.-OV / VV^
^ •%' ,. x« •■!
mmm
1 1.'
!»I*î»î'
5^5^-
mm
mm
A gift of
Associated
Médical Services Inc.
and the
Hannah Institute
for the
History of Medicine
/" .
Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/analysedelentendOOvois
/r.
ANALYSE
DE
L'ENTENDE3iENT HUMAIN.
OUVRAGES Di mi'mk Airrriu
< lioz les nn^iues IJIrrairc*.
DL! Hl'lCAlKMF.N r, ses causes, ses didérents d<gi»'s. Movens iliérnpeiirK]iies pour prévenir, modifier ou guérir celle infir- inilé. Taris. IS^l, iu-S. 2 (r.
DIS CAl SKS MORALES ET PHYSIQIjES DES MAI.ADIKS .MI'MALES, et de queliiies autres affections nerveuses, telles (pje l'hystérie, la nymphomanie, le satyriasis. Piiris, 1826, in
.S 7 fr.
AI'IM.ICATIONS DE LA rilYSTOLOGIE DU CEUVEAU h
l'éinde (les enfants (jui nécessitent une éducation spéciale. l'.Miuieii de ifilf (iiie.slion. (hiel mode d'éducation faol-il adopter pour les enfants qui sortent de la ligne ordinaire, et (jui, par leurs particularités natives ou nccpiises, lurmeul couununéuient la pépinière des aliénés , des î^rauds liomines, des [grands scélérats et des infracteurs vulgaires de nos lois? Paris, \nO, in-8. DK L'HOMME ANIMAL. Paris, 1830. in-8. 7 IV. .^0 c.
|)K L'IDIOIIE CHEZ LES ENFANTS, et des auUvs parlieula- liiés d'iiUelii'^euce eu de caraelèrc (jui uéeessitenl pour eux une iiislnuiion et une éducation spéciales : de leur responsa- bilité morale. Paris, 18.'i3 , iu-8.
Di; 'inAlTEMKN r INTELl IGI;NT de L\ KOLII:, et appli- caiiou de quelciues-uns de .ses principes à la i éforme des cri- minels Paris. 18'i7. in-8. 2 fr.
Pmi». — Impriiiii'ii.; .le !.. Mmuinkt, ihp M^Jikui ,
\i\ALYSE
UE
L'ENTENDEMENT HUMAIN
QUELLES SONT SES FACULTÉS?
QUEL EN EST LE NOM, QUEL EN EST LE NOMBUE,
(iUEL EN liorr ÊTRE L'EMPLOI ?
VMK LK UOCTEL'lî
FÉLIX VOISIN
VKIHXIN CIIEV «E^ ALIÉNÉS DE L'HOSPICE DE BICÈTKE (l'HEMIEUli stUTlUN ) , MEMBRE DE LA LÉGION D'HONNEUR, ETC., ETC.
.),; suis la vio , la voie , le bonheur
et la tanlé.
Saint Llg.
SUIVI D'IN MKMOlKt SIH L'ABOLITIOÏN Dt LA l'ElNE UL M(»Ki.
PARIS
.1. -B. UAILLIÈRE et FILS
LIBI5.\1UKS UE l'académie IMPÉRIALE DE MÉUECirSE Rue Hautcfeiiille , 19 g.oiulre^i 1 INew-Vork
H. BMI.I.IERK, 219, REGKVr-STKLtT | H. UAILLIÉKK, 2l)U , ItlKlADWAV
MADRID, eu. B.ULLY-BAILLIEUE , C.^LLE DEL PRINCIPE, I I.
1858 ^«•^*'''^*«.
8iw.iarH^O'Jf5
A MONSIEUR
LE COMTE PILLET WILL
RÉGENT DE LA BANQUE DE FRANCE , COAIMANDEUR DE l'ORDRE DE LA LÉGION D'HONNEUR , ETC.
A l'homme émincnt dont le caractère est à la liaiileur de Tintelli- gence ;
A celui qui par ses virtualités propres, ses qualités personnelles, a su conquérir une des plus grandes positions sociales et qui la domine par une dignité parfaite ;
A riiomme qui comprend ce que c'est que l'homme, et qui dans un ordre admirable et de la manière la plus complète sait employer son temps, ses facultés et sa fortune ;
A celui qui au milieu des i udes épreuves de la vie et du succès de ses entreprises a conservé sa grâce cl sa simplicité ;
A l'homme qui cultive avec un égal succès les lettres , les sciences et les beaux-arts, et qui les protège ;
A l'homme qui a honoré et servi l'industrie , la finance et Téco- nomie sociale et politique , qui a gardé souvenir de son pays natal , qui fait le bien en secret, et qui par l'énergie de ses instincts, la noblesse de ses sentiments et l'activité de ses pouvoirs intellectuels, accomplit en toute règle et droiture sa mission d'homme ici-bas.
En lui offrant la dédicace de mon livre, j'obéis à un sentiment d'estime profondément sentie , et je réponds avec bonheur aux témoignages affectueux d'une amitié qui m'est bien chère.
Félix VOISIN .
Mniicriri chef iIcs .ili.iics ilc niri-i,e \,r 'ir'isinn.
AVIS AL LECTEUR.
Des circonstances indépendantes de ma volonté ont retardé jusqu'à ce jour la publi- cation de cet ouvrage, dont la première livrai- son a paru en 1851. Mais ce retard, fâcheux pour moi seul, n'a porté nul préjudice à la va- leur telle quelle de ma publication. Mon livre d'ailleurs, comme le fait pressentir son titre, n'est point le livre d'une époque : il est écrit pour tous les temps, pour luus les lieux, puur tous les hommes. Les principes ({u'il renfei'me ne varient pas au gié des intérêts, des idées et des passifjijs d'un jour ou d'un moment. Je puis dire comme un publicisle célèbre : Le
VIH
AVIS AI r.KCTKl'r,.
précepte d'hier sera le précepte de demain, le précepte du présent comme de l'avenir.
J'ai pris, pour base de mon travail, la na- lureinvariable et bien délerminéedeThomme; j'ai apprécié les divers milieux au sein des- quels se déroulent ses puissantes activités, et j'ai trouvé, dans l'arrangement admirable qui a présidé à la formation de sa tète, l'ordre hiérarchique de ses différents pouvoirs (t),
(1) Voici, chins la lêle luiinaiiie telle qu'elle est sortie des mains de la création, la disposiiioii n-spcclive de ses différentes facultés. Celte localisaiion générale et d'ensemble est acceptée sans oppo- sition aujourd'hui par l'universalité des savants.
Les instincts de conservaiinn. les penchants bruts, en occupent les parties latérales et postérieures.
Les sentinients moraux se monirent îi la partie supérieure.
Et les pouvoirs inlelleciuels se dessinent à la partie anté- rieure.
A la première vue, sans réllexion et comme par instinct, la hié- rarchie (le nos forces diverses est mise à découverl.
I.n bête reste et doit rester à sa place inférieure. La paiiie haute de l'encéphale, plus imposante et plus belle, redèlc en queUjue sorte sa propre puissance et son autorité suprême; elle révèle et proclame et fait | ressentir que c'ei-t là (|ue la nature a placé le siège du gninfrni'mrnt , cpic c'est la (jne se IromeiU les inslrnmenls de l'àmi-.
AVIS Al' I.KCI'KUIi. IX
et, par cela même, la loi positive de ses ma- nifestations, la loi intellectuelle et morale qui doit éternellement les gouverner toutes; loi également invariable et en dehors de la- quelle il ne trouve que déceptions et mal- heurs.
La Providence, à laquelle on prèle si gra- tuitement tous les jours les mauvaises pas- sions de l'humanité, intervient évidemment de celte manière sur le gouvernement des in- dividus et des peuples : avantage et bien-être, lorsqu'on obéit à cette loi qui vient d'elle; souffrance et punition, lorsque l'on s'y sous- trait.
Le Créateur a ainsi disposé les choses dans notre constitution; nous ne pouvons échapper à cette espèce de fatalité. Nous trouvons bien ce qui est bien, nous trouvons mal ce qui est mal, et en raison de ces deux impressions si différentes et si contraires, nous réagissons isolément ou collectivement tout à l'heure,
\ VVJS Ai; LtCiKUl'..
aujourd'hui ou demain, tôt ou tard, en un mot, mais toujours inévitablement, en raison directe du tort que l'on nous a fait ou de la satisfaction légitime que l'on nous a don- née. Tout s'inscrit daïis la tête humaine, rien ne s'y efface. Les générations font des legs aux générations , tel est l'arrêt de Dieu. Quelqu'un payera.
Puisque chaque homme, même dans la con- dition la plus simple et la plus obscure, a, dit-on, sa mission à remplir, je viens, dans la mesure de mes forces, m'acquitter de la mienne. Fort de convictions que j'ai établies sur des faits irrécusables et nombreux, je ne crains pas que, d'un bouta l'autre de mon ou- vrage, on me trouve une seule fois en contra- diction avec moi-même ; les preuves des vé- rités que j'avance se trouveront dans les cho- ses mêmes que je dirai, dans l'instinct de mes semblables, dans l'écho (jue j'éveillerai dans le fond de tous les cœurs, dans le consentement
AVIS \v I, l'en ri! xi
unanime et forcé de tous les hommes debonne foi qui voudront vérifier par des études sévè- res l'exactitude de chacune de mes observa- tions.
Je ne me suis inspiré que des hautes facul- tés qui nous ont été départies, et qui consti- tuent en nous l'amour du bien, du beau, du vrai, de l'honnête et du juste. Je relève, en même temps, de l'esprit d'analyse et d'induc- tion, et à ce double point de vue je crois pou- voir enseigner à mon tour, comme ayant puis- sance dans cette direction scientifique.
Je cherche à savoir ce que comportent, et la riche organisation que nous avons reçue, et les attributs de différents ordres qui y sont inhérents et qui en forment le caractère in- stinctif, intellectuel et moral.
Quiconque lira ce livre avec quelque atten- tion y trouvera, j'en suis sûr, le cachet d'un homme droit et bien intentionné ; le style n'en est point travaillé , aussi est-il assez^
Xlf AVIS Al! I.KCIiai!.
souvent incorrect; mais il est clair, large, net et positif. Si je suis à la hauteur de mon sujet, j'aurai posé sur les traces d'un de mes premiers maîtres , M. le docteur Georges Ferrus (1), les bases de la nouvelle philoso- phie , de la philosophie pratique ; j'aurai appris , à tous ceux qui veulent vivre de la vie de l'homme, ce qu'ils doivent faire de leur temps et de leurs facultés pour eux-
(1) Voyez l'ouvrage remarquable qu'a publié en 1850 ce sa- vant tro|) modeste, ayant |)our litre : Des prisonniers, de l'eni- prisonnenient et des prisons. Jusqu'à cette époque nous n'avions que des compiaiiiies sentimentales sur les hoaiuies et les choses de cetordre ; c'était peut-être par là qu'il fallait commencer pour (ixer l'altenlion des gouvernemenis. Mais, si je fais une exception bien méritée en faveur de M. Charles Lucas, aucune de ces nom- breuses composilions, qui font d'ailleurs l'éloge de l'esprit et de l'àme de leurs auteurs, n'a le cachet scientifique.
M. G. Ferrus seul est le premier qui, en dehors et indép» ii- dainmenl des influences de l'instruction et do l'éducation, des li;i- biludes, des mœurs, des circonstances extérieures, lieux com- muns habituels des meilleurs philanthropes, ait établi entre les criminels des distinctions fondées sur leur nature propre, c'esl- à-(lire sur la violence de leurs instincts, sur le peu de vivacité de leurs sentiments moraux et sur la faiblesse de leur intelligence. (;'esl lui (|ni a trouvé dans les inégalités in.'iKjuécs de leur rsprit
AVIS AI] LKCI'RUR. XllI
mêmes, pour leurs semblables, pour la na- ture extérieure, ei partant pour Tordre, le bonheur, la plénitude et la moralité de leur existence entière.
A Rome, le grand médecin de Pergame, Galien, après avoir exposé à ses auditeurs les merveilles de l'organisation physique de l'homme, s'écriait, dans un saint enthou-
et de leur caractère les surlaces vulnérables de leur constitution, qui a su apprécier les ressources particulières que chacun d'eux pouvait offrir à l'action des modificateurs, et qui a pu consé- quemment indiquer de main de maître les moyens extérieurs à l'aide desquels il est possible d'éclairer, de refréner, de cor- riger ces natures incomplètes, ou désordonnées ou viciées par de niau vais exemples.
Les classifications qu'il a proposées sont établies sur leur vé- ritable base, sur la naturi; de l'homme.
Jo ne fais qu"im reproche à ce profond observateur : c'est d-, n'avoir pas ashcz tiré parti des avantages que lui donnaient ^a science et sa haute |)osition médicale; c'est d'avoir traité des ad- ministrateurs, gens respectables et bien intentionnés sans doute et qui ne sont pas sans mérite vrai, a\ec une gracieuseté et une urbanité telles, qu ils ne se sont pas doutés de la supérioiité qu'il avait sur eux, et qu'ils ont, par suite de celte trop grande déférence, maintenu \e sta/u qvo des choses dans leurs mai- sons pénitentiaires.
XIV AViS \r r KCI'KI'li.
siasme , qu'il vonail do chnritei' un liymne à la gloire de rKternel.
En m'efîorçanl, sur un terrain plus élevé, de dévoiler les étonnants mystères de notre constitution intellectuelle et morale, j'ose es- pérer que les lecteurs apercevront chez moi le sentimentheureuxqui transportait son âme. Que n'ai-je eu pour peindre mes émotions sa brillante éloquence, je leur eusse mieux fait partager ma vénération pour l'Auteur ïout- Puissant de ces miracles !
ANALYSE
L'ENTENDEMENT HUMAIN.
OUVRAGES DU MEiME AUTEUR.
Cliez le iiiciiie lii braire*
DU BÉGAIEMENT, ses causes, ses différenls degrés. Moyens théra- peiiliques pour prévenir, modifier ou guérir celle infirniité. Paris, 1821 , in-8. 2 fr.
DES ' A'JSES MORALES ET PHYSIQUES DES MALADIES MEN- TALES, et de quelques autres affections nerveuses, telles que l'hys- térie, la nymphomanie, le satyriasis. Paris, 1826, in-8. 7 fr.
APPLICATIONS DE LA PHYSIOLOGIE DU CERVEAU à l'étude des enfants qui nécessitent une éducaiion spéciale. Examen de celle question. Quel mode d'éducation faul-il adopter pour les enfants qui sortent de la ligne ordinaire, et qui par leurs particularités na- tives ou acquises forment communément la pépinière des aliénés , des grands hommes, des grands scélérats et des infracteurs vulgaires de nos lois? Paris, 1830, in-8.
DE L'HOMME ANIMAL. Paris, 1839, in-8. 7 fr. 50c.
DE L'IDIOTIE CHEZ LES ENFANTS, et des autres particularités d'intelligence ou de caractère qui nécessitent pour eux une instruc- tion et une éducation spéciales; de leur responsabilité morale. Paris, 1863, in-8.
DU TRAITEMENT INTELLIGENT DE LA FOLIE , et application de quelques uns de ses principes à la réforme des criminels. Paris , 1867, in-8. 2fr,
MÉMOIRE EN FAVEUR DE L'ABOLITION DE LA PEINE DE MORT. Paris, 1868, in-8.
ir.!.". — iiii'nhii RIE ou i.. iimtl-.kT, m e «ic:(0'i , 2.
ANALYSE
DE
L'ENTENDEMENT HUMAIN
QUELLES SONT SES FACULTÉS ?
QUEL EN EST LE NOM , QUEL EN EST LE NOxMBRE ,
QUEL EN DOIT ÊTRE L'EMPLOI ?
PAR LB DOCTECa
FELIX TOISIIV,
Médecin en chef des aliénés de l'Iiospice de Biccirc ( première scclioii ) , membre de la Légion d'honneur, etc., de.
Je suis la vie , la voie , le boiiliLur et la santé.
Saint Luc.
Lu ù l'Académie nationale de médecine
LE 14 OCTOBRE 1850.
-s^a^c^x^a.
i PARIS,
CHEZ J.-B. BAILLIÈRE,
LIBUAIRE DE l'ACADÉ.MIE NATIONALE DE MÉDECINE,
rue llaiili'fciiiile , 49; à Londres, chez II. Unillâècc, 3tîl. Kej^cnt'Strect ;
A New-York, chez II. BAiLLih:nE, 290, Broadway.
A MADRID, CUEZ C. BAILLY-EAII-UKRE, CALLE DEL PRINCIPE) 11.
1851.
INTRODUCTION.
L'eluclo des forces , lello est la tâclie lîii ■XI\<^ siècle.
En physique, en pliysii.logie, en écouomic, dans toutes les hraiiclies desrcclieiclies: l°dd- leiniiuer les principes actiTs, les vertus oig; - niques, les puissances productiiccs ; 2° trou- ver les conditions de leur manifestation ; 3° formuler les lois qui les régissent ; 4° dis- poser un milieu au sciu duquel ces forces se produiront uornialement et avec le plus d'a- vantagr; possible: voilà le problème.
Victor Meunier.
Le xviii® siècle l'a fait proclamer par un de ses plus éloquents interprètes: Point de bonheur pour l'homme en dehors des lois de sa constitu- tion. Cette observation était profonde et vraie, mais elle était incomplète : elle n'envisageait qu'une seule des mille et une conséquences fâ- cheuses que l'homme subit inévitablement lors- qu'il ne fléchit pas sous les lois de sa nature. Le bonheur n'est pas la seule chose qui lui échappe alors , son existence est manquée et condamnée à la douleur. Il a en lui des forces, des énergies, des virtualités, en vertu desquelles il tend inces- samment à l'action, et lorsqu'on ne leur accorde pas leur emploi raisonnable , lorsque la sphère légitime de leurs activités reste incessamment fermée, non seulement il n'est point heureux, il ne jouit pas du bien-être que le bienfaisant créa- teur a attaché à l'exercice élevé de tous ses pou-
6 INTRODUCTION.
voirs, mais l'inquiélude, le malaise el l'ennui robsèdenl et le minent sans relâche ; et, comme il faut cependant de toute nécessité qu'il soit , c'est-à-dire qu'il agisse jusqu'à la mort d'une manière ou d'une autre, il s'ensuit, s'il n'arrive pas à l'automatisme, qu'il trouve mécompte à toutes ses agitations , qu'il ne vit point confor- mément à son être, qu'il vit mal, et qu'il tombe, par cette violence faite à son organisation, à ses sens, à son âme, à son esprit et à son cœur, dans toute sorte de misères, de désordres ou d'écarts, quand toutefois le crime, le suicide ou la folie ne viennent pas le frapper dans ces sentiers du malheur.
Vivre est donc le métier que je voudrais ap- prendre à mon tour à mes contemporains, et cela non pas seulement pour les appeler aux plaisirs dont la nature a fait d'ailleurs l'instru- ment de conservation de tous les êtres sensibles, mais encore , et bien mieux , dans l'intention de les appeler à leurs grandes destinées , de leur rendre leurs titres et leurs droits , de leur faire connaître les facultés nombreuses qui forment leur apanage et le mode d'existence supérieur et magnifique qui doit en être la conséquence. Cette voie est la seule qui puisse honorer leur
INTRODUCTION. 7
vie, el les faire sortir des tristes conditions au sein desquelles ils faussent leur propre nature et vont au-devant de leur propre déchéance. C'est donc comme médecin tant soit peu versé dans l'étude de l'organisation et de tous les pouvoirs qui lui sont conférés , c'est comme observateur et témoin des perturbations de toute espèce qui suivent nos abstentions , nos révoltes et nos in- fractions, c'est comme homme bien désireux d'y apporter remède, que je viens, sous l'appui de votre bienveillance, ^lessieurs, prendre à ce su- jet devant vous la parole. Heureux si je puis dé- montrer ce que j'avais pressenti dès mon entrée dans la carrière médicale, savoir : que la médecine qui apprend à l'homme à se servir de ses forces et qui, par l'appel qu'elle fait à leur activité, prévient les souffrances physiques ou morales et les maladies ou les désordres qu'elles provoquent ou qu'elles entraînent à leur suite, vaut tout au- tant, et plus, que la médecine qui enregistre les infractions faites à la nature et qui en guérit les fâcheux effets.
Au point de vue général, c'est une justice à rendre aux médecins de l'antiquité comme à ceux des temps modernes, ils n'ont rien négligé pour arriver à ce précieux résultat ; ils ont fait
8 INTRODUCTION.
de la médecine préventive, et c'est bien en dépit de leurs cfTorls que l'espèce liumaine est restée dans l'ignorance des premiers principes de direc- tion nécessaires à son bonheur comme à sa santé. Depuis le fameux traité du père de la médecine, de l'influence de l'air, des eaux et des localités sur la constitution de l'homme, jus- qu'aux ouvrages publiés de nos jours sur l'hy- giène publique, on peut dire que la science n'a point fait défaut à l'humanité. Sur un point seu- lement , mais sur un point d'une grande impor- tance , elle est restée constamment en arrière. On lui doit les plus sages recommandations pour ordonner l'homme le plus convenablement pos- sible dans le milieu qu'il habite; elle l'a guidé dans une foule de rapports avec la nature exté- rieure; elle a projeté la lumière sur les fonctions les plus importantes de sa jie de nutrition , de sa vie organique, et, par les connaissances qu'elle a répandues dans le domaine public, par les institutions qu'elle a créées , et le bien-être matériel qu'elle a contribué à établir jusque dans les dernières classes de la société , elle est parvenue à faire monter la moyenne de la vie humaine , qui ne dépassait pas autrefois vingt- sept à vingt -huit ans, à trente -sept années
INTRODUCTION. 9
d'existence. Honneur donc , malgré tous les in- grats qu'elle a faits, à la science médicale et à tous ceux qui la cultivent avec tant de désinté- ressement et de succès !
J'ai dit que, sur un point d'une grande impor- tance , la médecine préventive était restée con- stamment en arrière. Et en effet, Messieurs, en dehors de quelques idées générales , vagues et confuses, qui ont échappé comme par instinct à l'intelligence de quelques têtes fortes,' et qui sont restées sans application , la médecine n'a point veillé au développement de la vie instinctive, de la vie morale et de la vie intellectuelle de l'hu- manité ; la vie supérieure de l'espèce humaine , la vie du cerveau n'a servi de thème ni de texte à aucun des membres de la famille médicale. Qui se l'imaginerait ! Malgré l'exemple contraire donné par les médecins-prêtres de la vieille Egypte, on s'est mis dans l'esprit, au sein des so- ciétés les plus savantes de l'Europe, et on a voulu le ftiire croire à tout le monde, que ce sujet n'ap- partenait pas à la médecine; qu'il devait être abandonné aux métaphysiciens, aux membres des universités , aux idéologues proprement dits , et que des hommes aussi graves, aussi sérieux, aussi positil^s que des hommes de notre ordre, n'en
10 INTRODUCTION.
pouvaient ni n'en devaient faire l'objet de leurs méditations.
Je viens protester devant vous, Messieurs, contre cette inqualifiable opinion.
Si ce sujet présente de grandes difficultés , si nous avons autant de systèmes de philosophie que de soi-disant philosophes , si la science n'a pas encore dit son dernier mot sur la nature de l'homme, la faute en est justement aux médecins, qui ont laissé prendre à des hommes étrangers à l'étude de l'histoire naturelle et de la physiologie un r(Me qui leur appartenait exclusivement. Et vous le concevez plus que personne au monde , Messieurs : quand on veut écrire sur l'homme, et rapporter les phénomènes qu'il présente à leur véritable cause, il faut d'abord prendre pour base son organisation, et apprécier ensuite l'in- fluence des milieux au sein desquels il déploie ses virtualités. L'observation répétée de ses ma- nifestations donne alors la mesure de ce qu'il est et de ce qu'il peut être, et, par une dernière conséquence, on peut de science certaine lui for- muler les lois de son perfectionnement,
C'est pour avoir méconnu ces vérités si sim- ples, c'est pour avoir dédaigné ce plus beau fleuron de sa couronne, que la médecine a été dépassée dans les anciens temps par les travaux
INTRODUCTION. ^^
des philosophes, des psychologisles et des mora- listes proprement dits; c'est comme cela qu'elle est restée au-dessous de son mandat, qu'elle a livré l'homme sans boussole et sans appui à tous les accidents de la vie , qu'elle n'a pu imprimer de direction salutaire aux forces fondamentales d'où relèvent ses passions, servir à l'asseoir avec intelligence et moralité dans le monde extérieur, ni contribuer par cela même à le préserver des causes qui le conduisent le plus ordinairement au malheur, au suicide, au crime ou à l'aliéna- tion mentale.
Je reviens à mon axiome : La médecine qui apprend à l'homme à se servir de ses forces et qui, par l'appel qu'elle fait à leur activité, pré- vient les souffrances physiques ou morales et les maladies ou les désordres qu'elles entraînent a leur suite, vaut tout autant, et plus, que la mé- decine qui enregistre les infractions faites à la nature et qui en guérit les fâcheux effets.
A toutes les époques de la vie des peuples, comme je viens de vous le faire entendre, il s'est donc rencontré des hommes d'une grande éner- gie, d'une grande intelligence et d'une grande élévation de sentiments , qui se sont persévé- ramment occupés à favoriser l'évolution instinc- tive, intellectuelle et morale de notre espèce, et
12 INTRODUCTION.
à en contnMorles iTianiroslalions. Leurs conseils, leurs maximes, la promulgation de leurs lois, les préceptes de leurs religions, quelque différentes que fussent entre elles ces mêmes religions, tout en fait foi.
Dans cette direction scientifique comme dans toute autre néanmoins, on n'a pas trouvé la vé- rité d'un clin d'œil, et nous ne la possédons môme pas encore tout entière aujourd'hui. Cer- tains principes furent d'abord admis sur parole , sur autorité magistrale; puis ensuite ils furent discutés, admis ou rejetés, suivant le progrès des lumières et la marche de la civilisation. Autant qu'on peut s'en rapporter aux annales de l'his- toire, la révélation faite aux hommes des temps primitifs fut étendue , rappelée et modifiée par Moïse, et la sienne à son tour fut étendue et perfectionnée par le Christ. Dans les pays où ces grands législateurs ne purent faire parvenir leurs doctrines, et où de nos jours même elles ne sont pas parvenues ou ne se sont point établies, il ne faut pas croire que les révélations des beaux ca- ractères et des belles intelligences aient manqué à l'humanité. Non, partout, sur tous les points de l'univers, l'iiomme supérieur a éclairé, guidé et ennobli la foule de ses semblables. Ne soyez
INTllODUCTlOr^. lo
donc point étonnés, Messieurs, si vous me voyez placer, je ne dirai pas sur la même ligne , il y a eu trop d'inégalité dans les manifestations de leur âme et de leur esprit, mais placer haut dans mon estime tous les hommes qui, d'une manière ou d'une autre, orthodoxes ou hétérodoxes, ont contribué à éclairer les nations et à les rappro- cher de l'essence même de celui qui leur donna
la vie.
Nous n'avons point à relever ici les erreurs ou les faiblesses de quelques uns de ces esprits supérieurs; toujours est-il qu'ils ont fait progres- ser leur siècle , qu'ils ont été, à différents titres, les instructeurs et les éducateurs du genre hu- main, et qu'en observateurs profonds des misères et des passions de l'humanité, ils ont fait tout ce qui dépendait d'eux pour régulariser l'action de nos diverses facultés, pour étendre le cercle de notre intelligence, stimuler nos sentiments mo- raux , nous harmoniser avec les hommes et les choses, et nous faire vivre enfin de la vie propre de notre espèce. On peut dire en toute assurance qu'ils ont, chacun dans leur temps et chacun dans la mesure de sa capacité, contribué à transformer le vieux monde, et qu'ils ont par cela même en- core préparé les voies dans lesquelles nous voyons
14 INTRODUCTION.
l'espèce humaine se précipiter tout entière au- jourd'hui.
Quoi qu'il en soit des èminents services rendus aux grandes sociétés du monde par ces hommes de génie, et quelles que soient aussi notre recon- naissance et notre admiration pour eux tous, je ne crains pas d'aflirmer cependant, leurs ou- vrages à la main , qu'ils sont loin d'avoir émis tous les principes propres à diriger convenable- ment l'activité de nos facultés. Les uns n'ont fait face qu'aux vices de leur nation ; les autres, avec toute leur supériorité, ont fléchi parfois sous les préjugés de leurs contemporains ; celui-ci a donné un sommaire de la loi qui peut-être, en raison même de sa généralisation sublime, n'a point suffi et ne suflit point encore de nos jours pour éclairer l'esprit étroit de la multitude et changer ses dispositions égoïstes; celui-là, lorsqu'il ne s'est pas perdu dans les ténèbres de la métaphy- sique, s'est borné à descendre en lui-même, à se prendre pour terme de comparaison, et à présen- ter la mesure de son cerveau pour celle de l'en- tendement humain.
Tous sont restés au-dessous du vaste sujet de leur entreprise; la loi d'activité propre à cha- cune de nos facultés n'a point été promulguée >
hNTRODUCTlON. 15
et l'espèce humaine, vieillissant dans sa longue enfance, est restée dans l'ignorance de sa propre vie. D'où vient cela? La réponse est facile à faire.
Lorsque ces belles intelligences ont voulu gui- der notre espèce dans les voies de son perfec- tionnement, la science de la nature de l'homme était à peine au berceau; on observait, on écri- vait, et l'on parlait alors sous l'empire exclusif de quelques sentiments supérieurs. Notre constitu- tion morale n'avait point été analysée dans ses éléments primitifs ; on ne savait ni le nom, ni le nombre de nos facultés. Notre cerveau était resté lettre close ; et ce qu'il y a d'étonnant dans le degré de perfection auquel ces belles intelli- gences sont parvenues, ou, pour mieux dire, ce qui prouve combien elles avaient été richement dotées par la nature, c'est qu'elles aient pu, avec les seules ressources de leur propre fonds, se révéler au monde avec tant de puissance, de grandeur et de moralité.
Depuis lors, deux écoles célèbres, l'école écos- saise, représentée en France par Royer-Collard, Cousin, Jouffroy, Vallex et Joly, et l'école de Gall et de Spurzheim , qui de plus que la pre- mière s'est appliquée à chercher dans le cerveau la condition matérielle de tous les phénomènes
16 liSTRODUCÏION.
psychiques; deux écoles célèbres, dis-je, ont senti le vide de la science, et l'on peut le procla- mer à leur honneur, elles ont comblé la lacune laissée par leurs prédécesseurs. Douées d'un es- prit sévère, n'enregistrant que des faits positifs, se déliant de tout raisonnement spéculatif, elles ont étudié l'homme comme tout autre objet de l'histoire naturelle; éclairées par le flambeau de l'analyse, elles ont noté ses manifestations jour- nalières et fait l'inventaire exact de toutes les forces inhérentes à sa constitution. Par cette heureuse méthode, elles ont tout misa découvert dans lui; elles se sont ainsi convaincues que l'homme est un être fini, déterminé, qu'il n'est pas plus insaisissable, pas plus énigmatique que tous les autres êtres de la création, et qu'il est possible, par conséquent, de savoir par l'observa- tion tout ce que comporte sa nature. Effective- ment, Messieurs, toutes nos facultés, tous nos pouvoirs se font jour ici-bas. Voilà ce que ces deux écoles ont fait, et voilà leurs titres à être gloriiiées par les savants de tous les pays.
Grâce à leurs laborieuses investigations, nous savons aujourd'hui non seulement de quels élé- ments se compose notre vie sensoriale, chose que nous avaient d'ailleurs parfaitement élucidée
ir<5TR0DUCTI0>'. 17
nos devanciers, mais nous savons encore de quels éléments, c'est-à-dire de quelles facultés se compose la vie de nos instincts, de quels élé- ments ou de quelles facultés se compose notre existence morale, et enfin de quels éléments ou de quelles facultés se compose la vie de notre intelligence.
L'homme aujourd'hui est connu comme on connaît tout autre corps de la nature, comme on connaît un mollusque, un végétal, un insecte, un quadrupède ; on sait les fonctions qu'il par- tage avec les végétaux, les facultés qui le met- tent sur le plan des animaux et les pouvoirs qui l'ennoblissent et le distinguent du reste de la création.
Vous ne l'ignorez pas, nous n'occupons qu'un point dans l'espace et nous n'avons qu'un mo- ment dans le temps; aucun de nous ne peut suf- fire à toutes choses : les deux écoles dont je viens de vous parler se sont arrêtées là, et elles nous ont laissé leur œuvre à continuer. Cette œuvre, quelle est-elle? Je vous l'ai fait pressentir, cette œuvre consiste à prendre l'homme tel qu'il est et à lui tracer la loi d'activité de toutes les facul- tés qu'il a reçues : toute ma médecine préventive est là. C'est de lui dire comment il doit vivre
18 iMr.oDucnoN.
|)(nir \iMV conlornuMiuMit à sa naluiT, pour (Hrc lui-même, pour etrelieureux et éviter de tomber dans les diverses aberrations de son propre en- tendement : tel est le but que je me propose d'at- teindre.
J'accepte tous les dons de la nature, et non seulement je ne >eux laisser ni sommeiller ni s'éteindre aucune de ses virtualités, mais je veux dire encore comment chacune d'elles doit être exercée, appliquée au plus grand avanlai^e comme au plus grand honneur de l'humanité. Je veux autant qu'il est en moi conlirmer la justesse des paroles de Descartes, ([ui disait : que s'il est possible de perfectionner l'espèce humaine, c'est dans la médecine (ju'il faut en chercher les movens. J'ai donc eu raison de vous le faire ob- server, Messieurs, les anciens ne pouvaient pas tout dire sur ce sujet. Connue ils n'avaient pas fait l'analyse complète des facultés qui par leur ensemble constituent l'entendement humain , il leur avait été inqjossible de formuler des prin- cipes d'éducation qui en\elo})])assenl le moral tout entier et qui eussent })our résultat de met- tre l'homme en toute valeur pour lui-même et pour ses semblables. La politique machiavélique savait bien (juelque chose de cette science, mais
lîSTRODUCTION. 19
elle ne se servait de ses lumières que pour agir dans un sens diamétralement opposé, que pour abattre et tuer les spontanéités les plus géné- reuses de lame humaine. Notre but, à nous autres, est donc bien indiqué : nous nous proposons de faire connaître nos facultés fondamentales et d'indiquer les moyens extérieurs à l'aide des- quels on peut en favoriser le développement et en régulariser l'emploi.
Il ne faut point se le dissimuler, nous sommes loin encore du terme de notre perfectionnement ; non seulement nous ne savons point nous servir de nos pouvoirs instinctifs, nous les abandonnons à leur grossier matérialisme , mais on peut nous reprocher surtout de ne point vivre en hommes, de ne point vivre dans les conditions de notre organisation supérieure, et de manquer ainsi par notre propre faute le but élevé de notre existence. Nous méconnaissons nos premiers devoirs, nos premiers intérêts et nos plus grands plaisirs. Cette infraction à la première loi de notre être ne reste point impunie; nos misères, nos ennuis, nos mécomptes, notre asservissement, tout vient de là : la conséquence est forcée. On ne peut nous toucher que par les surfaces que nous pré^ sentons, et l'on agit avec nous comme avec de
20 lîSrRODDCIlON.
misérables créatures qui ne c()ni])renncnl ni les choses de rintelligcnce ni celles des sentiments moraux: des distinctions ou des humiliations lai- tes à la vanité, des amendes ou des récompenses pécuniaires, la prison, le cimeterre et le bâton, la potence et la guillotine, voilà encore de nos jours sur quelles bases on s'appuie pour modifier, gouverner et sauver de lui-même le roi de l'uni- vers. Le bourreau est la pierre angulaire de notre ordre social, et la raison en est simple, Messieurs: en aucun lieu du monde il ne peut venir dans l'esprit de personne de traiter en hommes des hommes qui ne sont pas des hommes.
Je puis cependant le dire devant vous , car vous vous sentez ordonnés pour une autre existence que celle de la brute ou du méchant, et vous voulez que pour entraîner vos détermi- nations, on fasse appel à vos qualités morales, à vos grandeurs innées; je puis le dire devant vous: tout s'émeut aujourd'hui dans la société, et cependant en dehors du gouvernement que nous nous sommes donné et qui tend au moins à la consécration de quelques grands principes humanitaires, je ne vois pas qu'il se soit opéré un notable changement dans nos mœurs, et ([u'on s'émeuNC el (}u'<mi agisse sous la haule
INTRODUCTION. 21
direction des liantes facultés de renlendement, et particulièrement sous l'inspiration de la bien- veillance, de la vc'nération , de la justice et de l'eslime de nous-mêmes et de nos semblables. Oui, nous sommes sous le joug des propen- sites inférieures, et l'homme en nous n'appa- raît encore que bien faiblement dans l'homme. Chose singulière ! ignorance vraiment impardon- nable des premières lois de notre nature ! nous voulons le bonheur, nous désirons la liberté, et nous ne paraissons pas savoir que la tranquillité, la paix, la joie, les grandes voluptés ne se trou- vent que dans l'exercice et l'application des for- ces, des vertus dont je viens de donner les noms, et que la liberté, de son côté, ne s'établit et ne se maintient qu'avec le désintéressement, la no- blesse et l'ascendant de chacune d'elles.
On parle en tous lieux de transformer le vieux monde, on a cent fois raison: élargissons notre esprit, élargissons notre âme, sortons de l'animalité, montrons l'homme à la terre; mais alors donnons à nos activités un autre but que l'égoïsme. Que tout conspire, même nos penchants inférieurs, au triomphe de notre nature humaine: ne ressemblons plus à ceux dont nous critiquons les actes et dont nous envions la position, et rai-
22 INTRODUCTION.
lions-nous par conséquent à nos institutions libé- rales. Nos devoirs sont aussi imprescriptibles que nos droits; en pesant sur nos semblables du poids de notre individualité, pour qu'ils s'aper- çoivent de notre présence et qu'ils ne comptent pas sans nous, il convient aussi que nous n'en fassions point abstraction dans notre esprit, et, de plus, que nous déversions incessamment sur eux les trésors de notre àme. Pénétrez-vous bien de mes idées, notre existence doit se composer de la manifestation de toutes nos facultés, mais c'est comme hommes que nous l'avons reçue, et c'est comme hommes que nous devons l'employer et la rendre. Elle doit donc porter le cachet de no- tre origine et briller par l'intelligence et la mo- ralité; elle doit être tout à la fois individuelle et sociale. La solidarité est la loi du genre humain.
Si nous n'entrons pas dans cette voie, qui seule ne fausse pas notre nature et qui peut seule commander le respect, consolider nos droits et nous protéger les uns contre les autres; si nous ne donnons pas pour base nouvelle à ce vieux monde la voûte supérieure du cerveau; en d'au- tres termes, si nous ne le faisons pas reposer sur les pouvoirs augustes de l'humanité, sur la devise
INTIlOnrCllON. 23
cil retienne inscrite en loi 1res d'or au milieu de nos drapeaux, notre œuvre n'aura point de durée, l'animal seul apparaîtra dans l'homme, et toutes les batailles dans lesquelles nous sommes prêts à nous engager aujourd'hui ne tourneront tou- jours, quelle qu'en soil l'issue, qu'au triomphe d'un animal sur un autre animal, d'un égoïsme sur un autre égoïsme; nous recommencerons de point en point, et seulement à plus de frais encore, l'histoire de nos aïeux.
Ainsi donc, loin de faire dans mon travail un appel exclusif aux penchants bruts qui sont en nous, et dont la prédominance éterniserait l'ani- malité de notre espèce et justilierait tous les des- potismes, j'appelle à moi, i'a>ive de toute la puissance de ma parole et de ma volonté les la- cultés supérieures de notre àme; j'appelle à moi les sentiments moraux, les sentiments véritable- ment civilisateurs et conservateurs ; j'entraîne dans ce mouvement heureux les forces géné- reuses de l'intelligence et je subordonne l'ordre entier de nos rapports à leur autorité suprême. De cette manière, veuillez bien considérer l'ex- pression dont je vais me servir, je concours à la seconde création de l'homme dans l'accep- tion du mot homme: je le conduis à la plénitude
2U INTRODUCTION.
(le son existence, je lui donne la léritable sa- gesse; je donne jour à toutes les forces de son organisation, à toutes les tendances de ses sens extérieurs, de ses facultés perceptives, de ses penchants, de son esprit et de son cœur, et je redoute d'autant moins la violence de ses incita- tions inférieures, l'emportement de ses désirs, que je ne disjoins point ses facultés, que je les fais se prêter un mutuel appui, et que tout se passe, en un mot, suivant les indications de la nature même, sous le contrôle de son intelli- gence et de sa moralité.
Je ne saurais trop insister sur ce point capital. Faire vivre l'homme de toutes les vies de sa con- stitution; le faire obéir à toutes les volontés bien réglées de sa nature; le faire répondre à tous les dons qu'il a reçus par surcroît ; favoriser en tout point la merveilleuse adaptation de tout son être avec les objets extérieurs; respecter toutes ses facultés en donnant incessamment la direction et la suprématie à celles de Tordre le plus moral et le plus élevé, et, par cet assujettis- sement religieux aux institutions de notre Créa- teur, le maintenir dans la loi de sa double existence et l'empêcher de tomber ou dans le ma- térialisme de la bête, ou dans le spiritualisme
INTRODUCTIONS. 25
affligeant de l'ascétisme: voilà, sans parler ici des eiïorts persévérants que l'on doit faire pour améliorer sa condition matérielle, les moyens de rendre l'homme à lui-même, d'assurer son bon- heur, de le sauver du malaise, de l'ennui et de le soustraire par cela même à l'influence des causes qui le conduisent le plus ordinairement au sui- cide, au crime ou à l'aliénation mentale.
Si je me suis bien fait comprendre, vous devez être convaincus, par les considérations que je vous ai livrées au commencement de mon intro- duction et par celles que je viens de vous sou- mettre, que les médecins, quoi qu'on en dise dans les cercles de la haute politique, ont raison plus que suffisante pour se placer au rang des instruc- teurs des peuples: ce sont véritablement eux qui connaissent l'homme dans sa racine et son es- sence; ce sont eux qui ont dévoilé les secrets de son organisation cérébrale, qui ont tenu compte des actions et des réactions réciproques du monde sur lui et de lui sur le monde, et qui peuvent con- séquemment le mieux ordonner ses rapports ex- térieurs, gouverner ses passions et lui tracer l'emploi normal et régulier de son temps et de ses facultés.
Il me reste maintenant . avant d'entrer plus
26 INIHODUCTION.
proroïKlcnienl en malirro. à vous donner le litre (le mon ouvrage. Je Tinlilule: Anah/se de lenten- ilemenl humain, et je \\\\ demande quelles sonl ses facullés, quel en est le nom, quel en est le nombre et quel en doit être rem])loi. En d'au- tres termes, Messieurs, je viens dérouler, dé- plisser sous vos veux le cerveau de l'homme; je ^iens vous faire connaître une à une les facultés dont ilest l'instrument, dont ilesllacondition ma- térielle, et fort de la révélation que j'y trouve tout écrite du doigt même de la Divinité, je viens en dé- finitive vous apporterles nouvelles tables de laloi.
J'ai pris pour épigraphe ces paroles remarqua- bles de la philosophie du xvm^ siècle, qui m'ont toujours semblé m'avoir été dérobées: a Vivre, ce » n'est pas respirer; c'est agir, c'est bénir Dieu » dans chacun de ses dons; c'est faire usage de )) nos organes, de nos sens, de nos facultés mo- » raies, de nos pouvoirs intellectuels, de toutes « les parties de nous-mêmes qui nous donnent le » sentiment de l'existence: l'homme qui a lepluh » vécu n'est pas celui qui a conq)té le plus d'an- » nées, mais celui qui a le plus senti la vie et qui » l'a le plus honorablement enqjlovée. »
On verra, à l'occasion de l'exercice et de l'em- ploi de chacune de nos facultés, sur quels points
INTRODUCTION. 27
la loi nouvelle que j'apporte diffère de celles qui l'ont précédée, sur quels points inconnus à l'an- tiquité elle ouvre et trace à l'espèce humaine sa ligne de conduite et son devoir moral, et com- ment par une dernière conséquence, en mainte- nant l'homme dans la force et la dignité de sa nature, elle le prémunit contre tout ce qui peut affaiblir sa liberté morale, pervertir son carac- tère, le dégoûter de l'existence ou troubler sa raison.
J'ai promis de faire connaître l'ensemble des lois suprêmes inscrites par Dieu même dans notre constitution, .le viens tenir ma parole; et si le livre saint de la nature s'est bien ouvert devant moi, si j'en ai bien saisi le caractère et le sens, on verra tout de suite la distance énorme qui nous sépare encore aujourd'hui du but élevé de notre existence.
Veuillez, Messieurs, me prêter ici toute votre attention, et m'accorder en même temps toute votre bienveillance : car, je le répète, je vais pénétrer dans le sanctuaire même de la nature; je vais me placer devant l'homme , devant la plus riche création de l'Eternel, et sonder les pro-
28 J^TROD^c^lo^.
tondeurs de son or^anisalion cérébrale; je vais (léeliirer les voiles qui lui cachaient les inslru- nuMils (le ses iiianifeslations iuslinctives, inlel- lectuelles et morales, el ni'etTorcer de lui l'aire bien comprendre que le don de chacune de nos t'acultés, que la présence d'une force quelconque dans notre constitution est une indication pré- cise, tbrmelle, des volontés du Créateur à notre égard. Tout pouvoir inhérent à notre être a son but légitime d'action et son droit d'exercice; il ne peut pas avoir été vainement institué, et nous devons le maintenir incessamment en activité.
Je viens vous diie néanmoins aussi, pour ne cesser d'aller au-devant des interprétations des méchants, que si nous ne devons laisser som- meiller aucune de nos virtualités, elles ne doivent point (Mre abandonnées sans limites et sans frein à leurs j)ropres énergies; que l'homme n'est point simplement un animal, qu'il est, avant tout, un cire moral el intellectuel; ([ue la suprématie appartient de droit à ses attributs supérieurs, el qu'il s'avilit, qu'il se dégrade, qu'il se rend mal- heureux . (pi'il devient la honte de son espèce el le lléau de la société, (pi'il encourt la sévé- rité de la justice divine et humaine, si son intel- ligence el ses sentiments moraux ne sont pas
liNThODUCTlOiN. 29
conlinuellcnieiit occupés à éclairer, à épurer, à modifier, à ennoblir chaque expression de ses mouvements inférieurs.
Une fois déjà, Messieurs, l'humanité na rien compris à son existence : elle s'était absorbée dans la chair et la matière, et il fallut que l'homme divin, dans la tête duquel la vie morale s'était particulièrement incarnée, apparût dans le monde, et vmt dire quels étaient les devoirs, les plaisirs et les hautes destinées de notre espèce. Aujourd'hui nous pouvons, mieux qu'il y a deux mille ans, comprendre sa parole; nous pouvons surtout la dépouiller des fausses inter- prétations qu'on en a laites, et contribuer par cela même à rendre plus sensible et plus pra- tique sa haute révélation. Par suite aussi du progrès des connaissances humaines, et, en par- ticulier, de la physiologie du cerveau et du sys- tème nerveux , nous savons tout ce qui est renfermé dans la tète humaine, et nous pouvons mieux saisir en toutes choses les intentions du Créateur : ses lois sont écrites par lui-même dans la structure merveilleuse de nos merveilleux appareils.
L'intelligence, la plus simple comme la plus élevée , comprend aujourd'hui que les sens exis-
jO INTRODUCTION.
lent pour remplir leurs fonctions ; par conséquenl, pour transmettre au cerveau les impressions du monde extérieur, et qu'il y a crime ou Folie à les tenir lermés.
Cette même intelligence, (pielle qu'elle soit, conq)rend que les instincts (|ui nous sont com- muns avec les brutes ont également un rôle à jouer dans l'économie; qu'ils sont donnés pour assurer la vie de l'individu et la conservation de l'espèce; qu'ils ont la dignité de l'utilité, ainsi que je l'ai dit ailleurs , et que sous peine de révolte, d'orgueil ou d'ind)écillité, il ne nous est pas permis d'en empêcher les manifestations raisonnables.
Il en est de même de nos sentiments moraux : par leurs applications généreuses, ils doivent incessamment attester les privilèges augustes que nous tenons de la Divinité. Vis-à-vis d'elle et de nos semblables , ils doivent nous poser en créatures de premier ordre, dignes, indépen- dantes, religieuses, fortes et constituées pour tout ce qui est beau, pour le sacrifice , le dévoue- ment, la justice et la vérité; el à moins de pro- noncer nous-mêmes notre propre déchéance > de manquer à notre mandai , de nous exposer à tous les mépris et à la perte de nos libertés, nous
Il\TI?ODUCTION. 31
ne pouvons pas ne pas suivre leurs inspirations désintéressées, ne pas vivre, en un mot, dans les grandeurs , l'ascendant et l'éclat de leur haute moralité.
Quant au\ facultés intellectuelles, après tant d'inventions du génie, de découvertes dans les sciences, de perfectionnement dans les arts, de chefs-d'œuvre de peinture, d'architecture et de poésie, d'ouvrages immortels sur la médecine, la religion, la philosophie, la morale et la légis- lation, est-il nécessaire d'appeler l'homme à la vie de l'intelligence et de lui faire sentir l'obéis- sance qu'il doit encore , sous ce rapport , aux volontés de son Dieu?... Oui, Messieurs, quoique en dépit des obstacles l'espèce humaine ait assez bien répondu aux faveurs dont elle a été l'objet, et qu'elle ait déployé sur cette terre une partie de sa grandeur, il importe néanmoins de lui recommander sans cesse de maintenir en acti- vité toutes les forces de son esprit.
C'est encore une triste vérité que nous avons à faire entendre : à toutes les époques il s'est trouvé des hommes , et il s'en trouve encore au- jourd'hui, qui, en dehors des opinions des plus grands philosophes et des principes mêmes du christianisme , ont considéré la raison comme un
32 IMIiODL'CTlON.
don funeste, les lumières comme des choses nui- sibles à la Irancjuillilé et au bonheur des nations, et qui, non seulement n'ont rien fait pour favo- riser révolution intellectuelle de l'humanité, mais (|ui n'ont rien négligé pour éterniser son enfance. Oui pourrait croire, si ce n'était un fait avéré, (pie dans presque tout l'univers les plus belles productions de l'esprit humain n'ont point encore été relevées de l'anathème et de l'interdiction qu'on a jetés sur elles ?
Entrons donc pleinement , Messieurs , dans les voies de la sagesse éternelle; acceptons tous ses bienfaits, réagissons contre les hommes de mau- vaise volonté. Que nos sens, que nos penchants, nos sentiments, notre intelligence; que tous les pouvoirs de notre constitution apprécient , si je puis dire ainsi, la vie qui les pénètre et le but de leur existence; qu'ils la manifestent dans le cercle de leurs attributions respectives; que tout ce qui est en eux soit ; qu'ils brillent comme la mer, la terre et les cieux, de toutes les magnili- cences de leur Dieu créateur. Et nous, qui , ])ar la spécialité de nos études, avons pu conq)rendre mieux que d'autres personnes ses conmiande- menls positifs, respectons-les en tout point; pu- blions-en la table sacrée, et sentons a>ec admi-
LNTHODnyrioN. 33
ration, a\ec bonheur et reconnaissance, tout ce qu'il a voulu que nous tussions en nous taisant liomnies et en nous ouvrant l'univers.
Telles sont, Messieurs, les obligations que nous avons à renq^lir vis-à-vis du Créateur et de nous- mêmes; malheureusement l'homme, qui connaît tant de choses, s'ignore profondément lui-même. Le tait est vrai: l'humanité reste au-dessous de ses propres destinées; elle ne connaît ni ses forces, ni ses devoirs, ni ses droits, ni son but ; et, sous quelque rapport qu'on l'envisage, bien souvent elle fait peine ou pitid.
Dans le travail que je livre aujourd'hui à la publicité, je donne l'analyse des facultés qui, par leur ensemble, constituent l'entendement humain; je dis ce que nous sommes et ce que nous pour- rions être. C'est nous mettre à même, les uns les autres, d'examiner si nous répondons à l'étendue de nos pouvoirs; c'est nous fournir l'occasion d'asseoir un jugement sur notre mode particulier d'existence, de voir si nous vivons conformément aux intentions et aux libéralités de la nature; si, en un mot. nous avons à nous féliciter ou à rou- ''ir de notre rôle ici-bas.
Pardonnez-moi l'illusion que je puis me taire. Messieurs; mais, sous ces ditlérciils raj)|)orts. cl
<laiis la iiu'.stiiv (le mes rail)los capacités, je crois aj)|)t)ilor aussi paiiiii nous (|ucl(|ues bonnes nou- velles: car en même lemps (|ue je viens par mes l)aroles exciter, animer >otre cerveau, c'est-à- dire ou\rir votre ca'ui-, Notre ànie, votre esprit et \ os sens, je > iens également vous ouvrir le monde extérieur, ou du moins rétablir et multiplier entre vous et lui tous ces rajjports harmoniques et délicieux ([ue vous avez méconnus, que vous avez délaissés, et en dehors desquels cependant la vie, décolorée, s'allaiblil et s'éteint.
Marchez donc sous le souille du Seigneur, ne répudiez aucun de ses dons, déplovez-vous sous tous les attributs que nous tenez de sa bonté; servez-^ous de toutes les Ibrces de Notre consti- tution, et, pour eu maintenir l'activité, pour les avoir toujours Iraiches et toujours vigoureuses, ne vous isolez pas, touchez incessamment la terre. appuNcz-vous sur elle, et Ncnez >ous ranimer au contact de tous les êtres et de tous les objets ([u'elle renlerme eu son sein.
Et qu'on ne croie pas cpie je Ncuille, en mex- primant ainsi, signaler seulement l'ignorance du peuple sur tous ces points. Non, si je fais quelques rares evceptions, tout le monde est peuple sous ce rapport; et je le dis à la honte de nos uniNci-
l.N'rHODUCTION. 35
sites d'Europe, la jeunesse même qui sort de des- sus les bancs de nos brillantes écoles n'est pas plus avancée que le reste de la population.
Jetez les jeux autour de vous, Messieurs ; in- terrogez qui vous voudrez sur la nature de l'homme, et vous trouverez, en général, une igno- rance aussi grande chez les gens instruits que chez ceux qui ne le sont pas. Ils savent tous, par exemple, leur science est allée jusque-là, le nom et le nombre de leurs sens extérieurs; mais ils ne savent ni le nom ni le nombre de leurs instincts conservateurs, ni le nom ni le nombre de leurs sentiments moraux, ni le nom ni le nombre de leurs pouvoirs intellectuels; et, conmie de raison, ils ne peuvent chercher ni trouver dans le monde extérieur les agents propres à vivifier ces facultés fondamentales de leur constitution. Tout est donc chez eux tous l'effet du hasard et des circonstances, et ils ne peuvent vraiment, en connaissance de cause, se poser en ordonnateurs intelligents de leur propre existence; aussi les voit-on les uns et les autres rester presque tou- jours en dehors, à coté, au-dessus ou au-dessous des pouvoirs de leur organisation, si je puis dire ainsi, s'agiter dans les ténèbres, compromettre leur bonheur^ ou tomber dans une foule d'extra-
36 IMHODrUTlOiN.
vaganccs, de désordres et d'écaris. (|iii ne les eondiiiseiil (jiie {r()[) rré([iiemnienl à la misère, au siiieide, au erinie ou à raliéuadon mentale.
In mot encore. Messieurs; car j'ai besoin (jue mes lecteurs ne soient pas des hommes à [)réju- gés. 11 > a deux cents ans tout à l'heuie. I^ascal. en rétléchissanl sur la diversité des jugements humains, disait: « On ne voit presque rien de >) jnste ou d'injuste (pii ne change de ({ualité en » changeard de climat. Trois degrés d'élévation » du pôle reuNcisent toute la jurisprudence, un » méridien décide de la vérité. En peu d'années » de possession, les lois londamentales changent. » le droit a ses épo(pies. Plaisante justice qu'une » rivière ou une montagne borne ! Vérité en deçà » des Pyrénées, erreur au delà. » iMalgré le pro- Lnès tant ^anté des lumières, il en est encore ainsi de la morale, en général, iMessieurs: ici on encourage, on réconq)ense, on honore telle et telle manifestation de l'àme humaine, et là, tout à coté, (ui blâme, on llélril. on [)unil celte même manilestalion. En tout l)a>s, l'Iioimne a une peine incroyable à se dégager des langes de la pre- mière enfance; partout il jure dans les paroles de son maitie. et. dans sa sinq)li(ilé natiNC. il pi'ciid pool" rexpression de Tordre, de la sagesse.
iNruourcTioN. 37
de la vorlu ol do la véntal)le religion, loiil ce que lui prescrivent les mœurs établies, les cou- tumes, les institutions et la religion de sa localité. Chaque peuple se trouve ainsi pétri, modifié, façonné, agrandi ou rétréci, si je puis m'exprimer de cette manière, par le milieu qui l'entoure; et cliaque peuple se trouve ainsi plus ou moins loin de son mode naturel d'existence, et se déroule sous des formes et des habitudes exclusives et pai'ticulières. (> n'est pas tout : cliaque peuple, avant sa vanité, se met aussitôt dans l'esprit qu'il est le peuple su])érieur.... Et le voilà, tant il ré- fléchit peu, qui, à tort et à travers, juge et con- damne tout ce qui n'est pas lui-même, tout ce (jui n'est pas dans ses croyances, dans sa science on dans son ignorance.... 11 se prend pour modèle et se pose comme un type; il aime qu'on lui res- semble, et veut tout soumettre au niveau de ses lumières ou de son inlirmité mentale.
Conmient sortir d'un pareil embarras? Où sera notre critérium? Qu'est-ce qui est bien? qu'est-ce qui est mal? Où est le crime? où est la >ertu?Oùsont les savants? où sont les ignorants, quoi qu'ils se ressemblent tous par leur intolé- rance? Qui fera briller à nos yeux le flambeau propre à nous diriger dans ces ténèbres?... Pour
38 FMUOltrcriON'.
ne blesser la susceplibililé d'aucune nation, où puis-je aller promulguer les nouvelles labiés de la loi?
Quoi qu'il en soil , Alessieurs , c'est à l'Aca- démie nationale de médecine que j'ai jugé con- venable d'adresser mon travail. J'ai pensé que là, plus que partout ailleurs, je trouverais des hommes qui se mettraient au point de vue de la science et qui me jugeraient en dehors de toute forme politique ou religieuse, en dehors de toute idée de caste ou de nation. J'ai pensé que là, plus que partout ailleurs, je trouverais des hommes affranchis du joug de toute opinion locale, des hommes qui ne seraient par consé- quent, sous le rapport que j'indique, ni Français, ni Anglais, ni Russes, ni Allemands, ni catholi- ques, ni protestants, ni juifs, ni mahométans; des hommes qui seraient simplement hommes, et qui, ainsi dégagés de toute idée préconçue, de tout engouement ou de toute })révention. se poseraient à mon exemple devant l'homme, leur semblable, comme devant tout autre objet d'é- tude, pour découvrir dans son organisation les fins de la nature. Tout est là. Messieurs, le but de la création nous est clairement indicpié par nos organes, nos appareils, nos forces, nos ten-
iM r.onrcTtON, ;',j
(laticos; nous a\()ns rto crées poiiv y salisfairo, lello est noire légitime destinée, notre vocatioji divine. D'après les réflexions d(^ Pascal et les observations dont je les ai fait suivre, vous con- cevez toute l'importance de mon sujet : car, en- lin, nous sonnnes, nous existons ; par conséquent, nous ne pouvons pas ne pas vivre, c'est-à-dire, ne pas agir, ne pas nous manifester d'une ma- nière ou d'une autre : il nous laut employer no- Ire lemps et nos facultés. Eh bien! lors(pie nous voyons, non pas diflerents individus, mais diiTé- renls peu])les, en tète de la civilisation actuelle, soutenir (pi'ils possèdent la vérité, et, néanmoins, ])()rler d(\s jugenuMits cpii son! lout à l'ail conlra- dictoires sur le méiile ou h* démérite des mêmes faits; lorsque par suite de l(Mjrs profondes et naï- ves convictions, nous ^o^ons les uns s'abstenir de telle et telle action, et les autres la commet- tre, je ne dis pas sans répugnance, mais avec le sentiment heureux d'un devoir qu'ils accomplis- sent, il faut avouer qu'un honuue de bien qui a assez de bon sens pour étal)lir des comparaisons dans sa tète et qui cherche ce qu'il y a de mieux à faire au milieu de ces contradictions , pour ne point oiTenser son Dieu, ne laisse pas, avant de prendre sa détermination, que d'éprouver du
iO INTRiinrCTION.
doute dans l'esprit, et de sentir du trouble dans sa conscience.
En somme. Messieurs, un peuple en vaut bien un autre; et puisque, sur une foule de questions morales . l'autorité des peuples se neutralise réciproquement . nous devons recourir à une au- torité supérieure ipii puisse nous indiquer la bonne voie . nous donner le précepte et trancher la ditliculté. (.ette autorité supérieure . quelle est-elle?... H n'v en a qu'une, il tant la nommer, c'est celle de Uj nature. Si nous voulons con- naître te qui est bien, ce qui est légitime, ce qui est raisonnable . c'est de nous adresser au grand maître de qui nous avons tout reçu : c'est de sa^oir la chose est aussi simple que cela si no> \eu\ >oiit faits pour voir et nos oreilles pour entendre, et. de même. >i notre intelligence et notre àme dtù\ent se faire jour sur la planète que nous habitons. Oui. t«)ut ce que nous aNoii> à faire est écrit dans notre c«>nstitution : la loi ressort de l'existence même de nos attributs. D'autre part, les éléments subjectifs ou intérieurs de l'homme, pour me ser>ir des expressions de la philosophie, supposent des éléments objectifs uii extérieurs qui v correspondent. En d'autres termes, si l'homme, considéré C(unme sujet, porte
umsoDccnoN. ii
naturellement en lui-roéine de> forces, des ten- dances, il faut qu'il e\i>te en dehors de son être et à sa portée des objets qui occupent ces forces, qui e\citent ces tendances : des forces ne peu- vent sV\ercer à \ide et en présence du néant: aussi . par un second acte de sa puissance et de >a bonté, la nature s'est-elle constamment atta> thét» à placer tous les êtres dans des milieux admirablement en rapp4»rt a\ec le nombre et la variété de leurs faiulté> respectives.
Ktudion> di»nc dans son en>enible et dan> >e> dftaiU ror^ani>ation de l'huaime: car. pour ne parler ici que de >a vie de relation. dan> chacun de ses t>rsane> . dans les sens dont il e>t doue . dan> les penchant> qui c«»n>tituent sa nature infé- rieure, dans les sentiments qui révèlent la no- bh^^se de S4»n âme et dan> les p«»uviHrs intellet- tueU qui ne font pa> raoin> ressortir TeiceUence de sa condition, la loi d'action, la loi de vie x- Irouve vUiblement empreinte. \i>iblement intli- quée.
Notre intentiim est de respecter tout ce qui e>t établi par la nature: nous vtKilons rendre l'homme à lui-même et pri»tester contre toute> les institutions qui tendent à arrêter s<.»n esM»r. a le dépraver dan-i <e< penclianU. à le mutiler
hO INTRODITCTIO.N.
(loulo dans l'osprii, vl do sentir du (rouble dans sa conscience.
En somme, Messieurs, un peuple en vaut bien un autre; et ])uisque, sur une foule de questions jnorales . Tautorité des peuples se neutralise ié('ipro([uement, nous devons recourir à une au- torité supérieure (|ui puisse nous indiquer la bonne voie, nous donner le précepte et trancher la difliculté. Cette autorité supérieure, quelle est-elle?... Il n'y en a qu'une, il faut la nommer, c'est celle de la natnre. Si nous voulons con- naître (c qui est bien, ce qui est légitime, ce qui est raisonnable, c'est de nous adresser au grand maître de ([ui nous avons tout reçu ; c'est de savoir (la chose est aussi simple que cela) si nos yeux sont faits pour voir et nos oreilles pour entendre, et, de même, si notre intelligence et notre âme doivent se faire jour sur la planète (pie nous habitons. Oui, tout ce (pie nous iwous à faire est écrit dans notre constitution : la loi ressort de l'existence même de nos alliibuts. D'autre part, les éléments sul)jectifs ou intérieurs de riiomme, pour me servir des expressions de la philosophie, supposent des éléments objectifs ou extérieurs qui y correspondent. En d'autres termes, si l'homme, considéré comme sujet, porte
INTllODUCTION. '|1
naliirellement on liii-niéme des forces, des len- (lances, il faut qu'il existe en dehors de son (^(re et à sa portée des objets qui occupent ces forces, qui excitent ces tendances : des forces ne peu- vent s'exercer à vide et en présence du néant: aussi , par un second acte de sa puissance et de sa bonté, la nature s'est-elle constamment atta- chée à placer tous les êtres dans des milieux admirablement en rapport avec le nombre et la variété de leurs facultés respectives.
Étudions donc dans son ensemble et dans ses détails l'organisation de l'homme; car, pour ne parler ici que de sa vie de relation , dans chacun de ses organes, dans les sens dont il est doué, dans les penchants qui constituent sa nature infé- rieure, dans les sentiments qui révèlent la no- blesse de son âme et dans les pouvoirs intellec- tuels qui ne font pas moins ressortir l'excellence de sa condition, la loi d'action, la loi de vie se trouve visiblement empreinte, visiblement indi- quée.
Notre intention est de respecter tout ce qui est établi par la nature; nous voulons rendre l'homme à lui-même et protester contre toutes les institutions qui tendent à arrêter son essor, à le dépraver dans ses ])enchants. à le nuililer
/l2 IM'IiOnrCTION.
dans son inlollifjenro on à lo drnalnror dans l'expression de ses sentiments.
l/honinie doit reniereier et bénir son Créatenr de tons les dons qui forment son brillant apa- nage et s'appliquer à les l'aire li<(nrer dans la dnrée de son existence. Il ne lui est point permis de jujoer l'onivre de son Dieu, rien ne |)eut l'af- Iranchir de l'obligation d'être ou de rester ce que l'a t'ait l'Éternel. Toutes ses facultés, il ne faut point cesser de le répéter, sont bonnes en elles- mêmes et dans leur destination, (pioique étant lonles sujettes à l'abus, mais il jouit de la liberté morale, et il a en lui tout ce ([u'il faut pour en ordonner et en régler les puissantes activités.
l'n dernière analyse , l'homme doit compte de tout son être à Dieu, à lui-même, à la na- Inre extérieure et à la société; il doit compte de ses sens, il doit com])te de ses penchants, il doit com])te de ses sentiments moraux, il doit compte de ses ])ouvoirs intellectuels. Je viens lui dire comment il doit se servir de ces différentes ])ièc(^s d(* sa constitution, i)our prendre un instant le langage de iMontaigne; je viens ra])peler à la vie de tout son être, en lui faisant observer encore nue lois (pi'il (>st homme, (pi'il est en tête de la création, el qu'il lUMloil ni disjoindre ni alVaiblii
INTRODUCTION. /,3
ses pouvoirs ; que toutes ses forces ont droit de manifestation, mais que les forces brutes, instinc- tives, qui constituent sa nature inférieure, ne doivent point être abandonnées à elles-mêmes et se montrer isolées , séparées de ses hautes facultés. L'homme, quoique ayant en lui la béte, n'est point un animal. En ne se refusant point à l'impulsion de ses penchants , il doit incessam- ment s'attacher à knir donner le caractère de l'humanité; il ne les empêche point de se mani- fester, il les accepte, mais il les éclaire, les gou- verne et les ennoblit : sa science est là et son bonheur aussi. Il fléchit alors sous la puissance et la volonté de son Créateur. Il met un terme à sa révolte, à ses abnégations ridicules, à ses mutilations honteuses, à ses excentricités fréné- tiques : il est dans l'ordre, il est dans le vrai, il est dans la morale. Guidé par ses nobles instincts et son esprit d'observation, il distingue d'an coup d'œil ce qui est bien de ce qui est mal, il ne fait plus violence à sa constitution , il est heureux sans subterfuges et sans hxpocrisie, et fait jus- tice des vieilles institutions disparates de l'hu- manité; car il connaît la loi, la loi éternelle, la loi générale, la loi de vie : il l'a trouvée toute promulguée dans les virtualités de l'organisation.
Vi INTIiODrcriON.
et il ne lu (loiino poiiil à un peupU*. il la donne à l'univers, il la soutnel sans ciainle à la con- science (lu ^enre humain.
Sans plus de préaml)ules, mes lecteurs vont pouvoir apprécier, ])ar la nature même de mes recommandations, combien, sous l'intluence de leurs lois, coutumes et religions particulières, les ditVérents peuples de la terre ont faussé leur esprit et leur caractère, et combien il leur importe de se délier de leurs habitudes intellectuelles et des jugements qu'ils poitent les uns sur les autres au tra>ers du jour inconiplet (pii les éclaire. (Juand arriveront-ils donc à distinguer les insti- tutions (li>ines des institutions humaines! Quand leursyeux seront-ils ouverts! Quand marcheront- ils en hommes dans les sentiers du (aéateur!
Ici. Messieurs, j'entre positi\ement en ma- tière, et, pour é>iter, à l'occasion de la promul- gation de la loi d'activité propre à chacune de nos forces fondamentales, des iéj)élitions (pii se- raient aussi fastidieuses qu'inutiles, je commeiUH' par formuler quelques lois générales applicables à l'ensemble des fonctions de u(\\\v \ie de rela- tion.
Voyons donc si déjà, sous ce p(Hnl de ^ue. mon IruNail a quelque resscMublance a^ec celui des mé-
INlHODUCTlOiX. ^5
decins, des philosophes et des législateurs politi- ques ou religieux des temps anciens comme des (emps modernes. Voyons si j'ai prolilé des con- naissances acquises de nos jours sur la nature de riionune, si j'ai bien lu dans son organisation céré- brale, si j'ai bien analysé les dirtérentes facultés qui en sont dépendantes, et si, par conséquent, pour le but de son existence, j'ai lidèlement traduit les ordres et la pensée du Seigneur noire Dieu.
Ecoutez, car, qui que vous soyez, yous êtes encore dans l'entance de l'humanité, et vous ne vivez pas conlormément à la sonnne, à l'étendue, a l'éknation et à l'harmonie des pouvoirs ren- lermés dans votre constitution.
Nous ne jnépriserez aucun de mes dons, \ous apprécierez surtout la vie que je vous ai donnée, et vous ne la traiterez pas comme chose vile, basse et terrestre, mais bien comme chose sé- rieuse, élevée et digne de >os respects.
Votre >ie m'appartient et vous ne devez jamais la rendre ({u'à moi-même.
Quelque méritoires que soient à mes yeux yos aspuations \ers la vie supérieure promise à mes élus, ai)prenez que, pour l'obtenir, il me faul d'abord satislaction sur l'usage et l'emploi de votre première existence.
46 IMHODlCriO.N.
Comprenez bien tout \olic rire, (jloriliez Tes- prit, mais ne le gloriliez pas au préjudice de la chair. La chair ne sera point gloriliée, mais elle ser>ira religieusement à acc()mj)lir les œuvres de l'esprit, et resi)rit en réglera les appétits né- cessaires.
L'esprit n'est rien, s'il répudie la chair et s'il ne la gouverne pas.
Je n'ai point maudit la terre, et j'ai trouvé bien ce que j'ai lait. Élevez-vous en consé([uence à la hauteur de votre rôle et de mes libéralités; et, puisque je vous ai faits à mon image, iniprimez à vos actes le cachet de ma grandeur.
Je vous l'ai déjà dit : je suis la vie.
Le nombre et l'importance des facultés que je NOUS ai données devraient, depuis bien long- temps, vous avoir fait pressentir à quelle noble existence je vous ai destinés. Pourquoi ne vivez- vous donc pas de toutes les vies dont j'ai été si prodigue envers vous? Pourquoi restez-vous au- dessous du brin d'herbe et de la Heur, et ne vous épanouissez-vous pas comme eux aux rayons de mon soleil ?
On a osé pronndguer en mon nom une loi contre laquelle je >eu\ (pie vous protestiez de toutes les puissances de votre àme.
LNIUODI CTION. 47
On vous a dit que, pour me plaire, que pour approcher de la perteclion, il fallait tout à la lois renoncer à vous-mêmes et au monde extérieur, et vivre uniquement en moi-même... Ceci est un blasphème affreux! Certes, votre vénération m'est due, et, d'autre part, il est bien de renoncer à v o- tre égoïsme et à vos convoitises. Malheur à qui entre dans la vie des sens, oubliant celle de l'àme! Mais c'est méconnaître mes volontés, c'est dé- passer toute mesure, c'est tomber dans le fana- tisme et la superstition, que de vous abîmer dans mon culte exclusif et de v ous affranchir des de- voirs que vous avez à remplir envers vous comme envers la société tout entière. Tout individu s'aime et doit s'aimer, puisqu'il est et que j'ai voulu qu'il soit (1); ne pourrez-vous jamais évi- ter un excès sans tomber dans un autre? Le re- noncement à soi-même emporte avec lui l'ex- tinction et la mort de toutes les facultés qui vous font être , et en même temps il fait disparaître , il ronq)t la merveilleuse adaptation de votre
(1) Il est extrêmement remarquable que l'Évangile consacre le légitime et naturel égoïsme qui porte cliacun à vouloir et à rechercher son bien, en l'imposant pour mesure de l'amour dû au prochain : Tu aimeras ton pruc/tain comme loi-même^
.'l8 LMUOIJICIIO.N.
constilulion sensorialc, instincti\e, intellectuelle et morale avec tous les objets de la nature. Le monde est fait pour nous et vous êtes laits pour le monde.
Le moment est venu où la science doit >ous l'aire reprendre la place et le rang que vous avez perdus. Quelle inintelligence et quel renverse- ment de tous les principes que j'ai apportés parmi Aous! Comment, après avoir admiré ma vie toute de bienveillance et de sociabilité, a-t-on pu s'ap- pli(iuer à dresser l'homme à se détester par-des- sus toutes choses et à détester le monde comme soi-même ! Si je vous ai établis les premiers de ma création; si, conformément à vos propres cro\ances,j'ai effacé dans vous tous la tache ori- ginelle; si je vous ai fait dépouiller le vieil homme, si vous tenez quelque chose de la divi- nité de ma nature, qui peut vous arrêter dans la voie du progrès? Pourquoi ne verrais-je })as apparaître l'homme régénéré par moi-même, riionmie à Tintelligence et à la moralité duquel je n'ai cessé de faire ap|)el? Oui. tel que je l'ai fait et tel que je l'ai reconstitué par mes grâces, l'homme peut aujourd'hui, sous l'aclion de >on Ncrbe, transfigurer la teire. Jl j)eul de>enir l'ar- clulccle d'un ordre nouveau, s'harmoniseï" coni-
IINTUODI CriON. '|9
plétement a\ec lui, et s'airranchir onliu du joug honteux de ses propensités inférieures (I).
(1) A cette occasion, je dirai, pour employer le langage ori- ginal et profond d'un des hommes les plus distingués de l'époque actuelle, M. Victor Meunier: « Il est du moins un fait acquis à la science. S'il était possible de mettre l'intelligence humaine dans le plateau d'une balance, et dans l'autre plateau la terre avec toutes ses productions et ses forces, si redoutables à nos ancêtres, la terre et son contenu n'y pèseraient pas une once. L'esprit a brisé ses entraves; il se montre, la matière tremble et se soumet, et l'homme va jouer avec ce globe esclave comme avec la boule d'un bilboquet. »
\u point de vue des progrès, de la moralité, il est un autre fait également acquis à la science. C'est que, malgré les passions de bas étage auxquelles l'espèce humaine ne sacrifie que trop fré- quemment encore aujourd'hui, il n'y a cependant aucun terme de comparaison à établir entre ses manifestations actuelles et celles qui la dessinaient autrefois. Les sentiments moraux ac- quièrent de jour en jour leur juste suprématie; nos mœurs sont moins féroces, nos cupidités moins effrénées et notre politique moins cruelle et plus franche; nos ambitions sont plus nobles, nos amours plus poétiques, nos religions plus douces et les sup- plices que nous réservons aux criminels moins barbares.
Un milieu nouveau s'ouvre à nos activités morales , les insti- tutions se modifient. De tous côtés j'aperçois des dispositions à encourager, à récompenser la vertu. On en sent la noblesse et l'utilité, on se convainc enfin qu'il n'y a point de véritable civili- sation sans elle, et le moment arrive où l'homme va pouvoir, sans danger pour sa vie, sa fortune ou sa liberté, mettre son caractère au niveau de son intelligence.
!lS IiNTRODl (JIIO.N.
constiluliou sensoriale, instinctive, intellectuelle et morale avec tous les objets de la nature. Le inonde est l'ait pour vous et vous êtes laits pour le monde.
Le moment est venu où la science doit vous faire reprendre la place et le rang que vous avez perdus. Quelle inintelligence et quel renverse- ment de tous les principes que j'ai apportés parmi vous! Comment, après avoir admiré ma vie toute de bienveillance et de sociabilité, a-t-on pu s'ap- pliquer à dresser l'homme à se détester par-des- sus toutes choses et à détester le monde comme soi-même ! Si je vous ai établis les premiers de ma création; si, conlormément à vos propres crovancesj'ai effacé dans vous tous la tache ori- ginelle; si je vous ai lait dépouiller le vieil homme, si vous tenez quelque chose de la divi- nité de ma nature, qui peut vous arrêter dans la voie du progrès? Pourquoi ne verrais-je pas apjiaraître l'homme régénéré par moi-mêjue. riionmie à l'intelligence et à la nioralité duquel je n'ai cessé de taire appel? Oui, tel (pie je l'ai lait et tel que je l'ai reconstitué par mes grâces, l'homme peut aujourd'hui, sous l'action de son verbe, transfigurer la terie. Il j)eut devenir l'ar- «liilecle d'un ordre nouveau s'harmoniser coin-
INTRODliCTlON. /l9
})lclement avec lui, et s'airranchir enfin du joug honteux de ses propensités inférieures (1).
(1) A cette occasion, je dirai, pour employer le langage ori- ginal et profond d'un des hommes les plus distingués de l'époque actuelle, M. Victor Meunier: « Il est du moins un fait acquis à la science. S'il était possible de mettre l'intelligence humaine dans le plateau d'une balance, et dans l'autre plateau la terre avec toutes ses productions et ses forces, si redoutables à nos ancêtres, la terre et son contenu n'y pèseraient pas une once. L'esprit a brisé ses entraves; il se montre, la matière tremble et se soumet, et l'homme va jouer avec ce globe esclave comme avec la boule d'un bilboquet, »
Au point de vue des progrès, de la moralité, il est un autre fait également acquis à la science. C'est que, malgré les passions de bas étage auxquelles l'espèce humaine ne siicrifie que trop fré- quemment encore aujourd'hui, il n'y a cependant aucun terme de comparaison à établir entre ses manifestations actuelles et celles qui la dessinaient autrefois. Les sentiments moraux ac- quièrent de jour en jour leur juste suprématie; nos mœurs sont moins féroces, nos cupidités moins effrénées et notre politique moins cruelle et plus franche; nos ambitions sont plus nobles, nos amours plus poétiques, nos religions plus douces et les sup- plices que nous réservons aux criminels moins barbares.
Un milieu nouveau s'ouvre à nos activités morales , les insti- tutions se modifient. De tous côtés j'aperçois des dispositions à encourager, à récompenser la vertu. On en sent la noblesse et l'utilité, on se convainc enfin qu'il n'y a point de véritable civili- sation sans elle, et le moment arrive où l'homme va pouvoir, sans danger pour sa vie, sa fortune ou sa liberté, mettre son caractère au niveau de son intelligence.
Il
50 INTRODUCTION.
El pour qui donc, d'ailleurs, suis-je venu l'aire ma grande révélation? Pouvais-je songer à en- semencer sur des pierres? Si vos dispositions na- tives ne vous y avaient préparés, si je n'avais eu pour but de vous ramener par mes exemples à la vie magnifique de votre espèce , dans quelle intention vous aurais-je présenté l'idéal de la per- fection et aurais-je fait, par conséquent, briller à vos yeux l'élévation de ma doctrine, la dignité de mes manières , l'abnégation de ma personne, la charité de mon âme, l'aménité de mon lan- gage, la sublimité de mon dévouement et l'im- mensité de ma miséricorde? Pour qui ce tableau saisissant de toutes les grandeurs auxquelles peut aspirer l'humanité? Est-ce pour l'homme qui meurt à lui-même, qui meurt à ses semblables, qui meurt à la nature entière ? Et si , indépen- damment de vos facultés intellectuelles qui vous lent concevoir et admettre ces choses, et de vos instincts qui vous poussent incessamment à l'ac- tion, je vous ai dotés de tous les attrib\^ts d'un être moral, pensez-vous que toutes ces forces, et particulièrement ces dernières, doivent rester sans application , et que vous n'ayez pas à pour- suivre mon œuvre en en déversant les libérali- tés sur vos frères? Sachcz-lc bien, le plus beau
IXTIIODUCTIOM. 51
litre que vous puissiez jamais avoir devant moi, c'est de sentir votre existence supérieure et d'en remplir les obligations sacrées. La véritable imi- tation du Christ se trouve là tout entière. Et toutes ces choses que je vous prescris, n'allez pas encore ici scinder votre tête et vous imagi- ner que vous les devez faire exclusivement pour l'amour de moi et sous l'impulsion d'un seul sentiment. Non, vous les devez faire pour entrer dans l'ordre de votre constitution et être ce que j'ai voulu que vous fussiez. Vous les devez faire pour le bonheur et l'harmonie de vos différents pouvoirs, pour l'amour du devoir et de la perfec- tion, pour l'amour de tout ce qui est bien, de tout ce qui est beau, de tout ce qui est noble, pour l'amour de vous-même, pour l'amour du prochain et pour l'amour de moi.
Ma loi est une loi de mille amours, est une loi d'activité, d'expansion, d'échange et de rapports sociaux; loin de renoncer à vous- mêmes et de ne pas vous compter pour quel- que chose, loin de ne pas vivre dans l'huma- nité et pour l'humanité, vous devez déployer sur la grande scène où je vous ai placés toutes les forces de votre constitution et resplendir de tou- tes les beautés de votre âme.
52 INTRODUCTION.
Je vous ai créés pour changer et embellir la surface du globe que vous habitez, pour admirer la sublimité de mes œuvres, pour répondre à l'é- nergie mesurée de vos penchants conservateurs et assurer votre bien-être ici-bas, pour aimer et servir vos semblables, pour briller par la science et le génie, adorer ma bonté et vous montrer en toutes circonstances les enfants de ma prédilec- tion. Les cadavres ambulants ne sont pas dans mes voies et je dis anathème aux apôtres du néant. Allez donc à votre tour, comprenez ce que j'ai voulu dire dans mes recommandations premières; et, mieux éclairés que vos devan- ciers, enseignez de nouveau les nations.
ANALYSE
L'ENTENDEMENT HUMAIN.
La viaye science cl le vray esliide de riionimc, c'est rhonimc. Et lui homme, qui veux embras- ser l'univers, tout cognoistre , contreroller et juger, ne le coguois et n'y esluilies : et aiusi en voulant faire l'habile et le scindic de nature , tu demeures le seul sot au monde. Parquoy regarde dedans toy, recogiiois toy, tiens toy à toy ; ton esprit et ta volonté', qui se consomme ailleurs , ramène le à soy mesme. Tu t'oublies, tu te res- pends , et te perds au dehors , tu te trahis et te desrobes à toy-mesmes , tu regardes tousiours deuant toy, ramasse toy et t'enferme dedans toy : examine toy, espie toy, cognoy toy.
Charron, De la sagesse.
Je ne traite dans cet ouvrage, on le sait, que des forces fondamentales et primitives de notre constitution cérébrale. Je ne parle que de facultés constatées par l'observation et consen- ties par tous les savants, et je m'applique à donner la loi d'activité de chacune d'elles. Je ne fais donc point ici un travail d'imagination Je marche terre à terre, et je ne me jette ni dans les utopies, ni dans les chimères; je ne demande à l'homme que ce qu'il peut faire ou donner.
5/j ANALYSE
Le jeu normal et régulier, c'est-à-dire intelli- gent et moral de nos penchants, de nos senti- ments et de nos facultés intellectuelles me paraît aussi intéressant à considérer que le mécanisme et le jeu des autres fonctions de l'économie. La médecine doit envisager l'homme tout entier. L'homme a autre chose à soigner que sa \ ie ma- térielle, et s'il est bien de lui donner des prin- cipes de conduite à cet égard et de lui prodiguer, en cas d'accident ou de maladie, tous les secours de l'art, il est bien aussi, après avoir analysé les difïérents pouvoirs de son entendement, de s'at- tacher à lui en faire connaître et la coordination et le but et l'emploi. Son existence supérieure, son existence complète , sa santé , son bonheur, sa moralité reposent là tout entières.
Indépendamment des personnes, et on les compte par millions, qui, par ignorance, vivent en dehors des lois de leur constitution ou qui presque toujours, par suite d'un mauvais milieu, ne trouvent pas jour à leurs activités et ne rem- plissent pas non plus leur mandat dans ce monde, il en est un certain nombre d'autres qui, par la faiblesse native de leur intelligence, ou la violence égalementinnée de leurs penchants, ou laprédomi- nance involontaire aussi de quelques sentiments,
DE L'ENTENDEMENT HUMAIN. 55
OU encore une aliénation mentale accidentelle , ont incessamment besoin de trouver un appui dans la science et d'être reconstituées par elle.
Je viens servir, éclairer, modifier et guérir, s'il m'est possible, et les unes et les autres.
Montrer aux différents membres de nos diffé- rentes académies comme aux hommes les plus or- dinaires, ce qu'ils sont et ce qu'ils devraient être, leur dire à tous ce qu'ils doivent faire de leur temps et de leurs facultés, tant pour eux-mêmes que pour leurs semblables et la nature extérieure, ouvrir carrière à tous les pouvoirs de leur con- stitution, arracher les uns au joug abrutissant de leur profession et les autres aux préoccupations exclusives et scientifiques dans lesquelles ils abî- ment, en s'illustrant, leur existence entière, s'ef- forcer enfin de les rendre à la nature et contri- buer par cela même à leur faire acquérir à tous indistinctement des forces plus nombreuses ou une illustration plus grande, me paraît devoir être l'œuvre de l'époque actuelle. Il est temps en vérité que les grands savants, au moins, sortent, sous ce rapport, de leur grande igno- rance. Prêtres, médecins, chirurgiens, juriscon- sultes, magistrats, représentants du peuple, artistes, diplomates, c'est à qui connaîtra le
56 ANALYSK
mieux et le plus vile toutes choses, et c'est à qui cependant, s'ignorera le plus profondément soi- même. Faut-il s'étonner, d'après cela, de voir les nations comme les individus qui les dirigent manquer le but élevé de leur vie.
Il ne faut donc point se le dissimuler, ni avoir ici de fausse honte. Le fait est triste, mais le fait est vrai. A part quelques têtes bien nées ou qui ont été très favorablement placées dans le monde extérieur, l'homme n'offre dans ses manifesta- tions qu'une ébauche imparfaite et grossière de l'humanité, il \it dans une série d'idées, dans la manifestation de quelques penchants, dans l'ex- pression de quelques sentiments, dans l'activité de quelques pouvoirs intellectuels, mais en de- hors de ces modes exclusifs et incomplets d'exis- tence, il reste au-dessous de ses propres facultés et ne prend possession ni de lui-même, ni du domaine immense sur lequel il est cependant ap- pelé à dérouler ses puissantes énergies. Ma satisfaction sera grande si en travaillant dans la direction que j'indique je puis contribuer tant soit pou à l'éclairer sur ses propres pouvoirs et a le faire vivre de sa propre vie. Ou je suis bien dans l'erreur, ou le jour est venu de faire prendre à la science le caractère d'une révélation publi-
DE L'ENTENDEMENT HUMAIN. 57
que. Celte tâche est grande, je la trouve témé- raire, mais elle m'est une affaire sacrée.
Et d'ailleurs, pourquoi ne le dirais-je pas? puisqu'aucun homme aujourd'hui ne peut pré- tendre à faire autorité, et que cependant, en esclaves que nous sommes de l'habitude , il faut toujours citer des autorités pour ménager les susceptibilités contemporaines, il est évident que le premier de nos livres sacrés ne tolère aucune inégalité de révélation et d'enseignement. Il parle intelligiblement à tous les hommes quels qu'ils soient , et ce sont des hommes simples et de bonne volonté qui comprennent le mieux sa parole et qui la font le mieux fructifier. Pas la moindre obscurité dans les dogmes, pas ombre de métaphysique dans les préceptes. Tout part de la droiture du cœur et de la rectitude de l'in- telligence. Aussi , toutes les impressions portent- elles et vont-elles profondément émouvoir l'âme et l'esprit de la multitude !
Le système contraire, si flatteur pour l'orgueil et si commode pour le despotisme politique ou sacerdotal , ce système auquel l'Orient a du ses castes et l'antiquité européenne ses mystères, a l'immense inconvénient de régulariser et de légi- timer l'ignorance; les privilèges intellectuels et
58 ANALYSE
religieux sont les pires des privilèges. La con- naissance de la vérité est de droit commun. C'en serait fait à tout jamais de l'Immanité, elle serait vouée à des ténèbres héréditaires et éternelles ; le but de la création , je le répète , serait com- plètement manqué , si elle avait besoin d'initiés pour marcher dans sa vie , si les choses les plus vulgaires comme les idées les plus élevées et les plus nobles sentiments ne la saisissaient forcé- ment, et ne la maintenaient pas dans les néces- sités de sa constitution. Aussi l'avez-vous vue et la voyez-vous encore partout à l'entour-de vous arrivera l'accomplissement de ses destinées, 'en dépit des efforts opposés les plus persévérants et le plus profondément calculés. Les forces de Dieu, messieurs, l'emportent toujours sur les forces de l'humanité.
Je ne crains point de l'afHrmer, mon ouvrage ne vaut rien s'il ne trouve pas d'écho dans l'es- prit et dans l'âme de tous mes semblables. Aussi notez bien , qu'à l'imilalion des hommes de quel- que valeur, qui ont voulu replacer notre espèce dans son ordre et son rang , je ne le considère point comme un simple enseignement; il est bien plus et bien mieux, il est, comme le leur, un réveil, un appel, un principe de vie, un moyen
J)l<: L'LNTEINDlîMIiJNT HUMAIN. 59
de progrès. C'est bien à la force intellectuelle qu'il ne cesse de s'adresser, mais la preuve qu'il est un élément de vie, c'est qu'il touche toutes les fibres du cœur humain, c'est qu'il s'adresse à toutes nos tendances et à toutes également, sans sacrifier l'une à l'autre. Il a pour but d'en- velopper l'être humain tout entier, de le régé- nérer, de le rendre à lui-même , c'est-à-dire à tous les modes d'existence pour lesquels il a été primitivement ordonné.
En résumé, messieurs, jugez vous-mêmes des avantages de cette révélation toute simple, toute naturelle, et sévèrement déduite de l'observa- tion des faits. Voyez quelle lumière elle répand dans l'esprit, et quelle ampleur elle peut donner à l'existence humaine! Est-il donc vrai que je renferme en moi toutes ces richesses? pourra s'écrier chacun de mes lecteurs. Quoi! sans compter la supériorité que mes sens, considérés dans leur ensemble, ont incontestablement sur les autres espèces vivantes, je possède tant, tant et tant de penchants de conservation personnelle ! J'étais bien loin de m'en douter. Quoi! je réunis sur ma tête tant, tant et tant de sentiments mo- raux, de sentiments civilisateurs et humanitaires ! Je tiens donc en quelque chose vraiment de celui
60 anai.ysl:
qui m'a donné l'cMrc. Oiioi ! je puis vivre et briller aussi par tant, tant et tant de facultés inlellec- luelles, industrielles et artistiques! Eli mais, on m'avait dit, en effet, que j'étais le roi de la créa- tion. Néanmoins je l'avouerai , je n'avais qu'un sentiment vague et confus de ma puissance et de ma grandeur. Oh ! pourquoi ne m'a-t-on pas révélé depuis longtemps toutes ces choses? Pour- quoi ne leur a-t-on pas fait franchir le seuil des sanctuaires, et n'ai-je pu profiter des heureuses dispositions que j'apportais pour une grande existence? Quelle vie misérable et bornée que la vie de mes aïeux! Comme tous ses actes sont empreints d'animalité ! Et la mienne donc, main- tenant que je lis dans ma tête, la mienne répond- elle à la munificence des dons que j'ai reçus en partage? Allons, allons, je ne savais pas qui
j'étais, j'étais ignorant de ma propre vie Les
horizons se découvrent Je suis bien, dans ce
monde sublunaire, le chef-d'œuvre de mon Dieu. Telles sont infailliblement, messieurs, si j'excepte quelques grands esprits forts qui savent tout et auxquels, par conséquent, on ne peut rien apprendre, telles sont iid'ailliblement les réllexions (pii \on[ surgir dans le cerveau du j)remier comme du dernier de mes lecteurs. Les
DE L'ENTENDEMEN'l' liUMAl.N. fil
hommes les plus ordinaires comme les plus avancés clans les différentes brandies des con- naissances humaines reconnaîtront , soyez -en sûrs, la justesse de mes observations. Et il n'en est pas un qui , se trouvant ainsi révélé à lui- même , n'acquière en quelque sorte au même instant un sentiment plus vif de sa force et de sa dignité. Chacun d'eux pourra s'interroger chaque jour sur l'emploi qu'il aura fait de ses penchants, sur la satisfaction qu'il aura donnée à ses senti- ments et sur les sphères d'activité qu'il aura ou- vertes à ses facultés intellectuelles. Il pourra se demander, si je puis dire ainsi , comment il joue sa partie dans ce monde , comment il se mani- feste sous les trois aspects de sa nature ; et, après un pareil examen de conscience qui a bien son im- portance et sa nouveauté, il se rendra témoignage à lui-même, il examinera s'il a bien fait l'homme et dueument; et, en admettant que le milieu au sein duquel il s'est agité n'ait point fait obstacle in- surmontable à l'application de ses différents pou- voirs, il ne pourra plus accuser que lui-même alors du malheur de sa condition, des égarements de son esprit ou de l'opprobre de sa vie.
La médecine qui apprend à l'homme à se ser- vir de ses forces et qui , par l'appel qu'elle fait à
leur activité, prévient ses soiiirrances physiques ou morales, et les maladies ou les désordres (lu'elles provoquent ou qu'elles entraînent à leur suite, vaut tout autant, et plus, que la médecine qui enregistre les infractions laites à la nature et qui en guérit les fâcheux ellets.
Pour la solution des questions qui peuvent intéresser le plus vivement l'humanité, il y a loin, vous le remarquez, messieurs, de l'exposition nette et limpide de ces idées et de ces principes, au jargon scolastique et à la métaphysique de nos devanciers. Aussi l'honneur ne m'en revient-il pas, et dois-je m'empresser de le reporter sur l'école écossaise, sur les travaux de Gall et de Spurzheim, et sur l'heureuse direction que j'ai reçue, dès mon entrée dans la carrière médicale, de la bienveillance de mes trois grands maîtres , Esquirol , Ferrus et Adelon.
Je ne puis pas ne pas témoigner également, dans cet ouvrage qui sera peut-être le dernier de ma vie, ma profonde reconnaissance pour le docteur Orfila. Non seulement dans ses belles leçons de chimie et de médecine légale, la recti- tude singulièrement remarquable de son esprit m'a tracé la voie de l'observation dans la science et m'a mis en garde bien des fois contre les entrai-
DE L'ENTENDEMENT HUMAIN. 63
nements de mon imagination, mais je lui dois encore, par l'appui qu'il a bien voulu prêter à ma jeunesse, une partie de ma position médicale. Je n'avais pas toujours le moyen de payer mes cours étant étudiant 5 eh bien, à cette époque, alors qu'il ne relevait lui-même que de son courage et de son talent, il me tendit noblement la main et m'ad- mit au nombre des élèves qui accouraient en foule à son amphithéâtre. Que ce souvenir, qui m'émeut encore aujourd'hui, ne soit jamais perdu dans ma famille.
Promulguons maintenant les nouvelles tables de la loi.
Auparavant attachons-nous à constater et à faire reconnaître l'existence de chacune des fa- cultés dont nous nous proposons d'ordonner et de régulariser l'emph^i.
BESOIN D'ALIMENTATION.
ALIMENTIVIÏÉ.
Le besoin de noiirrilurc est le premier de nos besoins de conservation ; il est indispensable au développement de l'organisme et h l'entretien des forces de la vie , sous peine de langueur, de dépé- rissement ou de mort, il faut le satisfaire; mais avons-nous besoin de préceptes à cet égard? Notre condition est-elle pire que celle des animaux, et l'instinct chez nous ne suffit-il pas comme chez eux à l'exercice complet et régulier de la fonction? Il peut paraître étrange ou, pour le moins, singulier, au XIX'' siècle , de venir poser la question de savoir comment l'homme doit se nourrir ; et cependant, à voir ce qui se passe à cet égard sous nos yeux , on ne peut nier que cette question ne présente encore aujourd'hui de l'intérêt devant l'hygiène , la reli- gion et la philosophie. La vie animale des uns, leur gourmandise ignoble , et leurs indigestions et les abstinences ridicules, quoique bien intentionnées des autres, tout nous démontre que, d'une manière générale , la science peut déjà , sous ces premiers rapports, servir à quelque chose.
ALIMENTIVITÉ. 65
La fonction de ralimenlivité, sur laquelle repose tout le bien-ôtre matériel de l'organisme, exerce particulièrement de l'influence sur le premier appa- reil de l'économie, c'est-à-dire sur les fonctions du cerveau, sur ce qui constitue la vie des instincts et la vie des sentiments et de l'intelligence. On connaît l'apologue ancien des membres et de l'estomac. Lorsque cette fonction est contenue dans de justes bornes, lorsqu'elle est modérément et agréablement satisfaite, elle avive toutes nos facultés, elle met particulièrement en relief le caractère saillant et le genre d'esprit de chaque individu, et contribue de la manière la plus positive au charme et à l'activité des relations sociales. Elle place l'homme devant l'homme, elle polit les mœurs, resserre les liens de famille et d'amitié, et réchauffe même, dans l'occasion , les sentiments publics. Par la nature des objets extérieurs qui lui conviennent et qu'elle consomme, et par l'attrait qu'elle trouve à satisfaire la diversité de ses goûts (1), elle est beaucoup moins
(1) Ceux qui condamnent le plaisir, comme le disait fort bien Montaigne à ce sujet , sont obligés de condamner la nature et de l'accuser d'avoir commis des fautes dans tous ses ouvrages , car cette prudente mère l'a répandu dans toutes ses actions , et elle a voulu que comme les plus nécessaires étaient les plus basses elles fussent aussi les plus agréables; mais quoiqu'elle l'ait répandu en toutes les actions nécessaires, elle veut qu'il soit plutôt notre
G(j RESOIN D'ALIMENTATION. — ALIMENTIVITÉ,
étrangère qu'on ne pense au développement des cultures et au perfectionnement de l'industrie.
Maintenant la question se présente tout sim- plement.
Comment faut -il se nourrir pour atteindre le but de la nature, pour réparer suffisamment nos pertes et maintenir dans une activité raisonnable nos différents pouvoirs ? Comment, dans l'intérêt de notre force physique et morale, faut-il régler notre alimentation? Comment faire, pour ne point souiller notre corps, dégrader notre âme, troubler notre in- telligence et éviter, avec tout cela, de tomber dans ces superstitions grossières en vertu desquelles, par des macérations et des jeûnes trop prolongés, nous frappons sans distinction sur toutes les virtualités de notre être, si toutefois nous n'altérons pas, comme suicides, les sources mêmes delà vie? Yoici sur tous ces points, qui, comme on le voit, ont bien leur im- portance, ce que prescrit la nouvelle loi.
secours que noire motif : quelque contentement qu'elle nous propose, c'est toujours à condition qu'il ne sera pas notre fin , mais qu'il nous servira seulement d'un agréable moyen pour y arriver plus doucement.
BESOIN D'ALIMENTATTON.
ALIMENTIVITÉ.
Tu ouvres la main , ô Seigneur, et fu rassasies chaque crc'alure vivante suivant son goût cl son désir.
Le PsAlmiste.
Soutenez d'abord , par une alimentation con- venable et variée, les forces de votre corps; les penchants sont énergiques , les sentiments sont expansifs , l'intelligence est allègre et bien dis- posée; les sens sont bien ouverts, toutes les fonctions sont libres , faciles , heureuses , puis- santes et régulières, lorsque l'organisme n'a point à souffrir de la privation ou de la mauvaise qua- lité des aliments : le soin de votre corps est une des premières obligations qui vous soient impo- sées par ma sagesse. Dans ce but, ma main s'est ouverte pour vous. Fruits, végétaux, mollusques, volatiles, quadrupèdes, je n'ai rien créé qui ne fut à votre disposition. Tout ce qui vit , tout ce qui se meut à la surface du sol, dans les plaines de l'air, dans les profondeurs des fleuves et des
08 BESOIN D'ALIMKM'A'nON.
abîmes de la mer, peut servir à votre nourriture. Je vous ai fait omnivores. Mangez donc ce que vous trouverez sur la terre; rassasiez-vous comme les oiseaux du ciel auxquels je donne aussi la subsistance , et , quel que soit votre régime , ne craignez pas de m'offenser en soutenant vos forces pour bien faire et en observant la tempérance.
Je vous l'ai déjà dit : aucun aliment , par lui- même, n'est ni pur ni impur. Dans quel chaos de superstitions a-t-on plongé vos esprits ? Qui a pu vous dire que vos diètes, vos privations, vos s(mfl'rances, me jetaient dans la joie et vous don- naient un titre à mon amour? Redoutez seule- ment l'esclavage de vos sens ; l'intempérance rend stupide, avilit le caractère et prédispose à l'apo- plexie , ou conduit au suicide , au crime ou à la folie. Vos mortifications mal entendues ne vont point à mon intelligence; encore si elles ser- vaient à adoucir vos mœurs ! C'est dans cette unique intention, qu'il y a déjà bien longtemps, je vous ai recommandé la sobriété, et que je vous ai prescrit de régler votre alimentation suivant rinllucnce des climats et l'ordre des saisons.
A l'époque du printemps, redoublez de sur- veillance et de soins. Le retour de la lumière et do la chaleur détermine une excilalion dans la
ALIMENTIVITÉ. 69
nature entière; et, pour contrebalancer cette loi générale, pour conserver, comme hommes, la haute direction qui vous appartient, il importe de modifier votre régime diététique et de n'in- troduire dans votre organisme que des principes doux de nutrition. Les végétaux que je répands alors avec profusion sur la terre, quelques vian- des blanches, les poissons, le laitage et les fruits doivent suffire amplement dans ce but à votre nourriture. C'est le moment surtout d'éviter ces viandes noires qui mettent le feu dans l'écono- mie, et que certains casuistes croient encore au- jourd'hui devoir conseiller et permettre en vio- lation des règles du bon sens.
Au printemps, laissez les animaux procréer leur espèce; leur chair est dure et fibreuse et fortement animalisée; elle exhale une mauvaise odeur et peut vous donner des maladies.
Ne nous arrêtez point à la lettre de ces com- mandements, comprenez-en la profondeur et l'utilité, et vous vous y soumettrez sans mur- mure. Le moral , vous le savez , est sous la dé- pendance du physique. Ce n'est quc^ffeô^ cette j ^ manière que , sans porter atteinte à votre orga- nisme, vous maintiendrez vos penchants dans la juste mesure de leur activité; que voire âme ne
^
70 liKSOlN I) ALIMENTATION.— ALIMENTIVITÉ.
quittera point sa région supérieure, et que vous vous rendrez plus facile la mise en jeu de v(/ii^ qualité^-d'homme. Imposez-vous donc, dans cette intention, quelques jeûnes matériels; mais les jeûnes que je veux vous imposer par dessus tous les jeûnes, puisque vous paraissez désirer si vi- vement d'abattre en vous le maiœais, ce sont les jeûnes spirituels.
Abstenez-vous de vices et de crimes, privez- vous de médisances et de calomnies ; mangez de la chair, mais ne mangez point votre frère; tel est le véritable esprit de mes recommandations, telles sont les abstinences que vous devez pra- tiquer et les victoires que vous devez vous effor- cer incessamment de remporter sur vous-mêmes.
AMOUR PHYSIQUE.
INSTINCT DE LA GÉNÉRxVTION.
L'instinct de la reproduction existe. La \ie n'est donnée que pour donner La ^ie. La première loi promulguée fut celle-ci : croissez et multipliez. Nous sommes invinciblement portés à perpétuer notre espèce. Ce penchant est plus prononcé chez r homme que chez la femme. Il apparaît à l'époque de la puberté. Il est énergique par nature, ou, tout au moins , il s'enflamme et s'excite aisément sous les impressions extérieures.
Cette faculté violente puissamment l'organisme. L'histoire ancienne nous a raconté ses désordres , ses abus, ses dépravations et ses crimes.
L'histoire moderne est presque aussi riche en faits du même genre. La médecine mentale nous a fait bien des fois le triste tableau de son aliénation.
On ne dira pas, je l'espère, que je quitte le terrain de l'observation positive. En parlant de cette faculté, je vais donc parler d'une puissance bien réelle et bien inhérente à notre être. Puisqu'elle existe et qu'elle subjugue si fréquemment la liberté morale , il appartient encore ici au médecin de la
1-1 AMOUR PHYSIQUE.
guider clans ses manifeslalions. Je dis de la guider dans ses manifeslalions, car, bien qu'elle puisse, elle aussi , nous faire tomber dans les perversions les plus déplorables et même nous conduire au crime ou à la folie, nous devons néanmoins nous garder, avec le plus grand soin , de ne pas la respecter dans son but légitime ; nous ne devons pas le taire, cette faculté, comme la précédente , a été l'objet de la réprobation des mystiques chrétiens; ils ne ten- daient à rien moins qu'à vouloir la rayer du cata- logue des forces vives de l'économie. Ces hommes , ainsi qu'on l'a dit avec beaucoup de justesse, se considéraient comme des morts en mal de résurrec- tion. Ils ne voulaient pas accepter l'ordre de choses établi par la divine sagesse; ils mettaient leur or- gueil à répudier ses largesses et l'accusaient, en fait, d'avoir créé un monde qui ne méritait ni leurs regards, ni leurs affections. De tous côtés, comme on le voit, des excès, des abus , des révoltes ou des aberrations.
Quel est le remède à tant d'extravagance? Où est le devoir? où sont les véritables sentiers? Sous le rapport de l'activité de ce penchant, comment ré- pondre avec bonheur et moralité aux intentions for- melles et bienveillantes de la nature? Qui sera ici son ministre et son interprète? Je le dis dans un sentiment éclairé d'esliinc pour ma corporation, quels que soient les progrès généraux de la civili-
INSTJNCT DE LA GÉNÉRATION. 73
sation, le médecin seul, aujourd'hui, connaît la loi, et seul il est en état de la donner.
J'ai donc eu raison de dire que sa science embras- sait tout à la fois le physique et le moral de l'homme, qu'elle ne se bornait point à réglementer les fonc- tions mécaniques des grands appareils de l'économie, à prévenir, à traiter ou à guérir des gaslriles ou des pneumonies, etc. ; mais qu'elle avait aussi pour lâche d'ordonner avec intelligence et dignité toutes les activités de la tète et du cœur humain, quand elle n'était pas appelée à en rétablir la puissance et l'har- monie. Cette partie de la science médicale vaut bien l'autre, ce me semble, et j'ai plaisir, en cette cir- constance encore, à la relever des dédains d'une foule de médicastres qui ne l'ont abaissée que parce qu'ils ne pouvaient s'élever à la hauteur de ses vues ou en surmonter les difficultés.
Voici sur l'instinct de la génération le sommaire de la nouvelle loi.
AMOUR PHYSIQUE.
INSTINCT DE LA GÉNÉRATION.
Il n'est pas bon que l'hommi; soit seul.
Rappelez-vous mon premier commandement : que les enlanls des hommes, sans aucune excep- tion, se multiplient sur la terre, et qu'ils ne rou- gissent point des fruits de leur union. Je sonde toujours les cœurs et les reins, je n'aime pas qu'on se crée des vertus imaginaires et surtout qu'on se pare de leur faux prestige pour éblouir et tromper la simplicité du peuple; d'ailleurs, j'ai institué le mariage et non pas le célibat; je ne veux pas qu'on se serve de femmes en secret et qu'on ose ensuite impudemment se vanter de sa continence ; je punirai la débauche et l'hypo- crisie.
Quant à vous, qui avez conservé sous ce rap- port au moins la droiture de votre esprit et de votre caractère, et qui ne feignez point de faire violence à la nature , pourquoi suis-je obligé de vous tracer la mesure et l'emploi de vos forces
INS'l'IINCT DE LA GÉNÉRATION. 75
(ramour? Je l'ai déjà dit à vos pères, dans l'exer- cice du plus délicieux et du plus fort de tous vos instincts , vous vous absorbez dans la matière , vous vous déroulez dans l'orgie, vous salissez vos corps et dégradez vos âmes; pratiquez mieux mon commandement : tout est bon dans l'amour phy- sique quand le moral s'y joint, quand l'intelli- gence et les sentiments moraux consacrent de leur autorité suprême les transports de la pas- sion.
L'amour de l'homme pour la femme , sans l'assistance des facultés humaines qui peuvent seules épurer, ennoblir un penchant quel qu'il soit; l'amour sans vénération, sans bienveil- lance, sans noblesse, sans poésie, sans intelli- gence et sans choix, est un amour indigne, est un amour hideux ; l'animal , en suivant son in- stinct aveugle, irrésistible, matériel, est dans l'ordre de sa constitution ; l'homme qui se met à son niveau est dépossédé de lui-même et de ses plus beaux attributs.
Entrez donc dans les voies de ma providence ; chérissez la compagne que je vous ai donnée comme l'objet le plus digne de vos affections ; aimez-la de l'amour le plus tendre, mais aimez- la surtout comme l'être qui doit partager votre
7(5 AMOUR PIIYSIQUR.
vie cl à (lui il appartient de compléter votre existence intellectuelle et morale. Les moyens de séduction dont je me suis servi par elle, pour vous faire arriver à mes fins , ont été parfaite- ment ordonnés : néanmoins considérez plutôt le but élevé que je me suis proposé en lui donnant sa ceinture et ses grâces , et ne tournez pas au préjudice de l'espèce l'attrait donné pour la multiplier.
Aimez la femme , parce qu'elle est la moitié de vous-même , parce qu'elle est la mère de vos enfants, parce qu'elle est, comme vous, de création supérieure, et qu'à ce dernier titre surtout elle a des droits et des pouvoirs que vous ne pouvez dédaigner sans vous blesser vous-mêmes. Si vous méconnaissez vos obligations et vos premiers intérêts ; si vous ne l'aimez pas comme elle doit être aimée, vous l'ofTenserez dans la délicatesse de ses meilleurs sentiments, elle n'acceptera point de servitude dans votre maison; vous romprez l'harmonie de vos deux âmes , et vous compro- mettrez ainsi tout à la fois votre tranquillité et l'avenir de la l\miille dont je vous ai confié l'éta- blissement et le bonheur sur la terre.
Que n'ai-je point fait, d'ailleurs, pour que vous lussiez heureux dans ce monde? Je n'ac-
INSTINCT DE LA GÉNÉRATIOiN. 77
cepte donc ni vos murmures, ni vos plaintes ; vos malheurs viennent de vous-mêmes et de vos unions mal assorties. Pourquoi n'apportez-vous pas plus de soins dans le choix que vous faites d'une épouse? Le mariage est chose sainte et solennelle. Ne s'agit-il pas de perpétuer votre espèce ? n'êtes-vous pas chefs de clans, chefs de tribus, chefs de races? Comment vous parler pour vous faire sentir la dignité de votre rôle et l'importance de vos fonctions ? Avouez vos torts, reconnaissez la bassesse de vos incitations; l'ambition, la luxure, ou la cupidité dictent jour- nellement les conditions de vos contrats; non que je vous défende de considérer dans la femme les charmes de sa personne, les grâces de son esprit , et les avantages de sa fortune et de sa position ; mais je veux que vous teniez compte surtout de la droiture de son intelligence, de la noblesse de son âme , et des habitudes simples et modestes qu'elle a contractées sous le toit pa- ternel. Oui, au physique comme au moral, tout se transmet par voie d'hérédité, les vices du cœur comme les difformités du corps, les bonnes comme les mauvaises qualités, et il ne vous est point donné de changer l'ordre établi dans ma création ; je vous tiens sous ma dépendance im-
78 AMOl l\ l'llY.S|(;UE. — lîSSTJ.NCr Dli LA GÉÎNÉRATION.
médiate , et je récompense ou je punis dans les enfants , et par conséquent dans vous-mêmes, la soumission ou la désobéissance à mes lois.
Malédiction sur vous qui dépassez dans des turpitudes indescriptibles les abominations des anciennes villes de la Judée ! Malédiction sur vous! car les avertissements ne vous ont pas manqué, et je n'ai rien négligé pour vous arra- cher à la dépravation du premier comme du plus doux de vos penchants.
Une vieillesse anticipée, le satyriasis ou la nymphomanie, la démence, des ulcères putrides, des cancers dévorants , voilà par quels maux af- freux j'ai constamment vengé l'outrage le plus sanglant que vous ayez jamais pu faire à mes institutions.
AMOUR DES ENFANTS.
L'amour que nous portons à nos enfants entre aussi dans les éléments constitutifs de notre organi- sation morale. Cette faculté, comme les deux autres, nous est commune avec les animaux; mais nous n'avons point suffisamment non plus imprimé sur elle le cachet de l'humanité. Ne l'oublions jamais, si nous voulons vivre dans les conditions heureuses de notre pleine existence; des pouvoirs supérieurs ont été surajoutés chez nous aux penchants conserva- teurs de la brute, et c'est sous leur contrôle inces- sant et leur inspiration que ces derniers doivent se manifester. Ne disjoignons pas des forces que la na- ture a réunies pour se prêter un mutuel appui et agir dans un ordre tout à fait hiérarchique. Notre amour pour les enfants ne doit pas être purement instinctif; nous sommes hommes , et notre intelli- gence et nos sentiments moraux doivent se montrer partout, là plus que partout ailleurs. Il faut dire aussi qu'en raison de la prédominance native de nos penchants inférieurs et de la lenteur avec la- quelle se développe notre espèce sous le rapport de son caractère propre , notre tâche n'est qu'à moitié
80 AMOUR DES ENFANTS.
remplie lorsque nous avons sauvé notre profjéniture des langueurs, de la faiblesse ou des maladies de la première enfance. Elle attend de nous, et nous lui devons la seconde création. L'homme, comme ani- mal, est le produit de la nature; comme être intel- lectuel et moral, il est le produit de la culture. A part quelques hommes supérieurs qui ne relèvent que d'eux-mêmes et de Dieu, l'homme est le disciple de tout ce qui l'entoure. Nous tenons , par consé- quent dans nos mains, sa puissance intellectuelle et sa grandeur morale.
On fait de l'homme tout ce qu'on veut. L'histoire l'a démontré mille et mille fois. A volonté on obs- curcit son entendement, et l'on en fait un sot ou un imbécile, ou l'on surexcite ses penchants et ses sen- timents; on rompt le faisceau de ses facultés et l'on en fait un méchant, un fanatique, un superstitieux, un infâme, ou bien encore, en prenant le contrepeid de ces dispositions , on en fait un homme de sens, d'ordre , de justice , de dignité , de bienveillance et de vénération. Tout dépend de la direction qu'on lui donne ; on récolte chez lui ce que l'on sème chez lui. Je ne saurais trop le faire entendre : à vo- lonté on peut laisser s'allanguir toutes ses forces intellectuelles ou les fausser, et l'on peut éteindre l'activité de ses sentiments ou les dépraver. Les individus, comme les peuples, sont malléables et modifiables à l'extrême ; c'est ainsi que fonctionnent,
AMOUR DES ENFANTS. 81
suivant les milieux, les forces vives, les forces or- f;aniques de noire économie morale dont le cerveau est la condition matérielle. Les Pères de l'Église le disaient : Le cerveau est l'instrument de l'âme. C'est ainsi que la physiologie, cette assise de toute science médicale, vient encore ici nous livrer la clé du cœur humain et nous servir à en régler les manifesta- tions.
Que vous en semble, médecins mes confrères? Ces études ne sont-elles pas sévères , élevées , dignes de la plus grande attention? Croyez -vous qu'elles ne forment pas une partie, et une partie importante, du domaine médical? Ordonner, régula- riser, augmenter, diminuer ou modifier, enfin, d'une manière ou d'une aulre, par les influences profon- dément calculées des choses du dehors , l'activité des fonctions cérébrales, l'activité de nos facultés instinctives, intellectuelles et morales, n'est-ce pas là le secret et la puissance de notre art? Et l'intérêt qui s'attache à cette haute direction peut-il être au- dessous de celui que l'on trouve à indiquer les con- ditions extérieures, favorables au mouvement fonc- tionnel des autres appareils de l'économie? Non, tout cet ensemble de choses est du ressort médical ; la différence ne porte que sur la différence des ap- pareils et de leurs modificateurs propres. Soyons de bonne foi : ces principes, que la physiologie peut seule nous donner, sont nécessaires à l'évolution
82 AMOUR DES ENFANTS.
intellectuelle et morale de notre espèce , et par une conséquence toute simple et toute naturelle, leur application persévérante sur la jeune tête de nos enfants peut seule leur faire revêtir le caractère de riiiimanité, les préparer à leur rôle supérieur et les prémunir contre tout ce qui peut fausser leur di- rection , troubler leur bonheur, ou les faire arriver presque indifféremment au crime, au suicide ou à la folie.
Si l'on prend ces choses graves et d'intérêt fon- damental pour des choses de poésie et d'idéalité , j'avoue franchement que je ressemble beaucoup à ce personnage que Molière a mis en scène et qui faisait de la prose sans s'en douter le moins du monde ; pour mon compte particulier, je ne saisis en rien le rapport que l'on peut Irouver entre la marche incessante et pénible que je fais sur le ter- rain de l'observation réelle et la carrière brillante que s'ouvrent ordinairement les poètes dans les sphères infinies de l'imagination.
Voici dans quels termes j'ai trouvé promulguée la loi d'activité, du penchant qui nous porte à aimer et à servir nos enfants.
AMOUR DES ENFANTS.
Votre premier devoir est de donner des hommes à la socie'té.
Je ne vous ai point fait tout d'abord un pré- cepte d'aimer vos enfants. Bans une juste pré- voyance pour le parfait achèvement de mes œuvres, je n'ai point voulu confier à votre froide intelligence la conservation de votre espèce; ma sollicitude est allée beaucoup plus loin, c'est sur un penchant infatigable, invincible, que j'ai as- suré la vie de vos enfants et la perpétuité du genre humain. Dans cette intention, j'ai montré de la préférence pour la femme, et je l'ai choisie pour en faire le docile instrument de mes saintes volontés. Ce n'est point un devoir que je lui ai imposé, ce n'est point une vertu que je lui ai demandée, c'est mieux que tout cela pour le but que je me suis proposé d'atteindre. C'est un instinct de nature que je lui ai donné, c'est une nécessité à laquelle j'ai assujetti son être, c'est une grâce dont j'ai enrichi son sexe et sa condi- tion, c'est une puissance émanée de ma divinité dont je me suis plu à doter sa constitution pour la mieux amener à servir mes desseins.
84 AMOUR DES ENFANTS.
A rencontre de celte disposition fondamen- tale, j'ai fait écrire dans le Décalogue : Honorez votre père et votre mère afin de vivre heureux et longtemps sur la terre; c'est l'obligation sacrée des enfants vis-à-vis des auteurs de leurs jours, et fidèle à mes promesses , je n'ai cessé de ré- pandre mes bénédictions sur tous ceux dont la piété filiale a répondu à mes commandements; mais si vous trouvez fréquemment des mécomptes dans les égards et les soins que vous attendez de vos enfants, à qui, si ce n'est à vous, en attribuer la cause? Vous ne savez point aimer vos enfants, ou du moins vous ne les aimez point assez pour eux-mêmes et vous les sacrifiez incessamment à votre égoïsme. Certes, rien de plus naturel que de vouloir qu'ils répondent à votre affection et qu'ils gardent toute leur vie bon souvenir de vous, mais alors faites donc tout l'opposé de ce que vous faites. Point de condescendance aveu- gle. Gouvernez, dirigez toutes leurs facultés et gardez-vous surtout de donner satisfaction aux velléités déraisonnables de leur esprit ou de leur cœur.
C'est à vous de les élever pour le respect et la joie de votre vieillesse. Pourquoi, lorsque vous vous occupez avec tant de sollicitude de leur dé-
AMOUR DES ENFANTS. 85
veloppement intellectuel, ne vous occupez-vous pas de leur éducation morale et laissez-vous sans culture leurs sentiments supérieurs, leurs sentiments de justice, de fermeté, de bienveil- lance et de vénération ?
L'instinct des bêtes suflit aux soins de leur progéniture. Vous ne pouvez point aimer vos en- fants à la manière des brutes, aimez-les en hommes, c'est-à-dire dans les prescriptions de votre nature élevée, avec intelligence et mora- lité. Votre premier devoir, votre première am- 'bition est de donner des hommes à la société; vos enfants sont faibles, dépourvus de tout et incapables de se rien procurer par eux-mêmes ; ils sont à votre merci, vous leur devez assistance et pitié ; point de facultés en vous qui ne s'exer- cent et ne s'appliquent au bénéfice de leur ché- tive constitution; mais forts de votre amour, des lumières de votre raison, de l'élévation de vos sentiments, ne tolérez en eux que les mani- festations qui vous éclairent sur les moyens de leur conserver la vie. Aussitôt que vous voyez apparaître les signes de la colère ou de l'entête- ment, que vous remarquez certaines dispositions à détruire et à briser tout ce qui leur tombe sous la main; sitôt qu'à mesure qu'ils se développent
86 AMOUR DES ENFAiNTS.
et grandissefit, vous apercevez à un degré pro- noncé d'autres tendances égoïstes et de bas étage, que vous les voyez annoncer de la dissimulation, de la convoitise, de la vanité ou un esprit de do- mination, à l'instant même vous devez tout or- ganiser et tout faire pour maintenir dans le silence et l'immobilité ces mouvements de na- ture animale; leur colère est ridicule, leur entê- tement détestable, leur plaisir à détruire inquié- tant, par la facilité avec laquelle il peut prendre un caractère de férocité. La ruse est bonne pour un renard, la vanité pour un coq d'Inde; au mi- lieu de toutes les libéralités dont ils sont les ob- jets, que signifie leur convoitise au milieu de leurs misères? que veut dire leur orgueil?
N'allez pas croire néanmoins, avec toutes ces précautions, que vous soyez les maîtres du terrain et que les caractères de l'humanité aillent presque spontanément éclore et se manifester dans la tête de vos enfants. Oh! que votre ignorance est pro- fonde et combien vous avez besoin qu'on vous éclaire ! Certes, rien de mieux que de ne point avoir laissé prendre trop de prédominance aux pen- chants inférieurs, aux instincts de la bête; mais vous n'avez fait là que la moitié de la tâche. Il n'y a pas la moindre analogie, sachez-le bien,
AMOUR DES ENFATSTS. 87
entre les moyens de dompter un animal et les moyens qui peuvent appeler l'homme à la vie de son espèce. Ne confondez plus des choses si diffé- férentes, et puisque vous voulez enfin former un homme, devenez hommes vous-mêmes et atta- quez-le par toutes les surfaces de sa propre na- ture et de la vôtre. Au lieu de vous borner à refréner l'énergie de ses penchants, sollicitez l'ac- tion de ses facultés morales, apprenez-en le nom, supputez-en le nombre; voyez sur tous ces points la richesse de mes dons et par un exercice sou- tenu hâtez-en le développement salutaire.
Ce n'est pas tout : utilisez dans ce but toutes les forces supérieures de l'économie, ne scindez pas la tête humaine; que tout conspire à enno- blir vos enfants. Servez-vous de l'intelligence, développez - la chez eux ; elle seule , vous le savez, les établira responsables et constituera la grandeur et la moralité de leurs détermina- tions; et faites toutes ces choses pour eux, non pas lorsqu'ils touchent à leur neuvième ou dixième année, lorsque par organisation ani- male nativement prédominante autant que par mouvement et emploi de la même organisa- tion inférieure, vous avez à lutter à la fois contre la nature et contre l'habitude, mais dès
88 AMOUR DES ENFANTS.
le berceau, mais du moment où, en les mettant sur la terre, je les ai jugés en état de commencer leur vie dans le monde extérieur et de s'y établir des rapports.
Comment avez-vous rempli jusqu'ici ces im- portants devoirs? Quels ont été vos principes d'éducation et à quel titre venez - vous vous plaindre de ne trouver autour de vous que des enfants ingrats?
Subissez donc les conséquences de votre igno- rance et de votre incurie, et n'accusez que vous- mêmes de votre malheur et de celui de vos en- fants. Combien de fois faudra-t-il vous répéter les mêmes choses? On façonne les plantes par la culture et les hommes par l'instruction et l'é- ducation.
L'instruction, c'est la culture des facultés in- tellectuelles. L'éducation, c'est la culture des sentiments moraux.
Les moyens propres à former un homme d'in- telligence n'ont aucuneespèce de rapport avecles moyens propres à former un homme de moralité.
Voyez si vous avez fait un pas dans la science. Vous abandonnez vos enfants à la violence de leurs incitations brutes, instinctives, animales; vous songez, il est vrai, à leur donner des con~
AMOUR DES ENFANTS. 89
naissances, à les mettre en relief sous le rapport de quelques talents, mais vous ne faites rien pour aviver leurs sentiments moraux, et cela parce que vous vous imaginez (quelle profonde erreur!) que ces hautes et belles facultés vont se déve- lopper toutes seules et leur imprimer un noble caractère. Désabusez-vous : en général riioninie moral est comme l'homme intellectuel, il n'ap- porte, en naissant, que des dispositions plus ou moins heureuses; et si, dès le bas âge, vous ne favorisez pas l'exercice et l'application , le mou- vement et la vie de ces virtualités supérieures, elles ne tardent point à s'affaiblir, et il ne reste dans votre société, ainsi déshéritée de tous les pouvoirs qui pouvaient la mener au bien, qu'une foule de têtes misérables qui, lorsqu'elles ne deviennent pas suicides ou aliénées, ont tout juste assez de vertu pour ne point aller au bagne ou se faire traîner à l'échafaud.
BESOIN D'ATTACHEMENT.
SEMIMKNT D'AFFECTION, AMITIÉ, INSTINCT SOCIAL.
Avons -nous dans notre organisation morale un penchant qui nous porle à nous rapprocher de nos semblables et à avoir pour eux de l'affection? Si ce penchant fait partie intégrante de notre constitu- tion, devons nous l'abandonner à lui-même? N'a-t-il pas quelquefois besoin d'être avivé? N'est-il pas quelquefois, au contraire, trop actif et trop chaleu- reux, et dans sa moyenne môme d'activité, ne ré clame t-il pas incessamment, comme tous les autres pouvoirs inférieurs de l'entendement humain, le contrôle de l'intelligence et des sentiments moraux? Est-ce bien là, en définitive, une fonction de l'orga- nisme cérébral, et devant l'esprit solide de mes illus- tres confrères, ne nous exposons-nous pas, en nous occupant d'elle, à mériter le reproche de ne courir encore, dans cette circonstance, qu'après des chi- mères? Non, l'instinct social est inhérent à la nature humaine, il en est la clé de voûte, et jamais peut- être, à aucune époque de l'histoire des peuples, on n'a mieux senti la nécessité de rétablir et de conso-
SENTIMENT D'AFFECTION, AMITIÉ, INSTINCT SOCIAL. 91
lider par l'énergie de ce penchant, l'homme et la société sur leur base éternelle.
Mais cette activité fondamentale de notre être , cette fonction cérébrale, ressemble-t-elle aux autres fonctions du corps humain? Est-elle accessible aux impressions du monde extérieur? Est-ce que la science médicale, et particulièrement celle qui fait l'objet de nos études, est assez avancée pour nous fournir les moyens de développer ou de mutiler à notre gré, les forces vives, les facultés dont le cer- veau est la condition matérielle? Il serait donc vrai qu'en émotionnant cet organe, qu'en frappant sur sa substance, en d'autres termes, qu'en mettant en jeu les pouvoirs dont il est l'instrument, on pourrait augmenter et sa force et son activité, en même temps que l'on ferait acquérir plus d'énergie à ces mêmes pouvoirs dont il est dépositaire ! ... Il serait donc éga- lement vrai, qu'en le laissant au repos, qu'en le soustrayant à ses objets légitimes d'application, il perdrait de sa vigueur physique et entraînerait dans sa faiblesse et son inertie, toutes les virtualités de l'entendement humain.
Si ces faits sont exacts, s'ils tombent sous les sens de l'homme le plus ordinaire, si l'on peut, par des expériences mille et mille fois répétées, se con- vaincre mille et mille fois de leur évidence, s'ils sont impérissables comme la science même dont je dévoile ici la puissance, on ne demandera plus, je
92 BESOIN D'ATTACHEMENT.
l'espère, qui peut avoir autorité pour ordonner nos fonctions cérébrales, régler en conséquence notre vie instinctive et nous donner, en môme temps , la vie morale et intellectuelle. Cette œuvre n'appartient qu'au médecin, elle n'appartient qu'à l'homme qui, ayant déplissé le cerveau et étudié dans leur nature, leur essence et leurs caractères différentiels, les forces radicales de l'esprit humain et les sphères d'activité qui leur sont propres, connaît le mieux aussi leurs influences respectives et les agents exté- rieurs qui peuvent le plus facilement les mettre en mouvement ou les empêcher de se manifester.
Comme on le voit, je reviens à plusieurs reprises et de différentes manières sur les premiers prin- cipes de la science. Mon intérêt personnel l'exi- geait : dans des études spéciales comme celles-ci, tous ces détails peuvent, en quelque sorte, servir d'initiation à un grand nombre de lecteurs, et d'autre part, je ne veux pas, lorsque je traite de la physio- logie du cerveau, lorsque je cultive avec amour, conscience et dignité et peut-être avec quelque ta- lent, une des branches les plus délicates et les plus négligées de notre art, que l'envie et la mauvaise foi de quelques confrères exploitent à mon détriment, sur tous ces points, l'ignorance et les préjugés du public. Je suis médecin, mon sujet appartient à la médecine, et en raison du noble emploi que je cher- che à faire, sous ces deux rapports, de mon temps et
SENTIMENT D'AFFECTION, AMITIÉ, INSTINCT SOCIAL. 93
de mes facultés, je liens à ce que l'on ne vienne pas affaiblir la valeur de mon litre et ôter à mes travaux le caractère sérieux de ma sérieuse profes- sion.
BESOIN D'ATTACHEMENT.
SENTIMENT D'AFFECTION, AMITIÉ, INSTINCT SOCIAL.
Aimer, c'est le commeucenienl de la morale. — L'homme se de'natiire en se de'pouillaut de ses qualilés alTeclives.
Jusques à quand resterez-vous dans l'enfance et serai-je obligé de vous donner la loi d'acti- vité de vos propres énergies ? Que faites-vous de votre intelligence? Ne peut-elle vous servir à analyser les différents pouvoirs que vous tenez de ma bonté et à ordonner votre vie conformé- ment à ma sagesse et à mes libéralités ? Chose incroyable! vous vous imaginez toucher aux dernières limites du perfectionnement de votre espèce, et après six mille ans d'existence vous ne savez encore ni le nom, ni le nombre de vos facultés, et vous n'en connaissez, non plus, ni les attributs, ni les sphères d'activité, ni l'emploi. Marchez donc enfin au rayon de ma lumière, et faites éclater dans vos œuvres la puissance de ma création.
Parmi les facultés que j'ai données pour as- sise fondamentale à votre constitution, il en est
SENTIMENT D'AFFECTION, AMITIK, INSTINCT SOCIAL. 95
une surtout dont vous ne paraissez avoir en rien mesuré la force et letendue, ni apprécié les plaisirs élevés et délicieux. C'est la disposition que vous avez à vous attacher à vos semblables, à avoir pour eux de l'affection. Sachez-le bien, car il faut tout vous apprendre : Le besoin d'ai- mer suppose des objets à aimer, et de cette force affectueuse innée résulte la grande et sainte loi de la réciprocité, de la solidarité mutuelle. Je vous l'ai déjà fait dire, des êtres doués de cette faculté d'amour sont tous nécessairement dépen- dants les uns des autres, et responsables les uns envers les autres. Yie de famille, esprit social, droit de cité, patriotisme, fraternité, hérédité, quelque nom que vous vouliez donner à cette solidarité, elle naît de la force affectueuse qui lie votre sort à celui de vos semblables. Jamais aucun état prétendu de nature n'a précédé l'état de société. L'histoire ne vous a montré et ne peut vous montrer que des hommes réunis, que des sociétés déjà toutes formées. Je n'ai point créé de sauvages, comme vous le croyez dans l'orgueil de votre misérable civilisation et par- tout j'ai fait de la vie sociale une nécessité de votre nature.
La raison, la science, le calcul ne vous por-^
96 BESOIN DATTACFIEMKNT.
tent point par eux-mêmes à vous associer, c'est un penchant inné qui vous y contraint et l'homme n'est un être social que parce qu'il est un être affectueux. La famille est à la base de la société. La société n'est que la famille agrandie, épa- nouie. Il était inévitable dès lors que la consti- tution de la famille décidât de celle de la société et que les principes adoptés pour régir les relations, les forces, les intérêts du foyer domes- tique fussent appliqués plus en grand aux af- faires de la cité, le foyer domestique de tous.
Ignares présomptueux, sans la force affectueuse, sans le levier puissant de l'association qui en est la conséquence immédiate, que deviendriez- vous dans ce vaste univers? Comment auriez-vous, à vous seuls, aplani les montagnes, détourné le cours des fleuves, dominé l'Océan, élevé des mo- numents gigantesques et régné sur la nature entière? Comment, sans cette force, vous seriez- vous établi des rapports sur presque tous les points du globe à la fois et auriez-vous servi d'un bout du monde à l'autre la communauté de vos grands intérêts? Voilà, eu égard au large emploi de vos penchants inférieurs, de vos instincts de conservation, et de vos aptitudes pour l'industrie, le commerce, la mécanique et les beaux-arts,
SENTIMENT D'AFFECTION, AMITIÉ, INSTINCT SOCIAL. 97
voilà le but et l'utilité de la faculté dont vous avez jusqu'à présent méconnu l'importance et les précieux attributs.
Ce n'est pas tout, enfants qui n'avez réfléchi en quoi que ce soit sur la grandeur et la félicité que vous devez à ma bienveillance ; ce penchant qui vous porte à vous rapprocher de vos sem- blables, à vivre dans eux et pour eux; croyez- vous que son influence se borne à cimenter votre union dans le seul intérêt de votre puissance et de votre bien-être matériel ici-bas. Non, c'est également lui qui sert d'assise à votre vie supé- rieure, c'est lui qui produit la satisfaction directe de vos sentiments moraux et de vos facultés in- tellectuelles, et sa sphère d'activité s'étend à toutes les sphères d'activité propres à chacun de tous ces grands pouvoirs de votre espèce.
Comprenez bien ce que je vous dis : si cette force affectueuse ne présidait à tout, si ce besoin d'aimer, de vous attacher à ce qui vous entoure faisait défaut à votre constitution, sur qui, sur quoi déverseriez-vous les trésors de votre intel- ligence et de votre âme ? A quoi servirait le ca- ractère auguste que je vous ai donné et qui vous distingue de la bête? Qui serait le témoin de votre dignité, qui applaudirait aux susceptibilités
98 HESOLN D'ATI ACHEMENT.
honorables de voire conscience, à qui feriez-vous du bien, devant qui manifesteriez-vous la persé- vérance de vos vues , la lermeté de vos détermi- nations? Et la vénération, ce sentiment qui vous porte à vous abaisser devant moi et à vous in- cliner devant la science ou la vertu, dans quel but vous en aurais-je donc gratifié?
Sans la force affectueuse qui vous relie à tous vos semblables, vos facultés intellectuelles, non plus, n'auraient pas de signification, et vous les auriez reçues en pure perte et elles s'éteindraient bientôt par le manque d'exercice. Si je ne vous avais constitués pour vivre en société, que feriez- vous de la parole, de l'écriture, du calcul ? Pour qui les méditations et les découvertes du génie, dans quelle intention écririez-vous l'histoire et comment pourriez -vous produire ces chefs- d'œuvre de la statuaire et de la peinture que vous livrez avec tant de bonheur à l'admiration de vos contemporains et de la postérité? Allez, servez-vous de mes dons, et tous ensemble réunis, célébrez ma gloire dans l'enceinte de mes tem- ples ; appuyez-vous en toutes circonstancessur votre esprit de sociabilité; utilisez cette force que vous aviez à peine entrevue, qui vous donne le secret et l'emploi de toutes les autres forces
SENTIMENT D'AFFECTION, AMITIÉ, INSTINCT SOCIAL. 99
de votre constitution, et accomplissez par elles vos brillantes destinées.
L'homme n'est point fait pour vivre solitaire : la vie solitaire sape à sa base tout l'édifice hu- main , ma plus belle création sur la terre ; dans la solitude la force affectueuse disparaît , ou , si elle subsiste encore, elle reste sans application et entraîne dans son silence ou sa mort le silence ou la mort de vos sentiments , le silence ou la mort de vos facultés intellectuelles. Direz-vous que vous épuisez cette force d'amour dans mon culte exclusif, et que vous vous abîmez devant moi dans une adoration perpétuelle? Oh! alors, je vous dis anathème ! car, si je vous ai commandé de m'aimer de tout votre cœur, je vous ai en même temps commandé d'aimer votre prochain comme vous-mêmes. En m'adorant de toutes les puissances de votre âme, il est bien de vous con- server tels que je vous ai faits ; rien ne peut vous affranchir de vos obligations sociales , et je ne vous ai point donné la vie pour mourir au monde et vous ensevelir tout vivants.
Vivez donc, cessez de vous mutiler, ne restez pas au-dessous de vous-mêmes ; et , comme le brin d'herbe et l'insecte, comme tous les êtres de la nature , vivez dans l'ordre de votre conslitu-
100 BESOIN D'ATTACHEMENT.
lion, vivez dans l'ordre de l'humanité, attachez- vous à vos semblables.
Croyez-vous qu'il vous suffise de savoir par leur nom les facultés que vous avez en partage? Intelligences bornées qu'il faut incessamment diriger pour le bonheur et la dignité de votre existence , et qui ne savez en rien tirer parti de vos richesses.
Nous ne trouvons, dites-vous, tous les jours, que des mécomptes dans l'amitié. Eh bien, des- cendez en vous-mêmes et vous verrez que l'aban- don de vos amis , lorsque l'adversité vous frappe, n'est que la conséquence toute simple que la punition légitime de l'égoïsme honteux qui pré- side à vos attachements. Vous ne le nierez pas, vous avez constamment profané l'amitié et vous ne vous êtes point inspirés dans les rapports de ce sentiment de la noblesse de votre âme ; vous n'aviez que vous seuls en vue dans les liaisons que vous aviez formées ; vous ne vous y propo- siez point le bonheur de vos semblables, et votre unique but , en vous recherchant mutuellement de part et d'autre, était d'arriver plus facilement ensemble à la satisfaction des plus grossiers in- stincts. Que n'imprimiez-vous à vos associations un cachet supérieur ! De quoi vous étonnez-vous
SENTIMENT D'AFI•ECTIO^, AMITIÉ, INSTHSCT SOCIAL. 101
donc? Votre édifice, construit sur le terrain mouvant des intérêts matériels, devait s'écrouler au souffle du moindre vent défavorable. Allez , vous, êtes quittes les uns envers les autres; votre trafic était infâme, mais je vous.ai fait sentir par ces mécomptes mêmes que mes lois sont im- muables , que la bassesse de caractère entraîne inévitablement après elle la souft'rance et le malheur, et que , par cette espèce de fatalité à laquelle vous ne pouvez vous soustraire, je main- tiens éternellement parmi vous ma puissance et ma gloire.
Voici sur l'emploi de cette faculté le sommaire de ma loi :
N'oubliez jamais ce que vous devez d'attache- ment à la femme qui a embelli les jours de votre jeunesse, et à qui vous devez les joies de la pa- ternité.
Cultivez les douceurs de l'amitié, ne la subor- donnez point aux calculs des intérêts matériels , elle n'est solide, elle n'est respectable qu'autant qu'en vous laissant entraîner à son charme, vous ne cédez au besoin d'aimer que pour le bonheur d'aimer, et que vous déversez sur les objets de votre affection toutes les libéralités de vos sen- timents supérieurs.
8
102 BESOIIN U ATTACHEMEJsT.
Aimez votre pays et particulièrement les lieux où Ton a pris soin de votre enfance; mais qu'au- cun homme, de quelque pays qu'il soit, ne perde son titre d'Iiomme à vos yeux.
Le moment est venu d'étendre le cercle de vos affections. Vous n'êtes plus d'Athènes ni de Rome, de Paris ni de Londres, de Saint-Pétersbourg ni de Constantinoplc ; les distances qui vous sépa- raient autrefois n'existent plus aujourd'hui: l'uni- vers est votre ville natale. Suivez donc vos im- pulsions naturelles : vous ne vous plaignez du vide de votre âme que parce que vous ne savez pas le remplir. MuHipliez de plus en plus les liens qui vous unissent à tous les autres peuples; associez-vous à leurs intérêts, à leurs plaisirs, à leurs peines ; vivez dans eux et pour eux ; formez la grande société du Christ, et sortez à tout ja- mais de cet égoïsme de famille ou de nation qui fait honte à votre espèce et s'oppose à tous ces progrès.
Prenez garde seulement aux entraînements de la force affectueuse, et n'en faites point de hon- teuses applications. Certes, et ici le sentiment s'accorde avec la raison , vous faites bien de prendre soin des animaux : ils sont, comme vous, les hôtes de ce vaste univers, et plusieurs d'entre
hKN'n.MEINT D'AlFECriON, AMiTlii, IINSTIISCT SOCIAL. 103
eux partagent d'ailleurs avec vous les douceurs de la vie domestique ; mais pourquoi, dans cette circonstance encore, dépasser toute mesure? Pourquoi négligez-vous, pour ces créatures in- térieures, les premières obligations sociales que vous avez à remplir? Vos femmes, vos enfants, vos amis, vos parents, votre pays méritent seuls vos profonds attachements, et les aftentions dé- licates qui en sont la conséquence. Respectez l'excellence de mes dons ; craignez de m'offenser par des passions ridicules, et réservez les trésors de votre âme pour tout ce qui porte le caractère sacré de l'humanité.
Même avec vos semblables, subordonnez tou- jours votre sensibilité au contrôle de l'intelli- gence; aimez-les, attachez-vous à eux, mais ne vous perdez pas dans des affections exclusives qui rompraient l'harmonie morale de votre con- stitution et vous feraient oublier vos devoirs et votre dignité. Soyez toujours les maîtres de vous- mêmes.
Songez d'ailleurs que tout est muable et pé- rissable en ce monde, et que tout ce que vous y possédez n'est qu'un prêt que je vous ai fait. Vous êtes ici, non pour donner la loi, mais pour la recevoir. Préparez-vous donc à tout événe-
lO'i BESOIN D'ATTACHE.VII':M\
ment, et si les personnes que vous aimez vous abandonnent, ou si la mort vous les enlève, quand enfin , par une raison ou par une autre , elles ne seront plus là pour charmer votre vie , dites, non que vous les avez perdues, mais que vous lés avez rendues : noble et touchante rési- gnation, qui vous attirera mes grâces et qui vous sauvera du désespoir, du suicide ou de la folie.
INSTINCT DE SA PROPRE DÉFENSE,
ESPRIT UE LUTTE ET DE RÉACTION , COURAGE, COMBATIVITÉ.
L'înslinct de sa propre défense csl-il aussi une de nos virtualités fondamentales? est-ce une assise de notre être? est-ce encore là une des forces vives de l'économie, une fonction cérébrale dont on puisse sérieusement faire un objet d'étude? Cette faculté est-elle soumise aux lois générales de l'organisme? Peut- on en favoriser le développement par l'exer- cice et en diminuer l'activité par l'inertie? Soit par vice d'organisation, soit par l'influence d'une mau- vaise éducation première, cette faculté n'est-elle pas quelquefois trop prononcée ou ne fait-elle pas, au contraire, quelquefois défaut à la constitution? et dans l'une ou dans l'autre de ces circonstances par- ticulières, ne possédons-nous pas aussi les moyens de la modifier, de la ramener à la juste mesure de son emploi et de la faire répondre ainsi aux inten- tions bienveillantes de la nature?
La science a résolu toutes ces questions par l'af- firmative. Cette faculté est inhérente à notre être, elle relève de notre organisation cérébrale et elle s'exalte et se fortifie, ou elle s'affaiblit et disparaît
9
106 INSTIJSCT DE SA l'IlOIT.K DKI'KNSK.
en quelque sorte, suivant la nature des impressions soutenues et répétées du monde extérieur.
Cette faculté fondamentale innée n'avait point échappé au génie observateur des anciens. L'éduca- tion mâle et guerrière qu'ils donnaient à leurs en- fants, leurs institutions, leurs mœurs, le soin par- ticulier qu'ils apportaient à honorer publiquement tous les actes de courage, l'ordonnance de leurs fêtes et môme quelques principes de leurs religions ten- daient de toutes parts et de mille manières à exal- ter dans les âmes ce penchant primitif, et à en faire par cela môme tout à la fois la première vertu du citoyen et le palladium de l'État.
Dans les temps modernes cette faculté a été éga- lement reconnue, constatée et acceptée par tous les observateurs. Hommes politiques, ordres religieux, médecins, tous l'ont inscrite au nombre des pouvoirs de l'organisation, et à leurs différents points de vue ils se sont appliqués à en stimuler l'action, ou, con- Iradictoirement à ce but, à en neutraliser la puis- sance; je dis en neutraliser la puissance. Le fait est vrai, l'homme a porté la main sur presque toutes les facultés de son être, et cela, non pas toujours pour en régler l'exercice, en ennoblir l'expression, mais bien quelquefois pour en détruire la sponta- néité ou en empocher autant que possible la mani- festation.
Avant la réforme qui s'est opérée dans les mœurs
INSTINCT ])E SA PROPRE DÊFEISSE. 107
générales de l'Europe, savez-vous, par exemple, quelle espèce de courage on recommandait aux peuples : c'était le courage de tout supporter sans se plaindre, sans protesler, sans revendiquer la justice et les lois. Le courage ne devait point être ce qu'il doit être, il ne devait point s'employer à réagir, par la lutte et le combat, contre la violence et la tyrannie, il ne devait point se proposer de sou- tenir vaillamment les saintes causes des libertés pu- bliques et de la vertu ; il ne nous avait point clé donné pour la satisfaction de nos espérances les plus légitimes, pour assurer en définitive le triomphe de tout ce qui est juste, de tout ce qui est noble, de tout ce qui est bien : un courage de cette sorte aurait changé, et trop vite, et trop tôt, Tordre de choses établi. Un courage de résignation, d'immola- tion, était le seul qui convenait alors. On le possé- dait quand on faisait taire en soi tous les mouve- ments d'opposition, quand on prenait en bonne part le mal qu'on nous faisait, et surtout quand on con- sidérait qu'on pouvait nous en faire davantage. On le possédait quand, au lieu de se défendre contre des oppresseurs ou des bourreaux, on tendait ses mains pour qu'ils les chargeassent de chaînes, ou sa gorge pour qu'ils vous tuassent ;sans résistance. On le possédait enfin, lorsque, vicié dans son naturel, faussé dans son intelligence, on arrivail, comme le musulman, à envisager les événements, quels qu'ils
108 INSTINCT I)K SA l'HOPIiK DKl'KNSK.
fussenl, comme un résultai de la fatalité ou de la volonté de Dieu, et à n'avoir, par conséquent, de force que pour souffrir, se taire et mourir.
Voici donc encore ici une puissance précieuse de conservation dont les princes actuels de la médecine voudront bien sans doute me permettre de dire quelques mots à litre de leur humble confrère, et sans que je puisse encore, dans cette circonstance, m'exposer à encourir le reproche de perdre mon temps à traiter d'une force étrangère à notre organisation.
J'ai l'habitude, ou du moins je crois en avoir fait preuve, de ne parler que de choses positives et bien démontrées. C'est ce qui établit mon avantage et mon droit en ces matières jusqu'alors abandonnées à l'esprit systématique ou à l'imagination déréglée de chaque écrivain. D'autre part, les hommes illustres qui nous ont précédé dans la carrière ne connais- saient pas scientifiquement l'homme. Aussi, en de- hors de quelques considérations, particulières d'ail- leurs, d'un grand intérêt et revêtues de l'éclat d'un beau style, n'ont-ils pu saisir l'ensemble et les dé- tails de la tête humaine, en distinguer les différents compartiments, en énumércr les nombreux pou- voirs, en signaler les indépendances respectives, en faire ressortir, avec tout cela, l'harmonie, la pon- dération et l'arrangement hiérarchique, ni formuler, par conséquent, les principes à l'aide desquels nous avons la prétention de mettre en activité, de diriger
INSTINCT DE SA PROPRE DÉFENSE. 109
OU de perfectionner chacune de nos dispositions innées, lorsque nous ne les employons pas à en en- traver, h en ralentir ou à en modifier d'une manière quelconque la trop grande énergie.
Voilà l'œuvre que j'entreprends loin de toute intrigue et de toute coterie. J'étudie l'anatomie et la physiologie du cerveau et du système nerveux, je m'applique à en bien connaître les fonctions, et à surprendre, par cela même, les opérations les plus délicates de l'esprit humain. Je suis les penchants, les sentiments, les facultés intellectuelles dans leurs mouvements les plus intimes, les plus profonds et les plus secrets. Je sais ce qui les met en jeu, j'en tiens dans mes mains les ressorts, et fort de l'exac- titude de mes observations et des résultats heureux de ma pratique, je persiste toujours comme méde- cin, comme homme qui tient à l'honneur de sa posi- tion, à me placer, au moins sous le rapport de la dette que je m'efforce de payer à la science, à côté de tous ces grands hommes qui se sont fait de grands noms en s'occupant de l'homme machine et de ses fonctions grossières.
A l'occasion môme do la faculté dont nous allons tout à l'heure promulguer la loi d'activité, avons-nous su jusqu'alors en diriger dignement et intelligem- ment l'emploi? Avons-nous fait servir nos pouvoirs supérieurs à ses applications? Non, c'est par virtua- lité fondamentale, complètement abandonnée à elle-
110 i.NsiLNCr j)!-; SA l'i'.oi'HK dkiensi;.
môme, c'est par éncr^jic bru le que nous nous mon- trons courageux. Dans la presque universalité des cas, nous sommes courageux comme le sont quelques espèces inférieures, comme le sont certains ani- maux ; presque jamais nous ne manifestons un cou- rage d'hommes. Ni l'intelligence, ni les sentiments moraux ne viennent inspirer, éclairer, ennoblir en nous la combativité. Nous nous battons pour des riens> des misères, des faux points d'honneur, ou pour couvrir des infamies, et avec cette bravoure si bruyante nous ne soutenons point au péril de nos jours les choses de bienveillance, de vénération, de justice et de dignité ; nous n'avons de cœur que pour faire respecter nos intérêts matériels.
Étonnez-vous après cela du peu de considération qu'ont pour vous les conducteurs des peuples, éton- nez-vous du bon marché qu'ils font de vos per- sonnes, et voyez, par conséquent, si, sous ce rapport encore, vous n'aviez pas besoin que la nouvelle loi vînt vous aider à sortir de cet état d'abjection, en vous traçant le devoir, en vous éclairant sur l'em- ploi que vous devez faire, à titre d'hommes, d'une faculté purement instinctive.
On a souvent demandé et l'on demande encore tous les jours quel est le courage q'ii mérite le mieux l'approbation publique. D'abord , on devrait savoir que le courage est un, qu'il est identique, qu'il ne change pas de nature par la diversité des circon-
llNSlliNCT \)K ,SA l'KOlMlK DÉl-ENSE. 111
stances extérieures qui le font entrer en action, et que, par conséquent, dans un sens absolu, il n'y a aucune espèce de distinction à établir entre les dif- férents courages, entre le courage à tenter les entre- prises les plus lointaines et les plus périlleuses, ou celui que l'on met à soutenir des opinions qui heur- tent les préjugés du peuple ou des savants, ou qui mettent à jour les vices d'un gouvernement; le courage est toujours le courage, en tout et pour tout.
Il aurait fallu poser autrement la question. Chez l'homme une faculté ne marche jamais seule ; elle agit sous de bonnes ou de mauvaises inspirations, elle prend sa couleur et son caractère de ce qu'on appelait autrefois l'association des idées. Expression vague et générale qui disait bien quelque chose, mais qui ne faisait pas connaître par leur nom et leur influence particulière les éléments di- vers qui entrent dans chacune de nos déterminations.
Cette virtualité est de l'ordre inférieur, et comme telle, elle n'est en elle-même et par elle-même qu'un mouvement instinctif, aveugle, plus ou moins vio- lent et plus ou moins bien ou mal appliqué. Son mérite ou son éclat ne relève pomt d'elle-même ; il se tire de l'excellence des motifs, c'est-à-dire de la noblesse des idées ou des sentiments qui viennent la mettre en activité.
Le courage est toujours admirable, quand il agit dans l'ordre de notre constitution et qu'il protège
112 INSTINCT DE SA PROPRE DÉFKNSK.
les intérêts sacres de la conservation, soit chez l'in- dividu, soit dans la famille, soit dans la nation.
La vie, la liberté, la propriété, les femmes et les enfants, les vieillards, le sol natal, tous les amours qui nous attachent à ces personnes et à ces choses sont, par la divinité môme, confiés à l'énergie de cette faculté tulélaire.
Dans un pays où l'on vient d'échapper comme par miracle à la barbarie, le moment ne me paraît pas venu de trancher la question morale, de savoir à quelle espèce de courage il faut donner la préfé- rence. Il faut bien le dire à toutes ces tètes incom- plètes qui voulaient aborder, sans expérience et sans documents positifs, les plus hauts sujets de l'économie sociale et politique, elles se sont étrange- ment abusées sur le degré de civilisation auquel notre espèce est parvenue. Certes, la tète humaine est plus puissante qu'autrefois. Son intelligence est plus belle et plus déliée, mais son caractère ne s'est point développé dans la môme proportion ; il ne s'est point placé à la hauteur de ses lumières, la moralité lui fait défaut. On ne peut se le dissimuler, l'homme moral n'existe point encore dans notre société si vantée, nous n'y apercevons que l'homme animal et intellectuel. Les sentiments élevés de notre constitution n'apparaissent point aujourd'hui dans la vie de l'humanité. Allez observer par vous- mêmes, recueillez des faits, touchez vos semblables.
INSTINCT DE SA PROPRE DliFENSE. 113
fendez leur écorcc trompeuse, expérimentez, mon- trez-moi ceux qui manifestent de la bienveillance, du désintéressement, delà vénération, de la justice et de la dignité. Nous en ferons ensemble le dénom- brement. Que peut-on établir avec de pareils élé- ments? quelles libertés peut-on donner et mériter? Et vous, lecteurs, qui vous croyez si supérieurs au peuple, ne vous apercevez-vous pas que ce langage a de la nouveauté pour vous-mêmes, et ne vous a-t-il pas effectivement semblé jusqu'à présent que toutes ces vertus n'étaient faites que pour des sots ou des niais ?
Voilà les faits tels qu'ils sont, puisque vous ne savez pas les rassembler vous-mêmes. Les voilà, ils sont de tous les jours, de tous les lieux et de tous les instants, vous pouvez en opérer aisément la véri- fication ; partout, à vos côtés, derrière vous, devant vous , des brutes dépouillées d'intelligence et le plus souvent de moralité, ou des aigrefins, qui exploi- tent au bénéfice de leur égoïsme le peu d'idées libé- rales ou de sentiments généreux qui peuvent encore rester dans le fond du cœur humain.
Ce qui est vrai pour les individus est vrai pour les nations, elles se ressemblent toutes; prises en masse, aucune d'elles ne possède et ne reflète les grandeurs propres de son espèce. Où est le lien vraiment humanitaire qui les unisse? Elles n'ont ni les mêmes principes politiques, ni les mêmes
ii/( l^i,s'^l^(;l' hk sa i'I'.oi'iîk dki'kmsi:.
principes religieux. Leurs iiKinirs, leurs prigu^jés, leurs inlérèls, leur or[jueil, leur i^jnorance, tout les divise. Ce ne sont point, comme on le croit, des iKilions de frères et d'amis; cela pourra venir, mais cela n'est point encore. Elles n'entendent rien à celle rliélorique, et au premier sijjnal et sous les plus simples prétextes, ou sous l'impulsion de la plus l'rivolc vanité, vous les verriez comme au Ire- fois, j'allais dire comme hier, se livrer entre elles des batailles d'extermination et se disputer, en sau- vages, les dépouilles des vaincus.
Dans ces tristes situations où la bête est toujours dans la nécessité de se préserver des agressions de la béte, le premier des courages est le courage mili- taire. C'est le cas de mesurer son estime sur l'im- portance de ses intérêts.
En effet, lorsqu'il peut être à tout moment ques- tion d'ôtre ou de n'être pas, il est de première poli- ii(pie, de première intelligence, d'éveiller, d'entre- tenir et do récompenser le courage qui porte une nation à se fidre égorger pour sa défense, ou à égor- ger la nation qui vient pour l'égorger ou la soumettre. 11 y a bien là quelque chose d'humiliant pour la dignité de la nature humaine, mais qu'y faire? les temps de l'homme viendront. En attendant, hono- rons les guerriers, plaçons haut dans l'opinion tous ceux qui veulent bien tuer ou se faire tuer pour nous : imitons en cela les barbares auxquels nous ressemblons encore par tant de points à la fois. C'est
LNS IKNCI ni'] SA l'KOl'HK DKIKiNSb:. . 115
eu plaçant sur des pavois Ions ccuk qui défen- daient avec le plus de bravoure et de talent leur na- tionalité, qu'ils assuraient leur indépendance et qu'ils multipliaient les héros. Imitons-les, donnons des prix à la valeur. Qui que nous soyons, obéissons nous-mêmes à l'instinct de noire propre défense, et si l'on vient contre nous le fer et le feu dans la main , n'opposons pas à la fureur des loups la douceur des a^jneaux ; réagissons, vivons, conser- vons-nous , rendons guerre pour guerre, rugissons comme des lions : si la victoire nous reste, il sera temps alors de montrer notre civilisation, notre amour de la paix, notre désintéressement et notre humanité.
Il me reste acluellement à promulguer la loi d'ac- tivité relative à la combativité. Par la suprématie que j'accorde toujours à rinlelligence et aux senti- ments moraux sur nos facultés inférieures, et par le contrôle sévère auquel, sous ce rapport, je les sou- mets dans leur emploi, je crois avoir bien saisi l'ar- rangement admirable et hiérarchique que la nalure a déployé dans la multiplicité de ses dons, et mis à jour ses intenlions formelles. Heureux si, dans la mesure de mes faibles pouvoirs, je suis l'interprète exact, honnête et vénérant des volontés du Créateur ! Heureux si j'ai bien lu dans son œuvre divine, et si je n'ai rien dit qui puisse soulever conire moi la conscience éclairée d'un homme de bien !
INSTINCT DE SA PROPRE DÉFENSE,
COURAGE , ESPRIT DE LUTTE ET DE RÉACTION, COMBATIVITÉ.
Ce n'est pas sigue qu'un liomine soil sain, f|uaiiU il s'ocrie à chaque fois qu'on le touche.
Charron.
Quelque dilUciles que soient les circonstances où vous vous trouviez, quelque obstacle phy- sique que vous présente la nature extérieure, quelque adversité qui vous frappe, bénissez mon saint nom ! J'ai mis en vous l'esprit de la lutte et de la réaction; c'est par lui que je retrempe votre constitution, que j'entretiens la force et l'activité de vos pouvoirs, et que je vous appelle à tous les triomphes.
Ainsi donc, quoi qu'il arrive, ne quittez point le champ du combat, servez-vous de mes libé- ralités, déployez le courage que j'ai mis dans vos âmes; frappez du pied la terre, et toujours forts de mes richesses, dites tous, à l'envi les uns des autres : Je vaincrai, j'échapperai, avec l'aide de mon Dieu.
Mais comment se fait-il que vous ne puissiez
LNSriNGT DE SA PROPUE DÉFENSE. H 7
VOUS servir de cette faculté de réaction sans dé- passer le but de son activité? D'oii vous vient ce caractère diilicile et grondeur qui vous rend insupportables à chacun? Que signifie ce besoin impérieux de mouvement, de fièvre et de colère? Ne vous apercevez-vous pas de la laideur de vos manifestations? Ne vous ai-je pas recommandé sans cesse de modifier fexpression de vos pen- chants inférieurs par la noblesse de l'intelligence et des sentiments moraux? Quelle excuse pouvez- vous présenter? Qui vous a déshérités de vos pouvoirs supérieurs ? En abandonnant ainsi votre gouvernail, en prenant les habitudes de la brute, ne craignez-vous pas de perdre votre liberté morale et de tomber dans une véritable aliéna- tion mentale?
Tout à fheure je vous ai dit dans quel but je vous avais appelés à la lutte et au combat; je veux bien vous le redire : c'est pour vous harmoniser avec le milieu au sein duquel vous vivez, et qui n'offre partout que le spectacle des batailles; c'est pour résister-, c'est pour vous défendre; c'est pour vous aider à tout moment et en tout lieu, à vous relever mille et mille fois, s'il vous arrive de tomber mille et mille fois par terre.
Je vous ai donné le courage pour protéger
1J8 INSTINCT 1)K SA l'IlOIMIK DKFENSE.
tout ce qui vous appartient : vos demeures, vos i'emmes, vos enlaiils et vos biens; je vous l'ai donné pour sauver votre pays de l'invasion étran- gère, ou pour vous aider entre peuples à établir le bonheur, la justice et la paix sur la terre. Ne l'oubliez jamais, vous êtes solidaires les uns en- vers les autres, et les libertés que quelques uns d'entre vous ont conquises sont mal assurées si le pacte de famille ne s'établit entre vous. Votre courage, alors, tournerait contre vous-même, et vous emploieriez à votre extermination respec- tive ou à votre asservissement la seule force qui pouvait vous sauver de ces horribles malheurs. Ouel rapport, maintenant, voulez-vous que je trouve entre ce but élevé de -la combativité et celte humeur tracassière et militante qui vous rend hostiles à vous-mêmes et à vos semblables? Défendez, je le veux ainsi, vos personnes, vos propriétés et vos droits; ne vous laissez pas marcher sur la tête; arrêtez par votre mimique expressive l'insolent qui voudrait mettre la main sur vous, et, dans l'occasion, apprenez-lui qui vous êtes. Mais en vous tenant fermes sur la dé- fensive, ou en châtiant vos ennemis, montrez-vous toujours honuues; n'imitez pas ceux dont vous avez à vous plaindre, ne |)renez pas leur esprit
INSTINCT DE SA PHOPRE DÉFENSE. 119
de querelle et de ri\e qui vous ferait ressembler à un animal hargneux toujours mécontent de lui- même et des autres, et, une fois pour toutes, ne confondez plus les désordres ou les abus d'une taculté avec l'emploi raisonnable de son activité. 11 s'agit bien, d'ailleurs, de perdre ainsi vos forces dans de misérables débats et pour de mi- nimes intérêts! Réservez-les pour les grandes causes que vous avez à soutenir et à faire triom- pher. Le courage est votre seul palladium. Non seulement j'ai voulu, par le don de cette faculté, vous armer en faveur du libre exercice de vos premiers instincts, mais j'ai voulu encore assurer votre existence intellectuelle et morale et la dé- fendre contre l'esprit du mal et des ténèbres; j'ai voulu que vous pussiez avec intrépidité ma- nifester vos bons sentiments et professer vos idées .libérales. Ah! vous crovez, dans l'état encore si imparfait de votre civilisation, et après le mépris que vous avez fait de mes commandements, qu'il vous est facile de rentrer dans les voies que je suis déjà venu vainement vous ouvrir ! Détrompez- vous; et puisque vous voulez vivre enfin de la vie propre de votre espèce, puisque vous voulez agir conformément à la noblesse de votre intel- ligence et (le votre ame, ramassez vos forces et
l'20 INS'i'J.NGT I)K SA PUO['HE DKFEiNSK,
préparez -VOUS au combat. Vous n'êtes point encore les maîtres de vos destinées supérieures; non, vous n'avez pas trop de tout votre courage pour remplir les devoirs de votre état d'hommes et ordonner sans opposition votre belle existence. Incrédules! l'œuvre que j'ai commencée n'est pas iinie, et, comme à Jérusalem, j'aperçois encore parmi vous des scribes et des pharisiens. Serez- vous donc éternellement leur dupe, et ne voyez- vous pas que, tout en feignant de s'occuper de l'évolution intellectuelle et du perfectionnement moral de l'humanité, ils n'ont d'autre but que de s'emparer des premières positions sociales, pour ensuite s'opposer à toute espèce de progrès? Ces hommes n'ont point l'esprit en eux ; ils tournent ses enseignements au profit de leurs intérêts et de leurs passions personnelles, et ils ne redou- tent rien tant que de voir se dresser devant eux quelques grands caractères.
Moïse, devant eux, s'est enfui de l'Egypte; ils ont applaudi aux persécutions de Confucius et de Zoroaslre; au supplice deKégulus, à la mort de Socrate, au crucifiement de Jésus, aux vio- lences faites à la vieillesse de Galilée. Et tous ces ouvrages immortels, qui vous ont faits ce que vous êtes, qui ont renversé le vieux monde et
INSI'I.NCI |)K SA IMiOl'I'.l'. Dl rivNSK. !'_>»
prépaiT voire a\oinr, ils les ont mis à l'index el lait brûler en plaee publique par la main des bourreaux! Montrez-moi dans l'histoire un homme de cœur, une belle intelligence, un homme bien inspiré, un révélateur de ma loi, qui ait trouvé grâce devant eux, et qui n'ait souf- fert pour votre cause et la gloire de mon nom! Que parlez-vous d'ailleurs sans cesse de vos droits et des atteintes que l'on porte à vos liber- tés? Ne le savez-vous pas? on est sans droits quand on est sans vertus. Vous voulez que l'on vous traite en hommes : c'est la plus noble ambi- tion que vous puissiez jamais manifester; mais alors commencez par dominer vos penchants inférieurs, abattez leur violence, maîtrisez leur égoïsme, réglez-en les activités, et, non contents d'être sortis de l'abjection des brutes, montrez vos attributs d'hommes , revêtez le caractère propre de l'humanité. C'est par l'intelligence et les sentiments moraux que l'homme se révèle à lui-même et au monde, et qu'il s'aflVanchit de toute servitude. Je vous le dis, en vérité, la tâche que vous avez à remplir se trouve là tout en- tière. Je vous le demande : à vous considérer tous en masse, individus et nations, à quel titre venez- vous réclamer de l'indépendance pour vos actes
10
i'j>.) iNsri.Nc.r itK SA l'Koi'iih: niii-NSK.
cl (lu respect j)<)iir \()s personnes? Oui rles- vous? (|uel est l'espiil qui vous anime? (pielUs sont les l)elles lacullés (pii >ous inspirent? Jiépondez, tètes inlérieures, indociles et sans rétlexion, que l'on dirait avoir été créées poui l'esclavage et l'ignominie! Depuis la promulga- tion de l'ancienne et de la nouvelle loi, avez- vous proibndément modifié, éclairé, ennobli, épuré votre mode d'existence? Ces révélations, cependant, vous paraissaient sublimes, et elles allaient, disiez-vous, à la dignité de votre nature. Où sont les faits qui l'attestent? dans quel en- droit avez-vous resplendi des beautés de l'âme humaine? A quelques différences près, n'étes- vous pas restés, comme vos aïeux, ensevelis dans la bote, et puis-je dire que, par l'intelligence et la moralité, vous ayez pris possession de vous- même et mérité la liberté? Non! non! vous n'avez point dépouillé le vieil homme, vous n'avez point combattu les combats du Seigneur; ou, si vous avez engagé la lutte, le courage vous a manqué, et la victoire ne vous est point restée. Vous n'avez, par conséquent, aucun reproche à faire à vos gouvernements.
Les gouvernements résument les faits géné- raux; les faits exceptionnels ne signitient rien
I Ns I INC r i)i', SA i'i!(»i'i;i-. i)i;rKNsi;. r.),;
pour eux. Ils voiout la foule humaine IoiuIkm' dans l'abus des propensités animales, y saeiilier exclusivement et démesurément; ils la a oient cupide, vaniteuse, livrée à toute la brutalité des plaisirs des sens, astucieuse, craintive, colère, implacable et cruelle dans ses vengeances; ils la voient se donner en toute occasion à celui qui la paie, à celui qui la flatte ou à celui qui l'épou- vante; ils la voient sans bienveillance, sans jus- lice, sans vénération, sans estime pour elle- même, sans fermeté, sans désintéressement, sans la moindre apparence de tous les nobles pou- voirs humains qu'elle a reçus; ou si ces facultés apparaissent dans sa vie, ce n'est que d'une ma- nière instinctive, accidentelle, isolée: l'intelli- gence n'y a donné ni sa lumière ni sa consécra- tion. Je vous le laisse à juger. Ne leur paraît-il pas qu'ils vivent au milieu des espèces infé- rieures? Peut-il leur venir dans l'esprit de traiter en hommes des êtres qui n'en ont aucune des manifestations? et s'ils en avaient l'idée, n'en seraient-ils pas les victimes? Rappelez-vous-le bien : l'homme animal n'est point capable des choses qui sont de l'intelligence et des senti- ments moraux; elles lui paraissent folie, il ne peut les comprendre, et il ne s'arrête que devant
i2i iNsriNfrr m: sa l'iidi'P.K Dif-rNsi-;.
l'cxpicssion (''ii(Mi;i«ni(' des l'acullrs animales, (ju'il s(Uil('\(' dailUMirs clu'z les aiilrcs NiolcniiMcnt contre lui.
Va lors([ii(' les choses sont telles que je vous le (lis; lorsqu'aux veux de tous les observateurs et de tous les gens de bien qui voudraient vous servir, vous ne semblez constitués ni pour la science, ni pour la vertu, ni pour la morale, ni pour la vérité, et que vous avez par conséquent à combattre sans relâche pour rentrer dans la dignité de votre nature et la liberté de ses mou- vements, vous laissez de côté vos aspirations les plus élevées et les plus légitimes en principes; vous vous usez dans de puériles discussions, vous dépensez vos forces dans des combats sans hon- neur et sans importance, et vous venez ensuite vous plaindre à moi de votre asservissement et
de vos malheurs Allez, allez, le caractère
auguste de l'humanité s est effacé dans vous tous, vous n'inspirez ni l'affection ni l'estime; on vous traite suivant vos mérites et je vous interdis le murmure, car c'est moi qui vous châtie et qui, par un reste de miséricorde, vous maintiens sous le joug des hommes forts.
Ainsi donc, aucune réforme possible si chacun de vous ne la commence en soi. Vous ne pouvez
I.NSllNCI' l)K SA IM'.OI'IIK Ulil' KNSK. jo,")
rien, parce que, nous aussi, l'égoïsuie muis a glacés; parce que vous ne possédez point ce i)ar (juoi l'on se dévoue, ce par quoi l'on combat, non pas un jour, mais lous les jours, sans jamais se lasser, sans se décourager jamais. Vos plus grands ennemis sont dans vous-mêmes. Combat- tez-les à outrance, cessez de \ivre dans l'anar- chie; prenez possession de vous-mêmes. Il faut être hommes pour avoir la puissance et les droits de l'homme. Dites-le ! de quelle manière vivez- vous? Car vous êtes tellement imbus de préjugés, que vous prenez ces injonctions pour des lieux connnuns, pour de simples recommandations de moraliste, et que vous ne vous apercevez pas que ce sont les principes mêmes de la science de la nature de l'homme. Oui, je vous ai faits hommes; et tant que vous ne mettrez pas sous vos pieds l'animal qui est en vous, tant que vous ne régle- rez pas ses activités conservatrices , mais infé- rieures; tant que vous ne combattrez pas en l'honneur de votre nature élevée et que vous resterez au-dessous de votre noble condition, vous ne gouvernerez pas: on vous gouvernera. L'homme seul s'appartient. Répondez donc âmes largesses, instruisez-vous, ennoblissez-vous; de- venez par l'intelligence et par l'àme les maîtres
1-26 INSri.NCr l)K SA PIÎOl'l'.K DI-l'K.NSr.
de vos destinées; révélez vos grandeurs intelloc- luelles et morales : soyez hommes ! Et de ce moment vous régnerez sur la bêle, vous régnerez sur tous ceux qui seraient tentés de lui ressem- bler. Votre mission sera remplie, vos aspirations seront satisfaites. La liberté ne vous sera pas rendue, car elle ne vous sera pas enlevée; et, dans la plénitude, la force et la joie de votre grande existence, vous n'élèverez plus vers moi que des cris de reconnaissance et d'amour.
Quelques uns d'entre vous se plaignent de ne point trouver en eux cette énergie, ce courage, cet esprit de lutte et de réaction propres à assu- rer leurs intérêts matériels et à sauvegarder l'in- dépendance et la dignité de leur caractère. Que signifie ce langage? N'y vois-je pas de nouveau percer de l'ingratitude, ou s'y dévoiler la plus grossière ignorance? Certes, j'ai mis de l'inégalité dans la répartition de mes dons, et la diversité des circonstances extérieures au sein desquelles apparaissent et se développent les dilîérents in- dividus, comme les dilTérentcs nations du globe, rend encore plus sensible cette inégalité primi- tive. Mais en dehors de ces êtres incomplets qui ne comptent pas dans l'espèce, et (|ui ne naissent ificomplels (jue j)ar suite des dérèglements dr
I.NSILNCI l>i; SA l'i'.OI'IlK DKl JiA.SK. Vil
leurs pères el de la non-observance de mes [)ré- ceptes, ai-je refusé à aucun de vous un seul des attributs de l'organisation que j'ai arrêtée pour vous tous? Non, le tout est dans le tout: l'homme, en ce sens, est égal à l'homme; chaque homme porte en lui-même la fornie entière de l'humaine condition. Je ne vous ai privés d'aucune faculté; seulement, vous les possédez toutes à des degrés dilYérents, etquelles que soient d'ailleurs leurforce ou leur faiblesse primordiale innée, j'en ai sou- mis la puissance et la manifestation à la loi d'ac- tivité. Toute faculté qui ne s'exerce pas s'alan- guit et s'éteint; toute faculté qui se déroule et s'applique, ajoute à sa vigueur native. Arrivez donc enfin à posséder le secret de vos faiblesses et de vos grandeurs, vous à qui j'ai donné la lumière de l'intelligence, et jugez mieux de vos richesses.
Vos frayeurs, vos craintes, vos pusillanimités, \os couardises, vos lâchetés (que m'importent les mots, pourvu que vous compreniez ma pensée), ne viennent point de la nature, elles viennent de vous-mêmes ou de la négligence de vos institu- teurs. Point de doute sur ce point : si vous restez Iréquemmenl au-dessous des événements de votre propre exislence. c'est votre faute ou celle de
l'->8 INSi'INCl" \)\i SA l'IlOl'lU': Dl.l'KNSK.
VOS ôdiicalcurs. L'homme moveii qui l'orme l'es- pèco a loiilcs les apliludes : il est propre à loul ou il n'es! bon à rieu, suivant le milieu (pii l'en- veloppe e( (pii le motlilie. En dépit (piil en ail lui-même, mettez-le donc à bonne école. Il laul de longue main le préparer aux coups du sort, aux hasards de la vie, lui l'aire essaver son cou- rage, de>ancer les mauvaises aventures, le tenir constamment sous les armes et prêt à laire face à toule éventualité. On réussit mieux quand on attaque ({ue quand on se défend. Au lieu de vous laisser surprendre, prenez vos avantages, pour- voyez à la retraite, revenez à la charge, exercez la condjativité, ne la séparez pas des autres pouvoirs (pii sont en vous, laites tout conspirer au succès de vos entreprises.
On échappe aux plus grands dangers en ne s'en étonnant point; on succombe aux plus fai- bles ])ourne s'y être pas bien résolu. C'est comme cela (pie dans toutes les carrières, dans l'exer- cice sérieux de chaque profession, les hommes se lormenl à la \erln. à la vaillance, à la Nicloin» (1(1 111 >ii(ie el (le la fortune; c'est comme cela (pi'ils apprenneiil à se connaître et à apprécier <(' (pic j'ai fait piMireiix: ils s'essaient. >oienl cl ani:niciilciil la nic>ur(Mle leur \aleui'. la force
INSTKNd 1)1- .SA l'UOlMU': DKlKNSr.. V2\)
ol la portée de leurs reins, la vigueur et Téner- gie de leur âme; ils voient jusqu'où ils doivent espérer et promettre d'eux-mêmes; puis s'en- couragent et s'afl'ermissent à mieux, s'accoutu- ment et s'endurcissent à tout, et deviennent ainsi les dominateurs et les maîtres de leurs destinées. Je vous ai promis le bonheur en toutes choses, je ne tromperai pas vos espérances; mais je ne vous l'ai promis qu'au prix des cond3ats.
INSTINCT DE DESTRUCTION,
DESTRUCTIVITÉ , INSTLNCT CAUWSSIER , SENS DU MEURTRE.
Eh quoi ! avons -nous donc ({uolque chose à écrire sur l'homme quand il s'agil de rexcrcice et de l'em- ploi d'une pareille faculté?
La science marche si lentement, et encore de nos jours les préjugés obscurcissent à tel point l'intelli- gence, que celte question paraît à la plupart de mes confrères provenir chez moi d'un sentiment d'indi- gnation tout naturel. Il n'en est rien cependant, et sous ee rapport au moins ma sensibilité, qui ne le cède point à la leur, ne m'a point troublé la vue; il y a longtemps que , sans me donner d'importance, et ce n'est point ce que j'ai fait de mieux , j'observe la nature et que je m'applique à découvrir les lois de son sublime auteur. Ici comme ailleurs je ne fais pas de grands raisonnements : je suis humble d'es- prit; je constate les faits et j'admire les voies et moyens dont il se sert pour protéger notre vie et nous conduire à l'accomplissement de nos destinées.
" Lorsque le docteurCall, a dit l'honorable M. Lél ut avec roKc loyauté (jui n'appiuticiit qu'au talent, si-
INSriNd DK IJlSlHCCno.N. loi
gnala clans Ja lèle humaine l'iiisliiict carnassier, le sens du meurtre ou de la deslruclion , ce fut presque un concert de malédictions contre le philosophe qui avait osé proposer l'admission d'une pareille faculté dans la psycliolo(»ie. Assimiler l'homme aux animaux carnassiers, au loup cervier, au tigre, à l'hyène , en faire un meurtrier, un incendiaire, il y avait là presque de l'immoralité; et les opposants qui te- naient un pareil langage ne s'apercevaient pas ou ne voulaient pas s'apercevoir que tout ce qui les entoure n'est qu'une scène de carnage et de destruction dont ils sont eux-mêmes les principaux acteurs: que l'herbe des champs est dévorée par la brebis, qui est dévorée par le loup, qui est tué par l'homme, qui se détruit et se dévore lui-même; que nos festins, nos plaisirs de la chasse, du cirque, de l'amphithéâtre, notre point d'honneur, notre gloire guerrière, tout cela n'est que du sang; que nos lois en sont imprégnées, et qu'elles proclament depuis des siècles la nécessité du meurtre pour réprimer le meurtre, qui se reproduit toujours. C'était une honte que tant d'inconséquences ; il fallut bien avouer qu'on n'y avait pas vu clair : l'instinct passa. » L'instinct existe.
On ne peut plus se refuser à le croire : les faits parlent plus haut que les sophismes. Oui, principa- lement pour les besoins de son alimentation, l'homme est un être éminemment destructeur. Oui,
\[\-l I.SSn.NCI DE DbSI lU CIIO.N.
pour l'hoimne coiimio pour lous les autres de^n'és de l'cclielle zoolo|^i(pie, c'est une coiidilioii su- prême : vivre, c'est détruire, et i'or«anisatioii est partout en ra|)porl avec ce but de la nature. Cette nécessité non seulement est impérieuse, mais elle est fatale, et dans quelque étonnement qu'elle jette notre esprit, il nous faut l'accepter comme une loi, comme une volonté de Dieu; sans cette force spé- ciale d'autre part, l'homme n'aurait jamais pu s'éta- blir dans le milieu ouvert à ses activités. Il lui fallait un instinct qui le portât à y détruire les causes mêmes de destruction qui l'enveloppent de toutes parts.
Maintenant, pour continuer à préparer l'esprit de nos lecteurs, nous allons nous demander si cette puissante faculté de conservation qui nous laisse, comme toutes celles que nous avons déjà analysées, dans la condition d'existence la plus brute et la plus instinctive, doit être abandonnée sans contrôle intellectuel et moral à sa propre énergie. Nous venons d'indiquer le but principal et lé[;itime de SCS applications; ne s'étend-il pas jdus loin? L'homme a-t-il droit de vie et de mort sur l'homme? Cette faculté ne donne-t-elle pas une teinte d'inq)a- tience et d'emportement au caractère, et n'avons- nous pas à en redouter les mouvements par la facilité aNcc laquelle elle se prête à nous débarrasser vio- lemment et pour toujours de tout ce qui peut faire
INSTINCT 1)F. DRS'Tlîl'i riON. iX',
olislacle i\ l'oxéculion de nos dossoins? Que dil l'Iiis- loiro? ([ue démontre l'étude des manifestations de la tête humaine?
I.es traits répondent. L'homme s'est baigné dans le sang de ses semblables; l'instinct de destruction s'est montré sur toute la surface du globe : tantôt il a subjugué les autres facultés de l'encéphale et les a entraînées dans ses violences ; et tantôt, c'est le fait le plus ordinaire, ce sont les autres facultés qui, pour leurs satisfactions non moins aveugles et non moins passionnées, ont fait appel à son énergie et allumé ses fureurs.
En résumé, par toute espèce de raisons, par lui- môme, ou sous l'égoïsme incitateur des penchants du plus bas étage, ou par mesure toute naturelle et tout intelligente de conservation; dans d'autres circonstances , sous le feu des sentiments les plus élevés, ou par raison d'État et de haute politique, et trop souvent aussi sous les prétextes les plus ho- norables, pour ne rien oublier, dévoiler l'homme tout entier et signaler les hypocrisies de sa tête, cet instinct inférieur s'est ouvert la carrière, et a placé l'homme au-dessus et en dehors de tous les êtres qui portent autour d'eux le carnage et la mort.
Certes, pour tout homme d'un sens droit, ce simple exposé suffirait pour rendre incontestable l'existence d'un instinct destructeur dans l'encé- phale humain; néanmoins je ne crois pas devoir
i;5/| iNsriNci i)i', DKSi lii crioN.
|»nMmil};ner la lui inorali^ do s<.'S applicalions sans rapporter encore cpielques nouveaux faits jiropres à dissiper les doutes (pii pourraient rester dans l'esprit de quelques savants.
il faut bien le dire à mes lecteurs, les savants, en ({énéral, ne ressemblent point aux autres hommes. Assez souvent ils ont la tôle faussée ou rétrécie par leurs études spéciales, quand les succès faciles qu'ils obtiennent dans ces directions exclusives ne les enivrent pas complètement d'orgueil et ne finis- sent pas par affaiblir leurs moyens. Je le demande à toutes les personnes qui ont lu mes deux premières livraisons, qui pourrait s'ima[;iner, et vraiment je n'en reviens pas moi-môme , (|ue quelques uns d'entre eux ont pris mon travail pour un travail abstrait? Je le liens de l'excellent docteur Lallemand, de Montpellier, qui me l'a dit de la manière la plus solennelle. Le mot est heureux et pas trop compro- mettant; il donne de l'importance à celui qui le pro- nonce, il le tire gracieusement d'affaire, et l'auteur (pii le reçoit ne peut pas trop s'en offenser. Quoi qu'il en soit , je ne puis accepter cette honorable qualification. Mon travail est la déduction sévère des faits les plus nombreux et les mieux constatés, et ne se perd dans aucune abstraction. Pour se former une opinion, il faut, à ce qu'il parait, à ces hommes si distingués d'ailleurs , des démonstrations con- crètes. Tout ce qui ne se mesnre pas au compas,
iNsriNci' i)K DKsri'.icnnN. i;îr,
lout ce qui <''Cliapp«î à l'aclion tlu loucher, loul ce ([ui ne s'analyse pas par le stéthoscope ou le plessi- uiètre, est abstrait. Les observations les mieux faites ne disent rien à leur intelligence ; les manifestations instinctives, intellectuelles et morales de l'âme hu- maine, mille et mille fois révélées, manifestations toujours identiques, toujours invariables et toujours prêtes à se prêter à vérification nouvelle, si je puis dire ainsi, ne les impressionnent pas à l'égal de la fracture d'un membre, de l'opacité du cristallin ou de l'engorgement de la rate ou du poumon. A leur avis, cependant, il pourrait bien y avoir quelque chose d'exact et d'intéressant dans tous ces faits, mais néanmoins ce sont toujours de ces phénomènes qui ne frappent pas tout d'abord les yeux de tout le monde, et qui ne se palpent pas des deux mains; ils constituent donc un travail abstrait, par consé- quent un travail qui ne peut entraîner dans l'esprit la conviction rapide et profonde que commande im- périeusement aux têtes les plus bornées la per- ception saisissante et grossière des objets matériels. Voilà les illusions de notre vanité, messieurs: l'homme est ainsi fait, il n'a de considération élevée que pour les travaux, tels quels, dont il fait l'objet particulier de ses occupations ; il s'admire dans ses œuvres les plus minimes, et à fortiori dans ses œu- vres de quelque importance. Et s'il arrive qu'il soit appelé à donner une opinion sur des travaux étran-
13fi INSTr?!Cl DE DESTRUCTION.
fjcrs à sa direclion, et qui domnndonl pour leur oxé- culion la mise on jeu de facultés supérieures ou do facullés différentes de celles dont il a pour lui-môme soigné la culture et perfectionné les activités, il pré- fère on abaisser le mérite plutôt que d'avouer son ignorance, et de se récuser en toute équité et toute dignité pour le jugement qu'on lui demande ou qu'il veut de lui-même prononcer.
Combien de fois n'a-t-on pas vu , par un pareil travers , tels oi tels coryphées placer au-dessous d'eux des hommes dont ils n'avaient pu mesurer la puissance et la portée, et qui, dans le sentiment profond et vrai de leur supériorité, avaient dédaigné de se mesurer avec eux !
Je disais que l'instinct de la deslructivité existe dans la tôle humaine ; je le répète encore : il est, et il a été donné, comme toutes les autres facultés que nous avons jusqu'à présent examinées, pour la con- servation de l'espèce et de l'individu. Non seulement c'est lui qui donne à l'homme la force voulue pour tuer sans répugnance, et même avec plaisir, les ani- maux nécessaires à son alimentation ; mais c'est encore lui qui prêle son assistance, son appui, sa vigueur, son irascibilité aux autres pouvoirs de son cerveau. Ceux-ci aspirent certainement par eux- mêmes à se manifester, et ils trouvent, d'ailleurs, dans les impressions des objets extérieurs, les exci- tations qui conviennent à l<Mir mise on application :
INSTIiSCÏ DE DESTRUCTION. 137
mais, dans une foule de circonslances, néanmoins, ils manqueraient de réner[]ie suffisante pour allein- die le but qu'ils se proposent, si cd instiiiel , qui s'irrite devant les difficulîés, n'élait là pour les relremper et les auiiner à Taciion.
Ainsi donc, la chose est inconleslable, je vais par- ler d'une cliose réelle. La destruclivilé est une fa- culté inhérente à respèce humaine, et l'homme des temps anciens, comme Thommc des temps moder- nes, en a fait large emploi, lorsqu'iUn'en a pas fait un cruel et fréquent abus. Ce sont des faits avérés :
A toutes les époques, dans tous les lieux, sous tous les drapeaux, sous toutes les formes gouvernemen- tales connues (républiques, monarchies, théocraties, oligarchies, despotismes), nous nous sommes tous, et à qui mieux mieux, respectivement roulés dans le sang les uns des autres. Nous l'avons fait, comme je le faisais entendre tout à l'heure, pourde bonnes ou de mauvaises causes : nous l'avons fait pour nous emparer du pouvoir et nous y maintenir ; nous l'a- vons fait par passe-temps, par plaisir, pour nous amuser. Dans notre infirmité mentale , nous l'avons fait pour plaire à Dieu, à qui nous avons prêté la portée de nos vues et nos passions de bas aloi. Je crois même, si mes souvenirs sont fidèles, que, par la plus basse des sensualités, par gourmandise, nous avons jeté des hommes vivants dans des viviers pour engraisser des murènes destinées à nous engraisser
11
138 IJÎSTINCT DE DESTRUCTION
nous-mêmes, et que, dans nos grandes fêtes popu- laires, nous avons enduit de poix-résine et d'huile des hommes également pleins de vie, pour nous servir de luminaires. Que dirai-je de ces malheureux qui, pour occuper les loisirs de la ville éternelle, disputaient leur existence à la fureur des panthères et des lions? Dois-je passer sous silence ces autres infortunés qui, au nombre de vingt mille quelque- fois, descendaient dans les cirques, s'inclinaient avec respect devant l'empereur en lui disant : « César, ceux qui vont mourir le saluent ! «puis, tout à coup, à un signal donné, se précipitaient les uns sur les autres et se taillaient vaillamment en m.orceaux, sans qu'il leur vînt dans l'esprit de massacrer les spectateurs sauvages qui leur donnaient ces ordres affreux? C'est le moment et le lieu de citer ces pa- triciens et ces grandes dames de Rome qui, dans l'intérêt de leurs vengeances particulières, recher- chaient les poisons les plus subtils, et qui, pour être bi<în convaincus de leur efficacité, prenaient le soin attentif de les essayer sur de jeunes garçons et déjeu- nes fillesqu'ils faisaient amener devanteux, et dont ils contemplaient froidement les convulsions et la mort. Il faut avouer cependant, pour nous rappro- cher des temps modernes, en faire ressortir les mœurs un peu plus douces, ne point charger le ta- bleau et rendre toujours hommage à la vérité, que quelquefois nous avons témoigné de l'horreur pour
INSTINCT DE DESTRUCTION. 13tf
le sang, et que, tout simplement, nous avons fait brûler à petit feu des milliers d'individus qui ne de- mandaient qu'à vivre dans la foi de leurs pères, quand, je ne sais par quel caprice ou quelle préfé- rence, nous ne les faisions pas périr dans d'autres supplices non moins épouvantables : témoin ces prisonniers, hommes et femmes, faits dans les guer- res de religion de la Hollande vers la tin du xvi* siè- . cle. La différence des sexes n'établissait pas de dif- férence entre eux ; on les tuait de la môme manière : on remplissait de poudre le dernier intestin des uns, et chez les autres les appareils profonds de la généra- tion lui servaient de réceptacle. Ainsi préparés et bourrés, on les voyait soulevés de terre à la première étincelle, faire explosion et se fendre en morceaux. Pour rester fidèle à mes bonnes habitudes, et par conséquent persévérer à rapporter simple- ment les choses telles qu'elles se sont passées, je dois encore faire remarquer que dans ces temps-là, qui ne sont pas bien loin de nous, on avait de part et d'autre des attentions particulières pour les offi- ciers qui ne périssaient pas dans la bataille. Leur grade leur donnait titre à quelques distinctions, et dans la crainte perpétuelle oîi l'on était d'offenser la divinité en faisant couler leur sang, on ne trou- vait rien de mieux à faire, pour tout concilier et les tuer sans pécher, que de recourir au moyen de des- truction que je vais vous raconter.
itiO INSTINCT DE DESTRUCTION.
On étendait sur une table ces malheureux offi- ciers, et lorsqu'ils y étaient assujettis de manière à ne pouvoir briser leurs liens et échapper aux exécuteurs, on plaçait sur leur ventre un bassin de cuivre, sous lequel on introduisait un rat affamé. Dans l'impatience où l'on était de voir commencer le supplice et l'opération, on chauffait avec des char- bons ardents la surface extérieure du bassin pour exciter le rat à mordre le venlre de la victime et à y chercher un refuge. Comme on le pense bien, il ne lardait pas à pénétrer dans les entrailles ; on cessait alors l'action du l'eu. Le domicile du rat se trouvait établi, et pendant quelques jours on pouvait consi- dérer à loisir les souffrances inénarrables et le dé- périssement graduel de ces nobles soldats qui, dans la simplicité de leur esprit, le désintéressement de leur caractère et l'amour de leur pays, n'avaient pu jusqu'au dernier instant s'imaginer qu'ils ne trouveraient pas chez leurs ennemis victorieux et chrétiens quelque chose de l'homme et quelque chose du chrétien.
D'ailleurs, la manière de faire, \emodus faciend{,\e genre d'extermination, à quelques différences près, ne changé rien au fond des choses et ne rend pas moins patente et pas moins abominable chez nous tous le désordre ou l'abus de la destructivité.
Ainsi, j'ai lu dans quelques livres que l'homme ne s'était pas fait défaut, non plus , d'écorcher
I.N.SrJNCI' DE DESTRUCTIOiS. l/|l
l'iiominc loul vif; que, dans d'aulres circoiislaiices, il l'avait mis enlio deux planches pour le scier à plaisir et avec moins de dilTicullé. Je ne dis rien de l'amputation du nez et des oreilles, pratiquée chez un certain nombre dindividus, ni de l'arrachement des paupières, des yeux, des dents et des onoles , opéré sur quelques autres : ces supplices-là ne fai- saient pas mourir ; ils ne détruisaient pas complète- ment le sujet.
La sainte inquisition refrénait aussi l'activité de son instinct destructeur ; elle prenait quelques me- sures de conservation en faveur de ses frères en Dieu; elle cherchait et trouvait des médecins qui suivaient les effets de la torture et qui en suspendaient les horribles cruautés, quand ils s'apercevaient que la \iclime allait échapper, par la mort, à la ra^je de ses bourreaux orthodoxes.
Les infortunés dans la bouche et les oreilles des- quels on a coulé du plomb fondu, ou qui ont été suspendus vivants par les épaules à des crochets de fer, comme le sont des quartiers de mouton à l'élal d'un boucher, et <pii sont morts de faim, de soif, de lièvre et de marasme dans celte affreuse position, ne se comptent pas, par respect pour l'humanité. L'es- prit le plus inventif se perd vraiment dans ces aber- rations du roi de l'univers, et comme il me serait facile de remplir je ne sais combien de volumes du récit d'atrocités équivalentes ou analogues, je passe
442 INSTINCT DE DESTRUCTION.
outre, ne voulant pas profiter de mes tristes avan- tages et rester plus longtemps avec mes lecteurs dans ces abîmes de la perversion instinctive , intel- lectuelle et morale de l'humanité.
Je dois seulement faire remarquer qu'il n'y a pres- que pas de facultés dans la tête humaine qui n'aient appelé la destruction à leur aide pour se donner sa- tisfaction et accomplir leurs desseins : nous avons tué des foules d'hommes pour le triomphe ou le sou- lagement de notre orgueil , pour nous disputer des femmes, pour venger nos vanités blessées ou pour apaiser notre soif insatiable de l'or. Les annales historiques de tous les peuples en font foi. Dans la personne de quelques chefs de gouvernement, les sentiments les plus beaux de l'âme humaine ont eu eux-mêmes besoin de recourir à la destruction pour établir leurs droits de suprématie, protéger l'ordre social et vaincre l'anarchie. C'est encore là de l'his- toire, et celte page est assez belle et assez rare pour la mettre en relief et la faire servir, s'il est possible, au rachat de nos indignités. Il n'est pas jusqu'à nos facultés intellectuelles, ordinairement si peu pas- sionnées, si dégagées d'intérêts matériels, au dire absurde des plus grands docteurs, qui n'aient elles- mêmes mis la mort à contribution ; et, en effet, nous avons eu recours à ses grâces pour imposer nos idées creuses et régner en nos sorbonnes.
Pour résumer tout ce qui est d'observation posi-
IiNSHNCT DE DESTRUCTION. 143
live et générale, avec nos sciences si avancées, nos morales si affectueuses et si tendres , nos religions si pures et si douces, non seulement nous avons tué et nous nous sommes fait tuer pour des choses qui n'en valaient pas la peine, ce qui semble bien indi- quer chez nous tous quelques faibles dispositions à la chose ; mais encore nous avons épuisé, vis-à-vis les uns des autres, dans maintes et maintes occa- sions, les raffinements les plus inimaginables de la barbarie, probablement comme si c'eût élé le seul moyen qui put être en rapport avec la violence de nos incitations, et qui pût seul en apaiser les mou- vements frénétiques.
Et ce qu'il y a d'inconcevable pour nous dans tout cela , ce qui dénote la subversion totale de la tête humaine ou sa profonde hypocrisie, c'est que dans une foule de circonstances , comme je l'ai fait en- tendre au commencement de ce chapitre, l'horreur que nous avons professée avec ostentation pour le sang nous a fait commettre des horreurs qui man- quent de nom dans la langue des nations. Jamais on n'a porté plus loin le mépris de l'humanité. Quels exécrables sophismes ! quelles abominables distinc- tions ! quelles amères dérisions !
Ce qu'il y a de certain, c'est que les caractères propres de l'humanité se sont effacés dans ces extra- vagances et ces délires; la raison, la bienveillance, la justice, l'estime de nous-mêmes et de nos sem-
l/îi INSlINCr 1)K DESTRUCTIONS.
blables, lu vénération, tout ce qui pouvait nous sau- ver de ces horreurs s'est abîmé dans la béte et nous a perdus. Somme toute, nous ne savions plus ce que nous faisions : la bôle, dans toute la hideuse accep- tion du mot, la bète atroce, la bête fauve, a dominé notre nature supérieure, lorsque notre nature supé- rieure elle-même, pervertie ou égarée, ne l'a pas contrainte à servir ses dérèglements inouïs.
Ainsi donc, ladestructivité,bienou mal employée, apparaît dans la vie de l'humanité : partout la vue, l'odeur et le goût du sang ; partout nous entendons le cri lamentable ou héroïque d'hommes violemment arrachés à l'existence; partout des échafauds, des bû- chers , des champs de bataille , des empoisonne- ments, des assassinats, des empalements, des boîtes aux oubliettes ; partout des moyens d'attaque et de défense pour ou contre la destruction, des canons, des poudrières, des arsenaux magnifiques , des for- tifications bien établies ; partout des mesures de destruction vigoureusement prises dans l'intérêt du crime comme dans celui de la verlu , cl, par conséquent, partout la nécessité d'éclairer l'espèce humaine sur les applications d'une des virtualités les plus dangereuses ou les plus utiles de sa con- stitution cérébrale.
Voilà du concret, messieurs, voilà du positif, voilà qui n'est pas trop abstrait, voilà, dans les justes prétentions que j'ai toujours affichées, ce qui est à la
i.NsrLMrr J)!-; destkuction, izi5
portée de tous les esprits , ce qui ne peut faire le moindre doute ni soulever la moindre contradiction, et voilà ce qui m'enhardit à me mettre en frais et à traiter, devant mes illustres confrères, de l'instinct destructeur, comme s'il ne s'agissait pas d'une faculté trouvée sous la fourrure un peu chaude de mon bonnet doctoral.
Il faut avouer, messieurs, (jue j'ai bien de la peine à mériter ostensiblement l'honneur de m'asscoir à vos nobles côtés : tantôt on me signale avec affecta- lion dans la presse médicale comme un homme plein d'esprit et d'imagination, ce qui pourrait bien signi- fier que je n'ai pas le sens commun, si je connais bien la valeur et la portée de certains mots; et tantôt on me dit que mes compositions sont abs- traites, ce qui veut dire en d'autres termes, car il faut que je traduise encore ici les honnêtes senti- ments de mes frères d'armes, qu'elles sont tant soit peu métaphysiques, embrouillées, difficiles à com- prendre ol partant presque indifférentes, inutiles ou clrangèr<}s au •^raïul mouvement intellectuel dt; mon époque Partie intéressée comme je le suis dans le débat, mon opinion peut paraître suspecte; mais je m'estime assez et j'estime assez mes sembhibles pour ne point ratifier par mon silence ces interprétations d'une bienveillance plus que douteuse. Certes, mon ouvrage n'est point d'un homme supérieur, mais il est le fruit d'un esprit net, rigoureux, analytique;
U6 l^JSTJNCT DE DKSTRUCTIOIN,
il est l'œuvre d'un cœur droit, et sa profondeur abstraite, si tant est qu'elle existe, disparaît sous l'évidence des faits , le bonheur de l'expression et la clarté de la pensée.
En présence des faits universels que je vous ai rapportés, messieurs, en présence de ces millions et millions d'hommes qui, sur toute la surface du ({lobe et par tant de raisons diverses, sont lombes sous les coups de la destruction et y tombent encore tous les jours , une dernière et solennelle question se présente tout naturellement à l'esprit; je ne sache pas qu'elle ait été posée devant l'humanité sous le large point de vue que je viens d'ouvrir à mes lecteurs.
Quelle est la destination de ce penchant? A-t-il pour but seulement de porter l'homme à détruire les animaux nécessaires à son alimentation , et à faire disparaître les causes de destruction auxquelles il est journellement exposé dans le milieu qu'il habite, ou bien son action doit-elle aller plus loin? Peut-elle s'étendre sans crime jusqu'à la destruction de ses semblables? L'homme a l-il le droit d'armer l'homme contre l'homme? A-t-il le droit de conduire au com- bat, à la bataille, à l'extermination, des milliers d'in- dividus les uns contre les autres? Peut-il avoir quel- (juefois des motifs suffisants, c'est-à-dire des motifs approuvés par l'intelligence et les sentiments mo- raux pour faire couler à grands flots le sang humain?
INSTINCT T1E DESTRUCTION. ilil
L'homme est-il, dans ces circonstances comme dans tant d'autres, rinslrument delà Providence. Le maître universel des mondes, le Dieu que nous ado- rons, est-il donc encore aujourd'hui comme autrefois le Dieu jaloux, le Dieu vengeur et exterminateur, et sommes-nous dans l'ordre et le bien lorsque , pour animer nos soldats à la défaite et à la ruine des êtres humains qui nous font obstacle , nous l'invo- quons comme le Dieu des armées, et que nous faisons bénir nos drapeaux par les ministres de ses autels?
La question est bien posée, ce me semble; il n'y a pas d'ambiguïté dans les termes : j'espère y répondre à la satisfaction de mes lecteurs.
Il est temps, en effet, que l'homme apprenne à se servir de ses facultés-, il faut qu'il sache sur qui, sur quoi et à quels degrés il doit en déverser les puissantes activités dans le monde extérieur.
INSTINCT DE DESTIU CTJON,
INSTINCT GARNASSIEIl, SENS DU MEURTRE, DESTRUGTIVITÉ.
La morl violente, ou vous l'a dit, est une institution de la nature, et je ne sais d'où vient l'étonnement que vous manifestez à la simple promulgation de cette loi, lorsque vous en avez tant de fois et de tant de façons diverses dépassé la mesure et l'application. Non, ce n'est point un paradoxe, la morl violente est une de mes insti- tutions, et j'ai voulu qu'il en fut ainsi pour assu- rer la nourriture et l'existence organique de tous les êtres de ma création. J'ai fait plus : j'ai voulu que, dans cette même faculté, vous trouvassiez arme et secours contre le monde extérieur; elle vous était nécessaire pour y assurer votre exis- tence et votre empire : il fallait détruire pour ne pas être détruit. Apprenez donc encore, à ce point de vue, à apprécier l'excellence de mes dons ; et, sur cette terre dont je vous ai faits les administrateurs et les gérants, détruisez tout ce qui peut mettre obstacle à la liberté de vos mou- vements et à votre domination légitime, disputez-
INSTINCT DE OESTRUCTIOX. lZi9
lui sa puissance, transformez-la sous vos pou- voirs supérieurs, et qu'en un mot tout porte sur elle l'empreinte de votre passage ici-bas.
Quant à la première et à la plus indispen- sable nécessité d'application de cet instinct, ne dirait-on pas que vos sens sont restés constam- ment fermés aux impressions des faits les plus vulgaires et les plus matériels de la nature? Ouvrez enfin ces portes de votre entendement, et partout vous ne constaterez que des scènes de carnage et de destruction; partout, à la sur- face de la terre, dans les plaines de l'air, dans les fleuves, dans les mers, dans les entrailles du globe, vous n'apercevrez que des sacrifices d'êtres vivants faits chaque jour et à chaque instant, par millions et millions, à d'autres êtres vivants.
Je vous le répète, c'est ainsi que j'ai ordonné les choses de votre monde; et, pour atteindre ce but de destruction dont j'ai fait la source inépui- sable de la vie, j'ai, comme dans le reste de mes œuvres, tout profondément et tout largement institué.
Chez les grands carnassiers, chez tous ces animaux qui se nourrissent exclusivement de chair et de sang, vous pouvez plus particulière- ment admirer le luxe et la richesse que j'ai
150 INSTINCT DE DESTRUCTION.
déployés dans la fabrication de mes instruments de mort; là^plus que partout ailleurs, j'ai montré la puissance et l'étendue de mes ressources, en même temps que la simplicité de mes appareils. Voyez comme tout se tient dans leur organisa- tion, comme tout conspire au but que j'ai voulu leur faire atteindre. Indépendamment de l'impa- tience et de l'énergie de l'instinct destructeur qui les porte à l'action , considérez la forme élancée de leur corps, remarquez la souplesse et la force de leurs muscles , regardez leurs armes terribles, leur gueule, leurs dents et leurs griffes; écoutez ces rugissements et ces cris qui glacent déjà d'effroi la victime; suivez-les lors- qu'ils se précipitent sur elle et qu'ils la dévorent, et dites-moi s'il est possible, pour multiplier en un clin d'oeil la mort autour d'eux, d'ajouter quelque chose à la puissance de destruction que je leur ai donnée.
Et dans cet ordre de faits, pour continuer à ne mettre en relief, devant vous, que les princi- pales figures de ma création, vous n'avez donc étudié non plus ni l'organisation, ni les habi- tudes, ni les mœurs des grands oiseaux de proie? Quelle perfection, cependant, dans les armes meurtrières que j'ai également fabriquées pour
INSTINCT DE DESTRUCTION. 151
eux tous! Leur instinct carnassier, la subtilité de leur odorat, la portée immense de leur vue, l'énorme envergure de leurs ailes, l'obliquité et la rapidité de leur vol, la vigueur de leurs serres, la forme recourbée et tranchante de leur bec , j'ai tout ordonné chez ces dominateurs habitants de l'air pour l'accomplissement de ma loi de destruction; tout est disposé chez eux pour qu'ils donnent une mort de surprise, une mort prompte et sans agonie, rs'oubliez pas ce fait important, créatures on ne peut plus sensibles, car avant de tuer vos semblables, vous vous êtes bien souvent fatigué l'esprit à trouver des moyens de destruction qui prolongeassent leurs tour- ments et qui vous missent à même de les voir plusieurs fois horriblement et lentement mourir. Dans les lacs et les tleuves, et dans toute l'étendue des mers, comment n'avez-vous donc pas été frappés également de l'extermination prodigieuse et perpétuelle des êtres innombrables qui se meuvent dans ces immensités? Comment n'avez-vous point été étonnés de l'art inouï avec lequel, pour le milieu qu'ils habitent, j'ai varié la structure et la forme de leurs instruments des- tructeurs? Mangez et soyez mangés! Telle est la loi générale de leur existence; et cette loi qui
152 INSTINCT DE DESTRUCTION.
VOUS explique rintensilé de leurs fonctions géné- ralives est tout à l'avantage de ceux qui échap- pent à cette énorme consommation journalière : la vie des uns est dans la mort des autres. ïétes aussi faibles qu'orgueilleuses, pouvez-vous nier plus longtemps ces destructions incessantes? Ne sont-ce pas des faits incontestables; et vous entendrai-je encore crier au paradoxe?
Pour dissiper votre aveuglement et reconnaître ma loi, ne vous suffisait-il pas d'ailleurs de jeter les yeux sur vous-mêmes? Votre organisation ne tient-elle pas tout à la fois de celle des carni- Aoic^s et des herbivores? Par ce fait même, vos appétences pour les substances du régne animal et du règne végétal ne sont-elles pas également ])rononcées, et la digestion des unes et des autres ne vous est-elle pas également facile et également nécessaire? Pour subvenir à ces exigences de votre alimentation j la force destructive yous a-t-elle aussi jamais fait défaut? Ne pourrais-je pas au contraire vous accuser d'en avoir fait bien sou- vent l'abus le plus condamnable? L'eau, l'air, la terre et le feu ont à peine suffi, sous ce rapport, à votre activité meurtrière. Où sont les êtres qui, pour leur simple nourriture, aient exercé plus de ravages autour d'eux? Quels sont les points du
INSTINCT DE DESTRUCTION. 153
globe que vous n'ayez explorés dans ce but? Ne dirait-on pas que je vous ai donné le monde en pâture?
Même chez les ruminants, chez tous ces ani- maux que vous considérez dans vos pastorales comme les êtres les plus innocents de la nature, la force destructive se déploie sur une immense échelle. Dans ces prairies où vous les voyez paître avec tant de bonheur et de tranquillité, vous vous imaginez qu'ils n'opèrent de destruction sur aucune espèce vivante , et lorsque ensuite , sur un point quelconque de la localité, ils vont étan- cher leur soif, vous croyez aussi qu'ils n'intro- duisent dans leur estomac que l'eau limpide des fontaines ou des ruisseaux qui murmurent dans la vallée... Romanciers insipides! Dans les herbes de la prairie, et sur les feuilles des arbres, et dans les eaux stagnantes ou rapides, se trouvent des myriades d'animalcules auxquels ces rumi- nants voraces ne font nulle attention, et dont je suis seul à constater la destruction lorsqu'ils les broient sous leurs dents ou qu'ils les avalent d'un seul trait.
Abaissez donc encore ici votre orgueil devant ma sagesse! Je vous le dis, en vérilé, pour la conservation des espèces comme ])(>ur celle des
12
154 INSTINCT DE DESTRUCTIOIN.
individus, la mort violente est une de mes insti- tutions, et j'en ai fait la source inépuisable de la vie.
Hommes de peu de réilexion, vous portez sur toute ma création une main destructive; vous détruisez à tout moment, vous détruisez sans cesse ; ce n'est même que par la destruction que vous avez pu changer et embellir la surface du globe que vous habitez , et vous semblez douter que la destructivité soit inhérente à votre consti- tution! Partout cependant vous faites violence à la nature. Quelle est votre œuvre lorsque vous abattez des forets, lorsque vous desséchez et faites disparaître des marais immenses, lorsque vous brûlez de vastes plateaux de landes impro- ductives? Votre œuvre est une œuvre de des- truction, et vous ne la faites que pour vivre; et il ne fallait rien moins que la virtualité puissante dont je vous ai gratifiés pour que vous ayez pu arriver à vos fins. Sans la destructivité, vous n'auriez jamais pu disputer la terre à tout ce qui menace de* l'envahir; vous n'auriez jamais pu la livrer à l'agriculture, la débarrasser de ses herbes parasites, la couvrir de vos céréales, de vos arbres fruitiers, de vos plantes pota- gères, et la mettre en état de compléter votre
INSTIACT DE DESTRUCTION. 155
alimentalion cl d'en augmenter les ressources.
Voyez où conduit l'ignorance ! Tout à l'heure vous vous révoltiez presque à l'idée d'admettre un instinct de destruction au nombre de vos facultés fondamentales ; et voilà que par les faits dont je viens de frapper vos esprits, je vous amène, à l'occasion du rôle et de l'exercice de cette faculté même, à me bénir dans chacun de mes dons, et à m'admirer dans l'ensemble de ma création !
Qu'eùt-ce été, si vous vous fussiez appliqués davantage à vous connaître vous-mêmes? Les secrets de ma puissance vous auraient moins souvent échappé, et jusque dans leurs manifes- tations les plus délicates et les plus profondes, vous auriez saisi le mouvement et l'influence de toutes les forces radicales de votre constitution. C'est ainsi que, dans l'expression énergique de votre caractère comme dans la tournure incisive et caustique de votre esprit, vous eussiez remar- qué bien des fois que j'employais moralement la destructivité à la défense de vos plus précieux intérêts.
Mais si j'ai voulu que, pour fournir aux frais de votre alimentation, vous portassiez sans scru- pule et même avec un certain attrait le fer et le
156 INSTINCT DK DKSTP.rCTFO.X.
t'en de la destruction sur presqne toute la nature; si j'ai voulu que, pour votre propre défense, l'énergie violente de la destructivité se reflétât dans vos traits el vos gestes, et intimidât vos ennemis, et vous portât même à les sacrifier quand ils veulent attenter à vos jours, et si, in- dépendamment encore de ces deux buts légi- times d'action, j'ai voulu, par la puissance de cette faculté, vous soumettre les forces de la nature extérieure et vous étal)lir maîtres absolus sur la terre, comment avez-vous pu vous imaginer que, pour la satisfaction de vos plus misérables passions, comme aussi pour ol)éir à l'entraînement irrélléclii de vos meil- leurs sentiments, vous aviez droit non seule- ment de vie et de mort sur vos semblables, mais encore que vous pouviez les faire mourir en détail et vous extasier dans leur lente agonie? Comment toute votre nature d'homme ne s'est- elle pas soulevée devant tant de douleurs et de larmes? Comment surtout, dans quelques cir- constances où il ne s'agissait que de questions futiles, et où ma cause, mise enjeu, n'était qu'un prétexte d'action, comment avez-vous eu l'au- dace, comment avez-vous conçu la monstrueuse idée de déclarer el de publier partout que vos
INSriNCr |)K DKSriUiCTION. 157
niéfinls, (luc les aljoniinalioiis atroces dont vous vous rendiez coupables étaient et devaient être commises à la plus grande gloire de mon nom?
Barbares! si le fanatisme et la superstition ne vous ont pas mis la torche et le poignard à la main; et si, par suite de ces surexcitations mo- rales, vous n'êtes pas devenus innocemment ho- micides, voyez à quelle hypocrisie et à quelle inhumanité conduit l'intelligence asservie par l'orgueil et la soif du pouvoir et des honneurs! Vous ne pouvez pas vous le dissimuler : ici l'instinct destructeur est en pleine déviation; il agit en dehors de ses applications droites, hon- nêtes, légitimes; il ne protège plus l'humanité, il l'opprime et la dévore. Aberration, aliénation, crime, infamie : tous ces mots se présentent presque indifféremment à l'esprit pour en stig- matiser les horreurs.
Ecoutez bien cette révélation dernière; je ne l'ai point faite à vos aïeux, mais Je ne veux pas aujourd'hui qu'un seul enseignement vous manque sur la destination et l'emploi de vos différentes facultés.
Ne tenant aucun compte des faits qui se sont accomplis, ou ne sachant en rien les inter- préter, vous demandez si l'homme a droit sur la
158 INSTINCT DK DESTRUCTION.
vie de l'homme; si, quand il tient dans ses mains le pouvoir, il a autorité morale pour mettre la nation qu'il gouverne sur le pied de guerre, et l'enlrainer en masse à la destruction en masse de ses semblables? Vous demandez si mes attributs sont toujours les mêmes ; si, malgré les progrès que vous avez faits et l'adoucissement qui s'est opéré dans vos mœurs, je suis et dois être tou- jours le Dieu exterminateur et vengeur, le Dieu jaloux, le Dieu des armées; et par conséquent vous demandez si, à ce dernier titre surtout, je réponds aux prières de vos prêtres, si je bénis les étendards des guerriers, et si je consacre, en un mot, les mouvements terribles de la destruc- tivité sur l'homme?
Non, mes attributs ne sont pas changés, et mes commandements sont aussi invariables que ma nature.
Je vous l'ai déjà dit : Vous ne tuerez point votre frère. Cette défense est expresse; elle est de tous les temps, de tous les lieux, et j'ai mar- qué du sceau de ma réprobation celui qui le premier osa l'enfreindre devant moi. L'homme n'a donc pas droit sur la vie de l'homme, et qui- conque se sert de l'épée périra par l'épée. La réaction est fatale ; elle est nécessaire, elle lient
INSTINCT DE DESTRUOTIOrs, 159