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Intematiouai

University

Booksellers Ltd.

94 Gower Street London W.C. I

DISCOURS

SUR

L' H ï S T O I R E

UNIVERSELLE.

TOME SECOND.

DISCOURS

SUR

U H I S T O I R E

UNIVERSELLE,

A M.«^ LE DAUPHIN;

Pour expliquer la suite de la Religiou et les changeraens des Empires ,

Depuis le commencement du monde jusqu'à l'empire de Charlemagne ;

Par Messirc Jacques-Bénigise BOSSUET, Évêque de Meaux , etc.

AVEC LA CONTINUATION JUSQu'a l^AN I7OO.

A LYON,

De l'Imprimerie de J. B. Kindelem , rue de l'Ardievêchë.

i8i3.

DISCOURS

SU R

L'HISTOIRE UNIVERSELLE,

A MONSEIGNEUR

LE DAUPHIN.

TROISIÈME PARTIE.

Les Empires,

Quoiqu'il n'y ait rien de comparable à i. •.11 Ti^ T « Les rëvoht-

cette suite de la vraie Jiglise que je vous aition*des représentée ; la suite des empires , qu'il faut rég'iJrVaT* maintenant vous remettre devant les yeux ,i'/Tîîr"

» . /-Il ^ ^ 7 ce , er ser-

n est guère moins profitable aux grands pnn-^.'j[^^f^"^' ces comme vous. priuce».

Premièrement, ces empires ont , pour la plupart , une liaison nécessaire avec Inistoire du peuple de Dieu. Dieu s'est servi des As- syriens et des Babyloniens , pour châtier ce peuple ; des Perses , pour le rétablir ; d'Ale- xandre et de ses premiers successeurs , pour Tome IL A

2 Discours sur l'Histoire

le protéger ; d'Antiochus l'illustre et de ses successeurs, pour l'exercer; des Romains, pour soutenir sa liberté contre les rois de Syrie, qui ne songeoient qu'à le détruire. Les Juifs ont duré jusqu'à Jésus-Christ , sous la puissance des mêmes Romains. Quand ils l'ont méconnu et crucifié, ces mêmes Romains ont prêté leurs mains, sans y penser , à la ven- geance divine, et ont exterminé ce peuple ingrat. Dieu , qui avoit résolu de rassembler dans le même temps le peuple nouveau de toutes les nations , a premièrement réuni les terres et les mers sous ce même empire. Le commerce de tant de peuples divers , autre- fois étrangers les uns aux autres , et depuis réunis sous la domination romaine , a été un des plus puissans moyens dont la Providence se soit servi pour donner cours à PEvangile. Si le même empire romain a persécuté durant trois cents ans ce peuple nouveau qui naissoit de tous côtés dans son enceinte , cette persé- cution a confirmé l'Eglise chrétienne, et a fait éclater sa gloire avec sa foi et sa patience. Enfin f empire romain a cédé , et , ayant trouvé quelque chose de plus invincible que lui , il a reçu paisiblement dans son sein cette Eglise à laquelle il avoit fait une si longue et si cruelle guerre. Les empereurs ont employé leur pouvoir à faire obéir à l'Eglise; et Rome a été le chef de l'empire spirituel que Jésus- Christ a voulu étendre par toute la terre.

Quand le temps a été venu que la puissance romaine devoit tomber, et que ce grand em- pire, qui s'étoit vainement promis l'éternité ,

l

Universelle. 3

devoit subir la destinée de tous les autres. Home, devenue la proie des barbares, a con- servé par la religion son ancienne majesté. Les nations qui ont envahi l'empire romain, y ont appiis peu à peu la piété chrétienne qui a adouci leur barbarie : et leurs rois , en se mettant , chacun dans sa nation , à la lace des empereurs, n'ont trouvé aucun de eurs litres plus glorieux que celui de protec- teurs de l'Eglise.

Mais il faut ici vous découvrir les secrets jugemens de Dieu sur l'empire romain , et sur Rome même : mystère que le saint Esprit a révélé à saint Jean , et que ce grand homme , apôtre , évangéliste et prophète , a expliqué dans l'apocalypse. Rome , <jui avoit vieilli dans le culte des idoles, avoit une peine ex- trême à s'en défaire , même sous les empe- reurs chrétiens , et le sénat se faisoit un hon-^o^m.iv. neur de défendre les dieux de Romulus , aux-c/.''VnT'* quels il atlribuoit toutes les victoires de l'an- v^^X'^c*; cienne république. Les empereurs étoient f^ti-^'jfi' j^"- gués des députations de ce grand coriis qui"»" demandoit le rétablissement de ses idoles, et qui croyoit que corriger Rome de ses vieiltesi superstitions, étoit faire injure au nom ro- main. Ainsi cette compagnie, composée de re que l'empire avoit de plus grand , et une immensemultitude dépeuple , oùsetrouvoient presque tous les puissans de Rome, ne pou- voient être retirées de leurs erreurs, ni par la prédication de l'Evangile, ni par un si visible accomplissement des anciennes prophéties, ni par la conversion presque de tout le reste

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4 Discours sur l'Histoire

de l'empire , ni enfin par celle des princes dont tous les décrets autorisoient le christia- nisme. Au contraire, ils conlinuoient à char- ger d^opprobres l'Eglise de Jésus - Christ , qu'ils accusoient encore , à l'exemple de leurs pères , de tous les malheurs de l'empire ; tou- jours prêts à renouveler les anciennes persé- cutions , s'ils n'eussent été réprimés par les em- pereurs. Les choses étoient encore en cet état au quatrième siècle de TEglise, et cent ans après Constantin, quand Dieu enfin se ressou- vint de tant de sanglans décretsdusénat contre les fidèles , et tout ensemble des cris furieux dont tout le peuple romain , avide du sang chrétien , avoit si souvent fait retentir l'am- phithéâtre. 11 livra donc aux barbares cette vfi ^' 6 ^^^^^ enivrée du sang des martyrs , comme parle saint Jean. Dieu renouvela sur elle les terribles châtimens qu'il avoit exercés sur Ba- bylone : Rome même est appelée de ce nom. Cette nouvelle Babylone , imitatrice de l'an- cienne , comme ç\\ç, enflée de ses victoires , triomphante dans ses richesses, souillée de ses idolâtries , et persécutrice du peuple de Dieu , tombe aussi comme elle d'une grande chute; y^\{ ^t saint Jean chante sa ruine. La gloire de ses xviii. conquêtes qu'elle attribuoit à ses dieux , lui est ôtée ; elle est en proie aux barbares , prise trois et quatre fois, pillée, saccagée , détruite. Le glaive des barbares ne pardonne qu'aux chrétiens. Une autre Rome toute chrétienne sort des cendres de la première; et c'est seu- lement après ^inondation des barbares que s'achève entièrement la victoire de Jésus-

U^IVEaSELLE. 5

Christ sur Içç >dieux romains qu'on voit non- seulement détruits , mais oubliés.

C'est ainsi que les empires du monde ont servi à la conservation du peuple de Dieu. C'est pourquoi ce même Dieu , qui a fait pré- dire à ses prophètes les divers états de son peu- ple , leur a fait prédire aussi la succession des empires. Vous avez vu les endroits Nabu- chodonosor a été marqué comme celui qui devoit venir pour punir les peuples superbes, et sur-tout le peuple Juif ingrat envers son auteur. Vous avez entendu nommer Cyrus, deux cents ans avant sa naissance , comme ce- lui qui devoit rétablir le peuple de Dieu , et punir l'orgueil de Babylone. La ruine de Ninive n'a pas été prédite moins clairement. Daniel , dans ses admirables visions , a fait passer en un instant devant vos yeux l'empire de Babylone , celui des Mèdes et des Perses , celui d'Alexandre et des Grecs. Les blasphè- mes et les cruautés d'un Antiochus l'illustre y ont été prophétisés, aussi bien que les victoi- res miraculeuses du peuple de Dieu sur un si violent persécuteur. On y voit ces fameux empires tomber les uns après les autres ; et le nouvel empire que Jésus-Christ devoit établir, y est marqué si expressément par ses propres caractères , qu'il n'y a pas moyen de le mécon- noitre. C'est l'empire des Saints du Très-Haut, c'est l'empire du Fils de l'Homme : empire qui doit subsister au milieu de la ruine de tous les autres , et auquel seul l'éternité est promise.

Les jugemens de Dieu sur le plus grand de tous les empires de ce monde , c'est-à-dire ,

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6 Discours sur l'Histoire

sur l'empire romain , ne nous ont pas été ca-» chés. Vous le venez d'apprendre de la bouche de St Jean. Rome a senti elle-même la main de Dieu , et a été , comme les autres, un exem- ple de sa justice. Mais son sort étoit plus heu- reux que celui des autres villes : purgée par ses désastres des restes de 1 idolâtrie, elle ne subsiste plus que par le christianisme qu'elle annonce à tout l'univers.

Ainsi tous les grands empires que nous avons vus sur la terre , ont concouru par divers moyens au bien de la religion et à la gloire de Dieu , comme Dieu même l'a dé- claré par ses prophètes.

Quand vous lisez si souventdans leurs écrits que les rois entreront en foule dans l'Eglise, et qu'ils en seront les protecteurs et les nour- riciers , vous reconnoissez à ces paroles les empereurs et les autres princes chrétiens: et comme les rois vos ancêtres se sont signalés plus que tous les autres , en protégeant et en étendant l'Eglise de Dieu , je ne eraindrai point de vous assurer que ce sont eux qui , de tous les rois , sont prédits le plus claire- ment dans ces illustres prophéties.

Dieu donc, qui avoit desseinde se servir des divers empires pour châtier, ou pour exercer, ou pour étendre, ou pour protéger son peuple, voulant se faire connoître pour l'auteur d'un si admirable conseil , en a découvert le secret à ses prophètes , ef leur a fait prédire ce qu'il a voit résolu d'exécuter. C'est pourquoi , comme les empires entroient dans l'ordre des desseins de Dieu sur le peuple qu'il avoit choisi, la fortune

Universelle. 7

decesempiressetrouveannoncëepar les mêmes oracles du Saint-Esprit , qui prédisent la suc* cession du peuple lidèle.

Plus vous vous accoutumerez à suivre les grandes choses, et à les rappeler à leurs prin- cipes, plus vous serez en admiration de ces conseils de la Providence. Il importe que vous €n preniez debonneheureles idéesquis'ëclair- ciront tous les jours de plus en plus dans votre esprit , et que vous appreniez à rapporter les choses humaines aux ordres de cette Sagesse éternelle dont elles dépendent.

Dieu ne déclare pas tous les jours ses volon- tés par ses prophètes touchant les rois et les monarchies qu'il élève ou qu'il détruit. Mais l^ayant fait tant de fois dans ces grands empi- resdont nous venons déparier jilnous montre , par ces exemples fameux , ce qu'il fait dans tous les autres , et il apprend aux rois ces deux vérités fondamentales , premièrement , que c'est lui qui forme les royaumes pour les don- ner à qui il lui plaît ; et secondement , qu'il sait les faire servir , dans les temps et dans l'ordre qu'il a résolu , aux desseins qu'ii a sur son peuple.

C'est , Monseigneur , ce qui doit tenir tous les princes dans une entière dépendance , et les rendre toujours attentifs aux ordres de Dieu , afin de prêter la main à ce qu'il médite pour sa gloire , dans toutes les occasions qu'il leur en présente.

Mais cette suite des empires , même à la considérer plus humainement , a de grandes utilités, principalement pour les piinces , puis-

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8 Discours sur l'Histoire

que l'arrogance , compagne ordinaire d'une condition si éminente, est si fortement rabat- tue par ce spectacle : car , si les hommes ap- prennent à se modérer en voyant mourir les rois, combienplus seront-ils frappés en voyant mourir les royaumes mêmes ! et peut-on recevoir u^e plus belle leçon de la vanité des grandeurs humaines ?

Ainsi 5 quand vous voyez passer , comme en un instant , devant vos yeux, je ne dis pas les rois et les empereurs , mais ces grands em- pires qui ont fait trembler tout l'univers ; quand vous voyez les Assyriens anciens et nouveaux , les Mèdes, les Perses , les Grecs , « les Romains , se présenter devant vous succes-

sivement 5 et tomber, pour ainsi dire , les uns sur les autres ; ce fracas effroyable vous fait sentir qu^il n'y a rien de solide parmi les hom- mes, et que l'inconstance et l'agitation sont Je propre partage des choses humaines.

Mais , Monseigneur , ce qui vous rendra ce spectacle plus utile et plus agréable , ce sera la réflexion que vous ferez non-seulement sur l'élévation et sur la chute des empires , mais encore sur les causes de leurs progrès et sur celles de leur décadence. , "•, , Car, Monseigneur , ce même Dieu quia

ies révolu- p i, i ^ i

tions des lait 1 enchaînement de 1 univers , et qui , toiit- des «uses Duissaut par Jui-meme , a voulu , pour etabhr Krqn^'e'ies l'ordre , que les parties d'un si grand tout dé- J'eJj^^jy.'''" pendissent les unes des autres, ce même Dieu ^"' a voulu aussi que le cours des choses humai- nes eût sa suite et ses proportions : je veux dire que les hommes et les nations ont eu de^

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Universelle. 9

ualités proportionnées à l'élévation à laquelle s étoient destinés; et qu'à la réserve de cer- tains coups extraordinaires Dieu vouloit que sa main parût toute seule , il n'est point arrivé de grand changement qui n'ait eu ses causes dans les siècles précédens.

Et comme, dans toutes les affaires , il y a ce qui les prépare , ce qui détermine à les en- treprendre , et ce qui les fait réussir , la vraie science de l'histoire est de remarquer, dans chaque temps , ces secrètes dispositions qui ont préparé les grands changemens , et les conjonctures importantes qui les ont fait ar- river.

En effet , il ne suffit pas de regarder seule- ment devant ses yeux , c'est-à-dire, de consi- dérer ces grands événemens qui décident tout- à-coup de la fortune des empires. Q«i veut entendre à fond les choses humaines, doit les reprendre de plus haut ; et il lui faut observer les inclinations et les mœurs, ou pour dire tout en un mot , le caractère tant des peuples dominans en général que des princes en par- ticulier, et enfin de tous les hommes extraor- dinaires qui , par l'importance du personnage qu'ils ont eu à faire dans le monde, ont con- tribué , en bien ou en mal , au changement des états et à la fortune publique.

J'ai tâché de vous préparer à ces importan- tes réflexions , dans la première partie de ce discours ; vous y aurez pu observei* le génie des peuples et celui des grands hommes qui les ont conduits. Les événemens qui ont porté coup dans la suite ont été montrés ; et , afin

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lo Discours sur l'Histoire

de vous tenir attentif à l'enchaînement des grandes affaires du monde que je voulois principalement vous faire entendre, j'ai omis Beaucoup de faits particuliers dont les suites n^ont pas été si considérables, Mais parce qu'en nous attachant à la suite , nous avons passé trop vite sur beaucoup de choses pour pou- voir faire les réflexions qu'elles méritoient , vous devez maintenant vous y attacher avec une attention plus particulière , et accoutumer votre esprit à rechercher les effets dans leurs causes les plus éloignées.

Par , Monseigneur , vous apprendrez ce qu'il est si nécessaire que vous sachiez, qu'en- core qu'à ne regarder que les rencontres par- ticulières , la fortune semble seule décider de l'établissement et de la ruine des empires ; à tout prendre , il en arrive à peu près comme dans le jeu , le plus habile l'emporte à la longue.

En effet , dans ce jeu sanglant les peu- ples ont disputé de fempire et de la puissance ; qui a prévu de plus loin , qui s'est le plus ap-

Î>liqué p qui a duré le plus long-temps dans es grands travaux , et enfin qui a su le mieux ou pousser ou se ménager suivant la rencon- tre , à la fin a eu l'avantage , et a fait servir îa fortune même à ses desseins.

Ainsi ne vous lassez point d'examiner les causes des grands changemens , puisque rien ne servira jamais tant à votre instruction ; mais recherchez-les sur-tout dans la suite des grands empires, la grandeur des événe- Tnens les rend plus palpables.

Universelle. i r I

Je ne compterai pas ici parmi les grands m. ^

empires celui de Bacchus ni celui d'Hercule ,ie?Ediio-*' i

cescélèbres vainqueursdes Indes et delOrient, Eg^pifeVs? '

Leurs histoires n'ont rien de certain , leurs

conquêtes n'ont rien de suivi , il les faut lais- i

ser célébrer aux poètes , qui en ont fait les j plus grands sujets de leurs fables.

Je ne pailerai pas non plus de l'empire que j leMadyès d'Hérodote, qui ressemble assez à Herod.m. l rindathyrse de Mégasthène et au Tanaiis de 'str^i.vh. \ Justin, établit pour un peu de temps dans \^^^st)n.i.i. \ grande Asie. Les Scythes que ce prince me- i noit à la guerre , ont plutôt fait des courses \ que des conquêtes. Ce ne fut que par rencon- \ tre , et en poussant les Cimmériens , qu'ils en- l trèrent dans la Médie , battirent les Mèdes , et leur enlevèrent cette partie de l'Asie , ils avoient établi leur domination. Ces nou- veaux conquérans n'y régnèrent que 28 ans. ï Leur impiété , leur avarice et leur brutalité la '! leur fit perdre; et Cyaxare , fils de Phraorte. | sur lequel ils l'avoient conquise , les en chassa. 1 Ce fut plutôt par adresse que par force. Ré- î duit à un coin de son royaume que les vain- | queurs avoient négligé, ou que peut-être ils \ n'avoient pu forcer , il attendit avec patience J que ces conquérans brutaux eussent excité la j haine publique, et se défissent eux - mêmes \ par le désordre de leur gouvernement. \ Nous trouvons encore dans Strabon , qui strai.m: \ l'a tiré du même Mégasthène, un Téarcon, roi ^^' I d'Ethiopie : ce doit être le Tharaca de l'Ecri- 4. nés;. \ ture, dont les armes furent redoutées du temps u. -^ihu de Sennachérib , roi d'Assyrie. Ce prince pé-'*" ^

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12 Discours sur l'Histoire

néfra jusqu'aux colonnes d'Hercule, apparem- ment le long de la côte d'Afrique , et passa îusqu'en Europe. Mais que dirois - je d'un homme dont nous ne voyons dans les histo- riens que quatre ou cinq mots , et dont la domination n'a aucune suite ?

Les Ethiopiens, dont il étoit roi, étoient, iifrod. uh. selon Hérodote , les mieux faits de tous les hommes et de la plus belle taille. Leur esprit ëtoit vif et ferme \ mais ils prenoient peu de soin de le cultiver , mettant leur confiance dans leurs corps robustes et dans leurs bras nerveux. Leurs rois étoient électifs , et ils mettoient sur le trône le plus grand et le plus fort. On peut juger de leur humeur par une action que nous raconte Hérodote. Lorsque Cambyse leur envoya , pour les surprendre , des ambassadeurs et des présens tels que les Perses les donnoient , de la pourpre , des bras- çelets d^or et des compositions de parfums , ils se moquèrent de ses présens ils ne voyoient l'ien d'utile à la vie, aussi bien que de ses am- bassadeurs qu'ils prirent pour ce qu'ils étoient, c'est-à-dire^ pour des espions. Mais leur roi voulut aussi faire un présent à sa mode au roi de Perse; et, prenant en main un arc •qu'un Perse eût à peine soutenu , loin de le pouvoir tirer , il le banda en présence des ambassadeurs , et leur dit : J^oi'ci Je conseil ^ue le roi dŒtJiiopie donne au roi de Perse, Quand les Perses se pourront servir , aussi aisément que je viens de faire , d'un arc de cette grandeur et de cette force , qu^ils vien- nent attaquer les Ethiopiens ^ et qu'ils amènent

Universelle. i3

plus de troupes que n'en a Cambyse, En atten- dant, quds rendent grâces aux dieux , qui n'ont pas mis dans le cœur des Ethiopiens le désir de s'étendre hors de leur pays. Cela dit, il débanda l'arc et le donna aux ambassadeurs. On ne peut dire quel eût été Févënement de la guerre. Cambyse , irrité de cette réponse, s'a- vança vers l'Ethiopie comme un insensé , sans ordre , sans convois , sans discipline , et vit périr son armée, faute de vivres, au milieu des sables , avant que d'approcher l'ennemi.

Ces peuples d'Ethiopie n'éioient pourtant pas si justes qu'ils s'en vantoient, ni si renfer- més dans leur pays. Leurs voisins , les Egyp- tiens , avoient souvent éprouvé leurs forces. 11 n'y a rien de suivi dans les conseils de ces nations sauvages et mal cultivées : si la nature y commence souvent de beaux senlimens, elle ne les achève jamais. Aussi n'y voyons- nous que peu de choses à apprendre et à imi- ter. N'en parlons pas davantage , et venons aux peuples policés.

Les Égyptiens sont les premiers l'on ait su les règles du gouvernement. Cette nation grave et sérieuse connut d'abord la vraie fin de la politique, qui est de rendre la vie com- mode et les peuples heureux. I^a température toujours uniforme du pays y faisoit les esprits solides et constans. Comme la vertu est le fon- dement de toute la société , ils l'ont soigneu- sement cultivée. Leur principale vertu a été la reconnoissance. La gloire qu'on leur a Vicd. li, donnée d'être les plus reconnoissans de tous""''* les hommes , fait yoir qu'ils étoient aussi les

r4 Discouns sur l'Histoire

plus sociables. Les bienfaits sont le lien de la concorde publique et particulière. Qui recon- noît les grâces , aime à en faire ; et , en bannis- sant l'ingratitude, le plaisir de faire du bien demeure si pur, qu'il n'y a plus moyen de n'y être pas sensible. Leurs lois étoient simples , pleines d'équité, et propres à unir entr'eux ^^^^"'^- '• I- les citoyens. Celui qui, pouvant sauver un homme attaqué, ne le faisoit pas, étoit puni de mort aussi rigoureusement que l'assassin. Que si on ne pouvoit secourir le malheureux , il falloit du moins dénoncer l'auteur de la violence: et il y avoit des peines établies con- tre ceux qui manquoient à ce devoir. Ainsi les cioyens étoient à la garde les uns des autres, et tout le corps de l'état étoit uni contre les ibid. méchans. Il n'étoit pas permis d'être inutile à l'état : la loi assignoit à chacun son emploi , qui se perpétuoit de père en fils. On ne pou- voit ni en avoir deux, ni changer de profes- sion: mais aussi toutes les professions étoient honorées. Il falloit qu'il y eût des emplois et des personnes plus considérables , comme il faut qu'il y ait des yeux dans le corps : leur éclat ne fait pas mépriser les pieds , ni les par- ties les plus basses. Ainsi parmi les Egyptiens, les prêtres et les soldats avoient des marques d'honneur particulières; mais tous les métiers , jusqu'aux moindres, étoient en estime, et on ne croyoit pas pouvoir sans crime mépriser les citoyens dont les travaux , quels qu'ils fus- sent , contribuoient au bien public. Par ce moyen , tous les arts venoient à leur perfec- tion : l'honneur qui les nourrit , s'y mêloit

Universelle. tS

par-tout : on faisoit mieux ce qu'on avoit tou- jours vu faire , et à quoi on s'étoit unique- ment exercé dès son enfance.

Mais il y avoit une occupation qui devoit être commune ; c'étoit l'élude des lois et de la sagesse. L'ignorance de la religion et de la police du pays n'éloit excusée en aucun état. Au reste , chaque profession avoit son canton qui lui étoit assigné. 11 n'en arrivoit aucune incommodité dans un pays dont la largeur n'étoit pas grande : et dans un si bel ordre , les fainéans ne savoient se cacher.

Parmi de si bonnes lois, ce qu^il y avoit de meilleur , c'est que tout le monde étoit nourri dans Tesprit de les observer. Une coutume H^rorf./. ii. nouvelle étoit un prodige en Egypte : tout s'y j.^/'a"/" ^* faisoit toujours de même , et l'exactitude qu'on ^^^f-^'^'e- y avoit à garder les petites choses, maintenoit les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple qui ait conservé plus long-temps ses usages et ses lois. L'ordre des jugemens servoit à entre- tenir cet esprit. Trente juges étoient tirés des Dhd. i. principales villes pour composer la compagnie qui jugeoit tout le royaume. On étoit accou- tumé à ne voir dans ces places que les plus honnêtes gen§ du pays , et les plus graves. Le prince leur assignoit certains revenus , afin qu'affranchis des embarras domestiques , ils pussent donner tout leur temps à faire obser- ver les lois. Ils ne tiroient rien des procès , et on ne s'étoit pas encore avisé de faire un mé- tier de la justice. Pour éviter les surprises , les affaires étoient traitées par écrit dans cette assem.blée. On y craignoit la fausse éloquence,

ïS Discours sur j/Histoire

qui éblouit les espiits, pt émeut les passions. La vérité ne pou voit être expliquée d'une ma- nière trop sèche. Le président du sénat por- toit un collier d'or et de pierres précieuses , d'où pendoit une figure sans yeux qu'on ap-

frf'af"'' peloit la Vérité. Quand il la prenoit, c'étoit le signal pour commencer la séance. 11 Tap- pliquoit au parti qui devoit gagner sa cause , et c'étoit la forme de prononcer les sentences. Un des plus beaux artifices des Egyptiens pour conserver leurs anciennes maximes, étoit de les revêtir de certaines cérémonies qui les imprimoient dans les espiits. Ces cérémonies s'observoient avec réflexion, et fhumeur sé- rieuse des Egyptiens ne permettoit pas qu'elles tournassent en simples formules. Ceux qui n'a- voient point d'affaires , et dont la vie étoit innocente , pouvoient éviter fexamen de ce

ibid. sévère tribunal. Mais il y avoit en Egypte une espèce de jugement tout à fait extraordinaire ^ dont personne n'échappoit. C'est une consola- tion en mourant de laisser son nom en es- time parmi les hommes ; et, de tous les biens humains , c'est le seul que la mort ne nous peut ravir. Mais il n'étoit pas permis en Egypte de louer indifféremment tous les morts ; il falloit avoir cet honneur par jugement public. Aussitôt qu'un homme étoit mort , on fame- noit en jugement. L'accusai eur public éloit écouté. S'il prouvoit que la conduite du mort eût été mauvaise , on en condamnoit la mé- moire , et il éloit privé de la sépulture. Le peuple admiroit le pouvoir des lois, qui s'éten- doit jusqu'après la mort j et chacun touché de

r.

Universelle. 17

l'exemple , craignoit de déshonorer sa mé- moire et sa famille. Que si le mort n'étoit convaincu d'aucune faute , on l'ensevelissoit honorablement ; on faisoit son panégyrique , mais sans y rien mêler de sa naissance. Toute lEgypte étoil noble , et d'ailleurs on n'y goû- toit de louanges que celles qu'on s'attiroit par son méiite.

Chacunsait combien curieusement lesEgyp- tiens conservoient les corps morts. Leurs mo- mies se voient encore. Ainsi leur reconnois- sance envers leurs parens étoit immortelle. Les enfans, en voyant les corps de leurs ancê- tres , se souvenoient de leurs vertus que le ubiic avoit reconnues , et s'excitoient à aimer es lois qu'ils leur avoient laissées.

Pour empêcher les emprunts d'où naissent H-Torf. /. n. la fainésntise, les fraudcfs et la chicane, ïor- sea.'l.' donnance du roi Asychis ne permettoit d^em- prunter qu'à condition d'engager le corps de son père à celui dont on cmpruntoit. C^étoit une impiété et une infamie tout ensemble , de ne pas retirer assez promptement un gage si précieux; et celui qui mouroit sans s'être ac- quitté de ce devoir , étoit privé de la sépulture.

Le royaume étoit héréditaire; mais les rois nid. ëtoient obligés, plus que tous les autres, à vivre selon les lois. Us en avoient de particu- lières qu'un roi avoit digérées, et qui faisoient une partie des livres sacrés. Ce n'est pas qu'on disputât rien aux rois, ou que personne eût droit de les contraindre; au contraire, on les respectoit comme des dieux ; mais c'est qu'une coutume ancienne avoit tout réglé , et qu'ils

"i8 DiscouES SUR l'Histoire

ne s'avisoient pas de vivre autrement que leurs ancêtres. Ainsi ils souffroient sans peine , non- seulement que la qualité des viandes et la mesure du boire et du manger leur fut mar- quée ( car c'étoit une chose ordinaire en Egypte, tout le monde étoit sobre, et nerodM. Tair du pays inspiroit la frugalité ) , mais encore que toutes leurs heures fussent desti-

Diod. I, nées. En s'éveillant au point du jour, lorsque l'esprit est le plus net et les pensées les plus pures, ils lisoient leurs lettres, pour prendre une idée plus droite et plus véritable des affai- res qu'ils avoient à décider. Sitôt qu'ils étoient habillés, ils alloient sacrifier au temple. , environnés de toute la cour , et les victimes étant à Tautel , ils assistoient à une prière pleine d'instruction , le pontife prioit les dieux de donner au prince toutes les vertus royales; en sorte qu'il fût religieux envers les dieux , doux envers les hommes , modéré , juste, magnanime, sincère et éloigné du men- songe , libéral , maître de lui-même , punissant au-dessous du mérite , et récompensant au- dessus. Le pontife parloit ensuite des fautes que les rois pouvoient commettre ; mais il sup- posoit toujours qu'ils n'y tomboient que par surprise ou par ignorance , chargeant d'impré- cations les ministres qui leur donnoient de mauvais conseils et leur déguisoient la vérité. Telle étoit la manière dinstruire les rois. On

iM. croyoit que les reproches ne faisoient qu'aigrir leurs esprits, et que le moyen le plus efficace de leur inspirer la vertu , étoit de leur mar- quer leur devoir dans des louanges conformes

Universelle. 19

aux lois et prononcées gravement devant les fîieux. Après la prière et le sacrifice, on lisoit au roi , dans les saints livres , les conseils et les actions des grands hommes , afin qu^il gouver- nât son état par leurs maximes , et maintint les lois qui avoient rendu ses prédécesseurs heureux aussi bien que leurs sujets.

Ce qui montre que ces remontrances se faisoient et s'écoutoient sérieusement , c'est qu'elles avoient leur effet. Parmi les Thébains, c'est-à-dire, dans la dynastie principale, celle les lois étoient en vigueur , et qui devint à la fin la maîtresse de toutes les autres , les plus grands hommes ont été les rois. Les deux Mercures, auteurs des sciences et de toutes les institutions des Egyptiens , l'un voisin des temps du déluge , et l'autre qu'ils ont appelé le Trismégiste ou le, trois fois grand , contem- porain de Moïse, ont été tous deux rois de Thèbés. Toute l'Egypte a profité de leurs lu- mières ; et Thèbes doit à leurs instructions H^roJ./, 11. d'avoir eu peu de mauvais princes. Ceux-ci étoient épargnés pendant leur vie ; le repos public le vouloit ainsi ; mais ils n'étoient pas niod. j. exempts du jugement quil falloit subir après la ' '' "' mort. Quelques-uns ont été privés de la sépul- nid, . ture: mais on en voit peu d'exemples : et, au contraire, la plupart des rois ont été si chéris des peuples, que chacun pleuroit leur mort autant que celle de son père ou de ses enfans.

Cette coutume de juger les rois après leur mort parut si sainte au peuple de Dieu , qu'il l'a toujours pratiquée. Nous voyon^s dans l'E- criture, que les tnéchans rois étoient privés de

20 Discours sur l'Histoire

la sépulture de leurs ancêtres ; et nousappre-

^^«.xiii. jions de Josephe que cette coutume duroit encore du temps des Asmonéens. Elle faisoit entendre aux rois que, si leur majesté les met au-dessus des jugemens humains pendant leur vie, iis y reviennent enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes.

Les Egyptiens avoient l'esprit inventif, mais ils le tournoient aux choses utiles. Leurs Mercures ont rempli l'Egypte d'inventions merveilleuses , et ne lui avoient presque rien laissé ignorer de ce qui pouvoit rendre la vie

sf^!°t' ^' '' f^<^"^'^<^^cle et tranquille. Je ne puis laisser aux Phù. de Efifyptiens la sfloire qu'ils ont donnée à leur (Jsiris d avoir invente le labourage ; car on le trouve de tout temps dans les pays voisins de la terre d'où le genre humain s'est répandu , et on ne peut douter qu'il ne fût connu dès l'ori- gine du monde. Aussi les Egyptiens donnent- ils eux-mêmes une si grande antiquité à Osiris, qu'on voit bien qu'ils ont confondu son temps avec celui des commencemens de l'univers, et qu'ils ont voulu lui attribuer les choses dont l'origine passoit de bien loin tous les temps connus dans leur histoire. Mais, si les Egyp- tiens n'ont pas inventé l'agriculture , ni les autres arts que nous voyons devant le déluge , ils les ont tellement perfectionnés , et ont pris un si grand soin de les rétablir parmi les peu- ples où la barbarie les avoit fait oublier, que leur gloire n'est guère moins grande que s'ils en avoient été les inventeurs.

Il y en a même de très-importans , dont on ne peut leur disputer l'invention. Comme leur

Universelle. sr

pays etoituni , et leur ciel toujours pur et sans P'^:fpf

sec t.

nuaffe, ils ont ete les premiers a observer le cours des astres, ils ont aussi les premiers ré- glé l'année. Ces observations lesont jetés natu- rellement dans l'arithmétique ; et s'il est vrai , ce que dit Platon , que le soleil et la lune aient rp^J''* enseigne aux riommes la science des nombres, c'est-à-dire, qu^on ait commencé les comptes réglés par celui des jours , des mois et des ans , les Egyptiens sont les premiers qui aient écouté ces merveilleux maitres. Les planètes et les autres astres ne leur ont pas été moins connus , et ils ont trouvé cette grande année qui ramène tout le ciel à son premier point. Pour reconnoitre leurs terres , tous les ans couvertes par le débordement du Nil, ils ont J^iod.ii ete obliges de recourir a 1 arpentage, qui leur a bientôt appris la géométrie. Ils étoient grands observateurs de la nature , qui , dans un air si serein et sous un soleil si ardent, étoit forte et féconde parmi eux. Cest aussi ce qui leur a fait inventer ou perfectionner la ,p"^^ „, médecine. Ainsi toutes les sciences ont ete en-^'^ grand honneur parmi eux. Les inventeurs des choses utiles recevoient , et de leur vivant et )

après leur mort , de dignes récompenses de ^

leurs travaux. Cest ce qui a consacré les livres de leurs deux Mercures.et les a fait regarder R'orf./.i.

d,. I- T 1 . sect.2.

es livres divins. Le premier de tous

les peuples on voie des bibliothèques , est

celui d^Egypte.Le titre qu^on leurdonnoit ins- <

piroit Tenvie d'y entrer et d'en pénétrer les '

secrets : on les appeloit le trésor des revicdes

del'ame. Elle s'y guérissoit de l'ignorance, la

22 Discours sur l'Histoire

plus dangereuse de ses maladies , et la sx>urce

de toutes les autres.

Une des choses qu'ion imprimoit le plus for- tement dans Tesprit des Egyptiens, étoit Tes- time et l"amour de leur patrie. Elle ëtoit, di- soient-iîs , le séjour de dieux : ils y avoient ré- gné durant des milliers infinis d'années. Elle étoit la mère des hommes et des animaux que ^pjat. in la terre d'Egypte , arrosée du Nil , avoit en- Diôd. 1. 1. fantés pendant que le reste de la nature étoit stérile. Les prêtres, qui composoient l'histoire d'Egypte de cette suite immense de siècles , qu'ils ne remplissoient que de fables et des généalogies de leurs dieux , le faisoient pour imprimer dans l'esprit des peuples l'antiquité et la noblesse de leur pays. Au reste , leur vraie histoire étoit renfermée dans des bornes raisonnables , mais ils trouvoient beau de se perdre dans un abîme infini de temps , qui sempjloit les approcher de l'éternité.

Cependant l'amour de la patrie avoit des fondemens plus solides, L'Egypte étoit en effet le plus beau pays de funivers , le plus abon- dant par la nature , le mieux cultivé par l'art , le plus riche , le plus commode , et le plus orné par les soins et la magnificence de ses rois.

Il n'y avoit rien que de grand dans leurs desseins et dans leurs travaux. Ce qu'ils ont fait du Nil est incroyable. Il pleut rarement en Egypte; mais ce fleuve qui l'arrose toute par ses débordemens réglés , lui apporte les H£rod. MI. pluies et les neiges des autres pays. Pourmul- *• tipiier ce fleuve si bienfaisant , TEgypte étoit

Diod. l. tect, 8

Universelle. 2Z

traversée d'une infinité de canaux d'une lon- gueur et d^une largeur incroyables. Le Nil portoit par-tout la fécondité avec ses eaux salutaires , unissoit les villes entre elles et la grande mer avec la mer Rouge , entretenoit le commerce au -dedans et au -dehors du royaume , et le fortifioit contre l'ennemi ; de sorte qu'il étoit tout ensemble et le nourricier et le cféfenseur de TEgypte. On lai abandon- noit la campagne ; mais les villes réhaussées avec des travaux immenses, et s^élevant comme des lies au milieu des eaux, regardoient avec joie de cette hauteur toute la plaine inondée et tout ensemble fertilisée par le Nil. Lorsqu'il s'erifloit outre mesure, de grands lacs creusés par les rois , tendoient leur sein aux eaux ré- pandues. Ils avoient leurs décharges prépa- rées : de grandes écluses les ouvroient ou les fermoient selon le besoin ; et les eaux ayant leur retraite , ne séjournoient sur les terres qu'autant qu'il falloit pour les engraisser.

Tel étoit l'usage de ce grand lac^ qu'on ap- Herod 11. peloit le lac de Myris ou de Mœris : c'étoit le nom du roi qui l'avoitfait faire. On est étonné quand on lit, ce qui néanmoins est certain , qu'il avoit de tour environ cent quatre-vingts de nos lieues. Pour ne point j^erdre trop de bonnes terres en le creusant , on l'avoit étendu principalement du côté de la Lybie. La pêche en valoit au prince des sommes immenses; et ainsi quand la terre ne produisoit rien , on en tiroit des trésors en la conviant d'eaux. Deux pyramides, dont chacune portoit sur un trône deux statues colossales, l'une de Myris, et

si Discours sur l'Histoire

l'autre de sa femme, s'élevoient de trois cents pieds au milieu du lac , et occupoient sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisoient Yoir qu'on les avoit érigées avant que le creux eût été rempli , et montroient qu'un lac de cette étendue avoit été fait de main d'hom- me sous un seul prince. ^^Dw^'^' ^^"x 9^^ ^6 savent pas jusqu'à quel point 3. * on peut ménager la terre , prennent pour fable ce qu'on raconte du nombre des villes d'E- gypte. La richesse n'en étoit pas moins in- Herod.i.n. croyablc. Il n^ en avoit point qui ne fût rem-

Î)lie de temples magnifiques et de superbes pa- ais. L'architecture y montroit par-tout cette noble simplicité et cette grandeur qui rem- plit l^esprit. De longues galeries y étaloient des sculptures que la Grèce prenoit pour modèles. Diod. u I. Thébes le pouvoit disputer aux plut, belles vil- les de l'univers. Ses cent portes chantées par Homère sont connues de tout !e monde. Elle n^étoit pas moins peuplée qu'elle étoit vaste, Pom.Meia.ei oxi a dit qu'elle pouvoit faire sortir ensemble ^* dixmillecombattans par chacune de ses portes. Qu'il y ait si on veut de l'exagération dans ce nombre , toujours est-il assui é que son peuple strai. étoit innombrable. Les Grecs et les Romains ^tI}' Ann.^^^ célébré sa magnificence et sa grandeur, II. 6o. encore qu'ils n'en eussent vu que les ruines , tant les restes en étoient augustes.

Si nos voyageurs avoient pénétré jusqu'au lieu cette ville étoit bâtie ; ils auroient sans doute encore trouvé quelque chose d'incom- parable dans ses ruines : car les ouvrages des Égyptiens étoient faits pour tenir contre le

temgs.

Universelle. 2j

temps. Leurs statues étoient des colosses. Leurs Hewd.tt colonnes eioient immenses. L iLgypte visoit au cu. grand, et vouloit frapper les yeux de loin, mais toujours en les contentant par la justesse des proportions. On a découvert dans le ^ayd.^J°y^g«« ( vous savez bien que c'est le nom de la Thé- p^^M.The- baïde) des temples et des palais presque encore entiers, ces colonnes et ces statues sont innombrables. On y admire sur-tout un palais dont les restes semblent n'avoir subsisté que pour effacer la gloire de tous les plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de vue , et bor- nées de part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi rare que leur grandeur est re- marquable, servent d'avenues à quatre por- tiques dont la hauteur étonne les yeux. Quelle magnificence, et quelle étendue ! Encore ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice n'ont- ils pas eu le temps d'en faire le tour, et ne sont pas même assurés den avoir vu la moitié : mais tout ce qu'ils y ont vu étoit surprenant. Une salle, qui apparemment faisoit le milieu de ce superbe palais , étoit soutenue de six vingts colonnes de six brassées de grosseur, grandes à proportion, et entremêlées d'obélisques, que tant de siècles n'ont pu abattre. Les couleurs même , c'est-à-dire , ce qui éprouve le plutôt le pouvoir du temps, se soutiennent encore parmi les ruines de cet admirable édifice, et y conservent leur vivacité ; tant l'Egypte sa- voit imprimer le caractère d'immortalité à tous ses ouvrages. Maintenant que le nom du roi pénètre aux parties du monde les plus in- connues, et que ce prince étend aussi loin les Tome IL ' B

^6 Discours sur l'Histoire

recherches qu'il fait faire des plus beaux ou- vrages de la nature et de l'art, ne seroit-ce pas un digne objet de celte noble curiosité de découvrir les beautés que la Thébaïde renferme dans ses déserts, et d'enrichir no- ire architecture des inventions de l'Egypte ? Quelle puissance et quel art a pu faire d'un tel pays la merveille de l'univers ? Et quelles beautés ne trouveroit-on pas si on pouvoit aborder la ville royale , puisque si loin d'elle on découvre des choses si merveilleuses.

Il n'appartenoit qu'à l'Egypte de dresser des monumens pour la postérité. Ses obélisques fontencore aujourd'hui, autant par leurbeaulé que par leur hauteur , le principal ornement de Rome; et la puissance romaine, désespé- rant d'égaler les Egyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur, d'emprunter les monumens de leurs rois.

L'Egypte n'avoit point encore vu de grands édifices que la tour de Babel , quand elle ima- gina ses pyramides , qui , par leur figure au- tant que par leur grandeur , triomphent du temps et des barbares. Le bon goût des Egyp- tiens leur fit aimer dès-lors la solidité et la régularité toute nue. N'est-ce point que la na- ture porte d'elle-même à cet air simple auquel on a tant de peine à revenir, quand le goût a été gâté par des nouveautés et des hardiesses bizarres? Quoi qu'il en soit, les Egyptiens n'ont aimé qu'une hardiesse réglée : ils n'ont cherché le nouveau et le surprenant que dans la variété infinie de la nature; et ils se van- toient d'être les seuls qui ayoient fait, comme

Universelle. 27

les dieux , des ouvrages inimoi tels. Les ins- ci'iptions des pyramides n'étoient pas moins nobles que l'ouvrage. Elles parloient aux spec- tateurs. Une de ces pyramides, bâtie dehri-Herod.i.u. ques, avertissoit par son titre qu'on se gardât bien de la comparer aux autres , et qu'elle étoit autant au-dessus de toutes les pyrami- des , que Jupiter étoit au-dessus de tous les dieux.

Mais quelque effort que fassent les hom- Herod. m d. mes, leur néant paroit par-tout. Ces pyra-j^jf'^a''^'*' mides étoient des tombeaux ; encore les rois qui les ont bâties n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils n'ont pas joui de leur sépulcre.

ne parlerois pas de ce beau palais qu'on tîeroA. a loit le labyrinthe, si Hérodote, qui Ta

Je

appe

vu , ne nous assuroit qu'il étoit plus surprenant que les pyramides. On l'avoit bâti sur le bord du lac de Myris , et on lui avoit donné une vue proportionnée à sa grandeur. Au reste , ce n'étoit pas tant un seul palais qu^un magni- fique amas de douze palais disposés réguliè- rement , et qui communiquoient ensemble. Quinze cents chambres , mêlées de terrasses , s'arrangeoient autour de douze salles, et ne Jaissoient point de sortie à ceux qui s'enga- geoient à les visiter. II y avoit autant de bâ- timens par-dessous terre. Ces bâtimens sou- terrains étoient destinés à la sépulture des rois, et encore ( qui le pourroit dire sans honte et sans déplorer l'aveuglement de l'esprit hu- main ) à nourrir les crocodiles sacrés dont

28 Discouns sur l'Histoire

une nation , d'ailleurs si sage , faisoit ses

dieux.

Vous vous étonne^ de voir tant de magni- ficence dans les sépulcres de l'Egypte. C'est qu'outre qu'on les érigeoit comme des monu- mens sacrés pour porter aux siècles futurs la mémoire des grands princes, on les regardoit

7);oi;.//j.i. encore comme des demeures éternelles. Les maisons étoient appelées des hôtelleries, l'on n'étoit qu'en passant, et pendant une vie trop courte pour terminer tous nos desseins : mais les maisons véritables étoient les tom- beaux que nous devions habiter durant des siècles infinis.

Au reste , ce n'étoit pas sur des choses ina- nimées que l'Egypte travailloit le plus. Ses plus nobles travaux et son plus bel art consis-

Diod. ibid. toient à former les hommes. La Grèce en éloit

isTd!''' '^' si persuadée que ses plus grands hommes, un Homère, un Pythagore, un Platon, Lycur- gue même et Solon, ces deux grands législa- teurs, et les autres qu'il n'est pas besoin de nommer, allèrent apprendre la sagesse en ^cr.vn. Egypte. Dieu a voulu que Moïse même fut

*''• instruit dans toute la sagesse des Egyptiens :

c'est par qu'il a commencé à être puis- sant en paroles et en û?«p/r5.' La vraie sa- gesse se sert de tout; et Dieu ne veut pas que ceux qu'il inspire négligent les moyens humains , qui viennent aussi de lui à leur manière.

Ces sages d'Egypte avoient étudié le régime qui fait les esprits solides, les corps robustes, les femmes fécondes, et \t^ enfans vigoureux.

Universelle. 29

Par ce moyen, le peuple croissoit en nombre et en forces. Le paysétoit sain naturellement; mais la philosophie leur avoit appris que la nature veut être aidée. Il y a un art de for- mer les corps aussi bien que les esprits. Cet piod.ub.i. art , que notre nonchalance nous a tait per- dre, étoit bien connu des anciens, et l'Egypte l'avoit trouvé. Elle employoit principalement à ce beau dessein la fru*i;alité et les exercices. Dans un grand champ de bataille qui a été vu par Hérodote, les crânes des Perses aisés Herod.m. à percer , et ceux des Egyptiens plus durs que les pieires auxquelles ils étoient mêlés, montroient la mollesse des uns et la robuste constitution qu'une nourriture frugale et de vigoureux exercices donnoient aux autres. La course à pied , la course à cheval , la course dans les chariots, se pratiquoit en Egypte avec une adresse admirable ; et il n'y avoit point dans tout l'univers de meil- leurs hommes de cheval que les Egyptiens. Quand Diodore nous dit qu'ils rejetoient IdLDiod.iii.i. lutte comme un exercice qui donnoit une force "'^' *" dangerei!se et peu durable, il a 4ùl entendre, de la lutte outrée des athlètes , q\ie la Gièç<e\, elle-même, qui la couronnoit dans vSes, jeux , avoit blâmée comme peu convenable aux per- sonnes libres : mais avec une certaine modé- ration, elle étoit digne des honnêtes gens; et Diodore lui-même nous apprend que le MeT-id.i.sect.i. cure des Egyptiens en avoit inventé les règles aussi bjen que l'art de former \e^ corps, !l faut entendre de même ce quq dit encore cet. auteur touchant la musique. Celle quil faitic'.i,,.^^.

B3

3o Discours sur l'Histoire

mépriser aux Egyptiens , comme capable de ramollir les courages, étoit sans cloute cette musique molle et eiFëminée qui n'inspire que les plaisirs et une fausse tendresse. Car, pour cette musique généreuse dont les nobles ac- cords élèvent l'esprit et le cœur, les Egyptiens n'avoient garde de la mépriser; puisque, se-

D!od. hh.i.lon Diodore même, leur Mercure l'avoit in- ventée, et avoit aussi inventé le plus grave des

J^^j"'"-^'*^instrumens de musique. Dans la procession solennelle des Egyptiens , l'on portoit en cérémonie les livres de Trismégiste, on voit marcher à la tête le chantre tenant en main un symbole de la musique ( je ne sais pas ce que c'est ) et le liçre des hymnes sacrés. En- lin l'Egypte n^oublioit rien pour polir l'esprit, ennoblir le cœur et fortifier le corps. Quatre cents mille soldats qu'elle entretenoit étoient ceux de ses citoyens qu'elle exerçoit avec plus de soin. Les lois de la milice se conservoient aisément et comme par elles-mêmes , parce que les pères les apprenoient à leurs enfans : car la profession de la guerre passoit de père en fils, comme les autres; et après les familles sacerdotales, celles qu'on estimoit les plus il- lustres, étoient, comme parmi nous, les fa- milles destinées aux armes. Je ne veux pas dire pourtant que l'Egypte ait été guerrière. On a beau avoir des troupes réglées et entre- tenues ; on a beau les exercer à l'ombre dans les travaux militaires et parmi les images des combats , il n'y a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent les hommes guer- riers. L'Egypte aimoit la paix, parce qu'elle

Universelle. 3ti

aimolt la justice , et n'avoit des soldats que pour sa défense. Contente de son pays, tout abondoit, elle ne songeoitpointaux conquêtes. Elle s'étendoit d'une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute la terre, et, avec elles, la politesse et les lois. Les villes les plus cëlè- ^p/^j*. bres venoient apprendre en Egypte leurs an- tiquités et la source de leurs plus belles ins- titutions. On la consultoit de tous côtés sur les règles de la sagesse. Quand ceux d'Elide jW^rorf. m. eurent établi les jeux olympiques, les plus il- lustres de la Grèce , ils rechercbèrent , par une ambassade solennelle, l'approbation des Egyptiens , et apprirent d'eux de nouveaux moyens d'encourager les combattans. L'E- gypte régnoit par ses conseils ; et cet empire d'esprit fui parut plus noble et plus glorieux que celui qu'on établit par les armes. Encore que les rois de Thèbes fussent , sans compa- raison, les plus puissans de tous les rois de PE- gypte, jamais ils n'ont entrepris sur les dynas- ties voisines , qu'ils ont occupées seulement quand elles eurent été envahies par les Arabes: de sorte que, à vrai dire, ils les ont plutôt en-" levées aux étrangers, qu^ils n'ont voulu do- miner sur les naturels du pays. Mais quand ils se sont mêlés d'être conquérans, ils ont surpassé tous les autres. Je ne parle point d'O^ siris, vainqueur des Indes apparemment c'est Bacchus, ou quelque autre héros aussi fabu- leux. Le père de Sésostris (les doctes veulent t^o^.w.i. que ce soit Aménophis, autrement Memnon ) ,""'* ** ou par instinct, ou par humeur, ou , comme le disent les Egyptiens , par l'autorité d'un

B4

32 Discours sur l'Histoire

oracle, conçut Je dessein de faire de son fiîs un conquérant. Il s'y prit à la manière des Egyptiens, c'est-à-dire, avec de grandes pen- sées. Tous les enfans qui naquirent le même jour que Sésostris , furent amenés à la cour par ordre du roi. Il les fit élever comme ses enfans , et avec les mêmes soins que Sésos- tris , près duquel ils étoient nourris. Il ne pou- voit lui donner de plus fidèles minisires, ni des compagnons plus zélés de ses combats. Quand il fut un peu avancé en âge, il lui fit faire son apprentissage par une guerre contre les Arabes. Ce jeune prince y apprit à sup- porter la faim et la soif^, et soumit cette nation jusqu'alors indomptable. Accoutumé aux tra- vaux guerriers par cette conquête, son père le fit tourner vers l'occident de l'Egypte : il attaqua la Lybie ; et la plus grande partie de cette vaste région fut subjuguée. En ce temps, son père niourut, et le laissa en état de tout i^o^.w.i, entreprendre. Il ne conçut pas un moindre dessein que celui de la conquête du monde : mais, avant que de sortir de son royaume, il pourvut à la sûreté du dedans, en gagnant Je cœur de tous ses peuples par la libéralité et par la justice, et réglant au reste le gouver- nement avec une extrême prudence. Cepen- dant il faisoit ses préparatifs ; il levoit des troupes, et leur donnoit pour capitaines les jiid, jeunes gens que son père avoit fait nourrir avec lui. Il y en avoit dix-sept cents capables de répandre dans toute l'armée le courage, la discipline et l'amour du prince. Cela fait, il entra dans l'Ethiopie , qu'il se rendit tribu-

Universelle. 55

iaire. Il continua ses yictoires dans l'Asie. Jérusalem fut la première à sentir la force de ses armes. Le téméraire RoLoam ne put lui résister , et Sésostris enleva les richesses de Salomon. Dieu , par un juste jugement , les avoit livrées entre ses mains. Il pénétra dans Diod.ub.i les Indes plus loin qu'Hercule ni que Bacchus,/^' et plus loin que ne fit depuis Alexandre, puis- qu'il soumit le pays au-delà du Gange. Ju- gez par si les pays plus voisins lui résistè- rent. Les Scythes obéirent jusqu'au Tanais : l'Arménie et la Cappadoce lui furent sujettes. 11 laissa une colonie dans l'ancien royaume de Colchos, les moeurs d'Egypte sont toujours demeurées depuis. Hérodote a vu dans l'Asie, mineure, d'une mer à l'autre, les monuniens de ses victoires avec les superbes inscriptions de Sésostris , roi des rois et seigneur àes sei- gneurs. Il y en avoit jusque dans la Tlirace , et il étendit son empire depuis le Gange jus- qu'au Danube. La diiEculté des vivres l'em- pêcha d'entrer plus avant dans l'Europe. Il revint après neuf ans, chargé des dépouilles detouslespeuplesvaincus.Ily eneutquidéfen-^ dirent courageusement leur liberté : d'autres cédèrent sans résistance. Sésostris eut soin de marquer danssesmonumensla différence de ces peup]esenfigureshiéroglyphiques,àlarïianière des Rgyptiens. Pour décrire son empire, il ior. v^nta les cartes de géographie. Cent temples fameux, érigés en actions de grâces aux dieu^ tutélaires de toutes les villes, furent les pre- mières aussi bien que les plus belles marques de ses victoires j et il eut soin de publier par Erra

I. e ihid.

34 Discours sur l'Histoire

Jeslnscriptions.^quecesgiandsouvragesavoient élë achevés sans fatiguer ses sujets. Il rnettoit sa gloire à les ménager, et à ne faire travail- ler aux monumens de ses victoires que les captifs. Salomon lui en avoit donné f exemple.

viiî'"'''''^' ^f ^^^^. P^^"^'^ n'avoit employé que les peuples tributaires dans les grands ouvrages qui ont renduson règne immortel. Les citoyensétoient attachés à de plus nobles exercices; ils appre- noient à faire la guerre et à commander. Se- sostris ne pouvoit pas se régler sur un plus

j)/W.?,j.î. parfait modèle. Il régna trente-trois ans, et jouit long-temps de ses triomphes; beaucoup plus digne de gloire , si la vanité ne lui eût pas fait traîner son char par les rois vaincus. Il semble qu'il ait dédaigné de mourir comme les autres hommes. Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la mort à lui-même, et laissa l'Egypte riche à jamais. Son empire pourtant ne passa pas la quatrième génération.

^Tac. Ann.yi^is il lestoit encore du temps de Tibère

des monumens magnifiques qui en raarquoient

l'étendue et la quantité des tributs. L'Egypte

Kvwp^^orf. retourna bientôt à son humeur pacifique. On

lafypos!!'^ mêm.e écrit que Sésostris fut le premier à

Hfrvd. ramollir, après ses conquêtes, les mœurs de ses Egyptiens, dans la crainte des révoltes. S'il le faut croire, ce ne pouvoit être qu^une pré- caution qu'il prenoit pour ses successeurs. Car pour lui , sage et absolu comme il étoit , on rie voit pas ce qu'il pouvoit craindre de ses peuples qui l'adoroienî. Au reste, cette pensée est peu digne d'un si grand prince; et c'étoit mal pourvoir à la sûreté de ses conquêtes qvtë

Universelle. 35

de laisser afFoiblir le courage de ses sujets. Il est vrai aussi que ce grand empire ne Herod.tt dura guère. 11 faut périr par quelque endroit. ^m. à.' La division se mit en Egypte. Sous Anysis l'aveugle , Téthiopien Sabacon envahit le royaume : il en traita aussi bien [es peuples, et y fit d'aussi grandes choses qu'^JCun des rois naturels. Jamais on ne vit une modération pareille à la sienne, puisqu'après cinquante ans d'un règne heureux , il retourna en Ethiopie pour obéir à des avertissemens qu'il crut di- vins. Le royaume abandonné tomba entre les mains de Séthon, prêtre de Vulcain , prince religieux à sa mode, mais peu guerrier , et qui acheva d'énerver la milice en maltraitant [qs gens de guerre. Depuis ce temps , l'Egypte ne se soutint plus que par des milices étran- gères. On trouve une espèce d'anarchie. On trouve douze rois choisis par le peuple , qui partagèrent entre eux le gouvernement du royaume. Ce sont eux qui ont bâti ces douze palais qui composoipntle labyrinthe. Quoique l'Egypte ne pût oublier ses magnificences, elle fut foible et divisée sous ces douze princes. Un d'eux ( ce fut Psammétique ) se rendit le maître par le secours des étrangers. L'Egypte se ré- tablit et demeura assez puissante pendant cinq ou six règnes. Enfin cet ancien royaume , après avoir duré environ seize cents ans, af- foibli par les rois de Babylone et par Cyrus, devint la proie de Cambyse , le plus insensé de tous les princes.

Ceux qui ont bien connu I humeur de TE- -^'je^w. gypte 5 ont reconnu qu'elle n'étoit pas beili-

B6

36 Discours sur l'Histoire

queuse : vous en avez vu les raisons. Elle avoît vécu en paix environ treize cents ans , quand elle produisit son premier guerrier qui fut Se- sostris. Aussi , malgré sa milice si soi'gneuse- inent entretenue, nous voyons sur la fin que les troupes étrangères font toute sa force , qui est un des plus grands défauts que puisse avoir un état. Mais les choses humaines ne sont point parfaites, et il est mal-aisé d'avoir ensemble dans la perfection, les arts de la paix avec les avantages de la guerre. C'est une assez belle durée d'avoir subsisté seize siècles. Quelques Ethiopiens ont régné à Thèbes dans cet inter- alle, entre autres Sabacon, et à ce qu'on croitv Taraca. iVIais TEgypte tiroit cette utilité de l'excellente constitution de son état , que les étrangers qui la conquéroient, entroient dans ses mœurs plutôt que d'y introduire les leurs : ainsi, changeant ae maitres, elle ne changeoit pas de gouvernement. Elle eut peine à souffrir les Perses, dont elle voulut souvent secouer le joug. Mais elle n'étoit pas assez belliqueuse pour se soutenir par sa propre force contre une si grande puissance ; et les Grecs qui la défendoient, occupés ailleurs., étoient con- traints de l'abandonner : de sorte qu'elle re- tomboit toujours sous ses premiers maîtres, mais toujours opiniâtrement attachée à ses an- ciennes coutumes , et incapable de démentir l«s maximes de ses premiers rois. Quoiqu'elle en retint beaucoup de choses sous les Ptolo- mées, le mélange des mœurs grecques et asia- tiques y fut si grand, qu'on n'y reconnut pres- que plus f ancienne Egypte.

U N I V E R s E T L E. Sj

Il ne faut pas oublier que les temps (^s anciens rois d'Egypte sont fort incertains , même dans l'histoire desEg} ptiens. On a peine à placer Osymanduas, dont nous voyons de si magnifiques monumens dans Diodore , ett^iod.m.i. de si belles marques de ses combats. 11 semble que les Egyptiens n^ayent pas connu le père de Sësostris , qu'Hérodote et Diodore n'ont pas nommé. Sa puissance est encore plus mar- quée par les monumens qu'il a laissés dans toute la terre , que par les mémoires de son pays. Et ces raisons nous font voir ^u'il ne Faut pas croire, comme quelques-uns, que ce que l'Egypte publioit de ses antiquités ait tou- jours été aussi exact qu'elle s'en vantoit, puis- qu'elle-même est si incertaine des temps les plus éclatans de sa monarchie.

Le grand empire des Egyptiens est comme j^^iv.^ détaché de tous les autres , et n'a pas , comme riens ancien»

1». /A etnouveaux:

ongue suite. Ce qui nousiesMèdeset

reste à dire est plus soutenu , et a des dates ^^'^*' plus précises.

Nous avons néanmoins encore très-peu de choses certaines touchant le premier empîre des Assyriens : mais enfin , en quelque temps qu'on en veuille placer les commencemens , selon les diverses opinions des historiens, vous Diod.ub. verrez que lorsque le monde étoit partagé énjust.mA. plusieurspe tits états dont lesprincessongeoient plutôt à. se conserver qu'à s'accroître, Ninus, plus entreprenant et plus puissant que ses voi- sins, les accabla les uns après les autres, et Foussa bien loin ses conquêtes du côté de Orient. Sa femme Sémiramis, qui joignit à

38 Discours sur l'Histoire

rambition assez ordinaire à son sexe, un cou- rage et une suite de conseils quon n'a pas accoutumé d'y trouver, soutint les vastes des- seins de son mari , et acheva de former cette monarchie.

Strab.xyj. Elle étoit grande sans doute, et la grandeur de Ninive , qu'on met au-dessus de celle de

Herod. M. Babylone, le montre assez. Mais, comme les ^i;p.;/u/. historiens les plus judicieux ne font pas cette

^^' monarchie si ancienne que les autres nous la

représentent , ils ne la font pas non plus si

Oenes. Efrandc. On voit durer. trop loncr-temps les

■A^I V. i. a. 1 "1 I r 1 '

Ji/d.iii. 8. petits royaumes dont il la taudroit composer, si elle étoit aussi ancienne et aussi étendue que le fameux Ctésias et ceux qui f en ont cru sur sa parole , nous la décrivent. Il est

picu.deieg.ym'i que Platon, curieux obsesvateur des an- tiquités, fait le royaume de Troie, du temps de Priam, une dépendance de l'empire des Assyriens. Mais on n'en voit rien dans Homère, qui, dans le dessein qu'il avoit de relever la gloire de la Grèce , n'auroit pas oublié cette circonstance ; et on peut croire que les Assyriens étoient peu connus du côté de l'Occident, puisqu'un poète si savant, et si curieux d'orner son poème de tout ce qui appartenoit à son sujet, ne les y fait point paroîlre.

Cependant, selon Ja supputation que nous avons jugé la plus raisonnable, le temps du

yust.iih. 1. siège de Troie étoit le beau temps des Assy-

'^""^•''. "riens, puisque c'est celui des conquêtes de Sémiramis : mais c'est qu'elles s'étendirent seu- lement Ycrs rOrient. Ceux qui la flattent Je

Universelle. 3()

plus lui font tourner ses armes de ce côté-là. Ejile avoit eu trop de part aux conseils et aux victoires de Ninus pour ne pas suivre ses des- seins si convenables d'ailleurs à la situation de son empire ; et je ne crois pas qu'on puisse douter que Ninus ne se soit attaché à l'Orient, puisque Justin même, qui le favorise autant qu il peut, lui fait terminer aux frontières de la Lybie , les entreprises qu'il fit du côté de l'Occident.

Je ne sais donc plus en quel temps Ninive auroit poussé ses conquêtes jusqu'à Troie, puisqu'on voit si peu d'apparence que Ninus et Sémiramis ayent rien entrepris de sembla- ble ; et que tous leurs successeurs , à com- mencer depuis leur fds Nynias, ont vécu dans une telle mollesse et avec si peu d'action , qu'à peine leur nom est-il venu jusqu'à nous, et qu'il faut plutôt s'étonner que leur empire ait pu subsister , que de croire qu'il ait pu s'étendre.

II fut sans doute beaucoup diminué par les conquêtes de Sésostiis; niais, comme elles fu- rent de peu de durée, et peu soutenues par ses successeurs , il est à croire que les pays qu'elles enlevèrent aux Assyriens , accou- tumés de long-temps à leur domination , y retournèrent naturellement : de sorte que cet empire se maintint en grande puissance et en grande paix,' jusqu'à ce qu'Arbace ayant découvert la mollesse de ses rois si long-temps cachée dans le secret du palais, Sardanapale, célèbre par ses infamies, devint nou-seulemeni

4o Discours sur l'Histoire

înëprisable , mais encore insupportable à ses sujets.

Vous avez vu les royaumes qui sont sortis du débris de ce premier empire des Assyriens, entre autres celui de Ninive et celui de Ba- bylone. Les rois de Ninive retinrent le nom de rois d Assyrie , et furent les plus puissans. Leur orgueil s'éleva bientôt au-delà de toutes bornes par les conquêtes qu'ils firent, parmi lesquelles on compte celles du royaume des Israélites ou de Samarie. 11 ne fallut rien moins que la main de Dieu , et un miracle visible pour les empêcher d'accabler la Judée sous Ezéchias ; et on ne sut plus quelles bornes on pourroit donner à leur puissance, quand on leur vit envahir un peu après , dans leur voi- sinage, le royaume de Babylone, la famille royale étoit défaillie.

Babylone sembloit être née pour comman- der à toute la terre. Ses peuples étoient pleins d'esprit et de courage. De tout temps la phi- losophie régnoit parmi eux avec les beaux Xeno^h. arts ; et l'Orient n'avoit guère de meilleurs ^^^'^ ' soldats que les Chaldéens. L'antiquité admire les riches moissons d'un pays que la négligence de seshàbitans laisse maintenant sans culture; et son abondance le fit regarder, sous les an- ferocf. 7.1. ci ens rois de Perse, comme la troisième par- tie d'un si grand empire. Ainsi les rois d'As- syrie , enflés d'un accroissement qui ajouioit à leur monarchie une ville si opulentp , con- çurent de nouveaux desseins. Nabuchodono- sorl.^^^crutson empire indigne de lui, s'il ne lui joignoit tout l'univers. Nabuchodonosor 11,

i

Universelle. 4f

superbe plus que tous les rois ses prédéces- seurs, après des succès inouis et des conquêtes surprenantes, voulut plutôt se faire adorer comme un dieu, que commander comme un roi. Quels ouvrages n'entreprit-il point dans Babylone ! Quelles murailles, quelles tours, quelles portes et quelle enceinte y vit-on pa- roitre ! 11 sembloit que l'ancienne tour de Babel allât être renouvelée dans la hauteur prodigieuse du temple de Bel, et que Nabu- chodonosor voulût de nouveau menacer le ciel. Son orgueil, quoique abattu par la main de Dieu, ne laissa pas de revivre dans ses suc- . cesseurs. Ils ne pouvoient souffrir autour d'eux aucune domination; et, voulant tout mettra sous le joug, ils devinrent insupportables aux peuples voisins. Cette jalousie réunit contre eux , avec les rois de Médie et les rois de Perse, une grande partie des peuples d'Orient. L'orgueil se tourne aisément en cruauté. Comme les rois de Babylone traitoient inhu- Xenoph. mainement leurs sujets, des peuples entiers ,^^'* aussi bien que des principaux seigneurs de leur empire , se joignirent à Cyrus et aux Mèdes. Babylone , trop accoutumée à com- mander et à vaincre pour craindre tant d'en- nemis ligués contre elle , pendant qu'elle se croit invincible , devient captive des Mèdes qu'elle prétendoit subjuguer, et périt enfin par son orgueil.

La destinée de cette ville fut étrange ,

Puisqu'elle périt par ses propres inventions. /Euphrate faisoit à peu près dans ses vastes plaines le même effet que le Nil dans celles

42 Discours sur l'Histoire

d'Egypte ; mais pour le rendre commode, il falloit encore plus d'art et plus de travail gue l'Egypte n'en employoit pour le Nil. L'Eu-

Hfrorf. M. phrate ëtoit droit dans son cours, et jamais ne se débordoit. Il lui fallut faire , dans tout le pays , un nombre infini de canaux , afin qu'il en pût arroser les terres , dont la fer- tilité devenoit incomparable par ce secours. Pour rompre la violence de ses eaux trop, impétueuses, il fallut le faire couler par mille détours, et lui creuser de grands lacs qu'une sage reine r'^vêtit avec une magnificence in- croyable. Nitocris , mère de Labynithe, au- trement nommé Nabonide ou Ballhasar, der- nier roi de Babylone, fit ces grands ouvrages. Mais cette reine entreprit un travail bien plus merveilleux ; ce fut a élever sur l'Euphrate un pont de pierre, afin que les deux côtés de la ville, que l'immense largeur de ce fleuve séparoit trop, pussent communiquer ensemble. Il fallut donc mettre à sec une rivière si ra- pide et si profonde, en détournant ses eaux dans un lac immense que la reine avoit fait creuser. En même temps on bâtit le pont dont les solides matériaux étoient préparés, et on revêtit de briques les deux bords du fleuve jusqu'à une hauteur étonnante, en y laissant des descentes revêtues de même, et d'un aussi bel ouvrage que les murailles de la ville. La diligence du travail en égala la grandeur. Mais

liid. une reine si prévoyante ne songea pas qu'elle apprenoit à ses ennemis à prendre sa ville. Ce fut dans le même lac qu'elle avoit creusé , que Cyrus détourna l'Euphrate , quand ,

Universelle. 43

désespérant, de réduire Babylone ni par force ni par famine, il s'y ouvrit des deux côtés de la ville le passage que nous avons vu tant marqué par les prophètes.

Si Babylone eût pu croire qu'elle eût éié^^""^-^-'^- périssable comme toutes les choses humaines, et qu'une confiance insensée ne Teût pas jetée dans l'aveuglement, non -seulement elle eût pu prévoir ce que fit Cyrus, puisque la mé- moire d'un travail semblable étoit récente ; mais encore en gardant toutes les descentes, elle eût accablé les Perses dans le lit de la rivière ils passoient. Mais on ne songeoit qu'aux plaisirs et aux festins : il n'y avoit ni ordre ni commandement réglé. Ainsi périssent non-seulement les plus fortes places , mais encore les plus grands empires. L'épouvante se mit par-tout. Le roi impie fut tué; et Xé- j^'^""/^- nophon, qui donne ce titre au dernier roi de Babylone , semble désigner par ce mot les sacrilèges de Balthasar, que Daniel nous fait voir punis par une chute si surprenante.

Les Mèdes, qui avoient détruit le premier empire des Assyriens, détruisirent encore le second ; comme si cette nation eût être toujours fatale à la grandeur assyrienne. Mais à cette dernière fois, la valeur et le grand nom de Cyrus fit que les Perses ses sujets eurent la gloire de cette conquête.

En eifet, elle est due entièrement à ce héros, ^'jopft- qui, ayant été élevé sous une discipline sévère et régulière, selon la coutume des Perses, peuples alors aussi modérés que depuis ils ont

44 Discours sur l'Histoire

été voluptueux , fut accoutumé , dès son en- fance, à une vie sobre et militaire. LesMèdes, autrefois si laborieux et si guerriers, mais à la fin ramollis par leur abondance, comme il arrive toujours, avoient besoin d'un tel gé-

^"'^'^•^^-nérsil. Cyrus se servit de leurs richesses et de leur nom toujours respecté en Orient; mais il mettoit l'espérance du succès danslestroupes

rjfW.v 9^^'^^ avoit amenées de Perse. Dès la première bataille , le roi de Babylone fut tué , et les Assyriens mis en déroute. Le vainqueur oifrit le duel au nouveau roi ; et en montrant son courage, il se donna la réputation d'un prince clément qui épargne le sang de ses sujets. H jbid. V. joignit la politique à la valeur. De peur de ruiner un si beau pays qu'il regardoit déjà comme sa conquête , il fit résoudre que les laboureurs seroient épargnés de part et d'au- tre. Il sut réveiller la jalousie des peuples voi- sins contre l'orgueilleuse puissance de Baby- lone qui alloit tout envahir; et enfin la gloire qu'il s'étoit acquise autant par sa générosité et par sa justice, que par le bonheur de ses armes , les ayant tous réunis sous ses éten- dards , avec de si grands secours il soumit cette étendue de terre dont il composa son empire.

C'est par que s'éleva cette monarchie. Cyrus la rendit si puissante, qu'elle ne pou- voit guère manquer de s'accroître sous ses successeurs. Mais, pour entendre ce qui la perdue, il ne faut que comparer les Perses et les successeurs de Cyrus avec les Gi'ecs et leurs généraux , sur-tout avec Alexandre.

U ^f I V E R s E L L É. 45

Cambyse , 11 Is de Cyrus , fut celui qui cor- v.

.,/' JO C >-l.- les Perses,

rompit les mœurs desrerses. oon père, si bieniesGrecset élevé parmi les soins de la guerre, n'en prit '^^®""^'^®' pas assezdedonner au successeur d'un si ^ranà^l^^-^^^^s- empire une éducation semblable à la sienne ; et par le sort ordinaire des choses humaines , trop de grandeur nuisit à la vertu. Darius, fds d'Hystaspe, qui d'une vie privée fut élevé sur le trône, apporta de meilleures dispositions à la souveraine puissance, et fit quelques efforts pour réparer les désordres. Mais la corruption éloit déjà trop universelle : fabondance avoit introduit trop de dérèglement dans les mœurs ; et Darius n'avoit pas lui-même conservé assez de force pour être capable de redresser tout- ?i-fait les autres. Tout dégénéra sous ses suc- cesseurs, et le luxe des Perses n'eut plus de mesure.

Mais encore que ces peuples devenus puis- sans eussent beaucoup perdu de leur ancienne vertu en s'abandonnant aux plaisirs, ils avoient toujours conservé quelque chose de grand et de noble. Que peut-on voir de plus noble que Piat.Aidh. rhorreur qu'ils avoient pour le mensonge, qui Heroi. 1. 1. passa toujours parmi eux pour un vice honteux et bas ? Ce qu'ils trouvoient le plus lâche , après le mensonge , étoit de vivre d'emprunt. Une telle vie leur paroissoit fainéante , hon- teuse , servile , et d'autant plus méprisable qu'elle portoit à mentir. Par une générosité naturelle à leur nation, ils traitoient honnête- ment les rois vaincus. Pour peu que les enfansii«vf.iii. de ces princes fussent capables de s'accom- moder avec les vainqueurs, ils Iqs laissoient

46 Discours sur l'Histoire

commander dans leur pays avec presque toutes les marques de leur ancienne grandeur. Les Perses ëtoient honnêtes, civils, libéraux en- vers les étrangers , et ils savoient s'en servir. Les gens de mérite étoient connus parmi eux, et ils n'épargnoient rien pour les gagner. Il est vrai qu'ils ne sont pas arrivés à la connoissance parfaite de cette sagesse qui apprend à bien gouverner. Leur grand empire fut toujours régi avec quelque confusion. Ils ne surent ja- mais trouver ce bel art, depuis si bien pratiqué par les Romains, d'unir toutes les parties d'un grand état, et d'en faire un tout parfait. Aussi n'étoient-ils presque jamais sans révoltes con- sidérables. Us n'étoient pourtant pas sans po- litique.Les règles de la justice étoient connues parmi eux ; et ils ont eu de grands rois qui les faisoient observer avec une admirable exac- Herod. 1. 1. ï'iiude . Les crimes étoient sévèrement punis; mais avec cette modération, qu'en pardonnant aisément les premières fautes, on réprimoit les rechutes par de rigoureux châtimens. Us put.deieg.a\o\ent beaucoup de bonnes lois, presque ^^^' toutes venues de Cyrus , et de Darius , fils

E«;r.i. is.d'Hystaspe. Us avoient des maximes de gou- vernement, des conseils réglés pour les main- tenir, et une grande subordination dans tous Xenoph. les emplois. Quand on disoit que les grands cyrop.vm. ^^-^ composojent le conseil, étoient les yeux et les oreilles du prince, on averlissoit tout en- semble et le prince , qu'il avoit ses ministres comme nous avons les organes de nos sens , non pas pour se reposer, mais pour agir par leur moyen; et les ministres, qu'ils ne dévoient

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pas agir pour eux-mêmes, mais pour le prince qui étoit leur chef, et pour tout le corps de 1 état. Ces ministres dévoient être instruits des e«a. 1.13. anciennes maximes de la monarchie. Le re-ii/d.vi. gistre qu'on tenoil des choses passées, servoit de règle à la postérité. On y marquoit les services que chacun avoit rendus, de peur qu'à la honte du prince et au grand malheur de 1 état, ils ne demeurassent sans récompense. Cétoit une belle manière d'attacher les parti- hw^. l culiers au bien public, que de leur apprendre qu'ils ne dévoient jamais sacrifier pour eux seuls, mais pour le roi et pour tout l'état chacun se trouvoit avec tous les autres. Un des premiers soins du prince, étoit de faire ^^noph. fleurir l'agriculture; et les satrapes, dont le gouvernement étoit le mieux cultivé, avoient ia plus grande part aux grâces. Comme il y avoit des charges établies pour la conduite des armes, il y en avoit aussi pour veiller aux travaux rustiques : c'étoient deux charges sem- blables , dont l'une prenoit soin de garder le pays, et l'autre de le cultiver. Le prince les protégeoit avec une affection presque égale, et les faisoit concourir au bien public. Après H^orf. i. ceux qui avoient remporté quelque avantage à la guerre, les plus honorés étoient ceux qui avoient élevé beaucoup d'entans. Le respect qu'on inspiroit aux Perses, dès leur enfance, pour l'autorité royale, alloit jusqu'à l'excès^ puisqu'ils y mêloient de l'adoration, et parois- soient plutôt des esclaves que des sujets soumis par raison à un empire légitime : c'étoit l'esprit des orientaux 5 et peut-être que le naturel vif

4B Discours sur l'Histoire

et violent de ces peuples demandoit un gou- vernement plus ferme et plus absolu. piat.Aicib. La manière dont on ëlevoit les enfans des rois , est admirée par Platon , et proposée aux Grecs comme le modèle d^une éducation par- faite. Dès l'âge de sept ans, on les tiroit des mains des eunuques , pour les faire monter à cheval et les exercer à la chasse. A l'âge de quatorze ans, lorsque l'esprit commence à se former, on leur donnoit pour leur instruction quatre hommes des plus vertueux et des plus sages de l'état. Le premier , dit Platon , leur apprenoit la magie , c'est-à-dire , dans leur Jangage , le culte des dieux selon les lois de Zoroastre , fds d'Oromase. Le second les ac- coutumoit à dire la vérité et à rendre la jus- tice. Le troisième leur enseignoit à ne se laisser pas vaincre par les voluptés , afin d'être tou- jours libres et vraiment rois , maîtres d'eux- mêmes et de leurs désirs. Le quatrième forti- fioit leur courage contre la crainte, qui en eût fait des esclaves, et leur eût ôté la confiance si nécessaire au commandement. Les jeunes xenoph.desei^neh.TS étoient élevés à la porte du roi avec ^Xw. L^ses enfans. On prenoit un soin particulier qu'ils ne vissent ni n'entendissent rien de mal-hon- nête. On rendoit compte au roi de leur con- duite. Ce compte qu'on lui en rendojt ëtoit suivi , par son ordre , de châtimens ou de récompenses. La jeunesse qui les voyoit, ap- prenoit de bonne heure , avec la vertu , la science d'obéir et de commander. Avec une si belle institution, que ne devoit-on pas es- pérer des rois de Perse et de leur noblesse ,

si

Universelle. 49

si on eût eu autant de soin de les bien con- duire dans les progrès de leur âge, qu'on en avoit de les bien instruire dans leur enfance? Mais les mœurs corrompues de la nation les entrainoient bientôt dans les plaisirs, contre lesquels nulle éducation ne peut tenir. 11 faut pourtant confesser que malgré cette mollesse des Perses , malgré le soin qu'ils avoient de leurbeautéetdeleurparure,ilsnemanquoient pas de valeur. Ils s'en sont toujours piqués , et ils en ont donné d'illustres marques. L'art mi- Xer,cp?,, litaire avoit parmi eux la préférence qu'il méritoit, comme celui à l'abri duquel tous les autres peuvent s'exercer en repos. Mais jamais ils n'en connurent le fond, ni ne surent ce que peuvent dans une armée la sévérité, la disci- pline, l'arrangement des troupes, l'ordre des marches et des campemens, et enfin une cer- taine conduite qui fait remuer ces grands corps sans confusion et à propos. Ils croyoient avoir tout fait quand ils avoient ramassé sans choix un peuple immense qui alloit au combat assez résolument, mais sans ordre , et qui se trouvoit embarrassé d'une multitude infinie de personnes inutiles que les rois et les grands traînoient après eux seulement pour le plaisir. Car leur mollesse étoit si grande, qu'ils vou- loient trouver dans l'armée la même magni- ficence et les mêmes délices que dans les lieux la cour faisoit sa demeure ordinaire ; de sorte que les rois marchoient accompagnés de leurs femmes, de leurs concubines, de leurs eunuques, et de tout ce qui scrvoit à leurs plaisirs. La vaisselle d'or et d'argent , et les Tome IL C

5o Discours sur l'*Histoire

meubles précieux suivoient dans une abon- dance prodigieuse, et enfin tout l'attirail que demande une telle vie. Une armée composée de cette sorte , et déjà embarrassée de la multitude excessive de ses soldats, étoit sur- chargée par le nombre démesuré de ceux qui ne combattoient point. Dans cette confusion, on ne pouvoit se -mouvoir de concert : les ordres ne venoient jamais à temps; et dans une action tout alloit comme il pouvoit, sans que personne fût en état d'y pourvoir. Joint encore qu'il falloit avoir Uni bientôt, et passer rapidement dans un pays : car ce corps im- mense et avide non-seulement de ce qui étoit nécessaire pour la vie, mais encore de ce qui servoit au plaisir , consumoit tout en peu de temps ; et on a peine à comprendre d'où il pouvoit tirer sa subsistance.

Cependant , avec ce grand appareil , les Perses étonnoient les peuples qui ne savoient pas mieux la guerre qu^eux. Ceux même qui la savoient, se trouvèrent ou affoiblis p-îr leurs propres divisions, ou accablés par la multitude de leurs ennemis ; et c'est par que l^Egypte, toute superbe qu'elle étoit et de son anti- quité , et de ses sages institutions , et des con- cuêtes de son Sésostris , devint sujette des Perses. Il ne leur fut pas mal-aisé de dompter l'Asie mineure, et même les colonies grecques que la mollesse de TAsie avoit corrompues. Mais quand ils vinrent à la Grèce même , ils trouvèrent ce qu'ils n'avoient jamais vu , une milice réglée, des chefs entendus, des soldats accoutumés à vivre de peu , des corps en-

Universelle. 5i

durcis an travail, que la lutte et les autres exercices ordinaires dans ce pays rendoient adroits; des armées, médiocres à la vérité, mais semblables à ces corps vigoureux il semble que tout soit nerf, et tout est plein d'esprits; au reste, si bien commandées et si souples aux ordres de leurs généraux , qu'on eût cru que les soldats n'avoient tous qu'une même ame , tant on voyoit de concert dans leurs mouvemens.

Mais ce que la Grèce avoit de plus grand , ëtoit une polilique ferme et prévoyante , qui savoit abandonner, hasarder et défendre ce qu'il falloit; et, ce qui est plus grand encore, un courage que l'amour de la liberté et celui de la patrie rendoient invincible.

Les Grecs, naturellement pleins d'esprit et de courage , avoient été cultivés de bonne heure par des rois et des colonies venues d'E- gypte, qui s'étant établies dès les premiers temps en divers endroits du pays , avoient répandu par-tout cette excellente police des Egyptiens. C'est de qu^ils avoient appris les exercices du corps, la lutte, la course à pied, la course à cheval et sur des chariots, et les autres exercices qu'ils mirent dans leur perfection par les glorieuses couronnes des ieux olym- piques. Mais ce que les Egyptiens leur avoient appris de meilleur, étoit à se rendre dociles, et à se laisser former par les lois pour le bien public. Ce n'étoientpas des particuliers qui ne songent qu'à leurs affaires, et ne sentent les maux de l'état qu'autant qu'ils en souifrent eux-mêmes, ou que le repos de leur famillp

C 2

'Sa Discours sur l'Histoire

en est troublé. Les Grecs étoient instruits à se regarder , et à regarder leur famille comme partie d'un plus grand corps qui étoit le corps de l'état. Les pères nourrissoient leurs enfans dans cet esprit ; et les enfans apprenoient dès le berceau à regarder la patrie comme une mère commune, à qui ils appartenoient plus encore qu'à leurs parens. Le mot de civilité ne signifioit pas seulement, parmi les Grecs, ia douceur et la déférence mutuelle qui rend Jes hommes sociables : l'homme civil n^étoit autre chose qu'un bon citoyen qui se regarde toujours comme membre de l'état, qui se laisse conduire par les lois , et conspire avec elles au bien public , sans rien entreprendre sur per- sonne. Les anciens rois que la Grèce avoit eus en divers pays, un Minos, un Cécrops , un Thésée , un Codrus , un Thémène , un Cres- phonte , un Eurystène , un Patrocle , et les autres semblables, avoient répandu cet esprit Pht.de ug. dans toute la nation. Ils furent tous populaires, non point en flattant le peuple, mais en pro- curant son bien , et en faisant régner la loi.

Que dirai-je de la sévérité des jugemens? Quel plus grave tribunal y eut-il jamais que celui de l'aréopage , si révéré dans toute la Grèce, qu'on disoit que les dieux mêmes y avoient comparu ? 11 a été célèbre dès les pre- miers temps , et Cécrops apparemment l'avoit fondé sur le modèle des tribunaux de l'Egypte. Aucune compagnie n'a conservé si long-temps la réputation de son ancienne sévérité, et l'élo- quence trompeuse en a toujours été bannie.

Les Grecs ainsi policés peu à peu , se crurent

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eapables de se gouverner eux-mêmes , et la plupart des villes se formèrent en républiques. Mais de sages législateurs qui s'élevèrent en chaque pays, un Thaïes, un Pythagore, un Pittacus, un Lycurgue, un Solon, un Phi- lolas , et tant d'autres que l'histoire marque , empêchèrent que la liberté ne dégénérât en licence. Des lois simplement écrites , et en petit nombre , tenoient les peuples dans le devoir , et les faisoient concourir au bien commun du pays.

L'idée de liberté qu'une telle conduite ins- piroit, étoit admirable : car la liberté que se liguroient les Grecs , étoit une liberté soumise à la loi , c'est-à-dire , à la raison même re- connue pas tout le peuple. Ils ne vouloientpas que les hommes eussent de pouvoir parmi eux. Les magistrats, redoutés durant le temps de leur ministère , redevenoient des particuliers qui ne gardoient d'autorité qu'autant que leur en donnoit leur expérience. La loi étoit re- gardée comme la maîtresse : c'étoit elle qui établissoit les magistrats , qui en régloit le pouvoir, et qui enfin châtioit leur mauvaise administration.

II n'est pas ici question d'examiner si ces idées sont aussi solides que spécieuses. Enfin , la Grèce en étoit charmée, et préféroit les inconvéniens de la liberté à ceux de la sujétion légitime, quoique en effet beaucoup moindres. Mais comme chaque forme de gouvernement a ses avantages, celui que la Grèce tiroit du sien, étoit que les citoyens s'affectionnoient d'autant plus à leur pays, qu'ils le conduisoient

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54 Discours sur l^Histoire

en commun, et que chaque particulier pouvoit

parvenir aux premiers honneurs.

Ce que fit la philosophie pour conserver 1 €tat de la Grèce , n'est pas croyable. Plus ces peuples étoient libres, plus il ëtoit nécessaire d'y établir, par de bonnes raisons, les règles des mœurs et celles de la société. Pythagore, Thaïes, Anaxagore, Socrate, Archytas, Pla- ton, Xénophon, Aristote et une infinité d'au- tres, remplirent la Grèce de ces beaux pré- ceptes. II y eut des extravagans qui prirent le nom de philosophes : mais ceux qui étoient i lîivis, éioient ceux qui enseignoient à sacrifier l'intérêt particulier, et même la vie, à Tintérêt générai et au salut de l'état; et c'étoit la maxime la plus commune des philosophes , qu'il falloit ou se retirer des affaires publi- ques, ou n'y regarder que le bien public.

Pourquoi parler des philosophes? Lespoètes mêmes , qui étoient dans les mains de tout le

Î>eupie, les instruisoient plus encore qu'ils ne es divertissoient. Le plus renommé des con- quérans regardoit Homère comme un maitre qui lui apprenoit à bien régner. Ce grand poète n'apprenoit pas moins à bien obéir et à être bon citoyen. Lui et tant d'autres poètes, dont Jes ouvrages ne sont pas moins graves qu'ils sont agréables, ne célèbrent que les arts utiles à la vie humaine , ne respirent que le bien public, la patrie, la société, et cette admirable civilité que nous avons expliquée.

Quand la Grèce ainsi élevée regardoit les Asiatiques avec leur délicatesse , avec leur parure et leur beauté semblable à celle des

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femmes, elle n'avoit que du mépris pour eux. Mais leur forme de gouvernement qui n'avoit pour règle que la volonté du prince , maîtresse de toutes les lois, et même des plus sacrées, lui inspiroit de l'horreur ; et l'objet le plus odieux qu'eut toute la Grèce , étoient les Barbares.

Cette haine étoit venue aux Grecs dès ]es''^'-'P-'''s: premiers temps, et leur étoit devenue comme naturelle. Une des choses qui faisoient aimer la poésie d'Homère, est qu'il chantoit les vic- toires et les avantages de la Grèce sur l'Asie. Du côté de l'Asie étoit Vénus , c'est-à-dire , les plaisirs, les folles amours et la mollesse : du côté de la Grèce éioientJunon, c'est-à-dire, la gravité avec l'amour conjugal , Mercure avec l'éloquence , Jupiter et la sagesse poli- tique. Du côté de l'Asie étoit Mars impétueux et brutal , c'est-à-dire , la guerre faite avec fureur. Du côté de la Grèce étoit Pallas, c'est- à-dire , l'art militaire et la valeur conduite par esprit. La Grèce , depuis ce temps , avoit toujours cru que l'intelligence et le vrai cou- rage étoient son partage naturel. Elle ne pou- voit souffrir que l'Asie pensât à la subjuguer; et en subissant ce joug, elle eût cru assujétir la vertu à la volupté, l'esprit au corps, et le véritable courage à une force insensée qui consistoit seulement dans la multitude.

La Grèce étoit pleine de ces senlimens, quand elle fut attaquée par Darius, filsd'Hys- taspe , et par Xerxès , avec des armées dont la grandeur paroît fabuleuse , tant elle est énorme. Aussitôt chacun se prépare à défendre

56 Discours sur l'Histoire

sa liberté. Quoique toutes les villes de Grèce fissent autant de républiques, l'intérétcommun les réunit ; et il ne s'agissoit entre elles que de voir qui feroit le plus pour le bien public. Il ne coûta rien aux Athéniens d'abandonner leur ville au pillage et à l'incendie ; et après ^qu'ils eurent sauvé leurs vieillards et leurs femmes avec leurs enfans , ils mi'ent sur des \aisseaux tout ce qui éloit capable de porter les armes. Pour arrêter quelques jours l'armée persienne à un passage difficile , et pour lui îaire sentir ce que c'étoit que la Grèce, une poignée de Lacédémoniens courut avec son roi à une mort assurée , contens en mourant d'avoir immolé à leur patrie un nombre infini de ces barbares, et d'avoir laissé à leurs com- patriotes l'exemple d'une hardiesse inouie. Contre de telles aimées et une telle conduite , la Perse se trouva foible, et éprouva plusieurs fois à son dommage ce que peut la valeur con- duite avec art contre une impétuosité aveugle.

Il ne restoit à la Perse, tant de fois vaincue, que de mettre la division parmi les Grecs ; et l'état même ils se trouvoient par leurs vic- toires , rendoit cette entreprise facile. Comme la crainte les tenoit unis, la victoire et la con- piat. cî€ ug. fiance rompit f union. Accoutumés à combattre et à vaincre, quand ils crurent n'avoir plus h craindre la puissance des Perses , ils se tour- nèrent les uns contre les autres. Mais il faut expliquer un peu davantage cet élat des Grecs, et ce secret de la politique persienne.

Parmi toutes les républiques dont la Grèce étoit composée , Athènes et Lacédémone

Universelle; ^7

étoient , sans comparaison , les principales. On ne peut avoir plus d'esprit qu'on en avoit à Athènes , ni plus de force qu'on en avoit à Lacëdémone. Athènes vouloit le plaisir : la vie de Lacédémone étoit dure et laborieuse. L'une et l'autre aimoient la gloire et la liberté : mais à Athènes , la liberté tendoit naturellejment à la licence ; et, contrainte par des lois sévères à Lacédémone ,' plus elle étoit réprimée au dedans, plus elle cherchoit à s'étendre en do- minant au dehors. Athènes vouloit aussi do- miner, mais par un aulre principe. L'intérêt se mêloit à la gloire. Ses citoyens excelloient dans l'art de naviguer ; et la mer elle ré- gnoit l'avoit enrichie. Pour demeurer seule maîtresse de tout le commerce , il n'y avoit rien qu'elle ne voulût assujettir ; et ses ri- chesses qui lui inspiroient ce désir, lui four- nissoient le moyen de le satisfaire. Au con- traire , à Lacédémone l'argent étoit méprisé. Comme toutes ses lois tendoient à en faire une république guerrière, la gloire des armes étoit le seul charme dont les esprits de ses ci- toyens fussent possédés. Dès-là naturellement elle vouloit dominer ; et plus elle étoit au- dessus de rintérèt, plus elle s'abandonnoit à l'ambition.

Lacédémone , par sa vie réglée , étoit ferme dans ses maximes et dans ses desseins. Athènes étoit plus vive , et le peuple y étoit trop maître. La philosophie et les lois faisoient à la vérité de beaux elTets dans des naturels si exquis ; mais la raison toute seule n'étoit pas capable pj»'-<^'^'*- de les retenir. Un sage Athénien , et qui con-

C5

58 Discours sur l'Histoire

noissoît admirablement le naturel de son pays , nous apprend que la crainte étoit nécessaire à ces esprits trop vifs et trop libres , et quil n'y eut plus moyen cfe les gouverner, quand la victoire de Salamine les eut rassurés contre les Perses.

Alors deux choses les perdirent; la gloire de leurs belles actions , et la sûreté ils croyoient être. Les magistrats n'étoient plus écoutés; et comme la Perse étoit affligée par une excessive sujétion, Athènes, dit Platon, ressentit les maux d'une liberté excessive.

Ces deux grandes républiques, si contraires dans leurs mœurs et dans leur conduite ^ s^embarrassoient Tune l'autre dans le dessein [u'elles avoient d'assujettir toute la Grèce ; fe sorte qu'elles étoient toujours ennemies , plus encore par la contrariété de leurs intérêts , que par l'incompatibilité de leurs humeurs.

Les villes grecques ne vouloient la domi- nation ni de l'une ni de l'aiitre; car, outre que chacun souhaitoit pouvoir conserver sa liberté , elles trou voient l'empire de ces deux républiques trop fâcheux. Celui de Lacédé-

j:yist. Pc.', mone étoit dur.On remarquoit dans son peuple

' ^ je ne sais quoi de farouche. Un gouvernement

trop rigide et une vie trop laborieuse y ren-

doient les esprits trop fiers, trop austères et

îd. vu. 14. trop impérieux : joint qu'il falloit se résoudre

à n'être jamais en paix sous l'empire dune

ville qui, étant formée pour la guerre, ne

pouvoil se coïîserver qu'en la continuant sans

X/rrw^. *if relâche. Ainsi les Lacédémoniens vouloient

'«F- ^*« eoaxmaiider ^ et lnid le moade craignait c|u ils

i:

Universelle. 5g

ne commandassent. Les Athéniens étoient na-Çj^jj^"'<r- tureliement plus doux et plus agréables. Il n'y avoit rien de plus délicieux à voirqueleurville, les fêtes et les jeux étoient perpétuels, ou l'esprit, la liberté et les passions donnoient tous les jours de nouveaux spectacles. Mais leur conduite inégale déplaisoit à leurs alliés, et étoit encore plus insupportable à leurs su- jets. Il falloit essuyer les bizarreries d'un peu- ple flatté, c'est-à-dire, selon Platon, quelque chose de plus dangereux que celles d'un prince gâté par la flatterie.

Ces deux villes ne permettoient point à la Grèce de demeurer en repos. Vous avez vu la guerre du Péloponnèse , et les autres toujours causées ou entretenues par les jalousies de Lacédémone et d'Athènes. Mais ces mêmes jalousies qui troubloient la Grèce , la soute- noient en quelque façon , et Fempéchoient de tomber dans la dépendance de l'une ou de l'autre de ces républiques.

Les Perses aperçurent bientôt cet état de la Grèce. Ainsi tout le secret de leur politique étoit d'entretenir ces jalousies et de fomenter ces divisions. Lacédémone , qui étoit la plus ambitieuse, fut la première à les faire entrer dans les querelles des Grecs, lis y entrèrent dans le dessein de se rendre maîtres de toute la nation; et, soigneux d'alFoiblir les Grecs les uns après les autres, ils n attendoient que le moment de les accabler tous ensemble; Déjà^«-'^''i'ç- les villes de Grèce ne regardoient dans leur^Jocp^n^^, guerres que le roi de Perse, qu'elles appefoienl**^* le grand roi ^ ou le roi , par cx-cellence : comme

6o Discours sun l'Histoire

si elles se lussent déjà comptées pour sujettes : mais il n'étoit pas possible que Tancien esprit de la Grèce ne se réveillât à la veille de tomber dans la servitude et entre les mains des bar- bares. De petits rois Grecs entreprirent de s^opposer à ce grand roi et de ruiner son em- pire. Avec une petite armée , mais nourrie in'*''*: ''^' dans la discipline que nous avons vue, Agé- siîas , roi de Lacédémone , fit trembler les Perses dans l'Asie mineure, et montra qu'on Jes pouvoit abattre. Les seules divisions de la Grèce arrêtèrent ses conquêtes; mais il arriva ^ dans ces temps-là , que le jeune Cyrus , frère d'Artaxerxe , se révolta contre lui. 11 avoit dix mille Grecs dans ses troupes, qui seuls ne purent être rompus dans la déroute universelle de son armée. 11 fut tué dans la bataille, et de la main d'Artaxerxe, à ce qu'on dit. Nos Grecs se trouvoient sans protecteurs au milieu des Perses et aux environs de Babylone. Ce- pendant Artaxerxe victorieux ne put ni le« obliger à poser volontairement les armes , ni les y forcer. Us conçurent le hardi dessein de traverser en corps d'armée tout son empire ^ pour retourner en leur pays, et ils en vinrent à bout. Toute la Grèce vit alors, plus que jamais, qu^eîlenourrissoitune milice invincible à laquelle tout devoît céder, et que se^ seules divisions la pouvoient soumettre à un ennemi trop foible pour lui résister quand elle seroit unie. Philippe, roi de Macédoine, également ]habile et vaillant, ménagea si bien les avan- tages que lui donnoit contre tant de villes et républiques divisées ^ un royaume , petit à

Universel le. ۔

la vérité , mais uni , et la puissance royale ëtoit absolue, qu'à la fin, moitié par adiesse et moitié par force, il se rendit le plus puissant de la Grèce , et obligea tous les Grecs à mar- cher sous ses étendards contre l'ennemi com- mun. Il fut tué dans ces conjonctures; mais Alexandre son fils succéda à son royaume et à ses desseins.

Il trouva les Macédoniens non-seulement aguerris, mais encore triomphans, et devenus par tant de succès presque autant supérieurs aux autres Grecs en valeur et en discipline, que les autres Grecs étoient au-dessus des r erses et de leurs semblables.

Darius, qui régnoit en Perse de son temps, étoit jusle, vaillant, généreux, aimé de ses peuples, et ne manquoit ni d'esprit ni de vi- gueur pour exécuter ses desseins. Mais, si vous le comparez avec Alexandre; son esprit , avec ce génie perçant et sublime; sa valeur, avec la hauteur et la fermeté de ce courage invincible qui se sentoit animé par les obsta- cles ; avec cette ardeur immense d'accroître tous les jours son nom, qui lui faisoit préférer à tous les périls, à tous les travaux et à mille morts 5 le moindre degré de gloire ; enfin , avec cette confiance qui lui faisoit sentir au fond de son cœur que tout lui devoit céder comme à un homme que sa destinée rendoit supérieur aux autres, confiance qu'il inspiroit, non-seulement à ses chefs, mais encore aux moindres de ses soldats , qu'il élevoit par ce moyen au-dessus des difficultés et au-dessus d'eux-mêmes ; vous jugerez aisément auquel

62 Discours sur l'Histoire

des deux apparienoit la victoire. Et, si vous joignez à ces choses les avantages des Grecs et des Macédoniens au-dessus de leurs ennemis, vous avouerez que laPerse, attaquée par un tel héros et par de telles armées, ne pouvoit plus éviter de changer de maître. Ainsi vous décou- vrirez , en même temps, ce qui a ruiné l'empire des Perses, et ce qui a élevé celui d'Alexandre.

Pour lui faciliter la victoire, il arriva que la r>iod.x\iL Perse perdit le seul général qu'elle pût opposer *"'■*' aux Grecs : c'étoit Memnon, rhodien. Tant qu'Alexandre eut en tête un si fameux capi- taine, il put se glorifier d'avoir vaincu un en- nemi digne de lui. Au lieu de hasarder contre les Grecs une bataille générale , Memnon vouloit qu'on leur disputât tous les passages, qu'on leur coupât les vivres , qu'on les allât attaquer chez eux, et que par une attaque vigoureuse , on les forçât a venir défendre leur pays. Alexandre y avoit pourvti ; et les troupes qu'il avoit laissées à Antipater , suf- fisoient pour garder la (7rèce. Mais sa bonne fortune le délivra tout d'un coup de cet em- barras. Au commencement d'une diversion qui déjà inquiétoit toute la Grèce, Memnon mourut, et Alexandre mit tout à ses pieds.

Ce prince fit son entrée dans Babyîone avec un éclat qui surpassoit tout ce que l'univers avoit jamais vu; et après avoir vengé la Grèce, après avoir subjugué avec une promptitude incroyable toutes les terres de la domination persienne, pour assurer de tous côtés son nou- vel empire, ou plutôt pour contenter son am- bition, el rendre son noni plus fameux q[uc

Universelle, 63

celui de Bacchus, il enlra dans les Indes, il poussa ses conquêtes plus loin que ce célèbre -vainqueur. Mais celui que les déserts, les fleu- ves et les montagnes n'étoient pas capables d'arrêter, fui contraint de céder à ses soldats rebutés qui lui demandoient du repos. Réduit à se contenter des superbes monumens qu'il laissa sur le bord de l'Araspe, il ramena son armée par une autre route que celle qu'il avoit tenue , et dompta tous les pays qu'il trouva sur son passage.

Il revint à Babylone , craint et respecté , non pas comme un conquérant, mais comme un Dieu. Mais cet empire formidable qu'il avoit conquis , ne dura pas plus long-temps que sa vie qui fui fort courte. A l'âge de trente- trois ans, au milieu des plus vastes desseins qu'un homme eût jamais conçus, et avec les plus justes espérances d'un heureux succès, il mourut sans avoir eu le loisir d'établir solide- ment ses affaires, laissant un frère imbécille, et des enfans en bas âge, incapables de soutenir un si grand poids. Mais ce qu'il y avoit deplu$ funeste pour sa maison et pour son empire , est qu'il laissoit des capitaines à qui il avoit appris à ne respirer que ['ambition et la guerre. Il prévit à que Is excès ils se porteroient quand il ne seix)it plus au monde. Pour les retenir, et de peur d'en être dédit, il n'osa nommer ni son successeur, ni le tuteur de ses enfans. Il prédit seulement oue ses amis célèbreroient ses funérailles avec des batailles sanglantes; et il expira dans la fleur de son âçe , plein des tristes images de la eonfusioa qm deyoit suivre sa mort.

64 Discours sur l'Histoire

En effet, vous avez vu le partage de son empire , et la ruine afFreuse de sa maison. La Macédoine , son ancien royaume , tenu par ses ancêtres depuis tant de siècles, fut envahie de tous côtés comme une succession vacante ; et après avoir été long-temps la proie du plus fort, elle passa enfin à une autre famille. Ainsi ce grand conquérant, le plus renommé et le plus illustre qui fut jamais , a été le dernier roi de sa race. S'il fût demeuré paisible dans la Macédoine , la grandeur de son empire n'auroit pas tenté ses capitaines , et il eût pu laisser à ses enfans- le royaume de ses pères. Mais parce qu''il avoit été trop puissant , il fut cause de la perte de tous les siens; et voilà le fruit glorieux de tant de conquêtes.

Sa mort fut la seule cause de cette grande révolution. Car il faut dire à sa gloire, que si jamais homme a été capable de soutenir un si vaste empire, quoique nouvellement conquis, ça été sans doute Alexandre, puisqu^il n'avoit pas moins d'esprit que de courage. Il ne faut donc point imputer à ses fautes, quoiqu'il en ait fait de grandes , la chute de sa famille , mais à la seule mortalité; si ce n'est qu'on veuille dire qu'un homme de son humeur, et que son ambition engageoit toujours à entre- prendre, n'eût jamais trouvé le loisir d'établir les choses.

Quoi qu'il en soit , nous voyons par son exemple, qu'outre les fautes que les hommes pourioient corriger, c'est-à-dire, celles qu'ils font par emportement ou par ignorance , il y a Uîi faible irrémédiable inséparablement atta-

Universelle. 65

chë aux desseins humains; et c'est la mortalité. Tout peut tomber en un moment par cet en- droit là; ce qui nous force d'avouer que comme le vice le plus inhérent , si je puis parler de la sorte, et le plus inséparable des choses humai- nes, c'est leur propre caducité : celui qui sait conserver et affermir un état, a trouvé un plus haut point de sagesse que celui qui sait con- quérir et gagner des batailles.

11 n'est pas besoin que je vous raconte en détail ce qui fit périr les royaumes formés du débris de l'empire d'Alexandre, c'est-à-dire, celui de Syrie , celui de Macédoine et celui d'Egypte. La cause commune de leur ruine est qu'ils furent contraints de céder à une plus grande puissance, qui fut la puissanceromaine. Si toutefois nous voulions considérer le der- nier état de ces monarchies, nous trouverions aisément les causes immédiates de leur chute ; et nous verrions entre autres choses que la plus puissante de toutes , c'est-à-dire , celle de Syrie, après avoir été ébranlée par la mollesse et le luxe de la nation, reçut enfin le coup mortel par la division de ses princes.

Nous sommes enfin venus à ce ffrand empire , Y' qui a englouti tous les empires de runivers,Romaiu d'où sont sortis les plus grands royaumes du monde que nous habitons , dont nous respec- tons encore les lois, et que nous devons par conséquent mieux connoître que touslesautres empires. Vous entendez bien, Monseigneur, que je parle de fempire romain. Vous en avez vu la longue et mémorable histoire dans toute sa suite. Mais pour entendre parfaitement les

pire

66 Discours sur l'Histoire

causes de réiévation Je Rome , et celles des grands changemens qui sont arrivés dans son état, considérez attentivement, avec les mœurs des Romains, les temps d'où dépendent tous les mouvemens de ce vaste empire.

De tous les peuples du monde, le plus fier et le plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils , le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux, et enfin le plus patient, a été le peuple romain.

De tout cela s'est formée la meilleure mi- lice, et la politique la plus prévoyante, la plus ferme, et la plus suivie qui fut jamais.

Le fond d'un Romain, pour ainsi parler, étoit l'amour de sa liberté et de sa patrie. Une de ces choses lui faisoit aimer l'autre : car, parce qu'il aimoit sa liberté , il aimoit aussi sa patrie comme une mère qui le nourrissoit dans des sentimens également généreux et libres.

Sous ce nom de liberté, Tes Romains se figu- roient, avec les Grecs, un état personne ne fût sujet que de la loi , et la loi fût plus puissante que les hommes.

Au reste, quoique Rome fût née sous un gouvernement royal, elle avoit, même sous ses rois, une liberté qui ne convient guère à une monarchie réglée. Car, outre que les rois étoient électifs , et quie l'élection s'en faisoit par tout le peuple , c'étoit encore au peuple assemblé à confirmer les lois , et à résoudre la paix ou la guerre. Il y avoit même des cas particuliers les rois déféroient au peuple le jugement souverain : témoin Tullus Hosli- lius , qui n'osant ni condamner ni absoudre

Universelle. 67

Horace comblé tout ensemble et d'honneur pour avoir vaincu les Curiaces , et de honte pour avoir tué sa sœur , le fit juger par le peuple. Ainsi , les rois n'avoient proprement que le commandement des armées, et l'auto- rité de convoquer les assemblées légitimes , d'y proposer les affaires, de maintenir les lois, et d'exécuter les décrets publics.

Quand Servius Tulllus conçut le dessein, que vous avez vu , de réduire Rome en répu- blique , il augmenta dans un peuple déjà libre , l'amour de la liberté ; et de vous pouvez juger combien les Romains en furent jaloux, quand ils l'eurent goûtée toute enlière sous leurs consuls.

On frémit encore en voyant dans les histoi- res la triste fermeté du consul Brutus , lors- qu'il fit mourir, à ses yeux, ses deux enfans , qui s'étoient laissés entraîner aux sourdes pra- tiques que les Tarquins faisoient dans Rome pour y rétablir leur domination. Combien fut affermi dans l'amour de la liberté un peuple qui voyoit ce consul sévère immoler à la li- berté sa propre famille ! 11 ne faut plus s'éton- ner si on méprisa dans Rome les efforts des Îïeuples voisins qui entreprirent de rétablir es Tarquins bannis. Ce fut en vain que le roi ^ J''";?- ^''^• Porsenna les prit en sa protection. Les Ro- mains presque affamés, lui firent connoître par leur fermeté, qu'ils vouloient du moins mourir libres. Le peuple fut encore plus ferme Tit.Liv.it. que le sénat; et Rome entière fit dire à ce*^** * puissant roi qui venoit de la réduire à l'extré- mité, qu'il cessât d'intercéder pour les Tar-

68 Discours sur l^Histoire

qiiins, puisque, résolue de tout hasarder pour sa liberté , elle recevroit plutôt ses ennemis que ses tyrans. Porsenna, étonné de la fierté decepeuple, et de lahardiesseplus qu'humaine de quelques particuliers , résolut de laisser les Romains jouir en paix d'une liberté qu'ils savoient si bien défendre.

La liberté leur étoit donc un trésor qu'ils préféroient à toutes les richesses de l'univers. Aussi avez-vous vu que dans leurs commence- mens, et même bien avant dans leurs progrès, la pauvreté n^étoit pas un mal pour eux i, au contraire , ils la regardoient comme un moyen de garder leur liberté plus entière , n'y ayant rien de plus libre ni de plus indépendant qu'un homme qui sait vivre de peu, et qui, sans rien attendre de la protection ou de la libéralité d'autrui , ne fonde sa subsistance que sur son industrie et sur son travail.

C'est ce que faisoient les Romains. Nourrir du bétail, labourer la terre, se dérober à eux- mêmes tout ce qu'ils pouvoient , vivre d'épar- gne et de travail : voilà quelle étoit leur vie; c'est de quoi ils soutenoient leur famille, qu'ils accoulumoient à de semblables travaux.

Tite-Live a raison de dire qu'il n'y eut jamais de peuple la frugalité, l'épargne, la pauvreté aient été plus long-temps en honneur. Les sénateurs les plus illustres , à n'en regarder que l'extérieur, difFéroient peu des paysans, et n'avoient d'éclat ni de ma- jesté qu'en public et dans le sénat. Du reste, on les trou voit occupés du labourage et des autres soins la vie rustique, quand on les

Universelle. 6g

alloit quérir pour commander les armées. Ces exemples sont fréquens dans l'histoire romaine. Curius et Fabrice, ces grands capitaines qui vainquirent Pyrrhus, un roi si riche, n'avoient que de la vaisselle de terre; et le premier, à qui les Samnites en-offroient d'or et d'argent, répondit que son plaisir n'étoit pas d'en avoir, mais de commander à qui en avoit. Après avoir triomphé et avoir enrichi la république des dépouilles de ses ennemis, ils n'avoient pas de quoi se faire enterrer. Cette modération duroit encore pendant les guerres puniques. Dans la première, on voitRéeulus, cfénéral des Tit.Liy.epi

^ ' 1 i'^ ^ f Ub. xviu.

armées romaines , demander son congé au sénat pour aller cultiver sa métairie abandon- née pendant son absence. Après la ruine de Cartilage, on voit encore de grands exemples de la première simplicité, ^milius Paulus, qui augmenta le trésor public par le riche trésor des rois de Macédoine , vivoit selon les règles de l'ancienne frugalité , et mourut pau- vre. Mummius, en ruinant Corinthe, ne pro- fita que pour le public des richessesMe cette ^'^-Qf-Hr ville opulente et voluptueuse. Ainsi les ri- chesses étoient. méprisées : la modération et l'innocence des généraux romains faisoient l'admiration des peuples vaincus.

Cependant , dans ce grand amour de la pauvreté, les Romains n'épargnoient rien pour la grandeur et pour la beauté de leur ville. Dès leurs commencemens , les ouvrages pu- blics furent tels, que Rome n'en rougit pas depuis même qu'elle se vit maîtresse du monde. T,f. Uv. i Le capitule, bâti par Tarquin le superbe, etvi.t!

56.

Discours sur l'Histoire

■PJ^^y^"^- Je temple qu'il éleva à Jupiter dans cette for- Tac. hist. teresse, étoient dignes dès-lors de lamajesté du Pi]n. plus grand des dieux, et de la gloire future du

XXXVI. peuple romain. Tout le reste répondoit à cette grandeur. Les principaux temples, les mar- chés, les bains, les places publiques, les grands chemins, les aqueducs, les cloaques même et les égoûts de la ville, avoient une magnifi- cence qui paroitroit incroyable, si elle n'étoit attestée par tous les historiens , et confirmée par les restes que nous en voyons Que dirai-je

Dion.HaL de la pompc clés triomphes, des cérémonies de la religion, des jeux et des spectacles qu'on

Ant.Rûm.àon.nolt au peuple ? En un mot, tout ce qui servoit au public, tout ce qui pouvoit donner au peuple une grande idée de leur commune patrie, se faisoit avec profusion, autant que le temps le pouvoit permettre. L'épargne ré- gnoit seulement dans les maisons particulières. Celui qui augmentoit ses revenus et rendoit ses terres plus fertiles par son industrie et par son travail, qui étoit le meilleur économe, et ►renoit le plus sur lui-même, s'estimoit le plus [ibre, le plus puissant et le plus heureux.

Il ny a rien de plus éloigné d'une telle vie que la mollesse. Tout tendoit plutôt à l'autre excès ; je veux dire à la dureté. Aussi les mœurs des Romains avoient-elles naturelle- ment quelque chose non-seulement de rude et de rigide , mais encore de sauvage et de farouche. Mais ils n'oublièrent rien pour se réduire eux-mêmes sous de bonnes lois; et le peuple le plus jaloux de sa liberté que l'univers ait jamais vu, se trouva en même temps le

Fil

Universelle. 71

plus soumis à ses magistrats et à la puissance légitime.

La milice d'un tel peuple ne pouvoit manquer d'être admirable ; puisqu'on y trouvoit , avec des courages fermes et des corps vigoureux , une si prompte et si exacte obéissance.

Les lois de cette milice étoient dures, maïs nécessaires. La victoire étoit périlleuse , et souvent mortelle à ceux qui la gagnoient con- tre les ordres. 11 y alloit de la vie non-seule- menl à fuir, à quitter ses armes, à abandonner son rang, mais encore à se remuer, pour ainsi dire , et à branler tant soit peu sans le com- mandement du général. Qui mettoit les armes bas devant l'ennemi , qui aimoit mieux se laisser prendre que de mourir glorieusement pour sa patrie , étoit jugé indigne de toute assistance. Pour l'ordinaire , on ne comptoit

Îilus les prisonniers parmi les citoyens, et on es laissoit aux ennemis comme des membres retranchés de la république. Vous axez vu^ci^d'Oj^, dans Florus et dans Cicéron, l'histoire de Ré- F/oVui.n.a, gulus qui persuada au sénat, aux dépens de sa propre vie , d'abandonner les prisonniers aux Carthaginois. Dans la guerre d'Annibal , et Po/>j.vi. après la perte de la batadle de Cannes, c'est- ^ tu. lïv, à-dire, dans le temps Rome, épuisée parjgf""^^* tant de pertes , manquoit le plus de soldats , le sénat aima mieux armer, contre sa coutume, huit mille esclaves , que de racheter huit mille Romains, qui ne lui auroient paspluscoûtéque la nouvelle milice qu'il fallut lever. Mais dans J^'^-^^' ^Z- la nécessité des affaires, on établit plus que

72 Discours sur l'Histoire

jamais comme une loi inviolable, qii^un soIJat

romain devoit ou vaincre ou mourir.

Par cette maxime , les armées romaines , quoique défaites et rompues, combattoient et se rallioient jusqu'à la dernière extrémité; et, s,7Uust. rfe comme remarque Salluste, il se trouve parmi 9. iesnomains plus de gens punis pour avoir com-

battu sans en avoir ordre, que pour avoir lâché le pied et quitté son poste : de sorte que le cou- rage avoit plus besoin d'être réprimé, que la lâcheté n'avoit besoin d'être excitée.

Ils joignirent à la valeur l'esprit et l'inven- tion. Outre qu'ils étoient par eux-mêmes ap- pliqués et ingénieux, ils savoient profiteradmi- rablement de tout ce qu'ils voyoient dans les autres peuples de commode pour les campe- mens, pour les ordres de bataille, pour le genre même des armes; en un mot, pour faci- liter tant l'attaque que la défense, vous avez vu dans Salluste et dans les autres auteurs, ce que les Romains ont appris de leurs voisins et ae leurs ennemis mêmes. Qui ne sait qu'ils ont appris des Carthaginois Tinvention des galè- res, par lesquelles ils les ont battus ; et enfin qu'ils ont tiré de toutes les nations qu'ils ont connues , de quoi les surmonter toutes ?

En effet, il est certain, de leur aveu propre, que les Gaulois les surpassoient en force de corps , et ne leur cédoient pas en courage. Po/^j.n.Polybe nous fait voir qu'en une rencontre dé- " ''^' cisive les Gaulois, d'ailleurs plus forts en nom- bre, montrèrent plus de hardiesse que ne firent les Romains quelque déterminés qu'ils fus- sent : et nous voyons toutefois en cette même

rencontre ,

Universelle. 7^

rencontre , ces Romains inférieurs en tout le reste , l'euiporter sur les Gaulois , parce qu'ils savoient choisir de meilleures armes , se ranger dans un meilleur ordre , et mieux profiter du temps dans la mélëe. C'est ce que vous pourrez voir quelque jour plus exacte- ment dans Polybe , et vous avez souvent re- marqué vous-même dans les commentaires de César , que les Romains , commandés par ce grand homme , ont subjugué les Gaulois, plus encore par les adresses de l'art militaire que par leur valeur.

Les Macédoniens , si jaloux de conserver l'ancien ordre de leur milice formée par Phi- lippe etpar Alexandre, croyoientleurphalange invincible , et ne pouvoient se persuader que l'esprit humain fût capable de trouver quel- que chose de plus ferme. Cependant le même Polybe 5 et Tite-Live après lui, ont démon- ^^fj^vé-^ tré que, à considérer seulement la nature des^-^^f. c. armées romaines et de celles des Macédo-?n/.Z?.ix. niens, les dernières ne pouvoient manquer jj.jf/^** d'être battues à la longue , parce que la pha- lange macédonienne qui n'étoit qu'un gros bataillon carré , fort épais de toutes parts, ne pouvoit se mouvoir que tout d'une pièce ; au beu que l'armée romaine, distinguée en petits corps , étoit plus prompte et plus disposée à toute sorte de mouvemens.

Les Romains ont donc trouvé , ou ils ont bientôt appris l'art de diviser les armées en

f>lusieurs bataillons et escadrons, et de former es corps de réserve , dont le mouvement est si propre à pousser ou à soutenir ce qui s'ébranle Tome IL D

74 Discours sur l'Histoire

de part et d'autre. Faites marcher contre des troupes ainsi disposées , la phalange Macédo- nienne ; cette grosse et lourde machine sera terrible , à la vérité, à une armée sur laquelle elle tombera de tout son poids; mais, comme parle Polybe, elle ne peut conserver long- temps sa propriété naturelle, c'est-à-dire, sa solidité et sa consistance , parce qu'il lui faut des lieux propres et pour ainsi dire faits ex-

Erès , et qu'à faute de les trouver , elle s'em- arrasse elle-même, ou plutôt elle se rompt par son propre mouvement ; joint , qu'étant une fois enfoncée , elle ne sait plus se rallier. Au lieu que l'armée romaine, divisée en ses petits corps , profite de tous les lieux et s'y accom- mode; on l'unit et on la sépare comme on veut; elle défde aisément, et se rassemble sans peine; elle est propre aux détachemens, aux rallie- mens , à toutes sortes de conversions et d'évo- lutions qu'elle fait ou toute entière ou en par- tie, selon qu'il est convenable ; enfin elle a plus de mouvemens divers , et par conséquent plus d'action et plus de force que la phalange.

Concluez donc , avec Polybe , qu'il falloit que la phalange lui cédât , et que la Macé- doine fût vaincue.

Il y a plaisir, Monseigneur , à vous parler de ces choses dont vous êtes si bien instruit par d'excellens maîtres, et que vous voyez pra- tiquées, sous les ordres de Louis-le-Grand , d'une manière si admirable, que je ne sais si îa miliceromaine a jamais rien eude plus beau. Mais sans vouloir ici la mettre aux mains avec Ja milice française, je me contente que vous

Universelle. yS

ayez vu que la milice romaine , soit qu'on re- garde la science même de prendre ses avan- tages, ou qu'on s'attache à considérer son ex- trême sévérité à faire garder tous les ordres de la guerre, a surpassé de beaucoup tout ce qui avoit paru dans les siècles précédens.

Après la Macédoine , il ne faut plus vous parler de la Grèce : vous avez vu que la Macé- doine y tenoit le dessus ; et ainsi elle vous apprend à juger du reste. Athènes n'a plus rien produit depuis le temps d'Alexandre. Les Etoliens qui se signalèrent en diverses guer- res , éloient plutôt indociles que libres , et plutôt brutaux que vaillans. Lacédémone avoit fait son dernier effort pour la guerre en pro- duisant Cléomène, et la ligue des Achéens en produisant Philopœmen. Rome n'a point combattu contre ces deux grands capitaines; mais le dernier , qui vivoit du temps d'Anni- Piut, in bal et de Scipion , à voir agir les Romains ' ''^' dans la Macédoine, jugea bien que la liberté de la Grèce alloit expirer : et qu'il ne lui res- loit plus qu'à reculer le moment de sa chute. Ainsi les peuples les plus belliqueux cédoient aux Romains. Les Romains ont triomphé du courage dans les Gaulois, du courage et de l'art dans les Grecs , et de tout cela soutenu de la conduite la plus raffinée , en triomphant d'Annibal ; de sorte que rien n^égala jamais la gloire de leur milice.

Aussi n'ont-ils rien eu dans tout leur gou- vernement dont ils se soient tant vantés que de leur discipline militaire. Us l'ont toujours considérée comme le fondement de leur em-

D 2

76 Discours sur l'Histoire

pire. La discipline militaire est la chose qui a paru la première dans leur état, et la dernière qui s'y est perdue ; tant elle étoit attachëe à la constitution de leur république.

Une des plus belles parties de la milice ro- maine étoit , qu'on n'y louoit point la fausse valeur. Les maximes du faux honneur , qui ont fait périr tant de monde parmi nous , n'é- toient pas seulement connues dans une nation

Poiyi. X. si avide de gloire. On remarque de Scipion te de César , les deux premiers hommes de guerre et les plus vaillans qui aient été parmi les Ro- mains , qu'ils ne se sont jamais exposés qu''a- vec précaution et lorsqu'un grand besoin le

ihHi.2(j. demandoit. On n'attendoit rien de bon d'un général qui ne savoit pas connoîlre le soin qu^'il devoit avoir de conserver sa personne ; et on réservoit pour le vrai service les actions d'une hardiesse extraordinaire. Les Romains ne vou- loient point de batailles hasardées mal-à-pro- pos , ni de victoires qui coûtassent trop de sang ; de sorte qu'il n'y avoit rien de plus hardi, ni tout ensemble déplus ménagé qu'é- toient les aimées romaines.

Mais comme il ne suffit pas d'entendre la guerre, si on n'a un sage conseil pour l'entre- prendre à propos et tenir le dedans de l'état dans un bon ordre, il faut encore vous faire observer la profonde politique du sénat romain. A le prendre dans les bons temps de la répu- blique, il n'y eut jamais d'assemblée les af- faires fussent traitées plus mûrement, ni avec plus de secret , ni avec une plus longue pré-

Universelle. 77

voyance , ni dans un plus grand concours et avec un plus grand zèle pour le bien nublic.

Le Saint-Esprit n'a pas dédaigné de mar- quer ceci dans les livres des Machabées , ni de yiu!'llf' louer la haute prudence et les conseils vigou-»^- reux de cette sage compagnie, personne ne se donnoit de l'autorité que par la raison, et dont tous les membres conspiroient à l'utilité publique , sans partialité et sans jalousie.

Pour le secret , Tite-Live nous en donne tu. liv. un exemple illustre. Pendant qu'on méditoit^^"'^'** la guerre contre Persée , Eumènes ,' roi de Pergame , ennemi de ce prince , vint à Rome pour se liguer contre lui avec le sénat. 11 y fit ses propositions en pleine assemblée , et l'af- faire fut résolue par les suffrages d'une com- pagnie composée de trois cents hommes. Qui croiroit que le secret eût été gardé , et qii on n'ait jamais rien su de la délibération que quatre ans après , quand la guerre fut ache- vée ? Mais ce qu'il y a de plus surprenant , est que Persée avoit à Rome ses ambassadeurs pour observer Eumènes. Toutes les villes de Grèce et d'Asie, qui craignoient d'être enve- loppées dans cette querelle, avoient aussi en- voyé les leurs ; et tous ensemble tâchoient à découvrir une affaire d'une telle conséquence. Au milieu de tant d'habiles négociateurs, le sénat fut impénétrable. Pour faire garder le secret, on n'eut jamais besoin de supplices, ni de défendre le commerce avec les étrangers sous des peines rigoureuses Le secret se re- commandoit comme tout seul et par sa propre importance.

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'78 Discours sur l'Histoire

Cest une chose surprenante dans la con- duite de Rome , d'y voir le peuple regarder presque toujours le sénat avec jalousie , et îiéanmoins lui déférer tout dans les grandes occasions, et sur-tout dans les grands périls. Alors on voyoit tout le peuple tourner les yeux sur cette sage compagnie , et attendre ses résolutions comme autant d'oracles.

Une longue expérience avoit appris aux Romains que de étoient sortis tous les con- seils qui avoient sauvé l'état. Cétoit dans le sénat que se conservoient les anciennes maxi- mes et l'esprit, pour ainsi parler, de la répu- blique. Cétoit que se formoient les desseins qu'on voyoit se soutenir par leur propre suite ; et ce qu'il y avoit de plus grand dans le sénat , est qu'on n'y prenoit jamais de résolutions plus vigoureuses que dans les plus grandes extrémités. vicn. Haf ^c fut au plus iTisie état de la république , Z^^^T îT lorsque foible encore et dans sa naissance , elle 39- se Vit tout ensemble et divisée au dedans par

les tribuns, et pressée au dehors par les Vols- ques que Coriolan irrité menoit contre sa pa- trie : ce fut , dis-je, en cet état que le sénat Earut le plus intrépide. Les Volsques, toujours attus par les Romains, espérèrent de se ven- ger ayant à leur tête le plus grand homme de Rome, le plus entendu à la guerre, le plus libéral, le plus incompatible avec l'injustice, mais le plus dur , le plus difficile et le plus aigri. Ils vouloient se faire citoyens par force; et après de grandes conquêtes , maîtres de la campagne et du pays, ils menaçoient de tout

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perdre si on n'accordoit leur demande. Rome n'avoit ni armée ni chefs , et néanmoins dans ce triste état et pendant qu'elle avoit tout à craindre , on vit sortir tout-à-coup ce hardi décret du sénat, qu'on périroit plutôt que de rien céder à l'ennemi armé , et qu'on lui ac- corderoitdes conditions équitables après qu'il auroit retiré ses armes.

La mère de Coriolan , qui fut envoyée pour ^^jj;* "''^• le fléchir , lui disoit entre autres raisons : Ne connoissez-çous pas les Romains ? Ne sai^ez- vous pas , mon fils , que vous rien aurez rien eue par les prières , et que vous n'en obtien- drez ni grande ni petite chose par la force ? Le sévère Coriolan se laissa vaincre. Il lui en Voiyi. vi. coûta la vie, et les Volsques choisirent d'au- Ex.^r; r. <f< très généraux. Mais le sénat demeura ferme ''/■o';''hj7. dans ses maximes ; et le décret qu'il donna de^"*- fie rien accorder par force , passa pour une loi fondamentale de la politique romaine , dont il n'y a pas un seul exemple que les Ro- mains se soient départis dans tous les temps de la république. Parmi eux , dans les états les plus tristes , jamais les foibles conseils n'ont été seulement écoutés. Ils étoient toujours plus traitables victorieux que vaincus ; tant Je sénat savoit maintenir les anciennes maxi- mes de la république , et tant il y savoit con- firmer le reste des citoyens.

De ce même esprit sont sorties les résolu- tions prises tant de fois dans le sénat , de vain- cre les ennemis par la force ouverte sans y employer les ruses ou les artifices , même ceux qui sont permis à la guerre ^ ce que le sénat ne

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8o Discouns SUR l'Histoire

faisoit , ni par un faux point d'honneur , ni pour avoir ignoré les lois de la guerre ; mais parce qu'il ne jugeoit rien de plus efficace pour abattre un ennemi orgueilleux , que de lui ôter toute l'opinion qu'il pourroit avoir de ses forces , afin que vaincu jusque dans le cœur, il ne vît plus de salut que dans la clémence du vainqueur.

Cest ainsi que s'établit par toute la terre cette haute opinion des armes romaines. La croyance répandue par-tout que rien ne leur Tesistoit 5 faisoit tomber les armes des mains à îcii rs ennemis, et donnoit à leurs alliés un invincible secours. Vous voyez ce que fait dans toute l'Europe une semblable opinion des armes françaises ; et le monde étonné dès exploits du roi, confesse qu'il n'apparte-* noit qu'à lui seul de donner des bornes à ses conquêtes.

La conduite du sénat romain, si forte con- tre les ennemis, n'étoit pas moins admirable dans la conduite du dedans. Ces sages séna- teurs avoient quelquefois pour le peuple une juste condescendance , comme lorsque dans une extrême nécessité non-seulement ils se T:t. LiV. taxèrent eux-mêmes plus haut que les autres, ' ^' ce qui leur étoit ordinaire , mais encore qu'ils déchargèrent le menu peuple de tout impôt , ajoutant que les pauvres payaient un assez grand tribut à la républicine , en nourrissant leurs enfans.

Le sénat montra par cette ordonnance, qu'il savoit en quoi consistoient les vraies richesses d'un état ; et un si beau sentiment , joint aux

Universelle. 8i

témoignages d'une bonté paternelle , fit tant d'impression dans l'esprit des peuples , qu'ils devinrent capables de soutenir les dernières extrémités pour le salut de leur patrie.

Mais quand le peuple méritoit d'être blâme , le sénat le faisoit aussi avec une gravité et une vigueur dignes de cette sage compagnie , comme il arriva dans le démêlé entre ceux d'Ardée et d'Aricie. L'histoire en est mémo- rable , et mérite de vous être racontée. Ces tu. Li^. deux peuples étoienten guerre pour des terres 7. g/i'ô. que chacun d'eux prétendoit. Enfin , las de combattre , ils convinrent de se rapporter au jugement du peuple romain , dont l^équitë étoit révérée par tous les voisins. Les tribus furent assemblées; et le peuple , ayant connu dans discussion que ces terres prétendues par d'autres lui appartenoient de droit , se les adjugea. Le sénat, quoique convaincu que le peuple dans le fond avoit bien jugé , ne put souffrir que les Romains eussent démenti leur générosité naturelle , ni qu'ils eussent lâche- ment trompé l'espérance de leurs voisins qui s'éloient soumis à leur arbitrage. Il n'y eut rien que ne fit cette compagnie pour empê- cher un jugement d'un si pernicieux exemple , les juges prenoient pour eux les terres con- testées par les parties. Après que la sentence eût été rendue , ceux d'Ardée, dont le droit ëtoit le plus apparent , indignés d'un jugement si inique, étoient prêts à s'en venger par les armes. 1-ie sénat ne fit point de difficulté de leur déclarer publiquement , qu'il étoit aussi sensible qu'eux-mêmes à l'injure qui leur avoit

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82 Discours sur l'Histoire

été faite ; qu'à la vérité il ne pouvoit casser urt décret du peuple , mais que si après cette ot- fense ils vouloient bien se fier à la compagnie de la réparation qu'ils avoient raison de pré- tendre, le sénat prendroit un tel soin de leur satisfaction , qu'il ne leur resteroit aucun sujet de plainte. Les Ardéates se fièrent à cette pa- role. Il leur arriva une affaire capable de rui- ner leur ville de fond en comble, lis reçurent un si prompt secours par les ordres du sénat, qu'ils se crurent trop bien payés de la terre qui leur avoit été ôtée, et ne songeoient plus qu'à remercier de si fidèles amis. Mais le sé- nat ne-fut pas content , jusqu'à ce que, en leur faisant rendre la terre que le peuple ro- main s'étoit adjugée, il abolît la mémoire d'un si infâme jugement. Toiyh.Tit. J^ n'entreprends pas ici de vous dire com- iff'Mi.acM^^ le sénat a fait d'actions semblables ; com- bien il a livré aux ennemis de citoyens par- jures qui ne vouloient pas tenir leur parole, ou gui chicanoient sur leurs sermens; combien il a condamné de mauvais conseils qui avoient eu d'heureux succès. Je vous dirai seulement que cette auguste compagnie n'inspiroit rien que de grand au peuple romain , et donnoit en toutes rencontres , une haute idée de ses conseils, persuadée qu'elle étoit que la répu- tation étoit le plus ferme appui des états.

On peut croire que dans un peuple si sage- ment dirigé, les récompenses et les châtimens éfoient ordonnés avec grande considération. Outre que le service et le zèle au bien de l'état étoient le moyen le plus sûr pour s'avancer

Universelle. 83

dans les charges, les actions milita-ires avoient mille récompenses qui ne coûtoicnt rien au public , et qui ëtoient infiniment précieuses aux particuliers , parce qu'on y avoit attaché la gloire, si chère à ce peuple belliqueux. Une couronne d'or très-mince, et le pltis souvent une couronne de feuilles de laurier, ou de quelque herbage plus vil encore , devenoit inestimable parmi les soldats , qui ne connois- soient point de plus belles marques que celles de la veitu , ni de plus noble distinction que celle qui venoit des actions glorieuses.

Le sénat , dont l'approbation tenoit lieu de récompense , savoit louer et blâmer quand il falloit. Incontinent après le combat, les con- suls et les autres généraux donnoient publi- quement aux soldats et aux officiers la louange ou le blâme qu'ils méritoient ; mais eux-mê- mes ils attendoient en suspens le jugement du sénat, qui jugeoit de la sagesse des conseils sans se laisser éblouir par le bonheur des évé- nemens. Les louanges ëtoient précieuses 5 parce qu'elles se donnoient avec connoissance; Je blâme piquoit au vif les cœurs généreux , et retenoit les plus foibles dans le devoir. Les chàtimens qui suivoient les mauvaises actions, tenoient les soldats en crainte , pendant que les récompenses et la gloire bien dispensée , les élevoient au-dessus d^eux-mêmes.

Qui peut mettre dans l'espiit des peuples la gloire , la patience "dans les travaux , la grandeur de la nation et f amour de la patrie, peut se vanter d'avoir trouvé la constitution d'elat la plus propre à produire de grands

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•$§ DiscouKS SUR l'Histoire

hommes. Ce sont sans doute les grands hommes qui font la force d'un empire. La nature ne manque pas de faire naître dans tous les pays des esprits et des courages élevés; mais il faut lui aider à les former. Ce qui les forme , ce qui les achève , ce sont des sentlmens forts et de nobles impressions qui se répandent dans tous les esprits , et passent insensiblement de l'un à l'autre. Qu'est-ce qui rend notre noblesse si fière dans les combats, et si hardie dans les entreprises ? c'est l'opinion reçue dès l'enfan- ce , et établie par le sentiment unanime de la nation , qu'un gentilhomme sans cœur se dé- grade lui-même , et n'est plus digne de voir le jour. Tous les Romains étoient nourris dans ces sentimens , et le peuple disputoit avec la noblesse à qui agiroit le plus par ces vigou- reuses maximes. Durant les bons temps de Rome , l'enfance même étoit exercée par les travaux; on n'y entendoit parler d'autre chose que de la grandeur du nom romain. Il falloit ^ller à la guerre quand la république l'ordon- noit; et travailler sans cesse , camper hiver et été , obéir sans résistance , mourir ou vain- cre. Les pères qui n'élevoient pas leurs enfans dans ces maximes et comme il falloit pour les rendre capables de servir l'état, étoient appe- lés en justice par les magistrats , et jugés cou-» pables d'un attentat envers le public. Quand on a commencé à prendre ce train , les grands hommes se font les uns les autres ; et si Rome en a plus porté qu'aucune autre ville qui eût été avant elle , ce n^a point été par hasard , mais c'est que Tétat romain , constitué de la

Universelle. 85

manière que nous avons vue , ëloit pour ainsi parler , du tempérament qui devoit être le plus fécond en héros.

Un état qui se sent ainsi formé , se sent aussi en même temps d une force incompara- ble , et ne se croit jamais sans ressource. Aussi voyons-nous que les Romains n'ont jamais dé- sespéré de leurs affaires , ni quand Porsenna , roi d'Etrurie , les affamoit dans leurs murail- les ; ni quand les Gaulois , après avoir brûlé leur ville , inondoient tout leur pays , et les tenoient serrés dans le Capitole ; ni quand Pyrrhus, roi des Epirotes, aussi habile qu'en- treprenant , les eifrayoit par ses éléphans, et defaisoii toutes leurs années; ni quand Àn- nibal , déjà tant de fois vainqueur , leur tua encore plus de 5o,ooo hommes et leur meil- leure milice , dans la bataille de Cannes.

Ce fut alors que le consul TérentiusVarro^ qui venoit de perdre par sa faute une si grande bataille, fut reçu à Rome comme s'il eût été victorieux , parce que seulement dans un si grand malheur, il n'avoit point désespéré des affaires de la république. Le sénat l'en remer- cia publiquement : et dès-lors on résolut , se- lon les anciennes maximes , de n'écouter dans ce triste état aucune proposition de paix. L'en- nemi fut étonné ; le peuple reprit cœur, et crut avoir des ressources que le sénat connoissoit par sa prudence.

En eifet, cette constance du sénat, au mi- lieu de tant de malheurs qui arrivoient coup SUT coup, ne venoit pas seulement d'une ré- solution opiniâtre de ne céder jamais à la for-

'86 Discours sur l'Histoire

tune, mais d'une profonde connoissance des forces romaines et des forces ennemies. Rome savoit par son cens, dest-à-dire ,.par le rôle de ses citoyens toujours exactement continué depuis Servius Tullius ; elle savoit , dis - je , tout ce qu'elle avoit de citoyens capables de porter les armes, et ce qu elle pouvoit espérer de la jeunesse qui s'élevoit tous les jours. Ainsi elle ménageoit ses forces contre un ennemi qui venoit des bords de l'Afrique, que le temps devoit détruire tout seul dans un pays étran- ger où les secours étoient si tardifs , et à qui ses victoires même, qui lui coûtoient\tant de sang , étoient fatales. C'est pourquoi , quelque perte qui fût ari'ivée, le sénat toujours instruis de ce qui lui restoit de bons soldais, n'avoit qu^à temporiser , et ne se iaissoit jamais abattre. Quand, par la défaite de Cannes et par les révoltes qui suivirent , il vit les forces de h république tellement diminuées , qu'à peine eût-on pu se défendre si les ennemis eussen pressé , il se soutint par couiage ; et sans se troubler de ses pertes, il se mit à regarder les démarches du vainqueur. Aussitôt qu'on eût aperçu qu^Annibal , au lieu de poursuivre sa victoire , ne songeoit durant quelque temps qu'à en jouir , le sénat se rassura , et vit bien qu'un ennemi capable de manquer à sa for- tune, et de se laisser éblouir par ses grands succès , n'étoit pas pour vaincre les Ro- mains. Dès- lors Rome fit tous les jours de plus grandes entreprises ; et Annibal ^ tout habile , tout courageux , tout victorieux qu'ii étoit , ne put tenir contre elle.

Universelle. 87

Il est aisé de juger par ce seul événement , à qui devoit enfin demeurer to\it l'avantage. An- nibal , enflé de ses grands succès , crut la prise de Rome trop aisée , et se relâcha. Rome , au milieu de ses malheurs , ne perdit ni le cou- rage ni la confiance, et entreprit de plus gran- des choses que jamais. Ce fut incontinent après la défaite de Cannes , qu'elle assiéga Syracuse et Capoue , fune infidèle aux trai- tés , et l'autre rebelle. Syracuse ne put se dé- fendre , ni par ses fortifications , ni par les inventions d'Archimède. l/armée victorieuse d'Annibal vint vainement au secours de Ca- poue. Mais les Romains hrent lever à ce ca- pitaine le siège de Noie. Un peu après , les Carthaginois défirent et tuèrent en Espagne les deux Scipions. Dans toute cette guerre , ii n'étoit rien arrivé de plus sensible ni de plus funeste aux Romains. Leur perte leur fit faire les derniers efforts. Le jeune Scipion , fds d'un de ces généraux , non content d'avoir relevé les affaires de Rome en Espagne , alla porter la guerre aux Carthaginois dans leur propre •ville, et donna le dernier coup à leur empire. L'état de cette ville ne permettoit pas que Scipion y trouvât la même résistance qu'An- nibal trouvoit du côté de Rome; et vous en serez convaincu , si peu que vous regardiez la constitution de ces deux villes.

Rome étoit dans sa force , et Carthage qui Pom. 1, avoit commencé de baisser, ne se soutenoit«c." '^"^ plus que par Annibal. Rome avoit son sénat uni ; et c'est précisément dans ces temps que s'y est trouvé ce concert tant loué dans le

99 Discours sur l'Histoire

livre des Machabe^es ; le sénat de Cartha^^e ëtoit divisé par de vieilles factions irréconilia- bles, et la perte d'Annibal eût fait la joie de la plus notable partie des grands seigneurs. Rome , encore pauvre , et attachée à Tagricul- ture , nourrissoit une milice admirable , qui ne respiroit que la gloire , et ne songeoit qu'à agrandir le nom romain; Carthage , enrichie par son trafic, voyoit tousses citoyens atta- chés à leurs richesses, et nullement exercés dans la guerre. Au lieu que les armées romai- nes étoient presque toutes composées de ci- toyens, Carthage, au contraire , tenoit pour maxime de n^avoir que des troupes étrangères, souvent autant à craindre à ceux qui les payent qu'à ceux contre qui on les emploie.

Ces défauts venoienten partie de la première institution de la république de Carthage, et en partie s'y étoient introduits avec le temps. Arist. Fol. Carthagea toujours aime les richesses , et Aris- tote l'accuse d'y être attachée jusqu'à donner lieu à ses citoyens de les préférer à la vertu. Par làunerépubliqueloutefaitepourla guerre, comme le remarque le même Aristote , à la fin en a négligé l'exercice. Ce philosophe ne la reprend pas de n'avoir que des milices étrangères ; et il est à croire qu'elle n^est tom- bée que long-temps après dans ce défaut. Mais les richesses y mènent naturellement une ré-

Eublique marchande : on veut jouir de ses iens, et on croit tout trouver dans son ar- gent. Carthage se croyoit forte parce qu'elle avoit beaucoup de soldats , et n'a voit pu ap- prendre 5 par tant de révoltes qu'elle avoit vu

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arriver Jans les derniers temps , qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un étal qui ne se soutient que par les étrangers , il ne trouve ni zèle , ni sûreté , ni obéissance.

Il est vrai que le grand génie d'Annibal ^''''^>*' ^^• sembloit avoir remédié aux défauts de sa ré- publique. On regarde comme un prodige, que dans un pays étranger et durant seize ans en- tiers, il n^ait jamais vu , je ne dis pas de sédi- tion , mais de murmure dans une armée toute composée dépeuples divers qui , sans s'enten- dre entre eux , s'accordoient si bien à entendre les ordres du général. Mais l'habileté d^A.n- nibal ne pouvoit pas soutenir Carthage, lors- qu^attaquée dans ses murailles par un général comme Scipion , elle se trouva sans forces. Il fallut rappeler Annibal , à qui il ne restoit plus que des troupes affoiblies, plus par leurs propres victoires que par celles des Romains , et qui achevèrent de se ruiner par la longueur du voyage. Ainsi Annibal fut battu ; et Car- thage 5 autrefois maîtresse de toute l'Afrique , de la mer Méditerranée , et de tout le com- merce de Punivers, fut contrainte de subir le joug que Scipion lui imposa.

Voilà le fruit glorieux de la patience ro- maine. Des peuples qui s'enhardissoient et se fortifioient par leurs malheurs , avoient bien raison de croire qu'on sauvoit tout , pourvu qu'on ne perdit pas l'espérance ; et rolybe avoit bien conclu que Carthage devoit à la fin obéir à Rome , par la seule nature des deux républiques.

Que si les Romains s'étoieot servis de ces

go Discours sur l'Histoire

grandes qualités politiques et militaires, seu- lement pour conserver leur état en paix , ou pour protéger leurs alliés opprimés, comme ils en faisoient le semblant , il faudroit autant louer leur équité que leur valeur et leur pru- dence ; mais quand ils eurent goûté la dou- ceur de la victoire, ils voulurent que tout leur cédât , et ne prétendirent à rien moins qu''à mettre premièrement leurs voisins j'et ensuite tout l'univers sous leurs lois.

Pour parvenir à ce but , ils surent parfai- tement conserver leurs alliés , les unir entre eux , jeter la division et la jalousie parmi leurs ennemis , pénétrer leurs conseils , découvrir leurs intelligences , et prévenir leurs entre- prises.

Ils n'observoient pas seulement les démar- ches de leurs ennemis , mais encore tous les progrès de leurs voisins ; curieux sur-tout ou de diviser, ou de contre-balancer par quelque autre endroitlespuissances qui devenoient trop redoutables, ou qui mettoient de trop grands obstacles à leurs conquêtes. Poiyh.j.èz. Ainsi les Grecs avoient tort de s'imaginer, du temps de Polybe , que Rome s'agrandissoit plutôt par hasard que par conduite. Ils étoient trop passionnés pour leur nation , et trop jaloux des peuples qu'ils voyoient s'élever au-dessus d'eux ; ou peut-être que voyant de loin Tem- pire romain s'avancer si vite , sans pénétrer les conseils qui faisoient mouvoir ce grand corps , ils attribuoient au hasard , selon la coutume des hommes , les eifets dont les cau- ses ne leur étoient pas connues. Mais Polybe,

Universelle. 91

que son étroite familiarité avec les Romains laisoit entrer si avant dans le secret des affai- res , et qui observoit de si près la politique romaine durant les guerres puniques , a été plus équitable que les autres Grecs , et a vu que les conquêtes de Rome éloient la suite d'un dessein bien entendu. Car il voyoit les Romains, du milieu de la mer Méditerranée, porter leurs regards par-tout aux environs , jusqu'aux Espagnes et jusqu'en Syrie ; ob- server ce qui s'y passoit; s'avancer réguliè- rement et de proche en proche ; s'aifermîr avant que de s'étendre; ne se point charger de trop d'affaires; dissimuler quelque temps, et se déclarer à propos ; attendre qu'Annibal fût vaincu pour désarmer Philippe, roi de Macédoine , qui l'avoit favorisé ; après avoir commencé l'affaire , n'être jamais las ni con- tens jusqu'à ee que tout fût fait : ne laisser aux Macédoniens aucun moment pour se re- connoitre ; et après les avoir vaincus, rendre par un décret public, à la Grèce si long-temps captive, la liberté à laquelle elle ne pensoit plus ; par ce moyen , répandre d'un côté la terreur, et de Tautre la vénération de leur nom. C'en étoit assez pour conclure que les Romains ne s'avançoient pas à la conquête du inonde par hasard , mais par conduite.

C'est ce qu'a vu Polybe dans le temps des progrès de Rome. Denis d'Halicarnasse , qui Dion HaK a écrit après l'établissement de f empire et duii'.'* temps d^Auguste , a conclu la même chose , en reprenant dès leur origine les anciennes institutions de la république romaine , si pro-

92 Discours sur l'Histoire

près de leur nature à former un peuple invin- cible et dominant. Vous en avez assez vu pour entrer dans les sentimens de ces sages histo- Phit. lih. de riens . et pour condamner Plutarque qui,

fort. Alex. . . ' . '^ / r^ ^ ^i

et de fort, toujours trop passionne pour ses Orecs , attri-

^'""' bue à la seule fortune la grandeur romaine ,

et à la seule vertu celle d'Alexandre.

Mais plus ces historiens font voir de dessein dans les conquêtes de Rome , plus ils y mon- trent d'injustice. Ce vice est inséparable du désir de dominer , qui aussi pour cette raison est justement condamné par les règles de TEvangile. Mais la seule philosophie suffit pour nous faire entendre que la force nous est donnée pour conserver notre bien , et non cic.deoj.pour usurper celui d'aulrui. Cicéron fa re- ^^^' connu , et les rèdes qu'il a donnéev<î pour

faire la guerre sont une manifeste condam- nation de la conduite des llomains.

Il est vrai qulls parurent assez équitables au commencement de leur république. H sembloit qu'ils vonioient eux-mêmes modérer leur humeur guerrière, en la resserrant dans les bornes que l'équité prescrivoit. Qu'y a-t-il de plus beau ni de plus saint que le collège des féciaux, soit que Numa en soit le fondateur, Don. Hai. comme le dit Denis d'Halicarnasse , ou que "t'z. S. i! ce soit Ancus Marcius , comme le veut Tite- **' Live ? Ce conseil étoit établi pour juger si une

guerre étoit juste : avant que le sénat la pro- posât, ou que le peuple la résolût , cet exa- men d'équité précédoit toujours. Quand la justice de la guerre étoit reconnue , le sénat prenoit ses mesures pour l'entreprendre; mais

Universelle. 93

on envoyoit , avant toutes choses, redemander dans les formes à l'usurpateur les choses in- justement ravies , et on n'en venoit aux extré- mités qu'après avoir épuisé les voies de dou- ceur : sainte institution , s'il en fut jamais, et qui fait honte aux chrétiens à qui un Dieu , venu au monde pour pacifier toutes choses , n'a pu inspirer la charité et la paix. Mais que servent les meilleures institutions quand en- fin elles dégénèrent en pures cérémonies? La douceur de vaincre et de dominer corrompit bientôt dans les Romains ce que Féquité natu- relle leur avoit donné de droiture. Les délibé- rations des féciaux ne furent plus parmi eux qu^une formalité inutile; et encore qu'ils exer- çassent envers leurs plus grands ennemis des actions de grande équité, et même de grande clémence , l'ambition ne permettoit pas à la jusiice de régner dans leurs conseils.

Au reste, leurs injustices étoient d'autant plus dangereuses qu'ils savoient mieux les cou- vrir du prétexte spécieux de l'équité , et qu'ils mettoient sous le joug insensiblement les rois et les nations, sous couleur de les protéger et de les défendre.

Ajoutons encore qu'ils étoient cruels à ceux qui leur résistoient : autre qualité assez natu- relle aux conquérans , qui savent que l'épou- vante fait plus de la moitié des conquêtes. Faut-il dominer à ce prix ? Et le comman- dement est-il si doux , que les hommes le veuillent acheter par desaclionssi inhumaines? Les Romains, pour répandre par-tout la tcr-^^^^'^^x. reur, affectoient de laisser dans les villes prises

94 Discours sur l'Histoire

des spectacles terribles de cruauté , et de pa- roître impitoyables à qui attendoit la force ; sans même épargner les rois , qu'ils faisoient mourir inhumainement après les avoir menés en triomphe chargés de fers , et traînés à des chariots comme des esclavesi

Mais s^ils étoient cruels et injustes pour con- quérir, ils gouvernoient avec équitéles nations subjuguées. Ils tâchoient de faire goûter leur gouvernement aux peuplessoumis, et croyoient que c^étoit le meilleur moyen de s'assurer leurs conquêtes. Le sénat tenoit en bride les gou- verneurs, et faisoit justice aux peuples. Cette compagnie étoit regardée comme l'asile des oppressés: aussi les concussions et les violences ne furent-elles connues parmi les Romains que dans les derniers temps de la répubhque , et la retenue de leurs magistrats étoit l'admiration de toute la terre.

Ce n'étoit donc pas de ces conquérans bru- taux et avares qui ne respirent que le pillage, ou qui établissent leur domination sur la ruine des pays vaincus. Les Romains rendoient meil- leurs tous ceux qu'ils prenoient, en y faisant fleurir la justice, l'agriculture, le commerce, les arts même et les sciences, après qu'ils les eurent une fois goûtées.

C'est ce qui leur a donné Tempire le plus florissant et le mieux établi, aussi bien que le plus étendu qui fut jamais. Depuis l'Euphrate et le Tanais jusqu'aux colonnes d'Hercule et à la mer Atlantique, toutes les terres et toutes les mers leur obéissoient. Du milieu et comme du centre de la mer Méditerranée^ ils em-

Universelle. gS

brassoient toute l'étendue de cette mer, pé- nétrant au long et au large tous les états d'alentour, et la tenant entre deux pour faire la communication de leur empire. On est encore effrayé quand on considère que les nations qui font à présent des royaumes si redoutables , toutes les Gaules , toutes les Espagne^, la Grande-Bretagne presque toute entière, l'Illyrie jusqu'au Danube, la Ger- manie jusqu'à l'Elbe , l'Afrique jusqu'à ses déserts affreux et impénétrables, la Grèce, la Thrace, la Syrie, l'Egypte, tous les royaumes de l'Asie mineure, et ceux qui sont enfermés entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne , et les autres que j'oublie peut-être ou que je ne veux pas rapporter , n'ont été , durant plu- sieurs siècles, que des provinces romaines. Tous les peuples de notre monde , jusqu'aux plus barbares , ont respecté leur puissance ; et les Romains y ont établi presque par-tout avec leur empire les lois et la politesse.

C'est une espèce de prodige, que, dans un si vaste empire qui embrassoit tant de nations et tant de royaumes, les peuplesayentétésiobéis- sans , et les révoltes si rares. La politique ro- maine y avoit pourvu par divers moyens qu'il faut vous expliquer en peu de mots.

Les colonies romaines , établies de tous côtés dans l'empire, faisoient deux effets ad- mirables; fun 5 de décharger la ville d'un grand nombre de citoyens, et la plupart pau- vres; fautre, de garder les postes principaux, et d'accoutumer peu à peu les peuples étran- gers aux moeurs romaines.

r.

96 DiscouBS SUR l'Histoire

Ces colonies, qui portoient avec elles leurs privilèges, demeuroient toujours attachées au corps de la république , et peuploient tout l'empire de romains.

Mais outre les colonies, un grand nombre de villes obtenoient pour leurs citoyens , le droit de citoyens romains; et unies par in- térêt au peuple dominant, elles tenoient dans le devoir les villes voisines.

Il arriva à la fin que tous les sujets de Fempire se crurent Romains. Les honneurs du peuple victorieux, peu à peu se communi- quèrent aux peuples vaincus : le sénat leur fut ouvert, et ils pouvoient aspirer jusqu'à Vem- ire. Ainsi , par la clémence romaine , toutes es nations n'étoient plus qu'une seule nalion , et Home fut regardée comme la commune patrie.

Quelle facilité n'apportoit pas à la naviga- tion et au commerce celte merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un même empire f La société romaine embrassoit tout; et à la réserve de quelques frontières inquié- tées quelquefois par les voisins, tout le reste de l'univers jouissoit d'une paix profonde. Ni la Grèce, ni l'Asie mineure, ni la Syrie, ni l'Egypte , ni enfin la plupart des autres pro- vinces, n'ont jamais été sans guerre que sous l'empire romain, et il est aisé d'entendre qu'un commerce si agréable des nations servoit à maintenir dans tout le corps de l'empire la concorde et l'obéissance.

Les légions distribuées pour la garde des frontières, en défendant le dehors, aiFermis-

soient

Universelle. 97

soient le dedans. Ce n'étoit pas la coutume des Romains d'avoir des citadelles dans leurs pla- ces,ni de fortifier leurs frontières ; et je ne vois guère commencer ce soin que sous Valentinien I. Auparavant on mettoit la force et la sûreté de l'empire uniquement dans les troupes,qu'on disposoit de manière qu'elles se prêtoient la main les unes aux autres. Au reste, comme Tordre étoit qu'elles campassent toujours, les villes n'en étoient point incommodées , et la discipline ne permettoit pas aux soldats de se répandre dans la campagne. Ainsi lea armées romaines ne troubloient ni le commerce ni le labourage. Elles faisoient dans leurs camps comme une espèce de ville , qui ne diiFéroit des autres que parce que les travaux y étoient continuels, la discipline plus sévère, et le com- mandement plus ferme. Elles étoient toujours prêtes pour le moindre mouvement ; et c'étoit assez pour tenir les peuples dans le devoir, que de leur montrer seulement dans leur voisinage cette milice invincible.

Mais rien ne maintenoit tant la paix de l'em- pire que l'ordre de la justice. L'ancienne ré- publique l'avoit établi : les empereurs et les sages l'ont expliqué sur les mêmes fondemens; tous les peuples, jusqu'aux plus barbares , le reçardoient avec admiration , et c'est par principalement que les Romains étoient jugés dignes d'être les maîtres du monde. Au reste , si les lois romaines ont paru si saintes, que leur majesté subsiste encore malgré la ruine de l'empire ; c'est que le bons sens , qui est le maître de la vie numaine , y règne gar-tout ^ Tome IL

98 Discouns SUR l'Histoire

et qu'on ne voit nulle part une plus belle ap- plication des principes de Fëquité naturelle.

Malgré cette grandeur du nom romain, malgré la politique profonde et toutesles belles institutions de cette fameuse république , elle portoit en son sein la cause de sa ruine, dans la jalousie perpétuelle du peuple contre le sé- nat, ou plutôt des plébéiens contre les patri- ji>ion. Haï. c'iens, Romulus avoit établi cette distinction, 11 falloit bien que les rois eussent des gens distingués qu'ils attachassent à leur personne par des liens particuliers , et par lesquels ils gouvernassent le reste du peuple. C'est pour cela que Romulus choisit lespèresdontil forma le corps du sénat. On les appeloit ainsi à cause de leur dignité et de leur âge ; et c'est d'eux que sont sorties dans la suite les familles pa- triciennes. Au reste , quelque autorité que Romulus eût réservée au peuple, il avoit mis les plébéiens en plusieurs manières dans la dépendance des patriciens ; et cette subordi- nation 5 nécessaire à la royauté, avoit été con- servée non-seulement sous les rois , mais en- core dans la république. C'étoit parmi les pa- triciens qu'on prenoit toujours les sénateurs. Aux patriciens appartenoient les emplois , les commandemens , les dignités , même celle du sacerdoce ; et les pères qui avoient été les auteurs de la liberté , n'abandonnèrent pas leurs prérogatives. Mais la jalousie se mit bien- tôt entre les deux ordres. Car je n'ai pas be- soin de parler ici des chevaliers romains, troi- sième ordre comme mitoyen entre les patri- ciens et le simple peuple , qui prenoit tantôt

Uni -^ ERS ELLE. 99

un parti et tantôt l'autre. Ce fut donc entre ces deux ordres que se mit la jalousie ; elle se réveilloit en diverses occasions; mais la cause

Ï profonde qui l'entretenoit étoit l'amour de la ibertë.

La maxime fondamentale de la république ëtoit de regarder la liberté comme une chose inséparable du nom romain. Un peuple nourri dans cet esprit; disons plus , un peuple qui se croyoit pour commander aux autres peu- ples , et que Virgile, pour cette raison , ap- pelle si noblement un peuple roi , ne vouloit recevoir de loi que de lui-même.

L'autorité du sénat étoit jugée nécessaire pour modérer les conseils publics , qui , sans ce tempérament, eussent été trop tumultueux. Mais , au fond , c'étoit au peuple à donner les commandemens , à établir les lois , à décider de la paix et de la guerre. Un peuple qui jouissoit des droits les plus essentiels de la royauté , entroit en quelque sorte dans l'hu- meur des rois. 11 vouloit bien être conseillé , mais non pas forcé par le sénat. Tout ce qui paroissoit trop impérieux ; tout ce qui s'élevoit au-dessus des autres, en un mot, tout ce qui blessoit ou sembloit blesser fégalité que de- mande un état libre , devenoit suspect à ce peuple délicat. L'amour de la liberté, celui de la gloire et des conquêtes , rendoit de tels esprits difficiles à manier; et cette audace qui leur faisoit tout entreprendre au dehors , ne pouvoit manquer de porter la division au dedans.

Ainsi Rome , si jalouse de sa liberté , par,

E 2

loo Discours sur l'Histoire cet amour de la liberté qui étoit le fondement de son état, a vu la division se jeter entre tous les ordres dont elle étoit composée. De ces jalousies furieuses entre le sénat et le peuple, entre les patriciens et les plébéiens ; les uns alléguant toujours que la liberté excessive se détruit enfin elle-même ; et les autres crai- jjnant au contraire que l'autorité , qui de sa nature croit toujours, ne dégénérât enfin en tyrannie.

Entre ces deux extrémités , un peuple d'ail- leurs si sage ne put trouver le milieu.L'intérét particulier, qui fait que départ ou d'autre on pousse plus loin qu'il ne faut même ce qu'on a commencé pour le bien public , ne permettoit pas qu'on demeurât dans des conseils modérés. Les esprits ambitieux et remuans excitoient les jalousies pour s'en prévaloir; et ces jalou- sies , tantôt plus couvertes et tantôt plus dé- clarées , selon les temps , mais toujours vivan- tes dans le fond des cœurs, ont enfin causé ce grand changement qui arriva du temps de Cé- sar, et les autres qui ont suivi, vn. Il vous sera aisé d^en découvrir toutes les chan^remen! causes, si , api'ès avoir bien compris l'humeur exfn^.y'^des Romains et la constitution de leur répu- blique , vous prenez soin d'observer un certain nombre d'évén^mens principaux qui , quoique arrivés en des temps assez éloignés , ont une liaison manifeste. Les voici ramassés ensemble pour une plus grande facilité.

Romulus , nourri dans la guerre et réputé fils de Mars , bâtit Rome , qu'il peupla de gens ramassés , bergers , esclaves , voleurs , qui

Universelle. ioï

ëtoient venus chercher la franchise et l'impu- nité dans l'asile qu'il avoit ouvert à tous ve- nans : il en vint aussi quelques-uns plus qua- lifiés et plus honnêtes.

Il nourrit ce peuple farouche dans l'esprit de tout entreprendre par la force; et ils eurent par ce moyen jusqu'aux femmes qu'ils épou- sèrent.

Peu à peu il établit l'ordre, et réprima les esprits par des lois très-saintes. Il commença jf par la rehgion, qu'il regarda comme le fonde- ment des états. Il la fit aussi sérieuse , aussi grave et aussi modeste que les ténèbres de fidolàtrie lepouvoientpermettre.Les religions étrangères , et les sacrifices qui n'étoient pas établis par les coutumes romaines , furent dé- fendus. Dans la suite on se dispensa de cette loi , mais c'étoit l'intention de Romulus qu'elle fût gardée , et on en retint toujours quelque chose.

Il choisit parmi tout le peuple ce qu'il y avoit de meilleur pour en former le conseil public, qu'il appela le sénat. 11 le composa de deux cents sénateurs , dont le nombre fut encore après augmenté; et de sortirent les familles nobles qu'on appeloit patriciennes. Les autres s'appeloient les plébéiens, c'est-à- dire , le commun peuple.

Le sénat d'evoit digérer et proposer toutes les affaires : il en régloit quelques-unes souve- rainement avec le roi ; mais les plus générales ëtoient rapportées au peuple qui en décidoit.

Romulus , dans une assemblée il survint tout-à-coup un grand orage , fut mis en pièces

E 3

Bil

'ï02 Discours sur l'Histoire par les sénateurs qui le trouvoient trop impé- rieux : et l'esprit d'indépendance commença dès-lors à paroître dans cet ordre.

Pour apaiser le peuple qui aimoit son prince , et donner une grande idée du fonda- teur de la ville , les sénateurs publièrent que les dieux l'avoient enlevé au ciel , et lui firent dresser des autels.

Numa Pompilius, second roi , dans une lon- gue et profonde paix , acheva de former les mœurs , et de régler la religion sur les mêmes fondemens que Romulus avoit posés.

Tulius Hostilius établit par de sévères rè- glemens la discipline militaire et les ordres de ja guerre , que son successeur Ancus Marcius accompagna de cérémonies sacrées , afin de rendre la milice sainte et religieuse.

Après lui , Tarquin l'ancien , pour se faire des créatures , augmenta les sénateurs jus- qu'au nombre de trois cents , ils demeu- rèrent fixés durant plusieurs siècles , et com- mença les grands ouvrages qui dévoient ser- vir à la commodité publique.

ServiusTullius projeta l'établissementd'une république, sous le commandement de deux magistrats annuels qui seroient choisis par le peuple.

En haine deTarquin le Superbe , la royauté fut abolie , avec des exécrations horribles contre tous ceux qui entreprendroient de la rétablir; et Brutus fit jurer au peuple qu'il se maintiendroit éternellement dans sa liberté.

Les mémoires de Servius TuUius furent suivis dans ce changement. Les consuls, élus

Universelle. io3

par le peuple entre les patriciens , étoient éga- lés aux rois , à la réserve qu'ils étoient deux qui avoient entre eux un tour réglé pour com- mander, et qu'ils changeoient tous les ans.

Collatin , nommé consul avec Brutus , comme ayant été avec lui l'auteur de la liberté, quoique mari de Lucrèce , dont la mort avoit donné IFeu au changement , et intéressé plus que tous les autres à la vengeance de l'outrage qu'elle avoit reçu, devint suspect , parce qu'il étoit de la famille royale , et fut chassé.

Valère , substitué à sa place au retour d'une expédition il avoit délivré sa patrie des Veïentes et des Etruriens , fut soupçonné par le peuple d'affecter la tyrannie , à cause d'une maison qu'il faisoit bâtir sur une émi- nence. Non-seulement il cessa de bâtir ; mais , devenu tout populaire , quoique patricien, il ëtablit la loi qui permet d'appeler au peuple , et lui attribue en certains cas le jugement en dernier ressort.

Par cette nouvelle loi , la puissance con- sulaire fut affoiblie dans son origine , et le peuple étendit ses droits.

A l'occasion des contraintes qui s'exécu- toient pour dettes par les riches contrîe les pauvres , le peuple , soulevé contre la puis- sance des consuls et du sénat, fit cette retraite fameuse au mont Aventin.

Il ne se parloit que de liberté dans ces assem- ^'"'»- '*''• Liées; et le peuple romain ne se crut pas libre s'il n'avoit des voies légitimes pour résis- ter au sénat. On fut contraint de lui accorder des magistrats particuliers , appelés tribuns du

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?o4 DiscouKS SUR l'Histoire peuple , qui pussent rassembler et le secourir contre rautoritë des consuls, par opposition ou par appel.

Ces magistrats , pour s'autoriser, nourris- soient la division entre les deux ordres , et ne cessoient de flatter le peuple , en proposant que les terres des pays vaincus , ou le prix qui proviendroit de leur vente, fût partagé entre les citoyens.

Le sénat s'opposoit toujours constamment à ces lois ruineuses à l'état , et vouloit que le prix des terres fût adjugé au trésor public.

Le peuple se laissoit conduire à ses magis- trats séditieux, et conservoit néanmoins assez d'équité pour admirer la vertu des grands hommes qui lui résistoient.

Contre ces dissentions domestiques, le sénat ne trouvoit point de meilleur remède que de faire naître continuellement des occasions de guerres étrangères. Elles empêchoient les di- visions d'être poussées à l'extrémité , et réu- nissoient les ordres dansla défense de la patrie.

Pendant que les guerres réussissent , et que les conquêtes s'augmentent, les jalousies se réveillent.

Les deux partis , fatigués de tant de divi- sions qui menaçoient l'état de sa ruine , con- viennent de faire des lois pour donher le repos aux uns et aux autres, et établir l'égalité qui doit être dans une ville libre.

Chacun des ordres prétend que c'est à lui qu'appartient l'établissement de ces lois.

La jalousie augmentée parices prétentions, fait qu'on résout d'un commun accord une

Universelle. io5

ambassade en Grèce , pour y rechercher les inslilulions des villes de ce pays, et sur-tout les lois de Solon qui étoient les plus populai- res. Les lois des Xll tables sont établies; mais les dëcemvirs qui les rédigèrent , furent pri- vés du pouvoir dont ils abusoient.

Pendant qu'on voit tout tranquille , et que des lois si équitables semblent établir pour ja- mais le repos public , les dissentions se réchauf- fent par les nouvelles prétentions du peuple qui aspire aux honneurs et au consulat, té- ^ervé jusqu'alors au premier ordre.

La loi pour les y admettre est proposée. Plutôt que de rabaisser le consulat , les pères consentent à la création de trois nouveaux magistrats qui auroient l'autorité de consuls sous le nom de tribuns militaires , et le peuple est admis à cet honneur.

Content d'établir son droit , il use modéré- ment de sa victoire, et continue quelque temps à ébnner le commandement aux seuls patri- ciens.

Après de longues disputes , on revient au consulat, et peu à peu les honneurs devien- nent communs entre les deux ordres, quoique les patriciens soient toujours plus considérés dans les élections.

Les guerres continuent; et les Romains ^pp- Pr»/. soumettent , après cinq cents ans, les Gaulois"^* cisalpins leurs principaux ennemis , et toute l'Italie. commencent les guerres puniques ; et les choses en viennent si avant, que chacun de ces deux peuples jaloux croit ne pouvoir subsister que par la ruine de l'autre.

E 5

jo6 Discours sur l'Histoire

Rome , prête à succomber , se soutient principalement durant ses malheurs par la constance et par la sagesse du sénat.

A la fin la patience romaine l'emporte ; Annibal est vaincu , et Carthage subjuguée par Scipion l'Africain.

Rome victorieuse , s'étend prodigieusement durant deux cents ans par mer et par terre , et réduit tout l'univers sous sa puissance.

En ces temps , et depuis la ruine de Car- thage , les charges , dont la dignité aussi bien que le profit s'augmentoit avec Tempire, fu- rent briguées avec fureur. Les prétendans ambitieux ne songèrent qu'à flatter le peu- ple ; et la concorde des ordres , entretenue par l'occupation des guerres puniques , se troubla plus que jamais. Les Gracques mirent tout en confusion, et leurs séditieuses propo- sitions furent le commencement de toutes les guerres civiles. V'U. Alors on commença à porter des armes, et .3.^ agir par la force ouverte dans les assemblées du peuple Romain , chacun auparavant vouloit remporter par les seules voies légiti- mes , et avec la liberté des opinions.

La sage conduite du sénat et les grandes guerres survenues modérèrent les brouilleries.

Marins, plébéien , grand homme de guerre , avec son éloquence militaire et ses harangues séditieuses il ne cessoit d'attaquer l'orgueil de la noblesse, réveilla la jalousie du peuple , et s'éleva par ce moyen aux plus grands hon- neurs.

Syîla ,; patricien, se mit à la tête du parti

Universelle. 107

contraire , et devint l'objet de la jalousie de Marins.

Les brigues et la corruption peuvent tout dans Rome. L amour de la patrie et le respect des lois s'y éteignent.

Pour comble de malheurs^les guerres d'Asie apprennent le luxe aux Romains, et augmen* tent l'avarice.

En ce temps , les généraux commencèrent à s'attacher leurs soldats , qui ne regardoient en eux jusqu'alors que le caractère de l'auto^ rite publique.

Sylla , dans la guerre contre Mithridate , laissoit enrichir ses soldats , pour les gagner,

Marius, de son côté , proposoit à ses par- tisans des partages d'argent et de terre.

Par ce moyen , maitres de leurs troupes , l'un sous prétexte de soutenir le sénat , et l'autre sou*^ le nom du peuple , ils se firent une guerre furieuse jusque dans l'enceinte de la ville.

Le parti de Marius et du peuple fut tout- à-fait abattu , et Sylla se rendit souverain sous le nom de dictateur.

Il fit des carnages effroyables , et traita du-» rement le peuple , et par voie de fait et de paroles, jusque dans les assemblées légiiimes.

Plus puissant et mieux établi que jamais, il seréduisuit de lui-même à la vie privée., mais après avoir fait voir que le peuple Romain pouvait souffrir un maître.

Pompée , que Sylla avoit élevé, succéda à une grande partie de sa puissance. Il flat- toit tantôt le peuple ^ et tantôt le sénat , pout

E 6

ioS Discours sur l'Histoire

«'établir : mais son inclination et son intérêt l'attachèrent enfin au dernier parti.

Vainqueur des pirates, des Espagnes et de tout rOrient , il devint tout-puissant dans la république , et principalement dans le sénat.

César, qui veut du moins être son égal , se tourne du côté du peuple ; et imitant dans son consulat les tribuns les plus séditieux , il pro- pose, avec des partages de terres, les lois les plus populaires qu'il put inventer.

La conquête des Gaules porte au plus haut point la gloire et la puissance de César.

Pompée et lui s'unissent par intérêt, et puis se brouillent par jalousie. La guerre civile s'allume. Pompée croit que son seul nom sou- tiendra tout , et se néglige. César , actif et pré- voyant 5 remporte la victoire , et se rend le maître.

Il fait diverses tentatives pour voir si les Romains pourroient s'accoutumer au nom de roi. Elles ne servent qu'à le rendre odieux. Pour augmenter la haine publique , le sénat lui décerne des honneurs jusqu'alors inouïs dans Rome : de sorte qu^il est tué en plein sénat , comme un tyran.

Antoine , sa créature , qui se trouva consul au temps de sa mort , émut le peuple contre ceux qui l'avoient tué , et tâcha de profiter des brouilleries pour usurper l'autorité souve* raine. Lépidus, qui avoit aussi un grand com- mandement sous César , tacha de le maintenir. Enfin, le jeune César, à l'âge de dix -neuf ans j entreprit de venger la mort de son père ,

Universelle. 109

et chercha l'occasion de succéder à sa puis- sance.

11 sut se servir pour ses intérêts des ennemis de sa maison, et même de ses concurrens.

Les troupes de son père se donnèrent à lui , touchées du nom de César , et des largesses prodigieuses qu'il leur fit.

Le sénat ne peut plus rien : tout se fait par la force et par les soldats qui se livrent à qui plus leur donne.

Dans cette funeste conjoncture , le trium- virat abattit tout ce que Rome nourrissoit de plus courageux et de plus opposé à la tyrannie. César et Antoine défirent Brutus et Cassius : la liberté expira avec eux. Les vainqueurs , après s'être défaits du foible Lépide , firent divers accords et divers partages , César, comme plus habile , trouvant toujours le moyen d'avoir la meilleure part , mit Rome dans ses intérêts et prit le dessus. Antoine en- treprend en vain de se relever ; et la bataille actiaque soumet tout l'empire à la puissance d^Auguste César.

Rome fatiguée et épuisée partant de guerres civiles , pour avoir du repos , est contrainte de renoncer à sa liberté.

La maison des Césars , s'attachant sous le grand nom d'empereur le commandement des armées, exerce une puissance absolue.

Rome, sous les Césars , plus soigneuse de se conserver que de s'étendre , ne fait presque plus de conquêtes que pour éloigner les bar- tares qui vouloient entrer dans l'empire.

A la mort de Caligula , le séuat , sur le

^10 Discours sur l'Histoire

point de rétablir la liberté et la puissance con- sulaire , en est empêché par les gens de guerre, qui veulent un chef perpétuel , et que leur chef soit le maître.

Dans les révoltes causées par les violences de Néron , chaque armée élit un empereur, et les gens de guerre connoissent qu'ils sont maî- tres de donner l'empire.

Ils s'emportent jusqu à le vendre publique- ment au plus offrant, et s^accoutument à se- couer le joug. Avec f obéissance, la discipline se perd. Les bons princes s'obslinent en vain à la conserver; et leur zèle pour maintenir l'an- cien ordre de milice romaine ne sert qu'à les exposer à la fureur des soldats.

Dans les changemens d'empereur, chaque armée entreprenant de faire le sien, il arrive des guerres civiles et des massacres effroyables.

Ainsi l'empire s'énerve par le relâchement de la discipline; et tout ensemble, il s'épuise par tant de guerres intestines.

Au milieu de tant de désordres, la crainte et la majesté du nom romain diminue. Les Parthes, souvent vaincus, deviennent redouta- bles du côté de l Orient, sous fancien nom de Perses qu'ils repiennent. Les nations septen- trionales qui habitoient des terres froides et incultes , attirées par la beauté et par la ri- chesse de l'empire , en tentent l'entrée de toutes parts.

Un seul homme ne suffît plus à soutenir le fardeau d'un empire si vaste et si foriement attaqué.

La prodigieuse multitude des guerres , et

Universelle. tu

l'humeur des soldats qui vouloient A^oir à leur tête des empereurs et des Césars , oblige à les multiplier.

L'empire même étant regardé comme un bien héréditaire , les empereurs se muliplient naturellement par la multitude des enfans des princes.

Marc Aurèle associe son frère à l'empire. Sévère fait ses deux enfans empereurs. La nécessité des affaires oblige Dioclétien à parta- ger l'Orient et l'Occident entre lui et Maxi- mien : chacun d'eux surchargé se soulage en élisant deux Césars.

Par cette multitude d'empereurs et de Cé- sars, l'état est accablé d'une dépense excessive : le corps de l'empire est désuni , et les guerres civiles se multiplient.

Constantin, fils de l'empereur Constantius Chlorus , partage l'empire comme un héritage entre ses enfans : la postérité suit ces exem- ples , et on ne voit presque plus un seul em- pereur.

La mollesse d'Honorius, et celle de Valen- tinien 111, empereurs d Occident, fait tout périr.

L'Italie et Rome même sont saccagées à diverses fois , et deviennent la proie des bar- bares.

Tout l'Occident est à l'abandon. L'Afrique est occupée par les Vandales, l'Espagne par les Visigots ; la Gaule par les Francs, la Grande-Bretagne par les Saxons , Rome et l'Italie même par les Hérules, et ensuite par les Ostrogoths, Les emjpereurs romains se

112 Discouiis SUR l'Histoire renferment dans l'Orient et abandonnent le reste , même Rome et l'Italie.

L'empire reprend quelque force sous Justi- nien , par la valeur de Bélisaire et de Narsès. Rome souvent prise et reprise , demeure enfin aux empereurs.Les Sarrasins devenus puissans par la division de leurs voisins et par la non- chalance des empereurs, leur enlèvent la plus grande partie de l'Orient, et les tourmentent tellement de ce côté-là , qu'ils ne songent plus à l'Italie. Les Lombards y occupent les plus belles et les plus riches provinces. Rome , ré- duite à l'extrémité par leurs entreprises con- tinuelles , et demeurée sans défense du côté de ses empereurs, est contrainte de se jeter entre les bras des Français: Pépin , roi de France , passe les monts , et réduit les Lombards. Charlemagne , après en avoir éteint la domi- nation , se fait couronner roi d'Italie , sa seule modération conserve quelques petits res- tes aux successeurs des Césars ; et en l'an 800 deNotre-Seigneur, élu empereur par les Ro- mains , il fonde le nouvel empire.

II vous est maintenant aisé de connoître les causes de l'élévation et de la chute de Rome.

Vous voyez que cet état fondé sur la guerre, et par naturellement disposé à empiéter sur ses voisins, a mis tout l'univers sous le joug, pour avoir porté au plus haut point la politi- que et l'art militaire.

Vous voyez les causes des divisions de la ré- publique, et finalement de sa chute, dans les jalousies de ses citoyens, et dans l'amour de la

Un I V E n s E L L 12. 1 13

Jiberlë poussé jusqu'à un excès et une dëlica- lesse insupportables.

Vous n'avez plus de peine à distinguer tous les temps de Rome , soit que vous vouliez la considérer en elle-même , soit que vous la re- gardiez par rapport aux autres peuples; et vous voyez les changemens quidevoientsuivre la disposition des affaires en chaque temps.

En elle-même, vous la voyez au commen- cement dans un état monarchique, établi selon ses lois primitives ; ensuite dans sa liberté ; et enfin soumise encore une fois au gouverne- ment monarchique , mais par force et par violence.

Il vous est aisé de concevoir de quelle sorte s'est formé l'état populaire, ensuite des com- mencemens qu'il avoit dès les temps de la royauté ; et vous ne voyez pas dans une moin- dre évidence comment , dans la liberté , s'éta- blissoient peu à peu les fondemens de la nou- velle monarchie.

Car de même que vous avez vu le projet de république, dressé dans la monarchie, par Ser- vius Tullius , qui donna comme un premier goût de la liberté au peuple Romain; vous avez aussi observé que la tyrannie de Sylla, quoi- que passagère , quoique courte , a fait voir que nome, malgré sa fierté, étoit autant capable de porter le joug que les peuples qu'elle tenoit asservis.

Pour connoître ce qu'a opéré successive- ment cette jalousie furieuse entre les ordres , vous n'avez qu'à distinguer les deux temps que je vous ai expressément marqués j l'un

Ii4 Discours suk l'Histoire le peuple étoit retenu dans certaines bornes par les périls qui l'environnoient de tous côtés , et l'autre où, n'ayant plus rien à craindre au-dehors , il s'est abandonné sans réserve à sa passion.

Le caractère essentiel de chacun de ces deux temps est que dans l'un , l^amour de la patrie et des lois retenoit les esprits, et que dans l'autre , tout se décidoit par l'in- térêt et par la force.

De $^ensuivoit encore que dans le pre- mier de ces deux temps , les hommes de commandement, qui aspiroient aux honneurs par les moyens légitimes, tenoient les soldats en bride et attachés à la république ; au lieu que dans l'autre temps , la violence em- portoit tout , ils ne songeoient qu'à les ména- ger pour les faire entrer dans leurs desseins , malgré l'autorité du sénat.

Par ce dernier état, la guerre étoit néces- sairement dans Rome : et parce que dans la guerre , les lois ne peuvent plus rien , la seule force décide , il falloit que le plus fort demeurât le maître , par conséquent que l'em- pire retournât à la puissance d'un seul.

Et les choses s'y disposoient tellement par Po/y^vJ. elles-mêmes , que Polybe, qui a vécu dans le

1 et seq. 41 . in .11 / 1 l'

etseq. temps le plus florissant de la république , a prévu, par la seule disposition des affaires, que l'état de Rome, à la longue, reviendroit à la monarchie.

La raison de ce changement est que la divi- sion entre les ordres n a pu cesser parmi les Romains que par l'autorité d'un maître ab-

Universelle. ii5

solu , et que d'allieuis la liberté ëtoit trop airaée pour être abandonnée volontairement. Il f alloit donc peu à peu PafFoiblir par des pré- textes spécieux, et faire, par ce moyen, quelle pût être ruinée par la force ouverte. Po/jV.v. 4.

La tromperie , selon Aristote , devoit com- mencer en flattant le peuple , et devoit natu- rellement être suivie de la violence.

Mais de on devoit tomber dans un autre inconvénient par la puissance des gens de guerre , mai inévitable à cet état.

En efl'et, cette monarchie que formèrent les Césars , s'étant érigée par les armes , il falloit qu'elle fût toute militaire; et c'est pour- quoi elle s'établit sous le nom d'empereur, titre propre et naturel du commandement des armées.

Par vous avez pu voir que, comme la république avoit son foible inévitable,c^est-à- dire , la jalousie entre le peuple et le sénat , la monarchie des Césars avoit aussi le sien ; et ce foible étoit la licence des soldats qui les avoit faits.

Car il n'étoit pas possible que les gens de guerre , qui avoient changé le gouvernement et établi les empereurs , fussent long-temps sans s'apercevoir que c'étoient eux en effet qui disposoient de l'empire.

Vous pouvez maintenant ajouter aux temps que vous venez d'observer, ceux qui vous mar- quent l'état et le changement de la milice ; celui elle est soumise et attachée au sénat et au peuple romain ; celui elle les élève à la puissance absolue sous le titre militaire

1 1 6 Discours sur l'Histoire d'empereurs ; celui , maîtresse en quelque façon de ses propres empereurs qu'elle crëoit, elle les fait et les défait à sa fantaisie. De le relâchement; de les séditions et les guerres que vous avez vues ; de enfin la ruine delà milice avec celle de fempire.

Tels sont les temps remarquables qui nous marquent les changemens de l'éiat de Rome , considérée en elle-même. Ceux qui nous la font connoître , par rapport aux autres peu* pies , ne sont pas moins aisés à discerner.

Il y a le temps elle combat contre ses égaux, et elle est en péril. 11 dure un peu plus de 5oo ans , et finit à la ruine des Gaulois en Italie et de l'empire des Carthaginois.

Celui elle combat toujours plus forte et sans péril , quelque grandes que soient les guerres qu'elle entreprenne. Il dure 200 ans, et va jusqu'à l'étabhssement de l'empire des Césars.

Celui elle conserve son empire et sa majesté. 11 dure 400 ans , et finit au règne de Théodose-le-Grand.

Celui enfin son empire, entamé de toutes parts, tombe peu à peu. Cet état, qui dure aussi 400 ans , commence aux enfans de Théo- dose , et se termine enfin à Charlemagne.

Je n'ignore pas , Monseigneur, qu'on pourroit ajouter aux causes de la ruine de Rome , beaucoup d'incidens particuliers. Les rigueurs des créanciers sur leurs débiteurs ont excité de grandes et de fréquentes révoltes. La prodigieuse quantité de gladiateurs et d'es- claves 5 dont Rome et l'Italie étoit surchargée ,

Universelle. 117

a cause d'effroyables violences , et même des guerres sanglantes. Rome , épuisée par tant de guerres civiles et étrangères , se fii tant de nouveaux citoyens , ou par brigue ou par raison, qu'à peine pouvoit-elle se reconnoître elle - même parmi tant d'étrangers qu'elle avoit naturalisés. Le sénat se remplissoit de barbares : le sang romain se mêloit : l'amour de la patrie , par lequel Rome s'étoit élevée au - dessus de tous les peuples de monde , n'étoit pas naturel à ces citoyens venus de dehors ; et les autres se gâtoient par le mé- lange. Les partialités se multiplioient avec cette prodigieuse multiplicité decitoyens nou- veaux ; et les esprits turbulens y trouvoient de nouveaux moyens de brouiller et d'entre- prendre.

Cependant le nombre des pauvres s'aug- mentoit sans fin par le luxe , par les débau- ches , et par la fainéantise qui s'introduisoit. Ceux qui se voyoient ruinés n'avoient de res- source que dans les séditions , et en tout cas se soucioient peu que tout pérît après eux. Vous savez que c'est ce qui fit la conjura- tion de Catilina. Les grands ambitieux, et les misérables qui n'ont rien à perdre , aiment toujours le changement. Ces deux genres de citoyens prévaloient dans Rome ; et l'état mi- toyen , qui seul tient tout en balance dans les états populaires, étant le plus foible , il falloit que la république tombât.

On peut joindre encore à ceci l'humeur et le génie particulier de ceux qui ont causé les grands mouvemens ; je veux dire des

ii8 Discours sur l'Histoire

Gracques , de Marius , de Sylia , de Pompée , de Jules César , d'Antoine et d^Auguste. J'en ai marqué quelque chose ; mais je me suis attaché principalement à vous découvrir les causes universelles et la vraip racine du mal , c'est-à-dire , cette jalousie entre les deux ordres dont il vous étoit important de consi- dérer toutes les suites.

Mais souvenez - vous , Monseigneur , que ce long enchaînement des causes parti- culières qui font et défont les empires , dépend des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient , du plus haut des cieux, les rênes de tous les royaumes. Il a tous les cœurs en sa main : tantôt il retient les passions , tantôt il leur lâche la bride ; et par , il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérans if* Il fait marcher l'épouvante devant eux , et il inspire à eux et à leurs soldats , une hardiesse invincible. Veut - il faire des législateurs ? Il leur fait prévenir les maux qui menacent les états , et poser les fondemens de la tranquillité publique. Il con- noît la sagesse humaine, toujours courte par quelque endroit: il l'écIaire, il étend ses vues, et puis il l'abandonne à ses ignorances : il l'aveugle , il la précipite , il la confond par elle-même : elle s'enveloppe , elle s^'embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugemens , selon les règles de sa justice toujours infaillible. C'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloi- gnées , et qui frappe ces grands coups dont

Universelle; 119

le contre-coup porte si loin. Quand il veut lâcher le dernier , et renverser les empires , tout est foible et irrégulier dans les conseils. L'Egypte, autrefois si sage , marche enivrée, étourdie et chancelante, parce que le Sei- gneur a répandu l'esprit de vertige dans ses conseils : elle ne sait plus ce qu'elle fait ; elle est perdue. Mais que les hommes ne s'y trom-

Î)ent pas : Dieu redresse , quand il lui plait , e sens égaré: et celui qui insultoit à l'aveu- glement des autres, tombe lui-même dans des ténèbres plus épaisses , sans qu'il faille sou- vent autre chose pour lui renverser le sens, que ses longues prospérités.

Cestainsi que Dieu règnesurtousles peuples. Ne parlons plus de hasard ni de fortune , ou parlons-en seulement comme d un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains , est un dessein concerté dans un conseil plus haut , c'est-à-dire , dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte , tout concourt à la même Rn ; et c'est faute d'entendre le tout , que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres particulières.

Par se vérifie ce que dit l^apôtre , que Dieu est heureux , et le seul puissant Roi des 1. Tm. vi. rois et Seigneur des seigneurs. Heureux , dont *^* le repos est inaltérable ; qui voit tout changer, sans changer lui-même , et qui fait tous les changemens par un conseil immuable ; qui

no Discours sur l'Histoire donne et qui ote la puissance; qui la transporte d'un homme à un autre , d'une maison à une autre , d'un peuple à un autre, pour montrer qu'ils ne l'ont tous que par emprunt , et qu^il fest le seul en qui elle réside naturellement.

C'est pourquoi tous ceux qui gouvernent se sentent assujettis à une force majeure. Ils font plus ou moins qu'ils ne pensent; et leurs conseils n'ont jamais manqué d'avoir des elFets imprévus. Ni ils ne sont maîtres des disposi- tions que les siècles passés ont mises dans les affaires; ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l'avenir , loin qu ils le puissent forcer. Celui-là seul tient tout en sa main , qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est pas encore , qui préside à tous les temps , et prévient tous les conseils.

Alexandre ne croyoit pas travailler pour ses capitaines , ni ruiner sa maison par ses conquêtes. Quand Brutus inspiroit au peuple Romain un amour immense de la liberté , il ne songeoit pas qu'il jetoit dans les esprits le principe de cette licence effrénée, par laquelle la tyrannie qu'il vouloit détruire, devoit être un jour rétaolie plus dure que sous les Tar- quins. Quand les Césars flattoient les soldats , ils n'avoient pas dessein de donner des maîtres à leurs successeurs et à l'empire. En un mot , il n'y a point de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d'autres desseins que les vsiens. Dieu seul sait tout réduire à sa volonté. C'est pourquoi tout est surprenant , à ne re- garder que les causes particulières; et néan- moins

Universelle. 121

moins tout s'avance avec une suite réglée. Ce discours vous le fait entendre ; et pour ne plus parler des autres empires, vous voyez par combien de conseils imprévus , mais tou- tefois suivis en eux-mêmes , la fortune de Rome a été menée depuis Romulus jusqu'à Charlemagne.

Vous croirez peut - être , Monseigneur , qu'il auroit fallu vous dire quelque chose de plus de vos Français, et de Charlemagne qui a fondé le nouvel empire. Mais outre que son histoire fait partie de celle de France que vous écrivez vous-même, et que vous avez déjà si fort avancée , je me réserve à vous en faire un second discours, j'aurai une raison né- cessaire de vous parler de la France et de ce grand conquérant, qui, étant égal en valeur à ceux que l'antiquité a le plus vantés, les surpasse en piété, en sagesse et en justice.

Ce même discours vous découvrira les causes des prodigieux succès de Mahomet et de ses successeurs. Cet empire, qui a com- mencé deux cents ans avant Charlemagne , pouvoit trouver sa place dans ce discours ; mais j'ai cru qu'il valoit mieux vous faire voir, dans une même suite , ses commencemens et sa décadence.

Ainsi, je n'ai plus rien à vous dire sur la première partie de l'histoire universelle: vous en découvrez tous les secrets ; et il ne tiendra plus qu'à vous d'y remarquer toute la suite de la religion et celle des grands empires jusqu'à Charlemagne.

Tome IL F

122 Discours sur l Histoire

Pendant que vous les verrez tomber presque tous d'eux-mêmes 5 et que vous verrez la re- ligion se soutenir par sa propre force , vous connoîtrez aisément quelle est la solide gran- deur, et uu homme sensé doit mettre son espérance.

FIN.

SUITE

DE

L'HISTOIRE

UNIVERSELLE,

DE MONSIEUR

L'EVEQUE DE MEAUX,

Depuis l'an 800 de Notre-Seigneur. jusqu'à l'an 1700 inclusivement.

Ï20

PRÉFACE.

XL n'y a personne qui, ayant lu l'Histoire universelle de M. l'évêque de Meaux, n'ait un véritable regret de ce qu'il ne l'a point achevée. En effet, quel avantage ne seroit-ce pas que d'avoir , de la main de ce grand nomme , l'histoire du monde écrite tout d'une suite, et, pour ainsi dire, année par année, depuis sa création jusqu'à nous ? On peut dire que tous ceux qui ont écrit THistoire uni- verselle jusqu'à présent, n'ont point été au but ils se proposoient d'aller. Ils ont fait des chapitres séparés , l'un pour les Grecs , l'autre pour les Romains, un pour les Fran- çais , un autre pour les Orientaux ; en sorte qu'on ne sait point à quelle distance un tel homme ou un tel événement est d'un autre ; et ce sont plutôt des histoires particulières de chaque peuple, qu'une histoire générale du monde. Us ont même passé sous silence des nations entières et des plus florissantes de l'Eu- rope , comme l'Espagne et l'Italie ; et il y a des choses curieuses dans l'histoire de l'Eglise des derniers siècles, dont quelques-uns n'ont point du tout parlé. M. l'évêque de Meaux a écrit d'une manière bien plus exacte et bien plus convenable. Car , sans rien omettre de ce qui étoit digne de remarque, et avec un ordre merveilleux, il a concilié ensemble tous

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126 Préface.

Jes ëvënemens qui sont d'un même temps; il nous a présenté à chaque année, le monde tout entier : spectacle d'autant plus Leau qu'il est plus varié , et qu^il est toujours digne de notre attention. Il n'a fait qu'un fil d'histoire , qui est celle de l'univers; et s'il avoit achevé ce magnifique dessein , nous pourrions dire que nous aurions le plus beau planqui se puisse iracer de tout ce qui s'est fait dans chaque temps sur la terre, depuis qu'elle a été tirée du néant.

Je n'ai garde de prétendre que la continua- tion que j'ai faite de cette histoire puisse jamais tenir lieu de celle que M. f évèque de Meaux avoit promis de donner, ni que mon ouvrage entre en aucune comparaison avec le sien. On ne trouvera point ici cette noblesse d'expres- sion, cette sublimité de pensées, cette douceur de style, ces transitions heureuses et imper- ceptibles, ces traits vifs et ingénieux qui sont répandus dans toute fhistoire de M. l'évêque de Meaux. Je n'avoismême nulle intention de donner celle-ci au public; et je ne l'avois faite que pour mon instruction particulière, et par une espèce de désespoir de ce que nous ne pouvions pas avoir la suite que cet illustre prélat avoit promise. Néanmoins , dans le dessein que j'aurois eu d'achever ce qui restoit à faire de l'Histoire- universelle , je puis assurer le lecteur que je me suis attaché à n'omettre aucun des faits mémorables qui sont arrivés dans le monde pendant tout le temps que je décris, et que j'ai sur-tout ob- servé scrupuleusement l'ordre des temps et la

Préface. 127

chronologie. On trouvera , dans cet abrégé , une suite non interrompue de tous les empe- reurs d'Orient et d'Occident, dont les premiers ont fait place aux empereurs turcs; des rois de France et d'Espagne ; des rois d'Angleterre depuis Guillaume-Ie-Conquérant. On y verra Torigine des royaumes et des souverainetés qui se sont établies sur la terre depuis neuf cents ans, et qui ne sont pas en petit nombre ; les papes, les conciles généraux, les ordres religieux et militaires, les schismes et les héré- sies. Je n'ai rien dit des Indes orientales , parce que rhistoire en est très-confuse ; si néanmoins on peut appeler histoire des mémoires vagues et incertains , qui ne contiennent aucun dé- tail : aussi M, l'évéque de Meaux n'en a-t-il point parlé.

Je ne sais pas, après tout, s'il se trouvera quelqu'un qui ne soit pas de mon goût : mais. il me paroit beau de savoir par combien de faits et de révolutions les siècles qui nous ont précédés se sont étendus jusqu'à nous; quelle est l'origine de toutes les choses que nous voyons aujourd'hui; comment les peuples et les empires se sont succédés les uns aux autres ; quels gens ont habité cette terre que nous culti^vons; et d'être tellement présens à tout ce qui s'est fait dans le monde , que quand nous lisons quelque chose , ou qu'on nous parle de quelque fait ancien , nous soyons aussi instruits que si nous avions été les té- moins oculaires de ce qui est arrivé en cette occasion.

On se plaindra peut-être de ce que je n'ai

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128 P K É F A C E.

point cite les auteurs dont j'ai tire les faits que je rapporte; mais on peut compter que je n'en ai consulté que de bons; et si je ne les ai point indiqués sur chaque fait, c'est que je n'ai point voulu charger les marges de citations qui auroient pu détourner l'attention du lecteur.

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HISTOIRE

UNIVERSELLE,

Depuis Van 800 de Notre-SeigneVr^ jusqiià fan 1700 inclusivement,

1 1 icÉPHORE chassa Irène, et s'empara de 802, l'empire d^Orient. Ce fut un prince avare et sans foi, disciple des manichéens; et rempli de leurs superstitions, grand persécuteur des ecclésiastiques et des moines. Il fit une paix honteuse avec les Sarrasins, et périt dans la 8ii. guerre qu'il eut contre les Bulgares. Michel Curopalale , son gendre et son successeur , ayant perdu une bataille contre ces peuples, 8i3. céda l'empire à Léon , arménien : ce prince renouvela la guerre contre les images. Après sept ans de règne , il fut assassiné dans l'église de sainte Sophie, le propre jour de la nais- sance de Notre-Seigneur , par les complices de la conspiration ae Michel-le-Bègue qu'il tenoit prisonnier, et qu'il réservoit à un cruel 814. supplice. Louis-le-Débonnaire avoit succédé à la dignité d^empereur d'Occident, et aux royaumes de Charlemagne son père. Il fut 816. couronné à Reims par le pape Etienne V; et peu de temps après , il reçut les excuses de raschal 1, successeur d'Etienne, de ce qu'il

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i3o Histoihe

ëtoit entre en possession de sa dignité, avant que d'avoir eu sa confirmation. Louis envoya des commissaires à Rome, pour informer de l'assassinat des personnes de Théodore et de Léon, officiers de TEglise romaine. Il remit dans le devoir les Saxons et les Frisons ré- voltés, et reçut 1 hommage d'Harald , roi de Danemarck, qu'il fit baptiser à Mayence avec sa femme et ses enfans. D'autre côté , les siens lui firent la guerre; et il ne dut qu'à la com- passion de ses sujets le recouvrement de la liberté et de Pempire, que ses enfans luiôtèrent 820 deux fois. Michel-le-Bègue régnoit en Orient : etsuiv. ce prince brutal et inhumain se déclara en- nemi des catholiques. Il fit mourir Euthymius à coups de nerfs de bœuf, et voulut que son propre fils Théophile fût l'exécuteur de cette cruauté. Sous son règne, les Sarrasins d'Es- 823. pagne s'emparèrent de File de Crète , ils bâtirent la ville de Candie; et ceux d'Afrique se saisirent de la Sicile par la trahison d'Eu-

828. phémius. La Calabre, la Fouille, et plusieurs provinces d'Italie furent en proie à ces infi-

829. dèles. L'Eglise eut beaucoup à souffrir sous l'empire de Théophile, quoiqu'il fût d'ailleurs grand amateur de la justice. Les fils de Louis- ie-Débonnaire se firent la guerre pour le par-

841. tâge de la succession de leur père. La bataille de Fbntenai , il périt cent mille Français , décida cette querelle. Lothaire, qui la perdit, fut obligé de se contenter du titre d'empereur du royaume d'Italie, de la Provence, et des terres situées entre l'Escaut, la Meuse, le ïlhin et la Saône , d4>nt une partie retient età-

Universelle. i 3 i

coie aujourd'hui son nom. Louis eut la Ger- manie. La France fui le partage de Charles, surnommé le Chauve. En Espagne, Ramire avoit à peine étouffé la rébellion du comt<î Népolien, qu'Abdérame II, roi des Maures de Cordoue, lui envoya demander le tribut de cent fdies qui avoit été accordé par Mauregat. Ce prince ne put jamais consentir à cette lâ- cheté ; et par le secours de l'apôtre saint Jac- ques qui lui étoit apparu en songe, il remporta S46. sur ces barbares une victoire très-mémorable. Les rois d'Angleterre continuoient de signaler leur zèle. Du temps du pape Léon IV , Etel- vulphe étant allé à Rome, rendit ses royaumes 85o. tributaires envers le saint siège , d'un sterling ^ par famille par an; et ce tribut, qu'on a ap- pelé le denier de saint Pierre, s'est toujours payé depuis jusqu'au temps Henri Vl'tL L'Eglise d'Orient respira sous la régence de Théodore , veuve de Théophile , princesse pieuse et orthodoxe. Michel son fils , étant parvenu en âge , la priva de toute autorité 855. par les conseils de Bardas. Ce fut dans la même année que Lothaire , empereur d'Oc- cident , dégoûté des grandeurs humaines , partagea toutes ses seigneuries entre ses trois enfans, et prit l'habit religieux dans fabbaye de Prom, auprès de Trêves. Louis, son fils aîné, fut le quatrième empereur d'Occident. 11 fit la guerre aux Sarrasins d^Afrique qui dé- soloient l'Italie, dompta l'orgueil d'Adelgise , duc de Bénévent, et l'obligea de se sauver dans l'iledeCorse. Saint Ignace, undescnfaiîs de l'empereur Michel Curopalate, étoit assis

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102 Histoire

sur la chaire patriarcale de Conslantinople. Bardas, irrité de ce que ce saint homme lui avoit refusé les sacremens , et n'avoit pas voulu couper les cheveux à TimpératriceThéo-

858. dore, le chassa de son siège, et mit Photius en sa place. Bardas, et peu de temps après

^^7' Michel lui-même, furent assassinés par Ba- sile , macédonien , qui se mit sur le trône d^Orient. Ce prince remporta des avantages sur les Sarrasins ; mais ce qui devoit le plus illustrer son règne, c'est le quatrième concile de Constantinople, appelé le hutième concile général , tenu sous le pape Adrien II , Photius fut dégradé , et saint Ignace rétabli.

869. Les Normands ne cessoient point de molester la France. On ne sauroit exprimer les désor- dres, les ravages, les incendies qu'ils y ont causés. Charles-le-Chauve fut obligé de leur donner de l'argent pour les faire retirer. Ce roi, après la mort de l'empereur Louis, obtint

875. la couronne impériale , qui lui fut donnée à Home par le pape Jean VllI. En récompense, il céda au pape la souveraineté de Rome. Le nouvel empereur prit la dalmatique, à l'imi- tation des empereurs grecs. Au retour d'un

gr^y. second voyage d'Italie, il mourut au passage des Alpes , empoisonné par son médecin. Louis- le-Bègue,son fils, lui succéda au royaume de France. Un an après, ce prince ayant reçu à

878. Troyes le pape Jean VIII, qui fuyoit la persé- cution de Lambert, duc de Spolette, il obtint de lui la couronne impériale. Basile , empe- reur d'Orient , séduit par les artifices d'un moine appelé Santabarenne , rétablit Photius

UNIVERSELLE. lo5

dans le siège de Constantinople après la mort de saint Ignace , et lui permit d'y assembler un concile. , sous l'autorité de ce schis- malique qui présidoit à cette assemblée, on décida que les Latins a voient inséré mal à propos dans le symbole, que le Saint-Esprit procède du Fils aussi bien que du Père ; et les légats du pape Jean VUI eurent la foiblesse d'y souscrire. Bien que le pape ait cassé tout ce qui s'étoil fait dans ce concile, les Grecs ne laissèrent pas de s'y attacher : et ce diffé- rend fut la source de la funeste division qui a toujours été depuis entre l'Eglise giecque et la latine. Louis et Carloman, enfans de Louis- le-Bègue, régnèrent en France avec une mer- 882. veilleuse union. La mort qui les sépara, les 884. rejoignit bientôt après. Charles-le-Gros , le dernier des fils de Louis, roi de Germanie, étoit empereur d'Occident. Les seigneurs Français crurent trouver en lui une puissante protection contre les Normands. Ils le choi- 883. sirent pour roi pendant l'enfance de Charles- le-8imple, fils posthume de Louis-le-Bègue. Ses mauvais succès, et l'imbécillité de son esprit , le firent chasser; tous ses «autres sujets 887. l'abandonnèrent : et ce malheureux prince , ayant à peine subsisté un an d'une médiocre pension qu'Arnoul son neveu lui fit donner, mourut de misère dans un village de laSouabe. ^^8. La France avoit besoin d'un défenseur, parmi tant de maux dont elle étoit environnée. Elle Je trouva dans la personne d'Eudes, fils de Robert-le-Fort et d'Adélaïde, fille de Louis- le-Débonnaire. Ce roi remporta plusieurs vie-

î34 H I s T O I il £

toires contre les Normands : et, après avoii fait voir qu'il pouvoit garder la couronne malgré les efForts qu'on faisoit pour la lui arracher, il la céda aussi généreusement qu'il 889. l'avoit conservée. Léon, devenu empereur d'Orient après la mort de Basile son père , mit la philosophie en honneur , par l'amour qu"il eut pour elle. Il chassa Photius du siège de Constantinople, et fit crever les yeux à Santabarenne.LesTurcslui furent d'un grand secours dans la guerre qu'il eut contre les Bulgares. Alphonse III, petit-fils de Ramire, régnoit en Espagne, et se rendoit plus grand par sa fermeté dans la mauvaise fortune, que par la gloire de ses exploits. La couronne impériale d'Occident fut long-temps flottante sur plusieurs têtes. Arnoul , qui la reçut des mains du pape Formose , y avoit le plus de

896. droit. Ce pape avoit été transféré de l'évêché

897. de Porto à celui de Rome. Après sa mort , Etienne Vil, son successeur, le fit déterrer, le fit revêtir de ses habits pontificaux ; et , lui ayant fait son procès pour avoir changé d'Eglise, il lui fit ôter ses habits, lui fit couper trois doigts de la main , et le fit jeter