Digitized by the Internet Archive in 2010 witli funding from Univers ity of Ottawa littp://www.arcliive.org/details/alineetvalcourouOOsade ni^i ALINE ET VALCOUR ALINE ET VALCOUR ou LE ROMAN PHILOSOPHIQUE Écrit à la Bastille, un an avant la Révolntion de France. TOME DEUXIEME BRUXELLES .r.-,T. G-A.V, T.IKlv'ArRK-ÉDITEUK. 18 83 597782 8 . i3l . Ç-l ALINE ET VALCOUR LETTRE XXXV. DÉTERVILLE A VALCOUR. Vertfeuillc, i6 novembre. Histoire de Sainville et de Léonore *. qu'un amant peut se flatter d'obtenir T^^^^C^^'est en présentant l'objet qui l'enchaîne, ,çjj^3 l'indulgence de ses fautes : daignez jeter les yeux sur Léonore, et vous y verrez à la fois la cause de mes torts, et la raison qui les excuse. * Le lecteur qui prendrait ceci pour un de ces épisodes placé sans motif, et qu'on peut lire, ou passer à volonté, commettrait une faute bien lourde. II 1 2 ALINE Né dans la même ville qu'elle, nos familles unies par les nœuds du sang et de l'amitié, il me fut difficile de la voir longtemps sans l'aimer; elle sortait à peine de l'enfance, que ses charmes faisaient déjà le plus grand bruit, et je joignis à l'orgueil d'être le premier à leur rendre hom- mage, le plaisir délicieux d'éprouver qu'aucun objet ne m'embrasait avec autant d'ardeur. Léonore dans l'âge de la vérité et de l'inno- cence, n'entendit pas l'aveu de mon amour sans me laisser voir qu'elle y était sensible, et l'instant où cette bouche charmante sourit pour m'ap- prendrequeje n'étais point haï, fut, j'en conviens, le plus doux de mes jours. Nous suivîmes la marche ordinaire, celle qu'indique le cœur quand il est délicat et sen- sible, nous nous jurâmes de nous aimer, de nous le dire, et bientôt de n'être jamais l'un qu'à l'autre. Mais nous étions loin de prévoir les obstacles que le sort préparait à nos desseins. Loin de penser que quand nous osions nous faire ces promesses, de cruels parents s'occu- paient à les contrarier, l'orage se formait sur nos têtes, et la famille de Léonore travaillait à un établissement pour elle au même instant où la mienne allait me contraindre à en accepter un. Léonore fut avertie la première ; elle m'ins- truisit de nos malheurs; elle me jura que si je ET VALCOUR 3 voulais être ferme, quels que fussent les incon- vénients que nous éprouvassions, nous serions pour toujours l'un à l'autre. Je ne vous rends point la joie que m'inspira cet aveu, je ne vous peindrai que l'ivresse avec laquelle j'y répondis. Léonore, née riche, fut présentée au comte de Folange, dont l'état et les biens devaient la faire jouir à Paris du sort le plus heureux; et malgré ces avantages de la fortune, malgré tous ceux que la nature avait prodigués au comte, Léonore n'accepta point : un couvent paya ses refus. Je venais d'éprouver une partie des mêmes malheurs : on m'avait offert une des plus riches héritières de notre province, et je l'avais refusée avec une si grande dureté, avec une assurance si positive à mon père, qu'où j'épouserais Léo- nore, ou que je ne me marierais jamais, qu'il obtint un ordre de me faire joindre mon corps, et de ne le quitter de deux ans. — Avant de vous obéir, monsieur, dis-je alors, en me jetant aux genoux de ce père irrité, souffrez que je vous demande au moins la cruelle raison qui vous force à ne vouloir point m'accor- der celle qui peut seule faire le bonheur de ma vie? — Il n'y en a point, me répondit mon père, pour ne pas vous donner Léonore ; mais il en ■ 4 ALINE existe de puissantes pour vous contraindre à en épouser une autre. L'alliance de mademoiselle de Vitri, ajouta- t-il, est ménagée par moi depuis dix ans; elle réunit des biens considérables, elle termine un procès qui dure depuis des siècles, et dont la perte nous ruinerait infailliblement. Croyez-moi, mon fils, de telles considérations valent mieux que tous les sophismes de l'amour : on a toujours besoin de vivre, et l'on n'aime jamais qu'un instant. — Et les parents de Léonore, mon père, dis-je en évitant de répondre à ce qu'il me disait, quels motifs allèguent-ils pour me la refuser ? — Le désir de faire un établissement bien meilleur; dussé-je faiblir sur mes intentions, n'imaginez jamais de voir changer les leurs : ou on la forcera de prendre le voile. Je m'en tins là, je ne voulais pour l'instant qu'être instruit du genre des obstacles, afin de me décider au parti qui me resterait pour les rompre. Je suppliai donc mon père de m'accor- der huit jours, et je lui promis de me rendre incessamment après oîi il lui plairait de m'exiler. J'obtins le délai désiré, et vous imaginez facile- ment que je n'en profitai que pour travailler à détruire tout ce qui s'opposait au dessein que Léonore et moi avions de nous réunir à jamais. ET VALCOUR J'avais une tante religieuse au même couvent où on venait d'enfermer Léonore; ce hasard me fit concevoir les plus hardis projets : je contai mes malheurs à cette parente, et fus assez heu- reux pour 1'}^ trouver sensible ; mais comment faire pour me servir, elle en ignorait les moyens. — L'amour me les suggère, lui dis-je,et je vais vous les indiquer... Vous savez que je ne suis pas mal en fille; je me déguiserai de cette manière; vous me ferez passer pour une parente qui vient vous voir de quelques provinces éloi- gnées; vous demanderez la permission de me faire entrer quelques jours dans votre couvent... Vous l'obtiendrez... Je verrai Léonore, et je serai le plus heureux des hommes. Ce plan hardi parut d'abord impossible à ma tante; elle y voyait cent difficultés; mais son esprit ne lui en dictait pas une, que mon cœur, ne la détruisît à l'instant, et je parvins à la déter- miner. Ce projet adopté, le secret juré de part et d'autre, je déclarai à mon père que j'allais m'exiler, puisqu'il l'exigeait, et que, quelque dur que fût pour moi l'ordre où il me forçait de me soumettre, je le préférais sans doute au m.ariage de mademoiselle de Vitri. J'essuyai encore quel- ques remontrances ; on mit tout en usage pour me persuader; mais voyant ma résistance iné- branlable, mon père m'embrassa, et nous nous séparâmes. Je m'éloignai sans doute; mais il s'en fallait bien que ce fût pour obéir à mon père. Sachant qu'il avait placé chez un banquier, à Paris, une somme très considérable, destinée à l'établisse- ment qu'il projetait pour moi, je ne crus pas faire un vol en m'emparant d'avance des fonds qui devaient m'appartenir ; et muni d'une pré- tendue lettre de lui, forgée par ma coupable adresse, je me transportai à Paris chez le ban- quier, je reçus les fonds qui montaient à cent mille écus, m'habillai promptement en femme, pris avec moi une soubrette adroite, et repartis sur-le-champ pour me rendre dans la ville et dans le couvent où m'attendait la tante chérie qui voulait bien favoriser mon amour. Le coup que je venais de faire était trop sérieux pour que je m'avisasse de lui en faire part; je ne lui mon- trai que le simple désir de voir Léonore devant elle, et de me rendre ensuite au bout de quel- ques jours aux ordres de mon père... Mais comme il me croyait déjà à ma destination, dis-je à ma tante, il s'agissait de redoubler de prudence; cependant, comme on nous apprit qu'il venait de partir pour ses biens, nous nous trouvâmes plus tranquilles, et dès l'instant nos ruses commencèrent. ET VALCOUR Ma tante me reçoit d'abord au parloir, me fait faire adroitement connaissance avec d'autres religieuses de ses amies, témoigne l'envie qu'elle a de m'avoir avec elle, au moins pendant quel- ques jours, le demande, l'obtient; j'entre, et me voilà sous le même toit que Léonore. Il faut aimer, pour connaître l'ivresse de ces situations; mon cœur suffit pour les sentir, mais mon esprit ne peut les rendre. Je ne vis point Léonore le premier jour; trop d'empressement fût devenu suspect. Nous avions de grands ménagements à garder; mais le len- demain, cette charmante fille, invitée à venir prendre du chocolat chez ma tante, se trouva à côté de moi, sans me reconnaître; déjeuna avec plusieurs autres de ses compagnes sans se douter de rien, et ne revint enfin de son erreur, que lorsque après le repas, ma tante l'ayant retenue la dernière, lui dit, en riant, et me présentant à elle : — Voilà une parente, ma belle cousine, avec laquelle je veux vous faire faire connaissance : examinez-la bien, je vous prie, et dites-moi s'il est vrai, comme elle le prétend, que vous vous êtes déjà vues ailleurs. Léonore me fixe, elle se trouble; je me jette à ses pieds, j'exige mon pardon, et nous nous livrons un instant au doux plaisir d'être sûrs 8 ALINE de passer au moins quelques jours ensemble. Ma tante crut d'abord devoir être un peu plus sévère; elle refusa de nous laisser seuls; mais je la cajolai si bien, je lui dis un si grand nombre de ces choses douces^ qui plaisent tant aux fem- mes, et surtout aux religieuses, qu'elle m'accorda bientôt de pouvoir entretenir tête à tête le divin objet de mon cœur. — Léonore, dis-je à ma chère maîtresse, dès qu'il me fut possible de l'approcher, ô Léonore, me voilà en état de vous presser d'exécuter nos serments; j'ai de quoi vivre, et pour vous, et pour moi, le reste de nos jours. Ne perdons pas un instant, éloignons-nous. — Franchir les murs, me dit Léonore effrayée; nous ne le pourrons jamais. — Rien n'est impossible à l'amour, m'écriai- je; laissez-vous diriger par lui, nous serons réunis demain. Cette aimable fille m'oppose encore quelques scrupules, me fait entrevoir des difficultés; mais je la conjure de ne se rendre, comme moi, qu'au sentiment qui nous enflamme... Elle frémit... elle promet, et nous convenons de nous éviter, et de ne plus nous revoir, qu'au moment de l'exécution. — Je vais y réfléchir, lui dis-je, ma tante vous remettra un billet; vous exécuterez ce qu'il ET VALCOUR contiendra; nous nous verrons encore une fois, pour disposer tout, et nous partirons. Je ne voulais point mettre ma tante dans une telle confidence. Accepterait-elle de nous servir; ne nous trahirait-elle pas? Ces considérations m'arrêtaient; cependant il fallait agir. Seul, déguisé, dans une maison vaste dont je connais- sais à peine les détours et les environs, tout cela était fort difficile; rien ne m'arrêta cepen- dant, et vous allez voir les moyens que je pris. Après avoir profondément étudié pendant vingt-quatre heures, tout ce que la situation pouvait me permettre, je m'aperçus qu'un sculp- teur venait tous les jours dans une chapelle inté- rieure du couvent, réparer une grande statue de sainte Ultrogote, patronne de la maison, en laquelle les religieuses avaient une foi profonde; on lui avait vu faire des miracles; elle accor- dait tout ce qu'on lui demandait. Avec quelques patenôtres, dévotement récitées au bas de son autel, on était sûr de la béatitude céleste. Résolu de tout hasarder, je m'approchai de l'artiste, et après quelques génuflexions prélimi- naires, je demandai à cet homme, s'il avait autant de foi que ces dames au crédit de la sainte qu'il rajustait. — Je suis étrangère dans cette maison, ajoutai- je, et je serais bien aise d'entendre raconter par 10 ALINE VOUS quelques hauts faits de cette bienheureuse. — Bon, dit le sculpteur, en riant, et croyant pouvoir parler avec plus de franchise, d'après le ton qu'il me voyait prendre avec lui... Ne voyez- vous pas bien que ce sont des béguines, qui croyent tout ce qu'on leur dit. Comment vou- lez-vous qu'un morceau de bois fasse des choses extraordinaires? Le premier de tous les miracles devrait être de se conserver, et vous voyez bien qu'elle n'en a pas la puissance, puisqu'il faut que je la raccommode. Vous ne croyez pas à toutes ces momeries-là, vous, mademoiselle. — Ma foi, pas trop, répondis-je; mais il faut bien faire comme les autres. Et m'imaginant que cette ouverture devait suffire pour le premier jour, je m'en tins là. Le lendemain, la conversation reprit, et conti- nua sur le même ton... Je fus plus loin; je lui donnai beau jeu; il s'enflamma, et je crois que si j'eusse continué de l'émouvoir, l'autel même de la miraculeuse statue, fût devenu le trône de nos plaisirs... Quand je le vis là, je lui saisis la main. — Brave homme, lui dis-je, voyez en moi, au lieu d'une fille, un malheureux amant, dont vous pouvez faire le bonheur. — Oh ciel ! monsieur, vous allez nous perdre tous deux. ET VALCOUR — Non, écoutez-moi; servez-moi, secourez- moi, et votre fortune est faite. Et en disant cela, pour donner plus de force à mes discours, je lui glissai un rouleau de vingt- cinq louis, l'assurant que je n'en resterais pas là, s'il voulait m'étre utile. — Eh bien, qu'exigez-vous? — Il y a ici une jeune pensionnaire que j'adore, elle m'aime, elle consent à tout, je veux l'enle- ver, et l'épouser; mais je ne le puis sans votre secours. — Et comment puis-je vous être utile? — Rien de plus simple; brisons les deux bras de cette statue, dites qu'elle est en mauvais état, que quand vous avez voulu la réparer, elle s'est démantibulée toute seule, qu'il vous est impos- sible de la rajuster ici; qu'il est indispensable qu'elle soit emportée chez vous... On y consen- tira, on y est trop attaché, pour ne pas accepter tout ce qui peut la conserver... Je viendrai seul la nuit, achever de la rompre; j'en absorberai les morceaux; ma maîtresse, enveloppée sous les attirails qui parent cette statue, viendra se mettre à sa place, vous la couvrirez d'un grand drap, et aidé d'un de vos garçons, vous l'emporterez de bon matin dans votre atelier; une femme à nous s'y trouvera; vous lui remettrez l'objet de mes voeux; je serai chez vous deux heures après; 1 2 ALINE VOUS accepterez de nouvelles marques de ma reconnaissance ; vous direz ensuite à vos reli- gieuses, que la statue est tombée en poussière, quand vous avez voulu y mettre le ciseau, et que vous allez leur en faire une neuve. Mille difficultés s'offrirent aux yeux d'un homme qui, moins épris que moi, voyait sans doute infiniment mieux. Je n'écoutai rien, je ne cherchai qu'à vaincre ; deux nouveaux rouleaux y réussirent, et nous nous mîmes dès l'instant à l'ouvrage. Les deux bras furent impitoyablement cassés. Les religieuses appelées, le projet du transport de la sainte approuvé, il ne fut plus question que d'agir. Ce fut alors que j'écrivis le billet convenu à Léonore; je lui recommandai de se trouver le soir même à l'entrée de la chapelle de sainte Ultrogote avec le moins de vêtements possible, parce que j'en avais de sanctifiés à lui fournir, dont la vertu magique serait de la faire aussitôt disparaître du couvent. Léonore, ne me comprenant point, vint aussitôt me trouver chez ma tante. Comme nous avions ménagé nos rendez-vous, ils n'étonnèrent per- sonne. On nous laissa seuls un instant, et j'expli- quai tout le mystère. Le premier mouvement de Léonore fut de rire. L'esprit qu'elle avait ne s'arrangeant pas ET VALCOUR 13 avec le bigotisme, elle ne vit d'abord rien que de très plaisant au projet de lui faire prendre la place d'une statue miraculeuse; mais la réflexion refroidit bientôt sa gaîté... Il fallait passer la nuit là... Quelque chose pouvait s'entendre; les nonnes... celles, du moins, qui couchaient près de cette chapelle, n'avaient qu'à s'imaginer que le bruit qui en venait était occasionné par la sainte, furieuse de son changement; elles n'a- vaient qu'à venir examiner, découvrir... Nous étions perdus; dans le transport, pouvait-elle répondre d'un mouvement?.. Et si on levait le drap, dont elle serait couverte... Si enfin... Et mille objections, toutes plus raisonnables les unes que les autres, et que je détruisis d'un seul mot, en assurant Léonore qu'il y avait un Dieu pour les amants, et que ce Dieu imploré par nous, accomplirait infailliblement nos vœux, sans que nul obstacle vint en troubler l'effet. Léonore se rendit, personne ne couchait dans sa chambre ; c'était le plus essentiel. J'avais écrit à la femm.e qui m'avait accompagné de Paris, de se trouver le lendemain, de très grand matin, chez le sculpteur, dont je lui envoyais l'adresse; d'apporter des habits convenables pour une jeune personne presque nue, qu'on lui remettrait, et de l'emmener aussitôt à l'auberge où nous étions descendus; de demander des chevaux de poste 14 ALINE pour neuf heures précises du matin; que je serais sans faute de retour à cette heure, et que nous partirions de suite. Tout allant à merveille de ce côté, je ne m'occupai plus que des projets intérieurs; c'est- à-dire des plus difficiles, sans doute. Léonore prétexta un mal de tête, afin d'avoir le droit de se retirer de meilleure heure, et dès qu'on la crut couchée, elle sortit, et vint me trouver dans la chapelle, où j'avais l'air d'être en méditation. Elle s'y mit comme moi; nous laissâmes étendre toutes les nonnes sur leurs saintes couches, et dès que nous les supposâmes ensevelies dans les bras du sommeil, nous com- mençâmes à briser et à réduire en poudre la miraculeuse statue, ce qui nous fut fort aisé, vu l'état dans lequel elle était. J'avais un grand sac, tout prêt, au fond duquel étaient placées quelques grosses pierres. Nous mîmes dedans les débris de la sainte, et j'allai promptement jeter le tout dans un puits. Léonore, peu vêtue, s'affubla aussitôt des parures de sainte Ultrogote; je l'ar- rangeai dans la situation penchée, où le sculp- teur l'avait mise, pour la travailler. Je lui emmaillotai les bras, je mis à côté d'elle, ceux de bois, que nous avions cassés la veille, et après lui avoir donné un baiser... baiser délicieux, dont l'effet fut sur moi bien plus puissant que les ET VALCOUR 15 miracles de toutes les saintes du ciel, je fermai le temple 011 reposait ma déesse, et me retirai tout rempli de son culte. Le lendemain, de grand matin, le sculpteur entra, suivi d'un de ses élèves, tous deux m.unis d'un drap. Ils le jetèrent sur Léonore, avec tant de promptitude et d'adresse, qu'une nonne qui les éclairait ne put rien découvrir ; l'artiste aidé de son garçon emporta la prétendue sainte; ils sortirent, et Léonore reçue par la femme qui l'attendait, se trouva à l'auberge indiquée, sans avoir éprouvé d'obstacle à son évasion. J'avais prévenu de mon départ. Il n'étonna personne. J'affectai, au milieu de ces dames, d'être surpris de ne point voir Léonore : on me dit qu'elle était malade. Très en repos sur cette indisposition, je ne montrai qu'un intérêt mé- diocre. Ma tante pleinement persuadée que nous nous étions fait nos adieux mystérieusement, la veille, ne s'étonna point de ma froideur, et je ne pensai plus qu'à revoler avec empressement, où m'attendait l'objet de tous mes vœux. Cette chère fille avait passé une nuit cruelle, toujours entre la crainte et l'espérance; son agitation avait été extrême; pour achever de l'inquiéter encore plus, une vieille religieuse était venue pendant la nuit prendre congé de la sainte; elle avait marmotté plus d'une heure, ce 1 5 ALINE qui avait presque empêché Léonore de respirer; et à la fin des patenôtres, la vieille bégueule en larmes avait voulu la baiser au visage; mais mal éclairée, oubliant sans doute le changement d'attitude de la statue, son acte de tendresse s'était porté vers une partie absolument opposée à la téta; sentant cette partie couverte, et ima- ginant bien qu'elle se trompait, la vieille avait palpé pour se convaincre encore mieux de son erreur. Léonore extrêmement sensible, et cha- touillée dans un endroit de son corps dontjamais nulle main ne s'était approchée, n'avait pu s'em- pêcher de tressaillir; la nonne avait pris le mou- vement pour un miracle; elle s'était jetée à genoux; sa ferveur avait redoublé; mieux guidée dans ses nouvelles recherches, elle avait réussi à donner un tendre baiser sur le front de l'objet de son idolâtrie, et s'était enfin retirée. Après avoir bien ri de cette aventure, nous partîmes, Léonore, la femme que j'avais amenée de Paris, un laquais et moi ; il s'en fallut de bien peu que nous ne fissions naufrage dès le premier jour. Léonore fatiguée, voulut s'arrêter dans une petite ville qui n'était pas à dix lieues de la nôtre : nous descendîmes dans une auberge; à peine y étions-nous, qu'une voiture en poste s'arrêta pour y dîner comme nous... C'était mon père; il revenait d'un de ses châteaux; ET VALCOUR 17 il retournait à la ville, l'esprit bien loin de ce qui s'y passait. Je frémis encore quand je pense à cette ren- contre : il monte; on l'établit dans une chambre absolument voisine de la nôtre ; là, ne croyant plus pouvoir lui échapper, je fus prêt vingt fois à aller me jeter à ses pieds pour tâcher d'obtenir le pardon de mes fautes; mais je ne le connais- sais pas assez pour prévoir ses résolutions, je sacrifiais entièrement Léonore par cette démar- che; je trouvai plus à propos de me déguiser et de partir fort vite. Je fis monter l'hôtesse; je lui dis que le hasard venait de faire arriver un homme à qui je devais deux cents louis; que ne me trou- vant ni en état, ni en volonté de le payer à pré- sent, je la priai de ne rien dire, et de m'aider même au déguisement que j'allais prendre pour échapper à ce créancier. Cette femme, qui n'avait aucun intérêt à me trahir, et à laquelle je payai généreusement notre dépense, se prêta de tout son cœur à la plaisanterie; Léonore et moi nous changeâmes d'habit, et nous passâmes ainsi tous deux effrontés devant mon père, sans qu'il lui fût possible de nous reconnaître, quel- que attention qu'il eût l'air de prendre à nous. Le risque que nous venions de courir décida Léo- nore à moins écouter l'envie qu'elle avait de n 2 l8 ALINE s'arrêter partout, et notre projet étant de passer en Italie, nous gagnâmes Lyon d'une traite. Le ciel m'est témoin que j'avais respecté jus- qu'alors la vertu de celle dont je voulais faire ma femme ; j'aurais cru diminuer le prix que j'atten- dais de l'hymen, si j'avais permis à l'amour de le cueillir. Une difficulté bien mal entendue détruisit notre mutuelle délicatesse, et la gros- sière imbécillité du refus de ceux que nous fûmes implorer, pour prévenir le crime, fut positivement ce qui nous y plongea tous deux *. O ministres du ciel ! ne sentires-vous donc jamais qu'il y a mille cas où il vaut mieux se prêter à un petit mal, que d'en occasionner un grand, et que cette futile approbation de votre part, à laquelle on veut bien se prêter, est pourtant bien moins importante que tous les dangers qui peu- vent résulter du refus. Un grand vicaire de l'archevêque, auquel nous nous adressâmes, nous renvoya avec dureté ; trois curés de cette ville nous firent éprouver les mêmes désagréments, quand Léonore et moi, ' Il est à propos de remarquer ici en passant qu'il n'y a point de ville en France où le clergé soit plus détestable qu'à Lyon ; on a tou- jours dit, et avec raison, que le corps des curés de Paris composait l'assemblée des plus honnêtes gens de la capitale ; on peut affirmer positivement tout le contraire de ceux de Lyon : la fourberie, la cupidité, l'ignorance et le libertinage, voilà les traits qui les caracté- risent. ET VALCOUR I9 justement irrites de cette odieuse rigueur, réso- lûmes de ne prendre que Dieu pour témoin de nos serments, et de nous croire aussi bien mariés en l'invoquant aux pieds de ses autels, que si tout le sacerdoce romain eût revêtu notre hymen de ses formalités; c'est l'âme, c'est l'intention que l'Eternel désire, et quand l'offrande est pure, le médiateur est inutile. Léonore et moi, nous nous transportâmes à la cathédrale, et là, pendant le sacrifice de la messe, je pris la main de mon amante, je lui jurai de n'être jamais qu'à elle, elle en fit autant; nous nous soumîmes tous deux à la vengeance du ciel, si nous trahissions nos serments ; nous nous protestâmes de faire approuver notre hymen dès que nous en aurions le pouvoir, et dès le même jour la plus charmante des femmes me rendit le plus heureux des époux. Mais ce Dieu que nous venions d'implorer avec tant de zèle, n'avait pas envie de laisser durer notre bonheur : vous allez bientôt voir par quelle affreuse catastrophe il lui plut d'en troubler le cours. Nous gagnâmes Venise sans qu'il nous arrivât rien d'intéressant; j'avais quelque envie de me fixer dans cette ville, le nom de liberté, de République, séduit toujours les jeunes gens; mais nous fûmes bientôt à même de nous con- 20 ALINE vaincre, que si quelque ville dans le monde est digne de ce titre, ce n'est assurément pas celle- là, à moins qu'on ne l'accorde à l'Etat que carac- térise la plus afîreuse oppression du peuple, et la plus cruelle tyrannie des grands. Nous nous étions logés à Venise sur le grand canal, chez un nommé Antonio, qui tient un assez bon logis, aux Arines de France, près le pont de Rialto; et depuis trois mois, uniquement occupés de visiter les beautés de cette ville flot- tante, nous n'avions encore songé qu'aux plai- sirs ; hélas! l'instant de la douleur arrivait, et nous ne nous en doutions point. La foudre gron- dait déjà sur nos têtes, quand nous ne croyions marcher que sur des fleurs. Venise est entourée d'une grande quantité d'îles charmantes, dans lesquelles le citadin aquatique quittant ses lagunes empestées, va respirer de temps en temps quelques atomes un peu moins malsains. Fidèles imitateurs de cette conduite, et l'île de Malamoco plus agréable, plus fraîche qu'aucune de celles que nous avions vues, nous attirant davantage, il ne se passait guère de semaines que Léonore et moi n'allas- sions y dîner deux ou trois fois. La maison que nous préférions était celle d'une veuve dont on nous avait vanté la sagesse; pour une légère somme, elle nous apprêtait un repas honnête, ET VALCOUR et nous avions de plus tout le jour la jouissance de son joli jardin. Un superbe figuier ombrageait une partie de cette charmante promenade; Léo- nore, très friande du fruit de cet arbre, trouvait un plaisir singulier à aller goûter sous le figuier même, et à choisir là tour à tour les fruits qui lui paraissaient les plus mûrs. Un jour... ô fatale époque de ma vie!.. Un jour que je la vis dans la grande ferveur de cette innocente occupation de son âge^ séduit par un motif de curiosité, je lui demandai la permission de la quitter un moment, pour aller voir, à quel- ques milles de là, une abbaye célèbre, par les morceaux fameux du Titien et de Paul Véronèse, qui s'y conservaient avec soin. Emue d'un mou- vement dont elle ne parut pas être maîtresse, Léonore me fixa. — Eh bien! me dit-elle, te voilà déjà mari; tu brûles de goûter des plaisirs sans ta femme. Où vas-tu, mon ami, quel tableau peut donc valoir l'original que tu possèdes? — Aucun assurément, lui dis-je, et tu en es bien convaincue; mais je sais que ces objets t'amusent peu; c'est l'affaire d'une heure; et ces présents superbes de la nature, ajoutai-je, en lui montrant des figues, sont bien préférables aux subtilités de l'art, que je désire aller admirer un instant... 2 2 ALINE — Va, mon ami, ms dit cette charmante fille, je saurai être une heure sans toi; et se rap- prochant de son arbre : va, cours à tes plaisirs, je vais goûter les miens... Je l'embrasse, je la trouve en larmes... Je veux rester, elle m'en empêche; elle dit que c'est un léger moment de faiblesse qu'il lui est impossible de vaincre. Elle exige que j'aille où la curiosité m'appelle, m'accompagne au bord de la gondole, m'y voit m.onter, reste au rivage, pendant que je m'éloigne, pleure encore, au bruit des premiers coups de rames, et rentre à mes 3'eux dans le jardin. Qui m'eût dit, que tel était l'instant qui allait nous séparer! et que dans un océan d'infortunes, allaient s'abîmer nos plaisirs... — Eh quoi, interrompit ici madame de Bla- mont; vous ne faites donc que de vous réunir? — Il n'y a que trois semaines que nous le sommes, madame, répondit Sainvilîe, quoiqu'il y ait trois ans que nous ayons quitté notre patrie. — Poursuivez, poursuivez, monsieur; cette catastrophe annonce deux histoires, qui promet- tent bien de l'intérêt. — iSla. course ne fut pas longue, reprit Sain- ville; les pleurs de Léonore m'avaient tellement inquiété, qu'il me fut impossible de prendre aucun ET VALCOUR plaisir à rexamcn que jV'tais allé faire. Unique- ment occupé de ce cher objet de mon cœur^ je ne songeais plus qu'à venir la rejoindre. Nous atteignons le rivage... Je m'élance... Je vole au jardin... et au lieu de Léonore, la veuve, la maîtresse du logis se jette vers moi, tout en larm.es. . . me dit qu'elle est désolée, qu'elle mérite toute ma colère... Qu'à peine ai-je été à cent pas du rivage, qu'une gondole, remplie de gens qu'elle ne connaît pas, s'est approchée de la maison; qu'il en est sorti six hommes masqués, qui ont enlevé Léonore, l'ont transportée dans leur barque, et se sont éloignés avec rapidité, en gagnant la haute mer... Je l'avoue, ma pre- mière pensée fut de mie précipiter sur cette mal- heureuse, et de l'abattre d'un seul coup à mes pieds. Retenu par la faiblesse de son sexe, je me contentai de la saisir au col et de lui dire, en colère, qu'elle eût à me rendre rna femme, ou que j'allais l'étrangler à l'instant... — Exécrable pays, m'écriai-je, voilà donc la justice qu'on rend dans cette fam.euse république! Puisse le ciel m'anéantir et m'écraser à l'instant avec elle, si je ne retrouve pas celle qui m'est chère... A peine ai-je prononcé ces mots, que je suis entouré d'une troupe de sbires; l'un d'eux s'avance vers moi, me dem.ande si j'ignore qu'un 24 ALINE étranger ne doit, à Venise, parler du gouverne- ment en quoi que ce puisse être. — Scélérat, répondis-je hors de moi, il en doit dire et penser le plus grand mal, quand il y trouve le droit des gens et l'hospitalité aussi cruellement violés... — Nous ignorons ce que vous voulez dire, répondit l'alguazil; mais ayez pour agréable de remonter dans votre gondole, et de vous rendre sur-le-champ prisonnier dans votre auberge, jusqu'à ce que la république ait ordonné de vous. Mes efforts devenaient inutiles, et ma colère impuissante: je n'avais plus pour moi que des pleurs, qui n'attendrissaient personne, et des cris qui se perdaient dans l'air. On m'entraîne. Quatre de ces vils fripons m'escortent, me con- duisent dans ma chambre, me consignent à Antonio, et vont rendre compte de leur scélé- ratesse. C'est ici que les paroles manquent au tableau de ma situation ! Et comment vous rendre, en effet, ce que j'éprouvai, ce que je devins, quand je vis cet appartement, duquel je venais de sortir, depuis quelques heures, libre et avec Léonore, et dans lequel je rentrais prisonnier, et sans elle? Un sentiment pénible et sombre succéda bientôt à ma rage... Je jetai les yeux sur le lit de mon amante, sur ses robes, sur ses ajustements, sur ET VALCOUR 25 sa toilette; mes pleurs coulaient avec abondance, en m 'approchant de ces différentes choses. Quel- quefois je les observais avec le calme de la stupidité. L'instant d'après, je me précipitais dessus avec le délire de l'égarement... La voilà, me disais-je, elle est ici... Elle repose... Elle va s'habiller... Je l'entends; mais trompé par une cruelle illusion, qui ne faisait qu'irriter mon cha- grin, je me roulais au milieu de la chambre; j'arrosais le plancher de mes larmes, et faisais retentir la voûte de mes cris. O Léonore ! Léonore ! c'en est donc fait, je ne te verrai plus... Puis, sortant, comme un furieux, je m'élançais sur Antonio, je le conjurais d'abréger ma vie; je l'attendrissais par ma douleur; je l'effrayais par mon désespoir. Cet homme, avec l'air de la bonne foi, me conjura de me calmer; je rejetai d'abord ses consolations : l'état dans lequel j'étais permet- tait-il de rien entendre... Je consentis enfin à l'écouter. — Soyez pleinement en repos sur ce qui vous regarde, me dit-il d'abord; je ne prévois qu'un ordre de vous retirer dans vingt-quatre heures des terres de la république; elle n'agira sûrement pas plus sévèrement avec vous. — Eh! que m'importe ce que je deviendrai; 26 ALINE c'est Léonore que je veux, c'est elle que je vous demande. — Ne vous imaginez pas qu'elle soit à Venise; le malheur dont elle est victime est arrivé à plusieurs autres étrangères, et même à des femmes de la ville : il se glisse souvent dans le canal des barques turques; elles se déguisent, on ne les reconnaît point; elles enlèvent des proies pour le sérail, et quelques précautions que prenne la république, i! est impossible d'empêcher cette piraterie. Ne doutez point que ce ne soit là le malheur de votre Léonore : la veuve du jardin de Malamoco n'est point coupable, nous la connaissons tous pour une honnête femme ; elle vous plaignait de bonne foi, et peut-être que, sans votre emportement, vous en eussiez appris davantage. Ces îles, continuellement remplies d'étrangers, le sont également d'espions, que la république y entre- tient; vous avez tenu des propos, voilà la seule raison de vos arrêts. — Ces arrêts ne sont pas naturels, et votre gouvernement sait bien ce qu'est devenue celle que j'aime; ô mon ami! faites-la-moi rendre, et mon sang est à vous. — Soyez franc, est-ce une fille enlevée en France? Si cela est, ce qui vient de se faire pour- rait bien être l'ouvrage des deux Cours; cette ET VALCOUR 27 circonstance changerait absolument la face des choses... Et me voyant balbutier : — Ne me cachez rien, poursuit Antonio, apprenez-moi ce qui en est, je vole à l'instant m'informer; soyez certain qu'à mon retour je vous apprendrai si votre femme a été enlevée par ordre ou par surprise. — Eh bien ! répondis-je avec cette noble can- deur de la jeunesse, qui, toute honorable qu'elle est, ne sert pourtant qu'à nous faire tomber dans tous les pièges qu'il plaît au crime de nous tendre... eh bien! je vous l'avoue, elle est ma femme, mais à l'insu de ses parents. — Il suffit, me dit Antonio, dans moins d'une heure vous saurez tout... Ne sortez point, cela gâterait vos affaires, cela vous priverait des éclaircissements que vous avez droit d'espérer. Mon homme part et ne tarde pas à reparaître. — On ne se doute point, me dit-il, du mystère de votre intrigue; l'ambassadeur ne sait rien, et notre république nullement fondée à avoir les yeux sur votre conduite, vous aurait laissé toute votre vie tranquille sans vos blasphèmes sur son gouvernement : Léonore est donc sûrement enlevée par une barque turque ; elle était guettée depuis un mois; il y avait dans le canal six petits bâtiments armés qui l'escortèrent, et qui sont 28 ALINE déjà à plus de vingt lieues en mer. Nos gens ont couru, ils ont vu, mais il leur a été impossible de les atteindre. On va venir vous apporter les ordres du gouvernement, obéissez-y; calmez- vous, et croyez que j'ai fait pour vous tout ce qui pouvait dépendre de moi. A peine Antonio eut-il effectivement cessé de me donner ces cruelles lumières, que je vis entrer ce même chef de sbires qui m'avait arrêté; il me signifia l'ordre de partir dès le lendemain au matin; il m'ajouta que, sans la raison que j'avais effectivement de me plaindre, on n'en aurait pas agi avec autant de douceur ; qu'on voulait bien pour ma consolation me certifier que cet enlèvement ne s'était point fait par aucun malfaiteur de la république, mais unique- ment par des barques des Dardanelles, qui se glissaient ainsi dans la mer Adriatique, sans qu'il fût possible d'arrêter leurs désordres, quelques précautions que l'on pût prendre. Le compliment fait, mon homme se retira, en me priant de lui donner quelques sequins pour l'honnêteté qu'il avait eue de ne me consigner que dans mon hôtel, pendant qu'il pouvait me conduire en prison. J'étais infiniment plus tenté, je l'avoue, d'écra- ser ce coquin, que de lui donner pour boire, et j'allais le faire sans doute, quand Antonio me ET VALCOUR devinant, s'approcha de moi, et me conjura de satisfaire cet homme. Je le fis, et chacun s'étant retiré, je me replongeai dans l'affreux désespoir qui déchirait mon âme... A peine pouvais-je réfléchir : jamais un dessein constant ne parvenait à fixer mon imagination; il s'en présentait vingt à la fois, mais aussitôt rejetés que conçus; ils faisaient à l'instant place à mille autres dont l'exécution était impossible. Il faut avoir connu une telle situation pour en juger, et plus d'éloquence que moi pour la peindre. Enfin, je m'arrêtai au projet de suivre Léo- nore, de la devancer si je pouvais à Constanti- nople, de la payer de tout mon bien au barbare qui me la ravissait, et de la soustraire au prix de mon sang, s'il le fallait, à l'afireux sort qui lui était destiné. Je chargeai Antonio de me fréter une felouque; je congédiai la femme que nous avions amenée, et la récompensai sur le serment qu'elle me fit que je n'auraisjamaisrienà craindre de son indiscrétion. La felouque se trouva prête le lendemain au matin, et vous jugez si c'est avec joie que je m'éloignai de ces perfides bords. J'avais quinze hommes d'équipage, le vent était bon; le surlen- demain, de bonne heure, nous aperçûmes la pointe de la fameuse citadelle de Corfou, fière rivale de Gibraltar, et peut-être aussi imprenable 30 ALINE que cette célèbre clef de l'Europe *; le cinquième jour nous doublâmes le Cap de Morée, nous entrâmes dans l'Archipel, et le septième au soir, nous touchâmes Péra. Aucun bâtiment, excepté quelques barques de pêcheurs de Dalmatie, ne s'était offert à nous durant la traversée; nos yeux avaient eu beau se tourner de toutes parts, rien d'intéressant ne les avait fixés... Elle a trop d'avance, me disais-je, il y a longtemps qu'elle est arrivée... O ciel! elle est déjà dans les bras d'un monstre que je redoute... je ne parviendrai jamais à l'en arra- cher. Le comte de Fierval était pour lors ambassa- deur de notre Cour à la Porte; je n'avais aucune liaison avec lui; en eussé-je eu d'ailleurs, aurais-je osé me découvrir? C'était pourtant le seul être que je pusse implorer dans mes malheurs, le seul dont je pusse tirer quelque éclaircissement: je fus le trouver, et lui laissant voir ma douleur, ne lui cachant aucune circonstance de mon aventure, ne lui déguisant que mon nom et celui de ma femme, je le conjurai d'avoir quelque pitié de mes maux, et de vouloir bien m'étre * Après les Athéniens, il n'y avait point en Grèce de forces mari- times égales à celles de Tile de Corcyre, aujourd'hui Corlou, aux Vénitiens. Homère, dans son Odyssée, donne une grande idée des richesses et de la puissance de cette ile. ET VALCOUR 31 Utile, ou par ses actions, ou par ses conseils. Le comte m'écouta avec toute l'honnêteté, avec tout l'intérêt que je devais attendre d'un honîme de ce caractère... — Votre situation est affreuse, me dit-il; si vous étiez en état de recevoir un conseil sage, je vous donnerais celui de retourner en France, de faire votre paix avec vos parents, et de leur apprendre le malheur épouvantable qui vous est arrivé. — Et le puis-je, monsieur, lui dis-je; puis-je exister où ne sera pas ma Léonore ? Il faut que je la retrouve, ou que je meure. — Eh bien ! me dit le comte, je vais faire pour vous ce que je pourrai... peut-être plus que ne devrait me le permettre ma place... — Avez-vous un portrait de Léonore ? — En voici un assez ressemblant, autant au moins qu'il est possible à l'art d'atteindre à ce que la nature à de plus parfait. — Donnez-le-moi : demain matin à cette même heure, je vous dirai si votre femme est dans le sérail. Le Sultan m'honore de ses bontés : je lui peindrai le désespoir d'un homme de ma nation ; il me dira s'il possède ou non cette femme; mais réfléchissez-y bien, peut-être allez- vous accroître votre malheur : s'il l'a je ne vous réponds pas qu'il me la rende... 32 ALINE — Juste ciel ! elle serait dans ces murs, et je ne pourrais l'en arracher... Oh! monsieur, que me dites-vous? Peut-être aimerais-je mieux l'in- certitude. — Choisissez. — Agissez, monsieur, puisque vous voulez bien vous intéresser à mes malheurs ; agissez : et si le Sultan possède Léonore, s'il se refuse à me la rendre, j'irai mourir de douleur aux pieds des murs de son sérail ; vous lui ferez savoir ce que lui coûte sa conquête; vous lui direz qu'il ne l'achète qu'aux dépens de la vie d'un infor- tuné. Le comte me serra la main, partagea ma douleur, la respecta et la servit; bien différent en cela de ces ministres ordinaires, qui tout bouffis d "une vaine gloire, accordent à peine à un homme le temps de peindre ses malheurs, le repoussent avec dureté, et comptent au rang de leurs moments perdus ceux que la bienséance les oblige à prêter l'oreille aux m.alheureux. Gens en place, voilà votre portrait : vous croyez nous en imposer en alléguant sans cesse une multitude d'affaires, pour prouver l'impos- sibilité de vous voir et de vous parler; ces détours, trop absurdes, trop usés pour en impo- ser encore, ne sont bons qu'à vous faire mépri- ser; ils ne servent qu'à faire médire de la nation. ET VALCOUR 3 S qu'à dégrader son gouvernement. O France ! tu t'éclaireras un jour, je l'espère : l'énergie de tes citoyens brisera bientôt le sceptre du despotisme et de la t}'rannie, en foulant à tes pieds les scélé- rats qui servent l'un et l'autre; tu sentiras qu'un peuple libre par la nature et le génie, ne doit être gouverné que par lui-même '\ Dès le même soir, le comte de Fierval me fit dire qu'il avait à me parler, j'y couiois. — Vous pouvez, me dit-il, être parfaitement sûr que Léonore n'est point au sérail ; elle n'est même point à Constantinople. Les horreurs qu'on a mises à Venise sur le compte de cette Cour n'existent plus : depuis des siècles on ne fait point ici le métier de corsaire ; un peu plus de réflexion m'aurait fait vous le dire, si j'eusse été occupé d'autre chose, quand vous m'en avez parlé, que du plaisir de vous être utile. A suppo- ser que Venise ne vous en a point imposé sur le fait, et que réellement Léonore ait été enlevée par des barques déguisées, ces barques appar- tiennent aux États Barbaresques, qui se permet- tent quelquefois ce genre de piraterie; ce n'est donc que là qu'il vous sera possible d'apprendre quelque chose. Voilà le portrait que vous m'avez Il ne faut jias s'étonuer si de tels principes, manifestés dès longtemps par notre auteur, le faisaient gémir à la Bastille, où la Révolution le trouva. {Xote de l'éditeur.) II 3 34 ALINE confié; js ne vous retiens pas plus longtemps dans cette capitale. Si vos parents faisaient des recherches, si l'on m'envoyait quelques ordres, je serais obligé de changer la satisfaction réelle que je viens d'éprouver en vous servant, contre la douleur de vous faire peut-être arrêter... Éloignez-vous... Si vous poursuivez vos recherches, dirigez-les sur les côtes d'Afrique... Si vous voulez mieux faire, retournez en France, il sera toujours plus avantageux pour vous de faire la paix avec vos parents, que de continuer à les aigrir par une plus longue absence. Je remerciai sincèrement le comte, et à la fin de son discours m'ayant fait sentir qu'il serait plus prudent à moi de lui déguiser mes projets, que de lui en faire part... que peut-être même il désirait que j'agisse ainsi; je le quittai, le com- blant des marques de ma reconnaissance, et l'assurant que j'allais réfléchir à l'un ou l'autre des plans que son honnêteté me conseillait. Je n'avais ni payé, ni congédié ma felouque; je fis venir le patron, je lui demandai s'il était en état de me conduire à Tunis. — Assurément, me dit-il, à Alger, à Maroc, sur toute la côte d'Afrique, votre Excellence n'a qu'à parler. Trop heureux dans mon malheur de trouver ET VALCOUR 35 un tel secours, j'embrassai ce marinier de toute mon âme. — O brave homme! lui dis-je avec transport... ou il faut que nous périssions ensemble, ou il faut que nous retrouvions Léonore. Il ne fut pourtant pas possible de partir, ni le lendemain, ni le jour d'après : nous étions dans une saison où ces parages sont incertains; le temps était affreux; nous attendîmes. Je crus inutile de paraître davantage chez le ministre de France... Que lui dire? Peut-être même le ser- vais-je en n'y reparaissant plus. Le ciels'éclaircit enfin, et nous nous mîmes en mer; mais ce calme n'était que trompeur : la mer ressemble à la fortune, il ne faut jamais se défier autant d'elle, que quand elle nous rit le plus. A peine eûmes-nous quitté l'Archipel, qu'un vent impétueux troublant la manœuvre des rames, nous contraignit à faire de la voile; la légèreté du bâtiment le rendit bientôt le jouet de la tempête, et nous fûmes trop heureux de toucher Malte le lendemain sans accident. Nous entrâmes sous le fort Saint-Elme dans le bassin de la Valette, ville bâtie par le commandeur de ce nom en 1566. Si j'avais pu penser à autre chose qu'à Léonore, j'aurais sans doute remar- qué la beauté des fortifications de cette place, que l'art et la nature rendent absolument impre- 36 AUNE nable. Mais je ne m'occupai qu'à prendre vite un logement dans la ville, en attendant que nous puissions repartir avec plus de promptitude encore, et cela devenant impossible pour le même soir, je me résolus à passer la nuit dans le cabaret où nous étions. Il était environ neuf heures du soir, et j'allais essayer de trouver quelques instants de repos, lorsque j'entendis beaucoup de bruit dans la chambre à côté de la mienne. Les deux pièces n'étant séparées que par quelques planches mal jointes, il me fut aisé de tout voir et de tout entendre. J'écoute... j'observe... quel singulier spectacle s'offre à mes regards ! trois hommes, qui me paraissent Vénitiens, placèrent dans cette chambre une grande caisse couverte de toile cirée; dès que ce meuble est apporté, celui qui paraît être le chef s'enferme seul, lève la toile qui couvre la caisse, et je vois une bière. — O malheureux! s'écrie cet homme, je suis perdu; elle est morte... elle n'a plus de mouve- ment... — Ce personnage est-il fou, me dis-je à moi- même... Eh quoi! il s'étonne qu'il y ait un mort dans ce cercueil!.. Mais pourquoi ce meuble funèbre, continuai-je. Quelle apparence qu'il fut là, s'il ne contenait un mort! Et mes réflexions font place à la plus grande ^G ET VALCOUR 37 surprise, quand je vois celui qui avait parlé ouvrir la bière, et en retirer dans ses bras le corps d'une femme. Comme elle était habillée, je reconnus bientôt qu'elle n'était qu'en syncope, et qu'elle avait sûrement été mise en vie dans ce cercueil. — Ah! je le savais bien, continua le person- nage, je le savais bien qu'elle ne résisterait pas là-dedans à la tempête; quel besoin de la laisser dans cette position, dès que nous étions sûrs de n'être pas suivis... O juste ciel!.. Et pendant ce temps-là, il déposait cette femme sur un lit; il lui tâtait le pouls, et s'aper- cevant sans doute qu'il avait encore du mouve- ment^ il sauta de joie. — Jour heureux ! s'écria-t-il, elle n'est qu'éva- nouie!.. Fille charmante, je ne serai point privé des plaisirs que j'attends de toi ; je te sommerai de ta parole, tu seras ma femme, et mes peines ne seront pas perdues... Cet homme sortit en même temps d'une petite caisse, des flacons, des lancettes, et se préparait à donner toutes sortes de secours à cette infor- tunée, dont la situation où elle avait été placée m'avait toujours empêché de distinguer les traits. J'en étais là de mon examen, très curieux de découvrir la suite de cette aventure, lorsque le 38 ALINE patron de ma felouque entra brusquement dans ma chambre. — Excellence, me dit-il, ne vous couchez pas, la lune se lève, le temps est beau, nous dînons demain à Tunis, si votre Excellence veut se dépêcher. Trop occupé de mon amour, trop rempli du seul désir d'en retrouver l'objet, pour perdre à une aventure étrangère les moments destinés à Léonore, je laisse là ma belle évanouie, et vole au plutôt sur mon bâtiment : les rames gémis- sent; le temps fraîchit; la lune brille; les mate- lots chantent, et nous sommes bientôt loin de Malte... Malheureux que j'étais! où ne nous entraîne pas la fatalité de notre étoile... xA.insi que le chien infortuné de la fable, je laissais la proie pour courir après l'ombre; j'allais m'expo- ser à mille nouveaux dangers pour découvrir celle que le hasard venait de mettre dans mes mains. — 0 grand Dieu! s'écria madame deBlamont, quoi ! monsieur, la belle morte était votre Léo- nore ? — Oui, madame, je lui laisse le soin de vous apprendre elle-même ce qui l'avait conduite là... Permettez que je continue ; peut-être verrez- vous encore la fortune ennemie se jouer de moi avec les mêmes caprices; peut-être m.e verrez- ET VALCOUR 3g VOUS encore, toujours faible, toujours occupé de ma profonde douleur, fuir la prospérité qui luit un instant, pour voler où m'entraîne malgré moi la sévérité de mon sort. Nous commencions avec l'aurore à découvrir la terre; déjà le cap Bon s'offrait à nos regards, quand un vent d'est s'élevant avec fureur, nous permit à peine de friser la côte d'Afrique, et nous jeta avec une impétuosité sans égale vers le détroit de Gibraltar; la légèreté de notre bâtiment le rendait avec tant de facilité la proie de la tempête, que nous ne fûmes pas quarante heures à nous trouver en travers du détroit. Peu accoutumés à de telles courses sur des barques si frêles, nos matelots se croyaient perdus; il n'était plus question de manœuvres, nous ne pouvions que carguer à la hâte une mauvaise voile déjà toute déchirée, et nous abandonner à la volonté du ciel qui, s'embarrassant toujours asse2 peu du vœu des hommes, ne les sacrifie pas moins, malgré leurs inutiles prières, à tout ce que lui inspire la bizarrerie de ses caprices. Nous passâmes ainsi le détroit, non sans risquer à chaque instant d'échouer contre l'une ou l'autre terre; semblables à ces débris que l'on voit, errants au hasard et tristes jouets des vagues, heurter chaque écueil tour à tour, si nous échap- pions au naufrage sur les côtes d'Afrique, ce 40 ALINE n'était que pour le craindre encore plus sur les rives d'Espagne. Le vent changea sitôt que nous eûmes débou- ché le détroit; il nous rabattit sur la côte occi- dentale du Maroc, et cet empire étant un de ceux où j'aurais continué mes recherches, à supposer qu'elles se fussent trouvées infruc- tueuses dans les autres États barbaresques, je résolus d'y prendre terre. Je n'avais pas besoin de le désirer, mon équipage était las de courir : le patron m'annonça dès que nous fûmes au port de Salé^ qu'à moins que je ne voulusse revenir en Europe, il ne pouvait pas me servir plus longtemps; il m'objecta que sa felouque peu faite à quitter les ports d'Italie, n'était pas en état d'aller plus loin, et que j'eusse à le payer ou à me décider au retour. — Au retour, m'écriai-je, eh ! ne sais-tu donc pas que je préférerais la mort à la douleur de reparaître dans ma patrie sans avoir retrouvé celle que j'aime. Ce raisonnement fait pour un cœur sensible eut peu d'accès sur l'âme d'un matelot, et le cher patron, sans en être ému, me signifia qu'en ce cas il fallait prendre congé l'un de l'autre. Que devenir! Était-ce en Barbarie où je devais espérer de trouver justice contre un mari- nier Vénitien? Tous ces gens-là, d'ailleurs, se ET VALCOUR 4I tiennent d'un bout de l'Europe à l'autre : il fallut se soumettre, payer le patron, et s'en séparer. Bien re'solu de ne pas rendre ma course inutile dans ce royaume, et d'y poursuivre au moins les recherches que j'avais projetées, je louai des mulets à Salé, et m'étant rendu à Mekinés, lieu de résidence de la Cour, je descendis chez le consul de France : je lui exposai ma demande. — Je vous plains, m.e répondit cet homme, dès qu'il m'eût entendu, et vous plains d'autant plus, que votre femme, fùt-elle au sérail, il serait impossible au roi de France même de la découvrir; cependant, il n'est pas vraisemblable que ce malheur ait eu lieu : il est extrêmement rare que les corsaires de Maroc aillent aujour- d'hui dans l'Adriatique; il y a peut-être plus de trente ans qu'ils n'y ont pris terre : les mar- chands qui fournissent le harem ne vont acheter des femmes qu'en Géorgie; s'ils font quelques vols, c'est dans l'Archipel, parce que l'empe- reur est très porté pour les femmes grecques, et qu'il paye au poids de l'or tout ce qu'on lui amène au-dessous de douze ans de ces contrées. Mais il fait très peu de cas des autres européen- nes; et je pourrais, continua-t-il, vous assurer d'après cela presque aussi sûrement que si j'avais visité le sérail, que votre divinité n'y est point. 42 ALINE Quoi qu'il en soit, allez vous reposer, je vous promets de faire des recherches; j'écrirai dans les ports de l'empire, et peut-être au moins découvrirons - nous si elle a côt03^é ces parages. Trouvant cet avis raisonnable, je m'y confor- mai, et fus essayer de prendre un peu de repos, s'il était possible que je pusse le trouver au milieu des agitations de mon cœur. Le consul fut huit jours sans me rien appren- dre ; il vint enfin me trouver au commencement du neuvième. — Votre femme, me dit-il, n'est sûrement pas venue dans ce pays ; j'ai le signalement de toutes celles qui y ont débarqué depuis l'époque que vous m'avez citée; rien dans tout ce que j'ai ne ressemble à ce qui vous intéresse. Mais le lende- main de votre arrivée, un petit bâtiment anglais, battu de la tempête,, a relâché dix heures à Safie; il a mis ensuite à la voile pour le Cap; il avait dans son bâtiment une jeune Française de l'âge que vous m'avez dépeint : brune, de beaux che- veux, et de superbes yeux noirs; elle paraissait être extrêmement affligée : on n'a pu me dire, ni avec qui elle était, ni quel paraissait être l'objet de son voyage; ce peu de circonstances est tout ce que j'ai su, je me hâte de vous en faire part, ne doutant point que cette Française, ET VALCOUR 43 si conforme au portrait que vous m'avez fait voir, ne soit celle que vous cherchez. — Ah ! monsieur, m'écriai-je, vous me donnez à la fois et la vie et la mort; je ne respirerai plus que je n'aie atteint ce maudit bâtiment ; je n'aurai pas un moment de repos que je ne sois instruit des raisons qui lui font emporter celle que j'adore au fond de l'univers. Je priai en même temps cet homme honnête 'l ET VALCOUR 155 plus longtemps mes regards; je dus la soupçon- ner beaucoup plus jeune que les deux premières. Sa peau était éblouissante, et toutes les parties de son corps, formées comme par la main même des Grâces. Elle répugnait beaucoup à l'examen, et quand il fallut constater sa vertu, elle se défendit horriblement. La manière dont ces femmes étaient voilées, quand on les présentait, ajoutait beaucoup à la terreur que cette céré- monie jetait dans lame de celles qui n'étaient pas du pays. Non seulement il n'était pas pos- sible de les voir; mais elles-mêmes, les yeux bandés sous leurs voiles, ne pouvaient discerner, ni avec qui elles étaient, ni ce qu'on allait leur faire. Les défenses multipliées de celle-ci m'em- barrassèrent beaucoup, la force ou la contrainte ne s'arrangeant pas à ma délicatesse ; cependant je devais rendre un compte exacte ; je me trouvai donc obligé de faire demander au roi ce qu'il prétendait que je fisse. Il m'envoya deux fem- mes de sa garde, munies de l'ordre de contenir la jeune fille, et de l'empêcher de se soustraire aux opérations de mon devoir. Elle fut saisie, et je poursuivis mes recherches ; elles devinrent très embarrassantes. Pas assez bon anatomiste, pour décider en dernier ressort, sur une chose qui me parut douteuse, je me contentai d'établir 156 ALINE sur celle-là, dans mon rapport, que je lui suppo- sais absolument tout ce qu'il fallait pour plaire à son maître, et que si les choses n'étaient pas tout à fait dans l'entier qu'il leur désirait, il s'en fallait de si peu, que l'illusion lui serait encore permise. Quant à la quatrième c'était une vieille femme, et je la réformai, ainsi que la première ; mais le roi ne s'empara pas moins de toutes les. quatre ; il était si enthousiasmé des femmes blanches, qu'il n'en voulut soustraire aucune. Mon opération faite, les femmes entrèrent au sérail, et je me retirai. A peine fus-je seul, que les résistances de cette jeune personne, ses charmes, la cruauté que j'avais eu d'appeler du secours, tout cela, dis-je, vint agiter mon cœur en mille sens divers : je voulus chercher un peu de repos, et cette char- mante créature venait s'offrir sans cesse à mon imagination. O toi que j'idolâtre, m'écriai-je, serais-je donc coupable envers toi; non, non, épouse adorée, nuls attraits ne balanceront les tiens, dans l'âme où s'érige ton temple... Mais Léo- nore, si tu m'enflammas, ô Léonore, si tu es belle, hélas! tu ne peux l'être qu'ainsi. Et je l'avoue, mes sens tranquilles jusqu'alors, s'irri- tèrent avec impétuosité. Je ne fus plus maître de les contenir; il me semblait que l'amour même, ET VALCOUR I57 entr'ouvrant les gazes qui voilaient cette malheu- reuse captive, m'offrait les traits chéris de mon cœur : séduit par cette douce et cruelle illusion, j'osai, pour la première fois de ma vie, être un instant heureux sans Léonore. Je m'endormis, et ces chimères s'évanouirent avec les ombres de la nuit. Je demandai le lendemain à Ben Mâacoro, s'il était content de ses prisonnières; mais je fus bien étonné de le trouver dans une situation d'esprit où je ne l'avais jamais vu jusqu'alors. Il était soucieux, inquiet, à peine me répondit-il : je crus démêler même qu'il me regardait avec humeur; je me retirai, sans oser renouveler ma demande, et m'effrayant un peu, je l'avoue, de ce changement dans l'air de sa rhajesté ; craignant qu'on ne l'eût prévenue contre moi, et d'être, tôt ou tard, victime de son injustice ou de sa barbarie, je ne pensai plus qu'à mon départ. Le sort de ma malheureuse négresse m'inquié- tait; je ne voulais pas la rendre à un époux qui l'aurait infailliblement tuée; je ne voulais pas m'en charger, quelque désir qu'elle eût eu de me suivre; affectant d'en être dégoûté, quoique je n'eus jamais eu de commerce avec elle, je priai un vieux chef des troupes du roi, qui m'avait paru plus honnête que ses compatriotes, de vou- 158 ALINE loir bien la recevoir au nombre de ses esclaves, et de la bien traiter ; puis je m'évadai mysté- rieusement, vers l'entrée de la troisième nuit qui suivit l'arrivée des Européennes dans le royaume de Butua. Triste victime de la fortune, misérable jouet de ses caprices, jusqu'à quand devais-je donc être ainsi ballotté par elle? Je fuyais, j'allais encore chercher au bout de l'univers, celle que je venais de livrer moi-même au plus brutal, au plus libertin, au plus odieux des hommes. — Oh Dieu ! vous me faites frissonner, dit la présidente de Blamont, en interrompant Sain- ville; quoi, monsieur, c'était Léonore?.. Quoi, madame, c'était vous?.. Et vous n'avez pas été... et vous ne fûtes pas mangée? Toute la société ne put s'empêcher de rire de la vivacité naïve de la restriction plaisante de madame de Blamont. — Madame, je vous en conjure, dit le comte de Beaulé, n'interrompons plus monsieur de Sainville; d'abord, par l'empressement que nous devons tous avoir, de connaître le dénouement de ses aventures, et en second lieu pour appren- dre de cette dame charmante, comment elle put échapper à tous les dangers qui la menaçaient. Je dirigeai sur-le-champ mes pas au midi, poursuivit Sainville, et beaucoup plus près des ET VALCOUR I59 frontières du pays des Hottentots, que je ne le croyais. Le lendemain, je me trouvais sur les bords de la rivière de Berg, qui mouille deux ou trois bourgades hollandaises, dont la chaîne se prolonge depuis le Cap, jusqu'à cent cinquante lieues dans l'intérieur de l'Afrique. Je trouvai ces colons tellement dénaturalisés, ils y vivaient si bien à la manière du pays, qu'il devenait très difficile de les distinguer des indigènes. Il y en a parmi eux, qui ne sont que les petits enfants des Hollandais du Cap, et qui n'y ont jamais été de leur vie; fils d'Européens et de Hottentots, on ne saurait démêler ce qu'ils sont; on ne peut plus même les entendre. Je fus reçu néanmoins avec toute sorte d'humanité, dans ces établisse- ments; ils me reconnurent pour Européen; mais ce ne fut que par signe, que je pus démêler leur idée là-dessus, et que je parvins à leur faire com- prendre les miennes; il n'y eut jamais moyen de se parler. J'avais d'abord eu le projet de suivre le cours du Berg, et de ne point perdre de vue la chaîne des monts Lupata, au pied desquels est situé le Cap; ensuite, je crus plus sûr de me régler sur la côte, espérant d'y trouver un plus grand nom- bre d'établissements hollandais, et par consé- quent plus de secours; ce dernier parti me réussit : ces villages, extrêmement multipliés l60 ALINE •dans cette partie, m'offrirent presque chaque soir, un asile. Je rencontrai plusieurs troupes de sau- vages, dont quelques-unes me parurent apparte- nir à la nation jaune, nouvellement découverte dans cette partie ; et le dix-huitième jour de mon départ de Butua, après avoir longé près de cent -cinquante lieues de côtes, j'arrivai dans la ville du Cap, où je trouvai, dans l'instant, tous les secours que j'aurais pu rencontrer dans la meil- leure ville de Hollande ; mes lettres de change furent acceptées, et l'on m'offrit de m'en escomp- ter ce que je voudrais, ou même le tout, si je le jugeais à propos. Ces premiers soins remplis, et m'étant vêtu convenablement, j'allai trouver le gouverneur hollandais. Dès qu'il eut su l'objet de mon voyage, dès qu'il eut vu le portrait de Léonore, il m'assura qu'une femme absolument semblable à la miniature que je lui faisais voir, était à bord de la Découverte, second navire anglais, accompagnant Cook, et commandé par le capi- taine Clarke, qui venait de mouiller récemment au Cap. Il m'ajouta que cette femme, singulière- ment aimable et douce, très attachée au lieute- nant de ce vaisseau, dont elle se disait l'épouse, avait paru sous ce titre chez lui, et chez les autres officiers de la garnison, et avait emporté l'estime et la considération gfénérale. ET VALCOUR l6l Me rappelant tout de suite, qu'à Maroc on assurait également avoir vu la même femme sur un bâtiment anglais, j'offre une seconde fois le portrait aux yeux du gouverneur. — Oh ! monsieur, lui dis-je égaré, ne vous trompez-vous point, est-ce bien celle-là? Est-ce bien là la femme qui peut être l'épouse d'un autre? — Soyez-en sûr, me répondit ce militaire, et présentant alors le portrait à sa femme et à plu- sieurs officiers de son état-major, il fut unani- mement reconnu pour ne pouvoir appartenir qu'à l'épouse du lieutenant de la Découverte. Je me crus donc perdu sans ressource, et mon malheur s'offrit à moi sous des faces si odieuses, que je ne vis même rien qui pût en adoucir l'horreur; j'avais bien voulu douter que le ciel pût mettre Léonore entre mes mains, chez le roi de Butua; là, je m'aveuglais sur un fait qui n'était que trop sûr, et lorsque tout ici pouvait me prouver l'impossibilité de mes craintes, si j'avais mieux examiné les choses. Je croyais tout aveuglément; je n'avais point eu de nouvelles de Léonore depuis Salé; il était possible, ou qu'elle eût passé de là dans quelques colonies anglaises, ou qu'au lieu de venir en Afrique, comme on le croyait, elle eût été à Londres ; on peut indifféremment de Salé, parvenir à l'un ou II 11 l62 ALIXE à l'autre de ces points, moyennant quoi, rien de plus simple, en admettant l'inconstance de celle que j'adorais, rien de plus naturel, qu'elle eût épousé le lieutenant de la Découverte, et qu'elle eût passé avec lui dans la mer du Sud, destina- tion du troisième voyage de Cook. Absolument rempli de ces idées, et sachant qu'il n'y avait pas plus de six semaines que les Anglais avaient quitté le Cap, je résolus de les suivre, de m'élancer sur le vaisseau qui empor- tait Léonore, de l'arracher des mains de celui qui osait me la ravir, de rappeler à cette femme perfide les serments que nous nous étions faits à la face des cieux, et de la contraindre à les remplir, ou me précipiter dans les flots avec elle. Ces résolutions prises, sans annoncer au gou- verneur d'autres intentions que celle de suivre mon infidèle, je le conjurai de me vendre un petit bâtiment assez bon voilier, pour me per- mettre d'atteindre promptement les Anglais. D'abord il rit de mon projet, le trouva digne de mon âge, et fit tout ce qu'il put pour m'en dissuader; mais quand il vit la violence avec laquelle j'y tenais, le désespoir prêt à s'emparer de moi, s'il me fallait y renoncer, n'ayant aucune raison de me refuser, dès que je lui proposais de payer tout, il m'accommoda d'un léger navire ET VALCOUR 163 hollandais, qu'il m'assura devoir remplir mes intentions; il donna tous les ordres nécessaires pour la cargaison, pour l'équipement, y plaça des vivres pour six mois, six petites pièces de canon de fer, pour les sauvages, en me défen- dant expressément de tirer sur aucun Européen, à moins que ce ne fût pour me défendre; il joi- gnit à cela dix soldats de marine, trente mate- lots, deux bons officiers marchands, et un excel- lent pilote. Je payai tout comptant, et laissai de plus, entre ses mains, la solde de mon équipage pour six mois. Tout étant prêt, ayant comblé le gouverneur des marques de reconnaissance, je mis à la voile, vers le milieu de décembre, me dirigeant sur l'île d'Otaïti, où je savais que le capitaine Cook devait aller. A peine eûmes-nous doublé le Cap, que nous essuyâmes un ouragan considérable, accident commun dans ces parages, dès qu'on a perdu la terre de vue. Peu fait encore à la grande mer, n'ayant guère couru que des côtes, sur de petits bâtiments, où le roulis se fait moins sentir, je souffrais tout ce qu'il est possible d'exprimer; mais les tourments du corps ne sont rien, quand l'âme est vivement affectée : les sensations morales absorbent entièrement les maux physi- ques, et tous nos mouvements concentrés dans 164 ALINE l'âme, n'établissent que là le siège de la dou- leur. Le trente-huitième jour, nous vîmes terre; c'était la pointe de la Nouvelle Hollande, appelée terre de Diémen; nous sûmes là, parles sau- vages, qu'il y avait peu de temps que les Anglais en étaient partis; mais faute d'interprètes, nous ne pûmes prendre aucune autre sorte d'éclair- cissements. Nous apprîmes seulement, que se dirigeant au Nord, ils remplissaient toujours le projet établi par eux, de relâcher à Otaïti. Nous suivîmes leurs traces. Vous permettrez, dit Sainville, que je sup- prime ici les détails nautiques, et les descrip- tions d'îles où nous touchâmes ; ce qui tient à cette route, si bien indiquée dans les voyages de Cook, ne vous apprendrait rien de nouveau; je ne vous arrêterai donc un instant que sur la singulière découverte que je fis; l'île que je vous décrirai, totalement inconnue aux navigateurs, offerte à mon vaisseau, par le hasard d'un coup de vent qui nous y porta malgré nous, est trop intéressante par elle-même; tout ce qui la con- cerne la différencie trop essentiellement des descriptions de Cook; la rencontre enfin que j'y fis, est trop extraordinaire, pour que vous ne me pardonniez pas d'y fixer un moment vos regards. Le vent était bon, la mer peu agitée; nous ET VALCOUR 165 venions de doubler la Nouvelle Zélande, par le travers du canal de la Reine Charlotte, et nous avancions à pleines voiles vers le Tropique; soup- çonnant le groupe des îles de la Société à peu de distance de nous, sur notre gauche, le pilote y dirigeait le cap, lorsqu'un coup de vent d'Oc- cident s'éleva avec une affreuse impétuosité, et nous éloigna tout à coup de ces îles. La tempête devint effroyable, elle était accompagnée d'une grêle si grosse, que les grains blessèrent plu- sieurs matelots. Nous carguâmes à l'instant nos voiles, nous abattîmes nos vergues de perro- quet, et bientôt nous fûmes obligés de changer nos manœuvres, et d'aller à mât et à cordes jusqu'à ce que nous eussions été portés contre terre, ce qui devait nous perdre ou nous sauver. Enfin cette terre, aussi désirée que crainte, se fit voir à nous, vers la pointe du jour, le lendemain. Si le vent, qui nous y jetait avec violence, ne se fût apaisé avec l'aurore, nous nous y brisions infailliblement. Il se calma, nous pûmes gouver- ner; mais notre vaisseau ayant vraisemblablement touché pendant l'orage, et faisant près de trois voies d'eau à l'heure, nous fûmes contraints de nous diriger à tout événement, vers l'île que nous apercevions, à dessein de nous y radouber. Cette île nous paraissait charmante, quoique toute environnée de rochers, et dans notre hor- i66 rible état, nous savourions au moins l'espoir flatteur de pouvoir réparer nos maux, dans une contrée si délicieuse. J'envoyai la chaloupe et le lieutenant, pour reconnaître un ancrage, et sonder les disposi- tions des habitants. La chaloupe revint trois heures après, avec deux naturels du pays, qui demandèrent à me saluer, et qui le firent à l'européenne : je leur parlai tour à tour quel- qu'une des langues de ce continent; mais ils ne me comprirent point. Je crus m'apercevoir cependant qu'ils redoublaient d'attention quand je me servais de la langue française, et que leurs oreilles étaient faites à entendre les sons. Quoi qu'il en fût, leurs signes très intelligibles, et qui n'avaient rien de sauvage, m'apprirent que leur chef ne demandait pas mieux que de nous rece- voir, si nous arrivions avec des desseins de paix, et que dans ce cas, nous trouverions chez eux tout ce qu'il fallait pour nous secourir. Les a3^ant assurés de mes intentions pacifiques, je leur offris quelques présents ; ils les refusèrent avec noblesse, et nous avançâmes. Nous trouvâmes près de la côte un bon mouil- lage par douze ou quinze brasses, et joli sable rouge; on jeta l'ancre, et je reconnus avant que de descendre, que la terre ou nous abordions, était située au-dessus du Tropique, entre les ET VALCOUR 167 deux cent soixante et deux cent soixante-troi- sième degrés de longitude, et entre le vingt-cinq et vingt-sixième degrés de latitude méridionale, peu éloignée d'une terre vue autrefois par Davis. Un nombre infini d'insulaires des deux sexes bordait la côte, quand nous arrivâmes; ils nous reçurent avec des signes de joie qui ne pou- vaient plus nous laisser douter de leurs senti- ments. Quelques-uns de nos matelots, séduits par ces apparences, voulurent cajoler les fem- mes; mais ils en furent à l'instant repoussés avec autant de décence que de fierté, et nous continuâmes pacifiquement nos opérations, sans que cette première faute, assez commune aux Européens, nous fît rien perdre de la bienveil- lance de ces peuples, A peine eus-je pris terre, que deux habitants s'avancèrent vers moi avec les plus grandes démonstrations d'amitié, et me firent compren- dre qu'ils étaient là pour me conduire chez leur chef, si je le trouvais bon. J'acceptai l'offre, je donnai les ordres nécessaires à mon équipage, je recommandai la plus grande discrétion, et n'em- menai avec moi que mes deux officiers. Après avoir observé à la hâte de superbes fortifications européennes qui défendaient le port, et auxquel- les nous reviendrons bientôt, nous entrâmes, en suivant nos guides, dans une superbe avenue de l68 ALINE palmiers, à quatre rangs d'arbres qui condui- sait du port à la ville. Cette ville, construite sur un plan régulier, nous offrit un coup d'oeil charmant. Elle avait plus de deux lieues de circuit; sa forme était exactement ronde; toutes les rues en étaient alignées; mais chacune de ces rues était plutôt une promenade qu'un passage. Elles étaient bor- dées d'arbres des deux côtés, des trottoirs régnaient le long des maisons, et le milieu était un sable doux, formant un marcher agréable. Toutes ces maisons étaient uniformes; il n'y en avait pas une qui fût, ni plus haute, ni plus grande que l'autre; chacune avait un rez-de- chaussée, un premier étage, une terrasse à l'ita- lienne au-dessus, et présentait de face une porte régulière d'entrée, au milieu de deux fenêtres qui, chacune, avait au-dessus d'elles la croisée servant à donner du jour au premier étage. Toutes ces façades étaient régulièrement peintes par compartiments symétriques, en couleur de rose et en vert, ce qui donnait à chacune de ces rues, l'air d'une décoration. Après en avoir longé quelques-unes, qui nous parurent d'autant plus riantes, que les insulaires garnissant en foule le devant de leurs maisons, pour nous voir, contribuaient encore au mouvement et à la diversité du spectacle, nous arrivâmes sur une ET VALCOUR l6g assez grande place d'une parfaite rondeur, et environnée d'arbres. Deux seuls bâtiments cir- culaires remplissaient en entier cette place ; ils étaient peints comme les maisons et n'avaient de plus qu'elles qu'un peu plus de grandeur et d'élévation. L'un de ces logis était le palais du chef; l'autre contenait deux emplacements pu- blics, dont je vous dirai bientôt l'usage. Rien d'extraordinaire ne nous annonça la maison du chef; nous n'y vîmes aucuns de ces gardes insultants qui, par leurs précautions et leurs armes, semble dérober le tyran aux yeux de ses peuples, de peur que l'infortune puisse apporter à ses pieds l'image des maux dont elle est victime. Cet homme respectable, venu pour nous recevoir lui-même à la porte de son palais, fut indifféremment abordé par tous ceux qui nous guidaient ou nous accompagnaient; tous s'em- pressaient de l'approcher; tous jouissaient en le voyant, et il fit des gestes d'amitié à tous. Grand par ses seules vertus, respecté par sa seule sagesse, gardé par le seul cœur du peuple, je me crus transporté, en le voyant, dans ces temps heureux de l'âge d'or. Je crus voir enfin Sésostris au milieu de la ville de Thèbes. ' Zamé, c'était le nom de cet homme rare, pouvait avoir soixante-dix ans, à peine en parais- sait-il cinquante; il était grand, d'une figure I70 ALINE agréable, le port noble, le sourire gracieux, l'œil vif, le front orné des plus beaux cheveux blancs, et réunissant enfin à l'agrément de l'âge mûr toute la majesté de la vieillesse. Dès qu'il nous vit, il nous reconnut pour Euro- péens, et sachant que le français est l'idiome commun de ce continent, il me demanda tout de suite dans cette langue, de quelle nation j'étais ?.. — De celle dont vous parlez la langue, dis-je en le saluant. — Je la connais, me répondit Zamé, j'ai habité trois ans votre patrie, nous en raisonne- rons ensemble... Mais ceux qui vous suivent n'en paraissent pas. — Non, ils sont Hollandais... Et il leur adressa aussitôt quelques paroles flatteuses dans leur langue. — Vous vous étonnez de rencontrer un sau- vage aussi instruit, me dit-il ensuite. Venez, venez, suivez-moi, j'éclaiixirai ce qui vous étonne, je vous raconterai mon histoire. Nous entrâmes à sa suite dans le palais : les meubles en étaient simples et propres, plus à l'asiatique qu'à l'européenne, quoiqu'il y en eût quelques-uns totalement à l'usage de notre nation. Six femmes, fort belles, en entouraient une d'environ soixante ans, et toutes se levèrent à notre arrivée. ET VALCOUR 17 1 — Voilà ma femme, me dit Zamé en me pré- sentant la plus vieille; ces trois-ci sont mes filles, ces trois autres sont nos amies; j'ai de plus deux garçons : s'ils vous savaient ici, ils y seraient déjà. Je suis certain que vous les aimerez. Et Zamé s'apercevant de ma surprise à tant de candeur : — Je vous étonne, je le vois bien... On vous a dit que j'étais le chef de cette nation, et vous êtes surpris qu'à l'exemple de vos souverains d'Europe, je ne fasse pas consister ma grandeur dans la morgue et dans le silence; et savez-vous pourquoi je ne leur ressemble point? C'est qu'ils ne savent qu'être rois, et que j'ai appris à être homme. Allons, mettez-vous à votre aise, nous jase- rons, je vous instruirai de tout : commencez d'abord par dire vos besoins; que désirez-vous? Je suis pressé de le savoir, afin de donner des ordres pour qu'on y pourvoie sur-le-champ. Attendri de tant de bontés, je ne cessais d'en marquer ma reconnaissance, quand Zamé se tournant vers sa femme, lui dit, toujours dans notre langue : — Je suis bien aise que vous voyiez un Euro- péen; mais je suis fâché qu'il vous apprenne qu'une des modes de son pays soit de remercier 172 ALINE le bienfaiteur, comme si ce n'était pas celui qui oblige qui dût rendre grâce à l'autre. Alors, j'établis nos besoins... — • Vous aurez tout cela, me dit Zamé, et même de bons ouvriers pour aider les vôtres ; mais vous ne me parlez pas de provisions, vous devez en manquer : vous avez peut-être cru que je voulais vous les donner?.. Point du tout, je vous les vends... Ou rien de tout ce que vous demandez, ou la certitude de passer quinze jours avec moi. Vous voyez bien que je suis plus indiscret que vous. Toujours de plus en plus touché de cette fran- chise si rare dans un souverain, je me prosternai à ses genoux. — Eh bien ! eh bien ! dit-il en me relevant... Zoraï, continua-t-il en s'adressant à sa femme, voilà comme ils sont avec leurs chefs, ils les respectent au lieu de les aimer. Renvoyez vos gens à leur bord, me dit-il ensuite, ils y trouve- ront déjà une partie de ce qu'ils veulent; ils demanderont ce qui leur manque; s'ils aiment mieux loger dans la ville, ils le peuvent; mais vous et vos officiers n'aurez point d'autre loge- ment que ma maison ; elle est commode et vaste : j'y ai quelquefois reçu des amis, je n'y ai jamais vu de courtisans. Zamé donna ses ordres, je donnai les miens; 112. ET VALCOUR 173 je lui fis voir que la présence de mes officiers était nécessaire au vaisseau. — Eh bien ! me dit-il, je ne garderai donc que vous; mais demain ils reviendront dîner avec moi. Ils saluèrent et prirent congé. Peu après, deux citoyens de la même espèce que ceux que nous avions vus dans la ville, habillés de même — tous, à la couleur près, l'étaient également — vinrent avertir Zamé qu'il était servi : nous passâmes dans une grande pièce où le repas était préparé à l'européenne. — Voici la seule cérémonie que je ferai pour vous, me dit cet hôte aimable ; vous ne mange- riez pas commodément comme nous, et j'ai ordonné qu'on plaçât des sièges; nous nous en servons quelquefois, cela ne nous gênera point. Et sans attendre mes remercîments, il s'assit à côté de sa femme, me fit mettre près de lui, et les six jeunes filles remplirent les autres places. — Ces jolies personnes, me dit Zamé, en me montrant les trois amies de sa famille, vont vous faire croire que j'aime le sexe; vous ne vous tromperez pas, je l'aime beaucoup, non comme vous l'entendez peut-être : les lois de mon pays permettent le divorce; et cependant, continua- t-il en prenant la main de Zoraï, je n'ai jamais 174 ALINE eu que cette bonne amie, et n'en aurai sûrement point d'autre. IMais je suis vieux, les jeunes femmes me font plaisir à voir, ce sexe a tant de qualités! Mon ami, j'ai toujours cru que celui qui ne savait pas aimer les femmes, n'était pas fait pour commander aux hommes. — Oh ! l'excellent homme ! s'écria madame de Blamont, je l'aime déjà passionnément. J'espère que vous n'eûtes pas peur à ce souper de man- ger de la chair humaine, comme chez votre vilain Portugais. — Il s'en faut bien, madame, reprit Sainville, il n'y parut même aucune sorte de viande : tout le repas consistait en une douzaine de jattes d'une superbe porcelaine bleue du Japon, unique- ment remplies de légumes, de confitures, de fruits et de pâtisserie. — Le plus mauvais petit prince d'Allemagne fait meilleure chère que moi, n'est-ce pas mon ami, me dit Zamé. Voulez-vous savoir pour- quoi? C'est qu'il nourrit son orgueil beaucoup plus que son estomac, et qu'il imagine qu'il y a de la grandeur et de la magnificence à faire assommer vingt bétes pour en sustanter une. Ma vanité se place à des objets différents : être cher à ses concitoyens, être aimé de ceux qui l'entourent, faire le bien, empêcher le mal, rendre tout le monde heureux, voilà les seules ET VALCOUR choses, mon ami, qui doivent flatter la vanité de celui que le hasard met un moment au-dessus des autres. Ce n'est point par aucun principe religieux que nous nous abstenons de viande ; c'est par régime, c'est par humanité. Pourquoi sacrifier nos frères quand la nature nous donne autre chose? Peut-on croire, d'ailleurs, qu'il soit bon d'engloutir dans ses entrailles la chair et le sang putréfiés de mille animaux divers; il ne peut résulter de là qu'un chyle acre, qui dété- riore nécessairement nos organes, qui les affai- blit, qui précipite les infirmités et hâte la mort... Mais les comestibles que je vous offre n'ont aucuns de ces inconvénients : les fumées que leur digestion renvoie au cerveau sont légères, et les fibres n'en sont jamais ébranlées. Vous boirez de l'eau, mon convive, regardez sa limpidité, savourez sa fraîcheur; vous n'imaginez pas les soins que j'emploie pour l'avoir bonne. Quelle liqueur peut valoir celle-là ? En peut-il être de plus saine?.. Ne me demandez point à présent pourquoi je suis frais malgré mon âge, je n'ai jamais abusé de mes forces; quoique j'aie beau- coup voyagé, j'ai toujours fui l'intempérance, et je n'ai jamais goûté de viande... Vous allez me prendre pour un disciple de Crotone *; vous serez bien surpris, quand vous " Tille d'Italie où enseignait Pythagore. 176 ALINE saurez que je ne suis rien de tout cela, et que je n'ai adopté dans ma vie qu'un principe, travailler à réunir autour de moi la plus grande somme de bonheur possible, en commençant par faire celui des autres. Je sens bien que je vous devrais encore des excuses sur la manière bourgeoise dont je vous reçois. Manger avec sa femme et ses enfants, ne pas soudoyer quatre mille coquins, afin d'avoir une table pour monsieur, une table pour madame... C'est d'une petitesse! d'un mauvais ton ! N'est-ce pas ainsi que l'on dirait en France? Vous voyez que j'en sais le langage. O mon ami! qu'il est onéreux selon moi, qu'il est cruel pour une âme sensible ce luxe intolé- rable, qui n'est le fruit que du sang des peuples. Croyez-vous que je dînerais, si j'imaginais que ces plats d'or dans lesquels je serais servi, fus- sent aux dépens de la félicité de mes conci- toyens, et que les débiles enfants de ceux qui soutiendraient ce luxe n'auraient, pour conser- ver leurs tristes jours, que quelques morceaux de pain brun pétri au sein de la misère, délayé des larmes de la douleur et du désespoir?.. Non^cette idée me ferait frémir, je ne la suppor- terais jamais. Ce que vous voyez aujourd'hui sur ma table, tous les habitants de cette île peuvent l'avoir sur la leur, aussi je le mange avec appétit. ET VALCOUR 177 Eh bien ! mon cher Français, vous ne dites mot. — Grand homme, répondis-je dans le plus vif enthousiasme, je fais bien plus, j'admire et je jouis. - — Écoutez, me dit Zamé, vous vous êtes servi là d'une expression qui me choque : lais- sons le mot de grandeur aux despotes qui n'exigent que du respect; la certitude où ils doi- vent être de ne pouvoir inspirer d'autres senti- ments, fait qu'ils renoncent à tous ceux qu'ils sont dans l'impossibilité de faire naître, pour exiger ceux qui ne sont l'ouvrage que de l'or et du trône. Il n'y a aucun homme sur la terre qui soit plus grand que l'autre, eu égard à l'état où l'a créé la nature : que ceux qui ont la prétention de l'inégalité, l'obtiennent par des vertus. Les habitants de ce pays m'appellent leur père, et je veux que vous me nommiez votre ami : ne m'avez-vous pas dit que je vous avais rendu service?.. Eh bien! j'ai donc des droits au titre d'ami que je vous demande et je l'exige. La conversation devint générale : les femmes, qui presque toutes parlaient français, s'en mêlè- rent avec autant d'esprit que de grâces et de naïveté; j'avais déjà remarqué qu'elles étaient absolument vêtues de la même manière que •celles de la ville, et ce costume était aussi II 12 lyS ALINE simple qu'élégant; un juste très serré leur des- sine précisément la taille, qu'elles ont toutes extraordinairement grande et svelte ; ensuite un voile, qui me parut d'une étoffe encore plus fine et plus déliée que nos gazes, et d'un jaune ten- dre, après s'être marié agréablement à leurs cheveux, retombe en molles ondulations autour de leurs hanches, et se perd dans un gros nœud sur la cuisse gauche. Tous les hommes étaient vêtus à l'asiatique, la tête couverte d'une espèce de turban léger d'une forme très agréable, et de la même couleur que leur vêtement. Le gris, le rose et le vert sont les trois seules couleurs qu'ils adoptent pour leurs habits : la première est celle des vieillards, l'âge mûr emploie le vert, et l'autre est pour la jeunesse, L'étofte de leurs vêlements est fine et moelleuse; elle est la même en toutes les saisons, attendu la douceur et l'égalité du climat; elle ressemble un peu à nos taffetas de Florence : celle des femmes est la même. Ces étoffes et celles de leurs voiles sont tissues, dans leurs propres ma- nufactures, de la troisième peau d'un arbre qu'ils me montrèrent, et qui ressemble au mûrier. Zamé me dit que cette espèce de plante est par- ticulière à son île. Les deux citoyens qui avaient annoncé le souper furent les seuls qui le servirent, tout se ET VALCOUR 179 passa avec ordre, et fut fini en moins d'une heure. — Mon hôte, me dit Zamé, en se levant, vous êtes fatigué, on va vous conduire dans votre chambre ; demain nous nous lèverons de bonne heure et nous jaserons ; je vous explique- rai la forme du gouvernement de ce peuple, je vous convaincrai que celui que vous en croyez le souverain n'en est que le législateur et l'ami... je vous apprendrai mon histoire, et j'aurai l'œil, malgré cela, à ce que rien ne manque aux besoins que vous m'avez témoignés : ce n'est pas le tout que de parler de soi à ses amis, l'essentiel est de s'occuper d'eux. Je vous remets entre les mains d'un de ces fidèles serviteurs, continua- t-il, en parlant d'un des citoyens qui nous avaient servis, il va vous installer : vous trouvez ceci bien simple, n'est-ce pas.'' Ne fussiez-vous que chez un financier, vous auriez deux valets de chambre dorés pour vous conduire : ici, vous n'aurez qu'un de mes amis, c'est le nom que je donne à mes domestiques; le mensonge, l'or- gueil et l'égoïsme auraient seuls fait chez l'un les frais du cérémonial : celui que vous voyez ici n'est l'ouvrage que de mon cœur. Adieu. L'appartement où je me retirai était simple, mais propre et commode comme tout ce que j'avais observé dans cette charmante maison : l8o ALIXE trois matelas remplis de feuilles de palmiers desséchées et préparées avec une sorte de moel- leux qui les rendaient aussi douces que des plumes, composaient mon lit ; ils étaient étendus sur des nattes à terre ; un léger pavillon de cette même étoffe dont les femmes formaient leurs voiles, était agréablement attaché au mur, et l'on s'en entourait pour éviter la piqûre d'une petite mouche incommode dans une saison de ce pays. Je passai dans cette chambre une des meil- leures nuits dont j'eusse encore joui depuis mes infortunes ; je me croyais dans le temple de la vertu, et je reposais tranquille aux pieds de ses autels. Le lendemain Zamé envoya savoir si j'étais éveillé, et comme on me vit debout, on me dit qu'il m'attendait; je le trouvai dans la même salle où j'avais été reçu la veille. — Jeune étranger, me dit-il, j'ai cru que vous seriez bien aise de savoir quel est celui qui vous reçoit, que vous apprendriez avec plaisir pour- quoi vous trouvez à l'extrémité de la terre un homme qui parle la même langue que vous, et qui paraît connaître votre patrie. Asseyez-vous,, et écoutez-moi. ET VALCOUR iSl Histoire de Zamé. Sur la fin du rè^e de Louis XIV, dit Zamé, un vaisseau de guerre français voulant passer de la Chine en Amérique, découvrit cette île, qu'au- cun navigateur n'avait encore aperçue, et sur laquelle aucun n'a paru depuis; l'équipage y séjourna près d'un mois, abusa de l'état de fai- blesse et d'innocence dans lequel il trouva ce malheureux peuple et y commit beaucoup de désordres. Au moment du départ, un jeune officier de vaisseau, devenu éperdûment amoureux d'une femme de cette contrée, se cacha, laissa partir ses compatriotes, et dès qu'il les crut éloignés, assemblant les chefs de la nation, il leur déclara par le moyen de la femme qu'il aimait et avec laquelle il était venu à bout de s'entendre, qu'il n'était resté dans l'île que par l'excessif attache- ment qu'un si bon peuple lui avait inspiré; qu'il voulait le garantir des malheurs que lui présa- geait la découverte que sa nation venait d'en faire, puis montrant aux chefs réunis im canton de cette île où nous sommes assez malheureux pour avoir une mine d'or : — Mes amis, leur dit-il, voilà ce qui irrite la soif des gens de ma patrie, ce vil métal, dont vous ignorez l'usage, que vous foulez aux pieds iSz ALINE sans y prendre garde, est le plus cher objet de leurs désirs; pour l'arracher des entrailles de la terre, ils reviendront en force, ils vous subju- gueront, il vous enchaîneront, ils vous extermi- neront, et ce qui sera pis peut-être, ils vous relégueront, comme ils font chaque jour,, eux et leurs voisins — les Espagnols — dans un conti- nent à quelques cents lieues de vous, dont vous ne connaissez pas la situation, et qui abonde égale- ment en ces sortes de richesses. J'ai cru pouvoir vous sauver de leur rapacité en demeurant parmi vous; connaissant leur manière de s'em- parer d'une île, je pourrai la prévenir; sachant comme ils viendront vous combattre, je pourrai vous enseigner à vous défendre, peut-être enfin vous ravirai-je à leur cupidité : fournissez-moi les moyens d'agir, et pour unique récompense accordez-moi celle que j'aime. Il n'y eut qu'une voix : sa maîtresse lui fut accordée, et on lui donna dès l'instant tous les secours qu'il pouvait exiger pour exécuter ce qu'il annonçait. Il parcourut l'île et la trouvant d'une forme ronde, ayant environ cinquante lieues de circon- férence, entièrement environnée de rochers, excepté par le seul côté où vous êtes venu, il ne la jugea que dans cette partie susceptible des défenses de l'art; peut-être n'avez-vous pas ET VALCOUR 1S3 observé la manière dont il a rendu ce port ina- bordable, nous irons le visiter tantôt, et je vous convaincrai sur les lieux mêmes, que si nous n'avions jugé votre faiblesse et votre embarras pour seules causes de votre arrivée dans notre île, vous n'y seriez pas venus avec tant de facilité. Cette partie, la seule par laquelle on puisse par- venir à Tamoé, fut donc fortifiée par lui à l'euro- péenne; il y ménagea des batteries qui n'ont pu être perfectionnées et remplies que par moi ; il leva une milice, établit une garnison dans un fort construit à l'entrée de la baie, et plut telle- ment à la nation enfin, par la sagesse de ses soins et la supériorité de ses vues, que son beau- père, un des principaux chefs, étant mort, il fut unanimement élu souverain de Tîle. De ce mo- ment il en changea la constitution; il fit sentir que la perfection de son entreprise exigeait que le gouvernement fût héréditaire, afin qu'incul- quant ses desseins à celui qui lui succéderait, cet héritier pût être à portée de les suivre et de les améliorer. On y consentit... Telle fut l'époque où je vis le jour; je suis le fruit de l'hymen de cet homme si cher à la nation; ce fut à moi qu'il confia ses vues, et c'est moi qui suis assez heureux pour les avoir remplies. Je ne vous parlerai point de son administra- lS4 ALINE tion; il ne put que commencer ce que j'ai fini ; en vous détaillant mes opérations, vous con- naîtrez les siennes : revenons à ce qui les précéda. Dès que j'eus atteint l'âge de quinze ans, mon père en passa cinq à m'apprendre l'histoire, la géographie, les mathématiques, l'astronomie, le dessin et l'art de la navigation; puis m'ayant conduit sur le terrain de la mine dont il crai- gnait que les richesses n'attirassent ses compa- triotes : — Tirons de ceci, me dit-il, ce qu'il faut pour vous faire voyager avec autant de magnificence que d'utilité : on ne peut malheureusement sortir d'ici, sans que ce métal ne devienne nécessaire; mais continuez à le laisser dans le mépris aux yeux de cette nation simple et heureuse, qui ne le connaîtrait qu'en se dégradant. Qu'elle ne cesse d'être persuadée que l'or n'ayant qu'une valeur fictive, il devient nul aux yeux d'un peuple assez sage pour n'avoir pas admis cette extravagance. Ayant ensuite fait remplir quelques coffres de ce métal, il fit couvrir et cultiver l'endroit dont il l'avait tiré, afin d'en faire oublier jusqu'à la trace; et m'ayant fait embarquer sur un grand bâtiment qu'il avait fait construire d'après ses dessins, dans la seule vue de ce voyage, il m'embrassa et me dit les larmes aux yeux : ET VALCOUR 185 — O toi que je ne reverrai peut-être jamais, toi que je sacrifie au bonheur de la nation qui m'adopte, va connaître l'univers, mon fils, va prendre chez tous les peuples de la terre ce qui te paraîtra le plus avantageux à la félicité du tien. Fais comme l'abeille, voltige sur toutes les fleurs, et ne rapporte chez toi que le miel : tu vas trouver parmi les hommes beaucoup de folie avec un peu de sagesse, quelques bons principes mêlés à d'affreuses absurdités... Instruis-toi, apprends à connaître tes sembla- bles avant d'oser les gouverner... Que la pourpre des rois ne t'éblouisse point, démêle-les sous la pompe où se dérobent leur médiocrité, leur des- potisme et leur insolence. Mon ami, j'ai toujours détesté les rois, et ce n'est pas un trône que je te destine, je veux que tu sois le père, l'ami de la nation qui nous adopte; je veux que tu sois son législateur, son guide ; ce sont des vertus qu'il lui faut donner, en un mot, et non pas des fers. Méprise souve- rainement ces tyrans que l'Europe va dévoiler à tes regards, tu les verras partout entourés d'es- claves qui leur déguisent la vérité, parce que ces favoris auraient trop à perdre en la leur mon- trant; ce qui fait que les rois ne l'aiment point, c'est qu'ils se mettent presque toujours dans le cas de la craindra : le seul moyen de ne la pas l85 ALINE redouter est d'être vertueux; cslui qui marche à découvert, celui dont la conscience est pure, ne craint pas qu'on lui parle vrai ; mais celui dont le cœur est souillé, celui qui n'écoute que ses pas- sions, aime l'erreur et la flatterie, parce qu'elles lui cachent les maux qu'il fait, parce qu'elles allè- gent le joug dont il accable, et qu'elles lui montrent toujours ses sujets dans la joie, quand ils sont noyés dans les larmes. En démêlant la cause qui engage les courtisans à la flatterie, qui les contraint à jeter un voile épais sur les yeux de leur maître, tu dévoileras les vices du gouvernement. Etudie-les pour les éviter; l'obli- gation de faire la félicité de son peuple est si essentielle, il est si doux d'y parvenir, si aftreux d'échouer, qu'un législateur ne doit avoir d'ins- tants heureux dans la vie, que ceux où ses efforts réussissent. La diversité des cultes va te surprendre ; par- tout tu verras l'homme infatué du sien, s'ima- giner que celui-là seul est le bon, que celui-là seul lui vient d'un Dieu qui n'en a jamais dit plus à l'un qu'à l'autre. En les examinant philo- sophiquement tous, songe que le culte n'est utile à l'homme qu'autant qu'il prête des forces à la morale, qu'autant qu'il peut devenir un frein à la perversité ; il faut pour cela qu'il soit pur et simple : s'il n'offre à tes yeux que de monstrueux ET VALCOUR 187 dogmes et que d'imbéciles mystères, fuis ce culte, il est faux, il est dangereux, il ne serait dans ta nation qu'une source intarissable de meurtres et de crimes et tu deviendrais aussi coupable en l'apportant dans ce petit coin du monde, que le furent les vils imposteurs qui le répandirent sur sa surface. Fuis-le, mon fils, déteste-le ce culte, il n'est l'ouvrage que de la fourberie des uns et de la stupidité des autres, il ne rendrait pas ce peuple meilleur. Mais s'il s'en présente un à tes yeux, qui, simple dans sa doctrine, qui, vertueux dans sa morale, mépri- sant tout faste, rejetant toutes fables puériles, n'ait pour objet que l'adoration d'un seul Dieu, saisis celui-ci, c'est le bon; ce ne sont point par des singeries révérées là, méprisées ici, que l'on peut plaire à l'Éternel, c'est par la pureté de nos cœurs, c'est par la bienfaisance... S'il est vrai qu'il y ait un Dieu, voilà les vertus qui le for- ment, voilà les seules que l'homme doive imiter. Tu t'étonneras de même de la diversité des lois : en les examinant toutes avec l'égale attention que je viens d'exiger de toi pour les cultes, songe que la seule utilité des lois est de rendre l'homme heureux; regarde comme faux et atroce tout ce qui s'écarte de ce principe. La vie de l'homme est trop courte pour arriver seul au but que je me proposais; je n'ai pu que l88 ALINE te préparer la voie, c'est à toi d'achever la car- rière ; laisse nos principes à tes enfants, et deux ou trois générations vont placer ce bon peuple au comble de la félicité... Pars. Il dit, me renouvela ses embrassements... et les flots m'emportèrent. Je parcourus le monde entier; je fus vingt ans absent de ma patrie, et je ne les employai qu'à connaître les hommes ; me mêlant avec eux sous toutes sortes de dégui- sements : tantôt comme le fameux empereur de Russie, compagnon de l'artiste et de l'agricul- teur, j'apprenais avec l'un à construire un vais- seau ; avec l'autre, la saison de semer les grains, la connaissance des terres qui leur sont propres, la manière de cultiver les plantes, de greffer, de tailler les arbres, de diriger les jeunes plants, de les fortitier, de moissonner le grain, de l'em- plo3'er à la nourriture de l'homme... M'élevant au-dessus de ces états, le poète embellissait mes idées, il leur donnait de la vigueur et du coloris, il m'enseignait l'art de les peindre; l'historien, celui de transmettre les faits à la postérité, de faire connaître les mœurs de toutes les nations; "je m'instruisais avec le ministre des autels dans la science inintelligible des dieux; le suppôt des lois me conduisait à celle plus chimérique encore, d'enchaîner l'homme pour le rendre meilleur; le financier me dirigeait dans la levée des impôts. ET VALCOUR 189 il me développait le système atroce de n'engrais- ser que soi de la substance du malheureux, et de réduire le peuple à la misère, sans rendre l'État plus iîorissant; le commerçant, bien plus cher à l'État, m'apprenait à équivaloir les productions les plus éloignées aux monnaies fictives de la nation, à les échanger, à se lier par le fil indes- tructible de la correspondance à tous les peuples du monde, à devenir le frère et l'ami du chré- tien, comme de l'Arabe, de l'adorateur de Foé, comme du sectateur d'Ali, à doubler ses fonds en se rendant utile à ses compatriotes, à se trouver, en un mot, soi et les siens, riches de tous les dons de l'art et de la nature, resplendis- sant du luxe de tous les habitants de la terre, heureux de toutes leurs félicités, sans avoir quitté ses lambris. Le négociateur, plus souple, m'ini- tiait dans les intérêts des princes ; son œil per- çant le voile épais des siècles futurs, il calculait, il appréciait avec moi les révolutions de tous les empires, d'après leur état actuel, d'après leurs mœurs et leurs opinions ; mais en mi'ouvrant le cabinet des princes, il arrachait des larmes de mes yeux, il me montrait dans tous, l'orgueil et l'intérêt immolant le peuple aux pieds des autels de la fortune, et le trône de ces ambitieux élevé partout sur des fleuves de sang. L'homme de cour, enfin, plus léger et plus faux, m'apprenait igo ALINE à tromper les rois, et les rois seuls ne m'appre- naient qu'à me désespérer d'être né pour le devenir. Partout je vis beaucoup de vices et peu de vertus; partout je vis la vanité, l'envie, l'avarice et l'intempérance asservir le faible aux caprices de l'homme puissant; partout je pus réduire l'homme en deux classes, toutes deux également à plaindre ; dans l'une, le riche esclave de ses plaisirs; dans l'autre, l'infortuné victime du sort, et je n'aperçus jamais ni dans l'une, l'envie d'être meilleure, ni dans l'autre, la possibilité de le devenir, comme si toutes deux n'eussent travaillé qu'à leur malheur commun, n'eussent cherché qu'à multiplier leurs entraves : je vis toujours la plus opulente augmenter ses fers en doublant ses désirs; et la plus pauvre, insultée, méprisée par l'autre, n'en pas même recevoir l'encouragement nécessaire à soutenir le poids du fardeau. Je réclamai l'égalité, on mêla sou- tint chimérique; je m'aperçus bientôt que ceux qui la rejetaient n'étaient que ceux qui devaient y perdre ; de ce moment je la crus possible... que dis-je! de ce moment je la crus seule faite pour la félicité d'un peuple *. Tous les hommes sortent égaux des mains de la nature, l'opinion * N'oublions jamais que cet ouvrage est fiiit un an avant la Révolu- tion française. ET VALCOUR 19I qui les distingue est fausse; partout où ils seront égaux, ils peuvent être heureux; il est impos- sible qu'ils le soient où les différences existeront. Ces différences ne peuvent rendre, au plus, qu'une partie de la nation heureuse, et le légis- lateur doit travailler à ce qu'elles le soient toutes également. Ne m'objectez point les difficultés de rapprocher les distances, il ne s'agit que de détruire les opinions et d'égaliser les fortunes; or cette opération est moins difficile que l'éta- blissement d'un impôt. A la vérité j'avais moins de peine qu'un autre, j'opérais sur une nation encore trop près de l'état de nature pour s'être corrompue par ce faux système des différences, je dus donc réussir plus facilement. Le projet de l'égalité admis, j'étudiai la seconde cause des malheurs de l'homme : je la trouvai dans ses passions. Perpétuellement entre elles et des lois, tour à tour victime des unes ou des autres, je me convainquis que la seule ma- nière de le rendre moins malheureux, dans cette partie, était qu'il eût et moins de passions et moins de lois. Autre opération plus aisée qu'on ne se l'ima- gine : en supprimant le luxe, en introduisant l'égalité, j'anéantissais déjà l'orgueil, la cupidité, l'avarice et l'ambition. De quoi s'enorgueillir 193 ALINE quand tout est égal, si ce n'est de ses talents ou de ses vertus? Que désirer, quelles richesses enfouir, quel rang ambitionner, quand toutes les fortunes se ressemblent, et que chacun possède au delà de ce qui doit satisfaire ses besoins? Les besoins de l'homme sont égaux : Apicius * n'avait pas un estomac plus vaste que Diogène; il fallait pourtant vingt cuisiniers à l'un, tandis que l'autre d:nait d'une noix : tous les deux mis au même rang, Diogène n'eût perdu, puisqu'il aurait eu plus que les choses simples, dont il se contentait, et Apicius, qui n'aurait eu que le nécessaire, n'eût souffert que dans l'imagination. « Si vous voulez vivre suivant la nature, disait Épicure, vous ne serez jamais pauvre ; si vous voulez vivre suivant l'opinion, vous ne serez jamais riche : la nature demande peu, l'opinion demande beaucoup. » Dès mes premières opérations, me dis-je, j'aurai donc des vices de moins; or, la multi- plicité des lois devient inutile quand les vices diminuent : ce sont les crimes qui ont nécessité les lois; diminuez la somme des crimes, conve- * Le plus gourmand et le plus débauché des Romains ; intempérant dans tout, il avait longtemps entretenu Séjan comme une maîtresse ; il avait dépensé la valeur de plus de quinze millions à ses seules débauches délit et de table; on lui annonça enfin qu'il était ruiné; il fit ses comptes, et ne se trouvant plus que cent mille livres de rentes, il s'empoisonna de désespoir. ET VALCOUR 193 nez que telle chose que vous regardiez comme criminelle, n'est plus que simple, voilà la loi devenue inutile; or, combien de fantaisies, de misères, n'entraînent aucune lésion envers la société, et qui, justement appréciées par un législateur philosophe, pourraient ne plus être regardées comme dangereuses, et encore moins comme criminelles. Supprimez encore les lois que les tyrans n'ont faites que pour prouver leur autorité et pour mieux enchaîner les hommes à leurs caprices; vous trouverez, tout cela fait, la masse des freins réduite à bien peu de choses, et par conséquent l'homme qui souffre du poids de cette masse, infiniment soulagé. Le grand art serait de combiner le crime avec la loi, de faire en sorte que le crime quel qu'il fût, n'offensât que médiocrement la loi, et que la loi, moins rigide, ne s'appesantît que sur fort peu de crimes; et voilà encore ce qui n'est pas difficile, et où j'imagine avoir réussi : nous y revien- drons. En établissant le divorce, je détruisais presque tous les vices de l'intempérance; il n'en resterait plus aucun de cette espèce, si j'eusse voulu tolé- rer l'inceste comme chez les Brames, et la pédé- rastie comme au Japon ; mais je crus y voir de l'inconvénient; non que ces actions en aient réellement par elles-mêmes, non que les allian- II 13 194 ALINE ces au sein des familles n'aient une infinité de bons résultats, et que la pédérastie ait d'autre danger que de diminuer la population, tort d'une bien légère importance, quand il est manifeste- ment démontré que le véritable bonheur d'un état consiste moins dans une trop grande popu- lation, que dans sa parfaite relation entre son peuple et ses moyens *; si je crus dans ces vices nuisibles, ce ne fut que relativement à mon plan d'administration, parce que le premier détruisait l'égalité, que je voulais établir, en agrandissant et isolant trop les familles; et que le second, formant une classe d'hommes séparée, qui se sufifisait à elle-même, dérangeait nécessairement l'équilibre qu'il m'était essentiel d'établir. Mais comme j'avais envie d'anéantir ces écarts, je me gardai bien de les punir; les autodafés de Madrid, les gibets de la Grève m'avaient suffi- samment appris que la véritable façon de propa- ger l'erreur, était de lui dresser des échafauds. Je me servis de l'opinion ; vous le savez, c'est la reine du monde ; je semai du dégoût sur le pre- mier de ces vices, je couvris le second de ridi- cules: vingt ans les ont anéantis, je les perpétuais si je me fusse servi de prisons ou de bourreaux. " Un grand empire et une grande population (dit M. Raynal, tome VIj peuvent être deux grands maux ; peu d'iiomnies, mais heu- reux ; peu d'espace, mais bien gouvernée. ET VALCOUR I95 Une foule de nouveaux crimes naissaient au sein de la religion, je le savais; quand j'avais parcouru la France, je l'avais trouvée toute fumante des bûchers de Merindol et de Cabrières : on distinguait les potences d'Amboise; on enten- dait encore dans la capitale l'affreuse cloche de la Saint-Barthélémy ; l'Irlande ruisselait du sang des meurtres ordonnés pour des points de doc- trine; il ne s'agissait en Angleterre que des horribles dissensions des puritains et des non- conformistes. Les malheureux pères de votre religion, les Juifs, se brûlaient en Espagne en récitant les mêmes prières que ceux qui les déchiquetaient ; on ne me parlait en Italie que des croisades d'Innocent VI ; passais-je en Ecosse, en Bohême, en Allemagne, on ne me montrait chaque jour que des champs de bataille où des hommes avaient charitablement égorgé leurs frères pour leur apprendre à adorer Dieu *. Juste ciel ! m'écriai-je, sont-ce donc les furies de l'enfer que ces fanatiques servent? Quelle main barbare les pousse à s'égorger ainsi pour des opinions? Est-ce une religion sainte ' On s'est battu en Bohême pendant vingt ans, et il en a coûté la vie :i plus de deux millions d'hommes, pour décider s'il fallait com- munier sous les deux espèces, ou simplement sous une. Les animaux qui se battent pour leurs femelles ont une excuse au moins dans la nature ; mais quelle peut être celle des hommes qui s'égorgent pour un peu de farine et quelques gouttes de vin. iq6 alixe que celle qui ne s'étaye que sur des monceaux de morts, que celle qui ne stigmatise ses catéchu- mènes qu'avec le sang des hommes ! Eh que t'importent, Dieu juste et saint, que t'importent nos systèmes et nos opinions ! que fait à ta grandeur la manière dont l'homme t'invo- que; ce que tu veux, c'est qu'il soit juste; ce qui te plaît, c'est qu'il soit humain : tu n'exiges ni génuflexions, ni cérémonies; tu n'as besoin ni de dogmes, ni de mystères; tu ne veux que l'effusion des cœurs, tu n'attends de nous que reconnaissance et qu'amour. Dépouillons ce culte, me dis-je alors, de tout ce qui peut être matière à discussion, que sa simplicité soit telle, qu'aucune secte n'en puisse naître ; je vous ferai voir ce bon peuple adorant Dieu, et vous jugerez s'il est possible qu'il se trompe jamais sur la façon de le servir. Nous croyons l'Éternel assez grand, assez bon pour nous entendre sans qu'il soit besoin de médiateur ; comme nous ne lui offrons de sacri- fices que ceux de nos âmes, comme nous n'avons aucune cérémonie, comme c'est à Dieu seul que nous demandons le pardon de nos fautes et des secours pour les éviter, que c'est à lui seul que nous avouons mentalement celles qui troublent notre conscience, les prêtres nous sont devenus superflus, et nous n'avons plus redouté^ en les ET VALCOUR I97 bannissant à jamais, de voir massacrer nos frères pour l'orgueil ou l'absurdité d'une espèce d'indi- vidus inutiles à l'État, à la nature, et toujours funestes à la société. Oui, dis-je, je donnerai des lois simples à cet excellent peuple, mais la peine de mort en punira-t-elle l'infracteur ? A Dieu ne plaise ! Le souverain être peut disposer lui seul de la vie des hommes. Je me croirais criminel moi-même à l'instant où j'oserais usurper ces droits. Accou- tumés à vous forger un Dieu barbare et sangui- naire, vous autres Européens, accoutumés à supposer un lieu de tourments où vont tous ceux que Dieu condamne, vous avez cru imiter sa justice, en inventant de même des macéra- tions et des meurtres , et vous n'avez pas senti que vous n'établissiez cette nécessité du plus grand des crimes, la destruction de son sembla- ble, que vous ne l'établissiez, dis-je, que sur une chimère née de vos seules imaginations. Mon ami, continua cet honnête homme, en me serrant les mains, l'idée que le mal puisse jamais amener le bien, est un des vertiges le plus effrayant de la tête des sots. L'homme est faible, il a été créé tel par la main de Dieu; ce n'est ni à moi de sonder sur cela les raisons de la puissance suprême, ni à moi d'oser punir l'homme d'être ce qu'il faut nécessairement qu'il igS ALINE soit. Je dois mettre tous les moyens en usage pour tâcher de le rendre aussi bon qu'il peut l'être, aucuns pour le punir de n'être pas comme il faudrait qu'il fût. Je dois l'éclairer. Tout homme a ce droit avec ses semblables; mais il n'appar- tient à personne de vouloir régler les actions des autres. Le bonheur du peuple est le premier devoir que m'impose la volonté de l'Éternel, et je n'y travaille pas en l'égorgeant. Je veux bien donner mon sang pour épargner le sien, mais je ne veux pas qu'il en perde une goutte pour ses faiblesses ou pour ses intérêts. Si on l'attaque, il se défendra, et si son sang coule alors, ce sera pour la seule défense de ses foyers et non pour mon ambition. La nature l'afflige déjà d'assez de maux, sans que j'en accumule que je n'ai nuls droits de lui imposer. J'ai reçu de ces honnêtes citoyens le pouvoir de leur être utile, je n'ai pas eu celui de les affliger. Je serai leur soutien et non pas leur persécuteur; je serai leur père, et non pas leur bourreau ; et ces hommes de sang qui prétendent au triste honneur de massacrer leurs semblables, ces vautours altérés de carnage, que je compare à des cannibales, je ne les souffrirai pas dans cette île, parce qu'ils y nuisent au lieu d'y ser- vir, parce qu'à chaque feuille de l'histoire des peuples qui les souffrent, je vois ces hommes ET VALCOUR I99 atroces, ou troubler les projets sages d'un légis- lateur, ou refuser de s'unir à la nation quand il est question de sa gloire; enchaîner cette même nation si elle est faible, l'abandonner si elle a de l'énergie, et que de tels monstres, dans un État, ne sont que fort dangereux. Ces projets admis, je m'occupai du commerce: celui de vos colonies m'effraya. Quelle nécessité, me dis-je, de chercher des établissements si éloignés? Notre véritable bonheur, dit un de vos bons écrivains, exige-t-il la jouissance des cho- ses que nous allons chercher si loin? Sommes- nous destinés à conserver éternellement des goûts factices ? Le sucre, le tabac, les épices, le café, etc., valent-ils les hommes que vous sacrifiez pour ces misères ? Le commerce étranger, selon moi, n'est utile qu'autant qu'une nation a trop ou trop peu. Si elle a trop, elle peut échanger son superflu contre des objets d'agrément ou de frivolité ; le luxe peut se permettre à l'opulence, et si elle n'a pas assez, il est tout simple qu'elle aille chercher ce qu'il lui faut. Mais vous n'êtes dans aucuns de ces cas en France ; vous avez fort peu de superflu et rien ne vous manque. Vous êtes dans la juste position qui doit rendre un peuple heu- reux de ce qu'il a, riche de son sol, sans avoir 200 ALINE besoin ni d'acquérir pour être bien, ni d'échan- ger pour être mieux. Ce pays abondant ne vous procure-t-il pas au delà de vos besoins, sans que vous soyez obligés ou d'établir des colonies, ou d'envoyer des vaisseaux dans les trois parties du monde pour ajouter à votre bien-être? Plus avantageuse- ment situé qu'aucun autre empire de l'Europe, vous auriez avec un peu de soin les productions de toute la terre. Le midi de la Provence, la Corse, le voisinage de l'Espagne vous donne- raient aisément du sucre, du tabac et du café. Voilà dans la classe du superflu ce qu'on peut regarder comme le moins inutile; et quand vous vous passeriez d'épices, cette privation où gagne- rait votre santé, pourrait-elle vous donner des regrets? N'avez-vous pas chez vous tout ce qui peut servir à l'aisance du citoyen, même au luxe de l'homme riche? Vos draps sont aussi beaux que ceux d'Angleterre : Abbeville fournissait autrefois Rome la plus magnifique des villes du monde; vos toiles peintes sont superbes, vos étoffes de soie plus moelleuses qu'aucunes de celles de l'Europe; relativement aux meubles de fantaisie, aux ouvrages de goût, c'est vous qui en envoyez à toute la terre. Vos Gobelins l'em- portent sur Bruxelles, vos vins se boivent par- tout et ont l'avantage précieux de s'améliorer ET VALCOUR 201 dans le passage. Vos blés sont si abondants que vous êtes souvent obligés d'en exporter; * vos huiles ont plus de finesse que celles d'Italie, vos fruits sont savoureux et sains, peut-être avec des soins auriez-vous ceux de l'Amérique ; vos bois de chauffage et de construction seront toujours en abondance quand vous saurez les entretenir. Qu'avez-vous donc besoin du commerce étran- ger? Obligez les nations étrangères à venir cher- cher dans vos ports le superflu que vous pouvez avoir, n'ayez d'autre peine que de recevoir ou leur argent ou quelques bagatelles de fantaisie en retour de ce superflu, mais n'équipez plus de vaisseaux pour l'aller chercher, ne risquez plus sur cet élément dangereux, un demi-tiers de la nation qui expose ses jours pour satisfaire aux caprices du reste, fatal arrangement qui vous donne des remords quand vous voyez que vous n'obtenez vos jouissances qu'aux dépens de la vie de vos semblables; pardon mon ami, mais cette considération à laquelle je vois qu'on ne pense jamais assez, entre toujours dans mes calculs. On vous apportera tout pour obtenir de vous • On compte en France vingt-trois millions d'habitants ; il s"y i recueille cinc^uante millions de setiers de blé, c'est-à-dire environ par an de quoi nourrir, treize mois, tous les habitants et c'est avec i cette richesse, que la nation, sans fléaux de la nature, est quelquefois à la veille de mourir de faim ! 202 ALINE ce que vous pouvez donner en retour, mais n'ayez point de colonies, elles sont inutiles, elles sont ruineuses et souvent d'un danger bien grand. Il est impossible de tenir dans une exacte subordination des enfants si loin de leur mère. Ici je pris la liberté d'interrompre Zamé pour lui apprendre l'histoire des colonies anglaises. — Ce que vous me dites, reprit-il, je l'avais prévu, ou ce qui est plus vraisemblable encore, la république de Washington s'accroîtra peu à peu comme celle de Romulus, elle subjuguera d'abord l'Amérique, et puis fera trembler la terre. Excepté vous. Français, qui finirez par secouer le joug du despotisme, et par devenir républi- cains à votre tour, parce que ce gouvernement est le seul qui convienne à une nation aussi franche, aussi remplie d'énergie et de fierté que la vôtre. * Quoi qu'il en soit, je le répète, une nation assez heureuse pour avoir tout ce qu'il lui faut chez elle, doit consommer ce qu'elle a, et ne permettre l'exportation du superflu qu'aux con- ditions qu'on vienne le chercher. En parcourant, un de ces jours cette île fortunée, nous pourrons ' Conviens, lecteur, qu'il fallait les grâces d'état d'un homme em- bastillé, pour faire en mil huit cent quatre-vingt-huit une telle pré- diction. ET VALCOUR 203 revenir sur cet objet, reprenons le fil de ce qui me regarde. La résolution que je formai après l'étude de cette partie, fut donc de rapporter dans mon île, pour ajouter à ses productions naturelles, une grande quantité de plantes européennes, dont l'usage me parut agréable; de m'instruire dans l'art de diriger des manufactures, afin d'en établir ici de relatives aux plantes que nous pourrions employer; de retrancher tout objet de luxe, de jouir de nos productions améliorées ou augmen- tées par nos soins et de rompre entièrement tout fil de commerce, excepté celui qui se fait inté- rieurement par le seul moyen des échanges. Nous avons peu de voisins, deux ou trois îles au sud, encore dans l'incivilisation, et dont les habitants viennent nous voir quelquefois; nous leur donnons ce que nous avons de trop sans jamais rien recevoir d'eux... ils n'ont rien de plus merveilleux que nous. Un commerce autre- ment établi ne tarderait pas à nous attirer la guerre; ils ne connaissent pas nos forces; nous les écraserions et l'épargne du sang est la pre- mière règle de toutes mes démarches. Nous vivons donc en paix avec ces îles voisi- nes ; je suis assez heureux pour leur avoir fait chérir notre gouvernement : elles s'uniraient infailliblement à nous si nous avions besoin de 204 ALINE secours; mais elles nous seraient inutiles; atta- qués par l'ennemi, tous nos citoyens devien- draient soldats; il n'en est pas un seul qui ne préférât la mort à l'idée de changer de gouver- nement; voilà encore un des fruits de ma poli- tique ; c'est en me faisant aimer d'eux que je les ai rendus militaires ; c'est en leur composant un sort doux, une vie heureuse, c'est en faisant fleurir l'agriculture, c'est en les mettant dans l'abondance de tout ce qu'ils peuvent désirer, que je les ai liés par des nœuds indissolubles; en s'opposant aux usurpateurs, ce sont leurs foyers qu'ils garantissent, leurs femmes, leurs enfants, le bonheur unique de leur vie, et on se bat bien pour ces choses-là. Si j'ai besoin de cette milice, un seul mot fera ma harangue : « Mes enfants, leur dirai-je, voilà vos maisons, voilà vos biens et voilà ceux qui viennent vous les ravir, marchons. » Vos souverains d'Europe ont-ils de tels inté- rêts à offrir à leurs mercenaires qui, sans savoir la cause qui les meut, vont stupidement verser leur sang pour une discussion qui, non seulement leur est indifférente, mais dont ils ne se doutent même pas. Ayez chez vous une bonne et solide administration; ne variez pas ceux qui la diri- gent au plus petit caprice de vos souverains où à la plus légère fantaisie de leurs maîtresses; un ET VALCOUR 205 homme qui s'est instruit dans l'art de gouverner, un homme qui a le secret de la machine, doit être considéré et retenu; il est imprudent de confier ce secret à tant de citoyens à la fois; qu'arrive-t-il d'ailleurs quand ils sont sûrs de n'être élevés qu'un instant? Ils ne s'occupent que de leurs intérêts et négligent entièrement les vôtres. Fortifier vos frontières, rendez-vous respec- tables à vos voisins. Renoncez à l'esprit de conquêtes et n'ayant jamais d'ennemis, ne devant vous occuper qu'à garantir vos limites, vous n'aurez pas besoin de soudoyer une si grande quantité d'hommes en tout temps ; vous rendrez, en les réformant, cent mille bras à la charrue, bien mieux placés qu'à porter un fusil qui ne sert pas quatre fois par siècle et qui ne servirait pas une, par le plan que j'indique. Vous n'enlèverez plus alors au père de famille des enfants qui lui sont nécessaires, vous n'introduirez pas l'esprit de licence et de débauche parmi l'élite de vos concitoyens * et tout cela pour le luxe imbécile d'avoir toujours une armée formidable. Rien de si plaisant que d'entendre vos écri- vains parler tous les jours de population, tandis ' Cette vérité est d'autant plus grande, qu'il est assurément peu de plus mauvaises écoles que celles des garnisons, peu, où un jeune homme corrompe plus tôt et son ton et ses mœurs. 20 6 ALINE qu'il n'est pas une seule opération de votre gou- vernement qui ne prouve qu'elle est trop nom- breuse, et si elle ne l'était pas beaucoup trop, enchaînerait-il d'un côté, par les nœuds du célibat, tous ces militaires pris sur la fleur de la nation même et ne rendrait-il pas de l'autre la liberté à cette multitude de prêtres et de religieuses égale- ment liés par les chaînes absurdes de l'absti- nence. Puisque tout va, puisqu'il y a encore du trop, malgré ces digues puissantes offertes à la population, puisqu'elle est encore trop forte, malgré tout cela, il est donc ridicule de se récrier toujours sur le même objet. Me trompé-je ? Voulez-vous qu'elle soit plus nombreuse, est-il essentiel qu'elle le soit? A la bonne heure, mais n'allez pas chercher pour l'accroître, les petits moyens que vous alléguez. Ouvrez vos cloîtres, n'ayez plus de milice inutile, et vos sujets qua- drupleront. Je passais un jour à Paris sur cette arène de Thémis, où les prestolets de son temple, le frac élégant sous le cotillon noir, condamnent si légèrement à la mort, en venant de souper chez leurs catins, des infortunés qui valent quelque- fois mieux qu'eux. On allaity donner un spectacle à ces bouchers de chair humaine... Quel crime a commis ce malheureux, deman- dai-je? ET VALCOUR 207 — Il est pédéraste, me répondit-on; vous voyez bien que c'est un crime affreux, il arrête la popu- lation, il la gène, il la détruit... ce coquin mérite donc d'être détruit lui-même. — Bien raisonné, répondis-je à mon philo- sophe, monsieur me paraît un génie... Et suivant une foule qui s'introduisait non loin de là, dans un monastère, je vis une pauvre fille de seize ou dix-sept ans, fraîche et belle, qui venait de renoncer au monde, et de jurer de s'ensevelir vive dans la solitude où elle était... — Ami, dis-je à mon voisin, que fait cette fille ? — C'est une sainte, me répondit-on, elle renonce au monde, elle va enterrer dans le fond d'un cloître le germe de vingt enfants dont elle aurait fait jouir l'État. — Quel sacrifice ! — Oh ! oui, monsieur, c'est un ange, sa place est marquée dans le ciel. — Insensé, dis-je à mon homme, ne pouvant tenir à cette inconséquence, tu brûles là un mal- heureux dont tu dis que le tort est ^'arrêter la propagation, et tu couronnes ici une fille qui va commettre le même crime; accorde-toi, Fran- çais, accorde-toi, ou ne trouve pas mauvais qu'un étranger raisonnable qui voyage dans ta nation, ne la prenne souvent pour le centre de la folie ou de l'absurdité. 208 ALINE Je n'ai qu'un ennemi à craindre, poursuivit Zamé, c'est l'Européen inconstant, vagabond, renonçant à ses jouissances pour aller troubler celles des autres, supposant ailleurs des richesses plus précieuses que les siennes, désirant sans cesse un gouvernement meilleur, parce qu'on ne sait pas lui rendre le sien doux; turbulent, féroce, inquiet, né pour le malheur du reste de la terre, catéchisant l'Asiatique, enchaînant l'Africain, exterminant le citoyen du nouveau monde, et cherchant encore dans le milieu des mers de malheureuses îles à subjuguer. Oui, voilà le seul ennemi que je craigne, le seul contre lequel je me battrai, s'il vient; le seul, ou qui nous détruira, ou qui n'abordera jamais dans cette île; il ne le peut que d'un côté; je vous l'ai dit, ce côté est fortifié de la plus sûre manière : vous y verrez les batteries que j'ai fait établir; l'accomplisse- ment de cet objet fut le dernier soin de mon voyage et le dernier emploi de l'or que m'avait donné mon père. Je fis construire trois vaisseaux de guerre à Cadix, je les fis remplir de canons, de mortiers, de bombes, de fusils, de balles, de poudre, de toutes vos effrayantes munitions d'Europe et fis déposer tout cela dans le magasin du port qu'a- vait fait construire mon prédécesseur; les canons furent mis dans leurs embrasures; cent jeunes ET VALCOUR 20g gens s'exercent deux fois par mois aux différen- tes manœuvres nécessaires à cette artillerie; mes concitoyens savent que ces précautions ne sont prises que contre l'ennemi qui voudrait nous envahir. lis ne s'en inquiètent pas, ils ne cher- chent même point à approfondir les effets de ces munitions infernales dont je leur ai toujours caché les expériences; les jeunes gens s'exercent sans tirer; si la chose était sérieuse, ils savent ce qui en résulterait, cela suffit. Avec les peuples doux qui m'entourent, je n'aurais pas eu besoin de ces précautions; vos barbares compatriotes m'y forcent, je ne les emploierai jamais qu'à regret. Tel fut l'attirail formidable avec lequel, au bout de vingt ans, je rentrai dans ma patrie; j'eus le bonheur d'y retrouver mon père et d'y recevoir encore ses conseils; il fit briser les vaisseaux que j'amenais, il craignit que cette facilité d'entreprendre de grands voyages n'allu- mât la cupidité de ce bon peuple et qu'à l'exemple des Européens, l'espoir de s'enrichir ailleurs ne vint troubler sa tranquillité. Il voulut que ce peuple aimable et pacifique, heureux de son climat, de ses productions, de son peu de lois, de la simplicité de son culte, conservât toujours son innocence en ne corres- pondant jamais avec des nations étrangères, qui II 14 210 ALINE ne lui inculqueraient aucune vertu et qui lui donneraient beaucoup de vices. J'ai suivi tous les plans de ce respectable et cher auteur de mes jours, je les ai améliorés quand j'ai cru le pou- voir : nous avons fait passer cette nation de l'état le plus agreste à celui de la civilisation ; mais à une civilisation douce, qui rend plus heureux l'homme naturel qui la reçoit, éloignée des barbares excès où vous avez porté la vôtre, excès dangereux qui ne servent qu'à faire maudire votre domination, qu'à faire haïr, qu'à faire détester vos liens et qu'à faire regretter à celui que vous y soumettez l'heureuse indépendance dont vous l'avez cruellement arraché. L'état naturel de l'homme est la vie sauvage ; né comme l'ours et le tigre dans le sein des bois. ce ne fut qu'en raffinant ses besoins qu'il crut utile de se réunir pour trouver plus de moyens à les satisfaire. En la prenant de là pour le civi- liser, songez à son état primitif, à cet état de liberté pour lequel l'a formé la nature et n'ajou- tez que ce qui peut perfectionner cet état heu- reux dans lequel il se trouvait alors; donnez-lui des facilités, mais ne lui forgez point de chaînes ; rendez l'accomplissement de ses désirs plus aisé, mais ne l'asservissez pas; contenez-le pour son propre bonheur, mais ne l'écrasez point par un fatras de lois absurdes; que tout votre tra- ET VALCOUR vail tende à doubler ses plaisirs en lui ména- geant l'art d'en jouir longtemps et avec sûreté ; donnez-lui une religion douce, comme le Dieu qu'elle a pour objet; dégagez-la surtout de ce qui ne tient qu'à la foi; faites-la consister dans les œuvres et non dans la croyance. Que votre peuple n'imagine pas qu'il faille croire aveuglé- ment tels et tels hommes, qui dans le fond n'en savent pas plus que lui, mais qu'il soit convaincu que ce qu'il faut, que ce qui plaît à l'Éternel est de conserver toujours son âme aussi pure que quand elle émana de ses mains; alors il volera lui-même adorer le Dieu bon qui n'exige de lui que les vertus nécessaires au bonheur de l'indi- vidu qui les pratique. Voilà comme ce peuple chérira votre administration, voilà comme il s'y assujettira lui-même et voilà comme vous aurez dans lui des amis fidèles, qui périraient plutôt que de vous abandonner, ou que de ne pas tra- vailler avec vous à tout ce qui peut conserver la patrie. Nous reprendrons demain cette conversation, me dit Zamé; je vous ai raconté mon histoire, jeune homme, je vous ai dit ce que j'avais fait, il faut maintenant vous en convaincre; allons dîner, les femmes nous attendent. Tout se passa comme la veille : même fruga- lité, même aisance, même attention, même 212 ALINE bonté de la part de mes hôtes. Nous eûmes de plus ses deux fils, qu'il était difficile de ne pas aimer dès qu'on avait pu les entendre et les voir : l'un était âgé de vingt-deux ans, l'autre de dix-huit; ils avaient tous deux sur leur physio- nomie les mêmes traits de douceur et d'aménité qui caractérisaient si bien leurs aimables parents. Ils m'accablèrent de politesses et de marques d'estime; ils n'eurent point en me regardant cette curiosité insultante et pleine de mépris, qui éclate dans les gestes et dans les regards de nos jeunes gens, la première fois qu'ils voient un étranger; ils ne m'observèrent que pour me caresser, ne me parlèrent que pour me louer, ne m'interrogèrent que pour tirer de mes réponses quelques sujets de m'applaudir *. * Un pliilosophe français qui voyage trouve, il en faut convenir, dans les individus de sa nation qu'il rencontre, des sujets d'étude pour le moins aussi intéressants que ceux que lui offrent les étrangers chez lesquels il est. On ne rend point l'excès de la fatuité, de l'im- pertinence avec lequel nos élégants voyagent ; ce ton de dénigrement avec lequel ils parlent de tout ce qu'ils ne conçoivent pas, ou de tout ce qu'ils ne trouvent pas chez eux ; cet air insultant et plein de mépris, dont ils considèrent tout ce qui n'a pas leur sotte légèreté; le iMdicule, en un mot, dont ils se couvrent universellement, est sans contredit un des plus certains motifs de l'antipathie qu'ont pour nous les autres peuples. Il en devrait résulter, ce me semble, une attention plus particulière aux ministres à n'accorder l'agrément de voyager qu'à des gens faits pour ne pas aeliever de dégrader la nation dans l'esprit de l'Europe, pour ne pas étendre et porter au delà des frontières les vices qui nous sont si familiers. — Une voiture arrivant fort tard dans une auberge d'Italie qui se trouvait pleine. ET VALCOUR 213 L'après-midi, Zamé voulut que nous allas- sions voir si rien ne manquait à mon équipage: il était difficile d'avoir donné de meilleurs ordres, impossible qu'ils fussent mieux exécutés; ce fut alors qu'il me fît observer la difficulté d'aborder dans son port et la manière dont il était défendu. Deux ouvrages extérieurs l'embrassaient entière- ment et le dominaient à tel point, qu'aucun bâti- ment n'y pouvaient entrer sans être foudroyé de la nombreuse artillerie qui garnissait ces deux redoutes; parvenait-on dans la rade, on se retrouvait sous le feu du fort; échappait-on à des dangers si sûrs, deux vastes boulevards défen- daient l'approche de la ville; ils se garnissaient au besoin de toute la jeunesse de la capitale, et l'invasion devenait impraticable. — Je n'ai jusqu'ici, grâce au ciel, encore nul besoin de tout cela, me dit Zamé, et j'espère bien on balança ù ouvrir les portes. I/liôte se montre h une fenêtre et demande au voyageur quelle est sa nation ? — Français, répondent insolemment quelques domestiques. — Allez plus loin, dit l'hote, je n'ai point de place. — Mes gens se trompent, reprend le maître adroitement, ce sont des valets de louage; je suis Anglais, monsieur l'Ilote, ouvrez-moi. Et dans l'instant tout accourt, tout reçoit le voya- geur avec empressement. N'est-il donc pas affreux que le discrédit de la nation ait été tel, qu'il ait fallu la déguiser, la renier pour s'in- troduire cliez l'étranger, non pas seulement dans le monde, mais même dans un cabaret. Eh ! pourquoi donc ne pas se faire aimer, quand il n'en coûterait, pour y réussir, que d'abjurer des torts qui nous déslionorent même chez nous au yeux du sage qui nous examine de sang-froid ? Mais la révolution en cliangeant nos mœurs élaguera nos ri Houles ; croyons-le au moins pour notre bonheur. 214 ALINE que le peuple ne s'en servira jamais. Vous voyez ces énormes rochers qui commencent d'ici à régner de droite et de gauche ; dès qu'ils se sont entr'ouverts pour former la bouche du port, ils deviennent inabordables de toutes parts et ils ont plus de trois cents pieds de hauteur: ils nous entourent ainsi de partout, ils nous servent par- tout de remparts. Nous aurons donc longtemps à faire jouir ce bon peuple de la félicité que nous lui avons préparée ; cette certitude fait le charme de ma vie, elle me fera mourir content. Nous revînmes. — Vous êtes jeune, me dit Zamé un peu avant de rentrer au palais, il faut vous dédom- mager de l'ennui que je vous ai causé ce matin, par un spectacle de votre goût. A peine les portes furent-elles ouvertes, que je vis cent femmes autour de l'épouse du légis- lateur, toutes uniformément vêtues et toutes en rose, parce que c'était la couleur de leur âge. — Voilà les plus jolies personnes de la capi- tale, me dit Zamé, j'ai voulu les réunir toutes sous vos yeux, afin que vous puissiez décider entre elles et vos Françaises. Moins occupé de l'idole de mon cœur, peut- être eussé-je mieux discerné l'assemblage éton- nant de jolis traits qui se montraient à moi dans cet instant; mais je ne vis que ce tendre objet; ET VALCOUR 215 chaque fois que la beauté paraissait à mes yeux, quelle que fût la forme qu'elle prît, elle ne m'offrait jamais qu'Éléonore. Néanmoins, on réunirait difficilement, je dois le dire, dans quelque ville d'Europe que ce pût être, un aussi grand nombre de jolies figures. En général, le sang est superbe à Tamoé; Zilia, que je vais essayer de vous peindre, vous don- nera une idée générale de ce sexe charmant, auquel il semble que la nature n'ait accordé tant d'appas, que par le dessein qu'elle avait de lui faire habiter le plus heureux pays de la terre. Zilia est grande, sa taille est souple et déga- gée, sa peau d'une blancheur éblouissante; tous ses traits sont l'emblème de la candeur et de la modestie; ses yeux, plus tendres que vifs, très grands et d'un bleu foncé, semblent exprimer à tout instant l'amour le plus délicat et le senti- ment le plus voluptueux; sa bouche, délicieuse- ment coupée, ne s'ouvre que pour montrer les dents les plus belles et les plus blanches, elle a peu de couleurs; mais elle s'anime dès qu'on la regarde et son teint devient alors comme la plus fraîche des roses; son front est noble; ses cheveux très agréablement plantés, sont d'un 'olond cendré, et l'énorme quantité qu'elle en a, se mariant le plus élégamment du monde aux contours gracieux de son voile, retombant à 21 6 ALINE grands flots sur sa gorge d'albâtre, toujours découverte d'après l'usage de sa nation, achèvent de donner à cette jolie personne l'air de la déesse même de la jeunesse. Elle venait d'atteindre sa seizième année, et promettait de croître encore, quoique sa taille légère fût déjà très élevée; ses bras sont un peu longs et ses doigs, d'une élasti- cité, d'une souplesse et d'un mince auxquels nos yeux ne se font point... Ne prenez pas ceci pour une fadeur, made- moiselle, dit Sainville, en adressant la parole à ton Aline; mais j'aurais pu d'un mot peindre cette fille charmante : je n'avais besoin que de vous montrer. — En vérité, monsieur, dit madame de Bla- mont, est-il bien vrai? Ne nous flattez-vous point? ma fille serait aussi jolie que Zilia? — J'ose vous protester, madame, dit Sainville, qu'il est impossible de se mieux ressembler. — Poursuivez, poursuivez, monsieur, dit le comte à Sainville, vous donneriez de l'amour- propre à notre chère Aline et nous ne voulons point la gâter... Aline rougit... Sa mère la baisa et notre jeune aventurier reprit en ces termes : — Voilà la femme de mon fils, me dit Zamé en me présentant Zilia, elle ne sait encore dire que trois mots français, ce sont les premiers que ET VALCOUR 217 son mari lui a appris; mais comme il lui trouve des dispositions, il continuera : prononcez-les donc ces trois mots, ma fille, lui dit ce père charmant. Et la tendre et délicieuse Zilia posant la main sur son cœur et regardant son mari avec autant de grâce que de modestie, lui dit en rougissant : — Voilà votre bien. Toutes les femmes se mirent à rire et je vis alors qu'elle était la gaîté, la candeur et la tou- chante félicité qui régnait chez cet heureux peuple. Je demandai à Zamé pourquoi les maris n'étaient pas avec leurs femmes.'' — Pour vous faire juger les sexes à part, me dit-il, demain vous ne verrez que les jeunes gens; après-demain nous les réunirons; j'ai peu de plaisirs à vous donner, je les ménage. Ces femmes intéressantes animées par la pré- sence de l'adorable épouse de leur chef, qui les aimait, se livrèrent le reste du jour à mille inno- cents plaisirs qui, les plaçant dans nombre d'atti- tudes diverses, me développèrent leurs grâces naturelles et acheva de me convaincre de la dou- ceur et de l'aménité de leur caractère: elles exécutèrent plusieurs jeux de leur pays, ainsi que quelques-uns d'Europe et furent, dans tous, gaies, honnêtes, polies, toujours modestes et toujours décentes, si vous en exceptez l'usage 21 8 ALINE d'avoir leur gorge entièrement découverte. Mais tout est habitude, et je n'ai point vu que ce costume qui leur est propre, produisît jamais aucune indécence; les hommes sont faits à voir leurs femmes ainsi, ils l'étaient avant à les voir nues; les lois de Zamé, sur cet objet, ont donc rétabli au lieu de détruire. — On ne s'échauffe point de ce qu'on voit journellement, me répondit cet aimable homme, quand il s'aperçut de la surprise où cette cou- tume me jetait; la pudeur n'est qu'une vertu de convention, la nature nous à créés nus, donc il lui plaisait que nous fussions tels; en prenant d'ailleurs ce peuple dans l'état de nudité, si j'avais voulu encaisser leurs femmes dans des buses à l'européenne, elles se seraient déses- pérées; il faut, quand on change les usages d'une nation, toujours autant qu'il est possible, conser- ver des anciens ce qui n'a nul inconvénient : c'est la façon d'accoutumer à tout et de ne révol- ter sur rien. Une collation simple et frugale fut servie à ces femmes adorables; la même politesse, la même discrétion, la même retenue, les suivit partout et elles se retirèrent. Le lendemain il y avait conseil, je ne pus voir Zamé que l'après-midi ; je passai le matin à vaquer aux soins de notre équipage. ET VALCOUR -i 1 9 — Venez, me dit notre hôte charmant dès qu'il fut libre, il me reste bien des choses à vous apprendre pour vous donner une entière con- naissance de notre patrie et de nos mœurs : je vous ai dit que le divorce était permis dans mes Etats, ceci va nous jeter dans quelques détails. La nature, en n'accordant aux femmes qu'un petit nombre d'années pour la reproduction de l'espèce, semble indiquer à l'homme qu'elle lui permet d'avoir deux compagnes : quand l'épouse cesse de donner des enfants à son mari, celui-ci a encore quinze ou vingt ans à en désirer et à jouir de la possibilité d'en avoir; la loi qui lui permet d'avoir une seconde femme ne fait qu'ai- der à ses légitimes désirs, celle qui s'oppose à cet arrangement contrarie celle de la nature, et par sa rigueur et par son injustice. Le divorce a pourtant deux inconvénients : le premier, que ies enfants de la plus vieille mère peuvent être maltraités par la plus jeune; le second, que les pères aimeront toujours mieux les derniers enfants. Pour lever ces difficultés, les enfants quittent ici la maison paternelle dès qu'ils n'ont plus besoin du sein de la mère ; l'éducation qu'ils reçoivent est nationale; ils ne sont plus les fils de tel ou tel, ce sont les enfants de l'État; les parents peuvent les voir dans les maisons où on les élève, mais les enfants ne rentrent plus dans la maison paternelle; par ce moyen, plus d'inté- rêt particulier, plus d'esprit de famille, toujours fatal à l'égalité, quelquefois dangereux à l'État; plus de crainte d'avoir des enfants au delà des biens qu'on peut leur laisser. Les maisons n'étant habitées que par un ménage, il y en a souvent de vacantes ; sitôt qu'une maison le devient, elle rentre dans la masse des biens de l'État, dont elle n'a été sépa- rée que pendant la vie de ceux qui l'occupaient. L'État est seul possesseur de tous les biens, les sujets ne sont qu'usufruitiers. Dès qu'un enfant mâle a atteint sa quinzième année, il est conduit dans la maison où s'élèvent les filles; là, il se choisit une épouse de son âge; si la fille consent, le mariage se fait; si elle n'y consent pas, le jeune homme cherche jusqu'à ce qu'il soit agréé. De ce moment, on lui donne une des maisons vacantes, et le fonds de terre annexé à cette maison, qu'elle ait appartenu à sa famille ou non, la chose est indifférente, il suffit que le bien soit libre, pour qu'il en soit mis en posses- sion. Si le jeune ménage a des parents, ils assistent à son hymen, dont la cérémonie, simple, ne consiste qu'à faire jurer à l'un et à l'autre époux, au nom de l'Éternel, qu'ils s'aimeront, ET VALCOUR qu'ils travailleront de concert à avoir des enfants et que le mari ne répudiera sa femme, ou la femme le mari, que pour des causes légitimes; cela fait, les parents qui ont assisté comme témoins se retirent et les jeunes gens se trouvent maîtres d'eux sous l'inspection et la direction de leurs voisins, obligés de les aider, de leur don- ner des conseils et des secours pendant l'espace de deux ans, au bout desquels les jeunes époux sortent entièrement de tutelle. Si les parents veulent prendre le soin de cette direction, ils en sont les maîtres; alors ils viennent aider chaque jour les nouveaux mariés, les deux années pres- crites. Les causes pour lesquelles l'époux peut deman- der le divorce sont au nombre de trois : il peut répudier sa femme si elle est malsaine, si elle ne veut pas, ou si elle ne peut plus lui donner d'enfants, et s'il est prouvé qu'elle est acariâtre et qu'elle refuse à son mari tout ce que celui-ci peut légitimement exiger d'elle. La femme, de son côté, peut demandera quitter son mari, s'il est malsain, s'il ne veut pas, ou s'il ne peut plus lui faire des enfants lorsqu'elle est encore en état d'en avoir et s'il la maltraite, quel qu'en puisse être le motif. Il y a à l'extrémité de toutes les villes de l'Etat, une rue entière qui ne contient que des 22 2 ALINE maisons plus petites que celles qui sont desti- nées aux ménages; ces maisons sont données par l'État aux répudiés de l'un ou de l'autre sexe^ et aux célibataires; elles ont, comme les autres, de petites possessions annexées à elles, de sorte que le célibataire ou le répudié, de quelque sexe qu'il soit, n'a rien à demander, ni à sa famille, si c'est le célibataire, ni l'un à l'autre, si ce sont des époux. Un mari qui a répudié sa femme et qui en désire une autre, peut se la choisir, ou parmi les répudiées, s'il arrivait qu'il s'y en trouvât uns qui lui plût, ou il va la prendre dans la maison d'éducation des filles. L'épouse qui a répudié son mari, agit absolument de même; elle peut se choisir un époux parmi les répudiés, s'il en est qui l'accepte, si elle en trouve qui lui plaise, ou elle va se le choisir parmi les jeunes gens, s'il en est qui veuille d'elle. Mais si l'un ou l'autre époux répudié désire vivre à part dans la petite habitation que lui donne l'État, sans vou- loir prendre de nouvelles chaînes, il en est le maître : on n'est contraint à aucune de ces choses, elles se font toutes de bon accord ; jamais les enfants n'y peuvent mettre d'obstacles, c'est un fardeau dont l'État soulage les parents, puis- qu'à peine les premiers voient-ils le jour, que ceux-ci s'en trouvent débarrassés. Au delà de ET VALCOUR 2 23 deux choix, la répudiation n'a plus lieu ; alors, il faut prendre patience et se souft'rir mutuellement. On n'imagine pas combien la loi, qui débarrasse les pères et les mères de leurs enfants, évite dans les familles de divisions et de mésintelli- gences : les époux n'ont ainsi que les roses de l'hymen, ils n'en sentent jamais les épines. Rien en cela ne brise les nœuds de la nature, ils peuvent voir et chérir de même leurs enfants : on leur laisse tout ce qui tient à la douceur des sentiments de l'âme, on ne leur enlève que ce qui pourait les altérer ou les détruire. Les enfants, de leur côté, n'en chérissent pas moins leurs parents; mais accoutumés à voir la patrie comme une autre mère, sans cesser d'être enfants plus tendres, ils en deviennent meilleurs citoyens. On a dit, on a écrit que l'éducation nationale ne convenait qu'à une République, et l'on s'est trompé : cette sorte d'éducation convient à tout gouvernement qui voudra faire aimer la patrie ; et tel est le caractère distinctif du nôtre ; si j'adapte d'ailleurs à l'île de Tamoé une éducation républicaine, je vous en expliquerai bientôt les raisons. La facilité des républicains dont vous venez de voir le détail, évite tellement l'adul- tère, que ce crime, si commun parmi vous, est ici de la plus grande rareté ; s'il est prouvé pour- tant, il devient un quatrième cas de la séparation 224 ALINE des parties, souvent alors deux ménages chan- gent réciproquement; mais il y a tant de moyens de se satisfaire en adoptant les nœuds de l'hymen, les entraves en sont si légères, qu'il est bien rare que la galanterie vienne souiller ces noeuds. Les fonds qui doivent nourrir les époux étant tous de même valeur, le choix préside seul à la formation de leurs liens. Toutes les filles étant également riches, tous les garçons ayant la même portion de fortune, ils n'ont plus que leurs cœurs à écouter pour se prendre. Or, dès qu'on a tou- jours mutuellement ce qu'on désire, pourquoi changerait-on? Et si l'on veut changer dès qu'on le peut, quel motif, dès lors, engagerait à aller troubler le bonheur des autres? Il y a pourtant quelques intrigues, ce mal est inévitable; mais elles sont si rares et si cachées, ceux qui les ont ou qui les souffrent en éprouvent tous une telle honte, qu'il n'en résulte aucune sorte de trouble dans la société : point d'imprudences, point de plaintes, fort peu de crimes, n'est-ce pas là tout ce qu'on peut obtenir sur cette partie? Et avec tous les moyens que vous employez, avec ces maisons scandaleuses, où de malheureuses vic- times sont indécemment dévouées à l'intempé- rance publique; avec tout cela dis-je, obtenez- vous dans votre Europe seulement la moitié de ET VALCOUR 225 ce que je gagne par les procédés que je viens de vous dire *. Tout ce qui tient aux possessions vient de vous être démontré : ces détails vous font voir que le sujet n'a rien en propre, ne tient ce qu'il a que de l'Etat, qu'à sa mort tout y rentre; mais que comme il en jouit sa vie durant en pleine et sûre paix, il a le plus grand intérêt à ne pas laisser son domaine en friche ; son aisance dépend du soin qu'il aura de ce domaine, il est donc forcé de l'entretenir. Quand les deux époux vieillissent, ou quand l'un des deux vient à manquer, les vieilles gens ou les gens veufs qui aidèrent autre- fois les jeunes, le sont maintenant par eux et c'est à ceux-ci que Ton s'en prend alors, si tout n'est pas géré dans ces cas de vieillesse, d'infir- " Ne dit-on pas pour excuse de la tolérance de ces maisons, que c'est pour empêcher de plus grands maux et que l'homme intempé- rant, au lieu de séduire la femme de son voisin, va se satisfaire dans CCS cloaques infects ? N'est-ce pas une chose extrêmement singulière qu'un gouvernement ne soit pas honteux de rester quinze cents ans dans une erreur aussi lourde, que celle d'imaginer qu'il vaut mieux tolérer le débordement le plus infâme, que de changer les lois ? Mais, qui compose les victimes de ces lieux horribles ? Les sujets qu'on y trouve ne sont-ils pas des femmes ou des filles primitivement séduites par l'avarice ou l'intempérance? Ainsi, l'Etat permet donc qu'une partie des femmes ou des flUes de sa nation se corrompe pour conser- ver l'autre : il faut l'avouer, voilà un grand profit, un calcul singu- lièrement sage ! Lecteur philosophe et calme, avoue-le, Zamé ne raisonne-t-il pas beaucoup mieux quand il ne veut rien pei-dre, quand par la belle disposition de ses lois, aucune portion ne se sacrifie à. l'autre, et que toutes se conservent également pures ? Il l.-j 2 25 ALIXE mités ou de veuvage avec le même ordre que cela était auparavant. Ces jeunes gens n'ont sans doute aucun intérêt bien direct à entretenir les domaines des vieux, puisque ayant déjà ce qu'il leur faut, ils n'en héri- teront sûrement pas; mais ils le font par recon- naissance, par attachement pour la patrie, et parce qu'ils sentent bien d'ailleurs que dans leur caducité ils auront besoin de pareils secours et qu'on le leur refuserait, s'ils ne l'avaient pas donné aux autres. Je n'ai pas besoin de vous faire observer com- bien cette égalité de fortune bannit absolument le luxe : il n'est point, dans un État, de meil- leures lois somptuaires, il n'en est pas de plus sûres. L'impossibilité d'avoir plus que son voi- sin, anéantit absolument ce vice destructeur de toutes les nations de l'Europe : on peut désirer d'avoir de meilleurs fruits qu'un autre, des comes- tibles plus délicats; mais ceci n'étant que le résultat des soins et des peines qu'on prend pour 3' réussir, ce n'est plus faste, c'est émulation ; et comme elle ne tourne qu'au bien des sujets, le gouvernement doit l'entretenir. Jetons maintenant les yeux, mon ami, pour- suivit cet homme respectable, sur la multitude de crimes que ces établissements préviennent et si je vous prouve que j'en diminue la somme sans ET VALCOUR 227 qu'il en coûte un cheveu, ni une heure de peine au citoyen, m'avouerez -vous que j'aurai fait de meilleure besogne que ces brutaux inventeurs et sectateurs de vos lois atroces qui, comme celles de Bracon, ne prononcent jamais que le glaive à la main ? M'accorderez-vous que j'aurai rempli le sage et grand principe des lois perses, qui enjoignent au magistrat de prévenir le crime, et non de le punir ; il ne faut qu'un sot et qu'un bourreau pour envoyer un homme à la mort, mais beaucoup d'esprit et de soin pour l'empêcher de le mériter. Avec l'égalité de biens, point de vols; le vol n'est que l'envie de s'approprier ce qu'on n'a pas, et ce qu'on est jaloux de voir à un autre ; mais, dès que chacun possède la même chose, ce désir criminel ne peut plus exister. L'égalité des biens entretenant l'union, la douceur du gouvernement, portant tous les sujets à chérir également leur régime, point de crimes d'Etat, point de révolution. Les enfants éloignés de la maison paternelle, point d'inceste; soigneusement élevés, toujours sous les yeux d'instituteurs sûrs et honnêtes... point de viols. Peu d'adultères, au moyen du divorce. Les divisions intestines prévenues par l'égalité 228 ALINE des rangs et des biens, toutes les sources du meurtre sont éteintes. Par l'égalité, plus d'avarice, plus d'ambition, et que de crimes naissent de ces deux causes! plus de successeurs impatients de jouir, puisque c'est l'âge qui donne des biens et jamais la mort des parents ; cette mort n'étant plus désirée, plus de parricides, de fratricides et d'autres crimes si atroces, que le nom seul n'en devrait jamais être prononcé. Peu de suicides, l'infortune seule y conduit : ici, tout le monde étant heureux, et tous l'étant également, pourquoi chercherait-on à se détruire ? Point d'infanticides : pourquoi se déferait-on de ses enfants, quand ils ne sont jamais à charge, et qu'on n'en peut retirer que des secours? Le désordre des jeunes gens étant impossible, puis- qu'ils n'entrent dans le monde que pour se ma- rier, la fille de famille n'est plus exposée comme chez vous au déshonneur ou au crime ; faible, séduite et malheureuse, elle n'existe plus, comme chez vous, entre la flétrissure et l'affreuse néces- sité de détruire le fruit infortuné de son amour. Cependant, je l'avoue, toutes les infractions ne sont pas anéanties; il faudrait être un Dieu et travailler sur d'autres individus que l'homme, pour absorber entièrement le crime sur la terre; ET VALCOUR 229 mais comparez ceux qui peuvent rester dans la nature de mon gouvernement, avec ceux où le citoyen est nécessairement conduit parla vicieuse composition des vôtres. Ne le punissez donc pas qnand il fait mal, puisque vous le mettez dans l'impossibilité de faire bien, changez la forme de votre gouvernement et ne vexez pas l'homme, qui, quand cette forme est mauvaise, ne peut plus y avoir qu'une mauvaise conduite, parce que ce n'est plus lui qui est coupable, c'est vous... vous, qui pouvant l'empêcher de faire mal en variant vos lois, les laissez pourtant subsister, tout odieuses qu'elles sont, pour avoir le plaisir d'en punir l'infracteur. Ne le prendriez-vous pas pour un féroce, celui qui ferait périr un malheu- reux pour s'être laissé tomber dans un précipice où la main même qui le punirait viendrait de le jeter? Soyez justes : tolérez le crime, puisque le vice de votre gouvernement y entraîne; ou si le crime vous nuit, changez la constitution du gouvernement qui le fait naître; mettez, comme je l'ai fait, le citoyen dans l'impossibilité d"en commettre; mais ne le sacrifiez pas à l'ineptie de vos lois et à votre entêtement de ne les vou- loir pas changer. — Soit, dis-je à Zamé ; mais il me semble que si vous avez peu de vices, vous ne devez guère avoir de vertus; et n'est-ce pas un gouverne- ment sans énergie, que celui où les vertus sont enchaînées ? — Premièrement, répondit Zamé, cela fût-il, je le préférerais : j'aimerais mille fois mieux, sans doute, anéantir tous les vices dans l'homme, que de faire naître en lui des vertus, si je ne le pouvais qu'en lui donnant des vices, parce qu'il est reconnu que le vice nuit beaucoup plus à l'homme, que la vertu ne lui est utile et que dans vos gouvernements surtout, il est bien plus essentiel de n'avoir pas le vice qu'on punit, que de posséder la vertu qu'on ne récompense point. Mais vous vous trompez; de l'anéantissement des vices ne résulte point l'impossibilité des vertus : la vertu n'est pas à ne point commettre de vices, elle est à faire le mieux possible dans les cir- constances données; or, les circonstances sont également offertes ici à nos citoyens, comme aux vôtres : la bienfaisance ne s'exerce pas comme chez vous, j'en conviens, à des legs pieux qui ne servent qu'à engraisser des m.oines, ou à des aumônes qui n'encouragent que des fainéants; mais elle agit en aidant son voisin, en secourant l'homme infirme, en soignant les vieillards et les malades, en indiquant quelques bons prin- cipes pour l'éducation des enfants, en prévenant les querelles ou les divisions intestines; le cou- ET VALCOUR 23 I rage se montre à supporter patiemment les maux que nous envoie la nature; cette vertu ainsi exercée, n'est-elle pas d'un plus haut prix que celle qui ne nous entraîne qu'à la destruction de nos semblables? i\Iais celle-là même s'exercerait avec sublimité, s'il s'agissait de défendre la patrie; l'amitié qu'on peut mettre au rang des vertus, ne peut-elle pas avoir ici l'extension la plus douce et l'empire le plus agréable? Xous aimons l'hospitalité, nous l'exerçons envers nos amis et nos voisins ; malgré l'égalité, l'émulation n'est point éteinte; je vous ferai voir nos charpentiers, nos maçons, vous jugerez de leur ardeur à se surpasser l'un l'autre, soit par le plus de souplesse, soit par la manière d'équarrir la pierre, de la façonner, d'en composer avec art la forme légère de nos maisons, d'en disposer les charpentes, etc. — Mais, continuai-je d'objecter à Zamé, voilà, quoique vous en disiez, une seconde classe dans l'État; cet ouvrier n'est qu'un mercenaire, le voilà rabaissé dans l'opinion, le voilà différent du citoyen qui ne travaille point. — Erreur, me dit Zamé, il n'y a aucune diffé- rence entre celui que vous allez voir à l'instant construire une maison, et celui que hier vous vîtes admis à ma table; leur condition est égale, leur fortune l'est, leur considération absolument 232 ALINE la même; rien, en un mot, ne les distingue et cette opinion qui élève l'un chez vous, et qui avilit l'autre, nous ne l'admettons nullement ici ; Zilia, ma bru, Zilia que vous admirâtes, est la fille d'un de nos plus habiles manufacturiers; c'est pour récompenser son mérite que je me suis allié avec lui. Les dispositions seules de nos jeunes gens établissent la différence de leurs occupations pendant leur vie : celui-ci n'a de talent que pour l'agriculture, tout autre ouvrage le dégoûte ou ne s'accorde pas à sa constitution: il se contente de cultiver la portion de terre que lui confie l'État, d'aider les autres dans la même partie, de leur donner des conseils sur ce qui y est rela- tif : celui-ci manie le rabot avec adresse, nous en faisons un menuisier; les outils ne nous manquent point, j'en ai i:apporté plusieurs coffres d'Europe; quand le fer en sera usé, nous les réparerons avec l'or de nos mines; et ainsi ce vil métal aura une fois au moins servi à des choses utiles : tel autre élève montrera du goût pour l'architecture, le voilà maçon; mais ni les uns, ni les autres, ne sont mercenaires, on les paye des services qu'ils rendent par d'autres services; c'est pour le bien de l'État qu'ils tra- vaillent, quel infamie préjugé les avilirait donc ? Quel motif les rabaisserait aux yeux de leurs ET VALCOUR 23; compatriotes? Ils ont le même bien, la même naissance, ils doivent donc être égaux : si j'ad- mettais les distinctions, assurément ils l'empor- teraient sur ceux qui seraient oisifs; le citoyen le plus estimé, dans un État, ne doit pas être celui qui ne fait rien, la considération n'est due qu'à celui qui s'occupe le plus utilement. — Mais les récompenses que vous accordez au mérite, dis-je à Zamé, doivent, en distinguant celui qui les obtient, produire des jalousies, établir malgré vous des différences ? — Autre erreur, ces distinctions excitent l'ému- lation; mais elles ne font point éclore de jalou- sies : nous prévenons ce vice dès l'enfance, en accoutumant nos élèves à désirer d'égaler ceux qui font bien, à faire mieux, s'il est possible ; mais à ne point les envier, parce que l'envie ne conduirait qu'à une situation d'âme affligeante et pénible, au lieu que les efforts qu'ils feront pour surpasser celui qui mérite des récompenses, les amèneront à cette jouissance intérieure que nous donne la louange. Ces principes, inculqués dès le berceau, détruisent toute semence de haine; on aime mieux imiter, ou surpasser, que haïr, et tous parviennent insensiblement à la vertu. — Et vos punitions? — Elles sont légères, proportionnées aux 2 34 ALIKE seuls délits possibles dans notre nation; elles humilient et ne flétrissent jamais, parce qu'on perd un homme en le flétrissant et que du mo- ment que la société le rejette, il ne lui reste plus d'autre parti que le désespoir ou l'abandon de soi-même, excès funestes, qui ne produisent rien de bon et qui conduisent incessamment ce mal- heureux au suicide ou à l'échafaud; tandis qu'a- A'ec plus de douceur et des préjugés moins atroces, on le ramènerait à la vertu et peut-être un jour à l'héroïsme. Nos punitions ne consis- tent ici que dans l'opinion établie : j'ai bien étudié l'esprit de ce peuble; il est sensible et fier, il aime la gloire; je les humilie lorsqu'ils font mal : quand un citoyen a commis une faute grave, il se promène dans toutes les rues entre deux crieurs publics, qui annoncent à haute voix le forfait dont il s'est souillé; il est inouï com- bien ils en sont pénétrés ; aussi je la réserve pour les plus grandes fautes *; les légères sont moins châtiées : un ménage nonchalant, par exemple, qui entretient mal le bien que l'État lui confie, je le change de maison, je l'établis dans une terre inculte, où il lui faut le double de soins et de peines pour retirer sa nourriture de la terre ; ' Excepté cependant pour le raeui-tre, plus sévèremeut puni et vlont Zamé parlera plus bas. ET VALCOUR 235 €St-il devenu plus actif, je lui rends son premier domaine. A l'égard des crimes moraux, si les coupables habitent une autre ville que la mienne, ils sont punis par une marque dans les habillements; s'ils habitent la capitale, je les punis par la privation de paraître chez moi : je ne reçois jamais, ni un libertin, ni une femme adultère; ces avilisse- ments les mettent au désespoir, ils m'aiment, ils savent que ma maison n'est ouverte qu'à ceux qui chérissent la vertu; qu'il faut, ou la prati- quer, ou renoncer à me jamais voir; ils chan- gent, ils se corrigent : vous n'imagineriez pas les conversions que j'ai faites avec ces petits moyens; l'honneur est le frein des hommes, on les mène où l'on veut en sachant les manier à propos : on les humilie, on les décourage, on les perd, quand on n'a jamais que la verge en main; nous reviendrons incessamment sur cet article : je vous l'ai dit, je veux vous communi- quer mes idées sur les lois et vous les approuve- rez d'autant plus, j'espère, que c'est par l'exé- cution de ces idées que je suis parvenu à rendre ce peuple heureux. Quant aux récompenses que j'emploie, conti- nua Zamé, elles consistent en des grades mili- taires; quoique tous soient nés soldats pour la défense de la patrie, quoique tous soient égaux 236 ALINE là comme chez eux, il leur en faut pour les conduire à l'ennemi : ces grades sont la récom- pense du mérite et des talents : je fais un bon maçon lieutenant des phalanges de l'État; un citoyen unanimement reconnu pour intelligent et vertueux deviendra capitaine, un agriculteur célèbre sera major, ainsi du reste ; ce sont des chimères, mais elles flattent; il ne s'agit ni de donner trop de rigueur aux punitions, ni de donner trop de valeur aux récompenses; il n'est question que de choisir, dans le premier cas, ce qui a le plus d'empire sur l 'amour-propre. La manière d'amener l'homme à tout ce qu'on veut, dépend de ces deux seuls moyens; mais il faut le connaître pour trouver ces moyens et voilà pour- quoi je ne cesse de dire que cette connaissance, que cette étude est le premier art du législateur; je sais bien qu'il est plus commode d'avoir, comme dans votre Europe, des peines et des récompenses égales, de ces espèces de ponts aux ânes, où il faut que passent les petits infracteurs comme les grands, que cela leur soit convenable ou non ; sans doute cela est plus commode ; mais ce qui est plus commode, est-il le meilleur? Qu'arrive-t-il chez vous de ces punitions qui ne corrigent point et de ces récompenses qui flat- tent peu? Que vous avez toujours la même somme de vices, sans acquérir une seule vertu ET VALCOUR 237 et que depuis des siècles que vous opérez, vous n'avez encore rien changé à la perversité natu- relle de l'homme. — Mais vous avez au moins des prisons, dis-je à Zamé, cette digue essentielle d'un gouverne- ment ne doit pas avoir été oubliée par votre sagesse ? — Jeune homme, répondit le législateur, je suis étonné qu'avec de l'esprit vous puissiez me faire une telle demande : ignorez-vous que la prison, la plus mauvaise et la plus dangereuse des punitions, n'est qu'un ancien abus de la justice, qu'érigèrent ensuite en coutume le des- potisme et la tyrannie ? La nécessité d'avoir sous la main celui qu'il fallait juger, inventa naturellement, d'abord des fers, que la barbarie conserva et cette atrocité, comme tous les actes de rigueur possibles, naquit au sein de l'igno- rance et de l'aveuglement; des juges ineptes, n'osant ni condamner ni absoudre dans certains cas, préférèrent laisser l'accusé garder la pri- son et crurent par là leur conscience dégagée, puisqu'ils ne faisaient pas perdre la vie à cet homme et qu'ils ne le rendaient pas à la société ; le procédé en est-il moins absurde? Si un homme est coupable, il faut lui faire subir un jugement; s'il est innocent, il faut l'absoudre; toute opération faite entre ces deux 23S ALINE points ne peut qu'être vicieuse et fausse. Une seule excuse resterait aux inventeurs de cette abominable institution, l'espoir de corriger; mais qu'il faut peu connaître l'homme pour imaginer que jamais la prison puisse produire cet effet sur lui; ce n'est pas en isolant un malfaiteur qu'on le corrige, c'est en le livrant à la société qu'il a outragée; c'est d'elle qu'il doit recevoir journellement sa punition et ce n'est qu'à cette seule école qu'il peut redevenir meilleur; réduit à une solitude fatale, à une végétation dange- reuse, à un abandon funeste, ses vices germent, son sang bouillonne, sa tête fermente; l'impossi- bilité de satisfaire ses désirs en fortifie la cause criminelle et il ne sort de là que plus fourbe et plus dangereux : ce sont aux bêtes féroces que sont destinés les guichetiers et les chaînes ; l'image de Dieu qui a créé l'univers n'est pas faite pour une telle abjection. Dès qu'un citoyen fait une faute, n'ayez jamais qu'un objet : si vous voulez être juste, que sa punition soit utile à lui ou aux autres; toute punition qui s'écarte de là n'est plus qu'une infamie; or, la prison ne peut assurément être utile à celui qu'on y met, puisqu'il est démontré qu'on ne doit qu'empirer au milieu des dangers sans nombre de ce genre de vexation. La détention se trouvant secrète, comme Test ET VALCOUR 2£;9 ordinairement celle de France, elle ne peut plus être bonne pour l'exemple puisque le public l'ignore. Ce n'est donc plus qu'un impardonnable abus que tout condamne et que rien ne légitime; une arme empoisonnée dans les mains du tyran ou du prévaricateur; un monopole indigne entre le distributeur de ces fers et l'indigne fripon qui, nourrissant ces infortunés, ne néglige ni le men- songe, ni la calomnie pour prolonger leurs maux; un moyen dangereux indiscrètement accordé aux familles, pour assouvir sur un de leurs membres, coupable ou non, des haines, des inimitiés, des jalousies et des vengeances ; dans tous les cas, enfin, une horreur gratuite, une action contraire aux constitutions de tout gouver- nement et que les rois n'ont usurpée que sur la faiblesse de leur nation. Quand un homme a fait une faute, faites-la- lui réparer en le rendant utile à la société qu'il osa troubler; qu'il dédommage cette société du tort qu'il lui a fait par tout ce qui peut être en son pouvoir; mais ne l'isolez pas, ne le séques- trez pas, parce qu'un homme enfermé n'est plus bon ni à lui, ni aux autres, et qu'il n'y a qu'un pays où les malheureux sont comptés pour rien et les fripons pour tout ; qu'un pa3-s où l'argent et les femmes sont les premiers motifs des opé- 240 ALINE rations; qu'un pays où l'humanité, la justice sont foulées aux pieds par le despotisme et la prévarication, où l'on ose se permettre des indi- gnités de ce genre. Si pourtant vos prisons, depuis que vous y faites gémir tant d'individus qui valent mieux que ceux qui les y mettent ou qui les y tiennent, si, dis-je, ces stupides incarcérations avaient pro- duit, je ne dis pas vingt, je ne dis pas dix, mais seulement une seule conversion, je vous conseil- lerais de les continuer et j'imaginerais alors que c'est la faute du sujet qui ne se corrige pas en prison et non de la prison qui doit nécessaire- ment corriger. Mais il est absolument impossible de pou- voir citer l'exemple d'un seul homme amendé dans les fers. Et le peut-il? Peut-on devenir meilleur dans le sein de la bassesse et de l'avilissement ? Peut-on gagner quelque chose au milieu des exemples les plus contagieux de l'avarice, de la fourberie et de la cruauté? On y dégrade son caractère, on y corrompt ses mœurs, on y devient bas, menteur, féroce, sordide, traître, méchant, sournois, parjure comme tout ce qui vous entoure; on y change, en un mot, toutes ses vertus contre tous les vices, et sorti de là, plein d'horreur pour les hommes, on ne ET VALCOUR 241 s'occupe plus que de leur nuire ou de s'en venger, * Mais ce que j'ai à vous dire demain, relative- ment aux lois, vous développera mieux mes sys- tèmes sur tout ceci ; venez jeune homme, suivez- moi; je vous ai fait voir hier mes plus belles femmes, je veux vous donner aujourd'hui un échantillon du corps de troupes que j'opposerais à l'ennemi qui voudrait essayer une descente. — Permettez, ô mon bienfaiteur, dis-je à Zamé, avant de quitter cet entretien, je vou- drais connaître l'étendue de vos arts. — Nous bannissons tous ceux de luxe, me répondit ce philosophe; nous ne tolérons absolu- ment ici que l'art utile au citoyen : l'agriculture l'habillement, l'architecture et le militaire; voilà les seuls. J'ai proscrit absolument tous les autres , excepté quelques-uns d'amusements dont j'aurai peut-être occasion de vous faire voir les effets; ce n'est pas que je ne les aime tous et que je ne les cultive dans mon particulier même encore quelquefois; mais je n'y donne que mes instants de repos... Tenez, me dit-il, en ouvrant un cabinet, près * Heureux Français, vous l'avez senti en pulvérisant ces monu- ments cDiorreur, ces bastilles infùmes d"où la philosophie dans les l'ers vous criait ceci, avant que de se douter de l'énergie qui vous l'erait briser les chaînes par lesquelles sa voix était étouffée. II 10 242 ALIXE de la salle où j'étais avec lui, voilà un tableau de ma composition, comment le trouvez- vous ? C'est la Calomnie traînant l'Innocence par les cheveux, au tribunal de la Justice. — Ah! dis-je, c'est une idée d'Apelle, vous l'avez rendue d'après lui, — Ou;, me répondit Zamé, la Grèce m'a donné l'idée et la France m'a fourni le sujet. * Sortons, mon ami, notre infanterie nous attend, je suis curieux de vous la faire voir. Trois mille jeunes gens armés s l'européenne, remplissaient la place publique, ils étaient sépa- rés par pelotons, chacune de ces divisions avait quelques officiers à leur tête. — Voilà, me dit Zamé, mes ducs, mes barons, mes comtes, mes marquis, mes maçons, mes tisserands, mes charpentiers, mes bourgeois, et pour réunir tout cela d'un seul mot, mes bons et mes fidèles amis, prêts à défendre la patrie aux dépens de leur sang. Il y a quinze autres villes dans l'île un peu moins grandes que la capitale, mais desquelles nous pourrions tirer un corps semblable à celui-ci, c'est donc à peu près toujours quarante-cinq mille hommes prêts à défendre nos côtes... Avançons, ce serait au port qu'il faudrait qu'ils se rendissent, s'il nous * Ou ne peut présumer de qui l'auteur veut parler ici ; mais il ne faut cherclier que dans les annales du commencement de ce siècle. ET VALCOUR 243 survenait quelque alarme : allons nous amuser à la leur donner nous-mêmes. Il y avait toujours une légère garde aux ouvrages avancés, nous nous rendîmes à la der- nière vedette, et saisissant son drapeau d'alarme, nous l'exposâmes où il devait être pour être aperçu de la ville. En moins de six minutes, je n'exagère pas, quoiqu'il y eût un quart de lieue de la ville au port, l'infanterie que nous avions laissée sur la place, fut dispersée dans tous les ouvrages et l'artillerie fut braquée. — Pendant les efforts de ce premier élan, me dit Zamé, on allume des feux sur le sommet des montagnes qui environnent l'île et où se tien- nent perpétuellement des postes rela3'és chaque semaine ; les milices désignées se rassemblent, elles accourent successivement, avec une telle rapidité, que les détachements de la ville la plus éloignée, celle située à trente lieues d'ici, se trouvent au rendez-vous du port en moins de quinze heures après l'alarme. Ainsi notre armée grossit à mesure que le danger croît, et si l'en- nemi après de premières tentatives qui deman- dent bien les quatorze ou quinze heures dont j'ai besoin pour tout réunir, si l'ennemi, dis-je, essaj-e une descente malgré tout ce qui doit l'en empêcher, il trouve quarante-cinq mille hommes prêts à le recevoir. 244 ALINE — Ces précautions vous assurent la victoire, d:'s-je à Zamé, les troupes placées sur nos vais- seaux de découverte sont beaucoup trop faibles pour lutter contre vous et j'ose assurer que rien ne troublera jamais la tranquillité dont vous avez besoin pour achever l'heureuse civilisation de ce peuple... Nous n'avons maintenant en course que le célèbre Cook, Anglais, * grand homme de mer et qui réunit à ces talents tous ceux qui composent l'homme d'État et le négociateur. — S'il est Anglais, je ne le crains pas, dit Zamé, cette nation, à la fois guerrière et franche facilitera plutôt mes projets qu'elle ne cherchera à les détruire. Nous regagnâmes le chemin de la ville, escortés par le détachement militaire qui varia mille fois dans la route ses manœuvres et ses mouvements, et toujours avec la plus exacte précision et la légèreté la plus agréable. Cent de ces jeunes hommes, les plus beaux et les mieux faits, furent invités à une collation chez Zamé et se livrèrent comme avaient fait les femmes, la veille, à plusieurs petits jeux auxquels ils joignirent quelques combats de lutte * Ces lettres s'écrivaient alors, leurs dates le prouvent, et voil'i ce (lui fait que Zamé se trompe sur les Anglais. ET VALCOUR 245 et de pugilat, où présidèrent toujours l'adresse et les grâces. Ce sexe est à Tamoé généralement beau et bien fait ; arrivé à sa plus grande croissance, il a rarement au-dessous de cinq pieds six pouces, quelques-uns sont beaucoup plus grands et rare- ment l'élévation de leur taille nuit à la justesse et à la régularité des proportions. Leurs traits sont délicats et fins, peut-être trop même pour des hommes, leurs yeux très vifs, leur bouche un peu grande, mais très fraîche, leur peau fine et blanche, leurs cheveux superbes et presque tous du plus beau brun du monde. En général, tous leurs mouvements ont de la justesse, leur maintien est noble, fier, mais leur ton est doux et honnête. — La nature les a bien traités dans tout, me dit Zamé, voyant que je les examinais avec l'air du contentement... Et Sainville n'osant achever ces détails devant les dames, s'approcha de nous avec leur permis- sion et nous dit que Zamé l'avait assuré qu'il n'était point de pays dans le monde où les pro- portions viriles fussent portées à un tel point de supériorité et que, par un autre caprice de la nature, les femmes étaient si peu formées pour de tels miracles, que le dieu d'hymen ne triom- phait jamais sans secours. 240 ALINE — Je vous ai promis de vous parler des lois, mon ami, me dit le lendemain ce respectable ami de l'homme, allons prendre l'air sous ces peupliers d'Italie dont j'ai fait former des allées près de la ville, avec des plants rapportés d'Eu- rope; on cause mieux en se promenant, sous la voûte du ciel, les idées ont plus d'élévation. La rigueur des peines, poursuivit ce vieillard, est une des choses qui m'a le plus révolté dans vos gouvernements européens. * Les Celtes justifiaient leur affreuse coutume d'immoler des victimes humaines en disant que les dieux ne pouvaient être apaisés à moins qu'on ne rachetât la vie d'un homme par celle d'un autre; n'est-ce pas le même raisonnement qui vous fait égorger chaque jour des victimes aux pieds des autels de Thémis; et lorsque vous punissez de mort un meurtrier, n'est-ce pas posi- tivement, comme ces barbares, racheter la vie d'un homme par celle d'un autre ? Quand senti- rez-vous donc que doubler le mal n'est pas le guérir et que dans la duplicité de ce meurtre, il ■ On attendait quelque chose d'humain sur cette partie de notre première législature, et elle ne nous a offert que des hommes de sang, se disputant seulement sur la manière d'égorger leurs sem- blables. Plus féroces que des cannibales, un d'eux a osé offrir une machine infernale pour trancher des têtes et plus vite et plus cruelle- ment. Voilà les hommes que la nation a payés, qu'elle a admirés, qu'elle a crus. ET VALCOUR 247 n'y a rien à gagner ni pour la vertu que vous faites rougir, ni pour la nature que vous outragez. — Mais faut-il donc laisser les crimes impunis ? dis-je à Zamé et comment les ane'antir, sans cela, dans tout gouvernement qui n'est pas constitué comme le vôtre? — Je ne vous dis pas qu'il faille laisser subsis- ter les crimes, mais je prétends qu'il faut mieux constater, qu'on ne le fait, ce qui véritablement trouble la société, ou ce qui n'y porte aucun préjudice; ce dol une fois reconnu, sans doute il faut travailler à le guérir, à l'extirper de la nation et ce n'est pas en le punissant qu'on y réussit; jamais la loi, si elle est sage, ne doit infliger de peine que celle qui tend à la cor- rection du coupable en le conservant à l'État. Elle est fausse dès qu'elle ne tend qu'à punir; détestable, dès qu'elle n'a pour objet que de perdre le criminel sans l'instruire, d'effrayer l'homme sans le rendre meilleur et de commettre une infamie égale à celle de l'infracteur, sans en retirer aucun fruit. La liberté et la vie sont les ( deux seuls présents que l'homme ait reçus du ciel, les deux seules faveurs qui puissent balancer tous ses maux; or comme il ne les doit qu'à Dieu . seul, Dieu seul a le droit de les lui ravir. A mesure que les Celtes se policèrent et que le commerce des Romains, en les assouplissant 24S ALINE d'un c'té, leur enlevait de l'autre cette âpreté de mœurs qui les rendait féroces , les victimes destinées aux dieux ne furent plus choisies ni parmi les vieillards, ni parmi les prisonniers de guerre; on n'immola plus que des criminels tou- jours dans l'absurde supposition que rien n'était plus cher que le sang de l'homme, aux autels de la divinité; en achevant votre civilisation, le motif changea, mais vous vous conservâtes l'ha- bitude, ce ne fut plus à des dieux altérés de sang humain, que vous sacrifiâtes des victimes, mais à des lois que vous avez qualifiées de sages, parce que vous y trouviez un motif spécieux pour vous livrer à vos anciennes coutumes et l'apparence d'une justice qui n'était autre dans le fond que le désir de conserver des usages horri- bles auxquels vous ne pouviez renoncer. Examinons un instant ce que c'est qu'une loi et l'utilité dont elle peut être dans un État. Les hommes, dit Montesquieu, considérés dans l'état de pure nature, ne pouvaient donner d'autres idées que celles de la faiblesse fuyant devant la force des oppresseurs sans combats et sans résistance des opprimés; ce fut pour mettre la balance que les lois furent faites, elles devaient donc établir l'équilibre. L'ont-elles fait? Ont-elles établi cet équilibre si nécessaire; et qu'a gagné le faible à l'érection ET VALCOUR 249 des lois? Sinon que les droits du plus fort au lieu d'appartenir à l'être à qui les assignait la nature, redevenaient l'apanage de celui qu'élevait la fortune? Le malheureux n'a donc fait que de changer de maître et toujours opprimé comme avant, il n'a donc gagné que de l'être avec un peu plus de formalités. Ce ne devait plus être comme dans l'état de nature, l'homme le plus robuste qui serait le plus fort, ce devait être celui dans les mains duquel le hasard , la naissance ou l'or placeraient la balance; et cette balance toujours prête à per- cher vers ceux de la classe de celui qui la tient, ne devait offrir au malheureux que le côté du mépris, de l'asservissement ou du glaive... Qu'a donc, gagné l'homme à cet arrangement? Et l'état de guerre franche dans lequel il eût vécu comme sauvage, est-il de beaucoup inférieur à l'état de fourberie, de lésion, d'injustice, de vexation et d'esclavage dans lequel vit l'homme policé? Le plus bel attribut des lois, dit encore votre célèbre Montesquieu, est de conserver au citoyen cette espèce de liberté politique par laquelle, à l'abri des lois, un homme marche à couvert de l'insulte d'un autre; mais gagne-t-il cet homme s'il ne se met à l'abri des insultes de ses égaux, qu'en s'exposant à celles de ses supérieurs. Gagne- 250 ALINE t-il à sacrifier une partie de sa liberté pour conserver l'autre, si dans le fait il vient à les perdre toutes deux; la première des lois est celle de la nature, c'est la seule dont l'homme ait vraiment besoin. Le malfaiteur dans l'âme duquel il ne sera pas empreint « de ne point faire aux autres ce qu'il ne voudrait pas qui lui fût fait », sera rarement arrêté par la frayeur des lois. Pour briser dans son cœur ce premier frein naturel, il faut avoir fait des efforts infiniment plus grands que ceux qui font braver les lois. L'homme vrai- ment contenu par la loi de la nature, n'aura donc pas besoin d'en avoir d'autres, et s'il ne l'est point par cette première digue, la seconde ne réussira pas mieux ; voilà donc la loi peu néces- saire dans le premier cas, parfaitement inutile dans le second. Réfléchissez maintenant à la quantité de circonstances qui, de peu nécessaire ou d'inutile, peuvent la rendre extrêmement dan- gereuse : l'abus de la déposition des témoins, l'extrême facilité de les corrompre, l'incertitude des aveux du coupable, que la torture même ne rendait que moins valides encore *, le plus ou " Il est vrai ç[ue pour éviter l'incertitude, cette foule de scélérats absurdes iiui se sont mêlés d'interpréter ce qu'ils ne comprenaient pas eux-mêmes, ont décidé que dans les délits les moins probables, es plus légères conjectures suffisent, et, continuent ces bourreaux de égistes, il est permis alors aux juges d'outre-passer la loi, c'est-à-dire que moins une chose est probable et plus il faut la croire. Peut-on ne ET VALCOUR le moins de partialité du juge, les influences de Tor ou du crédit... Multiplicité de conséquences dont je ne vous offre qu'une partie et d'où dépen- dent la fortune, l'honneur et la vie du citoyen... Et combien d'ailleurs la malheureuse facilité donnée au magistrat, d'interpréter la loi comme il le veut, ne rend-elle pas cette loi bien plus l'instrument de ses passions, que le frein de celles des autres? Quelque pureté que puisse avoir cette loi, ne devient-elle pas toujours très abusive, dès qu'elle est susceptible d'interprétation par le juge .'* L'objet du législateur était-il qu'on pût donner à sa loi autant de sens que peut en avoir le caprice ou la fantaisie de celui qui la presse ; ne les eût-il pas prévus s'il les eût crus possibles ou nécessaires ? Voilà donc la loi insuiïàsante aux uns, inutile aux autres, abusive ou dangereuse presque dans tous les cas, et vous voilà forcé de convenir que ce que l'homme a pu gagner en se mettant sous la protection de cette loi, il l'a bien perdu d'ail- leurs et par tous les dangers qu'il court en vivant pas voir dans des décisions de cette atrocité, que ces misérables polis- ■;oiis dont on devrait briller les inepties, n'ont eu en vue que de sou- kiger le juge aux dépens de la vie des lioinraes. Et on suit encore ces infernales maximes dans ce siècle de philosophie, et tous les jours le sang coule en vertu de ce précepte dangereux ! 252 ALINE SOUS sa protection et par tous les sacrifices qu'il fait pour l'acquérir. Mais raisonnons. Il y a certainement peu d'hommes au monde qui, d'après l'état actuel des choses, soient expo- sés dans une de nos villes policées plus de deux ou trois fois dans sa vie à l'infraction des lois. Qu'il vive dans une nation incivilisée, il s'y trou- vera peut-être exposé, dans le cours de cette même vie, vingt ou trente fois au plus ; voilà donc vingt ou trente fois et dans le pire état, qu'il regrettera de n'être pas sous la protection des lois... Que ce même homme descende un moment au fond de son coeur et qu'il se demande com- bien de fois dans sa vie ces mêmes lois ont cruel- lement gêné ses passions, et l'ont par conséquent rendu fort malheureux; il verra au bout d'un compte bien exact du bonheur qu'il doit à ces lois et du malheur qu'il a ressenti de leur joug, s'il ne s'avouera pas qu'il eût mille fois mieux aimé n'être pas accablé de leur poids, que de supporter la rigueur de ce poids, pour perdre autant et gagner si peu. Ne m'accusez pas de ne choisir que des gens mal nés pour établir mon calcul, je le donne au plus honnête des hommes, et ne demande de lui que de la franchise. Si donc la loi vexe plus le citoyen qu'elle ne lui sert, si elle le rend dix, ET VALCOUR 253 douze, quinze fois plus malheureux qu'elle ne le défend ou ne le protège, elle est donc, non seule- ment abusive, inutile et dangereuse, comme je viens de le prouver tout à l'heure, mais elle est même tyrannique et odieuse; et cela posé, il vau- drait mieux, vous me l'avouerez, consentir un peu de mal qui peut résulter du renversement d'une partie de ces lois, que d'acheter au prix du bonheur de sa vie le peu de tranquillité qui résulte d'elles. * ^lais de toutes ces lois, la plus affreuse sans doute est celle qui condamne à la mort un homme qui n'a fait que céder à des inspirations plus fortes que lui. Sans examiner ici s'il est vrai que l'homme ait le droit de mort sur ses sembla- bles, sans m'attacher à vous faire voir qu'il est impossible qu'il ait jamais reçu ce droit ni de Dieu, ni de la nature, ni de la première assem- blée où les lois s'érigèrent et dans laquelle il consentit à sacrifier une portion de sa liberté pour conserver l'autre; sans entrer, dis-je, dans tous ces détails déjà présentés par tant de bons esprits, de manière à convaincre de l'injustice et de latrocité de cette loi, examinons simplement ' - Pourquoi voit-on le peuple si souvent impatient du joug des lois ? C"est que la rigueur est toute du coté des lois qui le gênent, la mollesse et la négligence du coté des lois qui le favorisent et qui devraient le protéger. « ^Bélisaire.) 254 ALINE ici quel effet elle a produit sur les hommes depuis qu'ils s'y sont assujettis. Calculons d'une part toutes les victimes inno- centes sacrifiées par cette loi, et de l'autre toutes les victimes égorgées par la main du crime et de la scélératesse. Confrontons ensuite le nombre des malheureux vraiment coupables qui ont péri sur l'échafaud, à celui des citoyens véritablement contenus par l'exemple des criminels condamnés. Si je trouve beaucoup plus de victimes du scélé- rat, que d'innocents sacrifiés par le glaive de Thémis, et d'autre part, que pour cent ou deux cent mille criminels justement immolés, je trouve des millions d'hommes contenus, la loi sera sans doute tolérable. Mais si je découvre au contraire, comme cela n'est que trop démontré, beaucoup plus de victimes innocentes chez Thémis, que de meurtres chez les scélérats, et que des millions d'êtres même justement suppliciés, n'aient pu arrêter un seul crime, la loi sera, non seulement inutile, abusive, dangereuse et gênante, ainsi qu'il vient d'être démontré, mais elle sera absurde et criante et ne pourra passer, tant qu'elle punira afflictivement, que pour un genre de scélératesse qui n'aura de plus que l'autre pour être autorisé, que l'usage, l'habitude et la force, toutes raisons qui ne sont ni naturelles, ni légitimes, ni meil- leures que celles de Cartouche. ET VALCOUR 255 Quel sera donc alors le fruit que l'homme aura recueilli du sacrifice volontaire d'une portion de sa liberté et que reviendra-t-il au plus faible d'avoir encore amoindri ses droits, dans l'espoir de contre-balancer ceux du plus fort, sinon de s'être donné des entraves et un maître de plus ? puisqu'il a toujours contre lui le plus fort comme il l'avait auparavant, et encore le juge qui prend communément le parti du plus fort et pour son intérêt personnel et par ce penchant secret et invincible qui nous ramène sans cesse vers nos égaux. Le pacte fait par le plus faible dans l'ori- gine des sociétés, cette convention par laquelle, effrayé du pouvoir du plus fort, il consentit à se lier et à renoncer à une portion de sa liberté, pour en jouir en paix de l'autre, fut donc bien plutôt l'anéantissement total des deux portions de sa liberté, que la conservation de l'une des deux, ou pour mieux dire, un piège de plus dans lequel le plus fort eut l'art, en lui cédant, d'en- traîner le plus faible. C'était par une entière égalité des fortunes et des conditions, qu'il fallait énerver la puissance du plus fort et non par de vaines lois qui ne sont, comme le disait Solon, que des « toiles d'arai- gnées où les moucherons périssent et desquelles les guêpes trouvent toujours le moyen de s'é- chapper. » 256 ALINE Eh! que d'injustices d'ailleurs, que de contra- dictions dans vos lois européennes? Elles punis- sent une infinité de crimes qui n'ont aucune sorte de conséquence, qui n'outragent en rien le bonheur de la société; tandis que, d'autre part, elles sont sans vigueur sur des forfaits réels et dont les suites sont infiniment dangereuses, tels que l'avarice, la dureté d'âme, le refus de soula- ger les malheureux, la calomnie, la gourmandise et la paresse contre lesquelles les lois ne disent mot, quoiqu'ils soient des branches intarissables de crimes et de malheurs. Ne m'avouerez-vous pas que cette dispropor- tion, que cette cruelle indulgence de la loi sur certains objets et sa farouche sévérité sur d'au- tres, rendent bien douteuse la justice des cas sur lesquels elles prononcent et sa nécessité bien incertaine. L'homme déjà si malheureux par lui-même, déjà si accablé de tous les maux que lui prépa- rent sa faiblesse et sa sensibilité, ne mérite-t-il pas un peu d'indulgence de ses semblables ? Ne merite-t-il pas que ceux-ci ne le surchargent point encore du joug de tant de liens ridicules, presque tous inutiles et contraires à la nature. Il me semble qu'avant d'interdire à l'homme ce que l'on qualifie gratuitement de crimes, il fau- drait bien examiner avant si cette chose, quelle ET VALCOUR 257 qu'elle soit, ne peut pas s'accorder avec les règles nécessaires au véritable maintien de la société; car s'il est démontré que cette chose n'y fait pas de mal, ou que ce mal est presque insen- sible, la société plus nombreuse, ayant plus de force que l'homme seul et pouvant mieux souffrir ce mal, que l'homme ne supporterait la privation du léger délit qui le charme, doit sans doute tolérer ce petit mal, plutôt que de le punir. Qu'un législateur philosophe, guidé par cette sage maxime, fasse passer en revue devant lui, tous les crimes contre lesquels vos lois pronon- cent; qu'il les approfondisse tous et les toise, s'il est permis d'employer cette expression, au véri- table bonheur de la société, quel retranchement ne fera-t-il pas? Solon disait qu'il tempérait ses lois et les accommodait si bien aux intérêts de ses conci- toyens, qu'ils connaîtraient évidemment qu'il leur serait plus avantageux de les observer que de les enfreindre. Et en effet, les hommes ne transgres- sent ordinairement que ce qui leur nuit; des lois assez sages, assez douces pour s'accorder avec la nature, ne seraient jamais violées. Et pourquoi donc les croire impossibles? — Examinez les miennes et le peuple pour qui je les ai faites et vous verrez si elles sont ou non puisées dans la nature. II 17 258 ALINE La meilleure de toutes les lois, devant être celle qui se transgressera le moins^ sera donc évidemment celle qui s'accordera le mieux à nos passions et au génie du climat sous lequel nous sommes nés. Une loi est un frein, or la meil- leure qualité du frein est de ne pouvoir se rom- pre. Ce n'est pas la multiplicité des lois qui constitue la force du frein, c'est l'espèce. Vous avez cru rendre vos peuples heureux en augmentant la somme des lois, tandis qu'il ne s'agissait que de diminuer celle des crimes. Et savez-vous qui les multiple ces crimes?.. C'est l'informe constitution de votre gouverne- ment, d'où ils naissent en foule, d'où il n'est pas possible qu'ils ne fourmillent... et plus que tout, la ridicule importance que des sots ont attachée aux petites choses. Vous avez commencé, dans les gouvernements soumis à la morale chrétienne, par ériger en délits capitaux tout ce que condamnait cette doctrine ; insensiblement vous avez fait des crimes de vos péchés; vous vous êtes crus en droit d'imiter la foudre que vous prêtiez à la justice divine et vous avez pendu, roué effective- ment, parce que vous vous imaginiez faussement que Dieu brûlait, noyait et punissait ces mêmes travers, chimériques au fond et dont l'immensité de sa grandeur était bien loin de s'occuper. ET VALCOUR 259 Presque toutes les lois de Saint-Louis ne sont / fondées que sur ces sophismes, * On le sait et/ l'on n'en revient pas, parce qu'il est bien plutôt fait de pendre ou de rouer des hommes, que d'étudier pourquoi on les condamne ; l'un laisse en paix le suppôt de Thémis souper chez sa Phrynée ou son Antinoiis, l'autre le forcerait à passer dans l'étude des moments si chers au plaisir; et ne vaut-il pas mieux pendre ou rouer, pour son compte, une douzaine de malheureux dans sa vie, que de donner trois mois à son métier. Voilà comme vous avez multiplié les fers de vos concitoyens, sans vous occuper jamais de ce qui pouvait les alléger, sans même réfléchir qu'ils pouvaient vivre exempts de toutes ces chaînes et qu'il n'y avait que de la barbarie à les en charger. L'univers entier se conduirait par une seule * C'est une chose vraiment singulière que l'extravagante manie qui a fait louer par plusieurs écrivains, depuis quelque temps, ce roi cruel et imbécile, dont toutes les démarches sont fausses, ridicules ou barbares ; qu'on lise avec attention l'histoire de son régne et l'on verra si ce n'est pas avec justice que l'on peut affirmer que la France eut peu de souverains plus faits pour le mépris et l'indignation quels que soient les efforts du marguillier Darnaud, pour faire révé- rer ù ses compatriotes un fou, un fanatique qui, non content de faire des lois absurdes et intolérables, abandonne le soin de diriger ses États pouraller conquérir sur les Turcs, au prix du sang de ses sujets, •n tombeau qu'il faudrait se presser de faire abattre s'il était mal- heureusement dans notre pays. 200 ALINE loi, si cette loi était bonne. Plus vous inclinez les branches d'un arbre, plus vous donnez de facilité pour en dérober les fruits; tenez-les droites et élevées, qu'il n'y ait plus qu'un seul moyen de les atteindre, vous diminuez le nom- bre des ravisseurs. Etablissez l'égalité des for- tunes et des conditions, qu'il n'y ait d'unique propriétaire que l'État, qu'il donne à vie à chaque sujet tout ce qu'il lui faut pour être heu- reux et tous les crimes dangereux disparaîtront ; la constitution de Tamoé vous le prouve. Or, il n'est rien de petit qui ne puisse s'exécuter en grand. n Supprimez, en un mot, la quantité de vos lois et vous amoindrirez nécessairement celle de vos crimes. N'ayez qu'une loi, il n'y aura plus qu'un seul crime; que cette loi soit dans la nature, vous aurez fort peu de criminels; l'egarde maintenant jeune homme, considère avec moi lequel vaut mieux ou de chercher le moyen de punir beau- coup de crimes, ou de trouver celui de n'en faire naître aucun. — Zamé, dis-je au monarque, cette seule et respectable loi, dont vous parlez, s'outrage à tout instant; il n'y a pas de jour où, sur la sur- face de la terre, un être injuste ne fasse à son semblable ce qu'il serait bien fâché d'en souffrir. — Oui, me répondit le vieillard,, parce qu'on. ET VALCOUR 201 laisse subsister l'intérêt que l'infracteur a de manquer à la loi; anéantissez cet intérêt, vous lui enlevez les moyens d'enfreindre ; voilà la grande opération du législateur, voilà celle où je crois avoir réussi. Tant que Paul aui*a intérêt de voJer Pierre, quoiqu'il enfreigne la loi sur la nature, en faisant une chose qu'il serait fâché que l'on lui fît, assu- rément il le fera; mais si je rends, par mon sys- tème d'égalité, Paul aussi riche que Pierre, n'ayant plus d'intérêt à le voler, Pierre ne sera plus troublé dans sa possession, ou il le sera sans doute beaucoup moins, ainsi du reste. — Il est, continuai-je d'objecter à Zamé, une sorte de perversité dans certains cœurs, qui ne se corrige pQirtt; beaucoup de gens font le mal sans intérêt, il :est reconnu aujourd'hui qu'il y a des hommes qui ne s'y livrent que par le seul charme de l'infraction. Tibère, Héliogabale et Andronic ae souillèrent d'atrocités dont il ne leur revenait que le barbare plaisir de les commettre. — Ceci est un autre ordre de choses, dit Zamé: aucune loi ne contiendra les gens dont vous parlez, il faut même bien se garder d'en faire contre eux. Plus vous leur offrez de digues, plus vous leur préparez de plaisir à les rompre; c'est, comme vous dites, l'infraction seule qui les amuse ; peut-être ne se plongeraient-ils jpas dans 202 ALINE cette espèce de mal, s'ils ne le croyaient défendu. — Quelle loi les retiendra donc? — Voyez cet arbre, poursuivit Zamé, en m'en montrant un dont le tronc était plein de nœuds, croyez-vous qu'aucun effort puisse jamais redres- ser cette plante. — Non. — Il faut donc la laisser comme elle est; elle fait nombre et donne de l'ombrage; usons-en et ne la regardons pas. Les gens dont vous me par- lez sont rares. Ils ne m'inquiètent point, j'em- ploierais le sentiment, la délicatesse et l'honneur avec eux, ces freins seraient plus sûrs que ceux de la loi. J'essaierais encore de faire changer leur habitude de motifs, l'un ou l'autre de ces moyens réussiraient : croyez-moi, mon ami, j'ai trop étudié les hommes pour ne pas vous répondre qu'il n'est aucune sorte d'erreurs que je ne détourne ou n'anéantisse, sans jamais employer de punitions corporelles. Ce qui gène ou moleste le physique n'est fait que pour les animaux; l'homme, a3'-ant la raison au-dessus d'eux, ne doit être conduit que par elle et ce puissant res- sort mène à tout, il ne s'agit que de savoir le manier. * * " Il sei-ait à souhaiter, Jit quelque part un homme de génie, que les lois eussent plus de simplicité, qu'elles pussent parler au cersonne de puni; voilà une sorte de malfaiteurs, une sorte de victimes aux malfaiteurs, et néanmoins tout le monde content. Si quelqu'un manque maintenant à la loi, la punition doit être égale; c'est-à-dire, que le noir doit être puni, si pour le dédommagement demandé et qu'on lui donne, il ne souffre pas l'oppression du blanc, et celui-ci également puni, s'il n'accorde pas le dédommagement qui doit équivaloir à l'oppression dont il jouit; mais cette punition, dont la nécessité ne se présentera pas deux fois par siècle, n'est plus enjointe alors au particulier pour avoir grevé le particulier; ce qui est odieux. Il n'y a pas de justice à établir qu'il faille qu'un individu soit plus heureux que l'autre, mais la peine est alors portée contre l'infracteur de la loi qui établissait l'équilibre, et de ce mo- ment elle est juste. Il est parfaitement égal, en un mot, qu'un membre de la société soit plus heureux qu'un autre; ce qui est essentiel au bonheur général, 266 ALINE c'est que tous deux soient aussi heureux qu'ils peuvent l'être; ainsi, le législateur ne doit pas punir l'un, de ce qu'il cherche à se rendre heu- reux aux dépens de l'autre, parce que l'homme, en cela, ne fait que suivre l'intention de la nature ; mais il doit examiner si l'un de ces hom- mes ne sera pas également heureux, en cédant une légère portion de sa félicité à celui qui est tout à fait à plaindre ; et si cela est, le législa- teur doit établir l'égalité autant qu'il est possible et condamner le plus heureux à remettre l'autre dans une situation moins triste que celle qui l'a forcé au crime. Mais, continuons le tableau des injustices de vos lois : un homme, je le suppose, en maltraite un autre, puis convient avec le lésé d'un dédom- magement; voilà l'égalité : l'un a les coups, l'autre à de moins l'argent qu'il a donné pour avoir appliqué les coups, les choses sont égales ; chacun doit être content; cependant tout n'est pas fini : on n'intente pas moins un procès à l'agresseur, et quoiqu'il n'ait plus aucune espèce de tort, qu'il ait satisfait au seul qu'il ait eu et qu'il ait satisfait au gré de l'offensé, on ne l'en poursuit pas moins sur le scandaleux et vain prétexte d'une réparation à la justice. N'est-ce donc pas une cruauté inouïe! Cet homme n'a fait qu'une faute, il ne doit qu'une ET VALCOUR 267 réparation : ce que doit faire la justice, c'est d'avoir l'œil à ce qu'il y satisfasse; dès qu'il l'a fait, les juges n'ont rien à voir; ce qu'ils disent, ce qu'ils font de plus, n'est qu'une vexation atroce sur le citoyen, aux dépens de qui ils s'en- graissent impunément et contre laquelle la nation entière doit se révolter *. Tous les autres délits s'expliqueraient par les mêmes principes et peuvent être soumis tous au même examen, de quelque nature qu'ils soient; le meurtre même, le plus affreux de tous les crimes, celui qui rend l'homme plus féroce et plus dan- gereux que les bêtes, le meurtre s'est racheté chez tous les peuples de la terre et se rachète encore dans les trois quarts de l'univers, pour une somme proportionnée à la qualité du mort**; les nations sages n'imaginaient pas devoir im- poser d'autre peine que celle qui peut être utile; * De toutes les injustices des sujipôts de Tliémis, celle-là est une des plus criantes sans doute : - Un tribunal qui commet des injustices, disait le feu roi de Prusse dans sa sentence portée contre les justes prévaricateurs du meunier Arnold, est plus dangereux qu'une bande de voleurs ; l'un peut se mettre en défense contre ceux-ci ; mais per- sonne ne saurait se garantir de coquins qui emploient le manteau de la justice pour lâcher la bride à leurs mauvaises passioils ; ils sont plus méchants que les brigands les plus infâmes qui soient au monde et méritent une double punition. » *" Les lois des Francs et des Germains taxent le meurtre à. raison de la victime : on tuait un serf pour trente livres tournois, unévêque pour 400; l'individu qui coûtait le moins était une fille publique, tant à cause de l'abjection, que de l'inutilité de son état. •3^68 ALINE ;elles rejetaient ce qui double le mal sans l'ar- rêter et surtout sans le réparer. Ayant soigneusement anéanti tout ce qui peut .conduire au meurtre, poursuivit Zamé, j'ai bien peu d'exemples de ce forfait monstrueux dans mon île; la punition où je le soumets est simple; elle remplit l'objet en séquestrant le coupable de la société et n'a rien de contraire à la nature; le signalement du criminel est envoyé dans toutes les villes, avec défense exacte de l'y recevoir; je lui donne une pirogue où sont placés des j vivres pour un mois ; il y monte seul, en recevant 1 l'ordre de s'éloigner et de ne jamais aborder dans i l'île sous peine de mort; il devient ce qu'il peut, j'en ai délivré ma patrie et n'ai pas sa mort à me reprocher; c'est le seul crime qui soit puni de .cette manière : tout ce qui est au-dessous ne vaut pas le sang d'un citoyen et je me garde bien de le répandre en dédommagement; j'aime mieux corriger que punir : l'un conserve l'homme et l'améliore, l'autre le perd sans lui être utile ; je vous ai dit mes moyens, ils réussissent presque -toujours : l'amour- propre est le sentiment le plus actif dans l'homme ; on gagne tout en l'intéres- sant. Un des ressorts de ce sentiment, que j'ose me flatter d'avoir remué le plus adroitement, est celui qui tend à émouvoir le cœur de l'homme ET VALCOUR 269 par la juste compensation des vices et des vertus; n'est-il pas affreux que, dans votre Europe, un homme qui a fait douze ou quinze belles actions, doive perdre la vie quand il a eu le malheur d'en faire une mauvaise, infiniment moins dangereuse soavent que n'ont été bonnes celles dont vous ne lui tenez aucun compte. Ici, toutes les belles actions du citoyen sont récompensées : s'il a le malheur de devenir faible une fois en sa vie, on examine impartialement le mal et le bien,' on les pèse avec équité, et si le bien l'emporte, il est absous. Croyez-le, la louange est douce, la récom- pense est flatteuse; tant que vous ne vous ser- virez pas d'elles pour mitiger les peines énormes qu'imposent vos lois, vous ne réussirez jamais à conduire comme il feiut le citoyen, et voua ne ferez que des injustices. Une autre atrocité de vos usages, est de pour- suivre le criminel anciennement condamné pour une mauvaise action, quoiqu'il se soit corrigé, quoiqu'il ait mené depuis longtemps une vie régulière; cela est d'autant plus infâme, qu'alors le bien l'emporte sur le mal, que cela est très rare et que vous découragez totalement l'homme en lui apprenant que le repentir est inutile. On me raconta dans mes voyages l'action d'un juge de votre patrie, dont j'ai longtemps frémi. 270 ALINE Il fit, m'assura-t-on, enlever le coupable qu'il avait condamné, quinze ans après le jugement. Ce malheureux, trouvé dans son asile, était devenu un saint; le juge barbare ne le fit pas moins traîner au supplice... et je me dis que ce juge était un scélérat qui aurait mérité une mort trois fois plus douloureuse que cette victime infor- tunée. Je me dis, que si le hasard le faisait pros- pérer, la Providence le culbuterait bientôt, et ce que je m'étais dit devint une prophétie : cet homme a été l'horreur et l'exécration des Fran- çais; trop heureux d'avoir conservé la vie qu'il avait cent fois mérité de perdre par une multitude de prévarications et d'autres horreurs aisées à pré- sumer d'un monstre capable de celle que je cite et dont la plus éclatante était d'avoir trahi l'État *. O bon jeune homme! continua Zamé, la science du législateur n'est pas de mettre un frein au vice; car il ne fait alors que donner plus d'ardeur au désir qu'on a de le rompre; si ce législateur est sage, il ne doit s'occuper, au contraire, qu'à en aplanir la route, qu'à la dégager de ses • Zamé pèche ici centre l'ordre du temps; nous sommes nécessaire- ment obligés d'en prévenir nos lecteurs; il ne peut parler que des événements du commencement de ce siècle, et ceci est, c'est-à-dire la retraite de l'homme, de 1778 à 1780. Peut-être exigerait-on de uous de le nommer ; mais qui ne nous devine ? Et dès qu'on parle d'un scélérat, qui ne voit aussitôt qu'il ne peut s'agir que de Sartine? C'est à lui qu'est bien sûrement arrivée l'exécrable histoire que nous raconte ici Zamé. [yole ajoutâe.) ET VALCOUR 271 entraves, puisqu'il n'est malheureusement que trop vrai qu'elles seules composent une grande partie des charmes que l'homme trouve dans cette carrière; privé de cet attrait, il finit par s'en dégoûter; qu'on sème dans le même esprit quelques épines dans les sentiers de la vertu, l'homme finira par la préférer, par s'y porter naturellement, rien qu'en raison des difficultés dont on aurait eu l'art de la couvrir, et voilà ce que sentirent si bien les adroits législateurs de la Grèce; ils firent tourner au bonheur de leurs concitoyens les vices qu'ils trouvèrent établis chez eux, l'attrait disparut avec la chaîne et les Grecs devinrent vertueux seulement à cause de la peine qu'ils trouvèrent à l'être et des faci- lités que leur offrait le vice. L'art ne consiste donc qu'à bien connaître ses concitoyens et qu'à savoir profiter de leur faiblesse ; on les mène alors où l'on veut; si la religion s'y oppose, le législateur doit en rompre le frein sans balancer : une religion n'est bonne qu'autant qu'elle s'ac- corde avec les lois, qu'autant qu'elle s'unie à elles pour composer le bonheur de l'homme. Si, pour parvenir à ce but, on se trouve forcé de changer les lois, et que la religion ne s'allie plus aux nouvelles, il faut rejeter cette religion *. * Français, pénétrez-vous dj cette grande vérité ; sentez donc que votre culte catholique plein de ridicules et d'absurdités, que ce culte 272 ALINE La religion, en politique, n'est qu'un double emploi, elle n'est que l'étai de la législation ; elle doit lui céder incontestablement dans tous les cas. Lj'curgue et Solon faisaient parler les oracles à leur gré et toujours à l'appui de leurs lois, aussi furent-elles longtemps respectées. ». N'osant pas faire parler les dieux, mon ami, je les ai fait taire ; je ne leur ai accordé d'autre culte que celui qui pouvait s'adapter à des lois faites pour le bonheur de ce peuple. J'ai osé croire inutile ou impie celui qui ne s'allierait pas au code qui devait constituer sa félicité. Bien éloigné de calquer mes lois sur les maximes erronées de la plupart des religions reçues, bien éloigné d'ériger en crimes les fai- blesses de l'homme, si ridiculement menacées par les cultes barbares, j'ai cru que s'il existait réellement un Dieu, il était impossible qu'il punît ses créatures des défauts placés par sa main même; que pour composer un code raisonnable, je devais me régler sur sa justice et sur sa tolé- rance; que l'athéisme le plus décidé devenait mille fois préférable à l'admission d'un Dieu, dont le culte s'opposerait au bonheur de l'huma- nité, et qu'il y avait moins de danger à ne point atroce, dont vos ennemis profitent avec tant d'art contre vous, ne peut être celui d'un peuple libre ; non, jamais les adorateurs d'un esclave crucifié n'atteindront aux vertus de Brutus. [Xote ajoutée.) ET VALCOUR 273 croire à l'existence de ce Dieu, que d'en suppo- ser un, ennemi de l'homme. I\Iais une considération plus essentielle au législateur, une idée qu'il ne doit jamais perdre de vue en faisant ses lois, c'est le malheureux état des liens dans lequel est né l'homme. Avec quel douceur ne doit-on pas corriger celui qui n'est pas libre, celui qui n'a fait le mal que parce qu'il lui devenait impossible de ne le pas faire. Si toutes nos actions sont une suite nécessaire de la première impulsion, si toutes dépendent de la construction de nos organes, du cours des liqueurs, du plus ou moins de ressort des esprits animaux, de l'air que nous respirons, des aliments qui nous sustentent; si toutes sont telle- ment liées au physique, que nous n'aj'ons pas même la possibilité du choix, la loi même la plus douce ne deviendra-t-elle pas tyrannique ? Et le législateur, s'il est juste, devra-t-il faire autre chose que redresser l'infracteur ou l'éloigner de la société? Quelle injustice y aurait-il à le punir, dès que ce malheureux a été entraîné malgré lui? N'est-il pas barbare, n'est-il pas atroce de punir un homme d'un mal qu'il ne pouvait abso- lument éviter? Supposons un œuF placé sur un billard et deux billes lancées par un aveugle : l'une dans sa II 18 274 ALIXE course évite l'œuf, l'autre le casse ; est-ce la faute de l'aveugle qui a lancé la bille destructive de l'œuf? L'aveugle est la nature, l'homme est la bille, l'œuf cassé le crime commis. Regarde à présent, mon ami, de quelle équité sont les lois de ton Europe et quelle attention doit avoir le législateur qui prétendra les réformer. N'en doutons point, l'origine de nos passions et par conséquent la cause de tous nos travers, dépendent uniquement de notre constitution physique, et la différence entre l'honnête homme et le scélérat se démontrerait par l'anatomie, si cette science était ce qu'elle doit être; des organes plus ou moins délicats, des fibres plus ou moins sensibles, plus ou moins d'âcreté dans le fluide nerveux, des causes extérieures de tel ou tel genre, un régime de vie plus ou moins irritant; voilà ce qui nous ballotte sans cesse entre le vice et la vertu, comme un vaisseau sur les flots de la mer, tantôt évitant les écueils, tantôt échouant sur eux, faute de force pour s'en écarter. Nous sommes comme ces instruments qui, formés dans une telle proportion, doivent rendre un son agréable ou discord, contournés dans des pro- portions différentes, il n'y a rien de nous, rien à nous, tout est à la nature, et nous ne sommes jamais dans ses mains que l'aveugle instrument de ses caprices. ET VALCOUR 275 Dans cette différence si légère, eu égard au fond, si peu dépendante de nous et qui pourtant, d'après l'opinion reçue, fait éprouver à l'homme de si grands biens ou de si grands nvaux, ne serait-il pas plus sage d'en revenir à l'opinion des philosophes de la secte d'Aristide, qui soute- nait que celui qui a commis une faute, quelque grave qu'elle puisse être, est digne de pardon, parce que quiconque fait mal, ne l'a pas fait volontairement, mais y est forcé par la violence de ses passions; et que dans tel cas on ne doit haïr ni punir ; qu'il faut se borner à instruire et à corriger doucement. Un de vos philosophes a dit : « Cela ne suffit pas, il faut des lois, elles sont nécessaires, si elles ne sont pas justes »; et il n'a avancé qu'un sophisme; ce qui n'est pas juste n'est nullement nécessaire, il n'y a de vraiment nécessaire que ce qui est juste ; d'ailleurs, l'essence de la loi est d'être juste ; toute loi qui n'est que nécessaire, sans être juste, ne devient qu'une tyrannie. — Mais il faut bien, ô respectable vieillard, pris-je la liberté de dire, il faut bien cependant retrancher les criminels dès qu'ils sont reconnus dangereux. -— Soit, répondit Zamé, mais il ne faut pas les punir, parce qu'on ne doit être puni qu'autant que l'on a été coupable, pouvant s'empêcher de 276 ALINE le devenir et que les criminels, nécessairement enchaînés par des lois supérieures de la nature, ont été coupables malgré eux. Retranchez-les donc en les bannissant, ou rendez-les meilleurs en les contraignant d'être utiles à ceux qu'ils ont offensés. Alais ne les jetez pas inhumainement dans ces cloaques empestés, où tout ce qui les en- toure est si gangrené, qu'il devient incertain de savoir lequel achèvera de les corrompre plus vite, ou des exemples affreux reçus par ceux qui les dirigent, ou de l'endurcissement et de l'impé- nitence finale dont leurs malheureux compa- gnons leur offrent le tableau... Tuez-les encore moins, parce que le sang ne répare rien, parce qu'au lieu d'un crime commis en voilà tout d'un coup deux, et qu'il est impossible que ce qui offense la nature puisse jamais lui servir de répa- ration. Si vous faites tant que d'appesantir sur le citoyen quelque chaîne avec le projet de le lais- ser dans la société, évitez bien que cette chaîne puisse le flétrir : en dégradant l'homme, vous aigrissez son esprit, vous avilissez son carac- tère ; le mépris est û"un poids si cruel à l'homme, qu'il lui est arrivé mille fois de deve- nir violateur de la loi pour se venger d'en avoir été la victime; et tel n'est souvent conduit à ET VALCOUR 277 l'échafaud que par le désespoir d'une première injustice*. Mais, mon ami, poursuivit ce grand homme en me serrant les mains, que de préjugés à vaincre pour arriver là! que d'opinions chimé- riques à détruire ! que de systèmes absurdes à rejeter ! que de philosophie à répandre sur les principes de l'administration!.. Regarder comme tout simple une immensité de choses que vous êtes depuis si longtemps en possession de voir comme des crimes ! quel travail ! O toi, qui tiens dans tes mains le sort de tes compatriotes, magistrat, prince, législateur, qui que tu sois enfin, n'use de l'autorité que te donne la loi, que pour en adoucir la rigueur; songe que c'est par la patience que l'agriculteur vient à bout d'améliorer un fruit sauvage ; songe que la nature n'a rien fait d'inutile, et qu'il n'y a pas un seul homme sur la terre qui ne soit bon à quelque chose. La sévérité n'est que l'abus de la loi ; c'est mépriser l'espèce humaine que de ne pas regarder l'honneur comme le seul frein qui doive la conduire et la honte comme le seul châtiment qu'elle doive craindre. ' 0 vous qui punissez, dit un homme d'espiit, prenez garde de ne pas réduire l'amour-propre au désespoir en l'humiliant, cur autre- ment vous briserez le grand ressort des vertus, au lieu de le tendre. 278 ALINE Vos malheureuses lois informes et barbares ne servent qu'à punir et non à corriger; elles détrui- sent et ne créent rien; elles révoltent et ne ramènent point : or, n'espérez jamais avoir fait le moindre progrès dans la science de connaître et de conduire l'homme, qu'après la découverte des moyens qui le corrigeront sans le détruire, et qui le rendront meilleur sans le dégrader. Le plus sûr est d'agir comme vous voyez que je l'ai fait; opposez- vous à ce que le crime puisse naître et vous n'aurez pas de lois... Cessez de punir, autrement que par le ridicule, une foule d'écarts qui n'offensent en rien la société et vos lois seront superflues. « Les lois, dit encore quelque part votre Mon- tesquieu, sont un mauvais moyen pour changer les manières, les usages et pour réprimer les passions; c'est par les exemples et par les récom- penses qu'il faut tâcher d'y parvenir. » J'ajoute aux idées de ce gi-and homme, que la véritable façon de ramener à la vertu est d'en faire sentir tout le charme et surtout la nécessité ; il ne faut pas se contenter de crier aux hommes, que la vertu est belle, il faut savoir le leur prou- ver; il faut faire naître à leurs yeux des exemples qui le convainquent de ce qu'ils perdent en ne la pratiquant pas. Si vous voulez qu'on respecte les liens de la société, faites-en sentir et la valeur ET VALCOUR 279 et la puissance; mais n'imaginez pas réussir en les brisant. Que ces réflexions doivent rendre circonspects sur le choix des punitions que l'on impose à celui qui s'est rendu coupable envers cette société : vos lois, au lieu de l'y ramener, l'en éloignent ou lui arrachent la vie, point de milieu... Quelle intolérante et grossière bêtise I qu'il serait temps de la détruire ! qu'il serai? temps de la détester ! Homme vil et méprisable, être abhorré de ton espèce, toi qui n'es né que pour lui servir de bourreau, homme effroyable, enfin, qui prétends que des chaînes ou des gibets sont des arguments sans réplique ; toi qui ressembles à cet insensé, brûlant sa maison en décadence au lieu de la réparer, quand cesseras-tu de croire qu'il n'y a rien de si beaux que tes lois ! Renonce à ces pré- jugés fâcheux qui n'ont encore servi qu'à te souiller inutilement des larmes et du sang de tes concitoyens ; ose livrer la nature à elle-même: t'es-tu jamais repenti de lui avoir accordé ta confiance ? Ce peuplier majestueux qui élève sa tête orgueilleuse dans les nues, est-il moins beau, moins fier, que ces chétifs arbustes que ta main courbe sous les règles de l'art; et ces enfants que tu nommes sauvages, abandonnés comme les autres animaux, qui se traînent comme eux vers 28o ALINE le sein de leur mère, quand se fait sentir le besoin, sont-ils moins frais, moins vigoureux, moins sains que ces frêles nourrissons de ta patrie, auxquels il semble que lu veuilles faire sentir, dès qu'ils voient le jour, qu'ils ne sont nés que pour porter des fers ? Que gagnes-tu enfin à grever la nature? Elle n'est jamais ni plus belle, ni plus grande que lorsqu'elle s'échappe de tes digues; et ces arts, que tu chéris, que tu recherches, que tu honores, ces arts ne sont vraiment sublimes que quand ils imitent mieux les désordres de cette nature que tes absurdités captivent. Laisse-la donc à ses caprices et n'imagine pas la retenir par tes vaines lois; elle les franchira toujours dès que les sien- nes l'exigeront et tu deviendras, comme tout ce qui t'enchaîne, le vil jouet de ses savants écarts. — Grand homme ! m'écriai-je dans l'enthou- siasme, l'univers devrait être éclairé par vous ; heureux, cent fois heureux les citoyens de cette île, et mille fois plus fortunés encore les législa- teurs qui sauront se modeler sur vous. Combien Platon avait raison de dire, « que les États ne pouvaient être heureux qu'autant qu'ils auraient des philosophes pour rois, ou que les rois seraient philosophes. » — Mon ami, me répondit Zamé, tu me flattes ET VALCOUR et je ne veux pas l'être : puisque tu t'es servi pour me louer du niot d'un philosophe, laisse-moi te prouver ton tort par le mot d'un autre... Solon ayant parlé avec fermeté à Crésus, roi de Lydie, qui avait fait éclater sa magnificence aux yeux de ce législateur et qui n'en avait reçu que des avis durs, Solon, dis-je, fut blâmé par Ésope le fabuliste : « Ami, lui dit le poète, il faut, ou n'approcher jamais la personne des rois, ou ne leur dire que des choses flatteuses. » « Dis plutôt, répondit Solon, qu'il faut, ou ne les point approcher, ou ne leur dire que des choses utiles. » Nous rentrâmes. Zamé me préparait un nou- veau spectacle. — Venez, me dit-il, je vous ai fait voir d'abord nos femmes seules, ensuite nos jeunes hommes, venez les examiner maintenant ensemble. On ouvrit un vaste salon et je vis les cinquante plus belles femmes de la capitale réunies à un pareil nombre déjeunes gens également choisis à la supériorité de la taille et de la figure. — Il n'y a que des époux dans ce que vous voyez, me dit Zamé, on n'entre jamais dans le monde qu'avec ce titre, je vous l'ai dit; mais, quoique tout ce qui est ici soit marié, il n'y a pourtant aucun ménage de réuni, aucun mari n'y a sa femme, aucune femme n'y voit son 282 ALINE époux; j'ai cru qu'ainsi vous jugeriez mieux nos mœurs. On servit quelques mets simples et frais à cet aimable cercle, ensuite chacun développa ses talents, on joua de quelques instruments incon- nus parmi nous et que ce peuple avait avant sa civilisation; les uns ressemblaient à la guitare, d'autres à la flûte; leur musique, peu variée dans ses tons, ne me parut point agréable. Zamé ne leur avait donné aucune notion de la nôtre. — Je crains, me dit-il, que la musique ne soit plus faite pour amollir et corrompre l'âme, que pour l'élever, et nous évitons avec soin ici tout ce qui peut énerver les mœurs; je leur ai trouvé ces instruments, je les leur laisse; je n'innoverai rien sur cette partie. Après le concert, les deux sexes se mêlèrent, exécutèrent ensemble plusieurs danses et plu- sieurs jeux, où la pudeur, la retenue la plus exacte régnèrent constamment. Pas un geste, pas un regard, pas un mouvement qui pût scandaliser le spectateur même le plus sévère; je doute qu'une pareille assemblée se fût maintenue en Europe dans des bornes aussi étroites : point de ces serrements de mains indécents, de ces œil- lades obscènes, de ces mouvements de genoux, de ces mots bas et à double entente, de ces éclats de rire, de toutes ces choses enfin si en usage ET VALCOUR 283 dans vos sociétés corrompues, qui en prouvent à la fois le mauvais ton, l'impudence, le désordre et la dépravation. — Avec si peu de liens, dis-je à Zamé, avec des lois si douces, aussi peu de freins religieux, comment ne règne-t-il pas dans ce cercle plus de licence que je n'en vois? — C'est que les lois et les religions gênent les mœurs, dit Zamé, mais ne les épurent point; il ne faut ni fers, ni bourreaux, ni dogmes, ni tem- ples, pour faire un honnête homme; ces moyens donnent des hypocrites et des scélérats; ils n'ont jamais fait naître une vertu. Les époux de ces femmes, quoique absents, sont les amis de ces jeunes gens ; ils sont heureux avec leurs femmes; ils les adorent, elles sont de leur choix, pourquoi voudrie2-vous que ceux-ci, qui ont également des femmes qu'ils aiment, allassent troubler la féli- cité de leurs frères? Ils se feraient à la fois trois ennemis : la femme qu'ils attaqueraient, la leur qu'ils plongeraient dans le désespoir et leurs amis qu'ils outrageraient. J'ai fait entrer ces principes dans l'éducation; ils les sucent avec le lait ; je les meus dans leurs cœurs par les grands ressorts du sentiment et de la délicatesse. Qu'y feraient de plus la religion et les lois? Une de vos chimères, à vous autres Européens, est d'imaginer que l'homme, sem- 284 ALINE blable à la béte féroce, ne se conduit jamais qu'avec des chaînes; aussi êtes- vous parvenus, au moyen de ces effrayants systèmes, à le rendre aussi méchant qu'il peut l'être, en ajoutant au désir naturel du vice celui plus vif encore de briser un frein. Rien ne flatte et n'honore ces jeunes gens comme d'être admis chez moi; j'ai saisi cette faiblesse, j'en ai profité : tout est à prendre dans le cœur de l'homme, quand on veut se mêler de le conduire; ce qui fait que si peu de gens y réussissent, c'est que la moitié de ceux qui l'entreprennent sont des sots et que le reste, avec un peu plus de bon sens peut-être, ne peut atteindre à cette connaissance essentielle du cœur humain, sans laquelle on ne fait que des absur- dités ou des choses de règle; car la règle est le grand cheval de bataille des imbéciles; ils s'ima- ginent stupidement qu'une même chose doit convenir à tout le monde, quoiqu'il n'y ait pas deux caractères semblables, ne voulant pas pren- dre la peine d'examiner, de ne prescrire à chacun que ce qui lui convient; et ils ne réfléchissent pas qu'ils traiteraient eux-mêmes d'inepte un méde- cin qui n'ordonnerait, comme eux, que le même remède pour toutes sortes de maux; qu'un moyen soit propice ou non, qu'il doive ou non réussir, leur épaisse conscience est calme toutes les fois ET VALCOUR 28= que la règle est suivie, et qu'ils se sont comportés dans la règle. Si un seul de ces jeunes gens, poursuivit Zamé, venait à manquer à ce qu'il doit, il serait exclu de ma maison, et cette crainte les contient d'au- tant plus, que j'ai su me faire aimer d'eux; ils frémissent de me déplaire. — Mais lorsque vous ne les voyez pas? — • Alors ils sont chez eux, les époux se retrou- vent unis, le soin de leur ménage les occupe, et ils ne pensent pas à se trahir. Ce n'est pas, continua ce prince, qu'il n'y ait quelques exemples d'adultères; mais ils sont rares, ils sont cachés, ils n'entraînent ni trouble, ni scandale. Si les choses vont plus loin, si je soupçonne qu'il puisse résulter quelques suites fâcheuses, je sépare les coupables, je les fais habiter des villes différentes, et dans des cas plus graves encore, je les bannis pour quelque temps de Tamoé; cette punition de l'exil, annexée aux crimes capitaux, les effraie à tel point qu'ils évitent avec le plus grand soin tout ce qui peut mettre dans le cas du crime pour lequel elle est imposée. Quand vous voulez régir une nation, commencez par infliger des peines douces, et vous n'aurez pas besoin d'en avoir de sanglantes. Après quelques heures d'amusements honnêtes et chastes : 286 ALINE — C'en est assez, me dit Zamé, je vais ren- voyer ces époux à leur société, où ils sont atten- dus... sans jalousie, j'en suis bien sûr, mais peut-être avec un peu d'impatience. Il fit un geste accompagné d'un sourire, tout cessa dès le même instant, on partit... mais on ne s'accompagna point, on n'offrit point de bras, on ne chercha rien de ce qui peut donner la moindre atteinte à la décence, les jeunes fem- mes se retirèrent d'abord; une heure après les jeunes hommes partirent, et tous en comblant de remercîments et de bénédictions le bon père, qui les aimait assez pour descendre ainsi dans les détails de leurs petits plaisirs. — Levez-vous demain de bonne heure, me dit Zamé, je veux vous mener dans mon temple, je veux vous faire voir la magnificence, la pompe, le luxe même de mes cérémonies religieuses. Je veux que vous voyez mes prêtres en fonc- tions. — Ah! répondis-je, c'est une des choses que j'ai le plus désiré ; la religion d'un tel peuple doit être aussi pure que ses moeurs, et je brûle déjà d'aller adorer Dieu au milieu de vous. Mais vous m'annoncez du faste... O grand homme! je crois vous connaître assez pour être sûr qu'il en réglera peu dans vos cérémonies. — "Vous en jugerez, me dit Zamé, je vous ET VALCOUR 287 attends une heure avant le lever du soleil. Je me rendis à la porte de la chambre de notre philosophe le lendemain à l'heure indiquée, il m'attendait; sa femme, ses enfants et Zilia sa belle-fille, tout était autour de sa personne chérie. — Allons, nous dit Zamé, l'astre est prêt à paraître, ils doivent nous attendre. Nous traversâmes la ville; tous les habitants étaient déjà à leurs portes; ils se joignaient à nous à mesure que nous passions; nous avan- çâmes ainsi jusqu'aux maisons où s'élevait la jeunesse et dont je vous parlerai bientôt. Les enfants des deux sexes en sortirent en foule; conduits par des vieillards, ils nous suivirent également ; nous marchâmes dans cet ordre jus- qu'au pied d'une montagne qui se trouvait à l'orient derrière la ville; Zamé monta jusqu'au sommet, je l'y suivis avec sa famille, le peuple nous environna... le plus grand silence s'obser- vait... enfin l'astre parut... A l'instant toutes les têtes se prosternèrent, toutes les mains s'éle- vèrent aux cieux, on eût dit que leurs âmes y volaient également. « O souverain éternel, dit Zamé, daigne accep- ter l'hommage profond d'un peuple qui t'adore... Astre brillant, ce n'est pas à toi que nos vœux s'adressent, c'est à celui qui te meut et qui t'a 288 créé; ta beauté nous rappelle son image... tes sublimes opérations sa puissance... Porte-lui nos respects et nos vœux; qu'il daigne nous protéger tant que sa bonié nous laisse ici-bas ; qu'il veuille nous réunir à lui quand il lui plaira de nous dis- soudre... qu'il dirige nos pensées, qu'il règle nos actions, qu'il épure nos cœurs et que les senti- ments de respect et d'amour qu'il nous inspire, puissent être agréés de sa grandeur et se déposer au pied de sa gloire. » Alors Zamé, qui s'était tenu droit, les mains élevées, pendant que tous étaient à genoux, se précipita la face contre terre, adora un instant en silence, se releva les yeux humides de pleurs et ramena le peuple dans sa ville. — Voilà tout, me dit-il dès que nous fûmes rentrés; croyez-vous que le Dieu de l'univers puisse exiger davantage de nous ? Est-il besoin de l'enfermer dans des temples pour l'adorer et le servir? Il ne faut qu'observer une de ses plus belles opérations, afin que cet acte de sa sublime grandeur développe en nous des sentiments d'amour et de reconnaissance; voilà pourquoi j'ai choisi l'instant et le lieu que vous venez de voir... La pompe de la nature, mon ami, voilà la seule que je me sois permise, cet hommage est le seul qui plaise à l'Éternel ; les cérémonies de ET VALCOUR 289 la religion ne furent inventées que pour fixer les yeux au défaut du cœur; celles que je leur substi- tue fixent le cœur en charmant les yeux, cela n'est-il pas préférable? J'ai, d'ailleurs, voulu conserver quelque chose de l'ancien culte, cette politique était nécessaire : les habitants de Tamoé adoraient le Soleil autrefois, je n'ai fait que rectifier leur système, en leur prouvant qu'ils se trompaient, de l'ouvrage à l'ouvrier, que le Soleil était la chose mue, et que c'était au moteur que devait s'adresser le culte. Ils m'ont compris, ils m'ont goûté, et sans presque rien changer à leur usage, de païens qu'ils étaient, j'en ai fait un peuple pieux et adorateur de l'Être Suprême. Crois-tu que tes dogmes absurdes, tes inintel- ligibles mystères, tes cérémonies idolâtres, pus- sent les rendre ou plus heureux ou meilleurs citoyens? T'imagines-tu que l'encens brûlé sur des autels de marbre vaille l'offrande de ces cœurs droits ? A force de défigurer le culte de l'Eternel, vos religions d'Europe l'ont anéanti. Lorsque j'entre dans une de vos églises, je la trouve si prodigieusement remplie de saints, de reliques, de momeries de toute espèce, que la chose du monde que j'ai le plus de peine à y reconnaître est le Dieu que j'y désire; pour le trouver, je suis obligé de descendre dans mon cœur. Hélas! me dis-je alors, puisque voilà le II 19 290 ALINE lieu qui me le rappelle, ce n'est que là que je dois le chercher, c'est la seule hostie que je doive mettre à ses pieds; les beautés de la nature en raniment l'idée dans ce sanctuaire, je les contemple pour m'édifier, je les observe pour m'attendrir et je m'en tiens là; si je n'en ai pas fait assez, la bonté de ce Dieu m'assure qu'il me pardonnera ; c'est pour le mieux servir que je dégage son culte et son image du fratras d'absur- dités que les hommes croient nécessaires. J'éloigne tout ce qui m'empêcherait de me remplir de sa sublime essence; je foule aux pieds tout ce qui prétend partager son immensité ; je l'aimerais moins s'il était moins unique et moins grand; si sa puissance se divisait, si elle se mul- tipliait, si cet être simple, en un mot, devait s'honorer sous plusieurs formes, je ne verrais plus dans ce système effrayant et barbare qu'un assemblage informe d'erreurs et d'impiétés, dont l'horrible pensée dégradant l'Etre pur auquel s'adresse mon âme, le rendrait haïssable à mes yeux, au lieu de me le faire adorer. Quelle plus intime connaissance de ce bel Etre peuvent donc avoir ces hommes qui me parlent et qui tous se donnent à moi pour des illumi- nés?.. Hélas! ils n'eurent de but que l'envie d'abuser leurs semblables; est-ce un motif pour que je les écoute, moi, qui déteste la feinte et ET VALCOUR 29 I l'erreur; moi, qui n'ai travaillé toute ma vie qu'à guider ce bon peuple dans le chemin de la vertu et de la vérité?.. « Souverain des cieux, si je me trompe, tu jugeras mon cœur et non mon esprit ; tu sais que je suis faible et par conséquent sujet à l'erreur; mais tu ne puniras point cette erreur, dès que sa source est dans la pureté, dans la sensibilité de mon âme : non, tu ne voudrais pas que celui qui n'a cherché qu'à te mieux adorer fût puni pour ne t' avoir pas adoré comme il faut. » Viens, me dit Zamé, il est de bonne heure, ces braves enfants vont peut-être se recueillir un moment entre eux. C'est leur usage dans ces jours de cérémonie, jours qu'ils désirent tous avec empressement, et que par cette grande raison je ne leur accorde que deux ou trois fois l'an. Je veux qu'ils les voient comme des jours de faveurs : plus je leur rends ces instants rares, plus ils les respectent; on méprise bientôt ce qu'on fait tous les jours. Suis-moi; nous aurons le temps avant l'heure du repas, d'aller visiter les terres des environs de la ville. "Voilà leurs possessions, me dit Zamé, en me montrant de petits enclos séparés par des haies toujours vertes et couvertes de fleurs : chacun a sa petite terre à part ; c'est médiocre, mais c'est 292 ALINE par cette médiocrité même que j'entretiens leur industrie; moins on en a, plus on est intéressé à le cultiver avec soin. Chacun a là ce qu'il faut pour nourrir et sa femme et lui ; il est dans l'abondance s'il est bon travailleur, et les moins laborieux trouvent toujours leur nécessaire. Les enclos des célibataires, des veufs et des répu- diés, sont moins considérables, et situés dans une autre partie, voisine du quartier qu'ils habi- tent. Je n'ai qu'un domaine comme eux, poursuivit Zamé, et je n'en suis qu'usufruitier comme eux; mon territoire, ainsi que le leur, appartient à l'État. C'est parmi les personnes qui vivent seules, que je choisis ceux qui doivent le culti- ver: ce sont les mêmes qui me soignent et m^e servent; n'ayant point de ménage, ils s'attachent avec plaisir à ma maison; ils sont sûrs d'y trou- ver jusqu'à la fin de leur vie la nourriture et le logement. Des sentiers agréables et joliment bordés communiquaient dans chacune de ces posses- sions; je les trouvai toutes richement garnies des plus doux dons de la nature; j'y vis en abon- dance l'arbre de fruit à pain, qui leur donne une nourriture semblable à celle que nous formons avec nos farines, mais plus délicate et plus savou- reuse. J'y observai toutes les autres productions ET VALCOUR 293 de ces îles délicieuses du Sud, des cocotiers, des palmiers, etc.; pour racines, l'igname, une espèce de chou sauvage, particulière à cette île, qu'ils apprêtent d'une manière fort agréable en les mêlant à des noix de cocos, et plusieurs autres légumes apportés d'Europe, qui réussissent bien et qu'ils estiment beaucoup. Il y avait aussi quel- ques cannes à sucre, et ce même fruit, ressem- blant au brugnon que le capitaine Cook trouva aux îles d'Amsterdam et que les habitants de ces îles anglaises nommaient figheha. Tels sont à peu près tous les aliments de ces peuples sages, sobres et tempérants ; il y avait autrefois quelques quadrupèdes dans l'île, dont le père Zamé leur persuada d'éteindre la race, et ils ne touchent jamais aux oiseaux. Avec ces objets et de l'eau excellente, ce peuple vit bien ; sa santé est robuste, les jeunes gens y sont vigoureux et féconds, les vieillards sains et frais; leur vie se prolonge beaucoup au delà du terme ordinaire, et ils sont heureux. — Tu vois la température de ce climat, me dit Zamé; elle est salubre, douce, égale; la végéta- tion est forte, abondante et l'air presque toujours pur : ce que nous appelons nos hivers, consiste en quelques pluies, qui tombent dans les mois de juillet et d'août, mais qui ne rafraîchissent jamais l'air au point de nous obliger d'augmenter nos 294 ALINE vêtements, aussi les rhumes sont-ils absolument inconnus parmi nous : la nature n'y afflige nos habitants que de très peu de maladies ; la multi- tude d'années est le plus grand mal dont elle les accable, c'est presque la seule manière dont elle les tue. Tu connais nos arts, je ne t'en parlerai plus; nos sciences se réduisent également à bien peu de choses; cependant tous savent lire et écrire; ce fut un des soins de mon père, et comme un grand nombre d'entre eux entendent et parlent le français, j'ai rapporté cinquante mille volumes, bien plus pour leur amusement que pour leur instruction ; je les ai dispersés dans chaque ville et en ai formé des petites bibliothèques publi- ques, qu'ils fréquentent avec plaisir lorsque leurs occupations rurales leur en laissent le temps. Ils ont quelques connaissances d'astronomie, que j'ai rectifiées; quelques autres de médecine pra- tique, assez sûres pour l'usage de la vie, et que j'ai améliorées d'après les plus grands auteurs; ils connaissent l'architecture; ils ont de bons principes de maçonnerie, quelques idées de tacti- que, et de meilleures encore sur l'art de construire leurs bâtiments de mer. Quelques-uns parmi eux s'amusent à la poésie en langue du pays, et si tu l'entendais, tu y trouverais de la douceur, de l'agrément et de l'expression. A l'égard de la ET VALCOUR 295 théolog^ie et ilu droit, ils n'en ont, grâces au ciel, ' aucune connaissance. Ce ne sera jamais que si l'envie me prend de les détruire, que je leur ouvrirai ce dédale d'erreurs, de platitudes et d'inutilités. Quand je voudrai qu'ils s'anéantis- sent, je créerai parmi eux des prêtres et des gens de robe ; je permettrai aux uns de les entretenir de Dieu, aux autres de leur parler de Farinacius, de dresser des échafauds, d'en orner même les places de nos villes à demeure, ainsi que je l'ai observé dans quelques-unes de vos provinces, monuments éternels d'infamie qui prouvent à la fois la cruauté des souverains qui le permettent, la brutale ineptie des magistrats qui l'érigent et la stupidité du peuple qui le souffre... Allons dîner, me dit Zamé, je vous ferai jouir ce soir d'un de leurs talents, dont vous n'avez encore nulle idée. Cet instant arrivé, Zamé me mena sur la place publique, j'en admirais les proportions. — Tu ne loues pas son plus grand mérite, me dit-il; elle n'a jamais vu couler de sang, elle n en sera jamais souillée. Nous avançâmes; je n'avais point encore con- naissance du bâtiment régulier et parallèle à la maison de Zamé, l'un et l'autre ornant cette place. 296 ALINE — Les deux étages du haut, me dit ce philo- sophe, sont des greniers publics ; c'est le seul tribut que je leur impose et j'y contribue comme eux. Chacun est obligé d'apporter annuellement dans ce magasin une légère portion du produit de sa terre, du nombre de ceux qui se conser- vent; ils le retrouvent dans des temps de disette. J'ai toujours là de quoi nourrir deux ans la capi- tale; les autres villes en font autant; par ce moyen nous ne craignons jamais les mauvaises années, et comme nous n'avons point de mono- poleurs, il est vraisemblable que nous ne mour- rons jamais de faim. Le bas de cet édifice est une salle de spectacle. J'ai cru cet amusement, bien dirigé, nécessaire dans une nation. Les sages Chinois le pensaient de même; il y a plus de trois mille ans qu'ils le cultivent : les Grecs ne le connurent qu'après eux. Ce qui me surprend, c'est que Rome ne l'admit qu'au bout de quatre siècles, et que les Perses et les Indiens ne le connurent jamais. C'est pour vous fêter que se donne la pièce de ce soir. Entrons, vous allez voir le fruit que je recueille de cet honnête et instructif délassement. Ce local était vaste, artistement distribué, et l'on voyait que le père Zamé, qui l'avait construit, y avait réuni les usages de ces peuples aux nôtres; car il avait trouvé le goût des spectacles ET VALCOUR 297 chez cette nation, quoique sauvage encore; il n'avait fait que l'améliorer et lui donner, autant qu'il avait pu, le genre d'utilité dont il l'avait cru susceptible. Tout était simple dans cet édifice: on n'y voyait que de l'élégance sans luxe, de la propreté sans faste. La salle contenait près de deux mille personnes; elle était absolument remplie : le théâtre, peu élevé, n'était occupé que par les acteurs. La belle Zilia, son mari, les filles de Zamé et quelques jeunes gens de la ville étaient chargés des différents personnages que nous allions voir en action. Le drame était dans leur langue, et de la com- position même de Zamé, qui avait la bonté de m'expliquer les scènes à mesure qu'elles se jouaient. Il s'agissait d'une jeune épouse cou- pable d'une infidélité envers son mari, et punie de cette inconduite par tous les malheurs qui peuvent accabler une adultère. Nous avions près de nous une très jolie femme, dont je remarquai que les traits s'alté- raient à mesure que l'intrigue avançait; tour à tour elle rougissait, elle pâlissait, sa gorge pal- pitait... sa respiration devenait pressée; enfin ses larmes coulèrent et peu à peu sa douleur augmenta à un tel point, les efforts qu'elle fit pour se contenir l'affectèrent si vivement, que n'y pouvant plus résister... elle se lève, donne 298 ALINE des marques publiques de désespoir, s'arrache les cheveux et disparaît. ■ — Eh bien! me dit Zamé, qui n'avait rien perdu de cette scène: eh bien! croyez-vous que la leçon agisse? Voilà les seules punitions néces- saires à un peuple sensible. Une femme égale- ment coupable, eût affronté le public en France : à peine se fût-elle douté de ce qu''on lui adres- sait. A Siam on l'eût livrée à un éléphant. La tolérance de l'une de ces nations, sur un crime de cette nature, n'est-elle pas aussi dangereuse que la barbare sévérité de l'autre, et ne trouvez- vous pas ma leçon meilleure? — O homme sublime, m'écriai-je, quel usage sacré vous faites et de votre pouvoir et de votre esprit!.. Nous sûmes depuis que les suites de cette aventure touchante avaient été le raccommode- ment sincère de cette femme avec son mari, l'excuse et l'aveu de son inconduite et l'exil volontaire de son amant. — Que des moralistes viennent essayer de dé- clamer contre les spectacles, quand de tels fruits pourront s'y recueillir. Le but moral est le même chez vous, me dit Zamé, mais vos âmes émous- sées par les répétitions continuelles de ces mêmes leçons, ne peuvent plus être émues; vous en riez comme si elles vous étaient étrangères : votre ET VALCOUR 299 impudence les absorbe, votre vanité s'oppose à ce que vous puissiez jamais imaginer que ce soit à vous qu'elles s'adressent et vous repoussez ainsi, par orgueil, les traits dont le censeur ingé- nieux a voulu corriger vos mœurs. Le lendemain, Zamé me conduisit aux mai- sons d'éducation : les deux logis qui les formaient étaient immenses, plus élevés que les autres et divisés en un grand nombre de chambres. Nous commençâmes par le pavillon des hommes; il y avait plus de deux mille élèves; ils y entraient à deux ans et en sortaient toujours à quinze, pour se marier. Cette brillante jeunesse était divisée en trois classes; on leur continuait jusqu'à six ans les soins qu'exige ce premier âge débile de l'homme; de six à douze, on commençait à sonder leurs dispositions; on réglait leurs occupations sur leurs goûts, en faisant toujours précéder l'étude de l'agriculture, la plus essentielle au genre de vie auquel ils étaient destinés. La troisième classe était formée des enfants de douze à quinze ans : seulemient alors on leur apprenait les devoirs de l'homme en société, et ses rapports avec les êtres dont il tient le jour; on leur parlait de Dieu, on leur inspirait de l'amour et de la reconnaissance pour cet être qui les avait créés, on les prévenait qu'ils appro- 30O ALINE chaient de l'âge où on allait leur confier le sort d'une femme, on leur faisait sentir ce qu'ils devaient à cette chère moitié de leur existence; on leur prouvait qu'ils ne pouvaient espérer de bonheur, dans cette douce et charmante société, qu'autant qu'ils s'efforceraient d'en répandre sur celle qui la composait; qu'on n'avait point au monde d'amie plus sincère, de compagne plus tendre... d'être, en un mot, plus lié à nous qu'une épouse; qu'il n'en était donc aucun qui méritât d"étre traité avec plus de complaisance et plus de douceur; que ce sexe, naturellement timide et craintif, s'attache à l'époux qui l'aime et le protège, autant qu'il hait invinciblement celui qui abuse de son autorité pour le rendre malheureux, uniquement parce qu'il est le plus fort; que si nous avons en main cette autorité qui captive, bien mieux partagé que nous, il a les grâces et les attraits qui séduisent. Eh! qu'espéreriez- vous, leur dit-on, d'un cœur ulcéré par le dépit?.. Quelles mains essuyeraient vos larmes quand les chagrins vous oppresse- raient ? De qui recevriez-vous des secours quand la nature vous ferait sentir tous ses maux ? Privé de la plus douce consolation que l'homme puisse avoir sur la terre, vous n'auriez plus dans votre maison qu'une esclave effrayée de vos paroles, intimidée de vos désirs, qu'un court instant peut- ET VALCOUR 3OI être assouplirait au joug, et qui, dans vos bras par contrainte, n'en sortirait qu'en vous détes- tant. On leur faisait ensuite exercer, sur le terrain même, leurs connaissances en agriculture; cela ^ se trouvait d'ailleurs indispensable, puisque le domaine de cette grande maison n'était cultivé, n'était entretenu que par leurs jeunes mains. On les occupait ensuite aux évolutions mili- — taires, et on leur permettait, par récréation, la danse, la lutte et généralement tous les jeux qui fortifient, qui dénouent la jeunesse et qui entre- tiennent et sa croissance et sa santé. Avaient-ils atteint l'âge de devenir époux, la cérémonie était aussi simple que naturelle : le père et la mère du jeune homme le conduisaient à la maison d'éducation des filles et lui laissaient faire, devant tout le m.onde, le choix qu'il voulait; ce choix formé, s'il plaisait à la jeune fille, il avait pendant huit jours la permission de causer pendant quelques heures avec sa future, devant les institutrices de la maison des filles; là ils achevaient de se connaître l'un et l'autre et de voir s'ils se conviendraient. S'il arrivait que l'un des deux voulût rompre, l'autre était obligé d'y consentir, parce qu'il n'est point de bonheur parfait en ce genre, s'il n'est naturel. Alors le choix se recommençait. L'accord 303 ALINE devenait-il unanime, ils priaient les juges de la nation de les unir; le consentement accordé, ils levaient les mains au ciel, se juraient devant Dieu d'être fidèles l'un à l'autre, de s'aider, de se secourir mutuellement dans leurs besoins, dans leur travaux, dans leurs maladies, et de ne jamais user de la tolérance du divorce, qu'ils n'y fussent contraints l'un ou l'autre par d'indispen- sables raisons. Ces formalités remplies, on met les jeunes gens en possession d'une maison, ainsi que je l'ai dit, sous l'inspection, pendant deux ans, ou de leurs parents, ou de leurs voisins; et ils sont heureux. Les directeurs du collège des hommes sont pris parmi le nombre des célibataires qui, se vouant et s'attachant à cette maison, comme d'autres d'entre eux le sont à celle du législateur, y trouvent de même leur nourriture et leur loge- ment. On choisit dans cette classe les plus capa- bles de cette auguste fonction, observant que la plus extrême régularité de mœurs soit la première de leurs qualités. Les femmes qui dirigent la maison des jeunes filles où nous passâmes peu après, sont choisies parmi les épouses répudiées pour les seules causes de vieillesse ou d'infirmités; ces deux rai- sons ne pouvant nuire aux vertus nécessaires à l'emploi auquel on les destine. ET VALCOUR 303 Il y avait près de trois mille filles dans la mai- son que nous visitâmes; elles étaient de même divisées en trois classes d'âges, semblables à celles des garçons. L'éducation morale est la même ; on retranche seulement de l'éducation physique des hommes, ce qui n'irait pas au sexe délicat que l'on élève ici; on y substitue les tra- vaux de l'aiguille, de l'art de préparer les mets qui sont en usage chez eux et de l'habillement. Les femmes seules à Tamoé se mêlent de cette partie ; elles font leurs vêtements et ceux de leurs époux; les habits de la maison d'éducation des hommes se font dans celle des filles ; les veuves ou les répudiées font ceux des célibataires. — C'est une folie d'imaginer qu'il faille plus de choses que vous n'en voyez à l'éducation des enfants, me dit Zamé ; cultivez leurs goûts et leurs inclinations, ne leur apprenez surtout que ce qui est nécessaire, n'ayez avec eux d'autre frein que l'honneur, d'autre aiguillon que la gloire, d'au- tres peines que quelques privations; par ces sages procédés, continua-t-il, on ménage ces plantes délicates et précieuses tout en les cultivant; on ne les énerve pas, on ne les accoutume pas à se blaser aux punitions et on n'éteint pas leur sensi- bilité. « Les poulains les plus difficiles et les plus fougueux, disait Thémistocle, deviennent les meilleurs chevaux quand un bon écuyer les 304 ALINE dresse, » Cette jeune semence est l'espoir et le soutien de l'État; jugez si nos soins se tournent vers elle. Il y a dans chacune de ces maisons, poursuivit Zamé, cinquante chambres destinées pour les vieillards, x'eufs, infirmes ou célibataires. Les vieux hommes qui ne peuvent plus soigner la portion de bien que leur confie l'État, qui ne se sont point remariés, ou qui sont devenus veufs de leur seconde femme, ou ceux qui dans le même cas de vieillesse ne se sont point mariés du tout, ont dans la maison d'éducation mascu- line un logement assuré pour le reste de leurs jours. Ils vivent des fonds de cette maison et sont servis par les jeunes élèves, afin d'accoutu- mer ceux-ci au respect et aux soins qu'ils doivent à la vieillesse. Le même arrangement existe pour les femmes. Le surplus de l'un ou l'autre sexe, s'il y en a, trouve un asile dans ma maison. Mon ami, j'aime mieux cela qu'une salle de bal ou de concert; je jette sur ces respectables asiles un coup d'œil de satisfaction, bien plus vif que si ces édifices, ouvrage du luxe et de la magnificence, n'étaient bâtis que pour des ren- dez-vous de chasse, des galeries de tableaux ou des muséums. — Permettez-moi, lui dis-je, une question : je ne vois pas bien comment vivent vos artisans, ET VALCOUR 305 VOS manufacturiers; comment se fait dans la nation le commerce intérieur de nécessité ? — Rien de plus simple, me répondit le chef de ce peuple heureux, nous avons des ouvriers de deux espèces : ceux qui ne sont que momen- tanés, tels que les architectes, les maçons, les menuisiers, etc., et ceux qui sont toujours en activité, tels que les artisans des manufactu- res, etc. Les premiers ont des terres comme les autres citoyens, et pendant que l'État les emploie, il est chargé de taire cultiver leurs biens et de leur en rassembler les fruits chez eux, afin que ces ouvriers se trouvent débarrassés de tous soins lors de leurs travaux. Les mains employées à cela, sont celles des célibataires. Ceci demande quelques éclaircissements. Il exista dans tous les siècles et dans tous les pays, une classe d'hommes qui, peu propre aux douceurs de l'hymen, et redoutant ses nœuds par des raisons ou morales ou physiques, pré- fèrent de vivre seuls aux délices d'avoir une compagne ; cette classe était si nombreuse à Rome, qu'Auguste fut obligé de faire, pour l'amoindrir, une loi connue sous le nom de Poppea. Tamoé, moins fameuse que la république qui subjugua l'univers, a pourtant des célibataires comme elle., mais nous n'avons point fait de lois contre eux. Il 0 306 ALINE On obtient aisément ici la permission de ne point se marier, aux conditions de servir la patrie dans toutes les corvées publiques. Cléarque, disciple d'Aristote, nous apprend qu'en Laconie, la punition de ces hommes im- propres au mariage, était d'être fouettés nus par des femmes, pendant qu'ils tournaient autour d'un autel; à quoi cela pouvait-il servir*? Toujours occupé de retrancher ce qui me semble inutile, et de le remplacer par des choses dont il peut résulter quelque bien, je n'impose aux célibataires d'autre peine que d'aider l'État * l'iie raison purement physique devint sans doute la cause de cette loi singulière. On croyait les célibataires impuissants, et Ton tà.ch;iit de leur faire retrouver, par cette cérémonie, les forces dont ils paraissaient manquer; mais la chose était mal vue : l'impuissance, qui souvent même ne se restaure point par ce moyen violent, n'est pas toujours Ip. raison majeure du célibat. Si des goûts ou des habi- tudes différentes éloignent iuviaciblenient un individu quelconque des chaînes du mariage, les moyens de restauration agiront au profit des caprices irréguliers de cet individu, sans le rapprocher davan- tage de ce qui lui répugne ; donc le remède était mal trouvé. Mais cette citation, tirée de l'iiistoire des mœurs antiques, qu'on pourrait é'ayer de beaucoup d'autres, s'il s'agissait d'une dissertation, sert à nous prouver que de tous temps l'homme eut recours à ces véhi- cules puissants pour rétablir sa vigueur endormie, et que ce que beaucoup de sot^ blâment ou persiflent, était article de religion chez des peuples qui valaient bien autant que ces sots. On n'ignore plus aujourd'hui que 1 àme tirée de la langueur, agitée, dit saint Lambert, mise en mouvement par des douleurs factices ou réelles, est plus sensible de toutes les manières de l'être, et jouit mieux du plaisir des sensations agréables. — Le célèbre Cardan nous dit, dans l'Hi.^- torre de sa vie, que si la nature ne lui faisait jias sentir quelques dou- Ic'urs, il s'en procurerait à lui-même, en se mordant les lèvres, en se tinxillant les doigts jusqu'à ce qu'il en pleurât. ET VALCOUR 30;; de leurs bras, puisqu'ils ne le peuvent en lui don- nant des sujets. On leur fournit une maison et un petit bien dans un quartier qui leur est affecté et là ils vivent comme ils l'entendent, seulement obligés à cultiver les terres de ceux que l'État emploie ; ils le savent, ils s'y soumettent et ne croyent pas payer trop cher ainsi la liberté qu'ils désirent. Vous savez que ce sont également eux qui entretiennent mes domaines, qui soulagent les vieillards, les infirmes, qui président aux écoles et qui sont, de même, chargés de l'entretien, de la réparation des chemins, des plantations publi- ques et généralement de tous les ouvrages péni- bles, indispensables dans une nation ; et voilà comme je tâche de profiter des défauts ou des vices pour les rendre le plus utiles possible au reste des citoyens. J'ai cru que tel était le but de tout législateur et j'y vise autant que je peux. A l'égard des ouvriers employés aux manufac- tures et dont les mains, toujours agissantes, ne peuvent, dans aucun cas, cultiver des terres, ils sont nourris du produit de leurs oeuvres; celui qui veut l'étoffe d'un vêtement, porte la matière recueillie dans son bien au manufacturier, qui l'emploie, la rend au propriétaire et en reçoit en retour une certaine quantité de fruits ou de légumes, prescrite et plus que suffisante à sa nourriture. 308 ALINE Il me restait à acquérir quelques notions sur la manière dont les procès s'arrangeaient entre citoyens. Quelques précautions qu'on eût prises pour les empêcher de naître, il était difficile qu'il n'y en eût pas toujours quelques-uns. Tous les délits, me dit Zamé, se réduisent ici à trois ou quatre, dont le principal est le défaut de soins de l'administration des biens confiés. La peine, je vous l'ai dit, est d'être placé dans un moins grand et d'une culture infiniment plus difficile. Je vous ai prouvé que la constitution de l'État anéantissait absolument le vol, le viol et l'inceste. Nous n'entendons jamais parler de ces horreurs; elles sont inconnues pour nous. L'adultère est très rare dans notre pays : je vous ai dit mes moyens pour le réprimer; vous avez vu l'effet de l'un d'eux. Nous avons détruit la pédérastie à force de la ridiculiser : si la honte dont on couvre ceux qui peuvent s'y livrer encore ne les ramène pas, on les rend utiles; on les emploie ; sur eux seuls retombe tout le faix du plus rude travail des célibataires; cela les démas- que et les corrige sans les enfermer ou les faire rôtir : ce qui est absurde et barbare et ce qui n'en a jamais corrigé un seul. Les autres discussions qui peuvent s'élever parmi les citoyens n'ont donc plus d'autres causes que l'humeur qui peut naître dans les ménages, ET VALCOUR 309 et la permission du divorce diminue beaucoup ces motifs : dès qu'il est prouvé qu'on ne peut plus vivre ensemble, on se sépare. Chacun est sûr de trouver encore hors de sa maison une subsistance assurée, un autre hymen s'il le désire, moyennant quoi tout se passe à l'amiable. Tout cela pourtant n'empêche pas de légères discus- sions; il y en a. Huit vieillards m'assistent régu- lièrement dans la fonction de les examiner ; ils ; s'assemblent chez moi trois fois par semaine : nous voyons les affaires courantes, nous les décidons entre nous et l'arrêt se prononce au nom de l'État. Si on en appelle, nous revoyons deux fois; à la troisième on n'en revient plus et l'État vous oblige à passer condamnation ; car l'État est tout ici; c'est l'État qui nourrit le citoyen, qui élève ses enfants, qui le soigne, qui le juge, qui le condamne, et je ne suis, de cet État, que le premier citoyen. Nous n'admettons la peine de mort dans aucun cas. Je vous ai dit comme était traité le meurtre, seul crime qui pourrait être jugé digne de la mériter. Le coupable est abandonné à la justice du Ciel; lui seul en dispose à son gré. Il n'y en a encore eu que deux exemples sous la législa- ture de mon père et la mienne. Cette nation, naturellement douce, n'aime pas à répandre le sang. 310 ALINE Notre entretien nous ayant menés à l'heure du dîner, nous revînmes. — Votre navire est prêt, me dit Zamé au sortir du repas ; ses réparations sont faites, et je l'ai fait approvisionner de tous les rafraîchisse- ments que peut fournir notre île; mais, mon ami, poursuivit le philosophe, je vous ai demandé quinze jours; en voilà cinq seulement d'écoulés; j'exige de vous de prendre, pendant les dix qui nous restent, une connaissance plus exacte de notre île; je voudrais que mon âge et mes affaires me permissent de vous accompagner... Mon fils me remplacera; il vous expliquera mes opéra- tions, il vous rendra compte de tout, comme moi-même. — Homme généreux, répondis-je, de toutes les obligations que je vous ai, la plus grande sans doute est la permission que vous voulez bien m'accorder; il m'est si doux de multiplier les occasions de vous admirer, que je regarde comme une jouissance, chacune de celles qu'il vous plaît de m'offrir. Zamé m'embrassa avec tendresse... L'humanité perce à travers les plus brillantes vertus; l'homme qui a bien fait veut être loué, et peut-être ferait-il moins bien, s'il n'était pas certain de l'éloge. Nous partîmes le lendemain de bonne heure, ET VALCOUR 3I I Oraï, son frère, un de mes officiers et moi. Cette île délicieuse est agréablement coupée par des canaux dont les rives sont ombragées de pal- miers et de cocotiers, et l'on se rend, comme en Hollande, d'une ville à l'autre, dans des pirogues charmantes qui font environ deux lieues à l'heure. Il y a de ces pirogues publiques qui appartiennent à l'État : celles-là sont conduites par les célibataires; d'autres sont aux familles, elles les conduisent elles-mêmes; il ne faut qu'une personne pour les gouverner. Ce fut ainsi que nous parcourûmes les autres villes de Tamoé, toutes, à fort peu de choses près, aussi grandes et aussi peuplées que la capitale, construites toutes dans le même goût et ayant toutes une place publique au centre qui, au lieu de contenir, comme dans la capitale, le palais du législateur et les greniers, sont ornées de deux maisons d'éducation. Les magasins sont situés vers les extrémités de la ville, et symétrisent avec un autre grand édifice servant de retraite à ce surplus des vieil- lards que Zamé, dans sa ville, loge à côté de sa maison. Les autres sont, comme dans la capitale, établis dans les chambres hautes des maisons des enfants, où ils ont, dans chacune, trente ou qua- rante logements. Les célibataires et les répudiés de l'un ou de l'autre sexe occupent partout, 312 ALINE comme dans la capitale, un quartier aux envi- rons duquel se trouvent leurs petites possessions séparées, qui suffisent à leur entretien, et ils sont également reçus dans les asiles destinés aux vieillards, quand ils deviennent hors d'état de cultiver la terre. Partout enfin je vis un peuple laborieux, agfri- culteur, doux, sobre, sain et hospitalier; partout je vis des possessions riches et fécondes, nulle part l'image de la paresse ou de la misère, et partout la plus douce influence d'un gouverne- ment sage et tempéré. Il n'y a ni bourg, ni hameau, ni maison séparée dans l'île ; Zamé a voulu que toutes les posses- sions d'une province fussent réunies dans une même enceinte, afin que l'œil vigilant du com- mandant de la ville pût s'étendre avec moins de peine sur tous les sujets de la contrée. Le commandant est un vieillard qui répond de sa ville. Dans toutes est un officier semblable, représentant le chef, et ayant pour assesseurs deux autres vieillards comme lui, dont un tou- jours choisi parmi les célibataires, l'intention du gouvernement n'étant point qu'on regarde cette caste comme inférieure, mais seulement comme une classe de gens qui, ne pouvant être utile à la société d'une façon, la sert de son mieux d'une autre. ET VALCOUR 313 — Ils font corps dans l'État, me disait Orai,. ils en sont membres comme les autres, et mon père veut qu'ils aient part à l'administration... — Mais, dis-je à ce jeune homme, si le céliba- taire n'est dans cette classe que par des causes vicieuses? — Si ces vices sont publics, me répondit Oraï, car nous ne sévissons jamais que contre ceux-là, s'ils sont éclatants, sans doute le sujet coupable n'est point choisi pour régir la ville ; mais s'il ^ n'est célibataire que par des causes légitimes, il n'est point exclu de l'administration, ni de la direction des écoles, où vous avez vu que les place mon père. Ces commandants de ville, qui changent tous les ans, décident les affaires légères, et renvoyent les autres au chef auquel ils écrivent tous les jours. Ainsi que dans la capitale, la police la plus exacte règne dans toutes ces villes, sans qu'il soit besoin, pour la maintenir, d'une foule de scélé- rats, cent fois plus infectés que ceux qu'ils répri- ment, et qui, pour arrêter l'effet du vice, en multiplient la contagion *. Les habitants, tou- ' Ou demandait à, M. Bertin pourquoi tant de mauvais sujets lui étaient nécessaires à la police de Paris. — Trouvez-moi, répondit-il, un honnête lionime qui veuille faire ce métier-la. — Soit, mais un honnête homme prend la liberté de répliquer a cela: 314 ALINE jours occupés, toujours obligés de l'être pour vivre, ne se livrent à aucuns des désordres où le luxe et la fainéantise les plongent dans vos villes d'Europe; ils se couchent de bonne heure, afin d'être le lendemain au point du jour à la culture de leurs possessions. La saison n'exige-t-elle d'eux aucun de leurs soins agriculteurs, d'innocents plaisirs les retien- lîent alors auprès de leurs foyers. Ils se réunis- sent quelques ménages ensemble; ils dansent, ils font un peu de musique, ils causent de leurs affaires, s'entretiennent de leurs possessions, chérissent et respectent la vertu, s'excitent au 1° S'il est bien nécessaire de eoiTompre une moitié des citoyens pour policer l'autre ; 2° S'il est bien démontré que ce ne soit qu'en faisant le mal qu'on puisse réussir au bien ; 3° Ce que gagne l'État et la vertu à multiplier le nombre des «oquins, pour un total très inférieur de conversions ; 4° S'il n'y a pas à craindre que cette partie gangrenée ne corrompe l'autre, au lieu de la redresser ; 5° Si les moyens que prennent ces gens infâmes en tendant des embûches à l'innocence, la confondant avec le crime pour la démèlei-, si ces moyens, dis-je, ne sont pas d'autant plus dangereux, que cette innocence alors ne se trouve plus corrompue que par ces geus-Ià ; et que tous les crimes où elle peut tomber après, instruite à cette école, ne sont plus l'ouvrage de ces suborneurs ; est-il donc permis de corrompre, de suborner pour corriger et pour punir; ô" Enfin, s'il n'y a pas, de la part de ceux qui régissent cette partie, un intérêt puissant à vouloir persuader au roi et à la nation, qu'il est essentiel qu'un million se dépense à soudoyer cent mille fripons qui ne méritent que la corde et les galères. Jusqu'à ce que ces questions soient résolues, il sera permis de for- mer des doutes sur l'excellence de l'ancienne police française. ET VALCOUR 315 culte qu'ils lui doivent, glorifient l'Éternel, bénis- sent leur gouvernement, et sont heureux. Leur spectacle les amuse aussi pendant le temps des pluies; il y a, partout, comme dans la capitale, un endroit ménagé au-dessous des ma- gasins, où ils se livrent à ce plaisir. Des vieil- lards composent les drames avec l'attention d'en rendre toujours la leçon utile au peuple, et rare- ment ils quittent la salle sans se sentir plus hon- nêtes gens. Rien en un mot ne me rappela ïàge d'or comme les mœurs douces et pures de ce bon peuple. Chacune de leurs maisons charmantes me parut le temple d'Astrée. Mes éloges, à mon retour, furent le fruit de l'enthousiasme que venait de m'inspirer ce délicieux voyage, et j'as- surai Zamé que, sans l'ardente passion dont j'étais dévoré, je lui demanderais, pour toute grâce, de finir mes jours près de lui. Ce fut alors qu'il me demanda le sujet de mon trouble et de mes voyages. Je lui racontai mon histoire, le conjurant de m'aider de ses conseils, en l'assurant que je ne voulais régler que sur eux le reste de ma destinée. Cet honnête homme plaignit mon infortune; il y mit l'intérêt d'un père, il me fit d'excellentes leçons sur les écarts où m'entraînait la passion dont je n'étais plus 3l6 ALINE maître, et finit par exiger de moi de retourner en France. — Vos recherches sont pénibles et infruc- tueuses, me dit-il, on a pu vous tromper dans les renseignements que l'on vous adonnés; il est même vraisemblable qu'on l'a fait; mais ces ren- seignements fussent-ils vrais, quelle apparence de trouver une seule personne parmi cent mil- lions d'êtres où vous projetez de la chercher? Vous y perdrez votre fortune... votre santé, et vous ne réussirez point. Léonore, moins légère que vous, aura fait un calcul plus simple; elle aura senti que le point de réunion le plus naturel devait être dans votre patrie : soyez certain qu'elle y sera retournée, et que ce n'est qu'en France où vous devez espérer de la revoir un jour. Je me soumis... Je me jetai aux pieds de cet homme divin et lui jurai de suivre ses conseils. — Viens, me dit-il en me serrant entre ses bras et me relevant avec tendresse, viens, mon fils; avant de nous quitter, je veux te procurer un dernier amusement; suis moi. C'était le spectacle d'un combat naval que Zamé voulait me donner. La belle Zilia, magni- fiquem.ent vêtue, était assise sur une espèce de trône placé sur la crête d"un rocher au milieu de la mer ; elle était entourée de plusieurs femmes ET VALCOUR 317 qui lui formaient un cortège; cent pirogues, cha- cune équipée de quatre rameurs, la défendaient, et cent autres de même force étaient disposées vis-à-vis pour l'enlever. Oraï commandait l'atta- que, et son frère la défense. Toutes les barques fendent les flots au même signal, elles se mêlent, elles s'attaquent, elles se repoussent avec autant de grâces que de courage et de légèreté; plu- sieurs rameurs sont culbutés, quelques pirogues sont renversées : les défenseurs cèdent enfin, Oraï triomphe, il s'élance sur la pointe du rocher avec la rapidité de l'éclair, saisit sa charmante épouse, l'enlève, se précipite avec elle dans une pirogue et revient au port, escorté de tous les combattants, au bruit de leurs éloges et de leurs cris de joie. — Il y a dix jours qu'il n'a vu sa femme, me dit le bon Zamé; j'aiguillonne les plaisirs de la réunion par cette petite fête... Demain, je suis grand-père... — Eh quoi? dis-je... — Non, me répondit le bon vieillard, les lar- mes aux yeux... Vous voyez comme elle est jolie et cependant son indifférence est extrême... Il ne voulait pas se marier. — Et vous espérez ? — Oui, reprit vivement Zamé, j'emploie le procédé de Lycurgue; on irrite par des difficultés. 3lS ALINE on aide à la nature, on la contraint à inspirer des désirs qui ne seraient jamais nés sans cela. La politique est certaine; vous avez vu comme il y allait avec ardeur : il ne l'aurait pas vue de deux mois s'il n'avait pas réussi et si cette première victoire ne mène pas à l'autre, je lui rendrai si pénibles les moyens de la voir, j'enflammerai si bien ses désirs par des combats et des résistan- ces perpétuelles, qu'il en deviendra amoureux malgré lui, — Mais, Zamé, un autre peut-être... — Non; si cela était, crois-tu que je la lui eusse donnée? Dégoût invincible pour le mariage... peut-être d'autres fantaisies... Ne connais-tu donc pas la nature? Ignores-tu ses caprices et ses inconséquences ? Mais il en revien- dra : ce qui s'y opposait est déjà vaincu; il ne s'agit plus que d'améliorer la direction des pen- chants et mes moyens me répondent du succès. Et voilà comme ce philosophe, dans sa nation, comme dans sa famille, ne travaillant jamais que sur l'âme, parvenait à épurer ses concitoyens, à faire tourner leurs défauts mêmes au profit de la société et à leur inspirer, malgré eux, le goût des choses honnêtes, quelles que pussent être leurs dispositions... ou plutôt, voilà comme il faisait naître le bien du sein même du mal, et comment, peu à peu, et sans user de punitions, il ET VALCOUR 3I9 faisait triompher la vertu, en n'employant jamais que les ressorts de la gloire et de la sensi- bilité. — Il faut nous séparer, mon ami, me dit le lendemain Zamé, en m'accompagnant vers mon vaisseau,.. Je te le dis, pour que tu ne me l'apprennes pas. — O vénérable vieillard, quel instant affreux!.. Après les sentiments que vous faites naître, il est bien difficile d'en soutenir l'idée. — Tu te souviendras de moi, me dit cet hon- nête homme en me pressant sur son sein... tu te rappelleras quelquefois que tu possèdes un ami au bout de la terre... tu te diras : J'ai vu un peuple doux, sensible, vertueux sans lois, pieux sans religion ; il est dirigé par un homme qui m'aime, et j'y trouverai un asile dans tous les temps de ma vie... J'embrassai ce respectable ami; il me devenait impossible de m'arracher de ses bras... — Écoute, me dit Zamé avec l'émotion de l'enthousiasme, tu es sans doute le dernier Fran- çais que je verrai de ma vie... Sainville, je vou- drais tenir encore à cette nation qui m'a donné le jour... O mon ami! écoute un secret que je n'ai voulu te dévoiler qu'à l'époque de notre sépa- ration : l'étude profonde que j'ai faite de tous les gouvernements de la terre et particulièrement 3 20 ALINE de celui sous lequel tu vis, m'a presque donné l'art de la prophétie. En examinant bien un peuple, en suivant avec soin son histoire, depuis qu'il joue un rôle sur la surface du globe, on peut facilement prévoir ce qu'il deviendra. O Sainville ! une grande révolution se prépare dans ta patrie; les crimes de vos souverains, leurs cruelles exactions, leurs débauches et leur ineptie ont lassé la France ; elle est excédée du despotisme, elle est à la veille d'en briser les fers. Redevenue libre, cette fière partie de l'Eu- rope honorera de son alliance tous les peuples qui se gouverneront comme elle... Mon ami, l'histoire de la dynastie des rois de Tamoé ne sera pas longue... Mon fils ne me succédera jamais ; il ne faut point de rois à cette nation-ci : les perpétuer dans son sein serait lui préparer des chaînes; elle a eu besoin d'un légis- lateur, mes devoirs sont remplis. A ma mort, les habitants de cette île heureuse jouiront des douceurs d'un gouvernement libre et républi- cain. Je les y prépare; ce que leur destinaient les vertus d'un père que j'ai tâché d'imiter, les crimes, les atrocités de vos souverains le desti- nent de même à la France. Rendus égaux et rendus tous deux libres, quoique par des moyens différents, les peuples de ta patrie et ceux de la mienne se ressembleront ; je te demande alors, ET VALCOUR 321 mon ami, ta médiation près des Français pour l'alliance que je désire... Me promets-tu d'accom- plir mes vœux ?.. — O respectable ami, je vous le jure, répon- dis-je en larmes; ces deux nations sont dignes l'une de l'autre, d'éternels liens doivent les unir... — Je meurs content, s'écria Zamé, et cet heu- reux espoir va me faire descendre en paix dans la tombe. Viens, mon fils, viens, continua-t-il en m' en- traînant dans la chambre du vaisseau; viens, nous nous ferons là nos derniers adieux... — O ciel! qu'aperçois-je ? dis-je en voyant la table couverte de lingots d'or... Zamé, que voulez-vous faire?.. Votre ami n'a besoin que de votre tendresse; il n'aspire qu'à s'en rendre digne. — Peux-tu m'empécher de t'offrir de la terre de Tamoé ? me répondit ce mortel tant fait pour être chéri. C'est pour que tu te souviennes de ses productions. — O grand homme !.. et j'arrosai ses genoux de mes larmes... et je me précipitai à ses pieds, en le conjurant de reprendre son or et de ne me laisser que son cœur. — Tu garderas l'un et l'autre, reprit Zamé en jetant ses bras autour de mon cou; tu l'aurais II 21 322 ALINE fait à ma place... Il faut que je te quitte... mon âme se brise comme la tienne. Mon ami, il n'est pas vraisemblable que nous nous revoyons jamais, mais il est sûr que nous nous aimerons toujours. Adieu !.. En prononçant ces dernières paroles, Zamé s'élance, il disparaît, donne lui-même le signal du départ et me laisse inondé de larmes, absorbé de tous les sentiments d'une âme à la fois oppres- sée par la douleur et saisie de la plus profonde admiration *. * L'instant de calme, où se trouve maintenant le lecteur, nous permet de lui communiquer des réflexions par lesquelles nous n'avons pas voulu l'interrompre. T" On a objecté que le peuple, qui vient d'être peint, n'avait qu'un bonheur illusoire ; que foncièrement il était esclave, puisqu'il ne possédait rien en propre. Cette objection nous a paru fausse : il vau- drait alors autant dire que le père de fa;nille, propriétaire d'un bien substitué, est esclave, parce qu'il n'est qu'usufruitier de son bien, et que le fonds appartient à ses enfants. On appelle esclave celui qui dépend d'un maître qui a tout, et qui ne fournit à cet lionune servile que ce qu'il faut à peine pour sa subsistance ; mais il n'y a point d'autre maître que TÉtat, le chef en dépend comme les autres ; c'est à l'État que sont tous les biens, ce n'est pas au chef. Mais le citoyen, continue-t-on, ne peut ni vendre, ni engager. Eh! qu'a-t-il besoin de l'un ou de l'autre» C'est poiu- vivre ou pour changer, qu'on vend ou qu'on engage ; si ces choses sont prou- vées inutiles ici, quel regret peut avoir celui qui ne peut le faire ' Ce n'est pas être esclave, que de ne pouvoir pas faire une chose inutile ; on n'est tel, que quand on ne peut pas faire une chose utile ou agréable. A quoi servirait ici de vendre ou d'acheter, puisque chacun possède ce qu'il lui laut pour vivre, et que c'est tout ce qui 1 est nécessaire au bonheur. Mais on ne peut rien laisser à ses enfants. D(_M que r;-:t:it lourvoi: à leur stibsisl^Tnce et leur donne un bien ET VALCOUR 323 Mon dessein étant de suivre le conseil de ZcLTné, nous reprîmes la route que nous venions de faire, le vent servait mes intentions et nous perdîmes bientôt Tamoé de vue. Ma délicatesse souftrait de l'obligation d'em- porter, comme malgré moi, de si puissants effets de la libéralité d'un ami. Quand je réfléchis pourtant que ce métal, si précieux pour nous, était nul aux yeux de ce peuple sage, je crus pouvoir apaiser rnes regrets et ne plus m'occu- per que des sentiments de reconnaissance que m'inspirait un bienfaiteur dont le souvenir ne s'éloignera jamais de ma pensée. Notre voyage fut heureux et nous revîmes le Cap en assez peu de temps. Je demandai à mes officiers, dès que nous l'aperçûmes, s'ils voulaient y prendre terre, ou s'ils aimaient autant me conduire tout de suite en France. Quoique le vaisseau fût à moi, je (■■îral au vôtre, .j n'a \ez- vous besoin de leur laisser» C'est assuréinent un gi-and bouJieur pour les époux, d être sûrs que leur postérité, destinée à être aussi heureuse qu'eux, ne peut jamais leur être à l'aargeet ne désirera jumais leur mort pour devenir riche ;'i son t'iur. Non, certes, ce peuple n'est point esclave; il est le plus heu- reux, le plus riclieet le plus libre de la terre, puisqu'il est toujoui-a sur d'une subsistance égale, ce qui n'existe dans aucune nation. Il est donc plus heureux qu'aucune de celles qu'on puisse lui com- parer. Il faudrait plutôt dire que c'est l'État qui se rend volcntaire- iiient esclave, afin d'assurer la plus grande liberté à ses membres ; etc'eitdans ce cas le plus beau modèle de gotivernement qu'il soit possible de méditer. 334 ALINE crus leur devoir cette politesse. Désirant tous revoir leur patrie, ils préférèrent me débar- quer sur la côte de Bretagne, pour repasser de là en Hollande, moyennant qu'une fois à Nantes, je leur laisserais le bâtiment pour retourner chez eux, où ils le vendraient à mon compte. Nous convînmes de tout de part et d'autre, et nous continuâmes de voguer; mais ma santé ne me permit pas de remplir la totalité du projet. A la hauteur du Cap-Vert, je me sentis dévoré d'une fièvre ardente, accompagnée de grands maux de cœur et d'estomac, qui me réduisirent bientôt à ne pouvoir plus sortir de mon lit. Cet incident me contraignit de relâcher à Cadix, oii totale- ment dégoûté de la mer, je pris la résolution de regagner la France par terre, sitôt que je serais rétabli. Me voyant une fortune assez considérable pour pouvoir me passer de la faible somme que je pourrais retirer de mon navire, j'en fis présent à mes officiers; ils me comblèrent de remercie- ments. Je n'avais eu qu'à me louer d'eux, ils devaient être contents de ma conduite à leur égard. Rien donc de ce qui détruit l'union entre les hommes ne s'étant élevé entre nous, il était tout simple que nous nous quittassions avec toutes les marques réciproques de la parfaite estime. ET VALCOUR 325 L'état dans lequel j'étais me retint huit à dix jours à Cadix ; mais cet air ne me convenant point, je dirigeai mes pas vers Madrid, avec le projet d'y séjourner le temps nécessaire à repren- dre totalement mes forces. Je me logeai, en arri- vant, à l'hôtel Saint-Sébastien, dans la rue de ce nom, chez des Milanais dont on m'avait vanté les soins envers les étrangers. J'y trouvai à la vérité une partie de ces soins, mais qu'ils devaient me coûter cher! Hors d'état de vaquer à rien par moi-même, je priai l'hôte de me chercher deux domestiques, Français s'il était possible, et les plus honnêtes que faire se pourrait. Il m'amena, l'instant d'après, deux grands drôles bien tournés, dont l'un se dit de Paris et l'autre de Rouen, passés l'un et l'autre en Espagne avec des maîtres qui les avaient renvoyés, parce qu'ils avaient refusé de s'embarquer pour aller avec eux au Mexique, dont ils ne devaient pas revenir de longtemps ; et dans ces tristes circonstances pour eux, ajou- taient-ils, ils cherchaient avec empressement quelqu'un qui voulût les ramener dans leur patrie. Me devenant impossible de prendre de plus grandes informations, je les crus, et les arrêtai sur-le-champ, bien résolu néanmoins à ne leur donner aucune confiance. Ils me servirent assez bien l'un et l'autre pen- 326 ALINE dant ma convalescence, c'est-à-dire environ quinze jours, au bout desquels mes forces reve- nant peu à peu, je commençai à m'occuper des petits détails de ma fortune. Mes yeux se tour- nèrent sur cette caisse de lingots, fruits précieux de l'amitié de Zamé, et s'inondèrent des larmes de ma reconnaissance, en examinant ces trésors. Comme ces lingots me parurent purs, entière- ment dégagés de parties terreuses et fondus en barre, j'imaginai qu'ils ne pouvaient être le résul- tat d'une fouille faite pendant ma course dans l'intérieur des terres, mais bien plutôt le reste des trésors qui avaient servi à Zamé dans ses vingt années de voyage. Je n'avais point encore vidé la cassette; je le fis pour compter les lingots... J'allais les estimer, lorsque je trouvai un papier, au fond, où l'évalua- tion était faite, et qui m'apprit que j'en avais pour sept millions cinq cent soixante-dix mille livres, argent de France... Juste ciel ! m'écriai-je, me voilà le plus riche particulier de l'Europe! O mon père! je pourrai donc adoucir votre vieillesse ! je pourrai réparer le tort que je vous ai fait; je vous rendrai heu- reux et je le serai de votre bonheur! Et toi! unique objet de mes vœux, ô Léonore ! si le Ciel me permet de te retrouver un jour, voilà de quoi enrichir le faible don de ma main de quoi satis- ET VALCOUR 3 27 faire à tous tes désirs, de quoi me procurer le charme de les prévenir tous; mais que les calculs de l'homme sont incertains, quand il ne les sou- met pas aux caprices du sort ! O Léonore! Léonore, dit Sainville en s"inter- rompant et se jetant en pleurs sur le sein de sa chère femme, j'avais ce qu'il fallait pour ta for- tune, tout ce qui pouvait te dédommager de tes souffrances, et je n'ai plus à t'ofiVir que mon cœur. — Ciel, dit madame de Blamont, cette grande richesse?.. — Elle est perdue pour moi, madame; diffé- rence essentielle entré les sentiments du cœur et les biens du hasard; ceux-ci sont évanouis, et la tendresse que je dois à celui de qui je les tenais, ne s'effacera jamais de mon âme; mais reprenons le fil des événements. Quoiqu'il me restât encore près de vingt-cinq mille livres, dont moitié en or, heureusement cousus dans une ceinture qui ne me quitta jamais, j'eus la fantaisie de me faire échanger un de mes lingots en quadruples d'Espagne *; je me fis conduire à cet effet chez un directeur de la monnaie que m'avait indiqué mon hôte. Je lui présente mon or, il l'examine et découvre ■ A peu près quatre-vingt-quatre livres de France : la pistole vaut vingt et une livres ; il y en a des doubles et des quadruples. 328 ALINE bientôt qu'il n'est point du Pérou. Sa curiosité s'en éveille; ses questions deviennent aussi nom- breuses que pressantes; et sans qu'il me soit pos- sible d'être maître de moi, un frémissement universel me saisit. Je vois que je viens de faire une sottise; et l'embarras que ce mouvement imprime sur ma physionomie redouble aussitôt la curiosité de mon homme; il prend un air sévère et renouvelle ses questions, du ton de l'in- solence et de l'effronterie... Ma figure se remet pourtant, elle reprend le calme que doit lui prêter celui de mon coeur et je réponds, sans me troubler, que je rapporte cet or d'Afrique; que je l'ai eu par des échanges avec les colonies portu- gaises. Ici mon questionneur m'examinant de plus près encore, m'assure que les Portugais n'em- ploient en Afrique que de l'or du nouveau monde et que celui que je lui présente n'en est sûrement pas. Pour le coup, la patience m'échappe : je déclare net que je suis las des interrogations, que le métal que je lui offre est bon ou mauvais, que s'il est bon, il ait à me l'échanger sans diffi- culté; que s'il le croit mauvais, il en fasse à l'instant l'épreuve devant moi. Ce dernier parti fut celui qu'il prit, et l'expérience n'ayant que mieux confirmé la pureté du métal, il lui devint ET VALCOUR 329 impossible de ne me point satisfaire; il le fit avec un peu d'humeur, et en me demandant si j'avais beaucoup de lingots à changer ainsi. — Non, répondis-je sèchement, voilà tout. Et faisant prendre mes sacs à mes gens, je regagnai mon hôtellerie, où je passai la journée, non sans un peu d'inquétude sur la quantité des questions de ce directeur. Je me couchai... Mais quel épouvantable réveil ! Il n'y avait pas deux heures que j'étais endormi, lorsque ma porte s'ouvrant avec fra- cas me fait voir ma chambre remplie d'une trentaine de crispins *, tous familiers ou valets de l'Inquisition **. — Avec la permission de votre excellence, me dit un de ces illustres scélérats, vous plairait-il de vous lever, et de venir à l'instant parler au ' L'iiabit du personnage de ce nom est l'uniforme de ces drôles-U"i. *■ Innocent III, à dessein de inettre l'Inquisition en faveur, accorda des prlvilf>ges et des indulgences à ceux qui prêteraient main-forte au tribunal pour chercher et punir les coupables : il est aisé de voir, d'après une aussi sage institution, combien leur nombre dut augmen- ter ; ce sont ces infâmes délateurs que l'on appelle familiers, comme s'ils étaient en quelque sorte de la famille de l'inquisiteur. Les plus grands seigneurs acquérant l'impunité de leurs crimes a'i moyen de cette fonction, s'empressent tous d'entrer dans ce noble corps. Le tribunal de l'Inquisition n'est pas le seul qui ait des familiers, et l'Espagne n'est pas la seule partie de l'Europe où l'admiiiistratioii soit viciée au point de corrompre ou de tolérer la corruption de la moitié des citoyens pour tourmenter inutilement l'autre. 330 ALINE très révérend père inquisiteur qui vous attend dans son appartement... Je voulus, pour réponse, me jeter sur mion épée; mais on ne m'en laissa pas le temps... On ne me lia point; c'est un des privilèges particu- liers à ce tribunal, de n'employer, pour saisir leurs prisonniers, que la seule force du nombre, et jamais celle des liens. On ne me lia donc point; mais je fus tellement environné, tellement vserré partout, qu'il me devint impossible de faire aucun mouvement. Il fallut obéir : nous descendîmes. Une voiture m'attendait au coin de la rue, et je fus transporté ainsi au milieu de ce tas de coquins dans le palais de l'Inquisition. Là, nous fûmes reçus par le secrétaire du saint-office, qui, sans dire une seule parole, me remit à l'alcade et à deux gardes qui me conduisirent dans un cachot fermé de trois portes de fer, d'une obscurité et d'une humidité d'autant plus grandes, que jamais encore le soleil n'y avait pénétré. Ce fut là qu'on m.e déposa sans me dire un mot et sans qu'il me fût permis ni de parler, ni de me plaindre, ni de donner aucun ordre chez moi. Anéanti, absorbé dans les plus douloureuses réflexions, vous imaginez facilement quelle fut la nuit que je passai. Hélas! me disais-je, j'ai parcouru le monde entier; je me suis trouvé au milieu d'un peuple d'antropophages; il a daigné 0 6CJ ET VALCOUR 33 I respecter et ma vie et ma liberté ; mon étoile me porte au sein des mers les plus reculées, j'y trouve une fortune immense et des amis... j'ar- rive en Europe... je touche à ma patrie... c'est pour n'y rencontrer que des persécuteurs ! Et comme si j'eusse pris plaisir à accroître l'horreur ■de mon sort, je ne me repaissais à chaque instant que de ces fatales idées, lorsqu'au bout d'une semaine de mon séjour dans cet horrible lieu, l'alcade parut escorté de ses deux mêmes gardes, et m'ayant ordonné de découvrir ma tête, il me conduisit ainsi à la salle d'audience. On me fit signe de m'asseoir; un siège étroit et dur se pré- sentait à moi au bout d'une table, auprès de laquelle étaient deux moines, dont l'un devait m'interroger, et l'autre écrire mes réponses ; je me plaçai. En face était l'image de ce Dieu bon, de ce rédempteur de l'univers, exposé dans un lieu où l'on ne travaille qu'à perdre ceux qu'il est venu racheter. J'avais sous mes yeux un juge équitable et des hommes méchants ; le symbole de la douceur et de la vertu à côté de celui des crimes et de la férocité; « j'étais devant un Dieu de paix et des hommes de sang, » et c'était au nom du premier, que les seconds osaient me sacrifier à leur infâme cupidité. On m'interrogea d'abord sur mon nom, sur ma patrie et sur ma profession; ayant satisfait à 332 ALINE ces premières demandes, on exigea de moi des éclaircissements de mes voyages... Je ne les cachai point. Lorsque je dis que je quittais une île, où j'avais trouvé le plus grand des hommes pour législateur... On me demanda s'il était chrétien? — Il est bien plus, dis-je avec enthousiasme; il est juste, il est bon, il est libéral, il est hospi- talier, et n'enferme pas les infortunés que le hasard jette sur ses côtes. Cette réponse, traitée d'impie, fut aussitôt inscrite comme blasphématoire. L'inquisiteur me demanda si j'avais baptisé ce païen? — Pourquoi faire, répondis-je outré? Si le ciel est destiné pour la vertu, il y sera plutôt placé que ceux qui, soumis à ces vains usages, n'en reçoivent que le caractère du crime et de l'atrocité. Autre blasphème! le moine, me montrant le crucifix, me demanda si je songeais que mon Sauveur était là? — Oui, lui dis-je, et si quelque chose le révolte ici, croyez que c'est bien plutôt la conduite du tyran qui impose les fers, que celle de l'esclave qui les reçoit. Le Dieu que vous m'offrez a été malheureux comme moi... et comme moi, vic- time de la calomnie et de la scélératesse des ET VALCOUR 333 hommes; il doit me plaindre et vous condamner. Sur cette réponse, l'inquisiteur, palpitant de rage, dit au greffier d'écrire que j'étais athée. — Vous écrivez un mensonge, m'écriai-je; j'affirme que je crois à un Dieu, que je le crains, que je l'adore et que je ne hais que ceux qui abusent de son nom pour accabler l'innocence. Le greffier, arrêté par cette réponse, fixa l'in- quisiteur... — Écrivez, dit celui-ci, qu'il invective les offi- ciers du tribunal... — Que votre éminence réfléchisse, dit le greffier en espagnol, croyant que je ne l'enten- dais pas... — Écrivez donc que c'est un calomniateur, dit le moine toujours furieux. — Je croyais, dis-je alors à ce juge atroce, qu'il s'agissait moins de constater ce qui se passe ainsi à huis-clos, que de m'interroger sur les faits qu'on me suppose, et de me confronter aux témoins. — Il n'y a jamais de telles confrontations dans un tribunal dirigé par l'esprit de Dieu; où règne cet esprit sacré, les formalités deviennent inu- tiles. A qui est l'or que vous changeâtes hier chez le directeur des monnaies? — A moi. — D'où vous vient-il? 334 ALINE — Des bontés d'un ami qui craint Dieu, qui aime les hommes, qui leur rend service et qui ne les tourmente jamais, — Il y a donc des mines d'or dans son île ? — Non, dis-je affirmativement. Aurais-je pu me pardonner, par une réponse contraire, d'attirer de tels ennemis au meilleur des humains. — Non, il a reçu des lingots en payement des différents objets d'un commerce fait avec les Anglais. — Et il vous a fait un tel présent? — Il ne s'en sert plus, il a renoncé à tout négoce étranger, cet or lui devient inutile. — Inutile? Pour près de huit millions!.. Et alors, je vis que toute ma fortune était déjà dans les mains de ces scélérats... L'inquisiteur redoubla ses questions, il y mit tout l'art qu'il put pour me faire contredire ou couper, art profond, qui n'est possédé nulle part comme par les ministres de ce tribunal de sang. Mais je ne sortis jamais du cercle de mes répon- ses, toujours elles furent les mêmes, et son infâme talent échoua devant elles. Il voulut des détails géographiques sur Tamoé ; je les em- brouillai tellement, qu'il lui fut impossible de deviner dans quelle partie de la mer cette île était située. ET VALCOUR 335 L'interrogatoire se rompit. Je demandai mon bien. On me dit qu'il fallait d'autres éclaircisse- ments avant que de savoir seulement s'il m'ap- partenait; que dans le cas où il deviendrait cer- tain que je n'en imposais pas, il faudrait tou- jours défalquer de ces richesses les frais de la procédure; que le roi armerait un navire pour vérifier la solidité de mes aveux; que je devais juger de la longueur et des sommes que coûte- raient ces informations, et sentir combien, d'après cela, il devenait essentiel de dire la vérité pour abréger toutes ces démarches. Je me gardai bien de tomber dans ce piège, et changeant de propos pour ne plus même donner lieu d'y revenir une seconde fois, je me plaignis de la chambre où l'on m'avait mis, et demandai si. pour les fonds que l'on avait à moi, on ne pou- vait pas au moins me loger plus commodément. L'alcade interrogé par l'inquisiteur, répondit alors qu'il n'y avait de bonnes chambres vacan- tes pour le moment que dans le quartier des- femmes... — Qu'on lui en donne une, dit le révérend, et vous lui ferez, en 1'}' enfermant, les recomman- dations d'usage. Cet appartement, situé dans la cour des fem- mes, était infiniment meilleur que le mien. 22^ ALINE — C'est par un excès de faveur que l'on vous accorde cette chambre, me dit celui qui m'y conduisait, songez à vous y conduire avec toute la prudence et toute la circonspection imagina- bles; la plus légère indiscrétion vous ferait remettre dans un cachot, dont vous ne sortiriez jamais. Au-dessus et à côté de cette chambre, continua l'alcade, sont des Juifs et des Bohé- miennes; le plus grand silence, si elles vous inter- rogent et gardez-vous de leur parler le premier. Je promis tout ce qu'on voulut et les portes se fermèrent. J'avais déjà passé cinq jours dans cette nou- velle position, lorsqu'un de mes geôliers m'invita à demander une audience, tel est l'usage de ce tribunal plein de ruse et de fausseté; quand les juges veulent interroger une seconde fois le coupable, il faut que cette audience soit comme l'effet d'une pressante sollicitation de la part de ce malheureux, qui, sans cela, gémirait des siècles et sans qu'on le soulageât, et sans qu'on l'entendît; je demandai donc à revoir mes juges... je l'obtins. L'inquisiteur me demanda ce que je voulais. — Mon bien et ma liberté, répondis-je. — Avez-vous réfléchi, me dit-il en éludant ma réponse, sur l'extrême importance dont il est pour vous de donner les lumières qu'on désire. ET VALCOUR 337 — J'ai satisfait à ce qu'on exigeait de moi, satisfaites de même à ce que j'attends de vous. — Tout est enfermé maintenant dans les coffres du Saint-Office et rien n'en peut plus sortir qu'au retour du vaisseau d'information que Sa Majesté va faire partir; pressez- vous donc de donner les éclaircissements qu'on vous demande, votre liberté tient à leur promptitude, vos jours à leur sincérité. Mais, dès qu'on vit que mes réponses étaient toujours les mêmes, on me dit alors avec humeur, que quand on n'avait rien à dire, il ne fallait pas faire demander des audiences, que le tribunal accablé d'affaires, ne pouvait pas être journelle- ment importuné pour de telles minuties; que j'eusse à retourner dans ma prison et à ne pas demander d'en sortir, si je n'étais pas décidé à plus de vérité et de soumission. Je rentrai... ce fut alors, je l'avoue, que je me sentis bien près du désespoir... Eh! qu'ai-je donc fait, me dis-je, en quoi puis-je mériter une punition si sévère? J'étais né honnête et sensible et me voilà traité comme un scélérat!.. Je possédais quelques vertus et me voilà confondu avec le crime!.. A quoi m'ont servi les qualités de mon cœur?.. En suis-je moins devenu la victime des hommes?.. Hélas! quelque mérite de plus m'a attiré toute leur II 22 338 ALINE haine ; avec des vices et de la médiocrité, je n'aurais trouvé que du bonheur; il ne faut qu'être bas et rampant pour être sûr de leur estime... ]Mais si des talents vous décorent, si la fortune vous rit, si la nature vous sert, leur orgueil humilié ne vous prépare plus que des pièges; et la méchanceté qu'il arme et la calomnie qu'il envenime, toujours prêtes à vous écraser, vous puniront bientôt d'être bon et vous feront repen- tir de vos vertus. Puis revenant sur la première origine de mes erreurs, mon plus grand crime, ajoutai-je, est d'avoir aimé Léonore; à cette pre- mière faiblesse tient la chaîne de toutes mes infortunes; sans cela, je n'aurais pas quitté la France : que de maux ont suivi cette première faute! Que dis-je, hélas! plus malheureuse que moi, que fait-elle isolée sur la terre? En l'enle- vant à sa famille, n'ai-je pas détruit son bon- heur? En l'arrachant à son devoir, n'ai-je pas flétri ses beaux jours? Ne lui ai-je pas ravi, par cette coupable imprudence, toute la félicité qu'elle avait droit d'attendre ? Ce n'est donc que sur elle que mes larmes doivent couler, ce n'est donc qu'elle que je dois plaindre; mon malheur est mérité dès qu'il put attirer le sien... O Léonore, Léonore! tes revers sont mon seul ouvrage et les étincelles de plaisir, que mon ET VALCOUR 339 amour fit naître en toi, ressemblaient à ces lueurs mensongères qui, trompant le voyageur égaré, l'engloutissent à jamais dans Tabîme!.. Et toi, mon bienfaiteur, continuai-je en larmes, pourquoi t'ai-je quitté ? Pourquoi n'ai-je pas retrouvé Léonore dans ton île et pourquoi ce séjour enchanteurn'est-il pas devenu notre patrie à tous les deux ?.. Tribunal odieux, nation subjuguée par l'im- posture et la superstition, quels droits avez-vous sur moi ! qui vous donne ceux de me retenir et de me rendre le plus malheureux des hommes ! Huit jours se passèrent encore ainsi, lorsqu'on vint me chercher pour une troisième audience ; mais on ne m'avait pas fait solliciter celle-là : les scélérats commençaient à voir que je soup- çonnais leur piège; ils désespéraient de m'y prendre, et ne pouvant plus avoir recours'qu'à l'effroi et à la calomnie, ils espéraient, en usant de ces deux moyens, obtenir de moi quelques aveux qui, me rendant imaginairement coupa- ble, apaisassent au moins les remords qu'ils commençaient sans doute à sentir, de me voler aussi impunément. Je fus reçu cette fois-ci dans ce qu'on appelle le lieu des tourments. C'est un souterrain effroya- ble, dans lequel on descend par un nombre infini de marches et tellement reculé, qu'aucun cri 340 AUNE n'en peut être entendu... C'est là que, sans res- pect, ni pour la pudeur, ni pour l'humanité; que sans distinction d'âge, de condition ou de sexe, ces infernaux vautours viennent se repaître de barbaries et d'atrocités : c'est là que la jeune fille timide et honnête, mise nue sous les yeux de ces monstres, pincée, brûlée, tenaillée, vient éveiller dans ces coeurs pervers le sentiment de la luxure par l'aiguillon de la férocité; et c'est pour y multiplier les victimes de leur exécrable infamie, qu'ils corrompent annuellement cin- quante mille âmes dans le royaume, afin d'obte- nir plus de coupables. Là tous les instruments de la torture se présentèrent à mes yeux effrayés, il n'y manquait que les bourreaux. Les mêmes moines assis dans de vastes fauteuils, m'ordon- nèrent de me placer sur une escabelle de bois, posée en face d'eux. — Vous voyez, me dit celui qui m'avait inter- rogé jusqu'alors, quels sont les moyens dont nous allons nous servir pour obtenir de vous la vérité. — Ces moyens sont inutiles, répondis-je avec courage; ils peuvent effrayer le coupable, mais l'innocent les voit sans frémir : que vos bour- reaux paraissent, je saurai à la fois soutenir leurs tortures, vous plaindre et me consoler. — Cette fierté, hors de saison, cet entêtement ET VALCOUR 34I à nous cacher la vérité va peut-être vous coûter bien cher, reprit l'inquisiteur; est-il besoin de feindre lorsque nous avons tout appris : votre hôte, vos gens emprisonnés comme vous (cette circonstance était fausse), tout ce qui vous entou- rait enfin, vient de déposer contre vous. On a surpris vos opérations ; on vous a vu invoquer le diable... En un mot, vous êtes chimiste et sor- cier, ce que nous regardons comme synonyme *. Partout ailleurs, j'avoue que le rire eût été ma seule réponse à des balourdises de cette espèce ; on n'imagine pas le mépris qu'inspire un juge quel- conque, quand renonçant à la sage austérité de son ministère, il en descend par le libertinage ou la bêtise, pour s'occuper de détails déshonnétes, ou hors de bon sens ; on ne voit plus dès lors en lui qu'un crapuleux ou qu^un imbécile^ conduit par la débauche ou l'absurdité et qui n'est plus digne que de la rigueur des lois et de l'indigna- tion publique. ' Il ne faut pas que l'accusation de sorcellerie, de chimie, étonne dans le siècle où lut fait le fameux procès du curé de Blenac. Ce malheureux i^rétre fut accusé au Parlement de Toulouse, eu 1712 ou 1715, d'avoir commerce avec le diable ; en conséquence, il fut scan- daleusement dépouillé en pleine salle, pour voir s'il ne portait pas sur le corps des marques de ce commerce; et comme on lui trouva plusieurs seings, on ne douta plus du fait. On le piqua, on le biùla sur chacun de ces seings, pour voir s'ils étaient l'ouvrage du démon ou de la nature. Telle était la spirituelle école où se formaient les meurtriers de Calas et de Labarre 342 ALINE Quoi qu'il en fût, je me contins; mais les mou- vements de pitié que m'inspiraient de pareils fourbes, éclatèrent si énergiquement sur mon visage, qu'ils se regardèrent tous deux, sans trop savoir que dire pour appuyer leur stupide accusation. Leur adressant la parole enfin : — Si j'avais, dis-je, la puissance du diable, croyez que le premier emploi que j'en ferais, serait assurément de me sortir de la main de ses satellites. — Mais s'il est certain, dit l'inquisiteur en ne prenant pas garde à ma réponse, s'il est évident que cet or est composé par vous, il ne peut l'être que par la chimie ; or, la chimie est un art diabolique que nous regardons... — On ne fait de l'or par aucuns procédés chi- miques, dis-je en interrompant cet imbécile avec vivacité, ceux qui répandent ces sottises sont aussi bétes que ceux qui les croient; la seule matrice de l'or est la terre, et on ne l'imite point : je vous ai dit d'où venaient ces lingots; je ne les ai acquis par aucune voie qui puisse alarmer ma conscience; vous m'arracheriez la vie, que je ne vous en dirais pas davantage. Gardez mon or, si c'est lui qui vous tente; je vivais avant de l'avoir, je ne mourrai pas pour l'avoir perdu; mais rendez-moi la liberté que ET VALCOUR 343 VOUS m'avez ravie sans droits et que votre seule cupidité vous force à m'enlever. — Vous reconnaissez donc, ajouta ce subor- neur, que cet or est le fruit de vos œuvres? — Je reconnais qu'il m'a été donné, qu'il m'appartient et que vous voulez me faire mourir pour me le voler. — On ne porta jamais l'impudence plus loin, dit le moine en se levant furieux et sonnant une petite clochette d'argent qu'il avait près de lui, nous allons voir si elle se soutiendra aux portes du tombeau. Quatre assassins masqués comme le sont les pénitents dans nos provinces du Midi, parurent alors et s'apprêtèrent à me saisir. — O Dieu! m'écriai-je, pardonnez à mes bour- reaux et donnez-moi la force d'endurer les tour- ments que leur stupide rage apprête à l'inno- cence. A ces mots, l'inquisiteur sonna une seconde fois et l'alcade parut... — Remettez cet homme en prison, lui dit le moine, il y finira ses jours, puisqu'il ne veut rien avouer; qu'il entende bien que sa liberté tient à ses aveux, et qu'il les fasse maintenant quand il voudra. Je sortis et vous laisse à penser dans quels sentiments j'étais contre d'infâmes coquins, dont 344 il était clair que le vol et le meurtre étaient les seules intentions. Mon trouble seul me soutint cette première journée; mais je tombai le lendemain dans des réflexions sombres, dans une mélancolie, qui me firent naître le dessein de finir mon sort. Un accès de douleur effroyable qui survint peu après, en mettant mon âme dans une situation plus violente, la sortit de ces funestes projets. Oui, me dis-je dans l'excès de mon désespoir, un tribunal qui ne pardonne jamais, qui cor- rompt la probité des citoyens, la vertu des fem- mes, l'innocence des enfants; qui, comme ces tyrans de l'ancienne Rome, ose faire un crime de la compassion et des larmes. . , aux yeux duquel le soupçon est un tort, la délation une preuve, la richesse un délit... qui, foulant aux pieds toutes les lois divines et humaines, couvre son impudence, sa luxure et sa cupidité du voile hypocrite de l'amour divin et des bonnes moeurs; qui pardonne tous les forfaits de ceux qui le ser- vent; qui assure l'impunité à ses satellites; qui, pour comble d'horreuret d'impudence, condamne et flétrit des héros *, immole des ministres d'Etat **, fait perdre à la nation ses plus bril- " Cliarles-Quiiit. ** Le comte d'Olivai'ès : il avait fuit la fortune de plus de 4,000 per- sonnes, quand ce tribunal atroce le sonnaa de comparaître devant lui ; il ne trouva pas un seul ami qui osât lui donner du secours. ET VALCOUR 345 lants domaines *, dépeuple le gouvernement : un tel tribunal, dis-je, est la preuve la plus authentique de la faiblesse de l'État qui le souffre, le signe le plus certain du danger de la religion qui le protège et l'avertissement le plus sûr de la vengeance de Dieu **. Malheur aux rois, ou qui le toléreront dans leurs Etats, ou qui, même en le rejetant, con- sentiront à souiller les tribunaux de la nation des atroces maximes de cette assemblée de bri- gands; le citoyen barbare, inepte et frénétique, qui abuserait de sa place pour introduire de telles opinions, serait l'instrument infernal qu'emploierait la colère céleste pour ébranler la puissance de cet empire; et si ce scélérat, moins imaginaire qu'on ne le croira peut-être, parve- nait à force de bassesses à s'élever un instant au-dessus de l'état vil où la nature le réduit, le ciel ne l'aurait permis que pour lui préparer la honte d'avoir à tomber de plus haut ***. * Les Provinces-Unies, etc. '* La maxime de ce tribunal est : Nous te ferons plutôt brûler pomme coupa))le, que de laisser croire au public que nous t'ayons enfermé comme innocent. "* On peut et on doit reproclier à l'ancien ministre dont il s'agit ici, d'avoir dans tous les temps écouté les soupçons, la commune renom- mée et favorisé les délations secrètes : or, voilà ce qui s'appelle agir inquisitoirement. Il vaut mieux se tromper en pensant avantageuse- ment de celui qui ne mérite pas, que de concevoir des soupçons défa- 34*5 ALINE Ce fiel lancé, de nouvelles idées m'occupèrent : mes vingt-cinq mille livres en or placées dans ma ceinture, me restaient intactes; comme cette ceinture était extrêmement serrée sur mes reins, j'étais assez heureux pour qu'elle eût échappé à ceux qui m'avaient fouillé en entrant, cette circonstance heureuse me fit voir que je n'étais pas tout à fait abandonné de la fortune, et qu'elle me tendait encore la main pour m'affranchir de mon malheureux sort... L'espoir se ranima; si peu de chose le soutient dans le cœur navré du misérable! Je ne vis plus les murs de ma prison comme les parois de mon sépulcre ; l'œil qui me les fit mesurer de nou- veau, n'était plus dirigé que par l'idée de les franchir; je les examinai avec exactitude... j'en sondai l'épaisseur... j'observai la fenêtre; moins élevée qu'elles ne le sont dans les autres cham- bres, je crus qu'avec un peu de patience et du travail, il me deviendrait peut-être possible d'échapper par là : sa clôture, ou plutôt ses gril- lages étaient doubles et très épais, je ne m'en effrayai point; je regardai où donnait cette vorables de l'homme de bien, parce qu'on ne feit aucun tort au pre- mier en le soupçonnant meilleur qu'il n'est, et qu'on fait injure au second en le soupçonnant mal à propos. Saint Augustin consent qu'on présume le bien tant qu'on n'a point de pi'euves du mal ; mais pour appuyer un jugement désavantageux, il demande des preuves indu- bitables. ET VALCOUR 347 fenêtre; il me parut que c'était dans une petite cour isolée, n'ayant plus qu'un mur de vingt pieds devant elle, qui la séparait de la rue ; je résolus de me mettre à l'ouvrage dès l'instant même; le fer d'un briquet, meuble d'usage dans ces sortes d'endroits, me parut devoir servir au mieux mes desseins; à force de l'ébrécher contre une pierre, j'en fis une sorte de lime et dès le même soir, j'avais déjà mordu un de mes barreaux de plus de trois lignes de profon- deur... Courage, me dis-je... 0 Léonore ! j'embrasse- rai encore tes genoux... Non, ce n'est point ici que la mort est préparée pour moi, elle ne peut me frapper qu'à tes pieds... Travaillons... Afin que mes geôliers ne se doutassent de rien, j'affectai devant eux la plus profonde dou- leur; je portai la ruse au point de refuser même les aliments qui m'étaient présentés et les con- traignant ainsi à un peu de pitié, j'éloignai tout soupçon de leur esprit. Cependant leurs consola- tions furent médiocres : l'art de répandre du baume sur les plaies d'une âme désolée n'est jamais connu d'êtres assez vils pour accepter l'emploi déshonorant de fermer des portes de prison. Quoi qu'il en soit, je les trompai et c'était tout ce que je désirais; leur aveuglement m'était plus utile que leurs larmes, et j'avais bien plus 34 s ALINE envie de fasciner leurs yeux, que d'attendrir leurs cœurs. Mon ouvrage se perfectionnait; déjà ma tête passait entièrement par les ouvertures que j'avais pratiquées; j'avais soin de remettre les choses en ordre le soir, pour qu'on ne s'aperçut de rien; tout répondait enfin au gré de mes désirs, lorsqu'un jour, vers les trois heures après midi, j'entendis frapper au-dessus de ma tête en un endroit de la voûte qui me parut plus faible que le comble, et qui l'était suffisamment pour lais- ser pénétrer la voix. J'écoutai : on frappa. — Pouvez-vous m'entendre? me dit une voix de femme en mauvais français. - — - Au mieux, répondis-je ; que désirez-vous d'un malheureux compagnon d'infortune? — Le plaindre et me consoler avec lui, me répondit-on: je suis prisonnière et innocente comme vous : depuis huit jours je vous écoute, et crois deviner vos projets. — Je n'en ai aucun, répondis-je, craignant que ce ne fût ici quelque piège, et connaissant cette ruse basse et vile qui place à côté d'un malheureux un espion déguisé sous la même chaîne, dont le but est d'entr'ouvrir le cœur de son infortuné camarade, afin d'en arracher un secret qu'il trahit dans le même instant; artifice ET VALCOUR 349 exécrable, prouvant bien plutôt l'affreux désir de trouver des criminels, que l'envie honnête et légitime de ne supposer que l'innocence *. — Vous me trompez, reprit la compagne de mon sort, je démêle au mieux vos soupçons, ils sont déplacés vis-à-vis de moi : si nous pouvions nous voir, je vous convaincrais de ma fran- chise : voulez-vous m'aider, continua-t-on, per- çons chacun de notre coté 'à cet endroit où je vous parle, nous nous entendrons mieux, nous nous verrons, et j'ose croire qu'après un peu plus d'entretien, nous nous convaincrons qu'il n'est rien à craindre à nous confier l'un à l'autre. Ici ma position devenait très embarrassante : j'étais découvert, cela était évident, et dans une telle circonstance peut-être il y avait moins de danger à accorder à cette femme ce qu'elle dési- rait, qu'à l'irriter par des refus. Si elle était fausse, elle me trahissait assurément; si elle ne ' C'est cette aflVeuse liabitude où sont les juges de ne jamais regarder tiu'un coupable dans l'accusé, nui leur fuit commettre de si sanglantes méprises : tant de causes, pourtant, peuvent avoir attiré des ennemis à un homme ; la médisance, la calomnie sont si fort en usage, qu'il paraîtrait que dans toute «une honnête, le premier mouvement devrait toujours être à ladécliarge de l'accusé ; mais où y a-t-il aujourd'hui des juges de cette vertu ! et la morgue et la sévé- rité, et riusolent et stupide rigorisme, que deviendrait tout cela, si au lieu de pendre et rouer, on passait sa vie à innocenter ou absoudre ; un coupable, tel ou non, un homme à i>endre enfin, est un être aussi essentiel à des robins, que la mouclie à l'araignée, hi brebis au lion féroce et la fièvre aux médecins. 350 ALINE l'était pas, mon impolitesse la déterminait à le devenir. J'acceptai donc sans balancer; mais comme nous approchions de l'heure où les geôliers fai- saient leur ronde, je conseillai à ma voisine de remettre le travail au lendemain... Elle y consentit. — Ah ! dit-elle encore en me souhaitant le bonsoir, que d'obligations nous allons vous avoir. — Que veut dire ce nous, repartis-je au plus vite, n'êtes-vous pas seule? — Je suis seule, me répondit-on; mais j'ai près de moi une compagne, avec laquelle je cause très à l'aise par une ouverture que nous avons faite, et qui va lui faciliter le moyen de se rendre dans ma chambre, pour passer ensuite toutes les deux dans la vôtre, quand le travail, que nous allons entreprendre vous et moi, sera fait; ce service que j'implore, j'en conviens, c'est bien plutôt pour cette infortunée que pour moi : si vous la connaissiez, elle vous intéresserait assurément; elle est jeune, innocente et belle; elle est de votre patrie; il est impossible de la voir sans l'aimer. Ah ! si la pitié ne vous parle pas en ma faveur, qu'elle se fasse entendre au moins pour elle !.. — Quoi ! celle dont vous me parlez est Fran- ET VALCOUR 35 I çaise, répliquai-je avec empressement et par quel hasard ?.. IMais nous n'eûmes pas le temps d'en dire davantage, et le bruit que nous entendîmes nous força de cessernotre entretien. Dès que j'eus soupe, je m'enfonçai dans les plus sérieuses réflexions sur le parti à prendre dans cette circonstance. Ma délicatesse était flattée, sans doute, d'arracher au joug des scélé- rats qui nous retenaient, deux infortunées comme moi; mais, d'un autre côté, que de risques à me charger d'elles et comment entreprendre, avec deux femmes, une opération si dangereuse et dont le succès était incertain : si elle manquait, je redoublais leurs chaînes et me précipitais avec elles dans de plus grands malheurs peut-être, que ceux qui nous attendaient. Seul, tout me semblait possible; tout me paraissait échouer avec elles... Je ne balançai donc plus; je fermai mon cœur à toute considé- ration et me déterminai à partir sur-le-champ, afin de ne plus même entendre les regrets inté- rieurs que j'éprouvais à refuser aussi cruellement mes services à ces deux malheureuses compa- gnes de mon sort. J'attendis minuit : visitant alors mes ouver- tures et les trouvant suffisamment élargies pour y passer le corps, je liai un de mes draps aux 352 ALINE barreaux qui n'étaient point endommagés et me laissai par leur moyen glisser dans la cour... nouvel embarras dès que j'y fus; je tombai dans une espèce de gouffre dont l'obscurité était d'autant plus affreuse, que l'enceinte en était étroite et haute; j'avais vingt pieds de mur à franchir, sans qu'aucun moyen s'offrît à moi pour m'en faciliter l'entreprise; alors, je me repentis vivement de ce que je venais de faire ; la mort, sous mille formes, s'offrit à moi pour punition de mon imprudence; un regret amer de tromper aussi durement l'espoir des deux fem- mes que j'abandonnais, vint achever de déchirer mon cœur, et j'étais prêt à remonter, lorsqu'en tâtonnant dans cette cour, une échelle vint s'offrir à moi. O ciel! me dis-je, je suis sauvé, n'en doutons pas, la Providence me sert mieux que moi- même, elle veut absolument m'arracher de ces lieux; suivons sa voix et reprenons courage. Je saisis cette échelle précieuse, je l'appliquai au mur; mais il s'en fallait bien qu'elle en atteignît le haut; à peine arrivait-elle à la moitié. Quelle nouvelle détresse!.. Mon heureuse étoile ne m'abandonna pourtant point encore; à force d'examiner, je découvre un petit toit dans cette cour, dont l'élévation est semblable à celle de mon échelle; je l'y applique, je monte; une fois ET VALCOUR 353 sur le parapet, je rapporte l'échelle à moi et la repose contre le mur, me voilà sur la crête; mais en étais-je plus avancé : il fallait descendre d'aussi haut que je m'étais élevé, et nul moyen de ce côté ne se présentait pour y réussir. Le mur étant assez large pour me permettre de marcher dessus, j'en fis le tour, observant avec le plus grand soin tout ce qui pouvait l'environ- ner, et me permettre d'en descendre avec un peu plus de facilité. Enfin, j'aperçois au coin d'une petite rue aboutissant à ce mur, un tas de fumier appuyé contre lui à la hauteur de près d'une toise; je me précipite sans réfléchir davan- tage, je m'élance dans la rue, et assez heureux pour ne m'étre fait aucun mal dans toutes ces diverses opérations, me voilà, comme vous l'imaginez bien, à faire de mes jambes le plus prompt et le meilleur usage possible. Un fuyard de l'Inquisition ne trouve de res- sources nulle part en Espagne : le royaume est rempli des satellites de ce tribunal, toujours prêts à vous ressaisir en quelques lieux que vous puis- siez être. Rien de plus vigilant que les soins de la Sainte-Hermandad; c'est une chaîne de fripons qui se donnent la main d'un bout de l'Espagne à l'autre et qui n'épargnent ni frais, ni trompe- ries, ni soins, ou pour arrêter celui que le tribu- nal poursuit, ou pour lui rendre celui qui s'en II iA 354 ALINE échappe. Je le savais et je sentais parfaitement, d'après cela, que le seul parti qui me restât à prendre, était de m'éloigner à l'instant d'Espagne et de gagner si je pouvais, sans aucun repos, les frontières de France. Je me mis donc à fuir... A fuir! qui, grand Dieu ! quel était donc l'objet dont je venais de tromper la confiance!., quelle était cette fille charmante pour laquelle une tendre amie venait d'intércvsser ma pitié!., qui trahissais-je, qui fuyais-je en un mot!.. Léonore, ma chère Léo- nore : c'était elle que la fortune venait de mettre une troisième fois dans mes mains; elle dont je refusais de briser les fers et que je laissais au pouvoir d'un monstre bien plus dangereux encore que les Vénitiens et que les antropophages ; elle enfin, dont je m'éloignais tant que mes forces pouvaient me le permettre. — Oh ! pour le coup, dit madame de Bla- mont, c'est être aussi par trop malheureux, et je crois qu'après ceci on ne doit plus croire aux pressentiments de l'amour. O ! madame, continua-t-elle en embrassant cette aimable personne, combien tout ceci redou- ble l'envie que nous avons tous d'apprendre vos aventures et de quel intérêt elles doivent être ! — Au moins, laissons finir celles de monsieur de Sainville, dit le comte de Beaulé; c'est une ET VALCOUR 355 terrible chose que d'avoir affaire à des femmes : on s'imagine que la curiosité est leur démen- geaison la plus cuisante... vous le voyez, mes- sieurs, on se trompe, c'est l'envie de parler. — Mais qui nous retarde à présent, dit Aline avec gentillesse en s'adressant au comte... il me semble que ce n'est que vous seul. — Soit, reprit monsieur de Beaulé ; mais si vous interrompez encore une fois, ou l'une ou l'autre, j'emmène Sainville et Léonore à Paris, et vous prive de savoir le reste de leur histoire. — Allons, allons, dit madame de Senneval, il faut écouter et se taire : notre général le ferait comme il le dit; continuez, monsieur de Sain- ville, continuez, je vous en supplie, car j'ai bien envie de savoir comment vous vous réunirez à ce cher objet de tous vos soins. — Hélas! madame, reprit Sainville, il me reste peu de choses intéressantes à vous dire entre cette dernière circonstance de mon histoire et notre heureuse réunion ; et l'impatience que je lis en vous d'écouter à présent plutôt Léonore que moi, va me faire abréger les détails. Je marchai avec la plus grande vitesse; j'évi- tais les villes et les bourgs; je couchais en rase campagne : si je rencontrais quelqu'un, je me faisais passer pour déserteur français, et six jours de marche excessive me rendirent enfin au delà 356 ALINE des monts : j'arrivai à Pau dans un état qui vous eût attendri. J'y trouvai au moins de la tranquil- lité, et il me restait assez d'argent pour m'y mettre à mon aise. Mais le calme décida la maladie que tant d'agitations faisaient germer dans mon sang; à peine fus-je dans un& maison bourgeoise, que j'avais louée pour quelque temps à dessein de m'y refaire, qu'une fièvre ardente se déclara et me mit en huit jours aux portes du tombeau. J'étais pour mon bonheur chez d'hon- nêtes gens; ils eurent pour moi des soins que je n'oublierai jamais ; mais ma convalescence ayant duré quatre mois, je ne pensai plus à me rendre dans ma patrie. Vers la fin de l'été, j'achetai une voiture, je pris des domestiques et je fus en poste à Bayonne. Ne me trouvant pas encore assez bien pour soutenir cette fatigante manière de voyager, j'y renonçai et vins à petites journées à Bor- deaux, où je résolus de me rafraîchir une quin- zaine de jours ; j'y étais aussi tranquille que l'état de mon cœur pouvait me le permettre, lorsqu'un soir, ne cherchant qu'à me distraire ou à me dissiper, je fus à la comédie, attiré par le Père de Famille, que j'ai toujours aimé, et plus encore par l'annonce d'une jeune débutante aux rôles de Sophie dans la première pièce et de Julie dans la Pupille, qui devait suivre : c'était, ET VALCOUR 357 assurait-on, une fille pleine de grâces, de talents et qui venait de faire les délices de Bayonne, où elle avait passé pour se rendre à Bordeaux, lieu de son engagement. Il était d'usage alors qu'un peu avant la pièce, les jeunes gens se rendissent sur le théâtre pour y causer avec les actrices. J'y fus dans le dessein d'examiner d'un peu plus près si cette jeune per- sonne, dont la figure s'exaltait autant, méritait les éloges qu'on lui prodiguait. Ayant rencontré là par hasard un nommé Sainclair, que j'avais vu autrefois tenant le premier emploi à Metz et qui le remplissant de même à Bordeaux, allait repré- senter le tendre et fougueux Saint-Albin, je le priai de me montrer la déesse qu'il allait adorer. — Elle s'habille, me dit-il, elle va descendre à l'instant; je vous la ferai voir dès qu'elle paraîtra; c'est la première fois que je joue avec elle; je ne l'ai vue qu'un moment ce matin... elle n'est ici que d'hier... nous avons répété les situations; elle est en vérité du dernier intérêt. Une jolie taille, un son de voix flatteur et je Ini crois de l'âme. — Et vous n'en êtes pas amoureux ? dis-je en plaisantant. — Oh bon! me répondit Sainclair, ne savez- vous donc pas que nous sommes comm.e les confesseurs, nous autres, nous ne chassons jamais 358 ALINE sur nos terres; cela nuit au talent; l'illusion est au diable quand on a couché avec une femme et pour l'adorer sur la scène, ne faut-il pas que cette illusion soit entière. Cette fille est d'ailleurs aussi sage que belle... En vérité, tous nos camarades le disent... Mais tenez, parbleu, la voilà, vos yeux vont vous servir infiniment mieux que mes tableaux... Hein! comment la trouvez-vous? .. — Ciel! étais-je en état de répondre!.. Mes membres frémissent... une angoisse cruelle enchaîne à l'instant tous mes sens, et revenant comme un trait de cette situation, je vole aux genoux de cette fille chérie... — O Léonore! m'écriai-je. Et je tombe à ses pieds sans connaissance. Je ne sais ce que je devins, ce qu'on fit, ce qui •se passa; mais je ne repris connaissance que dans les foyers; et quand mes yeux se rouvrirent, je me retrouvai soigné par Sainclair, plusieurs fem- mes de la comédie et Léonore à genoux devant moi, une main appuyée sur mon coeur, m'appe- lant et fondant en larmes... Nos embrassements... notre délire... nos questions coupées, reprises cent et cent fois et jamais répondues; l'excès de notre tendresse mutuelle, et du bonheur que nous sentions à nous retrouver enfin après tant de traverses. ET VALCOUR 359 arrachaient des larmes à tout ce qui nous entou- rait. On avait annoncé la débutante évanouie; l'impossibilité de donner le Père de Famille, et toute la troupe s'était renfermée avec nous dans les foyers. Léonore avait déclaré qui j'étais; elle avait dit par quels noeuds nous étions liés l'un à l'autre, et l'impossibilité où elle se trouvait de jouer dorénavant la comédie. Je m'offris de payer les frais... les comédiens ne voulurent jamais l'accepter. Peu de gens savent combien on trouve de pro- cédés et de délicatesse dans les personnes de ce talent. Eh! comment ne seraient pas honnêtes et sensibles, ceux qui doivent être ainsi, par état, la moitié de leur vie! On rend mal ce qu'on ne sent point, et n'eût-on pas même un certain pen- chant à la vertu, l'habitude des sentiments qu'on emprunte, accoutume insensiblement l'âme à ne se plus mouvoir que par eux *. On revint annoncer l'indisposition totale de la débutante et prendre en même temps les ordres " Ceci, sans doute, doit s'entendre avec quelques exceptions ; car .sans les supposer, les comédiens qui remplissent les rùles faux et t) aîtres, devraient doue ressembler aux personnages qu'ils peignent, «•'est ce qui n'est pourtant pas ; mais ces rôles sont rares. Il y a en général plus d'honnêtes gens dans les personnages d'une pièce, que l 0) F: ^ •H o o 2 0) co a ri " o «a; OJ O _, 'C H C ai •H -H ce p^