis , litterâ C , que c'est faute d'entendre notre langue que nous écrivons cour de parlementpour court, qui vient de curtis: l'italien dit corté. Les parlements suivaient les rois

* Retranchement de la dernière lettre d'un mot.

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l8o SUPPLÉMENT

anciennement : on dressait un enclos qui s'ap- pelait curdsj le parlement s'assemblait , et le roi écrivait de curti nostrâ. Ce qu'on appelle aujourd'hui cour, s'exprimait en gaulois par le mot cort.

94^2. Coux signifie cocu. S. Gengoux en Bourgogne est regardé comme le patron de cette confrairie , à plus juste titre que-S. Arnoult à Metz.

7*5i. Cremut > craignit , du verbe cremayer et cremir^ craindre : on disait cremeur pour crainte y du latin tremor , par l'habitude dans laquelle étaient les anciens de changer le / en c. 21789. Crespine , s.f. parure de tête , comme le serait un bouquet de fleurs naturelles ou artificielles. Crespinette était le diminutif ; cependant Borel l'explique par une sorte de coiffure : elle était apparemment de crêpe ou de gaze.

6747. Cresus ou Crœsus , cinquième et dernier roi de Lydie , de la famille des Mermnades : son règne finit l'an 35 10 du monde , 544 avant J. C.

On ne sçait point au vrai quand il mourut : l'histoire dit qu'il échappa , par une espèce de prodige , à l'arrêt que Çyrus avait prononcé contre lui. Il évita aussi la mort que Cambyse voulait qu'on lui fît souffrir. Hérodote qui a écrit

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AU GLOSSAIRE. 181

la vie de Crésus , ne dit pas un mot de sa mort : dès lors on a raison d'être surpris que Jean de Meung, qui voulait donner de l'autorité aux songes, ait si mal fait expliquer par Phanie celui de son père , puisqu'il n'est pas vrai qu'il ait été attaché à une potence ni qu'il y soit mort.

Ce roi de Lydie, qui croyait être le plus puis- sant de tous les monarques et le plus heureux des hommes , vantait son bonheur à Solon : ce sage lui répondit qu'il fallait pas juger de la félicité de l'homme par le cours de sa vie , mais qu'il fallait en attendre la fin.

Ullima semper Expectanda die s hominis , dicique bealus Ante obitum nemo , supremaque fiinera débet* Ovid. Metamorph. lib. 3.

Crestine , s. f. signifie alluvion , accroissement 18719. qui se fait peu- à-peu le long des rivages de la mer ou des grandes rivières ; vient du latin crescere.

Crueuse , Crueux , adj. cruel ; c'est l'opposé au 7683. vieux mot pieux , qui voulait dire pitoyable: c'est dans ce sens qu'il faut entendre le Pie Je su du Dies irœ , etc.

Curées, on doit lire Cuyrées, s.f. c'est un collet 10983.

ê

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l8a SUPPLÉMENT

de cuîr semblable à l'espèce de rochet que por- tent les pèlerins.

no35. Cy se reposera Guillaume,

Dont le tombel soit plein de bausme.

ou

Li cui tombliaus soit plain de bausme*

Cette épîtaphe est à - peu - près de la même force que celle qui fut faite autrefois par un jeune écolier, pour honorer le tombeau de Virgile.

Cy dessous gîst monsieur Virgille , Fort honneste homme et fort habile. Sur son tombeau un laurier est né. Priez Dieu pour les trépassez.

D.

S7S5. Dame, s. m. signifiait autrefois seigneur. Dame diex j c'est le domino dio des Italiens. On disait aussi dam dans le même sens. Dame , s. f. était le nom de la femme mariée à un chevalier : demoiselle était pour la femme de Fécuyer.

15619. Damoiseau et Damoisel, s. m. seigneur. Dans les Chroniques de France de Philippes Mouskes , poète cité par Pasquier, S. Louis est surnommé damoisel de Flandres, Quelquefois damoisel

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AU GLOSSAIRE.

l83

désignait un homme gâtant, qui savait faire sa cour aux dames.

Cétait aussi le nom du gentilhomme qui n'é- tait pas encore chevalier : ce terme était ex- primé par domicellus dans la basse latinité. Damp et Dam , s. m. dont ou seigneur. Lorsque 20925. la barbarie se fut introduite dans la langue la- tine, on fit de dominus un dorhnus , domnulus , domnulaj et de domnus > on fit le mot dom. Pasquier, recherches > liv. 8, chap. b.

Cest le nom qu'on donne depuis longtemps aux religieux titrés. La règle de S. Benoit porte que l'abbé comme vicaire de J. C. doit être ap- pelé dont. Anciennement te nom de dominus ne se donnait qu'à Dieu. S. Martin , par une pré- rogative particulière , porta le premier ce titre qui dans la suite passa à tous les autres samts, que les légendaires et les sermonaires traitèrent longtemps de monsieur , et même de mvnsei* gneur.

It nry a plus que tes prédicateurs de village qui en usent ainsi , mais à tort , le titre de saint étant au-dessus de toutes nos qualités les plus relevées. Remarques de la langue française. .

S. Jérôme, qui mourut au commencement du cinquième siècle , se plaignait déjà de ce que

184 SUPPLÉMENT

les nouveaux religieux de son temps se voulaient attribuer le même titre que J. C. avait donné à son père , quand il l'avait appelé abba , c'est-à- dire père.

Ses plaintes auraient été plus vives , s'il eût vécu dans un siècle le nom d'abbé, qui vient d 'abba > terme syriaque, est usurpé par le moindre petit clerc , sans autre titre qu'un petit collet. Ce- pendant, à prendre le terme d'abbé dans son véri- table sens, il ne devrait convenir qu'aux évêques, qui sont les pères des fidèles de leur diocèse , et aux abbés réguliers , tant à cause de leur juri- diction , qu'à cause qu'ils sont véritablement les chefs et les pères de leurs moines. II est vrai que ce titre a passé sans aucune contradiction aux abbés commendataires , quoique dénués de ju- ridiction ecclésiastique , et renfermés dans les seuls droits honorifiques de leurs églises , moins étendus toutefois que ceux des abbés réguliers , en ce qu'ils ne peuvent y officier avec la mitre et la crosse ; mais on ne les nomme abbés qu'à cause de leur qualité représentative des anciens abbés.

2864. D angier , s. m. Hœcvoxmaritum signal, ab Alano Aurigâ , et cœleris Galliœ vulgaribus antiquis authoiibus accommodata > quâ semper maritum

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AU GLOSSAIRE*

inteUigunl appositè quidem propter periculum , ubi viri uxorum amores prœsenserint. Arresta Amorum , m. Ici ce n'est point un mari , puis- qu'il est question d'une pucelle déguisée sous la fiction de la rose ; mais c'est toujours pour un amant quelque chose d'aussi fâcheux. Déduit , s. m. se prend pour le plaisir en général f f3** et en particulier pour celui de l'amour.

Souperons-nous , ferons-nous le déduit ? Lequel des deux il vous plaira , dît-elle , Mais le souper n'est pas encore cuit.

Troisième Serée de Bouchet.

Defferge , rompt s de defferger , qui signifiait 9l5l# rompre les liens , les fers , délivrer un prison- nier chargé de fers. C'est à S. Liénard, (son nom* est Léonard) , que le peuple attribuait ce pouvoir, qui a beaucoup contribué à l'accroisse- ment de son culte. B aille l > Vies des Saints , tome 3.

Défoulé , foulé , grevé. 4779* De lez , adv. auprès , à côté. Dans Geoffroy de 920. Ville - Hardouin , on lit : « Le comte Thibault « enterré fut delez son