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ALINE ET VALCOUR

ALINE ET VALCOUR

ou LE

ROMAN PHILOSOPHIQUE

Écrit à la Bastille, un an avant la Révolntion de France.

TOME DEUXIEME

BRUXELLES

.r.-,T. G-A.V, T.IKlv'ArRK-ÉDITEUK.

18 83

597782

8 . i3l . Ç-l

ALINE ET VALCOUR

LETTRE XXXV.

DÉTERVILLE A VALCOUR.

Vertfeuillc, i6 novembre. Histoire de Sainville et de Léonore *.

qu'un amant peut se flatter d'obtenir

T^^^^C^^'est en présentant l'objet qui l'enchaîne,

,çjj^3 l'indulgence de ses fautes : daignez jeter les yeux sur Léonore, et vous y verrez à la fois la cause de mes torts, et la raison qui les excuse.

* Le lecteur qui prendrait ceci pour un de ces épisodes placé sans motif, et qu'on peut lire, ou passer à volonté, commettrait une faute bien lourde.

II 1

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dans la même ville qu'elle, nos familles unies par les nœuds du sang et de l'amitié, il me fut difficile de la voir longtemps sans l'aimer; elle sortait à peine de l'enfance, que ses charmes faisaient déjà le plus grand bruit, et je joignis à l'orgueil d'être le premier à leur rendre hom- mage, le plaisir délicieux d'éprouver qu'aucun objet ne m'embrasait avec autant d'ardeur.

Léonore dans l'âge de la vérité et de l'inno- cence, n'entendit pas l'aveu de mon amour sans me laisser voir qu'elle y était sensible, et l'instant cette bouche charmante sourit pour m'ap- prendrequeje n'étais point haï, fut, j'en conviens, le plus doux de mes jours.

Nous suivîmes la marche ordinaire, celle qu'indique le cœur quand il est délicat et sen- sible, nous nous jurâmes de nous aimer, de nous le dire, et bientôt de n'être jamais l'un qu'à l'autre. Mais nous étions loin de prévoir les obstacles que le sort préparait à nos desseins.

Loin de penser que quand nous osions nous faire ces promesses, de cruels parents s'occu- paient à les contrarier, l'orage se formait sur nos têtes, et la famille de Léonore travaillait à un établissement pour elle au même instant la mienne allait me contraindre à en accepter un.

Léonore fut avertie la première ; elle m'ins- truisit de nos malheurs; elle me jura que si je

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voulais être ferme, quels que fussent les incon- vénients que nous éprouvassions, nous serions pour toujours l'un à l'autre. Je ne vous rends point la joie que m'inspira cet aveu, je ne vous peindrai que l'ivresse avec laquelle j'y répondis.

Léonore, née riche, fut présentée au comte de Folange, dont l'état et les biens devaient la faire jouir à Paris du sort le plus heureux; et malgré ces avantages de la fortune, malgré tous ceux que la nature avait prodigués au comte, Léonore n'accepta point : un couvent paya ses refus.

Je venais d'éprouver une partie des mêmes malheurs : on m'avait offert une des plus riches héritières de notre province, et je l'avais refusée avec une si grande dureté, avec une assurance si positive à mon père, qu'où j'épouserais Léo- nore, ou que je ne me marierais jamais, qu'il obtint un ordre de me faire joindre mon corps, et de ne le quitter de deux ans.

Avant de vous obéir, monsieur, dis-je alors, en me jetant aux genoux de ce père irrité, souffrez que je vous demande au moins la cruelle raison qui vous force à ne vouloir point m'accor- der celle qui peut seule faire le bonheur de ma vie?

Il n'y en a point, me répondit mon père, pour ne pas vous donner Léonore ; mais il en

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existe de puissantes pour vous contraindre à en épouser une autre.

L'alliance de mademoiselle de Vitri, ajouta- t-il, est ménagée par moi depuis dix ans; elle réunit des biens considérables, elle termine un procès qui dure depuis des siècles, et dont la perte nous ruinerait infailliblement.

Croyez-moi, mon fils, de telles considérations valent mieux que tous les sophismes de l'amour : on a toujours besoin de vivre, et l'on n'aime jamais qu'un instant.

Et les parents de Léonore, mon père, dis-je en évitant de répondre à ce qu'il me disait, quels motifs allèguent-ils pour me la refuser ?

Le désir de faire un établissement bien meilleur; dussé-je faiblir sur mes intentions, n'imaginez jamais de voir changer les leurs : ou on la forcera de prendre le voile.

Je m'en tins là, je ne voulais pour l'instant qu'être instruit du genre des obstacles, afin de me décider au parti qui me resterait pour les rompre. Je suppliai donc mon père de m'accor- der huit jours, et je lui promis de me rendre incessamment après oîi il lui plairait de m'exiler. J'obtins le délai désiré, et vous imaginez facile- ment que je n'en profitai que pour travailler à détruire tout ce qui s'opposait au dessein que Léonore et moi avions de nous réunir à jamais.

ET VALCOUR

J'avais une tante religieuse au même couvent on venait d'enfermer Léonore; ce hasard me fit concevoir les plus hardis projets : je contai mes malheurs à cette parente, et fus assez heu- reux pour 1'}^ trouver sensible ; mais comment faire pour me servir, elle en ignorait les moyens.

L'amour me les suggère, lui dis-je,et je vais vous les indiquer... Vous savez que je ne suis pas mal en fille; je me déguiserai de cette manière; vous me ferez passer pour une parente qui vient vous voir de quelques provinces éloi- gnées; vous demanderez la permission de me faire entrer quelques jours dans votre couvent... Vous l'obtiendrez... Je verrai Léonore, et je serai le plus heureux des hommes.

Ce plan hardi parut d'abord impossible à ma tante; elle y voyait cent difficultés; mais son esprit ne lui en dictait pas une, que mon cœur, ne la détruisît à l'instant, et je parvins à la déter- miner.

Ce projet adopté, le secret juré de part et d'autre, je déclarai à mon père que j'allais m'exiler, puisqu'il l'exigeait, et que, quelque dur que fût pour moi l'ordre il me forçait de me soumettre, je le préférais sans doute au m.ariage de mademoiselle de Vitri. J'essuyai encore quel- ques remontrances ; on mit tout en usage pour me persuader; mais voyant ma résistance iné-

branlable, mon père m'embrassa, et nous nous séparâmes.

Je m'éloignai sans doute; mais il s'en fallait bien que ce fût pour obéir à mon père. Sachant qu'il avait placé chez un banquier, à Paris, une somme très considérable, destinée à l'établisse- ment qu'il projetait pour moi, je ne crus pas faire un vol en m'emparant d'avance des fonds qui devaient m'appartenir ; et muni d'une pré- tendue lettre de lui, forgée par ma coupable adresse, je me transportai à Paris chez le ban- quier, je reçus les fonds qui montaient à cent mille écus, m'habillai promptement en femme, pris avec moi une soubrette adroite, et repartis sur-le-champ pour me rendre dans la ville et dans le couvent m'attendait la tante chérie qui voulait bien favoriser mon amour. Le coup que je venais de faire était trop sérieux pour que je m'avisasse de lui en faire part; je ne lui mon- trai que le simple désir de voir Léonore devant elle, et de me rendre ensuite au bout de quel- ques jours aux ordres de mon père... Mais comme il me croyait déjà à ma destination, dis-je à ma tante, il s'agissait de redoubler de prudence; cependant, comme on nous apprit qu'il venait de partir pour ses biens, nous nous trouvâmes plus tranquilles, et dès l'instant nos ruses commencèrent.

ET VALCOUR

Ma tante me reçoit d'abord au parloir, me fait faire adroitement connaissance avec d'autres religieuses de ses amies, témoigne l'envie qu'elle a de m'avoir avec elle, au moins pendant quel- ques jours, le demande, l'obtient; j'entre, et me voilà sous le même toit que Léonore.

Il faut aimer, pour connaître l'ivresse de ces situations; mon cœur suffit pour les sentir, mais mon esprit ne peut les rendre.

Je ne vis point Léonore le premier jour; trop d'empressement fût devenu suspect. Nous avions de grands ménagements à garder; mais le len- demain, cette charmante fille, invitée à venir prendre du chocolat chez ma tante, se trouva à côté de moi, sans me reconnaître; déjeuna avec plusieurs autres de ses compagnes sans se douter de rien, et ne revint enfin de son erreur, que lorsque après le repas, ma tante l'ayant retenue la dernière, lui dit, en riant, et me présentant à elle :

Voilà une parente, ma belle cousine, avec laquelle je veux vous faire faire connaissance : examinez-la bien, je vous prie, et dites-moi s'il est vrai, comme elle le prétend, que vous vous êtes déjà vues ailleurs.

Léonore me fixe, elle se trouble; je me jette à ses pieds, j'exige mon pardon, et nous nous livrons un instant au doux plaisir d'être sûrs

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de passer au moins quelques jours ensemble. Ma tante crut d'abord devoir être un peu plus sévère; elle refusa de nous laisser seuls; mais je la cajolai si bien, je lui dis un si grand nombre de ces choses douces^ qui plaisent tant aux fem- mes, et surtout aux religieuses, qu'elle m'accorda bientôt de pouvoir entretenir tête à tête le divin objet de mon cœur.

Léonore, dis-je à ma chère maîtresse, dès qu'il me fut possible de l'approcher, ô Léonore, me voilà en état de vous presser d'exécuter nos serments; j'ai de quoi vivre, et pour vous, et pour moi, le reste de nos jours. Ne perdons pas un instant, éloignons-nous.

Franchir les murs, me dit Léonore effrayée; nous ne le pourrons jamais.

Rien n'est impossible à l'amour, m'écriai- je; laissez-vous diriger par lui, nous serons réunis demain.

Cette aimable fille m'oppose encore quelques scrupules, me fait entrevoir des difficultés; mais je la conjure de ne se rendre, comme moi, qu'au sentiment qui nous enflamme... Elle frémit... elle promet, et nous convenons de nous éviter, et de ne plus nous revoir, qu'au moment de l'exécution.

Je vais y réfléchir, lui dis-je, ma tante vous remettra un billet; vous exécuterez ce qu'il

ET VALCOUR

contiendra; nous nous verrons encore une fois, pour disposer tout, et nous partirons.

Je ne voulais point mettre ma tante dans une telle confidence. Accepterait-elle de nous servir; ne nous trahirait-elle pas? Ces considérations m'arrêtaient; cependant il fallait agir. Seul, déguisé, dans une maison vaste dont je connais- sais à peine les détours et les environs, tout cela était fort difficile; rien ne m'arrêta cepen- dant, et vous allez voir les moyens que je pris.

Après avoir profondément étudié pendant vingt-quatre heures, tout ce que la situation pouvait me permettre, je m'aperçus qu'un sculp- teur venait tous les jours dans une chapelle inté- rieure du couvent, réparer une grande statue de sainte Ultrogote, patronne de la maison, en laquelle les religieuses avaient une foi profonde; on lui avait vu faire des miracles; elle accor- dait tout ce qu'on lui demandait. Avec quelques patenôtres, dévotement récitées au bas de son autel, on était sûr de la béatitude céleste.

Résolu de tout hasarder, je m'approchai de l'artiste, et après quelques génuflexions prélimi- naires, je demandai à cet homme, s'il avait autant de foi que ces dames au crédit de la sainte qu'il rajustait.

Je suis étrangère dans cette maison, ajoutai- je, et je serais bien aise d'entendre raconter par

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VOUS quelques hauts faits de cette bienheureuse.

Bon, dit le sculpteur, en riant, et croyant pouvoir parler avec plus de franchise, d'après le ton qu'il me voyait prendre avec lui... Ne voyez- vous pas bien que ce sont des béguines, qui croyent tout ce qu'on leur dit. Comment vou- lez-vous qu'un morceau de bois fasse des choses extraordinaires? Le premier de tous les miracles devrait être de se conserver, et vous voyez bien qu'elle n'en a pas la puissance, puisqu'il faut que je la raccommode. Vous ne croyez pas à toutes ces momeries-là, vous, mademoiselle.

Ma foi, pas trop, répondis-je; mais il faut bien faire comme les autres.

Et m'imaginant que cette ouverture devait suffire pour le premier jour, je m'en tins là.

Le lendemain, la conversation reprit, et conti- nua sur le même ton... Je fus plus loin; je lui donnai beau jeu; il s'enflamma, et je crois que si j'eusse continué de l'émouvoir, l'autel même de la miraculeuse statue, fût devenu le trône de nos plaisirs... Quand je le vis là, je lui saisis la main.

Brave homme, lui dis-je, voyez en moi, au lieu d'une fille, un malheureux amant, dont vous pouvez faire le bonheur.

Oh ciel ! monsieur, vous allez nous perdre tous deux.

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Non, écoutez-moi; servez-moi, secourez- moi, et votre fortune est faite.

Et en disant cela, pour donner plus de force à mes discours, je lui glissai un rouleau de vingt- cinq louis, l'assurant que je n'en resterais pas là, s'il voulait m'étre utile.

Eh bien, qu'exigez-vous?

Il y a ici une jeune pensionnaire que j'adore, elle m'aime, elle consent à tout, je veux l'enle- ver, et l'épouser; mais je ne le puis sans votre secours.

Et comment puis-je vous être utile?

Rien de plus simple; brisons les deux bras de cette statue, dites qu'elle est en mauvais état, que quand vous avez voulu la réparer, elle s'est démantibulée toute seule, qu'il vous est impos- sible de la rajuster ici; qu'il est indispensable qu'elle soit emportée chez vous... On y consen- tira, on y est trop attaché, pour ne pas accepter tout ce qui peut la conserver... Je viendrai seul la nuit, achever de la rompre; j'en absorberai les morceaux; ma maîtresse, enveloppée sous les attirails qui parent cette statue, viendra se mettre à sa place, vous la couvrirez d'un grand drap, et aidé d'un de vos garçons, vous l'emporterez de bon matin dans votre atelier; une femme à nous s'y trouvera; vous lui remettrez l'objet de mes voeux; je serai chez vous deux heures après;

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VOUS accepterez de nouvelles marques de ma reconnaissance ; vous direz ensuite à vos reli- gieuses, que la statue est tombée en poussière, quand vous avez voulu y mettre le ciseau, et que vous allez leur en faire une neuve.

Mille difficultés s'offrirent aux yeux d'un homme qui, moins épris que moi, voyait sans doute infiniment mieux. Je n'écoutai rien, je ne cherchai qu'à vaincre ; deux nouveaux rouleaux y réussirent, et nous nous mîmes dès l'instant à l'ouvrage. Les deux bras furent impitoyablement cassés. Les religieuses appelées, le projet du transport de la sainte approuvé, il ne fut plus question que d'agir.

Ce fut alors que j'écrivis le billet convenu à Léonore; je lui recommandai de se trouver le soir même à l'entrée de la chapelle de sainte Ultrogote avec le moins de vêtements possible, parce que j'en avais de sanctifiés à lui fournir, dont la vertu magique serait de la faire aussitôt disparaître du couvent.

Léonore, ne me comprenant point, vint aussitôt me trouver chez ma tante. Comme nous avions ménagé nos rendez-vous, ils n'étonnèrent per- sonne. On nous laissa seuls un instant, et j'expli- quai tout le mystère.

Le premier mouvement de Léonore fut de rire. L'esprit qu'elle avait ne s'arrangeant pas

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avec le bigotisme, elle ne vit d'abord rien que de très plaisant au projet de lui faire prendre la place d'une statue miraculeuse; mais la réflexion refroidit bientôt sa gaîté... Il fallait passer la nuit là... Quelque chose pouvait s'entendre; les nonnes... celles, du moins, qui couchaient près de cette chapelle, n'avaient qu'à s'imaginer que le bruit qui en venait était occasionné par la sainte, furieuse de son changement; elles n'a- vaient qu'à venir examiner, découvrir... Nous étions perdus; dans le transport, pouvait-elle répondre d'un mouvement?.. Et si on levait le drap, dont elle serait couverte... Si enfin... Et mille objections, toutes plus raisonnables les unes que les autres, et que je détruisis d'un seul mot, en assurant Léonore qu'il y avait un Dieu pour les amants, et que ce Dieu imploré par nous, accomplirait infailliblement nos vœux, sans que nul obstacle vint en troubler l'effet.

Léonore se rendit, personne ne couchait dans sa chambre ; c'était le plus essentiel. J'avais écrit à la femm.e qui m'avait accompagné de Paris, de se trouver le lendemain, de très grand matin, chez le sculpteur, dont je lui envoyais l'adresse; d'apporter des habits convenables pour une jeune personne presque nue, qu'on lui remettrait, et de l'emmener aussitôt à l'auberge nous étions descendus; de demander des chevaux de poste

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pour neuf heures précises du matin; que je serais sans faute de retour à cette heure, et que nous partirions de suite.

Tout allant à merveille de ce côté, je ne m'occupai plus que des projets intérieurs; c'est- à-dire des plus difficiles, sans doute.

Léonore prétexta un mal de tête, afin d'avoir le droit de se retirer de meilleure heure, et dès qu'on la crut couchée, elle sortit, et vint me trouver dans la chapelle, j'avais l'air d'être en méditation. Elle s'y mit comme moi; nous laissâmes étendre toutes les nonnes sur leurs saintes couches, et dès que nous les supposâmes ensevelies dans les bras du sommeil, nous com- mençâmes à briser et à réduire en poudre la miraculeuse statue, ce qui nous fut fort aisé, vu l'état dans lequel elle était. J'avais un grand sac, tout prêt, au fond duquel étaient placées quelques grosses pierres. Nous mîmes dedans les débris de la sainte, et j'allai promptement jeter le tout dans un puits. Léonore, peu vêtue, s'affubla aussitôt des parures de sainte Ultrogote; je l'ar- rangeai dans la situation penchée, le sculp- teur l'avait mise, pour la travailler. Je lui emmaillotai les bras, je mis à côté d'elle, ceux de bois, que nous avions cassés la veille, et après lui avoir donné un baiser... baiser délicieux, dont l'effet fut sur moi bien plus puissant que les

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miracles de toutes les saintes du ciel, je fermai le temple 011 reposait ma déesse, et me retirai tout rempli de son culte.

Le lendemain, de grand matin, le sculpteur entra, suivi d'un de ses élèves, tous deux m.unis d'un drap. Ils le jetèrent sur Léonore, avec tant de promptitude et d'adresse, qu'une nonne qui les éclairait ne put rien découvrir ; l'artiste aidé de son garçon emporta la prétendue sainte; ils sortirent, et Léonore reçue par la femme qui l'attendait, se trouva à l'auberge indiquée, sans avoir éprouvé d'obstacle à son évasion.

J'avais prévenu de mon départ. Il n'étonna personne. J'affectai, au milieu de ces dames, d'être surpris de ne point voir Léonore : on me dit qu'elle était malade. Très en repos sur cette indisposition, je ne montrai qu'un intérêt mé- diocre. Ma tante pleinement persuadée que nous nous étions fait nos adieux mystérieusement, la veille, ne s'étonna point de ma froideur, et je ne pensai plus qu'à revoler avec empressement, m'attendait l'objet de tous mes vœux.

Cette chère fille avait passé une nuit cruelle, toujours entre la crainte et l'espérance; son agitation avait été extrême; pour achever de l'inquiéter encore plus, une vieille religieuse était venue pendant la nuit prendre congé de la sainte; elle avait marmotté plus d'une heure, ce

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qui avait presque empêché Léonore de respirer; et à la fin des patenôtres, la vieille bégueule en larmes avait voulu la baiser au visage; mais mal éclairée, oubliant sans doute le changement d'attitude de la statue, son acte de tendresse s'était porté vers une partie absolument opposée à la téta; sentant cette partie couverte, et ima- ginant bien qu'elle se trompait, la vieille avait palpé pour se convaincre encore mieux de son erreur. Léonore extrêmement sensible, et cha- touillée dans un endroit de son corps dontjamais nulle main ne s'était approchée, n'avait pu s'em- pêcher de tressaillir; la nonne avait pris le mou- vement pour un miracle; elle s'était jetée à genoux; sa ferveur avait redoublé; mieux guidée dans ses nouvelles recherches, elle avait réussi à donner un tendre baiser sur le front de l'objet de son idolâtrie, et s'était enfin retirée.

Après avoir bien ri de cette aventure, nous partîmes, Léonore, la femme que j'avais amenée de Paris, un laquais et moi ; il s'en fallut de bien peu que nous ne fissions naufrage dès le premier jour. Léonore fatiguée, voulut s'arrêter dans une petite ville qui n'était pas à dix lieues de la nôtre : nous descendîmes dans une auberge; à peine y étions-nous, qu'une voiture en poste s'arrêta pour y dîner comme nous... C'était mon père; il revenait d'un de ses châteaux;

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il retournait à la ville, l'esprit bien loin de ce qui s'y passait.

Je frémis encore quand je pense à cette ren- contre : il monte; on l'établit dans une chambre absolument voisine de la nôtre ; là, ne croyant plus pouvoir lui échapper, je fus prêt vingt fois à aller me jeter à ses pieds pour tâcher d'obtenir le pardon de mes fautes; mais je ne le connais- sais pas assez pour prévoir ses résolutions, je sacrifiais entièrement Léonore par cette démar- che; je trouvai plus à propos de me déguiser et de partir fort vite.

Je fis monter l'hôtesse; je lui dis que le hasard venait de faire arriver un homme à qui je devais deux cents louis; que ne me trou- vant ni en état, ni en volonté de le payer à pré- sent, je la priai de ne rien dire, et de m'aider même au déguisement que j'allais prendre pour échapper à ce créancier. Cette femme, qui n'avait aucun intérêt à me trahir, et à laquelle je payai généreusement notre dépense, se prêta de tout son cœur à la plaisanterie; Léonore et moi nous changeâmes d'habit, et nous passâmes ainsi tous deux effrontés devant mon père, sans qu'il lui fût possible de nous reconnaître, quel- que attention qu'il eût l'air de prendre à nous. Le risque que nous venions de courir décida Léo- nore à moins écouter l'envie qu'elle avait de n 2

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s'arrêter partout, et notre projet étant de passer en Italie, nous gagnâmes Lyon d'une traite.

Le ciel m'est témoin que j'avais respecté jus- qu'alors la vertu de celle dont je voulais faire ma femme ; j'aurais cru diminuer le prix que j'atten- dais de l'hymen, si j'avais permis à l'amour de le cueillir. Une difficulté bien mal entendue détruisit notre mutuelle délicatesse, et la gros- sière imbécillité du refus de ceux que nous fûmes implorer, pour prévenir le crime, fut positivement ce qui nous y plongea tous deux *. O ministres du ciel ! ne sentires-vous donc jamais qu'il y a mille cas il vaut mieux se prêter à un petit mal, que d'en occasionner un grand, et que cette futile approbation de votre part, à laquelle on veut bien se prêter, est pourtant bien moins importante que tous les dangers qui peu- vent résulter du refus.

Un grand vicaire de l'archevêque, auquel nous nous adressâmes, nous renvoya avec dureté ; trois curés de cette ville nous firent éprouver les mêmes désagréments, quand Léonore et moi,

' Il est à propos de remarquer ici en passant qu'il n'y a point de ville en France le clergé soit plus détestable qu'à Lyon ; on a tou- jours dit, et avec raison, que le corps des curés de Paris composait l'assemblée des plus honnêtes gens de la capitale ; on peut affirmer positivement tout le contraire de ceux de Lyon : la fourberie, la cupidité, l'ignorance et le libertinage, voilà les traits qui les caracté- risent.

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justement irrites de cette odieuse rigueur, réso- lûmes de ne prendre que Dieu pour témoin de nos serments, et de nous croire aussi bien mariés en l'invoquant aux pieds de ses autels, que si tout le sacerdoce romain eût revêtu notre hymen de ses formalités; c'est l'âme, c'est l'intention que l'Eternel désire, et quand l'offrande est pure, le médiateur est inutile.

Léonore et moi, nous nous transportâmes à la cathédrale, et là, pendant le sacrifice de la messe, je pris la main de mon amante, je lui jurai de n'être jamais qu'à elle, elle en fit autant; nous nous soumîmes tous deux à la vengeance du ciel, si nous trahissions nos serments ; nous nous protestâmes de faire approuver notre hymen dès que nous en aurions le pouvoir, et dès le même jour la plus charmante des femmes me rendit le plus heureux des époux.

Mais ce Dieu que nous venions d'implorer avec tant de zèle, n'avait pas envie de laisser durer notre bonheur : vous allez bientôt voir par quelle affreuse catastrophe il lui plut d'en troubler le cours.

Nous gagnâmes Venise sans qu'il nous arrivât rien d'intéressant; j'avais quelque envie de me fixer dans cette ville, le nom de liberté, de République, séduit toujours les jeunes gens; mais nous fûmes bientôt à même de nous con-

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vaincre, que si quelque ville dans le monde est digne de ce titre, ce n'est assurément pas celle- là, à moins qu'on ne l'accorde à l'Etat que carac- térise la plus afîreuse oppression du peuple, et la plus cruelle tyrannie des grands.

Nous nous étions logés à Venise sur le grand canal, chez un nommé Antonio, qui tient un assez bon logis, aux Arines de France, près le pont de Rialto; et depuis trois mois, uniquement occupés de visiter les beautés de cette ville flot- tante, nous n'avions encore songé qu'aux plai- sirs ; hélas! l'instant de la douleur arrivait, et nous ne nous en doutions point. La foudre gron- dait déjà sur nos têtes, quand nous ne croyions marcher que sur des fleurs.

Venise est entourée d'une grande quantité d'îles charmantes, dans lesquelles le citadin aquatique quittant ses lagunes empestées, va respirer de temps en temps quelques atomes un peu moins malsains. Fidèles imitateurs de cette conduite, et l'île de Malamoco plus agréable, plus fraîche qu'aucune de celles que nous avions vues, nous attirant davantage, il ne se passait guère de semaines que Léonore et moi n'allas- sions y dîner deux ou trois fois. La maison que nous préférions était celle d'une veuve dont on nous avait vanté la sagesse; pour une légère somme, elle nous apprêtait un repas honnête,

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et nous avions de plus tout le jour la jouissance de son joli jardin. Un superbe figuier ombrageait une partie de cette charmante promenade; Léo- nore, très friande du fruit de cet arbre, trouvait un plaisir singulier à aller goûter sous le figuier même, et à choisir tour à tour les fruits qui lui paraissaient les plus mûrs.

Un jour... ô fatale époque de ma vie!.. Un jour que je la vis dans la grande ferveur de cette innocente occupation de son âge^ séduit par un motif de curiosité, je lui demandai la permission de la quitter un moment, pour aller voir, à quel- ques milles de là, une abbaye célèbre, par les morceaux fameux du Titien et de Paul Véronèse, qui s'y conservaient avec soin. Emue d'un mou- vement dont elle ne parut pas être maîtresse, Léonore me fixa.

Eh bien! me dit-elle, te voilà déjà mari; tu brûles de goûter des plaisirs sans ta femme. vas-tu, mon ami, quel tableau peut donc valoir l'original que tu possèdes?

Aucun assurément, lui dis-je, et tu en es bien convaincue; mais je sais que ces objets t'amusent peu; c'est l'affaire d'une heure; et ces présents superbes de la nature, ajoutai-je, en lui montrant des figues, sont bien préférables aux subtilités de l'art, que je désire aller admirer un instant...

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Va, mon ami, ms dit cette charmante fille, je saurai être une heure sans toi; et se rap- prochant de son arbre : va, cours à tes plaisirs, je vais goûter les miens...

Je l'embrasse, je la trouve en larmes... Je veux rester, elle m'en empêche; elle dit que c'est un léger moment de faiblesse qu'il lui est impossible de vaincre. Elle exige que j'aille la curiosité m'appelle, m'accompagne au bord de la gondole, m'y voit m.onter, reste au rivage, pendant que je m'éloigne, pleure encore, au bruit des premiers coups de rames, et rentre à mes 3'eux dans le jardin. Qui m'eût dit, que tel était l'instant qui allait nous séparer! et que dans un océan d'infortunes, allaient s'abîmer nos plaisirs...

Eh quoi, interrompit ici madame de Bla- mont; vous ne faites donc que de vous réunir?

Il n'y a que trois semaines que nous le sommes, madame, répondit Sainvilîe, quoiqu'il y ait trois ans que nous ayons quitté notre patrie.

Poursuivez, poursuivez, monsieur; cette catastrophe annonce deux histoires, qui promet- tent bien de l'intérêt.

iSla. course ne fut pas longue, reprit Sain- ville; les pleurs de Léonore m'avaient tellement inquiété, qu'il me fut impossible de prendre aucun

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plaisir à rexamcn que jV'tais allé faire. Unique- ment occupé de ce cher objet de mon cœur^ je ne songeais plus qu'à venir la rejoindre. Nous atteignons le rivage... Je m'élance... Je vole au jardin... et au lieu de Léonore, la veuve, la maîtresse du logis se jette vers moi, tout en larm.es. . . me dit qu'elle est désolée, qu'elle mérite toute ma colère... Qu'à peine ai-je été à cent pas du rivage, qu'une gondole, remplie de gens qu'elle ne connaît pas, s'est approchée de la maison; qu'il en est sorti six hommes masqués, qui ont enlevé Léonore, l'ont transportée dans leur barque, et se sont éloignés avec rapidité, en gagnant la haute mer... Je l'avoue, ma pre- mière pensée fut de mie précipiter sur cette mal- heureuse, et de l'abattre d'un seul coup à mes pieds. Retenu par la faiblesse de son sexe, je me contentai de la saisir au col et de lui dire, en colère, qu'elle eût à me rendre rna femme, ou que j'allais l'étrangler à l'instant...

Exécrable pays, m'écriai-je, voilà donc la justice qu'on rend dans cette fam.euse république! Puisse le ciel m'anéantir et m'écraser à l'instant avec elle, si je ne retrouve pas celle qui m'est chère...

A peine ai-je prononcé ces mots, que je suis entouré d'une troupe de sbires; l'un d'eux s'avance vers moi, me dem.ande si j'ignore qu'un

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étranger ne doit, à Venise, parler du gouverne- ment en quoi que ce puisse être.

Scélérat, répondis-je hors de moi, il en doit dire et penser le plus grand mal, quand il y trouve le droit des gens et l'hospitalité aussi cruellement violés...

Nous ignorons ce que vous voulez dire, répondit l'alguazil; mais ayez pour agréable de remonter dans votre gondole, et de vous rendre sur-le-champ prisonnier dans votre auberge, jusqu'à ce que la république ait ordonné de vous.

Mes efforts devenaient inutiles, et ma colère impuissante: je n'avais plus pour moi que des pleurs, qui n'attendrissaient personne, et des cris qui se perdaient dans l'air. On m'entraîne. Quatre de ces vils fripons m'escortent, me con- duisent dans ma chambre, me consignent à Antonio, et vont rendre compte de leur scélé- ratesse.

C'est ici que les paroles manquent au tableau de ma situation ! Et comment vous rendre, en effet, ce que j'éprouvai, ce que je devins, quand je vis cet appartement, duquel je venais de sortir, depuis quelques heures, libre et avec Léonore, et dans lequel je rentrais prisonnier, et sans elle? Un sentiment pénible et sombre succéda bientôt à ma rage... Je jetai les yeux sur le lit de mon amante, sur ses robes, sur ses ajustements, sur

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sa toilette; mes pleurs coulaient avec abondance, en m 'approchant de ces différentes choses. Quel- quefois je les observais avec le calme de la stupidité. L'instant d'après, je me précipitais dessus avec le délire de l'égarement... La voilà, me disais-je, elle est ici... Elle repose... Elle va s'habiller... Je l'entends; mais trompé par une cruelle illusion, qui ne faisait qu'irriter mon cha- grin, je me roulais au milieu de la chambre; j'arrosais le plancher de mes larmes, et faisais retentir la voûte de mes cris. O Léonore ! Léonore ! c'en est donc fait, je ne te verrai plus...

Puis, sortant, comme un furieux, je m'élançais sur Antonio, je le conjurais d'abréger ma vie; je l'attendrissais par ma douleur; je l'effrayais par mon désespoir.

Cet homme, avec l'air de la bonne foi, me conjura de me calmer; je rejetai d'abord ses consolations : l'état dans lequel j'étais permet- tait-il de rien entendre... Je consentis enfin à l'écouter.

Soyez pleinement en repos sur ce qui vous regarde, me dit-il d'abord; je ne prévois qu'un ordre de vous retirer dans vingt-quatre heures des terres de la république; elle n'agira sûrement pas plus sévèrement avec vous.

Eh! que m'importe ce que je deviendrai;

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c'est Léonore que je veux, c'est elle que je vous demande.

Ne vous imaginez pas qu'elle soit à Venise; le malheur dont elle est victime est arrivé à plusieurs autres étrangères, et même à des femmes de la ville : il se glisse souvent dans le canal des barques turques; elles se déguisent, on ne les reconnaît point; elles enlèvent des proies pour le sérail, et quelques précautions que prenne la république, i! est impossible d'empêcher cette piraterie. Ne doutez point que ce ne soit le malheur de votre Léonore : la veuve du jardin de Malamoco n'est point coupable, nous la connaissons tous pour une honnête femme ; elle vous plaignait de bonne foi, et peut-être que, sans votre emportement, vous en eussiez appris davantage. Ces îles, continuellement remplies d'étrangers, le sont également d'espions, que la république y entre- tient; vous avez tenu des propos, voilà la seule raison de vos arrêts.

Ces arrêts ne sont pas naturels, et votre gouvernement sait bien ce qu'est devenue celle que j'aime; ô mon ami! faites-la-moi rendre, et mon sang est à vous.

Soyez franc, est-ce une fille enlevée en France? Si cela est, ce qui vient de se faire pour- rait bien être l'ouvrage des deux Cours; cette

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circonstance changerait absolument la face des choses...

Et me voyant balbutier :

Ne me cachez rien, poursuit Antonio, apprenez-moi ce qui en est, je vole à l'instant m'informer; soyez certain qu'à mon retour je vous apprendrai si votre femme a été enlevée par ordre ou par surprise.

Eh bien ! répondis-je avec cette noble can- deur de la jeunesse, qui, toute honorable qu'elle est, ne sert pourtant qu'à nous faire tomber dans tous les pièges qu'il plaît au crime de nous tendre... eh bien! je vous l'avoue, elle est ma femme, mais à l'insu de ses parents.

Il suffit, me dit Antonio, dans moins d'une heure vous saurez tout... Ne sortez point, cela gâterait vos affaires, cela vous priverait des éclaircissements que vous avez droit d'espérer.

Mon homme part et ne tarde pas à reparaître.

On ne se doute point, me dit-il, du mystère de votre intrigue; l'ambassadeur ne sait rien, et notre république nullement fondée à avoir les yeux sur votre conduite, vous aurait laissé toute votre vie tranquille sans vos blasphèmes sur son gouvernement : Léonore est donc sûrement enlevée par une barque turque ; elle était guettée depuis un mois; il y avait dans le canal six petits bâtiments armés qui l'escortèrent, et qui sont

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déjà à plus de vingt lieues en mer. Nos gens ont couru, ils ont vu, mais il leur a été impossible de les atteindre. On va venir vous apporter les ordres du gouvernement, obéissez-y; calmez- vous, et croyez que j'ai fait pour vous tout ce qui pouvait dépendre de moi.

A peine Antonio eut-il effectivement cessé de me donner ces cruelles lumières, que je vis entrer ce même chef de sbires qui m'avait arrêté; il me signifia l'ordre de partir dès le lendemain au matin; il m'ajouta que, sans la raison que j'avais effectivement de me plaindre, on n'en aurait pas agi avec autant de douceur ; qu'on voulait bien pour ma consolation me certifier que cet enlèvement ne s'était point fait par aucun malfaiteur de la république, mais unique- ment par des barques des Dardanelles, qui se glissaient ainsi dans la mer Adriatique, sans qu'il fût possible d'arrêter leurs désordres, quelques précautions que l'on pût prendre.

Le compliment fait, mon homme se retira, en me priant de lui donner quelques sequins pour l'honnêteté qu'il avait eue de ne me consigner que dans mon hôtel, pendant qu'il pouvait me conduire en prison.

J'étais infiniment plus tenté, je l'avoue, d'écra- ser ce coquin, que de lui donner pour boire, et j'allais le faire sans doute, quand Antonio me

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devinant, s'approcha de moi, et me conjura de satisfaire cet homme. Je le fis, et chacun s'étant retiré, je me replongeai dans l'affreux désespoir qui déchirait mon âme... A peine pouvais-je réfléchir : jamais un dessein constant ne parvenait à fixer mon imagination; il s'en présentait vingt à la fois, mais aussitôt rejetés que conçus; ils faisaient à l'instant place à mille autres dont l'exécution était impossible. Il faut avoir connu une telle situation pour en juger, et plus d'éloquence que moi pour la peindre.

Enfin, je m'arrêtai au projet de suivre Léo- nore, de la devancer si je pouvais à Constanti- nople, de la payer de tout mon bien au barbare qui me la ravissait, et de la soustraire au prix de mon sang, s'il le fallait, à l'afireux sort qui lui était destiné. Je chargeai Antonio de me fréter une felouque; je congédiai la femme que nous avions amenée, et la récompensai sur le serment qu'elle me fit que je n'auraisjamaisrienà craindre de son indiscrétion.

La felouque se trouva prête le lendemain au matin, et vous jugez si c'est avec joie que je m'éloignai de ces perfides bords. J'avais quinze hommes d'équipage, le vent était bon; le surlen- demain, de bonne heure, nous aperçûmes la pointe de la fameuse citadelle de Corfou, fière rivale de Gibraltar, et peut-être aussi imprenable

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que cette célèbre clef de l'Europe *; le cinquième jour nous doublâmes le Cap de Morée, nous entrâmes dans l'Archipel, et le septième au soir, nous touchâmes Péra.

Aucun bâtiment, excepté quelques barques de pêcheurs de Dalmatie, ne s'était offert à nous durant la traversée; nos yeux avaient eu beau se tourner de toutes parts, rien d'intéressant ne les avait fixés... Elle a trop d'avance, me disais-je, il y a longtemps qu'elle est arrivée... O ciel! elle est déjà dans les bras d'un monstre que je redoute... je ne parviendrai jamais à l'en arra- cher.

Le comte de Fierval était pour lors ambassa- deur de notre Cour à la Porte; je n'avais aucune liaison avec lui; en eussé-je eu d'ailleurs, aurais-je osé me découvrir? C'était pourtant le seul être que je pusse implorer dans mes malheurs, le seul dont je pusse tirer quelque éclaircissement: je fus le trouver, et lui laissant voir ma douleur, ne lui cachant aucune circonstance de mon aventure, ne lui déguisant que mon nom et celui de ma femme, je le conjurai d'avoir quelque pitié de mes maux, et de vouloir bien m'étre

* Après les Athéniens, il n'y avait point en Grèce de forces mari- times égales à celles de Tile de Corcyre, aujourd'hui Corlou, aux Vénitiens. Homère, dans son Odyssée, donne une grande idée des richesses et de la puissance de cette ile.

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Utile, ou par ses actions, ou par ses conseils. Le comte m'écouta avec toute l'honnêteté, avec tout l'intérêt que je devais attendre d'un honîme de ce caractère...

Votre situation est affreuse, me dit-il; si vous étiez en état de recevoir un conseil sage, je vous donnerais celui de retourner en France, de faire votre paix avec vos parents, et de leur apprendre le malheur épouvantable qui vous est arrivé.

Et le puis-je, monsieur, lui dis-je; puis-je exister ne sera pas ma Léonore ? Il faut que je la retrouve, ou que je meure.

Eh bien ! me dit le comte, je vais faire pour vous ce que je pourrai... peut-être plus que ne devrait me le permettre ma place...

Avez-vous un portrait de Léonore ?

En voici un assez ressemblant, autant au moins qu'il est possible à l'art d'atteindre à ce que la nature à de plus parfait.

Donnez-le-moi : demain matin à cette même heure, je vous dirai si votre femme est dans le sérail. Le Sultan m'honore de ses bontés : je lui peindrai le désespoir d'un homme de ma nation ; il me dira s'il possède ou non cette femme; mais réfléchissez-y bien, peut-être allez- vous accroître votre malheur : s'il l'a je ne vous réponds pas qu'il me la rende...

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Juste ciel ! elle serait dans ces murs, et je ne pourrais l'en arracher... Oh! monsieur, que me dites-vous? Peut-être aimerais-je mieux l'in- certitude.

Choisissez.

Agissez, monsieur, puisque vous voulez bien vous intéresser à mes malheurs ; agissez : et si le Sultan possède Léonore, s'il se refuse à me la rendre, j'irai mourir de douleur aux pieds des murs de son sérail ; vous lui ferez savoir ce que lui coûte sa conquête; vous lui direz qu'il ne l'achète qu'aux dépens de la vie d'un infor- tuné.

Le comte me serra la main, partagea ma douleur, la respecta et la servit; bien différent en cela de ces ministres ordinaires, qui tout bouffis d "une vaine gloire, accordent à peine à un homme le temps de peindre ses malheurs, le repoussent avec dureté, et comptent au rang de leurs moments perdus ceux que la bienséance les oblige à prêter l'oreille aux m.alheureux.

Gens en place, voilà votre portrait : vous croyez nous en imposer en alléguant sans cesse une multitude d'affaires, pour prouver l'impos- sibilité de vous voir et de vous parler; ces détours, trop absurdes, trop usés pour en impo- ser encore, ne sont bons qu'à vous faire mépri- ser; ils ne servent qu'à faire médire de la nation.

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qu'à dégrader son gouvernement. O France ! tu t'éclaireras un jour, je l'espère : l'énergie de tes citoyens brisera bientôt le sceptre du despotisme et de la t}'rannie, en foulant à tes pieds les scélé- rats qui servent l'un et l'autre; tu sentiras qu'un peuple libre par la nature et le génie, ne doit être gouverné que par lui-même '\

Dès le même soir, le comte de Fierval me fit dire qu'il avait à me parler, j'y couiois.

Vous pouvez, me dit-il, être parfaitement sûr que Léonore n'est point au sérail ; elle n'est même point à Constantinople. Les horreurs qu'on a mises à Venise sur le compte de cette Cour n'existent plus : depuis des siècles on ne fait point ici le métier de corsaire ; un peu plus de réflexion m'aurait fait vous le dire, si j'eusse été occupé d'autre chose, quand vous m'en avez parlé, que du plaisir de vous être utile. A suppo- ser que Venise ne vous en a point imposé sur le fait, et que réellement Léonore ait été enlevée par des barques déguisées, ces barques appar- tiennent aux États Barbaresques, qui se permet- tent quelquefois ce genre de piraterie; ce n'est donc que qu'il vous sera possible d'apprendre quelque chose. Voilà le portrait que vous m'avez

Il ne faut jias s'étonuer si de tels principes, manifestés dès longtemps par notre auteur, le faisaient gémir à la Bastille, la Révolution le trouva. {Xote de l'éditeur.)

II 3

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confié; js ne vous retiens pas plus longtemps dans cette capitale.

Si vos parents faisaient des recherches, si l'on m'envoyait quelques ordres, je serais obligé de changer la satisfaction réelle que je viens d'éprouver en vous servant, contre la douleur de vous faire peut-être arrêter... Éloignez-vous... Si vous poursuivez vos recherches, dirigez-les sur les côtes d'Afrique... Si vous voulez mieux faire, retournez en France, il sera toujours plus avantageux pour vous de faire la paix avec vos parents, que de continuer à les aigrir par une plus longue absence.

Je remerciai sincèrement le comte, et à la fin de son discours m'ayant fait sentir qu'il serait plus prudent à moi de lui déguiser mes projets, que de lui en faire part... que peut-être même il désirait que j'agisse ainsi; je le quittai, le com- blant des marques de ma reconnaissance, et l'assurant que j'allais réfléchir à l'un ou l'autre des plans que son honnêteté me conseillait.

Je n'avais ni payé, ni congédié ma felouque; je fis venir le patron, je lui demandai s'il était en état de me conduire à Tunis.

Assurément, me dit-il, à Alger, à Maroc, sur toute la côte d'Afrique, votre Excellence n'a qu'à parler.

Trop heureux dans mon malheur de trouver

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un tel secours, j'embrassai ce marinier de toute mon âme.

O brave homme! lui dis-je avec transport... ou il faut que nous périssions ensemble, ou il faut que nous retrouvions Léonore.

Il ne fut pourtant pas possible de partir, ni le lendemain, ni le jour d'après : nous étions dans une saison ces parages sont incertains; le temps était affreux; nous attendîmes. Je crus inutile de paraître davantage chez le ministre de France... Que lui dire? Peut-être même le ser- vais-je en n'y reparaissant plus. Le ciels'éclaircit enfin, et nous nous mîmes en mer; mais ce calme n'était que trompeur : la mer ressemble à la fortune, il ne faut jamais se défier autant d'elle, que quand elle nous rit le plus.

A peine eûmes-nous quitté l'Archipel, qu'un vent impétueux troublant la manœuvre des rames, nous contraignit à faire de la voile; la légèreté du bâtiment le rendit bientôt le jouet de la tempête, et nous fûmes trop heureux de toucher Malte le lendemain sans accident. Nous entrâmes sous le fort Saint-Elme dans le bassin de la Valette, ville bâtie par le commandeur de ce nom en 1566. Si j'avais pu penser à autre chose qu'à Léonore, j'aurais sans doute remar- qué la beauté des fortifications de cette place, que l'art et la nature rendent absolument impre-

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nable. Mais je ne m'occupai qu'à prendre vite un logement dans la ville, en attendant que nous puissions repartir avec plus de promptitude encore, et cela devenant impossible pour le même soir, je me résolus à passer la nuit dans le cabaret nous étions.

Il était environ neuf heures du soir, et j'allais essayer de trouver quelques instants de repos, lorsque j'entendis beaucoup de bruit dans la chambre à côté de la mienne. Les deux pièces n'étant séparées que par quelques planches mal jointes, il me fut aisé de tout voir et de tout entendre. J'écoute... j'observe... quel singulier spectacle s'offre à mes regards ! trois hommes, qui me paraissent Vénitiens, placèrent dans cette chambre une grande caisse couverte de toile cirée; dès que ce meuble est apporté, celui qui paraît être le chef s'enferme seul, lève la toile qui couvre la caisse, et je vois une bière.

O malheureux! s'écrie cet homme, je suis perdu; elle est morte... elle n'a plus de mouve- ment...

Ce personnage est-il fou, me dis-je à moi- même... Eh quoi! il s'étonne qu'il y ait un mort dans ce cercueil!.. Mais pourquoi ce meuble funèbre, continuai-je. Quelle apparence qu'il fut là, s'il ne contenait un mort!

Et mes réflexions font place à la plus grande

^G

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surprise, quand je vois celui qui avait parlé ouvrir la bière, et en retirer dans ses bras le corps d'une femme. Comme elle était habillée, je reconnus bientôt qu'elle n'était qu'en syncope, et qu'elle avait sûrement été mise en vie dans ce cercueil.

Ah! je le savais bien, continua le person- nage, je le savais bien qu'elle ne résisterait pas là-dedans à la tempête; quel besoin de la laisser dans cette position, dès que nous étions sûrs de n'être pas suivis... O juste ciel!..

Et pendant ce temps-là, il déposait cette femme sur un lit; il lui tâtait le pouls, et s'aper- cevant sans doute qu'il avait encore du mouve- ment^ il sauta de joie.

Jour heureux ! s'écria-t-il, elle n'est qu'éva- nouie!.. Fille charmante, je ne serai point privé des plaisirs que j'attends de toi ; je te sommerai de ta parole, tu seras ma femme, et mes peines ne seront pas perdues...

Cet homme sortit en même temps d'une petite caisse, des flacons, des lancettes, et se préparait à donner toutes sortes de secours à cette infor- tunée, dont la situation elle avait été placée m'avait toujours empêché de distinguer les traits.

J'en étais de mon examen, très curieux de découvrir la suite de cette aventure, lorsque le

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patron de ma felouque entra brusquement dans ma chambre.

Excellence, me dit-il, ne vous couchez pas, la lune se lève, le temps est beau, nous dînons demain à Tunis, si votre Excellence veut se dépêcher.

Trop occupé de mon amour, trop rempli du seul désir d'en retrouver l'objet, pour perdre à une aventure étrangère les moments destinés à Léonore, je laisse ma belle évanouie, et vole au plutôt sur mon bâtiment : les rames gémis- sent; le temps fraîchit; la lune brille; les mate- lots chantent, et nous sommes bientôt loin de Malte... Malheureux que j'étais! ne nous entraîne pas la fatalité de notre étoile... xA.insi que le chien infortuné de la fable, je laissais la proie pour courir après l'ombre; j'allais m'expo- ser à mille nouveaux dangers pour découvrir celle que le hasard venait de mettre dans mes mains.

0 grand Dieu! s'écria madame deBlamont, quoi ! monsieur, la belle morte était votre Léo- nore ?

Oui, madame, je lui laisse le soin de vous apprendre elle-même ce qui l'avait conduite là...

Permettez que je continue ; peut-être verrez- vous encore la fortune ennemie se jouer de moi avec les mêmes caprices; peut-être m.e verrez-

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VOUS encore, toujours faible, toujours occupé de ma profonde douleur, fuir la prospérité qui luit un instant, pour voler m'entraîne malgré moi la sévérité de mon sort.

Nous commencions avec l'aurore à découvrir la terre; déjà le cap Bon s'offrait à nos regards, quand un vent d'est s'élevant avec fureur, nous permit à peine de friser la côte d'Afrique, et nous jeta avec une impétuosité sans égale vers le détroit de Gibraltar; la légèreté de notre bâtiment le rendait avec tant de facilité la proie de la tempête, que nous ne fûmes pas quarante heures à nous trouver en travers du détroit. Peu accoutumés à de telles courses sur des barques si frêles, nos matelots se croyaient perdus; il n'était plus question de manœuvres, nous ne pouvions que carguer à la hâte une mauvaise voile déjà toute déchirée, et nous abandonner à la volonté du ciel qui, s'embarrassant toujours asse2 peu du vœu des hommes, ne les sacrifie pas moins, malgré leurs inutiles prières, à tout ce que lui inspire la bizarrerie de ses caprices. Nous passâmes ainsi le détroit, non sans risquer à chaque instant d'échouer contre l'une ou l'autre terre; semblables à ces débris que l'on voit, errants au hasard et tristes jouets des vagues, heurter chaque écueil tour à tour, si nous échap- pions au naufrage sur les côtes d'Afrique, ce

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n'était que pour le craindre encore plus sur les rives d'Espagne.

Le vent changea sitôt que nous eûmes débou- ché le détroit; il nous rabattit sur la côte occi- dentale du Maroc, et cet empire étant un de ceux j'aurais continué mes recherches, à supposer qu'elles se fussent trouvées infruc- tueuses dans les autres États barbaresques, je résolus d'y prendre terre. Je n'avais pas besoin de le désirer, mon équipage était las de courir : le patron m'annonça dès que nous fûmes au port de Salé^ qu'à moins que je ne voulusse revenir en Europe, il ne pouvait pas me servir plus longtemps; il m'objecta que sa felouque peu faite à quitter les ports d'Italie, n'était pas en état d'aller plus loin, et que j'eusse à le payer ou à me décider au retour.

Au retour, m'écriai-je, eh ! ne sais-tu donc pas que je préférerais la mort à la douleur de reparaître dans ma patrie sans avoir retrouvé celle que j'aime.

Ce raisonnement fait pour un cœur sensible eut peu d'accès sur l'âme d'un matelot, et le cher patron, sans en être ému, me signifia qu'en ce cas il fallait prendre congé l'un de l'autre.

Que devenir! Était-ce en Barbarie je devais espérer de trouver justice contre un mari- nier Vénitien? Tous ces gens-là, d'ailleurs, se

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tiennent d'un bout de l'Europe à l'autre : il fallut se soumettre, payer le patron, et s'en séparer.

Bien re'solu de ne pas rendre ma course inutile dans ce royaume, et d'y poursuivre au moins les recherches que j'avais projetées, je louai des mulets à Salé, et m'étant rendu à Mekinés, lieu de résidence de la Cour, je descendis chez le consul de France : je lui exposai ma demande.

Je vous plains, m.e répondit cet homme, dès qu'il m'eût entendu, et vous plains d'autant plus, que votre femme, fùt-elle au sérail, il serait impossible au roi de France même de la découvrir; cependant, il n'est pas vraisemblable que ce malheur ait eu lieu : il est extrêmement rare que les corsaires de Maroc aillent aujour- d'hui dans l'Adriatique; il y a peut-être plus de trente ans qu'ils n'y ont pris terre : les mar- chands qui fournissent le harem ne vont acheter des femmes qu'en Géorgie; s'ils font quelques vols, c'est dans l'Archipel, parce que l'empe- reur est très porté pour les femmes grecques, et qu'il paye au poids de l'or tout ce qu'on lui amène au-dessous de douze ans de ces contrées. Mais il fait très peu de cas des autres européen- nes; et je pourrais, continua-t-il, vous assurer d'après cela presque aussi sûrement que si j'avais visité le sérail, que votre divinité n'y est point.

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Quoi qu'il en soit, allez vous reposer, je vous promets de faire des recherches; j'écrirai dans les ports de l'empire, et peut-être au moins découvrirons - nous si elle a côt03^é ces parages.

Trouvant cet avis raisonnable, je m'y confor- mai, et fus essayer de prendre un peu de repos, s'il était possible que je pusse le trouver au milieu des agitations de mon cœur.

Le consul fut huit jours sans me rien appren- dre ; il vint enfin me trouver au commencement du neuvième.

Votre femme, me dit-il, n'est sûrement pas venue dans ce pays ; j'ai le signalement de toutes celles qui y ont débarqué depuis l'époque que vous m'avez citée; rien dans tout ce que j'ai ne ressemble à ce qui vous intéresse. Mais le lende- main de votre arrivée, un petit bâtiment anglais, battu de la tempête,, a relâché dix heures à Safie; il a mis ensuite à la voile pour le Cap; il avait dans son bâtiment une jeune Française de l'âge que vous m'avez dépeint : brune, de beaux che- veux, et de superbes yeux noirs; elle paraissait être extrêmement affligée : on n'a pu me dire, ni avec qui elle était, ni quel paraissait être l'objet de son voyage; ce peu de circonstances est tout ce que j'ai su, je me hâte de vous en faire part, ne doutant point que cette Française,

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si conforme au portrait que vous m'avez fait voir, ne soit celle que vous cherchez.

Ah ! monsieur, m'écriai-je, vous me donnez à la fois et la vie et la mort; je ne respirerai plus que je n'aie atteint ce maudit bâtiment ; je n'aurai pas un moment de repos que je ne sois instruit des raisons qui lui font emporter celle que j'adore au fond de l'univers.

Je priai en même temps cet homme honnête <ie me fournir quelques lettres de crédit et de recommandation pour le Cap. Il le fit, m'indiqua les moyens de trouver un léger bâtiment à bon prix au port de Salé, et nous nous séparâmes.

Je retournai donc à ce port célèbre de l'empire <ie Maroc*, je m'arrangeai assez promptement d'une barque hollandaise de cinquante tonneaux : pour avoir l'air de faire quelque chose, j'achetai une petite cargaison d'huile, dont on m'a dit que j'aurais facilement le débit au Cap. J'avais avec moi vingt-cinq matelots , un assez bon pilote, et mon valet de chambre; tel était mon équipage.

Notre bâtiment n'étant pas assez bon voilier pour garder la haute mer, nous courûmes les

' Salé était encore au milieu de ce siècle une république indépen- dante, dont les citoyens étaient aussi habiles corsaires que bon commerçants ; elle fut soumise par le monarque actuel sous le règne tle son père

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côtes sans nous en écarter de plus de quinze à vingt lieues, quelquefois même nous }' abordions pour y faire de l'eau ou pour acheter des vivres aux Portugais de la Guinée. Tout alla le mieux du monde jusqu'au golfe, et nous avions fait près de la moitié du chemin, lorsqu'un terrible vent du Nord nous jeta tout à coup vers l'île de Saint-Martin. Je n'avais encore jamais vu la mer dans un tel courroux : la brume était si épaisse, qu'il devenait impossible de nous distinguer de la proue à la poupe; tantôt enlevés jusqu'aux nues par la fureur des vagues, tantôt précipités dans l'abîme par leur chute impétueuse, quel- quefois entièrement inondés par les lames que nous embarquions malgré nous, effrayés du bou- leversement intérieur et du mugissement épou- vantable des eaux, du craquement des câbles; fatigués du roulis violent qu'occasionnait sou- vent la violence des rafales, et l'agitation inexpri- mable des flots, nous voyions la mort nous assaillir de partout, nous l'attendions à tout instant.

C'est ici qu'un 'philosophe eût pu se plaire à étudier l'homme, à observer la rapidité avec laquelle les changements de l'atmosphère le font passer d'une situation à l'autre. Une heure avant, nos matelots s'enivraient en jurant... mainte- nant, les mains élevées vers le ciel, ils ne son-

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geaient plus qu'à se recommander à lui. Il est donc vrai que la crainte est le premier ressort de toutes les religions, et qu'elle est, comme dit Lucrèce, la mère des cultes. L'homme doué d'une meilleure constitution, moins de désordres dans la nature, et l'on n'eût jamais parlé des dieux sur la terre.

Cependant le danger pressait; nos matelots redoutaient d'autant plus les rochers à fleur d'eau, qui environnent l'île Saint-^ilathieu, qu'ils étaient absolument hors d'état de les éviter. Ils y travaillaient néanmoins avec ardeur, lorsqu'un dernier coup de vent, rendant leurs soins infruc- tueux, fait toucher la barque avec tant de rudesse sur un de ces rochers, qu'elle se fend, s'abîme, et s'écroule en débris dans les flots.

Dans ce désordre épouvantable; dans ce tumulte aftreuxdes cris des ondes bouillonnantes, des sifflements de l'air, de l'éclat bruyant de toutes les différentes parties de ce malheureux navire, sous la faux de la mort enfin, élevée pour frapper ma tête, je saisis une planche, et m'y cramponnant, m'y confiant au gré des flots, je suis assez heureux pour y trouver un abri contre les dangers qui m'environnent. Nul de mes gens n'ayant été si fortuné que moi, je les vis tous périr sous mes 3'eux.

Hélas! dans ma cruelle situation, menacé

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comme je l'étais de tous les fléaux qui peuvent assaillir l'homme, le ciel m'est témoin que je ne lui adressai pas un seul vœu pour moi. Est-ce courage, est-ce défaut de confiance? je ne sais; mais je ne m'occupai que des malheureux qui périssaient pour me servir; je ne pensai qu'à eux, qu'à ma chère Léonore, qu'à l'état dans lequel elle devait être, privée de son époux et des secours qu'elle en devait attendre.

J'avais heureusement sauvé toute ma fortune; les précautions prises de l'échanger en papier du Cap à IMaroc, m'avaient facilité les moyens de la mettre à couvert. Mes billets fermés avec soin dans un portefeuille de cuir, toujours atta- ché à ma ceinture, se retrouvaient ainsi tous avec moi, et nous ne pouvions périr qu'ensemble; mais quelle faible consolation, dans l'état j'étais.

Voguant seul sur ma planche, en but à la fureur des éléments, je vis un nouveau danger aftreux, sans doute, et auquel je n'avais nulle- ment songé; je ne m'étais muni d'aucuns vivres, dans cette circonstance le désir de se conser- ver aveugle toujours sur les vrais moyens d'y parvenir; mais il est un dieu pour les amants; je l'avais dit à Léonore, et je m'en convainquis. Les Grecs ont eu raison d'y croire; et quoique dans ce moment terrible, je ne songeai guère

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plus à invoquer celui-là qu'un autre, ce fut pourtant à lui que je dus ma conservation : je dois le croire au moins, puisqu'il m'a fait sortir vainqueur de tant de périls, pour me rendre enfin à celle que j'adore.

Insensiblement le temps se calma; un vent frais fit glisser ma planche sur une mer tran- quille, avec tant d'aisance et de facilité que je revis la côte d'Afrique le soir même; mais je descendais considérablement quand je pris terre. Le second jour, je me trouvai entre Ben- guele et le royaume des Jagas, sur les côtes de ce dernier empire, aux environs du Cap-Nègre; et ma planche, tout à fait jetée sur le rivage, aborda sur les terres mêmes de ces peuples indomptés et cruels dont j'ignorais entièrement les moeurs. Excédé de fatigue et de besoin, mon premier empressement, dès que je fus à terre, fut de cueillir quelques racines et quelques fruits sauvages dont je fis un excellent repas; mon second soin fut de prendre quelques heures de sommeil.

Après avoir accordé à la nature ce qu'elle exigeait si impérieusement, j'observai le cours du soleil; il me sembla, d'après cet examen, qu'en dirigeant mes pas, d'abord en avant de moi, puis au midi, je devais arriver par terre au Cap, en traversant la Çafrerie et le pays des

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Hottentots. Je ne me trompais pas; mais quel danger m'offrait ce parti? Il était clair que je me trouvais dans un pays peuplé d'anthropo- phages; plus j'examinais ma position, moins j'en pouvais douter. N'était-ce pas multiplier mes dangers, que de m'enfoncer encore plus dans les terres. Les possessions portugaises et hollandaises, qui devaient border la côte jus- qu'au Cap, se retraçaient bien à mon esprit; mais cette côte, hérissée de rochers, ne m'offrait aucun sentier qui parût m'en fra_yer la route, au lieu qu'une belle et vaste plaine se présentait devant moi, et semblait m'inviter à la suivre. Je m'en tins donc au projet que je viens de vous dire, bien décidé, quoi qu"il pût arriver, de suivre l'intérieur des terres, deux ou trois jours à l'occident, puis de rabattre tout à coup au midi. Je le répète, mon calcul était juste ; mais que de périls pour le vérifier!

M"étant muni d'un fort gourdin, que je taillai en forme de massue, mes habits derrière mon dos, l'excessive chaleur m'empéchant de les porter sur moi, je me mis donc en marche. Il ne m'arrivarien cette première journée, quoique j'eusse fait près de dix lieues. Excédé de fatigue, anéanti de la chaleur, les pieds brûlés par les sables ardents, j'enfonçais jusqu'au-dessus de la cheville, et voyant le soleil prêt à quitter

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l'horizon, je résolus de passer la nuit sur un arbre, que j'aperçus près d'un ruisseau, dont les eaux salutaires venaient de me rafraîchir. Je grimpe sur ma forteresse, et y ayant trouvé une attitude assez commode, je m'y attachai, et je dormis plusieurs heures de suite. Les rayons brûlants qui me dardèrent le lendemain matin, malgré le feuillage qui m'environnait, m'averti- rent enfin qu'il était temps de poursuivre, et je le fis, toujours avec le même projet de route. Mais la faim me pressait encore, et je ne trou- vais plus rien, pour la satisfaire.

O viles richesses, me dis-je alors, m'aperce- vant que j'en étais couvert, sans pouvoir ma procurer avec le plus faible secours de la vie!., quelques légers légumes, dont je verrais cette plaine semée, ne seraient-ils pas préférables à vous ? Il est donc faux que vous soyez réellement estimables, et celui qui, pour aller vous arra- cher du sein de la terre, abandonne le sol bien plus propice qui le nourrirait sans autant de peine, n'est qu'un extravagant bien digne de mépris. Ridicules conventions humaines, que de semblables erreurs vous admettez ainsi, sans en rougir, et sans oser les replonger dans le néant, dont jamais elles n'eussent sortir.

A peine eus-je fait cinq lieues, cette seconde journée, que je vis beaucoup de monde devant II 4

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moi. Ayant un extrême besoin de secours, mon premier mouvement fut d'aborder ceux que je voyais ; le second, ramenant à mon esprit l'affreuse idée que j'étais dans des terres peuplées de mangeurs d'hommes, me fit grimper prompte- ment sur un arbre, et attendre ce qu'il plai- rait au sort de m'envoyer.

Grand Dieu ! comment vous peindre ce qui se passa!.. Je puis dire avec raison que je n'ai vu de ma vie un spectacle plus effrayant.

Les Jagas que je venais d'apercevoir, reve- naient triomphants d'un combat qui s'était passé entre eux et les sauvages du royaume de Butua, avec lesquels ils confinent. Le détachement s'arrêta sous l'arbre même sur lequel je venais de choisir ma retraite ; ils étaient environ deux cents, et avaient avec eux une vingtaine de pri- sonniers, qu'ils conduisaient enchaînés avec des liens d'écorce d'arbres.

Arrivé là, le chef examina ses malheureux captifs, il en fit avancer six, qu'il assomma lui- même de sa massue, se plaisant à les frapper chacun sur une partie différente, et à prouver son adresse, en les abattant d'un seul coup. Quatre de ses gens les dépecèrent, et on les dis- tribua tout sanglants à la troupe; il n'y a point de boucherie un bœuf soit partagé avec autant de vitesse, que ces malheureux le furent à

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l'instant par leurs vainqueurs. Ils déracinèrent un des arbres voisins de celui sur lequel j'étais, en coupèrent des branches, y mirent le feu, et firent rôtir à demi, sur des charbons ardents, les pièces de viande humaine qu'ils venaient de trancher. A peine eurent-elles vu la flamme, qu'ils les avalèrent avec une voracité qui me fit frémir. Ils entremêlèrent ce repas de plusieurs traits d'une boisson qui me parut enivrante, au moins, dois-je le croire à l'espèce de rage et de frénésie dont ils furent agités après ce cruel repas. Ils redressèrent l'arbre qu'ils avaient arraché, le fixèrent dans le sable, y lièrent un de ces malheureux vaincus, qui leur restait, puis se mirent à danser autour, en observant à chaque mesure, d'enlever adroitement, d'un fer dont ils étaient armés, un morceau de chair du corps de ce misérable, qu'ils firent mourir, en le déchi- quetant ainsi en détail. * Ce morceau de chair s'avalait cru, aussitôt qu'il était coupé; mais avant de le porter à la bouche, il fallait se bar-

*0n recule d'eflroi à ce récit; il est aflfreus, sans doute; mais si c'est un crime que d'être vaincu, chez ces barbares, pourquoi ne leur est-il pas permis de punir alors les criminels par ce supplice, comme nous punissons les nôtres, par des supplices à peu près sem- blables. Or, si la même horreur se trouve chez deux nations, l'une, parce qu'elle y procède avec un peu plus de cérémonie, n'a pourtant pas le droit d'invectiver l'autre ; il n'y a plus que le philosophe qui admet peu de crimes et qui ne tue point, qui soit fondé à les invecti- ver toutes deux.

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bouiller le visage avec le sang qui en découlait. C'était une preuve de triomphe. Je dois l'avouer, l'épouvante et l'horreur me saisirent tellement ici, que peu s'en fallut que mes forces ne m'aban- donnassent ; mais ma conservation dépendait de mon courage, je me fis violence, je surmontai cet instant de faiblesse, et me contins.

La journée tout entière se passa à ces exécra- bles cérémonies; et c'est sans doute une des plus cruelles que j'aie passées de mes jours. Enfin nos gens partirent au coucher du soleil, et au bout d'un quart d'heure, ne les apercevant plus, je descendis de mon arbre, pour prendre moi- même un peu de nourriture, que l'abattement dans lequel j'étais, me rendait presque indispen- sable.

Assurément, si j'avais eu le même goût que ce peuple féroce, j'aurais encore trouvé sur l'arène, de quoi faire un excellent repas; mais une telle idée, quelle que fût ma disette, fit naître en moi tant d'horreur, que je ne voulus même pas cueillir les racines dont je me nourrissais dans les environs de cet horrible endroit; je m'éloignai, et après un triste et léger repas, je passai la seconde nuit dans la même position que la première.

Je commençais à me repentir vivement de la résolution que j'avais prise; il me semblait que

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j'aurais beaucoup mieux fait de suivre la côte, quelque impraticable que m'en eût paru la route, que de m'enfoncer ainsi dans les terres, il paraissait certain que je devais être dévoré; mais j'étais déjà trop engagé ; il devenait presque aussi dangereux pour moi de retourner sur mes pas, que de poursuivre; j'avançai donc. Le lende- main, je traversai le champ du combat de la veille, et je crus voir qu'il y avait eu sur le lieu même, un repas semblable à celui dont j'avais été spectateur. Cette idée me fit frissonner de nouveau, et je hâtai mes pas... O ciel ! ce n'était que pour les voir arrêter bientôt.

Je devais être à environ vingt-cinq lieues de mon débarquement, lorsque trois sauvages tom- bèrent brusquement sur moi au débouché d'un taillis qui les avait dérobés à mes yeux; ils me parlèrent une langue que j'étais bien loin de savoir; mais leurs mouvements et leurs actions se faisaient assez cruellement entendre, pour qu'il ne pût me rester aucun doute sur l'affreux destin qui m'était préparé.

Me voyant prisonnier, ne connaissant que trop l'usage barbare qu'ils faisaient de leurs captifs, je vous laisse à penser ce que je devins... O ma Léonore, m'écriai-je, tu ne reverras plus ton amant; il est à jamais perdu pour toi; il va devenir la pâture de ces monstres ; nous ne nous

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aimerons plus, Léonore; nous ne nous reverrons jamais. Mais les expressions de la douleur étaient loin d'atteindre l'âme de ces barbares; ils ne les comprenaient seulement pas. Ils m'avaient lié si étroitement, qu'à peine m'était-il possible de marcher. Un moment je me crus déshonoré de ces fers; la réflexion ranima mon courage : l'ignominie qui n'est pas méritée, me dis-je, flétrit bien plus celui qui la donne, que celui qui la reçoit; le tyran a le pouvoir d'enchaîner : l'homme sage et sensible a le droit bien plus précieux de mépriser celui qui le captive, et si froissé qu'il sorte de ses fers, souriant au despote qui l'accable, « son front touche la voûte des cieux, pendant que la tête orgueilleuse de l'oppresseur s'abaisse et se couvre de fange *. »

Je marchai près de six heures avec ces bar- bares, dans l'aftreuse position que je viens de vous dire, au bout desquelles, j'aperçus une espèce de bourgade construite avec régularité, et dont la principale maison me parut vaste, et assez belle, quoique de branches d'arbres et de joncs, liés à des pieux. Cette maison était celle du prince, la ville était sa capitale, et j'étais en

* Sublimes réflexions du magnifique exorde de l'immortel ouvi-age de M. Rainai, ouvrage qui a fait à la fois la gloire de l'écrivain qui le composa, et la honte de la nation qui osa le flétrir. 0 Rainai, ton siècle et ta patrie ne te méritaient pas !

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un mot, dans le roj^aume de Butua, habité par des peuples antropophages, dont les mœurs et les cruautés surpassent en dépravation tout ce qui a été écrit et dit, jusqu'à présent, sur le compte des peuples les plus féroces. Comme aucun Européen n'était parvenu dans cette partie; que les Portugais n'y avaient point encore pénétré pour lors, malgré le désir qu'ils avaient de s'en emparer, pour établir par le fil de communication entre leur colonie de Benguele, et celle qu'ils ont à Zimbaoé, près du Zanguebar et du Monomotapa; comme, dis-je, il n'existe aucune relation de ces contrées, j'imagine que vous ne serez pas fâché d'apprendre quelques détails sur la manière dont ces peuples se con- duisent : j'affaiblirai sans doute ce que cette relation pourra présenter d'indécent; mais pour être vrai, je serai pourtant obligé quelquefois de révéler des horreurs qui vous révolteront. Com- ment pourrai-je autrement vous peindre le peuple le plus cruel et le plus dissolu de la terre?

Aline ici voulut se retirer, mon cher Valcour, et je me ilatte que tu reconnais cette fille sage, qu'alarme et fait rougir la plus légère offense à la pudeur. Mais madame de Blamont soupçonnant le chagrin qu'allait lui causer la perte du récit intéressant de Sainville, lui ordonna de rester, ajoutant qu'elle comptait

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assez sur l'honneur et la manière noble de s'expri- mer de son jeune hôte, pour croire qu'il mettrait dans sa narration, toute la pureté qu'il pourrait, et qu'il gazerait les choses trop fortes...

Pour de la pureté dans les expressions, tant qu'il vous plaira, interrompit le comte; mais pour des gazes, morbleu, mesdames, je m'y oppose ; c'est avec toutes ces délicatesses de femmes, que nous ne savons rien, et si messieurs les marins eussent voulu parler plus clair, dans leurs dernières relations, nous connaîtrions aujourd'hui les mœurs des insulaires du Sud, dont nous n'avons que les plus imparfaits détails; ceci n'est pas une historiette indécente : mon- sieur ne va pas nous faire un roman ; c'est une partie de l'histoire humaine qu'il va peindre; ce sont des développements de mœurs; si vous voulez profiter de ces récits, si vous désirez y apprendre quelque chose, il faut donc qu'ils soient exacts, et ce qui est gaze ne l'est jamais. Ce sont les esprits impurs qui s'offensent de tout.

Monsieur, poursuivit le comte en s'adressant à Sainville, les dames qui vous entourent ont trop de vertu pour que des relations historiques puissent échauffer leur imagination. Plus l'infa- mie du vice est découverte aux gens du monde, a écrit quelque part un homme célèbre, et plus est grande l'horreur qu'en conçoit une âme ver-

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tueuse. Y eût-il même quelques obscénités dans ce que vous allez nous dire, eh bien, de telles choses révoltent, dégoûtent, instruisent, mais n'échauffent jamais...

Madame, continua ce vieux et honnête mili- taire, en fixant madame de Blamont, souvenez- vous que l'impératrice Livie, à laquelle je vous ai toujours comparée, disait que des hommes nus étaient des statues pour des femmes chastes.

Parlez, monsieur, parlez, que vos mots soient décents; tout passe avec de bons termes; soyez honnête et vrai, et surtout ne nous cachez rien; ce qui vous est arrivé, ce que vous avez vu, nous paraît trop intéressant pour que nous en voulions rien perdre.

Le palais du roi de Butua, reprit Sainville, est gardé par des femmes noires, jaunes, mulâtres et blafardes * : excepté les dernières, toujours petites et rabougries, celles que je pus voir, me

* C'est un des objets de luxe des monarques nègres, d'avoii* de ces sortes de femmes dans leur palais, quelque affreuses qu'elles soient; ils en jouissent par raffinement. Tous les liommes ne sont pas égale- ment aiguillonnés à l'acte de la jouissance, par des motifs semblables, il est donc possible que ce qui est singulièrement beau, comme ce qui est excessivement laid, puisse indifféremment exciter, en raison, seulement de la différence des organes. Il n'y a aucune règle certaine sur cet objet, et la beauté n'a rien de réel, rien qui ne puisse être contesté ; elle peut être observée sous tel rapport, dans un climat, et sous tel autre dans un climat différent. Or, dès que tous les habi- tants de la terre ne s'accordent pas unanimement sur la teauté, il est donc possible que dans une même nation, les uns pensent qu'une

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parurent grandes, fortes, et de l'âge de vingt à trente ans. Elles étaient absolument nues, dénuées même du pagne qui couvre les parties de la pudeur chez les autres peuples de l'Afrique; toutes étaient armées d'arcs et de flèches; dès qu'elles nous virent, elles se rangèrent en haie, et nous laissèrent passer au milieu d'elles. Quoique ce palais n'ait qu'un rez-de-chaussée, il est extrêmement vaste. Nous traversâmes plusieurs appartements meublés de nattes, avant que d'arriver oîi était le roi. Des troupes de femmes se tenaient dans les différentes pièces nous passions. Un dernier poste de six, infini- ment mieux faites, et plus grandes, nous ouvrit enfin une porte de claie, qui nous introduisit se tenait le monarque. On le voyait élevé au fond de cette pièce, dans un gradin, à demi couché sur des coussins de feuilles, placés sur des nattes très artistement travaillées; il était entouré d'une trentaine de filles, beaucoup plus jeunes que celles que j 'avais vues remplir les fonc- tions militaires. Il y en avait encore dans l'en- fance, et le plus grand nombre, de douze à seize ans. En face du trône, se voyait un autel

chose affreuse est fort belle pendant que d autres penseront qu'une chose fort belle, est affreuse. Tout est affaire de goût et d'organisa- tion ; et il n'y a que les sots qui, sur cela comme sur tout ce qui y tient, puissent imaginer le pédantisme de la règle.

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élevé de trois pieds, sur lequel était une idole, représentant une figure horrible, moitié homme, moitié serpent, ayant les mamelles d'une femme, et les cornes d'un bouc ; elle était teinte de sang. Tel était le dieu du pays. Sur les marches de l'autel... le plus affreux spectacle s'offrit bientôt à mes regards. Le prince venait de faire un sacrifice humain; l'endroit oii je le trouvais, était son temple, et les victimes récemment immolées, palpitaient encore aux pieds de l'idole... Les macérations dont les corps des malheureuses hosties étaient encore cou- verts... le sang qui ruisselait de tous côtés... ces têtes séparées des troncs... achevèrent de glacer mes sens... Je tressaillis d'horreur.

Le prince demanda qui j'étais, et quand on l'en eut instruit, il me montra du doigt un grand homme blanc, sec et basané, d'environ soixante- six ans, qui, sur l'ordre du monarque, s'approcha de moi, et me parla sur-le-champ une langue européenne; je dis en italien à cet interprète, que je n'entendais point la langue dont il se ser- vait; il me répondit aussitôt en bon toscan, et nous nous liâmes. Cet homme était Portugais; il se nommait Sarmiento, pris, comme je venais de l'être, il y avait environ vingt ans. Il s'était attaché à cette cour, depuis cet intervalle, et n'avait plus pensé à l'Europe. J'appris par son

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moyen, mon histoire à Ben Mâacoro c'était le nom du prince. Il avait paru en désirer toutes les circonstances; je ne lui en déguisai aucunes. Il rit à gorge déployée quand on lui dit que j'affrontais tant de périls pour une femme.

En voilà deux mille dans ce palais, dit-il, qui ne me feraient pas seulement bouger de ma place. Vous êtes fous, continua-t-il, vous autres Européens, d'idolâtrer ce sexe; une femme est faite pour qu'on en jouisse, et non pour qu'on l'adore ; c'est offenser les dieux de son pays, que de rendre à de simples créatures le culte qui n'est qu'à eux. Il est absurde d'accorder de l'autorité aux femmes, très dangereux de s'as- servir à elles ; c'est avilir son sexe, c'est dégrader la nature, c'est devenir esclaves des êtres au- dessus desquels elle nous a placés.

Sans m'amuser à réfuter ce raisonnement, je demandai au Portugais le prince avait acquis ces connaissances sur nos nations.

Il en juge sur ce que je lui ai dit, me répondit Sarmiento; il n'a jamais vu d'Européen, que vous et moi.

Je sollicitai ma liberté ; le prince me fit approcher de lui; j'étais nu : il examina mon corps; il le toucha partout, à peu près de la même façon qu'un boucher examine un bœuf, et il dit à Sarmiento qu'il me trouvait trop

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maigre pour être mangé, et trop âgé pour ses plaisirs...

Pour ses plaisirs, m'écriai-je... Eh quoi! ne voilà-t-il pas assez de femmes?..

C'est précisément parce qu'il en a de trop, qu'il en est rassasié, me répondit l'interprète...

O Français! ne connais-tu donc pas les effets de la satiété; elle déprave, elle corrompt les goûts, et les rapproche de la nature, en parais- sant les écarter... Lorsque le grain germe dans la terre, lorsqu'il se fertilise et se reproduit, est-ce autrement que par corruption, et la cor- ruption n'est-elle pas la première des lois géné- ratrices ? Quand tu seras resté quelque temps ici, quand tu auras connu les moeurs de cette nation, tu deviendras peut-être plus philosophe.

Ami, dis-je au Portugais, tout ce que je vois, et tout ce que tu m'apprends, ne me donne pas une fort grande envie d'habiter chez elle; j'aime mieux retourner en Europe, l'on ne mange pas d'hommes, l'on ne sacrifie pas de filles, et on ne se sert pas de garçons.

Je vais le demander pour toi, me répondit le Portugais, mais je doute fort que tu l'ob- tiennes.

Il parla en effet au roi, et la réponse fut néga- tive. Cependant on ôtames liens, et le monarque me dit que celui qui m'expliquait ses pensées,

vieillissant, il me destinait à le remplacer; que j'apprendrais facilement, par son moyen, la langue de Butua; que le Portugais me mettrait au fait de mes fonctions à la cour, et qu'on ne me laissait la vie, qu'aux conditions que je les remplirais. Je m'inclinai, et nous nous retirâmes.

Sarmiento m'apprit de quelles espèces étaient ces fonctions ; mais préalablement il m'expliqua différentes choses nécessaires à me donner une idée du pays j'étais. Il me dit que le royaume de Butua était beaucoup plus grand qu'il ne paraissait; qu'il s'étendait d'une part, au midi, jusqu'à la frontière des Hottentots, voisinage qui me séduisit, par l'espérance que je conçus, de regagner un jour par là, les possessions hol- landaises que j'avais tant d'envie d'atteindre.

Au nord, poursuivit Sarmiento, cet État-ci s'étend jusqu'au royaume de Monoemugi ; il touche les monts Lupata,vers l'orient, et confine, à l'occident, aux Jagas; tout cela, dans une étendue aussi considérable que le Portugal. De toutes les parties de ce royaume, continua mon instituteur, il arrive chaque mois des tributs de femmes au monarque ; tu seras l'inspecteur de cette espèce d'impôt; tu les examineras, mais simplement leur corps; on ne te les montrera jamais que voilées ; tu recevras les mieux faites, tu réformeras les autres. Le tribut monte ordi-

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nairement à cinq mille; tu en maintiendras tou- jours, sur ce nombre, un complet de deux mille : voilà tes fonctions. Si tu aimes les femmes, tu souffriras sans doute, et de ne les pas voir, et d'être obligé de les céder sans en jouir.

Au reste, réfléchis à ta réponse; tu sais ce que t'a dit l'empereur : ou cela, ou la mort; il ne ferait peut-être pas la même grâce à d'autres.

Mais, d'où vient, demandai-je au Portu- gais, qu'il choisit un Européen pour la partie que tu viens de m'expliquer; un homme de sa nation s'entendrait moins mal, ce me semble, au genre de beauté qui lui convient ?

Point du tout; il prétend que nous nous y connaissons mieux que ses sujets; quelques réflexions que je lui communiquai sur cela, quand j'arrivai ici, le convainquirent de la délicatesse de mon goût et de la justesse de mes idées; il imagina de me donner l'emploi dont je viens de te parler. Je m'en suis assez bien acquitté; je vieillis, il veut me remplacer; un Européen se présente à lui; il lui suppose les mêmes lumières, il le choisit, rien de plus simple.

Ma réponse se dictait d'elle-même; pour réus- sir à l'évasion que je méditais, je devais d'abord mériter de la confiance; on m'offrait les moyens de la gagner; devais-je balancer? Je supposais Léonore sur les mers d'Afrique; j'étais parti du

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Maroc. Dans cette opinion, le hasard ne pouvait- il pas l'amener dans cet empire? Voilée ou non, ne la reconnaîtrais-je pas; l'amour égare-t-il; se trompe-t-il à de certains examens?..

Mais au moins, dis-je au Portugais, je me flatte que ces morceaux friands, dont il me paraît que le roi se régale, ne seront pas soumis à mon inspection : je quitte l'emploi, s'il faut se mêler des garçons.

Ne crains rien, me dit Sarmiento, il ne s'en rapporte qu'à S3S yeux, pour le choix de ce gibier; les tributs moins nombreux, n'arrivent que dans son palais, et les choix ne sont jamais faits que par lui.

Tout en causant, Sarmiento me promenait de chambre en chambre, et je vis ainsi la totalité du palais, excepté les harems secrets, composés de ce qu'il y avait de plus beau dans l'un et l'autre sexe, mais nul mortel n'était intro- duit.

Toutes les femmes du prince, continua Sar- miento, au nombre de douze mille, se divisent en quatre classes; il forme lui-même ces classes à mesure qu'il reçoit les femmes des mains de celui qui les lui choisit : les plus grandes, les plus fortes, les mieux constituées se placent dans le détachement qui garde son palais; ce qu'on appelle les cinq cents esclaves est formé

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de l'espèce inférieure à celle dont je viens de parler : ces femmes sont ordinairement de vingt à trente ans ; à elles appartient le service inté- rieur du palais, les travaux des jardins, et géné- ralement toutes les corvées. Il forme la troisième classe depuis seize ans jusqu'à vingt ans; celles- servent aux sacrifices : c'est parmi elles que se prennent les victimes immolées à Dieu. La quatrième classe enfin renferme tout ce qu'il y a de plus délicat et de plus joli depuis l'enfance jusqu'à seize ans. C'est ce qui sert plus parti- culièrement à ses plaisirs; ce serait se placeraient les blanches, s'il en avait...

En a-t-il eu, interrompis-je avec empresse- ment?

Pas encore, répondit le Portugais; mais il en désire avec ardeur, et ne néglige rien de tout ce qui peut lui en procurer...

Et l'espérance, à ces paroles, sembla renaître dans mon cœur.

-:— Malgré ces divisions, reprit le Portugais, toutes ces femmes, de quelque classe qu'elles soient, n'en satisfont pas moins la brutalité de ce despote : quand il a envie de l'une d'entre elles, il envoie un de ses officiers donner cent coups d'étrivières à la femme désirée ; cette faveur répond au mouchoir du Sultan deByzance, elle instruit la favorite de l'honneur qui lui est

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réservé : dès lors elle se rend le prince l'at- tend, et comme il en emploie souvent un grand nombre dans le même jour, un grand nombre reçoit chaque matin l'avertissement que je viens de dire...

Ici je frémis : ô Léonore ! me dis-je^ si tu tombais dans les mains de ce monstre, et si je ne pouvais t'en garantir, serait-il possible que ces attraits que j'idolâtre fussent aussi indigne- ment flétris... Grand Dieu, prive-moi plutôt de la vie que d'exposer Léonore à un tel malheur ; que je rentre plutôt mille fois dans le sein de la nature avant que de voir tout ce que j'aime aussi cruellement outragé!

Ami, repris-je aussitôt, tout rempli de l'affreuse idée que le Portugais venait de jeter dans mon esprit, l'exécution de ce raffinement d'horreur dont vous venez de me parler, ne me regardera pas, j'espère...

Non, non, dit Sarmiento, en éclatant de rire, non, tout cela concerne le chef du sérail; tes fonctions n'ont rien de commun avec les siennes ; tu lui composes par ton choix dans les cinq mille femmes qui arrivent chaque année, les deux mille sur lesquelles il commande; cela fait vous n'avez plus rien à démêler ensemble.

Bon, répondis-je; car, s'il fallait faire répandre une seule larme à quelqr.es-unes de ces

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infortunées... je t'en préviens... je déserterais le même jour. Je ferai mon devoir avec exacti- tude, poursuivis-je; mais uniquement occupé de celle que j'idolâtre, ces créatures-ci n'auront assurément de moi ni châtiment, ni faveurs; ainsi, les privations que sa jalousie m'impose, me touchent fort peu, comme tu vois.

Ami, me répondit le Portugais, vous me paraissez un galant homme, vous aimez encore comme on faisait au dixième siècle : je crois voir en vous l'un des preux de. l'antiquité chevale- resque, et cette vertu me charme, quoique je sois très loin de l'adopter... Nous ne verrons plus Sa Majesté aujourd'hui : il est tard; vous devez avoir faim, venez vous rafraîchir chez moi, j'achèverai demain de vous instruire.

Je suivis mon guide : il me fit entrer dans une chaumière construite à peu près dans le goût de celle du prince, mais infiniment moins spacieuse. Deux jeunes nègres servirent le souper sur des nattes de jonc, et nous nous plaçâmes à la ma- nière africaine ; car notre Portugais, totalement dénaturalisé, avait adopté et les moeurs et toutes les coutumes de la nation chez laquelle il était.

On apporta un morceau de viande rôtie, et mon saint homme ayant dit son « Benedicite » (car la superstition n'abandonne jamais un Portugais),

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il m'offrit un filet de la chair qu'on venait de placer sur la table.

Un mouvement involontaire me saisit ici malgré moi.

Frère, dis-je avec un trouble qu'il ne m'était pas possible de déguiser, foi d'Européen, le meî:s que tu me sers là^ ne serait-il point par hasard une portion de hanche ou de fesse d'une de ces demoiselles dont le sang inondait tantôt les autels du dieu de ton maître?..

Eh quoi ! me répondit flegmatiquement le Portugais, de telles minuties t'arrêteraient-elles? T'imagines-tu vivre ici sans te soumettre à ce régime ?

Tvlalheureux! m'écriai-je en me levant de table, le cœur sur les lèvres, ton régal me fait frémir... j'expirerais plutôt que d'y toucher... C'est donc sur ce plat effroyable que tu osais demander la bénédiction du Ciel?.. Terrible homme! à ce mélange de superstition et de crime, tu n'as même pas voulu déguiser ta nation... Va, je t'aurais reconnu sans que tu te nommasses.

Et j'allais sortir tout effrayé de sa maison... Mais Sarmiento me retenant :

Arrête, me dit-il, je pardonne ce dégoût à tes habitudes, à tes préjugés nationaux; mais c'est trop s'y livrer : cesse de faire ici le difficile.

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et sache te plier aux situations; les répugnances ne sont que des faiblesses, mon ami, ce sont de petites maladies de l'organisation, à la cure des- quelles on n'a pas travaillé jeune, et qui nous maîtrisent quand nous leur avons cédé. Il en est absolument de ceci comme de beaucoup d'autres choses : l'imagination séduite par des préjugés nous suggère d'abord des refus... on essaie... on s'en trouve bien, et le goût se décide quelquefois avec d'autant plus de violence, que l'éloigne- ment avait plus de force en nous. Je suis arrivé ici comme toi, entêté de sottes idées nationales; je blâmais tout... je trouvais tout absurde : les usages de ces peuples m'effrayaient autant que leurs mœurs, et maintenant je fais tout comme eux. Nous appartenons encore plus à l'habitude qu'à la nature, mon ami; celle-ci n'a fait que nous créer, l'autre nous forme; c'est une folie que de croire qu'il existe une bonté morale : toute manière de se conduire, absolument indif- férente en elle-même, devient bonne ou mau- vaise en raison du pays qui la juge; mais l'homme sage doit adopter, s'il veut vivre heu- reux, celle du climat le sort le jette... J'eus peut-être fait comme toi à Lisbonne... A Butua je fais comme les nègres...Eh, que diable veux-tu que je te donne à souper, dès que tu ne veux pas te nourrir de ce dont tout le monde mange?..

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J'ai bien un vieux singe, mais il sera dur; je vais ordonner qu'on te le fasse griller.

Soit, je mangerai sûrement avec moins de dégoût la culotte ou le rable de ton singe, que les carnosités des sultanes de ton roi.

Ce n'en est pas, morbleu ! nous ne man- geons pas la chair des femmes; elle est filan- dreuse et fade, et tu n'en verras jamais servir nulle part *. Ce mets succulent que tu dédaignes, est la cuisse d'un Jagas tué au combat d'hier, jeune, frais, et dont le suc doit être délicieux; je l'ai fait cuire au four, il est dans son jus... regarde... Mais qu'à cela ne tienne, trouve bon seulement pendant que tu mangeras mon singe, que je puisse avaler quelques morceaux de ceci.

Laisse-là ton singe, dis-je à mon hôte en apercevant un plat de gâteaux et de fruits qu'on nous préparait sans doute pour le dessert. Fais ton abominable souper tout seul, et dans un coin

* La plus délicate, dit-on, est celle des petits garçons : un berger allemand ayant été contraint par le besoin de se repaitre de cet affreux mets, continua par goût, et certifia que la viande de petit garçon était la meilleure. Une vieille femme, au Brésil, déclara ù Pinto, gouverneur portugais, absolument la même chose. Saint- Jérôme assure le même fait, et dit que dans son voyage en Irlande, il trouva cette coutume de manger des enfants mâles établie par les bergers ; ils en choisissaient, dit-il, les parties charnues. Voyez pour les deux faits ci-dessus le Second Voyage de Cook, tome II, page 221 et suivantes.

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opposé, le plus loin que je pourrai de toi, laisse- moi m'alimenter de ceci, j'en aurai beaucoup plus qu'il ne faut.

Mon cher compatriote, me dit l'Européen cannibalisé, tout en dévorant son Jagas, tu reviendras de ces chimères : je t'ai déjà vu blâmer beaucoup de choses ici, dont tu finiras par faire tes délices; il n'y a rien l'habitude ne nous ploie; il n'y a pas d'espèce de goût qui ne puisse nous venir par l'habitude.

A en juger par tes propos, frère, les plai- sirs dépravés de ton maître sont déjà devenus les tiens?

Dans beaucoup de choses, mon ami; jette les yeux sur ces jeunes nègres, voilà ceux qui, comme chez lui, m'apprennent à me passer de femmes, et je te réponds qu'avec eux je ne me doute pas des privations... Si tu n'étais pas si scrupuleux, je t'en offrirais... Comme de ceci, dit-il en montrant la dégoûtante chair dont il se repaissait... Mais tu refuserais tout de même.

Cesse d'en douter, vieux pécheur, convainc- toi bien que j'aimerais mieux déserter ton infâme pays, au risque d'être mangé par ceux qui l'habi- tent, que d'y rester une minute au dépens de la corruption de mes mœurs.

Ne comprends pas dans la corruption morale l'usage de manger de la chair humaine.

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Il est aussi simple de se nourrir d'un homme que d'un bœuf*. Dis si tu veux que la guerre, cause de la destruction de l'espèce, est un fléau; mais cette destruction faite, il est absolument égal que ce soient les entrailles de la terre ou celles de l'homme qui servent de sépulcre à des éléments désorganisés.

Soit ; mais s'il est vrai que cette viande excite la gourmandise, comme le prétendent et toi, et ceux qui en mangent, le besoin de détruire peut s'ensuivre de la satisfaction de cette sensua-

' L'antropophagie n'est certainement pas un crime ; elle peut en occasionner, sans doute, mais elle est indifférente par elle-même. Il est impossible de découvrir quelle en a été la première cause : MM. Meunier, Paw et Cook ont beaucoup écrit sur cette matière sans réussir à la résoudre ; le second parait être celui qui l'a le mieux analysée dans ses recherches sur les Américains, tome I ; et cepen- dant, quand on en a lu et relu ce passage, on ne se trouve pas plus instruit qu'on ne l'était auparavant. Ce qu'il y a de sûr, c'est que cette coutume a été générale sur notre planète, et qu'elle est aussi anciemie que le monde; mais la cause, le premier motif qui fit exposer un quartier dliomme sur la table d'un autre homme, est absolument indéfinissable. Eu analj-sant, on ne trouve pourtant que quatre raisons qui aient pu légitimer cette coutume. Superstition ou religion, ce qui est presque toujours synonyme; appétit désordonné, provenant de la même cause que les vapeurs liystériques des femmes; vengeance. Plusieurs traits d'iiistoii'e appuyent ces trois motifs ; raffinement de débauche, ou besoin, ce que confirment d'autres traits d'histoire ; mais il est impossible de dire lequel de ces motifs fit naître la coutume : une nation tout entière ne commença sûrement pas : quelque particulier, par l'un de ces quatre motifs, rendit compte de ce qu'il avait éprouvé ; il se loua de cette nourriture, et la nation suivit peu à peu son exemple. Ce ne serait pas, ce me semble un sujet indigne des académies, que de proposer un prix pour celui qui dévoilerait l'incontestable origine de cette coutume.

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lité, et voilà dès l'instant des crimes combinés, et bientôt des crimes commis. Les voyageurs nous apprennent que les sauvages mangent leurs ennemis, et ils les excusent, en affirmant qu'ils ne mangent jamais que ceux-là; et qui assurera que les sauvages qui, à la vérité ne dévorent aujourd'hui que ceux qu'ils ont pris à la guerre, n'ont pas commencé par faire la gueiTe pour avoir le plaisir de manger des hommes? Or, dans ce cas, y aurait-il un goût plus condamnable et plus dangereux, puisqu'il serait devenu la pre- mière cause qui eût armé l'homme contre son semblable, et qui l'eût contraint à s'entre- détruire ?

N'en crois rien, mon ami, c'est l'ambition, c'est la vengeance, la cupidité, la tyrannie; ce sont toutes ces passions qui mirent les armes à la main de l'homme, qui l'obligèrent à se détruire; reste à savoir maintenant si cette des- truction est un aussi grand mal que l'on se l'ima- gine, et si, ressemblant aux fléaux que la nature envoie dans les mêmes principes, elle ne la sert pas tout comme eux. Mais ceci nous entraînerait bien loin : il faudrait analyser d'abord, comment toi, faible et vile créature, qui n'as la force de rien créer, peux t'imaginer de pouvoir détruire; comment, selon toi, la mort pourrait être une destruction, puisque lanature n'en admet aucune

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dans ses lois, et que ses actes ne sont que des métempsycoses et des reproductions perpétuel- les; il faudrait en venir ensuite à démontrer comment des changements de formes, qui ne servent qu'à faciliter ses créations, peuvent devenir des crimes contre ses lois, et comment la manière de les aider ou de les servir peut en même temps les outrager.' Or, tu vois que de pareilles discussions prendraient trop sur le temps de ton sommeil; va te coucher, mon ami, prends un de mes nègres, si cela te convient, ou quelques femmes, si elles te plaisent mieux.

Rien ne me plaît, qu'un coin pour reposer, dis-je à mon respectable prédécesseur. Adieu, je vais dormir en détestant tes opinions, en abhor- rant tes mœurs, et rendant grâce pourtant au ciel du bonheur que j'ai eu de te rencontrer ici.

Il faut que j'achève de te mettre au fait de ce qui regarde le maître que tu vas servir, me dit Sarmiento en venant m'éveiller le lende- main; suis-moi, nous jaserons tout en parcourant la campagne.

Il est impossible de te peindre, mon ami, reprit le Portugais, en quel avilissement sont les femmes dans ce pays-ci : il est de luxe d'en avoir beaucoup... d'usage de s'en servir fort peu. Le pauvre et l'opulent, tout pense ici de même sur cette matière; aussi, ce sexe remplit-il dans

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cette contrée les mêmes soins que nos bêtes de somme en Europe : ce sont les femmes qui ense- mencent, qui labourent, qui moissonnent; arri- vées à la maison, qui approprient, qui servent, et pour comble de maux, toujours elles qu'on immole aux dieux. Perpétuellement en butte à la férocité de ce peuple barbare, elles sont tour à tour victimes de sa mauvaise humeur, de son intempérance et de sa tyrannie; jette les yeux sur ce champ de maïs, vois ces malheureuses nues courbées dans le sillon qu'elles entr'ouvrent, et frémissantes sous le fouet de l'époux qui les y conduit; de retour chez cet époux cruel, elles lui prépareront son dîner, le lui serviront, et recevront impitoyablement cent coups de gaule pour la plus légère négligence.

La population doit cruellement souffrir de ces odieuses coutumes?

Aussi est-elle presque anéantie; deux usages singuliers y contribuent plus que tout encore : le premier est l'opinion oii est ce peuple qu'une femme est impure huit jours avant et huit jours après l'époque du mois la nature la purge; ce qui n'en laisse pas huit dans le mois il la croie digne de lui servir. Le second usage, également destructeur de la population, est l'abstinence rigoureuse à laquelle est con- damnée une femme après ses couches : son mari

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ne la voit plus de trois ans. On peut joindre à ces motifs de dépopulation l'ignominie que jette ce peuple sur cette même femme dès qu'elle est enceinte : de ce moment elle n'ose plus paraître, on se moque d'elle, on la montre au doigt, les temples, même, lui sont fermés *. Une popula- tion autrefois trop forte dût autoriser ces anciens usages : un peuple trop nombreux, borné de manière à ne pouvoir s'étendre ou former des colonies, doit nécessairement se détruire lui- même ; mais ces pratiques meurtrières devien- nent absurdes aujourd'hui dans un royaume qui s'enrichirait du surplus de ses sujets, s'il voulait communiquer avec nous. Je leur ai fait cette observation, ils ne la goûtent point; je leur ai dit que leur nation périrait avant un siècle, ils s'en moquent. Mais cette horreur pour la propa- gation de son espèce est empreinte dans l'âme des sujets de cet empire; elle est bien autrement gravée dans l'âme du monarque qui le régit : non seulement ses goûts contrarient les vœux de la nature; mais, s'il lui arrive même de s'oublier avec une femme, et qu'il soit parvenu à la rendre sensible, la peine de mort devient la punition de

* Une chose sLogulière sans doute, est que cet a\-ilissement des femmes enceintes ait été retrouvé dans les iles Fortunées de la mer du Sud par le capitaine Cook : il y a quelques pays en Asie et en Amérique cette coutume est la même.

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trop d'ardeur de cette infortunée; elle ne double son existence que pour perdre aussitôt la sienne : aussi, n'y a-t-il sortes de précautions que ne prennent ces femmes pour empêcher la propa- gation, ou pour la détruire. Tu t'étonnais hier de leur quantité, et néanmoins sur ce nombre immense à peine y en a-t-il quatre cents en état de servir chaque jour. Enfermées avec exactitude dans une maison particulière tout le temps de leurs infirmités, reléguées, punies, condamnées à mort pour la moindre chose... immolées aux dieux, leur nombre diminue à chaque moment ; est-ce trop de ce qui reste pour le service des jardins, du palais, et des plaisirs du souverain?

Eh quoi ! dis-je, parce qu'une femme accom- plit la loi de la nature, elle deviendrait de cet instant impropre au service des jardins de son maître? Il est déjà, ce me sem.ble assez cruel de l'y faire travailler, sans la juger indigne de ce fatigant emploi, parce qu'elle subit le sort qu'attache le ciel à son humanité.

Cela est pourtant : l'empereur ne voudrait pas qu'en cet état les mains mêmes d'une femme touchassent une feuille de ses arbres.

^vlalheur à une nation assez esclave de ses préjugés pour penser ainsi ; elle doit être fort près de sa ruine.

Aussi y touche-t-elle, et si étendu que

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soit le royaume, il ne contient pas aujourd'hui trente mille âmes. Miné de partout par le vice et la corruption, il va s'écrouler de lui-même, et les Jagas en seront bientôt maîtres. Tribu- taires aujourd'hui, demain ils seront vainqueurs; il ne leur manque qu'un chef pour opérer cette révolution.

Voilà donc le vice dangereux, et la corrup- tion des mœurs pernicieuse.^

Non pas généralement, je ne l'accorde que relativement à l'individu ou à la nation, je le nie dans le plan général. Ces inconvénients sont nuls dans les grands desseins de la nature ; et qu'importe à ces lois qu'un empire soit plus ou moins puissant, qu'il s'agrandisse par ses vertus, ou se détruise par sa corruption ; cette vicissi- tude est une des premières lois de cette main qui nous gouverne; les vices qui l'occasionnent sont donc nécessaires. La nature ne crée que pour corrompre : or, si elle ne se corrompt que par des vices, voilà le vice une de ses lois. Les crimes des tyrans de Rome, si funestes aux particuliers, n'étaient que les moyens dont se servait la nature pour opérer la chute de l'Em- pire; voilà donc les conventions sociales oppo- sées à celles de la nature; voilà donc ce que l'homme punit, utile aux lois du grand tout; voilà donc ce qui détruit l'homme, essentiel au

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plan général. Vois en grand, mon ami, ne rape- tisse jamais tes idées ; souviens-toi que tout sert à la nature, et qu'il n'y a pas sur la terre une seule modification dont elle ne retire un profit réel.

Eh quoi! la plus mauvaise de toutes les actions la servirait donc autant que la meil- leure?

Assurément : l'homme vraiment sage doit voir du même œil; il doit être convaincu de l'in- différence de l'un ou l'autre de ces modes, et n'adopter que celui des deux qui convient le mieux à sa conservation ou à ses intérêts ; et telle est la différence essentielle qui se trouve entre les vues de la nature et celles du particu- lier, que la première gagne presque toujours à ce qui nuit à l'autre; que le vice devient utile à l'une, pendant que l'autre y trouve souvent sa ruine; l'homme fait donc mal, si tu veux, en se livrant à la dépravation de ses moeurs ou à la perversité de ses inclinations; mais le mal qu'il fait n'est que relatif au climat sous lequel il vit : juge-ie d'après l'ordre général, il n'a fait qu'en accomplir les lois; juge-le d'après lui-même; tu verras qu'il s'est délecté.

Ce système anéantit toutes les vertus.

Mais la vertu n'est que relative, encore une fois, c'est une vérité dont il faut se convaincre

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avant de faire un pas sous les portiques du Ijcée : voilà pourquoi je te disais hier, que je ne ferais pas à Lisbonne ce que je faisais ici; il est faux qu'il y ait d'autres vertus que celles de convention, toutes sont locales, et la seule qui soit respectable, la seule qui puisse rendre l'homme content, est celle du pays il est. Crois-tu que l'habitant de Pékin puisse être heu- reux dans son pays d'une vertu française, et reversiblement le vice chinois donnera-t-il des remords à un Allemand ?

C'est une vertu bien chancelante, que celle dont l'existence n'est point universelle.

Et que t'importe sa solidité, qu'as-tu besoin d'une vertu universelle, dès que la nationale suffit à ton bonheur?

Et le ciel? tu l'invoquais hier.

Ami, ne confonds pas des principes habi- tuels avec les principes de l'esprit : j'ai pu me livrer hier à un usage de mon pays^ sans croire qu'il y ait une sorte de vertu qui plaise plus à l'Éternel qu'une autre... Mais revenons : nous étions sortis pour politiquer, et tu m'ériges en moraliste, quand je ne dois être qu'instituteur.

Il y a longtemps, reprit Sarmiento, que les Portugais désirent d'être maîtres de ce royaume, afin que leurs colonies puissent se donner la main d'une côte à l'autre, et que rien, du Mosa

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Imbique à Binguele, ne puisse arrêter leur commerce. Mais ces peuples-ci n'ont jamais voulu s'y prêter.

Pourquoi ne t'a-t-on pas chargé de la négo- ciation, dis-je au Portugais?

^loi? Apprends à me connaître; ne devines- tu pas, à mes principes, que je n'ai jamais tra- vaillé que pour moi : lorsque j'ai été conduit comme toi dans cet empire, j'étais exilé sur les côtes d'Afrique pour des malversations dans les mines de diamants de Rio-Janeiro, dont j'étais intendant; j'avais, comme cela se pratique en Europe, préféré ma fortune à celle du roi ; j'étais devenu riche de plusieurs millions; je les dépensais dans le luxe et l'abondance. On m'a découvert; je ne volais pas assez, un peu plus de hardiesse, tout fût resté dans le silence; il n'y a jamais que les malfaiteurs en sous-ordre qui se cassent le cou ; il est rare que les autres ne réussissent pas. Je devais d'ailleurs user de poli- tique, je devais feindre la réforme, au lieu d'éblouir par mon faste; je devais comme font quelquefois vos ministres en France, vendre mes meubles et me dire ruiné *; je ne l'ai pas fait,

' Le pauvre Sarmiento ignoi-ait combien cette imbécile iiolitiiiue avait mal réussi en France k quelques-uns des gens dont il paiie : on congédia le sieur Sartine quand il voulut employer ce plat moyen. Il est vrai que peu de gens en place avaient aussi impuné- ment et maladroitement volé. Arri\é d'Espagne, clerc de procureur

II 6

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je me suis perdu. Depuis que j'étudie les hom- mes, je vois qu'avec leurs sages lois et leurs superbes maximes, ils n'ont réussi qu'à nous faire voir que le plus coupable était toujours le plus heureux; il n'y a d'infortuné que celui qui s'ima- gine faussement devoir compenser par un peu de bien le mal son étoile l'entraîne. Quoi qu'il en soit, si j'étais resté dans mon exil, j'au- rais été plus malheureux; ici du moins, j'ai encore quelque autorité : j'y joue une espèce de rôle; j'ai pris le parti d'être intrigant, bas et flatteur : c'est celui de tous les coquins ruinés. II m'a réussi ; j'ai promptement appris la langue de ces peuples, et quelque affreuses que soient leurs mœurs, je m'y suis conformé. Je te l'ai dit, mon cher, la véritable sagesse de l'homme est d'adopter la coutume du pays il vit. Destiné à me remplacer, puisses-tu penser de même, c'est le vœu le plus sincère que je puisse faire pour ton repos.

Crois-tu donc que j'aie le dessein de passer comme toi mes jours ici?

à Paris, s'y trouver six. cent mille livres de rente au bout de trente ans, et oser dire qu'on ne peut plus être utile au Roi, iiarce qu'on se ruine à son service, est une effronterie rare, et bien digne du méprisable aventurier dont il s'agit ici; mais que ces insolents fripons-là n'ayent pas été privés de leur liberté, ou de leurs biens, et même de leurs jours, tandis qu'on pendait un malheureux valet pour cinq sous, voilà de ces contradictions bien faites pour faire mépriser le gouvernement qui les tolérait.

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N'en dis mot, si ce n'est pas ton projet; ils ne souffriraient pas que tu les quittasses après les avoir connus; ils craindraient que tu n'ins- truisisses les Portugais de leur faiblesse ; ils te mangeraient plutôt que de te laisser partir.

Achève de m'instruire, ami, quel besoin tes compatriotes ont-ils de s'emparer de ces^ mal- heureuses contrées?

Ignores-tu donc que nous sommes les courtiers de l'Europe, que c'est nous qui four- nissons de nègres tous les peuples commerçants de la terre.

Exécrable métier, sans doute, puisqu'il ne place votre richesse et votre félicité que dans le désespoir et l'asservissement de vos frères.

O Sainville ! je ne te verrai donc jamais philosophe ! Oii prends-tu que les hommes soient égaux? La différence de la force et de la faiblesse établie par la nature prouve évidemment qu'elle a soumis une espèce d'homme à l'autre, aussi essentiellement qu'elle a soumis les animaux à tous. Il n'est aucune nation qui n'ait des castes méprisées : les nègres sont à l'Europe ce qu'é- taient les Ilotes aux Lacédémoniens, ce que sont les parias ^ux peuples du Gange. La chaîne des devoirs universels est une chimère, mon ami, elle peut s'entendre d'égal à égal, jamais du supérieur à l'inférieur; la diversité d'intérêt

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détruit nécessairement la ressemblance des rap- ports. Que veux-tu qu'il y ait de commun entre celui qui peut tout, et celui qui n'ose rien? Il ne s'agit pas de savoir lequel des deux a raison ; il n'est question que d'être persuadé que le plus faible a toujours tort : tant que l'or, en un mot, sera regardé comme la richesse d'un État, et que la nature l'enfouira dans les entrailles de la terre, il faudra des bras pour l'en tirer. Ceci posé, voilà la nécessité de l'esclavage établie; il n'y en avait pas^ sans doute, à ce que les blancs subjuguassent les noirs, ceux-ci pouvaient égale- ment asservir les autres; mais il était indispen- sable qu'une des deux nations fût sous le joug, il était dans la nature que ce fût le plus faible, et les noirs devenaient tels, et par leurs moeurs, et par leur climat. Quelque objection que tu puisses faire, enfin, il n'est pas plus étonnant de voir l'Europe enchaîner l'Afrique, qu'il ne l'est de voir un boucher assommer le bœuf qui sert à te nourrir; c'est partout la raison du plus fort; en connais-tu de plus éloquente?

Il en est sans doute de plus sages : formés par la même main, tous les hommes sont frères, tous se doivent à ce titre des secours mutuels, et si la nature en a créé de plus faibles, c'est pour préparer aux autres le charme délicieux de la bienfaisance et de l'humanité... Mais revenons

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au fond de la question, tu rends un continent malheureux pour fournir l'or aux trois autres; est-il bien vrai que cet or soit la vraie richesse d'un État? Ne jetons les yeux que sur ta patrie. Dis-moi, Sarmiento, crois-tu le Portugal plus florissant depuis qu'il exploite des mines? Par- tons d'un point : en 1754, il en avait été apporté dans ton royaume plus de deux milliards des mines du Brésil depuis leur ouverture, et cepen- dant à cette époque ta nation ne possédait pas cinq millions d'écus : vous deviez aux Anglais cinquante millions, et par conséquent rien qu'à un seul de vos créanciers trente-cinq fois plus que vous ne possédiez. Si votre or vous appauvrit à ce point, pourquoi sacrifiez-vous tant au désir de l'arracher du sein de la terre? Mais si je me trompe, s'il vous enrichit, pourquoi dans ce cas l'Angleterre vous tient-elle sous sa dépendance? C'est l'agrandissement de votre monarchie qui nous a précipités dans les bras de l'Angle- terre ; d'autres causes nous y retiennent peut- être ; mais voilà la seule qui nous y a placés. La maison de Bourbon ne fut pas plutôt sur le trône d'Espagne, qu'au lieu de voir dans vous un appui, comme autrefois, nous y redoutâmes un ennemi puissant ; nous crûmes trouver dans les Anglais ce que les Espagnols avaient en vous, et nous ne rencontrâmes en eux que des tuteurs

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despotes, qui abusèrent bientôt de notre fai- blesse; nous nous forgeâmes des fers sans nous en douter. Nous permîmes l'entrée des draps d'Angleterre sans réfléchir au tort que nous faisions à nos manufactures par cette tolérance, sans voir que les Anglais ne nous accordaient en retour d'un tel gain pour eux, et d'une si grande perte pour nous, que ce qu'avait déjà établi leur intérêt particulier. Telle fut l'époque de notre ruine : non seulement nos manufactures tombèrent, non seulement celles des Anglais anéantirent les nôtres, mais les comestibles que nous leur fournissions n'équivalant pas à beaucoup près les draps que nous recevions d'eux, il fallut enfin les payer de l'or que nous arrachions du Brésil; il fallut que les galions passassent dans leurs ports sans presque mouiller dans les nôtres.

Et voilà comme l'Angleterre s'empara de votre commerce, vous trouvâtes plus doux d'être menés, que de conduire; elle s'éleva sur vos ruines, et le ressort de votre ancienne industrie entièrement rouillé dans vos mains, ne fut plus manié que par elle. Cependant le luxe continuait de vous miner : vous aviez de l'or, mais vous le . vouliez manufacturé ; vous l'envoyiez à Londres pour le travailler, il vous en coûtait le double, puisque vous ôtiez, d'une part, de la masse de

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l'or monnayé celui que vous faisiez façonner pour votre luxe, et celui dont vous étiez encore obligés de payer la main-d'oeuvre. Il n'y avait pas jusqu'à vos crucifix, vos reliquaii-es, vos chape- lets, vos ciboires, tous ces instruments idolâtres dont la superstition dégrade le culte pur de l'Éternel, que vous ne fissiez faire aux Anglais; ils surent enfin vous subjuguer au point de se charger de votre navigation de l'ancien monde, de vous vendre des vaisseaux et des munitions pour vos établissements du nouveau ; vous enchaînant toujours de plus en plus, ils vous ravirent jusqu'à votre propre commerce inté- rieur : on ne voyait plus que des magasins anglais à Lisbonne, et cela sans que vous y fissiez le plus léger profit; il allait tout à leurs commettants ; vous n'aviez dans tout cela que le vain honneur de prêter vos noms. Ils furent plus loin : non seulement ils ruinèrent votre com- merce, mais vous firent perdre votre crédit, en vous contraignant à n'en avoir plus d'autre que le leur, et ils vous rendirent, par ce honteux asservissement, les jouets de toute l'Europe. Une nation tellement avilie doit bientôt s'anéantir : vous l'avez vu, les arts, la littérature, les scien- ces, se sont ensevelies sous les ruines de votre commerce; tout s'altère dans un État quand le commerce languit; il est à la nation ce qu'est le

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SUC nourricier aux difterentes parties du corps, il ne se dissout pas que l'entière organisation ne s'en ressente. Vous tirer de cet engourdissement serait l'ouvrage d'un siècle, dont rien n'annonce l'aurore; vous auriez besoin d'un czar Pierre, et ces génies-là ne naissent pas chez le peuple que dégrade la superstition. Il faudrait commencer par secouer le joug de cette tyrannie religieuse, qui vous affaiblit et vous déshonore; peu à peu l'activité renaîtrait, les marchands étrangers reparaîtraient dans vos ports, vous leur vendriez les productions de vos colonies, dont les Anglais n'enlèvent que l'or; par ce moyen, vous ne vous apercevriez pas de ce qu'ils vous ôtent; il vous en resterait autant qu'ils vous en prennent, votre crédit se rétablirait, et vous vous aff'ranchiriez du joug en dépit d'eux.

C'est pour arriver que nous ranimons nos manufactures.

Il faudrait avant cultiver vos terres; vos manufactures ne seront pour vous des sources de richesses réelles, que quand vous aurez dans votre propre sol la première matière qui s'y emploie; quel profit ferez-vous sur vos draps, si vous êtes obligés d'acheter vos laines? Quel gain retirerez-vous de vos soies, quand vous ne saurez conduire ni vos mûriers, ni vos cocons ? Que vous rapporteront vos huiles, quand vous

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113 soignerez pas vos oliviers? A qui débiterez- vous vos vins, quand d'imbéciles règlements vous feront arracher vos ceps, sous prétexte de semer du blé à leur place, et que vous pousserez l'imbécillité au point de ne pas savoir que le blé ne vient jamais bien dans le terrain propre à la vigne.

L'Inquisition nous enlève les bras auxquels nous avons confié la plus grande partie de ces détails; ces braves agriculteurs qu'elle condamne et qu'elle exile, nous avaient appris qu'en culti- vant le sol des terres dont nous nous contentions de fouiller les entrailles, on pouvait rendre une colonie plus utile à sa métropole, que par tout l'or que cette colonie pouvait offrir : la rigueur de ce tribunal de sang est une des premières causes de notre décadence.

Qui vous empêche de l'anéantir? Pourquoi n'osez-vous envers lui ce que vous avez osé envers les Jésuites, qui ne vous avaient jamais fait autant de mal? Détruisez, anéantissez sans pitié ce ver rongeur qui vous mine insensible- ment; enchaînez de leurs propres fers ces dan- gereux ennemis de la liberté et du commerce ; qu'on ne voie plus qu'un autodafé à Lisbonne, et que les victimes consumées soient les corps de ces scélérats; mais si vous aviez jamais ce courage, il arriverait alors quelque chose de fort

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plaisant : c'est que les Anglais, ennemis avec raison de ce tribunal affreux, en deviendraient pourtant les défenseurs; ils le protégeraient, parce qu'il sert leurs vues; ils le soutiendraient, parce qu'ils vous tient dans l'asservissement ils vous veulent : ce serait l'histoire des Turcs protégeant autrefois le Pape contre les Vénitiens, tant il est vrai que la superstition est d'un secours puissant dans les mains du despotisme, et que notre propre intérêt nous engage souvent à faire respecter aux autres ce que nous mépri- sons nous-mêmes. Croyez-moi, qu'aucune con- sidération secondaire, qu'aucun respect puéril ne vous fasse négliger votre agriculture; une nation n'est vraiment riche que du superflu de son entretien, et vous n'avez pas même le nécessaire; ne vous rejetez pas sur la faiblesse de votre population; elle est assez nombreuse pour don- ner à votre sol toute la vigueur dont il est sus- ceptible; ce ne sont point vos bras qui sont faibles, c'est le génie de votre administration. Sortez de cette inertie qui vous dessèche; appauvris, végétant sur votre monceau d'or, vous me donnez l'idée de ces plantes qui ne s'élèvent un instant au-dessus du sol que pour retomber l'instant d'après faute de substance; rétablissez surtout cette marine, dont vous tiriez tant de lustre autrefois ; rappelez ces temps glorieux

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le pavillon portugais s'ouvrait les portes dorées de l'Orient; où, doublant le premier avec cou- rage, le Cap inconnu de l'Afrique, il enseignait aux nations de la terre la route de ces Indes précieuses, dont elles ont tiré tant de riches- ses... Aviez-vous besoin des Anglais alors ?.. Servaient-ils de pilotes à vos navires? Sont-ce leurs armes qui chassèrent les Maures du Por- tugal? Sont-ce eux qui vous aidèrent jadis dans vos démêlés particuliers? Vous ont-ils établis en Afrique ? En un mot, jusqu'à l'époque de votre faiblesse, sont-ce eux qui vous ont fait vivre, et n'êtes- vous pas le même peuple? Ayez des alliés enfin ; mais n'ayez jamais de protec- teurs.

Pour en venir à ce point, ce n'est pas seule- ment à l'Inquisition qu'il faudrait s'en prendre, ce devrait être à la masse entière du clergé : il faudrait retrancher ses membres des conseils et des délibérations; uniquement occupé de faire des bigots de nous, il nous empêchera toujours d'être négociants, guerriers ou cultivateurs, et comment anéantir cette puissance dont notre fai- blesse a nourri l'empire?

Par les moyens que Henri VIII prit en Angleterre : il rejeta le frein qui gênait son peuple ; faites de même. Cette Inquisition qui vous fait aujourd'hui frémir, la redoutiez-vous

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autant lorsque vous condamnâtes à mort le grand inquisiteur de Lisbonne, pour avoir trempé dans la conjuration qui se forma contre la maison de Bragance? Ce que vous avez pu dans un temps, pourquoi ne l'osez -vous pas dans un autre? Ceux qui conspirent contre l'État ne méritent-ils pas un sort plus affreux que ceux qui cabalent contre des rois?

N'espérez point un pareil changement, ce serait risquer de soulever la nation que de lui enlever les hochets religieux dont elle s'amuse depuis tant de siècles. Elle aime trop les fers dont on l'accable pour les lui voir briser jamais; disons mieux, la puissance des Anglais a trop d'activité sur nous, pour que rien de tout cela nous devienne possible. Notre premier tort est d'avoir plié sous le joug... Nous n'en sortirons jamais. Nous sommes comme ces enfants trop accoutumés aux lisières, ils tombent dès qu'on les leur ôte ; peut-être vaut-il mieux pour nous que nous restions comme nous sommes : toute variation est nuisible dans l'épuisement.

Nous en étions de notre conversation, quand nous vîmes arriver à nous dix ou douze sauvages, conduisant une vingtaine de femmes noires, et s'avançant vers le palais du prince.

Ah ! dit Sarmiento, voilà le tribut d'une des provinces, retournons promptement, le roi vou-

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dra sans doute te faire commencer tout de suite les fonctions de ta charge.

Mais instruis-moi du moins; comment puis-je deviner le genre de beauté qu'il désire trouver dans ses femmes ? Et ne le sachant pas, comment réussirai-je dans le choix dont il me charge ?

D'abord, tu ne les verras jamais au visage, cette partie sera toujours cachée; je te l'ai dit, deux nègres, la massue haute, seront près de toi pendant ton examen, et pour t'ôter l'envie de les voir, et pour prévenir les tentatives. Cepen- dant, tu reverras après sans difficultés une partie de ces femmes; une fois reçues, il ne soustrait à nos yeux que celles dont il est le plus jaloux; mais comme il ignore, quand elles arrivent, s'il n'y en a pas dans le nombre qu'il aura le désir de soustraire, on les voile toutes. A l'égard de leurs corps, tes yeux n'étant point faits aux appas de ces négresses, je conçois ta peine à discerner dans elles ceux qui peuvent les rendre dignes de plaire ; mais la couleur ne fait pourtant rien à la beauté des formes... que ces formes soient bien régulières, belles et bien prises; rejette absolu- ment tout défaut qui pourrait atténuer leur déli- catesse... que les chairs soient fermes et fraîches; réalise la virginité, c'est un des points les plus essentiels... de la sublimité, surtout, dans ces

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masses voluptueuses, qui rendirent la Vénus de Grèce un chef-d'œuvre, et qui lui valurent un temple chez le peuple le plus sensible et le plus éclairé de la terre... D'ailleurs, je serai là, je guiderai tes premières opérations... tu cherche- ras mes yeux; ton choix y sera toujours peint.

Nous rentrâmes : le monarque s'était déjà informé de nous : on lui annonça le détachement qui paraissait; il ordonna, comme l'avait prévu Sarmiento, que je fusses mis sur-le-champ en possession de mon emploi. Les femmes arri- vèrent, et après quelques heures de repos et de rafraîchissement, entre deux nègres, la massue élevée sur ma tête et Sarmiento près de moi, dans un appartement reculé du palais, je com- mençai mes respectables fonctions. Les plus jeunes m'embarrassèrent. Il y en avait la moitié, sur le total, qui n'avaient pas douze ans; comment trouver le beau dans des formes qui ne sont encore qu'indiquées. Mais sur un signe de Sar- miento, j'admis sans difficultés ces enfants, dès que je ne leur trouvai pas de défauts essentiels. L'autre moitié m'offrit des attraits mieux déve- loppés; j'eus moins de peine à fixer mon choix : j'en réformai, dont la taille et les proportions étaient si grossières, que je m'étonnai qu'on osât les présenter au monarque. Sarmiento lui conduisit le résultat de mes premières opéra-

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lions; il l'attendait avec impatience. II fit aussitôt passer ces femmes dans ses appartements secrets, et les émissaires furent congédiés avec celles dont je n'avais pas voulu.

L'ordre venait d'être donné, de me mettre en possession d'un logis voisin de celui du Por- tugais.

Allons-y, me dit mon prédécesseur; le monarque absorbé dans l'examen de ses nouvel- les possessions, ne sera plus visible du jour.

Mais conçois-tu, dis-je, en marchant, à Sarmiento, conçois-tu qu'il y ait des êtres à qui la débauche rende sept ou huit cents femmes nécessaires?

II n'y a rien dans ces choses-là que je ne trouve simple, me répondit Sarmiento.

Homme dissolu !

Tu m'invectives à tort ; n'est-il pas naturel de chercher à multiplier ses jouissances? Quel- que belle que soit une femme, quelque passionné que l'on en soit, il est impossible de ne pas être fait, au bout de quinze jours, à la monotonie de ses traits; et comment ce qu'on sait par cœur, peut-il enflammer les désirs?.. Leur irritation n'est-elle pas bien plus sûre quand les objets qui les excitent varient sans cesse autour de vous? vous n'avez qu'une sensation, l'homme qui change ou qui multiplie en éprouve mille.

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Dès que le désir n'est que l'effet de l'irritation causée par le choc des atomes de la beauté sur les esprits animaux, *que la vibration de ceux-ci ne peut naître que de la force ou de la multitude de ces chocs; n'est-il pas clair que plus vous multiplierez la cause de ces chocs, et plus l'irri- tation sera violente ? Or, qui doute que dix fem- mes à la fois sous nos yeux, ne produisent, par l'émanation de la multitude, des chocs de leurs atomes, sur les esprits animaux, une inflamma- tion plus violente, que ne pourrait faire une seule?

Il n'y a ni principe, ni délicatesse dans cette débauche; elle n'offre à mes yeux qu'un abrutissement qui révolte.

Mais faut-il chercher des principes dans un genre de plaisir qui n'est sûr qu'autant qu'on brise des freins; à l'égard de la délicatesse, défais-toi de l'idée oh tu es, qu'elle ajoute aux plaisirs des sens. Elle peut être bonne à l'amour, utile à tout ce qui tient à son état métaphysique ; mais elle n'apporte rien au reste. Crois-tu que

* On appelle esprits animaux, ce fluide électrique qui cii'cule daiis les cavités de nos nerfs ; il n'est aucune de nos sensations, qui ne naisse de l'ébranlement causé à. ce fluide ; il est le sujet de la dou- leur et du plaisir; c'est, en un mot, la seule âme admise par les phi- losophes modernes. Lucrèce eut bien mieux raisonné, s'il eût connu ce fluide, lui dont tous les principes tournaient autour de cette vérité sans venir à bout de la saisir.

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les Turcs, et en général, tous les Asiatiques, qui jouissent communément seuls, ne se rendent pas aussi heureux que toi, et leur vois-tu de la délicatesse? Un sultan commande ses plaisirs, sans se soucier qu'on les partage. * Qui sait même si de certains individus capricieusement organisés, ne verraient pas cette délicatesse si vantée, comme nuisible aux plaisirs qu'ils atten- dent. Toutes ces maximes qui te paraissent erro- nées, peuvent être fondées en raison; demande à Ben Mâacoro pourquoi il punit si sévèrement les femmes qui s'avisent de partager sa jouis- sance; il te répondra avec les habitants, mal organisés (selon toi), avec les habitants, dis-je, des trois parties de la terre, que la femme qui jouit autant que l'homme, s'occupe d'autre chose

* « Rien de plus aisé à concevoir, dit Fontenelle [le plus délicat de «» nos poètes, pourtant', qu'on puisse être heureux en amour, par une " personne que l'on ne rend point heureuse ; il y a des plaisirs soli- taires qvii n'ont nul besoin de se communiquer, et dont on jouit " très délicieusement, quoi qu'on ne les donne pas ; ce n'est qu'un •i pur effet de l'amour-propre ou de la vanité, que le désir de faire le K bonhem' des autres ; c'est une fierté insupportable, de ne consentir " à être heureux, qu'à condition de rendre la pareille... Un sultan, » dans son sérail, n'est-il pas mille fois plus modeste ; il reçoit des « plaisirs sans nombre, et ne se pique d'en rendre aucun... Que Ton « étudie bien le cœur de l'homme, on y trouvera que cette délica- •• tesse tant estimée, n'est qu'une dette que l'on paye à l'orgueil ; on » ne veut rleu devoir ». Dialogue des morts, Soliman et Juliette de Goiizague. page 183 et suivantes.

Ce sentiment se trouva dans Montesquieu, dans Helvétius, dans La MetUie, etc. et sera toujours celui des vrais pliilosophes.

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que des plaisirs de cet homme, et que cette dis- traction qui la force de s'occuper d'elle, nuit au devoir elle est, de ne songer qu'à l'homme; que celui qui veut jouir complètement, doit tout attirer à lui ; que ce que la femme distrait de la somme des voluptés, est toujours aux dépens de celle de l'homme ; que l'objet, dans ces m.oments- là, n'est pas de donner, mais de recevoir; que le sentiment qu'on tire du bienfait accordé, n'est que moral, et ne peut dès lors convenir qu'à une certaine sorte de gens, au lieu que la sensa- tion ressentie du bienfait reçu, est physique et convient nécessairement à tous les individus, qualité qui la rend préférable à ce qui ne peut être aperçu de quelques-uns; qu'en un mot, le plaisir goûté avec l'être inerte ne peut point ne pas être entier, puisqu'il n'y a que l'agent qui l'éprouve, et de ce moment, il est donc bien plus vif.

En ce cas, il faut établir que la jouissance d'une statue sera plus douce que celle d'une femme ?

Tu ne m'entends point; la volupté ima- ginée par ces gens-là consiste en ce que le succube puisse et ne fasse pas, en ce que les facultés qu'il a et qu'il est nécessaire qu'il ait, ne s'employent qu'à doubler la sensation de l'in- cube, sans songer à la ressentir.

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Ma foi, mon ami, je ne vois que de la tyrannie et des sophismes.

Point de sophismes; de la tyrannie, soit; mais qui te dit qu'elle n'ajoute pas à la volupté? Toutes les sensations se prêtent mutuellement des forces : l'orgueil, qui est celle de l'esprit, ajoute à celle des sens; or, le despotisme, fils de l'orgueil, peut donc, comme lui, rendre une jouissance plus vive. Jette les yeux sur les ani- maux; regarde s'ils ne conservent pas cette supé- riorité si flatteuse, ce despotisme si sensuel^ que tu cèdes imbécilement. Vois la manière impé- rieuse dont ils jouissent de leurs femelles. Le peu de désir qu'ils ont de faire partager ce qu'ils sentent, l'indifférence qu'ils éprouvent, quand le besoin n'existe plus, et n'est-ce pas toujours che2 eux, que la nature nous donne des leçons?

Mais réglons nos idées sur ses opérations : si elle eût voulu de l'égalité dans le sentiment de ces plaisirs-là, elle en eût mis dans la construc- tion des créatures qui doivent le ressentir; nous voyons pourtant le contraire. Or, s'il y a une supériorité établie, décidée de l'un des deux sexes sur l'autre, comment ne pas se convaincre qu'elle est une preuve de l'intention qu'a la nature; que cette force, que cette autorité, tou- jours manifestée par celui qui la possède, le soit

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également dans l'acte du plaisir, comme dans les autres?

Je vois cela bien différemment, et ces voluptés doivent être bien tristes, toutes les fois qu'elles ne sont pas partagées; l'isolisme m'ef- fraye; je le regarde comme un fléau; je le vois, comme la punition de l'être cruel ou méchant, abandonné de toute la terre; il doit l'être de sa compagne, il n'a pas su répandre le bonheur, il n'est plus fait pour le sentir.

C'est avec cette pusillanimité de principes, que l'on reste toujours dans l'enfance et qu'on ne s'élève jamais à rien ; voilà comme on vit et l'on meurt dans le nuage de ses préjugés, faute de force et d'énergie pour en dissiper l'épaisseur.

Qu'a de nécessaire cette opération dès qu'elle outrage la vertu?

Mais la vertu, toujours plus utile aux autres qu'à nous, n'est pas la chose essentielle ; c'est la vérité seule qui nous sert; et s'il est malheureuse- ment vrai qu'on ne la trouve qu'en s'écartant de la vertu, ne vaut-il pas mieux s'en détourner un peu, pour arriver à la lumière, que d'être tou- jours dupe et bon dans les ténèbres?

J'aime mieux être faible et vertueux, que téméraire et corrompu. Ton âme s'est dégradée à la dangereuse école du monsti^e affreux dont tu habites la cour.

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Non, c'est la faute de la nature ; elle m'a donné une sorte d'organisation vii^oureuse, qui semble s'accroître avec l'âge, et qui ne saurait s'arranger aux préjugés vulgaires; ce que tu nommais en moi dépravation, n'est qu'une suite de mon existence; j'ai trouvé le bonheur dans mes systèmes, et n'y ai jamais connu le remords. C'est de cette tranquillité, dans la route du mal, que je me suis convaincu de l'indifférence des actions de l'homme. Allumant le flambeau de la philosophie à l'ardent foyer des passions, j'ai distingué, à sa lueur, qu'une des premières lois de la nature, était de varier toutes ses œuvres, et que dans leur seule opposition se trouvait l'équilibre qui maintenait l'ordre général. Quelle nécessité d'être vertueux, me suis-je dit, dès que le mal sert autant que le bien? Tout ce que crée la nature n'est pas utile, en ne considérant que nous ; cependant tout est nécessaire ; il est donc tout simple que je sois méchant, relativement à mes semblables, sans cesser d'être bon à ses yeux : pourquoi m'inquièterais-je alors?

Eh I n'as-tu pas toujours les hommes qui te puniront de les outrager.

Qui les craint ne jouit pas.

Qui les brave est sûr de les irriter, et comme l'intérêt général combat toujours l'inté- rêt particulier, celui qui sacrifie tout à soi» celui

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qui manque à ce qu'il doit aux autres pour n'écouter que ce qui le flatte, doit nécessaire- ment succomber, il ne doit trouver que des écueils.

La politique les évite, le sage apprend à ne les pas craindre. Mets la main sur ce cœur, mon ami ; il y a cinquante ans que le vice y règne, et vois pourtant comme il est calme.

Ce calme pervers est le fruit de l'habitude de tes faux principes; ne les mets pas sur le compte de 1:: nature; elle te punira tôt ou tard de l'outrager.

Soit, ma tête n'est élevée vers le ciel que pour attendre la foudre; je ne tiens point le bras qui la lance; mais j'ai la gloire de le braver.

Et nous entrâmes dans le logis qui m'était destiné.

C'était une cabane très simple, partagée par des claies, en trois ou quatre pièces, je trouvai quelques nègres que le roi me donnait pour me servir. Ils avaient ordre de me deman- der si je voulais des femmes; je répondis que non, et les congédiai, ainsi que le Portugais, en les assurant que je n'avais besoin que d'un peu de repos.

A peine fus-je seul, que je fis de sérieuses réflexions sur le malheureux sort dans lequel je me trouvais. La scélératesse de l'âme du seul

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Européen, dont j'eusse la société, me paraissait aussi dangereuse que la dent rneurtrière des can- nibales, dont je dépendais. Et ce rôle affreux... ce métier infâme, qu'il me fallait faire, ou mou- rir, non qu'il portât la moindre atteinte a mes sentiments pour Léonore... je le faisais avec tant de dégoût... je ressentais une telle horreur, qu'assurément ce que je devais à cette char- mante fille ne pouvait s'y trouver compromis. Mais n'importe, je l'exerçais, et ce funeste devoir versait une telle amertume sur ma situation, que je serais parti dès l'instant, si, comme je vous l'ai dit, l'espoir que Léonore tomberait peut-être sur cette côte, je pouvais la suppo- ser, et qu'alors elle n'arriverait qu'à moi, si, dis-je, cet espoir n'avait adouci mes malheurs. Je n'avais point perdu son portrait; les précau- tions que j'avais prises de le placer dans mon portefeuille, avec mes lettres de change, l'avaient entièrement garanti. On n'imagine pas ce qu'est un portrait pour une âme sensible : il faut aimer, pour comprendre ce qu'il adoucit, ce qu'il fait naître. Le charme de contempler à son aise les traits divins qui nous enchantent, de fixer ces yeux qui nous suivent, d'adresser à cette image adorée les mêmes mots que si nous serrions dans nos bras l'objet touchant qu'elle nous peint; de la mouiller quelquefois de nos larmes, de

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l'échauffer de nos soupirs, de l'animer sous nos baisers... Art sublime et délicieux, c'est l'amour seul qui te fit naître ; le premier pinceau ne fut conduit que par sa main. Je pris donc ce gage intéressant de l'amour de ma Léonore, et l'invo- quant à genoux : «. O toi que j'idolâtre ! m'écriai- je, reçois le serment sincère, qu'au milieu des horreurs je me trouve, mon cœur restera toujours pur; ne crains pas que le temple tu règnes soitjamais souillé par des crimes. Femme adorée, console-moi dans mes tourments; forti- fie-moi dans mes revers; ah! si jamais l'erreur approchait de mon âme, un seul des baisers que je cueillis sur tes lèvres de roses saurait bientôt l'en éloigner ».

Il était tard, je m'endormis, et je ne me réveil- lai le lendemain qu'aux invitations de Sarmiento de venir faire avec lui une seconde promenade vers une partie que je n'avais pas encore vue.

Sais-tu, lui dis-je, si le roi a été content de mes opérations?

Oui ; il m'a chargé de te l'apprendre, me dit le Portugais en nous mettant en marche; te voilà maintenant aussi savant que moi ; tu n'au- ras plus besoin de mes leçons. Il a passé, m'a- t-on dit, toute la nuit en débauche ; il va s'en purifier ce matin par un sacrifice s'immole- ront six victimes... Veux-tu en être témoin?

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Oh ! juste ciel, répondis-je alarmé, garan- tis-moi tant que tu pourras de cet effrayant spectacle.

J'ai bien compris que cela te déplairait, d'autant plus que tu verrais souvent sous le glaive les objets mêmes de ton choix.

Et voilà mon malheur : j'y ai pensé toute la nuit... voilà ce qui va me rendre insupportable le métier que l'on me condamne à faire; quand la victime sera de mon choix^ je mourrai du remords cruel que fera naître en mon esprit l'affreuse idée de l'avoir pu sauver, en lui trou- vant quelques défauts,, et de ne l'avoir pas fait.

Voilà encore une chimère enfantine dont il faudrait te détacher; si le sort ne fût pas tombé sur celle-là, il serait tombé sur une autre ; il est nécessaire à la tranquillité de se consoler de tous ces petits malheurs. Le général d'armée qui foudroyé l'aile gauche de l'ennemi, a-t-il des remords de ce qu'en écrasant la droite, il eût pu sauver la première ? Dès qu'il faut que le fruit tombe,, qu'importe de secouer l'arbre.

Cesse tes cruelles consolations et reprends les détails qui doivent achever de m'instruire de tout ce qui concerne l'infâme pays dans lequel j'ai le malheur d'être obligé de vivre.

Il faut être né, comme moi, dans un climat

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chaud, reprit le Portugais, pour s'accoutumer aux brûlantes ardeurs de ce soleil-ci; l'air n'y est supportable que d'avril à septembre ; le reste de Tannée est d'une si cruelle ardeur, qu'il n'est pas rare de voir des animaux dans la cam- pagne expirer sous les rayons qui les brûlent; c'est à l'extrême chaleur de ce climat qu'il faut attribuer, sans doute, la corruption morale de ces peuples; on ne se doute pas du point auquel les influences de l'air agissent sur le physique de l'homme; combien il peut être honnête ou vicieux, en raison du plus ou moins d'air qui pèse sur ses poumons *, et de la qualité plus ou moins saine, plus ou moins brûlante de cet air. O vous qui croyez devoir assujettir tous les hommes aux mêmes lois, quelles que soient les variations de l'atmosphère, osez-le donc après la vérité de ces principes...

Mais ici il faut avouer que cette corruption est extrême; elle ne saurait être portée plus loin.

Tous les désordres y sont communs, et tous y sont impunis; un père ne met aucune différence entre ses filles, ses garçons, ses esclaves, ou ses

' Cette différence est portée jusqu'à 3,982 livres d'air, desquelles nous sommes plus ou moins pressés, dans les variations du temps. Est-il étonnant, d'après cela, que nous éprouvions une différence aussi sensible dans notre organisation d'une saison à l'autre.

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femmes; tous servent indistinctement ses débau- ches lascives. Le despotisme dont il jouit dans sa maison, le droit absolu de mort, dont il est revêtu, rendraient fort dure la condition de ceux dont il éprouverait des refus. Quelque besoin pourtant que le peuple ait des femmes, il ne traite pas mieux celles qu'il possède ; je t'ai déjà peint une partie de leur sort; il n'est pas plus doux dans l'intérieur. Jamais l'épouse ne parle à son mari qu'à genoux; jamais elle n'est admise à sa table; elle ne reçoit pour nourriture, que quelques restes qu'il veut bien lui jeter dans un coin de la maison, comme nous faisons aux animaux dans les nôtres. Parvient-elle à lui donner un héritier; arrive-t-elle à ce point de gloire, qui les rend si intéressantes dans nos climats; je te l'ai dit, le mépris le plus outré, l'abandon, le dégoût deviennent ici les récom- penses qu'elle reçoit de son cruel mari. Souvent, bien plus féroce encore, il ne la laisse pas venir au terme sans détruire son ouvrage, dans le sein même de sa compagne. Malgré tant d'oppo- sition, ce malheureux fruit vient-il à voir le jour, s'il déplaît au père il le fait périr à l'instant; mais la mère n'a nul droit sur lui : elle n'en acquiert pas davantage quand il atteint l'âge raisonnable; il arrive souvent alors qu'il se joint à son père pour maltraiter celle dont il a reçu

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la vie *. Les femmes du peuple ne sont pas les seules qui soient ainsi traitées ; celles des grands partagent cette ignominie. On a peine à croire à quel degré d'abaissement et d'humiliation ceux-ci réduisent leurs épouses, toujours trem- blantes, toujours prêtes à perdre la vie, au plus léger caprice de ces tyrans; le sort des bétes féroces est sans doute préférable au leur.

L'ancien gouvernement féodal de Pologne peut seul donner l'idée de celui-ci; le royaume est divisé en dix-huit petites provinces, repré- sentant nos grandes terres seigneuriales, en Europe; chaque gouvernement a un chef qui habite le district, et qui y jouit à peu près de la même autorité que le roi. Ses sujets lui sont immédiatement soumis; il peut en disposer à son gré. Ce n'est pas qu'il n'y ait des lois dans ce royaume : peut-être même y sont-elles trop abondantes; mais elles ne tendent, toutes, qu'à soumettre le faible au fort, et qu'à maintenir le despotisme, ce qui rend le peuple d'autant plus malheureux, que, quoiqu'il puisse réversible- ment exercer le même despotisme dans sa mai- son, il n'est pourtant dans le fait, absolument le

" n est vraisemblable que ce peuple tient cette exécrable cou- tume de ses voisina les Hottentots, elle est générale ; une chose plus singulière est que le capitaine Cook lait trouvée dans plu- sieurs de ses découvertes, et particulièrement à la Nouvelle Zélande.

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maître de rien. Il n'a que sa nourriture et celle de sa famille, sur la terre qu'il herse à la sueur de son corps. Tout le reste appartient à son chef, qui le possède, en sure et pleine jouissance, aux seules conditions d'une redevance annuelle en filles, garçons, et comestibles, exactement payée quatre fois l'an au roi. Mais ces vassaux fournis- sent ce tribut au chef; il n'a que la peine de le présenter, et comme il est imposé à proportion de ce qu'il peut payer, il n'en est jamais sur- chargé.

Les crimes de vol et de meurtre, absolument nuls parmi les grands, sont punis avec la plus extrême rigueur, chez l'homme du peuple, s'il a commis ces crimes hors de l'intérieur de sa maison; car s'il est le chef de sa famille, et que le délit n'ait porté que sur les membres de cette famille qui lui sont subordonnés, il est dans le cas de la plus entière impunité ; hors cette cir- constance, il est puni de mort. Le coupable arrêté, est à l'instant conduit chez son chef, qui l'exécute de sa propre main; ce sont pour ces chefs des parties de plaisir, semblables à nos chasses d'Europe : ils gardent communément leurs criminels jusqu'à ce qu'ils en ayent un cer- tain nombre ; ils se réunissent alors sept ou huit ensemble et passent plusieurs jours à maltraiter ces individus, jusqu'à ce qu'enfin ils les achèvent.

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Leur chasse alors sert au festin, et la débauche se termine avec leurs femmes, qu'ils ont de même réunies, et dont ils jouissent en commun. Le roi agit également dans son apanage, et comme son district est plus étendu, il a plus d'occasions de multiplier ces horreurs.

Tous les chefs, malgré leur autorité, relèvent immédiatement de la couronne; le monarque peut les condamner à mort, et les faire exécuter sur-le-champ, sans aucune instruction de procès, pour les crimes de rébellion ou de lèse-majesté ; mais il faut que le délit soit authentique, sans quoi, tous se révolteraient, tous prendraient le parti de celui qu'on aurait condamné, et travail- leraient, de concert, à détrôner un roi mal affermi par ce despotisme.

Ce qui rend au monarque de Butua sa posté- rité indifférente, c'est qu'elle ne règne point après lui. Il n'en est pas de même de ses dix-huit grands vassaux; les enfants succèdent au père dans leurs fiefs. Dès que le chef est mort, le fils aîné s'empare du gouvernement, du logis, et réduit sa mère et ses sœurs dans la dernière servitude; elles n'ont plus rang, dans sa maison, qu'après les esclaves de sa femme, à moins qu'il ne veuille épouser une d'elles. Dans ce cas, elle est hors de cette abjection; mais celle l'usage la fait retomber, comme épouse, n'est-elle pas

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aussi dure ? Si la mère est grosse, quand le père meurt, il faut qu'elle fasse périr son fruit, autre- ment l'héritier la tuerait elle-même.

A l'égard du roi, dès qu'il meurt, les chefs s'assemblent, et les barbares confondant, à l'exemple des Jagas, leurs voisins, la cruauté avec la bravoure *, n'élisent pour leur chef, que le plus féroce d'entre eux. Pendant neuf jours entiers, il font des exploits dans ce genre, soit sur des prisonniers de guerre, soit sur des cri- minels, soit sur eux-mêmes, en se battant corps à corps, à outrance, et celui qui fait paraître le plus de valeur ou d'atrocité, regardé dès lors comme le plus grand de la nation, est choisi pour la commander; on le porte en triomphe dans son palais, oîi de nouveaux excès succèdent à l'élection, pendant neuf autres jours. Là, l'in- tempérance et la débauche se poussent quelque- fois si loin, que le nouveau roî lui-même y succombe, et la cérémonie recommence. Rare-

* La bravoure et la férocité ont un sens elles peuvent se con- fondre. En quoi consiste la bravoure 1 A étoutfer les sentiments naturels qui nous portent à notre conservation ; dans la férocité, il s'agit de la conservation des autres ; mais le mouvement est toujours d'étouffer la loi naturelle. On a donc eu tort de dire qu'un homme féroce n'était jamais brave ; le courage, à le bien prendre, n'est qu'une sorte de férocité, et ne peut être compris, philosophiquement parlant, que dans la classe des vices ; nos seuls préjugés en font une vertu ; mais nos préjugés sont toujours bien loin de la nature.

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ment ces fêtes se célèbrent sans qu'il n'en coûte la vie à beaucoup de monde.

Lorsque cette nation est en guerre avec ses voisins, les chefs fournissent au roi un contin- gent d'hommes armés de flèches et de piques, et ce nombre est proportionné aux besoins de l'État. Si les ennemis sont puissants, les secours envoyés sont considérables; ils le sont moins, quand il s'agit de légères discussions. La cause de ces discussions est toujours, ou quelques ravages dans les terres, ou quelques enlèvements de femmes ou d'esclaves ; quelques jours d'hosti- lités préliminaires et un combat terminent tout; puis chacun retourne chez soi.

Malgré le peu de morale de ces peuples, mal- gré les crimes multipliés auxquels ils se livrent, il est dévot, crédule, et superstitieux; l'empire de la religion, sur son esprit, est presque aussi violent qu'en Espagne et en PortugaL Le gouvernement théocratique suit le plan du gouvernement féodal. Il y a un chef de religion dans chaque province, subordonné au chef principal, habitant la même ville que le roi. Ce chef, dans chaque district, est à la tête d'un collège de prêtres secondaires, et habite avec eux un vaste bâtiment contigu au temple; l'idole est partout la même que celle du palais du roi qui, seul a le privilège d'avoir, indépendamment du temple de sa capitale, une

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chapelle particulière il sacrifie. Le serpent qu'on révère ici, est le reptile le plus ancienne- ment adoré; il eut des temples en Egypte, en Phénicie, en Grèce, et son culte passa de en Asie et en Afrique, il fut presque général *. Quant à ces peuples, ils disent que cette idole est l'image de celui qui a créé le monde; et pour justifier l'usage ils sont de le représenter, moitié figure humaine, et moitié figure d'animal, ils disent que c'est pour montrer qu'il a créé également les hommes et les animaux.

Chaque gouverneur de province est obligé d'envoyer seize victimes par an, de l'un et de l'autre sexe, au chef delà religion qui les immole, avec ses prêtres, à de certains jours prescrits par leur rituel. Cette idée que l'immolation de l'homme était le sacrifice le plus pur qu'on pût oôrir à la divinité, était le fruit de l'orgueil; l'homme se croyant l'être le plus parfait qu'il y eût au monde, imagina que rien ne pouvait mieux apaiser les dieux^ que le sacrifice de son semblable; voilà ce qui multiplia tellement cette coutume, qu'il n'est aucun peuple sur la terre, qui ne l'ait adoptée; les Celtes et les Germains

Le li viil de Dieu est peint sous remblome du serpent : nous savons riiistoire du serpent d'airain, chez les Juifs ; le culte du serpent, en un mot, est u'iiversel ; l'instrument que nous employons dans nos églises, sous cette forme, est un reste de cette idolâtrie.

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immolaient des vieillards et des prisonniers de guerre; les Phéniciens, les Carthaginois, les Perses et les Illyriens^ sacrifiaient leurs propres enfants; les Thraces et les Egyptiens, des vier- ges, etc.

Les prêtres, à Butua, sont chargés de l'éduca- tion entière de la jeunesse; ils élèvent, à la fois, les deux sexes, dans des écoles séparées, mais toujours dirigées par eux seuls. La vertu princi- pale, et presque l'unique, qu'ils inspirent aux femmes, est la plus entière résignation, la sou- mission la plus profonde aux volontés des hom- mes; ils leur persuadent qu'elles sont unique- ment créées pour en dépendre, et, à l'exemple de Mahomet, les damnent impitoyablement à leur mort.

L'exemple de Mahomet ? dis-je, en inter- rompant Sarmiento. Tu te trompes, mon ami^ et ton injustice envers les femmes te fait évi- demment adopter une opinion fausse, et que jamais rien n'autorisa. Mahomet ne damne point les femmes; je suis étonné qu'avec l'érudition que tu nous étales, tu ne saches pas mieux l'Alcoran : « Quiconque croira, et sera de bonnes mœurs, soit homme, soit femme, entrera dans le paradis » , dit expressément le prophète, dans son soixantième chapitre ; et dans plusieurs autres, il établit positivement que l'on trouvera

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dans le paradis, non seulement celles de ses femmes que l'on aura le mieux aimées sur la terre, mais même de belles filles vierges, ce qui prouve qu'indépendamment de celles-ci, qui sont les femmes célestes, il en admettait de ter- restres, et qu'il ne lui est jamais venu dans l'es- prit de les exclure des béatitudes éternelles. Par- donne-moi cette digression en faveur d'un sexe que tu méprises et que j'idolâtre, et continue tes intéressants récits.

Que Mahomet damne ou sauve les femmes, dit le Portugais, ce qu'il y a de bien sûr, c'est que ce ne seraient pas elles qui me feraient désirer le paradis, si je croyais à cette fable-là; et fussent-elles toutes anéanties sur le globe, que Lucifer m'écorche tout vif si je m'en trou- vais plus à plaindre. Malheur à qui ne peut se passer, dans ses plaisirs ou dans sa société, d'un sexe bas, trompeur et faux, toujours occupé de nuire ou de feindre, toujours rampant, toujours perfide, et qui, comme la couleuvre, n'élève un instant la tête au-dessus du sol, que pour y dar- der son venin. Mais ne m'interromps plus, frère, si tu veux que je poursuive.

A l'égard des hommes, reprit mon institu- teur, ils leur inspirent d'être soumis, d'abord aux prêtres, puis au roi, et définitivement à leurs chefs particuliers ; ils leur recommandent d'être

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toujours prêts à verser leur sang pour l'une ou l'autre de ces causes.

Le danger des écoles, en Europe, est souvent le libertinage; ici, il en devient une loi. Un époux mépriserait sa femme, si elle lui donnait ses prémices * ; ils appartiennent de droit aux prêtres ; eux seuls doivent flétrir cette fleur ima- ginaire, à laquelle nous avons la folie d'attacher tant de prix; de cette règle sont pourtant excep- tés les sujets qui doivent être conduits au roi. Resserrés avec soin dans les maisons des gou- verneurs de chaque province, ils n'entrent point dans les écoles; c'est un droit que les prêtres n'ont jamais osé disputer à leur souverain qui le possède, comme chef du temporel et du spiri- tuel. Toutes ces roses se cueillent à certains jours de fêtes, prescrits dans leur calendrier. Alors les temples se ferment; il n'est plus per- mis qu'aux seuls prêtres, d'y entrer; le plus grand silence règne aux environs ; on immolerait impitoyablement quiconque oserait le troubler. La défloration se fait aux pieds de l'idole. Le chef commence, il est suivi du collège entier. Les filles sont présentées deux fois, les garçons une. Des sacrifices suivent la cérémonie; à treize

* Ce peuple n"est pas le seul dominé par cette opinion ; un des per- sonnages de la scène entrera bientôt dans un plus grand détail sur ces usages. Mous y renvoyons le lecteur.

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OU quatorze ans, les élèves retournent dans leurs familles; on leur demande s'ils ont été sancti- fiés : s'ils ne l'avaient pas été, les garçons seraient horriblement méprisés, et les filles ne trouveraient aucun époux. Ce qui s'opère dans les provinces, se pratique de même dans la capi- tale; la seule différence qu'il y ait, lors de ces initiations, consiste dans le droit qu'a le monar- que d'opérer, s'il veut, avant les prêtres. Ici, comme dans le royaume de Juida, si quelqu'un refusait de placer ses enfants dans ces écoles, les prêtres pourraient les faire enlever.

Que d'infamies, m'écriai-je; toutes ces tur- pitudes me choquent au dernier point. Mais je ne tiens pas, je l'avoue, à voir la pédérastie érigée en initiation religieuse ; à quel point de corruption doit être parvenu un peuple, pour instituer ainsi en coutume, le vice le plus affreux, le plus destructeur de l'humanité, le plus scan- daleux, le plus contraire aux lois de la nature.

Que d'invectives, me répondit le Portu- gais, trop malheureux partisan de cette intolé- rable dépravation! Écoute, ami, je veux bien m'interrompre un moment, pour te convaincre de tes torts, au risque de contrarier quelques- uns de mes principes, pour mieux te prouver l'injustice des tiens.

N'imagine pas que cette erreur, à laquelle on

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attache une si grande importance en Europe, soit aussi conséquente qu'on le croit. De quel- que manière qu'on veuille l'envisager, on ne la trouvera dangereuse que dans un seul point. Le tort qu'elle fait à la population. Mais ce tort est-il bien réel? C'est ce qu'il s'agit d'examiner. Qu'arrive-t-il, en tolérant cet écart? Qu'il naît, je le suppose, dans l'État, un petit nombre d'en- fants de moins; est-ce donc un si grand mal que cette diminution, et quel est le gouvernement assez faible pour pouvoir s'en douter ? Faut-il à l'État un plus grand nombre de citoyens que celui qu'il peut nourrir? Au delà de cette quan- tité, tous les hommes, dans l'exacte justice, ne devraient-ils pas être maîtres de produire, ou de ne pas produire; je ne connais rien de si risible que d'entendre crier sans cesse pour la popula- tion. Vos compatriotes, surtout vos chers Fran- çais, qui ne s'aperçoivent pas que si leur gou- vernement les traite avec tant d'indifférence, que si leur fuite, leur mort le touche si peu, que si leurs lois les sacrifient chaque jour si inhumai- nement, ce n'est qu'à cause de leur trop grande population ; que si cette population était moin- dre, ils deviendraient bien autrement chers à cet État qui se moque d'eux, et seraient bien autrement épargnés par le glaive atroce de Thémis.

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Mais laissons ces imbéciles crier tout à leur aise; laissons-les remplir leurs dégoûtantes compilations de projets fastueux, pour augmen- ter des hommes, dont l'excès forme déjà un des plus grands vices de leur État, et voyons seule- ment si ce qu'ils désirent est un bien. J'ose dire que non : j'ose assurer que partout la popula- tion et le luxe seront médiocres, l'égalité, dont tu parais si partisan, sera plus entière, et par conséquent, le bonheur de l'individu plus cer- tain. C'est l'abondance du peuple, et l'accroisse- ment du luxe, qui produit l'inégalité des condi- tions, et tous les malheurs qui en résultent. Les hommes sont tous frères, chez le peuple médiocre et frugal; ils ne se connaissent plus, quand le luxe les déguise et que la population les avilit; à mesure qu'augmentent l'une et l'autre de. ces choses, les droits du plus fort naissent insensi- blement; ils asservissent le plus faible, le des- potisme s'établit, le peuple se dégrade, et se trouve bientôt écrasé sous le poids des fers que sa propre abondance lui forge *; ce qui diminue

Voici saus doute l'endx-oit Sarmiento doit, suivant ce qu'il a dit, contrarier ses principes ; car nous avons vu, et nous verrons encore, qu'il est bien loin d'être le partisan de l'égalité. Il arrive souvent que pour étayer un système, quand on le discute avec un homme prévenu, on est obligé de donner entorse à quelqu'un de ses principes, pour mieux convaincre l'adversaire en parlant de ses mœurs ou des opinions qu'il a. Il est clair que c'est ici l'histoire du Portugais.

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la population dans un Etat, sert donc cet État, au lieu de lui nuire; politiquement considéré, voilà donc ce vice si abominable, dans la classe des vertus plutôt que dans celle des crimes, chez toutes les nations philosophes. L'examine- rons-nous du côté de la nature? Ah! si l'inten- tion de la nature eût été que tous les grains de blé germassent, elle eût donné une meilleure constitution à la terre. Cette terre ne se trouve- rait pas si longtemps hors d'état de rapporter; toujours féconde, n'attendant jamais que la semence, on ne lui donnerait jamais, qu'elle ne rendît.

Un coup d'oeil sur le physique des femmes, et voyons si cela est.

Unefemmequi vit soixante-dixans^ je suppose, en passe d'abord quatorze sans pouvoir encore être utile; puis vingt, oij elle ne peut plus l'être : reste à trente-six, sur lesquels il faut prélever trois mois par an, ses infirmités doivent encore l'empêcher de travailler aux vues de la nature, si elle est sage et qu'elle veuille que le fruit produit soit bon. Reste donc vingt-sept ans au plus sur soixante-dix la nature lui permet de la servir.

Je le demande, est-il raisonnable de penser que si les vues de la nature tendaient à ce que rien ne fût perdu, elle consentirait à perdre

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autant *, et si cette perte est indiquée par ses propres lois, pouvons-nous légitimement con- traindre les nôtres à punir ce qu'elle exige elle- même? La propagation n'est certainement pas une loi de la nature, elle n'en est qu'une tolé- rance : a-t-elle eu besoin de nous, pour pro- duire les premières espèces? N'imaginons pas que nous lui soyons plus nécessaires pour les conserver, si l'existence de ces espèces était essentielle à ses plans; ce que nous adoptons de contraire à cette opinion n'est que le fruit de notre orgueil.

Quand il n'y aurait pas un seul homme sur la terre, tout n'en irait pas moins comme il va; nous jouissons de ce que nous trouvons; mais rien n'est créé pour nous; misérables créatures que nous sommes, sujets aux mêmes accidents que les autres animaux, naissant comme eux, nous nous avisons d'avoir de l'orgueil; nous nous avisons de croire que c'est en faveur de notre précieuse espèce que le soleil luit, et que les plantes croissent. O déplorable aveuglement! convainquons-nous donc que la nature se passe-

A combien peu d'années serait réduit le temps de cette fertilité, si l'on avait, en supposant la femme grosse tous les ans, retranché les neuf mois, queliiue semence que le champ reçoive, il ne peut plus cependant rapporter ; la fertilité de la femme qu'on suppose, ne s'étendrait plus qu'à quatre-vingt-un mois sur soixante-dix ans. Quelle preuve de plus pour l'assertion.

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rait aussi bien de nous, que de la classe des fourmis ou de celle des mouches: et que d'après cela, nous ne sommes nullement obligés à la servir dans la multiplication d'une espèce qui lui est indifterente, et dont l'extinction totale n'alté- rerait aucune de ses lois. On peut donc perdre, sans l'offenser en quoi que ce soit; que dis-je ? nous la servons, en n'augmentant pas une sorte de créature dont la ruine entière, en lui rendant l'honneur de ses premières créations, lui ferait reprendre des droits que sa tolérance nous cède. Le voilà donc, ce vice dangereux... ce vice épou- vantable contre lequel s'arment imbécilement les lois et la société, le voilà donc démontré utile à l'Etat et à la nature, puisqu'il rend à l'un son énergie, en lui ôtant ce qu'il a de trop, et à l'autre sa puissance, en lui laissant l'exercice de ses premières opérations. Et si ce penchant n'était pas naturel, en recevrait-on les impres- sions dès l'enfance? Ne cèderait-il pas aux efforts de ceux qui dirigent ce premier âge de l'homme. Qu'on examine pourtant les êtres qui en sont empreints; il se développe, malgré toutes les digues qu'on lui oppose ; il se fortifie avec les années; il résiste aux avis, aux sollicitations, aux terreurs d'une vie à venir, aux punitions, aux mépris, aux plus piquants attraits de l'autre sexe; est-ce donc l'ouvrage de la dépravation,

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qu'un f^oût qui s'annonce ainsi ? et que veut-on qu'il soit, si ce n'est l'inspiration la plus certaine de la nature? Or, si cela est, l'offense-t-il ? Inspi- rerait-elle ce qui l'outragerait? Permettrait-elle ce qui gênerait ses lois? Favoriserait-elle des mêmes dons, et ceux qui la servent, et ceux qui la dégradent? Etudions-la mieux, cette indul- gente nature, avant d'oser lui fixer des limites. Analysons ses lois, scrutons ses intentions, et ne hasardons jamais de la faire parler sans l'en- tendre.

Osons n'en point douter enfin, il n'est pas dans les intentions de cette mère sage que ce goût s'éteigne jamais; il entre au contraire dans ses plans qu'il y ait, et des hommes qui ne pro- créent point, et plus de quarante ans dans la vie des femmes elles ne le puissent pas, afin de nous bien convaincre que la propagation n'est pas dans ses lois, qu'elle ne l'estime point, qu'elle ne lui sert point, et que nous sommes les maîtres d'en user sur cet article comme bon nous semble, sans lui déplaire en quoi que ce soit, sans atténuer en rien sa puissance.

Cesse donc de te récrier contre le plus simple des travers, contre une fantaisie oîi l'homme est entraîné par mille causes physiques que rien ne peut changer ni détruire, contre une habitude enfin, que l'on tient de la nature, qui la sert, qui

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sert à l'Etat, qui ne fait aucun tort à la société: qui ne trouve d'antagonistes que parmi le sexe, dont elle abjure le culte, raison trop faible sans doute pour lui dresser des échafauds. Si tu ne veux pas imiter les philosophes de la Grèce, respecte au moins leurs opinions : Lycurgue et Solon armèrent-ils Thémis, contre ces infor- tunés?

Bien plus adroits, sans doute, ils tournèrent au bien et à la gloire de la patrie le vice qu'ils y trouvèrent régnant. Ils en profitèrent pour allumer le patriotisme dans l'âme de leurs compatriotes : c'était dans le fameux bataillon des amants et des aimés * que résidait la valeur de l'État. N'imagine donc pas que ce qui fit fleurir un peuple, puisse jamais en dégrader un autre.

Que le soin de la cure de ces infidèles regarde uniquement le sexe qu'ils dépriment; que ce soit avec des chaînes de fleurs que l'amour les ramène en son temple; mais s'ils les brisent, s'ils résistent au joug de ce dieu, ne crois pas que des invectives ou des sarcasmes, que des fers ou des bourreaux les convertissent plus sûre- ment : on fait avec les uns des stupides et des lâches, des fanatiques avec les autres; on s'est

* Voyez Plutarque, Vie de Solon et de Lycurgue.

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rendu coupable de bêtises et de cruautés, et on n'a pas un vice de moins *.

Mais reprenons : quel fruit recueilleras-tu de la description que tu me demandes, si tu en interromps sans cesse le récit?

Les crimes contre la religion, continue le Por- tugais, existent ici comme dans notre Europe, et y sont même plus sévèrement punis **; le pre- mier prêtre en devient le souverain juge et l'exécuteur : un mot contre le clergé ou contre l'idole, quelques négligences au service public du temple, l'inobservance de quelques fêtes, le refus de placer ses enfants dans les écoles, tout cela est puni de mort : on dirait que ce malheu- reux peuple, pressé de voir sa fin, imagine avec soin tout ce qui peut l'accélérer.

- Quant aux peines infligées contre Tenneini desplHisirs purs et

- filiastes de la nature, elles doivent dépendre du caractère de la

- nation que gouverne le législateur ; sans cela, la loi q\ii protège

- les mœurs peut devenir aussi dangereuse que leur infraction. " Philoso2)liie de la Xature, tome I, page 267.

" Les rigueurs tliéocratiqucs étayent toujours l'aiistocratie ; la religion n'est que le moyen de la tj-rannie ; elle la soutient, elle lui prête des forces. Le premier devoir d'un gouvernement libre, ou qui recouvre sa liberté, doit être incontestablement le brisement total de tous les freins religieux. Bannir les rois, sans détruire le culte religieux, c'est ne couper qu'une des têtes de l'iiydre; la retraite du despotisme est le parvis des temples ; persécuté dans un État, c'est qu'il se réfugie, et c'est de qu'il repaiait pour enchaîner les lionnnes quand on a été assez maladroit pour ne pas l'y poursuivre en détruisant et son perfide asile et les scélérats qui le lui donnent.

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Ignorant absolument Tart de transmettre les faits, soit par l'écriture, soit par les signes hiéroglyphiques, ce peuple n'a conservé aucuns mémoriaux qui puissent servir à la connaissance de sa généalogie ou de son histoire; il ne s'en croit pas moins le peuple le plus ancien de la terre : il dominait autrefois, assure-t-il, tout le continent, et principalement la mer, qu'il ne connaît pourtant plus aujourd'hui ; sa position au milieu des terres, ses perpétuelles dissentions avec les peuples de l'Orient et de l'Occident, qui l'empêchent de s'étendre jusque-là, le priveront vraisemblablement encore longtemps de con- naître les côtes qui l'avoisinent. Son seul com- merce consiste à exporter son riz, son manioc et son maïs aux Jagas qui, habitant un pays sablonneux, se trouvent manquer souvent de ces précieuses denrées. Ils en importent des poissons qu'ils aiment beaucoup et qu'ils mangent presque avec la même avidité que la chair humaine; les querelles survenues dans ces échanges sont un de ses fréquents motifs de guerre, et alors ils se battent au lieu de commercer ; les comptoirs deviennent des champs de bataille.

La politique, qui apprend à tromper ses sem- blables en évitant de l'être soi-même, cette science née de la fausseté et de l'ambition, dont l'homme d'État fait une vertu, l'homme social

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un devoir, et l'honnête homme un vice... la politique, dis-je, est entièrement ignorée de ce peuple; ce n'est pas qu'il soit ambitieux et faux, mais il l'est sans art; et comme ceux auxquels il a affaire ne sont pas plus fins, il en résulte qu'ils se trompent gauchement les uns les autres, mais tout autant que s'ils le faisaient avec plus d'industrie. Le peuple de Butua tâche d'être le plus fort dans les combats, de gagner le plus qu'il peut dans ses échanges; voilà se bornent toutes ses ruses. Il vit d'ailleurs avec insouciance et sans s'inquiéter du lendemain, jouit du pré- sent le mieux qu'il peut, ne se rappelle point le passé, et ne prévoit jamais l'avenir; il ne sait pas mieux l'âge qu'il a; il sait celui de ses enfants jusqu'à quinze ou vingt ans, puis il l'oublie et n'en parle plus.

Ces Africains ont quelques légères connais- sances d'astronomie, mais elles sont mêlées d'une si grande foule d'erreurs et de superstition, qu'il est difficile d'y rien comprendre. Ils connaissent le cours des astres, prédisent assez bien les variations de l'atmosphère, et divisent leur temps par les différentes phases de la lune. Quand on leur demande quelle est la main qui meut les astres dans l'espace, quel est enfin le plus puis- sant des êtres, ils répondent que c'est leur idole, que c'est elle qui a créé tout ce que nous voyons,

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qui peut détruire à son gré, et que c'est pour prévenir cette destruction qu'ils arrosent sans cesse ses autels de sang.

Leur nourriture ordinaire est le maïs, quel- ques poissons quand le commerce leur en apporte, et de la chair humaine : ils en ont des boucheries publiques l'on s'en fournit en tous temps; quelquefois ils joignent à cela de la chair de singe, qu'on estime fort dans ces contrées. Ils tirent du maïs une liqueur très enivrante, et préférable à notre eau-de-vie; quelquefois ils la boivent pure, souvent ils la mêlent avec de l'eau communément mauvaise et saumâtre; ils ont une manière de confire et de garder l'igname *, qui la rend délicate et bonne.

Ils n'ont point de monnaie entre eux, ni signe qui la représente : chacun vit de ce qu'il a; ceux qui veulent des productions étrangères rappor- tées par les commerçants, se les procurent par échange, ou en prêt d'esclaves, de femmes et d'enfants pour les travaux ou pour les plaisirs. La table du roi est servie des prémices de tout ce qui croît dans le pays, et de tout ce qui s'}^

' La racine de l'igname est longue d'un pied et demi dans les bonnes terres ; elle se p!ante en décembre : on connaît sa maturité lorsque ses feuilles se flétrissent ; on la coupe en morceaux, ou la mange rôtie sur la braise, ou bien on la fait bouillir avec de la chair salée ; elle sert quelquefois de pain : on eu fait aussi des bouillies agréables ; les nègres en font du langou et du pain.

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apporte. Il y a des gens chargés d'aller retirer ces différents tributs, et sans s'incommoder en rien, la nation le nourrit ainsi en détail. Il en est de même de la table des chefs et des prêtres. Rien ne se vend au peuple que ces premières maisons ne soient fournies. Ce sont les tributs imposés sur le commerce ; une fois acquittés, le marchand tire ce qu'il peut de sa denrée, et s'en fait payer comme je viens de le dire.

Les établissements de ce peuple, aussi médio- cres que sa population, ne se voient guère qu'aux endroits les plus cultivés : on compte une douzaine de maisons ensemble, sous l'autorité du plus ancien chef de famille, et sept ou huit de ces bourgades composent un district, au gouverneur duquel les chefs particuliers rendent compte, comme ceux-ci le font au roi. Les besoins, les volontés, les caprices des gouver- neurs sont expliqués aux lieutenants des bour- gades, qui exécutent à l'instant les ordres de ces petits despotes; autrement, et cela sans que le roi pût le blâmer, le gouverneur ferait brûler la bourgade et exterminer ceux qui l'habitent. Ce lieutenant de bourgade ou chef particulier n'a nulle autorité dans son district, il n'en a que dans sa famille comme tous les autres individus; il n'est en quelque façon que le premier agent du despote; il n'est point étonnant de voir un II 9

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de ces petits souverains faire passer l'ordre à une bourgade de son département de lui envoyer telle ou telle denrée, telle fille ou tel garçon, et le refus de cette sommation coûter l'existence entière de la bourgade; moins rare encore devoir deux ou trois principaux chefs se réunir, pour aller, par seul principe d'amusement, saccager, détruire, incendier une bourgade, et en massa- crer tous les habitants sans aucune distinction d'âge ou de sexe; vous voyez alors ces malheu- reux sortir de leur hutte avec leurs femmes et leurs enfants, présenter à genoux la tête aux coups qui les menacent, comme des victimes dévouées, et sans qu'il leur vienne seulement à l'esprit de se venger ou de se défendre... puis- sant effet, d'un côté, de l'abaissement et de l'humiliation de ces peuples, et de l'autre, preuve bien singulière de l'excès du despotisme et de l'autorité des grands... Que de réflexions fait naître cet exemple ! Serait-il réellement, comme je le suppose, une partie de l'humanité subordonnée à l'autre par les décrets de la main qui nous meut? Ne doit-on pas le croire en voyant ces usages dans l'enfance de toutes nos sociétés, comme chez ce peuple encore dans le sein de la nature? Si cette nature incompréhen- sible a soumis à l'homme des animaux bien plus forts que lui, ne peut-elle pas lui avoir égale-

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ment donné des droits sur une portion affaiblie de ses semblables? Et si cela est, que deviennent alors les systèmes d'humanité et de bienfaisance de nos associations policées?

Dusses-tu me gronder de t'interrompre encore, dis-je au Portugais, je ne te pardonne pas ces principes ; ne tire jamais aucune consé- quence, en faveur de la tyrannie, de toutes les horreurs que nous montre ce peuple; l'homme se corrompt dans le sein même de la nature, parce qu'il naît avec des passions dont les effets font frémir toutes les fois que la civilisation ne les enchaîne pas. Mais conclure de que c'est chez l'homme sauvage et agreste qu'il faut se choisir des modèles, ou reconnaître les vérita- bles inspirations de la nature, serait avancer une opinion fausse : la distance de l'homme à la nature est égale, puisqu'il peut être aussitôt corrompu par ses passions, dès le berceau de cette nature, que dans son plus grand éloigne- ment. C'est donc dans le calme qu'il faut juger l'homme, ou dans l'état tranquille le mettent à la longue les digues de ses passions élevées par le législateur qui le civilise.

Je poursuivrai, reprit Sarmiento, car il faudrait, sans cela, discuter si cette main qui élève des digues, a réellement le droit de les édifier; si c'est un bonheur qu'elle l'entreprenne.

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si les passions qu'elle veut subjuguer sont bon- nes ou mauvaises, si, de quelque espèce qu'elles puissent être, leurs effets contrariés les uns par les autres, ne contribueraient pas plus au bon- heur de l'homme que cette civilisation qui le dégrade. Or, nous perdrions un temps énorme dans cette dissertation, et nous aurions beaucoup parlé tous deux sans nous convaincre... Je reprends donc.

Lorsque les prêtres veulent une victime, ils annoncent que leur dieu leur est apparu, qu'il a désiré tel ou telle, et dans l'instant il faut que l'être requis soit remis au temple, loi cruelle sans doute, loi dictée par les seules passions, puisqu'elle les favorise toutes.

Sans l'intime union des chefs spirituels et temporels, peut-être ce peuple serait-il moins foulé; mais l'égalité de leur pouvoir leur a prouvé la nécessité d'être unis pour se mieux satisfaire, d'où il résulte que la masse de ces deux autorités despotiques pressant également de partout ce peuple infortuné, le dissout et l'écrase à la fois *.

Les habitants du royaume de Butua ont un souverain mépris pour tous ceux qui ne savent pas gagner leur vie; ils disent que chaque indi-

* Je le répète, il en sera toujours de même dans tous nos gouver- nements despotiques, et jamais un peuple sage ne réussira à se défeire de l'un de ces jougs, s'il ne secoue l'autre.

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vidu tenant à un district quelconque, et devant être nourri par ce district s'il y remplit sa tâche, ne doit manquer que par sa faute ; de ce moment ils l'abandonnent, ne lui fournissent aucune sorte de secours, et en cet état de délaissement et d'inaction, il devient bientôt la victime du riche, qui l'immole, en disant que l'homme mort est moins malheureux que l'homme souffrant.

Ici la médecine s'exerce par les prêtres secon- daires des temples; ils ont quelques teintures de botanique qui les mettent à même d'ordonner certains remèdes quelquefois assez à propos. Ils n'exercent jamais ce ministère gratis, ils se font payer en prêt de femmes, de garçons ou d'es- claves, cela regarde la famille du malade ; ils n'exigent aucuns comestibles, qu'en feraient-ils dans une maison plus que suffisamment entre- tenue par les revenus de l'idole qu'on y sert.

Chaque particulier prend en mariage autant de femmes qu'il en peut nourrir ; le chef de chaque district, à l'instar du roi, a un sérail plus ou moins considérable, et communément pro- portionné à l'étendue de son domaine. Ce sérail, composé comme je l'ai dit, des tributs qu'il retire, est dirigé par des esclaves qui ne sont point eunuques; mais dans une si grande dépen- dance, d'ailleurs, si prêts à tout moment à perdre la vie, que rien n'est plus rare que leur malver-

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sation. Il y a dans ce sérail une sultane privilé- giée et regardée comme la maîtresse de la maison. Elle change fort souvent; cependant, tant qu'elle règne, les enfants qu'elle fait, ce qui est fort rare, sont regardés comme légitimes, et l'aîné de tous ceux que le père a eus pendant sa vie, n'importe de quelle femme, succède à tous les biens. Tant que cette première sultane est regardée comme favorite, elle a une sorte d'inspection sur les autres, sans qu'elle soit pour cela elle-même dispensée de la subordination cruelle imposée à son sexe; dès qu'elle a eu des enfants, elle est communément reléguée dans quelque coin de la maison, l'on n'entend plus parler d'elle : ce qui fait que la manière la plus sûre dont elle puisse conserver son rang, est de ne jamais être enceinte ; aussi l'art de ces fem- mes est-il inouï sur cet article.

Indépendamment des lions et des tigres qui se tiennent vers le nord du royaume, dans la partie la plus couverte de bois, on voit ici quelques quadrupèdes absolument inconnus en Europe : il y a, entre autres, un animal un peu moins gros que le bœuf, qui tient du cheval et du cerf; on rencontre aussi quelques girafes *. Il y a beau-

' Animal de dix-sept pieds de haut, qu'on trouve aussi chez les lîottentûts, voisins de ces peuples. Voyez jes Voyages de Bougain- viUe, p. 422, tome II. "

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coup d'oiseaux singuliers, mais qui s'arrêtant peu, et qui n'étant jamais chassés, deviennent très difficile à connaître.

La nature y est aussi très variée dans les plan- tes et dans les reptiles : il y en a beaucoup de venimeux dans l'un et l'autre genre, et ce peuple, singulièrement raffiné dans toutes les manières d'être cruel, compose avec une de ces plantes, qui ne croît que dans ces climats, une sorte de poison si actif, qu'il donne la mort en une minute *; quelquefois ils en imbibent la pointe de leurs flèches, dont les plus légères blessures alors font tomber dans des convulsions qui entraînent bientôt la mort après elles; mais ils se gardent bien de manger la chair de ceux qui meurent de cette manière.

Essayons maintenant de rapprocher les traits qui caractérisent ce peuple, par des coups de pinceaux plus rapides : ils sont tous extrêmement noirs, courts, nerveux, les cheveux crépus, natu- rellement sains, bien pris dans leur taille, les dents belles, et vivant très vieux ; ils sont adonnés à toutes sortes de crimes, principale- ment à ceux de la luxure, de la cruauté, de la vengeance et de la superstition ; et d'ailleurs, emportés, traîtres, colères et ignorants. Leurs femmes sont mieux faites qu'eux : elles ont les

* Pavr parle de cette même plante comme indigène de l"Améii'|ue.

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formes superbes ; elles sont fraîches, et presque toutes, elles ont de belles dents et de beaux yeux ; mais elles sont si cruellement traitées, si abruties par le despotisme de leurs époux, que leurs attraits ne se soutiennent pas au delà de trente ans, et qu'elles ne vivent guère au delà de cinquante.

Quant au luxe et aux arts de ces peuples, tu vois jusqu'où ils s'étendent; quelques poteries qu'ils vernissent assez bien avec le jus d'une plante indigène de ces climats; quelques claies, quelques paniers et des nattes délicatement tra- vaillées, mais qui ne sont l'ouvrage que des femmes.

Le roi, qui connaît l'espèce des femmes blan- ches, et qui en a eu quelques-unes échouées sur les côtes des Jagas, tient d'elles une petite quantité d'ouvrages plus précieux, que ru;:iourras voir dans son palais. Le peu qu'il a connu de ces femmes l'en a rendu très friand, et il payerait d'une partie de son royaume celles qu'on pourrait lui procurer.

Entièrement privés de sensibilité, et peut-être en cela plus heureux que nous, ces sauvages n'imaginent pas qu'on puisse s'affliger de la mort d'un parent ou d'un ami ; ils voient expirer l'un ou l'autre sans la plus légère marque d'alté- ration, souvent même ils les achèvent, quand ils

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les voient sans espérance de guérir, ou parvenus à un âge trop avancé, et cela sans penser faire le plus petit mal. Il vaut mille fois mieux, disent- ils, se défaire de gens qui souffrent, ou qui sont inutiles, que de les laisser dans un monde dont ils ne connaissent plus que les horreurs.

Leur manière d'enterrer les morts, est de placer tout simplement le cadavre au pied d'un arbre, sans nulle respect, sans aucune cérémonie, et sans plus de façon qu'on n'en ferait pour un animal. De quelle nécessité sont nos usages sur cela.'' Un homme mort n'est plus bon à rien; il ne sent plus rien ; c'est une folie que d'imaginer qu'on lui doive autre chose que de le placer dans un coin de terre, n'importe où. Quelquefois ils le mangent, quand il n'est pas mort de maladie. Mais, quelque chose qu'il arrive, les piètres n'ont rien à faire en cet instant, et quelles que soient leurs vexations sur tout le reste, elles ne s'éten- dent pas cependant jusqu'à se faire ridiculement payer du droit de rendre un cadavre auxélém.ents qui l'ont formé.

Leurs notions sur le sort des âmes, après cette vie, sont fort confuses : d'abord, ils ne croient pas que l'âme soit une chose distincte du corps; ils disent qu'elle n'est que le résultat de la sorte d'organisation que nous avons reçue de la nature ; que chaque genre d'organisation nécessite une

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âme difterente, et que telle est la seule distance qu'il y ait entre les animaux et nous. Ce système m'a paru bien philosophique pour eux.

Mais cette étincelle de raison est bientôt étouffée par des extravagances pitoyables : ils disent que la mort n'est qu'un sommeil, au bout duquel ils se trouveront tout entiers et tels qu'ils étaient dans ce monde, sur les bords d'un fleuve charmant, tout concourra à leurs désirs, ils auront des femmes blanches et des poissons en abondance. Ils ouvrent ce séjour fabuleux également aux bons comme aux méchants, parce qu'il est égal, selon eux, d'être l'un ou l'autre; que rien ne dépend d'eux, qu'ils ne se sont pas faits, et que l'être qui a tout créé ne peut les punir d'avoir agi suivant ses vues... Singulière manie des hommes, de ne pouvoir presque dans aucune de leurs associations se passer de l'idée absurde d'une vie avenir; il est bien singulier qu'il leur faille les plus puissants secours de l'étude et de la réflexion pour réussir à absorber en eux une chimère née de l'orgueil, aussi ridicule à admettre, et aussi cruellement destructive de toute félicité sur la terre.

Ami, dis-je à Sarmiento, il me paraît que tes systèmes...

Sont invariables sur ce point, répondit le Portugais ; c'est vouloir s'aveugler à plaisir, que

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d'imaginer que quelque chose de nous survive; c'est se refuser à tous les arguments démonstra- tifs et du bon sens, c'est contrarier toutes les leçons que la nature nous offre, que de distin- guer en nous quelque chose de la matière ; c'est en méconnaître les propriétés, que de ne pas voir qu'elle est susceptible de toutes les opéra- tions possible par la seule différence de ses modifications... Ah! si cette âme sublime devait nous survivre, si elle était d'une substance immatérielle, s'altérerait-elle avec nos organes? Croîtrait-elle avec nos forces? Dégénèrerait-elle au déclin de notre âge? Serait-elle vigoureuse et saine, quand rien ne souffre en nous? Triste, abattue, languissante sitôt que se dérange notre santé ? Une âme qui suit aussi constamment toutes les variations du physique, ne peut guère appartenir au moral; m.on ami, il faut être fou pour croire un instant que ce qui nous fait exister soit autre chose que la combinaison particulière des éléments qui nous constituent : altérez ces éléments, vous altérez l'âme; sépa- rez-les, tout s'anéantit; l'âme est donc dans ces éléments, elle n'en est donc que le résultat, mais n'en est point une chose distincte; elle est au corps ce que la flamme est à la matière qui se consume : ces deux choses agirait-elles l'une sans l'autre? La flamme existerait-elle sans l'élé-

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ment qui l'entretient? Et reversiblement, celui- ci se consumerait-il sans la flamme?

Ah! mon ami, sois bien en repos sur le sort de ton âme après cette vie... elle ne sera pas plus malheureuse qu'elle l'était avant d'animer ton corps, et tu ne seras pas plus à plaindre pour avoir végété malgré toi quelques instants sur le globe, que tu ne l'étais avant d'y paraître.

Sans me donner le temps de détruire ou de réfuter une opinion si contraire à la raison et à la délicatesse de l'homm.e sensible, si injurieuse à la puissance de l'Être qui ne nous a donné cette âme immortelle que pour arriver par son moyen à la sublime idée de son existence, d'où découle naturellement la suite et la nécessité de nos devoirs, tant envers Dieu saint et puissant, que relativement aux autres créatures au milieu desquelles il nous a placés ; sans, dis-je, me per- mettre de lui répondre un mot, le Portugais, qui n'aimait point qu'on le contrariât, reprit ainsi le fil de sa description.

La connaissance que tu as des mœurs, des coutumes, des lois et des habitants du royaume de Butua, te fait aisément deviner leur morale; aucuns de leurs actes de tyrannie et de cruauté, aucuns de leurs excès de débauche, aucune de leurs hostilités ne passent pour des crimes chez eux. Pour légitimer les premiers articles, ils

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disent que la nature, en créant des individus inégaux, a prouvé qu'il y en avait quelques-uns qui devaient être soumis aux autres ; elle n'eût mis sans cela aucune distance entre eux : voilà l'argument d'après lequel ils partent pour moles- ter leurs femmes, qui, selon leur manière de penser, ne sont que des animaux inférieurs à eux, et sur lesquels la nature leur donne toute espèce de droits; quant à leur égarement de débauche, l'homme, disent-ils, est conformé de manière à ce que telle chose peut plaire à l'un, et doit déplaire à l'autre : or, dès que la nature lui a soumis des êtres, qui, par leur faiblesse, doivent indifféremment satisfaire ou l'un ou l'autre de ces besoins, ils ne peuvent devenir des crimes; d'un côté, l'homme reçoit des goûts; de l'autre, il a ce qu'il faut pour se contenter : quelle apparence que la nature eût réuni ces deux moyens, si elle était offensée de la manière dont on en use.

Tout ce que je viens de dire, continua le Portugais en terminant son récit, va redoubler sans doute l'horreur que tu ressens déjà pour ce peuple, et d'après l'obligation te voilà d'y vivre, j'ai peut-être eu tort de te donner autant de détails.

Sois bien certain, répondis-je, qu'il n'est aucun principe de ces monstres que je ne mette

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au rang des plus affreux écarts de la raison humaine; je ne suis pas plus scrupuleux qu'on ne doit l'être; tu dois, je crois, t'en être aperçu... mais favoriser, suivre ou croire des maximes aussi révoltantes, est au-dessus de mes forces et de mon cœur...

Sarmiento voulut répliquer, je ne lui répondis plus, bien persuadé que je ne convertirais pas cet homme endurci, et que c'était une de ces sortes d'âmes dont la perversité rend la cure d'autant plus impossible, que ne se trouvant point dans un état de souffrance par cette dépra- vation, elles ne désirent nullement une meilleure manière d'être. Je lui témoignai, pour rompre notre dialogue, l'envie d'entrer dans une cabane notre course nous avait conduits : nous y pénétrâmes; c'était l'asile d'un homme du peuple : nous le trouvâmes assis sur des nattes, mangeant du maïs bouilli, et sa femme à genoux devant lui, le servant avec toutes les marques possibles de respect.

Comme le Portugais était connu pour le favori du prince, le paysan se leva et s'agenouilla dès qu'il parut, peu après il lui présenta sa fille, jeune enfant de treize ou quatorze ans...

Tu vois la politesse de ces cantons, me dit Sarmiento. Dis-moi, dans quel pays de ton Europe on recevrait ainsi un étranger?.. Il résulte

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donc quelque chose de bon de ce despotisme qui t'effraie, et le voilà donc au moins, dans un cas, d'accord avec la nature.

Ne mets cette coutume qu'au rang des écarts et des désordres, m'écriai-je, et puis- qu'elle ne m'inspire que de l'éloignement et du dégoût, elle ne peut être dans la nature.

Dis, dans les moeurs, et ne confonds pas l'usage, le pli donné par l'éducation avec les lois de la nature...

Et pendant ce temps-là Sarmiento ayant repoussé durement la jeune fille, demanda du feu, alluma sa pipe, sortit,, et nous regagnâmes la capitale.

Il y avait trois mois que j'étais dans ce triste séjour, maudissant mon malheureux sort et mon existence, désespérant qu'aucun hasard m'y fit jamais rencontrer Léonore, n'aimant qu'elle, ne pensant qu'à elle, lorsque le sort, pour calmer un instant mes maux, fit naître au moins pour moi, l'occasion d'une bonne œuvre.

J'étais sorti seul un matin pour aller rêver plus à l'aise à l'objet de mon cœur; je préférais ces promenades solitaires à celles Sarmiento m'empestait de sa morale erronée, et cherchait toujours à combattre ou à pervertir mes prin- cipes, lorsque je découvris un spectacle fait pour arracher les pleurs de tous les autres individus

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que ceux de ce peuple féroce, peu fait pour le plaisir touchant de s'attendrir sur les douleurs d'un sexe délicat et doux, que le ciel forma pour partager nos maux, pour mêler de roses les épines de la vie, et non pour être méprisé et traité comme des bêtes de somme.

Une de ces malheureuses hersait un champ son mari voulait semer du maïs, attelée à une charrue lourde ; elle la traînait de toutes ses forces sur une terre grasse et spongieuse, qu'il s'agissait d'entr'ouvrir. Indépendamment de ce travail pénible, succombait cette infortunée, elle avait deux enfants attachés devant elle, que nourrissait chacun de ses seins ; elle pliait sous le joug; des sanglots et des cris s'entendaient malgré elle ; sa sueur et ses larmes coulaient à la fois sur le front de ses deux enfants... Un faux pas la fait chanceler... elle tombe... Je la crus morte... son barbare époux saute sur elle, armé d'un fouet, et l'accable de coups pour la faire relever... Je n'écoute plus que la nature et mon cœur, je m'élance sur ce scélérat... je le ren- verse dans le sillon... je brise les liens qui attachent sa mourante compagne au timon de la charrue... je la relève... la presse sur ma poi- trine, et l'assieds sous un arbre à côté de moi... Elle était évanouie, elle serait morte sans ce secours... Je tenais sur mes genoux ses enfants

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froissés de la chute... Cette malheureuse ouvre enfin les yeux... elle me regarde... elle ne peut concevoir qu'il existe dans la nature un être qui peut la secourir et la venger... elle me fixe avec étonnement; bientôt les larmes de reconnais- sance arrosent les mains de son bienfaiteur... elle prend ses enfants, elle les baise... elle me les donne... elle a l'air de m'engager à leur sauver la vie comme à elle. Je jouissais déli- cieusement de cette scène, lorsque j'aperçois le mari revenir à moi avec un de ses camarades; je me lève, décidé à les recevoir tous deux comme ils le méritent... Ma contenance les effraye : j'emmène la femme, j'emporte les enfants, j'établis chez moi cette malheureuse famille, et défends au mari d'y paraître. Je fis demander le soir cette femme au roi, comme si j'avais eu le dessein de la destiner à mes plai- sirs : le monarque qui m'avait déjà beaucoup reproché le célibat dans lequel je vivais, me l'accorda sans difficulté, et fit défendre à l'époux d'approcher de ma maison. Je lui proposai d'être mon esclave : on ne peut peindre la joie qu'elle eut de l'accepter; je la chargeai donc du soin de mon petit ménage, et je rendis sa vie si douce, qu'elle voulait se tuer de désespoir quand elle sut que je songeais à quitter le pays. Il y a donc, comme ailleurs, de l'âme, de la sensibilité, de II 10

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la reconnaissance et de la délicatesse : ce sexe si cruellement outragé dans ces féroces climats a donc tout ce qu'il faut pour rendre ses maîtres heureux, si, renonçant à l'affreux droit de le maîtriser, ces tyrans préféraient celui bien plus doux de cultiver des vertus qui feraient aussi bien la douceur de leur vie.

Sarmiento n'eut pas plutôt appris cette action qu'il la blâma; non seulement elle choquait ses indignes maximes, mais elle était même, pré- tendait-il, contre les lois du pays, puisqu'elle ravissait à un époux les droits qu'il avait sur sa femme.

Et comment, d'ailleurs, avec de l'esprit, poursuivait ce cruel sophiste, comment t'ima- giner avoir fait une bonne oeuvre, quand de deux êtres qu'intéresse cette action, il en reste un de malheureux.

Celui qui souffre était criminel.

Non, puisqu'il agissait d'après les usages de son pays; mais le fùt-il, qu'importe, son crime le rendait heureux; en t'y opposant, tu fais un infortuné.

Il est juste que le coupable souffre.

Ce qui est juste, c'est qu'il n'y ait dans l'état de souffrance que l'être faible, créé par la nature pour végéter dans l'asservissement, et tu déranges cet ordre en prêtant ton secours à cet

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être faible, contre le maître qui a tout droit sur lui ; aveuglé par une fausse pitié, dont les mou- vements sont trompeurs et les principes égoïstes, tu troubles et pervertis les vues de la nature. Mais allons plus loin : supposons les deux êtres égaux, je n'en soutiens pas moins que si dans l'action à laquelle se livre l'homme que tu appel- les humain, il faut nécessairement que des deux que cette action touche, il y en ait un de mal- heureux, l'action n'est plus vertueuse, elle est indifférente; car une bonne action qui n'est qu'aux dépens du bonheur d'un homme, une bonne action d'où résulte une manière d'être désa- gréable pour un des deux individus qu'elle touche, en remettant les choses comme elles étaient, ne peut plus être regardée comme ver- tueuse, elle n'est plus qu'indifférente, puisqu'elle n'a fait que changer les situations.

Elle est bonne dès qu'elle venge le crime.

Elle ne peut être telle, dès qu'elle laisse un individu dans le malheur, et pour qu'elle pût avoir ce caractère de bonté que tu lui supposes, il faudrait qu'on fût mieux instruit sur ce qui est crime ou sur ce qui ne l'est pas; tant que les idées de vice ou de vertu ne seront pas plus développées, tant qu'on variera, tant qu'on flot- tera sur ce qui caractérise l'un ou l'autre, celui qui, pour venger ce qu'il croit mal, rendra un

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autre être à plaindre, n'aura sûrement rien fait de vertueux.

Eh! que m'importent tes raisonnements, dis-je en colère à ce maudit homme, il est si doux de se livrer à de telles actions, que fussent- elles même équivoques, il nous reste toujours au fond du coeur la jouissance délicieuse de les avoir faites.

D'accord, reprit Sarmiento, dis que tu as fait cette action parce qu'elle te flattait, que tu t'es livré, en la faisant, à un genre de plaisir analogue à ton organisation; que tu as cédé à une sorte de faiblesse flatteuse pour ton âme sensible ; mais ne dis pas que tu as fait une bonne action ; et si tu m'en vois faire une con- traire, ne dis pas que j'en fais une mauvaise, dis que j'ai voulu jouir comme toi, et que nous avons cherché chacun ce qui convenait le mieux à notre manière de voir et de sentir.

Enfin la vengeance du ciel éclata sur ce mal- heureux Portugais : le fourbe, en me dévoilant une partie de sa conduite, dont les détails que je vous cache, vous feraient frémir sans doute, m'avaient pourtant déguisé le crime affreux qu'il méditait pour lors. Cet homme, sans âme, sans reconnaissance, comme tous ceux que l'ambition dévore, oubliant qu'il devait la vie à ce monar- que contre lequel il complotait, osait penser à

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le détrôner pour se mettre lui-même à sa place. Avec les seules troupes de la couronne, il imagi- nait forcer les grands vassaux à le reconnaître, ou les réduire à la servitude. Je pensai être enveloppé dans l'orage : heureusement le roi, sûr de mon innocence, et ayant besoin de mes services, distingua le coupable, le punit seul et me rendit justice.

J'ignorais, et le complot de ce scélérat, et la découverte qu'on venait d'en faire, lorsque, sortis tous deux un jour pour une de nos courses ordinaires, six nègres embusqués tombèrent sur lui, et retendirent à mes pieds ; il respirait encore...

Je meurs, me dit-il, je connais la main qui me frappe, elle fait bien, dans deux jours je lui en ravissais la puissance ; puisse le traître périr un jour comme moi.

Ami, je pars en paix; ni amendement, ni cor- rection même à cette heure cruelle le voile tombe et la vérité perce; et si j'emporte un remords au tombeau, c'est de n'avoir pas comblé la mesure ; tu vois qu'on meurt tranquille quand on me ressemble. Il n'y a de malheureux que celui qui espère; celui qui frémit, est celui qui croit encore ; celui dont la foi est éteinte ne peut plus rien avoir à redouter : meurs comme moi si tu le peux...

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Ses yeux se fermèrent et son âme atroce alla paraître aux pieds de son juge, souillée de tous les crimes, et du plus grand sans doute, l'impé- nitence finale.

Je ne perdis pas un instant, pour me rendre chez le roi, et m'éclaircissant avec lui, il me raconta les odieux desseins du Portugais, m'as- sura que je ne devais rien craindre, que mon innocence lui était connue, et que je pouvais continuer de le servir tranquille. Je rentrai chez moi, moins agité. Là, tout entieràmes réflexions, je me convainquis combien il est vrai qu'aucun crime ne reste sans châtiment, et que la main équitable de la Providence sait tôt ou tard acca- bler celui qui la méconnaît ou l'outrage. Cepen- dant je plaignis et regrettai ce malheureux; je le plaignis, parce que plus un homme est entraîné au mal, plus il y est porté par des circonstances ou des causes physiques, et plus, sans doute, il est à plaindre : je le regrettai, parce que c'était le seul être avec qui je pusse raisonner quel- quefois ; il me semblait qu'isolé au milieu de ces barbares, je devenais plus faible et plus infortuné.

Depuis que j'y étais, j'avais déjà exercé mon ministère sur cinq troupes de femmes, sans qu'aucune blanche eût encore paru. Ne me flat- tant plus de voir jamais arriver ma chère Léo- nore sur ces côtes, oii l'espoir de la délivrer et

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de la ramener en Europe, fixait seul mes des- tins, je m'occupais sérieusement de mon secret départ, lorsque le roi me fit dire qu'il avait quel- que chose à me communiquer. Il entendait fort bien le portugais : je l'avais appris avec Sar- miento, et j'étais, au moyen de cela, très en état, depuis quelque temps, de m'entretenir avec sa majesté; elle m'apprit donc qu'elle venait de recevoir des nouvelles d'une troupe de femmes blanches, actuellement dans un petit fort portu- gais, existant sur les frontières du Monomotapa, lesquelles seraient fort aisées à enlever; que pour parvenir à ce fort, il y avait à la vérité des montagnes presque inaccessibles à traverser ; que les défilés de ces barrières étaient presque toujours gardés par les Bororès, peuple plus guerrier et plus cruel encore que le sien, mais que le moment était propice, parce que ces fiers et intraitables voisins se trouvaient très occupés avec les Cimbas, leurs plus grands ennemis, el qu'il n'y avait aucun danger à entreprendre la conquête qu'il méditait.

A l'égard des Portugais, je ne les crains pas, continua le monarque, ils sont d'ailleurs en très petit nombre dans le fort dont je parle; ainsi rien ne peut troubler mon projet.

Il n'est pas besoin de vous dire avec quel empressement je le saisis moi-même; tout parais-

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sait ici ranimer mon espoir ; Léonore pouvait être au nombre de ces femmes blanches; obte- nais-je la permission d'être de ce détachement, ou de le commander, une fois au fort portugais, j'emmenais Léonore en Europe, si j'étais assez heureux, pour l'y trouver... N'y était-elle pas, cette expédition m'ouvrait toujours la route des établissements d'Europe, et je quittais ces barbares, dès que je me retrouvais avec des chrétiens.

Mais Ben Mâacoro avait autant de politique que moi; il redoutait ma désertion; il était attaché aux services que je lui rendais, et décidé à tout, pour me garder chez lui, à quelque prix que ce pût être, moyennant quoi, non seulement je ne pus obtenir la conduite des troupes, mais il me fut même très défendu d'être de l'expédi- tion. Il ne me communiqua ce qu'il venait de me dire, que pour me faire part du plaisir qu'il en recevait, et me prévenir en même temps, d'être moins difficile sur le choix de ces femmes, parce que leur seule couleur sufiîsait pour lui plaire.

Mon triste espoir déçu aussitôt que formé, ma situation me sembla plus affreuse; je ne pouvais plus que craindre ce que je venais de désirer. Quel moyen me restait-il, pour ravir Léonore au roi, à supposer qu'elle fût parmi ces femmes ?

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J'aurais la douleur de la lui livrer moi-même, sans la connaître. Un instant, je le sais, j'avais cru que le flambeau de l'amour m'empêcherait de m'égarer; mais cette idée n'était qu'un fruit de mon ivresse, que détruisait aussitôt la raison. De ce moment, je ne trouvai plus pour moi de tranquillité, qu'à me convaincre qu'il était impossible que Léonore fût au nombre de ces femmes; je regardai comme une chimère, ce qui venait de me rendre heureux, peu de temps avant...

Quelle apparence, me disais-je, que de la côte occidentale d'Afrique oià on la supposait, lors- que je passai à Maroc, elle se trouve maintenant sur la côte orientale? Pour que cela pût être, il aurait fallu, ou qu'elle eût traversé les terres, ce qui était presque incroyable, ou qu'elle eût fait, par mer, le tour du continent, ce qui me parais- sait encore plus difficile. Je chassai donc totale- ment cette pensée de mon esprit. Quand l'illusion qui nous a séduit ne sert plus qu'à notre sup- plice le plus court est de la détruire.

Je m'affermis si bien, d'après cela, dans l'im- possibilité de mes craintes, que je ne m'occupai pas plus des femmes blanches qui allaient arriver, que je ne l'avais fait jusqu'alors des noires, et la ferme résolution de fuir, aussitôt que j'en trouverais le moyen, ne remplit que

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plus fortement mon esprit. Dès qu'il devenait impossible que Léonore parvînt jamais dans le royaume, je devais mettre tout en usage pour aller la chercher ailleurs.

Le détachement se fit donc. Trente guerriers partirent mystérieusement, traversèrent les mon- tagnes, sans risque, mirent en fuite les Portugais du fort de Tété, sur la frontière septentrionale du Monomotapa, prirent quatre femmes blan- ches et les amenèrent voilées au roi, avec aussi peu de danger. On me fit avertir; je me plaçai, suivant l'usage, entre les deux nègres armés de massues, prêtes à fondre sur ma tête, au moin- dre mot, ou à la plus légère démarche qui pût s'éloigner de mon ministère.

Rien de moins effrayant pour moi que cette formalité, si j'eusse eu le moindre soupçon que ma chère Léonore dût être au nombre de ces femmes; mille morts ne m'eussent pas empêché de la saisir et de l'emporter au bout du monde. Mais je m'étais tellement affermi dans l'idée que cela ne pouvait être, que j'examinai ces femmes- ci avec la même indifférence que les autres ; deux me parurent de vingt-cinq à trente ans ; l'une desquelles me sembla mal faite, très brune de peau, et très éloignée d'être comme il les fallait au monarque; l'autre était joliment tour- née, mais plus de prémices. La troisième fixa

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plus longtemps mes regards; je dus la soupçon- ner beaucoup plus jeune que les deux premières. Sa peau était éblouissante, et toutes les parties de son corps, formées comme par la main même des Grâces. Elle répugnait beaucoup à l'examen, et quand il fallut constater sa vertu, elle se défendit horriblement. La manière dont ces femmes étaient voilées, quand on les présentait, ajoutait beaucoup à la terreur que cette céré- monie jetait dans lame de celles qui n'étaient pas du pays. Non seulement il n'était pas pos- sible de les voir; mais elles-mêmes, les yeux bandés sous leurs voiles, ne pouvaient discerner, ni avec qui elles étaient, ni ce qu'on allait leur faire.

Les défenses multipliées de celle-ci m'em- barrassèrent beaucoup, la force ou la contrainte ne s'arrangeant pas à ma délicatesse ; cependant je devais rendre un compte exacte ; je me trouvai donc obligé de faire demander au roi ce qu'il prétendait que je fisse. Il m'envoya deux fem- mes de sa garde, munies de l'ordre de contenir la jeune fille, et de l'empêcher de se soustraire aux opérations de mon devoir. Elle fut saisie, et je poursuivis mes recherches ; elles devinrent très embarrassantes. Pas assez bon anatomiste, pour décider en dernier ressort, sur une chose qui me parut douteuse, je me contentai d'établir

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sur celle-là, dans mon rapport, que je lui suppo- sais absolument tout ce qu'il fallait pour plaire à son maître, et que si les choses n'étaient pas tout à fait dans l'entier qu'il leur désirait, il s'en fallait de si peu, que l'illusion lui serait encore permise. Quant à la quatrième c'était une vieille femme, et je la réformai, ainsi que la première ; mais le roi ne s'empara pas moins de toutes les. quatre ; il était si enthousiasmé des femmes blanches, qu'il n'en