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JEAN JACQUES DE NANTES
DU MÊME AUTEUR
Librairie de France (Sant* Andréa et Marcerou)
La Couronne de Carton. Pièce en cinq
actes. (Couronné par V Académie française,) Le Pêcheur d'Ombres. Pièce en quatre
actes Un volume.
Le Cœur d'Enfance. Poèmes Un volume.
A PARAtTRE s
Le Mariage d'Hamlet. Pièce en trois actes et un prologue Un volume.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur en 1922.
JEAN SARMENT
JEAN JACQUES
DE NANTES
PARIS
LIBRAIRIE PLOlsr PLON NOURRIT et IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANClÈRE-6*
Tous droits réservés
Copyright 19i>2 by Plon-Nourrit et C*.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
A
JACQUES BELLEMÈRE,
je dédis ce livre oà passent les formes de quelques vivants et les ombres de quelques morts.
JEAN JACQ^UES
DE NANTES
PREMIÈRE PARTIE
I
Il naquit à Nantes — la ville grise au bout de la Loire. Il y pleut deux cents fois par an et le ciel aux plus beaux jours y est pâle comme la robe des Vierge Marie, sur les images de sainteté qui ont sé- journé au soleil.
Il naquit près la place Viarmes en cette rue Porte- Neuve, où, d'une fenêtre, aux temps héroïques, le gé- néral Charette de la Contrie, marchant à la mort, reçut l'absolution plénière... La rue est calme et sent les légumes. Le samedi, jour de foire, les chevaux des carrioles butent sur le pavé haut, et les bestiaux y passent, lents et calmes, comme s'ils allaient à l'abreuvoir.
Il y a un bourrelier : le cuir des harnais pâlit à sa devanture ; un bureau de tabac offre des illustrés périmés, des cordons d'amadou, et des pipes inutili-
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sables. Il y a un boulanger, un charbonnier, deux bu- vettes, une fruiterie, une épicerie.
Il naquit dans Tépicerie. A la mairie il fut enre- gistré sous les prénoms de Jean Jacques. Il avait un nom de famille que jamais sa famille avant lui n'illustra. Ses ascendants vécurent loin de toute gloire — de tout scandale — de toute réputation : leur nom familial ne dépassa pas leur rue. Cette histoire ne réserve aucune surprise — Jean Jacques ne doit pas illustrer un nom que les siens ont reçu obscur et ont transmis tel — Pour ceux qui liront ce conte je désire que Jean Jacques soit ce qu'il fut — sans plus — pour lui-même : Jean Jacques de Nantes.
Jean Jacques naquit pareil à d'autres, second en- fant d'un père qui n'en avait point désiré, d'une mère qui avait pleuré sur la mort du premier, et, vieillie avant le temps, n'en attendait point d'autres.
Quand on lui présenta son fils, elle le regarda — lui sourit — le trouva beau, ce qui lui était bien permis — vu la circonstance, et quoiqu'elle eût beau- coup de bon sens dans la vie quotidienne.
— C'est mon ange chéri, dit-elle.... C'est mon petit Ernest qui m'est rendu... » Puis, ses cheveux emmêlés et pauvres sur l'oreiller, elle se mit à pleurer douce- ment, unissant dans son amertume de vieilles ten- dresses blessées à sa souffrance de l'heure, et à la crainte de l'avenir.
L'épicier était monté de sa boutique en pantoufles. A l'instant de la déUvrance, sa belle-sœur le poussa vers le lit et il embrassa sa femme ; au premier cri de son fils, il fit un calembour — puis, inutile et obsédant, alla de l'un à l'autre; il lissait sa mous-
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tache de sous-officier, répétant son calembour, et en cherchant un autre.
La tante Léa assistait à T accouchement : avant de diriger un bureau de placement elle avait été sage- femme.
— J'ai dû passer deux nuits, tant qu'elle souffrait et que c'était imminent « d'un moment à l'autre ».
La femme du boucher, et la sœur du bourrelier l'avaient bien assistée. Elles suppléaient à l'insuffi- sance d'événements dans leur vie, en rôdant autour des naissances, en surveillant le soir, de leurs fenêtres, les couples qui s'attardent dans l'embrasure des portes, et en suivant les enterrements.
L'oncle Charles fut admis ; il apportait le froid de l'hiver et la buée de l'estaminet.
Madame Gomeril elle-même quitta la boulangerie et vint aux nouvelles. Elle était mère depuis trois mois, et portait sur les bras sa fille qu'elle secouait d'un mou- vement continu pour lui donner le sens du sommeil.
Quand la chambre fut pleine, et que chacun eut ri à son trait d'esprit, l'épicier descendit, et remonta avec une bouteille et des verres.
On but « aux présents et aux absents ». L'accouchée but comme les autres, et sa dernière larme, dans le cidre n'eut pas de goût. Elle était sensible à cette manifestation amicale — l'épicier venait de lui donner un petit nom d'intimité — et elle remettait provisoi- rement à plus tard la suite de ses souvenirs et de ses pressentiments.
Les verres sonnaient l'un contre l'autre.
La petite fille sur les bras de sa mère se mit à pleurer — Jean Jacques, gémissant, lui répondit. Elle s'ap- pelait Marie Lucienne. Ce fut leur première rencontre.
II
Aucune fatalité ne présida à la naissance de Jean Jacques. Aucune coïncidence particulière ne l'il- lustra — Aucun de ces petits signes qu'on interprète par la suite à sa guise et qu'on élève rétrospectivement au rang de présages.
Jean Jacques naquit comme tout le monde — sans cheveux ni dents — un jour de plein hiver, à l'heure où les bons travailleurs rentrent chez eux en tramway, et où les boutiques sentent la soupe et le lard rôti.
Il n'était ni gros ni maigre ; rien ne faisait prévoir qu'il pût devenir beau ou laid. Une même mesure de bien et de mal était en lui. Son destin n'était pas inscrit sur son front. Rien n'indiquait qu'il dût souffrir, ou se réjouir, au delà de la moyenne permise.
— Beau garçon, dit son père, solide — solide ! Ce sera un beau gaillard. » — « Il a la tête plus grosse que le corps, dit l'oncle Charles ; ça nous promet une forte tête. »
L'épicier sourit : il aimait l'esprit et qu'un homme ne se laivSsât pas aller à des façons d'attendrissement sur les naissances et les décès. « C'est ceux qui ont de fortes têtes qui se débrouillent le mieux, ajouta l'oncle. Va donc voir Giroire — s'il ne s'est pas bien tiré avec cette tête de bois qu'il a !» Il faisait allusion
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à un camarade de jeunesse que sa forte tête avait mené aux Bataillons d'Afrique et par la suite à une jolie situation aux abattoirs municipaux. — Le père fut de son avis : ils n'imaginèrent rien au delà : leur ima- gination était courte : la lecture d'un illustré du Di- manche, que l'un passait à l'autre quand il l'avait lu, suf&sait à l'entretenir.
Ils quittèrent la chambre où la tante Léa rela- tait des accouchements difficiles.
(( Je ne l'aurais pas attendu celui-là » dit l'épi- cier.
« Tu es encore vert pour ton âge » dit l'oncle Charles, et dans l'escalier en colimaçon ils échangeaient de bruyantes bourrades — en témoignage de leur par- faite intelligence sur les questions de virilité.
Depuis quinze ans, l'épicier tenait boutique. Il s'était marié à trente huit ans : la petite dot de sa femme avait payé l'épicerie. Avant son mariage, il était sergent-major. De ce premier état il avait gardé des bouffées d'orgueil aux approches du 14 Juillet, et le mépris de l'introspection.
II aimait la République, et aimait parler d'elle, le sujet lui permettant de mettre bout à bout des expres- sions définitives qu'il avait soigneusement recueillies dans la théorie, les poésies patriotiques de son journal et les affiches des élections législatives.
Il s'intéressait à la politique coloniale, suivait le cours des changes à New- York et à Londres, disait « nous » quand il parlait de l'État et s'affligeait de « nous » savoir en déficit.
Il achetait chaque soir le journal régional, dis-
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cutait les causes criminelles et s'indignait contre les châtiments trop doux.
Dans son lit, il lisait le roman, pourvu qu'il y fût peu question d'amour et qu'on n'y vît pas de « curés » ou alors des « mauvais prêtres ».
Physiquement c'était un petit bonhomme aux jambes courtes, au torse lourd. Il avait eu le cheveu dru, et l'avait plus rare. Sa moustache eût grisonné s'il ne l'eût passée régalièrement à la teinture.
Il avait des façons revêches et brutales qu'il appe- lait « de commandement ».
Il traînait ses savates, mais boutonnait tous les boutons de son veston — . Tel quel, dans le quartier, l'épicier bénéficiait d'une sincère estime, dont il reportait l'honneur mi à ses avantages physiques et à son attitude — mi aux principes qu'il défendait.
Par bienséance, il ferma sa porte et cloua sur sa devanture une petite pancarte « Ferme pour cause de naissance », comme d'autres affichent en des circons- tances différentes mais qui demandent aussi que « le commerçant perde de l'argent ce jour-là » : « Fermé pour ca^ise de décès. »
Il y eut une petite fête de bienvenue, où les gens spirituels et bien cotés de la rue Porte Neuve se retrou- vèrent en une agape fraternelle et un tournoi d'esprit à leur portée.
Chacun avait fourni un plat et aidé à la cuisine. La tante Léa et la bouchère servaient. L'oncle Charles avait apporté les boissons : il se les procurait au rabais étant placier en spiritueux.
On but beaucoup — La poUtique tendit les cœurs
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— mais, à Theure des liqueurs et des retours sur soi- même, les grivoiseries les détendirent. Chacun raconta sa polissonnerie avec tendresse, comme on fait à un ami les honneurs d'un jardin de choix.
Une fois de plus Fépicier brilla en évoquant les (( belles affligées » à qui, aux temps glorieux des gar- nisons, (( il en avait fait voir de toutes les couleurs » — et les enfants qu'il leur avait laissés en souvenir et « qu'il n'aurait pas pu reconnaître, n'ayant jamais voulu les voir ».
Quant à lui.... Jean Jacques — le solide gaillard, la forte tête — on l'avait couché dans la chambre jaune, près de sa maman, sur le lit conjugal de son père épicier.
La pauvre femme somnolait. De temps à autre, réveillée en sursaut, elle étendait la main, touchait ce petit corps, se retournait avec effort sur le flanc. C'était son fils!... Cela représentait le résultat d'une heure d'oubli de ses sens mal employés... Une nuit l'épicier était revenu gai d'un banquet du 3® dragons
Et cette petite chair boursouflée était là — à tout jamais commémorative ! La mère avait honte de son fils — et il lui semblait que par la suite elle dût lui faire honte à son tour.
Puis, venait à travers les murs le bruit régulier
d'un métier à tisser. Un passementier avait son atelier dans la cour.... Doucement le bruit la berçait — Il lui parlait de ce qui dure, de ce qui est long, et des en- fants qui entrent dans la vie dans le même temps que les mères ont envie d'en sortir. Et ce qui à la pauvre femme avait paru si près de sa fin, lui parais- sait maintenant prolongé sans date, sans limite —
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et, dans Fincertitude de savoir si c'était pour elle un bien ou un mal, elle berçait doucement le petit et s'endormait.
Et lui, perdu parmi les draps du lit, geignait dou- cement, et faisait les grimaces qui remplacent les larmes, chez les tout nouveaux venus, et — déjà — sans le savoir, avec sa gueule chiffonnée, la bouche ouverte, « se lamentait dans son âme » — comme récrit le vieil ''OfXYipoç.
Trois jours plus tard il ouvrit les yeux à la
lumière blanche de Thiver — et Ton put juger d'en- semble sa physionomie : il était toujours à égale et incertaine distance de la beauté et de la laideur; il avait une tête ronde, signe de confiance — un menton honteux de se montrer, signe de faiblesse — de gros yeux bizarres pleins d'un étonnement pro- fond et d'une sorte de bonne volonté avant la lettre — et ils roulaient à fleur de tête, tels ceux des ho- mards. Sa mère s'en affligea comme d'une disgrâce.
L'épicier, s'il s'en aperçut, ne le témoigna pas. Il avait autre chose à faire qu'à essayer de lire sur la figure « d'un républicain qui a encore vingt ans devant lui, avant de devenir citoyen ».
III
Jusqu'à Tâge de trois ans et deux mois, Jean Jacques vécut sans joie ni peine, sans se poser de questions, ou — s'il s'en posait — sans attendre d' autrui la réponse.
En maillots, en robe, puis en petit pantalon, il passa ce temps dans la boutique, s'intéressa aux savons en pyramides, aux boîtes d'amidon vides, guettant les chats qui se coulent dans les maisons, craignant les chiens qui font irruption, fuyant, le soir, les coins des chambres où ne va pas la clarté de la lampe, escomptant vaguement une taloche chaque fois que la curiosité le tentait d'un objet dé- couvert ou d'une escapade vers la rue. Ses parents le dépassaient en taille et il attendait d'eux le soleil et la pluie.
Quand il eut trois ans et deux mois...
Pour l'anniversaire de sa naissance, son père lui avait donné une petite chaise basse, en paille de couleurs vives. On la mettait devant la porte de la boutique, appuyée à la devanture entre le sac de noix et la caisse de pruneaux — De là il regardait la rue, un peu méfiant à cause des chiens qui surgis- sent des portes cochères, et sont sur vous sans vous laisser le temps de fuir; il contemplait de loin les enfants et, timide, admirait ceux qui prennent l'eau
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du ruisseau avec une petite boîte, et la recueillent dans une grande.
Ce jour-là, il avait un jouet. Tante Léa le lui avait donné. Il n'aimait pas tante Léa, à cause de son odeur, mais il était content de son jouet : un soldat en carton pâte, rouge et bleu, et qui tenait debout. Il l'avait appuyé contre la marche de la boutique et s'appliquait à élever autour de lui un petit mur de sable.
Un garçon de l'école passa, se baissa, prit le soldat et le porta dans le ruisseau : « Regarde comme il nage ! » Accroupi au bord du trottoir, il le guidait dans l'eau avec son porte-plume. Jean Jacques restait assis, intimidé et triste. Pour la première fois de sa vie, il connut le pressentiment. Quand le garçon de l'école fut parti et que Jean Jacques ne craignit plus son retour, il se mit sans espoir à la recherche de son soldat. Il l'aperçut pourtant dans un creux, entre deux pavés. Il le prit, le soldat fondit dans sa main comme du chocolat mouillé — Son sarrau maculé, il rapporta, les larmes aux yeux, une petite poignée de boue colorée.
— Mon jeu — dit-il — maman ! mon jeu !
L'épicier grogna, et envoya une gifle à cet enfant qui salissait tout. Sans rien dire, sa mère lui ôta son sarrau et l'emporta pour le laver.
Calmée la brûlure de la gifle, ses larmes épuisées,
son nez sec, il regarde, méfiant, à travers les vitres.
Il est triste : il lui semble que la rue l'a chassé ; le soleil qui découpe des carrés clairs au mur d'en face a l'air de lui dire : « Tu ne joueras pas dans ma lumière ». Pour la première fois il regarde sa tristesse comme une image, et lui-même invente la légende: « Il y a les grands — il y a les petits — Un jeu bleu
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et rouge devient dans Teau une sale petite boue — Si un grand ne lui avait pas pris son jeu, il n'aurait pas reçu une gifle pour avoir sali son sarrau. » Et cette suite logique de faits lui serre le cœur comme un avertissement.
Passent deux petites filles : la plus petite a un jeu elle aussi ; une poupée avec des cheveux ; mais la grande ne la lui enlève pas des mains. La grande a une boîte garnie d'étoffes de couleurs pour y coucher la poupée. Elles jouent toutes les deux, loin du ruis- seau, avec des manières aisées et quand elles passent dans le carré du soleil, les cheveux de la petite brillent comme la rangée de perles, au bas de Tabat-jour.
Un chien passe près d'elles et ne les trouble
pas. Elles ont un petit air d'être chez elles sur chaque pavé et de petits gestes qui semblent récuser toutes les attaques.
Et quand l'une parle, l'autre l'écoute : elles se donnent toujours raison, et l'air attentif de Tune semble dire à l'autre : « Parle encore, si tu savais comme je t'écoute avec plaisir — Cherche tes mots : je suis plus patiente que le père de Jean Jacques, j'attendrai que tu les aies trouvés. » Et quand elles ont bien promené la poupée dans sa boîte, elles vont s'asseoir sous une porte — Voici que les cheveux de la poupée brillent eux aussi comme ceux de la petite fille — Et elles partagent sagement quelque chose qui se mange et elles se racontent à l'infini tout ce que Jean Jacques a envie d'entendre et tout ce qu'il a envie de dire.
Il les revit le lendemain — elles et d'autres.
Marie Lucienne est venue aussi, blanche et bleue, accrochée d'une main à la robe consentante de sa
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mère. Marie Lucienne a tiré les cheveux de Jean Jacques. Il a voulu prendre à pleines mains ceux de Marie Lucienne. On ne Ta pas laissé faire et on Ta enfermé dans la salle à manger.
Il y médite, dans le silence, assis sur la pédale de la machine à coudre et se pose une question — avec pour la première fois le désir d'une réponse. Pour- quoi est-il né petit garçon en place jd'être né petite fille? — C'est un fait : il préférerait être Marie Lucienne ou les autres sans nom à qui le soleil et la rue promettent des joies renouvelées. Il sent vaguement que son âme s'est trompée de corps et ne s'est pas encore habituée à son malaise. Il le sent, cherche une explication, un remède et s'endort sur la pédale en rêvant que des jeux de couleur viennent à lui en file et lui fondent dans les mains comme le soldat de tante Léa, cependant que Marie Lucienne, sous le soleil, suit à perte de vue le bord du trottoir traînant une poupée par les cheveux.
Par la suite, du mieux qu'il put, avec des mots à lui, qui étaient malhabiles, il exposa la chose à sa mère, un jour qu'elle cousait des fleurs neuves à son chapeau de l'année dernière :
— Il n'y a plus d'enfants, dit-elle.
Elle raconta l'histoire aux mères du voisinage qui vinrent ce jour-là acheter du fil, ou des choux- fleurs. Toutes ces dames évoquèrent les enfants précoces d'aujourd'hui — et chacune d'elles en avait un qui dépassait tous les autres en précocité. Elles rirent de tout leur cœur, avec une réciproque con- descendance. Elles trouvaient la question drôle, ne
l'étant jamais posée. Il y en eut une pour rappeler
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que pareille inquiétude s'était manifestée dès le jeune âge, chez la petite Lorenza — « qui a si mal tourné depuis. » On discuta longuement de l'éducation des garçons et des filles. Finalement elles demeurèrent d'accord sur un point : à savoir que les enfants d'au- jourd'hui ne sont pas les enfants d'autrefois.
Jean Jacques le lendemain, posa la même ques- tion à son père qui rangeait avec méthode des petites boîtes de sardines dans une grande caisse en bois blanc.
L'épicier parla de secrets de la nature que l'avenir réserve aux enfants de comprendre : « quand il a coulé de l'eau sous le pont. »
— Sacré Jean Jacques, si tu es un garçon, c'est que tes parents ont voulu que tu sois un garçon. Mainte- nant que tu as la raison, mets-la dans ta poche et ton mouchoir par-dessus.
Il parla aussi de l'honneur d'être un homme et exhorta son fils à porter comme il faut ce périlleux honneur.
— S'il n'y avait que des femmes, ce n'est pas tous les jours qu'on prendrait la Bastille. »
Cette fin où il y avait de la grandeur fut perdue pour Jean Jacques. Une idée unique surnagea : ses parents avaient voulu ce qui était. Il n'avait pas à vouloir puisque ses parents voulaient — et la com- préhension était réservée pour l'avenir.
Il sentit se dresser devant lui la grandeur paternelle et conçut pour lui-même un grand dédain. Son père était là, courbé, qui à la peinture noire inscrivait quelque chose sur la caisse.
Jean Jacques ne voyait ni sa tête, ni son torse. Il voyait son pantalon.
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Cette image le frappa, et, comme il n'entendait
jamais parler de Dieu, sinon en une brève locution, longtemps il se représenta ainsi Tomnipotence qui pèse sur les destinées.
Jean Jacques regarda avec respect, avec crainte,
ce pantalon gonflé qui le dominait, puis il alla se perdre parmi les tonneaux de saumure — où l'ombre était favorable à son indigne petitesse.
IV
La mère de Jean Jacques était une femme sans grâce. Elle avait dépassé la quarantaine. Son se- cond enfant ne connut jamais les vestiges d'une gaieté de jeunesse, qu'elle avait longtemps essayé de sauver pour les enterrer un jour avec son fils premier-né.
Les dames du quartier la tenaient en haute estime. Elle était très évidemment une brave femme, ponc- tuelle, travailleuse. Il lui manquait d'être bonne. Elle n'était pas méchante : l'élan sensible lui faisait
défaut Elle avait une excuse : n'ayant pas été
heureuse, elle avait perdu le goût du bonheur — qui est une « affaire d'habitude » — et ne renaît pas de ses cendres.
La tendresse s'était flétrie peu à peu en elle comme les pages d'un livre oublié. Quand Jean Jacques vint au monde, elle fit ce qu'elle put pour secouer la poussière des pages ; mais le moisi tenait bon au cuir, et le papier était bien jauni.
Dans sa jeunesse elle avait été une grande jolie fille qui aime autrui comme soi-même, et croit que la vie récompense les cœurs de bonne volonté. Ainsi l'odeur du linge blanc la récompensait quand elle posait le fer à repasser.
Puis l'épicier était venu : l'épicerie payée, absorbé par différentes mégalomanies, le billard avec les amis,
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et le livre de comptes qu'il tenait en sergent fourrier, il avait négligé sa femme — sentiment bien naturel chez cet homme qui était grand et parlait de la Répu- blique comme d'une grand'tante qui Taurait élevé.
Peut-être eût-elle pu se distraire et chercher de Tair pur ailleurs. Elle ne l'avait pas fait. Victime en- têtée et illusoire, elle avait pincé les lèvres en une manière définitive et remisé toutes ses fraîcheurs d'âme avec ses robes de jeune fille et les piles d'ancien linge blanc.
A cause de cela, elle ne devait point faire le bonheur de son fils, jean Jacques. Il est vrai que lorsqu'il s'agissait d'être malheureux — par je ne sais quel don néfaste — il y mettait beaucoup du sien.
En fait, cette dame avait ses bons moments
comme elle avait ses crises de délectation triste. Ou bien elle se lamentait et criait bien haut qu'elle était (( la femme martjnre » — et il y avait des gifles dans l'air. Ou bien elle prenait le petit bonhomme sur ses genoux, l'y berçait des heures entières, embrassait ses boucles pauvres, et s'avisait de le considérer comme le plus beau des enfants et l'élu parmi les élus. Mais Jean Jacques était ainsi fait que dans les mauvais moments il ne songeait jamais aux bons, et que dans les bons moments il songeait toujours aux mauvais...
...Car il était dans sa nature d'être ainsi et non autrement.
V
Le frère de Jean Jacques avait porté le nom
d'Ernest : il était mort à sept ans, d'une fièvre, six ans avant que Jean Jacques vînt au monde.
Quand on le nommait, à table, Tépicier se mor- dait les lèvres, penchait le nez sur son assiette par acquit de conscience, et son épouse versait une larme plus machinale de jour en jour.
Deux ou trois fois Tan, on menait Jean Jacques au cimetière. Pendant que son père ratissait le sable autour de la tombe et arrosait un rosier nain sur le tertre, sa mère rêvait, le front barré. Il y avait un ange de porcelaine accroché à une vieille couronne ; une de ses ailes était tombée. Jean Jacques tenait consciencieusement le chapeau à la main, mais somme toute, manifestait pour son aîné une indiffé- rence excusable.
Le disparu n'avait pas tout emporté dans la tombe : il avait laissé des chaussures, et des sarraux usagés dont Jean Jacques fit son profit, sans orgueil, jusqu'à sa huitième année.
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VI
Il fut élevé de bonne heure dans la pratique de ses devoirs.
Quant il avait commis quelque maladresse, quand par exemple — en courant dans la boutique — il s'était allongé par terre et s'était écorché le nez, son père commençait par le relever, après quoi il le giflait généralement et Jean Jacques ne pleurait pas, soumis qu'il était à la justice supérieure dans toutes ses manifestations.
Quant à sa mère, placée dans les mêmes circons- tances, elle commençait également par relever son fils ; puis elle se mettait à geindre et à se lamenter, car c'est un fait dont par la suite Jean Jacques fit rétrospectivement la remarque : toutes les fois qu'il se fit mal, ce fut sa mère qui se lamenta. Elle parlait, pleurait, se mouchait, soupirait dans son effort pour mettre bout à bout les considérations d'une sensibilité tortillée et d'une rancœur répandue au hasard. — Ce n'est donc pas assez d'être la plus misérable des femmes — Dieu m'accablera donc jusqu'au bout ! » Ainsi lancée, elle ne s'arrêtait que loin de son point de départ.
Jean Jacques écoutait sans rien dire : c'était un petit garçon timide et qui avait peur de pleurer. La voix maternelle montait jusqu'aux plus hautes
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notes de Faigu : « Qu'est-ce qui m'empêche d'aller me jeter dans la Loire, pourras-tu me le dire! dis petit malheureux — peux- tu me le dire? » Il ne pou- vait pas la renseigner là -dessus. Elle insistait ou n'insistait pas — cela dépendait des jours. Et la note aiguë craquait, se brisait dans les larmes.
Alors le cœur de Jean Jacques lui montait dans la gorge comme s'il devait lui sortir de la bouche. Il voyait pleurer sa mère et la croyait malheureuse — et vraiment elle pleurait bien — Il s'accusait d'être la cause du malheur et aurait voulu disparaître, fondre comme son soldat dans le ruisseau. Il n'était pas subtil et ne devait jamais l'être : mais déjà, une si grande bonne volonté l'habitait !
Quand sa mère avait fini de pleurer, elle passait à une autre occupation, tricotait, lisait le journal ou arrosait ses capucines.
Mais Jean Jacques restait silencieux, sa joie gâtée pour la journée... Il allait s'asseoir dans un coin près du chat qui perdait ses poils.
Les larmes faisaient violence à ses yeux. Il les répri- mait encore et ne leur laissait qu'un étroit passage, si bien qu'il semblait n'en pleurer qu'une seule — tou- jours la même — toute la journée.
Puis sa mère, oublieuse de l'orage, avait un mot affectueux et lui donnait un sucre d'orge — une voisine entrait — une autre : bruit de la conversa- tion paisible — diapason normal des voix. Ou bien c'était Marie Lucienne qui venait acheter dix sous de bougie et qui disait si joliment « Bonjour, Madame — Ça va-t-y bien, Madame? » L'espoir faisait défiler ses images de toutes les couleurs comme celles de la lanterne magique que Jean Jacques a vue le soir de
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Noël. La cuisine sent bon — sa mère chantonne en remuant les casseroles et Teau du robinet a Fair de dire : « Je suis bien contente de m'en aller, mais je reviendrai. »
Et Jean Jacques dans son coin, pour dégager
sa conscience, vaincre le remords, et mettre son cœur au niveau de la joie générale, accumule les bonnes résolutions. Il veut que tout le monde soit content et libéré, comme Feau joyeuse du robinet. Il y a en lui une grande bonne volonté. Il comprend très bien : il faut qu'il soit « un bon petit garçon » : sans quoi il n'a pas le droit de prendre du plaisir à écouter la chanson de sa mère, ni de sourire à Marie Lucienne, qui le domine de si haut par la civilité de ses manières. — « Un bon petit garçon !» ; il le sera — Et il accable de mépris le Jean Jacques de tout à l'heure si impré- voyant, si enfoncé dans Terreur et qui vient de grandir en sagesse à la faveur d'un retour sur soi.
'4k VII
Son père, comme sur toutes choses, avait sur rélevage des enfants des idées bien arrêtées. Lors de la naissance de son fils, avec une applica- tion de sergent fourrier, il avait rédigé une sorte de traité, et Favait recopié sur du papier qua- drillé. Il aimait en effet écrire, pourvu qu'il eût une plume dite « Tête de mort » et une règle pour faire les raies.
Ce plan d'éducation abondait en idées générales et en ingénieux aperçus. Il commençait ainsi :
lo II faut à Tenfant un père — Il faut à Tenfant une mère.
2^ Un enfant qui n'aurait pas de parents serait un immeuble sans escalier, etc
Ce traité-proclamation comportait une trentaine d'articles. L'épicier avait consacré à l'établir le résultat de quarante-cinq ans d'ignorance vécus loin de toute fantaisie, et deux soirées à le transcrire et à le coller sur un carton.
Du moins estimait-il que jusqu'à sa dixième
année une part égale de travail et de jeu est nécessaire à l'enfant pour « qu'il profite ». Aussi — logique avec lui-même — quand Jean Jacques avait soigneusement
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épelé ses lettres sur le compte courant des denrées, son père lui disait :
— Va t' amuser avec tes jouets,
Il y allait.
Ces jouets avaient ceci d'original qu'ils n'en étaient point quant à leur attribution première. On lui avait donné de vieilles bobines, des ficelles, des boîtes en bois et en carton, du papier d'étain — de ces objets « qui ne coûtent rien et qui amusent autant les enfants. »
Il étalait devant lui ses jouets modestes et peu fertiles en imprévu. Il s'amusait « comme ça » et puis « comme ça ». Il enroulait les ficelles autour des bobines et mettait le tout dans les boîtes, ou bien il nouait bout à bout les ficelles, car il savait diluer son plaisir.
On trouvait aussi parmi les jouets de cet enfant qui fut très sage, une poupée ; elle n'avait plus de bras et n'avait jamais eu de jambes. Devenu homme, un jour Jean Jacques la retrouva et pensa que ses parents avaient dû la lui offrir dans le moment de sa nais- sance, sous le coup de la première émotion, alors qu'ils avaient un peu perdu la tête.
Jean Jacques ne goûta guère l'agrément de cette poupée avant sa deuxième année ; mais à l'âge de quatre ans et des premiers examens de conscience, il sut gré à ses parents de la lui avoir offerte et en manière de reconnaissance, il lui donna le nom d'Émilie qui était le nom de sa mère.
Un jour qu'on le menait de comptoir en comptoir dans un bazar, l'élastique de son chapeau neuf lui coupant la respiration, Jean Jacques vit parmi d'autres jouets un petit automobile mécanique — si beau —
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si rouge — avec des lanternes — que Tenvie Ten prit et tint bon.
Il en parla à table ; il en rêva la nuit ; sa vie se concentra autour de ce désir. L'épicier était économe, mais savait faire les choses quand il s'agissait des enfants. On promit Tauto a Jean Jacques à la condition qu'il le gagnât par son application et sa conduite. On le lui fit attendre longtemps ; on l'éprouva ; et quand on estima qu'il était assez éprouvé, il se trouva que l'auto était vendu. — Mais on lui en acheta un autre qui devait être tout aussi beau puisque l'épicier l'af- firmait.
Dans r arrière-boutique qui sentait les harengs et où chantait le gaz, l'épicier lui montra la façon de s'en servir. Il trouva même plus prudent de s'en servir exclusivement. — « Les enfants sont si maladroits ! ils cassent tout dès le premier jour ! » Peut-être aussi réalisait-il un désir d'enfance auquel son père à lui avait négligé de répondre.
Quatre soirs de suite il fit tourner l'objet autour de la table avec le front grave et l'œil fixe de l'entomolo- giste qui regarde s'accoupler des hannetons. — Après quoi, Jean Jacques eut la permission de s'en servir — Et ce fut charmant le premier jour.... et ce le fut moins les autres. La curiosité s'était lassée d'avance. Seule- ment il fallait bien qu'il jouât avec son automobile puisqu'on le lui avait donné ; puisque sa mère lui disait de temps à autre « Tu es content, tu as un beau jeu — Économise-le : il coûte cher » et que son père lui-même y prêtait un intérêt si actif.
— Tu t'amuses bien? — Oh, oui !» — et il jouait, consciencieusement, comme toujours, n'osant plus — crainte d'être ingrat — sortir la boîte aux bobines,
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rêvant sans se l'avouer qu'il serait bon d'aligner des soldats de plomb sur le trottoir, ou seulement de laisser courir avec le ruisseau des bouchons et des bateaux de papier.
Un beau jour, en conclusion d'une scène de
ménage, Tépicière nerveuse jeta l'automobile par la fenêtre. Jean Jacques le retrouva dans la rue : un camion avait passé dessus. Il éprouva une petite peine, parce que Tépicier le lui avait bien dit : « On ne lui ferait pas des cadeaux comme ça tous les jours! » et qu'il avait beaucoup sacrifié au travail et à la parfaite conduite pour mériter celui-là.
En même temps, il conçut du soulagement et, libéré, se mit, en vue d'une flottille qu'il destinait au ruisseau, à tailler des bouchons, à réunir des bouts d'allumettes pour les mâts, et des carrés de papier pour les voiles.
VIII
Comme vous étiez la bien attendue Marie Lucienne, et la bien venue, quand vous veniez ! Vous ne vous en doutiez pas en ce temps. Les femmes qui font tant d'erreurs sur le prix de leurs paroles, de leurs silences, de leurs « oui » et de leurs « non », ne se doutent jamais de Timportance qu'elles eurent petites j&lles dans le cœur hâtif des petits garçons.
Vous veniez, Marie Lucienne — tous les jours ou tous les deux jours, avec vos cheveux bien peignés, vos mollets nus lavés sous votre robe fraîche — et cet air de soumission innée aux bonnes façons qu'on vous enseigna. Docile vous faites les commissions et vous savez que votre mère vous admire, et Tépicier et le boucher, et tout le quartier, pour les faire avec tant de soin, pour recevoir votre monnaie avec exac- "titude, et vous retirer avec un petit salut si décent !
Et lui, Jean Jacques, vous admire plus que les autres, Marie Lucienne. — De l'extérieur il n'attend rien que vous — et le sourire du beau temps. Encore mêle-t-il un peu les deux dans son cœur ! Pauvre Jean Jacques qui est dans l'arrière-boutique, ou là-haut dans la chambre, ou seulement sous le comp- toir, et qui va surgir en pleine lumière — inutile, 25
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bras ballants au milieu de la boutique — quand vous allez entrer et, polie, dès le pas de la porte, d'un « Bonjour Messieurs, Dames » saluer le vide du magasin.
Il vous attendait, Marie Lucienne, dès ce temps
où le jeu de la présence et de T absence étonne comme le plus singulier.
Tante Léa venait de temps à autre, soufflant, chargée de paquets — on eût dit les mêmes à chaque fois — tirait de son sac un bonbon — toujours le même aussi, et que Jean Jacques n'aimait pas.
Venaient, avec leurs mères, des petits garçons tra- pus, ou des petites filles « qui touchent à tout » — La mère de Jean Jacques profitait toujours de ces moments-là pour faire remarquer que son fils à elle n'était pas un bon fils, et pour le fesser en public, ce qui était gênant pour lui.
D'autant plus que les garçons l'avaient pris en grippe, particulièrement Henri Félix — un gros gars choyé qui est devenu ténor par la suite. Jean Jacques aurait pu avoir des amis : mais tous ces petits garçons l'avaient vu trop de fois fessé; ils ne le considéraient pas des leurs. Aussi avait-il pris l'habitude, dès qu'entrait un de ces enfants « en liberté », d'aller se cacher sous l'armoire ou derrière la pompe — dans la cour.
Pourtant quand il entendait votre voix, Marie Lucienne, il s'approchait sans bruit et restait là, jus- qu'à votre départ, silencieux et bouche ouverte — et c'était sa bravoure à lui.
IX
Le dimanche, ils s'en allaient tous les trois pour une promenade dans les banlieues.
Jean Jacques connut le champ de manœuvres vide de soldats, la route de Rennes, entre ses murs de parcs et ses rangées de hauts arbres, la route de Vannes où passe la diligence jaune et bleue, le port, le minium des navires, les cheminées d'usines et les trains chargés de bois, les ponts Tun après l'autre sur les sept bras de Loire
Ils passaient d'un même pas, suivant les trottoirs, devant les grilles des jardins, les marchands de ga- lettes, et devant les cabarets où ils n'entraient pas.
Ils croisaient des soldats flâneurs, des enfants en bandes, des séminaristes en groupes — et des couples — et d'autres familles — et les calèches des riches vieilles dames — et les voitures des nouveau-nés.
Jean Jacques allait deux pas en avant et toute chose le sollicitait. Le cerceau d'une petite fille, l'odeur des galettes chaudes, les brioches blanches de sucre dans les paniers d'une vieille en noir, le bondissement des balançoires par-dessus le mur des guinguettes. Son père se taisait ; sa mère ne disait rien. Aux beaux temps du galon de laine, il « avait bien fêté le jour du Seigneur avec les camarades qui n'ont pas peur de la rigolade ». — Elle avait eu aussi ses dimanches
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de jeunesse, embellis d'un chapeau neuf, de confidences entre jeunes filles, d'un bouquet de genêts cueillis, et de r espoir pour F avenir en un dimanche pro- longé. Aujourd'hui ils craignaient d'abîmer leurs sou- liers neufs — ils allaient ennuyés l'un de l'autre — lassés d'avance.
Alors Jean Jacques pour les distraire racontait des histoires à lui. Pour éveiller leur intérêt il posait des questions diverses qui restaient sans réponse d'une façon décourageante ; et il se décourageait vite. Seulement pour ne pas le laisser voir, il faisait mine de s'amuser d'une façon qui lui fût propre. Il se gonflait les joues, et tapait dessus, en imitant le bruit d'un ballon qui éclate — par exemple — ou bien, enhardi avec Tâge, allait au devant des chiens de rencontre, leur tendait la main et leur disait bonjour — et se retournait pour voir si ses parents souriaient à ces manifestations d'humour.
Mais quand passaient de petits garçons livrés réelle- ment à la joie, il avait honte de la sienne si incom- plète. Il se réfugiait près de ses parents taciturnes et se pelotonnait dans le gris immense et compact qu'ils traînaient partout derrière eux.
X
Un beau jour, Jean Jacques, prit le chemin de l'école de garçons — Ce jour -là, il atteignait Tâge de cinq ans et six mois.
C'est un âge bien normal et un événement bien ordi- naire que de l'atteindre. Pourtant, avant-hier Jean Jacques a vu passer l'enterrement de la petite Isa- belle — Zabelle on l'appelait — la fille du cabaretier. Sa mère a suivi, son père aussi avec les amis. Jean Jacques, de la fenêtre, a vu passer : un petit enter- rement pas riche — sans voiture — deux messieurs portaient sur leurs épaules — comme à la procession. Son père à lui a passé la journée au cabaret — sans doute pour consoler son père à elle.
— Elle avait également cinq ans et six mois, Isa- belle — Zabel — peut-être pas six, mais sûrement cinq.
Lui va à l'école et personne ne le regarde passer.
L'épicier connaissait et appréciait l'instituteur. « Un républicain, un farouche, qui ne raconte pas d'âne- ries aux enfants, comme les autres avec leur caté- chisme et leur Jeanne d'Arc ! C'est un farouche ! »
C'était un farouche qui n'avait pas su intimider ses deux femmes successives : elles l'avaient trompé l'une et l'autre, et abandonné à ses chapeaux ronds, ses moustaches tombantes, ses chaussures à agrafes
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et ses petits appointements. C'était un farouche à qui renseignement de Talphabet et des principes de 89 n'avait pas apporté la joie du cœur, et qui trouvait bien loin l'un de l'autre les barreaux de l'échelle sociale. Tel quel, il avait l'estime de l'épicier. L'épicier était plein de sympathie pour les gens qu'on trompe, ayant passé sa vie à écouler un produit pour un autre aux clients qui « sont de vieux amis ».
Ce matin-là, sa mère mit le manteau qu'elle portait les jours de marché pour aller faire ses emplettes. Jean Jacques eut pour lui un cartable que son père, en son temps d'école, n'avait pas eu le loisir d'user. II eut aussi le panier d'osier où l'on avait l'habitude d'emporter les chats nouveau-nés, chaque fois qu'on allait les « perdre », hors la ville, près de la voie du chemin de fer.
Depuis r avant-veille on le bourrait de recommanda- tions graves et son cœur était surchargé du désir de bien faire. Ils sortirent de la boutique. La petite pluie les attendait. L'épicier les regardait partir : il avait beaucoup de dignité sur sa porte — ses pan- toufles rouges au pied.
Ils s'en allèrent, Jean Jacques et sa mère, derrière d'autres garçons à cartable. On sentait l'automne revenu : il y avait de la boue dans la rue, les toits luisaient. Ils passèrent devant le marchand de mar- rons qui allumait son feu avec de petits fagots, devant le magasin de confiserie « spécialité pour arbres de Noël ». Jean Jacques s'était souvent arrêté là sans que cela lui rapportât grand'chose. Ils passèrent devant la boulangerie, mais Marie Lucienne ne se montra pas :
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elle devait prendre sagement le café du matin entre son père et sa mère contents d'elle.
Ils aperçurent Técole — Jean Jacques eut peur,
comme s'il eût senti que beaucoup de choses finissent aux portes des écoles. Il eut un petit recul. Mais sa mère le serra contre elle-même en lui disant des mots aimants. Elle lui avait parlé très tendrement ce matin-là. Quelque chose s'apitoyait en elle de meil- leur qu'en d'autres circonstances. Un peu de son cœur retrouvé se donnait ce matin-là à son fils : et pour la première fois, elle réprimait des larmes.
Dans la rue des hommes déchargeaient du bois...
Sur la porte, l'instituteur tapait dans ses mains....
Sa mère le présenta, l'embrassa, et partit.
XI
La première journée de Jean Jacques écolier se passa ainsi : on ne l'entendit pas — on ne le vit pas ; il s'était assis près de la porte, derrière le poêle en fonte, à une table obscure que nul n'eut envie de partager avec lui.
Lui regardait ses camarades : les uns cassaient avec suite le bec de leurs plumes, d'autres établissaient des canalisations d'encre. Un petit se mit à pleurer et fit rire tous les autres.
Jean Jacques cherchait des yeux les bons élèves dont lui avait parlé son père. Il savait que ce sont de petits joufflus sérieux aux vêtements propres, et qui se mouchent quand besoin est : ils n'ont d'oreille que pour la bonne parole et n'éprouvent jamais la tentation de se barbouiller avec l'encre qui est faite pour un autre usage. — Il savait aussi qu'un avenir les attend à la mesure des ambitions paternelles et que plaire à ses parents est le but de la vie. Il le savait pour l'avoir entendu dire par les intéressés et aussi pour l'avoir lu — enfant précoce — dans un vieil almanach.
Jean Jacques cherchait des yeux « le bon élève », avide de savoir, dès ce premier pas vers les respon- sabilités, à côté de qui se ranger et comment était fait le camarade que le devoir lui assignait.
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Il crut ravoir trouvé en la personne d'un petit gros que courbait vers une besogne méthodique une ten- sion d'esprit de bon aloi. Il n'en était rien : le petit gros creusait un trou dans la table — et l'autre qui maniait là-bas son porte-plume avec tant de grâce dessinait seulement « un bonhomme » sur le livre de son voisin.
Jean Jacques s'affligea : il se sentit seul dépositaire d'une âme de bon élève, et seul pénétré de la bonne intention. Et cela lui était très douloureux et la cause n'était pas très claire. C'était ainsi, non autrement.
Les mains sages sur la table, il s'efforça d'écouter
la bonne leçon. Mais les explications du cocu n'arri- vaient pas jusqu'à lui — peut-être à cause du poêle en fonte.
Un petit soleil pâle entrait par les carreaux et bril- lait sur un plumier noir. La salle sentait la craie, le lait, et le charbon, et Jean Jacques rêvait, à sa place, tel il rêvait dans la boutique près du chat qui per- dait ses poils.
Le souvenir passe et engage Jean Jacques à le
suivre — Jean Jacques l'aime bien et le recherche comme un petit camarade bien élevé qui prête ses jouets, et dédaigne les jeux bruyants. — Le professeur écrit des lettres au tableau noir. Où le souvenir em- mène-t-il Jean Jacques? Voici l'enterrement de la petite Isabelle. Jean Jacques le regarde passer avec persistance. Pourquoi? Il l'avait vue souvent mais elle ne lui avait jamais souri qu'une fois — une seule. Il se souvient aussi que David lui a donné un jour un coup de fouet, un petit fouet rose et blanc que sa mère lui avait acheté. Il y a le jour où il a glissé sur une de ses bobines ; celui où on l'a couché sans dîner ;
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et voici son automobile qu'on a jeté par la fenêtre et qu'il a retrouvé aplati sur le pavé.
Marie Lucienne aussi; ce matin-là, il pensa à Marie Lucienne, qui achetait des sucres d'orge aussi aisément que d'autres achètent des conserves ou du savon noir, et il crut qu'il allait pleurer.
Puis il pensa qu'on ne l'envoyait pas à l'école dans cette intention, et que son père, là-bas — sous le calendrier qui représente un chasseur à cheval — le suivait par la pensée et ne plaisantait pas avec les larmes.
Alors Jean Jacques croisa les bras, sans les appuyer sur la table, pour ne pas user son sarrau, et mêla sa voix mince et aigre à celle de ses camarades qui glapis- saient en chœur :
« Gloire à la France, au ciel joyeux. Si douce au cœur, si belle aux yeux. »
Il aurait pu s'en abstenir, attendu qu'on ne l'en- tendait pas.
Mais c'était un bon petit garçon qui voulait très bien faire les choses.
Quatre heures sonnant, ils s'en allèrent tous les deux, sa mère et lui, par les rues du cœur de la ville. Cette dame était tout heureuse et fière de tenir par la main son enfant écolier. Elle le trouvait infini- ment plus beau que tous les autres qui marchaient devant, derrière, ou sur l'autre trottoir de la rue. Tout encline à pardonner à la vie, elle était bien décidée ce soir-là à faire le bonheur d'un enfant si beau, si sage ; elle souriait à lui — à elle-même — aux
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premières lumières des boutiques..., à d'autres choses aussi auxquelles elle n'avait point accoutumé de sou- rire.
Ils achetèrent un livre de lecture dans une papeterie, rue du Calvaire; elle voulut le livre beau et neuf. Elle acheta en même temps un porte-plume tricolore, deux cahiers : un vert et un rose, et une petite ardoise avec un cadre en bois blanc.
La marchande fit un paquet du tout. Elle s'y reprit à deux fois pour couper la ficelle. Le gaz trem- blait, éclairant mal. Jean Jacques se serra contre sa mère ; elle tirait son argent avec un peu d'hésitation, parce qu'elle n'était pas riche et que l'épicier véri- fiait les comptes du ménage.
Ils s'en revinrent très vite ; comme le matin, elle lui disait des mots gentils, et lui ouvrait un peu de son cœur»
Et ce fut un moment heureux, dont par la suite il se souvint.
XII
La table du soir desservie, Jean Jacques s'installe devant son premier devoir scolaire.
Le cahier rose est quadrillé — rectitude. Il faut que ta main soit ferme, Jean Jacques, et mette xm chiffre dans chaque carré. Tu y viendras, Jean Jacques, et par la suite tu chercheras des carrés pour mettre les choses à leur place et faire des additions justes, et des soustrac- tions exactes, et tu te tromperas dans tes comptes et tu regretteras le cahier rose où tu inscrivais Tabsolu,
Sur le cahier vert on a tracé des modèles d'écriture d'une calligraphie soignée. Celui qui les a rédigés le premier n'a pas volé son argent. « Heureux V enfant docile qui a bien rempli sa tâche », dit le modèle d'écri- ture, et il laisse dix lignes en blanc pour que Jean Jacques répète la phrase dix fois et se l'enfonce bien dans la tête.
« Tu aimeras les autres plus que toi-même, si tu veux être aimé des autres. »
« // faut obéir à ses parents en toutes choses. » Et ceci — tout espoir :
« Les bons seront récompensés et les méchants seront punis. »
Et ceci — toute promesse :
« Heureux V homme de bonne volonté. »
Il y a bien aussi des lignes de bâtons et des lignes
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de majuscules : mais elles sont là pour assouplir la main, le reste pour fortifier le cœur.
L'épicier fit remarquer à Jean Jacques qu'il n'y
avait pas là seulement un modèle d'écriture, mais un enseignement profitable :
— Fais attention à ce que tu écris ; tout cela n'est pas mis au hasard. On a raison de montrer le plus vite possible aux enfants ce qui est et ce qui n'est pas ! Tout cela n'est pas mis au hasard !
Jean Jacques en est persuadé, et accepte le dogme.
Dix fois de suite, de son écriture tremblée mais qui cherchait à s'afiermir, il affirma que « V enfant docile est heureux » et dix fois de suite que « les bons sont récompensés et que les méchants sont punis ».
Il écrivit tout cela de son mieux, et de sa meilleure application. Quand il eut fini il sécha sa page avec du buvard rose.
Son père digérait, béat — Sa mère raccommodait du linge, avec son front recouvré des mauvais jours —
Jean Jacques alla se coucher, et reçut une bour- rade en passant pour avoir marché sur le pied de son père qui obstruait la porte.
.....L'heure sonne plus tardive que les autres soirs, et Jean Jacques s'endort tristement, étonné que la bonne intention n'apporte pas plus de sérénité dans une âme de bon élève qui a bien écrit sa page.
Le lendemain, il refit le chemin de l'école seul désormais, petit garçon raisonnable qui marchait droit dans la rue et méprisait les jeux du trottoir — le lendemain et les jours qui suivirent.
XIII
Jean Jacques a peu de camarades. — Dans la cour de récréation sous les acacias qui laissent tomber leurs fines aiguilles, les mauvais élèves ont leur revanche. Le bruit est à eux, et le galop de leurs gros souliers sur les pavés, et leurs bousculades dans le sable. Les studieux, les consciencieux, vivent à Técart : ils pourraient for- mer un petit groupe, mais je ne sais quelle question — déjà ! — de préséance, les éloigne Tun de Tautre.
Jean Jacques, quand il en a, joue aux billes. Mais il est trop économe de ses billes : il voudrait jouer petit jeu et redoute les coups de chance ; il a trop en- tendu mépriser chez lui ceux qui s'abandonnent au hasard et n'a point fait sienne la devise de la ville natale : « Favet Neptunus eunti ».
D'autre part sa vie privée porte une ombre
sur sa vie publique. L'épicier l'accompagne invisible et écarte de lui l'amitié.
Quelquefois au sortir de la classe, les mauvais élèves qui habitent le quartier entrent chez l'épicier acheter des bonbons, ou des bâtons de réglisse. L'épicier les regarde de haut, méprisant dans son cœur de père ces enfants d'autrui qui dilapident en sucreries l'argent de leurs malheureux parents. Puis il emplit un cornet de papier jaune fait d'avance et qui ne contient pas le poids. 38
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Jean J acques est là dans un coin ; le nez baissé sur un livre. Les autres ricanent en sourdine et poussent la porte sans saluer. L'épicier hausse les épaules, et Jean Jacques se sent chaque fois un peu plus exilé, et le lendemain, en effet, il s'exile de lui-même, oppo- sant d'avance son dédain et son éloignement à l'os- tracisme qu'il redoute.
XIV
Il avait pourtant ses amis : la mère Landelle
et le père Challe.
.....La mère Landelle passe tous les jours à onze heures, poussant sur sa petite brouette les paniers d'osier où sont les moules et les poissons — les boîtes en bois blanc où s'alignent les sardines bleu-de-mer. La mère Landelle connaît tout le monde et les préfé- rences de chacun pour tel poisson ou pour tel autre. Elle va aux halles, le matin, de très bonne heure — Faut bien que je m' « assortisse » pour ne pas perdre ma clientèle », dit-elle.
Elle porte la coiffe d'un pays de Bretagne ; elle a de grosses joues tannées que caressent les brides amidon- nées de sa coiffe. On se l'imagine une petite fille jouf- flue et hâlée péchant, les mollets nus, à marée basse, le poisson que d'autres dans les villes poussent sur d'autres petites brouettes — tirant avec les hommes pour amener les barques au rivage — dure à la peine — riant au soleil — et pleurant quand les garçons lui jetaient du sable sur les jupes.
— Vous n'avez rien de bon aujourd'hui, mère Landelle?
— J'ai de la belle raie... et du « gros yeux »...
— Ah ! quel vilain choix, aujourd'hui, ma pauvre mère Landelle !....
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— Je n'ai pas pu m'assortir, ma pauvre dame — toute la belle moule était enlevée... J'ai quelques pe- tites écrevisses pour Jean Jacques.
— Jean Jacques, dis merci à la mère Landelle.
— Ah ! dame, il grandit... il « pousse » sa maman. Ah ! dame oui... Prenez-moi donc mon « gros yeux »... je vous jure qu'il est frais comme un cœur... Je vous le gardais, je n'ai pas voulu le vendre au bureau de tabac.
• — Dix-huit sous, pas plus....
— C'est bien parce que c'est vous — et que je n'ai pas pu « m'assortir ».
— C'est bien pour que vous ne soyez pas venue pour rien, mère Landelle.
Le ventre de la mère Landelle est proéminent, sa taille courte, ses jambes lourdes. Jean Jacques com- pare le poisson qui file entre deux eaux à la mère Landelle, qui coulerait comme une pierre. Elle a eu quatorze enfants.... De temps à autre elle en évoque un. Ils sont à droite, à gauche. Il y en a qui ont de bonnes places, paraît-il. — Ils ont tous oublié de re- venir la voir, même sa plus jeune fille, qui habite encore la ville, de l'autre côté des ponts. « C'est pas qu'ils sont ingrats ... c'est qu'ils sont oublieux.... » La mère Landelle rend la monnaie lentement, pour prolonger plus longtemps son histoire : elle compte les sous un à un dans ses grosses mains incrustées de fines écailles, comme une queue de sirène.
Et Jean Jacques j pendant ce temps aligne les poissons dans le fond des paniers; il les classe par espèce ; il aime leur contact et leur odeur de mer.
Si — les années venant — il rêva de marine et de
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départs, il le dut à ses lectures et à ses promenades sur le port. Mais cela lui venait aussi de plus loin, des paniers de la mère Landelle où il alignait sur une litière de fougères sèches, les poissons de toutes les couleurs.
La mère de Jean Jacques a toujours connu la mère Landelle : elle a toujours connu aussi le père Challe qui fait pousser des légumes et des fruits dans une (( tenue », au bout des « Hauts Pavés » près de Toctroi. Lui, c'est une pomme, une poire, un petit artichaut qu'il apporte à Jean Jacques, et les premières fraises de la saison. Il est brave et , parle d'abondance, es- suyant quand il reprend haleine ses moustaches d'un revers de main, comme s'il venait de prendre un coup de vin ; il aime Jean Jacques mais se méfie de rinstruction :
— Père Challe, j'ai été premier en lecture!
— ' La lecture, mon gars, c'est ton affaire. — Moi je ne lis jamais les journaux, parce qu'il n'y a dedans que des menteries. — Et puis, je ne sais pas lire !
Jean Jacques a passé de bons jeudis chez le père Challe, à cueillir les asperges dans le sable, à secouer les pruniers et à jeter des pierres dans le puits.
Comme il a de l'estime pour l'instituteur, l'épicier a de la condescendance pour le père Challe. Il le juge (( dans le vrai » — illettré mais intelligent — ■ et n'hési- tant pas à dire ce qu'il pense, touchant les prêtres qui sont « l'ennemi de la société ».
Aux dimanches des élections, le père Challe vient chercher l'épicier : ils vont voter ensemble. Le père Challe ne sait pas lire, mais quand l'épicier lui a mis un bulletin dans chaque main, il s'en tire tout
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comme un autre. « Il vote très intelligemment, dit Tépi- cier. »
A vrai dire, Tirréligion du père Challe a un point de départ précis qui gêne un peu Tépicier.
Le père Challe eut jadis une femme et un garçon. Sa femme était pieuse, allait à la messe la plus matinale avant de revenir bêcher les carrés de terre, tirer l'eau du puits et tenir la maison Le père Challe raccom- pagnait quelquefois le matin — aux jours creux — fêtait la Noël à minuit et saluait les processions. Ç'avait été un temps heureux de tolérance dans les idées et dans le cœur.
La femme mourut d'un refroidissement, en deux jours — et le père Challe « n'avait pas trouvé cela juste ». Mais c'est un fait commun que les uns s'en aillent quand les autres restent ... et puis enfin « elle avait pris un froid. On peut dire que là il n'y avait rien à dire. » Pourtant s'il ne leur manifesta pas de rancune, le maraîcher dédaigna de fréquenter plus longtemps les prêtres. « Ah ! ils sont bons à promener le Saint Sacrement sous un dais, mais demandez- leur de vous guérir un malade, ils s'y entendent pas plus que les médecins. »
Le petit garçon avait grandi : « Et beau, tu sais, Jean Jacques, et intelligent. Et, à quatre ans, quand il avait ramassé une mirabelle il t'aurait dit : « Ça c'est une mirabelle » — et si c'était une prune de plein vent, il t'aurait dit : « Ça, c'est du plein vent. » — Il com- prenait tout ! On lui a appris à lire, à écrire et tout — moi j'ai pas voulu faire la mauvaise tête, vu qu'on me dit quelquefois : « Pourquoi ne savez-vous pas lire, père Challe; on ne vous a donc pas appris? » J'ai laissé faire, vu que si cela ne fait pas de bien, des
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fois cela peut ne pas faire de mal.... On en voit qu'ont
des situations
Le père Challe parlait. La mère de Jean Jacques quit- tait la pièce. — Alors, à un de ces jours, père Challe »
— Alors, bonsoir la compagnie.... » Il montait dans ses sabots, posait en équilibre son panier sur sa tête.... et continuait son histoire pour Jean Jacques qui colo- riait son histoire de France sans Técouter, — pour rhorloge qui enfonçait tout cela, à petits coups, dans le périmé et Toubli — pour le chat sur son tabouret,
— pour lui-même qui savait pourtant à quoi s'en tenir, et qui s'en tenait à ce qu'il savait : « Alors ça fait
que Sais- tu comment il est niort?... C'est les « frères
quatre bras » qui l'ont tué.... Tiens! je t'ai apporté une pêche, enlève le ver, ce qui reste est bon. Ils sont venus me dire un jour : « Votre gars va bien pour le catéchisme et le chapelet et tout. On va le faire enfant de chœur. » J'ai dit : « Je veux bien », je pensais que ça aurait flatté sa mère. Puis, y avait le fils du voisin, le frère de celui qui a été zouave, et qu'il s'est marié avec la nièce de l'épicier... qu'a eu un procès.... et bien, ça fait que son fils avait été enfant de chœur et on m'avait dit que les « quatre bras » lui donnaient trois francs la semaine. — J'ai su depuis que c'étaient des menteries vu qu'ils mentent tout le temps — et qu'ils m'ont encore fait un affront devant le juge de paix pour la barrière qu'ils m'ont démolie
Je te dis.... ça fait qu'ils lui ont donné un costume rouge et blanc — il avait l'air d'un pape — il était des mariages, des enterrements et de tout.
Sais-tu ce qu'ils lui ont fait? Ils lui ont donné à porter à la messe un évangile qui pesait peut-être vingt ou trente livres. Ça fait qu'il est tombé avec... le dos
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sur les marches.... Il s'est cassé la moelle épinière...
Ça fait que moi je leur ai dit : « C'est de votre faute ; vous êtes des propre-à-rien, vous voulez pas faire vous-même la besogne ; vous Tavez tué cet enfant- là.... J'ai voulu faire un procès ; on m'a dit que je le perdrais.... Mais je leur ai dit : « Faut plus parler du bon Dieu. — S'il y en avait un, il aurait pas voulu que mon fils se casse la moelle épinière à son service. Ça fait que faut plus me parler du bon Dieu : c'est des menteries. Je crache sur lui et je crache sur vous —
et puis je connais vos manigances Ça fait que :
la messe, mon gars — ils ne m'y verront plus
D'abord mon bon Dieu à moi, c'est le soleil.... et mes saints c'est la pluie quand il faut, et l'engrais, et les fumiers.
C'est-y pas vrai....? ... Alors ça fait que... Bonsoir la compagnie... »
Et il s'en allait, le panier sur la tête, allongeant le pas le long des trottoirs... promenant devant lui son ombre bizarre... ruminant ce qu'il savait de re- cettes agricoles, d'arguments de procédure et de théologies comparées.
Quelquefois de son propre mouvement, les samedis où il a bu plus que de coutume, en venant de la place Bretagne il entre dans l'épicerie :
— Dis donc Jean Jacques, tu diras à ton père que j'en connais une qu'il ne connaît pas, sur le curé de Saint-Félix.... C'est la bonne du « Chêne vert », la grosse qu'est au courant de tout cela, qui me l'a ra- contée Alors ça fait que mardi je vous apporterai
deux bottes d'asperges. , . .
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L'épicier écoutait Thistoire, comme il se faisait un devoir de les écouter toutes; pourtant cette origine un peu simplette de Fhostilité du père Challe en matière religieuse — la chute de l'enfant sur les marches de Fautel — le choquait. Il aimait l'anticléricalisme inné — idéal — et qui « ne donne pas ses raisons ». Il le rêvait général. Il eût aimé qu'on reclouât le Christ à nouveau, et cette fois sans lui dire pourquoi.
Pourtant, il passait l'éponge sur l'origine un peu douteuse de l'athéisme du père Challe. « On ne peut pas demander à tout le monde d'être dans le vrai du premier coup. Quand on reconnaît son erreur, cela prouve qu'on n'est pas entêté. »
Il se rapprochait ainsi sans le savoir de l'Évangile qui dit : « Il y aura plus de place au ciel pour un pécheur qui se repent que pour dix justes qui persé- vèrent. » Son ciel à lui était seulement pavoisé de dra- peaux tricolores. Un ministre y parlait avec agré- ment de politique coloniale — et des chœurs de vieux médaillés y chantaient : « Le père la Victoire. »
XV
Le temps passe — Jean Jacques connaît les heures courtes et les journées longues, et que, si la pluie attriste chacun, le soleil ne déride pas tout le monde.
Il a six ans — il a sept ans — il a neuf ans. Voici un costume neuf, et voici ceux de Tannée passée qu'on allonge. Voici un cahier commencé, et voici les cahiers finis — tous, jusqu'à celui des bâtons et des premiers chiffres. Jean Jacques les a conservés, « à cause des couvertures illustrées » dit-il, en réalité à cause — déjà — d'un besoin inavoué de garder sous la main de quoi se récapituler lui-même.
Le temps passe.
Jean Jacques apprend ce qu'on lui enseigne et de bonne foi croit ce qu'on lui dit. Il récite ses fables avec le ton, moule son écriture, sait par cœur les dates de l'histoire, et le nombre d'habitants de chaque État européen. Son père s'intéresse beaucoup à son instruction ; il s'attache surtout à ce que son fils ait des idées générales — et ne se laisse pas fausser l'esprit par des bandes d'imbéciles qui veulent vous « en remontrer ». Pour lui, celui qui lui en remontrera, il l'attend ! Au demeurant il a ses idées à lui sur la morale à tirer des fables. Il estime que Vercingé- torix était un « gars qui n'avait pas peur ». Il n'aime
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pas Jeanne d'Arc, parce que les femmes n'entendent rien aux questions militaires, et que celle-là parti- culièrement « n'était ni chair ni poisson ». Par contre, toute sa sympathie est acquise aux sans-culottes « qui ont coupé la tête à Hugues Capet », et qui offrent encore matière à deux ou trois plaisanteries grasses.
Jean Jacques écoute tout cela. Peut-être s'ils n'étaient point de son père, les jeux de mots de l'épi- cier ne le feraient-ils pas rire. D'autant plus que sa mère les accueille très mal, et dans le fond Jean Jacques lui en sait gré. Une fois surtout, il lui en eut de la reconnaissance. Ce fut la première fois qu'il apprit sa leçon pour le catéchisme du jeudi. Sa mère la lui faisait réciter à table, en attendant que le potage refroidît dans les assiettes.
— Etes- vous chrétien?
— Oui je suis crétin par la grâce de Dieu »... ré- pondit pour lui l'épicier. C'était une vieille plaisan- terie à lui qu'il trouvait toujours aussi drôle.
Jean Jacques rit d'abord — puis s'attrista. Il eût voulu n'avoir pas entendu, et mépriser la plaisanterie sans manquer de respect à son père :
— Tu n'as pas honte de tourner tout en ridicule devant un enfant, dit la mère.
— De quoi te mêles- tu?
— Tu pourrais ne pas dire ces choses-là par égard pour la mémoire de mon frère. » (Une larme lui vint : le frère était mort à vingt ans, petit séminariste).
— Des égards ! Pour qui me prends-tu? Parce qu'il allait se faire curé peut-être?
— Parce qu'il est mort.... A vingt ans, Jean Jacques, il est mort, ton oncle.
— Demande au pape de le ressusciter, qu'est-ce
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que tu veux ! Moi cela m'étonne qu'il soit mort. D'ha- bitude il n'y a rien de tel que les gens qui ont mal tourné pour vivre vieux....
Ce soir-là dans son cœur, Jean Jacques désavoua
nettement son père. Mais ce sentiment de révolte fut d'un soir et exceptionnel. Le plus couramment ses étonnements étaient destinés à la plus parfaite soumission. Et il|en fut longtemps ainsi.
XVI
Le temps passe
Jean Jacques connut davantage Marie Lucienne, et cela parce que leurs deux familles en vinrent à se fréquenter plus régulièrement.
De tous temps les deux hommes — les deux pères — s'étaient réciproquement estimés. Une discussion politique où le boulanger soutint Tépicier de son élo- quence, et le défendit de ses poings, les serra plus étroitem.ent Tun contre Fautre. Ils étaient d'espèce identique et purent apprécier facilement avec quel bonheur coïncidaient le point de vue de chacun et sa ligne d'horizon.
Le rapprochement qui s'ensuivit de famille à fa- mille entrait donc tout naturellement dans l'ordre logique des choses.
En certains jours de fêtes ou de réjouissances nationales, on se réunissait chez l'épicier, dans l'ar- rière-boutique, autour de la nappe à carreaux.
On place Jean Jacques, comme faire se doit, près de Marie Lucienne. Elle a une robe bien repassée dont elle sait prendre soin sans en sembler gênée. Jean Jacques a la cravate blanche des dimanches nouée en foulard et qui lui donne l'air de traîner une vieille coquehiche.
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Les deux hommes parlent, s'animent, et quand Tun lisse sa moustache, on dirait qu'il le fait pour s'assimiler mieux encore les idées de l'autre.
Les deux dames échangent en confidence des propos moindres, bien qu'ils semblent lourds d'importance...,
.....Marie Lucienne raconte ce que sa mère lui fait raconter.
Seul, Jean Jacques reste silencieux, près d'elle. De temps en temps, il lui sourit très gentiment, pro- mène les doigts le long de ses cheveux, ou exprime des choses minimes, en baissant le timbre de sa voix naturellement sans ampleur. Elle y répond par un petit hochement de tête, dont elle use à bon escient avec une coquetterie encore en bouton mais qui ne demande qu'à fleurir, et un brin de préciosité.
Ces réunions enchantaient et troublaient Jean
Jacques à l'avance. Il aima beaucoup Marie Lucienne, et cela en somme pouvait devenir pour lui par la suite une chose très jolie.... si le hasard le permettait.
XVII
Quand Jean Jacques avait fini ses devoirs, il allait chercher sous le comptoir un gros livre que sa reliure avait quitté. Il s'asseyait, à Tabri des chapelets d'oignons, sur la caisse où tout petit il avait ramassé ses jeux. Là, il lisait — un bout de chocolat dans la bouche qu'il suçait sans l'avaler — d'une main tour- nant les pages, de l'autre grattant sa tête tondue. L'épicier avait voulu qu'on le passât à la tondeuse pour qu'il se fît à l'avance « une idée du régiment ».
Le livre racontait d'étonnantes histoires. Au bord des étangs, non loin des perrons, des jeunes gens en pourpoint mettent le genou en terre devant les jeunes filles, aussi jeunes que vous les voulez, et qui ne vieilliront pas, du moins rien ne l'indique. Les uns et les autres sont fils et filles de roi : quand l'un d'eux ne l'est pas, ce n'est que par erreur, et elle se répare.
Par les forêts profondes et pourtant lumineuses, les cavaliers galopent vers le combat. — La rencontre est à chaque carrefour. — Et ceux qui ont voulu le bien, rejoignent le bien et s'y dorlotent pour le reste de leurs jours — et ceux qui ont voulu le mal, le mal les rejoint, les frappe et les abat.
Nobles et belles histoires. ! — Les cuirasses brillent si complaisamment sur les poitrines — et les maillots bien tirés sur les jambes ne font pas de plis — et
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comme chacun, lorsque révénement le presse, lance d'un jet la phrase sonore et balancée qu'il faudrait au moins huit jours à Jean Jacques pour composer dans toutes ses parties.
Et chaque chevalier, pour peu qu'il soit loyal, a laissé quelque part une jeune fille blonde à qui l'at- tente ne fait pas peur. Il combat pour elle, elle attend pour lui. Et quand ils se revoient, ils se trouvent aussi beaux. Ils se marient : ce mariage est l'acte domi- nant de leurs vies. Tout ce qui précéda pour eux le préparait. Par la suite... « ils furent très heureux », dit l'histoire — et Jean Jacques n'a jamais songé à se demander comment, ni si le bonheur remplit la vie.
Un conte surtout hantait Jean Jacques. Celui de ce timide chevalier et de cette tendre prisonnière, si jeunes tous deux, et si définitivement bien habillés, contre qui tous s'acharnent et qui ne se rejoignent que pour se séparer. Mais quelle certitude du retour et de la rencontre à venir dans sa voix à lui — et dans ses yeux à elle ! « Rien ne vaincra mon amour, mon chevalier. Les années sont pour moi des siècles, mais reviens dans vingt ans, je n'aurai pas changé ! » Il part sûr d'elle, et sûr de lui, et une cloche sonne si doucement à chaque départ, comme si Dieu lui-même leur confiait à l'oreille : « Je suis a vec vous, vous ne per- drez rien pour attendre ! » Et chacun de son côté renverse les obstacles. De loin, ils se communiquent leur confiant courage, et leur fidélité est entre eux comme un fil qui se tend sans se rompre d'un bout du monde à l'autre. Belles histoires ! Nobles invitations à l'erreur !
L'anonyme auteur de ces contes devait être un sage ou un naïf — peut-être les deux à la fois — peut-être
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ni l'un ni l'autre — peut-être un romancier vériste qui se vendait mal à Paris, ou un instituteur primaire qui pour arrondir son traitement écrivait des volumes de distributions de prix.
Quoi qu'il en fût, Jean Jacques le goûtait avec la complaisance d'une nature crédule, et l'application d'une belle âme qui cherche de beaux exemples pour se réaliser au mieux.
Le matin quand il se rendait à l'école, il composait lui aussi de petits romans à l'imitation de ceux du livre, dont il était invariablement le héros fringant et dont l'héroïne ressemblait étrangement à Marie Lucienne. La suite des péripéties tantôt lui ralentissait le pas — tantôt le poussait en avant. Ici il galope et
saute les ruisseaux ici il hésite et son cheval se
cabre sous lui ici il va frapper ici il va tomber !
Les harnais des chevaux de combat sont à la devanture
du bourrelier Voici dans un bocal les dragées qu'il
« Lui » rapportera au retour définitif et qu'ils croqueront ensemble sur une terrasse devant la mer Les che- vaux du Roi ne frappent pas autrement le pavé qu'en ce moment ceux du capitaine de dragons et de son or- donnance Voici une branche de glycines au-dessus
du mur ; cueille-la Jean Jacques, debout sur tes étriers ! le violet pâle est Sa couleur ! Va ! enfonce l'éperon ! saute l'obstacle ! va Jean Jacques, enlève ton béret ! non ! salue de ta toque ! tu sais bien qu'un salut à son adresse ne peut jamais être perdu !
Quelquefois.... en cours de route, il apercevait
Marie Lucienne. Son rêve eût dû s'exalter de la ren- contre. Mais Jean Jacques remarqua, avec l'expérience, que son roman se prolongeait avec beaucoup plus d'aisance, quand il ne l'avait pas rencontrée.
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Le roman se brisait net devant le perron de
récole — celui où Gautier s'est emporté le menton un jour qu'il sautait les marches à reculons. Mais dans la tiédeur de la classe, l'image de Marie Lucienne
renaissait et reprenait corps et Jean Jacques
s'attendrissait à longueur d'heures et de jours devant cette vision persistante d'une petite fille en robes courtes, embellie et quasi diaphane — plus énigma- tique que nature.
Une autre exaltation que celle du rêve imagé
— ou plus exactement l'exaltation d'un autre rêve — prend quelquefois Jean Jacques à la sortie de l'école et l'accompagne jusque chez lui.
Dans le vestibule de l'école, au-dessus de la loge du concierge, il y a une plaque de marbre. Les pou- voirs publics de la ville y ont fait graver une dizaine de noms à la file : ce sont ceux d'anciens élèves dont l'école s'enorgueillit. Tous ces gens-là — les uns avaient été de bons élèves — les autres, de déplorables
— se sont signalés hors de l'école : il y a Léopold Leroux qui a été /ait prisonnier au cours d'une guerre lointaine, et coloniale (l'épicier est au courant) ; et S. P. Planche qui a commandé un bateau marchand et a failli sombrer a.vec; et Martial Quintin qui s'est enrichi dans le commerce.
Jean Jacques a entendu raconter par l'instituteur, par son père — et plutôt trois fois qu'une — l'his- toire de ces condisciples grandis et disparus qui avaient été de grands citoyens, de leur vivant.
Ils ne l'avaient peut-être pas fait exprès, mais c'est une considération à laquell Jeean Jacques ne devait s'arrêter que dans la suite de son âge.
Pour l'instant le respect qui entoure ces disparus
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JEAN JACQUES DE NANTES
rémeut et le trouble. Il les imagine, il les voit, définitifs comme des statues ; et autour d'eux viennent se grouper tous ceux dont il lit les noms dans les jour- naux, sous des portraits — un pêle-mêle d'explora- teurs, de généraux, de gens riches, et de gardiens de la paix tués en service commandé.
La gloire qui touche les vivants et rejailUt en lettres d'or sur les plaques de marbre, l'attire et le sollicite. Et quand il sort du lycée, tout exalté de bonnes inten- tions, sa parfaite conduite de la journée sanctionnée par un bon point, ce rêve de gloire, comme l'autre, le précède, fanion levé — ««Je serai »... « Je serai ».... (( Je ferai ».... Et Marie Lucienne en sera comme de juste ! Elle sera là pour admirer et pour bénéficier aussi ! Le jour où Jean Jacques fera « l'action d'éclat » elle aura sa place dans « la tribune ». Il fera ce qu'il fera pour elle, puisque aussi bien « nous jouons notre vie devant les femmes » comme dit un que Jean Jacques n'a pas lu.
Jean Jacques, écolier consciencieux, premier de sa classe, et « prix d'excellence » rentre chez lui. Il se renouvelle la promesse quotidienne d'être un homme grand parmi les hommes et il suffira très certainement que le destin lui en accorde l'occasion.
Il la lui refusa avec une rare persévérance.
XVIII
Près de T abattoir, au bas des marches de Saint- Similien où Jean Jacques fut baptisé, il y a un marché. On y vend des légumes, de la viande, de la volaille, et des produits frelatés des colonies. Voici venu le moment d'évoquer — parce qu'il doit jouer dans la vie de Jean Jacques un rôle de premier plan — Louis Gustave Aufîray, marchand de poules.
Il habite une ferme à quelques lieues de la ville, une ancienne villa de hobereaux doucement éteints faute de descendance, et qu'il tient de son père qui l'acheta à bon compte.
Devant la ferme est une barrière blanche ; devant la barrière une douve ; à l'entour ce sont les prés, plantés de pommiers. Il y a aussi un petit bois qui est là pour compléter la beauté des choses.
Auffray élève des poules, veille aux poussins sortis de l'œuf, les entoure de soins, les engraisse devenus poulets, les met en mue puis les tue sans raffinement ni cruauté, seulement parce que c'est leur destin à eux, et son gagne-pain à lui.
Tous les samedis, vers la fin de la nuit, l'hiver, au point du jour, l'été, il attelle son petit cheval pom- melé à une carriole dont les roues étaient jaunes quand lui-même était jeune.
Avec lui, il emmène quelques-unes de ses volailles.
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Seulement pour qu'elles ne s'échappent pas sans doute en cours de route, il prend régulièrement soin de leur tourner le cou sur lui-même. Puis il les place symétri- quement dans un panier d'osier.
L'attelage s'en va par les chemins longés d'or- nières....
Tous les samedis, sonné le dernier coup de la cloche de onze heures, Jean Jacques quitte l'école comme de coutume et s'en va retrouver sa mère parmi le marché aux volailles où cette dame fait ses provisions. Il la rencontre ordinairement dans les environs de la boutique de Louis Auffray. Il y a longtemps que Louis Auffray connaît la mère de Jean Jacques — il a même connu dans son temps la mère de la mère de Jean Jacques — c'est un homme qui a vu bien des choses, et qui n'en paraît pas plus fier. A sa longue confrontation avec la vie de tous les jours, il a acquis un éternel hochement de tête où il y a beaucoup d'ironie, et l'habitude de ne jamais lâcher sa pipe ; il démontre ainsi clairement aux gens qui aiment à regarder, qu'un homme constitué normalement, avec une âme comme tout le monde, après avoir vécu diurement, n'a trouvé à la fin du compte d'attachement fidèle que dans une vieille pipe en bois.
Louis Auffray parle peu. Il écoute la mère de Jean Jacques qui récrimine tous les samedis comme elle récrimine tous les jours. Pendant ce temps-là il regarde Jean Jacques avec beaucoup d'attention. Il cligne un œil, puis l'autre, et sourit. Pourquoi sourit-il comme cela? et pourquoi hausse- t-il les épaules? — Une fois même, pour embrasser Jean Jacques, il a ôté sa pipe de sa bouche — mais il n'a fait un pareil
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geste qu'une fois ; c'est resté net dans le vSouvenir de Jean Jacques.
Quand Tépouse de Tépicier a longuement raconté ses peines, Louis Auffray prend un air grave et lance de la salive par terre. Après quoi il dit à Jean Jacques — et c'est toujours ainsi que finit la conver- sation : « Crapaud, tu devrais venir me voir... » Ils s'en vont. Jean Jacques se retourne. Louis Auffray le suit des yeux, en balançant des plumes de poulet machinalement dans sa main gauche
Jusqu'à ce jour, ils ne sont jamais allés le voir.
Un matin ils suivirent le chemin de la campagne qui mène à la ferme aux volailles de Louis Auffray ; ils étaient tous les deux la mère et le fils. L'épicier était resté à son comptoir; « les boutiques ne se gardent pas seules. »
Il y avait de la douceur sous le ciel. Les prairies s'étalaient jusqu'au bord de la route et des voix venaient de très loin. Jean Jacques se disait qu'il ferait bon pour lui de parcourir ce chemin en la com- pagnie de Marie Lucienne. Puis il eut honte de désirer une autre présence alors que celle de sa mère eût dû largement lui suffire. Il se pressa contre elle et il de- manda pardon intérieurement à Celui qui conduit les choses, car il était un vraiment bon petit garçon et il se torturait pour bien faire dans ses actes et dans ses pensées.
Quant à la mère de Jean Jacques, elle rêvait à d'autres printemps et à d'autres promenades dans des campagnes — car cette dame eût trouvé assurément quelque félicité à sa situation présente, si elle n'avait ruminé sans cesse dans son cœur le regret des choses
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qui étaient mortes et de celles qui auraient pu naître. Voilà pourquoi elle faisait son front des mauvais jours — barré et froncé.
Jean Jacques se sentit triste et une fois de plus il éprouva des inquiétudes sur la marche générale des choses. Il s'étonna de n'éprouver pas plus de plaisir à accompagner sa mère, alors qu'il est de toute évi- dence que pour un bon enfant, le comble du bonheur réside en la compagnie de ses parents et d'eux seuls. Il s'étonna du peu d'intensité de son plaisir. Il en conclut que la vie est bien compliquée, et que le bon- heur est une chose somme toute assez mince, et assez voisine de la résignation.
Telles étaient les pensées de Jean Jacques un matin que le printemps souriait sur les plantes de la terre.
Vers dix heures, ils arrivèrent devant la ferme du père Auffray. Un chien aboyait dans la cour.
Ils passèrent toute la journée dans la ferme. L'épi- cière s'était installée dans la grande salle, où les fenêtres ont des petits carreaux. Elle comptait des œufs, pesait du beurre, s'attendrissait — sur elle toujours — essuyait une larme le long de son nez desséché. Auffray la regardait faire sans étonnement, avec son même sourire et sa même pipe, qui tous les deux semblaient avoir vieilli ensemble.
Jean Jacques — pour la première fois de sa vie — connut la joie de la liberté. Cette hberté était à la vérité fugitive, mais il en est à peu près ainsi de tous les biens, qui nous sont marchandés avec parci- monie. Il connut le bonheur de courir dans les champs, de se coucher dans l'herbe, sur le ventre et sur le dos ; il sut l'allégresse de jeter des petits bouts de bois dans le ruisseau. Il prenait grand soin de sa blouse
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de velours et il sut résister, à cause de ses souliers, au plaisir de traverser le ruisseau sur des pierres.
Des réflexions multiples Tattendaient devant le poulailler où s'employait depuis des années la sollici- tude de Louis Auffray. Il regarda longuement les volailles aller et venir sur le carré de terre noire où la pluie de la veille avait laissé de sales petites flaques. De vieilles plumes de poussins s'étaient collées çà et là et il y avait aussi des coques d'œufs maculées et brisées au hasard de quelque éclosion.
Jacques resta longtemps en contemplation devant ce tableau d'une vie autre — et plus humble — que jusqu'à ce jour de son âge il avait ignorée. Ses douze ans, front au grillage, regardaient s'ébattre les poules et enviaient leur insouciance.
Il comprit que toutes ces bêtes ne s'occupaient qu'à vivre — et il admira qu'elles le fissent si simple- ment. Aucune fièvre n'était en elles. Elles semblaient posséder la paix maxime, et subir avec sagesse un destin qu'elles n'avaient pas choisi.
Une poule jaune avec des taches blanches lui rappela sa mère — et ce rapprochement il le fit en toute can- deur et sans la moindre impertinence — simplement parce que la poule traînait derrière elle un petit poussin mal bâti. Jean Jacques pensa à lui, et à sa vie de tous les jours. « Etre un poussin dans le pou- lailler » ! La vie des poules lui semblait soudain réunir certaines conditions de bonheur qu'il n'avait pas trou- vées chez lui, ni à l'école, ni dans la compagnie tapa- geuse des petits garçons de la rue où régnait en des- pote le fils du boucher.
.. Il passa sa journée ainsi. Vers le soir, sa mère l'appela. Ils s'en retournèrent vers la ville par les
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JEAN JACQUES DE NANTES
mêmes chemins, à l'heure où les grenouilles commen- cent à chanter.
Il y eut le soir une scène abominable où Jean Jacques se trouva mêlé une fois de plus par la force des choses.
Une fois de plus il reconnut la main précise du destin qui lui faisait payer rigoureusement une journée de joie et de paix ; il s'étonna toutefois que pour d'autres la balance fût moins exacte mais il n'en était pas à un étonnement près et la chose tirait peu à conséquence.
Il plia ses vêtements et les déposa sur la chaise qui était au pied de son lit. Ils avaient gardé et conser- vèrent jusqu'au matin une odeur de campagne et de terre mouillée ; ils ne devaient pas tarder à reprendre leur senteur primitive et de tous les jours, où se mêlaient harmonieusement des parfums divers de savons, d'épices et de poissons fumés.
XIX
Le lendemain, Técole le reprit, et la longue série des devoirs sous la lampe. Et quel élève « méritant », il fut au cours de sa carrière scolaire !
Il avait pris l'habitude d'être le premier parmi les bons élèves et il le fut sans discontinuer. La première année il eut beaucoup de prix et une couronne de laurier argenté. Son père lui en témoigna une vive satisfaction orale. La deuxième année, il en eut autant. Ses parents trouvèrent la chose naturelle. La troisième il en eut deux de moins. On ne le gronda pas, mais on lui fit comprendre qu'il venait de démériter.
Jean Jacques en tira un enseignement : il s'aperçut qu'on se doit à sa renommée et que le titre d'élève consciencieux confère des obligations.
L'an suivant, il eut tous les prix de sa classe, repre- nant ainsi un rang qu'il conserva consciencieusement par la suite sans oser même regretter de s'y être un jour hasardé.
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XX
Les jours où il n'y a pas classe, les garçons de Técole ont coutume de se réunir dans le jardin public, près du vieux palais de justice, pour donner des coups de pied dans un ballon, lancer les chiens sur les plates- bandes et tirer les cheveux des petites filles.
Ce sont les jours où Jacques s'en va tout seul sur
le port de fleuve rêver avec un air grave, une petite canne sous son bras, le long des chantiers et des docks. . . .
Jean Jacques vient là pour les bateaux : il les aime. Il ne s'intéresse ni à leur gréement, ni à leur tonnage, ni à leur désignation. Il sait tout au plus qu'il y en a des grands et des petits — des qui ont des voiles et des qui n'en ont pas.
Il les aime d'une autre manière, parce qu'ils viennent de loin, qu'ils partiront loin, pour des raisons nom- breuses, qu'il sent très bien et qu'il n'exprima jamais, faute d'en avoir eu l'occasion.
Il les regarde longtemps : celui-ci qui a des che- minées jaunes cet autre où les marins font sécher
du linge et puis cet autre qui porte un drôle de nom
et qui vient sans doute de Norvège Jean Jacques,
assis sur une caisse débarquée ou sur un sac de quelque chose, se plaît à mûrir des projets avec la meilleure foi du monde, les coudes aux genoux, les deux poings serrant son menton.
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Parfois le grognement des débardeurs qu'il gêne de sa personne passive coupe le fil de son roman plein de départs sur de grandes mers, et de retours dans ime maison chaude où l'attend obstinément Marie Lucienne devenue femme.
Le soir venant le rappelle au monde restreint des contingences. Il s'en revient vers la ville haute par des petites rues mal pavées, avec des réverbères perdus et des cabarets sans éclat. Ces soirs-là, il allait très vite.... avec un peu de fièvre en lui — et cela parce que de tout temps il marqua certaine propension à prendre pour des choses à venir ce qui était uni- quement le produit de son imagination et de la pure fantaisie.
Son père se chargea de remettre les choses au point, im soir de dîner familial où Jacques exposa son idée de partir un jour sur les mers.
L'épicier, en sa qualité de père de famille le prit de très haut ; sa mère pleura, tordit ses mains recou- vertes de mitaines jusqu'à la hauteur des phalanges.
Et tous les deux s'entendirent parfaitement sur ce point : que les enfants sont des ingrats — sur cet autre : qu'eux vivants, jamais Jacques ne mettrait les pieds sur un bateau.
Leurs deux voix se mêlaient également hostiles.... et le bec de gaz siffotait avec un air irritant de dire : « Je t'avais prévenu — pff ! Je t'avais prévenu ! »
— Ah! dit Jean Jacques, ce que j'en disais, vous savez.... Je ferai autre chose....
— On te trouvera ça, dit le père.
— Oui... on me trouvera ça.
— Et tu ne quitteras pas ta mère, ajouta la dame.
— Non, je ne quitterai pas ma mère... ».
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Ils se remirent, lui à fumer — et les spirales mon- taient de sa pipe béatement — elle à tricoter, précise et sèche ; avec à chacun de ses gestes répondaient des cliquetis d'aiguilles inquiétants. Jean Jacques, une fois de plus, alla se coucher avec une amertume renfermée qui semblait rapprocher ses deux poumons Tun de l'autre :
— Ils ne sont pas méchants, disait-il ; mais ils ne se mettent pas à ma place.
Dans la pièce à côté il entendit le prélude d'une discussion aigre, et cela très évidemment parce que, de son fait à lui, il y avait de l'orage dans l'air.
Alors il ramena les draps très haut sur lui à seule fin de ne pas entendre.... dégoûté que son renonce- ment n'eût pas même évité une scène entre deux per- sonnes susceptibles.
La flamme de la bougie se faisait toute petite
près de lui
Cette nuit-là, il rêva à perte de vue de voiliers qui s'éloignaient sur la mer et le laissaient obstinément, lui, Jean Jacques, tout seul — à jamais — sur une île.
XXI
Ce fut un petit événement dans sa jeunesse.... rien de plus ; une déconvenue qui venait à son heure, après d'autres.
Il ne retourna pas sur le port parce qu'il s'y sen- tait déplacé et que sa vie ne serait pas là..,. Son
père tint promesse. Quelques mois après, Jean Jacques quitta l'école des garçons d'une manière définitive, avec un peu de mélancolie — comme faire se devait. Il avait quinze ans et demi. L'épicier lui avait trouvé une situation chez Richard et Moussier. Jean Jacques y rentra avec sa bonne volonté coutumière, chargée de résignation.
Jean Jacques bon élève était devenu tout natu- rellement Jean Jacques employé. C'était un échelon de plus, sinon en mérite individuel, tout au moins en valeur sociale.
Par la suite, il retourna sur le port — sans autre- ment d'émotion — en jeune homme devenu raison- nable.
Il connut qu'on se résigne à toute chose et que le secret de la vertu — sinon du bonheur — consiste à faire des concessions.
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XXII
— Vous êtes bien jolie, Marie Lucienne
— Oh!
— J'aime beaucoup regarder vos yeux parce qu'ils sont très doux. Ils ne me regardent jamais quand je les regarde, mais je sens bien qu'ils me regardent quelquefois quand je ne vous regarde plus. Cela me fait plaisir
Il lui disait cela de tout près au soir d'une prome- nade de dimanche qui les avait menés au bord du fleuve dans une prairie de banlieue.
On avait pris Thabitude de se promener en com- mun. A deux heures sonnant, les deux familles se rejoignaient dans la boulangerie.
Le boulanger offrait un verre de vin « pour se mettre en train ». La boulangère emportait dans son réticule le bec de cane de la porte. On partait, laissant aux balances sur le comptoir le loisir de peser le silence de la boutique et l'ennui du dimanche.
Chacun avait ses beaux habits. Corrects et désuets cliez les deux hommes, ils étaient corrects et dé- modés chez les femmes, corrects et étriqués sur le corps de Jean Jacques. Seule Marie Lucienne se per- mettait une certaine fantaisie que réglait savam- ment sa mère et que Jean Jacques appréciait
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sans réserve dans son cœur de jeune homme épris.
Il aimait Marie Lucienne ; depuis des semaines
déjà, ce jour de promenade était son jour à lui, et il le vivait avec une fièvre silencieuse et un désir — chaque fois sans effet — de ne pas laisser Marie Lucienne rentrer chez elle sans lui avoir confié ce qu'il retournait dans son cœur sur toutes les faces.
Jean Jacques regardait derrière lui. Ses parents et ceux de la petite s'étaient assis sur un talus face à la voie du chemin de fer et leur tournaient le dos. Les dames avaient relevé leurs robes, et s'étaient assises soigneusement sur des journaux dépliés.
Personne ne s'occupe de vous, Jean Jacques! Et voici les cinq minutes vides, que Dieu accorde à tout homme une fois dans son existence pour qu'il en fasse les plus pleines de sa vie !
Tu le sais, Jean Jacques — tu le pressens — Nul ne te voit ; ne perds pas de temps. Ce sera démesuré par la suite — « dans le souvenir » — mais c'est très court ! Enhardis-toi, et regarde bien autour de toi — pour le souvenir ! Le soir allonge par-dessus ta tête, une ombre.... Une fumée d'usine monte toute droite
comme un jonc C'est l'heure amicale des banlieues :
voici des chansons fatiguées... un air d'accordéon... et l'appel obstiné d'un bateau sur la Loire.
Enhardis-toi, Jean Jacques, c'est une heure pour toi! Vous êtes allongés tous les deux sur l'herbe. L'herbe sent bon — et la. petite fille aussi — et pour toi l'herbe aura toujours en moins et en plus le parfum des cheveux de la petite fille. Tu as glissé ton bras sous le sien. Bien ! Regarde bien, pour que ce soit net dans ta mémoire, comme elle est jolie avec l'ombre
70 JEAN JACQUES DE NANTES
de son chapeau sur les joues... Tu vois : elle est prête, elle aussi : elle rougit comme doit rougir toute jeune fille au moment puéril des aveux et le vent sou- lève ses cheveux en petites mèches légères et elle
ne retire pas sa main ! »
— Je vous aime beaucoup, Marie Lucienne
— Beaucoup.
— ...Je vous ai fâchée, dites?
— Non.
— Vous voulez bien que je vous le dise?
— que je vous aime.
— Oui.
Il lui disait cela avec sa voix à lui, hésitante, étranglée un peu dans les moments difficiles.... Des tiges d'avoine se balançaient doucement, qui venaient frôler leur figure, et les peupliers près du fleuve se regar- daient en secouant la tête, consentants et désabusés.
— Vous m* aimez un peu — Marie Lucienne....
un peu — dites?
Elle disait oui, imperceptiblement, les épaules serrées d'une angoisse délicieuse
— Et vous m'aimerez encore les jours qui
suivront? Dites ma chère petite Marie Lucienne.
— Oui
— ...Voudrez-vous... un jour... plus tard... être ma femme?
— Je ne sais pas.
— Vous ne voudrez pas?... Cela vous ennuierait tant que ça?
JEAN JACQUES DE NANTES
— Non.
— Vous voudrez?... Oui?
Elle était devenue toute rouge. Et maintenant ils restaient silencieux, étonnés d'en être arrivés là, recueillis comme ceux qui viennent de prononcer les paroles définitives et qui lient dans la suite des temps.
Et à la vérité Jean Jacques était convaincu qu'il venait d'accomplir en toute conscience une chose es- sentielle. Sa première impression était celle d'une heu- reuse fierté.
Ils restèrent un instant les mains imies à
regarder sans les voir les bateaux mouches qui couraient drôlement sur le fleuve. Une grande émo- tion était en eux — en lui tout au moins. Alors il se pencha vers elle : un tronc d'arbre mettait un obstacle entre eux et le reste du monde. Ils se sentaient l'un et l'autre très petits et voilà pourquoi le baiser de Jean Jacques fut un peu long, très doux aux lèvres de la petite, et moins maladroit qu'on aurait pu le sup- poser.
Ils revinrent par les quartiers populeux de la ville à rheure où l'homme des réverbères passe avec sa lance. Ils marchaient l'im à côté de l'autre et le silence leur était bon.
Quand ils arrivèrent près du carrefom* où l'on
devait se séparer, Jean Jacques prit dans les cheveux de Marie Lucienne une fleur qu'elle y avait placée au cours de leur promenade.
Et c'était, un peu froissée, une fleur de clématite — violette et pourpre....
XXIII
Il la revit très souvent — et dans leurs rencontres le hasard était pour peu de chose. Jean Jacques don- nait à la petite des rendez-vous en dehors de leur quartier commun, dans les rues plantées d'arbres et où passent le soir les enfants des écoles riches.
La fin de l'été les vit pour la première fois s'attendre au coin d'une rue. Elle ne s'enhardit jusqu'à lui rendre son baiser qu'aux premiers jours frais de l'automne.
Par la force des choses, il négligea un peu ses parents et montra chez Richard et Moussier une assiduité toute relative : il y avait en lui une très grande chose nouvelle et qui fatalement devait en exclure d'autres.
Évidemment, tous les jours, et sans qu'il y man- quât un seul, il se retrouvait à l'heure prescrite de- vant son bureau déverni, mais sa tâche quotidienne était vraiment loin de son cœur; ses petites addi- tions lui apparaissaient maintenant comme éminem- ment accessoires : il mettait dans son travail une cer- taine fantaisie qu'à d'autres heures il se reprochait. Il était à la vérité le seul à s'en apercevoir, et le compte des boîtes à sardines restait exact sur le papier.
Elle arrivait aux rendez-vous toute courante
et fraîche avec son air puérilement malicieux de petite
73
JEAN JACQUES DE NANTES 73
fille bien candide qui fait une chose défendue.
Il la voyait venir de loin. Son chapeau lui tenait drôlement sur la tête. Elle avait im petit frison de cheveux qui se balançait toujours à la même place de son front. Il fallait qu'elle fût arrivée tout près de Jean Jacques pour relever les yeux. Ils se tendaient la main : elle avait alors une façon à elle de sourire, en relevant très doucement le coin de la bouche, d'en- traîner Jean Jacques par le poignet avec un geste un peu brusque.... qui gonflait le cœur du garçon.
Oui, c'étaient là, vraiment des moments d'exis- tence très bons et dont ils ne retrouvèrent plus les équivalents dans la suite. Pour la première fois, ils disaient des choses d'amour — et cela pour elle comme pour lui.
Le soir, à l'heure où les gens rangés achètent le journal, il lui prenait la main et il la sentait dans la sienne, nerveuse comme ime petite chose un peu tendue et prête à partir. Alors il la serrait plus fort et elle devenait au fur et à mesure plus abandonnée et plus molle. Ils cheminaient ainsi longtemps sous les marronniers des trottoirs. Le bras de Jean Jacques se glissait sous le bras de Marie Lucienne :
— Vous voulez bien, Marie Lucienne?
— Oui.
— Je ne vous ennuie pas?
— Non.
Leurs deux corps très jeunes se frôlaient — si près parfois l'un de l'autre qu'un baiser s'imposait ; il était de part et d'autre un peu long et un peu peureux.
Ils se disaient des mots, de temps en temps, dont ils gardaient juste assez de mémoire, elle pour les embellir en se les répétant, lui pour douter de son
74 JEAN JACQUES DE NANTES
bonheur à la réflexion. Mais le plus souvent ils res- taient silencieux — elle avec un petit mouvement de tête brusque quand le vent passait dans ses cheveux — lui avec un très bon sourire dénué de toute malice qui lui donnait évidemment Tair un peu niais aux yeux des passants de la rue.
Il y avait les jours pluvieux, où ils s'abritaient sous le même parapluie et où elle marchait à pas serrés, poussant de petites exclamations devant les flaques en relevant sa robe à carreaux.... Les feuilles tombées, où la pluie s'était égouttée, s'attachaient à leurs bot- tines — des chiens trottaient la queue basse — les tramways passaient sans les voir.
Il y a un endroit où Jean Jacques aimait donner rendez-vous à Marie Lucienne. C'est le square \m peu désert et silencieux qu'on trouve près du vieux théâtre. Des grilles mi-rouillées lui font une clôture ; au milieu se dresse la statue d'un général d'Empire qui fut de Waterloo où il ne se rendit ni ne mourut.
Jean Jacques aimait ce square entouré de vieilles maisons désuètes qui avaient vu beaucoup d'autres amoureux se ré joindre sous leurs fenêtres et qui semblaient sans ironie devant ce couple un peu chétif.
Les passants s'y montraient rarement : il y avait juste un vieux gardien et sans doute il avait vieilli là avec les fers des grilles et la statue du général.
Le midi, un monsieur entre deux âges venait lire son journal ; il portait un petit veston vert et s'as- seyait au bout d'un banc avec un mouvement raide et timide — toujours le même — d'homme pas riche et qui n'a pas eu beaucoup de chance.
« Ce doit être un professeur », disait Marie Lu-
JEAN JACQUES DE NANTES 75
cienne. « Oui, disait Jean Jacques, ou un vieux comp- table ».
Le soir les fenêtres s'allumaient doucement. On devinait là des vies de vieilles gens sans amertume et un peu retirées du monde.
Les deux enfants restaient assis, serrés l'un contre l'autre, sur un banc, près de la bascule où Ton se pèse. Et ils s'amusaient à faire des projets d'avenir — aussi précis et beaux que ceux du vieux « professeur comp- table » à l'époque où il en faisait.
XXIV
Un jour de grand soleil, il l'emmena à la campagne. Ils avaient fait en sorte tous les deux d'être libres. Très tôt dans l'après-midi, ils se retrouvèrent et se hâtèrent à travers les quartiers populeux qui mènent à la gare. Jean Jacques avait mis son chapeau gris et, pour la première fois de sa vie, sautait en passant les ruisseaux.
Le petit chemin de fer les cahota en toussotant et en grinçant terriblement à l'entrée des gares de vil- lages. Il avait été convenu que le voyage serait court et qu'on ne dépasserait pas le Pellerin.
Ils furent donc pendant une demi-heure l'un en face de l'autre à regarder par la même portière le paysage qui était quelconque, avec des lointains clairs et des barrières blanches dans les champs.
Ils passèrent sur le pont de briques et, plus loin, lon- gèrent la ferme du père Auffray où Jean Jacques était venu petit. Il la désigna à la petite fille et se lança dans une longue histoire sur l'élevage des poules et la féli- cité des champs. Elle hochait gravement la tête, ce qui était à elle une façon polie de se désintéresser de la question : — « Vous auriez dû vous faire fermier Jean Jacques », disait-elle. Lui, haussait doucement les épaules, écarquillait des yeux naturellement ronds. — a II n'aurait pas demandé mieux parbleu! Cela ne 76
JEAN JACQUES DE NANTES
77
s'était pas trouvé, voilà ». Ils riaient gaiement tous les deux et ils avaient croisé leurs doigts comme ces fiancés qu'on voit dans les salles d'auberge sur des images coloriées.
Ils descendirent. Jean Jacques sur le quai tendait une main à la petite, tâtant de l'autre dans sa poche s'il avait bien son porte-monnaie. Et je dois dire que Jean Jacques avait beaucoup éconontiisé pour offrir à Marie Lucienne ce voyage sentimental — car il vou- lait faire largement les choses et ne pas avoir l'air de compter s'il se présentait de l'imprévu.
La pluie les surprit dans un chemin de sous-bois bordé de talus de terre brune avec en relief les racines noirâtres des gros arbres.
La pluie claqua de feuille en feuiUe — « Oh ! dit Jean Jacques — « Ma plume de chapeau aura l'air d'une arête de poisson », dit Marie Lucienne. Elle fit la moue et marcha plus vite. Jean Jacques déçu pen- sait que Celui qui dirige les choses pourrait montrer un peu de bonne volonté envers ceux qui ne songent pas à mal et ne se montrent pas exigeants « Cou- rons, qu'attendez-vous Jean Jacques? » Ils coururent à la recherche d'un abri. Il eût voulu se serrer contre elle, mais elle courait devant, fuyant la pluie. De petites rigoles commençaient à couler Deux pay- sans encapuchonnés et bottés les regardèrent passer en riant.
Il n'y avait pas de train avant le soir. Ils se
réfugièrent dans un cabaret devant la gare. Sur la terrasse où l'on montait par un petit escalier sans rampe, ils furent très seuls, l'un près de l'autre de- vant une table en bois dépeint.
78 JEAN JACQUES DE NANTES
La pluie tombait ; de temps en temps la petite fille avançait la main pour en sentir le frôlement doux le long de ses doigts. Et puis elle disait : « Il faudra encore que je passe une heure à refriser ma plume de chapeau ». Lui ne disait rien. Il essayait de raisonner son cœur exigeant à qui il avait promis une belle journée et qui se révoltait de ne pas T avoir eue. Mais le cœur étonne toujours par sa mauvaise foi dès que Ton discute avec lui.
— Prenez une anisette, Marie Lucienne — C'est bon !
La servante les laissa en tête à tête avec un sourire engageant, qui à la vérité fut perdu pour elle et pour lui.
Il avait envie de pleurer.... Et soudain elle fut
tendre.
— C'est vrai, Jean Jacques, que vous m'aimerez longtemps?
— Oui.
— Bien vrai que je serai votre femme?
— Oui, Marie Lucienne.
— C'est drôle.... vous ne trouvez pas?
Il n'y avait là qu'une façon de parler ; il ne trou- vait pas la chose drôle ; elle non plus. C'était un événement de l'avenir qui les étonnait un peu et auquel ils souriaient — par delà la pluie et les jours, — avec en eux beaucoup de confiance.
Ils restèrent là longtemps avec l'illusion très
bonne d'être libres I mieux encore : libérés. Et parce qu'ils pourraient se croire seuls pour toujours dans la vie, ils s'étaient serrés l'un contre l'autre, leurs bouches proches, très étroitement.
La nuit vint jusqu'à leur table. Ils s'en allèrent —
JEAN JACQUES DE NANTES 79
elle toute frileuse — par les chemins obscurcis. La pluie avait cessé pour eux. Les appels de trains au loin semblaient leur promettre des départs heureux pour des arrivées triomphales. « Il y a des jours où la vie est belle », pensait Jean Jacques et il en avait oublié que les bords de son cha- peau trempé de pluie pendaient, flasques, autour de sa tête
XXV
Jean Jacques, à quelque temps de là, fit cette cons- tatation que le front barré de sa mère, ses regards lourds de désaveu et son silence de toutes les heures faisaient pressentir un orage, d'autant plus redou- table quant à sa violence, qu'il grossissait de jour en jour afin d'éclater plus sûrement.
Jean Jacques savait par expérience qu'il en subi- rait lui seul et non d'autres les déplorables effets — cela directement ou d'une façon détournée — mais à coup sûr.
Il avait coutume en des cas semblables d'user de toutes les prévenances et de toutes les gentillesses que lui inspirait son instinct naturellement ennemi des chocs. C'était un procédé; comme tous les procédés il était devenu anodin, et Jean Jacques ne l'em- ployait plus que par l'effet de l'habitude.
Ayant compris que sa mère ne parlerait pas la pre- mière, que, d'autre part, il était certainement pénible à cette dame de garder pour elle le secret de ce qu'elle avait sur le cœur, Jean Jacques se résolut à faire toutes les avances : il était plein d'accommodements et, au cours de sa vie, manqua rarement l'occasion d'aller au-devant des explications pénibles.
Cette fois l'occasion lui en fut donnée un soir de Mardi qu'il n'avait pas rencontré Marie Lucienne. 80
JEAN JACQUES DE NANTES 8l
L'épicier, au fond de la boutique, faisait des mélanges, en manches de chemise une mèche mince de che- veux gris, lui descendait au long du front ; le chat dormait au pied du poêle. Dans la salle à manger sa mère cousait sans lumière, avec cet air de victime qu'elle avait acquis à la longue, à force de s'être prise au sérieux.
— Maman, il me semble que vous avez du chagrin. Ce n'est pas moi qui vous ai peinée?
— Ingrat !
— Oh ! c'est à moi que vous en avez, maman? Que me reprochez-vous?
— Rien, dit la dame en poussant un soupir — • oh ! rien — Quand les jeunes gens arrivent à un certain âge, il faut « s'y attendre » mais c'est dur pour le cœur d'une mère !
— Voyons, maman, voyons.... dites-moi.
— Où étais-tu Jeudi?
— Où j
: — Où as-tu passé ta journée? ' — Où j
— Ne dis pas non... ne dis rien — Maria Quintin t'a rencontré près de la gare, en compagnie de.... oui,.... tu m'entends. Elle vous a vus, Maria Qaintin.... et si bien qu'on ne pouvait s'y tromper — elle allait acheter du fil chez Allain. Ce n'est pas vrai?
— Si.......
Elle l'interrogea. Elle s'y prenait d'une façon si serrée que Jean Jacques raconta tout — une petite histoire qu'il eût aimé garder pour lui. Cela dura un peu de temps. Il avait soudain la parole lente et la respira- tion trop courte....
— Ainsi, dit la mère, tu n'as pas honte de
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dévoyer une pauvre petite jeune fille ... ignorante du mal ... bien élevée ... et qui demeure à côté de chez toi !... Quand je pense ! Une enfant dont nous connaissons les parents.... que tu devrais protéger ! Et c'est avec celle-là que tu t'en vas polis- sonner !
— Mais non, dit Jean Jacques très humble, vous comprenez mal, maman... Ce n'est pas un amusement.
— Allons donc ! Ce n'est pas une polissonnerie? — ' Je vous jure
— Alors c'est pis ! Où cela te mènera-t-il? Où vou- lez-vous en venir tous les deux?
— Je ne sais pas....
— Ah ! tu ne sais pas ! Eh bien, tâche \m peu de savoir.
— Ce sont des choses.... tellement loin.... vous savez, maman....
— Veux-tu parler?
Il ne parlait pas, et vraiment il aurait bien voulu qu'on s'en tînt là sans insister.
— Tu ne comptes tout de même pas l'épouser?
Tu ne comptais tout de même pas?...
— Si....
Il le dit sans provocation aucune, comme on laisse tomber sur les dalles un petit objet fragile qu'on n'a plus le droit de retenir.
— Ah ! c'est effrayant ! dit la dame. Elle avait un geste nerveux, toujours le même, sur le bois de la table. — Es-tu en position, dis, de te marier...? Gagnes- tu ta vie? Non 1 Alors !
— Oh 1 c'était pour un temps à venir — On peut si bien attendre.
— Oui — attendre ! Et sais tu si tu as ce qu il faut
JEAN JACQUES DE NANTES 83
pour faire un bon mari?... parce que les hommes.... Oui.... Une petite si douce, si confiante, si sen- sible... sait-on si tu ne feras pas son malheur? Tu as pomrtant eu assez sous les yeux, l'exemple d'une femme malheureuse !
— Je ne suis pas méchant, moi, maman.... On peut quelquefois s'entendre....
— Évidemment je n'ai rien à dire.... Sa mère, est-ce que ça compte pour lui.... cuire sa soupe tous les soirs.... et puis c'est tout....
— Oh ! maman !
Elle ravalait ses larmes et continuait, virulente.
— Ah ! elle aura su faire son jeu la petite mâtine. Ça a seize ans et ça sait déjà ce que ça veut. Une qui t'en fera faire du chemin, tiens ! C'est fille de rien — ça vous a des airs de princesse... Tu veux courir à ton malheur? Va ! cours ! Ce que je pourrais te dire ou rien....
Il y eut un petit silence tendu. L'épicier dans la boutique remuait les sous de son tiroir ; à travers le plafond un petit garçon criait interminablement — par acquit de conscience, on eût dit.
Jean Jacques aurait voulu trouver des paroles justes et modérées, car il sentait très bien qu'il y avait des choses à dire.... les mots restaient sans élan derrière
la barrière de ses lèvres et la dame en prenait
avantage pour un revirement très habile.
— Je suis bien malheureuse, dit-elle — Voilà, oui, voilà, pendant que la mère reste à la maison, à tri- coter des chaussettes pour un homme qui l'a rendue la plus malheureuse des malheureuses, le fils s'amuse — le fils veut faire sa vie au loin. Égoïste ! Quant à sa mère... les vieilles femmes, est-ce que ça vaut seu-
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lement la peine qu'on y pense I... plus besoin d'elles ! bonnes à rien !...
— Oh ! Maman.
— Je sais ce que je dis, égoïste ! Je n*ai jamais été heureuse — moi. Quand je me suis mariée, je ne savais pas ce qui m'attendait. Vingt ans.... vingt ans de martyre... ! Je n'ai jamais été heureuse.... moins que les mauvaises femmes de la rue.... voilà... ! et je vou- drais être morte, voilà 1
— Pourquoi dites-vous cela, maman? Vous exa- gérez peut-être les choses...
— Ingrat ! Ingrat !
Maintenant elle lui disait cela sans discontinuer, comme une femme folle ; son profil durci* lui donnait un peu l'aspect d'une vieille poule en colère. « La poule jaune de chez Auffray » pensa Jean Jacques.
— Va ! va donc !.... va la retrouver ta petite drô- lesse. Seulement tu verras, tu te souviendras... et plus tard tu pourras te dire....
Elle se tordait sur sa chaise dans un commence- ment de crise de nerfs. Prête à conduire les choses jusqu'au bout, sur ce terrain-là elle se sentait imbat- table et c'était l'argument final qu'elle avait coutume d'opposer pour clore toute discussion.
Jean Jacques la regarda — très triste. Il comprit très bien que son petit bonheur à lui comptait peu pour sa mère à côté de la crise de nerfs qui s'offrait, que, par la force des choses, à chacune de ses tenta- tives, il en serait ainsi sans changement, et que rien ne pourrait prévaloir contre l'énervement de sa mère.
Des larmes montèrent en lui — une peine de se voir si impuissant qui lui faisait mal dans la gorge.
JEAN JACQUES DE NANTES
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Elle, continuait à rouler des yeux blancs, les épaules resserrées, complaisamment vautrée dans son rôle de femme douloureuse.
— Allons maman, dit Jean Jacques, finissez; qu'il n'en soit plus jamais question. On peut se tromper vous savez.... » Cela dit, il resta tout debout, la tête trop lourde, les mains maladroites.
Longtemps la dame insista, forte d'avoir eu une fois de plus raison.
— Je te défends de parler à cette petite — tu en- tends? — autrement qu'à une jeune fille dont les pa- rents connaissent les tiens.
— Oui maman.
— Et de jamais la revoir seule ... en ville ... n'im- porte où.... Si tu tâchais de me tromper, d'abuser de ta liberté, tu aurais grand tort, mon enfant.
— Oh ! je ne vous ai jamais menti, maman !
Dans la boutique — un moment il s'appuya aux vitres de la porte qui tiédissaient au contact chaud de sa figure....
Des enfants passaient dans la rue ; ils revenaient des cours du soir en bandes. — Il pleuvait à gouttes fines, sur les pavés.
Jean Jacques pleurait ; c'étaient de petites larmes presque invisibles.... des gouttes de larmes.
— Oui, j'ai évité une scène... Elle aurait bien duré trois semaines.... Tout de même... tout de même... ! »
On l'appela dans l' arrière-boutique pour le dîner de tous les soirs. Il s'essuya les yeux, baissa le gaz au-dessus du comptoir, alla s'asseoir à sa place sans rien dire.
XXVI
Partir tout seul ! Quitter tout ! Tout seul avec
elle, bien sûr ! Ce sera dur. Le difficile sera de venir
dire : « Au revoir père, je m'en vais ». Le père lèvera la main, sans doute
Non, le plus difficile sera de s'approcher de sa mère : « Maman, je vous quitte — Tout de même embrassez- moi ». Si elle ne Tembrasse pas, il est capable de penser
toute la vie à ce baiser de paix refusé Et si elle
l'embrasse, c'est qu'elle n'était pas méchante... et qu'elle méritait mieux que son sort ... et qu'elle n'aura pas trouvé de récompense dans son fils
Pourtant.... un jeune couple.... les matins.... les ma- tins de printemps.... les fleurs sur la fenêtre.... ! Les repas amicaux sans l'ombre d'un nuage sur la nappe. Et s'il y a un nuage, il viendra de Marie Lucienne ou
de lui il flottera une seconde et le meilleur des
deux — le plus conciliant — soufflera dessus.... et le nuage se fondra .... et l'on verra clair dans la chambre, comme le matin d'Avril dans la campagne du père Aufïray Des promenades.... les gâteaux du pâtis- sier le dimanche.... sa taille souple Il a aperçu par- fois ses chevilles aussi — et le bas de sa jambe.... Et parler sans se contrôler!!... Marie Lucienne! Marie Lucienne!... emporte-le avec toi...! Il y a assez de
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JEAN JACQUES DE NANTES 87
fraîcheur dans le monde pour que chacun en ait sa part !..
A quelle heure du jour partira-t-il? Un matin?... pour laisser ses parents à une longue journée vide? Un soir pour que la nuit apaise tout et qu'au lende- main matin une autre habitude soit acceptée déjà.
Oui, mais le dernier dîner!.... Et si par hasard sa mère avait soigné la cuisine ce jour-là et préparé un des bons petits plats qu'aime Jean Jacques, il n'au- rait plus de courage.... Son propre remords l'étran- glerait
Et puis il faudra bien qu'il dise la veille —
l'avant-veille.... à cause de ses « affaires ».... de ses
deux vestons à empaqueter Sa mère tient le compte
de son linge Est-ce elle qui lui fera sa valise? Son
linge était bien repassé... ses vêtements bien brossés ....Sa mère avait mis là beaucoup de sa patience....
de sa peine La patience qu'on a — la peine qu'on se
donne — n'est-ce pas là toute la tendresse...? Et Jean Jacques va-t-il dire à cette tendresse-là : « Tu as fait
ton temps — je t'échappe » Quand il sera sur le
pas de la porte, elle lui donnera peut-être un dernier coup de brosse pour qu'il entre présentable dans une vie d'où elle sera rayée....
Jean Jacques pleure sur tout le mal qu'il va
faire pour échapper à son malheur Marie Lucienne !
Marie Lucienne ! Vous seriez si tendre, vous ! Et vos bras frais..., qu'il a vus nus un jour de cet été où il faisait si chaud I... Les bras.... le cou... tout le corps....
il y pense quelquefois la nuit Et c'est aussi pur
dans son cœur, que le vert des prairies où ils mar- cheraient ensemble !.. La tenir nue couchée dans l'herbe
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JEAN JACQUES DE NANTES
— SOUS les arbres Un ruisseau court.... un oiseau
passe
La vision le rafraîchit comme de la limonade, Tété Mais est-ce une pensée digne d'un hon- nête garçon....? Vaut-elle qu'il s'y arrête?.... Est-ce une chose sérieuse, ce désir d'une petite fille, ce besoin de verdure et de ruisseau, à côté du sérieux terrible des larmes que l'épicière va verser
S'il dit : (( Il faut que je vous quitte Marie Lu- cienne et si elle le retient de force, sa conscience n'aura rien à dire.
Et puis quoi.... sa mère ! Et puis quoi... son père ! Pourquoi donc font-ils leur victoire de sa défaite à lui? Qu'on le laisse libre ! Il a grandi ! ! Voici son tour ! !
Jean Jacques se retourne sur son lit. Le jour
où sa composition de morale fut lue à l'école devant le proviseur, il avait écrit six pages si belles sur le respect dû aux vieux parents, et sur le sacrifice muet
— « Ah ! bien faire ! et ne pas souffrir ! »
Marie Lucienne.... vos bras minces!... Où habi- terions-nous? Marie Lucienne retenez-moi !... Ma mère sera malheureuse si elle ne m'a plus pour me raconter ses malheurs.... Marie Lucienne ! un grand pré vert..... des jonquilles et des marguerites.... et un matin du- rable que le grand soleil épargnerait !...
XXVII
— Marie Lucienne... si vous voulez bien... ce sera le dernier rendez- vous. »
Il avait tout de même voulu la revoir — et cela se passait un matin de dimanche dans le jardin public,
près de la volière aux oiseaux un coin où ne passe
personne
Pour mettre entre eux un peu de définitif, il ne l'avait pas embrassée. L'un devant Tautre, ils étaient gauches, ayant peu Tart des attitudes et peu habi- tués qu'ils étaient à ce genre de confrontation. Les branches descendaient jusqu'à eux. Un enfant au coin de l'allée les regardait sans malice, jambes écartées.
— Voyez-vous, ma petite Marie Lucienne, cela ne pouvait pas nous mener à grand'chose. » Il lui répé- tait cela à la manière d'im refrain dans une romance désabusée, négligeant d'évoquer sa mère, prenant sur lui tout le poids de cette rupture un peu puérile.
Il la regardait — elle le regardait aussi, plus étonnée que douloureuse, appuyée sur son parapluie qui faisait des petits trous dans le sable
— Je vous demande pardon, Marie Lucienne. ~ Ce n'est pas votre faute?
— Non, ce n'est pas ma faute.
— Alors?
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Car c'était une petite fille pleine de logique. Elle ne retenait pas qui désire s'en aller.
— Il va falloir tâcher d'être heureuse, Marie Lu- cienne.... Et puis vous allez m'oublier... Oh! comme vous allez m'oublier vite!....
— Non.
— Si. — Dites, Marie Lucienne, si... si... les choses avaient pu durer.... vous m'auriez aimé longtemps?
— Mais oui, Jean Jacques.
— Oui... oui... Vous en aimerez d'autres, Marie Lucienne.
— Il y en a d'autres qui valent mieux que moi.... Vous verrez, petit amour.
— Je ne sais pas.
— Si, vous le savez aussi bien que moi.... le temps passe.... et puis tout. — Ça vaudra mieux de cette façon-là.
Ils firent quelques pas ensemble dans les allées vides de monde, où les rosiers se penchaient vers eux, ignorants ou bien ironiques, comme vers un couple printanier. Ils ne se parlaient plus. Quelques semaines, ils avaient été d'âme et de lèvres l'un à l'autre. Maintenant ils faisaient les derniers pas de jeunesse qu'il leur serait donné de faire ensemble à la faveur d'un rendez- vous. Jean Jacques avait envie de pleurer.... et regardait beaucoup plus loin que les choses environnantes.
Le petit garçon étonné les suivait, traçant avec ses talons deux petits chemins dans le sable.... derrière eux.
A la grille, qui donne sur la rue près du lycée
ils se regardèrent — lui avec dans les yeux toute son
JEAN JACQUES DE NANTES 9I
âme de faiblesse et de tendresse sans puissance — elle avec un petit sourire où il y avait beaucoup de choses que Jean Jacques sut très mal démêler.
Elle s'en alla Dans le conte une cloche son- nait... Ce jour-là elle ne sonna pas pour encourager le jeune couple à la patience... et au courage.... et à l'espoir en un retour.
Il la regarda partir — les lèvres serrées — sa canne battant ses talons. Elle avait un manteau gris qui lui serrait un peu la taille.
Il ne dit rien.... et s'en alla lui aussi avec un petit geste comme n'en font jamais les comédiens sur les théâtres parce qu'ils observent rarement la vie.
XXVIII
« J'ai une petite vie !.... Une petite vie ! »
....Il répète cela sans arrêt. Il mâche ces trois mots avec conviction comme s'ils lui rafraîchissaient le cœur. Ont-ils du sens? Ils lui sont venus spontané- ment,
(( J'ai une petite vie !.. On peut se vanter de m' avoir fait une petite vie ! »
...Jean Jacques lève la tête. Son œil se plisse comme s'il fixait le soleil. Pourtant il marche dans Tombre.
« Une petite vie ! »
Et il continue à mâcher les quatre syllabes, comme un jeune fruit amer qui agace la langue — trop vert encore pour que le suc en soit substantiel.
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DEUXIÈME PARTIE
à Jean Cagoule in memoriam.
Chez Richard et Moussier, Jean Jacques connut la considération qui s'attache aux bons employés. Sa bonne volonté lui valut des avancements successifs.
De sa petite table près d'une fenêtre, il passa à une autre, à une troisième et ainsi de suite. Au-dessus de chacune d'elles le gaz sifflait d'une même façon, un peu plus tôt ou un peu plus tard selon le retour des saisons.
Les années passèrent. Il ne fut pas soldat,
faute d'une constitution physique suffisante. Contre toute attente l'épicier lui en sut gré. Du coup le fils rentrait dans la catégorie des inutilisables, des mé- diocres, des inférieurs, de « ceux qui ne passent pas sur le dos de leurs anciens » — et pour la première fois, le père éprouva de la tendresse pour ce fils qui ne le valait pas.
Jean Jacques devint majeur sans fierté, il eut
vingt-deux ans, vingt-quatre, vingt-cinq. Il aligna des chiffres, fit des additions, puis vérifia celles des autres, classa des quittances, emplit des bordereaux,
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94 JEAN JACQUES DE NANTES
numérota des lettres à en-tête, le tout en toute ponc- tualité.
Il faut dire cependant que, là comme ailleurs, il agissait désormais sans entrain, par le seul fait d'une habitude prise, même avec en lui un écœurement qui montait.
Physiquement, il prit peu d'importance. Une ja- quette noire l'habilla le printemps, l'automne et l'hiver ; l'alpaga le vêtit l'été. Il avait de petits ap- pointements, plus gros qu'il n'avait de besoins. Le jour où il s'acheta des gants, son père le regarda de travers. Il renonça à la fantaisie et quand il eut laissé un de ses gants dans le tramway, il ne remplaça pas la paire.
Il continua à habiter chez ses parents.
L'épicier s'était arrondi et traînait sur le carrelage de sa boutique des savates un peu plus flasques. L'épicière se desséchait progressivement. L'âge ve- nant apportait à Jean Jacques une relative et théo- rique liberté. Il en usait peu, car sa mère continuait, comme aux heures d'enfance, à en discuter l'emploi, et que, n'ayant rien de mieux à faire de sa vie, il la vouait à la concession.
Il conserva chez ses parents la même chambre : deux chaises de paille cannée étaient là où tous les vêtements de son enfance avaient passé, pliés et propres. Les mêmes rideaux avaient jauni à la fenêtre. La cour était restée pareille, où Turpin, le ferblan- tier, élève deux lapins dans une cage.
Jean Jacques parle peu. Quand il parle c'est avec de longs silences entre chaque phrase et des phrases
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sans intonation. Il y a longtemps qu'on s'est tout dit dans répicerie de la rue Porte Neuve.
Aux heures des repas, quelquefois, l'épicier éprouve le besoin d'exprimer ses idées particulières sur les événements nationaux ou la psychologie de l'époque. Jean Jacques se désintéresse de la question et quand
il a dit deux fois : « Oui... oui » ou « Je pense bien »,
ou « Forcément », rentre dans le silence où il est mieux. L'épicier en conçoit peu de respect pour l'intelligence de son fils. « Il est borné, pense-t-il », mais de cela aussi il lui sait gré.
II
Le Jardin des Plantes.
Jean Jacques en a fait son désert à lui. Là il se retire. Là il emmène en promenade sa méditation. Là il fait faire le tour des allées à ses doutes. Là, sur ce banc, sous un catalpa, il ti^nt cour de justice, invi- tant à comparaître et confrontant ce qu'il n'ignore pas de sa vie et ce qu'il imagine de celle des autres. Là il rend un jugement qui n'est jamais définitif, les parties en appelant toujoiurs, et Jean Jacques inlas- sable présidant chaque cour d'appel.
Au Jardin des Plantes, il passe une demi-heure chaque après-midi en quittant son bureau, et les ma- tinées du dimanche. La nuit parfois il vient flâner encore à l'entour des grilles fermées.
Le jardin est calme et charmant. Il s'étend entre la gare, un cimetière et le lycée des garçons. Les sai- sons le parfument à tour de rôle. Il y a des allées ombragées, un labyrinthe où les couples se donnent rendez-vous. L'eau des bassins est définitivement pacifique, comme une campagne qui n'aurait pas d'âge. Des pelouses vertes, des nénuphars sur l'eau, des allées sablées, des petits ponts de pierre, et au coin de la grande allée, près du kiosque à musique, la marchande de brioches qui fait mal ses affaires.
Jean Jacques est bien là à se siffloter un
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JEAN JACQUES DE NANTES
petit air dont il ignore l'origine, à dessiner dans la poussière des figures géométriques, à regarder les oiseaux qui sautent, pattes jointes, les arceaux autour des massifs.
Peu de gens passent. Personne ne le connaît que de vue. Il a pourtant fait au jardin des Plantes trois rencontres.
Une première fois, il aperçut Marie Lucienne au bras de Léon Léonard. Léon Léonard qui promettait d'être si laid au temps de l'école était devenu un grand garçon solide. Il faisait peu de choses dans la vie, avait eu des prix" de canotage, et portait des cravates
choisies. Marie Lucienne était restée la même
Seules ses jupes avaient allongé Ils passaient
disant des mots sans importance qui les faisaient rire
tous les deux
Jean Jacques se souvint sans effort, qu'il avait pro- mené à son bras, dans le même jardin, aux heures identiques de matin, une même Marie Lucienne pué- rilement amusée des choses, enfantine et sentimen- tale. C'était loin déjà Il avait en somme peu compté
dans la vie de cette petite fille.
Tout droit au milieu de l'allée, une ombre courte devant lui, il les regarda s'éloigner, s'asseoir sur un
banc perdu derrière les grands rhododendrons Un
instant, il eut le cœur serré. Puis il pensa que cette I période heureuse de sa vie n'avait pas échappé à la
j fatalité des jours qui passent l'eau « qui coule
! sous les ponts », comme on dit. I Aurait-il pu empêcher cela, même s'il l'avait bien 1 voulu? et peut -on quelque chose pour son propre bonheur? « Non », s'affirma-t-il. Et il voulut le croire.
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Assis tout seul sur un banc, il essaya de se prouver que ce bonheur «là était frappé d'avance de caducité. Il forgea un petit roman où toutes les choses allaient au pis et où il eût été la victime sans défense. « Voilà sûrement ce qui me serait arrivé. Je l'ai échappé belle ! Mais il n'ignorait pas qu'il avait à se méfier de son imagination, quelque tableau qu'elle lui montrât, et qu'il n'y avait pas de raison qu'elle lui mentît moins aujourd'hui qu'aux autres heures de sa jeu- nesse mal employée.
Brusquement, au détour d'une allée, il se trouva en face d'eux. Trop près pour les éviter, il ôta son chapeau « Tiens, Jean Jacques » dit-Marie Lu- cienne, et elle lui donna sa main qui était joliment gantée. Jean Jacques serra la main de Marie Lucienne, et celle que Léonard lui tendit avec bienveillance.
Léonard déclara que ce jardin public était déli- cieux le matin, mais qu'aux heures d'après-midi, la présence des mères de famille le rendait détestable. Marie Lucienne lui demanda ce qu'il devenait dans la vie
— Vous travaillez beaucoup à votre bureau, Jean Jacques?
— Oui oh ! ça dépend des jours davantage
maintenant parce que j'ai eu de l'avancement
— Ahl vous avez monté, Jean Jacques..?..
— Oui j'ai monté un peu.
— Un travail en vaut un autre, dit Léonard. » Il était employé chez un chemisier, mais suivait le soir des cours du Conservatoire, s'étant trouvé une « voix de théâtre ».
On causa de clioses très banales, Léonard avec as- surance, Marie Lucienne et Jean Jacques sans con-
JEAN JACQUES DE NANTES 99
viction. Côte à côte ils semblaient deux étrangers qu'on vient de présenter Tun à Tautre, avec une gêne entre eux deux.
On se sépara, très poliment. Même Léonard eut pour Jean Jacques des mots empreints d'une sym- pathie qu'il n'avait jamais manifestée au cours de leurs rapports précédents.
— Il faut que nous nous revoyions souvent, mon cher. Nous avons toujours été de bons camarades.
Jean Jacques sourit. Au cours de leur jeunesse com- mune, Léonard ne lui avait ménagé ni ses taquineries méchantes, ni ses dédains d'enfant heureux.
Et depuis, rien ne s'était passé, sinon qu'il avait pris sa place dans l'affection d'une petite fille. Jean Jacques en conclut que le destin se complaît en des combinaisons bien puériles et qu'il y a peu de drames dans la vie, mais une série de petites facéties indignes d'amuser personne, et, tout compte fait, dénuées d'éclat.
III
Il y eut la seconde rencontre....
Un matin chaud, vers l'heure de midi, qu'il traver- sait le Jardin des Plantes, Jean Jacques aperçut un prêtre qui marchait devant lui.
..Jean Jacques avait peu fréquenté les prêtres.
Son père n'eût point toléré qu'il en fût autrement, étant lui-même un adversaire du « goupillon, » à qui n'en impose point la « calotte », et qui étayait ses convictions d'arguments à sa portée triés dans les feuilles libérales.
L'épicier n'avait point empêché que les « femmes » baptisassent son fils, ni quand il eut dix ans, qu'on lui fît manger « du pain à cacheter » au son de l'orgue. Ces jours-là, il était resté avec quelques fortes têtes devant l'église à parler des prochaines élections, à fumer des cigares maigres et à cracher sa nicotine sur les marches.
Quand, les cloches sonnant, éblouis de la lumière des cierges, étourdis d'un parfum pénétrant et puis- sant comme la joie promise, les enfants étaient sortis l'estomac creux, et le cœur gonflé, Jean Jacques avait retrouvé son père.
Un petit groupe s'était formé ; l'épicier parlait
d'aller boire l'apéritif ; l'oncle Charles endimanché, demandait à Jean Jacques s'il n'avait pas avalé le
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JEAN JACQUES DE NANTES lOI
bon Dieu de travers. Sa mère grattait sur le brassard blanc une tache, avec un peu de salive sur son mou- choir....
On avait bu à la terrasse d'une buvette, Jean Jacques comme les autres, une boisson amère et sucrée qui faisait mal au cœur. A la table voisine, une petite communiante, le voile rejeté en arrière, la cou- ronne de travers, donnait du sucre à un chien jaune, tapait sur son verre avec sa petite cuillère, et quand elle se tourna vers Jean Jacques, Jean Jacques vit qu'elle louchait, et qu'on avait dû la moucher si fort que les narines étaient rouges et comme pelées.
Après quoi l'épicier avait emmené tout son monde, sa femme, son fils, l'oncle Charles, les bons amis et les
femmes Et dans la salle à manger, on s'était empli
de vin blanc en l'honneur « de ce nom de Dieu de bon Dieu qui se cache si bien qu'on ne le voit jamais », et trinqué au dessert à la santé de « Notre Saint Père le Pape qui se met un pain de sucre sur la tête. »
Il y eut aussi l'enterrement de la mère d'une petite amie d'enfance où Jean Jacques vit son père se si- gnaler avec jovialité à l'admiration des amis et con- naissances, par une façon à lui de faire le signe de croix à l'envers, de chercher de l'eau bénite dans le tronc pour les pauvres, et de mettre un sou dans le bénitier.
L'éducation religieuse de Jean Jacques en était
restée là. Peut-être, à de certains jours, lui venait-il une sorte de tendresse, un besoin de pleurer douce- ment, au souvenir d'im évangile qu'il avait lu jadis dans son catéchisme des jeudis, au souvenir d'une
102 JEAN JACQUES DE NANTES
crèche de Noël que sa mère T avait mené voir un soir à Saint-Nicolas, au souvenir de la voix d'un prêtre qui recevait ses confessions enfantines, qui l'ap- pelait « mon fils », et lui parlait doucement.
Mais, il y avait eu en lui, longtemps, avant toute chose, une âme de soumission et de bonne volonté qui ne sait pas choisir. Longtemps, il eût pensé trahir son père, creuser sa tombe à T avance et Vy pousser par les épaules, et déjà faire graver sur un marbre Tins- cription mortuaire, et déjà accepter que les pluies raient lavée, en adorant ce que Tépicier avait brûlé, d'un cœur sûr, dans la cheminée de l'épicerie, avec des factures acquittées, les couronnes de prix de son fils.... avec ce qui aurait pu arriver de bon à sa femme et à son enfant, et dont il avait fait des petits feux renouvelés, pour la satisfaction de ses principes.
...Le prêtre marchait devant lui lentement, le bas de sa soutane traînant un peu dans le sable, et Jean Jacques machinalement avait ralenti le pas, et sans y prendre garde s'attachait à conserver une même distance entre eux deux qui se suivaient.
Jean Jacques l'apercevait de dos : « Un curé
qui lit son bréviaire » pensa-t-il. Mais le prêtre ayant croisé ses deux mains derrière lui, Jean Jacques vit qu'il allait seulement devant lui, sans hâte et sans but précis. De temps en temps, il levait la tête vers une branche fleurie ou un appel d'oiseau, et semblait humer l'heure heureuse. La cloche du grand lycée sonna à la volée.... Une jeune rumeur par-dessus les murs et les arbres monta, s'enfla puis s'éparpilla
Passa un petit garçon, la serviette sous le bras, qui
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pour lui seul imitait le cheval au trot> hennissait en secouant la tête, et de la main simulait le geste du cavalier qui rassemble les rênes.
Un autre salua le prêtre, qui lui répondit deux doigts levés. « Il le bénit », pensa Jacques, et ce petit geste le frappa comme une révélation. Des tableaux aperçus au musée, des images de communion, des souvenirs de lecture jaillirent en lui soudain, avec une fraîcheur de jet d'eau.
Il imagina soudain des jardins calmes, des fleurs au soleil, des sons de cloches qui viennent de loin et des confidences de harpes, des jacinthes dans les
prairies Il vit un banquet, des tables en plein air,
un ciel qui conseille le sourire, et des visages qui se laissent convaincre. Quel banquet? il n'aurait su le dire. Peut-être celui des noces de Cana, peut-être celui qui aurait pu fêter sa première communion. Mais un banquet d'intimité, et où la nature entière a sa place, et où les convives se comprennent.
Des bribes de mots latins lui revinrent, qu'il
répétait avec une sorte d'enthousiasme ; « Ego sum
Ego sum Ave Mafia gratia plena — Tu es Johan-
nesy>.,. Oui « Tu es Johannes » et son enthousiasme eut envie de pleurer.
Il revit une entrée solennelle dans l'église fleurie, il revit l'évêque : il était gros, un peu sanguin, la mitre en tête; sa crosse d'or dominait les têtes et tout le troupeau s'agenouillait. C'était bien le troupeau, puisque la crosse (cela lui vint soudain à l'esprit) est une houlette de berger; et il était, lui Jean Jacques, du troupeau « Tu es Johannes », « Jean », rien de plus. Tu es « Jean » dans le troupeau ; et il était le pasteur, celui qui portait la crosse, et près de lui : ceux qui sont
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Pierre, Michel, Jacques, Jean dans le troupeau, n'ont rien à craindre.
— « Pais mes brebis, pais mes agneaux » Qui avait dit cela? Celui qu'on appelle Notre Seigneur. C'est donc près du pasteiu: qu'il faut chercher la prairie où l'herbe est bonne ; c'est sa crosse qui marque la place où venir boire sous le soleil. — (i Tu es Johanncs » Pourquoi, Jean, n'es-tu pas avec les autres du trou- peau?
Parce que parce que « Méfie-toi des simagrées
des calotins », lui a dit l'épicier ime fois pour toutes
Et puis comment ne pas douter du berger et du chien quand tant de moutons s'en vont à l'aventure, et trouvent une pâture, et mangent, et boivent, et s'en- graissent, et font des petits, loin de la houlette en bois recourbé.
Pourtant le Pasteur Trois bergers étaient age- nouillés devant le lit de paille de Jésus en cette crèche de S* Nicolas.
« Je suis le Bon Pasteur, je donne ma vie pour mes brebis. Sans doute, il en est qui ne sont pas de ce ber- cail, mais bientôt il n'y aura plus qu'un troupeau et qu'un bercail ».
Le même Jésus avait dit cela, qui lui aussi avait pris le bâton recourbé. Jean Jacques n'aurait pu dire où il avait lu ces paroles ; sur une image de sainteté, ou dans un livre, mais elles s'étaient fait un chemin inaperçu jusqu'à son cœur et elles y étaient restées, et elles étaient la réponse à tout.
Et la certitude de Celui qui est mort en croix est d'un autre prix que les affirmations d'un épicier qui n'est pas mort pour les autres, et qui vit, et qui veut vivre pour lui seul entre son comptoir et la terrasse
JEAN JACQUES DE NANTES I05
de la buvette, et a été et reste sans fleurs ni fruits, comme une plante verte dans un pot.
Jean Jacques pressa le pas tel un homme
qui suit un mirage. Un air chantait en lui, grave et joyeux, qui était peut-être une réminiscence d'opéra, mais qui dans son cœur était le chant de Torgue, la marche une fois entendue, la marche triomphale, qui accueillait à la porte d'une église le bon pasteur à la crosse d'or.
Le prêtre s'était arrêté sur le petit pont de rocaille au-dessus du bassin où passent les cygnes et vivent les carpes. Un enfant donnait du pain aux poissons. Le prêtre s'approcha, lui sourit, lui parla. Jean Jacques vit l'enfant tendre au vieillard la moitié de son pain, et le prêtre jeter lui aussi, avec méthode et attention, les petits fragments de mie de pain qui surnagent un instant sur l'eau comme des flocons.
Jean Jacques s'approcha, regarda le bassin où les carpes happaient le pain avec une sorte de bâillement, s'approcha encore, regarda l'enfant de côté, leva les yeux, et soudain .... recula, dit « Pardon », toucha machinalement son chapeau, s'éloigna, parce qu'il venait de reconnaître aux boutons violets de sa sou- tane — rouge et sanguin — l'évêque de Nantes.
....Quand, au bout de l'allée, à l'abri d'un massif de camélias, il se retourna, l'enfant s'était éloigné; l'évêque était seul devant le bassin. Il avait enlevé son chapeau et le ,tenait derrière son dos, indiffé- rent semblait-il à ce qui n'était pas le mirage d'un coin de ciel dans l'eau.
« Je vais lui parler » dit Jean Jacques. — Il lui parut
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que le cœur lui battait entre les deux oreilles ; et que par delà les grilles, la ville soudain s'enfuyait. Il avait cette peur qu'au souvenir on appelle « courage ». Un merle sautait devant lui sur le sable, et semblait lui montrer le chemin
....Ce fut à deux pas de l'évêque que Jean Jacques, la gorge sèche, sentit que lui échappait le mot du pre- mier abord. Des titres défilèrent dans sa tête comme les images d'un diorama — des « Monseigneur » — « Votre Excellence » — « Sire, » « Sa Grandeur » — « Mon Ré- vérend », Et ceux qui ne pouvaient convenir — Jean Jacques le savait — étaient ceux qui s'impo- saient sans laisser place aux autres.
L'évêque leva les yeux, salua de la tête Jean Jacques qui ôtait son chapeau; Jean Jacques fit la réflexion que la coiffe du chapeau de l'évêque était violette, et non rouge comme il le croyait. Et cette constatation barra le chemin à tout ce qui affluait en lui et qui demandait à s'exprimer.
— Monseigneur — mon père, dit-il, je demande par- don à Votre Excellence » L'évêque le regardait avec étonnement ; Jean Jacques perdit pied et jeta d'une haleine le fond de son cœur, comme un enfant qui tire le fusil en fermant les yeux. « Mon père — je voudrais venir à Dieu » .... Et là était bien le capital de sa pensée. Il resta tête basse, étonné d'en avoir tant dit, ou peut-être ébloui d'être là dans l'attente d'un miracle.
— Mon enfant nous venons à lui tous les jours. » La voix était amicale. Jean Jacques releva la tête... L'évêque lui avait posé la main sur l'épaule. Les lèvres étaient minces et comme en mouvement con- tinu.... « Mon cher enfant.... » Il y avait un sourire un
JEAN JACQUES DE NANTES IO7
peu tremblant et un regard qui voyageait. Jean Jacques sentit que le regard passait par-dessus sa tête si le sourire était pour lui.
.... « Voyons, mon cher ami, vous êtes tout jeune, n*est-ce pas? Vous avez fait vos communions. Songez- vous à fonder un foyer?
— Oui, mon père.... non, mon père..., répondait Jean Jacques.
— Avez- vous été élevé dans une famille chrétienne?
— Non, mon père, dit Jean Jacques, et il eut envie de pleurer.
IV
Maintenant Tévêque parlait d'une
voix très amicale, sans heurts. Les mots lui venaient aisément. Il avait gardé un peu de mie de pain dans sa main gauche ; quelquefois machinalement il en envoyait un petit morceau devant lui. La phrase alors restait en suspens une seconde.
Jean Jacques écoutait. Ce que le prêtre lui disait était simple et bon à entendre. Jean Jacques lui savait gré de lui parler si cordialement, et dans sa tête il cherchait d'avance un remerciement qui fût à la fois déférent et sortit bien de son cœur.
L'évêque évoquait des vies de patience et des féli- cités intérieures ; il parlait aussi de tâche consentie, et d'espoir, et de la douleur qui est un pas vers la joie inénarrable.
Jean Jacques songeait à la crosse d'or — Le temps d'un éclair de soleil sur l'eau, il eut envie de dire :
« Avez-vous vu une messe de communion? Avez- vous vu l'entrée de l'évêque, quand joue le grand orgue? »
Cette pensée le fit sourire. Il se détourna. Dans le bassin jouaient deux carpes et passait une file de pois- sons rouges : « Il y a des poissons rouges qui ont le dos gris » pensa Jean Jacques.
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L'évêque parlait, son regard se posait sur le jeune homme, moins lointain, comme chargé du souvenir d'autres jeunesses — la sienne peut-être. Jean Jacques hochait la tête respectueusement.
« Oui, Monseigneur ... Je tâcherai. Monseigneur... » et intérieurement, sans savoir pourquoi, il se répé- tait : « Il y a des poissons rouges qui ont le dos gris. » Il sourit encore, et Tévêque augura bien de l'effica- cité de la bonne parole.
— Mon cher enfant, faites vos Pâques. Comment voulez-vous que Dieu vienne à vous, si vous n'allez pas à Lui » — « Je vous remercie. Monseigneur. » — Il disait maintenant Monseigneur avec facilité, avec aisance, presque avec grâce.
Si son père l'épicier le voyait ainsi en conversa- tion amicale avec le premier des prêtres du diocèse, le chapeau à la main, un « Monseigneur » fleuri sur les lèvres ! Ce serait une déception pour son père, peut- être une rupture entre eux, mais ce serait si drôle ! !
Jean Jacques vit l'évêque s'éloigner, du même
pas, avec les mêmes arrêts devant les branches basses des arbres et les fleurs que Dieu a faites. Puis il se mit en route lui aussi; il était tard. Il avait gardé son chapeau à la main. Il rentra chez lui ..... .
Le soir, après le bureau, à la devanture d'un petit libraire, il vit deux photographies de l'évêque. L'une le représentait à la ville, l'autre en vêtements sacer- dotaux.
Jean Jacques hésita un instant, puis entra dans la boutique et acheta le portrait de son évêque, en sou- tane comme il l'avait vu le matin.
Au dîner, il montra négligemment l'image —
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« Un camarade l'avait glissée pour plaisanter dans ses papiers. »
L'épicier était fatigué ; il chercha sans la trouver une plaisanterie appropriée.
« Il n'a pas une vilaine tête » hasarda Jean Jacques.
— Il ne faut pas s'y fier, lui répondit son père. Si ces saligauds de donneurs d'eau bénite osaient faire par devant ce qu'ils font par derrière !..
Jean Jacques approuva par lâcheté — mais il garda l'image.
V
Jean Jacques connut Greffier, Simiane, Angot et Jean Cagoule.
Ils étaient une bande joyeuse qui, à de certains matins, emplissait de sa présence le Jardin des Plantes déserté !
Ils s'y donnaient rendez-vous vers onze heures. Le premier arrivé était généralement im jeune homme aux manières avenantes et délibérées. C'était Greffier : Jean Jacques n'eût su dire s'il les connut par leur nom pour les entendre se nommer les uns les autres, avant d'être admis à les approcher, et dans quel ordre il fut capable de mettre les noms sous les figures. En réalité, ils ne furent d'abord pour lui que les fractions d'une unité; il les unit dans son admiration et par la suite dans son souvenir.
Greffier, en attendant les uns et les autres, fumait une petite pipe courte, et flânait, les mains libres, avec ime désinvolture physique et une aisance que Jean Jacques considéra longtemps comme des façons amé- ricaines ; il en avait vu peu d'exemples en une ville de traditions où la flânerie implique toujours l'idée d'une canne recourbée et d'un front penché sur la terre. Greffier pour passer le temps griffonnait des dessins sur du papier jaune, ou des lignes courtes en forme de vers, tirait des coups de chapeau aux vieillards sur
XII
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leurs bancs, qu'il obligeait à une vaine promenade mentale parmi leurs lointaines relations, ou accos- tait avec politesse les petites filles au-dessus de quinze ans. Elles fuyaient ou se laissaient rejoindre. Au bout de cinq minutes d'une conversation dont il assu- mait la charge, il leur faisait comprendre qu'il atten- dait des amis et les congédiait avec une poignée de main distante.
Angot le rejoignait. Il avait le cheveu doré au
soleil, roux à l'ombre. Il était habillé avec un grand soin et un gros effort vers le dandysme. Il portait le monocle à l'œil gauche et s'était voué au genre anglais. Assis, et lorsqu'il écoutait ses amis sans entendre, appliqué seulement à ponctuer la conversation d'un hochement de tête de diplomate vieillissant, il était merveilleux de flegme. Malheureusement, dès qu'il s'animait et marchait, son pas nerveux et la hâte de ses gestes trahissait que, bien qu'il aimât l'Angle- terre, il n'était pas né Anglais.
Simiane portait également le monocle, mais il en ornait son œil droit. Il semblait moins vigoureux que les autres, allait d'une démarche qu'il ne lui déplai- sait pas de savoir alanguie, et, quand ses amis pres- saient le pas, semblait leur dire de toute son allure nonchalante : « Allez devant si vous voulez. Vous savez que je n'ai jamais fait d'exercices physiques et que je ne vous suivrai pas. Je fais ma petite prome- nade dans Ste Hélène... et ne puis que marcher à mon pas, en jetant sur les choses environnantes un regard compréhensif, mais distant. » Les autres filaient sans l'attendre, et il les rejoignait.
....Puis Jean Cagoule. Il arrivait le dernier, massif, roulant d'une jambe sur l'autre, traînant une grosse
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canne — un large sourire de bonté sur la figure. Il s'annonçait d'une sorte de grondement de voix sonore ; il levait et abaissait trois fois sa pipe à bout de bras au-dessus de sa tête en guise de salut, avec une joviale majesté.
Puis il abordait les autres comme un gros steamer entre au port, serrait les mains sans s'arrêter, en chantonnant un « poum, poum poum, ti, la li la li poum, poum, » qu'il préférait aux vaines formules de politesse.... d'un élan courait vers le premier banc et s'y laissait tomber avec des clameurs de contentement, qu'il appelait : « Un retour sincère à l'instinct. »
Son rire de grand enfant qui a fait une bonne plai- santerie à la vie en jouant avec elle à cache-cache, sa grosse voix bourdonnante, ses bourrades maladroites et cordiales entraînaient les autres. Il était l'âme affec- tueuse du petit groupe, sa raison d'être et l'excuse à sa jeune extravagance. Il apparaissait comme un grand frère qui sait les ambitions, les orgueils et les intimes timidités de ses frères jeunes et qui leur a dit à chacun : « Je sais ce que tu vaux, va... et j'en par- lerai avec toi quand tu voudras — cœur à cœur. Je ne crois pas beaucoup en ton monocle, mais je te trouve très bien avec, et je sais tout ce qu'il y a de vrai dans tout ce que tu nous montres de faux.... Moi aussi je crois bien sincèrement à des choses bien sérieuses .... Mais cela ne m'empêche pas de chanter — « poum, poum, poum, poum, ti la lila ! poum, poum. » Tu vois, je me suis acheté une grosse canne pour res- sembler à Balzac... et une pipe en buis avec un bout
d'ambre pour ressembler à Francis Jammes Je
sais ce que tu vaux.... tu sais ce que je vaux.... Eh bien ! maintenant nous allons jouer.... et faire du bruit....
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Cela nous évitera dépens er, toi à ce que tu m'as dit, moi à ce que je t*ai raconté.... Hurodax ! Hurodax! Tel est mon cri de joie. »
Bien entendu, Jean Jacques ne sut tout cela que par la suite. Mais dès les premiers jours, avec une perspicacité bien exceptionnelle de sa part, il avait pensé : « Celui-là est le meilleur de tous. Les autres s'entendent bien entre eux et avec lui. Lui, les aime. Ce doit être celui qui a eu le moins de chance jusqu'ici. »
Quelquefois d'autres camarades se joignaient à
eux.... On sentait d'excellents jeunes gens de famille qui rêvaient d'indépendance, et que le premier con- tact avec l'indépendance gênait. Jean Jacques les voyait un jour, puis ne les voyait plus que par hasard...
Réunis, ils se mettaient en route par les allées du jardin, scandalisant les gens paisibles par l'ardeur de leur verbe, l'impertinence aimable de leur sourire à qui levait les yeux sur eux, et une façon toute spon- tanée qu'ils avaient de se sentir chez eux sur chaque grain de sable où ils mettaient le pied. Jean Jacques les suivait à distance, jetés avec ardeur dans ces dis- cussions esthétiques qui mènent loin du point de départ, ou livrés à un humour dans le vide qui ne demandait qu'une occasion pour s'exercer en fait, au détriment des promeneurs,* de la loueuse de chaises, ou du vieux r gardien médaillé.
La jeune bande ne reculait pas devant les pires plaisanteries. Greffier les suggérait, Simiane les met- tait au point, Angot les exécutait : il n'ignorait pas que tout Anglais de haute race se doit à l'extrava- gance pourvu qu'il y apporte une exacte froideur.
Il fallait généralement fuir les conséquences d'un tel humour. Greffier s'éloignait à longues enjambées,
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Angot avec toutes les ressources d'un fils de lord sportif, Simiane avec la décence d'un empereur en promenade qui voit venir Fondée. Jean Cagoule venait le dernier. Ployé par le rire, il perdait beaucoup de temps à se taper les cuisses en signe de joie.
Seul, Jean Jacques restait près du champ du méfait, tout acquis à la bande joyeuse, admirant bien fort ces jeunes hommes d'une assurance si parfaite, qui récitaient des vers à haute voix, ou en écrivaient sur du papier jaune, si pleins de choses et si riches d'ima- gination qu'ils n'hésitaient pas à la gaspiller avec une noble insouciance en des plaisanteries hasardeuses, qu'il eût fallu des mois, et le génie en plus, à Jean Jacques pour imaginer, et des semaines de lutte contre des scrupules de tout ordre, pour mettre à exécution.
A force de suivre les jeunes gens là où ils transpor- taient le champ d'expérience de leur humour en ac- tion, Jean Jacques finit naturellement par se faire prendre en leur lieu et place.
Un jour que Greffier et Angot avaient péché à la ligne une carpe centenaire et l'avaient délicatement posée sur l'herbe, Jean Jacques resta devant le poisson, les yeux noyés de joie, à le regarder s'agiter et briller dans le soleil.
Le gardien survint. On fouilla Jean Jacques. Il lui fallut de longues protestations pour prouver son innocence et son ignorance des coupables.... Quand il passa la grille, il trouva les jeunes gens. Ils avaient suivi de loin le débat. On s'excusa, on remercia Jean Jacques.... et Angot l'assura, avec l'accent, que le plaisir de le revoir serait pour lui un « grand priv'lège ».
VI
Il les revit le lendemain et d'autres jours, fut admis à suivre avec eux les allées, même à s'asseoir sur les bancs à côté de l'un ou de l'autre.
Leur prestige augmenta à ses yeux en des propor- tions qui le découragèrent ; U ne s'était encore senti qu'intimidé ; il se sentit nettement indigne.
Ils avaient fait des études, ils avaient lu, ils avaient un peu vécu. Un besoin de beaucoup connaître, un désir de beaucoup monter.... des souvenirs — déjà — d'où ils tiraient la leçon pour l'avenir, ou qu'ils évo- quaient çà et là avec pudeur, pour se prouver peut- être que le passé répondait de la capacité de leur cœur, élevèrent un mur aux yeux de Jean Jacques. Et derrière ce mur il eut bien peur de les voir dispa- raître. Il s'était senti de force à admirer leurs plaisan- teries, leurs attitudes amusantes, encore que tout cela lui parût bien au-dessus de lui. Mais leurs préoccupa- tions et le cours de leur pensée réelle, était d'un , niveau très supérieur à ce qu'ils laissaient d'abord | voir.
Ils avaient de jeunes têtes et de jeunes cœurs en action.
Jean Jacques comprit très vite que leurs bonnes ; plaisanteries n'étaient que du déchet, et que l'hu- I mour de leurs paroles n'était point ce qu'il avait sup-
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posé. L'humour n'était pour eux ni un but, ni une fin, il était une explosion de jeunesse qui veut sa part de jeu et se libère et bondit en récréation pour se récompenser d'avoir bien travaillé. Mais ce n'est pas une jeunesse folle, et son bondissement ne l'entraîne pas très loin. Il lui faut un jeu où ne se compromette pas le pincement de lèvres ouvragé, ni l'attitude que chacun a choisie pour soi après des recherches (dans les livres peut-être, mais ils sont les premiers capi- taines des navires qui mènent vers les îles, et les guides beaux parleurs des premières introspections) l'Attitude, avec un grand A, que les jeunes gens bien doués adoptent comme un pavillon — pour laquelle ils se feraient noblement casser la tête, et qui par la suite ne les fera jamais sourire, à moins qu'ils ne la retrouvent dans leurs fils.
Ils avaient choisi pour jeu un jeu qui n'écartât
pas leur esprit de ses préoccupations habituelles. Ils l'appelaient « l'humour », s'y complaisaient, et ne se faisaient pas faute de le considérer comme une façon aisée de jongler la tête en bas avec leurs connais- sances de psychologie et de logique. Ils montrèrent — à l'occasion de la carpe notamment — qu'ils étaient capables d'aller loin dans l'absurde. Mais les jeux d'esprit eux-mêmes dégénèrent.
...Jean Jacques sentit confusément tout cela, et aussi que, sans parler de jongler la tête en bas, il n'était apte à jongler d'aucune façon, ni même à bien apprécier le travail des jongleurs....
Il admirait en ignorant — de bonne foi — avec la crainte toujours qu'on lui demandât : « Vous riez, n'est-ce pas, de ce que je viens de dire. Qu'est-ce que j'ai dit? » A la façon dont il eût répété les mots
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on eût compris sans doute qu'il n'avait guère pénétré^ le sens. |
.....Puis tous ces jeunes gens avaient des ambitions. Ils avaient eu de primes jeunesses grises, studieuses, ou opprimées. Ils aspiraient à l'exaltation d'eux- mêmes et à la conquête du monde.
Angot dessinait, les autres écrivaient, et quelles que fussent leurs situations du moment, ils avaient foi en leur génie, en leur étoile, en tous les vents qui poussent les barques.
Jean Jacques avait bien eu une jeunesse grise et une enfance dépourvue de joies — mais il n'avait d'autre ambition que celle de bien faire dans le pré- sent... Quant à l'avenir.... il irait où «on» le mènerait puisque « les gens ne sont pas contents de vous voir vous en aller tout seul ! »
Ainsi Jean Jacques vit dans la crainte d'apporter
au jeune groupe le poids mort de sa présence et de recevoir au bout du compte un camouflet de plus. « Ils sont trop intelligents, pense-t-iL Tant qu'ils ne me demanderont pas de parler, cela ira bien.... Mais je ne peux pourtant me taire tout le temps — j'aurais l'air de m'ennuyer. »
Ils semblent également plus riches que lui, à l'exception de Jean Cagoule qui ne paraît pas très argenté... Mais, lui, apporte tout autre chose. Jean Jacques, désespérément, sent qu'il n'apporte rien. Et pourtant ils ont une façon d'envisager la vie avec une si belle liberté, qu'il est bon de les entendre et de sentir près d'eux se dégourdir une timidité ou un scrupule !
« Je n'irai plus ... que de temps en temps. » Il y re- tourne. On l'accueille bien. Il écoute, retient des titres de livres, pour les lire à tout hasard; Simiane parle
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avec tendresse et une voix choisie, qui est peut-être celle de son cœur, d'un poète mort jeune. Cagoule cite des vers comme il dirait le « De Profundis » dans une cave. Angot cligne des yeux nerveusement sous le monocle comme si Témotion allait faire violence à son impassibilité. Jean Jacques prend une figure de circonstance — celle qu'il fit le jour où il renversa rœuf sur son pantalon habillé — et rêve d'un « Si jeune... c'est malheureux ! » qu'il pourrait glisser sans déranger personne. Naturellement on parle d'autre
chose il ne s'en est pas aperçu. « Et toi, tonitrue
Jean Cagoule, combien de fois par jour connais-tu la femme selon la Bible?
— Comment? dit Jean Jacques.
— Combien de fois commets-tu par jour l'acte de chair?
— Oh ! pas tous les jours, loin de là. — Le mo- nocle d' Angot roule dans le sable.
— Tu as raison... vanité... vanité... L'acte de chair est vanité !
— Vous pouvez le dire, affirme Jean Jacques. Eh bien ! il est capable lui aussi de tenir sa
place dans la partie... et de dire son mot... ! Ils rient bien.... Ils rient presque autant que pour la carpe...
Greffier se tient l'estomac comme s'il venait d'avaler sa petite pipe de travers.... Ils rient trop...
— Ils se moquent de moi, pense Jean Jacques, je ne reviendrai plus, je ne suis pas assez au courant.
...Puis ce matin là, ils ont raconté de si amusantes anecdotes, avec une liberté de vues si dégagée des entraves où trébuche Jean Jacques depuis ses trois ans et six mois ; Angot a refusé avec une si seigneu- riale impertinence de payer deux sous pour sa chaise ;
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Jean Cagoule, monté sur la sienne, a si bien déclamé « qu'il allait montrer les Vérités nouvelles de la terre » et dans son élan a si bien basculé et roulé dans le gazon... un peu plus tard il a murmuré avec un ton d'une mélancolie si fugitive : « Le ressemelage des chaussures coûte cher, c'est ennuyeux. » que Jean Jacques, s'est senti lié au petit groupe par les liens d'une admiration entière, d'une tendresse toute donnée et d'une aspiration qu'il conçoit mal encore.
VII
I
^ Belles journées pour lui — et justement la fin du printemps et le premier soleil d'été sur les prome- nades....
On a fui le « Jardin des Plantes » où l'on a eu des ennuis avec le gardien. Mais la ville est si grande et si variée ! Que Jean Jacques la connaissait mal, bien qu'il l'eût mesurée en tous sens de ses enjambées sans dessein. Une chose est de suivre les trottoirs, en faisant le compte des petits événements de la semaine, et des petites dépenses du jour, les mains ballantes, l'esprit endormi ; une autre de descendre les rues — quatre ou cinq sur une ligne — comme si les maisons, les boutiques, les passants qui d'eux-mêmes se re- foulent et s'effacent, n'étaient là que pour vous voir passer !
Jean Jacques songe à une descente de princes héri- tiers dans une ville. Ils vont la visiter avec une curio- sité que ne gêne aucune honte, s'amuser de tout ce qui est amusant — et tout est amusant, les têtes des gens, les photographies aux devantures, les affiches derrière les grillages, les inscriptions sous les statues, à qui sait voir sans timidité préconçue, avec un regard assez aigu pour crever les baudruches ! — Ce n'est plus la ville natale, c'est une ville de passage, où l'on est pour un temps. Nul ne doit le salut aux princes,
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puisqu'ils voyagent incognito, mais nul n'oserait faire obstacle à leur désinvolte promenade, ni leur disputer le milieu de la chaussée : il y a telle façon de porter l'incognito, qui le révèle — et ils ne sont pas fâchés qu'on ait deviné le leur.
Rangez-vous sur les trottoirs, gens de la ville, retournez-vous sur leur passage, discrètement, si vous voulez, montrez-les du doigt aux enfants, haussez les épaules derrière eux, suffoquez d'indignation con- tenue quand vous les voyez occupés à dégonfler les baudruches, mais faites place aux princes héritiers en visite ! Et faites place aussi à Jean Jacques : il est « l'escorte », il suit, le cœur fleuri, un peu ahuri de son élévation, tout prêt à se cramponner aux vestons des princes du sang pour ne pas les perdre....
....La vie a changé d'aspect comme la ville.
Le premier moment de trouble passé.... la timidité un peu surmontée.... il s'assimila, plus aisément qu'il ne l'eût cru, ce qu'il entendait. Il n'était pas sans intelligence. Il eût été, comme un autre, capable de choisir en lui et autour de lui, si dès l'enfance on lui avait laissé le choix. Tout cela dormait et se réveille peu à peu. Jean Jacques n'a jamais entendu parler de tant de choses nouvelles, ni des choses connues, sur un ton si différent. Voici de nouveaux paysages. Il en est de grandioses, il en est d'intimes, il en est d'abrupts, il en est d'amusants. Ici, il doit faire frais à dormir et à rêver, là on monte lentement et il faut tailler soi-même les marches dans la roche noire, mais, en haut, quel air léger et comme on doit se détacher sur le ciel. Et l'horizon est en déplacement continu, et dès qu'on monte sur la colline, on voit un autre paysage ; ils se combinent à l'infini.
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Voici les paysages connus. Où s'était-il placé, Jean Jacques de Nantes, pour les voir comme il les a vus?... Voici les plus habituels... une rue plate entre des mai- sons... des terrains entre des murs, qui ressemblent à des cours d'école.... un champ d'herbe un peu pelé, où broute une chèvre au piquet.... et ce grand mur qui fait le tour de tout. Mais c'est un mur très ordinaire ! Il s'était donc mis à plat ventre contre terre, les mains en abat- jour, pour ne rien voir au-dessus du mur. Et puis il y a des portes !...
Oui, mais voila... ni son père, ni sa mère n'auraient été contents de le voir sortir... et lui-même, la porte ouverte — il se connaît bien — se serait senti si inquiet, et le cœur si gros, d'avoir fait de la peine !
...Les paysages apparaissent, disparaissent aux yeux de Jean Jacques. Il ne fait guère encore que les entre- voir.... pourtant quelques-uns s'imposent et demeurent, plus précis, plus larges... Des routes s'offrent... laquelle suivra-t-il? — Un fait est certain : il ne reconnaît plus les lieux ou sa rêverie tournait en rond... Il a déjà passé un mur. Il n'est pas encore bien loin et pour- tant, de la petite élévation d'où il regarde, derrière lui il aperçoit tout diminués, tout rapetissés, ses pa- trons, les voisins de la rue Porte-Neuve, son père et sa mère, et, par un effet de contre- jour, ne distingue même plus sur leurs visages de quel œil ils le voient partir.
VIII
...En fait, on le vit moins chez lui. Aux heures des repas il fut distrait. L'épicier remarqua avec hostilité une contraction ironique sur les traits de son fils « chaque fois qu'il disait quelque chose de sensé » et sa mère s'aperçut qu'il apportait son seul corps de- vant la toile cirée à carreaux.
— Tu les aimes donc bien tes amis? — Ce sont des gens supérieurs, dit Jean Jacques. Ils voient la vie de plus haut qu'on ne la voit généralement.
— Penh ! dit son père, des imbéciles !...
Sa mère pour la première fois souffrit sans rien dire.
...A son travail Jean Jacques apporta un esprit ; nouveau. Le calcul des boîtes à sardines, ou le relevé des factures, ne lui apparurent plus comme une fin, mais comme une besogne momentanée et transitoire. « Mon destin ne sera pas là, » se prit-il un jour à dire en pliant ses manches de lustrine. Depuis peu de temps il osait employer des mots d'une si large envergure. Mais ils n'étaient pas seulement pour lui des mots ; ils correspondaient à des idées et à des aspirations encore assez confuses, qui demandaient à se connaître mieux.
a Je ferai cela pour gagner ma vie, le temps qu'il faudra... et puis... » Ainsi Greffier faisait sa médecine, Angot son droit... Simiane était vaguement destiné à
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la carrière des ambassades, mais tous trois portaient sur un autre terrain leurs ambitions.
— Ah ! Je ne songe pas à devenir écrivain ou peintre. . . Ils ont du talent, ils ont du génie, tout leur sera per- mis... Je ne parle pas d'aller si haut. Mais enfin quelque chose... quelque chose qui me sorte... Ah ! oui... il me faudra quelque chose !
Et pour rinstant, Tindécision lui était chère.
— Ah ! oui, vivre pour moi-même... sentir les choses... me faire un esprit large. Comme ils disent : le dilettantisme... J'y arriverai.
Surtout l'exemple de Jean Cagoule l'exaltait au plus haut degré du besoin d'indépendance où il lui fût possible de se hisser.
Jean Cagoule était né, comme Jean Jacques, dans une très humble condition. Il avait voulu faire des études ; il avait quitté son petit pays terrien pour venir les achever, boursier à Nantes, jusqu'au jour où il s'aperçut que sa large poitrine étouffait dans la saUe d'études, et qu'un « type truculent » comme lui n'arri- verait jamais à s'entendre avec un professeur de phi- losophie.
Il avait quitté le lycée. Il s'était engagé dans la troupe de théâtre... Il figurait... disait trois mots, gagnait soixante francs par mois. « Cela m'assure la vie » disait-il — Et il lisait, écrivait avec une rare richesse de dons les poèmes baroques qu'il déclamait aux camarades à une table de café ou le soir au cours Cambronne, sous les lampes à arc, et ceux qu'il écrivait pour lui — et pour deux ou trois. Il allait, prêt à la vie errante des acteurs qui réussissent mal ou à telle bohème imposée, désirant la gloire, doutant
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de sa chance, avide de se donner, affichant « le mépris des contingences » et lavant son linge, ou cirant ses souliers lui-même — massif et doux. Il avait l'or- gueil de ses amis, les aimant avec humilité, et mépri- sant qui n'était pas des siens et le regardait de haut. Il aimait la joie d'où qu'elle vînt, riait follement aux répétitions devant les airs de gravité des acteurs « qui ont une réputation à soutenir », leur disait pour- quoi il riait, et eût aimé les voir rire avec lui, se tapait les cuisses quand il s'apercevait dans une glace, avec sa grosse tête, ses gestes lourds, sa marche ba- lancée. Tonitruant, donnant de la voix pour le plaisir, déclamant du haut d'une borne, au coin de deux rues silencieuses, Baudelaire ou Bossuet — ou telle folie imagée qui lui passait par la tête — le soir, sur un banc perdu, il découvrait avec douceur à Greffier ou à Si- miane une âme tendre et simple, un reste d'enfance blessée, une aspiration à tout jamais mélancolique à la paix du cœur, et une bonté qui ne discute pas. Il rece- vait les confidences, réchauffait une énergie, tapait dans le dos de l'espoir malade, exaltait l'avenir, sans beau- coup croire au sien.
— Et toi. Cagoule, mon vieux?...
— Moi, truculent, mais bon type!... Poum, poum, poum, poum...
Et il suçait sa pipe, comme un bâton de pâte pec- torale... A Jean Jacques, par son seul contact, il doni;ia l'espoir et un goût de la vie aventureuse qui ne demandait qu'à grandir.
Il lui donna l'envie de connaître. Jean Jacques lut les livres qu'il avait achetés. Autrefois il faisait la lec- ture à sa mère, quand on lui avait prêté un livre ; cette fois, il n'y songea même pas. L'épicière se jugea
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reléguée; sans rien dire, elle lut les livres, comprit mal, et se sentit encore plus loin.
...Mais Jean Jacques ne regardait plus ce qui se passait dans sa maison... Le voici cours Cambronne, le voici dans les banlieues, sur les routes — Greffier lance des pierres par dessus les arbres, Angot arbore une casquette à carreaux et demande sa route en anglais aux passants, avec une sournoise politesse... Jean Cagoule parle d'une tragédie... qu'il voudrait écrire.... en vers libres.
....Voici Jean Jacques à la terrasse d'un café... le voici sur les marches du théâtre.... sur les quais de la Fosse : Simiane lit un poème, où il est question des navires, des arrivées et des départs !
...Et voici un jour plein entre tous. Ils ont pris le bateau, qui mène dans un petit pays de la Loire au bout du port... Une terrasse au premier étage d'un estaminet. On boit ; Jean Jacques, boit, comme les autres. On voit la Loire... on voit la ville, étagée, comme sur une carte postale... Ils écrivent des vers... Jean Jacques assiste, Jean Jacques est témoin, Jean Jacques est mêlé — et le soleil qui tombe dans la Loire, dit à Jean Jacques, comme aux autres, qu'il y a des choses à voir, plus loin que le bout du fleuve, qu'il s'en va éclairer une autre face du monde, et qu'il reviendra, demain, luire pour Jean Jacques, comme pour tous.
IX
Angot, Simiane et Greffier sont riches d'argent de poche. Du moins, s'ils ne le sont pas, dépensent-ils ce qu'ils possèdent avec imprévoyance au café, au restaurant, en excursions sur les bateaux mouches, ou en pèlerinages vers les guinguettes au bord de Teau.
Élevé dans le culte de l'économie et sa stricte pra- tique, Jean Jacques se résigne à les suivre là seule- ment où « il n'y aura pas d'argent à dépenser » et se condamne à écouter des projets de réjouissances et de bombances dont il ne sera pas.
« J'aurais bien voulu être des vôtres, mais, demain, j'ai du travail supplémentaire... Je ne pourrai pas non plus dimanche ; je vais voir ma famille à la cam- pagne. » Et, le bureau fini, ou les vêpres sonnant, Jean Jacques estime le monde vide.
Parfois, pour combler une journée de congé creuse, Jean Jacques va rendre visite à Louis Auffray, dans sa ferme parmi les champs. Il part vers l'heure de midi, traverse les faubourgs de la ville où des enfants en sarrau jouent aux billes sur les trottoirs. Aux carrefours, devant les auberges, des voitures dételées de maraîchers lèvent leurs brancards d'un geste raide, dessinant des ombres courtes aux pavés des rues.
Passé l'octroi, c'est presque tout de suite la cam- pagne. D'abord de petites maisons dans des jardins, xa8
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avec des balcons de bois peint et des grilles de cou- leurs claires. Elles s'espacent de plus en plus. Des sentiers partent de la route qui vont se perdre dans les terres sous une voûte de feuillage où le soleil frôle les branches.
Et puis c'est la suite des champs, vides à cette heure de jour. Un grand silence est sur les choses. Seul, un vieux casseur de cailloux, dans le renfonce- ment d'une haie vive, à la lisière d'un champ, mange en tirant des provisions d'un panier en osier jauni.
Jean Jacques, son chapeau sur les yeux, suit le milieu de la route. Il fredonne une chanson de marche qui, fatalement, et de par l'expression qu'il lui donne, n'en est plus une. Assis — pour faire diversion — sur une borne kilométrique, il regarde tourner un moulin, faisant défiler dans sa tête des cortèges engourdis d'événements passés ou à venir, tirant lentement sur sa pipe à la faveur du grand soleil.
....A l'heure d'après-midi où le charron recommence son travail dans l'ombre chaude de sa forge, il tra- versait le petit village.
Sous le gros arbre, près du vieux puits, des jeunes filles causaient, penchées sur de la lingerie blanche, du soleil plein leurs jupes. Elles levaient la tête sur son passage. Il les entendait rire derrière lui, peut- être en manière de moquerie ou de nafve provoca- tion, peut-être aussi parce que le cours de leurs pensées exigeait cette gaieté subite.
....Aux cabarets et aux auberges, des rouliers dor- maient sur les tables — les servantes choquaient des verres dans les armoires — le tic-tac des horloges venait des maisons jusqu'à lui, lent comme des pa- roles de sagesse
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...Jean Jacques était à peu près certain de retrouver Louis Auffray philosophe sur le vieux banc, usé aux angles, où il a râpé une à une toutes ses culottes de velours.
Ce banc s'appuie à la maison... Des fougères ont poussé alentour parce que le soleil y vient très atténué, Louis Auffray depuis des années s'est complu à y fumer sa pipe aux après-dîners.
De là, il embrasse d'un coup d'œil les grandes prairies coupées de barrières, le pont sur le ruisseau, plus près, son poulailler de treillage.
Le poules et les coqs s'en vont au fur et à mesure vers leur destin lamentable ; le poulailler reste le même, tant il ëst vrai que le départ d'un être modifie peu à l'aspect général des choses — cela sur toutes les échelles, pour les hommes comme pour les poules, qui dans une certaine balance pèsent sensiblement un même poids.
— Bonjour, père Auffray!
— Comment allez-vous, garçon? Il lui tendait la main, du recul de son corps 1
faisait une place sur le banc, plissait drôlement le cuir de sa paupière, en une manière d'intelligence, lui bourrait le genou à deux reprises, finalement hochait la tête avec un petit claquement de langue.
— Conte-moi ce que tu deviens, garçon.
Louis Auffray écoutait en silence — avec parfois un haussement d'épaules qu'il dédiait sans doute à l'en- semble des choses. Il avait, aux temps reculés de sa jeu- nesse, tenté de grandes aventures et entrepris des voyages sur les mers — aimé une femme. Le tout avait piteusement fini. Il avait, depuis, fait beaucoup de métiers, jusqu'au jour où il s'était établi définitive-
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ment marchand de poules. Il vivait là seul Il n'ai- mait pas les hommes. La terre de campagne lui suf- fisait, la contemplation de petites choses, la fumée qu'il tirait de sa pipe, la lecture d'une vieille bible qu'il conservait dans un tiroir.
...... Ce que tu me dis là, garçon, c'est intéressant,
sans l'être.... Ton père est un homme qui ne se laisse- rait point faire tort d'un sou, mais c'est peut-être bien sa seule vertu.... Ta mère est une bien bonne
dame... Elle jouait avec mes poussins quand elle était petite... EUe n'était pas plus méchante qu'eux.... Je
ne te dis point qu'elle l'est devenue... Quand je lui apporte ses treize œufs à la douzaine, il y en a quel- quefois un qui est un peu moins gros que les autres... il n'y a que celui-là qui l'intéresse... La voilà si chagrine qu'elle ne pense seulement plus aux douze autres.. C'est à croire que je les ai appor- tés en trop....
...Tu as des amis : c'est de la jeunesse ; faut attendre qu'elle vieillisse pour savoir ce qu'elle vaut*
...Non, ce que tu me racontes, mon garçon... c'est intéressant sans l'être. »
Il disait aussi : « Je t'aime bien. Tu es le seul
vivant à qui je pense quelquefois en donnant du grain aux petits, ou en conduisant ma carriole... Cela tient peut-être à ce que tu me rappelles un garçon que j'ai eu dans le temps.,.. Il ne promettait pas de devenir extraordinaire... Mais il était bien affectueux, bien crédule... avec des pauvres petites épaules maigres.,. Je l'avais eu dans mon voyage au Mexique... Il est venu mourir ici....
Dis -toi à part toi : « Le père Auffray m'aime bien... » Ils ne sont pas trois qui peuvent le dire...
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et puis, viens arroser les artichauts, pour te faire des muscles. »
Il fut plus catégorique un jour que Jean Jacques avait promené sa mélancolie à côté de lui comme une ombre, sans pouvoir la perdre en route.
(c ...Tu finiras par leur dire bonsoir à tous, mon garçon...
?
— Tu feras comme moi un jour... Tu leur dir bonsoir à tous.
— J'aime bien tout le monde, père Auffray.
— J'ai été comme toi, gafçon, pas plus bête, p plus méchant... je ne veux pas t'ofïenser..,. un peu plus déluré... J'ai eu de l'instruction aussi... et de l'argent plus que tu n'en as... Tout cela n'empêche point qu'un jour je leur ai dit bonsoir à tous...
Écoute-moi bien : Je vais te dire ce qu'il faut à un garçon comme toi, parce que, s'il ne l'a pas, il n'aura rien... et sans être exigeant, il cherchera toujours quelque chose. Et bien ennuyé il serait si on lui disait : « Que cherchez-vous, mon garçon? «parce qu'il ne sau- rait pas quoi répondre.
— Que me faut-il donc, père Auffray?
— Ce que j'ai : la maison... les champs... le pou- lailler... Parce que, vois-tu, une petite maison comme celle-ci....
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....« Une petite maison comme celle-ci avec des champs devant et du bois derrière — les occupations que te donnent les poules et le cheval — une petite fine à midi — une bonne pipe après le àîner assis sur ton banc — et la chasse quand c'est l'époque si tu aimes chasser... cela peut tenir la place d'un tas de choses. Je te le dis, j'ai eu plus d'ambitions que j'en ai. On me donnerait aujourd'hui cent mille francs pour les reprendre là ou je les ai laissées... que je dirais « Je ne joue plus à ça. Faites-en cadeau à un autre. Cela lui fera peut-être du profit. » Tâche im jour de trouver ime pipe comme la mienne et de te payer six douzaines de poules.
Seulement, ce jour-là, il faut carrément que tu mettes ma blouse bleue et que tu dises bien dans ton à-part-toi : « Je l'ai sur le dos — je ne la quitterai plus. » Sois quelque temps sans te regarder dans l'ar- moire à glace pour ne pas regretter ton petit veston du dimanche. Et dis-toi encore, comme je ne sais plus quel amiral : « J'y suis, j'y reste. » Ils peuvent venir me chercher; ils ne me trouveront plus. Ou s'ils me trouvent, je ne bouge pas. Je ne savais peut-être pas grand'chose. Je vais m'appliquer à oublier ce que j'ai appris de côté et d'autre. Voilà, mon garçon !
— Oui, père Auffray, disait Jean Jacques... Vous
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êtes là, vous êtes tranquille... Tout s'est arrangé pour vous — forcément, puisque vous n'avez plus que vous.
— Laisse-les faire, va... et laisse venir. Je tâcherai de faire quelque chose pour toi.
Les visions pacifiques de solitude heureuse.... les images de campagne, dorée ou luisante de pluie, avec des meules de foin, des chèvres à l'attache... des saints amis de paysans.... un défilé de chromos d'albums.... accompagnent un moment Jean Jacques sur la route du retour
Ce sera bien !... c'est le père Aufïray qui a raison !... Pourquoi pas?.*. Pourquoi le ciel ne se ferait-il pas léger pour Jean Jacques, un jour? Ce sera bien !... ce « serait » bien.....
Voici les premières maisons.... l'octroi n'est pas loin. Les images quittent Jean Jacques et tombent sur la route une à une... Six heures et demie... A sept heures il sera chez lui Il attendra une demi-heure le dîner...
Angot et Simiane doivent être au Molière... Grefiier va les rejoindre et Jean Cagoule va passer vers sept heures et quart, avant d'aller jouer le Juif Errant, (( En prenant le tramway, je serais à temps à l'apéritif. » Mais, c'est encore une dépense : hier le Molière, où il a payé pour tout le monde ^ c'était son tour, mais c'est une dépense tout de même — aujourd'hui une station à l'auberge en cours de route à l'aller, une autre au retour.... le Molière encore.... « Si je prends l'apéritif aujourd'hui, je ne le prendrai pas demain. Si je me le réserve pour demain, demain l'après-midi passera plus vite. »
C'est ridcc d'attendre le dîner qui le gêne et Tat-
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triste, et ridée de dîner comme tous les jours, et, le couvert ôté, d'attendre devant le journal que Fheure du sommeil approche....
Dans le fond, ce n'est pas plus gai quand il va prendre Tapéritif.... Angot, Greffier, Simiane s'agi- tent et boivent le cœur léger.... Ils ont toute la soirée devant eux... les verres vidés, ils vont en remplir d'autres dans les petits restaurants où ils prennent leur dîner. Pour Jean Cagoule le beau moment de la journée commence ; il va se grimer, s'habiller.... des- cendre sur la scène.... faire une voix dans la foule au premier acte, un seigneur au troisième, un chanteur des rues ou un cardinal au dernier; c'est du mou- vement, de l'agitation, et le contact de gens « inté- ressants » qui « ne sont pas pareils aux autres » — et il paraît que les acteurs, au nez du public, s'amusent entre eux de si bon cœur !
Pour eux tous, l'apéritif n'est qu'un plaisir de tran- sition. Pour Jean Jacques, il est xme fin, une récom- pense, la joie promise. Il économise son plaisir et le liquide dans son verre, en regardant tourner l'ai- guille : « j'ai encore cinq minutes... et une gorgée de Dubonnet. »
On se lève — lui quelquefois avant les autres, à cause de l'heure ; et quand il serre les mains, il a envie de dire : « Invitez-moi donc, si vous croyez que vous pourriez arranger cela avec mes parents qui m'at- tendent. » Naturellement on le laisse partir, avec autant de facilité qu'on l'accueillit. « Je resterai dîner un jour, avec eux.... oui..., un jour.... je ferai cela. » Puis il pense que ce serait un jour par hasard. Il se connaît. Il sait que, dès le potage, l'imminence du dessert lui donnerait envie de pleurer — d'autant plus
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que ses camarades, qui sont des habitués, n'auraient aucune raison de prolonger ce dîner au delà de leurs habitudes.
« Un plaisir isolé ne peut pas faire plaisir » résume Jean Jacques.
Il tire sa montre. En discutant avec lui-même
il a pressé le pas, il a gagné du temps.... La perspec- tive de trois quarts d'heure vides devant lui Téloigne du chemin de l'épicerie — et le fait même d'avoir voulu le fuir ce soir-là, le pousse au café MoHère.
XI
Il le fréquenta avec plus de régularité qu'il n'eût osé l'espérer.
Simiane, Greffier et Angot le virent presque quoti- diennement à leur table. Il dîna avec eux dans les petits restaurants, commanda du vin, lui aussi, laissa sa ser- viette en bouchon sur les tables, et parfois, ayant pro- longé avec les autres l'heure du café et des liqueurs, dans une salle de buvette modique, fit la navette par les rues, ne quittant ses amis qu'à leur porte. Ils avaient accoutumé de se reconduire les uns les autres. Après quoi Jean Jacques retrouvait son chemin tout seul....
Un petit avancement au bureau, dû au brusque décès du second caissier, avait beaucoup fait pour arranger ses affaires. Il avait désormais une bonne petite situa- tion. En Janvier, une gratification, qu'il ne déclara pas chez lui, lui avait ouvert l'horizon fermé. Jean Jacques calcula qu'en gérant cette somme avec éco- nomie, il pouvait deux ou trois fois par mois dîner en ville, et même inviter un jour ses quatre camarades, puisqu'en retour chacun l'inviterait une fois — ce qui lui assurerait quatre dîners gratuits. Peut-être ne fallait-il compter sûrement que sur trois, car il y a toujours un peu de déchet en matière de dîners rendus, mais c'était \m petit sacrifice que ses finances lui per- mettaient. Peu à peu, avec l'habitude, il s'enhardit. Il osa regarder de sang-froid ses amis, analyser leur
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sûreté d'eux-mêmes, discuter dans son intimité leur séduction. Il le faisait avec respect et le seul désir d'augmenter son admiration. Mais il sentait qu'il admi- rerait mieux le joiu: où il se sentirait auprès d'eux plus à l'aise. ... et il se mettait à l'aise. De petits détails remar- qués lui firent plaisir. Il remarqua, par exemple, que la belle confiance de Simiane et sa parfaite tenue le quit- taient parfois à table. Il avait tel geste, telle façon de manier son couteau ou de se servir de la sauce, que l'épicière devant sa toile cirée n'eût pas tolérés à son fils. « Pauvre ami, pensait Jean Jacques, il s'est fait tout seul. Il a encore plus de mérite que je ne croyais. »
Dans une lettre de mise au point qu'Angot adressait à une petite fille trop éprise, et qu'il faisait circuler avant de la mettre à la poste, Jean Jacques releva deux fautes d'orthographe qui lui rendirent Angot plus cher : « Pauvre vieux, il a plus de génie que d'ins- truction. S'il voulait me donner son génie, je lui don- nerais bien mon instruction. »
Il connut aussi que les guêtres de Greffier n'étaient pas de première fraîcheur : « Il n'est pas riche. Il ne veut pas que cela paraisse. »
Il ne les admirait pas moins tous, et ne les en aimait que mieux ; il se sentait honoré de ses petites découvertes comme de confidences — et, avec cette impression heureuse que chacun lui avait fait la con- fession de sa faiblesse, il se serait ouvert le cœur pour leur en donner des morceaux.
a Maintenant nous nous connaissons tous. Nous n'avons plus de secrets les uns pour les autres. » Il eût aimé dire cela à tout bout de champ, en réu- nissant toutes les mains de ses amis et en y joignant les siennes. Il ne l'exprimait pas, mais son œil le
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disait. En même temps, la bouche se détendait, les coudes se décontractaient. Jean Jacques osa répondre sans qu'on Tinterrogeât, parler sans cette façon des premiers temps de retenir le mot avant de le laisser aller... et de le suivre des yeux pour voir ce qu'il deve- nait, qui les avait mis en joie. Il osa rire de son plein gré, sans se croire obligé de pencher indifféremment vers celui qui parlait ce sourire tremblant, et un peu niais, qui les avait séduits d'abord.
Un soir que la brillante conversation des autres
l'avait particulièrement sorti de lui-même, il voulut apporter à la discussion poético-psychologique que chacun soutenait pour la beauté des mots avec la plus spontanée mauvaise foi, l'appoin': de son impression personnelle :
— Écoutez, dit-il je vais vous départager : je peux d'autant mieux me mettre à la place de chacun, que, tous les cinq ici, nous avons la même nature.
...En ses yeux brillait la conviction de celui qui
parle pour tous. Les mots lui venaient avec abon- dance : il allait pouvoir les choisir; les muscles se préparaient pour les gestes qui soulignent et appuient la pensée. Mais Jean Jacques s'aperçut soudain que
l'auditoire ne lui était pas acquis Le nivellement
« des natures » l'avait mal disposé. Angot et Simiane se turent, pincés, la tête un peu en arrière ou sur le côté.... l'air ailleurs... l'œil éteint d'un président d'as- sises qui attend qu'on fasse silence pour donner lec- ture du verdict.
« Louis XVI et moi, nous réparons les serrures à nos moments perdus », dit seulement Greffier, et en même temps — la main au gilet — l'arcade sourci- lière étreignant le monocle — il mimait le lord anglais
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impertinent et las et tel qu'on le représente de la façon la plus courante.
Seule débordait la joie de Jean Cagoule. Devant les figures figées et Télan mort-né de Jean Jacques, il se tapait les cuisses, soufflait dans sa pipe vide, portait un toast, renversait son calvados sur la table, levait vers le plafond sa canne « en bois rustique » et pous- sait de retentissants « Hurodax ! Hurodax ! » C'était son cri de joie et il l'avait choisi, après des lectures, d'apparence mérovingienne.
Ce fut tout. « J'ai dit un « nous » en trop » —
pensa Jean Jacques — et le reste de la soirée, il eut envie de pleurer. Il lui semblait injuste que ses amis eussent si nettement voulu lui signifier « des distances » qu'il chérissait trop pour les avoir oubliées.
« Je ne les verrai plus, bien sûr.... Je ne veux tout de même pas qu'on se moque de moi I » Il essayait ainsi de se redresser devant lui-même. En réaUté il eût par- donné à l'ironie; c'était l'ignorance de l'attitude à adopter désormais qui le gênait.
« Non, c'est fini. Je vais payer ce soir pour Greffier qui a laissé son porte-monnaie dans son autre veston — et bonsoir ! »
Et quand il ajusta à son avant-bras la canne re- courbée qu'il portait comme un parapluie.... ayant dit au revoir à tous et tourné les talons, sans recon- duire personne ce soir-là.... deux larmes lui mon- tèrent, sans qu'il pût les prévenir, car brusquement, au coin de la rue Contrescarpe, les bonnes heures de ces derniers temps venaient de lui apparaître frappées de nullité dans le souvenir.
XII
— C'est malheureux que tu ne sois pas demoiselle. Tu aurais pu épouser le fils de Rousseau, le pépinié- riste. Ça aurait fait « Jean Jacques Rousseau » — disait Toncle Charles une fois Tan.
Jean Jacques se répétait la plaisanterie de l'oncle Charles en descendant la rue qui porte le nom du Genevois... Un peu plus bas, il se demanda par quelle transition, de la plaisanterie de l'oncle Charles il en était arrivé à se chantonner à mi-voix sur un rythme ralenti :
« Àh ! ça ira 1 ça ira ! ça ira I
Car ils sont unis tous les vrais patriotes.
« Ah 1 oui, mon père ! » Le Ça ira ! était le chant des Sans-Culottes, et l'épicier avait longtemps pris Jean Jacques Rousseau pour un Sans-Culotte.
Ayant retrouvé la chaîne de ses idées, il se demanda pourquoi il s'était inquiété de la retrouver. Sa pensée indécise balança un moment, avant de se lancer, entre les événements de la Révolution, le prix qu'il convient de mettre dans un rasoir... le son de la voix de Marie Lucienne, chaque jour plus indécis.... puis, sans prendre de décision... retomba dans le champ connu des préoccupations ordinaires, où Jean Jacques lui laissait peu de repos, la faisant sauter à cloche- pied à longueur de journées.
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Au bas de la rue pourtant, elle reprit un peu haleine, — Jean Jacques se demandant ce qu'il était venu faire là — vagabonda un peu derrière les péniches qui al- laient et venaient sur la Loire, interrogea les nuages, l'heure, la couleur du temps, sur l'opportunité d'aller à droite ou à gauche.
Jean Jacques prit à droite, et marcha devant lui sur la Fosse.
— Va, Jean Jacques ! fais attention aux flaques d'eau. Tu portes les bottines que tu avais payées quarante francs, pour être élégant, toi aussi.... Tu les a choisies trop larges — parce que tu n'as pas l'habi- tude; aussi elles se déforment; mais que cela ne t'empêche pas d'éviter les flaques d'eau!... Quarante francs!....
C'est une pensée maternelle et qui sait entrer ^
dans les petits détails matériels. ^
« Tu es venu là, petit, tout jeune ». ]
C'est une pensée qui vit à l'aise dans le sou- ;
venir.
« Tu y venais, pour les bateaux Par la suite :
tu y es venu avec des amis, ou dans l'espoir de mau- vaises rencontres... ou pour ricaner avec Greffier qui se moque de tout, et a chipé un Baudelaire chez le marchand de livres de la place Bretagne, pour ricaner sur ceux qui s'imaginent voir du nouveau en faisan le tour du monde... Mais en ce temps-là, tu ven ' pour les bateaux.... Il faut reconnaître ce qui a ét tu avais raison ou tu avais tort, mais tu venais v les bateaux I »
C'est une pensée qui veut de la précision jusq'
dans le rétrospectif.
« Vois où cela t'a mené, d'avoir bâillé à l'esp '
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et aux mauvaises plaisanteries de Greffier. Il voulait bien de toi pour l'entendre. Mais il ne se soucie pas d'avoir à t'écouter. Cela t'apprendra à approuver avec une conviction sans réserves et une bouche fendue de contentement les jeunes gens qui gardent pour eux ce qu'ils pensent et te font cadeau du déchet. »
....C'est une pensée sévère, et qui fait la leçon, et qui démasque tout les torts.
....« Tu les aimais bien ! Tu croyais que peu à peu vous alliez vous entendre comme des frères... et que cela remplacerait telle chose... Oui! chut! chut!... mon pauvre Jean Jacques. Tu n'es pas digne d'eux, qu'est-ce que tu veux ! Il y a des supé- riorités. Tu leur es inférieur... n'est-ce pas?... Tu vois bien. »
....C'est une pensée qui voudrait trouver un moyen de conciliation....
....« Tu leur es bien réellement inférieur? .... Tu ne ré- ponds pas...? Laisse-moi un peu regarderie pont trans- bordeur, et le soleil dessous. Cela va me reposer.... Je travaille pour toi.... C'est beau, cette heure-ci.... Regarde le gros qui entre.... le gros navire, bien sûr... Un cargo?... ou un steamer?... Tu as su les noms ! Oh 1 Tu as su les noms ! Tu ne te souviens pas? Je ne veux pas te fatiguer.... c'est loin... Il vient d'Argen- tine
« Je voudrais arriver ce soir... Je verrais la Fosse pour la première fois... Je débarquerais.... J'irais dîner là.... J'aurais de quoi payer. » Tu disais cela... Ah! Tu l'as dit ! Ne me mens donc pas, va, toi qui ne mens à personne.
....Simiane a écrit un joli poème là-dessus — le port
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— les quais — Quand il se promène sur la Fosse, il ne perd pas son temps :
« Il y avait des arrivées. Et il y avait des départs... Ce qui prouve que Ton arrive, Ce qui prouve que l'on s'en va... »
Il a du talent. Ils en ont tous. Tu le sais... tu les admires assez ! Si tu avais du talent, toi aussi.... tu serais de plain-pied avec eux
Tu n'as pas de talent, toi, n'est-ce pas? Comment
en aurais-tu puisque tu n'as rien fait?... Parce qu'enfin, je ne parle pas des vers que tu as écrits pour Marie Lucienne... c'était pour lui faire plaisir., tn avais
seize ans Non, tu n'as jamais rien écrit Les
autres? les autres quand... quand tu n'as plus revu
Marie Lucienne?.... Je sais bien.... Mais crois-tu
crois-tu vraiment?
Ils ont du talent C'est-à-dire que.... ce que
Simiane et Cagoule ressentent, ils l'écrivent, Angot le
peint, et Greffier le met en traits d'esprit Remarque
bien, que tu as ressenti beaucoup de choses.... tu aimais fort Marie Lucienne.... Si tu l'as mis dans ces vers là....?
Oh! regarde le soleil dans la flaque d'eau, là, à tes pieds, on dirait un plat d'or que le vaincu
t'offrirait tu sais, dans l'histoire romaine ou
grecque
Relis-les, tes vers... le cahier est dans l'armoire^
près de la cheminée... Tu les montreras à Cagoule. En somme pourquoi pas? Tu as souffert toi aussi.... Tu te rappelles.... ! et comme tu l'aimais I
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Te rappelles-tu les premiers vers?.... Dis un peu pour voir.
— a O Marie laissez-moi vous dire « Je vous aime » Lucienne, laisse-moi te dire mon amour Et soufîre que ce mot pur comme le ciel même. De la nuit de mon cœur, enfin, jaillisse au jour !
— Non rien rien.... Dis-en d'autres, je t 'écoute.
Dis-moi ceux que tu écrivis au lendemain du jardin des plantes.
— ...« Le destin a tranché comme une faux Notre bel amour qui fut sans défauts Là où la faux a passé. L'herbe ne pourra plus pousser ».
— Eh bien! Eh bien!... Je crois que... hein? Tu pleures....? tu ne t'attendais pas à pleurer sur tes vers... Ne pleure pas! et marche moins vite. Tu te fais sauter le cœur... Ou bien si ! va ! pleure 1 tu peux pleurer ! Cela prouve qu'ils sont beaux !... Je crois que tu peux les montrer ces vers-là !
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XIII
Jean Cagoule ouvrit la porte à Jean Jacques. « Hurodax !.... Comment vas-tu? Assieds-toi sur le lit. »
En bras de chemise, sans col ni cravate, à sa « table de travail » il faisait un petit dîner avant de se rendre au théâtre. Depuis quelques semaines, il ne prenait plus au restaurant qu'un repas sur trois. Il comptait ainsi réaliser des économies suffisantes à l'achat d'un complet veston « ce qui se porte à la Co- médie Française », un pardessus « à la demi-solde » — avec du velours — un chapeau « bien conformé », et des gants blancs « de ces gants épais, tu sais, où l'on n'a pas ménagé la peau — des gants de planteur bré- silien, mais blancs!
Il comptait, vers la fin de la saison, aller voir ses parents dans la petite ville natale. Ses allures libres y déplaisaient. On avait suivi de loin, avec ce regard attentif et qui voudrait jeter le mauvais sort, ce fils de petites gens qui faisait ses études et menaçait d'entrer dans les grandes écoles....
Un jour, le petit Hervoche revint de Nantes triom- phant : « Il écrivaille... je ne sais où.... Il est entré au théâtre... avec sa grosse tête ronde !... Il se fait appeler « Jean Cagoale »... et il a une envie de vin sur la joue gauche !... Il est le dernier sur l'affiche... I ! Il a mal tourné! ».... Et la bonne petite ville natale put ouver- 146
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tement renier un de ses enfants plus aventureux que les autres...
— Ce sont des imbéciles ! ... Ils ont tourné le dos à ma famille. Ma mère ne vend plus ses parapluies... Je vais leur montrer qu'on peut mal tourner et revenir nippé dans de l'étoffe à pleines mains. Ce qui me manquera ce sont les cols... Mais, avec les cravates à la Vigny, on peut porter n'importe quoi — la cravate cache tout. ....Tiens, si tu as soif, presse-toi un peu de citron dans l'eau. Bois-le sans sucre, c'est meilleur...
Il coupa avec son canif trois tranches d'un sau- cisson, qu'il remit soigneusement dans son papier, et ranger dans le dernier casier de l'armoire, entre une paire de souliers et « la boîte aux souvenirs ». — — Alors. La vie est belle?
— Cela dépend des jours, dit Jean Jacques.
— Crie Hurodax ! deux fois tous les matins en te levant ; tu verras toujours ce que cela donnera.
Il se leva pour jeter par la fenêtre les trois petites lanières de peau de saucisson.
— Regarde cette femme.., Regarde cette chair promise !
— Je vois, dit Jean Jacques....
— Ah ! la broyer sur mes genoux nerveux en criant vers les étoiles : « Je suis la brute épaisse... Il me faut des victimes ! ». Et de loin, il apostrophait la silhouette féminine d'une voix tonitruante... mais qui portait peu car il avait la diction confuse :
— Va ! chair exaltée ! va ! impudique ! Je monte sur ma douleur pour flétrir ton âme hypocrite ! Je monte sur mon saucisson pour mépriser tes vaines parures !
Il ferma la fenêtre derrière lui, puis, la figure épa-
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nouie... une rondelle de saucisson dans la bouche, assis sur sa malle, il se mit à fredonner une série de « poum, poum, ti li li U li, pam, poum » se tapotant les cuisses en mesure.
Ainsi il éprouvait le besoin de dépenser en mots
et en sons une richesse de nature, d'indépendance et de joie qui n'avait point le champ libre parmi les médiocrités de sa vie matérielle. Il vit à Jean Jacques des yeux de timide attente : « Tu peux parler, tu sais... Veux-tu du saucisson? Truculent, mais bon type, moi ! tu sais. Je t 'écoute... »
Il entendit la confession de Jean Jacques où en- traient pour une part égale l'humilité et le besoin de
se redresser Il entendit les poèmes que Jean Jacques
avait recopiés la veille sur un cahier cartonné, avec les corrections et les retouches de la dernière heure. Au quatrième vers, Jean Jacques levant les yeux, le vit la tête en avant, pouffant de rire avec suite sur sa pipe... congestionné de l'effort qu'il faisait pour se retenir, tout secoué, les larmes aux yeux.
Il devint si pâle que Cagoule se sentit détenteur d'un grand espoir — ou d'une grande douleur. « Con- tinue... continue... Je ris en pensant à leur tête l'autre soir... La tête d'Angot surtout. C'est quelquefois plus drôle encore au souvenir que sur l'instant. Mais vas-y, continue... Non, recommence... je ne t'ai pas assez bien écouté — et c'est très bien, tu sais — ça m'a l'air très bien I »
Il se mit à sucer sa pipe en évitant de regarder Jean Jacques, et en s'imposant, pour se faire un visage, de penser à la plus ennuyeuse de ses préoccupations du jour...
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« C'est bien, mon vieux.... oui... Moi je trouve cela
très bien... » ; la pipe devait être bouchée tant il pre- nait de peine à souffler et aspirer tour à tour. « Beau- coup de sensibilité... et c'est tellement énorme, la sen- sibilité!.. Moi, cela m'a ému.... le troisième poème surtout... ou le second.... Tous d'ailleurs.... Je te féli- cite... C'est très émouvant plus encore ce que tu
ne dis pas... que ce que tu dis.
— Mes vers ne sont pas très réguliers, dit Jean Jacques, mais,