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S, eft Us fi tant plu
wvent ignorer, •peuvent nefepoffefder.
Contes de Perrault
HISTOIRES OU CONTES DU TEMPS PASSÉ ( Co.NTCS DE MA. ^lÈRE J-OYE )
& V lt
" Petite Collectif, Guillaume " CH. PERRAULT
Contes
'973
Mittis et G. Picard
MUOTHÈQUÉS *
PARIS
E. DENTD, ÉDITE IR
S, Place Je Valois, )
sT7x
0
. A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
quelques exemplaires papiers Vélin, Chine et Japon
A MADEMOISELLE
Mademoiselle,
On ne trouvera pas étrange qu'un enfant ait prit plaisir à composer les Contes de ce Recueil ; n-.ais on s'é- tonnera qu'il ait eu la hardiesse de vous les présenter. Cependant, Made- moiselle, quelque disproportion qu'il y ait entre la simplicité de ces r^ci:-
II CONTES DE PERRAULT
et les lumières de votre esprit, si on examine bien ces Contes, on verra que je ne suis p.is aussi blâmabie que je le parais d'abord. Ils renferment tous une morale très sensée, et qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénétration de ceux qui les lisent. D'ailleurs, comme rien re marque tant la vaste étendue d'un esprit, que de pouvoir s'élever en même temps aux plus grandes choses et s'abaisser aux plus petites, on ne sera point surpris que la même prin- cesse, à qui la nature et l'éducation ont rendu familier ce qu'il y a de plus élevé, ne dédaigne pas de pren- dre plaisir à de semblables bagatelles. 11 est vrai que ces Contes donnent une image de ce qui se passe dans les moindres familles, où la louable impatience d'instruire les enfants fait imaginer des histoires dépourvues de
raison, pour s'accommoder à ces mêmes enfants, qui n'en ont pas en- core ; mais à qui convient-il mieux Je connaître comment vivent les peuples, qu'aux personnes que le ciel destine à les conduire!' Le désir de cette connaissance a poussé des héros, et même des héros de votre race, jusque dans des huttes et des cabanes, pour y voir de près, et par eux- mêmes, ce qui s'y passait de parti- culier, cette connaissance leur ayant paru nécessaire pour leur parfaite instruction. Quoi qu'il en soit, Mademoiselle,
IV CONTES DE PERRAULT
Je suis avec un très profond 'Udemoiselle,
De Votre Altesse Royale, Le très humble et très obéissant ser-
P. Dar.maxcoi.rt.
PREFACE
Perrault (Charles), 1 628-; 703, se livra d'abord à la poésie, puis entra au barreau où il eut quelque succès, et devint enfin, choisi par Colbert, premier commis de la surintendance des bâtiments du roi.
2 CONTES DE PERRAULT
Membre de l'Académie française en 1671, il se rendit célèbre surtout ;it ses contes Je :
La première édition des Contes le Perrault fut publiée en 1697, sous le titre de : Histoires ou Contes du temps passé, avec des moralité^, à Paris, chez Claude Barbier, sur le -ccond Péron de la Sainte-Chapelle, au Palais. Avec privilège de Sa Majesté.
Au dos :
Contes de ma 3ûre Loye.
Ces Contes sont dédiés à Made- moiselle. Elisabeth-Charlotte d'Or- léans, sœur de Philippe, Juc de Chartres, depuis duc d'Orléans et régent du royaume.
La dédicace est signée P. Dar- mancourt, que M. André Lefèvre. Jans la très èrudite préface de son édition des Contes de Perrault, nous
apprend être le nom du fils de l'aca- démicien, un enfant de dix ans. collaborateur inconscient de son père à qui sans doute il racontait naïve- ment les récits dont l'amusait sa nourrice.
La
Belle au Bois Dormant
Contes de Perrault
r point saurait
Il était une fois un roi et ■ qui étaient si fâchés de n'av d'enfants, si fâchés qu'on n< dire. Ils allèrent à toutes les monde : vœux, pèlerinages, dévotions, tout fut mis en œuvre, et rien n'y faisait. Enfin, pourtant, la reine devint grosse et accoucha d'une fille.
10 CONTES DE PERRAULT
On fit un beau baptême ; on donna pour marraines à la petite princesse toutes les fées qu'on put trouver dans le pays (il s'en trtouva sept), afin que, chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des fées en ce temps-là, la princesse eût. par ce moyen, toutes les perfections imaginables.
Après les cérémonies du baptême, toute la compagnie revint au palais du roi, où il y avait un grand festin pour les fées. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique, avec un étui d'or massif où il y avait une cuiller, une fourchette et un couteau de fin or, garnis de diamants et de rubis. Mais, comme chacun prenait place à table, on vit entrer une vieille fée, qu'on n'avait point priée, parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une tour.
et qu'on la croyait morte ou en- chantée.
Le roi lui fit donner un couvert; mais il n'y eut pas moyen de lui donner un étui d'or massif, comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait faire que sept, pour les sept fées.
La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelque menaces entre ses dents.
Une des jeunes fées, qui se trouva auprès d'elle, l'entendit et, jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite princesse, alla, dès qu'on fut sorti de table, se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer, autant qu'il lui serait pos- sible, le mal que la vieille aurait fait.
Cependant les fées commencèrent
12 CONTES DE PERRAULT
à faire leurs dons à la princesse. La plus jeune lui donna pour don qu'elle serait la plus belle personne du monde ; celle d'après, qu'elle aurait de l'esprit comme un ange ; la troi- sième, qu'elle aurait une grâce admi- rable à tout ce qu'elle ferait ; la quatrième, qu'elle danserait parfai- tement bien ; la cinquième, qu'elle chanterait comme un rossignol ; et la sixième, qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments dans la dernière perfection.
Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit, en branlant la tête encore plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d'un fuseau, et qu'elle en mourrait.
Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment, la jeune fée sortit de derrière la tapis-
CONTES DE PERRAULT I >
série, et dit tout haut ces paroles ?
« Rassurez-vous, roi et reine, votre fille n'en mourra point; il est vrai que je n'ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait ; la princesse se per- cera la main d'un fuseau ; mais, au lieu d'en mourir, elle tombera seule- ment dans un profond sommeil, qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un roi viendra la réveiller. »
Le roi, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussitôt un édit par lequel il défendait à toutes personnes de filer au fuseau, ni d'avoir des fuseaux chez soi, sur peine de vie.
Au bout de quinze ou seize ans, le roi et la reine étant allés à une de leurs maisons de plaisance, il arriva que la jeune princesse, courant un jour dans le château, et montant de
14 CONTES DE PERRAULT
chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon, dans un petit galetas où une bonne vieille était seule à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point ouï parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau.
« Que faites-vous là, ma bonne femme? — dit la princesse.
— Je file, ma belle enfant. — lui répondit la vieille, qui ne la connaissait pas.
— Ah ! que cela est joli ! — reprit la princesse ; — comment faites-vous ? donnez-moi que je voie si j'en ferais bien autant. >
Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau, que, comme elle était fort vive, un
peu
étourdie, et que d'ailleurs 1",
des fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main et tomba évanouie. La bonne vieille, bien embarrassée,
CONTES DE PERRAULT I >
crie au secours : on vient de tous côtés; on jette de l'eau au visage de la princesse, on la délace, on lui frappe dans les mains, on lui frotte les tempes avec de l'eau de la reine de Hongrie; mais rien ne la faisait revenir.
Alors le roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées, et jugeant bien qu'il fallait que cela arrivât, puisque les fées l'avaient dit, fit mettre la princesse dans un bel appartement du palais, sur un lit en broderie d'or et d'argent. On eût dit d'un ange, tant elle était belle ; car son évanouissement n'avait point ôté les couleurs vives de son teint : ses joues étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail ; elle avait seulement les yeux fermés, mais on l'entendait respirer doucement : ce qui faisait voir qu'elle n'était pas morte.
16 CONTES DE PERRAULT
Le rot ordonna qu'on la laissât dor- mir en repos, jusqu'à ce que son heure de se réveiller fût venue.
La bonne fée, qui lui avait sauvé la vie en la condamnant à dormir cent ans, était dans le royaume de Matn- quin, à douze mille lieues de là, lorsque l'accident arriva à la princesse ; mais elle en fut avertie, en un instant, par un petit nain qui avait des bottes de sept lieues (c'était des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d'une seule enjambée).
La fée partit aussitôt, et on la vit, au bout d'une heure, arriver dans un chariot tout de feu, traîné par des dragons.
Le roi alla lui présenter la main, à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait ; mais, comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que, quand la princesse
m
CONTES DE PERRAULT 19
viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux château : voici ce qu'elle fit.
Elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce château (hors le roi et la reine) : gouvernantes, filles d*honneur, femmes de chambre, gentilshommes, officiers, maîtres d'hôtel, cuisiniers, marmitons, galo- pins, gardes, suisses, pages, valets de pied ; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les écuriess avec les palefreniers, les gros mâtins de la basse-cour, et la petite Pouffe, petite chienne de la princesse, qui était auprès d'elle sur son lit. Dés qu'elle les eût touchés, ils s'endor- mirent tous, pour ne se réveiller qu'en même temps que leur maîtresse, afin d'être tout prêts à la servir quand elle en aurait besoin. Les broches mêmes qui étaient au feu,
20 COXTES DE PERRAULT
toutes pleines de perdrix et de faisans, s'endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment : les fées n'étaient pas longues à leur besogne.
Alors le roi et la reine, après avoir baisé leur chère enfant sans qu'elle s'éveillât, sortirent du château, et firent publier des défenses à qui que ce soit d'en approcher. Ces défenses n'étaient pas nécessaires ; car il crut dans un quart d'heure, tout autour du parc, une si grande quantité de grands arbres e; de petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n'y aurait pu passer; en sorte qu'on ne voyait plus que le haut des tours du château, encore n'était-ce que de bien loin. On ne douta point que la fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que la princesse,
CONTES lit PERRAULT 21
pendant qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des curieux.
Au bout de cent ans. le fils du roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la princesse endor- mie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c'était que des tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais. Chacun lui répondit selon qu'il en avait oui parler : les uns disaient que c'était un vieux château où il revenait des esprits, les autres, que tous les sor- ciers de la contrée y faisaient leur sabbat.
La plus commune opinion était qu'un ogre y demeurait, et que là il emportait tous les enfants qu'il pou- vait attraper, pour les pouvoir manger à son aise, et sans qu'on le put suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois.
22 CONTES DE PERRAULT
Le prince ne savait qu'en croire, lorsqu'un vieux paysan prit la parole et lui dit :
» Mon prince, il y a plus de cinquante ans, que j'ai ouï dire à mon père qu'il y avait dans ce château une princesse, la plus belle du monde ; qu'elle y devait dormir cent ans, et qu'elle serait réveillée par le fils d'un roi, à qui elle était réservée. »
Le jeune prince, à ce discours, se sentit tout de feu ; il crut, sans balancer, qu'il mettrait fin à une si belle aventure, et. poussé par l'amour et par la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qui en était. A peine s'avança-t-i] vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent d'elles-mêmes pour le laisser passer. Il marcha vers le château qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entra, et, ce qui
CONTES DE PKRJAL'tT 25
le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient rap- prochés dés qu'il avait été passé. Il ne laissa pas de continuer son che- min : un prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant-cour, où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte. C'était un silence affreux : l'image de la mort s'y présentait partout, et ce n'étaient que des corps étendus d'hommes et d'a- nimaux qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien, au nez bour- geonné et à la face vermeille des suisses, qu'ils n'étaient qu'endormis; et leurs tasses, où il y avait encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu'ils s'étaient endormis en buvant.
Il passe une grande cour pavée de
24 CONTES DE PERRAÏIT
marbre ; il monte l'escalier ; il entre dans la salle des gardes, qui étaient rangés en haie, la carabine sur l'épaule, et ronflant de leur mieux. Il traverse- plusieurs chambres, pleines de gen- tilshommes et de dames, dormant tous, les uns debout, les autres assis. 11 entre dans une chambre toute dorée, et il voit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu : une princesse qui parais- sait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait quel- que chose de lumineux et de divin. 11 s'approcha en tremblant et en ad- mirant, et se mit à genoux auprès d'elle.
Alors, comme la fin de l'enchan- tement était venue, la princesse s'éveilla, et, le regardant avec des veux plus tendres qu'une première
CONTES DE PERRAULT 27
vue ne semblait le permettre : « Est-ce vous, mon prince ? — lui dit-elle ; — vous vous êtes bien fait attendre. »
Le prince, charmé de ses belles paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance ; il l'assura qu'il l'ai- mait plus que lui-même. Ses discours furent mal rangés; ils en plurent davantage : peu d'éloquence, beaucoup d'amour. Il était plus embarrassé qu'elle, et l'on ne doit pas s'en éton- ner : elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle aurait à lui dire ; car il y a apparence (l'histoire n'en dit pour- tant rien) que la bonne fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes agréables. Enfin, il y avait quatre heures qu'ils se par- laient, et ils ne s'étaient pas encore
2S CONTES DE PERRAULT
dit la moitié des choses qu'ils avaient à se dire.
Cependant tout le palais s'était réveillé avec la princesse : chacun songeait à faire sa charge; et, comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim. La dame d'hon- neur, pressée comme les autres. s'impatienta, et dit tout haut à la princesse que la viande était servie. Le prince aida la princesse à se lever : elle était toute habillée, et fort ma- gnifiquement ; mais il se garda bien de lui dire qu'elle était habillée comme ma mére-grand, et qu'elle avait un collet monté; elle n'en était pas moins belle.
Ils passèrent dans un salon de mi- roirs, et y soupèrent, servis par les officiers de la princesse. Les violons et les hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu'il y
CONTES t>L PERRAULT 29
eût près de cent ans qu'on ne les
jouât plus ; et, après souper, sans perdre de temps, le grand aumônier les maria dans la chapelle du château. et la dame d"honneur leur tira le rideau. Ils dormirent peu : la prin- cesse n'en avait pas grand besoin, et le prince la quitta, dés le matin, pour retourner à la ville, où son père devait être en peine de lui.
Le prince lui dit qu'en chassant il s'ctait perdu dans la forêt, et qu'il avait couché dans la hutte d'un char- bonnier, qui lui avait fait manger du pain noir et du fromage. Le roi, son père, qui était bonhomme, le crut: mais sa mère n'en fut pas bien per- suadée, et voyant qu'il allait presque tous les jours à la chasse, et qu il avait toujours une raison en main pour s'excuser quand il avait couché- deux ou trois nuits dehors, elle ne
douta plus qu'il n'eût quelque amou- rette; car il vécut avec la princesse plus de deux ans entiers, et en eut deux enfants, dont le premier, qui fut une fille, fut nommée' l'Aurore, et le second, un fils, qu'on nomma le Jour, parce qu'il paraissait encore plus beau que sa scei/r.
La reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu'il : intenter dans la vie ; mais il n'osa jamais se fier à elle de son secret : il la craignait, quoiqu'il l'ai- mait, car elle était de race ogresse, et le roi ne l'avait épousée qu'à cause de ses grands biens. On disait même tout bas à la cour qu'elle avait les inclinations des ogres, et qu'en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux: ainsi le prince ne lui voulut jamais rien dire.
CONTES DE PERRAULT $1
Mais quand le roi fut mort, et qui arriva au bout de deux ans, et qu'il se vit le maître, il déclara publique- ment son mariage, et alla en grande cérémonie quérir la reine sa femme dans son château. On lui fit une entrée magnifique dans la ville capi- tale, où elle entra au milieu de ses deux enfants.
Quelque temps après, le roi alla faire la guerre à l'empereur Canta- labutte, son voisin. Il laissa la régence du royaume à la reine sa n-.ére, et lui recommanda fort sa femme et ses enfants : il devait être à la guerre tout l'été ; et, dés qu'il fut parti, la reine mère envoya sa bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son maitre d'hôtel :
52 COXTES DE PERRAULT
. :x manger demain à mon Jiner la petite Aurore.
— Ah! madame, — dit d'hôtel...
— Je le veux, — dit la reine — (et elle le dit d'un ton d'ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche), et je la veux manger à la sauce Robert. »
Ce pauvre homme, voyant bien qu'il ne fallait pas se jouer à une ogresse, prit son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore : elle avait pour lors quatre jns. et vint en sautaut et en riant se jeter à son col, et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer : le cou- teau lui tomba des mains, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et lai fit une si bonne sauce que sa maîtresse l'assura qu'elle n'avait rien mangé de si bon.
CONTES DE PERRAULT 35
Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l'avait donnée à s.i femme, pour la cacher dans le logement qu'elle avait au fond de la basse-cour.
Huit jours après, la méchante reine dit à son maitre d'hôtel :
« Je veux manger à mon souper le petit Jour. »
Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois.
Il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisait des armes avec un gros singe : il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme, qui le cacha avec la petite Aurore, et donna à la place du petit Jour un petit chevreau fort tendre, que l'ogresse trouva admirablement bon.
Cela était fort bien allé jusque-là ; mais, un soir, cette méchante reine dit au maitre d'hôtel :
34 CONTES DE PERRAULT
« Je veux manger la rein.- à la même sauce que ses enfants. ■>
Ce fut alors que le pauvre maître d'hôtel désespéra de la pouvoir encon. tromper.
La jeune reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu'elle avait dormi : sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche ; et le moyen de trouver dans la ména- gerie une bête aussi dure que cela ?
Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la, gorge à la reine, et monta dans sa chambre dans l'in- tention de n'en pas faire à deux fois. 11 s'excitait à la fureur, et entra, le poignard à la main, dans la chambre de la jeune reine ; il ne voulut pour- tant point la surprendre, et lui dit, avec beaucoup de respect, l'ordre qu'il avait reçu de la reine mère.
« Faites votre devoir, — lui dit-
CONTES DE PERRAULT 35
elle en lui tendant le col ; — exécutez Tordre qu'on vous a donné; j'irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants, que j'ai tant aimés! » car elle les croyait morts, depuis qu'on les avait enlevés sans lui rien dire.
« Non, non, madame, — lui répondit le pauvre maitre d'hôtel, tout attendri, — vous ne mourrez point, et vous ne laisserez pas d'aller revoir vos chers enfants;— mais ce sera chez moi, où je les ai cachés, et je tromperai encore la reine, en lui fai- sant manger une jeune biche en votre place. »
11 la mena aussitôt à sa chambre, où la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux, il alla accom- moder une biche, que la reine man- gea à son souper, avec le même appétit que si c'eût été la reine : elle était bien contente de sa cruauté, et elle
36 CONTES DE PERRAULT
se préparait à dire au roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la reine sa femme et ses deux enfants. L'n soir qu'elle rôdait, à son ordi- naire, dans les cours et basses-cours du château, pour y halener quelque viande fraîche, elle entendit, dans une salle basse, le petit Jour, qui pleurait, parce que la reine sa mère le voulait faire fouetter, à cause qu'il avait été méchant ; et elle entendit aussi la petite Aurore, qui demandait pardon pour son frère. L'ogresse reconnut la voix de la reine et de ses enfants, et, furieuse d'avoir été trompée, elle commanda, dès le lendemain matin, avec une voix épouvantable qui faisait trembler tout le monde, qu'on apportât au milieu de la cour une grande cuve qu'elle fit remplir de crapauds, de vipères, de couleuvres et de serpents,
CONTES DE PERRAULT ,9
pour y faire jeter la reine et ses enfants, le maître d'hôtel, sa femme et sa servante : elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière le dos.
Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve lorsque le roi, qu'on n'attendait pas sitôt, entra dans la cour, à cheval, il était venu en poste, et demanda, tout étonné, ce que voulait dire cet horrible spectacle. Personne n'osait l'en instruire, quand l'ogresse, enragée de voir ce qu'elle voyait, se jeta elle- même la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bétes qu'elle v avait fait mettre. Le roi ne laissa pas d'en être fâché : elle était sa mère ; mais il s'en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfants.
40 CONTES DE PERRAULT
..,.,[,;.. en-r-.r \-.«il'-ir n.-.u» faire ■
Mais le sexe »y«c tant d'ardu Aspire à la fol conjugal-. Que Je n'ai pas la force ni le cru
Le
Petit Chaperon Rouge
«3*2^
Il était une fois une petit village, la plus jolie qu'on eût su voir : sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit cha- peron rouge qui lui seyait si bien, que partout on l'appelait le petit Chaperon rouge.
44 CONTES DE PERRAULT
Un jour, sa mère, ayant cuit et fait des galettes, lui dit :
Va voir comment se porte ta mère-grand, car on m'a dit qu'elle était malade. Porte-lui une galette et ce petit pot de beurre. »
Le petit Chaperon rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère- grand, qui demeurait dans un autre
village.
En passant dans un bois, elle ren- contra compère le Loup, qui eut bien envie de la manger; mais il n'osa à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt. 11 lui demanda où elle allait. La pauvre enfant, qui ne savait pas qu'il était dangereux de s'arrêter à écouter un loup, lui dit :
« Je vais voir ma mère-grand, et lui porter une galette, avec un petit pot de beurre, que ma mère lui envoie.
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CONTES DE PERRAULT 47
— Demeure-t-elle bien loin } — lui dit le loup.
— Oh ! oui, — dit le petit Cha- peron rouge; — c'est par delà le moulin que vous voyez tout là-bas, à la première maison du .village.
— Eh bien ! — dit le Loup. — je veux l'aller voir aussi : je m'y en vais par ce chemin-ci, et toi par ce che- min-là ; et nous verrons à qui plus tôt y sera. »
Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et la petite fille s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant à cueillir des noisettes, à courir après les papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu'elle rencontrait.
Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la mere-grand ; il heurte :
« Toc, toc.
4» CONTES DE PERRAULT
— Qui est là ?
— Cest votre fille, le petit Cha- peron rouge, — dit le Loup en contre- faisant sa voix, — qui vous apporte une galette, et un petit pot de beurre, que ma mère vous envoie. »
La bonne mère-grand, qui était dans son lit, à cause qu'elle se trou- vait un peu mal, lui cria :
« Tire la chevillette, la bobinette cherra. »
Le Loup tira la chevillette, et la porte s'ouvrit.
Il se jeta sur la bonne femme, et la dévora en moins de rien, car il y avait plus de trois jours qu'il n'avait mangé. Ensuite il ferma la porte, et s'alla coucher dans le lit de la mère- grand, en attendant le petit Chaperon rouge, qui, quelque temps après, vint heurter à la porte :
« Toc. toc.
CONTES DE PERRACI. T 51
— Qui est là ? »
Le petit Chaperon rouge, qui en- tendit la grosse voix du Loup, eut peur d'abord, mais, croyant que sa mère-grand était enrhumée, répon- dit :
« C'est votre fille, le petit Chape- ron rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre, que ma mère vous envoie. »
Le loup lui cria en adoucissant un peu sa voix :
.1 Tire la chevillette, la bobinette cherra. »
Le petit Chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s'ouvrit.
Le Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit, sous la couverture :
■ Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te cou- cher avec moi. »
5 2 CONTES DE PERRAU1
Le petit Chaperon rouge se désha- bille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa mére-grand était faite en son déshabillé.
Elle lui dit :
« Ma mére-grand, que vous avez de grands bras !
— C'est pour mieux t'embrasser, ma fille !
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes !
— C'est pour mieux courir, mon entant !
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles !
— C'est pour mieux écouter, mon enfant !
— Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux !
— C'est pour mieux te voir, mon enfant !
CONTES DE PSRRAUI. T 55
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents!
— C'est pour te manger ! »
Et, en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le petit Chaperon rouge, et la mangea.
Belles, bien laites et nenlllles. l'ont très mal d'écouter toutes sortes de gei El que ce n'est pas chose étrange S'il en est tant que le loup niauue. Je dis la loup, car tous les loups Ne sont pas de la même sorte :
'-"Ull.lCiiiautâ et deux
52 CONTES DE PERRAULT
Le petit Chaperon rouge se désha- bille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé.
Elle lui dit :
« Ma mère-grand, que vous avez de- grands bras !
— C'est pour mieux t'embrasser, ma fille !
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes !
— C'est pour mieux courir, mon enfant !
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles !
— C'est pour mieux écouter, mon enfant !
— M.i mère-grand, que vous avez de grands yeux !
— C'est pour mieux te voir, mon enfant !
CONTES DE PERRAULT $3
— Ha mère-grand, que vous avez de grandes dents !
— C'est pour te manger! »
Et, en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le petit Chaperon rouge, et la mangea.
Surtout de Jaunes unes. Belles, bien laites et gentill
l pas cbose étrange t que le loup mange.
5^ CONTES DE PERRAULT
Suivent les |eunee tomolseitflB
De tous les loups s
Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d'or et d'argent, des meubles en broderies, et des carrosses tout dorés. Mais, par malheur, cet homme avait la barbe bleue; cela le rendait si laid et si terrible, qu'il n'était ni femme ni fille qui ne s'enfuit de devant lui.
5$ CONTES DE PERRAULT
Une de ses voisines, dame de qua- lité, avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en ma- riage, et lui laissa le choix de celle qu'elle voudrait lui donner. Elles n'en voulaient point toutes deux, et se le renvoyaient l'une à l'autre, ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c'est qu'il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu'on ne savait ce que ces femmes étaient devenues.
La Barbe-Bleue, pour faire connais- sance, les mena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies et quelques jeunes gens du voi- sinage, à une de ses maisons de cam- pagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'étaient que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations :
CONTES DE PERRAULT 59
on ne dormait point et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres ; enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que le maître du logis n'avait plus la barbe si bleue, et que c'était un fort honnête homme. Dès qu'on fut de retour à la ville, le mariage se conclut.
Au bout d'un mois, la Barbe-Bleue dit à sa femme qu'il était obligé de faire un voyage en province, de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence ; qu'il la priait de se bien divertir pendant son absence; qu'elle fit venir ses bonnes amies ; qu'elle les menât à la campagne, si elle voulait ; que partout elle fit bonne chère.
• Voilà, — lui dit-il, — les clefs des deux grands garde-meubles ; voilà celles de la vaisselle d'or et d'argent,
60 CONTES DE PERRAULT
qui ne sert pas tous les jours; voilà celles de mes coffres-forts où est mon or et mon argent ; celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les apparte- ments. Pour cette petite clef-ci. c'est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement bas : ouvrez tout, allez partout ; mais, pour ce petit cabinet, je vous défends d'v entrer, et je vous le défends de telle sorte que, s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère. »
Elle promit d'observer exactement tout ce qui lui venait d'être ordonné, et lui, après l'avoir embrassée, il monte dans son carrosse, et part pour son voyage.
Les voisines et les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyât quérir pour aller chez la jeune mariée
CONTES n E PERRAULT 6 I
tant elles avaient d'impatience de voir toutes les richesses de sa maison, n'ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue, qui leur faisait peur. Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles ne pou- vaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs où l'on se voyait depuis les pieds jusqu'à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d'argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu'on eût jamais vues. Elles ne cessaient d'exa- gérer et d'envier le bonheur de leur amie, qui, cependant, ne se diver-
62 CONTES DE PERRAULT
tissait point à voir toutes ces richesses à cause de l'impatience qu'elle avait d'aller ouvrir le cabinet de l'appar- tement bas.
Elle fut si pressée de sa curiosité, que, sans considérer qu'il était mal- honnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, et avec tant de précipitation qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Etant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite, et consi- dérant qu'il pourrait lui arriver malheur d'avoir été désobéissante ; mais la tentation était si forte, qu'elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet.
D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Apre-
CONTES DE PERRAULT 6",
quelques moments, elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, et que, dans ce sang, se miraient les corps de plusieurs femmes mortes et attachées le long des murs : c'était toutes les femmes que Barbe-Bleue avait épousées, et qu'il avait égorgées, l'une après l'autre. Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet, qu'elle venait de retirer de la serrure, lui tomba de la main.
Après avoir un peu repris ses sens, elle ramassa la clef, referma la porte. et monta à sa chambre pour se remettre un peu; mais elle n'en pou- vait venir à bout, tant elle était émue.
Ayant remarqué que la clef du cabi- net était tachée de sang, elle l'essaya deux ou trois fois ; mais le sang ne s'en allait point : elle eut beau la laver
64 CONTES DE PERRAULT
et racine la frotter avec du sablon et avec du grès, il demeura toujours du sang, car la clef était fée, et il n'y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d'un côté, il revenait de l'autre.
La Barbe-Bleue revint de son vovage dès le soir même, et dit qu'il avait reçu des lettres, dans le chemin, qui lui avaient appris que l'affaire pour laquelle il était parti venait d'être terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle put pour lui témoigner qu'elle était ravie de son prompt retour.
Le lendemain, il lui redemanda les clefs; et elle les lui donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui s'était passé.
« D'où vient, — lui dit-il, — que la clef du cabinet n'est point avec les autres ?
La Barbe -Bleue
CONTES DE PEKXAUI.T 67
— Il faut, — dit-elle, — que je
l'aie laissée là-haut sur ma table.
— Ne manquez pas, — dit la Barbe-Bleue, — de me la donner tantôt. »
Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. La Barbe-Bleue, l'ayant considérée, dit à sa femme :
« Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef?
— Je n'en sais rien, — répondit la pauvre femme, plus paie que la mort.
— Vous n'en savez rien ! — reprit la Barbe-Bleue; — je le sais bien, moi. Vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Eh bien ! madame, vous y entrerez et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez
Elle se jeta aux pieds de son mari en pleurant, et en lui demandant
6* COXTES DE PERRAULT
pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir, de n'avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était; mais la Barbe-Bleue avait le coeur plus dur qu'un rocher.
« 11 faut mourir, madame, — lui lit-il, — et tout à l'heure.
— Puisqu'il faut mourir, — répon- dit-elle en le regardant les veux bai- gnés de larmes. — donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu.
— Je vous donne un demi-quart d'heure, — reprit la Barbe-Bleue; — mais pas un moment davantage. »
Lorsqu'elle fut seule, elle appela sa sœur, et lui dit :
» Ma sœur Anne, — car elle s'ap- pelait ainsi, — monte, je te prie, sur le haut de la tour pour voir si mes frères ne viennent point : ils m'ont promis qu'ils me viendraient voir
COUTES DE PERRAULT 69
aujourd'hui ; et, si tu les vois, fais- leur signe de se hâter. »
La sœur Anne monta sur le haut de la tour; et la pauvre affligée lui criait de temps en temps :
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »
Et la sœur Anne lui répondait :
« Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie. »
Cependant, la Barbe-Bleue, tenant un grand coutelas à sa main, criait de toute sa force à sa femme :
« Descends vite, ou je monterai là-haut.
— Encore un moment, s'il vous plût, » lui répondait sa femme; et aussitôt elle criait tout bas :
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »
Et la sœur Anne répondait :
« Je ne vois rien que le soleil qui
70 CONTES DE PERRAULT
poudroie, et l'herbe qui verdoie.
— Descends donc vite, — criait la Barbe-Bleue. ■ — où je monterai là-haut.
— Je m'en vais, » répondait la femme ; et puis elle criait :
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
— Je vois, — répondit la sœur Anne, — une grosse poussière q.ii vient de ce côté-ci...
— Sont-ce mes frères?
— Hélas! non, ma sœur : c'est un troupeau de moutons..,
— Ne veux-tu pas descendre"- — criait la Barbe-Bleue.
— Encore un moment, » répon- dait sa femme ; et puis elle criait :
• Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
— Je vois, — répondit-elle, — Jeux cavaliers qui viennent de ce
CONTES DE PERRAULT 7 I
côté-ci, mais ils sont bien loin en- core.
— Dieu soit loué ! — s'écria-t-elle un moment après, — ce sont mes frères. Je leur fais signe tant que je puis de se hâter. »
La Barbe-Bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds tout épleurée et tout échevelée.
« Cela ne sert de rien, — dit la Barbe-Bleue ; — il faut mourir. »
Puis, la prenant d"une main par les cheveux, et de l'autre levant le coutelas en l'air, il allait lui abattre la tète. La pauvre femme, se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir.
'i Non, non, — dit-il, — recom- mande-toi bien à Dieu ; » et, levant
-2 CONTES DE PERRAULT
son bras... Dans ce moment on heurta si fort à la porte que la Barbe- Bleue s'arrêta tout court. On ouvrit et aussitôt on vit entrer deux cavaliers qui, mettant l'épée à la main, cou- rurent droit à la Barbe-Bleue.
Il reconnut que c'était les frères de sa femme, l'un dragon et l'autre mous- quetaire, de sorte qu'il s'enfuit aus- sitôt pour se sauver ; mais les deux frères le poursuivirent de si prés qu'ils l'attrapèrent avant qu'il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur épèe au travers du corps, et le laissèrent mort. La pauvre femme était presque aussi morte que son mari, et n'avait pas la force de se lever pour embras- ser ses frères.
Il se trouva que la Barbe-Bleue n'avait point d'héritiers, et qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie
CONTES DE PERRAULT 75
à marier sa sœur Anne avec un jeune gentilhomme dont elle était aimée depuis longtemps ; une autre partie à acheter des charges de capitaines à ses deux frères, et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps qu'elle avait passé avec la Barbe- Bleue.
MORALITÉ l.a curiosité, malgré tous ses attraits.
Coûte souvent bien des regrets ; On en volt, tous les Jours, mille exemples paraître. C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien léger
AUTRE MORALITE
ïpoux si terrible, l'impossible,
Eut-Il niakonteot et Jaloux.
Le Maître Chat ou
Le Chat Botté
Un meunier ne laissa pour tous biens, à trois enfants qu'il avait, que son moulin, son âne et son chat. Les partages furent bientôt faits ; ni le notaire, ni le procureur n'y furent point appelés. Ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. Laine eut le moulin, le second eut
78 CONTES PE PERRAULT
l'âne, et le plus jeune n'eut que le chat.
Ce dernier ne pouvait se consoler d'avoir un si pauvre lot :
Mes frères, — disait-il, — pour- ront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble ; pour moi, lors- que j'aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim . »
Le Chat, qui entendait ce discours, mais qui n'en fit pas semblant, lui dit d'un air posé et sérieux :
Nu vous affligez point, mon maitre; vous n'avez qu'à me donner un sac et me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n'êtes pas si mal partagé que vous croyez. »
Quoique le maitre du Chat ne fit pas grand fond là-dessus, il lui avait
CONTES DE PERRAULT /O
vu faire tant de tours de souplesse pour prendre des rats et des souris, comme quand il se pendait par les pieds, ou qu'il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu'il ne désespéra pas d'en être secouru dans sa misère.
Lorsque le Chat eut ce qu'il avait demandé, il se botta bravement, et. mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux autres pattes de devant, et s'en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des lasserons dans son sac, et. s'éten- dant comme s'il eut été mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vint se fourrer dans son sac pour manger ce qu'il y avait mis.
A peine fut-il couché, qu'il eut contentement ; un jeune étourdi de
00 COXIES DE PERRAULT
lapin entra dans son sac, et le maître Chat, tirant aussitôt les cordons, le prit et le tua sans miséricorde.
Tout glorieux de sa proie, il s'en alla chez le roi et demanda à lui parler. On le fit monter à l'apparte- ment de Sa Majesté, où étant entré, il fit une grande révérence au roi, et lui dit :
« Voilà, sire, un lapin de garenne que monsieur le marquis de Carabas — c'était le nom qu'il lui prit gêner de donner à son maitre — m'a chargé de vous présenter de sa part.
— Dis à ton maitre, — répondit le roi, — que je le remercie et qu'il me fait plaisir, a
Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert, et, lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons et les prit toutes deux. Il alla ensuite
CONTES DE PERRAULT 83
les présenter au roi, comme il avait fait du lapin de garenne. Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner pour boire.
Le Chat continua ainsi, pendant deux ou trois mois, à porter de temps en temps au roi du gibier de la chasse de son maitre. Un jour qu'il sut que le roi devait aller à la pro- menade, sur le bord de la rivière, avec sa fille, la plus belle princesse du monde, il dit à son maitre :
« Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite : vous n'avez qu'à vous baigner dans la rivière, à l'endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire. »
Le marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon.
Dans le temps qu'il se baignait, le
i>4 CONTES DE PERRAULT
roi vint à passer, et le Chat se mit à crier de toute sa force :
« Au secours ! au secours ! voilà monsieur le marquis de Carabas qui se noie ! »
A ce cri, le roi mit la tète à ia portière, et, reconnaissant le Chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu'on allât vite au secours de monsieur le marquis de Carabas.
Pendant qu'on retirait le pauvre- marquis de la rivière, le Chat s'ap- procha du carrosse et dit au roi que, dans le temps que son maitre se bai- gnait, il était venu des voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu'il eût crié au voleur! de toute sa force : le drôle les avait cachés sous une grosse pierre.
Le roi ordonna aussitôt aux offi- ciers de sa garde-robe d'aller quérir
un de ses plus beaux habits pour monsieur le marquis de Carabas. Le roi lui fit mille caresses, et, comme les beaux habits qu'on venait de lui donner relevaient sa bonne mine — car il était beau et bien fait de sa personne, — la fille du roi le trouva fort à son gré, et le marquis de Cara- bas ne lui eut pas jeté deux ou trois regards, fort respectueux et un peu tendres, qu'elle en devint amoureuse à la folie.
Le roi voulut qu'il montât dans son carrosse et qu'il fût de la prome- nade. Le Chat, ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et, ayant rencontré des pavsans qui fauchaient un pré, il leur dit :
« Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que vous fauchez appartient à monsieur
S6 CONTES DE PERRAULT
le marquis de Carabas, vous serez tous haches menu comme chair à pâté. »
Le roi ne manqua pas à demander aux faucheurs à qui était ce pré qu'ils fauchaient :
« C'est à monsieur le marquis de Carabas, » dirent-ils tous ensemble ; car la menace du Chat leur avait fait peur.
« Vous avez là un bel héritage, — dit le roi au marquis de Carabas.
— Vous voyez, sire, — répondit le marquis, — c'est un pré qui ne manque point de rapporter abondam- ment toutes les années. »
Le maitre Chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs et leur dit :
'< Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blés appar- tiennent à monsieur le marquis de
CONTES DE PERRAULT <>7
Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »
Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tous les blés qu'il voyait.
a C'est à monsieur le marquis de Carabas, a répondirent les moisson- neurs; et le roi s'en réjouit encore avec le marquis. Le Chat, qui allait devant le carrosse, disait toujours la même chose à tous ceux qu'il rencon- trait, et le roi était étonné des grands biens de monsieur le marquis de Carabas.
Le maitre Chat arriva enfin dans un beau château, dont le maitre était un ogre, le plus riche qu'on ait jamais vu; car toutes les terres par où le roi avait passé étaient de la dépendance de ce château. Le Chat, qui eut soin de s'informer qui était cet ogre et ce qu'il savait faire.
88 CONTES DE PERRAULT
demanda à lui parler, disant qu'il n'avait pas voulu passer si près de son château sans avoir l'honneur de lui faire la révérence.
L'ogre le reçut aussi civilement que le peut un ogre et le fit reposer.
« On m'a assuré, — ■ dit le Chat, — que vous aviez le don de vous chan- ger en toutes sortes d'animaux ; que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant.
— Cela est vrai — répondit l'ogre brusquement, — ■ et, pour vous le montrer, vous m'allez voir devenir lion. »
Le Chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu'il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes, qui ne valaient rien pour marcher sur les
Quelque temps après, le Chu,
CONTES DE PERRAULT 91
avant vu que l'ogre avait quitté sa première forme, descendit et avoua qu'il avait eu bien peur.
« On m'a assuré encore, — dit le Chat, — mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits ani- maux, par exemple de vous changer en un rat, en une souris : je vous avoue qne je tiens cela tout à fait impossible.
— Impossible ! — reprit l'ogre ; — vous allez voir; » et en même temps il se changea en une souris, qui se mit à courir sur le plancher. Le Chat ne l'eut pas plus tôt aperçue, qu'il se jeta dessus et la mangea.
Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de l'ogre, voulut en- trer dedans. Le Chat, qui entendit le bruit du carrosse, qui passait sur le pont-levis, courut au-devant et dit au
?-
PERRAULT
« Votre Majesté soit la bienvenue dans ce château de monsieur le mar- quis de Carabas !
— ■ Comment, monsieur le marquis, — s'écria le roi, — ce château est encore à vous ! il ne se peut rien de plus beau que cette cour et que tous ces bâtiments qui l'environnent ; vovons les dedans, s'il vous plait. »
Le marquis donna la main à la jeune princesse, et suivant le roi, qui montait le premier, ils entrèrent dans une grande salle, où ils trouvèrent une magnifique collation que l'ogre avait t'ait préparer pour ses amis, qui le devaient venir voir ce mérr.e jour- là, mais qui n'avaient pas osé entrer, sachant que le roi y était. Le roi, charmé des bonnes qualités de mon- sieur le marquis de Carabas, de même que sa fille, qui en était folle, et voyant les grands biens qu'il possé-
CONTES DE PERRAULT 95
dait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coups :
« Il ne tiendra qu'à vous, monsieur le marquis, que vous ne soyez mon gendre. »
Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta l'honneur que lui faisait le roi, et, dès le même jour. il épousa la princesse. Le Chat devint grand seigneur, et ne courut plus après les souris que pour se divertir.
MORALITÉ
AUTRE MORALITE Si le fils d'un r
Les Fée:
CONTES DE PERRAULT 99
afin qu'elle bût plus aisément. La bonne femme, ayant bu. lui dit :
« Vous êtes si belle, si bonne et si honnête, que je ne puis m'empêcherde vous faire un don ; » car c'était une fée qui avait pris la forme d'une pauvre femme de village, pour voir jusqu'où irait l'honnêteté de cette jeune fille. «Je vous donne pour don, — poursuivit la fée. — qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une fleur, ou une pierre précieuse. «
Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mère la gronda de revenir si tard de la fontaine.
« Je vous demande pardon, ma mère, — dit cette pauvre fille, — d'avoir tardé si longtemps ; • et, en disant ces mots, il lui sortit de la bouche deux roses, deux perles et deux gros diamants.
100 CONTES DE PERRAULT
« Que vois-je là ! — dit sa mère tout étonnée ; — je crois qu'il lui sort de la bouche des perles et des diamants. D'où vient cela, ma fille ? »
(Ce fut là la première fois qu'elle l'appela sa fille.) La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans jeter une infi- nité de diamants.
s Vraiment, — dit la mère, — il faut que j'y envoie ma fille. Tenez, Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre sœur, quand elle parle ; ne seriez-vous pas bien aise d'avoir le même don ? Vous n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la fon- taine, et, quand une pauvre femme vous demandera à boire, lui en don- ner bien honnêtement.
— Il me ferait beau voir, — répon- dit la brutale, — aller à la fontaine !
— Je veux que vous y alliez, —
'édk
CONTES DE PERRAULT IOJ
reprit la mère, — et tout à l'heure. » Elle y alla, mais toujours en gron- dant. Elle prit le plus beau flacon d'argent qui fut dans le logis. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine, qu'elle vit sortir du bois une dame magnifiquement vêtue, qui vint lui demander à boire. C'était la même fée qui avait apparu à sa sœur, mais qui avait pris l'air et les habits d'une princesse, pour voir jusqu'où irait la malhonnêteté de cette fille.
« Est-ce que je suis ici venue, — lui dit cette brutale orgueilleuse, — pour vous donner à boire ! Justement j'ai apporté un flacon d'argent tout exprès pour donner à boire à Madame ? J'en suis d'avis : buvez à même si vous voulez.
— Vous n'êtes guère honnête, — reprit la fée, sans se mettre en colère. — Eh bien ! puisque vous êtes si
104 CONTES DE PERRAULT
peu obligeante, je vous donne pour don qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent ou un crapaud. »
D'abord que sa mère l'aperçut, elle lui cria :
« Eh bien ! ma fille !
— Eh bien ! ma mère, — lui ré- pondit la brutale, en jetant deux vipères et deux crapauds.
— O ciel, — s'écria la mère, < — que vois-je là î C'est sa sœur qui en est cause : elle me le paiera ; » et aussitôt elle courut pour la battre. La pauvre enfant s'enfuit et alla se sauver dans la foret prochaine. Le fils du roi, qui revenait de la chasse, la rencontra et, la voyant si belle, lui demanda ce qu'elle faisait là toute seule et ce qu'elle avait à pleurer !
« Hélas ! Monsieur, c'est ma mère qui m'a chassée du logis. »
Le fils du roi, qui vit sortir Je sa bouche cinq ou six perles et autant de diamants, la pria de lui dire d'où cela lui venait. Elle lui conta toute son aventure. Le fils du roi en devint amoureux ; et, considérant qu'un tel don valait mieux que tout ce qu'on pouvait donner en mariage à une autre, l'emmena au palais du roi son père, où il l'épousa.
Pour sa sœur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la chassa de chez elle ; et la malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui voulût la recevoir, alla mourir au coin d'un bois.
r les esprîT - :
l (l'un plus grand prix.
ICf COXTES DE PÎRRAÏ11
AUTRE MORALITE
4 ? .
Il était une fois une veuve qui avait deux filles : l'ainée lui ressem blait si fort d'humeur et de visage que, qui la voyait, voyait la mère Elles étaient toutes deux si dés agréables et si orgueilleuses, qu'on ne pouvait vivre avec elles. La ca- dette, qui était le vrai portrait de
'3
9» CONTES DE PERRAULT
son père pour la douceur et l'honnê- teté, était avec cela une des plus belles filles qu'on eût su voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mère était folle de sa fille ainée et, en même temps, avait une aver- sion effroyable pour la cadette. Elle la faisait manger à la cuisine et tra- vailler sans cesse.
Il fallait, entre autres choses, que cette pauvre enfant allât, deux fois le jour, puiser de l'eau à une grande demi-lieue du logis, et qu'elle en rapportât plein une grande cruche. Un jour qu'elle était à cette fontaine, il vint à elle une pauvre femme qui la pria de lui donner à boire.
« Oui-da, ma bonne mère. » dit cette belle fille ; et, rinçant aussitôt sa cruche, elle puisa de l'eau au plus bel endroit de la fontaine et la lui présenta, soutenant toujours la cruche,
Cendrillon
La petite Pantoufle de verre
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Il était une fois un gentilhomme qui épousa, en secondes noces, une femme, la plus hautaine et la plus fière qu'on eût jamais vue. Elle avait deux filles de son humeur, et qui lui ressemblaient en toutes choses. Le mari avait, de son côté, une jeune fille, mais d'une douceur et d'une
110 CONTES DE PERRAULT
bonté sans exemple : elle tenait cela de sa mère, qui était la meilleure per- sonne du monde.
Les noces ne furent pas plus tôt faites que la belle mère fit éclater sa mauvaise humeur : elle ne put souffrir les bonnes qualités de cette jeune enfant, qui rendaient ses filles encore plus haïssables. Elle la chargea des plus viles occupations de la maison : c'était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées, qui frottait la chambre de madame et celles de mesdemoi- selles ses filles ; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres parquetées, où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu'à la tête. La pauvre fille souffrait tout avec patience et
CONTES DE PERRAULT III
n'osait s'en plaindre à son père, qui l'aurait grondée, parce que sa femme le gouvernait entièrement.
Lorsqu'elle avait fait son ouvrage, elle s'allait mettre au coin de la che- minée, et s'asseoir dans les cendres, ce qui faisait qu'on l'appelait com- munément dans le logis Cucendron. La cadette, qui n'était pas si mal- honnête que son ainée, l'appelait Cenirillon. Cependant Cendrillon, avec ses méchants habits, ne laissait pas d'être cent fois plus belle que ses sœurs, quoique vêtues très ma- gnifiquement.
Il arriva que le fils du roi donna un bal et qu'il en pria toutes les per- sonnes de qualité. Nos deux demoi- selles en furent aussi priées, car elles faisaient grande figure dans le pays. Les voilà bien aises et bien occupées à choisir les habits et les coiffures
112 CONTES DE PERRALIT
qui leur diraient le mieux. Nouvelle- peine pour Cendrillon, car c'était elle qui repassait le linge de ses sœurs et qui godronnait leurs manchettes. On ne parlait que de la manière dont on s"habillerait.
« Moi, — dit l'ainée, — je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d'Angleterre.
— Moi. — dit la cadette, — je n'aurai que ma jupe ordinaire ; mais, en récompense, je mettrai mon man- teau à fleurs d'or et ma barrière de diamants, qui n'est pas des plus indifférentes. »
On envoya quérir la bonne coif- feuse pour dresser les cornettes à deux rangs, et on fit acheter des mouches de la bonne faiseuse. Elles appelèrent Cendrillon pour lui deman- der son avis, car elle avait le goût bon. Cendrillon les conseilla le mieux
CONTES DE PERRAULT I I 5
du monde, et s'offrit même à les coiffer ; ce qu'elles voulurent bien. En les coiffant ; elles lui disaient : « Cendrillon, serais-tu bien aise d'aller au bal ?
— Hélas ! mesdemoiselles, vous vous moquez de moi ; ce n'est pas là ce qu'il me faut.
— Tu as raison, on rirait bien, si on voyait un Cucendron aller au bal. ..
Une autre que Cendrillon les aurait coiffées de travers ; mais elle était bonne, et elle les coiffa parfaite- ment bien. Elles furent près de deux jours sans manger, tant elles étaient transportées de joie. On rompit près de douze lacets, à force de les serrer pour leur rendre la taille plus menue, et elles étaient toujours devant le miroir.
Enfin l'heureux jour arriva ; on
lié CONTES DE PERRAULT
partit, et Cendrillon les suivit des yeux, le plus longtemps qu'elle put. Lorsqu'elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. Sa marraine, qui la vit tout en pleurs, lui demanda ce qu'elle avait.
« Je voudrais bien... je voudrais bien... »
Elle pleurait si fort qu'elle ne put achever. Sa marraine, qui était fie, lui dit :
« Tu voudrais bien aller au bal, n'est-ce pas ?
— Hélas ! oui, — dit Cendrillon en soupirant.
— Eh bien ! seras-tu bonne fille ? — dit sa marraine ; — je t'y ferai aller. »
Elle la mena dans sa chambre, et lui dit :
i Va dans le jardin, et apporte- moi une citrouille. »
'ES HE PERRAULT II-
Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu'elle put trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille la pourrait faire aller au bal. Sa mar- raine la creusa et, n'ayant laissé que l'écorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré.
Ensuite elle alla regarder dans la souricière, où elle trouva six souris toutes en vie. Klle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la sou- ricière, et, à chaque souris qui sor- tait, elle lui donnait un coup de baguette, et la souris était aussitôt en un beau cheval : ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d'un beau gris de souris pommelé.
Comme elle était en peine de quoi elle ferait un cocher :
« Je vais voir, — dit Cendrillon,
IIÔ CONTES DE PERRAULT
— s'il n'y a pas quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher.
— Tu as raison, — dit sa mar- r.une, — va voir. »
Cendrillon lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La fée en prit un d'entre les trois, à cause de sa maitresse barbe, et, l'ayant touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu'on ait jamais vues.
Ensuite elle lui dit :
« Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l'arrosoir ; ap- porte-les-moi. »
Elle ne les eut pas plus tôt appor- tés, que sa marraine les changea en six laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse, avec leurs habits chamarrés, et qui s'y tenaient atta- chés comme s'ils ^eussent fait autre chose de toute leur vie.
CONTES DE PERRAULT 119
La fée dit alors a Cendrillon :
« Eh bien ! voilà de quoi aller au bal : n'es-tu pas bien aise ?
— Oui, mais est-ce que j'irai comme cela, avec mes vilains habits ? »
Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des habits d'or et d'argent, tout chamar- rés de pierreries ; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse ; mais sa marraine lui recommanda, sur toutes choses, de ne pas passer minuit, l'avertissant que, si elle demeurait au bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille, ses chevaux des souris, ses laquais des lézards, et que ses beaux habits reprendraient leur première forme.
120 CONTES DE PERRAULT
Elle promit à sa marraine qu'elle
ne manquerait pas de sortir du bal avant minuit. Elle part, ne se sentant pas de joie. Le fils du roi, qu'on alla avertir qu'il venait d'arriver une grande princesse qu'on ne connaissait point, courut la recevoir. Il lui donna la main à la descente du carrosse, et la mena dans la salle où était la compagnie. Il se fit alors un grand silence ; on cessa de danser, et les violons ne jouèrent plus, tant on était attentif à contempler les grandes beautés de cette inconnue. On n'en- tendait qu'un bruit confus : « Ah ! qu'elle est belle ! »
Le roi même, tout vieux qu'il était, ne laissait pas de la regarder, et de dire tout bas à la reine qu'il y avait longtemps qu'il n'avait vu une si belle et si aimable personne. Toutes les d.unes étaient attentives à
CONTES DE PERRAULT 12 J
considérer sa coiffure et ses habits, pour en avoir, dés le lendemain, de semblables, pourvu qu'il se trouvât des étoffes assez belles, et des ouvriers assez habiles.
Le fils du roi la mit à la place la plus honorable, et ensuite la prit pour la mener danser. Elle dansa avec tant de grâce, qu'on l'admira encore davantage. On apporta une fort belle collation, dont le jeune prince ne mangea point, tant il était occupé à la considérer. Elle alla s'as- seoir auprès de ses sœurs et leur fit mille honnêtetés ; elle leur fit part des oranges et des citrons que le prince lui avait donnés, ce qui les étonna fort, car elles ne la connais- saient point.
Lorsqu'elles causaient ainsi, Cen- drillon entendit sonner onze heures trois quarts ; elle fit aussitôt une
12.} CONTES DE PERRAULT
grande révérence à la compagnie, et s'en alla le plus vite qu'elle put. Dès qu'elle fut arrivée, elle alla trouver sa marraine, et, après l'avoir remer- ciée, elle lui dit qu'elle souhaiterait bien aller encore le lendemain au bul, parce que le fils du roi l'en avait priée. Comme elle était occupée à raconter à sa marraine tout ce qui s'était passé au bal, les deux soeurs heurtèrent à la porte ; Cendrillon leur alla ouvrir.
« Que vous êtes longtemps à reve- nir ! » leur dit-elle en bâillant, en se frottant les yeux, et en s'étendant comme si elle n'eût fait que de se réveiller ; elle n'avait cependant pas eu envie de dormir, depuis qu'elles s'étaient quittées.
« Si tu étais venue au bal, — lui dit une de ses sœurs, — tu ne t'y serais pas ennuyée ; il est venu la
COMTES DE PERRAULT 12 j
plus belle princesse, la plus belle qu'on puisse jamais voir; elle nous a fait raille civilités ; elle nous a donné des oranges et des citrons. »
Cendrillon ne se sentait pas de joie : elle leur demanda le nom de cette princesse ; mais elles lui répon- dirent qu'on ne la connaissait pas, que le fils du roi en était fort en peine, et qu'il donnerait toutes choses au monde pour savoir qui elle était. Cendrillon sourit et leur dit :
« Elle était donc bien belle ': Mon Dieu ! que vous êtes heureuses ! ne pourrais-je point la voir ? Hélas ! mademoiselle Javotte, prêtez-moi votre habit jaune que vous mettez tous les jours.
— Vraiment, — dit mademoiselle Javotte, — je suis de cet avis ! Prêtez votre habit à un vilain Cucendron
I2fi CONTES DE PERRAULT
comme cela ! il faudrait que je fusse bien folle. »
Cendrillon s'attendait bien à ce refus, et elle en fut bien aise, car elle aurait été grandement embarras- sée, si sa sœur eût bien voulu lui prêter son habit.
Le lendemain, les deux sœurs furent au bal, et Cendrillon aussi, mais encore plus parée que la pre- mière fois. Le fils du roi fut toujours auprès d'elle, et ne cessa de lui conter des douceurs. La jeune demoi- selle ne s'ennuyait point et oublia ce que sa marraine lui avait recom- mandé ; de sorte qu'elle entendit sonner le premier coup de minuit, lorsqu'elle ne croyait point qu'il fût encore onze heures : elle se leva, et s'enfuit aussi légèrement qu'aurait fait une biche. Le prince la suivit, mais il ne put l'attraper. Elle laissa
COMTES DE fEHRAILT 1 27
tomber une de ses pantoufles de verre, que le prince ramassa bien soigneusement. Cendrillon arriva chez elle, bien essoufflée, sans car- rosse, sans laquais, et avec ses mé- chants habits ; rien ne lui étant resté de sa magnificence, qu'une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu'elle avait laissé tomber. On demanda aux gardes de la porte du palais s'ils n'avaient point vu sortir une princesse : ils dirent qu'ils n'avaient vu sortir personne qu'une jeune fille fort mal vêtue, et qui avait plus l'air d'une paysanne que d'une demoiselle.
Quand les deux sœurs revinrent du bal, Cendrillon leur demanda si elles s'étaient encore bien diverties, et si la belle dame y avait été ; elle:- lui dirent que oui, mais qu'elle s'était enfuie, lorsque minuit avait sonné, et
I2S C ON' TE S DE PERRAULT
si promptement qu'elle avait laissé tomber une de ses petites pantoufles Je verre, la plus jolie du monde ; que le fils du roi l'avait ramassée, et qu'il n'avait fait que la regarder pendant tout le reste du bal, et qu'as- surément il était fort amoureux de la belle personne à qui appartenait la petite pantoufle.
Elles dirent vrai ; car, peu de jours après, le fils du roi fit publier, à son de trompe, qu'il épouserait celle dont le pied serait bien juste à la pantoufle. On commença à l'essayer aux princesses, ensuite aux duchesses et à toute la cour, mais inutilement. On l'apporta chez les deux sœurs, qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pan- toufle, mais elles ne purent en venir à bout. Cendrillon, qui les regardait, et qui reconnut sa pantoufle, dit en riant :
COXTES DE PERRAULT 1 3 1
« Que je voie si elle ne me serait pas bonne ! »
Ses sœurs se mirent à rire et à se moquer d'elle. Le gentilhomme qui faisait l'essai de la pantoufle, ayant regardé attentivement Cendrillon, et la trouvant fort belle, dit que cela était très juste, et qu'il avait ordre de l'essayer à toutes les filles. II fit asseoir Cendrillon, et, approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'il y entrait sans peine, et qu'elle y était juste comme de cire. L'éton- nement des deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cen- drillon tira de sa poche l'autre petite pantoufle, qu'elle mit à son pied. Là-dessus arriva la marraine, qui, ayant donné un coup de baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres.
1}2 CONTES DE PERRAULT
Alors ses deux sœurs la recon- nurent pour la belle personne qu'elles avaient vue au bal. Elles se jetèrent à ses pieds pour lui demander pardon de tous les mauvais traitements qu'elles lui avaient fait souffrir. Cendrillon les releva et leur dit, en les embrassant, qu'elle leur pardon- nait de bon cœur, et qu'elle les priait de l'aimer bien toujours. On la mena chez le jeune prince, parée comme elle était. Il la trouva encore plus belle que jamais ; et, peu de jours après, il l'épousa. Cendrillon, qui était aussi bonne que belle, fit loger ses deux sœurs au palais, et les maria, dès le jour même, à deux grands seigneurs de la cour.
CONTES DE PERRAULT 155
t»i sans prix, et vain .
AUTRE MORALITE
i reçoit du ciel en partag
54 COXTES DE PERRAULT
Pour votre a
Si vous n'avez, pour les faire vaiolr.
;: rains, ou des marraloes.
Riquet à la Houppe
Il était une fois une reine qui accoucha d'un fils si laid et si mal fait, qu'on douta longtemps s'il avait forme humaine. Une fée, qui se trouva à sa naissance, assura qu'il ne laisserait pas d'être aimable, parce qu'il aurait beaucoup d'esprit : elle ajouta même qu'il pourrait, en vertu
18
158 CONTES DE PERRAULT
du don qu'elle venait de lui faire, donner autant d'esprit qu'il en aurait à la personne qu'il aimerait le mieux.
Tout cela consola un peu la pauvre- reine, qui était bien affligée d'avoir mis au monde un si vilain marmot. Il est vrai que cet enfant ne com- mença pas plus tôt à parler, qu'il dit mille jolies choses, et qu'il avait dans toutes ses actions je ne sais quoi de si spirituel, qu'on en était charmé. J'oubliais de dire qu'il vint au monde avec une petite houppe de cheveux sur la tête, ce qui fit qu'on le nomma Riquet à la Houppe, car Riquet était le nom de la famille.
Au bout de sept ou huit ans, la reine d'un royaume voisin accoucha de deux filles. La première qui vint au monde était plus beile que le jour ; la reine en fut si aise qu'on appréhenda que la trop grande joie
CONTES DE PERRAULT 159
qu'elle en avait ne lui fit mal. La même fée qui avait assisté à la nais- sance du petit Riquet à la Houppe était présente, et, pour modérer la joie de la reine, elle lui déclara que cette petite princesse n'aurait point d'esprit, et qu'elle serait aussi stupide qu'elle était belle. Cela mortifia beaucoup la reine ; mais elle eut, quelques moments après, un bien plus grand chagrin ; car la seconde fille dont elle accoucha se trouva extrêmement laide.
« Ne vous affligez point tant, madame, — lui dit la fée. — votre fille sera récompensée d'ailleurs, et elle aura tant d'esprit, qu'on ne s'apercevra presque pas qu'il lui manque de la beauté.
— Dieu le veuille, — répondit la reine ; — mais n'y aurait-il point moyen de faire avoir un peu d'es-
I4O CONTES DE PERRAULT
prit à l'aînée, qui est si belle ?
— Je ne puis rien pour elle, madame, du côté de l'esprit, — lui dit la fée ; — mais je puis tout, du côté de la beauté ; et, comme il n'y a rien que je ne veuille faire pour votre satisfaction, je vais lui donner pour don de pouvoir rendre beau ou belle la personne qui lui plaira. »
A mesure que ces deux princesses devinrent grandes, leurs perfections crurent aussi avec elles, et on ne parlait partout que de la beauté de l'aînée et de l'esprit de la cadette. Il est vrai que leurs défauts augmen- tèrent beaucoup avec l'âge. La cadette enlaidissait à vue d'oeil, et l'ainée devenait plus stupide de jour en jour. Ou elle ne répondait rien à ce qu'on lui demandait, ou elle disait une sottise. Elle était avec cela si maladroite, qu'elle n'eût pu ranger
COXTES DE PERRAULT I4I
quatre porcelaines sur le bord d'une cheminée, sans en casser une ; ni boire un verre d'eau, sans en ré a n- dre la moitié sur ses habits.
Quoique la beauté soit un grand avantage dans une jeune personne, cependant la cadette l'emportait presque toujours sur son ainée. dans toutes les compagnies. D'abord on allait du côté de la plus belle, pour la voir et pour l'admirer ; mais bientôt après on allait à celle qui avait le plus d'esprit, pour lui enten- dre dire mille choses agréables ; et on était étonné qu'en moins d'un quart d'heure l'aînée n'avait plus per- sonne auprès d'elle, et que tout le monde s'était rangé autour de la ca- dette. L'ainée, quoique fort stupide. le remarqua bien ; et elle eût donne sans regret toute sa beauté pour a voir la moitié de l'esprit de sa sceur.
142 CONTES DE PERRAULT
La reine, toute sage qu'elle était, ne put s'empêcher de lui reprocher plu- sieurs fois sa bêtise : ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre- princesse.
Un jour qu'elle s'était retirée dans un bois pour y plaindre son malheur, elle vit venir à elle un petit homme fort laid et fort désagréable, mais vêtu très magnifiquement. C'était le jeune prince Riquet à la Houppe, qui, étant devenu amoureux d'elle sur ses portraits qui couraient par tout le monde, avait quitté le royaume de son père, pour avoir le plaisir de la voir et de lui parler. Ravi de la ren- contrer ainsi toute seule, il l'aborde, avec tout le respect et toute la poli- tesse imaginables. Ayant remarqué, après lui avoir fait les compliments ordinaires, qu'elle était fort mélanco- lique, il lui dit :
CONTES 1>E PERRAULT 1)5
(i Je ne comprends point, madame, comment une personne aussi belle que vous l'êtes peut être aussi triste que vous le paraissez ; car, quoique je puisse me vanter d'avoir vu une infinité de belles personnes, je puis dire que je n'en ai jamais vu dont la beauté approche de la vôtre.
— Cela vous plaît à dire, mon- sieur, — lui répondit la princesse et en demeura là.
— La beauté, — reprit Riquet à la Houppe, — est un si grand avan- tage, qu'il doit tenir lieu de tout le reste, et quand on le possède, je ne vois pas qu'il y ait rien qui puisse nous affliger beaucoup.
— J'aimerais mieux. — dit la princesse, — être aussi laide que vous, et avoir de l'esprit, que d'avoir de la beauté comme j'en ai. et être bête autant que je le suis.
TES DK PERRJ
— Il n'y a rien, madame, qui marque davantage qu'on a de l'esprit, que de croire n'en pas avoir, et il est de la nature de ce bien-là que, plus on en a, plus on croit en manquer.
— Je ne sais pas cela, — dit la princesse ; — mais je sais que je luis fort bète, et c'est de là que vient le chagrin qui me tue.
— Si ce n'est que cela, madame, qui vous afflige, je puis aisùrient mettre fin à votre douleur.
— Et comment ferez-vous ? — dit la princ.
— J'ai le pouvoir, madame, — dit Kiquet à la Houppe, — de donner de l'esprit autant qu'on en saurait avoir à la personne que je dois aimer le plus ; et comme vous êtes, madame, cette personne, il ne tiendra qu'à vous que vous n'ayez autant d'es- prit qu'on en peut avoir, pourvu
CONTES DE PERRACLT I45
que vous vouliez bien m'épouser. » La princesse demeura toute inter- dite, et ne répondit rien.
« Je vois, — reprit Riquet à la Houppe, — que cette proposition vous fait de la peine, et je ne m'en étonne pas ; mais je vous donne un an tout entier pour vous y ré- soudre. »
La princesse avait si peu d'esprit, et en même temps une si grande envie d'en avoir, qu'elle s'imagina que la fin de cette année ne viendrait jamais ; de sorte qu'elle accepta la proposition qui lui était faite. Elle n'eut pas plus tôt promis à Riquet à la Houppe qu'elle l'épouserait dans un an à pareil jour, qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'était auparavant : elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d'une manière fine, aisée et natu-
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I-l6 COXTES DE PERRAULT
relie. Elle commença, des ce moment, une conversation galante et soutenue avec Riquet à la Houppe, où elle brilla d'une telle force, que Riquet à la Houppe crut lui avoir donné plus d'esprit qu'il ne s'en était réserve pour lui-même.
Quand elle fut retournée au palais, toute la cour ne savait/ que penser d'un changement si subit et si extra- ordinaire ; car autant qu'on lui avait ouï dire d'impertinences auparavant, autant lui entendait-on dire des choses bien sensées et infiniment spi- rituelles. Toute la cour en eut une joie qui ne se peut imaginer ; il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que, n'ayant plus sur son aînée l'avantage de l'esprit, elle ne paraissait plus auprès d'elle qu'une guenon fort désagréable.
Le roi se conduisait par ses avis.
CONTES DE PERRAULT I47
et allait même quelquefois tenir le conseil dans son appartement. Le bruit de ce changement s'étant ré- pandu, tous les jeunes princes des rovaumes voisins firent leurs efforts pour s'en faire aimer, et presque tous la demandèrent en mariage ; mais elle n'en trouvait point qui eût assez d'esprit, et elle les écoutait tous, sans s'engager à pas un d'eux. Cepen- dant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel et si bien fait, qu'elle ne pût s'empêcher d'avoir de la bonne volonté pour lui. Son père, s'en étant aperçu, lui dit qu'il la faisait la maitresse sur le choix d'un époux, et qu'elle n'avait qu'à se dé- clarer. Comme, plus on a d'esprit, et plus on a de peine à prendre une ferme résolution sur cette affaire, elle de- manda, après avoir remercié son père, qu'il lui donnât du temps pour y penser.
14» CONTES DE PERRAULT
Elle alla par hasard se promener dans le même bois où elle avait trouvé Riquet à la Houppe, pour rêver plus commodément à ce qu'elle avait à faire. Dans le temps qu'elle se promenait, rêvant profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont et viennent et qui agissent. Ayant prêté l'oreille plus attentive- ment, elle ouït que l'on disait :
« Apporte-moi cette marmite ; » l'autre : « Donne-moi cette chau- dière ; » l'autre : « Mets du bois dans ce feu. »
La terre s'ouvrit dans le même temps, et elle vit sous ses pieds comme une grande cuisine pleine de cuisiniers, de marmitons et de toutes sortes d'officiers nécessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente
CONTES DE PERRAULT 1 5 I
rôtisseurs, qui allèrent se camper dans une allée du bois, autour d'une table fort longue, et qui tous, la lardoire à la main et la queue de renard sur l'oreille, se mirent à tra- vailler en cadence, au son d'une chanson harmonieuse.
La princesse, étonnée de ce spec- tacle, leur demanda pour qui ils tra- vaillaient.
■< C'est, madame, — lui répondit le plus apparent de la bande, — pour le prince Riquet à la Houppe, dont les noces se feront demain. »
La princesse, encore plus surprise qu'elle ne l'avait été, et se ressouve- nant tout à coup qu'il y avait un an qu'à pareil jour elle avait promis d'épouser le prince Riquet à la Houppe, pensa tomber de son haut. Ce qui faisait qu'elle ne s'en souve- nait pas. c'est que, quand elle fit
Ij2 CONTES DE PERRAULT
cette promesse, elle était une béte, et qu'en prenant le nouvel esprit que le prince lui avait donné, elle avait oublié toutes ses sottises.
Elle n'eut pas fait trente pas, en continuant sa promenade, que Riquet à la Houppe se présenta à elle, brave, magnifique, et comme un prince qui va se marier :
■i Vous me voyez, — dit-il, — madame, exact à tenir ma parole, et je ne doute point que vous ne veniez ici pour exécuter la vôtre, et me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les hom-
— Je vous avouerai franchement, — répondit la princesse, — que je n'ai pas encore pris ma résolution là-dessus, et que je ne crois pas pou- voir jamais la prendre telle que vous la souhaitez.
CONTES DE PERRAULT I S 3
— Vous m'étonnez, madame, — lui dit Riquet a la Houppe.
— Je le crois, — dit la princesse, — et assurément, si j'avais affaire à un brutal, à un homme sans esprit, je me trouverais bien embarrassée. Une princesse n'a que sa parole, me dirait-il, et il faut que vous m'épou- siez, puisque vous me l'ayez promis ; mais, comme celui à qui je parle est l'homme du monde qui a le plus d'esprit, je suis sûre qu'il entendra raison. Vous savez que, quand je n'étais qu'une bête, je ne pouvais néanmoins me résoudre à vous épou- ser ; comment voulez-vous qu'ayant l'esprit que vous m'avez donné, qui me rend encore plus difficile en gens que je n'étais, je prenne aujourd'hui une résolution que je n'ai pu prendre dans ce temps-là ? Si vous pensiez tout de bon à m'épouser, vous avez
PERRAULT
eu grand tort de m'ôter ma bêtise, et de me faire voir plus clair que je ne voyais.
— Si un homme sans esprit. — répondit Riquet à la Houppe. — Serait bien reçu, comme vous venez de le dire, à vous reprocher votre manque de parole, pourquoi voulez- vous, madame, que je n'en use pas de même, dans une chose où il y va de tout le bonheur de ma vie? Est-il raisonnable que les personnes qui ont de l'esprit soient d'une pire condition qui n'en ont pas ? Le pouvez-vous prétendre, vous qui en avez tant, et qui avez tant souhaité d'en avoir ? Mais venons au fait, s'il vous plait. A la réserve de ma lai- deur, y a-t-il quelque chose en moi qui vous déplaise ? Ètcs-vous mal contente de m.i naissance, de mon esprit, de mon humeur et de mes manières "-
CONTES DE PERRAULT 1)5
— Nullement, — répondit la prin- cesse, — j'aime en vous tout ce que vous venez de me dire.
— Si cela est ainsi, — reprit Riquet à la Houppe, — je vais être heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable des hommes.
— Comment cela se peut-il faire ? — lui dit la princesse.
— Cela se fera, — répondit Riquet à la Houppe, — si vous m'aimez assez pour souhaiter que cela soit ; et afin, madame, que vous n'en dou- tiez pas, sachez que la même fée qui, au jour de ma naissance, me lit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qu'il me plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celui que vous aimerez, et à qui vous voudrez bien faire cette faveur.
— Si la chose est ainsi, — dit la princesse, — je souhaite de tout mon
1,6 CONTES DE PERRAULT
cœur que vous deveniez le prince du monde le plus beau et le plus aima- ble ; et je vous en fais le don. autant qu"il est en moi. »
La princesse n'eut pas plus tôt pro- noncé ces paroles, que Riquet à la Houppe parut, à ses yeux, l'homme du monde le plus beau, le mieux fait et le plus aimable qu'elle eût jamais va. Quelques-uns assurent que ce ne furent point les charmes de la fée qui opérèrent, mais que l'amour seul fit cette métamorphose. Ils disent que la princesse, ayant fait réflexion sur la persévérance de son amant, sur sa discrétion et sur toutes les bonnes qualités de son âme et de son esprit, ne vit plus la difformité de son corps ni la laideur de son visage ; que sa bosse ne lui sembla plus que le bon air d'un homme qui fait le gros dos, et qu'au lieu que jusqu'alors
CONTES HE PERRAULT 1 57
elle l'avait vu boiter effroyablement, clic ne lui trouva plus qu'un certain air penché qui la charmait. Ils disent encore que ses yeux, qui étaient louches, ne lui en parurent que plus brillants ; que leur dérèglement passa dans son esprit pour la marque d'un violent excès d'amour, et qu'enfin son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de martial et d'héroïque.
Quoi qu'il en soit, la princesse lui promit sur-le-champ de l'épouser, pourvu qu'il en obtint le consente- ment du roi son père. Le roi, ayant su que sa fille avait beaucoup d'es- time pour Riquet à la Houppe, qu'il connaissait d'ailleurs pour un prince très spirituel et très sage, le reçut avec plaisir pour son gendre. Dés le lendemain, les noces furent faites, ainsi que Riquet à la Houppe l'avait
I 5 8 CONTES DE PERRAULT
prévu, et selon les ordres qu'il en avait donnés longtemps auparavant.
n.-.ins un •••■ut': en l'.'ilr qi i -* la Tout est beau dans ce que i
i: Rime a de l'esprit.
AUTRE MORALITÉ
Objet où la nature
ira mis de beaux traits et la vive pfiulure
"*4* '\. ''i
. . ■ •.*»
Le Petit Poucet
11 était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept en- fants, tous garçons ; l'aîné n'avait que dix ans, et le plus jeune n'en avait que sept. On s'étonnera que le bûche- ron ait eu tant d'enfants en si peu de temps ; mais c'est que sa femme allait vite en besogne, et n'en faisait pa? moins de deux à la fois.
162 CONTES DE PERRAULT
Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beau- coup, parce qu'aucun d'eux ne pou- vait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c'est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot : prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était fort petit, et quand il vint au monde, il n'était guère plus gros que le pouce, ce qui fit qu'on l'appela le Pcli: Poucet.
Ce pauvre enfant était le souffre- Jouleurs de la maison, et on lui don- nait toujours le tort. Cependant il était le plus fin et le plus avisé de tous ses frères, et, s'il parlait peu, il écoutait beaucoup.
Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut si grande que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces en-
CONTES DE PERRAULT I 6 }
fants étaient couches, et que le bûche- ron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le cœur serré de douleur :
« Tu vois bien que nous ne pou- vons plus nourrir nos enfants; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé, car, tandis qu'ils s'amuseront à fagoter, nous n'avons qu'a nous enfuir sans qu'ils nous voient.
— Ah ! — s'écria la bûcheronne. — pourrais-tu toi-même mener perdre tes enfants!-' »
Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne pouvait y consentir; elle était pauvre, mais elle était leur mère.
Cependant, ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mou- rir de faim, elle y consentit, et all.i se coucher en pleurant.
164 CONTES DE PERRAULT
Le Petit Poucet ouït tout ce qu'ils dirent, car, ayant entendu, de dedans son lit, qu'ils parlaient d'affaires, il s'était levé doucement et s'était glissé sous l'escabelle de son père, pour les écouter sans être vu. Il alla se recou- cher et ne dormit point du reste de la nuit, songeant à ce qu'il avait à t'.iire. Il se leva de bon matin, et alla au bord d'un ruisseau, où il emplit ses poches de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison. On partit, et le Petit Poucet ne découvrit rien de tout ce qu'il savait à ses frères.
Ils allèrent dans une forêt fort épaisse, où, à dix pas de distance, on ne se voyait pas l'un l'autre. Le bûcheron se mit à couper du bois, et ses enfants à ramasser des broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler,
CONTES DE PERRAULT lé$
s'éloignèrent d"eux insensiblement, et puis s'enfuirent tout à coup par un petit sentier détourné.
Lorsque ces enfants se virent seuls, il se mirent à crier et à pleurer de toute leur force. Le Petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où il reviendrait à la maison, car en mar- chant il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu'il avait dans ses poches. Il leur dit donc :
« Ne craignez point, mes frères; mon père et ma mère nous ont laissés ici, mais je vous ramènerai bien au logis : suivez-moi seulement. »
Ils le suivirent, et il les mena jus- qu'à leur m.-ison, par le même che- min qu'ils étaient venus dans la forêt. Ils n'osèrent d'abord entrer, il se mirent tous contre la porte, pour écouter ce que disaient leur père et leur mère.
l66 CONTES DE PERRAULT
Dans le moment que le bûcheron et la bûcheronne arrivèrent chez eux. le seigneur du village leur envoya dix écus, qu'il leur devait il y avait longtemps, et dont ils n'espéraient plus rien. Cela leur redonna la vie. car les pauvres gens mouraient de faim. Le bûcheron envoya sur l'heure sa femme à la boucherie. Comme il v avait longtemps qu'elle n'avait mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu'il n'en fallait pour le sou- per de deux personnes. Lorsqu'ils furent rassasiés, la bûcheronne dit :
n Hélas ! où sont maintenant nos pauvres enfants ! Ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. M.ii> aussi, Guillaume, c'est toi qui les as voulu perdre; j'avais bien dit que nous nous en repentirions. Que font- ils maintenant dans cette forêt ? Hélas ! mon Dieu, les loups les ont
CONTES DE PERRAULT l6~
peut-ètre déjà mangés ! Tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfants ! »
Le bûcheron s'impatienta à la fin ; car elle redit plus de vingt fois qu'ils s'en repentiraient, et qu'elle l'avait bien dit. Il la menaça de la battre, si elle ne se taisait. Ce n'est pas que le bûcheron ne fût peut-être encore plus fâché que sa femme, mais c'est qu'elle lui rompait la tête, et qu'il était de l'humeur de beaucoup d'autres gens, qui aiment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent très importunes celles qui ont toujours bien dit.
La bûcheronne était tout en pleurs :
.< Hélas! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants? »
Elle le dit une fois si haut, que les enfants, qui étaient à la porte, l'ayant
l6S CONTES DE PERRAULT
entendu, se mirent à crier tous ensemble :
« Nous voilà! nous voilà! »
Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant :
« Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants ! Vous êtes bien las, et vous avez bien faim ; et toi. Pierrot, comme te voilà crotté, vien^ que je te débarbouille. »
Ce Pierrot était son fils aine, qu'elle aimait plus que les autres, parce qu'il était un peu rousseau, et qu'elle était un peu rousse.
Ils se mirent à table, et mangèrent d'un appétit qui faisait plaisir au père et à la mère, à qui ils racontaient la peur qu'ils avaient eue dans la forêt. en parlant presque toujours tous ensemble. Ces bonnes gens étaient ravis de revoir leurs enfants avec eux. et cette joie dura tant que les dix écus
CONTES DE PERRAULT 169
Jurèrent. Mais, lorsque l'argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier chagrin, et résolurent de les perdre encore; et, pour ne pas man- quer leur coup, de les mener bien plus loin que la première fois.
Ils ne purent parler de cela si secrètement qu'ils ne fussent entendus parle Petit Poucet, qui fit son compte de sortir d'affaire comme il avait déjà fait ; mais, quoiqu'il se fut levé de grand matin pour aller ramasser de petits cailloux, il ne put en venir à bout, car il trouva la porte de la mai- son fermée à double tour. Il ne savait que faire, lorsque, la bûcheronne leur ayant donné à chacun un mor- ceau de pain pour leur déjeuner, il songea qu'il pourrait se servir de son pain au lieu de cailloux, en le jetant par miettes le long des chemins où ils passeraient : il
170 CONTES DE PERRAULT
le serra donc dans sa poche.
Le père et la mère les menèrent dans l'endroit de la forêt le plus épais et le plus obscur ; et, dés qu'ils y turent, ils gagnèrent un faux-fuyant, et les laissèrent là. Le Petit Poucet ne s'en chagrina pas beaucoup, parce qu'il croyait retrouver aisément son chemin, par le moyen de son pain qu'il avait semé partout où il avait passé ; mais il fut bien surpris lors- qu'il ne put en retrouver une seule miette : les oiseaux étaient venus qui avaient tout mangé.
Les voilà donc bien affligés ; car, plus ils marchaient, plus ils s'éga- raient, et s'enfonçaient dans la forêt. La nuit vint, et il s'éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épou- vantables. Ils croyaient n'entendre de- tous côtés que des hurlements de loups qui venaient à eux pour les
CONTES DE PERRAULT IJI
manger. Ils n'osaient presque se par- ler, ni tourner la tète. Il survint une grosse pluie, qui les perça jusqu'aux os; ils glissaient à chaque pas, et tombaient dans la boue, d'où ils se relevaient tout crottés, ne sachant que faire de leurs mains.
Le Petit Poucet grimpa au haut d'un arbre, pour voir s'il ne décou- vrirait rien ; ayant tourné la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme d'une chandelle, mais qui était bien loin, par delà la forêt. Il descendit de l'arbre, et, lorsqu'il fut à terre, il ne vit plus rien : cela le désola. Cependant, ayant marché quelque temps, avec ses frères, du côté qu'il avait vu la lumière, il la revit en sortant du bois.
Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle, non sans bien des frayeurs : car souvent ils la per-
172 CONTES DE PERRAULT
daient de vue ; ce qui leur arrivait toutes les fois qu'ils descendaient dans quelques fonds. Ils heurtèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu'ils voulaient. Le Petit Poucet lui dit qu'ils étaient de pauvres enfants qui s'étaient perdus dans la forêt, et qui demandaient à coucher par cha- rité. Cette femme, les voyant tous si olis, se mit à pleurer, et leur dit :
« Hélas ! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus? Savez-vousbien que c'est ici la maison d'un Ogre qui mange les petits enfants?
— Hélas ! madame, — lui répon- dit le Petit Poucet, qui tremblait de toute sa force, aussi bien que ses frères, — que ferons-nous ? Il est bien sûr que les loups de la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit si vous ne voulez pas nous
retirer chez vous, et, Cela étant, nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange ; peut-être qu'il aura pitié de nous si vous voulez bien l'en prier. »
La femme de l'Ogre, qui crut qu'elle pourrait les cacher à son mari jusqu'au lendemain matin, les laissa entrer, et les mena se chauffer auprès d'un bon feu ; car il y avait un mou- ton tout entier à la broche, pour le souper de l'Ogre.
Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent heurter trois ou quatre grands coups à la porte : c'était l'Ogre qui revenait. Aussitôt sa femme les fit cacher sous le lit, et alla ouvrir la porte. L'Ogre demanda d'abord si le souper était prêt, et si on avait tiré du vin, et aussitôt se mit à table. Le mouton était encore tout sanglant, mais il ne lui en sembla
I7& CONTES DE PERRAULT
que meilleur. Il flairait à droite et à gauche, disant qu'il sentait la chair fraiche.
« Il faut, — lui dit sa femme, — que ce soit ce veau que je viens d'ha- biller, que vous sentez.
— Je sens la chair fraîche, te dis-ju encore une fois, — reprit l'Ogre, en regardant sa femme de travers ; — et il y a ici quelque chose que je n'entends pas. »
En disant ces mots, il se leva de table, et alla droit au lit.
a Ah ! — dit-il, — voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme ! Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi : bien t'en prend d'être une vieille bète. Voilà du gibier qui me vient bien à propos pour traiter trois ogres de mes amis, qui doivent me venir voir ces jours-
COXTHS DE PERR AULT I 77
Il les tira de dessous le lit, l'un après l'autre. Ces pauvres enfants se mirent à genoux, en lui demandant pardon ; mais ils avaient affaire au plus cruel de tous les ogres, qui, bien loin d'avoir de la pitié, les dévorait déjà des yeux, et disait à sa femme que ce seraient là de friands mor- ceaux, lorsqu'elle leur aurait fait une bonne sauce.
Il alla prendre un grand couteau; et en approchant de ces pauvres en- fants, il l'aiguisait sur une longue pierre, qu'il tenait à sa main gauche. Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit :
« Que voulez-vous faire à l'heure qu'il est ? n'aurez-vous pas assez de temps demain?
— Tais-toi, — reprit l'Ogre, — ils en seront plus mortifiés.
— Mais vous avez encore là tant
170 CONTES DE PERRAULT
de viande, — reprit sa femme : — voila un veau, deux moutons et la moitié d'un cochon !
— Tu as raison, — dit l'Ogre : — donne-leur bien à souper, afin qu'ils ne maigrissent pas, et va les mener coucher. »
La bonne femme fut ravie de joie, et leur porta bien à souper; mais ils ne purent manger, tant ils étaient saisis de peur. Pour l'Ogre, il se remit à boire, ravi d'avoir de quoi si bien régaler ses amis. 11 but une douzaine de coups de plus qu'à l'or- dinaire : ce qui lui donna un peu dans la tête, et l'obligea de s'aller coucher.
L'Ogre avait sept filles, qui n'étaient encore que des enfants. Ces petites ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu'elles man- geaient de la chair fraîche, comme
CONTES DE PERRAULT I79
leur père ; mais elles avaient de petits veux gris et tout ronds, le nez crochu et une fort grande bouche, avec de ongues dents fort aiguës et fort éloignées l'une de l'autre. Elles n'étaient pas encore fort méchantes; mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits en- fants pour en sucer le sang.
On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une couronne d'or sur la tête. Il y avait dans la même chambre un autre lit de la même grandeur : ce fut dans ce lit que la femme de l'Ogre mit cou- cher les sept petits garçons; après quoi, elle s'alla coucher auprès de son mari.
Le Petit Poucet, qui avait remar- qué que les filles de l'Ogre avaient des couronnes d'or sur la tête, et qui
>E PERRAULT
craignait qu'il ne prit à l"Ogre quel- que remords de ne les avoir pas égorgés dés le soir même, se leva vers le milieu de la nuit, et prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla tout doucement les mettre sur la tête des sept filles de l'Ogre, après leur avoir été leurs couronnes d'or, qu'il mit sur la tète de ses frères et sur la sienne, afin que l'Ogre les prit pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu'il voulait égorger. La chose réussit comme il l'avait pensé ; car l'Ogre, s'étant éveillé sur le mi- nuit, eut regret d'avoir différé au len- demain ce qu'il pouvait exécuter la veille. Il se jeta donc brusquement hors du lit, et, prenant son grand
« Allons voir. — dit-il, se portent nos petits drôles ; n'en faisons pas à deux fois. »
CONTES DE PERRAULT I h I
II monta donc à tâtons a la chambre Je ses filles, et s'approcha du lit où étaient les petits garçons, qui dor- maient tous, excepte le Petit Poucet, qui eut bien peur lorsqu'il sentit la main de l'Ogre qui lui tâtait la tête, comme il avait tâté celle de tous ses frères. L'Ogre, qui sentit les cou- ronnes d'or :
« Vraiment, — dit-il, — j'allais faire là un bel ouvrage ; je vois bien que je bus trop hier au soir. »
Il alla ensuite au lit de ses filles, où, ayant senti les petits bonnets des garçons :
« Ah! les voilà, — dit-il, — nos gaillards; travaillons hardiment. »
En disant ces mots, il coupa, sans balancer, la gorge à ses sept filles. Fort content de cette expédition, il alla se recoucher auprès de sa femme.
Aussitôt que le Petit Poucet entendit
lS2 CONTES DE PERRAULT
ronfler l'Ogre, il réveilla ses frères, et leur dit de s'habiller promptement et de le suivre. Ils descendirent dou- cement dans le jardin et sautèrent par-dessus les murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant, et sans savoir où ils allaient.
L'Ogre, s'étant éveillé, dit à sa femme :
o Va-t'en là-haut habiller ces petits drôles d'hier au soir. »
L'Ogresse fut fort étonnée de la bonté de son mari, ne se doutant point de la manière qu'il entendait qu'elle les habillât, et croyant qu'il lui ordonnait de les aller vêtir. Elle monta en haut, où elle fut bien sur- prise, lorsqu'elle aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur sang.
Elle commença par s'évanouir, car
CONTES DE PERRAULT I.V,
c'est le premier expédient que trou- vent presque toutes les femmes en pareilles rencontres. L'Ogre, craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besogne dont il l'avait chargée, monta en haut pour lui aider. Il ne fut pas moins étonné que sa femme, lorsqu'il vit cet affreux spec- tacle.
« Ah ! qu'ai-je fait là ? — s'écria- t-il. — Ils me le payeront, les malheu- reux, et tout à l'heure. »
Il jeta aussitôt une potée d'eau dans le nez de sa femme ; et, l'ayant fait revenir :
« Donne-moi vite mes bottes de sept lieues, — lui dit-il, — afin que j'aille les attraper, u
Il se mit en campagne, et, après avoir couru bien loin de tous côtés, enfin il entra dans le chemin où mar- chaient ces pauvres enfants, qui
I S4 CONTES DE PERRAULT
n'étaient plus qu'à cent pas du logis de leur père. Ils virent l'Ogre qui allait de montagne en montagne, et qui traversait des rivières aussi aisé- ment qu'il aurait fait le moindre ruisseau. Le Petit Poucet, qui vit un rocher creux proche le lieu où ils étaient, y fit cacher ses six frères et s'y fourra aussi, regardant toujours ce que l'Ogre deviendrait. L'Ogre, qui se trouvait fort las du long che- min qu'il avait fait inutilement (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme), voulut se reposer; et, par hasard, il alla s'asseoir sur la roche où les petits garçons s'étaient cachés.
Comme il n'en pouvait plus de fatigue, il s'endormit après s'être re- posé quelque temps, et vint à ronfler si effroyablement, que les pauvres enfants n'eurent pas moins de peur
CONTES DE PERRAULT I»5
que quand il tenait son grand cou- teau pour leur couper la gorge. Le Petit Poucet en eut moins de peur, et dit à ses frères de s'enfuir pronip- tement à la maison pendant que l'Ogre dormait bien fort, et qu'ils ne se missent point en peine de lui. Ils crurent son conseil, et gagnèrent vite la maison.
Le Petit Poucet, s'étant approché de l'Ogre, lui tira doucement ses bottes, et les mit aussitôt. Les bottes étaient fort grandes et fort larges ; mais, comme elles étaient fées, elles avaient le don de s'agrandir et de s'a- petisser selon la jambe de celui qui les chaussait; de sorte qu'elles se trouvèrent aussi justes à ses pieds et à ses jambes que si elles eussent été- faites pour lui.
Il alla droit à la maison de l'Ogre, où il trouva sa femme qui pleurait
186 CONTES DE PERRAULT
auprès de ses filles égorgées.
« Votre mari — lui dit le Petit Poucet, — est en grand danger ; car il a été pris par une troupe de vo- leurs, qui ont juré de le tuer s'il ne leur donne tout son or et tout son argent. Dans le moment qu'ils lui tenaient le poignard sur la gorge, il m'a aperçu et m'a prié de vous venir avertir de l'état où il est, et de vous dire de me donner tout ce qu'il a de vaillant, sans en rien retenir, parce qu'autrement ils le tueront sans mi- séricorde. Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieues que voilà, pour faire diligence, et aussi afin que vous ne croyiez pas que je sois un affronteur. »
La bonne femme, fort effrayée, lui donna aussitôt tout ce qu'elle avait ; car cet Ogre ne laissait pas d'être
CONTES DE PERRAULT 187
fort bon mari, quoiqu'il mangeât les petits enfants. Le Petit Poucet, étant donc chargé de toutes les richesses de l'Ogre, s'en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie.
11 y a bien des gens qui ne demeu- rent pas d'accord de cette dernière circonstance, et qui prétendent que le Petit Poucet n'a jamais fait ce vol à l'Ogre ; qu'à la vérité il n'avait pas l'ait conscience de lui rendre ses bottes de sept lieues, parce qu'il ne s'en servait que pour courir après les petits enfants. Ces gens-là assurent le savoir de bonne part, et même pour avoir bu et mangé dans la mai- son du bûcheron. Ils assurent que lorsque le Petit Poucet eut chaussé les bottes de l'Ogre, il s'en alla à la Cour, où il savait qu'on était fort en peine d'une armée qui était à deux
iSS CONTES DE PERRAULT
cents lieues de là, et du succès d'une bataille qu'on avait donnée. Il alla, disent-ils, trouver le roi et lui dit que, s'il le souhaitait, il lui rapporterait des nouvelles de l'armée avant la fin du jour. Le roi lui promit une grosse somme d'argent s'il en venait à bout. Le Petit Poucet rapporta des nou- velles, dès le soir même ; et, cette première course l'ayant fait connaître, il gagnait tout ce qu'il voulait ; car le roi le payait parfaitement bien pour porter ses ordres à l'armée; et une infinité de dames lui donnaient tout ce qu'il voulait, pour avoir des nou- velles de leurs amants, et ce fut là son plus grand gain.
Il se trouvait quelques femmes qui le chargeaient de lettres pour leurs maris; mais elles le payaient si mal, et cela allait à si peu de chose qu'il ne daignait mettre en ligne de
CONTES DE PERRAULT I S>)
compte ce qu'il gagnait de ce côté-là.
Apres avoir fait pendant quelque temps le métier de courrier, et y avoir amassé beaucoup de bien, il revint chez son père, où il n'est pas pos- sible d'imaginer la joie qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à son aise. Il acheta des offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères; et par là il les établit tous, et fit parfaitement bien sa cour en même temps.
On ne s'alflirjc point d'avoir beau^ur. d'enfaots, Quand Ils sont tous beaux, Mei
Et d'un extérieur qui brille ; [rjram
H)0 CONTES DE PERRAULT
Table
Dédicace.
Préface.
La Belle au Bois Dormant. . .
Le Petit Chaperon Rouge. . . 4
La Barbe Bleue 5
Le Maitre Chat ou le Chat
Botté 7
Les Fées 9
Cendrillon 10
Riquet à la Houppe 1 ;
Le Petit Poucet 159
CE VOLUME
a clé imprimé, gravé el hroclié dans les ateliers de Edouard Guillaume leur-Imprimeur de la Collection Guillau ;--.ard Bruue, 105
PARIS
ljlnir.c-. 1804.
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moi iêre (Œuvres complètes)
IHI — I 'exil de rama LE VOYAGE SENTIMENTAL — MICIIA1L ILLON DU FOYER NUMA ROUMESTAN — - BERM '. — TABUBU
i d'ivan ii ni' n
ENTRE LES FRISES ET LA RAMPE
Il SONGE D'UNE M III. lil — SAKOONTALA
ON'DINE — JEAN SBOGAR — SÉRAPHINS
1S — CONTES I>E PERRAULT
LE VOLUME
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i-AK»i. Le Carillon n«*boi
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Bulletin bibliographique de la " Collection Guillaume '
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ALPHONSE DAUDET Vaprès une photographie de Ben<|ue
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