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HISTOIRE

DES

MÉNAGERIES

DE L'ANTIQUITÉ A NOS JOURS

PAR

GUSTAVE LOISEL

Docteur ès sciences, Docteur en médecine, Directeur de laboratoire à l’Ecole des Hautes-Etudes.

I

Antiquité Moyen âge Renaissance

Ouvrage illustré de 16 planches hors texte.

PARIS OCTAVE DOIN ET FILS HENRI LAURENS ÉDITEURS ÉDITEUR 8, PLACE DE L'ODÉON 6, RUE DE TOURNON

1912

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

Copyright, by Henri Laurens and |

HISTOIRE DES MÉNAGERIES

DE L'ANTIQUITÉ A NOS JOURS

INTRODUCTION

Cet ouvrage est le résultat de six années d’études, de recherches et de voyages dont le point de départ a été une campagne que nous avons entreprise, en 1905 et 1906, pour obtenir une réorganisation et une utilisa- tion plus complète de notre vieille ménagerie nationale. A la suite de ces premiers efforts, M. le Ministre de l’Ins- truction publique voulut bien nous confier trois missions scientifiques‘ dans les jardins zoologiques d'Europe et d'Amérique, et ce sont les Rapports de ces missions qui forment la matière principale du troisième volume de cet ouvrage.

Pendant le cours de nos voyages de mission, nous avions été conduit naturellement à rechercher les ori- gines des différents établissements que nous visitions, et, pour cela, nous fûmes obligé parfois de faire de longues recherches dans les archives, bibliothèques et musées des pays étrangers. Grâce à l’accueil empressé que nous recûmes partout, nous rapportâmes ainsi, de nos voyages, un nombre considérable de documents historiques ou iconographiques qui n’ont pas trouvé place dans nos Rapports et qui, complétés par des documents analogues

1 Dans une nouvelle mission scientifique que nous avons accomplie pendant

l'été 1910, et dont le rapport n’est pas encore publié, nous avons eu l'occa- sion de visiter la Pologne, la Russie, la Finlande et la Scandinavie.

IL. z

2 HISTOIRE DES MÉNAGERIES

recueillis en France, forment le fond de nos deux premiers volumes. :

Nous avions été précédé, dans cette double tâche des- criptive et historique, par une série de voyageurs français qui commence avec les « pourvoyeurs de bestes estranges » de Louis XI et se termine, sous l’ancien régime, par la mission que le ministre de Louis XV, d’Argenson, confia à Valmont de Bomare*. Au xIx° et au xx° siècles, en France, les missions à l’étranger se conti- nuèrentd'abordcomme autrefois, maiselles prirent bientôt un caractère spécial qui ne concerne pas notre sujet.

A l’étranger, au contraire, l’activité déployée dans ces dernières années par les zoologistes-voyageurs, pour être plus tardive, a été beaucoup plus grande qu’en France. C'est d’abord un surintendant du Jardin zoologique de Londres, M. Sclater, qui, de 1863 à r900, consacra chaque année une partie de son temps à visiter les établisse- ments zoologiques du continent, de l'Egypte, de Tunis et même du Cap. Ses voyages ne lui donnèrent pas l’oc- casion de faire une étude complète de ces établissements ni un rapport d'ensemble, mais seulement un certain nombre de courtes notes qui furent publiées successive- ment dans les Proceedings de la Société zoologique de

4 Nous devons remercier ici : le prince Montenuovo, grand-maître de la Cour impériale d'Autriche ; le D' Gustave Glück, conservateur au Musée artistique et historique de Vienne ; M. M. Chalmers Mitchell, secrétaire de la Société zoologique de Londres ; Dahlgren, directeur de la Bibliothèque royale à Stockholm; Gustave Macon, conservateur du Musée Condé, à Chantilly ; van Riemsdyk, archiviste général des Pays-Bas ; van Verweke, conservateur du Musée archéologique à Gand. Enfin, parmi les nombreuses bibliothèques, collections de musée et conservations d’archives nous avons puisé, nous sommes heureux de pouvoir mentionner tout particulièrement la Bibliothèque

de la Sorbonne pour la richesse de ses collections historiques, et pour les facilités de recherche que son administration nous a offertes.

2 La mission de Valmont de Bomare, concernant surtout l’étude des diffé- rents cabinets d'histoire naturelle de l’Europe, s’étendit sur une période de . douze années, Revenu définitivement en France, en 1756, Valmont de Bomare crut devoir, plus tard, détruire complètement la rédaction qu'il avait faite de ses voyages. (Voir P. MirauLr.)

INTRODUCTION 3

Londres. En 1878, ce fut un allemand, Léopold Martin, qui publia une excellente étude historique et descriptive des jardins zoologiques actuels ; puis, en 1896, c'est le D’ Hornaday qui est envoyé par la société en formation du Parc zoologique de New-York, pour visiter les grands jardins zoologiques d'Europe; il rapporta de ce voyage une étude intéressante qu'il a bien voulu nous commu- niquer en entier et dont une partie seulement a été publiée. En même temps, le D' Charles Townsend par- courait, pour une raison analogue, les différents aquariums publics d'Europe et écrivait à son retour un rapport de mission qui a été publié dans le septième rapport annuel de la Société zoologique de New-York. En 1901, un membre de la Société zoologique de Londres, M. Peel, visita à son tour les principaux jardins zoologiques d’Eu- rope et publia, deux ans après une relation de son voyage. En 1904, la Société zoologique de Londres chargea à nou- veau le surintendant de son Jardin, alors M. R. J. Pocock, d’un voyage d’études dans les jardins zoologiques du con- tinent avec mission de noter les perfectionnements appli- cables à celui de Londres. M. Pocock consacra quelques semaines à parcourir les jardins d'Allemagne, de Bel- gique et de Hollande et écrivit, à son retour, un rapport non publié mais dont une copie nous a été gracieuse- ment offerte par le secrétaire général de la Société, M. Chalmers Mitchell. Enfin, en 1905, M. Stanley Flower, directeur du Jardin zoologique de Giza, fut chargé, par le gouvernement égyptien, de visiter, à son tour, les jardins zoologiques d'Europe.

Ces différents travaux d'ensemble, auxquels il faudrait ajouter encore nombre d’études spéciales concernant tel ou tel jardin zoologique, ne nous ont guère servi, car nous sommes allé étudier par nous-même, et avec plus de détails, tous les établissements dont ils parlent. Il n’en

IA HISTOIRE DES MÉNAGERIES

est pas de même des travaux d’érudition qui ont été faits sur les ménageries anciennes, de ceux de Britton et Brayley, de Calkoen, de Riemer, de Fitzinger, de Hamy, de Harwey, de Stow-Bennett, de Stricker, de Strickland et de plusieurs autres dont nous aurons à reparler au cours de notre ouvrage; mais encore, si nous avons recueilli nombre de documents précieux sur l’histoire des ménageries d'autrefois, nous n'avons trouvé aucune œuvre d'ensemble analogue à la nôtre.

Ce n’est donc pas sans quelque crainte que nous publions cet ouvrage auquel nous étions bien peu pré- paré. N'ayant ni l'éducation, ni l’érudition d’un histo- rien ou d’un archéologue, nous avons grandement conscience de son imperfection, et nous savons, qu’en dehors de quelques points particulièrement étudiés, il n'aura d'autre mérite que d’avoir esquissé, pour les tra- vailleurs futurs, une enquête aussi attachante que com- plexe, et qui, par tant de côtés, confine à la grande his- toire. À fouiller le champ qui nous était offert, nous n'avons pas tardé, du reste, à nous passionner, et nous pensons que les zoologistes eux-mêmes prendront plaisir et intérêt à le parcourir maintenant avec nous.

Les anciens, beaucoup plus que nous, ont aimé la fré- quentation de l’animal ; plus près de la nature, vivant une vie plus simple et moins mondaine, ils sont demeurés en contact intime et suivi avec les animaux sauvages de leur pays, avec les « bestes estranges » qu'on leur rap- portait des contrées lointaines; ils les ont ainsi mieux connus, à certains points de vue mieux compris, et ils ont certainement su les asservir au gré de leurs plaisirs ou de leurs besoins. Les zoologistes trouveront donc peut-être, dans notre ouvrage, quelque détail utile, nou- veau ou inconnu d’eux; ils pourront y lire certaines his- toires de mœurs d'animaux qui, la part de la légende

INTRODUCTION 5

étant faite, ne manqueront pas de les intéresser; ïls y découvriront le rôle très grand que les ménageries an- ciennes ont eu dans l’évolution des diverses sciences zoologiques ; enfin ceux-là mêmes qui, de nos Jours, ont la charge de diriger ou d’administrer les jardins zoologiques, pourront trouver presque autant d'intérêt à connaître l’histoire des ménageries anciennes que celles des ménageries actuelles ; car il est important de savoir comment les choses ont vécu autrefois, pour mieux com- prendre comment elles peuvent péricliter et mourir aujourd’hui.

Les historiens trouveront, eux aussi, nous l’espérons, quelque intérêt à parcourir cet ouvrage. Ils y verront la part immense que la coutume de garder des animaux sauvages en captivité a joué dans les mœurs des grands et dans les amusements des peuples d'autrefois ; ils comprendront mieux comment l’art des animaliers a pu se former, grâce à cette coutume, et comment il a évolué avec elle‘. On nous reprochera peut-être d’avoir donné, dans notre ouvrage, une part trop grande à notre pays. En effet, l’histoire des ménageries de Versailles, de Chantilly et du Museum présentera un développement beaucoup plus grand que celle des autres ménageries. Mais, outre que notre documentation a été naturelle- ment ici plus abondante et plus facile, il ne faut pas oublier que la France du xvu° et du xvu* siècles, peut- être même celle des deux siècles précédents, a été, de tous les pays du monde, celui les ménageries ont été les plus florissantes. D'autre part, on verra que les ménageries de Versailles et du Museum, en particulier, ont été des initiatrices en leur genre, et que ces éta-

1 Il ne faut pas s'attendre à trouver dans notre ouvrage une histoire de cet art, ni même le nom de tous les artistes qui ont représenté des animaux de ménagerie. C'était un sujet trop vaste que nous avons abandonné à regret, mais que nous reprendrons peut-être un jour.

6 HISTOIRE DES MÉNAGERIES

blissements ont servi de modèles à toutes les ména- geries qui sont venues immédiatement après eux. L'expression de ménagerie, que nous avons prise, comme:titre de cet ouvrage, a été choisie par nous parce que cette expression fut vraiment internationale au xvrr° et au xvirr siècles et parce qu'elle est encore employée communément aujourd'hui dans beaucoup de jardins zoologiques étrangers '. C’est un vieux mot français qui paraît dater de la fin du xvi° siècle* et qui eut d’abord pour signification le gouvernement de la famille, le soin de la maison et de tout ce qui s’y rapporte. Brantôme disait des dames françaises du temps de Charles IX : « On n’osoit entamer [avec elles] aucun propos d’amours, si non que de mesnageries, de leurs jardinages, de leurs chasses et oyseaulx® » ; et, à la même époque, La Boëtie ne trouvait pas d’autre mot pour intituler sa traduction française de l'Économie domestique et rurale de Xénophon. On disait encore, dans le même sens, ménage mesnage, mais bientôt ce dernier mot resta appliqué au soin intérieur de la maison et celui de ménagerie ne désigna plus qu'un « lieu pour engraisser bestiaux et volailles * ». C’est dans la seconde moitié du xvur° siècle que le mot ménagerie commença à être usité dans le sens actuel. Avant cette époque, il n’y avait pas d'expression particulière pour dési- gner les logements d'animaux sauvages; en France, on parlait encore de volières, de viviers, d’hostel ou de mai- son des lions, de sérail, etc., quand Louis XIV eut l’idée de transformer à Versailles l’ancien ménage ou ménagerie

{ Comme synonyme de jardin zoologique, à Schônbrunn ; comme dési- gnant seulement la collection d'animaux qui existe dans un parc ou dans un jardin, comme à New-York ou à Chicago par exemple.

2? Aimar de Ranconnet, le premier lexicographe français, parle bien en effet de mesnage et de mesnagier, mais non de mesnagerie,

+ Lu AL, D: 109:

* Diction. de l’Académie, éd., 1684.

INTRODUCTION 7

de Louis XIII, comme nous le dirons plus loin. L'exemple du grand Roi n'ayant pas tardé à être imité de toutes les cours, on ne se servit plus dès lors de ce dernier mot, à l'égard des châteaux des princes ou des seigneurs, que pour désigner l'emplacement l’on gardait des animaux sauvages, « plutôt par curiosité et magnificence que pour le profit‘ » ; on n’entendit plus parler alors que de « ménagerie pour les bêtes féroces », « ménagerie pour les oiseaux de mer », « ménagerie pour les poules de dif- férentes espèces », etc.

C’est dans ce sens collectif, désignant toute espèce de logement d'animal, qu’il faut entendre le titre de notre ouvrage. Nous ne ferons donc pas seulement ici l'histoire et la description de ces établissements auxquels on donne, depuis le xix° siècle, de préférence le nom impropre de jardin zoologique ; nous ferons en réalité l’his- toire de la garde et de l'élevage des animaux sauvages ou étrangers depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, que nous trouvions l’animal dans une « maison de bêtes », dans une fosse, dans un bassin, dans une simple cage ou même vivant en demi-liberté dans un parc ou dans quelque pièce d'un château; enfin que cet animal soit gardé pour le luxe ou l’amusement, pour la chasse ou la. table, ou encore pour servir à la science et à l’art, toutes choses qui étaient confondues dans les ménageries d'autrefois et qui le sont souvent encore dans les ména- geries d'aujourd'hui’. Au reste, nous ne parlerons

1 Diction. de Furetière, 1690. Le Dictionnaire de Richelet, qui avait paru dix ans auparavant, donnait déjà à ce mot le sens actuel : « Méxacerte. C'est un lieu au château de Versailles l'on voit tout ce qui peut rendre la vie champêtre agréable et divertissante par la nourriture des animaux de toutes sortes d'espèces. »

? Nous ne désignerons généralement les animaux, dans le corps même de cet ouvrage, que par leur nom français et avec des lettres minuscules en tête de leur nom pour rester dans la tradition française ; mais on trouvera la syno- nymie scientifique actuelle de ces noms à l’Index zoologique qui termine le

8 HISTOIRE DES MÉNAGERIES

qu'incidemment des animaux employés pour la chasse, de la vénerie et de la fauconnerie. Bien que ce sujet touche parfois de très près au nôtre, il est, dans son ensemble, trop particulier, et, du reste, il a été traité tant de fois, depuis l'antiquité ‘, que nous n'aurions pu donner qu'un bien faible résumé de ce qui a été écrit avant nous. |

volume. Pour les références bibliographiques et le détail des sources, se reporter à la fin de chaque volume. Il sera bon de compléter, du reste, les bibliographies des trois volumes l’une par l’autre.

1 La bibliographie générale des ouvrages sur la chasse, la vénerie et la fauconnerie, publiés depuis l’antiquité jusqu’à nos jours a été donnée suc- cessivement par : Enslin, Kreysig, Schneider et Souhart.

PREMIÈRE PARTIE

ANTIQUITÉ ET MOYEN AGE JUSQU’A LA FIN DU XIV* SIÈCLE

CHAPITRE PREMIER

LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS

1. Origines de la coutume de garder des animaux sauvages en captivité. Totémisme et animaux sacrés.

2. Ménageries sacrées des Égyptiens. Culte des animaux et ménageries des Temples. . Les momies d'animaux. . Les animaux de chasse et les lions familiers des Pharaons. 5. Les parcs à animaux. Le Jardin d'Acclimatation de la reine Hatasou. Moyens employés pour se procurer des animaux vivants. 6. Les ménageries d'Alexandrie et la procession des Grandes Dionysies.

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I. Les causes qui ont amené l’homme à garder et à nourrir près de lui des animaux captifs, furent certaine- ment multiples et nécessairement variables avec l’évo- lution des mœurs. Les besoins du chasseur-guerrier, l’orgueil du dominateur, la curiosité du savant en ont été sans doute, comme le disait Lacépède, des mobiles puissants ; mais les causes premières semblent devoir en être recherchées dans cette sorte de crainte ou de res- pect que l’homme primitif eut toujours pour la nature animée et en particulier pour l’animal. Dans des degrés de civilisation plus avancés, ce respect s’est transformé en vénération, puis en culte, soit que tel animal ou telle espèce animale füt considéré simplement comme une force utile ou redoutable, soit qu'on le regardàt comme

10 ANTIQUITÉ

l'ancêtre et le protecteur de la tribu (c’est ce que les savants appellent aujourd'hui le totémisme) ‘; soit enfin qu’il représentât la réincarnation des ancêtres selon la doctrine de la métempsycose ; ailleurs encore l’animal devient l'intermédiaire entre l’homme et la divinité, à moins qu'il ne personnifie la divinité elle-même. L’ob- servation des peuples primitifs actuels montre que ces différentes formes du respect de l’homme pour l’animal ont jouer un rôle important dans l’histoire des ména- geries. En étudiant ces peuples de près, en pénétrant leurs mœurs, on s'aperçoit, en effet, que l’espèce ani- male vénérée, le totem, est, dans leur croyance, la forme primitive sous laquelle les hommes de leur race sont apparus sur la terre ; ils croient que tous les animaux de cette espèce, non seulement ne leur font pas de mal, mais encore les protègent ; aussi s’abstiennent-ils de les tuer et de manger leur chair. C’est donc une sorte d'alliance que la tribu fait avec son animal totem, et celui-ci devient ainsi éabou? ou sacré; de à lui rendre un culte, à le garder et à le nourrir en captivité pour être plus près de son protecteur, parfois même à le sacrifier au cours de cérémonies cultuelles et à manger sa chair pour se sancti- fier, il n’y a qu'un pas.

II. C’est en effet sous la forme de ménageries sacrées que l’on voit apparaître, pour la première fois dans l’his- toire, la coutume de garder des animaux sauvages en captivité.

Les Égyptiens, le peuple le plus anciennement civilisé de la terre, avaient, dans leur religion, un culte pour un

1 Du mot Totem ou Otem, expression nord-américaine qui désigne l’animal sacré.

2 « Tabou, en polynésien, signifie, à proprement parler, ce qui est sous- trait à l'usage courant. » (Salomon Reïinach. Orpheus, p. 4.) Le totémisme serait un système spécial et dérivé du tabou.

LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 11

grand nombre d'animaux considérés primitivement sans doute comme animaux totems, mais qui étaient devenus des formes symboliques de leurs divinités. Il est bien difficile de se représenter aujourd’hui l’idée exacte que l'Égyptien antique se faisait de l’animal sacré, et cela d'autant plus que la religion égyptienne varia beaucoup au cours de sa longue histoire.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous croyons devoir rappeler, en quelques lignes, d’après le prêtre égyptien Manéthon, qui vivait à Héliopolis, au rr° siècle avant notre ère, les grandes périodes de cette histoire.

I. De 5000 à 3000 ans avant Jésus-Christ. Ancien Empire ou Période memphite. Dynasties I à X. (Princi- paux dieux : Horus, Ra, Osiris. Monuments : Grand sphinx, Pyra- mides de Gizeh, Pyramides de Sakkarah.)

IL. De 3000 à 2500 ans. Moyen Empire ou Première période thébaine. Dyn. XI à XIV. (Conquête de la Nubie. Monuments : Lac Mæris, Labyrinthe.)

III. De 2500 à 1700 ans. Conquête du nord de l'Égypte par les Hycsos ou Pasteurs, bar- bares venus d'Arabie. Dyn. XV à XVIII. (Les dynasties nationales se maintiennent à Thèbes.)

IV. De 1700 à 1000 ans.

Nouvel Empire ou Seconde période thébaine. Dyn. XVIII à XX. (Conquête de la Syrie et de la Palestine. Relations avec l'Asie. Monuments : Serapeum, Colosse de Memnon, Obélisques, Salle hypostyle. Temple d'Ammon dont le culte se généralise en un essai de monothéisme sous l'influence des prêtres d'Héliopolis.)

V. De 1000 à 525 ans.

Pharaons de Tanis, de Bubastis et de Saïs. Dyn. XXI à XXVI (Retour au polythéisme ancien ; culte du dieu Bès; fondation, dans le delta, de la ville de Naucratis par des colons grecs.)

VI. De 525 à 414 ans.

L'Égypte, conquise par le roi de Perse, Cambyse, devient une province de l'empire des Achéménides. Dyn. XXVIII*. (Voyage d'Hérodote en Egypte.)

VIL. De 404 à 399 ans.

Expulsion des Perses d'Égypte. Pharaons saïtes. Dyn. XXVILI°

(Voyage de Platon en Egypte.)

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VIII. De 399 à 350 ans. Pharaons de Mendès. Dyn. XXIX°. Pharaons de Sebennytos. Dyn. XXX°, Nectanèbe II, le dernier des Pharaons.

IX. De 350 à 332 ans. L'Égypte, conquise par Artaxerxès III, redevient une province de l'empire des Perses.

X. De 332 à 305. Conquête d’Alexandrele Grand. Fondation d'Alexandrie en l’an 331.

XI. De 305 à l’an 30. Dynastie des Lagides ou des Ptolémées. Cléopâtre, dernière reine d'Égypte. Introduction des dieux gréco-asiatiques : Sérapis et Dio- nysos.

XII. De l’an 30, avant notre ère, à 384 après Jésus-Christ. L'Égypte devient province romaine; ses mœurs sont décrites, au début de cette période, par Diodore de Sicile qui donne (I, chap. LxxxvI à xc) l'opinion des Égyptiens cultivés de ce temps sur les diverses origines du culte des animaux.

Une opinion ancienne voulait que le culte des animaux eût été introduit d’Éthiopie en Égypte avec les hiéro- glyphes par les philosophes indiens appelés Gymnoso- phites ; mais il paraît certain aujourd’hui que ce fut l’'Éthiopie, au contraire, qui dut sa civilisation à l'Égypte et que, dans l’origine, tous ou presque tous les animaux furent objet de crainte ou de respect de la part des Égyp- tiens ; c'est peu à peu que ce peuple aurait éliminé la plupart des espèces sauvages inutilisables pour ne garder que les espèces utiles. En tout cas, le bœuf et le serpent furent les premiers et les plus répandus des animaux sacrés de l'Égypte. Le taureau, sous le nom d’Apis!, symbolisait le Soleil ; la vache était la déesse Lune qui, sous le nom d’Arhor?, représentait la nuit éternelle, le chaos d’où renaissaient constamment tout ce qui existe dans la nature et jusqu’au soleil lui-même. Le serpent

1 Ou Hapi qui devint ensuite Osiris ou Horus.

? Ou Hathor, qui devint ensuite Isis.

LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 13

(Urœus) était l’esprit fécondant d’Athor; c'était la force créatrice de la substance primordiale ; son corps enroulé sur lui-même représentait le cercle, la plus parfaite des figures, qui, comme la puissance fécondatrice elle-même, n'avait ni commencement ni fin.

A côté du bœuf et du serpent qu'on adorait partout, on trouvait encore, dans le Panthéon égyptien, vingt- cinq à trente autres animaux sacrés adorés ou vénérés, plus spécialement dans quelque ville ou quelque nôme particulier :

Les cynocéphales étaient adorés dans les deux Hermopolis.

Les sapajous _ à Memphis.

Les hippopotames à Papremis.

Les chats à Bubastis.

Les lions à Léontopolis et à Héliopolis. Les loups à Lycopolis.

Les chiens à Cynopolis.

Les mangoustes dans les deux Heracleoplis. Les musaraignes à Buto et à Athribis.

Les chèvres sauvages à Coptos.

Les boucs à Mendès.

Les béliers à Thèbes et à Saïs.

Parmiles oiseaux, on trouvait d’abord l’ibis, le vautour, la cigogne et la huppe, qui, comme le bœuf et le ser- pent, mais à un moindre titre, étaient révérés dans toute l'Egypte ; puis c’étaient :

L'épervier qu'on adorait dans les deux Héracleopolis et à Buto.

L’aigle dans la grande Diospolis. La chouette Saïs.

Les reptiles sacrés étaient, outre des serpents, des crocodiles qu’on adorait à Thèbes, à Arsinoé, la Crocodi- lopolis du lac Mæris, et dans d’autres villes. Comme pois- sons, la perche fut adorée à Latopolis, la carpe à Lepi- dotum, le brochet à Oxiriaque, le Lates niloticus' à

4 C’est un superbe poisson de la famille des Percoïdes, qui habite encore

FOYER

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Esné. Enfin on trouvait un peu partout : dans les temples, dans les sépulcres, sur la caisse des momies, etc., des dessins, des peintures, des statuettes en jaspe, en por- celaine ou en cornaline représentant des scarabées sacrés ; leurs mœurs curieuses avaient fait considérer ces insectes comme l’emblème de la sagesse et de l'industrie, en même temps qu'on voyait dans la boule ils déposent leurs œufs le symbole des renaissances successives. Tous ces animaux sacrés étaient respectés par les Égyptiens, au point que le meurtre, même involontaire, de l’un d’eux était puni de mort’. De plus, et ceci nous conduit directement à notre sujet, quelques représen- tants de ces espèces, ceux que les prêtres avaient reconnus à certains caractères comme étant les Ani- maux-Dieux, étaient apprivoisés, gardés et nourris près des parvis ou même dans l’intérieur des édifices sacrés. « Les sanctuaires des temples sont ombragés par des voiles tissés d’or », écrivait Titus Flavius Clément, un contemporain qui vivait à Alexandrie. « Si vous avancez vers le fond de l'édifice et que vous cherchiez la statue, un prêtre s’avance d’un air grave en chantant un hymne en langue égyptienne, et soulève un peu le voile comme pour vous montrer le dieu. Que voyez-vous alors? Un chat, un crocodile, un serpent indigène ou quelque autre animal dangereux. Le dieu des Égyptiens paraît: c'est une bête vautrée sur un tapis de pourpre. » À Héliopolis, le lion sacré qu’on gardait dans le temple du Soleil (Ammon Räà) « était nourri de viandes recherchées; on accompagnait ses repas de mélodies sacrées, et souvent,

aujourd’hui les eaux du Nil de la Haute Egypte on le connaît sous le nom de bayard.

1 Il en était ainsi, du moins, pour le chat et pour l’ibis, d'après ce que nous rapporte Diodore de Sicile qui visita l'Égypte sous le règne de Pto- lémée Aulète, c’est-à-dire soixante ans avant notre ère. Diodore de Sicile, I, 83.8 (trad. de A.-F. Miot. I, p. 168.)

LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 15

pour donner satisfaction à ses instincts de carnage, on enfermait en sa compagnie quelque animal vivant que de nombreux spectateurs se plaisaient à le voir poursuivre et dévorer‘ ». À Arsinoé, les crocodiles sacrés du lac Moæris « étaient si bien apprivoisés qu’on leur mettait des colliers au cou, des periscélides [ou anneaux] aux pattes et qu'on les faisait venir, par un simple cri, d’un bout du lac à l’autre pour leur tendre des gâteaux ou des morceaux de viande apportés par des visiteurs dévots* ».

Pour ces ménageries sacrées, les Égyptiens affectaient d'abord une certaine étendue de terre dont le produit était suffisant pour subvenir à la nourriture et à l'entretien des animaux. Ensuite, comme les Égyptiens étaient dans l’usage, pendant les maladies de leurs enfants, de faire des vœux à quelque dieu pour en obtenir la santé, ils accomplissaient ces vœux en se faisant raser la tête, et après avoir pesé les cheveux qu'ils avaient coupés contre un poids égal d’or et d’argent, ils en donnaient la valeur aux gardiens de la ménagerie *. Si l’offrande était destinée à des éperviers, les gardiens achetaient de la viande avec l’argent qu'ils recevaient, puis appelant les oiseaux en poussant de grands cris, ils leur jetaient les morceaux de chair qu'ils leur faisaient saisir au vol. Si c’étaient des ichneumons ou des chats, ils leur donnaient du pain trempé dans du lait, après les avoir appelés par un cla- quement de la langue, ou bien leur présentaient des poissons du Nil coupés par tranches*.

Pour les apis de Memphis et de Mnevis dans Hélio- polis, pour les boucs de Mendès, les crocodiles du lac

1 Loret, p. 89.

2 Loret, p. 87. Dans notre troisième volume, nous verrons faire la même chose avec les tortues des temples japonais.

3 (Diodore de Sicile, Loc. cit.). Ces gardiens étaient munis d’insignes parti- culiers qui les faisaient reconnaître de loin quand ils se montraient dans les villes et les campagnes ; les passants les saluaient avec le plus grand respect.

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Mæris, les lions de Léontopolis et d’autres animaux, on confiait leur entretien aux soins des hommes les plus distingués de l'État, qui leur prodiguaient une nourri- ture recherchée. On faisait cuire, dans le lait, la fleur de farine et le gruau qu'on leur donnait à manger avec des gâteaux assaisonnés de miel; on leur fournissait cons- tamment de la chair d’oie bouillie ou rôtie, et, pour les animaux carnassiers, on leur jetait en grande quantité des oiseaux pris aux filets. En un mot, non seulement ces hommes faisaient la plus grande dépense pour la nourriture de leurs animaux, mais encore ils leur pré- paraient des bains tièdes, les oignaient des huiles les plus précieuses, brülaient devant eux des parfums, enfin les couvraient de riches tapis et de toutes sortes d’ornements. De plus, dans le temps les deux sexes doivent se rapprocher, ils faisaient pourvoir à leurs besoins avec une recherche toute particulière, et l’on nourrissait, sous le nom de concubines, des femelles de chaque espèce d'animaux choisies parmi les plus belles et entre- tenues avec luxe et à grands frais”.

Pourtant, la dignité d’animal-dieu n'allait pas sans quel- ques inconvénients. Si ces animaux étaient bien nourris et bien fêtés, par contre les logements qu’on leur réser- vait n'étaient pas toujours très sains. En effet, les recherches que Lortet et Gaillard ont faites sur les somp- tueuses momies de béliers découvertes lors des fouilles de M. Clermont-Ganneau dans l'ile Éléphantine, ont montré sur le squelette de ces animaux la trace de lésions osseuses ankylosantes et des sabots longs et déformés comme ceux que présentent les ruminants tenus long- temps en captivité dans des espaces étroits, peu aérés et

4 Tout ce passage sur l'entretien des ménageries sacrées est pris textuel- lement à Diodore de Sicile, I, ch. Lxxxnr et Lxxxrv (traduct. comparées de Hoœæfer, I, p. 96-98 et de Miot, I, p. 166-171).

LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 17

privés en partie de lumière ; ces savants ont trouvé les mêmes déformations osseuses sur les squelettes des cynocéphales de la nécropole des singes, dans la vallée des Rois?, à Thèbes.

Mais cela n'était sans doute que pour des individus particuliers ou pour des circonstances déterminées, car la plupart des animaux des temples étaient élevés en plein air et en demi-liberté. Autrement, on ne compren- drait pas ce passage de la confession de l’Égyptien con- servée dans le Livre des Morts : « Je n'ai point chassé les bestiaux sacrés sur leurs herbages : Je n'ai pas pris au _ filet les oiseaux divins ! Je n’ai pas pêché les poissons sacrés dans leur étang... Je n'ai pas repoussé les bœufs des propriétés divines *.. »

III. Quand les animaux sacrés mouraient, « des lois générales réglaient la forme et la durée du deuil public, les funérailles, l'embaumement et la translation du corps aux lieux particuliers destinés à recevoir la dépouille de chaque espèce‘ ». On les inhumait auprès de leurs temples ou bien on les portait en des endroits choisis : les singes et les musaraignes sacrés à Thèbes”, les chats à Bubaste, les éperviers à Buto, les poissons à Esné, etc. Là, des ouvriers spéciaux les embaumaient et plaçaient leur corps, entouré de bandelettes, dans des nécropoles

1 Lortet et Gaillard, série, p. 26.

? 1bid., série, p. 1 et 2.

3 Confession négative, chap. 125. Traduct. E. Revillout, p. 672.

* Encyclopédie catholique, Paris 1840; Animaux, art. très documenté, auquel nous renvoyons pour les sources que nous ne donnons pas ici. Dio- uq based 3 po q P dore de Sicile en particulier dit que, pour ces funérailles, ceux qui avaient

pris la charge des ménageries sacrées ne dépensaient pas moins de 100 talents, c'est-à-dire environ 550.000 francs (I. ch. Lxxxrv).

5 La grande nécropole des singes de Thèbes, située au sud-ouest de la

ville en un lieu appelé aujourd’hui Quasr-el Agouz, date seulement de l'époque des Ptolémées.

I. 2

18 ANTIQUITÉ

particulières à chaque espèce. Une des premières décou- vertes de ces sépultures fut faite, en 1851, par Mariette, au cours d’une exploration que ce savant faisait de la nécropole de Sakkarah; c'était celle des taureaux sacrés de Memphis, le Sérapeum, qui contenait 64 momies de taureaux sacrés enfermées chacune dans un grand sar- cophage de granit ou de basalte. Depuis, des découvertes semblables se sont multipliées et des savants, tels que Lortet et Gaillard, ont pu fouiller ces sépultures et en retirer les corps pour les étudier de près. Ils ont trouvé ainsi, dans certaines galeries annexées aux temples, des milliers de gazelles (dorcade et isabelle), d’antilopes bubales, de mouflons à manchettes, etc., le corps enduit de bitume ou trempé dans des solutions concentrées de natron ‘, etentouré de bandelettes. encore, l'examen du squelette et celui de la dentition prouve avec la dernière évidence que la plupart de ces animaux, primitivement sauvages, avaient vécu en captivité dans des enclos sacrés”. Des momies de chats toujours soigneusement entourées de bandelettes élégamment entre-croisées, remplissent en quantités prodigieuses d’énormes galeries. « Beaucoup de ces souterrains en contiennent des masses si Consi- dérables, à Sakkarah par exemple, que pendant plusieurs années elles furent exploitées pour en faire de l’engrais. Ces momies renferment des individus de tous les âges; des myriades de fœtus sont aussi attachés en paquets, emmaillotés de bandelettes et placés les uns à côté des autres. De petits nouveau-nés remplissent quelquefois la cavité abdominale de grandes chattes admirablement sculptées dans un morceau de bois, ou bien reposent dans de minuscules sarcophages, à couvercles cintrés, très

1 Mélange salin fourni par des efflorescences du sol de l'Égypte et dont l'élément prédominant est le sesquicarbonate de soude.

2 Lortet et Gaillard, 1'° partie, p. 1v.

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grossièrement travaillés, et qui semblent avoir été cons- truits par des mains d'enfants. » A Thèbes, on a trouvé des musaraignes momifiées qui, après avoir été trempées dans du bitume et entourées de fines bandelettes dorées, avaient été enfermées dans de petits sarcophages de bronze ou de bois de sycomore dont le couvercle portait toujours une musaraigne de grandeur naturelle admirablement sculptée. À Syout, l’ancienne Lycopolis Osiris était adoré sous la forme de loups vivants, les collines occi- dentales de la ville sont percées de mille trous au fond desquels dorment toujours les momies de ces animaux. Ailleurs, ce sont des momies d'oiseaux, et tout d’abord des rapaces diurnes ou nocturnes qui se trouvent en quantités innombrables, tantôt séparément, tantôt par masses de vingt à quarante individus de toutes espèces. Les corps sont alors entassés les uns contre les autres, solidement collés par une pâte bitumineuse appliquée à chaud, et disposés en énormes fuseaux longs d’un mètre et demi environ. Les plumes, quoique tachées par le bitume, sont ordinairement très bien conservées et la plupart des squelettes, montés avec le plus grand soin, ont pu être comparés, par Lortet et Gaillard, à ceux des espèces congénères de l’époque actuelle.

Puis, ce sont des momies d’ibis que l’on trouve en nombre immense dans toute l'Égypte. Parfois le corps de ces oiseaux estentouré « de fines bandelettes formant des losanges plus ou moins foncés, disposés avec une grande élégance. Dans d’autres nécropoles, leur corps simple- ment trempé dans une solution concentrée de natron, entouré de toiles, a été enfermé dans de grandes jarres en terre rougeûtre, grossièrement tournées et fermées par une couche de plâtre très habilement appli- quée sur l'ouverture. Dans certaines galeries, à Sakkarah, par exemple, ces pots placés les uns sur les autres,

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et formant de nombreuses couches superposées, rem- plissent par milliers de longues galeries. Quelques-uns de ces vases renferment des œufs d’ibis bien conservés. » (Lortet ét Gaillard.)

« À Maabdeh, des millions de crocodiles desséchés sont ensevelis dans de vastes galeries souterraines, qu'aucun voyageur n'a pu encore explorer dans toute leur étendue, et qui renferment, à côté de grands cro- codiles de deux ou trois mètres, des animaux plus jeunes, mesurant de vingt à trente centimètres seulement et liés par bottes de dix ou douze. » (Loret, p. 76.) Près de Monfalout, à côté d'individus adultes, on trouve encore des paquets de jeunes crocodiles collés ensemble par le bitume, souvent placés sur des corbeilles d'écorces avec des œufs dans l’intérieur desquels on peut trouver des embryons bien conservés. Enfin, à Esné, les momies de poissons, entourées soigneusement de bandelettes de lin, présentent toutes les grandeurs, depuis quel- ques centimètres jusqu’à 1",50 de longueur ; à côté de ces momies, on trouve enterrés dans le sable des masses d’alevins de Lates enveloppés de bandelettes et de papyrus.

IV. Les Égyptiens avaient, à la vérité, pour garder en captivité des animaux sauvages, d’autres raisons que celles du sentiment religieux. C’étaient, en effet, de très grands chasseurs, et ils avaient dressé comme animaux de chasse : des chiens et des chats‘, des lycaons ou chiens hyénoïdes,

1 Les chiens des anciens Égyptiens : chien-renard, chien de Dongolah, grand levrier du nord de l'Afrique ou Sloughi, grand chien courant, grand mâtin et petit basset, sont figurés par Lenormant (b, p. 165).

Voir également : sur les chiens et autres animaux de chasse des Égyp- tiens : F. Lenormant, a I, 343-364. Rosellini, I, p. 197-202, Siber de Sihlwald, p. 288 et 384, et Birch ; sur les chats des anciens Egyptiens : Lenormant a, I, 365-375, Lortet et Gaillard, 1" partie, 1903. Disons seulement ici que les Egyptiens élevaient deux sortes de chats : le chat domestique tout à fait

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des hyènes rayées ‘, des léopards ou des guépards et jus- qu à des lions. {ls se servaient du lycaon pour la chasse en plaine, alors qu'ils avaient dressé les chats, à cause de leur légèreté, pour la chasse des petits oiseaux dans les marais. On employait les chats pour leur faire cher- cher et rapporter les oiseaux tombés dans les roseaux, assommés ou seulement étourdis par le choc des bou- merangs.

L'emploi de la hyène et du lycaon pour la chasse dis- parut au temps de la XIT° dynastie ; le chat, au contraire, s’apprivoisait de plus en plus de facon à devenir, vers la XV® dynastie, le commensal de la maison. En même temps, on voyait dans les meutes de chasse, à partir de la XVIII et de la XIX° dynasties : des guépards et des lions”. Pour les guépards, il est avéré que cet animal devint alors et resta toujours en Égypte, avec le chien, l'animal de chasse par excellence. Pour les lions privés que l’on avait l’habitude de tondre en Égypte comme en Assyrie”, Lenormant pense qu'ils furent employés par les Pharaons surtout pour les accompagner à la guerre. Beaucoup de monuments nous montrent, en effet, le lion favori du roi sculpté sur les côtés de son fauteuil, de son palanquin ou de son char de bataille, Nous connais-

semblable aux nôtres, mais surtout le chat ganté, grande espèce haute sur pattes et à front bombé qui vit aujourd’hui, à l’état sauvage, dans les forêts du Fayoum, sur les rivages de la mer Rouge, ainsi qu’en Tunisie et en Tripo- litaine.

1 Des hyènes sont représentées, recevant de la nourriture, dans deux tom- beaux de la VI® dynastie : celui de Mererouka ou Méri et celui de Ke-gem- ni ou Kagemni, l’un et l’autre à Sakkarah. Ces tombeaux, de même que la mas- taba voisine de Ti montrent les représentations des animaux sauvages domestiques par les Égyptiens.

? Prisse d'Avennes (b. II, pl. XIIÏ) reproduit des sculptures de Thèbes de la XVII* et de la XVIII® dynastie, dans lesquelles on voit deux guépards avec un collier autour du cou. Dans la même planche un lion est représenté avec un harnachement autour du corps.

* Voir au musée du Louvre, les lions du Sérapéum, surtout ceux qui sont placés sur le côté de l'escalier Daru.

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sons même le nom du lion que Ramsès Il, le Sésostris des Grecs emmenait à la guerre; il s'appelait Anta- m-nekht; en temps ordinaire, il était enchaîné, devant la tente du-roi; mais, quand Ramsès montait sur son char pour aller au combat, le lion marchait un peu en avant, à côté des chevaux, combattant avec son maître et ren- versant d’un coup de patte quiconque s’approchait de luit.

Les lions apprivoisés ne furent pas en Égypte l’apa- nage des seuls Pharaons. Tout homme assez riche pour se donner le luxe de pareilles bêtes pouvait en posséder, du moins au temps de la domination romaine ; Appollo- nius de Tyane rencontra un de ces lions privés lors de son voyage en Égypte; conduit par une simple laisse, l'animal suivait partout son maître, jusque dans l’inté- rieur des temples et des maisons particulières ; il parais- sait fort doux et faisait des caresses à tous ceux qui l’ap- prochaient ?.

V. Les riches Égyptiens avaient, dès les temps anciens de Memphis, des parcs et de grandes exploi- tations agricoles dans lesquels on trouvait, à côté de la plupart de nos espèces domestiques”, des animaux

1 Prisse d’Avennes. Monuments... pl. XX VIII, et id. Histoire... I, pl. XL, LXXX VII et LXXXVIIL, et Champollion, III, pl. CCX VII.

Ce lion est figuré dans le temple souterrain d’'Ibsamboul, dans la Basse- Nubie, et sur un des pylônes de Lougsor (Champollion, Monuments... T. I, pl. XVII bis et XXV et t. IV, pl. CCCXX VII). Ses exploits à la guerre sont racontés gravés sur les monuments précédents par un scribe contemporain, du nom de Pentaour (Lenormant, Les premières... 1, 287). La position de lions privés à côté des chevaux nous est encore exactement donnée par un bas- relief du pavillon de Medinet-Habou, à Thèbes, qui représente cette fois Ramsès III partant pour une expédition guerrière (Champollion, II, pl. CCXVII).

? Voir Apollonius. Ch. xv.

% Voir: Recherches sur l'histoire de quelques animaux domestiques prin- cipalement en Egypte, in Lenormant, 1, p. 229 et suivantes.

PET, Ve TE A 0

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sauvages apprivoisés et peut-être même vraiment domes- tiqués, que nous ne savons plus maintenant asservir à nos besoins ou à nos plaisirs. Les tombeaux de l’Ancien Empire, particulièrement ceux de la IV* et de la dynas- ties, montrent en effet de nombreux troupeaux de gazelles, d’antilopes, de grues, etc., qui paissent sous la surveillance de gardiens appuyés sur de longs bâtons. On y reconnaît d’abord l’algazelle, la gazelle dorcade, l’anti- lope defassa, le bouquetin beden, puis, plus rarement, deux autres antilopes : le damalisque du Sénégal, facile- ment reconnaissable à ses cornes en forme delyre, et l’oryx beïsa ainsi que des bubales. Maspero* croit que ce sont des animaux apprivoisés provenant de grandes chasses du désert. Fr. Lenormant, allant plus loin, pense qu’il faut voir, dans ces troupeaux, des animaux domestiques éle- vés pour la boucherie. « Dans presque toutes les tombes, en effet, dit-il’, ces animaux figurent en compagnie du bœuf, du mouton et de la chèvre, parmi les animaux domestiques que les pâtres amènent pour la provision de la maison du défunt. D’autres fois elles sont représentées toujours à côté du bœuf, du mouton et de la chèvre, comme formant des troupeaux, que comptent et enre- gistrent les scribes chargés de la comptabilité du bétail. (Lepsius, atl. II, 69, 70). Ces troupeaux étaient souvent très nombreux et les chiffres inscrits dans quelques sépultures montrent le développement qu'avait pris l’éle- vage des antilopes à l’état domestique. Le tombeau de Sabou, découvert à Sakkarah par Mariette et exécuté au commencement de la VI° dynastie, énumère comme se trouvant sur la propriété du mort :

1 Sur les oryx dans l’ancienne Egypte, voir deux travaux de A. Bonnet et

de V. Lortet, in Lortet et Gaillard, 4°, série, p. 159-178 avec 20 fig. et 1 pl. en couleurs.

?b1I, 63, en note. 3 a I, 328.

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405 bœufs d’une race dont la représentation est assez rare ;

1.235 bœufs et 1.220 veaux de la race bovine à lon- gues cornes, qu'on voit habituellement sur les monuments de l'Ancien Empire ;

1.360 bœufs et 1.138 veaux de l’espèce à cornes courtes figurés aussi fréquemment sur les monu- ments du même âge ;

1.308 algazelles ;

1.135 gazelles, et

1.244 defassas. »

On engraissait les algazelles, les defassas et les bœufs au moyen d’une pâtée que les valets de ferme introdui- saient à la main dans la bouche de l'animal’. On en con- servait d’autres pour la reproduction ; un bas-relief d’une des pyramides de Gizèh, datant de la IV° dynastie, nous montre une gazelle levant gentiment sa patte droite pour laisser téter son petit”; un grand nombre d’autres documents, reproduits également par Lepsius, figurent des pâtres apportant dans leurs bras ou sur leurs épaules des faons d’antilopes, en même temps que des petits veaux, des chevreaux et des agneaux; une petite statuette en émail bleu du Louvre” montre une antilope avec les quatre pattes ramenées sous le ventre et liées en un seul faisceau.

La mode d’avoir de ces grands troupeaux d'animaux du désert, dont l'entretien supposait une richesse considé- rable, commença à disparaître dès la XII‘ dynastie. A cette époque, les algazelles sont encore élevées et

1 Lepsius, Atlas, Abth. II, bl, 129 et 132. ? Lepsius. Atlas, Abth. II. bl. 12. Grab. 86.

3 Salle des Dieux, 8793. Un document à peu près semblable du musée de Boulaq (Maspero, c. 41611, p. 275), indiquerait que c’est une bête pré- parée pour le sacrifice.

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engraissées en captivité’, mais les autres antilopes ne sont plus figurées sur les tombeaux que comme gibier. A partir de la XVIII: dynastie, on ne trouve plus aucun de ces animaux dans les grands domaines des Égyptiens, mais on y voit paraître un goût de plus en plus vif des animaux, des fleurs et des plantes rares. Après avoir domestiqué, dans les premiers temps, un grand nombre de leurs espèces sauvages, après s'être contentés des tributs d'animaux que leur fournissaient la Nubie et l'Ethiopie, les Égyptiens vont maintenant chercher à acclimater des espèces nouvelles introduites de pays lointains. L'idée _ leur en avait peut-être été donnée par les Hyesos qui avaient amené avec eux en Égypte, le cheval inconnu jusqu'alors. En tout cas, dès que ces envahisseurs eurent été définitivement chassés, on voit une reine de la XVII dynastie, Hatasou, la glorieuse fille et sœur des Thoutmès?, envoyer cinq vaisseaux aux « Échelles de l'encens », le pays des Somalis, pour y prendre des aro- mates, de la myrrhe, de l’encens, de l’ébène, de l’ivoire, de l’or et autres choses précieuses que réclamait Amon. L'expédition eut un plein succès ; elle revint, rappor- tant à Thèbes, non seulement tout ce qui était néces- saire aux temples, mais encore quantité d'animaux d'es- pèces nouvelles inconnues à l'Égypte : des singes, des lévriers, des léopards, une girafe, des centaines de bœufs de forte taille et nombre d'oiseaux divers, enfin des plantes et des fruits dont trente et un arbres à encens qui avaient été enlevés et transportés avec leurs mottes de terre. Le cortège défila pompeusement dans les rues de Thèbes, puis la reine ordonna de faire planter les arbres sur les larges terrasses et le long de la façade

1 Lepsius, Abth. II, bl. 129 et 132,

? Hätshopsitou, Hatshepsou ou Ha-t-schepou, dont le prénom était Ra4- mâ-K à.

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extérieure du temple splendide qu’elle venait de faire construire sur la rive gauche du Nil, en l'honneur d'Amon- et de ses dieux parèdres, Hathor et Anubis'; pour cela, on creusa dans le roc des fosses carrées munies de rigoles d'arrosage que Naville retrouva encore remplies de terre avec les racines des arbres desséchées, en place. Quant aux animaux, :il furent mis dans le palais ou par- qués à l'ombre de ces arbres, comme le montrent les bas-reliefs que la reine fit graver sur les murs du temple pour célébrer cette expédition célèbre”. Et c'est ainsi qu’apparaît dans l’histoire, il y a environ 3400 ans, le pre- mier « Jardin d'Acclimatation » connu; les Égyptiens, déjà conscients des harmonies de la nature, l'avaient placé sous la protection du dieu Soleil, et ils l’appe- laient « le Jardin d’Amon * ».

Le frère-mari et successeur d’'Hatasou, le célèbre con- quérant Thoutmès III, suivit son exemple, car on peut voir encore aujourd’hui, dans une des salles qu'il fit construire au grand temple de Karnak, la figuration de plantes, d'oiseaux et de mammifères d'espèces nouvelles rapportés de Syrie. D'autre part, ce monarque était allé chasser l'éléphant en Mésopotamie et c’est sous son

1 Appelé alors Zeser-Zeserou, « le Sublime des Sublimes », ce temple est connu aujourd'hui sous le nom de Deir el-Bahäri, ou « Couvent du nord » à cause d’un couvent de moines coptes qui en occupa jadis une partie de l’em- placement. Il fut fouillé par Mariette en 1877, puis, et surtout, par Ed. Naville, de 1894 à 1905 ; ce sont des égyptologues que nous suivons ici, en même temps que G. Maspero (b. II, p. 250 et suiv.), A. Moret (p. 3 et suiv.) et AL. Gayet, p. 138 et 217.

2 Les arbres sont des Boswellia thurifera, Cart., térébinthacée de 3 à 6 mètres de haut qui produit le véritable encens ou oliban. L'inscription qui les accompagne est ainsi conçue : « Trente et un arbres d’Ana frais, apportés comme merveilles de Poun à la sainteté de ce dieu. » Entre les arbres, en com- mençant par la droite, on lit ces mots : « cuivre, collyre, casse-tête des habitants de Poun, ébène, ivoire, kasch ».

8 Depuis longtemps déjà, en effet, Râ, l'antique dieu solaire symbolisé par

le disque et l'épervier, avait été confondu avec Amon, le dieu thébain généra- teur à la tête de bèlier.

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règne que parurent en Égypte les premiers éléphants privés‘, mais ce sera seulement au temps des Ptolémées, comme nous le dirons plus loin, que les Égyptiens sau- ront apprivoiser et dresser leur espèce africaine.

En même temps, toujours sous le second âge thébain, les procédés de capture des animaux se perfectionnaient. Les veneurs de la noblesse et de la cour prenaient l’habitude d'établir « dans le coin d’un ouady ou sur un plateau rocheux, des parcs mobiles, clos de filets à larges mailles tendus sur des pieux fichés dans le sol : une seule ouverture y donnait accès, vers laquelle les rabatteurs et les chiens dirigeaient le gibier. Lorsque la harde ramassée sur le parcours de la bande y avait pénétré, la porte se refermait sur elle et elle demeurait prisonnière ; c'était un pêle-mêle de bêtes incohérentes, des gazelles et des taureaux, des mouflons, des chèvres, des lynx, des lièvres, des ichneumons, des chats sau- vages, sur lesquels la meute fonçait et que les chasseurs postés le long de la barrière criblaient de leurs traits » ou bien conservaient vivants pour les ménageries et les fermes princières*. Un grand nombre de documents de cette époque nous représentent, en effet, des Égyp- tiens revenant de la chasse avec des lionceaux, des oursons, des ruminants pris au piège ou au lasso, ou encore des oiseaux qu'ils attiraient au moyen d’ « ap-

pelants » et capturaient en jetant sur eux d'immenses filets ?.

1 On voit représenté, par exemple, dans une des peintures du tombeau de Kakhmarîya, un des officiers de Thoutmès III, l'arrivée d'un petit élé- phant avec son cornac syrien, en compagnie d’un ours isabelle du Liban.

2 G. Maspero, d.

3 Voir les peintures du tombeau de Phathhoptpou, ceux des hypogées de Gizèh, de Sakkarah et surtout celles de Kôm-el-Ahmar, au sud de Mem- phis, dont le décor est complet. Ces peintures ou d’autres semblables ont été reproduites en particulier par G. Maspero, b, Il, p. 269 et 285 et par Lenormant, b, LI, p. 18. À noter encore que les Egyptiens peignaient toujours,

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À la dynastie suivante (xix°), les conquêtes du grand Ramsès IT (le Sésostris des Grecs), continuèrent à amener en Égypte des singes, des lions, des guépards, des gazelles, des antilopes, des bœufs aux cornes façconnées, des girafes, des autruches, etc.‘.

A la XX° dynastie, Ramsès III nous montre dans les deux bas-reliefs des pylônes du temple qu'il éleva à Médi- nèt-Abou, tout près des célèbres colonnes de Memnon à Thèbes, une chasse de lions et d’urus gigantesques. Mais cette dynastie fut la fin de la puissance thébaine et même de la grandeur de l'Égypte. Les pharaons remontent alors dans le delta ils habiteront successivement Tanis, Bubaste, Sais, Mendès, puis ils disparaissent définitive- ment devant les invasions des Perses. L'Égypte ne va retrouver quelque chose de sa splendeur que sous les Ptolémées.

VI. Alexandre et son lieutenant Ptolémée apportèrent avec eux, en Égypte, de nouveaux animaux : des élé- phants dressés, des faisans et des perruches”. Mais ils y introduirent, en même temps, les cultes des dieux asiatiques Sérapis et Dionysos, et ce fut une cause de renouveau pour les ménageries des temples.

dans leurs tableaux, les cynocéphales (Papion hamadryas) en vert et les cer- copithèques en jaune.

* Voir les bas-reliefs du spéos de Beit-Oualli, au sud de Philæ, repro- duits par Edouard Charton, t. I, p. 68 et 71, d’après Champollion le jeune.

? Plus tard, lorsque le marché de l'Inde fut fermé aux Ptolémées, ces princes se préoccupèrent de faire dresser des éléphants d'Afrique. Pour cela, ils fondèrent plusieurs parcs d’éléphants le long de la mer Rouge et de la Troglodytique. (Voir G. Maspero, c p. 417 et S. Reinach, art, Elephas.)

Les faisans avaient été apportés de la Médie; on les coaservait au palais du roi on faisait couver leurs œufs par des poules. Ils pullulèrent bientôt : cependant au temps de Ptolémée VII (Evergète II) on n’en mangeait pas et le roi voulut les conserver tous comme étant « un précieux trésor dans sa maison ». (Athénée, b. Liv. XIV, ch. 1x, 965 ; a. Liv. XIV, ch. xx, t. V, p. 320.) Quant aux perruches, elles furent introduites sans doute plus tard, car Athénée nous dit encore que ce fut une grande merveille d'en voir paraître à la Pompe que nous décrivons plus loin.

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Sérapis fut promptement identifié par les Égyptiens à leur Osiris, et son culte, qui se répandit par toute l'Égypte, développa l'élevage des bœufs sacrés. La déesse Isis, l’ancienne Athor, épouse d’Osiris, prit également, à cette époque, une importance de plus en plus grande, et une signification religieuse de plus en plus belle ; bien- tôt elle partagea avec son époux l'empire du monde et des cieux, comme le faisaient à la même époque, en Grèce, Jupiter et Junon. Dans sa lutte contre la mort, dans la recherche du cadavre d’Osiris, dans la résurrection de son époux et dans la procréation de son fils Harpocrate (Horus), Isis devint la divinité tutélaire par excellence, la mère de tous les êtres, la triomphatrice du bien sur le mal et l’évocatrice de tous les arts. En novembre, commençait ce qu'on appelait sa Passion, et avec elle, l'hiver venait mettre la nature en deuil ; c'était le moment Isis, en pleurs, parcourait le monde pour chercher le corps d'Osiris ; peu à peu elle en retrouvait les membres épars, les rassemblait, les ramenait à la vie, et enfin, comme couronnement splendide de son œuvre d'amour, elle met- tait au monde le dieu vengeur Harpocrate-Horus; alors c'était le printemps et, avec lui, le réveil de la nature, son rayonnement de joie et sa puissance fécondante. Le culte de cette belle déesse ne comprenait, semble-t-il, pour ce qui a rapport à notre sujet, que des sacrifices d'oiseaux sacrés, des oies surtout, qu'une peinture antique nous montre vivant en liberté dans les jardins qui entouraient les temples de la déesse‘; mais il s’ac- compagnait de grandes fêtes et de processions splendides figuraient des animaux sauvages apprivoisés, tels que des ours et des singes ”*.

1 C’est une peinture d’Herculanum que Georges Lafaye a reproduite dans son article /sis du Dict, de Daremberg et Saglio.

? Apulée, L’Ane d’or, XI, t. Il, p. 337.

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Ce fut surtout avec le culte nouveau de Dionysos que les animaux sauvages eurent à jouer, dans les proces- sions religieuses, un rôle très important. Ce dieu était de la Terre fécondée. par le Soleil dans un certain lieu de l'Asie qu'on appelait Nysa. Il y avait passé son enfance, nourri et élevé par les Nymphes de la contrée, par les Hyades ou les Muses, en compagnie de la chèvre Amalthée ; il avait grandi, apprenant à planter la vigne et à extraire le jus de la grappe, à dompter et à appri- voiser les bêtes les plus féroces ; devenu grand et fort, tenant de ses parents le pouvoir divin de créer et de distribuer les richesses, il allait, dit la légende, se pro- menant à travers le monde, monté sur un char traîné par des panthères, suivi des animaux qu'il avait asser- vis à sa puissance et entouré d’un cortège joyeux de Nymphes, de Ménades, de Satyres, de Pans et de Cen- taures. Partout le dieu joyeux conduisait ses bruyantes bacchanales, dans les plaines fertiles, comme sur les sommets boisés des montagnes, partout c'était une fête de la nature entière. À son passage, comme à celui d'Isis, l'intelligence se réveillait et s’exaltait dans le cer- veau des hommes, l'amour faisait gonfler le cœur de tous les êtres, les fleurs sortaient de terre, les fruits naïssaient aux arbres, et, des rochers eux-mêmes, sortaient des sources pures, des ruisseaux de vin, de lait ou de miel.

Le culte de cette religion gréco-asiatique comportait donc nécessairement des fêtes joyeuses et, parmi ces fêtes, une grande procession venait représenter la course féconde de Bacchus à travers le monde. Dans l’Inde, ce culte avait pris naissance, les panthères, animaux consacrés à Dionysos, formaient seules le cortège du dieu ; en Égypte, aux Grandes Dionysies, qui avaient lieu au commencement du printemps, c'étaient tous les animaux qu'on pouvait trouver. Y eut-il, dans la dernière capitale

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de l'Égypte, à Alexandrie, de grandes ménageries perma: nentes annexées au Museum ou au Sérapeum ? Cela est possible et même probable pour le Museum, car diffé- rents textes donnent à croire que cette célèbre institu- tion de Ptolémée Philadelphe possédait un Jardin d’Ac- climatation pour les plantes exotiques et des parcs _ étaient réunis des animaux d'espèces rares. En tous cas, il est certain que des ménageries étaient formées par les Ptolémées, quand ces princes célébraient leurs victoires, ou certaines grandes fêtes religieuses, par des proces- sions accompagnées de festins, de combats, de courses de chars et ils étalaient toutes leurs richesses. Deux de ces « Pompes » nous sont connues par les récits qu’en donne un grec d'Égypte, Athénée*. Dans l’une d’elles, qui eût lieu sous Ptolémée V Epiphanes (205-181), on ne vit guère que des éléphants, des chevaux et des bœufs en quantité innombrable ; dans l’autre, au contraire, qui fut donnée par Ptolémée VI Philometor (181-146), les Alexandrins assistèrent au défilé d’une véritable ména- gerie dont la variété et l'abondance en animaux fait déjà prévoir les grandes ménageries romaines. Cette Pompe commença par la bannière de l'étoile du matin, car ce fut au lever de cet astre qu’on se mit en marche, puis parurent successivement les cortèges de toutes les divi- nités de la ville qui étaient arrangés de façon à représen- ter symboliquement l’histoire de la vie des dieux. Le cortège de Dionysos, le seul qui nous intéresse, était pré- cédé de silènes vêtus de rouge qui étaient chargés

1 Elien. De nat. anim., X VE, 3; Athénée, V, 196, XIV, 654 c. Voir aussi Auguste Couat, p. 16 et Parthey qui donne le plan de l’ancienne Alexandrie.

? Athénée qui vivait au mr siècle de notre ère écrit ici d'après Callixéne de Rhodes, un contemporain des Ptolémées. Nous avons suivi la traduction de Montfaucon (a III, partie, 302) après l'avoir comparée et complétée par celles de Lefebvre de Villebrune (II, liv. V, 250-262-283) et de l'abbé de Marolles (liv. V, ch.1v, 278-287).

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d'écarter la foule des spectateurs; puis venaient deux longues théories de vingt satyres portant des lampes dorées ; une troupe de Victoires aux ailes d’or etaux habits brodés de figures d'animaux faisait entendre des airs de musique, précédant cent vingt thuriféraires vêtus de tuniques pourpres et couronnés d’or, qui s’avançaient en jetant continuellement de l’encens, de la myrrhe et du safran sur un autel couvert de lierre. Ces jeunes gens étaient suivis de nouveaux satyres et de nouveaux silènes le front ceint de feuilles de lierre en or, et qui faisaient cortège, en sonnant de la trompette, à des personnages magnifiquement parés personnifiant les Heures, les Sai- sons, les Années et les Lustres.

Après eux venait, sur un char traîné par cent quatre- vingts hommes, la statue de Bacchus entourée de prêtres, de prêtresses et de femmes portant, sur leurs cheveux épars, des couronnes composées les unes de serpents en or, les autres de branches d’if, de vigne ou de lierre. Ce char était suivi de beaucoup d’autres alternant avec des compagnies de satyres, de silènes ou de jeunes garçons couronnés de lierre ou de branches de pin et portant des flambeaux et des vases d’or ou d'argent. Les chars étaient symboliques : c'était la statue de Nyssa, la nour- rice de Bacchus, qui, par le moyen d’une machinerie cachée, se soulevait de temps en temps pour répandre le lait d’une fiole d’or qu’elle tenait à la main ; c'était un pressoir tout plein de vendanges, que soixante satyres commandés par Silène foulaient en chantant au son de la flûte; c'était une outre énorme, faite de peaux de léo- pards, et d’où coulait du vin par tout le chemin; e’étaient : un immense cratère d'argent ciselé et une table portant le lit de Sémelê, la Terre, mère de Bacchus, puis un antre profond drapé de lierre et de pampres, d’où sor-

taient constamment des pigeons, des ramiers et des tour- *

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terelles. Ces oiseaux ne pouvaient voler loin, car ils avaient les pattes liées avec des bandelettes ; aussi tom- baient-ils presque aussitôt dans la foule chacun avait le droit de les saisir et de les conserver.

À ce moment paraissaient les animaux de la ménagerie, figurant symboliquement, les animaux domptés et asser- vis par le dieu. Cette partie du cortège débutait par un éléphant caparaçonné d’or et couronné de feuilles de lierre ; conduit par un petit satyre à califourchon sur son cou, il portait Bacchus revêtu de pourpre, et couronné d’or, en souvenir du dieu partant pour son expédition des Indes. L’éléphant était suivi par cinq cents jeunes filles vêtues de pourpre et ceintes d’une tresse d’or, puis par dès troupeaux d’ânes harnachés d’or ou d’argent et portant des silènes et des satyres couronnés.

« Après cela, et nous donnons maintenant textuelle- ment la traduction de Montfaucon, venaient vingt- quatre chars tirez par des éléphants, soixante tirez par des boucs, douze tirez par des lions, six tirez par des oryges, espèces de chèvres, quinze par des buffles, quatre par des ânes sauvages, huit par des autruches, sept par des cerfs. Sur tous ces chars étaient montez de jeunes garçons revêtus en cochers et portant des petases (chapeaux) ; d’autres garçons encore plus petits accompagnaient ceux- ci, armeéz de peltes et de longs thyrses, revêtus de man- teaux parsemez d'ornemens d’or. Les jeunes garçons qui servaient de cochers étaient couronnez de rameaux de pin, et les plus petits de lierre. Il y avait encore, de l’un et de l’autre côté, trois chars menez par des chameaux : ceux-ci étaient suivis de chars tirez par des mulets, sur lesquels chars on voioit des tentes faites à la manière des barbares, et des femmes indiennes, et d’autres nations vêtues en esclaves. De ces chameaux quelques-uns étaient destinez à porter trois cens livres d'encens

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d’autres portaient deux cens livres de safran, de canelle, de cinnamone et d’iris. Près de ceux-ci marchaient des Éthiopiens armez de piques, qui portoient les uns six cens dents d'éléphant, les autres deux mille branches d’ébène, les autres soixante coupes d'or et d'argent, et de la poudre d’or.

Après ceux-ci venaient deux chasseurs qui portoient des dards dorés, et conduisoient deux mille quatre cens chiens, partie Indiens ou Hyrcaniens, partie Molosses ou d’autres espèces. Ensuite cent cinquante hommes portoient des arbres, auxquels étaient attachées des bêtes fauves de différente espèce et des oiseaux ; on portoit aussi dansdes cages des perroquets |[perruches] de l'Inde, des pans, des méléagrides, des faisans et d’autres oiseaux d’Éthiopie en grand nombre : de plus cent trente moutons d'Éthiopie, trois cens d'Arabie, vingt de l’isle d'Eubée, vingt-six bœufs blancs indiens, huit bœufs d’Éthiopie, un grand ours blanc”, quatorze léopards, seize panthères, quatre lynx, trois petits ours, un camelopardale, un rhi- nocéros d’Éthiopie. »

Le défilé de la ménagerie était interrompu ici par la statue de Bacchus, auprès de laquelle se dressait un Priape couronné de feuilles de lierre en or ; par celles de Junon, d'Alexandre, de Ptolémée et de la Vertu ; puis par des femmes richement vêtues qui portaient les noms des villes de la Grèce, enfin par deux chars portant l’un un thyrse d’or, l’autre un phallus d’or.

On retrouvait alors « un grand nombre de bêtes sau- vages et de chevaux, vingt-quatre lions de grandeur démesurée, plusieurs autres chariots à quatre roues qui

1 La présence ici d’un ours blanc peut s'expliquer par un cas d’albinisme ou bien encore par ce qu'il aurait existé alors de véritables ours blancs dans les pays voisins de l'Égypte. C’est ainsi que le voyageur Rüppel (cité par Hœæfer, p. 50) aurait découvert, dans les monts du Liban, une espèce ou une variété d'ours blancs,

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portoient non seulement les statues des Rois, mais aussi celles de plusieurs dieux. Après cela venait un chœur de six cens hommes, parmi lesquels étoient trois cens joueurs de guitarres dorées, qui portoient tous des cou- ronnes d’or. Près de ceux-ci marchoiïent deux mille tau- reaux, tous de même couleur, qui portoient des fron- taux d’or, au milieu desquels étoit une couronne aussi d’or; ils étoient encore ornés d’un collier et d’un égide qu’ils portoient sur la poitrine ; tout cela étoit d’or. »

Ensuite paraissait le cortège de Jupiter et celui d'Alexandre, dont la statue toute en or était placée sur un char tiré par des éléphants. Enfin, après un défilé d’en- censoirs, de foyers, de trépieds de Delphes, de palmes dorées, de couronnes d’or, de vases et autres pièces pré- cieuses tirées des temples, la procession se terminait par des chariots chargés d’aromates.

La domination romaine laissa subsister longtemps les ménageries sacrées de ce pays; ce fut seulement en l'an 384 de notre ère, en effet, sous l’empereur Théo- dose, que le culte des animaux-dieux fut aboli et que les temples commencèrent à être détruits. Toutefois les cultes d’Isis et d'Osiris se maintinrent longtemps encore dans la Haute-Égypte, à Philæ par exemple, dont les temples ne furent fermés que sous Justinien, c’est-à-dire au vr° siècle de notre ère.

CHAPITRE II

LES MÉNAGERIES EN ASIE ET EN GRECE

. Les parcs et ménageries des empereurs de Chine.

. Les animaux sacrés dans l’Inde antique.

. Les réserves de chasse et les parcs à lions des rois de Babylone.

. Les animaux sacrés de Perse. Destruction des Paradeisos de Baby- lone.

5. Les ménageries de Ninive, de Phénieie, de Syrie et de Judée.

6. Les animaux familiers et les offrandes d'amour, chez les Grecs.

7. Les animaux sacrés élevés dans les temples et les réserves de chasse,

en Grèce. 8. Les premières ménageries ambulantes, en Grèce. Les ménageries des Grecs sous la domination étrangère.

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I. L'Égypte fut-elle, en même temps que le berceau de la civilisation grecque, le point de départ de la coutume des ménageries en Europe? Ou bien faut-il attribuer cette coutume à des peuples asiatiques de date plus éloi- gnée encore et dont les Égyptiens eux-mêmes paraissent être descendus ? Il nous est impossible d'envisager même cette question, car le document historique le plus ancien dont nous ayons pu nous servir pour l'étude des ména- geries, en Asie, ne remonte guère qu'au xvr' siècle avant notre ère, et encore ne concerne-t-il que la Chine. C’est un petit vase en bronze, du musée Cernuschi, à Paris, qui porte, gravée, l'inscription suivante : « Dans l’année Keng- ou, l’empereur, étant au palais, ordonna à son ministre d'État Tchun d’aller dans les terres du nord lui chercher quatre couples d'animaux, chacun d’eux devant être d’une

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espèce différente. Un soir, l'empereur fit faire [ce vase] et le donna à Tchun comme une marque de son estime, pour qu'il se serve de ce ting honorifique fou, plusieurs fois mentionné au tssei. »

Plus tard, Confucius et Mencius (Meng-Tseu), recueil- lant des poésies populaires dans leur livre du Chi-King, nous parlent d'une « Maison de cerfs », construite en marbre par l’impératrice Tanki, qui vivait au xn° siècle avant notre ère ; puis ils nous décrivent un parc d’ani- maux que l’empereur Wen-Wang avait fait établir dans la province du Ho Nan, à moitié chemin entre Pékin et Nankin. Ce parc avait une étendue de 70 « ri », c’est-à-dire environ 375 hectares. On l'appelait le Parc de l’Intelligence (Zing-Yu), parce qu'on voyait une œuvre divine; il nourrissait des cerfs, des daims, des chevreuils, des « oiseaux blancs aux plumes resplendis- santes », et une quantité innombrable de poissons.

Meng-Tseu, continuant son histoire, nous dit que l’empereur Chi-Hang-Ti, de la dynastie des Thsin, réunit dans un parc de trente lieues de circuit, les copies de tous les palais des royaumes féodaux qu'il avait détruits ; en même temps, d'innombrables quadrupèdes, des oiseaux, des poissons, trois mille essences d'arbres et de plantes venaient représenter, dans son domaine, toutes les parties de son vaste empire. De même, Wou-Ti, de la dynastie des Han, qui vivait 140 avant J.-C., eut un parc de cinquante lieues de tour, semé de palais, de kiosques, de grottes, de plantes rares et de décora- tions de toute espèce.

Ce sont les seuls renseignements que nous possé- dions sur les ménageries des anciens chinois, ménage- ries qui semblent donc dériver ici du plaisir de la décora-

1 Trad, d’Alb. Jacquemart, p. 286-287.

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tion, de la chasse et de la pêche; mais il est probable qu'une connaissance plus grande de cette première civi- lisation chinoise y ferait trouver également la coutume de garder en captivité d’autres animaux que des bêtes paisibles, car, sur neuf espèces de quadrupèdes que repré- sentent les anciens hiéroglyphes chinois, trois sont des léopards, des rhinocéros et des éléphants".

Nous n'avons pas beaucoup plus de données sur la Chine du moyen âge. C’est pourquoi, anticipant sur le cours de l’histoire pour ne pas avoir à y revenir, nous dirons ici le peu que nous savons des ménageries des Grands-Mogols.

A la fin du xur siècle, ces ménageries furent décrites par le voyageur vénitien Marco Polo qui se rendit au pays de Cathay, la Chine, en 1271. Le Grand-Khan Houpilaiï?, l'empereur chinois, avait alors deux rési- dences habituelles : l’une à Cabalut, sa capitale, aujour- d'hui Pékin, l’autre dans la ville de Ciandu que les Chinois appellent Caï-ping-fu. Au palais de Cabalut, Marco Polo vit avec grand étonnement des lions et des tigres qui se promenaient librement, sans aucun lien, dans l’intérieur des appartements, puis des léopards et des loups-cerviers qui étaient dressés à la chasse des ours, des sangliers, des cerfs, des bœufs et des ânes sauvages. Le palais donnait lui-même sur un parc en- touré de murs, couvert de prairies et de beaux arbres, dans lequel vivaient en grand nombre : des cerfs blancs,

1 Les six autres animaux sont des chiens, des chevaux, des moutons, des bœufs, des lièvres et des rats. (Abel-Rémusat, p. 128.)

2 Appelé encore Kubilaï, Koublaï-Kan et Chi-Tsou.

3 Marco Polo dit expressément « de grands lions... tout rayés de lignes noires, vermeilles et blanches (tuit vergié de noir et de vermeil et de blanc) ». Certains auteurs, tels que Lenormant, pensent qu'il faut entendre par le guépard, mais cet animal est relativement petit et a le corps tacheté et non rayé; du reste, Marco Polo parle plus loin de léopards de chasse, c'est-à-dire de guépards.

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des daims, des chevreuils, des civettes et des « vairs » ; plusieurs autres « sortes de belles bêtes » remplissaient toutes « les terres en dedans des murs, excepté les chemins ménagés pour les hommes ». D'un autre côté, vers le nord-ouest, se trouvait un grand lac alimenté par un cours d’eau, vivaient plusieurs espèces de poissons qui étaient retenus dans le lac par des filets de fer et d’airain.

Dans la ville de Ciandu, le Grand-Khan avait « un grandissime palais de marbre et de pierre... moult mer- veilleusement beau et bien doré ». De ce palais partait un mur qui environnait un grand parc se trouvaient des fontaines, des fleurs et des prairies. On y trouvait aussi une ménagerie avec logements pour tigres, pan- thères, léopards de chasse, loups-cerviers et loges pour aigles, singes et autres animaux de petite espèce. Il faut y ajouter des étables pour rhinocéros et oliphans (éléphants), enfin, une fauconnerie qui renfermait des ger- fauts, des faucons pèlerins, des faucons sacrés et des autours, en telle abondance, que dix mille faucon- niers (?) étaient nécessaires pour faire le service de cette maison.

L'empereur Houpilaï tirait une partie de ses animaux des tributs qu'il avait imposés à des pays conquis, tels que le pays de Zampa (Campa ou Tchampa), qui est l’Annam actuel, ou bien de cadeaux que lui faisaient ses sujets. « L'homme qui prend un rhinocéros ou un éléphant

1 Le Livre des Merveilles, qui raconte le voyage de Marco Polo, renferme plusieurs grandes miniatures relatives à notre sujet : feuillet 37, ménagerie, du grand Khan; f, 14 Débarquement de chameaux et d'éléphants ; f. 18, Chasse aux porcs-épics ; f. 31 Chasse du Grand-Khan au faucon et au guépard, ce dernier porté en croupe; f. 42, 2 lions, un chien et un guépard (lupar) tenus en laisse en un seul groupe ; à côté un loup-cervier et un ours, tous animaux « affaittiés pour chacier »; f. g1, chevaux et moutons nourris avec du poisson, dans la province d’Aden. Mais il faut dire que ces miniatures ont été faites seulement au xiv° siècle.

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sauvage, dit en effet Ma-Touan-Li, ne manque jamais de l'offrir au roi...»

Cinquante ans après Marco Polo, en 1318, le Père Odoric de Pordenone quittait Padoue pour aller passer douze années à visiter les Indes et la Chine. Dans la rela- tion de son voyage, il ne parle pas de ménageries royales, maisil raconte qu’il vit dansle parc d'une pagode boudhiste, à Catusaye (le Quin-say de Marco Polo) trois mille singes? qui venaient au son d’une cloche recevoir la nourriture de la main d’un religieux. Jean de Mandeville, qui voyagea dans les mêmes pays, peu après Pordenone, est plus explicite sur ce parc d'animaux sacrés. « En sortant un peu de la ville [Pékin] on trouve une grande Abaie de Paiens. Il y a dans cette abaie un jardin fermé de tous côtés ; au milieu de ce jardin, il y a une haute montagne, qui est habitée par des animaux extraordinaires, comme des singes, des marmotes, des lanbons, des papillons et tels autres animaux qui y sont en grand nombre. Tous les jours après que les maîtres de l’Abaie ont mangé, on prend leurs restes, qu'on met dans des vases d’or ; alors l’aumônier de l’Abaie prend une trompette d'argent et au bruit qu'il fait, toutes les bêtes s’assemblent autour de lui, et font un cercle comme de pauvres mendians.

4 Odoric de Pordenone, p. 193.

? Le texte français d'Odoric de Pordenone (in Livre des merveilles) dit : « Trois mille bestes qui toutes avaient le visage comme gens. » Il veut pro- bablement parler du macaque du Thibet ou du macaque de Tehely, espèces de singes qui vivent en abondance dans le Fou-Kien et qui ont en effet la face nue et couleur de chair.

Un autre manuscrit du même ouvrage écrit en italien, dit que le jardin de l’abbaye renfermait une montagne couverte de bois et creusée de cavernes et que dans ce jardin on voyait les bètes les plus diverses et les plus étranges : « fra quale conobbi gatte saluatichi, martarelli, scimie, mai- moni, volpi, lupi, spinosi, bestie cormite con viso humano, e altri assai diversi, ma la piu parte hauevano viso humano ». Voir Cordier, p. 304, en note.

Le Livre des merveilles donne, fol. 109, Ve, une vue idéale et fantaisiste de cette ménagerie.

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Quand ils sont tous assemblés, les valets de l’Abaiïe leur distribuent ces restes; quand ils ont mangé ils s'en retournent dès que la trompette sonne. » On gardait ces bêtes dans le couvent, expliqua le moine au voya- geur, parce qu'elles renfermaient les âmes des princi- paux seigneurs du pays, les âmes vulgaires entrant dans le corps des bêtes communes. Jean de Mandeville ajoute une autre raison : « c'est que quelques grands seigneurs donnaient de l'argent pour cela. » (p. 16.)

II, Les anciennes civilisations des peuples qui habi- taient les vallées du Gange et de l’Indus sont, pour nous, aussi mystérieuses que celles de la Chine, car les quelques renseignements que nous en possédons ne remontent guère au delà de l’ère chrétienne. Pourtant, les vieilles religions de ces pays ont rendu un culte à tant d’ani- maux, qu’on doit penser que là, comme en Égypte, les premières ménageries furent composées d’animaux sacrés. Dans l'Inde antique, le taureau et la vache étaient consacrés à Siva, le dieu de l’Intelligence, le ser- pent à Vishnou, dieu de l’amour et de la foi ; l'éléphant, emblème de la sagesse et de la vertu, était la monture d'Indra, le dieu belliqueux du ciel, et le cheval était offert en sacrifice au Soleil.

Les princes indiens se servirent de bonne heure d'’élé- phants apprivoisés pour le service de leurs armées?. Au

1 On sait que c’est le dogme bouddhique de la transmigration des âmes.

2? Sur les animaux employés à la guerre, voici ce que dit Mignot (p. 92) : « Les Hircaniens et les Magnésiens menaient avec eux des chiens qui leur étaient d’une grande utilité contre l'ennemi ; les Gaulois et les habitants de la Grande-Bretagne en avoient toujours dans leurs armées ; les Colophoniens et les Castabales, peuples de la Cilicie, en formaient les avant-gardes, et les faisaient combattre les premiers. Les Carthaginois, dit Lucrèce, furent les premiers qui se servirent d'éléphants dans les combats : les Parthes y conduisirent des lions ; d’autres se servirent de taureaux et de sangliers, mais ces derniers animaux faisant souvent autant de carnage dans l'armée de ceux qui les menoient, que dans l’armée ennemie, on fut obligé de renoncer à

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iv° siècle, un de ces princes, Sandracottus, donna en cadeau de noces à son gendre Séleucus Nicator, fon- dateur du royaume de Syrie, cinq cents éléphants de guerre. C’est à ces animaux que fut due la victoire d’Ipsus ; aussi, à partir de ce moment, les successeurs de Séleucus eurent toujours un grand nombre de ces ani- maux qui étaient logés à Apamée, ville syrienne de la vallée de l’Oronte:.

Les Indiens réduisirent de même, en esclavage : des lions, des panthères et des guépards, animaux que l'on trouvait en très grande abondance dans les forêts de bambous des bords du Gange ; ils les dressèrent à la chasse et les apprivoisèrent tellement, qu'ils pouvaient les laisser sans crainte, en complète liberté, dans les palais et les jar- dins, en compagnie de perruches et autres oiseaux égale- ment apprivoisés *. Apollonius de Tiane, qui voyagea dans l'Inde, au premier siècle de notre ère, surpris de trouver des bêtes féroces aussi dociles, demanda comment on s’y prenait pour les dompter; on lui dit qu'il ne fallait pas les traiter à coups de bâton, car en les battant on les ren- dait trop farouches et irritables ; on ne devait pas non plus trop les flatter, ni trop les amadouer, car ils deve- naient ainsi plus fiers et plus félins; mais seulement user avec eux d’une paisible amabilité, de caresses entremé- lées de menaces’. Le seul inconvénient qu’on avait avec ces animaux, c'était de les voir fuir parfois au renou- veau du printemps pour gagner la montagne ; une pan- thère échappée dans ces conditions fut trouvée un jour,

s’en servir... » Mignot parle ensuite longuement des chevaux, des chameaux et des ânes employés chez les Anciens. 1 Strabon, éd. Tardieu, III, p. 328. Le géographe grec cite également en Syrie une ville des Lions qui était située entre Beryte et Sidon (id., IE, 336). ? Voir Strabon, XV, ch. 1, 69 ; Pline, VI, 93, 91, et VIII, de 1 à 13; Solinus, 19, 53, et Élien, 4n., XIII, 18; ce dernier nous parle des perruches comme d'oiseaux sacrés.

3 Apollonius, VII, 13.

LES MÉNAGERIES EN ASSYRIE ET EN CHALDÉE 43

en Pamphylie, portant à son cou un collier sur lequel étaient écrits en lettres et en langue arméniennes, ces mots : Le Roi Arsaces au Dieu Nyséen ; l'animal se laissa prendre facilement et revint docilement à sa loge, mais il repartit au printemps suivant‘. Le « Dieu Nyséen » était Dionysos au culte duquel se rapportent sans doute ces lignes de Strabon : « Dans les pompes ou processions solennelles, les jours de grande fête (dans l’Inde), on voit défiler de nombreux éléphants couverts de riches capara- cons d’or et d’argent., des urochs (?), des léopards, des lions apprivoisés, avec une quantité innombrable d'oi- seaux aux couleurs éclatantes ou au chant harmonieux. » Clitarque parle en outre de chariots à quatre roues por- tant des arbres entiers à larges feuilles, et, sur les bran- ches de ces arbres, toute une volière d'oiseaux privés, parmi lesquels on admire surtout l’orion (?) pour l'in- comparable douceur de son ramage et le katrée (?) pour l'éclat et la variété de ses couleurs qui lui donneni, paraît-il, beaucoup de ressemblance avec le paon*.

III. Les découvertes archéologiques et les études histo- riques permettent de remonter beaucoup plus haut, pour les Assyriens et surtout pour les Chaldéens, que pour les Chinois et les Indiens. On sait que ces peuples formaient deux royaumes dans les vallées du Tigre et de l'Euphrate avec Ninive et Babylone pour capitales. Or, l’ancien code babylonien, qui est de six siècles antérieur aux lois de Moïse, présente comme animaux-dieux : le lion, le taureau, le poisson et la colombe, animaux que les prêtres astronomes chaldéens placèrent dans les cons- tellations. D'autre part, les anciennes annales chinoises parlent d’un ambassadeur du pays de Youë-Chang,

1 Apollonius (Philostrate), Liv. II, ch. 1. 2? Strabon, trad. A. Tardieu, III, p. 261.

h4 ANTIQUITÉ

l’Assyrie ou la Chaldée, qui apportait à l'empereur Yao, en l’an 2353 avant J.-C., une tortue divine, âgée de mille ans et ayant plus de trois pieds de dimension dans tous les sens. En l'an 1110, c'étaient des faisans blancs, sans doute des faisans argentés, qu'une nou- velle ambassade apportait en présent à l’empereur de Chine‘. Il y eut donc de très bonne heure, dans ces pays, des ménageries sacrées et des élevages d'animaux de luxe, comme en Égypte, mais nous n'avons aucun autre détail sur elles. Par contre, nous savons, par les écrits d'Hérodote et de Ptolémée, aussi bien que par les documents archéologiques, que les rois de Babylone gardaient en captivité, des singes, des rhinocéros, des éléphants, des chameaux, des dromadaires, des anti- lopes* et qu'ils avaient, près de leurs palais d'été, de grands parcs ils chassaient le bœuf sauvage, le bou- quetin, le cerf et la gazelle, avec l’aide de chiens indiens, de lions, de panthères et d'éléphants dressés. Ces derniers animaux étaient eux-mêmes capturés dans le pays ils pullulèrent d’abord pendant longtemps’; mais, pour- chassés continuellement, ils devinrent de plus en plus rares ; les rois s’en procurèrent alors sous forme de tribut imposé aux pays vaincus? ou encore en envoyant des expéditions lointaines. Les bêtes sauvages étaient prises par des procédés semblables à ceux qu’employaient les Égyptiens. Les cerfs, les biches, les chevaux, et autres animaux peu dangereux, étaient pourchassés par des rabatteurs armés de flèches jusque dans de vastes

1 Li-tai-ki-sse, L. VI, fol. 10, cité par G. Pauthier, a, p. 6 et 7.

? Layard, a, t, II, p. 425, 434-436.

3 Sur ces chasses de lions sauvages dans leur pays d’origine, voir G. Rawlinson, I, p. 344, 354 et 505, et Houghton.

* Les célèbres obélisques de Salmanasar III (857 à 822) et de Sennachérib (705-680), montrent des lions, des dromadaires et des singes envoyés en pré- sent par les princes tributaires au roi d’Assyrie. (Layard, loc. cit. et b,p. 138.)

LES MÉNAGERIES EN ASSYRIE ET EN CHALDÉE 45

filets disposés en cercle autour de bosquets ou de prairiés; puis, saisis au lasso, ils étaient entravés et conduits entre deux cordes tendues jusqu'à la ména- gerie. Quant aux bêtes féroces, telles que les lions, elles étaient transportées dans de fortes cages en bois dont nous trouvons de curieuses figurations dans des bas-reliefs assyriens du British Museum‘, Ce sont trois cages représentées de profil et contenant chacune un lion; toutes les trois ont, pour charpente, un cadre cubique en bois et, pour parois, de forts madriers, dis- posés longitudinalement en claire-voie ou de larges plan- ches jointes ; les deux madriers longitudinaux inférieurs du cadre se prolongent, en arrière, par deux longs bras un peu relevés vers la pointe et terminés par une sorte de pieu vertical pouvant être fiché en terre ; ces bras servaient à faire glisser la cage du haut d’un chariot ou à la déplacer en la traînant sur le sol, En avant, la cage est fermée par une trappe à claire-voie ou par une porte pleine à glissière qu’un gardien, placé en sûreté dans une petite logette située au-dessus de la cage, pouvait faire manœuvrer à volonté.

Arrivés à destination, les lions étaient placés dans l'enceinte du palais royal ou lâchés en demi-liberté dans de vastes parcs spéciaux, plantés de palmiers, de vignes et de fleurs, et que les auteurs grecs appellent des Paradeisos®. Au palais, ils devenaient des bêtes familières que l’on tondait, comme nous l’avons vu faire pour les lions privés en Égypte; ici on ne leur laissait

1 Salon assyrien, 52, 109 et 119, plaques calcaires gravées provenant du palais de Sardanapale, C’est une de ces cages que nous reproduisons ici, d'après V, Place, pl. 50.

2 Brit, Mus., Salon assyrien, 76-77, reproduit ici d'après Victor Place, pl. 52 bis. Voir aussi un parc à cerfs dans la galerie de Ninive (Brit.

Mus.), gravé sur une plaque provenant de la chambre VI du palais de Sen- nachérib.

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que la crinière, disposée de facon à former collerette autour de la face rasée, et quelques bandes ou touffes de poil sur le dos, sur la croupe, le long des flancs, der- rière les cuisses et au bout de la queue‘. Mais, dans les Paradeisos, les lions étaient destinés à des jeux, à des combats ou à des exercices de chasse. Nombre de docu- ments, plaques calcaires grises gravées, représentent Sar- danapale (Assurbanipal) par exemple, venant du haut de son char ou de son cheval cribler de flèches les nobles bêtes, ou même combattant à pied, armé simplement de la lance et du javelot *; un bas-relief qui ornaïit une des maisons royales de Babylone nous montre même une reine c'était la célèbre Sémiramis combattant à cheval, unepanthère pendant que son époux Ninus traverse d’un dard le corps d’un lion *. Une de ces plaques gravées’, la beauté du dessin et la fermeté dans l'exécution s’allient à l'exactitude des détails, est particulièrement intéressante pour nous. Elle comprend trois bas-reliefs superposés quirésument pour ainsi dire l’histoire et le rôle des ménageries assyriennes. En haut, on voit des lions captifs apportés sur le terrain de chasse dans une cage semblable à celles que nous avons décrites; un des lions tombe déjà percé d’une flèche, l’autre s’élance hors de la cage ouverte. Au milieu, ce sont deux lions

4 Voir les sculptures des lions assyriens au Louvre et au British Museum.

? Voir le Salon Assyrien du British Museum. Ces bas-reliefs ont été repro- duits nombre de fois, en particulier par Perrot et Chipiez, Il, 572 et par Le Musée, de mai 1908, p. 110 et 111.

3 La cité royale, dont les ruines imposantes étaient encore connues au xvine siècle sous le nom de Forteresse de Sémiramis, était entourée de trois enceintes de murailles revêtues de briques peintes ; sur la seconde de ces enceintes étaient figurés divers animaux de grandeur et de couleur matu- relles; sur l’enceinte intérieure étaient représentées aussi diverses chasses et entre autres celles dont nous parlons ci-dessus. (Manesson-Malet, t. II, P- 229, et fig. 99.)

* La plaque 118-119 du Salon Assyrien (Brit. Mus.), reproduite en partie par ©. Keller b, fig. de la p. 42,

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domptés et apprivoisés : l’un se redresse en rugissant vers le pharaon qui le tient par la queue, l'autre se couche, soumis, devant un gardien à cheval qui fait tourner un fouet à trois lanières au-dessus de sa tête. En bas, trois lions morts sont étendus l’un à côté de l’autre devant un autel et, sur leurs cadavres, Sardana- pale fait une libation aux dieux. La chasse, le faste et l’amusement de la cour, le culte rendu aux dieux, tels sont bien, en effet, les trois grands rôles des ménageries de lions chez les Assyriens comme chez les Égyptiens.

IV. Les Perses, qui n'apparaissent dans l’histoire posi- tive qu'au milieu du vi‘ siècle avec Cyrus, vénéraient éga- lement des animaux sacrés : le taureau, la vache, le chien, lecheval, le lion, le serpent. Leur dieu Mithra, parexemple, dont le culte se répandit un peu partout en Occident, au moment même naissait le Christianisme, avait pour symboles le taureau, le chien et le serpent : le taureau, sacrifié par Mithra dans la grotte sacrée, était la source originelle de tous les êtres vivants ; le chien et le serpent buvant lesang du sacrifice représentaient la terre fécondée. D'autre part, la déesse Anaïtis ou Anahita, cette divinité bienfaisante de l’Avesta avait, dans ses temples, des lions sacrés qui étaient si bien apprivoisés qu'ils venaient caresser les visiteurs‘. Les rois Perses comme les Assy- riens avaient aussi de grands parcs de réserve de chasse*. Ils devaient faire nourrir également, dans leurs palais,

4 « Dans le pays d’Elymée se trouve un temple d’Anaïtis se trouvent des lions apprivoisés, qui s’approchent des visiteurs et viennent les saluer ou les caresser ; si on les appelle pour leur offrir à manger, ils accourent aussitôt, comme le feraient des convives, et, dès qu’ils ont reçu ce qui leur est destiné, ils se retirent décemment et modestement. » Elien, Wat. Anim., Liv. XII, chap. xxmr; voir aussi liv. XVII, chap. xxvr.

Une gravure de Babylone reproduite par Keller (b, fig. 13 a, p. 49) repré- sente Anaïtis avec son lion.

? Xénophon, Cyropédie, liv. I, ch. 1v et liv. VIII, ch. 1.

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des bêtes féroces pour leur plaisir, car, au xvrir° siècle de notre ère, on voyait encore, sur les portes de la salle du trône du palais royal de Persépolis, des bas-reliefs repré- sentant des combats de lions avec des. taureaux et des chasses ‘. Aussi, sous la domination perse, Babylone garda-t-elle son Paradeisos royal entretenu sans doute avec le même luxe qu’autrefois, En effet, quand, après la journée d’Arbelles, Alexandre le Grand marcha sur Baby- lone, la ville s’'empressa d'ouvrir ses portes et on vit le satrape Bagophanes, allant lui-même au-devant du vain- queur, lui offrir des troupeaux de bêtes, des hordes de chevaux ainsi que des lions et des panthères?; c’est sans douté de ces lions et panthères dressés pour la chasse dont parle Hérodote *. Les Macédoniens trouvèrent encore, dans le Paradeisos un tel nombre d'animaux qu’en une seule journée de chasse ils purent tuer 4.000 félins et autre noble gibier“. Alexandre continua à recevoir des animaux, comme tributs *, ou comme cadeaux des peuples vaincus.

C'est alors qu'on voit pour la première fois, dans l’histoire, uné ménagerie servir la cause de la science. On dit, en effet, qu'Alexandre le Grand, enflammé du désir de connaître l’histoire naturelle des animaux, chargea Aristote, son ancien précepteur, de faire les recherches nécessaires ; il mit à sa disposition plusieurs milliers d'hommes dans toute l'étendue de l'Asie et de l'Afrique, notamment tout ce qu'il y avait chasseurs, oiseleurs, pêcheurs de profession, et toutes les personnes

1 Manesson-Malet. Loc. cit. Du reste Hérodote raconte que Cambyse fit tuer sa sœür, qu'il voulait épouser, pendant le spectacle d’un combat de

lion et de chien (Livré IT. Thalie, XXXII, trad, Larchér, rev. par Em. Pes- soneäux, P. 219).

? Quinte-Curce, liv. V, ch, 1, édit, Nisard, p. 205.

be RTC

* Curtius VIII, I, 11-19, cité par O. Keller, a, p. 143.

5 Curtius IX, 30,1 et Elien, Nat, An, XV, 14, cités par Keller, p, 131.

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préposées au soin des parcs (vivaria), des bestiaux (ar- menta), des ruches (alvearia), des viviers (piscina), des volières (aviaria), afin que nulle espèce animale n’échap- pât à sa connaissance.

Alexandre gardait également des lions dans son palais, non seulement par magnificence, mais encore pour les faire combattre contre des chiens” ou même contre des hommes. C’est ainsi qu’un deses lieutenants, Lysimaque, fut exposé, sur son ordre, à la fureur d’un lion ; le coura- geux guerrier, loin de se laisser abattre, enveloppa promptement son bras de son manteau, se précipita et, enfonçant profondément la main dans la gueule de l’ani- mal, il l’étouffa et l’abattit mort à ses pieds*.

Babylone, si fameuse au temps de Sémiramis par ses jar- dins, par ses monuments et par sa vaste enceinte, déclina promptement après la mort d'Alexandre. Le roi de Perse, Séleucus I” Nicator, un des anciens généraux du grand Macédonien, la dépeupia en partie pour sa nouvelle capi- tale Séleucie, qu'il venait de faire bâtir sur les bords du Tigre; dès lors elle déchut de plus en plus. Quand Apol- lonius de Tyane la visita, au siècle de notre ère, les successeurs de Seleucus passaient leur été à Ecbatane (aujourd’hui Tauris) et l'hiver à Ctésiphon devenue capi- tale de l’Empire. Cependant, ils faisaient encore de temps en temps quelque séjour à Babylone et c’est qu'Apollonius fut reçu par l’un d’eux que Philostrate, le biographe du célèbre thaumaturge, appelle Bardane. L'ancien Paradeisos existait encore et le roi s’amusait toujours à y chasser des lions et autres bêtes sau- vages; mais tout annonçait la décadence prochaine de

* Pline, VIII, 17, édit. Panckoucke, t. VI, p. 257.

? Strabon, liv. XV, 31, trad. A. Tardieu, t. III, p. 226.

* Pline, VIII, 21. Cette histoire est racontée également par Justin et par Sénèque.

1. 4

a

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la célèbre cité. A la fin du siècle, lorsque Trajan voulut la voir, Dion Cassius nous raconte qu’il n’y trouva plus que des ruines; sous Marc-Aurèle, elle était réduite à ses murailles et à son temple de Bélus ‘; enfin, au 1rv° siècle, ses murs subsistaient encore, et les rois Sassanides avaient fait de l’enceinte de la rive gauche de l’Euphrate un immense parc ils tenaient enfermés des lions, des panthères et autres bêtes féroces destinées à leur procu- rer, à eux ou à leurs hôtes de marque, dont fut l'empereur Gratien*, le plaisir de grandes chasses. C’est à un his- torien latin contemporain des Sassanides, à Ammien Mar- cellin que nous devons la connaissance de ces chasses. Plus tard, de splendides bas-reliefs découverts en Susiane nous l’apprennent, Chosroës II (Khosroës Parviz) ordonnait toujours de grandes captures d’animaux semblables à celles que nous décrirons chez les Romains*; enfin, d’au- tres documents découverts, il y a quelque temps, par les archéologues russes, nous montrent qu’à l’époque les Arabes se disposaient à envahir la Perse, on chas- sait encore, dans les Parcs d'animaux de Babylone, des lions, des antilopes, des sangliers, etc., comme au temps glorieux de Sémiramis *.

V. Ninive, la rivale malheureuse de Babylone, avait alors disparu depuis dix siècles, détruite, en l’an 606, sous les efforts combinés des Mèdes et des Babyloniens. Elle avait possédé également une grande quantité d'animaux

1 Pausanias : Arcadie, ch. xxxrrr. ? Ammien, XXIV, 10 et 19. Voir aussi : Le Grand d’Aussy, b. I, 137.

3 Musée du Louvre. Mission J. de Morgan. Salle du Mastaba. Un de ces bas-reliefs montre une vingtaine d’éléphants montés chassant devant eux des bandes innombrables de sangliers qui se réfugient dans un marais couvert de roseaux ils vont être pris. Deux autres bas-reliefs, l’on reconnaît des filets, montrent des chasses semblables de troupeaux de cerfs ou d’anti- lopes. Ces bas-reliefs proviennent de la grotte Tagh-é-Bostân.

* Publication de la Commission impériale archéologique russe.

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domestiques et sauvages comme le montrent les sculp- tures assyriennes qui ont été retrouvées et comme le dit explicitement le livre de Jonas qui place son récit au vin siècle avant notre ère. Le prophète osant reprocher à Dieu sa mansuétude envers la ville coupable, l'Éternel lui répond : « Comment... je n’épargnerais pas Ninive, cette grande cité il y a plus de 120.000 créatures humaines, qui ne savent pas discerner leur droite de leur gauche et, outre cela, une multitude de bêtes » (Jonas, IV, 9, 11).

Des bords de l’Euphrate et du Nil, la coutume de garder des animaux sauvages en captivité passa en Phé- nicie, dans les villes de Tyr et de Sidon et dans leur colonie de Carthage. Les Phéniciens avaient eux-mêmes des animaux sacrés : le lion, le taureau, le sanglier, l’aigle et la colombe et Plutarque nous raconte que le général Hannon se faisait suivre dans les rues de Carthage, comme à la guerre, d’un lion apprivoisé qui lui portait son man- teau‘. Carthage elle-même avait sans doute ses ména- géries, tout au moins un grand parc à éléphants qui était situé sur le col même de la presqu'île s'élevait la ville*.

Les Syriens, peuple maritime voisin, vénéraient, de leur côté, plusieurs animaux, mais surtout la colombe et le poisson. « La colombe dont les multitudes vaga- bondes accueillaient le voyageur débarquant à Ascalon et dont les blancs tourbillons s’ébattaient dans les parvis de tous les sanctuaires d’Astarté, appartenait pour ainsi dire en propre à la déesse de l'Amour, dont elle est restée le symbole, et au peuple qui adorait celle-ci avec prédilection.

1 Plutarque, Œuvres morales, Préceptes pour les hommes d'Etat, ch. ru, édit, Amyot, t. XV, p. 112. Pline, L. VIII, ch. xx.

2 Strabon, trad. A. Tardieu, Ill, p. 481.

ba ANTIQUITÉ

« Le poisson consacré à Atargatis : était nourri dans des viviers, à proximité des temples et une crainte supersti- tieuse empêchait de le toucher, car la déesse punissait le sacrilège en couvrant son corps d’ulcères et de tumeurs. Mais dans certains repas mystiques, les prêtres et les ini- tiés consommaient cette nourriture prohibée et croyaient ainsi absorber la chair de la divinité elle-même... » « Cette adoration et ces usages, répandus en Syrie, ajoute Franz Cumont que nous citons ici, ont probablement ins- piré, à l’époque chrétienne, le symbolisme de l’Ichthys. En tout cas, on en retrouve encore aujourd’hui les restes, sous la forme d’étangs et de poissons sacrés, en beau- coup de points de l'Orient *. »

Sous la domination Romaine, Antioche, la capitale de la Syrie, eut une ménagerie de bêtes féroces pour son amphithéâtre et une ménagerie de reptiles; cette der- nière était une fosse remplie de toutes sortes de serpents dans laquelle fut précipitée sainte Thècle, la première femme chrétienne qui subit le martyre.

Les Hébreux pratiquèrent également l’adoration du taureau, du veau, du serpent et peut-être aussi celle du lion, de l’âne et de l'abeille; ils eurent aussi des animaux tabous, tels que le sanglier, dont son descen- dant, le porc, est encore considéré par les Juifs comme une bête impure. La Bible mentionne, du reste, nombre d'animaux sauvages que les Israélites n'avaient guère pu voir que dans des ménageries, mais elle ne nous parle explicitement que des animaux du roi Salomon; elle nous apprend que le fils de David, après avoir élevé la

1 Atergatis ou Atargath, déesse au corps mi-femme, mi-poisson, repré- sentait, avec Astarté, le principe femelle de l'esprit créateur, dont le dieu Dagon représentait le principe mâle.

? Fr. Cumont, p. 173 et 357. Le vivier affecté aux poissons sacrés du sanc-

tuaire syrien qui était sur le mont Janicule, à Rome a été mis à jour récem- ment, Voir Paul Gaucklerb.

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LES MÉNAGERIES EN GRÈCE 53

« Maison du Seigneur », s’était fait construire un splen- dide palais qu’on appelait la « Maison du parc du Liban » ; il y avait acclimaté de nombreux animaux : des cerfs, des daims, des buffles, des bœufs, des moutons, des chevaux, des mulets, des singes, des paons et des poules, qu'il avait fait venir de l’Inde, du golfe Persique, de l'Égypte, des pays d’Ophir et de Tauris'. Cinq siècles plus tard, Jérusalem avait une fosse aux lions, mais c'était un roi de Perse, Darius, qui régnait alors en Israël*.

VI. Les Grecs, au temps de leur indépendance, n’eurent jamais, dans leurs domaines, de grandes collections d’ani- maux sauvages en captivité. Cela s'explique d’abord parce que les plus riches des Hellènes ne possédèrent jamais les fortunes colossales des princes d'Orient et des grands de Rome, mais aussi parce que ce peuple qui, le premier, avait créé les images de la Paix, de la Concorde et de la Miséricorde était loin de placer la véritable puis- sance de l’homme dans la force brutale, symbolisée par la bête féroce.

Doux et intelligents, harmonieusement sensibles, les Grecs aimaient à garder, dans leurs demeures, des ani- maux paisibles auxquels ils attachaient souvent encore un symbole religieux ou une représentation de la Fable. Le monde des oiseaux, en particulier, avait donné lieu chez eux à une légende dramatique, très populaire, celle de Philomèle, figuraient maints acteurs ailés : le rossignol, l’hirondelle, la huppe, le chardonneret et le faisan. Aussi ces oiseaux étaient-ils naturellement les hôtes habituels des volières chez les Grecs. On y trouvait aussi des espèces renommées tout simple-

1 I, Rois, IV, 23 ; VII, 2 ; 11, Chroniques, I, 16, IX, 21, 25, 28. ? Daniel, VI, 16, 24. Il faut dire que les exégètes modernes considèrent ce livre comme entièrement frauduleux, (S. Reinach, Orpheus, 189).

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ment pour leur chant : des merles, des fauvettes, des alouettes, des serins des Canaries auxquels on apprenait à répéter les sons modulés sur la flûte. Mais les oiseaux que chérissaient le plus les jeunes filles de la Grèce, étaient naturellement les oiseaux consacrés à Aphrodite : les colombes, les tourterelles, les moineaux, les perdrix et les cailles‘. Ils étaient, en effet, dans cette civilisation si gracieuse, les offrandes rituelles des jeunes filles à la divinité protectrice des amours, et les cadeaux ordinaires des amants à leurs fiancées : ceux-ci envoyaient, dans une légère cage de jonc tressée de leurs mains, un de ces oiseaux portant sous l’aile quelque pressant mes- sage? ; d’autres choisissaient de jeunes levrauts, consa- crés également à Vénus, et symbolisant plus spéciale- ment l'ardeur amoureuse; les bergers de la montagne, enfin, ne trouvaient rien de mieux, pour attester leur foi, que d'aller, au péril de leur vie, chercher dans les plus lointains fourrés, de jeunes faons qu'ils capturaient en arrêtant leurs mères au son de leurs flûtes ou à la dou- ceur de leur chant, ou même de petits oursons encore à la mamelle*.

On devine quel accueil attendait ces gages vivants de l'amour, avec quel soin ils étaient nourris, comme ils

1 Le torcol était également un oiseau de Vénus, mais il n’était employé que par les magiciennes.

? Voir en particulier, sur la colombe messagère d'amour, l’ode IX d’Ana- créon : à « D'où viens-tu, Colombe charmante ? vas-tu, traversant les cieux ? D'où naît la rosée odorante Dont ton aile embaume ces lieux ? Dans ces parfums, qui t’a baignée ?..…. » (Trad. de Saint-Victor.)

On se servait aussi, en Grèce, des corneilles et des hirondelles comme on se sert de nos jours des pigeons voyageurs.

3 Théocrite. Idylle XI, Aristote, Anim., L. IX, ch. vi, $ 7, t. III, p. 154.

On voyait encore des bergers faire nourrir des louveteaux par leurs brebis. (Anthol. Épigr. descript., I, p. 25x, 47.)

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étaient choyés et caressés, et l’on comprend combien ces animaux, grandissant au milieu des femmes et des enfants, devenaient bientôt parfaitement familiers. Chaque matin, la jeune fiancée baignait sa colombe dans une eau de senteur, et quand elle avait plusieurs de ces oiseaux, à chacune elle réservait un parfum différent ; les colombes voltigeant en liberté autour d'elle, elle allait, les écar- tant doucement, accueillant la caresse amoureuse du battement de leurs ailes embaumées‘. Les levrauts n'étaient pas moins adulés ; les femmes les élevaient en les nourrissant de serpolet fleuri, et en leur faisant boire une eau limpide dans le creux de leur main ; ainsi ces gracieux animaux devenaient bientôt presque aussi dociles que des chiens et se laissaient conduire en laisse ou caresser sur les genoux*.

Les chats n’apparurent en Grèce qu’à partir du v°siècle, c'est-à-dire à l’époque l'Égypte s’ouvrit définitive- ment au commerce hellénique; mais ils furent toujours très rares et cela longtemps encore après le début de l'ère chrétienne; on n’a trouvé jusqu'ici, croyons-nous, que trois représentations de ces animaux dans l’œuvre des artistes grecs : deux sont des peintures de vases datant

1 Un roi de Chypre se servait aussi de colombes comme de ventila- teurs. 11 mettait sur son corps un parfum de Syrie, tiré d’un fruit dont se nourrissent ces oiseaux et les colombes, attirées par l'odeur, venaient vol- tiger autour de lui.

? Beaucoup de vases grecs représentent de ces lièvres familiers. Voir l’ico- nographie de ces vases, in Daremberg et Saglio, art. Bestiæ, p. 694. L'on trouvera également dans l’Anthologie grecque plusieurs poésies concernant ces mêmes animaux apprivoisés. (Anthol. III, 24. Anthol. palat., VII, 207.)

3 « Les Égyptiens tenaient tellement à leurs chats, qu'ils en prohibaient l'exportation et envoyaient périodiquement des missions pour racheter ceux qui avaient été enlevés clandestinement ; c'est seulement lors du triomphe du christianisme, que les chats égyptiens purent se répandre à travers l'Europe. » (Salomon Reinach. Orpheus, p. 45.) L'introduction des chats en Grèce a pu se faire également par les colonies grecques d’Asie, car la Chine était alors un autre grand centre de domestication du chat. (Voir Dureau de la Malle, C. R. Acad. des sciences, 1837, t. IV, p. 548.)

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des environs de l'an 350 et qui montrent des jeunes filles jouant avec des chats ‘; la troisième est un bas-relief, au musée du Capitole, qui représente une jeune femme dressant un chat à sauter, au son de la cithare, pour prendre des oiseaux suspendus à un arbre”. L'emploi d’un instrument de musique, flûte ou cithare, était alors d’un usage courant en Grèce pour apprivoiser et dresser les animaux. C'était la douce et poétique fable d'Orphée qu'on appliquait ainsi dans la réalité.

Mais les femmes grecques avaient encore, pour dis- traire la solitude du gynécée, beaucoup d'oiseaux plus ou moins sauvages ; des cygnes qui symbolisaient, comme oiseaux d’Apollon, les sentiments les plus élevés de l’âme; des oies, consacrées à Junon, qui représentaient l’image de la femme vigilante, soigneuse et bonne gardienne du foyer ; des canards, qui étaient choisis également comme présent d'amour ou d’amitié. Ces trois sortes d'oiseaux, dont la domestication commencait réellement alors, furent mêlés dans une large part à l’intimité de la vie des femmes grecques. Nombre de peintures de l’époque nous montrent ces oiseaux, vivant en liberté dans le petit jardin intérieur qui ornait chaque maison grecque, recevant leur nourriture de la main de leurs maîtresses, entrant librement dans leurs chambres, assistant à leur toilette, se baignant avec elles dans le bassin du jardin et prenant part à leurs jeux”.

1 Ces peintures publiées pour la première fois par Engelman (Jahrbuch des Instituts, 1899, p. 136-137), ont été reproduites par Salomon Reinach dans la Gazette des Beaux-Arts, 1900, t. I, p. 262 et 263. Il faut dire qu'elles ont été faites en Apulie et non en Grèce.

2? Saglio, Dictionn. t. I, fig. 836, p. 696, d’après Foggini. Mus. Capitol., IV, pl. XLV.

3 Les vases peints surtout sont très instructifs à cet égard. Nous signale- rons, en particulier, au musée de l’Ermitage, dans la salle XV, un magnifique vase (n° 851) représentant une panthère dansant au son de la flûte et les vases 22, 1427, 1685, 1782, portant des figures de cerfs, de biches, de

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Dans les maisons riches, dans celles le luxe asia- tique avait pénétré, les singes étaient également en grande faveur et l’on voyait se promener avec eux des oiseaux domestiques : des perdrix, des cailles”, des aigles”, des grues, des cigognes privées‘, des perruches auxquelles on apprenait à parler”, des poules sultanes, des faisans, des pintades à caroncules rouges et des paons. C’étaient des oiseaux de grand luxe que l’on faisait venir de loin : les poules sultanes, des îles de la Méditerranée ; les faisans et les perruches, de l'Inde ; les pintades, de l’île de Léros les prêtres du temple de Minerve en faisaient un grand

boucs et de cygnes nourris par des femmes ; dans la salle XVI, des cygnes attelés à un char; dans la salle XVII, deux grandes amphores présentant l’une un daim debout devant un jeune homme assis, l’autre une oiïe sur les genoux d’une femme assise; dans la salle de Kertch, sur la table XIX, une grande coupe l’on voit une jeune fiancée à sa toilette accompagnée de ses animaux familiers : un chien, une oie et un oiseau dans une petite cage porta- tive. Comme autres vases à animaux de l'Ermitage, citons , dans la salle X VIII : les n°% 19, 20, 64, 65 et 66. Voir aussi les vases peints du musée du Louvre, décrits par E. Pottier et ceux du Cabinet des Médailles décrits par de Ridder.

1 Théophraste. Charact., V-VI et Athénée, XIV, 2.

? Les hommes, moins sensibles, se servaient de leurs perdrix appri- voisées pour prendre, à la chasse, des perdrix sauvages et ils apprenaient à leurs cailles à combattre entre elles, en champs clos, comme des coqs. Les combats de cailles firent fureur en Grèce, en particulier au temps de la splendeur d'Athènes. On sait, par une raillerie de Socrate sur Alcibiade, qu’un certain Midias était fort habile dans l'élevage de ces oiseaux ; d’autre part Plutarque nous apprend que le célèbre général athénien chérissait tel- lement ses cailles, qu’il allait jusqu’à en porter sous son manteau, quand il sortait en ville.

* Voici ce que dit Pline d’un de ces aigles apprivoisés : « Un aigle, dans la ville de Sestos, s’est acquis une grande célébrité. Élevé par une jeune fille, il prouva sa reconnaissance en lui apportant d’abord des oiseaux, puis du gibier de toute espèce. Enfin, quand elle fut morte, il se jeta dans les flammes du bûcher et se laissa brûler avec elle... » Pline X, VI, 5. (Évidem- ment, il y a une grande part de légende ; mais on pourra lire encore dans Esope, l'épisode des aigles dressés, et dans Suétone, l'histoire de cet aigle, que Pyrrhus avait élevé, et qui lui était resté très attaché.)

* Les Grecs s’amusaient à faire combattre les grues entre elles, comme ils le faisaient avec les coqs et les cailles. Par contre, ils considéraient les cigognes comme des oiseaux sacrés et, au temps d’'Aristote, tuer une cigogne passait, en Thessalie, pour un crime capital, (Voir Aristote et Elien, Nat. Anim., XII, 34.)

5 Anthol. gr. Epigr. descript., 1, p.336, 562.

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élevage ; les paons, de l’île de Samos, les prêtres de Junon, qui en possédaient des bandes nombreuses, les vendaient 1.000 drachmes pièce, c’est-à-dire un peu plus de 1.000 francs de notre monnaie actuelle’. Ces paons étaient alors les plus rares et les plus recherchés de tous les oiseaux exotiques. On n’en voyait guère que chez Aspasie, qui les avait reçus en cadeau des amis de Péri- clès ; mais la ville d'Athènes, elle-même, en nourrissait quelques-uns dans un enclos fermé des hommes et des femmes étaient chargés de leur entretien particulier, sous l’inspection d’un fonctionnaire de la ville. À chaque néoménie, fête qui se célébrait à la nouvelle lune, on ouvrait ce parc au public moyennant le paiement d’une certaine somme. On venait ainsi voir les paons athéniens de tous les points de la Grèce, et Elien*, qui nous donne ces détails, nous apprend qu’'Athènes retira de cet élevage de grands profits; mais ces oiseaux ne tardèrent pas à se répandre dans toute la Grèce, car le poète Antiphane*, qui vivait au rv° siècle, dit dans une de ses pièces qu'il y en avait, de son temps, plus que de cailles. Les Athéniens paraissent, du reste, avoir fait un assez grand commerce d'animaux sauvages. Aristophane nous apprend en effet, dans ses Acharniens*, qu'on trou- vait à acheter, au marché de la ville : canards, geais, francolins, poules d’eau, roitelets, plongeons, oies, lièvres, renards, taupes, hérissons, chats, lyres (?), fouines, loutres, etc. |

1 Clytus de Milet, cité par Athénée dans Deipnosophistes, liv. XIV, XX.

? Ménodonte, cité par Athénée, liv. XIV, p. 966.

Longtemps après cette époque, au r°° siècle de notre ère, on voyait encore, de riches héritiers grecs se ruiner pour leurs oiseaux. (Apollonius de Tyane, SN EE), .

3 Cité par Delamare, IT, p. 1386.

* Cité par Athénée, a,t. V. Liv. XIV, p. 320.

5 Trad. Poyard, 1903, p. 30.

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VIL. Certains animaux étaient revêtus en Grèce, comme en Égypte, d’un caractère sacré. Une sorte de culte du lion, du taureau, de l’antilope, de la chèvre, de la colombe et du serpent, avait existé en Crète au temps du roi Minos et il resta toujours, au fond de la mytho- logie, un caractère profondément accentué d’animisme et même de totémisme : « Apollon, tu as été berger », dit l’Anthologie; « et toi, Neptune, cheval, Jupiter cygne, et l’illustre Ammon serpent”... » Pourtant on ne vit jamais, dans les temples grecs, ces grandes ména- geries sacrées que nous avons rencontrées dans les tem- ples égyptiens. Le temple de Minerve à Léros, ceux de Junon à Samos, et d’Aphrodite à Chypre nourrissaient bien un grand nombre de pintades, de paons et de colombes, mais nous avons vu que c'était surtout une entreprise commerciale.

D’autres temples avaient près d'eux des bois sacrés qui devenaient de véritables réserves de gibier, car il était défendu d'y chasser sous peine de châtiment divin. C’est ainsi qu Agamemnon, pour avoir poursuivi et tué dans un bois consacré à Artémis « un cerf remarquable par la hauteur de son bois et les taches de son corps », se vit arrêté en Aulide, avec toute la flotte grecque, par la colère de la déesse. Les prêtres d’Artémis nourris- saient également, comme animaux sacrés sans doute : des lions et des panthères en Asie, des ours en Arcadie, des tortues à Sparte. De même on trouvait encore des lions, des panthères ou autres bêtes féroces dans les temples de Cybèle, des chiens dans les temples d’Hécate, des aigles dans ceux de Jupiter, des chouettes dans ceux

? Voir : Dussaud, fig. 29 et 30 et chap. v; S. Reinach. in L'Anthropologie, 1902, XIII, fig. 22, p. 31, et 1904, XV, p. 271, 290 et 292.

? Epigr. descript., 1, p. 281, 241.

3 Sophocle. Electre.

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de Minerve, des serpents enfin dans les temples d’Asclé- pios, à l’Acropole d'Athènes, et jusque dans les maisons particulières on les considérait comme des génies locaux:

VIII. Les animaux des temples étaient associés à l’exer- cice du culte. Dans les Asclépions, par exemple, les serpents étaient dressés à ramper la nuit sur le lit des suppliants, et le froid contact de ces reptiles, venant se produire au milieu de rêves provoqués par une imagination surchauffée et une fièvre ardente, donnait aux malades l'illusion d’une intervention divine”. Mais, plus que tous, les prêtres de Cybèle excellaient en l’art d'utiliser les animaux sacrés pour agir sur la crédulité de la foule. Certains d’entre eux étaient de véritables moines mendiants qui se faisaient accom- pagner dans leurs pérégrinations par des bêtes féroces apprivoisées. Ils allaient ainsi de bourgade en bour- gade, s’arrêtant sur les places publiques, dansant au milieu du peuple assemblé, disant la bonne aventure, exorcisant les malades et faisant exécuter toutes sortes de tours à leurs animaux. Les Agyrtes, c’est le nom qu'on donnait à ces moines mendiants, se multiplièrent plustard, pour colporter en Grèce et de en Italie les cultes con- solateurs de Sérapis, d’Isis, d'Harpocrate et de Dionysos, et c'est ainsi que prirent naissance les premières ména- geries ambulantes. Apulée, dans ses Métamorphoses, et Anthologie grecque en parlent souvent*; une peinture découverte à Rome, dans un columbarium, représente une troupe de prêtres dansant autour de la statuette de

1 Hérodote raconte que le serpent familier de Minerve disparut au mo- ment de l'invasion des Perses, quand l’oracle conseilla aux Athéniens de se réfugier sur leurs vaisseaux. (Hérodote, VIII, 41.)

? Voir Aristophane. Plutus, 620, 627, trad. Poyard, p. 508. $ Anthologie palat.. ch. vi, 28-217, 219-221 et 237.

LES MÉNAGERIES EN GRÈCE 61

la déesse et ayant une bête féroce à côté d’eux ; enfin, on peut voir, sur une coupe grecque du Musée de l'Ermi- tage, une délicieuse peinture représentant une bacchante demi-nue faisant danser au son du tambourin un lion ou un guépard.

Les Agyrtes grecs trouvèrent du reste pendant long- temps des lions en abondance dans les montagnes de la Grèce. Jusqu'au temps d’Aristote, et peut-être même Jus- qu'au rm° siècle avant Jésus-Christ, des lions sauvages se rencontraient sur les monts Pangée et sur le Pinde, au nord-ouest de la Macédoine?, sur les flancs de l'Olympe, d'où ils se répandaient d’un côté en Macédoine et de l’autre en Thessalie* ; on en trouvait aussi en Étolie, dans les régions comprises entre les fleuves Acheloüs (aujourd’hui l’'Aspropotamo) et Nestus*, et Pausanias, visitant la Grèce, au siècle de notre ère, put voir encore sur la route d’Argos, l’antre Hercule avait combattu le lion de Némée*. Ces animaux étaient pour- chassés impitoyablement, car ils s’attaquaient aux ani- maux domestiques ; on raconte, par exemple, qu'ils se jetèrent sur les chameaux qui portaient les vivres de l’armée de Xerxès', et, dans plusieurs de ses rhapsodies, Homère nous les montre enlevant des bœufs et des brebis, à la vue des bouviers et des chiens impuissants”. On les

4 La peinture du Columbarium est reproduite au trait par Saglio. (Dic- tion., art. Agyrtæ, t. 1, p. 170); celle du vase grec est reproduite par Ch. Zévort, dans sa trad. franc. d’Aristophane, édit. in-12, Paris 1898, p. 157.

? Xénophon. Cynégétique, XI, 1, édit. franc. de J.-B. Gail, t. VII, p. 955.

# Pausanias in Béotie, ch. x (t. V, p. 243), et Élide IL, ch. v (t. II, p. 25).

* Aristote. Hist. des anim., liv. VI, chap. xxvm (p. 393), et Liv. VIII, chap. xxvnr (p. 118.). Elien, Nat. Anim., liv. XVII, chap. xxxvr.

5 Corinthica IL, ch. xxv (t. I, p. 427).

$ Pausanias et Elide, ch. v.

7 « Et quatre bergers d’or conduisaient les bœufs, et neuf chiens rapides les suivaient, et voici que deux lions horribles saisissaient, en tête des vaches, un taureau beuglant ; et il était entraîné poussant de longs mugisse-

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tuait ou on les prenait vivants au piège; on les enchaînait alors‘, on les gardait en captivité, on les nes et parfois même on les dressait.

Pendant tout le temps de la Grèce libre, les animaux sacrés ou les bêtes domptées formèrent les seules ména- geries de bêtes féroces, chez les Hellènes. Mais les mœurs changèrent quelque peu avec la domination étrangère. Ce fut d’abord Alexandre qui ramena de ses conquêtes d'Asie de nombreux éléphants ; il en avait pris quinze à la bataille d’Arbelles ; il en reçut douze autres en entrant à Suse, et le roi Taxile lui en amena toute une troupe; une partie de ces animaux passèrent en Grèce, et l’on en vit toujours, depuis lors, à la cour des rois de Macédoine®. Vers le même temps, Athènes recut un tigre que le roi de Syrie, Séleucus, lui avait donné‘; longtemps après, l'empereur Adrien, ayant été nommé par les Athéniens

ments. Les chiens et les bergers les poursuivaient; mais les lions déchi- raient la peau du grand bœuf, et buvaient ses entrailles et son sang noir. Et les bergers excitaient en vain les chiens rapides qui refusaient de mordre les lions, et n’aboyaient de près que pour fuir aussitôt. » (/liade, Rhap- sodie XVIII, trad. Leconte de Lisle, in-12, p. 351). Gette scène se passe en Asie Mineure, mais Homère évoque le souvenir d’autres scènes semblables dans l'Odyssée (Rhapsodie VI, p. 89), et encore dans l’Iiade (IV, p. 284): Il est vrai qu'une critique nouvelle tend à ne voir, dans ces passages, que la transcription d’un thème pris aux artistes égyptiens (A. Moret, p. 269). D'autre part, les peintures de vases et nombre d’autres documents icono- graphiques montrent que les artistes grecs étaient habitués à voir des lions. Pourtant la présence des lions sauvages en Grèce a été niée par A. Maury, mais par des arguments qui ne nous semblent pas toujours bien probants. Un de ceux-ci, c’est qu'on n’y a pas trouvé de restes fossiles de cet animal; or, outre que cette preuve négative ne signifie pas grand chose, étant donné le peu de fouilles qui ont été faites dans le quaternaire de la péninsule, un crâne de lion fossile a été découvert, depuis, en Grèce, par A. B. Meyer (Der Zoolog. Garten, XLIV, 1903, p. 65-73). Sur cette question de la présence du lion en Grèce, successivement niée et affirmée à nouveau par Salomon Reinach et Meyer, voir encore Marcellin Boule, p. 92 et L. Moulé, p. 95-99. 1 C'est ce qui ressort nettement de ces paroles de Pelée : « Ces liens étaient faits pour les taureaux et les lions ». (Euripide, Andromaque, p. 231). 2 Les Grecs, qui avaient peut-être pris ce procédé aux Indiens, recouraient à la musique pour adoucir le naturel farouche de certains éléphants. 3 Athen., XIII, 590. Alexis, III, 477. Philem. IV, 372, cités par O.Keller, p. 131 (note 26).

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archonte de leur cité, offrit, sur le stade transformé en arène, le spectacle d’une chasse il fittuer un millier de bêtes féroces‘. Toutefois, en dehors des établissements pour courses de taureaux qui furent assez répandus en Thessalie*, Corinthe, seule de toutes les villes grecques, posséda un véritable amphitéätre semblable à celui que nous allons trouver chez les Romains. L'empereur Julien parle des achats d'ours et de tigres que les Corinthiens faisaient de son temps pour leurs chasses’, et Apulée, à la fin du dixième livre de la Métamorphose, nous montre une femme condamnée aux bêtes et conduite à l’Amphi- _ théâtre de Corinthe. On cite bien encore les lions que les habitants de Mégare lâächèrent pour se défendre, après la bataille de Pharsale, contre les Romains qui les assiégeaient, mais ces lions avaient été placés en dépôt, par un romain, C. Cassius, qui les destinait à Rome‘. La Grèce était, en effet, sur le chemin que les pourvoyeurs d'animaux prenaient pour se rendre d’Asie aux amphithéâtres d'Italie, et c’est pour cela aussi que l’on vit alors apparaître dans la langue grecque ces mots : xal, xh660c, xwNG16Y et yahsaypa, qui tous désignent des cages faites pour transporter les bêtes féroces.

1 Spartien, in Hadrien, cap. xvu, cité par Mongez, p. 435. ? Voir E. Beurlier.

% Epist. pro Argivis, cité par Mongez, p. 455.

* Plutarque, Marcus Brutus (trad. Amyot, IX, p. 107).

dés, Lea)

CHAPITRE III

LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS"

4. Les animaux sacrés et les animaux familiers en Italie.

2. Les oiseaux parleurs. Les oiseaux chanteurs. Les oiseaux de Vénus et les autres animaux de la maison romaine.

3. Les villas romaines et leurs réserves de chasse. Les parcs à loirs et à escargots.

4. Les volières à grives et les élevages de paons.

5. Les volières d'agrément. Description de la volière de Varron.

6. Les aquariums et les viviers du golfe de Naples.

I. De très bonne heure, longtemps même avant la con- quête romaine, la Sicile et l'Italie méridionale d’abord, Rome ensuite subirent l'influence de la Grèce, en parti- culier celle de sa mythologie. Les peuples italiens furent bercés aux mêmes légendes que les Hellènes, et de ces légendes, si imprégnées de la vie des choses et des êtres, découla naturellement chez eux l'amour, mêlé d'un pro- fond sentiment de crainte, pour la nature tout entière. Dans la religion primitive des Romains, il est vrai, quel- ques animaux avaient déjà un caractère sacré : le loup, le sanglier et l’aigle, dont les effigies surmontaient les enseignes des armées, le taureau blanc qu’on immolait aux Féries latines, les poulets sacrés qu'on élevait au collège des Augures et les oies du Capitole. Mais peu à

Pour ce chapitre et le suivant, en dehors des autres sources que nous indiquerons explicitement au cours de ce chapitre, il faut se reporter aux ouvrages de Dezobry, Friedländer, Keller, Montfaucon, Mongez et aux articles : Agyrtæ, Amphiteatrum, Bestiæ, Cavea, Cicures, Circulatores, Draco, etc., du Dictionnaire de Daremberg et Saglio.

LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 65

peu, sous l'influence de l'Orient, la chouette, l'oiseau de Minerve, fut honorée dans tous les corps de métiers :; des ours, des panthères et des lions vinrent avec les moines et les mendiants apporter les cultes d'Isis, de Cybèle et de Bacchus*; les levrauts furent, comme en Grèce, les offrandes habituelles des jeunes filles à Vénus et les présents ordinaires des amants; enfin la couleuvre d'Esculape (Asclepios) parut à Rome, avec le culte du dieu guérisseur, en l'an 291 avant Jésus-Christ, et s’introduisit, comme génie familier, dans nombre de temples* et dans presque toutes les maisons de Rome. Ces serpents, et d’autres couleuvres d'espèces indigènes, s’apprivoisaient très facilement; ils suivaient partout leur maître, s’enrou- laient autour du cou ou des bras de leur maîtresse et venaient jusque dans la salle à manger, grimper sur la table et ramper silencieusement parmi les coupes pour aller se glisser dans le sein des convives;

1 Voir, par exemple, à Pompéi, la peinture d’une chouette conservée encore aujourd'hui dans la maison des foulons.

2 Ces dieux furent d’abord adorés dans le sud de l'Italie, à Pessinonte, à Pœstum, à Pompéi, etc. Le culte de Cybèle arriva de Pessinonte à Rome, en l’an 204 avant Jésus-Christ, et celui d’Isis, seulement au temps de Cali- gula. Saint Augustin, parlant des prêtres mendiants de ces déesses (Civ. Dei, VII, 24), dit qu'ils faisaient exécuter en public certains tours à leurs animaux, qu'ils les excitaient, paraissaient les mettre en fureur au bruit de leurs instruments, puis les apaisaient par un simple geste.

Les Bacchanales introduites de même à Rome y occasionnèrent bientôt de tels désordres qu’un senatus-consulte de 186 les supprima ; à cette époque même, une violente persécution poursuivit les mystères dyonisiaques dans toute l'Italie ; mais ils furent rétablis officiellement par César.

% A Rome, dans celui d’Esculape, placé à la pointe de l’île du Tibre et dans celui de la Bonne déesse (Bona dea), situé sur le mont Aventin ; aux environs de Rome, dans le temple de la déesse Angitia (Ancitia), dont les ruines se voient encore aujourd'hui dans le petit village de Luco, sur le bord du Lac de Celano, l’ancien lac Fucin. C'était que vivaient les Marses, dont l’art de charmer les serpents, même ceux réputés les plus venimeux, était connu dans toute l'Italie.

* Martial. Epigr.. liv., VIII, 87 ; Sénèque. De ira, II, 31, De benefic., 1, 3, Consolatio ad. Marc., XII. Néron, enfant, recevait aussi un de ces serpents dans son lit, et Suétone (Tib. 72), parle du serpent favori de Tibère qui venait prendre de la nourriture dans sa main. D’autre part, on trouvera au

1. 5

66 ANTIQUITÉ

ils se reproduisaient en captivité dans les maisons en telle abondance que leur pullulation aurait été un fléau véritable si la fréquence des incendies à Rome n'était venue détruire régulièrement la plus grande partie de leurs œufs*.

La religion des Romains était moinssentimentale, moins poétique que celle des Grecs, mais elle était beaucoup plus superstitieuse. Tout animal qui avait quelque lien avec un temple : des souris venant ronger les restes d'un sacrifice, des hirondelles nichant sous les toits et jusqu’à des corbeaux, ces oiseaux de mauvais augure, tout prenait facilement, aux yeux des Romains, un caractère divin. Un jour, c'était sous le règne de Tibère, un jeune corbeau, sur le temple des Dioscures à Rome, tomba de son nid dans la boutique d’un cordonnier adossée à ce temple. L’artisan recueillit pieusement le petit oiseau, l’éleva, lui apprit à parler et l’habitua peu à peu à aller tous les matins se poser sur le bord des Rostres”, pour saluer de sa voix les noms de Tibère, des jeunes Césars, Germanicus et Drusus, et du peuple romain lui-même. Pendant plusieurs années, le corbeau s’acquitta de cet office admirablement; tout Rome le connaissait et le vénérait comme l'oiseau d’Apollon. Mais un jour, un cor- donnier, jaloux sans doute de la renommée que le corbeau avait donnée à la boutique de son confrère, tua l'oiseau dans un mouvement de colère, en donnant comme pré- texte qu'il avait sali les chaussures de son étalage. Le peuple ameuté n’admit pas l’excuse ; il ne vit, dans le meurtre, qu'un sacrilège et, après avoir massacré l'iras-

Cabinet des médailles, à Paris, plusieurs médaillons contorniates repré- sentant de ces serpents privés; voir, en particulier le 17144 (tiroir 95).

1 Pline, XXIX, 22.

2 Les Rostres, la tribune des orateurs, au forum, étaient situés à cent mètres à peine du temple de Castor et Pollux, les Dioscures.

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LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 67

cible et malheureux cordonnier, il fit à l’oiseau des funé-

railles solennelles *.

II. Les corbeaux et les corneilles apprivoisés étaient très communs dans les maisons de Rome. On arrivait à les faire chasser et à rapporter le gibier pour leur maître”; mais, le plus souvent, on leur apprenait à parler, et on les plaçait dans des cages, au-dessus de la porte d’entrée, pour qu'ils saluassent d’un ave ou d’un sale l’arrivée de chaque visiteur ; on parvenait même à leur faire répéter des mots grecs et jusqu’à des phrases assez longues; alors ils se vendaient un prix très élevé. Auguste, au retour de sa victoire d'Actium, donna 20.000 petits sesterces *, d’un corbeau auquel son maître avait appris à dire : « Ave Cæœsar, victor, imperator ». Du reste Auguste semble avoir eu une véritable passion pour ces oiseaux ; il achetait tous ceux qu'on lui présentait et auxquels on avait appris à chanter ses louanges ; mais on abusa, et, un jour, il fut obligé de refuser. Hélas ! à ce moment même un pauvre cordonnier de Rome s’évertuait à répéter une de ces phrases laudatives à un corbeau qui s’obstinait à rester muet. Fatigué et désappointé, le cordonnier répé- tait à chaque lecon : « Opera et impensa periit » (J'ai perdu mon argent et ma peine). L'élève enfin parvint à retenir tant bien que mal la salutation pour l’empereur, et, ce jour-là, le cordonnier le plaça sur le passage d’Au- guste. L'oiseau dit sa phrase; l’empereur s'arrêta un instant pour l'écouter, mais il allait passer outre, quand le corbeau, répétant la lamentation coutumière de son maître, continua : Opera et impensa periit. L'empereur

1 Pline, X, 40, édit. Panckoucke.

? Pline, X, 40.

3 Le sesterce qui était devenu, à cette époque, une petite monnaie de bronze ou de cuivre, représentait à peu près la valeur de vingt centimes actuels.

NN ire DT AÇUE

68 ANTIQUITÉ

étonné se mit à rire et acheta l'oiseau en le payant géné- reusement ‘.

Les Romains étaient arrivés à des résultats extraordi- naires dans l’art de faire parler les oiseaux ; pour cela, ils les plaçaient dans un lieu retiré l'oiseau ne pou- vait entendre aucune autre voix que celle de l’éducateur; celui-ci lui répétait chaque jour la même phrase, lui don- nait quelquefois de légers coups à la tête, avec une petite verge de fer, puis le caressait et lui présentait seulement alors à manger?. Les pies, très rares en Italie, étaient, avec les geais, les oiseaux réputés comme imitant le mieux la voix humaine; les pies les plus loquaces étaient, d'après Pline, les jeunes qu’on nour- rissait de glands et, entre toutes, celles qui avaient cinq doigts aux pattes ; venaient ensuite les étourneaux, sur- tout l’espèce indienne qu'on appelait cercion, puis les rossignols, les chardonnerets, les rouges-gorges et jusqu'à des grives. La coutume de faire parler les rossignols se répandit même tellement que l’on vit Clément, d'Alexandrie, au début du siècle de notre ère, la reprocher aux femmes comme étant une occu- pation frivole et condamnable. Quant aux perruches, c'étaient les mêmes espèces que nous avons vues en Grèce, mais elles furent toujours tellement rares à Rome que le prix en était plus élevé que celui d’un esclave. Une peinture décorative d'Herculanum nous montre un de ces oiseaux attelé à un petit char conduit par un grillon qui tient les rênes dans sa bouche”, et l’on peut

1 Pline, X, 60. 2 Pline, X, 58.

3 La scène a pu être un jeu d’enfant et représentée d’après nature, car les Romains nourrissaient des grillons, des sauterelles, des cigales et des han- netons dans de petites cages en jonc; ils allaient même jusqu’à élever, à celles de ces bestioles qui les avaient le plus charmés, de petits tombeaux avec de poétiques épitaphes.

AMEN a

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voir encore, dans la Maison de Livie, à Rome, une autre peinture représentant une perruche perchée sur un cippe, à l’intérieur d’un enclos consacré. Souvent, elles étaient logées dans des cages d’argent, décorées d’écaille et d'ivoire, luxe que blämait vivement Caton.

Ces oiseaux de grand luxe étaient, en fait d'animaux, un des cadeaux les plus appréciés que l’on püt faire aux dames romaines. Aussi le souvenir de quelques- uns est-il parvenu jusqu'à nous. Voici, par exemple, comment Ovide chante la mort du perroquet, ou plutôt de la perruche, qu'il avait donnée à son amie Corinne :

« Infortuné ! tu étais la gloire des oiseaux et tu n’es plus ! Tu pouvais, par l'éclat de ton plumage, éclipser la verte émeraude ; tu pouvais, par le coloris de ton bec, faire pâlir la brillante écarlate. Nul oiseau sur la terre ne parlait aussi bien que toi, tant était grande ton adresse à répéter en grasseyant les sons articulés !... Tu te con- tentais de la moindre nourriture, et la continuité de tes chants amoureux te rendait inutile la variété des alimens. Une noix faisait ton repas, quelques pavots t’invitaient au sommeil, de l’eau pure étanchait ta soif'... »

Corinne avait nourri la perruche de son poète en compagnie de plusieurs autres oiseaux, notamment une tourtereile chérie; elle lui avait appris à dire : « Corinna, vale » (Corinne, adieu), et, coïncidence tou- chante, c’est en prononçant ces mots qu’elle mourut. Sa maîtresse lui fit de splendides funérailles ; elle porta son corps sur le penchant d’une colline, au milieu d’une forêt qu'ombrageaient des chênes touffus ; elle déposa le petit cadavre dans un tout petit tombeau sur lequel elle fit élever une pierre modeste qui portait ces mots :

On peut juger par ce tombeau combien je plus à ma maîtresse : C'est qu'au lieu de chanter comme un oiseau, je lui parlais.

1 Ovide, Amours II, Elégie 6, édit. Panckoucke.

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« Colligor exipso dominæ placuisse sepulcro. Ora fuere mihi plus ave docta loquit. »

Les oiseaux chanteurs étaient aussi très prisés des Romains; les rossignols, surtout ceux qui provenaient de Lesbos Orphée avait son tombeau?, et les chardonne- rets, étaient estimés entre tous pour la suavité de leur chant. Les rossignols s’apprivoisaient parfaitement, au point de vivre en liberté dans la maison. Non seulement, en effet, le rossignol de la belle Donace, dont parle Calpurnius :, faisait entendre ses sons mélodieux, mais encore, quand on ouvrait la porte de son étroite prison d’osier, il allait se mêler aux oiseaux des champs, volti- geait quelque temps avec eux, revenait à la demeure de sa maîtresse, et rentrait de lui-même dans sa cage *. D’habiles éleveurs arrivaient à faire imiter, aux rossignols, le chant de divers oiseaux, à chanter au commandement et à alterner dans un chœur. Ces oiseaux se vendaient alors très cher, autant parfois que des perruches, puisque nous voyons l'impératrice Agrippine payer 6.000 ses- terces (environ 1.230 francs) un de ces rossignols chan- teurs qui avait, par surcroît, la particularité d'être albinos .

Le chardonneret, consacré aux génies protecteurs des voyageurs, était presque aussi recherché que le rossignol; on lui apprenait aussi à parler et à siffler; de plus, on

1 La perruche d’Atedius Melior, chantée également par le poète, (Stace. Silves IT, 4) est moins connue que celle de Corinne, mais elle fut tout autant aimée. De son vivant, elle demeurait dans une cage d'argent, ornée d’écaille et d'ivoire et, quand elle mourut, son maître l’enterra également avec pompe, sous un des arbres de son jardin.

2? Virgile. Géog. IV, 452-526; Ovide, Métam. XI, 50 et suiv.

3 Eglogue, IX.

# C'était sans doute à un de ces rossignols familiers, qu'une romaine, du nom de Thelesina, fit ériger un tombeau. (Martial, Epigr. VII, 87.)

5 Cette impératrice aimait encore à avoir toujours, chez elle, des tourte- relles, dit Senèque, au livre de ses Questions naturelles.

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l'habituait à se servir, comme la perruche, de ses pattes et de son bec en guise de mains; il faut croire qu'il atteignait alors, sur le marché des oiseaux, un prix égale- ment très élevé, car nous voyons Pétrone se plaindre des dépenses que son fils fait pour ces oiseaux.

Mais c’étaient surtout les animaux chers à Vénus qui avaient, en Italie comme en Grèce, toutes les faveurs des femmes *. Qui ne connaît le moineau de Lesbie, chanté si délicieusement par Catulle ?

« Moineau, délices de ma maîtresse, qui joues avec elle, qu'elle cache dans son sein, qu’elle agace avec le doigt, et dont elle provoqueles vives morsures, lorsqu'elle cherche, en m'’attendant, je ne sais quelle agréable dis- traction... Pleurez, Grâces, Amours, et vous tous, hommes qui avez le privilège de la beauté. Il n’est plus le moineau de ma Lesbie, moineau ses délices, et qu’elle aimait plus que ses yeux! Il était si caressant! il con- naissait sa maîtresse, comme une jeune fille connaît sa mère ; il ne la quittait jamais, et sautillant autour d'elle, tantôt ici, tantôt là, il la charmait par son gazouille- ment continu ... »

À côté de ces petits oiseaux qui habitaient des cages ou de grandes volières, on voyait se promener en liberté, dans les cours et jardinets intérieurs des maisons romaines : des cigognes, des grues, des paons, des pin- tades, des cygnes et des canards encore à peine domes- tiqués'. Ces oiseaux, de même que des cailles, des huppes et des corneilles*, faisaient la joie des jeunes

1 Pétrone. Satiric., chap. xxxxv1 éd. de Guerle, Paris in-12, p. 69.

? Calpurnius. Eglogue IX. Ovide : Métamorphoses (Épisode de Poly- phème et de Galatée, liv. XIII, V).

3 Trad. Collet et Jaguet, édit. Quantin, in-16, 1889.

* Certaines peintures de Pompéi, représentant ces jardins animés, sont très instructives à cet égard.

5 Plaute. Les captifs, acte 5, scène 4.

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patriciens car on ne voyait pas encore de chats dans les appartements. Quelques-uns de ces derniers ani- maux apparurent à la fin de la République, en Étrurie et dans l’Italie méridionale, mais ils restèrent toujours très rares pour la raison que nous avons donnée plus haut. Aussi, à Pompéi, fréquentaient pourtant régulière- ment les Grecs d'Égypte, on n’a trouvé aucun ossement de chat. On y a recueilli, il est vrai, plusieurs pein- tures ou mosaïques représentant des chats (Musée de Naples), mais il est facile de voir que ces œuvres d'art sont d'origine ou de style alexandrin. D'autre part, les peintures murales d’un tombeau étrusque de Caere et de la grotte Campana, à Veies, près de Rome”, nous semblent plutôt représenter des chiens; par contre, dans d’autres tombeaux de Caere et de Tarquinies, on voit nettement représentés des chats jouant, pendant le repas, sous les tables et les lits, avec des coqs et des perdrix*. C'est seulement après le triomphe du Christianisme que ces animaux se répandirent dans l’Europe, à la suite des moines chrétiens venus d'Égypte’; ils arri- vaient à un moment on allait en avoir grand besoin car les invasions des Huns venaient d'apporter, à leur suite, les gros rats de l’Asie centrale. Il n’y avait aupara- vant, comme mammifères commensaux des habitations romaines, que des martes ou des belettes, des ichneu- mons qu’on faisait venir d'Égypte, et peut-être aussi des furets‘; on trouvait aussi, chez beaucoup de riches

1 Des Vergers, pl. I et IIL.

2 V. Saglio, Dict. t. I, fig. 841, p. 699.

8 Au siècle, les chats étaient encore très rares en Angleterre, puisque nous voyons, à cette époque, le code de Howelle Bon, roi d’Aberfraw, partie méridionale du Paye de Galles, évaluer le prix de ces animaux au prix d'un poulain de quatorze jours, d'un veau de six mois, ou d’un cochon sevré. (G. Peignot.)

* Chez les Romains d'Espagne, du moins ; au dire de Strabon, ces ani-

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romains, des singes qui reproduisaient en captivité et qu'on s’amusait à affubler, comme à notre époque, de _ robes ou de tuniques à capuchon‘; on pouvait y trouver, enfin, des cerfs apprivoisés, tel ce cerf que la jeune Sylvie, fille de Tyrrhée, enlaçait de guirlandes légères : « Patient à la main, habitué à la table de son maître, il errait dans les bois, revenait de lui-même vers le seuil connu, et souvent, dans la nuit, regagnait le toit domes- tique”. »

Plus tard, quand le grand luxe romain se développa, ce furent des ours, des lions et des tigres apprivoisés que l’on trouva encore dans les habitations des riches, comme nous le dirons au chapitre suivant.

III. Dans les dernières années de la République et sous l'Empire, la richesse augmenta tellement que les Romains purent non seulement mener à Rome la vie luxueuse que l’on connaît, mais encore donner à leurs maisons de cam- pagne ou villas un développement et une splendeur quien firent souvent de magnifiques propriétés d’agrément. La villa d’Adrien, près de Tivoli, celles de Cicéron à Tus- culum, de Pline le Jeune à Laurentum et en Toscane, de Diomède à Pompéi, par exemple, sont célèbres à des

maux leur furent envoyés d’Afrique, par Auguste, pour se défendre contre l'invasion des lapins.

1 Martial. Epigr., VII. 87; Pline, VIII, LXXX, 34; Plutarque, Vie de Périclès, 1 ; Plaute, dans plusieurs passages de son Soldat fanfaron (Miles glo- riosus).

? Virgile. L'Enéide, VII, vers 483, édit. Panckoucke. Nous pourrions domner encore, comme exemple de cerfs apprivoisés par les Romains : le cerf de Cyparisse, décrit par Ovide (Métamorphoses, X, vers 120), et surtout la biche blanche que le consul Quintus Sertorius emmena avec lui en Espagne et qui le suivait partout, jusqu'au milieu des combats. (Frontin, Stratag., liv. I, chap. xr, 13; Plutarque. Sertor., x1 ; Pline, VIII, 50.) Enfin, nous avons vu au British Museum, dans l'escalier qui conduit du vestibule égyptien au premier étage (n° 33), une mosaïque d’une maison de Carthage qui représente deux cerfs privés venant boire à la fontaine, au milieu d’un splendide jardin orné de fleurs et d'oiseaux.

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titres divers mais que nous n'avons pas à envisager ici‘. D’autres villas, au contraire, moins connues, sont pourtant plus intéressantes pour nous parce qu'elles étaient pourvues de parcs d'animaux, de vastes volières et de grands élevages de poissons. Ce sont surtout les villas des amateurs de chasse à courre et de chasse au vol, coutumes que les Romains avaient prises aux Grecs et qui ne devinrent en faveur, du reste, qu’à la fin de la République.

Les parcs d'animaux des villas romaines paraissent avoir été, comme l’indiquait leur nom général, sœptum venationis, des réserves de gibier?. Ils existaient dès les premiers temps de la République mais n'étaient alors peuplés que de menu gibier : de lapins, qui sem- blent avoir été peu domestiqués, et surtout de lièvres ({epores) d’où le nom de léporaries (/eporarium, &ü) sous lequel on les désignait plus spécialement alors*. À la fin de la République, on y placa des lièvres blancs qu'on faisait venir des Gaules, des chevreuils, des cerfs, des sangliers, des oryx (?) et des moutons sau- vages ; néanmoins on leur conserva encore habituellement le nom de leporarit, tout en distinguant les parcs qui étaient clos de planches de chêne sous le nom de robo-

1 Voir Varron: De re rustica, 1, 11, 13; Vitruve, VI, 9 ; Columelle, I, 4, 5 ; Pline le Jeune, Epistolæ, II, 17, V, 6 ; Spartien (pour la villa d'Adrien) ; les ouvrages sur Pompéi et sa banlieue, On voit au musée

Alaoui, à Tunis, trois mosaïques représentant une villa provinciale, avec ses animaux (Catalogue, n°% 25, 26 et 27.)

? Comme en Grèce, il y eut aussi en Italie, des bois il était défendu de chasser et qui devenaient ainsi des réserves nationales ; les bois consacrés à Diane (l’Artémis des Grecs), le bois des Arvales et celui d'Aricie, au bord du lac Némi, sont les plus célèbres.

# Les auteurs traduisent généralement Zeporarium par Garenne. Mais ce dernier mot, dérivé de l'allemand Waren, indiquait seulement, au moyen âge, un droit exclusif de pêcher ou de chasser dans un certain territoire. (Voir A. Maury, b, p. 212 et 220, et Rémy Saint-Loup). Il indiquera à nou- veau, plus tard, une véritable réserve de gibier. Pour la question de la domestication des lapins par les Romains, voir Mégnin, et Saint-Loup.

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rarium, et ceux qui étaient entourés de murs sous celui de theriotropheion*.

Pour établir leurs léporaries, les Romains choisis- saient de préférence les forêts se trouvaient en abon- dance les glands du chêne et de l’yeuse, les fruits de l’arbousier et d’autres arbustes sauvages; les futaies fournissaient des aliments aux bêtes, en même temps qu’elles leur servaient de refuge quand les aigles, abon- dants alors dans toute l'Italie, venaient planer sur ces parcs.

Varron cite une léporarie de 40 arpents (environ 20 hec-

tares) que Quintus Fulvius Lupinus possédait près de Tar- _quinies, un theriotropheion d’une surface de 50 arpents que Quintus Hortensius avait sur le territoire de Lau- rente, un autre parc que Pompeius possédait dans la Gaule transalpine et qui n’avait pas moins de quarante mille pas carrés; des parcs plus spacieux encore se rencontraient sur le territoire de Statonia et en beau- coup d'autres endroits. Dans plusieurs de ces parcs, les sangliers et les chevreuils étaient dressés à se rassembler au son de la musique, à heure fixe, pour recevoir leur nourriture. Voici comment Varron (III, 13) raconte une scène semblable dont il fut témoin en visitant le therio- tropheion d’Hortensius : « Au milieu du bois est une espèce d'élévation l’on avait disposé trois lits, et l’on nous servit à souper. Quintus fit venir Orphée, qui

? Varron III, 3 et 12; Columelle, IX, 1. C’est un de ces derniers parcs que nous représentons dans deux vues différentes, d’après deux médaillons contorniates de la Bibliothèque Nationale (Cabinet des médailles, n°° 17186 et 17307). On distingue nettement dans l’un : deux arbres sous lesquels sont deux lièvres avec un bouquetin et un cerf au repos, et dans l’autre un lièvre et un cerf poursuivis par deux chiens. Sabatier qui reproduit également ces médaillons (pl. IX, fig. 1 et 2) dit qu'ils représentent l'enceinte de l'arène, mais outre que rien n'indique ici un amphithéîâtre, il suffira de les comparer avec la mosaïque, que nous décrivons p. 96-98, pour justifier, croyons-nous, notre interprétation; dans les deux figures, en effet, on retrouve la même sorte de mur avec créneaux et contreforts.

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arrive en robe longue, la cithare à la main, et qui, sur l’ordre qu'il en reçoit, se met à sonner d’une trompette. Au premier son de l'instrument nous nous voyons en- tourés d’une multitude de cerfs, de sangliers et autres bêtes fauves ; si bien que le spectacle ne nous parut pas au-dessous des chasses sans bêtes féroces, dont les édiles nous donnent quelquefois le plaisir au grand cirque. »

Quand les parcs étaient situés près des maisons d’habi- tation, ce qui était fréquent, les Romains y réservaient des enceintes particulières pour des gazelles‘, des abeilles, des oiseaux, des loirs et des escargots. Le Glirarium, ou Parc des loirs, était entouré d’une muraille parfaitement lisse, afin que les loirs ne pussent s'échapper, et planté de jeunes chênes, dont le gland les nourrissait pendant une partie de l’année. L'hiver, on leur donnait des glands secs et des châtaignes. Tout autour de l’enclos, étaient ménagées des logettes les loirs venaient faire leurs petits. Il y avait aussi des tonneaux de terre cuite, un peu coniques, percés, par le haut, d’une ouverture qui se fermait avec un couvercle mobile. Sur la paroi inté- rieure, une espèce de rebord saillant, disposé en spirale, servait de promenade aux loirs. On les enfermait dans cette prison, qui mesurait environ trois pieds de haut sur une largeur moyenne de deux pieds; pour les engraisser on leur donnait une abondante pâture de glands, de noix, ou de châtaignes, et on les maintenait dans des ténèbres presque complètes car le tonneau était percé, du haut en bas, d’une multitude de petits trous qui donnaient de l'air, mais peu de jour.

Une petite île, bien abritée du soleil, formait l’enclos des escargots, ou Cochlearium. Quand on manquait d'un endroit naturellement frais, on prenait un tuyau

! En Afrique, du moins, dans la villa de Pompéianus, par exemple, située près de Constantine (Gaston Boissier. L'Afrique romaine, p. 152).

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vertical et, par son orifice supérieur, garni d'une quan- tité de petits mamelons, on faisait arriver de l’eau qui retombait sur une pierre et rejaillissait au loin. Il n’était pas nécessaire de fournir beaucoup de nourriture aux escargots car ils la trouvaient eux-mêmes en rampant à terre; on se contentait de leur jeter, parfois, des feuilles de laurier avec un peu de son’,

IV. Les Romains de la République n'’élevèrent d’abord, dans leurs volières, ou Aviaria, que des oiseaux pour la table, mais les espèces en étaient plus variées que dans _nos fermes actuelles; c’étaient des canards divers, des sarcelles, des foulques, des poules d'eau, etc”. Les canards devaient être encore bien peu domestiqués, car on était obligé de couvrir leurs bassins avec des filets. A l’époque de Pompéi, la prospérité générale augmen- tant beaucoup, on vit de riches citoyens, ou même de grands commerçants, faire construire des fermes à grives ou Ornithones, des parcs à paons et des volières d’agré- ment.

Les ornithones furent surtout nombreuses dans la campagne de Rome, et dans le pays voisin des Sabins des bandes de grives arrivaient tous les ans, dès l’équinoxe d'automne, pour repartir au printemps suivant. Varron décrit leur mode de construction en ces termes : « On élève, dit-il (III, 5), un péristyle ou un bâtiment en forme de dôme, fermé par le haut d’un toit ou de filets, et qui puisse contenirquelques milliers de grives etdemerles.

1 Varron III, 14.

? « Clausæ pascuntur Anates, Querquedulæ, Boschides, Phalerides, simi- lesque volucres quæ stagna et paludes rimantur. » (Columelle, Liv. VIII, chap. xv. Voir aussi Varron, De re rustica, liv. II, chap. xx,

3 Dans ces régions, il y avait une si grande quantité de colombiers et de volières que la fiente des oiseaux, la colombine, comme on disait, était employée pour fertiliser les terres ou comme aliment pour engraisser les bœufs et les porcs.

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Quelques-uns y ajoutent d'autres espèces qui se vendent également cher, lorsque les oiseaux sont engraissés : des cailles par exemple et des miliaria (oiseaux qui se nour- rissent de millet). On y fait arriver l’eau par le moyen d’un conduit; ou, ce qui vaut encore mieux, on l’y fait serpenter dans de petits canaux assez étroits pour être d'un nettoiement facile. Trop de largeur fait qu'ils se salissent trop vite et occasionne une déperdition d’eau. Il faut que l’écoulement en soit ménagé de façon qu’elle ne séjourne ni ne dépose, ce qui est pernicieux pour les oiseaux. La porte de la volière doit être basse, étroite et avoir la forme de ce qu'on appelle cochlea dans les amphithéätres destinés aux combats de taureaux‘. Les fenêtres y seront rares, et disposées de manière à ne laisser apercevoir au dehors ni arbres, ni oiseaux; car cette vue et les regrets qu'elle réveille font maigrir les oiseaux prisonniers. N’y laissez pénétrer de jour que ce qu'il en faut aux grives pour reconnaître est le per- choir, le manger et l’eau. On enduira portes et fenêtres d'une couche bien lisse de mastic, pour empêcher les rats et autres ennemis de s’introduire dans la volière. L'intérieur des murs sera garni, tout autour, de bâtons à percher et l’on y appuiera, d’un bout, des perches enfoncées de l’autre en terre, et croisées de distance en distance par d’autres perches transversales, à l'instar des cancelli* du théâtre. On aura soin de mettre, à portée, de l’eau à boire, et des boulettes faites de pâte pétrie avec des figues. Quand on voudra faire une levée de grives, il faudra, vingt jours à l’avance, augmenter la nourriture, et n’y plus employer que de la farine supé- rieure, (Dans cette espèce de cage devront également se trouver des planches sur lesquelles les oiseaux puissent

4 Voir p. 5. 2 Ces cancellis étaient des clôtures à claire-voie.

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se poser par voie de supplément ou de diversion aux perches). Attenante à la volière, doit s'en trouver une autre plus petite, dans laquelle on dépose les oiseaux trouvés morts dans la grande ; car il faut que l’intendant puisse toujours rendre compte à son maître du nombre exact confié à ses soins. Les oiseaux qu'on juge en état d'être retirés devront être chassés de la grande volière dans la petite, pourvue à cet effet d’une plus large porte, et qui a plus de jour que la première, avec laquelle elle communique. Quand on a le nombre de grives que l’on veut dans cet endroit appelé seclusorium, on les y tue hors de la vue des autres, que ce spectacle pourrait attrister et faire périr elles-mêmes, plus tôt qu'il ne faut pour celui qui spécule sur leur mort. »

Les Romains ne donnaient généralement aux grives de la pâtée de figues que pour les engraisser avant de les prendre pour la table ; leur nourriture habituelle était du millet auquel on ajoutait de temps à autre des myr- tilles, des pistaches ou bien des baies d’olivier sauvage, de lierre ou d’arbousier :.

Les paons et les pintades furent apportés en Italie des iles de la Grèce, de Léros et de Samos en particulier. Ils se répandirent d’abord dans les villes du sud, à Pompéi, par exemple, on en trouva de nombreuses peintures, sur les murs ; mais ils devaient être encore très rares à Rome, à l'époque de Tibère, puisque nous voyons cet empereur faire mourir un soldat de sa garde pour avoir tué un des paons du jardin impérial. Cependant les Romains ne tardèrent pas à pousser l’acclimatation de ces oiseaux plus loin que ne l'avaient fait les Grecs. A la pintade à caroncules rouges, que leur avaient léguée ces derniers, ils ajoutèrent en effet la pintade à caroncules bleus que

1 Columelle, VIIE, 10.

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nous ne savons plus domestiquer aujourd’hui. Quant aux paons, ils pullulèrent tellement qu'on en vit des bandes, en liberté, dans les petites îles couvertes de bois que de riches Romains possédaient sur les côtes de l'Italie ; bientôt chaque villa en eut son parc d'élevage. Ces parcs étaient" des lieux herbeux et boisés, entourés de murs et renfermant deux cabanes : l’une d'elles ser- vant d'habitation au gardien, l’autre, munie de perchoirs et très sèche, formant refuge pour les oiseaux. Des gale- ries couraient sur trois côtés de la muraille du parc et, sous ces galeries, se trouvaient des enceintes de roseaux pareilles à celles qui surmontaient les colombiers. Chaque parc était divisé en plusieurs parties par des treillis de roseaux, de telle facon que chacune de ces différentes parties avait deux entrées par côté. Ces petits enclos servaient à grouper les sexes dans la pro- portion de cinq femelles pour un mâle ; les mâles com- mencaient à entrer en chaleurs à la fin de février, mais on avait soin d’exciter l’ardeur de ces oiseaux en leur donnant, vers la fin de l’hiver, des fèves grillées à une flamme légère ; on leur donnait ces graines toutes chaudes, quand ils étaient à jeun, mais seulement tous les cinq jours, et sans dépasser la mesure de six cyathi” par tête. Quand les femelles étaient sur le point de pondre, ce qu'on reconnaissait en les tâtant souvent avec les doigts, on les enfermait dans les enceintes des galeries que l’on garnissait d’une épaisse couche de paille; les œufs étaient retirés et confiés à des poules couveuses, pour permettre aux paonnes de donner une deuxième et une troisième ponte dans l’année, au lieu de perdre tout leur

1 Columelle VIII, 11.

2 Le cyathus était une mesure très petite; bien que l'évaluation en mesures modernes change suivant qu'on adopte le système de Galien, de Dioscoride ou d’un autre, l'évaluation généralement adoptée est 0 lit. 0456. (Voir Dictionnaire des antiquités de G. Daremberg et E. Saglio.)

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temps à faire éclore leurs œufs et à élever leurs petits.

V. Varron nous dit que les volières d'agrément furent inventées par un certain Lœnius Strabon qui avait cons- truit dans le péristyle d’une maison de campagne, à Brindes, un exèdre ou salon garni de filets et qu'il avait peuplé d'oiseaux de toute espèce. À la même époque, le célèbre Lucullus faisait édifier à Tusculum, sur les monts Albains, une grande volière au centre de laquelle se trouvait une salle à manger ; il pouvait y venir prendre le plaisir de la bonne chère, et jouir doublement du spectacle de ses grives, ici rôties et dressées sur un plat, voltigeant prisonnières autour des fenêtres.

Toutes les villas des riches Romains eurent probable- ment leurs volières, mais la mieux connue, et sans doute une des plus belles, est celle que Varron fit construire dans sa villa de Casinum (aujourd’hui Cassino), à mi-route entre Rome et Naples*. Marcus Terentius Varron, ami intime de Cicéron et son condisciple à Athènes, était un riche Romain qui consacrait à l'étude les loisirs que lui laissaient la politique et la guerre. Il aimait tout parti- culièrement la nature, les champs et les bêtes ; aussi voulut-il, en bon pythagoricien, être enseveli dans un lit de feuilles de myrte, d’olivier et de peuplier noir°. Il avait fait élever sa volière en un endroit situé entre les petites rivières Vinius et Casinus que l’on peut recon- naître encore aujourd'hui.

1 Varron, IIL, 4. 2 Pline, XXX V, 46.

* La description que Varron donne lui-même de sa volière (Traité d’agri- culture, III, 5), est si complète, qu’elle a permis aux artistes de la recons- tituer; malheureusement, elle renferme aussi d'importantes lacunes ; aussi les diverses restaurations qu'on a faites, sont-elles loin de se ressembler entre elles. Nous en connaissons deux: celle de Pirro Ligorio, qui a été reproduite par Montfaucon (II, 1°° part., p. 132, pl. LXVII), et celle de Dezo- bry (LV, p- 60); c'est l'interprétation de ce dernier auteur que nous sui- vons ici.

I. 6

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« Au bas de la ville de Casinum, écrit Dezobry, cou- lait un large fleuve à l’eau claire et profonde, et qui traversait la villa entre deux quais de pierre. Une allée découverte en longeait le cours. C’est en remontant cette allée vers la plaine, dans un endroit fermé à droite et à gauche de murailles, que se trouvait la Volière. Son plan formait un parallélogramme de 48 pieds de large et de 72 de long terminé par un hémicycle de 27 pieds d’ou- verture.

« Sur la ligne inférieure du parallélogramme, s'élevait un portique couvert qui en occupait toute la largeur. Il était en colonnade double entièrement à jour, avec un petit arbuste dans chaque entre-colonnement ; c'était l'entrée de l’enceinte de la Volière, au-devant de laquelle s'étendait un vaste vestibule carré.

« Au delà de ce portique, on en trouvait, à droite et à gauche, deux autres, en retour, qui se raccordaient avec ses extrémités, de sorte que le tout formait comme une galerie à trois côtés. Ces portiques latéraux étaient également en double colonnade à jour; mais comme ils servaient de volières, leurs entre-colonnements étaient fermés avec des filets de chanvre tendus de l’épistyle au stylobate. Ils étaient à ciel ouvert, et un pareil filet leur servait de voûte. Il y avait, à chaque extrémité, un pavillon fermé, les oiseaux pouvaient s’abriter. Ces spacieuses et magnifiques cages étaient remplies de toutes sortes d'oiseaux auxquels on jetait à manger au travers des filets. Un petit ruisseau leur portait une eau claire. Devant les portiques-volières, dans l’intérieur du paral- lélogramme, brillaient deux piscines oblongues, séparées par une allée. Elles commencaient à l'entrée du vestibule et se prolongeaient jusqu’à l’hémicycle, s'élevait une espèce de temple ou pavillon circulaire porté sur une double colonnade à jour. Il y avait un espace de 5 pieds

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entre les colonnes extérieures qui étaient en pierre, et les colonnes intérieures qui étaient en bois de sapin, et très sveltes. Des filets de nerfs formaient la paroi du pavillon et remplissaient les entre-colonnements extérieurs ; des filets de chanvre, les entre-colonnements intérieurs; de sorte que l’on jouissait de la vue d’un bois très épais et très sombre, qui était placé derrière, sans que les oiseaux puissent s'échapper. Des gradins entre les deux colonnades formaient comme un petit théätre pour les oiseaux. De plus, les colonnes portaient une grande quantité de mutules qui servaient de perchoirs.

« Cette volière était destinée principalement aux oiseaux chanteurs, tels que les rossignols et les merles. Un petit canal leur fournissait de l’eau, comme dans les premiers portiques, et on leur jetait à manger au travers du filet. |

« Un bassin circulaire, du milieu duquel sortait une petiteile, occupaitlecentre du pavillon. Ce bassin n'arrivait pas jusqu’au pied des colonnes : il en était séparé par un socle de pierre plus bas que le stylobate de la colonnade, large de 5 pieds et élevé de 2 au-dessus du niveau de l’eau. On pouvait se promener dans cet endroit, ou bien y ranger des coussins quand on voulait y prendre le repas. A cet effet, il y avait, au centre de l'ile, une colonnette portant une roue radiée, à l'extrémité des rayons de laquelle, au lieu d’un cercle, se trouvait adaptée une table mobile, creuse comme un tympan. Un jeune esclave suffisait pour la faire tourner, et les mets placés dessus venaient se présenter devant les convives. Le pourtour de cette table était encore garni de petits robinets dont les uns donnaient de l’eau froide et les autres de l’eau chaude.

« Le bassin circulaire et les piscines communiquaient ensemble par des canaux ménagés sous la maçonnerie, et

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assez grands pour livrer passage à des canards qui se jouaient sur leurs belles eaux.

« Dans la coupole du pavillon on pouvait voir l'étoile Lucifer pendant le jour et, le soir, l'étoile Hespérus, se mouvant à la naissance de cette voûte hémisphérique, de manière à marquer les heures.

« Au milieu de ce même hémisphère était tracée la rose des huit vents. Une tige, portant à sa partie inférieure une aiguille, et, à sa partie supérieure, une girouetteélevée au-dessus du dôme, et bien exposée au vent, indiquait intérieurement de quel côté le vent soufflait. »

La villa de Varron fut pillée en l’an 47 par l’armée de Marc-Antoine, et le célèbre triumvir s’y livra lui-même à des orgies que lui reproche Cicéron‘. Si Varron perdit alors toutes ses richesses, si les oiseaux de sa volière disparurent, les bâtiments de celle-ci au moins, en furent respectés, car on en montrait encore les ruines à de Montfaucon lorsque ce bénédictin visita le mont Cassin, près de dix-sept siècles plus tard”.

VI. L'élevage des poissons, chez les Romains, suivit à peu près une marche parallèle à celui des oiseaux. Au temps de la République, les villas possédaient, dans le voi- sinage de leur oisellerie, des aquariums ou piscines dans lesquels ils élevaient des poissons d’eau douce pour la table ou pour le commerce. Les anciens Romains avaient acquis une grande habileté dans cet élevage ; ils étaient allés jusqu’à pouvoir acclimater et peut-être même à faire reproduire des loups marins, des dorades et d’autres espèces marines dans leurs élevages des lacs d'Étrurie.

Dès la fin de la République, le luxe s’étendit naturel- lement des volières aux piscines, qui devinrent de véri-

! Philippiques, I, 40. 2? III, p. 132.

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tables monuments. À Rome, on citait les bassins à pois- sons (Sagnum) qui furent creusés au Champ de Mars et ceux du parc de la Maison dorée de Néron, à l'endroit même l’on construisit plus tard le Colisée‘. Dans les maisons de Pompéi, l’on sait, par les auteurs, que les bassins de l’atrium et du péristyle contenaient souvent des poissons vivants, et certaines peintures de cette ville, en particulier celles de la maison du Faune et de la maison de l’Ours, nous apprennent que les Pompéiens possédaient de véritables aquariums ils nourrissaient toutes sortes de poissons en même temps que des mol- lusques et des crustacés. On peut même voir, dans le jardin d’une des maisons situées tout près de la Basi- lique, au sud, un profond vivier rectangulaire l’on accède par deux grandes marches ; au pied de la dernière marche se trouve une double série d’orifices circulaires qui conduisent dans des logettes de poterie enfouies en terre et les poissons pouvaient venir se mettre à l'ombre, au moment de la grande chaleur du jour?. Une piscine plus vaste encore a été mise à jour également, à Herculanum, dans le jardin d’une villa qui s’étendait du forum au bord de la mer. C'était un bassin de forme rectangulaire qui avait 252 palmes de long sur 27 de large” ; ses deux extrémités se terminaient en demi-cercle et ses bords étaient ornés d’une rangée de colonnes de briques revêtues d’une couche de stuc. Ces colonnes

1 Tacite Ann. XV, 37, 42 et Suétone Nér. 31.

? A Timgad, on a découvert une disposition de viviers encore plus ingé- nieuse. Le bassin comprenait deux étages communiquant entre eux par des trous obliques creusés dans les dalles qui séparaient les deux étages et que Von pouvait fermer au moyen de bouchons en pierre; ainsi les poissons pouvaient passer facilement d’un étage à l’autre ; c’est à l'étage inférieur que se trouvaient les refuges latéraux semblables à ceux des bassins de Pompéi. (Voir : Bæswillwald, Cagnat et Ballu, p. 331, fig. 161 et 162.)

* Ces données et les suivantes sont prises à Winckelmann (p. 39 et 201). La palme, mesure encore usitée aujourd’hui en Italie, est de la longueur de la main et du poignet, c'est-à-dire d'environ 20 à 25 centimètres.

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supportaient elles-mêmes des traverses en bois qui s’appuyaient, d'autre part, contre le mur de clôture du jardin ; au-dessous, se trouvaient des plantes grimpantes, des berceaux de feuillages, des parterres de fleurs ; enfin, entre les colonnes, le propriétaire de cette villa avait fait placer des bustes et des statues de femmes en bronze qui furent retrouvés en place’. Des cabinets de verdure étaient dispersés, de place en place, sous le portiquefleuri qui entourait la piscine, et quelque barque légère per- mettait sans doute de se promener sur l’eau, comme le montre la peinture d’un autre grand bassin de Pompéi*.

Mais c’est à Pouzzoles et à Baïa que l’on pouvait visiter les piscines les plus célèbres : celles d'Hortensius, de César, de Lucius Lucullus, de Sergius Orata, d’Antonia, femme de Drusus, et de Domitia, tante de Néron. Dans les plus vastes piscines, chaque espèce de poisson avait son bassin particulier dont le fond était de vase, de sable, de rochers nus ou couverts d'algues, suivant les habitudes des espèces considérées. Le long des parois étaient ménagées des retraites simples ou contournées en pas de vis, les premières pour les poissons à écailles, les secondes pour les murènes ; la communication de l’aqua- rium avec la mer se faisait directement et à l’air libre, ou bien, comme chez Lucullus, par le moyen de canaux sou- terrains.

Les piscines de ce célèbre consul, que nous pouvons prendre comme exemple, étaient situées au bas de sa villa, dans l’île de Nésis, la Nisida actuelle ; elles se divi- saient en piscines d'hiver et piscines d’été, Lucullus ayant voulu que ses poissons fussent traités, disait-il, comme les

1 Ces statues, que l’on transporta alors au musée de Portici, ressemblaient beaucoup aux statues nymphes que Longus place également dans son

Daphnis et Chloé autour d’un bassin (liv. I, p. 6, de l’édit 1825 de Courier); elles lui ont peut-être servi de modèle.

2 M. Rostowzew, tab. 5,

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troupeaux des villas auxquels on donne un double pâtu- rage. Les piscines d'été se composaient d’abord de sept ou huit grands bassins creusés profondément dans le tuf dont l’un avait 63 mètres de long sur 25 mètres de large, les autres, 7 mètres de large sur 29",50 de long; venait ensuite une vaste caverne de 210 mètres d'étendue les poissons pouvaient se réfugier pendant les plus grandes chaleurs. Les piscines d'hiver, situées à l’occident, occu- paient tout un petit golfe endigué. Ici les constructions étaient si grandioses, que l’on avait comparé Lucullus à Xerxès percant le mont Athos pour faire passer sa flotte. Après sa mort les poissons de ses viviers se vendirent 4 millions de sesterces (840.000 fr.) ‘.

Ces grands pisciculteurs romains se prenaient parfois d'une affection particulière pour telle ou telle espèce de poisson : Hortensius s’occupait surtout de surmulets, Vedius Pollion, Crassus et Hirrius de murènes, C. Sergius Orata de dorades*. Ils dépensaient à ces élevages des sommes énormes et montraient même parfois, pour leurs élèves, des passions extraordinaires. Hortensius, par exemple, «occupait continuellementune foule de pêcheurs à prendre des petits poissons pour les donner à manger à ses surmulets. Outre cela, quand l'agitation de la mer ne permettait point d'aller à la pêche, il faisait jeter dans ses piscines du poisson salé, des morceaux de pain bis,

1 Plutarque. Vie de Lucullus, et Pline, IX, 80.

2? Sergius Orata, le premier, forma des pares à huîtres, (Ostriaria) près de sa villa de Baïa; il fit ensuite parquer, dans le lac Lucrin, les huîtres sauvages de la côte de Brindes, et ses parcs restèrent une des curiosités du pays pendant tout le temps de l'Empire. Ils sont figurés, de même que ceux de Néron, sur deux vases antiques qui sont décrits de seconde main par Günther, et par Ch. Dubois (p. x99 et 208); on y voit, en particulier, que les huîtres étaient déjà cultivées par la méthode des pergolères, c'est-à-dire fixées à des pieux ou à des cordes. Au 1v° siècle, Ausone parle encore de ces pares et le souvenir en persista jusqu'au moyen âge, (Dubois, p. 211). Du reste, le lac Lucrin, qui n'est guère qu'un étang et n’est séparé de la mer que par une simple bande de sable, fournit toujours des huîtres renommées.

88 ANTIQUIYÉ

ou bien des fruits coupés par morceaux, tels que des figues vertes ou sèches, des amandes concassées, des sorbes bouillies, du fromage mou, du lait caillé ; jamais ses troupeaux aquatiques ne manquaient de provisions, alors même que les pêcheurs ne pouvaient amener de poissons au rivage pour la nourriture du peuple. Hor- tensius, disait-on, aurait plutôt consenti à tirer de son écurie des mules d’attelage pour les donner, qu’un seul vieux barbeau de sa piscine. La santé de ses poissons lui était plus chère que celle de ses esclaves; lorsque les premiers étaient malades, ils’inquiétait bien plus qu'ils n'eussent point d’eau trop froide que d’en voir boire aux derniers. Il taxait d’incurie Marcus Lucullus, frère de Lucius, et professait un souverain mépris pour ses pis- cines, parce que l’on n’y trouvait point, du moins à une certaine époque, des quartiers de rafraîchissements pour l'été, et qu'il laissait, disait-il, ses poissons dans une eau croupissante et dans des lieux malsains*.

Un autre richissime romain, C. Hirrius, éleva chez lui une si grande quantité de murènes qu'il put en fournir 6.000 à César pour les festins qu’il donna au peuple lors de son triomphe. Vedius Pollion estimait les siennes plus que la vie de ses esclaves *. Et l’on vit un homme réputé par sa sagesse, le sénateur Crassus, se passionner telle- ment pour une de ses murènes qui venait à sa voix manger dans sa main, qu'il la parait de pendants d’oreilles et de colliers de perles comme une jeune fille. Quand cette murène mourut, il prit le deuil et la pleura comme il eût pleuré son enfant. C’est sans doute à des exemples

! Nous renvoyons ici, pour plus de détails, à Dezobry, t. IV, p. 44 et sui-

vantes.

2? Pline (IX, 39). Un jour, qu'il recevait son ami Auguste, il ordonna de jeter à ses murènes un esclave qui venait de briser un vase précieux. Mais l’empereur fut tellement indigné de cet ordre, qu'il fit grâce de la vie à l’es- clave et ordonna à Pollion de combler sa piscine (Senèque. De ra, IL, 40).

PE rt À

LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 89

de ce genre que Cicéron faisait allusion quand il écrivait à son ami Pomponius Atticus : « Nos grands croient tou- cher le ciel du doigt, quand ils ont dans leurs piscines de vieux barbeaux qui viennent manger à la main, et ils ne se soucient nullement des affaires de l’État. Ils sont assez fous pour s’imaginer qu'ils conserveront leurs pis- cines quand il n'y aura plus de République. »

CHAPITRE IV

LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS. COMBATS DE L’AMPHITHÉATRE

1. Les premières ménageries en Italie. Origine et développement des spectacles de combats d'animaux.

2. Moyens employés par les Romains pour peupler leurs ménageries. Pourvoyeurs d'animaux.

3. Les différentes sortes de ménageries à Rome. Ménageries des Empereurs.

4. Entretien des ménageries. Gardiens d'animaux. Dompteurs. Bêtes féroces apprivoisées.

5. Diverses utilisations des ménageries romaines. Les amphithéâtres et leurs ménageries.

6. Jeux d'animaux à l’amphithéâtre : Exhibitions et combats d'animaux.

Chasses et Naumachies. Hommes et femmes condamnés aux bêtes.

7. Les bestiaires et leurs exploits. Fin des ménageries romaines.

8. Liste des animaux qui ont vécu dans ces ménageries.

I. Les premières ménageries d'animaux exotiques qui parurent en Italie furent les ménageries ambulantes des prêtres de Cybèle et d’Isis, débarquées d'Égypte ou de Grèce ; puis vinrent de simples montreurs de bêtes féroces, des bateleurs (cérculatores) qui allaient partout accom- pagnés de lions, d'ours, de singes, de serpents etc., qué- mandant leur vie et celle de leurs animaux”. Plusieurs sculptures ou peintures antiques ont représenté quelques scènes de ce genre, et l’on connaît l’histoire de l’esclave Androclès qui, après la scène de l’amphithéâtre, passa le reste de sa vie allant de ville en ville, tenant son lion

1 Voir la Loi dernière, au Digeste : de extraordinariis criminibus.

LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 91

attaché par une simple courroie ; on donnait de l’argent à l'homme, on jetait des fleurs sur la bête, et chacun disait : « Voici le lion qui a donné l'hospitalité à l’homme ; voici l’homme qui a guéri un lion »*.

Ce fut en l’an 273 avant Jésus-Christ que les Romains virent pour la première fois de grands animaux venus de pays lointains : c'étaient quatre éléphants que le consul Curius Dentatus avait pris au roi d’Épire, Pyrrhus, à la bataille de Tarente. Dix ans plus tard, un autre consul, L. A. Metellus, faisait paraître, dans son cortège triom- phal, 142 éléphants de guerre carthaginois que le Sénat ordonnait de tuer, ne sachant qu’en faire. La tuerie se fit à coups de flèches et de javelots devant le peuple romain assemblé ; c'était divertissement nouveau, passionnant pour ces hommes rompus aux spectacles de la guerre, de nature encore rustre, durs à eux-mêmes autant qu'aux autres et plus avides de combats sanglants que de jeux de l’esprit*?. Aussi lorsque Marcus Fulvius Nobilior revint victorieux en 185 de sa campagne d’Étolie, ce guerrier ne trouva rien de mieux, pour flatter ce goût naissant, que de faire chasser et tuer dans le cirque, des lions et des panthères qu'il avait rapportés avec lui. Seize ans plus tard, en l’an 169, c’étaient 63 panthères et 40 ours que Scipion Nasica et Publius Lentulus offraient, de la même facon, au peuple romain. Enfin l’on vit L.E. Paullus, après la défaite de Persée, en 168, faire écraser sous les pieds de ses éléphants les soldats étrangers déserteurs de son armée, et Scipion Emilien, après la destruction de

1 L'histoire d’Androclès fut rapportée, par un témoin de la scène, à Aulu- Gelle qui nous la raconte dans ses Nuits attiques (éd. Charpentier, V, 14, éd. Blanchet, I, 267). Comme peinture, signalons seulement un singe savant et son conducteur représentés sur les murs d’une maison de Pompéi, aujour- d’hui au musée de Naples, et reproduite par Gusman, p. 285.

? Les combats de gladiateurs existaient du reste déjà, depuis longtemps, en Italie. (Voir J. Sabatier, p. 53.)

92 ANTIQUITÉ

Carthage, en 146, livrer aux bêtes les soldats déserteurs, dans les fêtes qu’il donna alors au peuple.

Dès lors la coutume des combats d'animaux se répandit dans toute l'Italie. Elle existait peut-être depuis long- temps déjà, car, si l’on en croit l'opinion qui avait cours au temps de Cassiodore, ces genres de spectacles auraient été introduits de Scythie avec le culte de la Diane de ce pays, de cette déesse que Cassiodore appelle la triple déité : Proserpine-Luna-Diane*. En tout cas partout dans les petites villes, dès le second siècle av. J.-C., c’étaient des chasses de cerfs, de daims, de lièvres ou de quelque autre animal paisible du pays; ou bien, c'étaient des chiens que l’on s’amusait à lancer contre des ours ou des sangliers, ou des hommes qui luttaient de force et d'adresse contre des taureaux sauvages. À Rome et dans les autres grandes cités, l’on vit naturellement des spec- tacles plus grandioses. Sylla, ayant reçu des lions de Bocchus, roi de Mauritanie, fit tuer en une grande chasse, lors de sa nomination à la prêture, 100 lions mâles ; puis, un peu plus tard, ce fut Pompée qui fit paraître, sur l'arène, 600 lions dont 315 mâles, 18 ou 20 éléphants, un lynx, une guenon d’Éthiopie et un rhinocéros unicorne, le premier qu’on ait vu à Rome; enfin, pour en finir avec le temps de la République, il faut citer le nom de César qui institua les premiers combats de taureaux que l’on ait vus à Rome et qui fit sacrifier une girafe et 400 lions, immédiatement après la fête de la consécration de son forum *.

1 Valère Maxime, liv. II, ch. var, 13 et 14. ? Cassiodore L. V. Ep. 42.

# Le chiffre de 400 lions est donné par Pline (VIII, 45). Dion Cassius, qui rapporte le même fait, s'exprime ainsi au sujet du nombre des animaux : « Vouloir en faire l’énumération ce serait tomber dans un récit fastidieux, sans peut-être atteindre la vérité, car généralement on exagère ces sortes de choses... Mais je vais parler de la girafe parce que ce fut alors la première

LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 93

Ces coutumes prirent un développement prodigieux au temps de l’Empire. Non seulement les empereurs, mais encore tout citoyen, recevant les honneurs du triomphe, ou prenant une charge publique, furent obligés d'offrir au peuple, comme don de joyeux avènement, des exhibitions _et des chasses d'animaux féroces, à Rome ou dans leur résidence‘; puis cette coutume devint tellement géné- rale que tous les riches citoyens possédèrent des ména- geries et donnèrent des jeux d'animaux à l’occasion d'événements privés tels que ceux d’un mariage ou de funérailles.

Il. Les ménageries romaines furent alimentées par des cadeaux de princes étrangers”, mais surtout par les cap- tures que les gouverneurs des colonies romaines faisaient faire, sur l’ordre des empereurs ou pour plaire à leurs amis. C’est ainsi que Cicéron, alors qu'il était proconsul en Cilicie, province d’Asie-Mineure, fut sollicité maintes fois par son ami Cælius, un questeur de Rome. « Vous n’avez pas reçu de moi, lui écrivait celui-ci, au mois de septembre de l’an de Rome 702, une seule lettre je ne

qui parut à Rome... » (XLIII, 22 et 23.) Le mème auteur nous apprend encore que César, le soir du quatrième jour de son triomphe, en l’an 46, se fit reconduire en litière, chez lui, au milieu du peuple presque tout entier qui lui faisait cortège et d’un grand nombre d’éléphants portant des flambeaux.

4 Les politiques s’en servaient même pendant la campagne électorale pour obtenir d’être élus. Un exemple de cette sorte de corruption vient de nous être révélé par Héron de Villefosse dans la séance du 23 mars 1910 à l'Acad. des Inscr. et Belles L. En l'an 133, sous le règne d’Adrien, un certain Aure- lianus, pour parvenir à la magistrature suprême de Carthage, avait promis de donner à la ville une somme de 200.000 sesterces ; il avait versé, en outre, au Trésor municipal, une somme de 38.000 sesterces, et mettant le comble à ses libéralités, pendant quatre jours il avait offert à ses concitoyens, dans l’amphithéâtre, le spectacle de combats de gladiateurs et de chasses de bêtes féroces africaines. Ce genre de corruption électorale était alors, paraît-il, parfaitement licite.

? Auguste, par exemple, reçut des éléphants que lui amenèrent des ambas- sadeurs de Chine et de Perse (A. Florus, L IV, $ 12). Plus tard, Dioclétien, Théodose et Aurélien, reçurent des animaux des rois de Perse (Friedländer,

II, p. 146).

94 ANTIQUITÉ

vous aie parlé de panthères. Il serait bien honteux que Patiscus en èüt envoyé dix à Curion, et que je n’en obtinsse pas un plus grand nombre de vous, qui pouvez en tirer de quantité d’endroits. Curion m'a donné celles de Patiscus et dix autres qu’il avait reçues d'Afrique ; car sa libéralité ne se borne pas à donner des maisons de campagne. Pour vous, si vous avez la bonté seulement de vous souvenir de ma prière, et de donner des ordres aux Cybirates et en Pamphylie, l’on dit qu'il s’en prend beaucoup, vous m'en procurerez autant qu'il vous plaira... Aussitôt que les panthères seront prises, vous avez, pour les nourrir et les transporter, les gens que j’ai envoyés pour le billet de Sittius; et je pourrai même vous en envoyer d’autres si vos lettres me donnent quelque espérance. »

À une lettre semblable, Cicéron répondait de Laodicée, le 4 avril de l’année suivante :

« Je vous fais chercher soigneusement des panthères par ceux qui sont accoutumés à cette chasse : mais il s’en trouve fort peu, et l’on prétend que le peu qu'il y en a se plaignent d’être les seules créatures à qui l’on dresse des embûches dans ma province ; aussi dit-on qu’elles sont résolues de passer dans la Carie, On ne laisse pas d’en chercher avec soin, et Patiscus s’y emploie particu- lièrement. Tout ce qu'on en pourra trouver sera pour vous; mais je ne sais point encore combien l’on en a pris jusqu’à présent”. »

1 Voir : Lettres de Cicéron, éd. Panckoucke.

Il faut lire encore, sur le mème sujet, les lettres dans lesquelles on voit le consul romain Symmaque, s'occuper, en l’an 391, de se procurer des animaux pour les fêtes qu’il donnait alors en l’honneur de son fils Memmius. Symmaque écrit à ses amis en Espagne, dans les Gaules, en Afrique, et cela un an d'avance ; il envoie un peu partout des serviteurs, des hommes de confiance pour avoir des chiens d’Ecosse (canes scotici), des chevaux, des ours, des lions, des léopards, des crocodiles. Et on voit, dans ces lettres, les difficultés qu'il y avait à surmonter pour ramener tous ces animaux à Rome.

Sur seize chevaux que lui donne un de ses amis, par exemple, cinq sont morts en route et les autres paraissent malades ; les crocodiles débarquent,

LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 95

Les gouverneurs, ainsi sollicités, réquisitionnaient les gens du peuple, ou bien s’adressaient à des trafiquants d'animaux sauvages‘ qui avaient un droit de chasse illi- mité sur tout le territoire de l’Empire, sauf pour les éléphants et plus tard pour les lions, animaux réservés à l'Empereur. On capturait les hippopotames sur les bords du Nil où, du temps de Pline encore, ils venaient ravager les champs cultivés jusqu’à la hauteur de la préfecture de Saïs*; on trouvait encore d'innombrables lions dans les massifs de roseaux et les jungles de la Mésopotamie et de l’Hyrcanie ; la Perse regorgeait tou- jours de tigres et d’autres bêtes féroces que l’on prenait au moyen de filets et de torches enflammées, de pièges amorcés ou de fosses recouvertes de branchages, et dont on arrêtait immédiatement la férocité en leur jetant une draperie sur la tête‘; en Numidie on prenait, de la même manière, de grandes quantités d'ours et on chassait les onagres au lasso; plus loin, en Mauritanie, on capturait les panthères au piège et des cavaliers lancés sur des chevaux infatigables enserraient d'immenses troupeaux

mais ils ne veulent pas manger et on est obligé de les tuer ; les ours sont bien envoyés, mais il n’arrive que quelques petits oursons amaigris par le jeûne et la fatigue ; quant aux lions, on n’en a plus de nouvelles. (Symmachus- Epistolæ II, 26, 96, 97, IV, 12, 58, 59, 63, 792, V, 20, 21, 22, 46, 56, 59, VI, 42, 43, VII, 59, 121, IX, 12, 15, 20, 21, X, 11, 14, citées in Wallon III, p. 544, et G. Boissier, a, IL, 201.)

! Symmaque, par exemple, parle d'ursorum negotiatores. Epistolæ, V, 62.

Il y avait encore, dans les colonies romaines, nombre de chasseurs de bêtes pour le commerce des pelleteries, alors très florissant ; on appelait ces chasseurs Parthiarii, parce qu'ils travaillaient surtout au centre de l'Inde, dans la Parthie, mais Rome tirait aussi ses peaux du Caucase, des pro- vinces situées au nord et au sud de la mer Noire, de Tauris, à l'embouchure du Don, etc. (Millin, Monumens, 1, 354.)

? Achille Tatius IV, 2 et suiv. nous apprend la manière dont on se servait pour capturer ces animaux, en les attirant dans des fosses.

% « On ne saurait croire à quel point le moindre voile jeté sur la tête d’un lion abat sa férocité : il se laisse enchaîner sans résistance, comme si toute sa force était dans ses yeux. » Pline, Liv. VIII, ch. xxr. Voir aussi Oppien (livre IV), qui décrit en détail la capture des lions.

96 | ANTIQUITÉ

d’autruches dans des cercles de plus en plus étroits. En Europe, les chasses n'étaient guère moins fructueuses ; onse rendait maître des ours, des sangliers, des cerfs, des loups, et des renards, au moyen de glu', ou bien en les arrêtant par des filets légers ornés de plumes rouges et blanches flottant au vent”; les grandes forêts de la Germa- nie regorgeaient de bisons, les bords du Rhin de sangliers, l'Écosse de bœufs sauvages et de chiens féroces qui savaient tenir tête aux tigres et aux lions. Partout enfin, on faisait la chasse des petits oiseaux au moyen de gluaux, et des paysans, déguisés avec une peau de chèvre et marchant à quatre pattes, savaient pousser habilement des compagnies de perdrix dans de grands pièges dont ils pouvaient fermer l’ouverture, à distance, au moyen d’une longue corde*.

Ces grandes captures d'animaux vivants nous sont connues non seulement par les récits des auteurs con- temporains, mais encore par des tableaux de l'époque, en particulier par deux mosaïques de l’Afrique ancienne, qui méritent ici une mention toute spéciale. L'une de ces mosaïques a été découverte en 1909, à Bône, elle se trouve encore aujourd'hui, dans les ruines d’une luxueuse villa romaine de l'antique Hippone (Hippo regius) qui est peut-être la villa proconsulaire dont parle saint Augustin dans ses Confessions". Elle représente le

1 Pour les ours surtout. Martial, de Spect., Epigr. XIIL. ? Nemesien. Cynég. 303 et suivantes.

3 Ces dernières scènes sont figurées dans des mosaïques romaines d'Utina, décrites et reproduites par P. Gauckler, a. pl. XXII.

* Les ruines de cette villa se trouvent dans la propriété de M®e Gabrielle Dufour, au lieu dit du Fortin. La mosaïque, qui est dans un excellent état de conservation, mesure 6 mètres de long sur 3",50 de large, sans le cadre. Voir aussi une mosaïque des bains de Pompeianus, à l'Oued Atmenia, en Algérie, On trouvera la bibliographie et une courte description de ces mosaïques dans l'Inventaire des mosaiques de l'Afrique romaine. Enfin, pour connaître les animaux que les Romains pouvaient alors se procurer en Afrique, voir Tissot. t. I, p. 321 et suiv.

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TES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 97

moment le plus émouvant de la chasse. Les rabatteurs ont fini leur tâche; il s’agit maintenant de faire entrer les divers animaux rassemblés dans une enceinte on pourra plus facilement les isoler et les prendre. À gauche du tableau, des hommes portant le costume numide, les uns à cheval, les autres à pied et tous armés de lances et de boucliers, pressent activement des antilopes leucoryx, et des autruches, pour faire entrer ces animaux dans un vaste enclos circulaire formé de branchages, entouré de filets et se trouvent déjà des lions et des panthères. Ces dernières surtout paraissent furieuses d’être prises; l’une d’elles a terrassé un homme qui se défend à grand-peine avec son bouclier, les autres bêtes féroces bondissent tout autour de l’enclos pour essayer de s'échapper; mais elles sont arrêtées de ce côté par les rabatteurs qui, écartant les feuillages et se protégeant de leur bouclier”, agitent vers les animaux de longues torches allumées. Cette scène principale est pleine de vie, et représentée vraiment de main de maître. Elle est complétée par d’autres tableaux plus petits, mais tout aussi intéressants. Ce sont d'abord trois enclos annexés au grand enclos central et les chasseurs ont déjà isolé plusieurs groupes d'animaux, gardés peut-être comme appâts : dans l’enclos supérieur, des ânes sauvages, aujourd’hui disparus de cette partie de l'Afrique et reconnaissables aux deux bandes noires parallèles qui coupent leurs épaules et aux fines rayures de leurs cuisses ; dans l’enclos du milieu, des moutlons, sortes de moutons à crinière, encore très communs actuellement dans l’Aurès; dans l’enclos du bas, qui communique avec le champ de capture par des portes ouvertes ou par une cage, des bubales, ou vaches ber- bères, dont l'espèce n’est plus représentée aujourd’hui

1 On retrouve les mêmes rabatteurs dans une chasse aux lions du sépulcre de Nason (Montfaucon, a, III, part., pl. 182).

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98 ANTIQUITÉ

que dans l’ouest de l'Afrique septentrionale. Dans l'angle supérieur droit de la mosaïque, l'artiste a représenté un parc d'animaux (un thériotropheion, comme l'indique le mur crénelé qui le limite en bas‘) dans lequel courent trois animaux dont un est pris au lasso par un cavalier. Au-dessous du mur, un rocher à l'abri duquel deux hommes paraissent en train de manger; dans l’angle inférieur, se voit une tente d’étoffe pourpre devant laquelle un Gétule, vêtu d’une chemisette blanche, pré- pare le repas des chasseurs; enfin, à l'opposé, dans l'angle de gauche, des hommes apportent une cage sur un chariot.

L'autre mosaïque, qui est un peu plus petite, pro- vient d’Utique et se trouve aujourd'hui au British Museum *. La scène qu’elle représente est plus difficile à interpréter que les précédentes ; elle nous semble mon- trer les préliminaires d’un embarquement d’animaux sauvages capturés, ou, peut-être encore, une battue à l’abreuvoir. On y voit, en effet, quatre hommes montés dans deux barques et tendant, au bord de l’eau, les deux extrémités d’un grand filet qui encercle une panthère, un sanglier, un cerf, une autruche et d’autres animaux ; un chien empêche ces animaux de s'échapper de l’enclos.

Quand ces grandes chasses étaient terminées, dit un poète latin du 1v° siècle’, quand tout ce qui porte dents redoutables, superbe crinière, bois majestueux ou soie hérissée avait été pris, on enchaînait quelques-uns de

1 Ce mur est bien de même forme, en effet, que celui du médaillon contor- niate que nous figurons, mais ses créneaux sont surmontés ici d’une petite construction particulière qu’on ne retrouve pas sur celui du médaillon.

2 29, dans l’escalier qui conduit du vestibule égyptien au premier étage. Voir aussi, au même endroit, (n° r) une mosaïque de Carthage représentant un cavalier lançant le lasso à un cerf.

3 Claudien, Eloge de Stilicon, v. 333 et suiv., éd. Nisard, p. 642 et suiv. Ajoutons encore que, pour s’opposer à la destruction complète dés animaux, une loi vint faire défense aux particuliers de chasser les lions dans les forêts

LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 99

ces animaux dans des filets; on plaçait les autres dans des cages formées de branches avec leur feuillage, et l’on se mettait en route pour Rome, soit par eau, soit par terre‘. C'étaient alors d'immenses convois d'animaux : des barques et des vaisseaux qui descendaient les fleuves et sillonnaient les mers, ou bien des chars nombreux qui venaient embarrasser les routes de ces trophées vivants enlevés aux plaines et aux montagnes.

Les voyages par terre demandaient souvent de longs mois pendant lesquels les animaux avaient nécessairement fort à souffrir. On les laissait reposer dans les villes que l’on rencontrait et les conducteursne manquaient pas de tirer profit de ces ménageries ambulantes. Quand le convoi était destiné à l'Empereur, les municipalités étaient chargées de l’entretien des gens et des bêtes”; mais, comme il y eut des abus, les empereurs Honorius et Théodose ordonnèrent bientôt que les convois d’ani- maux ne pourraient rester plus de sept jours dans une même ville. Pour les simples particuliers, non seulement tout était à leur charge, mais encore ils devaient payer, en quelques villes, un droit d’entrée qui s'élevait, pour les ours, par exemple, à 2,5 p. 100 de leur valeur; les séna- teurs seuls étaient exemptés de cet impôt”.

III. Les animaux de ménagerie avaient donc à Rome une grande valeur vénale ; on pouvait en acheter dans la

d'Afrique et de Syrie, à moins d'en avoir obtenu le privilège par des lettres de l'Empereur. (Loi unique au Code de venatione ferarum).

4 « L’embarquement des éléphants d’Annibal, au passage du Rhône, a été décrit, d'après Polybe (III, 46) et Tite-Live (XXI, 28), par Silius Italicus (LIL, 460) et par Elien (Wat. anim. X, 17) ». (Friedländer, Il, 152). Un embar- quement d'éléphants est représenté sur une mosaïque romaine de Veü, décrite et figurée par R. Cagnat. a.

? D'après un édit de l’an 417 émanant des empereurs Honorius et Théo- dose (voir Mongez, p. 379, et Friedländer, II, p. 152.)

3 Voir le Digeste XXXIX, 4, 16, $ 7, et Symmaque (Lettres : V, 60, 62 et 65), cités par Mongez, p. 378, et Friedländer (II, 146).

100 ANTIQUITÉ

ville même, comme le dit expressément Juvénal!, et comme on peut l’inférer des cadeaux et des tombolas de bêtes féroces dont nous parlons plus loin, car à quoi

4

aurait servi, à un simple citoyen, de recevoir des lions, des chameaux ou des autruches, s’il n'avait pu s'en débarrasser par la vente”. En tout cas, il y avait à Rome de grandes ménageries publiques qu'on appelait des Vivaria*. Procope mentionne une de ces ménageries qui était située à l'entrée de la voie Prénestine, c’est-à-dire près de la Porte majeure actuelle ; une autre avait été installée sur le mont Cælius pour l’école de bestiaires dont nous parlons plus loin ; des restes de loges d’ani- maux ont été trouvés, au siècle dernier, dans une grande propriété située sur l'emplacement de l’église Saint- Jean et Saint-Paul, au Vatican‘; Pline (XXXVI, IV, 26) parle d'un dépôt de bêtes féroces d'Afrique sur le port ; en plusieurs villes, on peut voir encore les vivaria des amphithéâätres que nous décrirons plus loin; une fosse aux ours avec arbre à grimper, au centre, se voit figurée sur un bas-relief gallo-romain du siècle”; enfin,

! Dans les Satires VII et XII, il parle d’un certain Numitor assez riche pour acheter un lion dompté. Suétone (Wéro, XI) parle aussi de cadeaux d'oiseaux et de bêtes sauvages apprivoisées.

? Quelques commentaires se basent encore sur un édit des édiles de Rome, dont nous donnons le texte latin un peu plus loin, pour admettre, à Rome, l'existence d’un marché de lions et d’autres animaux féroces.

3 « Vivaria sic dictum quia sunt loca conclusa in quibus viva animalia detinentur. » Varron, III. Pline et Tite-Live emploient encore, dans le même sens, les mots claustra ou claustrum, qui signifient, à proprement parler : tout lieu clos. Enfin, Fr. Noël, dans son vieux Dictionnaire, donne comme synonyme, l’expression Palatium pecorosum, d’après Properce ; mais, dans le seul passage de Properce nous avons trouvé ces mots (liv. IV, ch. 1x) ils désignent seulement les troupeaux nombreux qui paissaient les pâturages situés au pied du Palatin. Du reste, pour les diverses références concernant ces mots, nous ne pouvons mieux faire que renvoyer à Forcellini.

# C’est sans doute de cette ménagerie que s'était échappé cet énorme ser- pent dont parle Pline (VIII, 14). La bête fut tuée sur le mont Vatican, au temps de l’empereur Claude ; on trouva dans son ventre le corps d’un petit enfant.

5 Voici comment M. Espérandieu, qui donne ce document (t. I, 609,

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LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 101

un autre viyarium est représenté sur un médaillon contorniate‘ d’une facon très schématisée ilest vrai, mais qui n’en est pas moins claire, si on le rapproche surtout du dessin précédent ; on voit en effet ici, à l’arrière- plan d'une scène dramatique représentant une femme agenouillée en suppliante devant un homme debout, trois cages à ours placées sur le haut d’une construction figurée sur le bas-relief. |

D’autres fois, on se contentait d’enchaïîner les bêtes féroces, ce qui ne manqua pas d’occasionner des inci- dents du genre de celui que raconte Lampride : « Diadu- mène était en bas âge; un lion rompant ses chaines, c'était un lion non apprivoisé, s'enfuit et vint jusqu à son berceau. Il lécha l'enfant sans lui faire aucun mal ; tandis que sa nourrice qui, par hasard, se trouvait seule dans la petite cour était l’enfant, et qui s’était jetée au-devant du lion, périt d'une morsure qu’elle en recut*. » Aussi les édiles de Rome rendirent-ils un édit qui est un document des plus importants pour nous, en ce sens qu'il nous indique combien la mode des ménageries était répandue à cette époque. Ce décret défend, en effet, de tenir, dans les endroits fréquentés, des chiens, des porcs, des sangliers, des loups, des ours, des panthères, des

fig. de la p. 386), interprète la scène qu'il représente : « Au premier plan, un homme nu, la tête rasée, est accroupi dans une cuve contre laquelle se dresse un ours. Pour se soustraire aux atteintes de la bête, il est probable que le bateleur l'aspergeait avec de l’eau qui remplissait la cuve, et sous laquelle il se réfugiait lorsqu'il était serré de trop près. Au second plan, un deuxième bestiaire jongle avec un autre ours ; un tonneau lui sert, à ce qu’il semble, d'accessoire ; l'homme, placé dans le tonneau, devait agacer l’ours par une ouverture percée dans les douves à l'un des bouts et disparaître, pour recommencer son manège par une seconde ouverture à l’autre bout, lorsque l'animal se retournait contre lui. Au fond, dans une cage, est un troisième ours qu'un homme, vêtu d’une tunique sans manches, paraît exciter. »

1 J. Sabatier, pl. VIII, fig. 13. ? Vie de Diadumène, Hist. d'Auguste, édit. Panckoucke, t. IL, p. 57.

102 ANTIQUITÉ

lions, ou quelque autre animal capable de nuire, à moins qu'ils ne soient attachés à une forte chaîne‘.

À côté de ces ménageries pour animaux féroces, on trouvait à Rome, ou aux environs, pour les animaux pai- sibles, des sortes de parcs zoologiques. Les empereurs avaient de grands enclos pour éléphants dans les plaines boisées d’Ardea, l’ancien pays des Rutules, au sud de Rome; ces parcs étaient situés à à ou 6 kilomètres de la mer, sur le bord d’un fleuve par l’on amenait directe- ment les éléphants d'Afrique *. D’autres enclos semblables se trouvaient à Tibur (Tivoli), mais ceux-là étaient réser- vés, semble-t-il, aux éléphants malades” ; ailleurs encore, il yavait des pâturages pour antilopes et onagres et des parcs à autruches ; enfin, les vastes jardins impériaux qui, au temps de Néron, descendaient le long des flancs du Palatin, et le Palais impérial lui-même, renfermaient des collections variées d'animaux vivants.

Tous les empereurs romains eurent des ménageries, du moins des ménageries temporaires, car les jeux parais- saient les animaux étaient devenus une des charges de la couronne. C'est grâce aux récits que les historiens nous ont donnés de ces jeux que nous pouvons reconstituer

1 Nous croyons utile de donner le texte entier de cet édit, dont on trouvera le commentaire dans Bouchaud, p. 238 etsuiv, : « Ve quis canem, verrem vel mino- rem aprum, lupum, ursum, pantheram, leonem, aliudve quod noceret animal, sive soluta sint, sive alligata, ut contineri vinculis, quominus damnum infe- rant, non possint, qu& vulgo iter fiet, ita habuisse velit, ut cuiquam nocere damnumve dare possit. Si adversus ea factum erit, et homo liber ex ea re Perierit, solidi ducenti; si nocitum homini libero esse dicetur, quanti bonum œquam judici videbitur, condemnetur : cœterarum verum, quanti damnum

datum factumve sit dupli., (Loi XL, XLI et XLIT, au Digeste de Ædilitio Edicto.

La loi I, par. 10, au Digeste Si quadrupes Édicto pauperiem permet encore de conjecturer le grand nombre de citoyens qui possédaient des bêtes sau- vages en captivité. :

? Juvénal. Satire XII, édit. Nisard, p. 268. Elien parle, de son côté,

d’éléphants nés à Rome et qui provenaient sans doute de ces parcs (Animal, IE, 11.)

# D’après Armandi, cité par Reinach, &, p. 543.

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LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 103

ici, d'une façon très incomplète il est vrai, quelques-unes des ménageries impériales en donnant le nom et les quantités des animaux qui y furent gardés un temps plus ou moins long : :

Ménagerie d'Octave-Auguste. Auguste, en quinze ans de règne (de l’an 29 avant Jésus-Christ à l'an 14), eut, dans ses ménageries, un total de 3.500 animaux, en par- ticulier .:

420 tigres, dont un tigre apprivoisé qu'on lui avait donné lors d'un voyage à Samos. (Pline, VIII-25).

260 lions;

600 bêtes africaines (panthères, guépards et autres carnassiers d'Afrique) ;

1 rhinocéros qu’Auguste exposa en public au Clos des Septa ;

1 hippopotame, le premier animal de cette espèce qui ait paru à Rome et pour lequel l'Empereur fit creuserun bassin spécial ;

Des phoques ;

Des ours ;

Des éléphants ;

Des aigles ;

36 crocodiles ;

enfin : serpent de 5o coudées (environ 25 mètres) qui fut exposé au Comitium, près du Forum.

Auguste était grand amateur d'histoire naturelle. Non seulement il aimait avoir des oiseaux vivants chez lui, comme nous l'avons dit plus haut, mais encore il avait recommandé aux Romains, voyageant en pays étrangers, de lui rapporter toutes les curiosités naturelles qui les frapperaient. C'est ainsi qu’il put former, dans les temples, de véritables musées d'art et de grandes col- lections d'histoire naturelle.

Ménagerie de Caligula (37-41) :

400 ours;

400 bêtes africaines ; chameaux ;

! Pour compléter la bibliographie de cette question, nous renvoyons aux travaux de Friedländer (I, p. 281-295) et de Mongez (p. 425).

104 ANTIQUITÉ Ménagerie de Claude (41-54) :

300 ours;

300 bêtes africaines ; 4'tigres privés ;

taureaux.

Ménagerie de Néron (54-68) :

400 ours; 300 lions ; éléphants.

Ménagerie de Titus (79-81) :

5.000 bêtes sauvages ; 4.000 animaux domestiques.

Ménagerie de Domitien (81-096) :

2 rhinocéros bicornes ; 1 bubale;

1 bison;

élans ;

chameaux ;

éléphants;

lions ;

tigres ;

ours.

Ménagerie de Trajan (98-117) :

11.000 animaux sauvages et domestiques.

Ménagerie d’Adrien (117-138) : 1.000 bêtes féroces dont 100 lions et 100 lionnes.

Ménagerie d'Antonin le Pieux (138-161) :

100 lions; éléphants; hippopotames ; tigres ;

! La mort d’un lion familier de Domitien fut chantée par Stace (Silves, IL, 5.) Un de ses rhinocéros fut gravé sur une médaille que reproduit Cam- per (I, p. 221 et pl, V, fig. 4et 5).

LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 105

antilopes ; 1 crocuta ou crocota; 1 strepticéros.

Ménagerie de Commode (180-193) :

100 Ours ; 100 lions;

5 hippopotames ;

1 girafe ;

tigres ;

cerfs, daims et autres cervidés ; plusieurs rhinocéros; taureaux ;

éléphants;

autruches.

Ménagerie de Septime Sévère (193-211) :

700 ours, lions, panthères, onagres et autruches ; 60 sangliers ;

bisons ;

éléphants ;

antilopes.

Ménagerie de Caracalla (211-217) :

rhinocéros ; zèbres ; lions.

Caracalla faisait toujours placer à côté de lui, à table, son lion favori qu’il appelait Cimeterre (Acinaces) ; il le gardait même jusque dans sa chambre à coucher, et on le vit plusieurs fois l’embrasser en public:.

Ménagerie d'Héliogabale (218-222) :

51 tigres;

lions ;

plusieurs hippopotames ; chameaux ;

1 Dion Cassius, LXXX VII, 7.

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106 ANTIQUITÉ cerfs ; éléphants ;

1 rhinocéros; autruches ; ours ;

1 crocodile ; loirs ;

10.000 rats; 1.000 belettes ; 1.000 souris ; scorpions; serpents, etc.

Ici, il nous faut citer textuellement quelques passages de Lampride*, qui vont caractériser davantage encore le goût spécial de cet empereur pour les animaux. Hélioga- bale « nourrissait des chiens avec des foies d’oie, Il éprouvait un plaisir tout particulier à avoir des lions et des léopards privés de leurs armes naturelles. Il les fai- sait dresser par des dompteurs d'animaux, et, au second et au troisième service, il les faisait apparaître tout à coup pour jouir de la stupeur des convives, qui igno- raient qu'ils fussent sans moyens de nuire, et rire ensuite à leurs dépens. Il envoya à ses écuries donner à ses che- vaux des raisins d'Apamée ; il nourrit des lions et d’autres animaux avec des perroquets et des faisans.. »

D'autre fois encore, dans ses festins, Héliogabale « ins- crivaitsur les cuillères les lots qu’il destinaitaux convives : ainsi, l’un gagnait 10 chameaux, un autre ro mouches, celui-ci 10 livres d’or, celui-là 10 livres de plomb, un autre 10 autruches, un autre 10 œufs de poule... » Cette mode, il l’introduisit même dans ses jeux, on le vit un jour mettre au sort 10 ours, 10 grillons, 10 laitues, 10 livres d’or. « Quand ses amis étaient ivres, il lui arrivait sou- vent de les enfermer, et, dès que la nuit était arrivée, il

1 Vie d’Héliogabale, in Histoire d'Auguste, (ch. xx à xxvm), éd. Panc- koucke, t. II, p. 99 et suivantes.

LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 107

introduisait, dans leur chambre, des lions, des léopards et des ours privés de leurs armes naturelles, de sorte qu'à leur réveil, le matin, ou même au milieu de la nuit, ce qui était plus terrible, ils trouvaient ces animaux auprès d'eux ; la frayeur en fit mourir plusieurs... »

« Il envoyait aux parasites, par ses officiers de bouche, et comme provision pour l’année, des vases remplis de grenouilles, de scorpions, de serpents et autres animaux hideux. Il enfermait aussi, dans de pareils vases, des quantités infinies de mouches qu’il appelait des abeilles privées. » « Il se faisait apporter 10.000 rats (murium) 1.000 belettes (mustelas) 1.000 souris (sorices). » « Enfin, il eut à Rome de ces petits dragons (dracun- culos) que les Égyptiens appellent « bons génies ». Il eut aussi des hippopotames, un crocodile, un rhinocéros, enfin tous les animaux d'Égypte que leur nature lui permit d'entretenir. » :

Ménagerie d'Alexandre Sévère (222-235) :

10 éléphants ; oiseaux en grand nombre.

encore, il nous faut citer en entier un passage de Lampride'. « Son plus grand plaisir l'Empereur] était de faire battre de jeunes chiens avec de jeunes cochons, ou des perdrix entre elles, ou de voir voltiger çà et des petits oiseaux. Il avait encore, dans son palais, un moyen de distraction qui l’amusait beaucoup et le délas- sait des soucis du gouvernement. C’étaient des volières de paons, de faisans, de poules, de canards, de perdrix ; il y prenait beaucoup de plaisir ; il aimait surtout les pigeons,

4 Vie d'Alexandre Sévère, XLI, p. 189. Il est à noter que cet empereur créa à Rome plusieurs chaires de professeurs de sciences, entre autres une chaire de médecine et une chaire de science des Aruspices (/bid., ch. xurv, p. 193.)

108 ANTIQUITÉ

dont il eut, dit-on, jusqu'à 20.000. Et, afin que la nour- riture de tous ces oiseaux ne fût pas une charge pour l’État, il avait des esclaves de louage, qui les nourris- saient du produit des œufs, des jeunes poulets et des pigeonneaux. »

Ménagerie de Gordien I®' (233) :

1.000 OUTS ; 100 tigres ; 100 girafes ; 200 chevreuils ; 200 chamois ; 150 sangliers ; 100 moutons sauvages ; 100 taureaux de Chypre: 30 chevaux sauvages ; 30 onagres ; 10 élans ; 300 autruches.

Ménagerie de Gordien II (238-244) :

60 lions apprivoisés ; 10 lions très forts ou maîtres lions; 30 léopards apprivoisés ; 10 tigres ; 10 hyènes; 32 éléphants (dont 10 ayant appartenu à Alexandre Sévère) ; 10 élans ; 40 chevaux sauvages ; 20 onagres ; 10 girafes ; 1 rhinocéros: 1 hippopotame.

Gordien ayant été assassiné en l’an 244, cette ména- gerie passa à son successeur, l’empereur Philippe, qui y ajouta d’autres animaux pour les jeux millénaires de l’an 248. De nombreuses médailles (médailles séculaires) furent frappées à cette occasion, et sur elles, les artistes

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représentèrent quelques-uns des animaux qui furent exposés alors aux yeux des Romains‘

Ménagerie de Gallien (260-268) :

200 bêtes sauvages apprivoisées ; 10 éléphants.

Ménagerie d’Aurélien (270-276) :

20 éléphants indiens ; 4 tigres ; élans ; cerfs ; girafes ; 200 animaux de Palestine (Syrie) ; bêtes féroces apprivoisées de la Libye; (/eræ mansuetæ libycæ);

Ménagerie de Probus (276-282) :

1.000 autruches ;

1.000 cerfs;

1.000 sangliers ;

100 lions à crinière et 100 lionnes; 100 léopards de Libye;

100 de Syrie;

300 ours;

chamois, girafes, moutons sauvages et autres herbivores exo- tiques.

De Valentinien I (364-375) qui avait quitté Rome pour fixer sa capitale à Milan, nous ne connaissons que deux ours qui répondaient aux doux noms d’Innocence ({nnocentia) et de Paillette d'or {Mica aurea) et qui pas- saient la nuit à la porte de la chambre à coucher de l'Empereur”. Nous sommes, du reste, à la veille de l’époque les ménageries et les combats d’animaux vont disparaître de Rome.

1 Ces médailles que nous reproduisons ici se trouvent avec beaucoup

d'autres à la Biblioth. nation. ; on en trouvera la description complète dans Cohen, t. V, p. 112 et 113.

? Ammien, 29.

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IV. L'entretien de pareilles ménageries entraînait natu- rellement des dépenses considérables, d'autant plus qu'on donnait souvent aux carnivores des proies vivantes. Il fallait être Caligula pour leur jeter en pâture des cri- minels, ou Héliogabale pour les nourrir de perro- quets et de faisans; mais c'était l'habitude de leur don- ner, de temps en temps, des chevreaux vivants. À ce propos, Plutarque raconte cette touchante anecdote : un tigre, à qui l’on avait donné un petit chevreau, jeûna deux jours sans vouloir y toucher; le troisième jour, ayant grandement faim, il demanda sa pâture avec une telle violence qu'il brisa la cage il était renfermé ; il ne vou- lait point s'en prendre au chevreau, traduit notre vieil Amyot, « comme estant son domestique et familier compagnon »°.

Les gardiens d'animaux de ménagerie portaient à Rome le nom général de custos vivarit, mais il y en avait de plu- sieurs sortes. Les uns étaient chargés du soin ordinaire des animaux : ceux qui étaient près des éléphants ne portaient pas de robes brillantes, ni ceux qui étaient près des taureaux, de robes rouges, car on avait déjà