^:<tf:x^#/>^U'

^I^i.

Wm

l V«- A L.£

^f^S^^^^f^t^

^KK^

^.-^^'r'^t^'^Xt^i

■in io

O

UJ=

>=

z=

55=

3=

T-

1^

Si

co

>^,

SaDi2

es Duels ^:SeT Quentures

Préface (^e M félicfcn ^ar^psaur

'^''^'^«r-- -'•- "*''*^«*

E fLAMMARION. Éditeur . 2(^./?oe /?âc/ne Eâ.

I

Digitized by the Internet Archive

in 2010 witli funding from

University of Ottawa

Iittp://www.arcliive.org/details/lamaupin1670170700leta

LA MAUPIN

(1670- 1707)

OUVRAGES DU MEME AUTEUR :

Le Duel, I volume grand in-8" 5 »»

Ventre et C", éditeurs, Nice.

Le Duel à travers les Ages, i volume grand in-8° illustré. . . 12 »» M.1RP0N ET Flammarion, éditeurs, Paris.

Les Jurys d'Honneur et le Duel, i volume in-8° j 50

Imprimerie du Petit Niçois, éditeur, Nice.

L'Honneur et le Duel, i volume in-S" 3 50

Flammarion, éditeur, Paris.

Le Duel Moderne « Faut-il se battre », i volume grand in-S". 3 50 Flammarion, éditeur, Paris.

La Chevalière d'Eon (étude histor.), i volume in-8° illustré, . 5 »)> Flammarion, éditeur, Paris.

Historique des Universités Françaises, i broch. grand in-8°. . . 2 «» Ventpe et C'=, éditeurs Nice.

Nice de France (histoire), i volume J 50

Marpon et Flammarion, éditeurs, Paris.

L'£cAt'Z/e (nouvelles), l volume in-S" J 50

Imprimerie des Alpcs-Mariiimes, éditeur, Nice.

l^cij/j/cs (nouvelles), 1 volume grand in-8° 3 50

Flammarion, éditeur, Paris.

Vers l'Liéal, Comédie en l .\cte, i volume in-8" illustré 3 »»

Flammarion, éditeur, Paris.

Le Cauc/iemar.-iePicrro/, Comédie en I .\cte, I vol.gr. in-8°ill. 3 »» Flammarion, éditeur, Paris.

EN PRÉPARATION:

Les Joueurs d'Epêe en France à travers les Siècles, un fort volume Ferrailleurs et Tireurs d'Armes. Corporation des Maîtres d'Armes. .\cADÉMiEs et Manèges.

L'Histoire de la Censure depuis ses origines 2 volumes

Un Grand Homme de Province, Roman i volume

v^

IL A ETE TIRE «*» DE CET OUVRAGE 40 EXEMPLAIRES SUR PAPIER SPÉCIAL «=?=» NUMÉROTÉS "=?=» PAR l'aUTEUR

G. LETAINTURIER-FRADIN

LA

MAUPIN

( 1670- I 707)

Sa Vie ^ '^<='

Ses Duels <^

Ses Aventures

PARIS Ernest FLAMMARION, Libraire-Editeur

26, Rue Racine, 26 1904

ML

Monsieur FÉLICIEN CHAMPSAUR je dédie ce livre

Hommage de respectueuse admiration

Cher Monsieur et Confrère,

J'ai lu très rapidement et avec plaisir ces bonnes feuilles. Comme l'histoire est plus romanesque qu'un roman! Imaginez Dumas père inven- tant les aventures d'un être hybride, mi-partie spadassin et ballerine, on criera à l'impossible. Je ne parle pas du reproche d'immoralité adressé à l'étrange héroïne, ^f^elisons la préface de Théophile Gautier.

Et cependant ces coups d'épée, ces folies, ce vice, ce mysticisme (les invertis sont souvent des mystiques), tout ce que vous nous conte:^ avec tant de verve, est la vérité même. Cela

tient du récit de cape et d'épée et de la clinique d'un Charcot.

Maître en fait d'armes et érudit en fait d'histoire tliéâtrale, vous avez ajouté une page tout à fait captivante à vos précédents ouvrages, un livre dont le principal personnage ne rece- vrait pas le prix Montyon, ai-je besoin de le dire? mais qui m'a charmé et qui charmera bien d'autres lecteurs après avoir fait revivre un type bien curieux et un passé bien divertissant sous les yeux de

Votre dévoué,

JULES CLARETIE

22 Novembre igoj.

PREFACE

/;i>^'B^?^ lettré charmeur et renseigné ^&?B_^g/ qui a écrit ce beau livre d'anec-

<^^^^SS dotes pittoresques, /^ 'Dwe/ à travers les Ages, ce carnet d'his- toire, Nice de France, préfacé par Jules Simon et irradié du soleil de ce paradis qui s'apothéose à Monte-Carlo dans une féerie de couleurs, de mer bleue, d'azur, de fleurs et de beauté, l'auteur encore de cette curieuse étude d'un personnage ambigu, le Chevalier d'Eon? déconcertant, énig- matique, batailleur en diable, coura-

II Préface

geux jusqu'à la témérité, celui que tentèrent les héros et les héroïnes d'épée, Gabriel Letainturier, devait fatalement tomber amoureux de cette passionnée d'art, de pointe et de sen- sualité : la Maupin.

On n'est pas bien fixé sur le per- sonnage insexué que fut le Chevalier ou la Chevalière d'Eon; mais, si la Maupin s'habillait en homme ou en femme, indifféremment, elle a laissé la réputation d'une incontestable amou- reuse. Il semble, en effet, qu'elle n'ait vécu, chanté, lutté que pour l'amour. Tous ses actes le prouvent: c'est parce qu'elle aime un prévôt qu'elle quitte son mari ; c'est afin de satisfaire une violente passion pour une jeune fille, aperçue au théâtre de Marseille^ qu'elle se sépare d'un amant et qu'elle s'intro-

Préface m

duit dans un couvent l'on a caché la vierge qu'elle aime ; c'est pour un mousquetaire qu'elle abandonne celle- ci ; puis, c'est le comte d'Albert dont elle s'éprend éperdùment, jusqu'à la souffrance ; et ce sont encore des baisers de mâles et des caresses d'amantes, des duels, des intrigues, d'extraordi- naires aventures, et de l'amour, de l'amour encore, et toujours.

Pour les femmes avides de son baiser, la Maupin fut un merveilleux amant; pour les hommes qui la vou- lurent, elle fut une ardente maîtresse: et l'on comprend queThéophile Gautier se soit attaché à elle, en un roman prestigieux, avec la sensualité insa- tiable d'un grand poète plastique.

Ici dans l'œuvre de M. Letain- turier ce n'est pas une aventure de

IV PaÉiAcr:

la Maupin, ce sont toutes ses aven- tures, toutes ses passions, c'est toute son intimité. La femme y apparaît ainsi qu'une créature chercheuse de sensations et de querelles, prête incon- tinent à sortir l'épée du fourreau ou à tendre les lèvres.

Rien ne l'arrête: elle va dans la vie, superbe de jeunesse et de beauté, brisant les obstacles, arrêtant, d'un geste, le rire des sots, faisant trembler les lâches, émerveillant les courageux, séduisant les artistes et grisant les voluptueux. Elle va, fîère, hautaine ou sensible^ la main sur le pommeau de son arme, l'œil provocant et la bouche prometteuse, pareille à un beau mousquetaire; elle glane des cœurs, en enferre d'autres, fait claquer ses talons rouges dans une piaffe impatiente

Préface v

OU se laisse tomber, pâmée^ dans les bras de celui ou de celle qui la veut et qu'elle veut.

Voilà^ à grands coups de plume rapide, une esquisse de cette héroïne éprise de témérité^ d'idéal, de perver- sité, d'inconnu, curieuse insatiable, adversaire experte et savante en duo comme en duel, figure de rêve et de roman, de passion et d'art, mélange déconcertant de tendresse câline et de sauvagerie indomptée, admirable et dangereuse, pour son épée, pour ses lèvres, pour son talent et sa beauté. Mais ce croquis, en guise de préface, n'est qu'un pastel effacé: il faut lire le livre. D'aucuns v goûteront, en lettrés, bien entendu, l'aphrodisiaque saveur qui se dégage du souvenir impérissable de la Maupin, mettant

VI Préface

au cœur une émotion de volupté un peu triste.

Oui, à parler des mortes troublantes du passé, on éprouve une mélancolie de n'avoir pas vécu au temps qu'elles emplissaient de leur attraction. Phryné, Cléopâtre,Messaline, Ninon de Lenclos, malgré les siècles qui nous séparent d'elles, restent toujours vivantes, évo- quées éternellement par les imagina- tions. Que savons-nous de tant de per- sonnages qui occupaient la société de leur bruit, à l'époque de la Maupin? Sa physionomie, à Elle, garde son éclat, après sa mort, comme ces étoiles loin- taines qui, en un voyage de lumière, scintilleraient encore, pour la terre, pendant des années, si elles venaient à s'éteindre. Presque tous les acadé- miciens contemporains de la Maupin

Préface vu

sont oubliés, quand elle est immor- telle. On ne connaît guère les noms des auteurs dont elle interpréta les œuvres, tout le monde sait celui de cette radieuse femme d'art et d'amour: Mademoiselle de Maupin.

Telle est la séduction qui se dégage de ces Mortes qu'elles nous hantent, à travers tant de siècles et d'événements. Ah! toutes celles qui furent des chefs- d'œuvre de passion et de beauté! toutes celles qu'on a désirées, ne fut-ce qu'un instant, et qu'on n'aura pas eues!

FÉLICIEN GHAMl^SAUR

4^

n^>

AVANT- PROPOS

E sa plume magique, superbement évocatrice de gestes altiers,Théo- ^ phile Gautier a essayé de faire '>- ^"^ revivre .Mademoiselle Maupin.

Mais son livre était œuvre pure de poète, et son héroïne paraissait sortie toute armée de sa magnifique imagination d'artiste.

De sorte qu'avec beaucoup d'autres, avec tous ceux que la physionomie curieuse de cette bretteuse du xvii"" siècle avait pu tenter, je me suis longtemps demandé si Mademoiselle Maupin n'était pas un mythe, une Minerve décadente que, seul, l'esprit imaginatif avant tout du Grand Théophile Gautier avait conçue.

A V ant-Propos

L'hypothèse était d'autant plus vrai- semblable que, chez les contemporains de la Maupin comme chez les écrivains d'aujourd'hui, aucun historien n'avait jeté un coup d'œil curieux sur ce qu'avait pu être la vie d'une femme que ses succès au théâtre, autant que sa réputation d'escri- meuse, auraient rendre célèbre.

Mademoiselle Maupin n'était pas, ne pouvait pas être un personnage de roman. Son nom, bien avant l'œuvre de Gautier, était connu. Encore qu'on n'eût pas de détails précis, significatifs, on connaissait cependant d'elle une vie agitée, des aven- tures bizarres, quelques scandales, que l'histoire avait émiettés le long des ans qui passent. J'ai donc voulu savoir ce qu'était cette femme énigmatique, et longuement, patiemment, j'ai essaj'^é de reconstituer sa vie.

La vie de la Maupin !

Quel roman troublant et troublé ! Et combien il me paraît inexplicable qu'aucun historiographe n'ait voulu, avant moi, la

A V ant-Propos

reconstituer! J'avais, il est vrai, pour m'encourager dans une tâche particuliè- rement ingrate et difficile, le précédent de la Chevalière, ou, pour mieux dire, du Chevalier d'Eon.

Celui-ci, comme celle-là, avait eu une existence mouvementée, en laquelle les événements les plus invraisemblables, les aventures les plus héroïques, les avatars les plus curieux succédaient les uns aux autres.

Mais, alors que l'existence de d'Eon avait été l'objet de minutieuses études, l'oubli lamentable s'était fait sur Made- moiselle Maupin, et ses héroïsmes, ses folies, comme aussi ses triomphes, ne vivaient plus que dans les poussiéreuses bibliothèques, en des feuillets éparpillés et jaunis par le temps.

J'ai parlé de d'Eon. Aucun nom ne peut être plus exactement évoqué à côté de celui de la xMaupin, et, biographe de l'un, j'ai également voulu écrire de l'autre tout ce que j'avais pu rassembler au cours

A V axt-Propos

de recherches renouvelées aux archives de nos bibliothèques.

D'Eon et Mademoiselle Maupin sont proches parents par l'esprit et par le geste. Et le hasard, en maître ironiste qu'il est, leur a donné plus d'un autre point de ressemblance.

Comme le Chevalier d'Eon, la Maupin cultiva l'art des armes; ce fut une vaillante parmi les vaillants et un maître ès-escrime redoutable. Rarement son fleuret connut la défaite dans les assauts. Comme d'Eon aussi, elle se singularisa en portant souvent un costume qui n'était pas le sien. Mais alors que le Chevalier répugnait systéma- tiquement à la jupe, ce fut toujours avec un dilettantisme aigu, en lequel il entrait certainement un peu du « vice masculin », que la Maupin s'affubla du haut-de-chausses et des bottes éperonnées.

De d'Eon, enfin, la Maupin eut la vie agitée et souvent malheureuse. Comme à lui, à elle aussi, le hasard cruel réserva la fin obscure, presque misérable, des pauvres diables !!

A V ant-Propos

Mais, à rencontre de d'Eon, et il me faut certainement insister un peu sur cette particularité, la Maupin fut, avant tout, une sexuelle, une femme au tempérament ardent pour qui les aventures d'amour primèrent souvent les autres.

Et ne faudrait-il pas s'étonner en passant de ce que, de cette femme que l'histoire peut classer parmi les grandes amoureuses de ce xvii^ siècle, qui se connut surtout en amour, la Légende n'ait laissé, comme désignation définitive, que ce qua- lificatif vague et incertain de « Made- moiselle ».

Elle ! que le Comte d'Armagnac, un expert célèbre des choses amoureuses en ce siècle qui compta le Régent et eut le Pré-aux-Clercs, déniaisa ! Elle qui, alors qu'elle triomphait à TOpéra, n'en fut plus à savoir le nombre de ses amants ! Elle pour qui souvent les amants ne suffisaient plus et à qui il fallait les amours^curieuses et défendues ! Elle qui disputa une femme à son amant! Elle enfin qui, ostensible- ment, en un orgueil éclatant d'androgyne

A V ant-Propos

assoiffée de caresses, affichait impudique- ment les débordements de sa passion ! Elle, une demoiselle! Mais est-ce que la Légende elle-même n'a pas voulu faire œuvre d'ironie, puisqu'à ce qualificatif virginal et pur de Mademoiselle, elle accola le nom de son époux, un époux dans toutes les règles de l'état civil de l'époque, sacramenté par l'Eglise ! M. Maupin.

L'artiste aussi, dans la haute et complète acception du mot, méritait de sortir d'un oubli injuste.

Elle fut la créatrice incomparable de nombreux rôles, sa voix merveilleuse de contralto anima d'une vie intense les déesses de l'antiquité et tant d'autres personnages.

Elle fut la sage Minerve ; elle fut la Pallas casquée et guerrière ; elle fut une Junon d'imposante et majestueuse allure et une Diane amoureuse intensément. Elle fut Cérès la modeste ; elle fut la resplen- dissante Prétresse du Soleil et l'énigma- tique Nymphe de la Seine.

A V ant-Propos

Touchante Pénélope, elle pleura con- grûment (ô. . . ironie du théâtre !) son Ulysse absent. Elle fut enfin TArmide aux baisers dévorants; elle fut la Folie

Et, toujours, elle fut la Femme, la Femme en ce qu'elle a de caresses indéfi- nissables, d'enlacements voluptueux, en un mot la Volupté même.

Que certaines de ses aventures touchent de près à l'histoire secrète du temps, il ne faut pas trop s'en étonner et crier au scandale. L'époque même et le milieu vécut la iMaupin cultivaient le vice avec un dilettantisme raffiné. On s'explique dès lors que la Maupin, avec son tempérament ardent, la curiosité perverse de la femme s'amalgamait avec la fougueuse ardeur de l'homme, en androgyne qu'elle était immoralement, soit mêlée à des aventures quelque peu suspectes et osées ! Et, vérita- blement, le mot miséricordieux de l'Evan- gile pourrait lui être appliqué. Il lui faut beaucoup pardonner parce que, généreuse de son corps magnifique, elle aima vrai- ment beaucoup. Ce fut d'ailleurs, avec son

Avant-Propos

désintéressement en amour, sa meilleure excuse.

C'est sous ce triple caractère d'escri- meuse, de chanteuse et de femme, que je l'ai voulu montrer, telle qu'elle était réellement. De d'Eon à la Maupin, sa très proche parente en l'art des armes et en fatalité, l'assimilation des caractères et des circonstances aventureuses m'indiquait qu'après avoir écrit sur celui-là, je pouvais aussi écrire sur celle-ci. Et puis, c'est l'escrimeuse que j'avais vue tout d'abord et qui me tenta...; l'actrice et l'amoureuse, je ne les découvris que plus tard, après la glane des manuscrits.

Il me faut enfin dire un mot des docu- ments sur lesquels j'ai établi et reconstitué la vie de Mademoiselle Maupin.

Comme pour la Chevalière d'Eon, je n'ai entendu faire avant tout qu'une œuvre d'histoire, et d'histoire documentaire.

Est-ce à dire qu'il faille garantir et authentiquer tous les faits et gestes de la Maupin, tels que je les ai rapportés .>

A V ant-Propos

Assurément non ! L'historien, à mon avis, doit plutôt pécher par excès de scrupule. Partant de ce principe, je laisserai aux « auteurs », d'après lesquels j'ai écrit l'histoire de la Maupin, la responsabilité de certaines affirmations que notre scepti- cisme raisonné pourrait trouver exagérées ou fantaisistes.

Quoi qu'il en soit, telle qu'elle se dégage de l'ensemble des documents gît toute la vie de mon héroïne, l'histoire de la Maupin apparaîtra, même aux plus prévenus, comme une histoire vécue, une histoire tendre et gaie, la robe de la femme froufroute coquettement, cependant que le fleuret de l'escrimeuse zigzague harmonieusement en gestes victorieux et héroïques.

Et l'on pourra réserver un peu de l'admiration qu'on garde aux étoiles dispa- rues, pour celle qui fut aussi une très grande artiste, dont la voix fît vibrer et tressaillir l'âme et le cœur de nos aïeux.

// , \'n> ^''v/Zr . /A////V/

UNE BRETTEUSE

LA MAUPIN

(1670- 1707)

I. Un Début à l'Opéra en 1690

Es quatre heures de l'après-midi, par une froide journée de dé- cembre de Tannée 1690, la rue ■"■^^ Saint-Honoré, en face du Palais- Royal, avait un aspect inaccoutumé. Les représentations de l'Opéra, situé alors dans l'ancien Palais du Cardinal de Richelieu, amenaient bien une certaine animation dans le quartier, les mardis, vendredis et

2 La Maupin

dimanches ; mais cette animation n'égalait en rien celle des grands jours de pre- mières ou des débuts de certaines actrices, qui avaient généralement lieu le jeudi.

Ce jour-là, une foule amusante encom- brait la rue. Les manteaux écarlates des officiers aux gardes dominaient de leurs tons violents l'agréable gris blanc de l'habit des mousquetaires, aux bottes agré- mentées de rubans et de dentelles, frôlant les jeunes seigneurs aux vestes de couleurs rutilantes, brodées et passementées. Çà et là, la noire soutanelle d'un jeune abbé tachait de sombre la foule bigarrée qui se mouvait sous cette fin de jour terne de décembre.

C'était dans la rue un flot, une foule irradiée d'ors et de couleurs, d'où surgis- sait la gamme chromatique des perruques, bouffant sous le chapeau à trois gout- tières : depuis la chevelure grisaille jusqu'à l'opulente toison noir jais, tous les tons du système pileux s'y trouvaient réunis. Parfois, des musiciens pressés fendaient la foule pour atteindre une étroite entrée,

Un Début à l'Opéra en i6go

et disparaissaient subitement comme en quelque sombre caverne. Les carrosses commencèrent à paraître, arrivant péni- blement à se frayer un passage à travers les groupes qui attendaient l'ouverture des portes de la salle, pendant que se faufilaient à grand'peine des marchands qui vendaient le livret de la pièce, 30 sols sans musique, et 12 livres avec la parti- tion. Et cette multitude s'agitait, évoluait au milieu des cris des cochers, des hurle- ments des crieurs et des conversations agressives ou goguenardes des militaires, crânes sous leurs feutres à plume blanche.

Toute cette effervescence était causée par le programme de l'Opéra. Les affiches du Théâtre de l'Académie Royale de Musique annonçaient la reprise de Cadmus et Hermione, de MM. Quinault et Lully.

Mais les placards n'étaient guère expli- catifs, et, selon la coutume de l'époque, ne donnaient que le titre de la pièce et le nom des auteurs. Depuis quelque temps, on commentait fort l'intéressante nouvelle d'un début important pour ce jour-là :

4 La Maufin

Mademoiselle Maupin devait remplir le rôle de Pallas.

L'apparition d'une nouvelle étoile a toujours excité la curiosité parisienne. Aussi en avait-on causé avec animation dans les ruelles et les salons, et, le jour venu, le monde fréquentant les théâtres, et se piquant de belles lettres, s'était-il donné rendez-vous à l'Opéra, pour applau- dir ou siffler la nouvelle actrice, selon l'atmosphère enthousiaste, indulgente ou railleuse qui accueillerait la débutante.

En attendant l'ouverture des portes, la foule amassée guettait les personnes qui entraient au théâtre. Les commerçants eux-mêmes, dans leurs boutiques, cher- chaient à voir passer la nouvelle recrue de l'Opéra, n'ayant pu l'apercevoir avant le jour de la représentation ; car les répé- titions se faisaient à l'Hôtel de l'Académie, rue Saint-Nicaise, butte Saint-Roch, chez Francine, Directeur de l'Académie Royale de Musique.

Les portes s'ouvrirent enfin. Le flot s'écoula dans l'étroite impasse appelée

Un Début à l'Opéra en i6ço 5

Cul-de-Sac de l'Opéra, au fond de laquelle on pénétrait dans la salle moyennant un louis d'or pour les premières loges, un demi-louis pour les secondes, et 30 sols pour le parterre et le second amphithéâtre. Gentilshommes et soldats, nobles dames et bourgeoises envahirent alors le théâtre ; et bientôt il ne resta plus en face de l'édifice que quelques curieux, quelques soldats, gardes ou mousquetaires qui, malgré leur bonne mine, ne possédaient pas la somme nécessaire pour s'offrir le parterre, et les cochers, qui abandonnaient tour à tour leurs carrosses pour aller se rafraîchir Aux bons Enfants, débit de vins tenu par le sieur Loisel, dans la rue des Bons-Enfants.

La salle de l'Opéra, située alors sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la rue de Valois, formait un long parallélo- gramme, large de neuf toises à l'intérieur.

Lorsque Richelieu fit construire cette salle pour y représenter des tragédies, il avait fort hésité devant les différents plans et devis qui lui avaient été présentés; mais

6 La Mauptn

comme son intention était de faire présent de son Palais au Roi, il voulut que le monument fût digne d'un Monarque. Le plan de l'architecte Mercier le tenta, comme le plus solide, le plus commode et le plus majestueux, et c'aurait été peut-être le plus beau théâtre de l'Europe, si la petitesse du lieu ne se fût opposée au déploiement du luxe grandiose qu'y voulait apporter le Cardinal.

Un contemporain nous décrit ainsi cette salle :

La manière de ce théâtre est moderne, et occupe, comme je l'ai dit, une longue salle couverte et carrée-longue. La scène est élevée à un des bouts, et le reste est occupé par vingt-sept degrés de pierre qui montent mollement et insensiblement, et qui sont terminés par une espèce de portique à trois grandes arcades.

Mais cette salle est un peu défigurée par deux balcons dorés posés l'un sur l'autre de chaque côté, et qui, commençant au portique, viennent finir assez près du théâtre; le tout ensemble est couronné d'un plafond en perspective, Lemaire a peint une longue ordonnance de colonnes corinthiennes qui portent une voûte plus haute, enrichie de rayons; et cela avec tant d'art que non seulement cette

Un Début à l'Opéra en i6go

voûte et le plafond semblent véritables, mais rehaussent de beaucoup le couvert de la salle et lui donnent toute Télévation qui lui manque.

Il est constant que Mercier, dans la distribution des parties de ce théâtre, a passé l'espérance de tout le monde, et fait beaucoup plus qu'on n'en attendait, n'y ayant point d'apparence qu'un carré long, renfermé dans une rue et une cour, dût être si accompli; car enfin, malgré les défauts qu'on y remarque, il n'y a personne qui ne le trouve un grand morceau d'architecture, (i)

Le jour débuta Mademoiselle xVlau- pin, cette jolie salle contenait un public nombreux et brillant. Les loges dorées étaient occupées par les plus jolies femmes, dont le savant décolletage laissait aperce- voir la chemise de linon. Accoudées sur le rebord de velours du balcon, leurs larges manches relevées par un diamant, elles faisaient scintiller les engageantes à un seul rang et montraient leur gai visage

(l) Sanval. Antiquités de Paris, i~.i-f.

Nous avons puisé les éléments de ce chapitre dans : Lasalle. - Les ij Salles de l'Opéra, i8y8, in-i2. Poucm. - Dictionnaire du Théâtre, i88^, in-4". Parfaict. - Dictionnaire des Théâtres, IJS6, in-S", et le manuscrit des frères Parfaict sur YHistoire de l'Opéra, conservé à la Bibliothèque Nationale. (Man. nouv., acq. françaises 6532).

8 La Maupin

rendu plus mutin par les mouches coquet- tement disposées.

Le parterre, composé de jeunes gens, d'hommes de lettres, de soldats, devenait houleux. Debout et pressés, les specta- teurs commençaient à s'impatienter de l'attente qu'on leur infligeait. Des quolibets se croisèrent, les uns farceurs, les autres frondeurs ; quelques personnes faillirent se fâcher à cause de la chandelle qui coulait d'un des nombreux lustres qui éclairaient la salle.

Enfin, l'un des moucheurs de chan- delles parut sur la scène aux applaudisse- ments ironiques du parterre, et alluma la rampe, composée de godets en fer-blanc remplis de suif, essuyant sans broncher les plaisanteries qui l'accueillaient. Pourtant, à cinq heures, l'orchestre préluda, sans pour cela arrêter le bourdonnement des spectateurs qui souvent venaient au théâtre, non pour entendre la musique, mais pour s'y faire voir, ou pour se poser en connais- seurs et fredonner le morceau, ce qui fît dire à un auteur de l'époque :

Un Début à l'Opéra en i6ço

Les Français aiment la musique, Mais, quand ils sont à l'Opéra, C'est à qui plus de bruit fera. Par vanité chacun se pique De chantonner et d'être connoisseur : L'un chante plus haut que l'acteur. Un autre marque la mesure A contre-tems sur le plancher, Et la pluspart y vont chercher Leur ami, ou quelque aventure, (i)

C'est au milieu de ce bruit que com- mença le prologue de Cadmiis et Hermione^ écouté distraitement par le public, peu curieux de la naissance du serpent Python, que le soleil fait naître par sa chaleur du limon bourbeux resté sur la terre après le déluge. Ce monstre devint si terrible qu'Apollon dut lui-même le détruire. Bien qu'il fît allusion au Roi-Soleil, ce com- mencement n'arriva pas à fixer l'attention du parterre, que les charmes de M"" Des- matins, Barbereau et des gentilles dan- seuses du ballet, intéressaient plus que la musique de Lully.

Le premier acte continua dans le même

(i) Teissier. Véritcz sur les Mœurs, i6ç.f, in-12, p. 52.

10 La Maupin

bourdonnement ; mais, à la sixième scène, lorsque parurent Junon et Pallas sur leurs chars, un silence soudain succéda aux papotages, et l'attention se porta aussitôt sur ces deux personnages. Pendant que Junon provoquait la Déesse de la Guerre par un couplet de défi :

vas-tu, téméraire? cours-tu te précipiter? C'est l'épouse et la soeur du Maître du Tonnerre, La Mère du Dieu de la Guerre, C'est Junon qui vient t'arrêter.

les spectateurs contemplaient curieuse- ment la débutante qui portait crânement le casque de Pallas. Campée fièrement sur son char, Mademoiselle Maupin paraissait dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Elle était de taille moyenne, mais parfaite, et d'abondants cheveux châtains encadraient son visage au nez aquilin, aux grands yeux bleus pleins d'expression et de promesses sensuelles. Des lèvres ver- meilles, des dents blanches et magnifiques lui composaient une bouche tentatrice, mobile et charmante. Le costume qu'elle

Un Début à l'Opéra en i6go

revêtait pour représenter son personnage guerrier mettait en relief toutes ses per- fections : sa gorge splendide, blanche et ferme, ses bras nus défiant toute critique, ses jambes admirables, son allure superbe, énergique et conquérante.

Lorsque, dédaignant Tordre de Junon, elle chanta :

Va, Cadmus, que rien ne t'étonne. Va, ne crains ni Junon, ni le Dieu des Combats.

sa voix de contralto enthousiasma le public et, à la fin de la scène, lorsqu'elle clama :

Je vole à ton secours !

son succès prit les proportions du triom- phe ; les applaudissements éclatèrent de toutes parts, et les spectateurs semblaient ne pouvoir se lasser d'acclamer la débutante. Mademoiselle INlaupin, debout sur son char, en reconnaissance de cet accueil d'admiration et de sympathie, d'un geste cavalier enleva son casque d'or pour saluer, et ce mouvement brusque et rapide laissa se dérouler la lourde chevelure bouclée qui inonda ses épaules nues de déesse.

12 La Maupin

Alors ce fut du délire, et la nouvelle étoile reçut, dès la fin du premier acte, la consé- cration unanime d'un public enthousiaste. Le reste de la représentation ne fît que confirmer son succès, éclipsant pour une fois celui de M"^ Rochois et de M"*Moreau qui remplissaient les rôles d'Hermione et de Charité ; dans la salle, ce jour-là, on se souciait peu des vieilles connaissances; ce qu'on désirait, c'était le fruit nouveau. Déjà les gens de qualité cherchaient les moyens de posséder ce corps tentateur qu'allait bientôt convoiter toute la Cour. Les officiers aux gardes, les mousquetaires, relevaient leurs moustaches d'un air con- quérant, se défiant du coin de l'œil, et, à chaque apparition de Pallas, c'était à qui pourrait attirer l'attention de la débutante, chacun se croyant préférable.

Lorsqu'au dernier acte elle chanta : Attendez de Pallas mille faveurs nouvelles

un redoublement de bravos accueillit cette promesse, et la représentation se termina dans une atmosphère de désir et de rut.

II.

Jeunesse de Mademoiselle Maupin

#r^^^^J^^ Comte d'Armagnac, outre la ^èWWit charge de Gouverneur du pays ^^tj^r/r- d'Anjou, avait aussi celle de ^"^^^R Grand Ecuyer de France. C'était un seigneur bien fait de sa personne, d'une rencontre agréable, affable et civil; assidu près du Roi, il avait su s'insinuer dans ses bonnes grâces et y tenir un des premiers rangs. 11 faisait beaucoup de dépenses, tenait toujours bonne table en Cour; ses appartements, également ouverts au jeu, à la bonne chère et à la conversa- tion des courtisans et dames de qualité, étaient très fréquentés.

Cette vie, que le Comte d'Armagnac menait bien que marié, exigeait un nom- breux personnel. Sa charge de Grand Ecuyer consistait à veiller à l'administra- tion de l'Ecurie du Roi, dont il était le

14 La Maupin

maître ; il portait l'épée royale dans le fourreau aux entrées solennelles et autres cérémonies, et, pour marquer sa dignité, il la mettait aussi de chaque côté de l'Ecu de ses armes. C'était un des sept grands officiers de la Couronne : sous ses ordres se trouvait une foule de gens les plus variés comme condition sociale, depuis le gentilhomme jusqu'au palefrenier, en passant par les maîtres chargés de l'édu- cation des pages. C'est parmi cette foule que servait M. d'Aubigny, père de Made- moiselle Maupin, en qualité de Secrétaire du Comte d'Armagac. Nos recherches aux Archives Nationales, à l'Etat-Civil et dans ce qu'il reste des papiers de d'Armagnac, réclamés à la Restauration par la famille, sont restées vaines pour confirmer ce fait; force nous est donc de nous en rapporter aux biographes, qui s'accordent tous pour donner cette origine à Mademoiselle Maupin.

Gaston d'Aubigny a aussi sa légende : on le représente comme un héros d'aven- ture, « brave comme une épée, courant le

Jeunesse de Mademoiselle Maupin 15

« jeu, les duels et les femmes, se moquant « de Dieu et du diable » (i), ce qui n'est pas très étonnant pour qui vivait à cette époque dans Paris, l'on assure qu'il y avait plus de dix mille bretteurs dans le Quartier Latin, jusqu'au Faubourg Saint- Germain, s'attroupaient gens d'épée et ferrailleurs (2); il fallait donc être capable de se défendre et d'exposer tous les jours sa vie aux risques de la rue.

La seule inquiétude de d'Aubigny fut, paraît-il, d'avoir une fille vers 1673. Nous pencherions pour avancer cette date et la porter à 1670; aucun texte ne confirme cette opinion, mais la date du début de Mademoiselle Maupin à l'Opéra étant de 1690, elle n'aurait eu que dix-sept ans lors de cet événement, et déjà aurait accompli nombre de prouesses, impossi- bles à une aussi jeune fille. D'ailleurs, les biographes la font se marier à dix-sept ans et débuter en 1693, et même en 1695,

(l) .\rsène Houssaye. Galerie du XVI II' Siècle - Princesses de Comédie et Déesses d'Opéra, l8}8, in-8°.

(î) J. DE Brate. L'Art de tirer les Armes, 17 JJ, et Cléme.nt.— La Police sous Louis XII', p. 44Î.

i6 La Maupin

alors que la date de sa première appari- tion à rOpéra est réellement du mois de décembre 1690 (i).

Ce fut donc parmi ce monde que fut élevée M"^ d'Aubigny. Son père lui fit donner une éducation plutôt virile : fré- quentant les salles d'armes, habile à tous les exercices physiques, il dut suggérer une partie de ces goûts à sa fille, qui devint bonne élève pour ce genre de leçons. De plus, en sa qualité de Secrétaire du Comte d'Armagnac, M. d'Aubigny profi- tait, sans doute, pour instruire son enfant, des maîtres enseignant les pages des Ecu- ries du Roi : maître à écrire, maître à danser, maître de langue, maître à voltiger, maître à dessiner ; bref, elle étudia tous les arts utiles à une bonne éducation, et surtout, celui que devait aimer la future actrice par dessus tout, celui qu'elle pra- tiqua souvent par la suite, le noble art de l'escrime.

(l) Parfaict, dans son DicUonnaire des Théâtres, donnant la distribution de la reprise de Cadmus en décembre 1690, mentionne dans son programme : Pallas.... Mademoiselle Maupin, débutante. Parfaict. - Vict. des Théâtres, l/S^i in-12, Tome 11.

Jeunesse de Mademoiselle Maupin 17

L'Ecurie du Roi possédait à cette époque trois maîtres en fait d'armes : Jean et François Rousseau, maîtres tireurs d'armes pour enseigner les pages de la Grande Ecurie, moyennant 400^ de gages, la nourriture et 200 ^ de récompenses par an ; et André Vernesson de Liancourt, maître d'armes des pages de la Petite Ecurie.

Avec les fréquentations de son père, il n'est pas étonnant que M"" d'Aubigny ait eu du penchant pour les exercices violents en usage chez les personnes d'un sexe autre que le sien, ce qui plus tard influa beaucoup sur son existence.

Elle grandit ainsi dans ce milieu ; puis, un Jour, à peine pubère, mais déjà forte par son genre d'éducation, formée en partie, l'air décidé la rendant désirable, elle fut convoitée par le seigneur auquel son père et ses maîtres obéissaient ; elle-même ne dut pas résister, et M. d'Armagnac cueillit la fleur précieuse dont il avait suivi l'éclo- sion. Mais le tempérament de la jeune fille était peut-être un peu vif pour un homme

i8 La Maupin

qui n'était plus de la première jeunesse ; aussi dut-il être promptement fatigué de cette liaison qui l'épuisait ; c'est alors qu'il songea à la marier.

D'accord avec le père, il lui présenta un jeune homme de Saint-Germain-en-Laye, M. Maupin, qui, en voyant la beauté qu'on lui proposait, n'eut pas un instant l'idée de refuser cette offre, trop heureux de pouvoir posséder un pareil joyau.

Le mariage se fît.

Les deux nouveaux époux ne tardèrent pas à s'apercevoir de la différence de leur caractère : leur union était une antithèse. Débonnaire et doux, M. Maupin souffrit sans doute des violences de sa femme, emportée par un tempérament impétueux. iMadame, de son côté, fut vite lassée de cet homme qui, loin d'avoir ses élans pas- sionnés, répondait mal à ses fougueuses étreintes. En peu de temps. Mademoiselle Maupin en arriva à chercher le moyen de se débarrasser de son mari, encombrant et inutile. A force d'intrigues, grâce à cer- tains amis influents à qui elle offrit peut-

Jeunesse de Mademoiselle Maupin 19

être la jouissance de ses charmes en échange de bonnes promesses, elle obtint pour son mari un emploi dans les Aides en province. Lorsque vint le moment de rejoindre son poste, le mari, au lieu de dire : « Partons ! » se laissa commander : « Partez ! » En homme tolérant, il partit en effet, laissant sa jeune épouse libre dans Paris (i).

Le Comte d'Armagnac, veillant tou- jours sur la belle plus que M. d'Aubigny, s'alarma de cette conduite et vint lui reprocher amèrement l'abandon de son mari. Elle, insoucieuse de ces reproches, répondit qu'elle aurait bien suivi son époux, mais que, réellement, la modicité de ses appointements n'aurait pu suffire à entretenir le ménage ; qu'elle préférait que son mari vécût aisément seul plutôt que chichement avec elle. Forte de ces bonnes raisons, elle ne céda, ni aux instances du Comte, ni à ses promesses de l'aider; elle

(i) Parfaict. - L'Académie Royale de Musi4]ue. Bibliothèque Nationale. Manuscrit. Nouv. acquisit. françaises 653», p. 96-97. Arsène Houssaye. - Galerie du XVIII' Siècle - Princesses de Comédie et Déesses d'Oféra. Tome ii. Lacombe. - Les Etoiles du Passé.

20 La Maupin

avait reconquis sa liberté et tenait à en profiter. M. d'Armagnac, à bout d'objec- tions, la laissa, voyant que tous ses efforts ne parviendraient pas à vaincre la résolu- tion de la jeune femme.

A peine affranchie du joug marital, Mademoiselle Maupin reprit son ancienne existence, courant les manèges et les salles d'armes qu'elle avait jadis fréquentés avec son père. Son goût belliqueux s'accrut dans cette atmosphère de bataille, parmi le bruit des appels, le froissement des fleurets, le cliquetis des lames ; l'influence de ce milieu l'emporta sur toutes les autres et se fit sentir dans toute sa conduite.

Dans une de ces salles d'armes, elle rencontra un prévôt nommé Séranne, gen- tillâtre du Midi : la prestance, la vigueur du jeune bretteur émerveillèrent Made- moiselle Maupin, qui s'en éprit furieuse- ment. Leur liaison, grâce à leurs goûts communs, s'affirma; bientôt ils vécurent ensemble, allèrent de compagnie faire assaut et bretailler chez tous les maîtres tenant salle à Paris.

Jeunesse de Mademoiselle Maupin 21

11 fallait à cette époque quatre ans de salle et vingt-cinq ans d'âge pour arriver à la maîtrise. De plus, l'aspirant devait offrir en prix deux épées de 25 livres chacune, et, à chaque fils de maître ayant vingt ans, une paire de gants de daim valant 60 sols. L'assaut du chef-d'œuvre se tenait contre six maîtres, avec trois armes différentes, en présence du Pro- cureur du Roi et de tous les maîtres et prévôts.

Sont-ce ces difficultés, ou plutôt, ce qui serait plus admissible, quelque différend entre Séranne et le lieutenant de police, qui le fit songer à partir .^

M. de la Reynie n'était pas tendre pour les ferrailleurs cumulant l'estoc et l'amour, vivant de leur jolie figure près des femmes généreuses, ou mettant la main à tous propos sur leur épée, moins pour leur honneur, que pour la bourse qui gonflait la poche de leur adversaire. Un gazetier, Robinet, parlant des mesures prises contre eux par la Reynie, adresse à celui-ci ces remercîments :

22 La Maupin

Et bientôt nous lui rendrons grâce De ne plus voir à nos talons Ces porteurs de brette félons, Ces maudits traîneurs de rapières Qu'ils rendent souvent meurtrières, Ces arcs-boutants de Vénus, Qui n'ont point d'autres revenus Que ceux.... je ne veux pas tout dire Par respect pour qui doit me lire (i).

Toujours est-il qu'un beau Jour, Sé- ranne engagea sa maîtresse à le suivre à Marseille où, disait-il, il possédait beau- coup de biens (2).

La jeune femme, amoureuse du prévôt de toute l'ardeur de son tempérament, n'hésita pas à l'accompagner. Réunissant tout l'argent qu'ils purent récolter. Made- moiselle Maupin costumée en homme et Séranne son heureux amant prirent le chemin de Marseille.

Alors commença pour Mademoiselle Maupin une vie étrange, pleine des aven- tures les plus incroyables qu'une héroïne de roman puisse rêver.

(l) Lettre de Robinet à Madame, lo juillet 1667. (3) Parfaict. L'Académie Royale de Musique. Bibliothèque Nationale. Manuscrit. Nouv. acquisil. françaises 6532, p. 96-97.

m.

Voyage dans le Midi

ELON le désir exprimé par Séranne, le couple s'achemina vers Mar- seille, et c'est dans la vieille Cité Phocéenne que nous retrouvons les deux aventuriers.

Le costume masculin, adopté par Made- moiselle Maupin, allait à merveille à son allure cavalière, rehaussant encore sa beauté : ses beaux cheveux, demi-courts et bouclés, encadraient de leurs anneaux son charmant visage et la dispensaient de perruque ; elle portait la culotte avec une crânerie gracieuse, tendait le Jarret sous le bas qui moulait sa jambe parfaite; le long justaucorps de soie cachait sa poitrine sur laquelle pendait la blanche cravate en mousseline brodée, nouée sur la gorge par un coquet ruban de couleur. Lorsqu'elle passait, campée fièrement, la main sur la

24 ~ La Maupin

garde de son épée, le feutre incliné vers Toreille, toutes les femmes tournaient la tête, souriant à ce jeune homme si crâne et si beau, lui lançant des œillades enga- geantes : provocations qui ravissaient Mademoiselle Maupin ; car, si elle n'accep- tait aucun regard railleur, elle était tou- jours sensible aux désirs amoureux de l'un ou l'autre sexe.

Quelques jours après leur arrivée à Marseille, Séranne se trouva dans l'obli- gation d'avouer à sa maîtresse, que les biens qu'il disait posséder dans cette ville n'avaient jamais existé que dans son imagi- nation. Bonne fille, Mademoiselle Maupin, sans lui faire d'inutiles récriminations, chercha le moyen de remédier au mal, car, leurs ressources épuisées, ils envisagèrent un instant la dure obligation de coucher à la belle étoile. Logés dans une bonne hôtellerie, l'excellente chère coûtait gros, mais rien ne manquait au plaisir des voyageurs, musique harmonieuse des meilleurs violons de la ville, chanteurs agréables, etc,, ils résolurent de mettre à

Voyage dans le Midi 25

profit ces distractions, et, de spectateurs, de devenir acteurs.

Un beau soir, l'hôte annonça qu'un cavalier et une dame de qualité donne- raient un assaut d'armes. Quand les deux amants parurent en costume de salle, un murmure émerveillé salua Mademoiselle Maupin, dont l'habillement léger faisait valoir tous les avantages plastiques. L'assaut commença : les deux adversaires mettaient tout leur savoir dans cette séance, et ne s'épargnaient pas. La jeune femme, souple dans ses voltes, forte dans ses parades, admirable lorsqu'elle se fen- dait violemment, ses formes saillant sous l'étroit costume, boutonnait Séranne dont le jeu, bien que serré, se laissait parfois surprendre. A la fin de l'assaut, des bravos et des écus récompensèrent les ferrailleurs. Cependant, comme quelqu'un contestait le sexe de Mademoiselle .Alaupin, son doute circula dans l'assemblée et on en vint à crier :

Ce n'est pas une femme!

Ah! Je ne suis pas une femme!

20 La Maufin

s'écria~t-elle, et, cessant l'assaut, jetant son épée à terre, sans honte, sans pudeur, d'un rapide mouvement, elle découvrit sa gorge ferme et blanche, exposant cette merveille aux sceptiques de la salle, cette fois convaincus, mais tout de même satis- faits d'avoir joui de cette vue tentatrice (i).

Dès lors, ils continuèrent tous les jours ce jeu qui passionna un moment ; puis, voyant que bientôt cela ne suffirait plus pour rendre leur existence agréable, ils décidèrent de chanter avant l'assaut. Tous deux, sans éducation musicale, avaient une belle voix : leur succès fut aussi grand que mérité, ce qui donna à Mademoiselle Maupin l'audacieuse idée de se présenter à l'Opéra de Marseille.

L'Académie de Musique de cette ville avait été ouverte le 28 juin 1685 (2) par un nommé Pierre Gaultier, dont la réputation était grande parmi les amateurs de musi-

(i) Ars. HoussATE. Princesses de Comédie, 18^8, in-8°, p. 175.

(2) La biographie des Musiciens de Fêles donne comme date de l'ouverture 1682 avec le Triomphe de la Paix. Le Mamiscrit des frères Parfaict mentionne la première représentation à la date du 28 janvier 1685.

Voyage dans le Midi 27

que. Ami de Lully, il avait suivi les progrès de rOpéra de Paris et voulut entreprendre, lui aussi, une Académie à Marseille sur le même modèle. Moyennant une somme payée à Lully, il obtint la permission d'ouvrir deux Théâtres, pour représenter l'Opéra, dans les villes de Marseille et de Montpellier.

Ce fut donc à M. Gaultier que Made- moiselle Maupin s'adressa pour obtenir d'être entendue sur son Théâtre. Le charme de la jeune femme, son air décidé plurent au directeur qui ne résista pas longtemps aux sollicitations de la jolie postulante. Sa voix de contralto, appelée alors bas-dessus, peu commune sur la scène à cette époque, séduisit son auditoire, et elle sortit victorieuse de l'épreuve exigée. Elle ignorait la musique, mais suppléait à cette imperfection par une mémoire prodi- gieuse. Cette fois, le couple était sauvé : les débuts de la nouvelle actrice eurent lieu sous son nom de demoiselle : M"" d'Aubi- gny. Comme les emplois à l'Opéra n'étaient pas alors très disputés, elle réussit à s'y

28 La Maupin

faire une bonne place, abordant avec un égal succès le genre sérieux et le comique. Elle parvint également à faire donner quelques rôles à son amant, et désormais ils purent se croire délivrés des aventures, bien que le chariot de Thespis réservât tou- jours quelques surprises à ses voyageurs.

Leur vie s'écoulait paisiblement depuis plusieurs mois, lorsque soudain une fan- taisie de la jeune femme vint tout bou- leverser.

De son continuel contact avec les hommes, Mademoiselle Maupin avait con- tracté toutes les habitudes de ce sexe, et son inclination d'ailleurs leur était con- forme. Dès son jeune âge, les jeux de garçons étaient ses favoris ; elle délaissait les travaux féminins pour les batailles et les luttes, et conservait' un air négligé qui lui avait toujours donné l'air d'un gamin plutôt que d'une fillette: âme masculine enfermée dans une poitrine de femme.

Ses sentiments virils s'étaient déve- loppés par les exercices violents, et bien que sa sensualité fût excessive lorsqu'elle

Voyage dans le Midi

s'abandonnait à son amant, elle sentit un jour un nouveau désir envahir son cœur, désir intraduisible mais impérieux comme toutes ses passions. L'objet de ce nouvel amour était une adorable jeune fille, dont la beauté angélique, la douceur ingénue des regards, l'air réservé exprimaient la femme dans toute sa candeur et sa fai- blesse.

Cet idéal de la féminité porta un coup fatal à l'actrice qui le vit pour la première fois dans une avant-scène de théâtre ; ce soir-là, M"" d'Aubigny joua avec toute son ardeur pour l'apparition délicieuse qui la suivait des yeux ; son regard, quelquefois si dur, s'adoucissait comme une caresse devant celui de la jeune fille, étonnée et curieuse.

Saisie d'admiration, elle parvint le len- demain à savoir l'adresse de la belle et lui écrivit la plus brûlante des lettres, violente et passionnée. Elle intrigua autour d'elle, parvint à la voir, et profita de cette circonstance pour lui tenir des discours si troublants, si tendres, que la curiosité

30 La Maupin

malsaine entra dans l'âme pure de la Jeune fille. La comédienne, avec sa forte volonté, arriva par persuasion, par suggestion, à faire partager ses désirs.

Les parents s'émurent doublement de l'assiduité de M"'^ d'Aubigny auprès de leur fille : son caractère viril, sa qualité de comédienne suffirent pour la rendre suspecte à des gens peu habitués à ces fréquentations. Un beau jour, l'artiste ne put apercevoir sa tendre amie; étonnée d'abord, elle s'inquiéta les jours suivants en constatant que cette absence était une disparition. Que faire ?

Demandera son entourage.^ il n'y fallait pas compter.

Cependant elle parvint, peut-être par l'indiscrétion d'un domestique, à savoir que la jeune fille était enfermée dans un couvent à Avignon. En apprenant cette réclusion, Mademoiselle Maupin, toute à son amour, n'hésita pas un seul instant; sa résolution, aussi prompte que décisive, fut mise immédiatement à exécution.

Voyage dans le Midi 31

Abandonnant Séranne, fuyant l'Opéra et ses succès, elle quitta Marseille pour suivre la route d'Avignon.

Arrivée dans la ville des Papes, elle déposa son costume masculin pour prendre l'habit, les allures modestes d'une jeune dévote. Les quelques mois passés au Théâtre lui furent alors utiles pour jouer le rôle qu'elle s'imposait. Elle imprima à ses traits une expression pudibonde, abaissa leurs longs cils sur ses beaux yeux hardis, et s'enquit du couvent pouvait être renfermée son adorée. Sur ce point, elle se heurta à une difficulté qu'elle n'avait pas prévue: Avignon possédait bien une demi-douzaine de communautés de femmes.

Etait-ce chez les Ursulines, chez les Dames de Sainte- Catherine, chez les Dominicaines de Sainte-Praxède, chez les Religieuses de Notre-Dame-de-la-Victoire ou bien au Monastère des Visitandines .-

Cruelle perplexité ! qui pourtant n'ar- rêta pas l'énergique amoureuse. Avec sa volonté tenace, elle continua à suivre son

32 La Maupin

plan bien déterminé, rôda autour des couvents, liant conversation avec les reli- gieuses qu'elle pouvait rencontrer et que son air pieux et dévot rendait confiantes. Ainsi elle apprit l'endroit la jeune fille était cloîtrée.

Les mains jointes, tournant entre ses doigts un chapelet, elle se rendit au monastère dont les lourdes portes s'ouvri- rent et se refermèrent derrière elle.

Interrogée par la sœur tourière, elle demanda la grâce de voir la supérieure ; ce qui lui fut accordé.

Devant la Mère, elle raconta une his- toire habilement arrangée :

C'était une héritière noble et riche que la grâce de Dieu avait touchée ; elle voulait, disait-elle, illuminée par la toute puissance d'en haut, échapper aux pièges que l'esprit malin tendait à sa jeunesse et vivre dans la pénitence et le recueillement.

Son accent plein de ferveur, ses élans mystiques, sa frayeur de tomber dans le péché, touchèrent la supérieure qui, voyant peut-être une brebis à sauver, une âme

i*

3

'SKi^^: ':^--;

w

Mnihcllc 'Ve/uLieniic (lniiinU'A\(ea

•ai.

Voyage dans le Midi 33

à arracher au monde frivole et méchant, consentit à recevoir la comédienne parmi ses novices.

Le loup était ainsi introduit dans la bergerie ; le troupeau avait la brebis galeuse sous la robe noire et la cornette.

Pendant quelque temps, ce fut pour les deux amies réunies une existence de félicité, et la comédienne eût été complè- tement heureuse si elle s'était trouvée libre. Les murs étroits et tristes du cou- vent exaspéraient son besoin de liberté, son indispensable satisfaction d'agir ; elle rôdait sans cesse, flairant partout le moyen d'enlever l'objet de sa tendresse, de fuir toutes deux, de s'aimer au grand air ou dans une chambre close avec tout le confortable nécessaire à leurs jeux ardents et vicieux.

Une circonstance vint favoriser ses projets.

Une jeune religieuse de ce couvent était morte, et, pendant les longues prières et les cérémonies sans fin qu'exigeait pour l'inhumation la règle de la communauté,

34 La Mauptn

un plan audacieux germa dans la tête de la Maupin, qu'avec son esprit de décision et de volonté elle exécuta sur le champ.

Prévenant son amie de se tenir prête à tout événement qui pourrait surgir pen- dant la nuit, elle attendit que tout fût endormi dans le couvent.

Au moment propice, sans bruit, dans l'obscurité profonde du monastère, dans le silence le moindre heurt se réper- cutait sous les voûtes sonores, elle parvint à gagner le petit cimetière du couvent. Sans peur dans ce lieu sacré reposent les morts, elle arriva devant la tombe encore ouverte de la nonne récemment enterrée ; continuant sa besogne sans craindre le sacrilège, elle retira le cadavre, le porta à quelques pas, le dépouilla de tout ce qui pourrait favoriser une recon- naissance ; puis, ayant détruit toute trace de sa profanation, elle chargea la morte sur ses épaules pour refaire le chemin qu'elle venait de parcourir.

Arrivée dans la cellule de son amie qui recula effrayée devant ce funèbre fardeau,

Voyage dans le Midi 35

elle lui imposa silence et lui donna l'ordre d'avoir à obéir à tout ce qu'elle lui com- manderait. Passive, la jeune fille, malgré sa frayeur, aida son amant à coucher le cadavre dans son lit ; ensuite, la Maupin mit le feu aux draps, aux quatre coins du lit, ayant soin de bien attiser le foyer près de la tète, afin de rendre la figure mécon- naissable. Puis, emmenant son amie morte de peur, elle reprit sa course à travers les couloirs ; dans le cimetière, elle put, en s'aidant des pierres tombales, escalader le mur, hisser sa compagne, et bientôt elles se trouvèrent hors du cloître, dont les habitantes commençaient à s'inquiéter. La

fumée envahissait les cellules des cris

retentirent des flammes s'élevèrent

une panique régna dans le troupeau des religieuses affolées

On ne songeait point à s'occuper de la disparition des deux fugitives. iMademoi- selle Maupin courut de suite à l'hôtel elle était restée, se fit reconnaître dans la nuit comme revenant de voyage, et, à la laveur de 1 obscurité, put passer sans qu'on

30 La Maupin

songeât à s'étonner de son étrange accou- trement, ou à s'enquérir de la personne qui l'accompagnait, reprit dans sa garde- robe son costume masculin, et habilla sa tendre amie de vêtements de son sexe. Elles attendirent ainsi le matin pour pou- voir se procurer des chevaux, et, à la première heure, abandonnèrent Avignon l'on commençait à commenter l'incen- die du couvent et à en rechercher les causes.

allèrent-elles cacher leur amour?

Nul n'en fait mention.

Cependant, après la première panique, on informa contre les auteurs du sinistre; on arriva peu à peu à reconstituer la scène, iet le rapt fut découvert. Le départ de l'actrice de Marseille, son arrivée à Avi- gnon, ses questions, son insistance pour entrer dans le couvent et enfin sa réappa- rition la nuit de l'incendie, fournirent les preuves nécessaires à l'accusation qui pesait sur Mademoiselle Maupin. Seule- ment, on crut sans doute avoir affaire à un homme qui se déguisait de temps en

Voyage dans le Midi 37

temps en femme : sa voix de contralto, son allure cavalière étaient bien faites pour tromper. Ou peut-être voulut-on atténuer le scandale en cachant l'inversion de ses amours P Toujours est-il qu'elle fut con- damnée au feu par contumace sous le nom de sieur d'Aubigny, de la science certaine du Tribunal.

Si les amours ordinaires sont, hélas ! périssables et passagères, celles de Made- moiselle xMaupin et de son amie devaient également avoir une fin. Irrités par les multiples assauts, par les élans fréné- tiques, les sens exaspérés de la virago ne trouvèrent point d'apaisement dans cette folie lubrique, et un désir de changement se fit sentir chez la comédienne, lasse pour un moment de ces enlacements incomplets.

Un jour de nervosité, elle se jeta dans les bras d'un solide mousquetaire de passage dans la ville elle se trouvait, et abandonna sa compagne, qui reprit honteuse et tète basse le chemin de Mar- seille pour retourner dans sa famille,

-j8 La Maupin

pendant que son ingrate séductrice conti- nuait son aventureuse existence (i).

Bien qu'elle paraisse invraisemblable, cette aventure a réellement existé et tous les auteurs ci-dessous, ainsi que d'autres moins notoires l'attribuent à Mademoiselle Maupin.

Cependant, une contemporaine de la célèbre bretteuse l'attribue à. un cavalier, dans une lettre parue en 1705, au moment la Maupin était dans tout son succès. Est-ce pour cacher la personnalité réelle de l'auteur du rapt ? Est-ce une autre aventure semblable?

(i) L'anecdote du Couvent d'Avignon est racontée par tous les biographes de !a Maupin de façons différentes pour les détails, mais semblables quant au fond. Il suffit de voir :

Parfaict. Dict. des Théâtres, IJS^, in-8°.

Clément et Delaporte. Anecdotes dramatiques, 177^, in-12. Tome II, p. J28.

Tol'chard-Lafosse. Chroniques de l'Opéra, 18^4, in-8°. Tome I, p. 214.

Paul Lacombe. Les Etoiles du Passé, i8ç7, p. 151.

Marie et Léon Escudier. Cantatrices célèbres, 18^6, in-8°,p. 95.

" Le Monde Dramatique ", tome i, année i8}5. Histoire des Thcitres anciens.

Arsène Houssaye. Galerie du XVIll" Siècle. - Princesses de (Joinédij et Déesses d'Opéra, 18^8. Tome 11, p. 175.

A. PouGiN. Les Théâtres à Paris. - Acteurs et Actrices d'Autrefois, p. 22.

E. Desciuxel. La Vie des Comédiens, p. 256.

Voyage dans le Midi 3g

La voici, telle que nous la retrouvons :

Une religieuse, devenue amoureuse d'un cavalier qui lui avait conté ses raisons à la grille, se résolut à sauter les murs du couvent pour sauter après lui. L'amour est violent, à ce que l'on dit, sous le voile, aussi bien que sous le froc, ainsi la nonnette chercha tous les moyens qu'elle put imaginer pour se pro- curer la liberté. Elle communiqua son dessein à son amant qui trouvoit beaucoup de difficulté dans l'exécution : mais de quoi ne vient-on pas à bout quand on est aidé par l'amour ? Vous allez voir ce qu'il inspira à notre religieuse. Elle avertit son amant de se trouver la nuit suivante au lieu qu'elle lui marqua, sans se mettre en peine d'autre chose que d'avoir de bons chevaux. Elle lui dit que, pour le coup, elle avoit trouvé ce qu'il falloit pour faciliter sa fuite, et même pour en dérober la connoissance à toute la terre, le pria de ne point s'informer des moyens qu'elle avoit imaginés pour cela, mais seulement de songer aux choses nécessaires pour leur voyage : après quoi elle le quitta pour mettre la main à l'œuvre ; et voici ce qu'elle fit, qui me paroit un coup bien hardi. On avoit enterré ce jour-là une de ses compagnes , et, comme la tombe n'étoit pas encore fermée, elle entra dedans pendant que tout étoit encore endormi dans le couvent, et porta cette morte dans sa cellule, la coucha sur son lit; après quoi elle y mit le feu, et, à la faveur d'une échelle dont elle avoit eu soin de se munir,

/jo La Mauptn

et qu'elle sçut aussi retirer ensuite, elle franchit les murs du jardin pour se jeter entre les bras de son amant qui l'attendoit avec impatience. Ils s'éloi- gnèrent au plus tôt de ce lieu. Et, comme on n'avoit garde de courir après eux, leur voyage fut le plus heureux du monde : car l'incendie ayant mis l'alarme dans le couvent, toutes les religieuses avoient couru à la cellule étoit le feu ; et comme la religieuse morte étoit dans ses habits et déjà à demi-brûlée, on ne douta point que la fugitive n'eût été la victime des flammes. Ces pauvres filles déplorèrent son sort et firent des prières pour le repos de son âme, pendant qu'elle s'occupoit peut-être d'un soin tout opposé. Enfin, par cet artifice, elle trouva le secret d'assurer sa fuite, et de sauver l'honneur de sa réputation. Dès que ces amants furent en lieu de sûreté, ils ne manquèrent pas de se marier, mais sous d'autres noms. Le cavalier donna dans le commerce et y gagna beaucoup de bien : ils eurent plusieurs enfans qui auroient été très riches, si les scrupules de leur mère ne les avoient exposés à être ruinés par le procès dont il est présentement question. Cette femme, ayant perdu son cher époux, fut si affligée de sa mort, que, voulant mourir elle-même au monde, elle se retira dans un couvent, le repentir qu'elle a eu de sa conduite l'a portée à faire une confession, dont les enfans se seroient bien passés ; car, ayant déclaré qu'elle avoit été religieuse, elle les a par déclarés bâtards et par

Vovacre dans le Midi 41

conséquent inhabiles à succéder. Les parents du deffunt, sur cette déclaration, ont demandé son héritage dont les enfans voudroient bien n'être pas obligés de se dégarnir, et les uns et les autres en passeront par ce que le Parlement de Toulouse en ordonnera, supposé que cette cause y soit renvoyée comme on le prétend. Nous saurons cela après les vacances, car à présent on commence à faire ses préparatifs pour aller en campagne (i).

La première édition des lettres de M"' Dunoyer est de 1705.

Cependant une autre mention en est faite dans les rapports de d'Argenson (L. Larchey. - Notes de René d'Argenson, 1866, in-i2, p. 72) en 1702, qui annonce à M. de Pontchartrain la saisie d'un livre du chevalier de Mailly intitulé la Fille Capi- taine, histoire d'une personne « si connue dans Paris par le cordon bleu qu'elle porte en écharpe et par l'habit si extraordinaire dont elle est vêtue ». Les Mémoires de cette femme, qui est peut-être la Maupin, avaient été confiés au sieur de Mailly pour en faire un ouvrage, aujourd'hui introuvable.

(1) M"" DuNOTER. Lettres historiques et gaLtiitis (Ed'iX. I757i lettre xwu, p. J46-548.)

IV. A travers la France

^A vie nomade de la Maupin con- tinua, avec ses brusques chan- gements de fortune, ses éclairs de bonheur et ses longs jours de détresse l'actrice, sans ressources, cherchait un peu de plaisir dans des amours passagères, soit à la manière de Sapho, soit à la façon d'Aspasie; tantôt se querellant pour une grisette dont la joliesse l'avait charmée, tantôt acceptant ou envoyant un cartel pour se venger de l'infidélité d'un cavalier volage.

C'est ainsi qu'elle arriva dans la pro- vince du Poitou, naturellement elle fit une halte prolongée à Poitiers ; elle a elle-même rendu compte de son séjour en cette ville, et a relaté en même temps les premiers incidents de sa carrière dra- matique :

^4 La Maupin

Après avoir quitté Marseille, je chantais dans les cabarets des villes je passais. Quoique mon public fût assez grossier, je tâchais de donner à ma voix, à mon accent, à ma physionomie, le plus d'expression possible. Tout devenait ainsi pour moi un sujet d'étude et d'observation sur les moyens de captiver, d'émouvoir les spectateurs. J'essayai même de composer les paroles et les airs de quelques chansonnettes, qui furent assez goûtées de mon auditoire en plein vent. Préoccupée du seul but tendaient toutes mes pensées, j'étais à peine sensible à la dure pauvreté, aux dégoûts que m'imposait mon vagabondage !

Le hasard m'ayant amenée à Poitiers, un soir je chantais dans un cabaret d'assez bas étage ; je me trouvais en voix, mon succès fut très grand. Parmi les auditeurs, ji remarquai un homme de cinquante ans environ, d'une figure très intelli- gente, mais dont la couleur empourprée trahissait son ivrognerie d'une lieue. L'aspect de ce personnage me frappa d'autant plus qu'il était vêtu d'une façon bizarre. Son mauvais habit laissait entrevoir une espèce de vieux justaucorps de velours bleuâtre éraillé, se voyaient les vestiges de quelques anciennes broderies. Cet individu qui usait ainsi à la ville sa défroque de théâtre était un vieux comé- dien de province.

Son ivrognerie continuelle l'avait fait dernière- ment expulser du théâtre de la ville ; on l'appelait

A travers la France 45

Maréchal. Doué d'un esprit naturel, très gai, très bon convive, les oisifs se le disputaient. Aussi était-il toujours entre deux vins, à moins qu'il ne fût complètement ivre.

Maréchal, après m'avoir écouté chanter avec beaucoup d'attention, ne m'applaudit pas, mais vint à moi et me dit :

« Je suis un vieux routier; je me connais en voix et en talent. Si tu veux, ma petite, avant quatre ou cinq ans, tu seras première chanteuse à l'Opéra de Paris. Je te donnerai des leçons ; je n'ai rien à faire ça m'amusera. »

J'acceptai avec reconnaissance.

Maréchal était bon musicien, surtout comédien consommé. Personne mieux que lui ne connaissait les innombrables ressources de son art, depuis les effets du comique le plus franc jusqu'aux efiFets dramatiques les plus élevés.

Pourquoi cet homme d'une si haute intelligence était-il devenu et resté médiocre chanteur d'Opéra ? c'est une de ces contradictions aussi choquantes qu'inexplicables.

J'acceptai donc l'offre de Maréchal. Il fut pour moi dans ses leçons d'une sévérité, d'une dureté presque brutale ; mais, dans les moments lucides que lui laissait l'ivresse, il me donna des enseignements qui furent pour moi une véritable révélation. Malheu- reusement ces inestimables leçons eurent un terme.

46 La Maupin

De plus en plus dominé par l'ivresse, Maréchal tomba dans un abrutissement qui devint presque de ridiotisme. On fit acte de générosité en le plaçant dans un asile destiné aux malheureux de cette espèce. Plusieurs fois il m'avait conseillé de me rendre à Paris et de tâcher de me faire accepter, à quel prix que ce fût, dans un petit théâtre, certain, disait-il, qu'une fois casée n'importe où, et si je continuais à travailler, je finirais par me faire connaître. Je partis donc de Poitiers pour venir à Paris, continuant de gagner mon pain en chantant sur ma route (i).

Le chemin à parcourir était suffisam- ment long pour qu'une personne comme Mademoiselle Maupin y rencontrât quelque aventure dans l'existence pittoresque et violente qu'elle menait.

Un Jour qu'elle se trouvait à l'auberge avec plusieurs cavaliers, revêtue des habits masculins, elle se prit de querelle pour une futilité avec l'un de ces voyageurs. La dispute prit de telles proportions, qu'énervée, impatientée et rageuse, l'aven- turière souffleta son interlocuteur.

Immédiatement, les épées sortirent des

(i) Marie et Léon Escudier. Vie et Aventures des Cantatrices célèbres, 18 j6, in-8°, p. 95 et suivantes.

A travers la France 47

fourreaux, les adversaires gagnèrent un champ voisin, et les lames irradièrent, brillantes sous le soleil. La Maupin, habile escrimeuse, qui n'en était pas à son coup d'essai, n'eut pas de peine à toucher l'homme, pourtant adroit et fort, qu'elle avait devant elle. Le coup porta bien, la blessure fut grave, et le blessé dut être transporté à la maison la plus rapprochée.

C'était un charmant Jeune homme, nommé le chevalier Louis- Joseph d'Albert de Luynes, du même âge que la Maupin, fils du duc de Luynes et de sa seconde femme, Anne de Rohan Montbazon. Il avait été élevé en grand seigneur : ses maîtres en avaient fait un brillant cavalier, brave comme il était beau, fort comme il était courageux.

Aussi fut-il bien étonné lorsqu'il apprit avoir été touché aussi grièvement par une lemme. Les traits de son ennemi lui revin- rent pendant les longues journées passées

au lit Le résultat de ses pensées fut un

grand amour qui l'envahit. Il déclara qu'il

48 La Maufin

se ferait mourir s'il n'obtenait pas l'amitié de sa charmante ennemie.'

La Maupin, Jalouse de sa liberté, se laissa supplier sans fléchir : sans rancune d'ailleurs, mais entêtée, ne voulant pas revenir sur sa résolution. Cependant d'Albert persistait dans son idée, arrachait régulièrement les appareils posés sur sa blessure, inquiétait ses amis sur son mal, qui ne tarda pas à empirer. Devant cette attitude, l'implacable comédienne fléchit et ne put résister à cet acte de courage.

Téméraire et brave elle-même, elle admirait la mâle énergie de ce jeune homme si beau et si chevaleresque. Elle vint donc au chevet du malade, dont l'état et la pâleur l'intéressèrent de suite ; elle le soigna d'abord par pitié curieuse, puis la tendresse prit la place du devoir chari- table. Alors ce fut charmant, quand le blessé, faible encore, se promenait conva- lescent, appuyé sur le bras sûr de la jeune femme, les yeux fixés sur les beaux yeux de sa compagne, tous deux murmurant de douces paroles d'amour.

A travers la France 4g

LaMaupin ressentit dans cette occasion tout ce qu'il y a de pur et de divin dans les tendres sentiments de l'amour, lorsqu'ils viennent de la pureté d'une grande affec- tion plutôt que des désirs ardents qui lui étaient habituels.

Ils s'aimèrent ainsi dans une caresse continuelle, longue et douce. Puis vint l'inévitable séparation. D'Albert fut rap- pelé à Paris pour suivre sa haute destinée, et la Maupin continua sa vie d'aven- tures (i). Leur amour était encore profond et vivace, et quand l'heure arriva, cruelle, ils sentirent par leur émotion, dans leur cœur attendri, que tout n'était pas fini, et ils se promirent une nouvelle période de baisers et de doux enlacements.

La Maupin comptait bien poursuivre son but vers Paris, retrouver dans la capitale l'amour de d'Albert et la gloire du Théâtre. Reprenant sa vie de hasard et d'aventures, elle continua ses pérégri- nations à travers les provinces, jusqu'au

(i) Cette anecdote de la première rencontre de d'Albert et de la Maupin est prise dans : Paul Lacombe. Les Etoiles du Pjssé.

50 La Maupïn

jour oVj sa bonne étoile la conduisit à Rouen.

Là, elle eut l'heureuse chance de ren- contrer un homme beau et jeune, chanteur comme elle, qui devait se rendre à Paris pour essayer d'entrer à l'Académie Royale de Musique.

Gabriel-Vincent Thévenard était le fils d'un pâtissier-traiteur. Employé d'abord par son père en qualité de marmiton, il surprenait tout le monde par la beauté de sa voix. Des amateurs de musique, l'ayant entendu, lui conseillèrent vivement d'apprendre la musique et le chant, et le jeune homme, que l'état de son père n'enthousiasmait guère, s'empressa de suivre cet avis. Doué d'une belle voix aisée, étendue, sonore, soutenu par une volonté persistante, il parvint en peu de temps à chanter et à jouer à merveille.

Il commença par s'essayer au Théâtre d'Orléans, sa ville natale, son organe de basse-taille fit le plus grand effet. Encouragé, le jeune Thévenard voulut parcourir un peu la province avant de

A travers la France 51

venir conquérir Paris ; c'est ainsi qu'à Rouen il trouva Mademoiselle Maupin.

Bientôt épris de la jolie chanteuse, le jeune homme, qui avait alors vingt et un ans, songea à obtenir les faveurs de cette peu farouche personne. En effet. Made- moiselle Maupin se laissa bientôt toucher par les oeillades et les soupirs du pauvre amoureux, et un soir elle tomba dans ses bras.

C'est au cours de cette liaison qu'elle apprit l'intention de Thévenard de se rendre à Paris ; on pense si elle accueillit avec joie son offre de l'emmener et de faire route ensemble pour la capitale de la France ! Le chemin fut gai ; l'amour leur faisait parfois faire des haltes plus longues

qu'ils ne l'auraient voulu ; mais bah!

jeunes, ayant quelque argent en poche, ils ne songeaient qu'à leur bonheur présent.

Tout a une fin, même la route de Rouen à Paris, et un beau jour nos voya- geurs aperçurent la ville ; c'est alors que Mademoiselle Maupin songea à la sentence qu'avait rendre contre elle le Parlement

52 La Maufin

d'Aix, pour l'enlèvement de la religieuse et l'incendie du couvent. En fille qui ne s'attarde pas aux délibérations, son plan fut immédiatement arrêté.

Bravement, elle s'en fut trouver son ancien protecteur, le Comte d'Armagnac. Il la reçut avec un plaisir d'autant plus grand que le souvenir des brûlantes étreintes de la jeune fille, lors de son initiation à l'amour, lui revint en la retrouvant plus jolie, plus femme, auréolée d'une réputation d'amoureuse savante, vicieuse, mais toujours vibrante sous les baisers et les caresses.

L'entrevue du grand seigneur et de l'aventurière fut tendre ; elle se prolongea bien au-delà d'une simple visite ; aussi, quand Mademoiselle Maupin sortit, son visage était-il radieux : elle avait obtenu ce qu'elle voulait.

Le lendemain, le Comte d'Armagnac remit au Roi Louis XIV une supplique de l'ex-d'Aubigny (i) dans laquelle la jeune

(i) Arsène Houssaïe. Galerie du XVIII' Siècle - Princesses de Comédie et Déesses d'Opéra, J8}8, in-8°. Tome ii, p. 175.

A travers la France 53

femme demandait sa grâce, en informant Sa Majesté de son intention d'entrer à l'Académie Royale de Musique. Le Comte appuya fortement cette requête qu'il avait lui-même conseillée, répondant au Roi du repentir sincère de sa protégée, le priant d'accueillir favorablement la demande de la suppliante.

Un mot du Roi-Soleil annula le Juge- ment du Parlement d'Aix. La xMaupin put librement circuler dans Paris et reprendre son véritable nom, pour réaliser les pro- phéties du vieux comédien de province Maréchal.

Autour de l'Opéra

ussiTÔT délivrée de la crainte d'être appréhendée par la police, le but de Mademoiselle Maupin était d'user de toutes les influences possibles pour entrer à l'Opéra, Elle fit agir les anciennes connaissances, le Comte- d'Armagnac, le Comte d'Albert, Théve- nard, pour toucher Francine, surintendant de la Musique du Roi et seigneur tout- puissant dans ce théâtre.

Lorsque Jean-Baptiste Lully, à force d'intrigues et grâce à la faveur du Roi, eut supplanté dans la direction les vrais créateurs de l'Opéra français, Cambert et Perrin, il se fit octroyer, après la révoca- tion des lettres patentes de Perrin, de nouvelles lettres lui accordant le privilège de l'Académie Royale de Musique. Une fois en possession de ce privilège, Lully

56 La Maupin

ne perdit point son temps. Il fît d'abord construire une salle rue de Vaugirard, sur l'emplacement du Jeu-de-Paume-du-Bel- Air, s'attacha le poète Quinault pour écrire le livret de ses Opéras, et inaugura son théâtre le 15 novembre 1672. Ce spectacle plut tellement au Roi qu'il plaça, cette année, la profession de chan- teur à l'Académie Royale de Musique au rang des états dans l'exercice desquels la noblesse, ne perdait point son lustre : « Tous gentilshommes et damoiselles pourront chanter audit Opéra, sans pour cela déroger au titre de noblesse ni à leurs privilèges, droits et immunités. » (i)

En 1673, à la mort de Molière, les comédiens français se trouvant désem- parés, Lully eut l'habileté de se faire accorder par Louis XIV la salle du Palais- Royal, que le grand auteur et comédien avait occupée jusque-là ; il établit ainsi son théâtre au centre même de Paris, à deux pas du Louvre, dans le milieu qui

(l) Touchard-Lafosse. Chroniques de l'Opéra, 1(^44, in-S", paj?c 78.

Autour de l'Opéra 57

pouvait lui être le plus favorable, à la grande satisfaction du Duc d'Orléans qui, de ses appartements, pouvait passer dans la magnifique salle élevée par le Cardinal Richelieu.

Lully jouit alors de son succès tous les Jours grandissant ; il se fit élever trois maisons, rue des Moulins et rue Saint- Xicaise, eurent lieu les répétitions des spectacles.

A sa mort, l'Opéra subit quelque temps une crise terrible; ses fils, Louis et Jean-Louis de Lully, héritèrent de sa charge en 1686. Leur direction dura très peu, et, quand un des fils décéda, le privilège revint à Jean-Xicolas Francine, maître d'hôtel du Roi, qui avait épousé la fille de Lully ; il entra en fonction en 1688.

En l'année 1690, les intrigues, les petites jalousies, les mesquineries habi- tuelles des coulisses régnaient déjà à l'Académie Royale de Musique comme de nos jours.

L'Opéra et la Comédie, en dehors de

58 La Maupin

leur but artistique, fournissaient des maîtresses aux princes et aux grands seigneurs de la Cour : le Dauphin avait choisi la Raisin, et cette comédienne par- vint à supplanter la belle Marquise de Roure. La Florence, danseuse, faisait les délices du duc de Chartres, qui délaissait sa femme ; il n'avait d'ailleurs Jamais eu de goût pour elle, bien qu'il l'eût prise de la main du Roi. Le Grand Prieur vivait avec la jolie Fanchon Moreau dans sa petite maison de Clichy, quantité de gens de qualité allaient faire de copieux petits soupers, agrémentés de la présence de tout ce que Paris comptait de jolies filles. Le duc de Valentinois, marié avec une des plus aimables femmes de la Cour, la négligeait pour la petite Dufort, autre danseuse. Tout seigneur bien rente qui se respectait et voulait être de^|bon ton, avait sa maîtresse au théâtre (i).

Ce fut dans ce milieu, asile défendu par les belles comédiennes contre toute

(i) M°" DuNOïER. Lettres historiques et galantes, édition 1727, in-B". Tome i, pi. 18.

Autour de l'Opéra 59

intruse jeune et jolie qui pouvait devenir une rivale dangereuse, qu'essaya d'entrer la Maupin ; toute l'obstruction n'arrêta pas la jeune femme, qui ne s'intimidait guère et voulait, avec sa ténacité habi- tuelle, atteindre malgré tout le résultat convoité. Elle avait déjà quelqu'un dans la place : Thévenard qui, moins ambitieux, avait sollicité et obtenu sans difficulté un modeste poste dans les chœurs ; il profi- tait de son emploi pour renseigner la Maupin sur tout ce qui se passait au théâtre. Elle apprit ainsi qu'un certain Bouvard était très lié avec Francine.

François Bouvard avait chanté tout jeune à l'Opéra. Sa voix était la plus belle et la plus étendue ; malheureusement, la mue la lui fit perdre à lage de seize ans et, dans l'impossibilité de chanter, il s'adonna désormais à l'étude de la compo- sition, conservant ainsi ses relations artis- tiques et musicales.

Lorsque la Maupin vint le trouver, il l'écouta, la fit chanter et finalement promit de s'occuper d'elle. Peu après cette entre-

6o La Maupin

vue, Bouvard, en conversant avec Fran- cine, apprit qu'on allait reprendre Cadmiis et que la pièce aurait besoin d'une chan- teuse d'allure guerrière pour le rôle de Pallas. 11 se souvint de sa protégée et promit à Francine de lui présenter la déesse idéale.

Le lendemain, Bouvard et la Maupin s'acheminaient vers la butte Saint-Roch. C'était, à cette époque, le quartier à la mode dans la haute aristocratie, grâce au voisinage du Palais-Royal, du Louvre et des Tuileries. Des hôtels somptueux, des façades élégantes formaient plus de vingt rues dans « le plus magnifique quartier de Paris » (i); une grande partie de ces édifices existe encore dans les rues des Petits- Champs et Saint-Honoré. La rue Saint- Nicaise, dans laquelle se trouvait l'Acadé- mie de Musique, habitation de Francine, se répétaient les représentations, allait de la rue des Orties à la rue Saint-Honoré. Les travaux entrepris sous le Consulat et

(i) Germain Brice. Nouvelle description de la Ville de Paris, 1753- Tome I, p. 448.

Autour de l'Opéra 6i

l'Empire, pour la réunion du Louvre aux Tuileries, ont fait abattre tout le côté occidental de la rue, dont le dernier tronçon disparut en 1854 (i).

Bouvard et la xMaupin pénétrèrent dans l'hôtel du directeur de l'Opéra, ou plutôt du surintendant de la Musique du Roi, et furent introduits dans le salon directorial.

Francine, charmé de la prestance de la jeune femme, de sa voix chaude et bien timbrée, l'engagea après audition aux appointements de 3,000 livres par an (2).

Dès lors, l'hôtel de Francine devint familier à Mademoiselle XMaupin ; elle en connut les usages et les traditions, se lia avec les habitués, répétant avec ardeur le rôle de Pallas, émerveillant tous ses camarades par son aplomb et sa hardiesse, se conciliant, d'ailleurs, les bonnes grâces de tout le personnel.

(1) Bertt. Topographie historique du Vieux Paris - Région du Louvre et des Tuileries, 1866, 111-4°. Tome l, p. 75.

(2) " Le Monde Dramatique ", 1855.

Si nous admettons la somme pour laquelle Mademoiselle Maupin fut engagée, nous ne suivons pas notre document dans son erreur en disant que ce fut Lully qui engagea la chanteuse. Lully était mort en 1687.

02 La Maupin

Et les répétitions allaient leur train, au milieu du bruit cacophonique des chœurs que le répétiteur mettait au point, pendant que Thévenard souriait tendre- ment à Mademoiselle Maupin. Puis réson- nait la basse-taille de l'acteur Hardouin, qui chantait le rôle de Cadmus : sa figure de chantre de cathédrale rappelait le lieu de ses premiers débuts, qu'il avait quitté pour le théâtre, abandonnant le sacré pour le profane. A sa voix grave répondait le chant pur de M"" Rochois, Hermione mignonne et petite, la peau brune rachetée par des yeux noirs pleins de feu : elle agitait les larges manches à la persane qu'elle portait pour cacher l'imperfection de ses bras. Pendant que Moreau, qui jouait Arbas, conversait avec sa sœur Fanchon Moreau, chargée du rôle de Charité, Mademoiselle Maupin contemplait silencieusement cette dernière, reprise de convoitise, d'un désir pervers, devant les tendres yeux pleins d'amour de cette belle fille blonde, au corps admirable- ment proportionné, à la gorge opulente,

Axitour de V Opéra 63

ferme, tentante et provocatrice ; mais le rôle interrompait les rêveries de la Maupin : elle devait abandonner pour un moment toute sa flamme, réfréner sa passion naissante pour ne s'occuper que de son succès futur.

Souvent, dans l'intimité de ces répé- titions, des disputes éclataient, presque toujours causées par Duméni, l'acteur à la mode qui, tout en n'étant pas de la pièce à l'étude, venait faire le paon au milieu de ses camarades. Tiré des cuisines de M. Foucault par Lullj^ surpris de sa voix remarquable, il en avait gardé les allures de manant. 11 était cependant magnifique au théâtre, seul endroit il conservait quelque noblesse quand il ne se trou- vait pas pris de vin. Cet accident lui arrivait fréquemment, car il avait la mau- vaise habitude de boire au cours des représentations plusieurs bouteilles de Champagne pour soutenir, disait-il, son chant : alors, il paraissait en désordre et chantait faux. Il avait été l'amant de M"' Rochois, qui ne tarda pas à s'aperce-

64 La M au fin

voir de la nullité du personnage et leur amour finit par une haine implacable. Duméni à l'Opéra était xin véritable forban ; non-seulement il promenait ses caprices galants sur toutes les actrices, mais il pillait encore les rubans de toutes les filles du théâtre ; cette manie lui en fit rassembler une quantité suffisante pour en composer une tapisserie, en garnir des chaises et un lit. Aussi était-ce la terreur parmi la gent théâtrale lorsqu'il assistait aux répétitions. Ce jour-là, il vint, à son ordinaire, rôder autour des jeunes femmes, promenant sa fatuité de beau brun, bien fait, de haute taille, souriant sans grâce, uniquement pour montrer ses dents superbes.

Après avoir été murmurer quelque méchanceté à l'oreille de M"*" Rochois, il tourna autour de Mademoiselle Maupin ; celle-ci, depuis quelques jours, était lasse de cette assiduité de l'ancien cuisinier ; elle avait déjà du reste refusé l'hommage de son cœur. Quand elle le vit rôder près d'elle, elle lui tourna le dos avec affecta-

Autour de l'Opéra 65

tion, afin de bien marquer l'inutilité de ses insistances. Une grossièreté s'échappa des lèvres de Duméni, qui insulta grave- ment l'actrice. .Mademoiselle Alaupin, les yeux brillants, bondit sous l'outrage, et aurait corrigé de suite le manant si le directeur Francine n'avait été présent ; elle comprima donc sa colère et se con- tenta de dire : « Ceci se retrouvera. «

Pallas continua la répétition sans paraître se souvenir de l'injure, dissi- mulant son courroux tout en méditant la vengeance qu'elle voulait dure et surtout rapide.

Rentrée chez elle, la Maupin passa une culotte, chaussa des bas de soie fixés au-dessus du genou par une jarretière, revêtit le justaucorps et la veste, vérifia la lame de son épée qu'elle attacha au cein- turon caché sous le justaucorps, et choisit une canne forte et souple, enjolivée d'une dragonne de rubans richement frangés. Ainsi accoutrée dans son costume favori, elle ressemblait à un page gracieux qui va

à un rendez-vous d'amour.

4

66 La M au fin

Le soir venu, le promeneur attardé eût pu voir ce joli cavalier faire les cent pas sur la Place des Victoires, éclairée par les quatre fanaux placés aux angles des rues d'Aubusson (i) et de la Feuillade, et dont la lueur douteuse, s'échappant de terrines remplies de cire, allumait son reflet sur la statue dorée de Louis XIV, érigée sur la place. Cette piètre lumière devant le Grand Roi donna lieu à ce pasquil murmuré par tout Paris :

Cousin de la Feuillade, tu me bernes, D'avoir mis le soleil entre quatre lanternes (2).

Seules, les chaînes d'or qui liaient les captifs de bronze au piédestal scintillaient sous cette lumière diffuse.

La Maupin, nerveuse, attendait dans l'ombre. Effacée derrière l'effigie royale, du côté des Fossés-Montmartre, elle se remémorait l'insulte, étonnée de n'avoir pas fait Justice sur le champ ; puis ses idées prenaient un autre cours ; repassant

(i) Aujourd hui rue Croix-des-Petits-Champs.

(2) Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris. Tome xv ( 1888)^ BoisLisiE. La Place des Victoires et la Place Veniôme.

Autour de l'Opéra 67

les faits de la journée, elle songeait aux autres camarades. L'image de la petite Fanchon Moreau, brusquement évoquée, la fit sourire : elle se rappelait le couplet alors tort à la mode que l'on fredonnait dans les coulisses :

Du Ménil sur la note Ne pousse pas si haut Que fait d'un coup de motte La petite Moreau.

Flon flon. larira dondaine, Flon, flon, larira dondon (i).

Mise en gaîté par cette gauloiserie, la Maupin s'épanouissait, lorsqu'un bruit de pas, une marche lourde lui rappela le motif de son attente. Cette cadence lui annonçait en effet son homme. Son visage égayé se transforma à l'instant en un masque furieux et courroucé.

Duméni traversa la zone éclairée, puis rentra dans l'ombre.

A ce moment, il vit se dresser une forme noire ; en môme temps, il reçut le

(i) Bibliothèque Nationale. Manuscrits français 12669. Ch.in- sonnier historique, /ûA'ç, p. 241.

68 La Maupiti

plus vigoureux soufflet qui jamais ait caressé sa joue.

La Maupin, reculant d'un pas, sortit son épée du fourreau, commandant au faquin étourdi de se défendre.

Duméni n'était malheureusement pas aussi franc du collier devant une pointe d'épée que devant un sixain de flacons ; aussi regardait-il, tremblant de peur, briller la lame flexible qu'agitait son adversaire. Humblement il demanda grâce, jurant qu'il n'avait rien, qu'il était un pauvre et brave homme.

« Puisque tu insultes les femmes et que tu n'as pas le courage de te défendre contre les hommes, je vais me donner la satisfaction de corriger un insolent et d'humilier un lâche ! »

Doublement furieuse de constater la poltronnerie du chanteur et d'avoir attendu en vain une réparation. Mademoiselle Maupin, remettant son fin carrelet au fourreau, reprit sa canne, saisit le bras de Duméni d'une main comparable à un

Autour de V Opéra 6g

crampon d'acier, imprima à sa personne titubante un mouvement de rotation dont il ne put se rendre maître, et par cinquante fois fît tomber le bois solide sur les épaules du triste sire.

Satisfaite de cette correction, la jeune femme allait laisser Duméni étourdi sur la place, lorsque l'idée dune vengeance moins secrète passa par sa tète ; d'un bond elle retourna auprès de sa victime qui, croyant à une nouvelle volée de bois, tendait piteusement le dos ; mais, cette fois, son agresseur se contenta de lui enlever sa tabatière et sa montre.

Puis la Alaupin s'en fut, rêvant au triomphe éclatant qu'elle se ménageait. Le lendemain, Duméni parut à la répétition, perclus, geignant, les épaules endolories, mal remis de la sérieuse fustigation dont il avait été victime. 11 se trouvait justement beaucoup de monde. C'était du reste une des dernières répétitions de Cadmus. L'acteur se traînait donc parmi les groupes, voulant se faire questionner. Enfin, à une demande banale, il assura avoir été victime

70 La Maufin

d'une aventure extraordinaire pendant la nuit. 11 piquait ainsi la curiosité de ses camarades qui, faisant cercle autour de lui, le prièrent de raconter son histoire.

Sachez donc, dit-il, qu'hier au soir je tombai dans un terrible guet-apens : comme je traversais la Place des Victoires, trois bandits, de ces bretteurs, ferrailleurs comme il y en a tant à Paris, trois ban- dits, dis-je, se précipitèrent sur moi.

Trois voleurs! s'écria-t-on de toutes parts.

Trois, tout autant. Devant ce dan- ger, je réunis toutes mes forces, me défendis comme un lion (les drôles doivent se ressentir aujourd'hui du poids de mon bras), et, malgré l'inégalité du combat, je les mis en fuite

Bravo ! firent les auditeurs.

Seulement, dans la chaleur de la bataille, les brigands réussirent à m'enlever ma montre et ma tabatière.

Mademoiselle Maupin, souriante, l'avait

Autour de rOf>éra

laissé parler. Lorsqu'il eut fini son apolo- gie, elle s'approcha de lui. et. le toisant d'un air méprisant et dédaigneux :

Tu en as menti, dit-elle, tu n'es qu'un lâche et un poltron. Puis se tour- nant vers ses camarades, elle ajouta : Tout ce que vient de vous raconter Duméni est un insigne mensonge ; ce qu'il )" a de vrai, c'est qu'il a été réellement attaqué.... par moi seule. Ce fanfaron abject et vil, qui outrage si facilement les femmes, pâlit devant la pointe d'une épée. Après l'avoir au préalable souffleté, je lui ai demandé réparation ; il tremblait comme une poule. Sur son refus de croiser le fer. je l'ai rossé d'importance, et pour témoigner de sa couardise, voici sa montre et sa taba- tière Voilà, mesdemoiselles, comment

il faut se conduire avec les hommes gros- siers et insolents.

Duméni, honteux et contus, jura, mais un peu tard, qu'on ne le prendrait plus.

Ces dames louangèrent fort la .Maupin de son courage et la félicitèrent de les

72 f-^1 Mauffin

avoir aussi un peu vengées des outrages que leur faisait sans cesse subir Duméni, maraud indigne de paraître au théâtre, honte de l'Opéra français.

C'est sur cette vengeance que finirent les répétitions de Cadmus et à' Hermione : cette action d'éclat et de bravoure prépa- rait le triomphe que devait remporter Mademoiselle Maupin.

Vl. Âpres le Succès

r,r^E succès de Cadmiis consacrait le ^''^ talent de la Maupm, et, si elle ne

,j>^s^ devint pas la première, elle tint hF. du moins une place importante à l'Opéra. Elle connut les joies de la célébrité, reçut des madrigaux, se vit adulée et fêtée par de hauts et puissants personnages. Assez prodigue de ses faveurs, elle fit les délices de quelques seigneurs, qui savourèrent à loisir ce fruit nouveau, souple et ferme, pimenté et frais tout à la fois dans le tète-à-tète amoureux.

Du reste, malgré l'austérité hypocrite de M°" de Maintenon, qui donnait le ton à toute la Cour sur la un de ce xvn' siècle, les mœurs n'en révélaient pas moins une licence effrénée. Les femmes de qualité ne craignaient pas de s'enivrer comme des hommes, de s'arroser de ratafia, de

74 La Maupin

s'emplir le nez de tabac, de proférer mille grossièretés ; tellement accessibles et accueillantes aux sollicitations amoureuses qu'elles refusaient rarement le suprême enlacement. Le goût des hommes était tout aussi dépravé : l'inversion devenait à la mode ; beaucoup de jeunes seigneurs et même de vieux étaient entichés de ce vice et, un moment, on n'entendit plus parler d'autre chose ; toute autre galanterie ame- nait le ridicule. L'amour des femmes fut laissé aux gens du commun (i).

Dans cette atmosphère de vice et de corruption, la Maupin ne pouvait se guérir de ses doubles passions : se laissant prendre par les hommes, elle insistait auprès des femmes, et son état lui facili- tait ce dernier genre d'intrigue. Dans les déshabillés intimes entre actrices, le moindre coin de chair entrevu la rendait palpitante et anxieuse ; tout prétexte lui était bon pour porter la main sur le velouté de la peau. Elle tournait surtout

(i) Correspon.ijitce de la Duchesse d'Orléans. Lettres des 20 décembre 1687 et !"■ février 169}.

Après le Succès 75

autour de FanchonMoreau, désirant acco- ler la nudité de cette jolie fille blonde, aux yeux tendres, prometteurs de voluptés. Mais la jeune actrice résista impitoyable- ment à toutes les tendres instances de la Maupin : elle préférait des amours plus complètes et avait d'ailleurs une liaison avec un prélat, fort assidu à l'Opéra.

Généreux et jaloux, le nonce Delphini prétendait ne point partager, même avec une femme, les faveurs de la belle Fanchon. On trouvait bien étrange la présence au spectacle de ce ministre de l'Eglise, et le Roi alla jusqu'à lui dire que ce n'était pas l'usage en PVance ; mais le bon Italien ne tint nul compte de cet avis, et répondit qu'en son pays, cardinaux et prélats ne se privaient pas de cette réjouissance. Cette attitude lui valut d'ailleurs quelques plaisanteries dans les Noëls et les chansons de l'époque, l'on représentait toujours le nonce venant de l'Opéra (i).

(i) Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, 1 2634. Chjii- sunnier hiitori-quc, pane 1 10.

76 La Maupin

En désespoir de cause, la Maupin se consolait en courant la ville, souvent vêtue du costume masculin, consentant parfois à revêtir les habits de son sexe. Du reste, à cette époque, nombre de femmes por- taient la culotte : ce vêtement sans doute leur semblait plus seyant ; mais surtout il leur permettait d'agir plus librement. Elles prenaient donc le ton et l'allure de parfaits cavaliers, se conduisaient souvent ainsi que le costume l'exigeait, et se provoquaient quelquefois pour les beaux yeux d'un galant. Une jeune femme écrivit à une autre ce défi :

Je pervertis l'ordre des tems, et, contre la coutume des filles, vous envoie dire que je suis sur le pavé avec une épée à la main pour débattre avec vous la possession de Philémon.

Cette provocation lancée, elle prit un laquais sur la fidélité duquel elle pouvait compter et lui fit porter deux épées hors de la ville. Lorsque sa rivale reçut le cartel, elle partit bravement au rendez- vous, mit l'épée à la main et les deux femmes se mesurèrent. Le combat dura

Après le Succès 77

peu, mais il n'en fut pas moins terrible, car la dernière venue attaqua son adver- saire de telle façon qu'elle la transperça de quatre coups d'épée (i).

Au théâtre, les disputes finissaient quelquefois de la sorte : on peut citer comme exemple M"' Beaupré, attachée à la troupe du Marais, et Catherine des Urlis :

La Beaupré alla quérir deux épées nues, époîntées, Catherine des Urlis en prit une, croyant badiner, mais la Beaupré, en colère, la blessa au cou et l'eût tuée si on n'y eût couru (2).

Dans un tel milieu, la Maupin était à son aise ; nul trouvait choquantes ses allures garçonnières ; on l'admirait pour sa bravoure et sa beauté, car on savait que chez elle il n'y avait pas d'affectation, que ses goûts et ses costumes étaient en parfait accord.

C'est ainsi que s'écoulèrent les pre- mières années de l'actrice à l'Académie

(l) Ed. FouRNiER. Variétés historiques et littéraires, i8f$. Tome II, page }6a.

(3) Victor FouRNEL. Curiosités théâtrales, tSjÇ, in-13, p. 359.

78 La M au pin

Royale de Musique. Elle créa, après Cad- mus et Hermwne, le 11 septembre 1693, le rôle d'une Magicienne dans Didon, tragédie lyrique en cinq actes, de M""" de Xaintonge, musique de Desmarets. Elle y joua cette fois auprès du sieur Duméni, son ancien rival, qui, depuis sa correction, était devenu d'une prévenance exagérée envers elle. Ses compagnes, dans cette pièce, étaient M"" Rochois et Fanchon Moreau.

Sur ces entrefaites, le Comte d'Albert, qui avait acheté, avec l'agrément du Roi, le régiment Dauphin de dragons moyen- nant 100,000 livres, revint à Paris.

C'était alors un jeune homme « fait comme les amours, et qui en usa comme

eux Distingué partout à la guerre

par les plus éclatantes et les plus singu- lières actions, favorisé par les plus belles dames, envié et attaqué par beaucoup de gens » (i).

Un soir de novembre 1694, comme il revenait de la Comédie seul et à pied, deux

(l) Ecrits incdits .le S,ùiil-Siiii()n(éd\t. FALGÈRE).Tome viii, p. 281.

Après le Succès 79

spadassins tombèrent sur lui. Dégainer et se mettre en garde fut pour lui l'affaire d'un instant ; mais, favorisés par les ténèbres, les deux inconnus parvinrent à le coucher à terre, pourvu de deux coups d'épée.

L'affaire fit du bruit ; on crut même à an duel entre le jeune cavalier et M. de Reignac. Le Roi, sur ce soupçon et en attendant plus ample informé, les fit enfermer à la Conciergerie ; ils en sorti- rent, pleinement justifiés, le 4 février 1695.

Ces nouvelles parvinrent aux oreilles de la Maupin, qui se sentit reprise de passion pour le beau Comte d'Albert, et leurs amours revécurent, moins sentimen- tales que la première fois, mais plus passionnées et plus ardentes. Ils passèrent ainsi quatre mois en volupté, puis les événements les séparèrent de nouveau : le 2 juillet 1695, le Comte d'Albert, demeuré à Paris avec un congé du Roi, partit reprendre son commandement à la tête du Dauphin-Dragons pour faire le siège de Namur.

8o La Maufin

La Maupin, désolée de cette séparation, reprit sa vie désordonnée, gardant cepen- dant au fond du coeur un doux souvenir à son amant, et quand, seule, elle songeait, l'image du jeune Comte lui apparaissait. Ces deux natures chevaleresques et sen- suelles s'étaient comprises dans une com- munion d'idées et de sentiments qui devait durer jusqu'à la mort de la Maupin.

Elle connut l'héroïsme du Comte d'Albert au siège de Namur. Le colonel du Dauphin-Dragons, à son arrivée à Dinant, apprit que son régiment était enfermé dans Namur. A cette nouvelle, l'intrépide jeune homme ne songea plus qu'à traverser la ligne des assiégeants pour rejoindre ses hommes. Déguisé en batelier, il parvint, non sans efforts, à traverser le camp ennemi ; puis il se jeta bravement dans la Meuse, qu'il passa à la nage, et put de cette façon entrer dans la ville assiégée. 11 y rejoignit le Maréchal de Boufflers et le Comte de Hornes qui commandaient la résistance.

On apprit à Paris, coup sur coup, la

Après le Succès 8i

belle conduite du Comte d'Albert et la blessure qu'il reçut pendant le siège. Les bruits les plus alarmants coururent un moment sur lui : il était, disait-on, blessé à la tête et les chirurgiens se trouvaient dans l'obligation de le trépaner.

La Maupin, anxieuse, recueillait tous les « on dit » qui lui parvenaient, défor- més, remplis de détails émouvants sur celui qu'elle tenait quelques Jours plus tôt dans ses bras ; puis, peu à peu, elle reprit sa vie habituelle, tout en gardant au fond de son cœur une place à celui qui, au loin, vivait de la rude existence des camps, dans l'ardeur des combats et les périls continuels d'une défense héroïque

Et chaque fois qu'un amour nouveau la laissait haletante et inassouvie, elle en cherchait l'oubli dans de douces et per- verses caresses de femme.

vil.

Un Bal au Palais-Royal

HiLippE de France, Duc d'Orléans, frère de Louis XIV, qu'on appe- lait « ^Monsieur » à la Cour, occupait le Palais-Royal depuis l'année 1661.

Jusqu'en 1692 il habita ce monument par une sorte de faveur. A cette date, le Roi, qui comblait de biens son frère, eut une telle joie d'apprendre que Monsieur consentait au mariage de son fils Philippe, Duc de Chartres, avec M'^' de Blois, fille légitimée du Monarque et de M"' de Montespan, qu'il le récompensa royale- ment en lui donnant le Palais-Royal.

Monsieur était un prince fort sédui- sant : le visage un peu long, des yeux très grands, des cheveux noirs comme du jais, l'air vif, mais trop joli, trop mignard, donnant l'impression d'une femme plutôt

84 La Maupin

que d'un homme. On a laissé entendre que, par Mazarin, du sang italien s'était glissé dans ses veines : en tout cas, il montrait un goût singulier pour les mœurs italiennes, s'habillait souvent en fille, se couvrait de bijoux et, sous le rapport de la virilité, ressemblait aussi peu que pos- sible à son frère. Il fuyait les amours féminines pour s'adonner à des tendresses contre nature : il avait installé au Palais- Royal le Chevalier de Lorraine, qui vivait choyé et adulé. Monsieur se maria cependant deux fois : la première, avec Henriette d'Angleterre ; la seconde, avec Elisabeth-Charlotte de Bavière.

Il aimait fort recevoir dans son palais, se sentant plus son maître qu'à Ver- sailles, où les réceptions officielles, réglées par l'étiquette sévère de l'entourage de Louis XIV, lui pesaient. Au Palais-Royal, au contraire, il recevait dans ses salons une société nombreuse, joyeuse et bruyante ; et, bien qu'au moment se passaient les événements que nous racontons. Monsieur ne fût plus le jeune fils de France, qui,

Un Bal au Palais-Royal 85

déguisé en Roi des Persans, prenait la tète des quadrilles du fameux carrousel organisé par le Roi en 1662, il aimait encore les fêtes somptueuses dans les- quelles il déployait une ingéniosité mer- veilleuse, réservant à ses invités des surprises luxueuses et agréables, dont tout Paris s'entretenait émerveillé.

La Maupin, depuis longtemps, brûlait d'assister à une de ces fêtes magnifiques. Ayant un Jour appris qu'il allait se donner un grand bal masqué, elle résolut de s'y rendre et se promit d'y assister à tout prix.

Le soir venu, splendidement vêtue, elle s'achemina vers le Palais-Royal. Elle portait ce jour-là un costume masculin, naturellement, qui lui seyait à ravir; un habit de soie rouge, galonné d'or de haut en bas, muni de larges poches placées sur le devant ; près du bord inférieur, une frange d'or terminait cette veste ample et riche. Sur l'épaule gauche, un nœud de rubans flottait gracieusement au-dessus des manches courtes, ornées de passe-

^6 La Maupin

menteries d'or et de parements doublés de soie blanche. Des bas de soie assortis à la couleur du vêtement moulaient son mollet nerveux, et des jarretières, serrées au-dessus du genou, formaient une touffe de rubans de chaque côté de la jambe ; les souliers étaient également garnis de rubans ondes et pourvus de hauts talons.

Mademoiselle Maupin se glissa entre les carrosses, bousculant les laquais qui encombraient la vaste porte cochère toute une foule brillante et richement costumée s'engouffrait ; elle put, profitant de cet encombrement, gagner la première cour : cette fois, elle était dans la place. S'avançant sans affectation, elle arriva assez facilement à la deuxième entrée ; là, elle feignit avoir perdu le groupe avec qui elle affectait de se trouver et, grâce à ce stratagème, elle réussit à passer devant la double rangée de laquais.

Après avoir gravi le grand escalier, elle pénétra dans la Salle des Gardes, suivit la galerie construite par Mansard et entra bra- vement dans les salons bruyants et animés.

Un Bal au Palais-Royal 87

Sous les lumières, les tentures, les girandoles de cristal, les meubles de mar- queterie garnis de vases en porcelaine de Chine, le dais de velours cramoisi rehaussé d'or, aux armes du Duc d'Or- léans, donnaient à cette salle des fêtes un aspect somptueux. Près du mur, une douzaine de fauteuils et une vingtaine de pliants couverts de tapisserie à fond d'or doublé de velours, et ornés de galons, servaient aux dames âgées ou à celles qui, fatiguées un instant, se reposaient en admirant la foule brillante et joyeuse.

Dans la nouvelle galerie, l'effet n'était pas moins magnifique: vingt-quatre giran- doles tombant du plafond symétriquement espacées, répandaient, avec leur clarté, le scintillement de leurs cristaux ; réfléchies par les nombreuses glaces formant tru- meaux, les lumières semblaient, innom- brables, se perdre au loin, laissant l'illu- sion d'une profondeur infinie.

Les invités, pleins de joie dans cette splendeur, en augmentaient l'éclat par la richesse de leurs costumes.

88 La Maupin

Les femmes promenaient leur haute coiffure à la Fontange, composée de toile gommée roulée en tuyaux d'orgues, sou- tenant des nœuds de rubans dans lesquels luisaient les pierreries. Leur corsage, raide et serré à la taille, s'ouvrait sur la poitrine, laissant apercevoir les rondeurs des seins et la nudité des épaules qui surgissaient, affriolantes, des bouillons de gaze et des chamarrures de dentelles. D'autres, moins prétentieuses, laissaient pendre leurs longs cheveux frisés et annelés qui couvraient de leurs boucles ondulées le haut des épaules, rappelant l'arrangement des coif- fures de Champagne. Une cocarde, agréa- blement posée sur le côté, se reliait à une autre, placée derrière les épaules, par des chaînes d'or, des perles et des cordonnets entremêlés.

Les hommes, plus bruyants, emperru- qués, s'empressaient, intriguaient auprès des dames, se rengorgeaient, tendaient le jarret en dansant la courante qui finissait par l'agenouillement des cavaliers devant leurs dames. Puis le « branle »

Un Bal au Palais-Royal 89

emportait de nouveau les groupes sur l'air de Marlboron^h s'en va-t-en oriisrre et se terminait toujours par une ronde générale. La Pavane venait reposer les danseurs par la gravité de son allure, la majesté de ses révérences, au son des hautbois et des trombones.

La Maupin jouait son rôle d'homme avec ravissement : elle conduisait avec sûreté ses danseuses, leur murmurait de doux propos, leur tenait quelquefois un langage plus libre, que l'anonymat du masque permettait, et ces dames de qualité, chatouillées par ces paroles licencieuses, y répondaient à voix basse. Enhardie par ses succès, la .Maupin devint plus auda- cieuse. Le bal, du reste, était en pleine animation : des masques grotesques ou de faux visages, œuvres d'un original nommé Ducreux, excitaient l'hilarité.

Un jeune seigneur attirait surtout l'attention par un masque de cire à quatre visages, représentant quatre per- sonnes de la Cour ; les figures ressem- blaient parfaitement aux originaux. Le

go Lit Manf'in

mystificateur, vêtu d'une robe ample et longue qui dérobait sa taille, avait sous ce costume le moyen de tourner ces visages comme il le voulait. Tous les yeux se fixèrent un moment sur cet étrange personnage. Dans un menuet, il tourna et retourna ses figures, si maître de sa danse, qu'à chaque tour il présentait avec une justesse mathématique le même visage à la même dame, changeant pour chacune d'elles. Un autre masque représentait la figure de l'ivrogne Duméni, et fit aussi beaucoup rire.

La soirée s'avançait ainsi de merveilles en merveilles ; au milieu de la nuit, une nouvelle surprise attendait les invités : la galerie s'ouvrit pour la collation et, au lieu d'une table dressée, des boutiques offraient leurs étalages de friandises. 11 y avait un pâtissier français, un marchand d'oranges provençal, une limonadière ita- lienne, un confiturier et un Arménien qui vendait du café, du thé, du chocolat; tous ces marchands avaient leurs garçons costumés selon la nation qu'ils représen-

Un Bal au Palais-Roval 91

taient. La foule fit irruption dans cette kermesse.

La .Maupin y suivit une jeune femme, une marquise, qu'elle importunait de ses assiduités depuis un moment; voyant que ses avances restaient vaines, elle brusqua les choses et, lui saisissant le bras, lui déclara à brûle-pourpoint son amour. La jeune femme essayait en vain de se dégager de l'étreinte vigoureuse qui la forçait à entendre les paroles audacieuses murmurées à son oreille, lorsque trois cavaliers, ses adorateurs, séparés d'elle un instant par la poussée de la foule, s'indignèrent contre l'insolent. La .Maupin lâcha aussitôt sa conquête et, faisant face aux trois hommes, s'enquit de quel droit ils venaient ainsi s'occuper de ses affaires; les gentilshommes, simultanément, deman- dèrent au cavalier f^ostiche raison de son indécente conduite.

(( A vos ordres. Messieurs, répondit fièrement l'actrice; je descends et vous attends rue Saint-Thomas-du- Louvre, sous la première lanterne. »

92 La Maupin

Immédiatement, la jeune femme des- cendit, franchit les cours encombrées par les carrosses, les cochers et les suisses qui gardaient l'entrée du Palais.

Hors du Palais-Royal elle traversa la rue Saint-Honoré pour prendre la rue Saint-Thomas-du-Louvre. Là, une diffi- culté surgit : les lanternes sur lesquelles on comptait n'avaient pas été allumées. L'époque se trouvant celle de la pleine lune, les ordres étaient formels : les rues devaient être éclairées naturellement par l'astre des nuits; mais celui-ci, toujours lunatique, se plaisait malignement à se cacher derrière les nuages. La Maupin fit cependant contre mauvaise fortune bon cœur, et attendit dans le noir ses trois adversaires. Le silence n'était troublé que par le grincement des enseignes en saillie sur la rue, et par le bruit ironique des lanternes qui se balançaient en faisant gémir les poulies.

Enfin, trois ombres s'avancèrent dans la nuit :

Un Bal au Palais-Royal 93

Eh là! je suis à vos ordres, mes- seigneurs.

êtes-vous, mon gentilhomme?

La silhouette de la Maupin se dressa droite et fière au milieu de la route.

Devant vous.

Et, tirant son épée du fourreau, elle attendit, la main basse.

Diable ! c'est qu'il fait noir, objecta l'un.

La corneille est plus lumineuse que cette obscurité, ajouta l'autre, qui parlait toujours par aphorismes plus ou moins de circonstance.

On se croirait pris dans la robe d'un bénédictin, assura le troisième.

En effet, l'opacité des ténèbres devenait plus intense.

Qu'importe ! cria la Maupin dans la nuit ; vous m'avez provoqué, il faut en finir de suite. Allons jusqu'au bout de la rue, peut-être y verrons-nous davantage.

94 La Mauptn

Ils poursuivirent leur chemin et arri- vèrent au Quai du Louvre. Là, en effet, l'obscurité était moins profonde et l'on pouvait distinguer les ombres.

Allons, fînissons-en ! au premier !

La Maupin s'avança vers le groupe noir.

A moi, riposta l'un des trois hommes.

Et il s'élança sur elle, croyant la sur- prendre par cette attaque subite.

Holà ! du calme ! reprit-elle sans s'émotionner, en parant cette rude attaque. Un peu de patience, monseigneur, vous avez donc envie de vous coucher de bonne heure ?

Ripostant à un second choc, elle ajouta:

Cette fois, j'en ai assez, je touche. Sur ces mots, elle se fendit brusquement; son épée s'enfonça dans du noir.

A ce moment la lune, se dégageant en partie des nuages épais, risqua un œil curieux et éclaira de sa lueur livide

Un Bal au Palais-Royal 95

cette scène sanglante. Ainsi qu'elle l'avait annoncé, la Maupin avait touché juste.: son adversaire gisait sur le pavé.

La jeune femme, aussitôt remise en garde, était alors éclairée toute entière par l'astre lunaire, et projetait une ombre gigantesque sur la muraille.

Attends, bougre! fît une voix.

Le deuxième adversaire se précipitait en même temps, croyant qu'une mala- dresse seule avait pu causer l'échec de son ami ; il ajoutait, aimant les belles figures :

Ce fer tenu dune main sûre Va te faire

Il ne put achever sa parodie du récit de Théramène alors en vogue ; pressé à son tour par la lame infatigable de la Maupin, il dut songer à se défendre sérieusement.

Les épées brillaient, rapides, avec leur cliquetis sec.

Les combattants se tàtaient.

Au bout de quelques minutes, la jeune

96 La Maufin

femme avait acculé contre la muraille son adversaire bien éclairé par la lune.

Allons ! maintenant que je t'ai bien vu, adieu ! Ce disant, elle allongea le bras.

L'autre s'affaissa, lâchant son arme, blessé grièvement.

La Maupin n'eut que le temps de se remettre en garde; le troisième cavalier, qui avait suivi cette scène, accourait au secours de son ami et attaquait furieuse- ment. Loin de s'émouvoir, elle gardait son sang-froid superbe et railleur.

Holà! doucement! votre tour vien- dra La colère n'a jamais porté profit

à personne Soyez calme, mon gentil- homme! doucement donc! vous avez failli m'égratigner

Elle continuait de plaisanter avec aisance, parant les coups formidables que son adversaire lui portait.

Enfin, un bruit de pas la fit se hâter et presser à son tour le cavalier. Son épée frétillait, lançait des éclairs. Après une

Un Bal au Palais-Royal 97

feinte, elle prit la ligne basse, et l'arme s'enfonça dans la cuisse du jeune homme.

Touché ! fit-il en tombant.

Le contraire m'eût étonné.

Elle salua. A ce moment les nuages tirèrent un rideau sur ce drame, et la lune disparut voilée, laissant les trois blessés dans l'obscurité profonde.

La Maupin reprit le chemin du Palais- Royal, réfléchissant aux conséquences de ce triple duel. Toutefois, son indécision fut de courte durée ; crânement, elle rentra au Palais et chercha Monsieur dans la cohue bruyante du bal.

L'ayant aperçu, elle rôda un instant autour de lui et choisit un moment il était seul pour l'aborder franchement.

Monseigneur, lui dit-elle, il y a rue Saint-Thomas-du-Louvre trois gentils- hommes étendus sur le pavé, et qui

auraient besoin d'un prompt secours

Ils avaient, il y a moins d'une heure, la tète très chaude, mais l'air de la nuit pourrait les refroidir un peu trop; veuillez

s

()S La Maupin

ordonner qu'ils soient transportés chez eux

L'audace de ce propos, la figure Juvé- nile de celui qui le tenait, ne déplurent pas au frère de Louis XIV. Cependant, ne voulant pas avoir l'air d'approuver cette infraction aux lois, il feignit le méconten- tement et s'écria :

Encore un duel ?

Il y en a même trois. Monseigneur; mais ceux-là pourront tempérer la colère de Votre Altesse Royale, en l'amusant : les cavaliers qui, pour le moment, gisent près d'ici avec le pavé pour oreiller, ont été blessés par une femme.

Une femme .^

C'est elle qui a l'honneur de l'assu- rer à Votre Altesse.

Qui es-tu donc, friponne.^

Mademoiselle Maupin.

Cela ne m'étonne plus, dit le prince, qui avait déjà ouï parler de quelques

Un Bal au Palais-Royal 99

aventures arrivées à la chanteuse. Tu feras donc toujours des tiennes ?

Votre Altesse Royale sait que je ne tue pas toujours les sujets de Sa Majesté et que, parfois, ils ont de plus doux entretiens que ceux tenus à la pointe de l'épée.

Tais-toi, peste !

Je fais plus, je me retire.

Et la Maupin salua bien bas.

Sa petite vengeance n'était cependant pas complète. Elle s'enquit de la jeune marquise, cause première de cette affaire, et si malheureusement défendue. Lors- qu'elle l'eut retrouvée, elle lui dit à l'oreille :

Voyez, madame, combien vous avez été mal inspirée d'avoir appelé à l'aide trois redresseurs de torts ; vous voilà privée, au moins pour quelque temps, de

trois admirateurs Puis, touchant son

épée, elle ajouta : Celle-ci a prié ces messieurs de garder le lit pendant quelques

loo La M au flirt

semaines : c'est le cas, marquise, de jouer à la sensibilité. Maintenant, souffrez que je me dise votre très humble servante, et convenez qu'il n'y avait pas de quoi crier si haut.

Sur ces paroles, l'actrice laissa la Marquise accablée et jugea que sa soirée avait été bien remplie.

Elle donna un dernier coup d'oeil à la fête qui finissait, et quitta le IPalais- Royal.

Le lendemain, la Cour se chuchotait cette aventure qui, pendant huit jours, fut l'objet de toutes les conversations. Louis XIV, qui fulminait contre les batailleurs, s'en amusa tout bas. 11 fît prévenir Mademoiselle Maupin par Des- touches, Inspecteur de l'Opéra, que si les lois sur le duel étaient rigoureuses, rien ne mentionnait qu'elles fussent applicables aux dames qui prétendaient régler des questions d'honneur.

La Maupin reçut cette nouvelle avec joie, car elle n'était pas sans alarmes sur

Un Bal au Palais-Roval

les conséquences possibles de cette ren- contre fatale à trois infortunés. Néan- moins, elle crut bon, craignant un revirement dans l'esprit du Monarque, de se faire oublier quelque temps. Elle sella son cheval et prit un jour la route de Bruxelles, à la recherche de nouvelles aventures.

^^

««>>

y^\

VllI.

L'Electeur de Bavière ("

RRivÉE à Bruxelles, Mademoiselle Maupin songea d'abord à profiter de sa qualité d'actrice de l'Opéra pour se présenter au Théâtre de la Cour.

Les représentations théâtrales et sur- tout musicales étaient encore, à cette fin du xvii^ siècle, tout à fait à leur berceau. Il avait fallu l'exemple de l'étranger et surtout de la France, depuis 1645 l'Opéra et la Comédie avaient fait de réels progrès avec Molière, Corneille, Racine, LuUy, etc., pour que la Cour de Bruxelles, jalouse de ce qui se passait au dehors, réso-

(i) La plupart des biographes de la Maupin placent son départ pour Bruxelles en 1700 ou en 1702. Or, dès 1698, Mademoiselle Maupin est de toutes les représentations données à Paris au Théâtre de l'Acadcmie Royale de Musique; tandis que, de 1691 à 1698, on ne la voit dans aucune distribution de rôles joués à l'Opéra. II est donc plus probable que ce fut pendant cette période qu'elle eut son succis à la Cour de l'Electeur de Bavière.

I04 T^^ Maupin

lût de se mettre au niveau de Paris pour les spectacles scéniques. Par l'effort con- tinu d'une volonté persévérante, Bruxelles réussit, en peu de temps, à n'avoir rien à envier à sa voisine ; car elle donna des représentations tout était réuni ; musique, danses, costumes, décors, ma- chines, etc.

Ces spectacles, qui avaient lieu au Théâtre de la Cour, éveillèrent la curiosité publique, d'autant que, seules, les per- sonnes attachées a la famille souveraine et les dignitaires y étaient admis ; le public ne les connaissait que par de vagues récits.

Deux entreprises théâtrales échouèrent cependant de 1681 à 1688 ; mais, au Palais, le succès de ces réprésentations ne fit que croître.

L'Electeur de Bavière possédait sa troupe particulière de comédiens; les artis- tes en étaient assez célèbres pour avoir un renom à l'étranger et être cités lorsqu'ils se présentaient à Paris ; ainsi M"" Spinetta eut les honneurs du Mercure galant :

L'Electeur de Bavière 105

On vient de voir paroistre une nouvelle actrice sur le Théâtre des Italiens, sous le nom de Spinetta. Elle y a représenté cinq ou six personnages différens dans la mesme pièce, ce qui lui a attiré de grands applaudissemens, et le nom d'Actrice universelle. Elle est venue de Bruxelles elle a joué longtemps dans la troupe de M. l'Electeur de Bavière (i).

La Maupin réussit, à force d'insistances, à prendre place parmi les comédiens du prince ; elle s'y fit bientôt remarquer, et son succès fut tel que l'Electeur, charmé par sa prestance et sa beauté, désira la connaître plus intimement.

Maximilien- Marie -Emmanuel, Duc et Electeur de Bavière, gouvernait alors la Belgique depuis 1692 pour l'Espagne. Sa nomination à ce poste avait été la récom- pense des services rendus à l'Autriche et à l'Espagne en combattant, en Hongrie et sur le Rhin, les Turcs et les Français. Devenu plus tard l'allié fidèle de Louis XIV pendant la guerre de succession d'Espagne, il perdit son Gouvernement et ses Etats : ces derniers lui furent restitués à la paix de Rastadt en 171 3.

(1) Le Mercure Galant, i6çy. Avril, page 274-5.

io6 La Maupin

Marié avec une archiduchesse d'Autri- che, ce prince était extrêmement volage et ses amours ne se comptaient plus. Outre les maîtresses en titre, comtesses, prin- cesses, roturières, il avait une infinité de bonnes fortunes dans ie Brabant ; ses libéralités étaient d'ailleurs fort renom- mées et, de plus, ses belles manières lui valaient quelquefois un peu d'amour dénué d'intérêt. Généreux dans ses caprices, il payait largement ses conquêtes galantes.

M"° de B***, jeune et charmante, valut à Madame sa mère cent mille écus, et on lui en compta cent autres à elle lorsqu'elle épousa le Comte de R*** et que l'Electeur la quitta pour plaire à M"° de M***...

J'ai ouy dire qu'une bonne bourgeoise de Bruxelles, dont il voyoit la fille, contoit un jour à une de ses voisines, que Maximilien, c'étoit ainsi qu'elle appeloit le prince, était le meilleur enfant du monde. « Voyez, disoit-elle, ma commère, il est si peu fier qu'il vient chez nous sans façons et ne fait pas de difficulté de coucher dans ce lit-là avec ma fille tout comme si elle étoit de sa condition. » Pendant qu'elle exagéroit ainsi les bontés de l'Electeur, il entra en tapinois avec un manteau sur son nez, sans suite, au grand contentement de cette mère imbécile, qui fut charmée que sa visite

L'Electeur de Bavière 107

certifiât ce qu'elle venoit de dire. De tout cela on peut conclure que ce prince menoit une vie fort délicieuse à Bruxelles (i).

Une autre fois, dans un bal donné à Mons par l'Electeur, et dans lequel toutes les dames recevaient un bouquet, on affecta d'oublier la favorite du moment. Elle parut très choquée de cette distrac- tion et prétexta, boudeuse, un grand mal de tête, pour quitter l'assemblée. L'Elec- teur en parut inquiet, s'empressa auprès d'elle, prit une mine consternée, la conjura de rester encore quelques instants ; puis, soudain, il s'écria :

Et d'où donc vient que vous n'avez pas de bouquet.^

On n'a pas jugé à propos de m'en donner, répondit-elle sèchement.

Oh ! dit l'Electeur, vous ne sortirez pas, s'il vous plaît, sans en avoir un ; attendez un moment, je vais moi-même vous le chercher.

Il courut, en effet, et revint au bout

(l) M""= DuNOTER. Lettres historiques et galantes, édit. 1757. Tome IV, p. 55-60.

io8 La Maupin

d'un instant avec un énorme bouquet, dans lequel il y avait pour deux mille pistoles de diamants. Ce bouquet princier eut le don de guérir de sa migraine la belle mécontente, et de ramener le sourire sur ses lèvres.

On comprend sans peine que Made- moiselle Maupin résista très peu aux avances empressées d'un prince si galant; elle se laissa courtiser assidûment pour la forme, et enfin parut céder devant l'amour éternel que lui jurait l'Electeur.

Leurs amours durèrent un peu plus qu'il n'est coutume en de pareilles cir- constances. Tous les deux semblaient ravis : la Maupin faisait une fière sultane, et Maximilien avait trouvé dans cette femme des élans de volupté bien différents des simagrées et des minauderies des blondes filles du Nord. Habitué aux chairs grasses et indolentes, il trouvait un pro- digieux aphrodisiaque dans les emporte- ments sensuels de l'actrice, dans ses violences passionnées et presque mascu- lines. iMais tout lasse, surtout les ébats

L'Electeur de Bavière 109

fous, désordonnés, irritants, qui brisent les tempéraments les plus robustes ; et l'Electeur de Bavière, habitué jusqu'alors à faire subir ses désirs, eut beau triompher assez longtemps de l'appétit charnel de la .Maupin, il finit par désirer un peu de calme, non pour cesser ses galanteries, mais pour commander davantage à ses sens.

Ce n'était pas l'affaire de la Maupin, qui prétendait accaparer le cœur du prince tout entier. Lorsqu'elle vit celui-ci tourner autour d'une de ses compagnes nommée Merville, danseuse au même théâtre, elle n'hésita pas à frapper un grand coup pour que l'Electeur lui con- servât ses faveurs.

Un soir qu'elle remplissait le rôle de Didon dans l'Opéra d'Enée (musique de Jean Wolfang-Franck) elle se poignarda réellement pour lui sur le théâtre même, donnant ainsi aux spectateurs un drame extraordinaire et imprévu. La blessure ne fut heureusement pas mortelle ; mais, après cet éclat, l'Electeur lui ordonna de

iio La Mauptn

s'éloigner de Bruxelles. Ce coup d'audace ne réussit donc qu'à laisser le champ libre à la Merville, qui devint à son tour la favorite de Maximilien.

Cette nouvelle passion du prince dura peu : la danseuse ne cherchait que l'intérêt dans ses relations avec lui et le trompait avec un comte Dohna. dont elle était éprise ; l'Electeur, bien qu'amoureux, n'était pas pour cela aveugle, et s'aperçut bientôt de l'infidélité de la demoiselle. Cette fois, devant une telle inconstance, il sévit sérieusement.

.A.yant été atteinte et convaincue d'avoir fait part de ses faveurs au Comte, elle fut enfermée entre quatre murailles, et ce ne fut qu'après cinq ans de pénitence que l'Electeur consentit qu'on lui donnât la clef des champs, à condition qu'elle s'éloignerait des lieux il commandoit (i).

Cette affaire ramena le désir du prince vers Mademoiselle Maupin, qui reprit sa place de sultane favorite et exigeante, mais fidèle. Le recrudescent caprice de Son

(i) M™' Di'NOTER. Lettres historiques et galantes, édit. I757- Tome IV, p. 5 5, 56, 59, 60.

L'Electeur de Bavière

Altesse Electorale durait depuis quelques mois, lorsqu'une nouvelle fantaisie lui fit de nouveau, non pas abandonner tout à fait, mais négliger fortement l'actrice : celle-ci prise une fois, ne recommença plus à se montrer jalouse, et ferma les yeux sur l'infidélité de l'Electeur.

La nouvelle élue, une blanche et belle flamande. M"'' Popuel, le reposait des bizarreries, des véhéments transports, des rages d'amour, des ardentes priapées de la Maupin. Il eut d'elle un fils qui fut plus tard appelé le Chevalier de Bavière ; et fut tellement séduit par la douceur et la docilité de cette jeune femme qu'il lui manifesta sa reconnaissance par un mariage inespéré. 11 avait à sa Cour un brillant officier, le Comte d'Arco ; il manœuvra de telle sorte qu'il réussit à lui faire épouser sa maîtresse. M"^ Popuel devint ainsi Comtesse, portant fièrement les arcs d'or qui sont les armes parlantes des d'Arco. L'Electeur de Bavière resta le plus heureux des trois dans ce ménage qu'il comblait d'ailleurs de ses faveurs.

112 La Maupi'n

Dans la quiétude de cette nouvelle vie, il négligea de plus en plus Mademoiselle Maupin ; les entrevues qu'il lui accordait, cependant rares et courtes, le fatiguaient et commençaient à lui peser. Aussi réso- lut-il de rompre à jamais cette liaison pénible pour son tempérament volage et inconstant.

Un jour que la Maupin attendait la visite princière, elle fut très étonnée de voir paraître devant elle, non Maximilien- Emmanuel, mais le Comte d'Arco, ambas- sadeur extraordinaire de l'Electeur pour la rupture définitive.

Ces sortes de missions sont toujours pénibles, et le Comte, en voyant l'actrice se lever vivement, les yeux brillants, comprit le tort qu'il avait eu, lui plus que tout autre, de se charger d'une pareille démarche; et cet homme, intrépide comme un lion sur le champ de bataille, sentit sa bravoure défaillir devant ce regard de femme. Il était trop tard pour reculer ; il prit résolument son parti.

11 expliqua à la Maupin qui l'écoutait,

L'Electeur de Bavière 113

muette, les lèvres serrées, que l'Electeur de Bavière, retenu par les obligations de '.a Cour, ne pourrait plus lui rendre ses visites habituelles ; qu'il la priait de l'excu- ser de n'avoir pu venir lui-même lui faire ses adieux, mais que Son Altesse serait heureuse de la voir quitter Bruxelles ; que, du reste, Elle avait pensé aux nécessités de la vie en lui remettant quarante mille livres; et le Comte d'Arco, en prononçant ces paroles, posa une bourse sur la table.

La Maupin, jusque-là, s'était contenue; mais, aux derniers mots, elle bondit, sa colère éclata. Saisissant la bourse, elle la lui jeta à la tète, au front, disent certains, à l'endroit l'Altesse Electorale l'attei- gnait bien souvent ; non contente de cette violence, elle lui cria à la face :

« Dites au prince que je ne veux pas de son argent, gardez-le : c'est la digne récompense de l'homme assez vil pour se faire le maquereau de sa femme. »

Elle montra la porte au Comte ; mais celui-ci n'avait pas attendu ce geste pour

114 ^^ Maupin

se retirer ; aux premiers mots, tournant le dos, il s'était promptement éclipsé, soulagé, lui aussi, de la corvée commandée.

La Maupin s'obstina quelque temps encore à rester à Bruxelles ; cependant, quand elle vit que le parti de l'Electeur était bien arrêté, elle accepta une peasion de deux mille livres et reprit sa course vagabonde, continuant à travers le monde sa vie nomade et aventureuse.

^^ 1^

IX.

En Espagne <•'

ADEMOisELLE Maupin, après avoir quitté de cette façon la Belgique, erra quelque temps à l'aventure, cherchant donner satisfaction à son besoin d'imprévu et de romanesque. Son hésitation fut de courte durée : l'attrait de la vie espagnole la séduisit.

Elle avait ouï raconter des merveilles de la Péninsule Ibérique; les événements

(i) Le voyage de la Maupin en Espagne, ainsi que les aventures dont elle fut l'héroïne dans ce pays, sont racontés par Marie et Léon EscuDiER ^La J'ie et les Aventures Acs Cantatrices célèbres, 18^6/ in-8°, et reproduits par quantité de biographes. Bien qu'elle paraisse invraisemblable, cette histoire est toutefois possible : avec .Mademoi- selle Maupin tout peut arriver. C'est pourquoi nous n'oublions pas de la mentionner, en la mettant à peu près à sa place comme époque et comme cadre.

Nous profitons de cette digression pour signaler une anecdote attribuée à la .Maupin et qui est. celle-là. tout à fait impossible. La voici telle qu'on la rapporte :

« Cette bizarre héroïne du Tasse, cette nouvelle Herminie bourgeoise par\int à faire au théâtre de Bourges une conquête aussi étonnante qu'elle-même. Ce fut celle du célèbre abbé de Choisy. de ce Tyrésias, non fabuleux, qui commença comme Sardanapale et

1 16 La Maupin

soudains, les aventures tentantes, le charme des bonheurs fortuits, tout dans ce pays lui paraissait enchanteur.

Les hasards d'un pareil voyage ne l'effrayèrent pas, et elle traversa la France en rêvant aux sérénades des hidalgos dont elle allait faire la conquête.

Elle arriva ainsi à Irun, première ville d'Espagne lorsqu'on sort de France : les rues inégales, les hôtelleries inconfor-

finit comme Saint Augustin. Il habitait alors son château de Crépon; il se faisait passer pour la Comtesse de Barres afin de prendre dans son filet toutes les colombes des environs, et préparait ainsi au girondin Louvet toutes les plus jolies scènes de son roman de Faublas.

« L'abbé de Choisy, avec ses girandoles en diamants, son rouge, ses mouches et sa voix de demoiselle de condition, amusa quelque temps Mademoiselle Maupin, mais ces nouveaux amours de deux sexes travestis n'eurent pas de longue durée; l'abbé devint volage, son amante crut devoir être infidèle ; elle quitta la brillante Comtesse de Barres au moment celle-ci venait de remporter en Sorbonne le prix de théologie. » {La Revue Dramatique, année 1855, tome i. Iliiitoire des Théâtres anciens.)

Les amours de ces deux personnages aussi singuliers l'un que lautre peuvent tenter un conteur; mais elles n'ont pu exister. En elTet, l'abbé de Choisy, en 1644, n'avait mené la vie agitée qu'on lui connaît que pendant sa jeunesse; il renonça à ses mœurs singulières en 1680, époque la Maupin n'était âgée que de sept à dix ans; en 1685, il acceptait une ambassade auprès du Roi de Siam; en 1687, il fut élu membre de l'Académie Française, et écrivit alors la Vie de Salomon, l'Imitation de Jésus-Christ, etc. Retiré aux Missions étrangères, il ne fit plus parler de lui que par ses ouvrages profanes et sacrés.

En Espagne 117

tables commencèrent à la désenchanter. Les repas accommodés d'ail, de safran et de toutes sortes d'épices, ne la ravirent que médiocrement ; à l'auberge dont elle avait fait choix on entrait, suivant l'usage du pays, par l'écurie. Mais les voyages étaient déjà très familiers à Mademoiselle Maupin et son étonnement durait peu ; elle espéra qu'en gagnant Saint-Sébastien elle y trouverait plus de confortable et meilleure chère. Elle s'engagea donc dans les chemins rudes et les sentiers étroits qui conduisent à cette ville, bravant les précipices que côtoyait sa litière conduite par des mules, et, après avoir traversé le double mur d'enceinte, elle arriva en effet dans une ville aux voies larges et longues, pavées de grandes pierres blanches, aux maisons belles et propres. A l'hôtellerie, elle soupa confortablement et se reposa, raccommodée avec les mœurs espagnoles. Son but était d'atteindre Madrid, capi- tale rêvée par son esprit aventureux, elle croyait trouver une nouvelle vie de fortune et de plaisirs; mais, avant d'arri-

1 18 La Maupin

ver en vue de ce séjour enchanteur, elle connut l'existence misérable des voya- geurs qui se hasardaient alors dans les Castilles.

Elle connut l'honneur spécial des Espagnols, qui leur faisait assassiner ceux dont ils avaient reçu affront, et même ceux qu'ils avaient eux-même offensés, afin de prévenir les conséquences, « sachant que s'ils ne tuent, ils seront tués )) (i).

Les églises donnaient alors un asile inviolable aux criminels et ceux-ci accom- plissaient généralement leurs forfaits près d'un sanctuaire ; ils n'avaient ainsi que très peu de chemin à faire pour aller embrasser l'autel.

On doit penser que ces mœurs étaient loin de plaire à Mademoiselle Maupin qui, courageuse à l'excès, n'admettait pas le lâche assassinat.

Elle connut aussi la rapacité des hôte- liers par ses séjours forcés dans les

0) Les détails de la vie et des mœurs espagnoles cités ici sont empruntés aux: Rdalions d'un Vuyage en Espagne à Li fin du XVII' Siècle, par la Comtesse d'Aulnot, 1874, in-S".

En Espagne 119

hôtelleries, toutes d'ailleurs à peu près semblables :

« Lorsqu'on y arrive fort las et fort fatigué, rôti par les ardeurs du soleil ou gelé par les neiges, l'on ne trouve ni pot au feu, ni plats lavés; l'on entre dans l'écurie et de l'on monte en haut. Cette écurie est d'ordinaire pleine de mulets et de muletiers qui se font des lits des bâts de leurs mulets pendant la nuit et le jour ils leur servent de table. Ils mangent de bonne amitié avec leurs mulets et frater- nisent beaucoup ensemble.

« L'escalier par l'on monte est fort étroit et ressemble à une méchante échelle. La Senora de la Casa vous reçoit en robe détroussée et en manches abattues ; elle a le temps de prendre ses habits du dimanche pendant que l'on descend de la litière, et elle n'y manque jamais, car elles sont toutes pauvres et glorieuses.

(( L'on vous fait entrer dans une chambre dont les murailles sont assez blanches, couvertes de mille tableaux de dévotion fort mal faits; les lits sont sans

I20 La Maupin

rideaux, les couvertures de coton à houppes passablement propres, et les serviettes, comme de petits mouchoirs de poche ; encore faut-il être dans une grosse ville pour en trouver trois ou quatre, car ailleurs il n'y en a point du tout, non plus que de fourchettes. 11 n'y a qu'une tasse dans toute la maison, et si les muletiers la prennent les premiers, ce qui arrive toujours s'ils le veulent (car on les sert avec plus de respect que ceux qu'ils conduisent), il faut attendre patiemment qu'elle ne leur soit plus nécessaire, ou boire dans une cruche. Il est impossible de se chauffer au feu des cuisines sans étouffer ; elles n'ont point de cheminée. Il en est de même de toutes les maisons que l'on trouve sur la route. On fait un trou en haut du plancher et la fumée sort par là. Le feu est au milieu de la cuisine. L'on met ce que l'on veut faire rôtir sur des tuiles par terre, et, quand cela est bien grillé d'un côté, on le tourne de l'autre. Lorsque c'est de la grosse viande, on l'attache au bout d'une corde suspendue sur le feu et puis on

En Espagne 121

la fait tourner avec la main, de sorte que la fumée la rend si noire qu'on a peine seulement de la regarder. Je ne crois pas qu'on puisse mieux représenter l'enfer, qu'en représentant ces sortes de cuisines et les gens qu'on trouve dedans ; car, sans compter cette fumée horrible, qui aveugle et suffoque, ils sont une douzaine d'hommes et autant de femmes; plus noirs que des diables, puants et sales comme des cochons et vêtus comme des gueux. Il y a tou- jours quelqu'un qui racle impunément une méchante guitare, et qui chante comme un chat enroué. Les femmes sont tout écheve- lées : on les prendrait pour des Bacchantes ; elles ont des colliers de verre, dont les grains sont aussi gros que des noix; ils font cinq ou six tours à leur col et servent à cacher la plus vilaine peau du monde. (( Ils sont plus voleurs que des chouettes, et ils ne s'empressent à vous servir que pour vous prendre quelque chose, quoi que ce soit, ne fût-ce qu'une épingle; elle est prise de bonne guerre quand on la prend à un Français.

122 La Mavfîn

« Avant toutes choses, la maîtresse de la maison nous amène ses petits enfants, qui sont nu-tête au cœur de l'hiver, n'eussent-ils qu'un jour. Elle leur fait toucher vos habits, et leur en frotte les yeux, les joues, la gorge et les mains. Il semble que l'on soit devenu relique et que l'on guérit tous les maux. Ces céré- monies achevées, l'on vous demande si vous voulez manger, et fùt-il minuit, il faut envoyer à la boucherie, au marché, au cabaret, chez le boulanger, enfin de tous les côtés de la ville pour assembler de quoi faire un très méchant repas. »

La Maupin parcourut ainsi d'étape en étape la route qui conduit à Madrid, abandonnant bientôt la douce litière fort onéreuse, pour chevaucher par les che- mins, revêtue du costunie masculin. La précaution était bonne, car l'Espagne était infestée de voleurs appelés bandoleros, régulièrement organisés en quadrilles ou escouades, commandés par des chefs déterminés. Des espadrilles de cordes aux pieds, une large cape de serge blanche

En Espagne 123

sur les épaules, un pain et une gourde d'eau suspendus à la ceinture formaient leur équipement ; armés d'une arquebuse, ils attendaient les voyageurs, avertis par les grelots des mules attelées à la litière.

La perspective d'une attaque n'était pas pour effrayer la Maupin; son épée au côté, de bons pistolets dans ses fontes, elle ne redoutait pas l'embuscade, et si elle fut l'objet d'un guet-apens, elle s'en tira du moins avec honneur, car elle arriva saine et sauve à Madrid.

Elle s'enquit d'un hôtel, reprit le costume de son sexe et commença par chercher le moyen de se faire valoir comme artiste.

Il était temps. Le voyage, les dépenses considérables dans les auberges avaient complètement vidé sa bourse; il fallait mettre à profit les quelques « réaies » qui restaient. Malheureusement, ses prévisions furent cruellement trompées ; elle croyait trouver le succès, elle rencontra la misère.

Le théâtre espagnol lui demeura inac-

124 ^* Maupiti

cessible; son renom même d'ex-chanteuse à l'Opéra de Paris ne réussit pas à lui faire ouvrir les portes. Les spectacles chantés étaient moins goûtés que les courses de taureaux ou les exhibitions de la Sainte Inquisition. La Comédie elle aussi, que Lope de Vega et plus tard Calderon avaient relevée, retombait à cette époque à son insipidité première.

Multipliant démarches sur démarches, Mademoiselle Maupin se lassa de ses vaines sollicitations. Acculée par les dettes, par les insinuations menaçantes de son hôte, un beau jour elle s'enfuit et erra dans Madrid. Ignorant la cachucha, le boléro et le fandango, elle ne put s'embaucher dans les troupes nomades de danseurs. Repren- dre le chemin de Paris, il n'y fallait pas compter avant d'avoir quelques res- sources, et comment se procurer l'argent nécessaire pour regagner son pays qu'elle regrettait amèrement }

Enfin, la Maupin sentit sa bonne for- tune revenir lorsque, à bout de courage, elle parvint à entrer chez la Comtesse

En Espafrne 125

Marino en qualité de femme de chambre. Cette extrémité fâcheuse coûta beaucoup à notre héroïne : le rôle de servante ne concordait pas avec son tempérament; cependant il fallait vivre et surtout gagner de quoi se libérer.

La Comtesse, dont le mari était alors Ministre auprès de Sa Majesté Catholique, avait un caractère excessivement difficile et capricieux. On conçoit aisément que le désaccord ne tarda pas à exister entre la Comtesse Marino et sa femme de chambre : les exigences de la première irritaient fort la soubrette, qui bien souvent grillait d'envie de dire son fait à sa maîtresse, avec sa brusquerie habituelle. Elle eut pourtant la patience d'attendre le moment propice pour se venger et en même temps résigner ses pénibles fonctions.

Quand elle eut mis quelque argent de côté, la perspective de son prochain départ la rendit de meilleure humeur, sans pour cela lui faire oublier l'animosité qu'elle nourrissait à l'égard de la Comtesse ; seulement au lieu d'un moyen brutal, elle

120 La Maupin

préféra une plaisante mystification qui atteindrait autant la noble dame.

Son imagination féconde et ingénieuse lui vint en aide: une de ces espiègleries qui frappent sûrement par le ridicule qu'elles jettent sur leur victime en provo- quant le rire en faveur de leur auteur, germa dans la tête mutine de la Maupîn.

Donc, un jour qu'elle avait à coiffer la Comtesse pour un bal à la Cour, elle eut soin de se munir d'une demi-douzaine de petits radis roses ornés de leurs fanes, dérobés à l'office; elle les traversa de grandes épingles, et, tout en coiffant sa maîtresse, les lui planta, à son insu, derrière la natte du chignon; sur le devant, deux superbes touffes de marabout cachaient la supercherie.

M""^ de Marino s'extasia devant sa coif- fure, et, malgré son peu d'habitude de complimenter les gens, elle s'écriait, ravie, en se mirant dans la glace :

Ah! ma chère petite, vous avez ce soir parfaitement réussi ; vraiment, vous vous êtes surpassée.

En Espagne 127

Senora, répondit Mademoiselle Mau- pin, c'est au bal seulement que vous jugerez de l'effet produit certainement par l'arran- gement de votre coiffure.

Sur ces paroles, la Comtesse partit radieuse pour la fête; seule, car son mari le Ministre s'était fait excuser de ne pou- voir l'accompagner. Elle monta dans son carrosse attelé de six mules que le pos- tillon stimulait en claquant du fouet. Arrivée devant l'Hôtel Royal, M"" de Marino traversa fièrement la double rangée de hallebardiers et pénétra dans les splen- dides salons tendus de tapisseries relevées d'or. Dans la grande galerie, elle se mêla aux groupes qui devisaient, fiére d'arborer sa coiffure parmi les chevelures arrangées à la Melène (les cheveux tout épars sur le cou et noués par le bout d'une non- pareille).

On la regarda d'abord avec étonne- ment; puis, au bout d'un quart d'heure, on faisait queue pour la voir ; et la Comtesse, fière, se pavanait, faisait la roue, prenait les regards ironiques pour

128 La Maupin

de l'admiration. Les hommes à leur tour vinrent faire chorus, quelques-uns, nar- quois, se risquèrent jusqu'à des félici- tations.

Mon Dieu, senora, lui dit un railleur, vous avez une coiffure printanière, jardinière, je me permettrai même de dire maraîchère! La Comtesse, heureuse de ce qu'elle prenait pour des compliments, se pâmait à entendre l'éloge attiré par ses superbes marabouts et minaudait devant ces giiaf^o (i).

Eux-mêmes étaient ridicules, avec leur veste si courte qu'elle ne passait pas la poche; leur pourpoint à longues basques de velours noir ciselé, aux manches pen- dantes, larges de quatre doigts, en satin blanc brodé de jais et raidis par la « golille » de carton, couverte d'un petit quintin qui leur tenait le col si droit qu'ils ne pou- vaient ni se baisser, ni tourner la tète. Tous ces beaux parleurs s'égayaient de la méprise.

(i) Galanl, brave, fanfaron.

En Espagne 129

Enfin, un des amis du Ministre prit la pauvre dame en pitié, et la prévint que ce qu'elle acceptait comme des louanges n'était que du persiflage et que sûrement sa femme de chambre avait voulu lui jouer un vilain tour.

La Comtesse, cette fois, crut que l'on se moquait ; mais elle fut vite obligée de se rendre à l'évidence, quand on sortit de sa chevelure un magnifique petit radis. Alors son exaspération ne connut plus de bornes; d'autant plus que la galerie, en voyant sa déconvenue, augmentait ses rires et ses quolibets.

Elle eut comme un vertige. La Maupin était vengée.

Rouge de honte, sufi'oquée par la rage, la pauvre Comtesse s'enfuit du bal et se fit conduire immédiatement à l'hôtel pour châtier l'impudente : elle trouva la maison vide.

Mademoiselle Maupin avait repris le chemin de Paris.

<

,-jl

X.

Retour à Paris

PRÈS cette longue absence, la Maupin rentra dans Paris la tête haute, sans crainte, de nouveau intrigante et auda- cieuse. Elle alla sans retard trouver le Comte d'Albert, qui la revit avec plaisir. Ces quelques années avaient marqué dans la vie du jeune homme; ce n'était plus le gracieux seigneur dont le beau visage faisait tourner toutes les tètes. La guerre et ses privations, la vie des camps, les blessures avaient ôté toute féminité à ses traits; la peau brunie, quelques cica- trices marquaient maintenant la vigueur et l'énergie. Ses bonnes fortunes n'en étaient pas pour cela diminuées : les femmes aiment aussi bien la force que la beauté, et, chez le Comte d'Albert, elles trouvaient réunies ces deux qualités essen-

1^2 La Maupin

tielles de l'esthétique masculine. L'entre- vue de la Maupin et du Comte tourna comme la jeune femme le désirait, et, quelques jours après, elle franchissait de nouveau le seuil de l'Opéra.

Rien n'était changé dans son ancienne maison : c'était toujours la même entrée au fond du cul-de-sac, avec, sur le côté, dans le mur, le trou sombre du guichet. Les mêmes loges étalaient leurs dorures devant la toile de la scène; et celle-ci était toujours encombrée les soirs de spectacle de petits maîtres, qui payaient très cher pour être près des artistes où, en revan- che, ils ne voyaient rien de la pièce et l'entendaient très mal.

Elle revit aux répétitions ses anciens camarades : Duméni, toujours amateur des vins blancs de Mâcon, ou de Meursault en Champagne ; Thévenard, son ancien amant, que sa belle voix de basse chan- tante avait fait sortir des petits rôles il s'était complu tout d'abord, pour aborder les héros d'Opéra; il y donnait la réplique à la célèbre demoiselle Rochois,

Retour à Paris 133

dont le teint ne s'était pas éclairci, ni les bras embellis, mais qui avait toujours ses jolis yeux pleins de feu. La petite Moreau, aussi tendre, à la gorge aussi belle que jadis, refît son impression première sur la Maupin, qui sentit à sa vue sa passion perverse se réveiller. Enfin, la Desmatins, que l'embonpoint commençait à gêner, était passée de la danse aux premiers rôles du chant, avec succès du reste, ce qui redoublait le nombre de ses amants ; aussi les petits maîtres se pressaient-ils sur la scène pour admirer sa gorge splendide qu'elle avait soin de tenir toujours décou- verte; libertine et débauchée, elle faisait le bonheur de ses nombreux admirateurs, allant du mousquetaire à l'avocat, et du Maître des Comptes au commerçant cossu, se réservant un abbé mignon pour greluchon.

Heureuse, la ."\laupin reprit sa vie d'actrice avec joie. Favorite du public, elle connut de nouveaux succès, les bravos et les murmures d'enthousiasme. Peu de temps après son retour, M"^ Rochois

134 ^^'^ Maitpii'

s'étant retirée, on lui confia sa succession; elle attaqua constamment les premiers rôles, donnant la réplique à son ami Thévenard.

Elle joua successivement : en novem- bre 1698, le rôle de Minerve dans la reprise de Thésée, tragédie de Quinault, musique de Lully; puis créa, le lundi 27 avril 1699, le rôle de Cidippe dans Thétys et Pelée, tragédie de Fontenelle, musique de Colasse. Reprit, le vendredi 31 juillet de la même année, le rôle de Gérés, dans Proserfyine, de Quinault et Lully. Au mois d'octobre suivant, elle jouait devant le roi, à Fontainebleau, Marthésie, Reine des Amazones, tragédie de de La Motte, musique de Destouches, elle remplissait les rôles de Cybèle et de la Grande Prêtresse du Soleil; cet opéra fut représenté pour la première fois à l'Académie Royale de Musique le mois suivant (dimanche 29 octobre 1699). La Maupin reprit en février 1700 le rôle de Gérés dans les Saisons, ballet de l'abbé Pic, musique de Lully. Elle parut aussi

Retour à Paris 135

magnifique et superbe, faisant valoir tout l'éclat de sa beauté sculpturale, dans la Vénus du Triomphe des Arts, ballet de de La Motte, musique de La Barre, joué à l'Opéra le dimanche 16 mai 1700. Sa splendide plastique y obtint un succès énorme parmi les galantins de la scène, les jeunes turbulents du parterre et les graves personnages des loges.

Elle reconquit ainsi l'admiration du public qui l'écoutait toujours avec plaisir. Cependant, ce n'était pas chose facile de se faire entendre à l'Opéra, les fredons et les chants d'amateurs couvraient sou- vent la voix de l'artiste. On raconte même que Prior, poète et négociateur anglais, de passage à Paris, assista un jour à une représentation de l'Académie Royale de Musique; dans sa loge, un monsieur chantait de si bon cœur que l'on n'enten- dait plus l'acteur. Prior se mit à siffler. L'amateur, supposant que cette marque de désapprobation s'adressait à l'acteur, fit observer que c'était pourtant le meilleur chanteur de l'Opéra.

136 La Mauptn

(( Je le sais, répondit l'étranger ; mais il fait tant de bruit que je ne saurais vous entendre. » (i)

Toutefois, le caractère irascible de la Maupin ne s'était pas atténué ; toujours piquée au vif à la moindre allusion, querelleuse malgré son très bon cœur, elle eut encore quelques différends dans les coulisses de l'Opéra.

Le premier qui fît les frais de son humeur acariâtre fut son ancien amant, Thévenard. Les tendresses usées devien- nent souvent d'acres aversions : la consta- tation n'est pas neuve. Thévenard avait beaucoup aimé la Maupin, et, devant deux ou trois caprices de la Jeune femme, il se mit à la haïr cordialement; par malheur pour lui, il oublia la leçon donnée jadis à son camarade Duméni et, un soir, il l'outragea publiquement au foyer. Riposte de la demoiselle, qui, finalement, jura de le retrouver.

On connaît la manière accoutumée de

(i) Voyage de Lister à Paris en 16(^8, édit. de la Société des Bibliophiles, 187?, in-S", p. 157 (Note).

Retour à Paris 137

notre héroïne : après la représentation, elle attendit la basse-taille au sortir de l'Opéra. Seulement, la réflexion vint pendant la soirée au sieur Thévenard. Il remonta dans sa loge et n'en sortit pas. Vainement son adversaire se morfondit durant près de trois semaines à l'attendre; chaque soir, Thévenard couchait dans sa loge, y mangeait et ne mettait pas le nez dehors.

Au théâtre, les directeurs, redoutant un scandale, s'efforçaient d'arranger les choses et faisaient bonne police autour d'eux. Sur la scène, les deux ennemis, lorsqu'ils jouaient ensemble, échangeaient des regards courroucés, accompagnés des paroles les plus tendres : Mademoiselle Maupin promettait à grand orchestre tendresse pour tendresse à la basse-taille et lui glissait à l'oreille, entre deux répliques, qu'elle lui romprait les os à la première occasion. Heureusement que les situations scéniques ne leur prescrivaient point de s'embrasser; ils se seraient, dans leur colère, mordus jusqu'au sang.

1^8 La Maupin

Comme tout doit avoir une fin, ce fut Thévenard qui céda le premier. Las de mener une vie claustrale dans le Palais-Royal, il écrivit à son irascible compagne :

Ma chère Julie (i), chacun dans ce monde a ses perfections et ses défauts , j'avoue très volontiers que vous maniez une épée beaucoup plus habilement que moi; convenez aussi que je chante mieux que vous. Cela constaté, vous voudrez bien reconnaître que si vous m'enfoncez seulement trois pouces de lame dans la poitrine, ma voix, si je n'en meurs pas, pourra bien être fort altérée, et je tiens essen- tiellement au bien-être qu'elle me procure, indé- pendamment du bonheur de me mirer dans vos yeux, quand nous jouons ensemble et que vous ne me lancez pas des apartés furibonds, ce qui altère singulièrement la douceur de votre regard.

Faisons donc la paix, ma chère Julie, je viens pieds et poings liés devant vous (par écrit toutefois, vu le danger d'une entrevue); excusez une boutade dont je me repens avec sincérité, et soyez-moi miséricordieuse.

(l) Touchard-Lafosse. Chroniques de l'Opéra, ifif./, in-S", page 222.

Touchard-Lafosse, dans lequel nous puisons cette anecdote, est le seul qui donne ce prénom à Mademoiselle Maupin, sans d'ailleurs être en contradiction avec les autres biographes, même contempo- rains, qui n'en donnent pas du tout.

Retour à Paris 13g

A ce billet, Mademoiselle Maupin se hâta de répondre :

Puisque Monsieur Thévenard avoue de si bonne grâce le peu de goût qu'il ressent pour une rencontre l'épée à la main, même avec une femme, et qu'il ne me reste plus qu'à le complimenter sur sa prudence, je consens à lui pardonner son offense. Mais je veux que, ce pardon promis, il me le demande en présence de ceux qui ont été témoins de l'injure; qu'il prenne soin de me les réunir et je tiendrai ma parole.

Les choses se passèrent selon sa volonté : Thévenard, honteux et penaud, lui demanda pardon publiquement au foyer et, depuis cet affront, demeura convaincu de n'être un héros qu'au théâtre. C'était assez, du reste, l'avis des dames qui le connaissaient depuis longtemps.

Une autre affaire se termina, par mal- heur, moins pacifiquement, et celle-ci fut tout à l'honneur de Mademoiselle Maupin.

Le foyer des artistes était le rendez- vous des grands seigneurs, des gens de lettres et des étrangers de distinction, qui venaient faire des grâces, débiter ou recueillir dans ce salon les scandales

140 La Mauptn

récents et les nouvelles du jour. De sortaient souvent des chansons, que ces muguets pimpants ou ces matadors orgueilleux improvisaient dans un coin sur les actrices et leurs amants, sur les désirs de chacune ou les tares de cer- taines, couplets libres Jusqu'à la licence, ne respectant ni les jeunes ni les vieilles. En voici un échantillon :

CHANSON

(Sur l'air du Bransle de Metz) SUR LES FILLES DE LOPÉRA

Voulez-vous sçavoir l'histoire (bis) Des beautez de l'Opéra? (bis) Un seul bransle suffira Pour vous remplir la mémoire. Ah ! qu'un bransle convient bien A tant de filles de bien.

Ce beau lieu fournit de belles A tous les gens d'à-présent. Des Matins pour de l'argent, La Moreau pour des dentelles, La grande Guyard pour son pain, La Rochois le fait pour rien.

Retour à Parts 141

La Déchard pour l'abondance, La Renaud pour un habit, La Macé pour le déduit. Des Places pour la finance, La dît Fort pour des bijoux. Ah! que les hommes sont foux!

La Florence pour des meubles, La Ducais à tous venans, La Dents pour des gands, La Sublîgny reste seule... Marte-Anne veut contrat, La Borgnon n'a pas un chat.

Pèlerin pour une rente, Mauptn pour un justaucorps, La Louison comme du Fort, La Thévenard est puante, Germain pour un balbana (sic), La Frieville sans maca.

On marchande la Le Maire Dont on n'aura pas les gands, La du Gros aime les grands. Elle fait comme sa mère, En sainte les trompe tous Et se moque ainsi de nous (i).

Ainsi s'amusaient ces Messieurs, satis- faits quand leurs improvisations pouvaient

(i) Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, 13644. - Chansonnier historique, p. 47.

142 La Maupin

vexer ou faire rougir quelque actrice, ce qui d'ailleurs était assez rare.

Ce soir-là, leur verve battait son plein; la Maupin, n'étant pas de la pièce, avait revêtu son costume favori et circulait en homme dans le foyer. Parmi les habitués se trouvait un certain baron de Servan, gentilhomme périgourdin d'une noblesse assez douteuse, type accompli d'imperti- nence et de fatuité. Taillé en hercule, le verbe haut, querelleur, spadassin, de Servan avait toutes les allures d'un tranche-mon- tagne. Sa conversation, bête et nulle, roulait toujours sur ses prétendues bonnes fortunes, dont le nombre, à l'en croire, était prodigieux. Impertinemment il énu- mérait ses équipées galantes et il lui arriva, par malheur, de parler fort leste- ment d'une jeune personne appartenant au corps de ballet. M"' Pérignon, dont la conduite, jusque-là irréprochable, avait constamment défié la calomnie. Les propos insolents du baron soulevèrent des objec- tions sérieuses de la part des personnes présentes ; de Servan n'en persista pas

Retour à Parts 143

moins, avec un aplomb imperturbable, dans les assertions qu'il avait si témérai- rement hasardées.

La Maupin. que sa promenade avait conduite près du groupe pérorait le baron, s'était assise dans un coin et écoutait silencieuse. Elle laissa le drôle parler à son aise, puis, s'avançant tout à coup et se redressant avec fierté :

En vérité, s'écria-t-elle. J'admire la patience de ces Messieurs ! vos insolents et stupides mensonges méritent, non pas une réfutation, mais un châtiment prompt et exemplaire. Vous êtes un infâme men- teur, c'est moi qui vous le dis.

Eh! qui donc étes-vous. Monsieur, pour me parler ainsi ? s'exclama le baron, rouge de honte et de colère d'être ainsi cavalièrement traité par ce petit person- nage qu'il croyait aisément remettre à sa place.

Le Chevalier de Raincy, gentil- homme prêt à vous donner une bonne leçon, répondit la Maupin, fixant son

144 La Maupin

regard méprisant sur les yeux de de Servan.

Ils s'entendirent sur-le-champ pour se rencontrer le lendemain.

Le duel eut le résultat que l'on prévoit: le baron, le bras traversé, reconnut la supériorité de son adversaire. Sa confu- sion fut extrême quand il apprit que le jeune homme avec lequel il s'était battu n'avait de masculin que l'habit et le cou- rage, et qu'une femme l'avait mis hors de combat. Il n'osa plus faire le bravache après cette aventure, connue de tout le monde il fréquentait. Il ne tarda pas à s'en retourner dans ses terres du Périgord et ne reparut plus au foyer de l'Opéra.

Quant à Mademoiselle Maupin, sa con- duite lui valut de la part de ses camarades les félicitations les plus sympathiques, et sa réapparition au théâtre, quelques jours après cet incident, fut pour elle un véritable triomphe (i).

( I ) Marie et Léon Escudier. Vie et Aventures des Cantatrices célèbres, 18 $6, in-8°.

XI. Chez le Commissaire

N Tan 1700, la rue Saint-Honoré était une des voies les plus importantes de Paris. Placée au centre de la ville, dans le voisi- nage des palais royaux, des hôtels des grands seigneurs, des spectacles, elle pouvait être considérée comme l'artère principale de l'ancien Paris.

L'animation y régnait jour et nuit; tout y affluait, et la circulation y était pénible: les vinaigrettes, caisses à deux roues traînées par un homme et poussées par des femmes ou des enfants, s'accro- chaient dans les fiacres aux doubles ressorts, de récente invention ; ceux-ci prenaient soin de se garer des voitures de remise louées au mois, qui se faisaient invectiver elles-mêmes par les porteurs de chaises, renommées pour être les plus

146 La Maupin

sales et les plus misérables voitures de l'époque. Ces encombrements se compli- qvaient lorsqu'un carrosse se hasardait çlgins cette rue au milieu de la journée : ç§s pesantes voitures, ornées de dorures, prenaient une grande partie de la place et ne consentaient, sous aucun prétexte, ^ laisser circuler devant elles les petits équipages; aussi n'était-ce que cris, injures et grossièretés échangées par les cochers. Les piétons formaient également un étrange assemblage; les abbés croisaient des moines vêtus de tous les accoutre- ïïients ordinaires à leurs ordres, la plu- part singuliers dans leurs costumes hors d'usage, habits grossiers, sans linge ni ornement. Les conseillers et les officiers de justice y faisaient grande figure, la queue de leur robe portée par de petits laquais ; des soldats venaient ajouter le bariolage de leurs tenues, laissant traîner l'épée, sur la poignée de laquelle ils mettaient leur main menaçante. Des pauvres et des mendiants mêlaient la tristesse de leurs haillons à la fraîcheur

Chez le Commissaire 147

des atours coquets de ce commencement du xviii' siècle.

Cette rue et les rues adjacentes, à côté des hôtels princiers, avaient, en bordure, des maisons de belle apparence protégées contre le heurt des voitures et des lourds carrosses par des bornes en saillie.

La Maupin occupait, dans une de ces dernières maisons, un magnifique appar- tement qu'elle louait au sieur Langlois, rue Traversière-Saint-Honoré. Les diffé- rends des locataires avec leurs proprié- taires ne datent pas d'aujourd'hui; déjà à cette époque de fréquentes querelles s'élevaient entre les uns et les autres, et, si la Maupin, avec son caractère violent, son esprit batailleur, devait se faire respecter l'épée à la main, elle n'ignorait pas non plus l'art de se défendre ou d'attaquer avec les poings, lorsqu'un bourgeois ou une servante affrontait sa colère.

Une affaire de ce genre lui valut une forte semonce du commissaire Jean Regnault, et, n'eût été sa situation et sa

148 La Maupin

réputation d'actrice de l'Académie Royale de Musique, elle n'en serait pas sortie à si bon compte.

Après la représentation, vers les neuf heures du soir, le 6 septembre 1700, la Maupin était rentrée chez elle comme d'habitude ; puis, elle descendit dans la cuisine pour demander à souper. Le propriétaire répondit qu'il n'avait pas à lui donner à manger, leur contrat ne conte- nant plus cette clause. Emportée, et peut-être affamée, la chanteuse saisit une éclanche de mouton que la servante tirait à ce moment de la broche. Brandissant cette massue d'un nouveau genre, elle la lança violemment sur la figure du sieur Langlois ; heureusement, il se retira à temps, et la viande alla s'aplatir sur la porte de la salle. La servante agitait sa broche ; des laquais de la Maupin vinrent se mêler à la discussion, la cohue devint bientôt générale. Démunie de son projec- tile, la comédienne s'arma d'une grosse clef et en porta un terrible coup à la cuisinière. Le bruit de la bataille attira

Chez le Commissaire 149

les voisins, qui s'empressèrent d'avertir le commissaire. L'arrivée de ce magistrat mit fin au combat. Après avoir informé, il dressa le procès-verbal suivant :

L'an 1700, le 6 septembre, neuf heures et demie du soir, nous, Jean Regnault, etc., sommes trans- porté rue Traversière, en la maison tenue et occupée par le sieur Langlois, bourgeois de Paris, étant entré dans une cuisine, à droite en entrant sous la grande porte dans icelle nous avons trouvé Marguerite Fouré, servante du dit Langlois, blessée et saignant de la tête au-dessus de l'œil droit, ses coififures de toile blanche garnies de dentelles déchirées en morceaux, son habit d'étoffe grise marqué de sang en plusieurs endroits par devant; laquelle en cet état nous a rendu plainte à l'encontre de la nommée Maupin, chanteuse à l'Opéra, sa sœur (i), et à l'encontre de trois quidams laquais; et dit que la dite Maupin étant descendue de sa chambre dans ladite cuisine, demandant à souper, le sieur Langlois, son maître, lui aurait fait entendre qu'il n'était plus obligé de lui donner à manger, le marché fait entre eux ayant cessé ; la dite Maupin, violente et emportée de colère, auroit

(i) Par ce seul dossier nous avons appris que Mademoiselle Maupin avait une sœur; personne n'en a jamais parlé dans les autres pièces que nous avons consultées. Etant donné les mœurs de la chanteuse, il se pourrait qu'elle ait (ait passer pour sa parente une femme avec qui elle vivait.

150 La Maujyin

pris une éclanche de mouton que la plaignante tiroit de la broche, et vouloit en frapper le dit sieur Langlois ; le dit sieur Langlois s'étant retiré, le coup de la dite éclanche auroit donné contre la porte ; en reniant Dieu, auroit pris la grosse clef de la porte et de la dite clef en auroit donné un coup à la tête de la plaignante et icelle blessée à sang et plaie ouverte au-dessus de l'œil droit ; ensuite, s'est jetée sur elle, accompagnée de sa sœur et de ses deux laquais, l'auroit terrassée sur le pavé de la dite cuisine, à elle donné plusieurs coups de pied, coups de poing, déchiré ses coiffures et mise en l'état nous la voyons ; sujet pour quoi elle nous rend la présente plainte (i).

Son rapport terminé, voyant les combattants un peu calmés, le commis- saire se retira, prenant le nom des témoins de la scène pour les entendre le lendemain.

En effet, le jour suivant, 7 septem- bre 1700, dès neuf heures du matin, le magistrat entendit le premier témoin de l'affaire, le sieur René Mérot, tailleur, travaillant chez Rabier, maître-tailleur, rue Traversière, paroisse Saint-Roch.

(i) Archives Nationales. Papiers des Commissaires y 15561. - Dossier à la date du 6 sept. 1700.

Chez le Commissaire 151

Le comparant déposa en ces termes :

Le jour d hier, environ les neut heures du soir, ayant entendu du bruit de la maison du sieur Rabier. son maître, seroit sorti à la porte de la rue. auroit remarqué que le bruit estoit dans la maison attenant, tenue par le sieur Langlois et est demeurante la Maupin et sa sœur; la sœur de laquelle Maupin était à la fenêtre du premier étage, parlant à une personne qui estoit de l'autre costé de la rue, aussi à une fenêtre, et à laquelle elle disoit :

« Ma sœur, parlant de la dite Maupin. avoit la grosse clef de la porte. »

Auroit appris dans le même instant que la dite Maupin avoit cassé la teste à la plaignante d'un coup de la grosse clef de la porte de la maison elle est demeurante : qui est tout ce qu'il a dit sçavoir.

Lecture à luy laite de sa dite déposition, a dit icelle contenir la vérité.

Après cette déclaration qui ne révélait rien de nouveau, le commissaire entendit la déposition du sieur Verand Raphaely, valet de chambre de la Marquise de Vances, qui demeurait près de l'immeuble occupé par la Maupin. Le laquais, fier de son rôle important dans cette affaire, déposa que :

152 La Maupin

Le jour d'hier, environ les neuf heures du soir, ayant entendu du bruit de la maison de la dame sa maîtresse, seroit sorti à la porte de la rue, auroit vu que le bruit étoit dans la maison attenante, occupée par le sieur Langlois; y étant entré, comme plusieurs autres, dans une cuisine qui est à droite en entrant sous la porte, auroit vu la Maupin, chanteuse à l'Opéra, couchée sur Tais du plancher de la dite cuisine, se tenant aux cheveux avec la plaignante; ayant été séparées l'une et l'autre; relevée, la dite plaignante blessée et saignant au- dessus de l'œil droit; luy déposant, ayant ramassé deux morceaux de dentelle de la coiffure de la dite Maupin, les luy auroit rendu; quelques personnes ayant fait retirer la dite Maupin, la dite Maupin auroit fait plusieurs efforts pour y rentrer, de quoy elle auroit été empêchée; la plaignante ainsi blessée auroit dit que c'estoit d'un coup à elle donné par la dite Maupin avec la grosse clef de la porte cochère de la dite maison; qui est tout ce qu'il a dit sçavoir.

Lecture à luy faite de sa déposition, a dit icelle contenir la vérité et a signé : Raphaely.

Le troisième témoin interrogé fut Marie Soufflart, femme du maître-sellier Michel Bauchet, qui demeurait également près de et était accourue au bruit de la querelle, accompagnée de sa fille, vers

Chez le Commissaire 153

la maison de Langlois, et raconta ainsi ce qu'elle avait vu :

Le jour d'hier, environ neuf heures du soir, de la boutique ayant entendu du bruit dans la maison est demeurante la Maupin, accusée, elle s'y est transportée avec sa fille; étant entrées dans une cuisine à droite en entrant, avoit veu plusieurs personnes, hommes, femmes et laquais sans livrée, quelques-uns vestus de rouge et de gris, connus de vue pour estre d'une maison voisine, à travers lesquels avoit veu la plaignante, décoiffée, que l'on tenoit par les cheveux, sans avoir pu remar- quer qui la tenoit, et se seroit ainsi retirée ; a depuis ouy dire que la dite plaignante avoit été blessée à la teste, qui est tout ce qu'elle a dit sçavoir.

Marie-Anne Bauchet, fille de la précé- dente :

Déposa que le jour d'hier, environ neuf heures du soir, étant dans la boutique de ses père et mère, ayant entendu du bruit dans la maison du sieur Langlois. elle s'y seroit transportée avec sa mère -, auroit veu. dans une cuisine en entrant à droite, la servante nommée Fourré, ainsi quelle a appris, décoiffée et que l'on maltraitoit de la main; n'a point remarqué qui la frappoit, mais avoit remarqué qu elle avoit été terrassée sur le pavé de la cuisine, d'où elle avoit été relevée, et la dite déposante se seroit retirée un moment après avoir

154 L^ Maupin

appris que la dite Fourré estoit blessée à la teste à sang et à playe ouverte ; qui est tout ce qu'elle a dit sçavoir.

Après ces dépositions anodines, il ne restait plus à connaître que la valeur et la force d'un coup donné par la Maupin; c'est ce que nous apprendra le chirurgien Desportes dans un rapport détaillé sur la blessure.

Je soussigné, chirurgien du Roy et maistre juré à Paris, certifie à tous ceux à qui il appar- tiendra, que le six septembre mil sept cent, entre neuf et dix heures du soir, j'ay esté a pelé pour voir et visiter, pancer et médicamenter, Marguerite Fouré, servante du sieur Langlois, demeurant rue Traversière en porte cochère. A laquelle j'auré trouvé une blessure au fron, partie de los coronal de grandeur d'un travers de doit, pénétrant jusqu'au péricrâne; plus, une contusion et murtrissure sur lavant bras, partie senestre; plus, nous avoir dit sentir plusieurs douleur en diferants endroitz de son corps ; sur laquelle blessure et contusion et murtrissure ma paru avoir esté faites par instrument contondant, tranchant comme chandelier, clef ou autre semblable; et pour prévenir les suites dange- reuses qui pouret san suivre, comme fieuvre et abcez, je lui ay prescrit un régime de vivre exat, de garder le lit, d'estre soignée et pansé et médica-

Chez le Commissaire 155

mente deux fois par jour et moienant de quoy la dite blessure poura estre guérie dans quinze jours sy accident narive; tout ce que dessus, je certifie véritable, en foy de quoi j'ay sine, fait à Paris le sept du présent mois et ans dessus.

Desportes (i).

Ce certificat, malgré l'absence d'ortho- graphe qui le caractérise, témoigne du danger qu'il y avait à affronter la colère de Mademoiselle Maupin. Cette affaire n'eut pas de suites fâcheuses pour l'actrice, dont nous n'avons pas la défense; elle trouva sans doute à se disculper, ou bien on ferma les yeux et, comme on dit aujour- d'hui, l'affaire fut classée.

^h»<^

(i) Archives Nationales. Papiers des Commissaires y i',s6i.

XII. Bravos et Sifflets

CEPENDANT, SI la Carrière artistique de la Maupin se poursuivait avec succès, elle allait bientôt connaître la cabale. On la vit successivement dans le Carnaval, masca- rade de LuUy, en bergère chantante et en musicienne, le dimanche ii juillet 1700; puis, le jeudi 4 novembre 1700, dans Canente, tragédie de de la jMotte, musique de Colasse, elle parut en Aurore et en confidente de Circé, la jeune Nérine. Le mardi 21 décembre 1700, elle remplit superbement les rôles de Prétresse du Soleil et de Prêtresse de Flore dans Hésione, tragédie de Danchet, musique de Campra. Le 14 juillet 1701, elle jouait dans Aréthiise, ballet de Danchet, musique de Campra, le rôle d'une Nymphe de la Seine et celui de Thétys; cet opéra n'eut

iç8 Lci Maupin

qu.'un succès relatif. Le i6 septembre 1701, dans Scylla, tragédie de Duché, musique de Théobalde Gatti, la Maupin représenta La France, Ismène et une Magicienne. L'accueil réservé fait à la pièce en fit suspendre les représentations ; on coupa quelques scènes trop longues, on modifia quelques airs peu goûtés, on ajouta un prologue dans lequel la Maupin remplit le rôle de Thétys, et l'opéra remanié eut un meilleur sort le 21 décembre 1701.

Dans le courant de cette année 1701, Mademoiselle Maupin eut un remords de l'abandon dans lequel elle laissait son mari. Sa fortune lui permettait alors de faire assez bonne figure, et la présence d'un époux rendrait plus piquantes les amours défendues. Elle fit donc revenir Maupin près d'elle et reprit la vie conju- gale, sans pour cela rompre avec les aventures galantes. Son mari, d'ailleurs, ferma les yeux et vécut tranquille, avec la volonté d'ignorer les frasques de sa femme.

Bravos et Sifflets 159

L'heureux possesseur de l'actrice était alors le Jeune chevalier de Bouillon, Frédéric- Jules de la Tour, frère puîné du prince de Turenne. capitaine de vaisseau. Sur sa liaison avec la Alaupin une chan- son courait :

Sur l'air : C'est la pure vérité.

On dit que dans l'Opéra, La Maupin a fait cela : Ce nest qu'une médisance. On dit que par complaisance, Dans sa loge elle a mené Bouillon avant qu'on commence, C'est la pure vérité (i).

Le jeune chevalier était, il est vrai, un des plus assidus habitués des coulisses de rOpéra; ses relations avec le beau Théve- nard furent aussi mises en couplets, car rien n'échappait aux rimailleurs, et la liaison d'un grand seigneur et d'un comé- dien inspira cette chanson :

(i) Bibliothèque Nationale. Manuscrits français 13645. - Chansonnier historique, p. 85.

i6o La Maupin

Air : Ne rn entendez-vous pas ?

Du Comte d'Holstimplon (i) Chantons icy la gloire; On le voit souvent boire Avec Lorge et Bouillon, Le Comte d'Holstimplon.

Depuis six ans entiers Lafayette l'adore (2) Payant sa voix sonore Cinq cens francs par quartier Depuis six ans entiers.

Etant à l'Opéra Sa fille la Duchesse Demande avec tendresse : Est-ce donc ce Dieu-là Qu'on voit à l'Opéra?

Au Comte d'Holstimplon Luxembourg jeune et belle Sera toujours fidèle Malgré votre leçon Au Comte d'Holstimplon (3).

(1) Thévenard, à qui le Chevalier de Bouillon donna ce nom à cause que sa mère lui reprochait d'être toujours avec un chanteur d'Opéra fNote dans U M. S. SJ.

(2) M"° de Marillac, femme de M. de la Fayette, mère de la Duchesse de la Trémouille.

(■}) Bibliothèque Nationale. Manuscrits français 15 128. - Recueil de Chansons, /ôpp-z/oy, page 160.

U.\E REPRESEMATION A L'OPERA

Bravos et Sifflets i6i

Les amours de Thévenard avec les grandes daines compensaient les relations du chevalier de Bouillon avec la Maupin, tant il est vrai qu'on cherche toujours le bonheur dans d'autres milieux que le sien.

Les conquêtes galantes de l'actrice ne l'empêchaient plus de travailler sérieuse- ment à ses rôles ; nous l'avons vue, depuis son retour à Paris, se multiplier dans quantité d'opéras et fournir ainsi, malgré sa vie légère, une somme assez considé- rable de travail; c'était le commencement de la sagesse.

Le jeudi 12 janvier 1702, elle reprit dans Phaéton, tragédie de Quinault, musique de Lully, le rôle de Clymène, mère de Phaé- ton; puis, le 23 février 1702 (i), elle joua devant la Cour l'opéra d'Omf>hale, tragédie de de la Motte, musique de Destouches. Cette représentation eut lieu à Trianon, le lundi gras, devant le Roi, M'"' de Maintenon et toute la Cour. Ces spectacles se donnaient avec tout le luxe de l'époque, et sous les

(i) Parfaict dit 2j février fDicl. des ThijlrcsJ, et Dangeau dit 37 (Journal, tome viii, p. J36, édh. 1856).

7

102 La Maupin

lumières miroitaient les chatoyantes soie- ries et les éclatantes passementeries d'or, 11 n'y avait pas alors de critique théâtrale ; les deux seuls journaux, La Gazette et Le Mercure, ne parlaient qu'inci- demment de ces solennités, sans détails ni commentaires ; mais, en revanche, la chanson s'emparait de tous les petits faits, se faisant tour à tour satirique et piquante, chronique scandaleuse, juge souvent partial des nouveautés littéraires et musicales. Aussi est-ce dans les recueils de chansons que nous trouvons les échos amusants de ces représentations.

CHANSON (■>

Air du Petit Comte de Faltard Sur rOpéra d'Ompfiale, par des Touches

Pourquoi forces-tu ta cabale De produire à la Cour Ompfiale? En attends-tu plus de succès? Ah ! tu devois en homme habile T'en tenir aux justes sifflets. Dont on t'honoroit par la ville.

(0 Bibliothèque Nationale. Manuscrits français 1264). - ■Ci.Jiiio/ii historiques, p. 227-229.

Bravos et Sifflets 165

Si l'on y garde le silence

Sur ton orgueilleuse ignorance.

N'en tire point de vanité.

C'est un pays l'on déguise;

Mais à Paris, la vérité

Sur ton mérite a la franchise.

Forgeron (i) nous vante ta gloire Mais m'arracha-t-il la mâchoire, Je te soutiens mauvais auteur; Si ce mot te met en colère, Sur Paris tourne ton aigreur Je n'en suis que le secrétaire.

Pourquoi présumez-vous, des Touches,

Que Louis daignât, de sa bouche,

Vous aplaudir avec éclat ?

Ah! Quelle erreur étoit la vôtre!

Devant un Roy si délicat,

Vous dévies plus trembler qu'un autre.

On vante à la Cour ton mérite (2), L'aveugle des Touches s'irrite. Qu'elle se taise sur le sien Doit-il l'accuser de caprice? On te loue, on ne lui dit rien, Peut-on rendre plus de justice?

(l) Forgeron, neveu de du Bois, qui ntHoye les dents du Rov <Notedu M, S. S.)

(î) Couplet adressé à M"= Des Malins.

164 La Mciupin

En chantant le rôle d'Alcide (i) Ce grand art qui toujours te guide, Thévenard, qu'est-il devenu? Tu promettois mons et merveilles; Mais comment diable, 'pourrois-tu En heurlant, charmer nos oreilles?

Si la Cour ne fut pas contente De ta voix roque et glapissante. Des Touches a causé ce malheur. L'âne en voyant tomber son frère N'auroit-il pas manqué de cœur S'il se fut empêché de braire.

La Maupïn^ dit-on, à Versailles Comme ici, n'a rien fait qui vaille, La chose ne m'étonne pas, Elle se regloit sur Hercule; le mulet ne passe pas. Peut-on faire passer la mule?

D'effroi le vieux Marquis de Termes A frémi jusqu'à l'épiderme, De voir tomber son Apollon. Cette chute étoit nécessaire Pour purger le sacré vallon D'un auteur indigne de plaire (2).

(i) Rôle tenu par Thivcnard.

(2) Les rôles de cet opéra étaient tenus par : M"° Loignon (L'Amour), M"= Dupeyré ijunon), M"'' Maupin et Clément (deux Grâces), pour le prologue. Thévenard (Alcide), Fanchon Moreau (Omphale), Pithon (Iphis), M"° Desmatins (Manto), M"= Maupin (Cephise), M"^ Clément (Doris), etc.

Bravos et Sifflets i6ç

Heureusement qu'il ne faut pas tou- jours tenir grand compte de ces appré- ciations, souvent envieuses et jalouses ; mais elles donnent toujours avec verve et sans fard le côté caricatural de toutes les personnes et de tous les événements, grossissant les défauts, exagérant les moindres circonstances, faisant vivre en quelque sorte un fait négligé ou une personnalité ignorée. Le Marquis de Dan- geau, qui assistait à la représentation à'Omphale à Trianon, se montre plus satisfait de la pièce en général et de la Maupin en particulier.

Lundi 27 Février. Le roi tint conseil tout le matin, se promena Taprès-dinée; au retour de la promenade travailla avec M. Pelletier, et à sept heures monta dans la tribune, d'où il entendit l'opéra d'Omphale, qui fut très bien exécuté, et dont le Roi, qui n'en avait pas vu depuis longtemps, parut se divertir assez. Madame de Maintenon y monta un moment et entendit chanter la Maupin, qui est la plus belle voix du monde; Madame la Duchesse de Bourgogne avec ses dames étaient dans la tribune auprès du Roi, et Monseigneur en bas avec le reste de la Cour (i).

(l) Dangeai'. Journal, tome viii, p. jj6.

i66 f.a Maiipin

On voit que les avis étaient partagés; si l'un est acerbe et fielleux, l'autre est peut-être un peu trop louangeux; néan- moins, le succès fut réel et la tragédie d'Omphale fut représentée à l'Académie Royale de Musique le jeudi lo novem- bre 1702. Entre temps, la Maupin avait repris le rôle de Scylla dans Acis et Gala- ihée, pastorale de Campistron, musique de LuUy, le mardi 13 juin 1702.

Le mois suivant, le 23 juillet 1702, elle obtint un succès immense dans Médiis, tragédie de Lagrange-Chancel, musique de son ancien protecteur, Bouvard; toute l'élite de la troupe d'opéra donna dans cette pièce. C'était, pour le chant: Bou- telou, Hardoin, Thévenard, Dun, Goche- reau. Mesdemoiselles Maupin, Lallemand, Loignon ; pour le ballet, Dangeville, Du Mirail, Boutteville, Dumoulin, etc.

Cette tragédie lyrique eut beaucoup de réussite dans sa nouveauté ; Mademoiselle Maupin y brilla extrêmement dans le rôle de Médée. Il étoit à M"° Desmatins, comme première actrice; mais, cette demoiselle étant tombée malade, l'auteur de la

Bravos et Sifflets 167

musique profita de son indisposition pour le donner à Mademoiselle Maupin (i).

L'ex-pensionnaire de l'Opéra, M"^ Ro- chois, déclara qu'elle n'aurait pas voulu entreprendre ce rôle la Maupin parais- sait sans baguette, sans mouchoir et sans éventail, accessoires indispensables pour donner une contenance à ces demoiselles; mais la Maupin n'était guère embarrassée de ses mains; l'habitude du costume masculin lui donnait une aisance parti- culière.

Ce succès de Médiis piqua le poète Rousseau qui, jaloux et vindicatif, voulut jouer un mauvais tour aux auteurs.

Mademoiselle Maupin connut alors la cabale organisée.

Le parterre de l'Opéra était la gent indisciplinée que la noblesse ne matait pas toujours. Composé de lettrés, de soldats, de poètes et de littérateurs, c'était le public gouailleur et moqueur, caustique

(1) Parfaict. Histoire de l'Académie Royale de Musique. Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, nouvelles acquisitions. 6533, p. lOJ.

i68 La Maupin

et goguenard, qui raillait impitoyablement tous les ridicules : les perruques extrava- gantes, les faces plus ou moins hétéro- clites, les jambes variqueuses, engorgées ou réduites aux proportions de flûte ; il daubait tous les défauts et amusait ainsi la galerie.

Le service d'ordre, fait par la garde commandée par un Exempt, avait peine à se faire écouter, d'autant que les princi- paux perturbateurs étaient des mous- quetaires ou des soldats qui profitaient de tous les scandales, augmentaient le bruit, murmuraient quand ils entendaient murmurer et applaudissaient lorsqu'ils voyaient applaudir. Ils se munissaient même d'instruments pour augmenter le vacarme. On voit un jour, au parterre, deux mousquetaires interrompre le spec- tacle en tapant sur une bassinoire; une autre fois. Un jeune marquis amène un chien danois qui, aussitôt lâché, saute sur la scène, pendant que le parterre égayé l'encourage par des bruits de chasse « qui dérangent naturellement les

Bravos et Sifflets 169

acteurs » (i) à la grande joie des specta- teurs. Lorsqu'une malheureuse ouvreuse voulait intervenir, la police ne pou- vait arriver à se faire entendre, on allait jusqu'à la menacer de la jeter en bas de l'escalier, et mille injures accompagnaient cet ultimatum. Aussi la cabale était-elle toute-puissante à l'Opéra et à la Comédie: il n'y avait qu'à payer quelques meneurs, et les auteurs jaloux étaient vengés, les artistes envieux satisfaits par le ridicule dont on couvrait leurs heureux rivaux.

Quelques jours après le bon accueil fait à Médiis, Rousseau (2), jeune encore et inconnu, fît distribuer dans le cul-de- sac de l'Opéra, par des savoyards, les quatre vers suivants en forme de Centurie:

Quand deux astres brillants luiront à l'Opéra,

Ce changement sera sans doute étrange :

Au poëte Danchet, au musicien Campra

On verra succéder un Bouvard, un Lagrange (3)

(i) Lorédan-Larchet. Notes de René d'Argenson, i86j, in-i J, p. 41.

(2) Rousseau (Jean-Baptiste), poète lyrique français, à Paris le 6 avril 1671, mort à la Genette, hameau belge, le 17 mars 1741.

(}) Parfaict. - Histoire de l'Académie Nationale de Musùjue. Bibliothèq. Nationale. Manuscrits français, nouv. acquis., 6;;2, p. lO).

170 La Maupin

Ce quatrain s'arrachait aux abords de la salle, parmi la loule encombrante qui se tenait en permanence autour de l'Opéra, toujours en quête d'un scandale. Des sifflets furent distribués à l'entrée, et la représentation dut se donner au milieu d'un vacarme infernal, parmi les cris s'élevait, dominant tout, la stridence des sifflets; un mousquetaire avait même apporté un petit chien caché sous son manteau ; de temps en temps il lui pinçait la queue et l'animal hurlait, augmentant le vacarme.

Lagrange, auteur du poème de Médus^ se décida enfin à répondre à ces critiques bruyantes, et les deux chansons qui suivent furent distribuées au parterre :

(1702) SARABANDE DE L'OPÉRA DE MÈDUS

Parodie contre les Poètes

L'ennuïeux Longepierre (1) Fait bâiller le parterre,

(I) Longepierre, gentilhomme de Bourgogne, a donné les tragédies d'Electre et de Médée.

Bravos et Sifflets 171

La Fosse (i) pour rimer

Met son esprit à la gêne:

Mais quelque soin qu'il prenne

Il ne peut s'exprimer.

La Motthe (2) est coriace;

Duché (3) n'a point de grâce;

Rousseau (4) met à la glace

Tout ce qu'il écrit.

L'heureux Boindin (5) s'exprime

Sans raison, ni sans rime.

Danchet (6) qui toujours rit

Est un auteur de neige.

Mais pour le collège

Il a de l'esprit (7).

MÊ.ME AIR :

Parodie contre les Musiciens

Le superbe Destouches (8) Ne fait rien qui me touche;

(i) La Fosse d'Aubigni,de Paris, secrétaire de M. le duc d'Aumont.

(2) La Motte était trop estimé du public pour ne pas déplaire à ses amis les poètes.

(j) Duché, fils d'un secrétaire du Roi, a fait plusieurs opéras, dont lphii;énic en Tauridi.

{4) Rousseau, auteur de Li Centurie, ne devait pas échapper à la colère de La Grange.

(5) Boindin, procureur du Roi des trésoriers de France, c'a jamais écrit que quelques pièces en collaboration avec La Motte.

(6) Danchet a été précepteur dans un collège de jésuites.

(7) Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, 12671, folio 269.

(8) Destouches, surintendant de la Musique du Roi.

172 La Maupin

Le provençal Campra (i)

N'est bon que pour des sornettes ;

Pour les Marionnettes

Il fait ses opéras.

Charpentier (2) est barbare,

Théobalde (3) est bizarre,

Et les chants de la Barre (4)

Sont des plus mauvais.

L'insipide Colasse (ç)

Est un monceau de glace;

Je déclare à Gervais (6)

Une guerre immortelle

Et j'ai pour Rebelle (7)

Un cent de sifflets (8).

Après ces séances tumultueuses, la Maupin joua trois rôles: Polymnie, Iris,

(1) Campra a fait seize opéras ; c'est un des plus grands musiciens de France.

(2) Charpentier, le plus savant musicien de son temps, a été inaitre de M. le duc d'Orléans, Régent. A donné l'opéra de Médée.

(?) Théobalde, musicien italien, a donné Coronis et Scyîla.

(4) La Barre joignait au talent de la flûte, dont il jouait mieux que personne, le mérite d'être un bon musicien.

(5) Colasse était élève de LuUy.

(6) Gervais a été maître de la musique du Régent.

(7) Rebelle, savant musicien qui a battu longtemps la mesure à l'Opéra; il donna en 170} l'opéra d'Ulysse et Pénélope qui fut effectivement sifflé.

(8) Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, 12671, p. 271.

Bravos et Sifflets I73 "

Vafrina, dans les Fragments de Liilly, représentés le lo septembre 1702.

Les auteurs, Danchet et Campra, avaient trouvé en la .Maupin une inter- prète excellente et, en revanche, l'artiste eut deux talents à sa disposition.

Danchet était venu à Paris pour y continuer ses études, mais son peu de fortune l'obligea bientôt à se faire précep- teur. 11 acquit dans cet emploi quelques relations assez bien placées, qui lui firent proposer la chaire de rhétorique à Char- tres. Il n'était encore que simple élève au collège Louis-le-Grand; il accepta cepen- dant ce poste; mais bientôt il s'aperçut qu'il ne pouvait le conserver. Il abandonna sans hésiter sa chaire et revint à Paris reprendre son premier état de précepteur. Il vivait ainsi, lorsqu'un bonheur imprévu lui arriva. La mère d'un de ses élèves, M™' de Turgis, lui laissa en mourant une pension viagère à condition qu'il achève- rait l'éducation de ses enfants. Cette pension devint par la suite le sujet d'un procès assez singulier. Danchet, une fois

174 ^^ Maupin

en possession de cette petite fortune, avait suivi ses goûts poétiques et achevé l'opéra d'Hésione, qui fut joué à l'Opéra avec succès. Les parents de ses élèves en furent alarmés. Bourgeois dévots, ils ne croyaient pas que l'on puisse travailler pour le théâtre tout en élevant chrétiennement la jeunesse. Ils voulurent exiger de Danchet qu'il renonçât à tout ouvrage de ce genre; ils se heurtèrent contre la volonté du jeune auteur, encore tout à la fièvre d'un début glorieux. Sur son refus, ils retirè- rent les élèves et s'entêtèrent à ne pas payer la pension léguée. Danchet consentit à perdre ses leçons, mais non la pension; et il eut gain de cause : un arrêt du Parlement décida qu'on peut faire une bonne pièce sans cesser pour cela d'être un bon précepteur (i).

Son collaborateur Campra, en Provence, avait reçu ses premières notions de musique d'un prêtre de l'église métro- politaine de cette ville. Cet art lui plut et

(I) Clément et Delaporte. AnscJutes dramatiques, I77S$ -12. Tome I, p. 424.

Bravos et Sifflets 175

il termina ses études avec succès. Il vint alors à Toulon, il occupa la place de Maître de INlusique de la cathédrale. En 1681, il était Maître de Chapelle à Arles ; il y resta deux ans et passa en la même qualité à la cathédrale de Toulouse. Neuf années s'écoulèrent jusqu'à ce qu'il vînt à Paris (en 1694), il fut Maître de Musique, successivement à l'église du Collège des Jésuites, à la Sainte-Chapelle de Paris, et à Notre-Dame. Il se lia avec Danchet et les deux artistes formèrent une dualité comme Quinault et Lully.

Les premiers opéras de Campra furent signés du nom de son frère, basse de violon à l'Académie Royale de Musique (i); mais le secret de son incognito fut bientôt dévoilé et le parterre murmura :

Quand notre archevesque sçaura L'auteur du nouvel opéra, De sa cathédrale Campra Décampera (j).

(1) Fétis. Dictionnaire des Musiciens, iS6 1. Tome il, page 1 70.

(2) Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, 12624. (-"'•Ji- sonnier historique, folio 269.

176 La Maufin

Ce qu'il fît d'ailleurs, renonçant à sa situation dans l'église.

Mademoiselle Maupin leur plut par ses allures délurées et garçonnières, exemptes de toutes les minauderies particulières aux artistes, et ils entreprirent de faire un rôle exprès pour leur chanteuse préférée. Le bruit de ce travail courut aussitôt parmi les auteurs aux aguets, et l'ouvrage fut ainsi annoncé :

CHANSON

Sur l'Air : De mon pot je vous répons

Bientost, dit-on, l'on aura

Un fort bel opéra; On y travaille à la sourdine, Danchet aux vers, Campra aux sons; De cela je vous en répons,

Mais qu'il soit bon, non, non.

Ce Danchet, dira quelqu'un. Est homme hors du commun;

C'est un Régent de Rhétorique,

Qui n'en fait plus profession.

De cela je vous en répons ;

Qu'il ait bien fait, non, non.

Bravos et Sifflets 177

C'est Caune, sa sœur Biblis Qu'on met sur le tapis,

Leur inceste fera merveille.

C'est pure nouveauté, dit-on;

De cela je vous en répons,

Mais du succès, non, non.

Aucun mot ne bronchera, A ce que dit Campra;

Frais débarqué de la Provence,

Il se connoit en diction.

De cela je vous en répons;

Mais qu'il soit vray, non, non.

Avril (i) dit qu'il est garand De la beauté du chant;

Mais tels garands sont du parterre

Sifflez à double carillon.

De cela je vous en répons;

Mais du beau chant, non, non.

Campra trouve tout parfait, Tout ce qu'il en a fait; S'il a pillé dans l'Italie Il ne peut qu'il ne soit fort bon. De cela je vous en répons.

Mais s'il l'a fait, non, non.

(i) Avril, ancien chanteur de l'Opéra.

178 La Mail fin

Regnault (i) jusques à l'excès

En prosne le succès; Mais quoi qu'il chante, ou quoi qu'il dise, Regnault n'a ny goût, ny raison; De cela je vous en répons;

Mais du succès, non, non (2).

L'opéra composé mystérieusement par Danchet et Campra fut représenté le mardi 7 novembre 1702, sous le titre de Tan- crède^ tragédie lyrique en 5 actes, avec un prologue.

Le secret qui avait entouré l'élabora- tion de cette œuvre augmentait la curio- sité. Tous les amateurs de théâtre, piqués, intrigués, voulaient avoir la primeur de ce spectacle, et les abords de l'Opéra prirent ce jour-là l'aspect pittoresque des grands jours. La foule variée, bigarrée, formait un bizarre assemblage : hommes du peuple et gens de qualité, seigneurs aux riches costumes et hommes de lettres aux habits râpés, se bousculaient pour atteindre le guichet au fond de l'étroite

(i) Regnault, ancien chanteur de l'Opéra.

(j) Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, 1264J.— (2ha!i- sonnisr liistGrLjuc, page IJ7.

Bravos et Sifflets 179

impasse, à la grande joie des coupeurs de bourse, qui ne manquaient aucune occa- sion semblable et se glissaient même jusqu'au parterre. Plus tard, M. d'Argen- son fut obligé de mettre deux inspecteurs spéciaux, les sieurs Duval et de Rivière, (( pour écarter les voUeurs du parterre de l'Opéra » (i).

Lorsque la toile se leva pour le pro- logue de Tancrède, la salle était des plus brillantes. On écouta le début avec intérêt; mais le sort de la pièce fut décidé au premier acte quand on vit paraître Made- moiselle Maupin en guerrière, revêtue du casque et de la cuirasse, amazone resplen- dissante et farouche. Elle tenait le rôle de Clorinde, princesse sarrasine, amante de Tancrède, chef dans l'armée de Gode- froy. La belle voix de la Maupin parut alors dans tout son éclat : Campra avait su, avec cette intelligence des voix qu'il avait acquise dans les maîtrises de cathé- drales, utiliser les notes graves de l'actrice.

u) D'Argbnson. Rj(>i)(i;is iiié.lits, jj Mars i~o6, publiés par Paul Cotlin, 1891, in-12, pa^e 181.

i8o La Maufin

C'était la première fois qu'on entendait à Paris une voix de contralto avec un rôle spécial sur la scène ; aussi la Maupin obtint-elle un succès considérable. Elle réunit tous les suffrages par son organe en rapport avec son caractère scénique, chevaleresque et paladin, par la singula- rité de son costume et par la façon toute virile dont elle avait composé son per- sonnage. Tancrède réussit donc pleinement et resta toujours comme le meilleur opéra des deux maîtres Danchet et Campra.

Les jours suivants, le succès s'accentua, et l'on entendait partout répéter :

Allons nous-en à l'opéra Que l'on nomme Tancrède; Il est de Danchet et Campra, Il faut quO>nphale cède; Chacun dira: Ah! qu'il est bon La faridondaine, la faridondon C'est un chef-d'œuvre en raccourcy Biriby A la façon de barbari, mon ami (i).

(I) Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, l'jiio.— Recueil de Chansons, page 175.

Bravos et Sifflets

Thévenard, dans Tancrède, et M"'' Des- matins, dans Herminie, entouraient digne- ment Mademoiselle Maupin et eurent aussi leur part de triomphe. La Maupin devint dès lors une célébrité parisienne et eut les honneurs du Mercure galant^ qui publia un madrigal galamment offert par un anonyme ;

ÉTRENNES

A Mademoiselle M***

Vous embellissez tous les ans; Tous les ans des grâces nouvelles Sont les ordinaires présens Que vous fait la Reine des belles.

On m'a dit qu'ils vous plaisent fort, Et cela ne me surprend guère : Plaire a toujours été le fort Des présens que Vénus sait faire.

Mais si le petit Cupidon (Comme peut-estre il s'y dispose) Vouloit aussi vous faire un don, Comment prendriez-vous la chose?

i82 La Maupin

S'il venoit vous offrir un cœur, Un cœur ardent, sincère, tendre, Et que vostre regard vainqueur Auroit eu seul l'art de surprendre.

Un cœur qui vous aimeroit bien, Un cœur soumis, un cœur fidelle,

Un cœur enfin comme le mien

(Car mon cœur est sur ce modelle).

Si donc ce petit Dieu d'Amour, L'Enfant chéry de la Déesse, Venoit vous offrir en ce jour Quelques présens de cette espèce;

Aimable Lisette, entre nous, Bannissez d'icy le mistère. Parlez, les recevriez-vous Comme les présens de sa mère? (i)

Ce soupirant en fut pour son aimable poésie, car Mademoiselle Maupin avait en ce moment, chose extraordinaire, des peines de cœur ; elle s'était reprise de passion pour le comte d'Albert.

(1) Lt Mercure calant. Avril 170J, p. 166.

^«>

\0>

%«l>

^«.>

XIll.

Le Comte d'Albert

Epuis quelques années, le comte d'Albert était fort en disgrâce auprès du Roi. Très sévère sur l'exécution de ses édits contre les duels, surtout quand ceux-ci avaient un certain retentissement, Louis XIV se trouva dans l'obligation de sévir contre le jeune homme, qui avait enfreint gravement les ordonnances réitérées à ce sujet. La police surveillait alors avec attention toutes les querelles, car les disputes finissaient maintes fois par des coups d'épée.

Le port de l'épée, qui entraînait fré- quemment des accidents regrettables, était un privilège réservé à la noblesse; mais souvent il avait iallu l'interdire aux bour- geois et aux laquais qui prenaient l'habi- tude de se parer de cette arme. Défenses demeurées, du reste, lettres mortes, puis-

184 La Maupin

qu'il suffisait d'être attaché à un fournis- seur du Roi pour se croire autorisé à porter l'épée. Les laquais même prati- quaient le duel; on en vit deux, au sortir d'un mauvais lieu, se battre rue de la Ferronnerie et se percer de deux coups d'épée dont ils moururent quelques minutes après l'un et l'autre (i).

Des vagabonds mendiaient l'épée au côté, se disant gentilshommes, et se procu- raient de l'argent par intimidation ; ils avouaient, si on les arrêtait, qu'ils se faisaient un métier de bretailler et nour- rissaient ainsi leur famille. Un enfant tue un pauvre laquais sans arme (2), Des duellistes vident leur querelle jusqu'à la porte des églises, et l'on voit même l'un d'eux y pénétrer l'épée nue à la main (3). Un quidam, réveillé en sursaut pendant la nuit par le bruit d'une dispute entre un cocher et celui qu'il conduisait, ne trouva rien de mieux, dans son impatience, que

(l) Larcbet. Notes de René d'Argenson, 1866, in-i3, p. 83. (a) Larchet. id. id. id. id. id. p. 5}.

(}) Larcbet. id. id. id. id. id. p. 110.

Le Comte d'Albert 185

de percer ce dernier de coups d'épée. La victime était le chevalier de Rothelin, dont l'aventure fît beaucoup de bruit à Ver- sailles (i). Pour une vétille, l'épée vole hors du fourreau. Les officiers, les mous- quetaires, les soldats aux gardes, sont les plus enragés duellistes; la noblesse des premiers ne les empêche ni d'entrer au spectacle, l'épée nue à la main, pour ne pas payer leur place (2); ni de rudoyer un pauvre diable, ni de faire scandale dans la rue pour se venger d'une déconvenue dans un mauvais lieu. Tant mieux s'ils ne tuent personne. Leurs violences dans les cabarets les obligent à offrir une réparation aux maîtres dont ils maltraitent les valets. Une femme même est blessée un Jour par un officier aux gardes qu'elle ne voulait pas recevoir; la seule punition infligée à M. de Tavannes, l'auteur de ce forfait, fut une réprimande de ses supérieurs : il est vrai que la fille était galante (3). Un

(1) CoTTlN. Rapports iné.iils de d'Argetison, l8ç2,p. 168-175.

(2) Larchet. Xotes Je René .i'Ar^^'enson, 1S66, p. 6j. (}) Larchey. id. id. id. id. p. 2j.

i86 La Maupin

autre, officier au régiment de Champagne, roue de coups un sergent du Châtelet qui lui présente un billet à ordre dont il croit ne pas être débiteur : « Sa brutalité, dit d'Argenson, lieutenant-général de police, lui coûtera plus cher qui n'eut fait l'acquittement du billet. »

Les théâtres et leurs abords ont la spécialité des querelles et des scènes tumultueuses. Deux hommes, se disputant une loge, finissent par aller se battre et régler ainsi leur droit l'épée à la main, au carrefour le plus proche. Le sieur de Bréviande prétendait avoir retenu pour un ami une place dont le sieur de Grand- maison voulait absolument s'emparer; « ils sortirent sur-le-champ et s'allèrent battre dans le carrefour des Boucheries. Ils furent séparez une première fois par les passans; mais sur de nouvelles injures qu'ils se répétèrent, ils se battirent encore et il en a coûté la vie au sieur de Bré- viande (i) ».

(i) CoTTiN. Rapports inédits de d'Argenson, i8ç2, in-l2, page 227.

Le Comte d'Albert 187

Quand M. de Voyer-Paulmy d'Argen- son succéda en 1697 à M. de la Reynie comme lieutenant-général de police, il chercha le moyen d'améliorer cet état de choses; mais il était assez difficile d'y remédier, car les châtiments atteignaient bien les petits, mais laissaient les grands le plus souvent impunis.

Louis XIV voulait la Justice égale pour tous, et pourtant cette égalité n'existait pas: le rang et la noblesse étaient toujours considérés. Cependant d'Argenson, auto- ritaire par conviction, dans son esprit d'équité et de grande expérience, se mon- trait sans faiblesse et, ne sévissant qu'à la dernière extrémité, il était intraitable envers les batailleurs, duellistes et bret- teurs. Ce fut ainsi que d'Albert connut la poigne de d'Argenson.

Après ses vaillantes campagnes, le comte d'Albert, revenu à Paris, menait nombre d'intrigues galantes. La duchesse de Luxembourg, femme du Maréchal, fort courtisée, n'était pas très farouche, si l'on en croit ce propos :

i88 La Maupin

La Luxembourg d'un œil riant,

A dit sans nul mistère : Le mérite dans un amant N'est pas pour moi celui du rang,

Ce n'est qu'une chimère. Je ne m'en tiens qu'à son talent.

Pourvu qu'il sache faire (i).

D'Albert, fort assidu auprès d'elle, ne tarda pas à être l'heureux préféré. Deux amants évincés, le comte de Rantzau, Danois, et le comte de Schwartzemberg, Autrichien, en conçurent un profond dépit. Une querelle amena un double duel entre le comte d'Albert assisté du comte d'Uzès et les deux étrangers : ceux-ci furent blessés.

Louis XIV sévit contre d'Albert et d'Uzès. Aussitôt informé, il ordonna qu'ils fussent enfermés à la Conciergerie. Sans attendre qu'on vînt les chercher, les deux duellistes prirent le chemin de Bruxelles pour se mettre à l'abri des poursuites dirigées contre eux. Le beau-

(i) Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, 15130. Recueil de Chansons, p. 6.

Le Comte d'Albert 189

frère du comte d'Uzès, M. de Barbézieux, partit à leur recherche pour décider son parent à revenir ; ses arguments furent persuasifs, et le jeune homme se rendit à la Conciergerie (19 août 1700). Quant au comte d'Albert, il refusa de suivre son ami. Devant cette attitude, le Roi, le 29 août, retirait au comte d'Albert le commandement de son régiment de dra- gons. L'entêtement du jeune homme dura Jusqu'en décembre ; mais l'ennui des amours quittées, le souvenir de la Maupin et de la duchesse de Luxembourg, la savante maîtresse et la tendre grande dame, sans compter quelques autres caprices, ramenèrent le comte à de meilleurs sen- timents. Il céda et vint rejoindre le comte d'Uzès qui se morfondait toujours à la Conciergerie.

Le jugement eut lieu dans les premiers mois de 1701 et les deux prisonniers restèrent encore enfermés. Enfin, le 25 mai, le comte d'Uzès put sortir de la prison. Quant au malheureux comte d'Albert, le Roi ne lui avait pas encore pardonné. Le

190 La M au fin

procureur général au Parlement écrit à ce sujet :

A Paris, le 25 may 1701.

Le procez de Messieurs les comtes d'Albert et d'Uzès a esté jugé ce matin. Il a esté ordonné qu'il seroit plus amplement informé pendant trois mois et cependant qu'ils seroient mis en liberté. On a ouvert les portes de la Conciergerie au dernier, mais, à l'esgard de M. le comte d'Albert, il y a esté retenu suivant les ordres qu'il a plu au Roy de m'en donner.

Votre très humble et très obéissant serviteur. Daguesseau (i).

La Maupin pleurait tous les jours la perte de son amant et maudissait sa rivale, cause première des malheurs du comte.

M™' de Luxembourg, éplorée, gémis- sait aussi tristement sur le sort de son favori. La duchesse de Ghoiseul, égale- ment en relations avec d'Albert au moment de son incarcération, se lamentait de la rigueur royale et faisait agir son mari qui, vainement, intercédait pour le pri- sonnier. On chantait à la Cour :

(i) Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, 8120. Pièces de Polies, p. 18.

Le Comte d'Albert 191

0! malheureuse duchesse! Dis-nous, fade Choiseul, Ton c... est-il en grand deuil? Montre-t-il de la tristesse? D'Albert est emprisonné, Il est réduit à jeûner (i).

C'était, parmi toute la jeunesse de cette Cour galante et bavarde, le sujet de toutes les conversations. Les maîtresses délaissées recevaient des témoignages de sympathie intéressée; autour d'elles, un cortège d'adorateurs cherchaient à prendre la place restée vacante dans le cœur de ces amoureuses. Car tout le monde à la Cour comme à la ville était dans le secret de la véritable cause de l'incarcération de d'Albert.

M. de Luxembourg était le seul qui l'ignorât. Il en demandait la cause à tout le monde, et tous lui racontaient des histoires plus ou moins fantaisistes; il s'était même adressé à trois reprises à M. de Conti, en le pressant instamment

(i) Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, 12644. Chan- sonnier histori-iue, p. 48.

i

de lui conter la vérité ; on assure qu'il n'y comprit jamais rien.

Enfin, le Roi donna ordre à M. de Pontchartrain d'écrire à Paris pour faire sortir le comte d'Albert de la Concier- gerie, le 29 décembre 1702.

Il y était depuis deux ans; il (le Roi) n'a point attendu que la famille du comte d'Albert lui vint demander cette grâce. Outre la punition de deux années de prison, cette malheureuse affaire coûte au comte d'Albert le régiment de Dragons Dauphin, dont il étoit colonel, le Roi punissant jusques aux moindres soupçons de duel, sévérité dont on ne saurait jamais trop louer (i).

A peine sorti de prison, d'Albert reprit ses anciennes liaisons. La Maupin, toujours ardente, le voulut tout entier, bien que ces longues années d'abstinence eussent donné au jeune homme de nombreuses tringales amoureuses. Jalouse, elle n'hésita pas à menacer la duchesse de Luxembourg, qui brûlait aussi de reprendre ses relations avec le comte. Ce nouveau scandale est ainsi rapporté par une contemporaine :

(i) Dangeau. Journal, 2g décembre 1702.

I

I

it>«^

->V*'f'i±>

fm

y<i

6v

/■y -J^jr^,

Jli iJ(limoLsrlL\flt(iupin)i (lii/isiU!/ n / ^.

V.4\

ig2 La Mauftn

de lui conter la vérité ; on assure qu'il n'y comprit jamais rien.

Enfin, le Roi donna ordre à M. de Pontchartrain d'écrire à Paris pour faire sortir le comte d'Albert de la Concier- gerie, le 29 décembre 1702.

Il y était depuis deux ans; il (le Roi) n'a point attendu que la famille du comte d'Albert lui vint demander cette grâce. Outre la punition de deux années de prison, cette malheureuse affaire coûte au comte d'Albert le régiment de Dragons Dauphin, dont il étoit colonel, le Roi punissant jusques aux moindres soupçons de duel, sévérité dont on ne saurait jamais trop louer (i).

A peine sorti de prison, d'Albert reprit ses anciennes liaisons. La Maupin, toujours ardente, le voulut tout entier, bien que ces longues années d'abstinence eussent donné au jeune homme de nombreuses tringales amoureuses. Jalouse, elle n'hésita pas à menacer la duchesse de Luxembourg, qui brûlait aussi de reprendre ses relations avec le comte. Ce nouveau