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Honoré de Balzac

Introduction par Henri Mazel

"Paris ?^lson^ Éditeurs

25, rue ^enfert- Rocher eau

Londres^ Edimbourg et New-York

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IMPRIMERIE NELSON, EDIMBOURG, ECOSSE

J'KINTED IN GREAT BRITAIN

Il est très probable que le xix' siècle dira: Balzac, comme le xvni« dit Voltaire, et *e xyu-^ Bossue:.

Non peut-être que ces noms soient les seuls ou les plus grands de leur temps, mais ils en sont les plus compréhensifs et représentatifs. Bossuet assurément n'a ni la pénétration douloureuse de Pascal, ni le charme élégiaque de Racine, ni la verve passionnée de Saint-Simon, et pourtant, mieux qu'eux, il per- sonnifie le siècle de Louis XIV dans sa vie intellectuelle totale et jusque dans sa politique intérieure et exté- rieure. De même, Voltaire a bien des supérieurs parmi ses contemporains, et même quand il domine, ses rivaux sont presque ses égaux ; cependant ni Montesquieu, ni Rousseau, ni Buffon, ni Marivaux, ne donnent la sensation aussi vivante, aussi complète de ce qu'a été son époque et des mouvements d'esprit qui s'y sont marûf estes di&r^ toutes les directions.

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INTRODUCTION,

Semblablement Balzac. Quelque prodigieusement divers, fécond et touffu qu'ait été le dernier siècle, c'est encore lui qui le représente le plus intégralement. En comparaison, Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Flaubert, Taine, supérieurs assurément par certains côtés, ne sont que des isolés. Balzac, lui, est l'homme de l'époque et de la masse, il incarne vraiment tout son temps, et jusque de nos jours son influence se prolonge.

Ceci, il le doit à deux qualités : son génie d'évoca- teur et sa puissance de penseur. En tant que créateur de figures vivantes, sa maîtrise n'est niée par per- sonne.

Dans cette foule immense qui remplit les cinquante volumes de la Comédie humaine, et qui, suivant le mot connu, fait concurrence à l'état civil de l'époque, il est vraiment très peu de personnages qui n'aient leur physionomie bien nette, bien caractéristique. Les figures de troisième plan sont elles-mêmes criantes de vérité et restent une fois pour toutes fixées dans le souvenir. C'est surtout à cette qualité qu'est l'étrange effet d'intérêt grandissant que produit son œuvre sur le lecteur. Au début on ne s'y est engagé qu'en maugréant un peu, les premières pages sont broussailleuses, mal forcées, sans horizon, il y a trop d'arbres qui cachent la forêt, comme disent les pay- sagistes ; mais plus on s'avance dans cette forêt sociale, plus on s'y enchante, et la lisière terminale

INTRODUCTION.

se Qécouvre, qu'on est désolé de ne pas avoir des lieues encore à faire sous ces frondaisons receleuses de richesses. II n'est pas de lectetir de Balzac qui, avant le premier volume, n'ait murmuré à la vue de la longue façade : Comme il y en a ! et qui n'ait regretté très haut après le dernier : Pourquoi n'y en a-t-il pas encore ?-

C'est, qu'à chaque pas nouveau, on se trouve en pays de connaissances et que le plaisir s'en augmente un peu comme dans ces dîners de fondation l'on s'ennuie au début parce qu'on ne connaît personne, et l'on retourne plus volontiers de mois en mois parce qu'on y crée ou y ramasse plus d'amitiés. A la fin on arrive chez Balzac par avoir approché tout le monde et par apprécier le prix de toutes ces connaissances.

Tel passant lointain dont le nom, ici, est prononcé comme par mégarde, a été, là, le héros d'une histoire entière ; même si le récit se passe dans un pays nouveau, ce personnage, jusqu'alors inconnu, nous intéresse soudain parce que nous apprenons qu'il est en parenté ou en relation avec d'autres que nous connaissons déjà. Quand il s'agit de Paris, le grouillis des figures qui vont et viennent devient captivant au plus haut degré. Rubempré passe d'une brasserie jacasse une douzaine de journalistes à un bas-fond rampe une autre douzaine de filles et d'aventuriers, pour finir sa soirée dans un salon du faubourg Saint-

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ÏNTRODUCTION

Germain papillonne une troisième douzaine de grandes dames et d'élégants personnages ; aucune de ces trente-six figures n'est indifférente, toutes ont leur page, et quelquefois leur volume, dans la Comédie humaine : celui-ci évoque un procès captieux, et celui- une vaste intrigue, et cet autre un acte d'héroïsme obscur. On finit par s'intéresser à tous ces personnages que des liens subtils rattachent les uns aux autres, ainsi que dans la vie réelle, et par dresser pour son compte des listes et des groupes comme le Répertoire de Christophe et Cerf béer; on palpite aux projets d'avenir de l'un, aux craintes de faillite de l'autre, et finalement on comprend le mot, admirable d'autosug- gestion, de Balzac entrant à l'improviste chez sa sœur : " Sais-tu que Vandenesse se marie ? Oui, il épouse une demoiselle de Grandville; oh ! riche mariage !...."

Sa puissance de pensée compléta merveilleusement sa force d'imagination. Si Balzac n'avait été que ro- mancier, il resterait grand dans ce domaine et marche- rait de pair avec les plus illustres de ses contemporains ; mais justement ceux-ci seraient ses pairs, et leurs mérites particuliers balanceraient les siens propres Dans le roman Hugo est plus épique, plus colossal encore ; Dumas a plus de verve joyeuse et attrayante Georges Sand fait vibrer des cordes plus passionné ment personnelles. Sans doute, malgré tout, Balzac romancier resterait Balzac, le plus grand créateur qui soit d'êtres vivants, à côté desquels les autres créa

INTRODUCTION

tions semblent toujours artificielles, soit qu'elles tour- nent au déclamatoire comme chez Georges Sand, soit qu'elles tombent dans le roman feuilleton comme chez Dumas père, soit enfin que, comme chez Hugo, elles sentent trop la littérature : qu'on prouve les personnages pourtant si variés et si comblés des Misérables, Gavroche, Javert, Myriel, Gillesnormand, tant d'autres, tous ont quelque chose de voulu et de tendu, ils visent au type et l'atteignent trop ; ceux de Balzac dans un roman de même envergure, Splen- deurs et misères des courtisanes, si l'on veut, sont d'une souplesse autrement vivante ; Vautrin est de tous le moins naturel, et pourtant comme il l'est plus que Javert, cette abstraction qui marche, Vautrin vit, et pour exceptionnel que semble son cas, il n'est pas anormal puisqu'on connaît son prototype, Vidocq. Mais malgré tout, Balzac uniquement romancier ne serait qu'un Stendhal démesurément amplifié, un des maréchaux de la littérature, comme il aimait à dire, du xix* siècle, mais il ne serait pas l'empereur, le Maître !

Ce qui le distingue comme tel, c'est son génie de penseur, c'est que tous ses récits, sous l'agitation vivante des hommes, révèlent une flore profonde d'idées, de systèmes, de théories.

On trouve tout chez Balzac, une esthétique, uive éthique, une politique, une métaphysique, une reli- gion, une sodologie, une philosophie de l'histoire.

INTRODUCTION

Comment n'a-t-on pas fait encore, avec des fragments qu'il serait si facile de ranger par ordre alphabétique, un Dictionnaire philosophique ou un Pour causer de tout l'on trouverait la somme moralopolitique du XIX* siècle ? M. Marcel Barrère, qui a donné un d'ailleurs très utile résumé de VŒuvre de Balzac, aurait de préférence s'attacher à une synthèse de ce genre ; quelqu'intéressante que soit l'analyse d'événe- ments imaginaires, l'appréciation des jugements et des théories d'une époque réelle l'est davantage en- core. Il n'est pas possible, en quelques pages brèves, de donner une idée de la psychologie ou de la cos- mologie de Balzac, mais pour ne prendre qu'un exemple suggestif dans le domaine le plus éloigné de l'habituel terrain de parcours des romanciers, n'est-il pas surprenant que quand il a voulu, dans la Recherche de l'absolu, dresser en pied un savant chimérique, mais point fou ni point absurde, il Tait fait haleter à la poursuite de ce qui devait être plus tard une décou- verte positive ? Quand Balthazar Van Claës s'effondra devant ses appareils volés en éclats, il murmura : "J'allais décomposer l'azote!" Quelle étrange divination que celle qui, parmi tant de corps pré- tendus simples, lui a fait justement choisir celui que Ramsay, deux générations plus tard, devait prouver pouvoir être décomposé !

Mais pour rester plus à portée de ses habituels lecteurs, ne considérons dans Balzac que le politique

INTRODUCTION

ou le sociologue tel qu'il se montra quand il apprécia la Restauration, époque d'où datent la plupart des romans de la Comédie humaine. Par son jugement sur la France, nous comprendrons toutes ses théories de morale et d'histoire. La Restauration c'est pour Balzac, comme pour Hugo, le temps de la jeunesse, et ce fut longtemps pour celui-ci et toujours pour celui-là une époque ensoleillée et enivrante. Balzac, en effet, vivant en solitaire, presque en reclus, sans la cour de jeunes poètes qui faisait à Hugo une escorte triomphale, pliant sous le faix du travail qu'il avait pénible et sous le poids des dettes qu'il laissait s'accroître, point estimé d'ailleurs à sa valeur par ses contemporains, et plus étonnant que séduisant pour ceux qui l'approchaient, n'avait pas, pour se réconcilier avec la monarchie de juillet, les raisons spéciales de son confrère choyé, flatté, nommé si jeune encore à la Chambre des pairs ; il vivait dans ses souvenirs, et le regret de ce qu'il s'imaginait qu'il aurait pu être, si la branche aînée n'avait pas été renversée, ne faisait que le confirmer dans son inclination raisonnée et presque scientifique pour le régime sous lequel le pays s'était relevé de ses dures épreuves.

A distance nous ne nous rendons plus bien compte des différences de ces deux époques, et un brave ouvrier républicain d'aujourd'hui s'étonnerait si on lui disait que ces deux monarchies, qu'il mettrait

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INTRODUCTION.

volontiers dans le même sac, se ressemblent aussi peu que nos deux républiques du maréchal de Mac- Mahon et du président Grévy. Qui sait même si elles ne différent pas davantage encore ? C'est plus qu'un fossé qu'ont creusé ces trois glorieuses. Un bal des Tuileries en 1835, avec sa cohue de boutiquiers déguisés en gardes nationaux, devait sembler bien piteux à qui se souvenait d'un même bal au même château dix ans auparavant, réunissant les débris de l'ancienne société, ces vieux émigrés imbéciles et charmants, têtus et frivoles, les survivants batailleurs de l'Empire, et la jeunesse montante, cette admirable pléiade de poètes, d'écrivains, de savants qui a fait la gloire du xix* siècle entier. Mais le contraste de ces deux époques ne se personnifie- t-il pas dans les souverains, Charles X, si spirituel dans sa niaiserie, Louis Philippe, si vulgaire dans son intelligence, battant la mesure par exemple au calme de son palais, comme un pitre, pendant que la foule vocifère en bas la Marseillaise, et Charles X, le jour du sacre, se dégantant pour recevoir, la main nue, le serment de Chateaubriand, et murmurant avec un sourire fané : Chat ganté n'attrape pas les souris ?

Balzac regrettait ce beau temps d'élégance sobre et de sentiment délicat qui, en comparaison, nous fait trouver bien grimaçante l'époque de Louis XV et bien épais le siècle de Louis XIV. Ces gros seigneurs joufflua et rouges qu'on voit chez Molière

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ÎNTRODUCTION

et la Bruyère, au verbe haut et à la propreté douteuse en dépit de leurs habits criards, " avec Tudor dessus," auraient été bien dépaysés dans ie salon de Mme Récamier et de Mme de Kriidener, et n*y auraient pas été beaucoup plus à Taise que leurs petits-fils, ces élégants roués poudrés à frimas et parfumés d'iris, mais vraiment bien légers, bien ricaneurs et bien secs. De cet ancien régime il restait bien encore quelques spécimens savoureux sous Louis XVIII, mais comme ils paraissaient justement fossiles à la génération nouvelle, à ces charmantes jeunes femmes dont Balzac justement a si bien su, malgré que la tâche fût un peu difficile pour son genre de talent, faire palpiter la séduction délicate, et à ces beaux jeunes hommes doux et graves, élégants et profonds, dont Daniel d'Arthez est le type dans la Comédie humaine, et qui remplissaient alors les salons, les ambassades, les salles d'officiers !....

Rien de ce qui nous déplairait, à nous, si nous revivions en ce temps-là, n'arrêtait Balzac. Ce caractère autoritaire du gouvernement n'était pas pour le déconcerter, puisque l'autorité était à ses yeux le principe essentiel de toute organisation hu- maine, et l'ingérence cléricale ne lui causait aucune de ces irritations dont sursautaient Stendhal et Courier, puisqu'il tenait la cause de l'autel Indissolublement liée à celle du trône. " J'écris, disait-il, à la lumière de deux flambeaux : la monarchie et la religion ! "

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D'ailleurs il faut situer les choses en leur plan : au sortir du régime d'impitoyable compromis de l'Empire et du souvenir des atrocités de la Révolution, le temps de la Restauration apparaissait comme un régime de liberté; les élections n'étaient pas très sincères, mais enfin c'étaient des élections (les nôtres sont-elles si loyales que ça?), et le libre parler des journalistes subissait parfois des éclipses, mais avec un peu d'habileté on pouvait tout dire et cela développait justement l'habileté. Les pamphlets de Courier en restent supérieurs à ceux de Timon et de Karr.

C'est parce qu'il trouvait ce temps parfait qu'il l'a dépeint avec des couleurs si séduisantes, et peut- être qu'il a si merveilleusement réussi à le faire vivre intensément. L'œuvre d'art est meilleure quand on la fait avec joie. Flaubert, au fond, préférait écrire des Salammbô que des Madame Bovary, et des Tenta- tion de Saint Antoine que des Éducation sentimentale, et cela se voit quand on sait regarder.

Zola de son côté aurait fait une oeuvre plus vivante et plaisante s'il avait eu de la sympathie pour le temps qu'il voulait peindre. A ne voir partout que corruption, .zizanie, petitesses, méchancetés, on finit par prendre en dégoût son modèle et par se figer dans la récrimination ou l'invective. Pourtant cette époque médiane du second Empire, de 1855 environ à 1865, aurait mérité de trouver un Balzac; elle est aussi brillante, si ce n'est plus, que la décade 181&-

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INTRODUCTION

1828 de la Restauration. Mais Zola, plus vaniteux qu'orgueilleux, ne pouvait pas pardonner aux hommes du jour de n'avoir pas été invité, dès son premier article, aux soirées de Compiègne.

Balzac, à vrai dire, était bien vaniteux aussi, mais d'une façon moins acre, plus jovialement sympa- thique. En dépit de sa particule, il était très plébéien, ce qui vaut mieux, d'ailleurs, que d'être bourgeois, vis-à-vis d'un régime à base nobiliaire. Sa verve apparaissait un peu grosse et ses façons mondaines un peu lourdes. Il y a donc quelque chose de fondé dans les reproches qu'on lui a adres- sés de n'avoir pas su peindre cette exquise société de la Restauration. Mais comme on a exagéré id ses imperfections ! Assurément les ducs et les marquis de la Comédie humaine n'ont pas l'impeccable élé- gance de manières des héros mondains d'Octave Feuillet, mais l'aspect vraiment un peu gravure de modes de ces derniers n'est pas sans leur nuire. De loin leur troupe s'estompa en grisaille à quelques exceptions près, comme M. Camors, qui se détacha en relief assez net alors que les dandys et les lions de Balzac se distinguent tous merveilleusement les uns des autres. On ne confondra pas Marsay et Rastignac, ni La Polférina et Trailles, ni Vandenesse et Rubempré.

Cest cette netteté de contours, cette intensité de vie qui ne permet pas aux créatures du grand ro-

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INTRODUCTION

D'ailleurs il faut situer les choses en leur plan : au sortir du régime d'impitoyable compromis de l'Empire et du souvenir des atrocités de la Révolution, le temps de la Restauration apparaissait comme un régime de liberté; les élections n'étaient pas très sincères, mais enfin c'étaient des élections (les nôtres sont-elles si loyales que ça?), et le libre parler des journalistes subissait parfois des éclipses, mais avec un peu d'habileté on pouvait tout dire et cela développait justement l'habileté. Les pamphlets de Courier en restent supérieurs à ceux de Timon et de Karr.

C'est parce qu'il trouvait ce temps parfait qu'il l'a dépeint avec des couleurs si séduisantes, et peut- être qu'il a si merveilleusement réussi à le faire vivre intensément. L'oeuvre d'art est meilleure quand on la fait avec joie. Flaubert, au fond, préférait écrire des Salammbô que des Madame Bovary, et des Tenta- tion de Saint Antoine que des Éducation sentimentale, et cela se voit quand on sait regarder.

Zola de son côté aurait fait une œuvre plus vivante et plaisante s'il avait eu de la sympathie pour le temps qu'il voulait peindre. A ne voir partout que corruption, .zizanie, petitesses, méchancetés, on finit par prendre en dégoût son modèle et par se figer dans la récrimination ou l'invective. Pourtant cette époque médiane du second Empire, de 1855 environ à 1865, aurait mérité de trouver un Balzac; elle est aussi brillante, si ce n'est plus, que la décade 181&-

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INTRODUCTION

1828 de la Restauration. Mais Zola, plus vaniteux qu'orgueilleux, ne pouvait pas pardonner aux hommes du jour de n'avoir pas été invité, dès son premier article, aux soirées de Compiègne. ^Balzac, à vrai dire, était bien vaniteux aussi, mais d'une façon moins acre, plus jovialement sympa- thique. En dépit de sa particule, il était très plébéien, ce qui vaut mieux, d'ailleurs, que d'être bourgeois, vis-à-vis d'un régime à base nobiliaire. Sa verve apparaissait un peu grosse et ses façons mondaines un peu lourdes. Il y a donc quelque chose de fondé dans les reproches qu'on lui a adres- sés de n'avoir pas su peindre cette exquise société de la Restauration. Mais comme on a exagéré ici ses imperfections ! Assurément les ducs et les marquis de la Comédie humaine n'ont pas l'impeccable élé- gance de manières des héros mondains d'Octave Feuillet, mais l'aspect vraiment un peu gravure de modes de ces derniers n'est pas sans leur nuire. De loin leur troupe s'estompa en grisaille à quelques exceptions près, comme M. de Camors, qui se détacha en relief assez net alors que les dandys et les lions de Balzac se distinguent tous merveilleusement les uns des autres. On ne confondra pas Marsay et Rastignac, ni La Polférina et Trailles, ni Vandenesse et Rubempré.

C'est cette netteté de contours, cette intensité de vie qui ne permet pas aux créatures du grand ro-

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INTRODUCTION ,

mancier de se dépersonnaliser sous le vernis discret du parfait clubman contemporain.

Quand il souffre, quand il s'irrite, l'homme est partout le même, et le juron qu'étouffe un noble lord n'est pas très différent de celui qu'évente an tramp. Je ne sais plus quel critique s'éton- nait de ce qu'une duchesse, chez Balzac, disait : " Hein, petit ? " Voilà assurément un simple bien naïf. Peut-être chez un entrepreneur de feuilletons aurait-il évité cette interrogation familière pour ne pas désarçonner son public habituel qui ne reconnaît le gentilhomme que s'il a moustache en croix, cheveux en brosse et monocle à l'œil gauche. Mais justement les personnages de la Comédie humaine sont en dehors du feuilleton et au-dessus du roman ; ils plongent dans cette réalité le porteur d'un grand nom peut avoir moins bonne façon que son impeccable domestique, et un duc et pair ne se croit pas déshonoré s'il dit tu à sa femme devant des étrangers.

D'autant que pour être juste, il faudrait comparer les gens du monde de Balzac non pas à leurs con- génères de tel ou tel romancier aristocratique mais à ses gens à lui d'autres mondes ; et du coup, rapprochés de ses bourgeois, de ses paysans, de ses boutiquiers, de ses rapins, tout change chez ses grands seigneurs et nobles dames, ils ont de l'allure et de la race, et s'ils donnent parfois un peu dans le précieux et Talambiqué, c'est la rançon de leur hauteur d'âme :

INTRODUCTION

autant reprocher alors à ses raplna la grosseur de leurs farces, et à ses usuriers l'exagération de leurs bassesses. La vie physique ne va pas sans de fâ- cheuses conséquences, et la vie littéraire doit faire passer sur certaines touches un peu insistantes. Plus habile, Balzac aurait recouru davantage à l'imperson- nelle narration aussi bien pour .ses gens au monde que même pour ses gens de lettres: il se serait, par exemple, contenté de 'dire que le premier article de Rubempré révolutionnait la cntlque théâtrale, sans nous gratifier in extenso de cet article dont m brio nous semble aujourd'hui vraiment laborieux ; mais justement Balzac n*avait pas à être habile, les génies dédaignent les roueries ; une fois ses personnages animés de son propre souffle, il les laissait vivre, et leur reprocher d'être trop visiblement parfois le fils de leur père serait aussi mesqum que de blâmer Shakespeare de prêter à ses rois les mêmes violences passionnées, ou à ses jeunes premiers son propre goût de conceiti.

Vu sous cet angle, la question du style de Balzac change d'aspect. On a dit qu'il écrivait mal, lourde- ment, sans note personnelle, avec des effets em- pruntés à tous ordres autres que le littéraire. Même dans le domaine de la littérature pure, le grand romancier savait manier l'outil sacré, et telle de ses pages va de pair avec les meilleures de Chateaubriand ou de Hugo. Mais ce n'est pas A la chasse aux métaphores qu'il avait, lui, à se

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INTRODUCTION^

consacrer. La qualité essentielle de son style, c'est d'être vivant ; or l'image ne donne que l'illusion de la vie, comme la peinture l'illusion du réel ; ce qui la crée c'est le mouvement tant du dehors que du dedans, la suite, réglée de Bossuet, enragée de Saint- Simon. Cette qualité maîtresse, et si rare, Balzac l'a eue à un degré éminent ; il restera le plus grawd créateur d'êtres, le plus vivant de nos écrivains du XIX* siècle, plus vivant que Hugo et Chateaubriand, plus vivant aussi que Flaubert et Stendhal. Quand on a cette vertu, on peut se payer quelques défauts, jusqu'à un entrain un peu gros chez les rapins, les journalistes et les gens du monde. La verve est nécessaire à la vie. Rabelais, ce frère aîné de Balzac, a dû, lui aussi, apparaître au vulgaire, sans goût, insistant, pédantesque aux juristes de son temps; il n'en reste pas moins Rabelais. Son compatriote aura le même sort. L'auteur des Contes drolatiques laissera dans l'histoire littéraire la mênae marque indélébile que l'auteur de Pantagruel.

Les trois romans qu'on a réunis dans ce volume per- mettent d'admirer les principales qualités de son génie.

Le Curé de Tours, c'est Balzac psychologue pur,

l'auteur de ces merveilleuses planches d'anatomie

morale qui constituent sa vraie gloire profonde et

éternelle. Certes ce sont de bien petits événements

que ceux qui mettent aux prises l'abbé Birotteau et

Mlle Gamard, mais toute l'âme humaine peut tenir

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INTRODUCTION-

dans un coin de " maison de famille " comme tout le bruit de l'océan peut s'entendre dans une simple coquille. Tant qu'il y aura des êtres de notre sang sur cette planète, on s'émerveillera à lire la conversa- tion de l'abbé Trubert et Mme de Listomère ; aucun duel de capitaine Fracasse ne vaut le froissement de fer spirituel de ces subtiles et dévotes personnes.

Le Colonel Chabert, c'est Balzac grand romancier, écrivant non plus pour quelques spécialistes épris de psychologie, mais pour le grand et vaste public, lequel aime les faits émouvants et les péripéties inattendues. Qui, dès la première scène l'antique colonel Cha- bert paraît dans l'étude de M. Derville, n'a la tentation de sauter aux dernières pages pour savoir quel parti va prendre la comtesse Ferrand à l'apparition de ce spectre? Et quand on pense à ce qu'un médiocre ou mélodramatique feuilletoniste aurait tiré de ces données, comme on admire l'art simple et puissant et l'émotion soutenue et contagieuse avec lesquels l'auteur de la Comédie humaine a fait évoluer ses personnages, éclairé leurs desseins et expliqué leurs singularités !

Quant à la Peau de chagrin, c'est tout un côté de Balzac aujourd'hui un peu négligé que ce roman révèle, mais qu'il est nécessaire de connaître si l'on veut bien juger le grand homme. Balzac ne s'est jamais satisfait d'être appelé conteur ou peintre de mœurs, il a toujours visé à la gloire du penseur, du

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îNTRODUCnON

sociolotfue comme on dit aujourd'hui, et plus encore du métaphysicien ; il avait le goût du mystère, de l'occulte, de la magie, et avant de donner dans Lx>uis Lambert et dans Séraphita, les chef-d'œuvres de ce genre, il avait brossé de furieuses et romantiques esquisses, dont îa Peau de chagrin est la plus réussie. A ce titre, il faut la connaître. D'ailleurs le livre ne vaut pas seulement par ceci, ni même par îa poignante description des derniers mois de Raphaël de Valentin, il a, lui aussi, son mérite de peinture de mœurs vivantes et grouillantes, telle l'orgie chez le banquier Taillefer. Le mot fameux: " Et Victor Hugo? c'est un grand homme, n'en parlons plus," est resté, et méritait de rester, plus, à vrai dire, que certaines reparties bien artificielles d'Aquilina et d'Euphrasia. Tel quel, avec son côté mystérieux et l'impression de terreur angoissante qu'il donne, peut-être, et plus que les trois autres, ce roman plaira-t-il au lecteur qui l'ignore encore. Cela importe peu, puisque le prin- cipal est d'admirer Balzac, et que dans la maison du Père du roman il y a, aussi, beaucoup d'habitations diverses, multx sunt mansiones.,,.

HENRI MAZEL.

BALZAC.

i40N0Ré DE Balzac est à Tours le" 20 mai 1799 d'une famille originaire du Languedoc.

Il entre tout jeune chez un avoué comme clerc, puis écrit pendant une dizaine d'années (1821-1829) une série de drames et de romans sans grande valeur, mais pourtant pas aussi médiocres qu'on Ta dit. Les Chouans et la Physiologie du mariage (1827-1830) sont déjà en dehors de ces œuvres de jeunesse. A ce moment, 1830, commence avec le Bal de Sceaux la chaîne de romans qu'il aura bientôt l'idée géniale d'enchaîner les uns aux autres sous le titre général de Comédie humaine et qui se prolonge jusqu'au Député d'Anis 1847. Les principaux stades sont Lxiuis Lambert 1832, Eugénie Grandet 1833, la Recherche de r absolu 1834, le phre Goriot Î835, César Birotteau 1837, le Curé de village 1839, Modeste Mignon 1844, le Cousin Pons \^^., la Cousine Bette 1847. A partir de 1848 Balzac ne donna presque plus rien; il se maria avec Mme Hanska (l'Étrangère) et mourut le 20 août 1850. Pendant trente ans, il avait écrit une centaine de romans;, de contes, d'essais et de pièces de théâtre, l'était débattu contre des soucis

BALZAC .

d'argent écrasants et avait déployé une somme

d'efforts dont peu d'hommes auraient été capables.

La littérature sur lui est immense. A lire, avant

tout, l'article de Taine dans les Nouveaux essais de

critique et d'histoire, 1858, et le volume d'Edouard

Biré : H, de Balzac, 1897. f

Page

La Peau de Chagrin

I. Le talisman . . 7

//. La femme sans ccetir ... 98

///. Vagonù ..... 238

Épilogue 3^58

Le Curé de Tours . . . , .361

Le Colonel CJiabert , , . , «459

LA PEAU DE CHAGRIN

A MONSIEUR SAVARY

MEMBRE SE L'ACADEMIE DES SCISMCKS

LE TALISMAN

Vers la fin du mois d'octobre 1829, un jeune homme entra dans le Palais-Royal au moment les maisons de jeu s'ouvraient, conformément à la loi qui protège une passion essentiellement imposable. Sans trop hésiter, il monta l'escaUer du tripot désigné sous le nom de numéro 36.

Monsieur, votre chapeau, s'il vous plaît? lui cria d'une voix sèche et grondeuse un petit vieillaxd blême, accroupi dans l'ombre, protégé

8 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

par une barricade, et qui se leva soudain en montrant une figure moulée sur un type ignoble.

Quand vous entrez dans une maison de jeu, la loi commence par vous dépouiller de votre chapeau. Est-ce une parabole évangélique et providentielle? N'est-ce pas plutôt une manière de conclure un contrat infernal avec vous en exigeant je ne sais quel gage? Serait-ce pour vous obliger à garder un maintien respectueux devant ceux qui vont gagner votre argent? Est-ce la police, tapie dans tous les égouts sociaux, qui tient à savoir le nom de votre chapelier ou le vôtre, si vous l'avez inscrit sur la coiffe? Est-ce, enfin, pour prendre la mesure de votre crâne et dresser une statistique instructive sur la capacité cérébrale des joueurs? Sur ce point, l'administration garde un silence complet. Mais, sachez-le bien, à peine avez-vous fait un pas vers le tapis vert, déjà votre chapeau ne vous appartient pas plus que vous ne vous appartenez à vous- même: vous êtes au jeu, vous, votre fortune, votre coiffe, votre canne et votre manteau. A votre sortie, le Jeu vous démontrera, par une atroce épigramme en action, qu'il vous laisse encore quelque chose en vous rendant votre bagage. Si toutefois vous avez une coiffure neuve, vous appren- drez à vos dépens qu'il faut se faire un costume de joueur.

L'étonnement manifesté par le jeune homme en recevant une fiche numérotée en échange de son chapeau, dont heureusement les bords étaient légèrement pelés, indiquait assez une âme encore innocente; aussi le petit vieillard, qui sans doute avait croupi dès son jeune âge dans les bouillants

LA PEAU DE CHAGRFN, 9

plaisirs de la vie des joueurs, lui jeta-t-il uii coup d'oeil terne et sans chaleur, dans lequel un phi- losophe aurait vu les misères de l'hôpital, les vagabondages des gens ruinés, les procès-verbaux d'une foule d'asphyxies, les travaux forcés à perpé- tuité, les expatriations au Guazacoalco. Cet homme, dont la longue face blanche n'était plus nourrie que par les soupes gélatineuses de Darcet, présentait la pâle image de la passion réduite à son terme le plus simple. Dans ses rides, il y avait trace de vieilles tortures, il devait jouer ses maigres ap- pointements le jour même il les recevait. Sem- blable aux rosses sur qui les coups de fouet n'ont plus de prise, rien ne le faisait tressaillir; les sourds gémissements des joueurs qui sortaient ruinés, leurs muettes imprécations, leurs regards hébétés le trouvaient toujours insensible. C'était le Jeu incamé. Si le jeune homme avait contemplé ce triste cerbère, peut-être se serait-il dit: «Il n'y a plus qu'un jeu de cartes dans ce cœur-là!» L'inconnu n'écouta pas ce conseil vivant, placé sans doute par la Providence, comme elle a mis le dégoût à la porte de tous les mauvais Heux. Il entra ré- solument dans la salle, le son de l'or exerçait une éblouissante fascination sur les sens en pleine convoitise. Ce jeune homme était probablement poussé par la plus logique de toutes les éloquentes phrases de Jean-Jacques Rousseau, et dont voici, je crois, la triste pensée: Oui, je conçois qu'un homme aille au jeu, mais c'est lorsque, entre lui et la mort, il ne voit plus que son dernier écu.

Le soir, les maisons de jeu n'ont qu'une poésie vulgaire, mais dont l'effet est assuré comme celui

d'un drame sanguinoïent. Les salles sont garnies de spectateurs et de joueurs, de vieillards indigents qui s'y traînent pour s'y réchauffer, de faces agitées, d'orgies commencées dans le vin et près de finir dans la Seine. Si la passion y abonde, le trop grand nombre d'acteurs vous empêche de contempler face à face le démon du jeu. La soirée est un véritable morceau d'ensemble la troupe entière crie, chaque instrument de l'orchestre module sa phrase. Vous verriez beaucoup de gens honorables qui viennent y chercher des diS' tractions et les payent comme ils payeraient le plaisir du spectacle, de la gourmandise, ou comme ils iraient dans une mansarde acheter à bas prix de cuisants regrets pour trois mois. Mais comprenez- vous tout ce que doit avoir de délire et de vigueur dans l'âme un homme qui attend avec impatience l'ouverture d'un tripot? Entre le joueur du matin et le joueur du soir, il existe la différence qui dis- tingue le mari nonchalant de l'amant pâmé sous les fenêtres de sa belle. Le matin seulement, arrivent la passion palpitante et le besoin dans sa franche horreur. En ce moment, vous pourrez admirer un véritable joueur, un joueur qui n'a pas mangé, dormi, vécu, pensé, tant il était rude- ment flagellé par le fouet de sa martingale, tant il souffrait, travaillé par le prurit d'un coup de trente-et-quarante. A cette heure maudite, vous rencontrerez des yeux dont le calme effraye, des visages qui vous fascinent, des regards qui soulèvent les cartes et les dévorent. Aussi les maisons de jeu ne sont-elles sublimes qu'à l'ouverture de leurs séances. Si l'Espagne a ses combats de taureaux,

LA PEAU DE CRAGRÏN. ii

si Rome a eu ses gladiateurs, Paris s'enorgueillit de son Palais-Royal, dont les agaçantes roulettes donnent le plaisir de voir couler le sang à flots sans que les pieds du parterre risquent d'y glisser. Essayez de jeter un regard furtif sur cette arène, entrez! . . Quelle nudité! Les rnurs, couverts d'un papier gras à hauteur d'homme, n'offrent pas une seule image qui puisse rafraîchir l'âme. Il ne s'y trouve même pas un clou pour faciliter le suicide. Le parquet est usé, malpropre. Une table oblongue occupe le centre de la salle. La simphcité des chaises de paille pressées autour de ce tapis usé par l'or annonce une curieuse indiffé- rence du luxe chez ces hommes qui viennent périr pour la fortune et pour le luxe. Cette antithèse humaine se découvre partout l'âme réagit puissamment sur elle-même. L'amoureux veut mettre sa maîtresse dans la soie, la revêtir d'un moelleux tissu d'Orient, et, la plupart du temps, il la possède sur un grabat. L'ambitieux se rcve au faîte du pouvoir, tout en s' aplatissant dans la boue du servilisme. Le marchand végète au fond d'une boutique humide et malsaine, en élevant un vaste hôtel, d'où son fils, héritier précoce, sera chassé par une iicitation fraternelle. Enfin, existe-t-il chose plus déplaisante qu'une maison de plaisir? SinguHer problème! Toujours en opposition avec lui-même, trompant ses espérances par ses maux présents, et ses maux par un avenir qui ne lui appartient pas, l'homme imprime à tous ses actes le caractère de l'inconséquence et de la faiblesse. Ici-bas, rien n'est cx>mplet que le malheur. Au moment le 'tune hoicime entra dans le

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salon, quelques joueurs s'y trouvaient déjà. Trois vieillards à têtes chauves étaient nonchalamment assis autour du tapis vert; leurs visages de plâtre, impassibles comme ceux des diplomates, révélaient des âmes blasées, des cœurs qui depuis longtemps avaient désappris de palpiter, même en risquant les biens paraphernaux d'une femme. Un jeune Italien aux cheveux noirs, au teint olivâtre, était accoudé tranquillement au bout de la table, et paraissait écouter ces pressentiments secrets qui crient fatalement à un joueur: «Oui! Non!» Cette tête méridionale respirait l'or et le feu. Sept ou huit spectateurs, debout, rangés de manière à former une galerie, attendaient les scènes que leur préparaient les coups du sort, les figures des acteurs, le mouvement de l'argent et celui des râteaux. Ces désœuvrés étaient là, silen- cieux, immobiles, attentifs comme l'est le peuple à la Grève, quand le bourreau tranche une tête. Un grand homme sec, en habit râpé, tenait un registre d'une main et de l'autre une épingle pour marquer les passes de la rouge ou de la noire. C'était un de ces Tantales modernes qui vivent en marge de toutes les jouissances de leur siècle, un de ces avares sans trésor qui jouent une mise imaginaire; espèce de fou raisonnable qui se consolait de ses misères en caressant une chimère, qui agissait enfin avec le vice et le danger comme les jeunes prêtres avec l'eucharistie, lorsqu'ils disent des messes blanches. En face de la banque, un ou deux de ces fins spéculateurs, experts des chances du jeu, et semblables à d'anciens forçats qui ne s'effrayent plus des galères, étaient venus

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pour hasarder trois coups et remporter immédia- tement le gain probable duquel ils vivaient. Deux vieux garçons de salle se promenaient nonchalamment les bras croisés, et de temps en temps regardaient le jardin par les fenêtres, comme pour montrer aux passants leurs plates figures, en guise d'enseigne. Le tailleur et le banquier venaient de jeter sur les pontes ce regard blême qui les tue, et disaient d'une voix grêle: «Faites le jeu!» quand le jeune homme ouvrit la porte. Le silence devint en quelque sorte plus profond, et les têtes se tournèrent vers le nouveau venu par curiosité. Chose inouïe! les vieillards émoussés, les employés pétrifiés, les spectateurs, et jusqu'au fanatique ItaUen, tous, en voyant l'inconnu, éprouvèrent je ne sais quel sentiment épouvantable. Ne faut-il pas être bien malheureux pour obtenir de la pitié, bien faible pour exciter une sympathie, ou d'un bien sinistre aspect pour faire frissonner les âmes dans cette salle les douleurs, doivent être muettes, la misère est gaie et le désespoir décent? Eh bien, il y avait de tout cela dans la sensation neuve qui remua ces cœurs glacés quand le jeune homme entra. Mais les bourreaux n'ont-ils pas quelquefois pleuré sur les vierges dont les blondes têtes devaient être coupées à un signal de la Révolution? Au premier coup d'oeil, les joueurs lurent sur le visage du novice quelque horrible mystère; ses jeunes traits étaient empreints d'une grâce nébuleuse, son regard attestait des efforts trahis, mille espérances trompées! La morne impassibihté du suicide donnait à ce front une pâleur mate et maladive, un sourire amer dessinait de légers

ï4 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

plis dans les coins de la bouche, et la physionomie exprimait une résignation qui faisait mal à voir. Quelque secret génie scintillait au fond de ces yeux, voilés peut-être par les fatigues du plaisir. Était-ce la débauche qui marquait de son sale cachet cette noble figure, jadis pure et brillante, maintenant dégradée? Les médecins auraient sans doute attribué à des lésions au cœur ou à la poitrine le cercle jaune qui encadrait les paupières et la rougeur qui marquait les joues, tandis que les poètes eussent voulu reconnaître à ces signes les ravages de la science, les traces de nuits passées à la lueur d'une lampe studieuse. Mais une passion plus mortelle que la maladie, une maladie plus impitoyable que l'étude et le génie, altéraient cette jeune tête, contractaient ces muscles vivaces, tordaient ce cœur qu'avaient seulement effleuré les orgies, l'étude et la maladie. Comme, lorsqu'un célèbre criminel arrive au bagne, les condamnés l'accueillent avec respect, ainsi tous ces démons humains, experts en tortures, saluèrent une douleur inouïe, une blessure profonde que sondait leur regard, et reconnurent un de leurs princes à la majesté de sa muette ironie, à l'élégante misère de ses vêtements. Le jeune homme avait bien un frac de bon goût, mais la jonction de son gilet et de sa cravate était trop savamment maintenue pour qu'on lui supposât du linge. Ses mains, jolies comme des mains de femme, étaient d'une douteuse propreté; enfin, depuis deux jours, il ne portait plus de gants! Si le tailleur et les garçons de salle eux-mêmes frissonnèrent, c'est que les enchante- Dîents de l'innocence florissaient par vestiges

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dans ces formes grêles et fines, dans ces cheveux blonds et rares, naturellement bouclés. Cette figure avait encore vingt-cinq ans, et le vice paraissait n'y être qu'un accident. La verte vie de la jeunesse y luttait encore avec les ravages d'une impuissante lubricité. Les ténèbres et la lumière, le néant et l'existence s'y combattaient en produisant tout à la fois de la grâce et de l'horreur. Le jeune homme se présentait comme un ange sans rayons, égaré dans sa route. Aussi tous ces professeurs émérites de vice et d'infamie, semblables à une vieille femme édentée prise de pitié à l'aspect d'une belle fille qui s'offre à la corruption, furent-ils près de crier au novice: «Sortez!» Celui-ci marcha droit à la table, s'y tint debout, jeta sans calcul sur le tapis une pièce d'or qu'il avait à la main, et qui roula sur noir; puis, comme les âmes fortes, abhorrant de chicanières incertitudes, il lança sur le tailleur un regard tout à la fois turbulent et calme. L'intérêt de ce coup était si grand, que les vieillards ne fii'ent pas de mise; mais l'ItaHen saisit avec le fanatisme de la passion une idée qui vint lui sourire, et ponta sa masse d'or en opposition au jeu de l'inconnu. Le banquier oublia de dire ces phrases, qui se sont à la longue converties en un cri rauque et inintel- hgible: «Faites le jeu! Le jeu est fait! Rien ne va plus.» Le tailleur étala les cartes, et sembla souhaiter bonne chance au dernier venu, indifférent qu'il était à la perte ou au gain fait par les entre- preneurs de ces sombres plaisirs. Chacun des spectateurs voulut voir un drame et la dernière scène d'unQ noble vie dans le sort de cette pièce

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d'or; leurs yeux, arrêtés sur les cartons fatidiques, étincelèrent; mais, malgré l'attention avec laquelle ils regardèrent alternativement et le jeune homme et les cartes, ils ne purent apercevoir aucun symptôme d'émotion sur sa figure froide et résignée.

Rouge, pair, passe, dit officiellement le tailleur.

Une espèce de râle sourd sortit de la poitrine de l'Italien lorsqu'il vit tomber un à un les billets plies que lui lança le banquier. Quant au jeune homme, il ne comprit sa ruine qu'au moment le râteau s'allongea pour ramasser son dernier napoléon. L'ivoire fit rendre un bruit sec à la pièce, qui, rapide comme une flèche, alla se réunir au tas d'or étalé devant la caisse. L'inconnu ferma les yeux doucement, ses lèvres blanchirent; mais il releva bientôt ses paupières, sa bouche reprit une rougeur de corail, il affecta l'air d'un Anglais pour qui la vie n'a plus de mystères, et disparut sans mendier une consolation par un de ces regards déchirants que les joueurs au désespoir lancent assez souvent sur la galerie. Combien d'événements se pressent dans l'espace d'une seconde, et que de choses dans un coup de dé!

Voilà sans doute sa dernière cartouche, dit en souriant le croupier, après un moment de silence pendant lequel il tint cette pièce d'or entre le pouce et l'index pour la montrer aux assistants.

C'est un cerveau brûlé qui va se jeter à l'eau, répondit un habitué en regardant autour de lui les joueurs, qui se connaissaient tous.

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Bah! s'écria le garçon de chambre en prenant une prise de tabac.

Si nous avions imité monsieur! dit un des vieillards à ses collègues en désignant l'Italien.

Tout le monde regarda l'heureux joueur, dont les mains tremblaient en comptant ses billets de banque.

J'ai entendu, dit-il, une voix qui me criait dans l'oreille: «Le jeu aura raison contre le désespoir de ce jeune homme.»

Ce n'est pas un joueur, reprit le banquier; autrement, il aurait groupé son argent en trois masses pour se donner plus de chances.

Le jeune homme passait sans réclamer son chapeau; mais le vieux molosse, ayant remarqué le mauvais état de cette guenille, la lui rendit sans proférer une parole; le joueur restitua la fiche par un mouvement machinal, et descendit les escaliers en sifflant Di tanti palpiti d'un souffle si faible, qu'il en entendit à peine lui-même les notes déhcieuses.

Il se trouva bientôt sous les galeries du Palais- Royal, alla jusqu'à la rue Saint-Honoré, prit le chemin des Tuileries et traversa le jardin d'un pas indécis. Il marchait comme au miheu d'un désert, coudoyé par des hommes qu'il ne voyait pas, n'écoutant à travers les clameurs populaires qu'une seule voix, celle de la mort; enfin perdu dans une engourdissante méditation, semblable à celle dont jadis étaient saisis les criminels qu'une charrette conduisait, du Palais à la Grève, vers cet échafaud rouge de tout le sang versé depuis 1793.

iS CTUDES Pf.TlLOSOPHIQUES.

Il existe je ne sais quoi de grand et d'épou- vantable dans le suicide. Les chutes d'une multitude de gens sont sans danger, comme celles des enfants, qui tombent de trop bas pour se blesser; mais, quand un grand homme se brise, il doit venir de bien haut, s'être élevé jusqu'aux cieux, avoir entrevu quelque paradis inaccessible. Implacables doivent être les ouragans qui le forcent à demander la paix de l'âme à la bouche" d'un pistolet. Combien de jeunes talents confines dans une mansarde s'étiolent et périssent faute d'un ami, faute d'une femme consolatrice, au sein d'un miUion d'êtres, en présence d'une foule lassée d'or et qui s'ennuie! A cette pensée, le suicide prend des proportions gigantesques. Entre une mort volontaire et la féconde espérance dont la voix appelait un jeune homme à Paris, Dieu seul sait combien se heurtent de conceptions, de poésies abandonnées, de déses- poirs et de cris étouffés, de tentatives inutiles et de chefs-d'œuvre avortés. Chaque suicide est un poëme sublime de mélancolie. trouverez-vous, dans l'océan des littératures, un livre surnageant qui puisse lutter de génie avec cet entrefilet:

«Hier, à quatre heures, une jeune femme s'est jetée dans la Seine du haut pont des Arts.»

Devant ce laconisme parisien, les drames, les romans, tout pâlit, même ce vieux frontispice: les Lamentations du glorieux roi de Kaérnavan, mis en prison par ses enfants; dernier fragment d'un livre perdu, dont la seule lecture faisait pleurer ce Sterne qui lui-même délaissait sa femme et ses enfants . .

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L'inconnu fut assailli par mille pensées semblables, qui passaient en lambeaux dans son âme, comme des drapeaux déchirés voltigent au milieu d'une bataille. S'il déposait pendant un moment le fardeau de son intelligence et de ses souvenirs pour s'arrêter devant quelques fleurs dont les têtes étaient mollement balancées par la brise parmi des massifs de verdure, bientôt saisi par une convulsion de la vie, qui regimbait encore sous la pesante idée du suicide, il levait les yeux au ciel: là, des nuages gris, des bouffées de vent chargées de tristesse, une atmosphère lourde, lui conseillaient encore de mourir. Il s'achemina vers le pont Royal en songeant aux dernières fantaisies de ses prédé- cesseurs. Il souriait en se rappelant que lord Castlereagh avait satisfait le plus humble de nos besoins avant de se couper la gorge, et que l'acadé- micien Auger avait été chercher sa tabatière pour priser tout en marchant à la mort. Il analysait ces bizarreries et s'interrogeait lui-même, quand, en se serrant contre le parapet du pont pour laisser passer un fort de la Halle, celui-ci ayant légèrement blanchi la manche de son habit, il se surprit à en secouer soigneusement la poussière. Arrivé au point culminant de la voûte, ilregardal'eau d'un airsinistre.

Mauvais temps pour se noyer, lui dit en riant une vieille femme vêtue de haillons. Est-eUe sale et froide, la Seine! . .

Il répondit par un sourire plein de naïveté qui attestait le délire de son courage; mais il frissonna tout à coup en voyant de loin, sur le port des Tuileries, la baraque surmontée d'un écriteau CCS paroles sont tracées en lettres hautes d'un

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pied: secours aux asphyxiés. M. Dacheux lui apparut armé de sa philanthropie, réveillant et faisant mouvoir ces vertueux avirons qui cassent la tête aux noyés, quand malheureusement ils remontent sur l'eau; il l'aperçut ameutant les curieux, quêtant un médecin, apprêtant des fumigations; il lut les doléances des journalistes écrites entre les joies d'un festin et le sourire d'une danseuse; il entendit sonner les écus comptés à des bateUers pour sa tête par le préfet de police. Mort, il valait cinquante francs; mais, vivant, il n'était qu'un homme de talent sans protecteurs, sans amis, sans paillasse, sans tambour, un véritable zéro social, inutile à l'État, qui n'en avait aucun souci. Une mort en plein jour lui parut ignoble, il résolut de mourir pendant la nuit, afin de livrer un cadavre indéchiffrable à cette société qui méconnaissait la grandeur de sa vie. Il continua donc son chemin, et se dirigea vers le quai Voltaire en affectant la démarche indolente d'un désœuvré qui veut tuer le temps. Quand il descendit les marches qui terminent le trottoir du pont, à l'angle du quai, son attention fut excitée par les bouquins étalés sur le parapet; peu s'en fallut qu'il n'en marchandât quelques-uns. Il se prit à sourire, remit philosophiquement les mains dans ses goussets, et allait reprendre son allure d'insouciance perçait un froid dédain, quand il entendit avec surprise quelques pièces retentir d'une manière véritablement fantastique au fond de sa poche. Un sourire d'espérance illumina son visage, glissa de ses lèvres sur ses traits, sur son front, fît briller de joie ses yeux et ses joues sombres.

LA PEAU DE CHAGRIN. 21

Cette étincelle de bonheur ressemblait à ces feux qui courent dans les vestiges d'un papier déjà consumé par la flamme; mais le visage eut le sort des cendres noires, il redevint triste quand l'inconnu, après avoir vivement retiré la main de son gousset, aperçut trois gros sous.

Ah! mon bon monsieur, la carita! la carita! Catarina! Un petit sou pour avoir du pain!

Un jeune ramoneur, dont la figure bouffie était noire, le corps brun de suie, les vêtements dégue- nillés, tendit la main à cet homme pour lui arracher ses derniers sous.

A deux pas du petit Savoyard, un vieux pauvre honteux, maladif, souffreteux, ignoblement vêtu d'une tapisserie trouée, lui dit d'une grosse voix sourde:

Monsieur, donnez-moi ce que vous voudrez, je prierai Dieu pour vous . .

Mais, quand l'homme jeune eut regardé le vieillard, celui-ci se tut et ne demanda plus rien, reconnaissant peut-être sur ce visage funèbre la livrée d'une misère plus âpre que n'était la sienne.

La carita! la carita!

L'inconnu jeta sa monnaie à l'enfant et au vieux pauvre en quittant le trottoir pour aller vers les maisons, il ne pouvait plus supporter le poignant aspect de la Seine.

Nous prierons Dieu pour la conservation de vos jours, lui dirent les deux mendiants.

En arrivant à l'étalage d'un marchand d'estam- pes, cet homme presque mort rencontra une jeune femme qui descendait d'un brillant équipage.

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Il contempla délicieusement cette charmante personne, dont la blanche figure était harmo- nieusement encadrée dans le satin d'un élégant chapeau. 11 fut séduit par une taille svelte, par de jolis mouvements. La robe, légèrement relevée par le marche-pied, lui laissa voir une jambe dont les fins contours étaient dessinés par un bas blanc et bien tiré. La jeune femme entra dans le magasin, y marchanda des albums, des collections de lithographies; elle en acheta pour plusieurs pièces d'or, qui étincdèrent et sonnèrent sur le comptoir. Le jeune homme, en apparence occupé sur le seuil de la porte à regarder les gravures exposées dans la montre, échangea vivement avec la belle inconnue l'œillade la plus perçante que puisse lancer un homme, contre un de ces coups d'œil insouciants jetés au hasard sur les passants. C'était, de sa part, un adieu à l'amour, à la femme! mais cette dernière et puissante interrogation ne fut pas comprise, ne remua pas ce cœur de femme frivole, ne la fit pas rougir, ne lui fit pas baisser les yeux. Qu'était-ce pour elle? une admiration de plus, un désir inspiré qui, le soir, lui suggérerait cette douce parole: «J'étais bien aujourd'hui.» Le jeune homme passa promptement à un autre cadre, et ne se retourna point quand l'inconnue remonta dans sa voiture. Les chevaux partirent, cette dernière image du luxe et de l'élégance s'échpsa comme allait s'écHpser sa vie. Il marcha d'un pas mélancolique le long des magasins, en examinant sans beaucoup d'intérêt les échantillons de marchandises. Quand les boutiques lui man- quèrent, il étudia k ÏAmwa^ l'Institiit^ les tours

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de Notre-Dame, celles du Palais, le pont des Arts. Ces monuments paraissaient prendre une physiono- mie triste en reflétant les teintes grises du ciel, dont les rares clartés prêtaient un air menaçant à Paris, qui, pareil à une jolie femme, est soumis à d'inexplicables caprices de laideur et de beauté. Ainsi, la nature elle-même conspirait à plonger le mourant dans une extase douloureuse. En proie à cette puissance malfaisante dont l'action dissol- vante trouve un véhicule dans le fluide qui circule en nos nerfs, il sentait son organisme arriver insensiblement aux phénomènes de la fluidité. Les tourmentes de cette agonie lui imprimaient un mouvement semblable à celui des vagues, et lui faisaient voir les bâtiments, les hommes, à travers un brouillard tout ondoyait. Il voulut se soustraire aux titillations que produisaient sur son âme les réactions de la nature physique, et se dirigea vers un magasin d'antiquités dans l'intention de donner une pâture à ses sens, ou d'y attendre la nuit en marchandant des objets d'art. C'était, pour ainsi dire, quêter du courage et demander un cordial, comme les criminels qui se défient de leurs forces en allant à l'échafaud; mais la conscience de sa prochaine mort rendit pour un moment au jeune homme l'assurance d'une duchesse qui a deux amants, et il entra chez le marchand de curiosités d'un air dégagé, laissant voir sur ses lèvres un sourire fixe comme celui d'un ivrogne. N'était-il pas ivre de la vie, ou peut-être de la mort! Il retomba bientôt dans ses vertiges, et continua d'apercevoir les choses sous d'étranges couleurs, ou animées d'un léger mouvement

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dont le principe était sans doute dans une irré- gulière circulation de son sang, tantôt bouillonnant comme une cascade, tantôt tranquille et fade comme l'eau tiède. Il demanda simplement à visiter les magasins pour chercher s'ils ne renfer- maient pas quelques singularités à sa convenance. Un jeune garçon à figure fraîche et joufïïue, à chevelure rousse, et coiffé d'une casquette de loutre, commit la garde de la boutique à une vieille paysanne, espèce de Caliban femelle occupée à nettoyer un poêle dont les merveilles étaient dues au génie de Bernard Palissy; puis il dit à l'étranger d'un air insouciant:

Voyez, monsieur, voyez! Noua n'avons en bas que des choses assez ordinaires; mais, si vous voulez prendre la peine de monter au premier étage, je pourrai vous montrer de fort belles momies du Caire, plusieurs poteries incrustées, quelques ébènes sculptés, vraie renaissance, ré- cemment arrivés, et qui sont de toute beauté.

Dans l'horrible situation se trouvait l'inconnu, ce babil de cicérone, ces phrases sottement mercan- tiles furent pour lui comme les taquineries mes- quines par lesquelles des esprits étroits assassinent un homme de génie. Portant sa croix jusqu'au bout, il parut écouter son conducteur et lui répondit par gestes ou par monosyllabes; mais insensible- ment il sut conquérir le droit d'être silencieux, et put se livrer sans crainte à ses dernières médita- tions, qui furent terribles. Il était poète, et son âme rencontra fortuitement une immense pâture: il devait voir par avance les ossements de vingt mondes.

LA PEAU DE CHAGRIN. 25

Au premier coup d'œil, les magasins lui offrirent un tableau confus, dans lequel toutes les oeuvres humaines et divines se heurtaient. Des crocodiles, des singes, des boas empaillés souriaient à des vitraux d'église, semblaient vouloir mordre des bustes, courir après des laques, ou grimper sur des lustres. Un vase de Sèvres, madame Jacotot avait peint Napoléon, se trouvait auprès d'un sphinx dédié à Sésostris. Le commencement du monde et les événements d'hier se mariaient avec une grotesque bonhomie. Un tournebroche était posé sur un ostensoir, un sabre républicain sur une hacquebute du moyen âge. Madame du Barry, peinte au pastel par Latour, une étoile sur la tête, nue et dans un nuage, paraissait contempler avec concupiscence une chibouque indienne, en cherchant à deviner l'utilité des spirales qui serpentaient vers elle. Les instruments de mort, poignards, pistolets curieux, armes à secret, étaient jetés pêle-mêle avec des instruments de vie: soupières en porcelaine, assiettes de Saxe, tasses diaphanes venues de Chine, sahères antiques, drageoirs féodaux. Un vaisseau d'ivoire voguait à pleines voiles sur le dos d'une immobile tortue. Une machine pneumatique éborgnait l'empereur Augus- te, majestueusement impassible. Plusieurs portraits d'échevins français, de bourgmestres hollandais, insensibles alors comme pendant leur vie, s'élevaient au-dessus de ce chaos d'antiquités, en y lançant un regard pâle et froid. Tous les pays de la terre semblaient avoir apporté quelque débris de leurs sciences, un échantillon de leurs arts. C'était une espèce de fumier philosophique auquel rien ne

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manquait, ni le calumet du sauvage, ni la pantoufle vert et or du sérail, ni le yatagan du Maure, m l'idole des Tartares. Il y avait jusqu'à la blague à tabac du soldat, jusqu'au ciboire du prêtre, jusqu'aux plumes d'un trône. Ces monstrueux tableaux étaient encore assujettis à mille accidents de lumière par la bizarrerie d'une multitude de reflets dus à la confusion des nuances, à la brusque opposition des jours et des noirs. L'oreille croyait entendre des cris interrompus, l'esprit saisir des drames inachevés, l'œil apercevoir des lueurs mal étouffées. Enfin, une poussière obstinée avait jeté son léger voile sur tous ces objets, dont les angles multipliés et les sinuosités nombreuses produisaient les effets les plus pittoresques.

L'inconnu compara d'abord ces trois salles gorgées de civilisation, de cultes, de divinités, de chefs-d'œuvre, de royautés, de débauches, de raison et de folie, à un miroir plein de facettes dont chacune représentait un monde. Après cette impression brumeuse, il voulut choisir ses jouissan- ces; mais, à force de regarder, de penser, de rêver, il tomba sous la puissance d'une fièvre due peut- être à la faim qui rugissait dans ses entrailles. La vue de tant d'existences nationales ou indivi- duelles, attestées par ces gages humains qui leur survivaient, acheva d'engourdir les sens du jeune homme; le désir qui l'avait poussé dans le magasin fut exaucé: il sortit de la vie réelle, monta par degrés vers un monde idéal, arriva dans les palais enchantés de l'extase, l'univers lui apparut par bribes et en traits de feu, comme l'avenir passa jadis flamboyant aux yeux de saiiat Jean dans Pathmos.

PEAU tS CHAGRÏK. 27

Une multitude de figures endolories, gracieuses et terribles, obscures et lucides, lointaines et rapprochées, se leva par masses, par myriades, par générations. L'Egypte, raide, mystérieuse, se dressa de ses sables, représentée par une momie qu'enveloppaient des bandelettes noires; puis ce fut les Pharaons ensevelissant des peuples pour se construire une tombe, et Moïse, et les Hébreux, et le désert, il entrevit tout un monde antique et solennel. Fraîche et suave, une statue de marbre assise sur une colonne torse et rayonnant de blancheur lui parla des mythes voluptueux de la Grèce et de l'Ionie. Ah" qui n'aurait souri comme lui de voir, sur un fond rouge, la jeune fille brune dansant dans la fine argile d'un vase étrusque devant le dieu Priape, qu'elle saluait d'un air joyeux? En regard, une reine latine caressait sa chimère avec amour! Les caprices de la Rome impériale respiraient tout entiers et révélaient le bain, la couche, la toilette d'une Julie indolente, songeuse, attendant son Tibulle. Armée du pouvoir des talismans arabes, la tête de Cicéron évoquait les souvenirs de la Rome Hbfe et lui déroulait les pages de Tite-Live. Le jeune homme contempla Senatus populusque roma- nus: le consul, les hcteurs, les toges bordées de pourpre, les luttes du Forum, le peuple courroucé, défilaient lentement devant lui comme les vapo- reuses figures d'un rêve. Enfin la Rome chrétienne dominait ces images. Une peinture ouvrait les cieux, il y voyait la Vierge Marie plongée dans un nuage d'or, au sein des anges, éclipsant la gloire du soleil, écoutant \vsi plaintes des mallieureux

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auxquels cette Eve régénérée souriait d'un air doux. En touchant une mosaïque faite avec les différentes laves du Vésuve et de l'Etna, son âme s'élançait dans la chaude et fauve Italie: il assistait aux orgies des Borgia, courait dans les Abruzzes, aspirait aux amours italiennes, se passionnait pour les blancs visages aux longs yeux noirs. Il frémissait aux dénoûments nocturnes interrompus par la froide épée d'un mari, en apercevant une dague du moyen âge dont la poignée était travaillée comme l'est une dentelle, et dont la rouille ressemblait à des taches de sang. L'Inde et ses religions revivaient dans une idole coiffée de son chapeau pointu, à losanges relevés, parés de clochettes, vêtue d'or et de soie. Près du magot, une natte, joHe comme la bayadère qui s'y était roulée, exhalait encore les odeurs du sandal. Un monstre de la Chine dont les yeux restaient tordus, la bouche contournée, les membres torturés, réveillait l'âme par les inventions d'un peuple qui, fatigué du beau toujours unitaire, trouve d'ineffables plaisirs dans la fécondité des laideurs. Une salière sortie des ateliers de Ben- venuto Cellini le reportait au sein de la Renaissance, au temps les arts et la licence florissaient, les souverains se divertissaient à des supplices, les conciles, couchés dans les bras des courti- sanes, décrétaient la chasteté pour les simples prêtres. Il vit les conquêtes d'Alexandre sur un camée, les massacres de Pizarre dans une arquebuse à mèche, les guerres de religion, échevelées, bouil- lantes, cruelles, au fond d'un casque. Puis les riantes images de la chevalerie sourdirent d'une

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armure de Milan supérieurement damasqmnée, bien fourbie, et sous la visière de laquelle brillaient encore les jTeux d'un paladin.

Cet océan de meubles, d'inventions, de modes, d'œuvres, de ruines, lui composait un poëme sans fin. Formes, couleurs, pensées, tout revivait là; mais rien de complet ne s'offrait à l'âme. Le poëte devait achever les croquis du grand peintre qiii avait fait cette immense palette les innom- brables accidents de la vie humaine étaient jetés à profusion, avec dédain. Après s'être emparé du monde, après avoir contemplé des pays, des âges, des règnes, le jeune homme revint à des existences individuelles. Il se personnifia de nouveau, s'empara des détails en repoussant la vie des nations, comme trop accablante pour un seul homme.

dormait un enfant en cire, sauvé du cabinet de Ruysch, et cette ravissante créature lui rappelait les joies de son jeune âge. Au prestigieux aspect du pagne virginal de quelque jeune fille de Taïti, sa brûlante imagination lui peignait la vie simple de la nature, la chaste nudité de la vraie pudeur, les déhces de la paresse si naturelle à l'homme, toute une destinée calme au bord d'un ruisseau frais et rêveur, sous un bananier qui dispensait une manne savoureuse, sans culture. Mais tout à coup il devenait corsaire, et revêtait la terrible poésie empreinte dans le rôle de Lara, vivement inspiré par les couleurs nacrées de raille coquillages, exalté par la vue de quelques madrépores qui sentaient le varech, les algues et les ouragans atlantiques. Admirant plus loin les déhcales

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miniatures, les arabesques d'azur et d'or qui enrichissaient quelque précieux missel manuscrit, il oubliait les tumultes de la mer. Mollement balancé dans une pensée de paix, il épousait de nouveau l'étude et la science, souhaitait la grasse vie des moines, exempte de chagrins, exempte de plaisirs, et se couchait au fond d'une cellule, en contemplant par sa fenêtre en ogive les prairies, les bois, les vignobles de son monastère. Devant quelque Teniers, il endossait la casaque d'un soldat ou la misère d'un ouvrier; il désirait porter le bonnet sale et enfumé des Flamands, s'enivrait de bière, jouait aux cartes avec eux, et souriait à une grosse paysanne d'un attrayant embonpoint. Il grelottait en voyant une tombée de neige de Mieris, ou se battait en regardant un combat de Salvator Rosa. Il caressait un tomahawk d' Illinois, et sentait le scalpel d'un Chérokée qui lui enlevait la peau du crâne. Émerveillé à l'aspect d'un rebec, il le confiait à la main d'une châtelaine en en savourant la romance mélodieuse et lui déclarant son amour, le soir, auprès d'une cheminée gothique dans la pénombre se perdait un regard de consentement. Il s'accrochait à toutes les joies, saisissait toutes les douleurs, s'emparait de toutes les formules d'existence en éparpillant si généreu- sement sa vie et ses sentiments sur les simulacres de cette nature plastique et vide, que le bruit de ses pas retentissait dans son âme comme le son lointain d'un autre monde, comme la rumeur de Paris arrive sur les tours de Notre- Dame.

En montant l'escalier intérieur qui conduisait

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aux salles sitaées lu premier étage, il vit des boucliers votife, des panoplies, des tabernacles sculptés, des figures en bois pendues au mur, posées sur chaque marche. Poursuivi par les formes les plus étranges, par des créations merveil- leuses assises sur les confins de la mort et de la vie, il marchait dans les enchantements d'un songe. Enfin, doutant de son existence, il était comme ces objets curieux, ni tout à fait mort, ni tout à fait vivant. Quand il entra dans les nouveaux magasins, le jour commençait à pâlir; mais la lumière semblait inutile aux richesses resplen- dissant d'or et d'argent qui s'y trouvaient entas- sées. Les plus coûteux caprices de dissipateurs morts sous des mansardes après avoir possédé plusieurs millions étaient dans ce vaste bazar des folies humaines. Une écritoire payée cent mille francs et rachetée pour cent sous gisait auprès d'une serrure à secret dont le prix aurait suffi jadis à la rançon d'un roi. Là, le genre humain apparais- sait dans toutes les pompes de sa misère, dans toute la gloire de ses gigantesques petitesses. Une table d'ébène, véritable idole d'artiste, sculptée d'après les dessins de Jean Goujon et qui coûta jadis plusieurs années de travail, avait été peut, être acquise au prix du bois à brûler. Des coffrets précieux, des meubles faits par la main des fées y étaient dédaigneusement amoncelés.

Vous avez des millions ici! s'écria le jeune homme en arrivant à la pièce qui terminait une immense enfilade d'appartements dorés et sculptes par des artistes du siècle dernier. ,

Dites des milliards, répliqua le gros garçon

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joufflu. Mais ce n'est rien encore, montez au troisième étage, et vous verrez!

L'inconnu suivit son conducteur et parvint à une quatrième galerie successivement passèrent devant ses yeux fatigués plusieurs tableaux du Poussin, une sublime statue de Michel- Ange, quelques ravissants paysages de Claude Lorrain, un Gérard Dow qui ressemblait à une page de Sterne, des Rembrandt, des Murillo, des Velas- quez sombres et colorés comme un poëme de lord Byron; puis des bas-reliefs antiques, des coupes d'agate, des onyx merveilleux! . . Enfin c'était des travaux à dégoûter du travail, des chefs- d'œuvre accumulés à faire prendre en haine les arts et à tuer l'enthousiasme. Il arriva devant une Vierge de Raphaël, mais il était las de Raphaël . Une figure du Corrége qui voulait un regard ne l'obtint même pas. Un vase inestimable en porphyre antique et dont les sculptures circulaires repré- sentaient de toutes les priapées romaines la plus grotesquement licencieuse, délice de quelque Corin- ne, eut à peine un sourire. Il étouffait sous les débris de cinquante siècles évanouis, il était malade de toutes ces pensées humaines, assassiné par le luxe et les arts, oppressé sous ces formes renaissantes qui, pareilles à des monstres enfantés sous ses pieds par quelque maUn génie, lui livraient un combat sans fin.

Semblable en ses caprices à la chimie moderne, qui résume la création par un gaz, l'âme ne compose-t-elle pas de terribles poisons par la rapide concentration de ses jouissances, de ses forces ou de ses idées? Beaucoup d'hommes ne

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périssent-ik pas sous le foudroiement de quelque acide morcd soudainement épandu dans leur être intérieur?

Que contient cette boîte? demanda-t-il en arrivant à un grand cabinet, dernier morceau de gloire, d'efforts humains, d'originalités, de richesses parmi lesquelles il montra du doigt une grande caisse carrée construite en acajou, suspendue à un clou par une chaîne d'argent.

Ah! monsieur en a la clef, dit le gros garçon Rvec un air de mystère. Si vous désirez voir ce portrait, je me hasarderai volontiers à prévenir monsieur.

Vous hasarder! fit le jeune homme. Votre maître est-il im prince?

Mais je ne sais pas, répondit le garçon.

Ils se regardèrent pendant un moment, aussi étonnés l'un que l'autre. Après avoir interprété le silence de l'inconnu comme un souhait, l'apprenti le laissa seul dans le cabinet.

Vous êtes- vous jamais lancé dans l'immensité de l'espace et du temps, en Usant les œuvres géologiques de Cuvier? Emporté par son génie, avez- vous plané sur l'abîme sans bornes du passé, comme soutenu par la main d'un enchanteur? En découvrant de tranche en tranche, de couche en couche, sous les carrières de Montmartre ou dans les schistes de l'Oural, ces animaux dont les dépouilles fossilisées appartiennent à des civilisa- tions antédiluviennes, l'âme est effrayée d'entrevoir des milHards d'années, des millions de peuples que la faible mémoire humaine, que l'indestructible tradition divine, ont oubliés et dont la cendre,

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34 ÊTODES PHILOSOPHIQUES.

entassée à la surface de notre globe, y forme les deux pieds de terre qui nous donnent du pain et des fleurs. Cuvier n'est-il pas le plus grand poëte de notre siècle? Lord Byron a bien reproduit par des mots quelques agitations morales; mais notre immortel naturaliste a reconstruit des mondes avec des os blanchis, a rebâti, comme Cadmus, des cités avec des dents, a repeuplé mille forêts de tous les mystères de la zoologie avec quelques fragments de houille, a retrouvé des populations de géants dans le pied d'un mammouth. Ces figures se dressent, grandissent et meublent des régions en harmonie avec leurs statures colossales. Il est poëte avec des chiffres, il est sublime en posant un zéro près d'un sept. Il réveille le néant sans prononcer des paroles artificiellement magiques; il fouille une parcelle de gypse, y aperçoit une empreinte, et vous crie: «Voyez !j> Soudain les marbres s'animalisent, la mort se vivifie, le monde se déroule! Après d'innombrables dynasties de créatures gigantesques, après des races de poissons et des clans de mollusques, arrive enfin le genre humain, produit dégénéré d'un type grandiose, brisé peut-être par le Créateur. Échauffés par son regard rétrospectif, ces hommes chétifs, nés d'hier, peuvent franchir le chaos, entonner un hymne sans fin et se configurer le passé de l'univers dans une sorte d'Apocalypse rétrograde. En présence de cette épouvantable résurrection due à la voix d'un seul homme, la miette dont l'usufruit nous est concédé dans cet infini sans nom, commun à toutes les sphères et que nous avons nommé le TEMPS, cette minute de vie nous fait pitié. Nous

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nous demandons, écrasés que nous sommes sous tant d*univers en ruine, à quoi bon nos gloires, nos haines, nos amours; et si, pour devenir un point intangible dans l'avenir, la peine de vivre doit s'accepter? Déracinés du présent, nous sommes morts jusqu'à ce que notre valet de chambre entre et vienne nous dire: «^ladame la comtesse a répondu qu'elle attendait monsieur.»

Les merveilles dont l'aspect venait de présenter au jeune homme toute la création connue mirent dans son âme l'abattement que produit chez le philosophe la vue scientifique des créations incon- nues; il souhaita plus vivement que jamais de mourir, et tomba sur une chaise curule en laissant errer ses regards à travers les fantasmagories de ce panorama du passé. Les tableaux s'illuminèrent, les têtes de Vierge lui sourirent, et les statues se colorèrent d'une vie trompeuse. A la faveur de l'ombre, et mises en danse par la fiévreuse tour- mente qui fermentait dans son cerveau brisé, ces œuvres s'agitèrent et tourbillonnèrent devant lui; chaqiîç niagot lui jeta sa grimace, les paupières des perscmiages représentés dans les tableaux s'abaissèrent sur leurs yeux pour les rafraîchir. Chacune de ces formes frémit, sautilla, se détacha de sa place gravement, légèrenjent, avec ^âce ou brusquerie, selon ses mœurs, son caractère et sa contexture. Ce fut un mystérieux sabbat digne des fantaisies entrevues par le àocteur Faust sur le Brocken. Mais ces phénomènes d'optique, enfantés par la fatigue, par la tension des forces oculaires ou pas les caprices du crépuscule, ne pouvaient effray^^ rmooxmu. J^? ^j^jrrçp;:? di?. U vie étaient

36 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

impuissantes sur une âme familiarisée avec les terreurs de la mort. Il favorisa même par une sorte de complicité railleuse les bizarreries de ce galva- nisme moral, dont les prodiges s'accouplaient aux dernières pensées qui lui donnaient encore le sentiment de l'existence. Le silence régnait si profondément autour de lui, que bientôt il s'aven- tura dans une douce rêverie dont les impressions graduellement noires suivirent, de nuance en nuance et comme par magie, les lentes dégradations de la lumière. Une lueur, en quittant le ciel, fit reluire un dernier reflet rouge en luttant contre la nuit; il leva la tête, vit un squelette à peine éclairé qui pencha dubitativement son crâne de droite à gauche, comme pour lui dire: «Les morts ne veulent pas encore de toi!» En passant la main sur son front pour en chasser le sommeil, le jeune homme sentit distinctement un vent frais produit par je ne sais quoi de velu qui lui effleura les joues, et il frissonna. Les vitres ayant retenti d'un claquement sourd, il pensa que cette froide caresse digne des mystères de la tombe venait de quelque chauve-souris. Pendant un moment encore, les vagues reflets du couchant lui permirent d'apercevoir indistincte- ment les fantômes par lesquels il était entouré; puis toute cette nature morte s'abolit dans une même teinte noire. La nuit, l'heure de mourir était subitement venue. Il s'écoula, dès ce moment, un certain laps de temps pendant lequel il n'eut aucune perception claire des choses terrestres, soit qu'il se fût enseveli dans une rêverie profonde, soit qu'il eût cédé à la somnolence provoquée par ses fatigues et par la multitude des pensées qui lui

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déchiraient le cœur. Tout à coup, il cxut avoir été appelé par une voix terrible, et il tressaillit comme lorsqu'au milieu d'un brûlant cauchemar nous sommes précipités d'un seul bond dans les profondeurs d'un abîme. Il ferma les yeux, les rayons d'une vive lumière l' éblouissaient: il voyait briller au sein des ténèbres une sphère rougeâtre dont le centre était occupé par un petit vieillard qui se tenait debout et dirigeait sur lui la clarté d'une lampe. Il ne l'avait entendu ni venir, ni parler, ni se mouvoir. Cette apparition eut quelque chose de magique. L'homme le plus intrépide, surpris ainsi dans son sommeil, aurait sans doute tremblé devant ce personnage qui semblait être sorti d'un sarcophiage voisin. La singuhère jeunesse qui animait les } eux immobiles de cette espèce de fantôme empêch:dt l'inconnu de croire à des effets surnaturels; néanmoins, pendant le rapide inter- valle qui sépara sa vie somnambulique de sa vie réelle, il demeura dans le doute philosophique recommandé par Descartes, et fut alors, malgré lui, sous la puissance de ces inexplicables hallucinations dont les mystères sont condamnés par notre fierté ou que notre science impuissante tâche en vain d'analyser.

Figurez-vous im petit vieillard sec et maigre, vêtu d'une robe en velours noir serrée autour de ses reins par un gros cordon de soie. Sur sa tête, une calotte en velours également noir laissait passer, de chaque côté de la figure, les longues mèches de ses cheveux blancs et s'appliquait sur le crâne de manière à rigidement encadrer le front. L,3, robe ensevelissait le corps comme dans un vaste

3S ÊrUBES PHÏLOSOFHÎQDES.

linceul, et ne permettait de vobs d'autre forme humaine qu'un visage étroit et pâle. Sans le bras décharné, qui ressemblait à un bâton sur lequel on aurait posé une étoffe et que le vieillard tenait en l'air pour faire porter sur le jeune homme toute la clarté de la lampe, ce visage aurait paru suspen- du dans les airs. Une barbe grise et taillée en pointe cachait le menton de cet être bizarre, et lui donnait l'apparence de ces têtes judaïques qui servent de types aux artistes quand ils veulent représenter Moïse. Les lèvres de cet homme étaient si décolo- rées, si minces, qu'il fallait ime attention! partiai- lière pour deviner la ligne tracée par la bouche dans son blanc visage. Son large front ridé, ses joues blêmes et creuses, la rigueur implacable de ses petits yeux verts dénués de cils et de sourcils pouvaient faire croire à l'inconnu que le Peseur d'or de Gérard Dow était sorti de son cadre. Une finesse d'inquisiteur, trahie par les sinuosités de ses rides et par les plis circulaires dessinés sur ses tempes, accusait une science profonde des choses de la vie. Il était impossible de tromper cet homme, qui semblait avoir le don de surprendre les pensées au fond des cœurs les plus discrets. Les mœurs de toutes les nations du globe et leur sagesse se résu- maient sur sa face froide, comme les productions du monde entier se trouvaient accumulées dans ses magasins poudreux. Vous y auriez lu la tran- quilHté lucide d'un Dieu qui voit tout, ou la force orgueilleuse d'un homme qui a tout vu. Un peintre aurait, avec deux expressions différentes et en deux coups de pinceau, fait de cette figure une belle image du Père étemel ow le masque ricaneuf

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du Méphistophélès, car il se trouvait tout ensemble une suprême puissance dans le front et de sinistres railleries sur la bouche. En broyant toutes les peines humaines sous un pouvoir immense, cet homme devait avoir tué les joies terrestres. Le moribond frémit en pressentant que ce vieux génie habitait une sphère étrangère au monde, et il vivait seul, sans jouissances parce qu'il n'avait plus d'illusions, sans douleurs parce qu'il ne con- naissait plus de plaisirs. Le vieillard se tenait debout, immobile, inébranlable comme une étoile au milieu d'un nuage de lumière. Ses yeux verts, pleins de je ne sais quelle rnalice calme, semblaient éclairer le monde moral comme sa lampe illuminait ce cabinet mystérieux.

Tel fut le spectacle étrange qui surprit le jeune homme au moment il ouvrit les yeux, après avoir été bercé par des pensées de mort et de fantasques images. S'il demeura comme étourdi, s'il se laissa momentanément dominer par une croyance digne d'enfants qui écoutent les contes de leurs nourrices, il faut attribuer cette erreur au voile étendu sur sa vie et sur son entendement par ses méditations, à l'agacement de ses nerfs irrités, au drame violent dont les scènes venaient de lui prodiguer les atroces délices contenues dans un morceau d'opium. Cette vision avait lieu dans Paris, sur le quai Voltaire, au xixe siècle, temps et lieux la magie devait être impossible. Voisin de la maison le dieu de l'incrédulité française avait expiré, disciple de Gay-Lussac et d'Arago, contempteur des tours de gobelets que font les homme» an poHvo», ^inconnu n'obéissait san?

40 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

doute qu'à ces fascinations poétiques auxquelles nous nous prêtons souvent, comme pour fuir de désespérantes vérités, comme pour tenter la puis- sance de Dieu. Il trembla donc devant cette lumière et ce vieillard, agité par l'inexplicable pressenti- ment de quelque pouvoir étrange; mais cette émotion était semblable à celle que nous avons tous éprouvée devant Napoléon, ou en présence de quelque grand homme brillant de génie et revêtu de gloire.

Monsieur désire voir le portrait de Jésus- Christ peint par Raphaël? lui dit courtoisement le vieillard d'une voix dont la sonorité claire et brève avait quelque chose de métallique.

Et il posa la lampe sur le fût d'une colonne brisée, de manière que la boîte brune reçût toute la clarté.

Aux noms religieux de Jésus-Christ et de Ra- phaël, il échappa au jeune homme un geste de curiosité, sans doute attendu par le marchand, qui fit jouer un ressort. Soudain le panneau d'aca- jou glissa dans une rainure, tomba sans bruit et Uvra la toile à l'admiration de l'inconnu. A l'aspect de cette immortelle création, il oublia les fantai- sies du magasin, les caprices de son sommeil, redevint homme, reconnut dans le vieiUard une créature de chair, bien vivante, nullement fantas- magorique, et revécut dans le monde réel. La tendre solhcitude, la douce sérénité du divin visage, influèrent aussitôt sur lui. Quelque parfum épanché des cieux dissipa les tortures infernales qui lui brûlaient la moelle des os. La tête du Sauveur des hommes paraissait sortir des ténèbres

LA PEAU DE CHAGRIN. 41

figurées par un fond noir; une auréole de rayons étincelait vivement autour de sa chevelure d'où cette lumière voulait sortir; sous le front, sous les chairs, il y avait une éloquente conviction qui s'échappait de chaque trait par de pénétrantes effluves. Les lèvres vermeilles venaient de faire entendre la parole de vie, et le spectateur en cher- chait le retentissement sacré dans les airs, il en demandait les ravissantes paraboles au silence, il r écoutait dans l'avenir, la retrouvait dans les enseignements du passé. L'Évangile était traduit par la simplicité calme de ces adorables yeux se réfugiaient les âmes troublées. Enfin la reUgion catholique se Usait tout entière en un suave et magnifique sourire qui semblait exprimer ce pré- cepte où elle se résume: Aimez-vous les uns les autres! Cette peinture inspirait une prière, recom- mandait le pardon, étouffait l'égoïsme, réveillait toutes les vertus endormies. Partageant le privilège des enchantements de la musique, l'œuvre de Raphaël vous jetait sous le charme impérieux des souvenirs, et son triomphe était complet, on ou- bUait le peintre. Le prestige de la lumière agissait encore sur cette merveille: par moments, il semblait que la tête s'agitât dans le lointain, au sein de quelque nuage.

J'ai couvert cette toile de pièces d'or, dit froidement le marchand.

Eh bien, il va falloir mourir! s'écria le jeune homme, qui sortait d'une rêverie dont la dernière pensée l'avait ramené vers sa fatale destinée en le faisant descendre par d'insensibles déductions d'une dernière espérance à laquelle il s'était attaché.

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Ah! ah! j'avais donc raison de me méfier de toi! répondit le vieillard en saisissant les deux mains du jeune homme, qu'il serra par les poignets dans l'une des siennes, comme dans un étau.

L'inconnu sourit tristement de cette méprise et dit d'une voix douce:

Eh! monsieur, ne craignez rien, il s* agit de ma vie et non de la vôtre * Pourquoi n'avouerais- je pas une innocente supercherie? reprit-il après avoir regardé le vieillard inquiet. En attendant la nuit, afin de pouvoir me noyer sans esclandre, je suis venu voir vos richesses. Qui ne pardonnerait ce dernier plaisir à un homme de science et de poésie?

Le soupçonneux marchand examina d'un œil sagace le morne visage de son faux chaland, tout en l'écoutant parler. Rassuré bientôt par l'accent de cette voix douloureuse, ou lisant peut-être dans ces traits décolorés les sinistres destinées qui naguère avaient fait frémir les joueurs, il lâcha les mains; mais, par un reste de suspicion qui révéla une expérience au moins centenaire, il étendit nonchalamment le bras vers un buffet comme pour s'appuyer, et dit en y prenant un stylet:

Êtes- vous depuis trois ans surnuméraire au Trésor, sans y avoir touché de gratification?

L'inconnu ne put s'empêcher de sourire en faisant un geste négatif.

Votre père vous a-t-il trop vivement reproché d'être venu au monde? ou bien êtes-vous déshonoré?

Si je voulais me déshonorer, je vivrais.

Avez-vous été sifflé aux Funambules? ou vous trouvez- vous obhgé de composer des flonflonfi

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pour payer le convoi de votre maîtresse? N'auriez- vous pas plutôt la maladie de l'or? Voulez-vous détrôner l'ennui? Enfin, quelle erreur vous engage à mourir?

Ne cherchez pas le principe de ma mort dans les raisons vulgaires qui commandent la plupart des suicides. Pour me dispenser de vous dévoiler des souffrances inouïes et qu'il est difficile d'expri- mer en langage humain, je vous dirai que je suis dans la plus profonde, la plus ignoble, la plus per- çante de toutes les misères. Et, ajouta- t-il d'un ton de voix dont la fierté sauvage démentait ses paroles précédentes, je ne veux mendier ni secours ni consolations,

Eh! eh!

Ces deux syllabes que d'abord le vieillard fit entendre pour toute réponse ressemblèrent au cri d'une crécelle. Puis il reprit ainsi:

Sans vous forcer à m'implorer, sans vous faire rougir, et sans vous donner un centime de France, an parât du Levant, ^in tarain de Sicile, un creutzer d'Allemagne, un kopeck de Russie, un farthing d'Ecosse, une seule des sesterces ou des oboles de l'ancien monde ni une piastre du nouveau, sans voua ofirir quoi que ce soit en or, argent, billon, papier, billet, je veux vous faire plus riche, plus puissant et plus considéré que ne peut l'être un roi constitutionnel.

Le jeune homme crut le vieillard en enfance, et resta comme engourdi, sans oser répondre.

Retournez- vous, dit le marchand en saisis- sant tout à coup la lampe pour en diriger la iumière gv.t k mws qvd f^ii^it fg^ce au portrait, et

44 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

regardez cette peau de chagrin, ajouta-t-il.

Le jeune homme se leva brusquement et témoig- na quelque surprise en apercevant au-dessus du siège il s'était cissis un morceau de chagrin accroché sur le mur, et dont la dimension n'excé- dait pas celle d'une peau de renard; mais, par un phénomène inexpHcable au premier abord, cette peau projetait au sein de la profonde obscurité qui régnait dans le magasin des rayons si lumineux, que vous eussiez dit une petite comète. Le jeune incrédule s'approcha de ce prétendu talisman qui devait le préserver du malheur, et s'en moqua par une phrase mentale. Cependant, animé d'une curiosité bien légitime, il se pencha pour regarder alternativement la peau sous toutes les faces, et découvrit bientôt une cause naturelle à cette singulière lucidité. Les grains noirs du chagrin étaient si soigneusement polis et si bien brunis, les rayures capricieuses en étaient si propres et si nettes, que, pareilles à des facettes de grenat, les aspérités de ce cuir oriental formaient autant de petits foyers qui réfléchissaient vivement la lumière. Il démontra mathématiquement la raison de ce phénomène au vieillard, qui, pour toute réponse, sourit avec malice. Ce sourire de supériorité fit croire au jeune savant qu'il était la dupe en ce moment de quelque charlatanisme. Il ne voulut pas emporter une énigme de plus dans la tombe, et retourna promptement la peau comme un en- fant pressé de connaître les secrets de son jouet nouveau.

Ah! ah! s'écria-t-il, voici l'empreinte du sceau que les Orientaux nomment le cachet de Salomon.

LA PEAU DE CHAGRIN. 45

Vous le connaissez donc ? demanda le mar- chand, dont les narines laissèrent passer deux ou trois bouffées d'air qui peignirent plus d'idées que n'en auraient exprimé les plus énergiques paroles.

Existe-t-il au monde un homme assez simple pour croire à cette chimère? s'écria le jeune homme piqué d'entendre ce rire muet et plein d'amères dérisions. Ne savez- vous pas, ajouta-t-il, que les superstitions de l'Orient ont consacré la forme mystique et les caractères mensongers de cet emblème qui représente une puissance fabuleuse? Je ne crois pas devoir être plus taxé de niaiserie dans cette circonstance que si je parlais des sphinx ou des griffons, dont l'existence est en quelque sorte mythologiquement admise.

Puisque vous êtes un orientaliste, reprit le vieillard, peut-être lirez- vous cette sentence?

Il apporta la lampe près du tahsman que le jeune homme tenait à l'envers, et lui fit apercevoir des caractères incrustés dans le tissu cellulaire de cette peau merveilleuse, comme s'ils eussent été produits par l'animal auquel elle avait jadis appartenu.

J'avoue, s'écria l'inconnu, que je ne devine guère le procédé dont on se sera servi pour graver si profondément ces lettres sur la peau d'un onagre.

Et, se retournant avec vivacité vers les tables chargées de curiosités, ses yeux parurent y chercher quelque chose.

Que voulez-vous? demanda le vieillard.

' Un iiistnmient pour trancher le chagrin, afin

de voir si les lettres y sont empreiiites ou incrustées. Le vieillard présenta son stylet à l'inœnnu, qui le prit et tenta d'entamer la peau à l'endroit les paroles se trouvaient écrites; mais, quand il eut enlevé une légère couche de cuir, les lettres y reparurent si nettes et tellement conformes à celles qui étaient imprimées sur la surface, que, pendant un moment, il crut n*en avoir rien ôté.

L'industrie du Levant a des secrets qui lui sont réellement particuliers, dit-il en regardant la sentence orientale avec une sorte d'inquiétude.

Oui, répondit le vieillard, il vaut mieux s'en prendre aux hommes qu'à Dieu!

Les paroles mystérieuses étaient disposées de la manière suivante:

ijL^ ^j^ ^J^^

I

LA PEAU DE CHAGRIN. 47

Ce qui voulait dire en français:

SI TU ME POSSÈDES, TU POSSÉDERAS TOUT. MAIS TA VIE m'appartiendra. DIEU L'A

voulu ainsi. désire, et tes désirs

seront accomplis. mais règle

tes souhaits sur ta vie.

elle est là. a chaque

vouloir, je décroîtrai

comme tes jours.

me veux-tu.?

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t'exaucera.

soit!

Ah! VOUS lisez couramment le sanscrit, dit le vieillard. Peut-être avez-vous voyagé en Perse ou dans le Bengale.?

Non, monsieur, répondit le jeune homme en tâtant avec curiosité cette peau symbohque, assez semblable à une feuille de métal par son peu de flexibilité.

Le vieux marchand remit la lampe sur la colonne il l'avait prise, en lançant au jeune homme un regard empreint d'une froide ironie qui semblait dire: «Il ne pense déjà plus à mourir.»

Est-ce une plaisanterie? est-ce un mystère? demanda le jeune inconnu.

Le vieillard hocha de la tête et dit gravement:

Je ne saurais vous répondre. J'ai offert le terrible pouvoir que donne ce talisman à des hommes doués de plus d'énergie que vous ne paraisses en Avok^ mais, tout en se rooguaDt de

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48 ETUDES PHILOSOPHIQUES.

la problématique influence qu'il devait exercer sur leurs destinées futures, aucun n'a voulu se risquer à conclure ce contrat si fatalement proposé pai je ne sais quelle puissance. Je pense comme eux, j'ai douté, je me suis abstenu, et...

Et vous n'avez pas même essayé? dit le jeune homme en l'interrompant.

Essayer! répondit le vieillard. Si vous étiez sur la colonne de la place Vendôme, essayeriez- vous de vous jeter dans les airs? Peut-on arrêter le cours de la vie? L'homme a-t-il jamais pu scinder la mort? Avant d'entrer dans ce cabinet, vous aviez résolu de vous suicider; mais tout à coup un secret vous occupe et vous distrait de mourir. Enfant! Chacun de vos jours ne vous offrira-t-il pas une énigme plus intéressante que ne l'est celle-ci? Écoutez-moi. J'ai vu la cour licencieuse du régent. Comme vous, j'étais alors dans la misère, j'ai mendié mon pain; néanmoins, j'ai atteint l'âge de cent deux ans, et je suis devenu milUonnaire: le malheur m'a donné la fortune, l'ignorance m'a instruit. Je vais vous révéler en peu de mots un grand mystère de la vie humaine. L'homme s'épuise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort: vouloir et POUVOIR. Entre ces deux termes de l'action humaine, il est une autre formule dont s'emparent les sages, et je lui dois le bonheur et ma longévité. Vouloir nous brûle, et pouvoir nous détruit; mais SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de œJlme. Ainsi le déair ou le vouloir

LA PEAU DE CHAGRIN. 49

est mort en moi, tué par la pensée; le mouvement ou le pouvoir s'est résolu par le jeu naturel de mes organes. En deux mots, j'ai placé ma vie, non dans le cœur qui se brise, non dans les sens qui s'émoussent, mais dans le cerveau qui ne s'use pas et qui survit à tout. Rien d'excessif n'a froissé ni mon âme, ni mon corps. Cependant, j'ai vu le monde entier. Mes pieds ont foulé les plus hautes montagnes de l'Asie et de l'Amérique, j'ai appris tous les langages humains, et j'ai vécu sous tous les régimes. J'ai prêté mon argent à un Chinois en prenant pour gage le corps de son père, j'ai dormi sous la tente de l'Arabe sur la foi de sa parole, j'ai signé des contrats dans toutes les capitales européennes, et j'ai laissé sans crainte mon or dans le wigwam des sauvages; enfin j'ai tout obtenu, parce que j'ai tout su dédaigner. Ma seule ambition a été de voir. Voir, n'est-ce pas savoir? . . Oh! savoir, jeune homme, n'est-ce pas jouir intuitivement? n'est-ce pas découvrir la substance même du fait et s'en em- parer essentiellement? Que reste-t-il d'une pos- session matérielle? une idée. Jugez alors combien doit être belle la vie d'un homme qui, pouvant empreindre toutes les réalités dans sa pensée, transporte en son âme les sources du bonheur, en extrait mille voluptés idéales dépouillées des souillures terrestres. La pensée est la clef de tous les trésors, elle procure les joies de l'avare sans en donner les soucis. Aussi ai- je plané sur le monde, mes plaisirs ont toujours été des jouissances intellectuelles. ]\Ies débauches étaient la contem- plation des mers, des peuples, des forêts, des

50 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

montagnes! J'ai tout vu, mais tranquillement, sans fatigue; je n'ai jamais rien désiré, j'ai tout attendu. Je me suis promené dans l'univers comme dans le jardin d'une habitation qui m'appartenait. Ce que les hommes appellent chagrins, amours, ambitions, revers, tristesse, est, pour moi, des idées que je change en rêveries; au lieu de les sentir, je les exprime, je les traduis; au lieu de leur laisser dévorer ma vie, je les dramatise, je les développe; je m'en amuse comme de romans que je lirais par une vision intérieure. N'ayant jamais lassé mes organes, je jouis encore d'une santé robuste. Mon âme ayant hérité de toute la force dont je n'abusais pas, cette tête est encore mieux meublée que ne le sont mes magasins. Là, dit-il en se frappant le front, sont les vrais millions. Je passe des journées déUcieuses en jetant un regard intelligent dans le passé; j'évoque des pays entiers, des sites, des vues de l'Océan, des figures historiquement belles! J'ai un sérail imaginaire je possède toutes les femmes que je n'ai pas eues. Je revois souvent vos guerres, vos révolutions, et je les juge. Oh! comment préférer de fébriles, de légères admirations pour quelques chairs plus ou moins colorées, pour des formes plus ou moins rondes; comment préférer tous les désastres de vos volontés trompées à la faculté sublime de faire comparaître en soi l'univers, au plaisir immense de se mouvoir sans être garrotté par les liens du temps ni par les entraves de l'espace, au plaisir de tout embrasser, de tout voir, de se pencher sur le bord du monde pour interroger les autres sphères, pows écouter Dieu? Ced, dit-il

LA PEAU DE CHAGRIN. 51

d'une voix éclatants en montrant ïa peau de chagrin, est le pouvoir et le vouloir réunis. sont vos idées sociales, vos désirs excessifs, vos intempérances, vos joies qui tuent, vos douleurs qui font trop vivre; car le mal n'est peut-être qu'un violent plaisir. Qui pourrait déterminer le point la volupté devient un mal et celui le mal est encore la volupté? Les plus vives lumières du monde idéal ne caressent-elles pas la vue, tandis que les plus douces ténèbres du monde physique la blessent toujours? Le mot de sagesse ne vient-il pas de savoir? et qu'est-ce que la folie, sinon l'excès d'un vouloir ou d'un pouvoir?

Eh bien, oui, je veux vivre avec excès! dit l'inconnu en saisissant la peau de chagrin.

Jeune homme, prenez garde! s'écria le vieillard avec une incroyable vivacité.

J'avais résolu ma vie par l'étude et par la pensée; mais elles ne m'ont même pas nourri, répliqua l'inconnu. Je ne veux être la dupe ni d'une prédication digne de Swedenborg, ni de votxe amulette orientale, ni des charitables efforts que vous faites, monsieur, pour me retenir dans un monde mon existence est désormais impos- sible. Voyons! ajouta-t-il en serrant le talisman d'une main convulsive et regardant le vieillard: je veux un dîner royalement splendide, quelque bacchanale digne du siècle tout s'est, dit-on, perfectionné! Que mes convives soient jeunes, spirituels et sans préjugés, joyeux jusqu'à la folie! Que les vins se succèdent toujours plus incisifs, plus pétillants, et soient de force à nous

52 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

enivrer pour trois jours! Que cette nuit soit parée de femmes ardentes! Je veux que la débauche en délire et rugissante nous emporte, dans son char à quatre chevaux, par delà les bornes du monde, pour nous verser sur des plages inconnues! Que les âmes montent dans les cieux ou se plongent dans la boue, je ne sais si alors elles s'élèvent ou s'abaissent, peu m'importe! Donc, je commande à ce pouvoir sinistre de me fondre toutes les joies dans une joie. Oui, j'ai besoin d'embrasser les plaisirs du ciel et de la terre dans une dernière étreinte, pour en mourir. Aussi souhaité- je et des priapées antiques après boire, et des chants à réveiller les morts, et de triples baisers, des baisers sans fin dont la clameur passe sur Paris comme un craquement d'incendie, y réveille les époux et leur inspire une ardeur cuisante qui les rajeunisse tous, même les septuagénaires!

Un éclat de rire, parti de la bouche du petit vieillard, retentit dans les oreilles du jeune fou comme un bruissement de l'enfer, et l'interdit si despotiquement, qu'il se tut.

Croyez- vous, dit le marchand, que mes planchers vont s'ouvrir tout à coup pour donner passage à des tables somptueusement servies et à des convives de l'autre monde? Non, non, jeune étourdi. Vous avez signé le pacte, tous est dit. Maintenant, vos volontés seront scrupuleusement satisfaites, mais aux dépens de votre vie. Le cercle de vos jours, figuré par cette peau, se resserrera suivant la force et le nombre de vos souhaits, depuis le plus léger jusqu'au plus ex- orbitant. Le bramine auquel je dois ce talisman

LA PEAU DE CHAGRIN. 53

m'a jadis expliqué qu'il s'opérerait un mystérieux accord entre les destinées et les souhaits du possesseur. Votre premier désir est vulgaire, je pourrais le réaliser; mais j'en laisse le soin aux événements de votre nouvelle existence. Après tout, vous vouliez mourir? eh bien, votre suicide n'est que retardé.

L'inconnil, surpris et presque irrité de se voir toujours plaisanté par ce singulier vieillard, dont l'intention à demi philanthropique lui parut clairement démontrée dans cette dernière raillerie, s'écria:

Je verrai bien, monsieur, si ma fortune chan- gera pendant le temps que je vais mettre à franchir la largeur du quai. Mais, si vous ne vous moquez pas d'un malheureux, je désire, pour me venger d'un si fatal service, que vous tombiez amoureux d'une danseuse! Vous comprendrez alors le bonheur d'une débauche, et peut-être deviendrez-vous prodigue de tous les biens que vous avez si philoso- phiquement ménagés.

Il sortit sans entendre un grand soupir que poussa le vieillard, traversa les salles et descendit l'escalier de cette maison, suivi par le gros garçon joufflu, qui voulut vainement l'éclairer; il courait avec la prestesse d'un voleur pris en flagrant délit. Aveuglé par une sorte de délire, il ne s'aperçut même pas de l'incroyable ductilité de la peau de chagrin, qui, devenue souple comme un gant, se roula sous ses doigts frénétiques et put entrer dans la poche de son habit, il la mit presque machinalement. En s'élançant de la porte du magasin sur la chaussée, il heurta trois jeunes

54 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

gens qui se tenaient bras dessus, bras dessous.

Animal!

Imbécile!

Telles furent les gracieuses interpellations qu'ils échangèrent,

Eh! c'est Raphaël!

Ah bien, nous te cherclùons.

Quoi! c'est vous?

Ces trois phrases amicales succédèrent à l'injure aussitôt que la clarté d'un réverbère balancé par le vent frappa les visages de ce groupe étonné.

Mon cher ami, dit à Raphaël le jeune homme qu*ii avait failli renverser, tu vas venir avec nous.

De quoi ç'agit-ii donc?

Avance toujours, je te coûterai l'affaire en marchant.

De force ou de bonne volonté, Raphaël fut entouré de ses amis, qui, l'ayant enchaîné par les bras dans leur joyeuse bande, l'entraînèrent vers le pont des Arts.

Mon cher, dit Torateur «n ixïntinuant, aous sommes à ta poursuite depuis une semaine environ. A ton respectable hôtel de Saint-Quentin, dont par parenthèse l'enseigne inamovible offre des lettres toujours alternativement noires et rouges comme au temps de Jean- Jacques Rousseau, ta Léonarde nous a dit que tu étais parti p(mr la campagne. Cependant, nous n'avions certes pas l'air de gens d'argent, huissiers, créanciers, gardes de commerce, etc. N'importe! Rastignac t'avait aperçu la veille aux Bou:ffons, nous avons repris courage, at nous avons mis de l'amour-propre à découvriç pi tu percbak »iiff ks a^bre^ des Chaimps-

Elysées, si tu allais couchef poî!? deux sous dans ces maisons philanthropiques les mendiants dorment appuyés sur des cordes tendues; ou si, plus heureux, ton bivac n*était pas établi dans quelque boudoir. Nous ne t* avons rencontré nulle part, ni sur les écrous de Sainte-Pélagie, ni sur ceux de la Force! Les ministères, T Opéra, les mai- sons conventuelles, cafés, bibUothèques, listes de préfets, bureaux de journalistes, restaurants, foyers de théâtres, bref, tout ce qu'il y a dans Paris de bons et de mauvais lieux ayant été savam- ment exploré, noua gémissions sur la perte d'un homme doué d'assez de génie pour se faire égale- ment chercher à la cour et dans les prisons. Nous parHons de te canoniser comme un héros de juillet! et, ma parole d'honneur, nous te regrettions.

En ce moment, Raphaël passait avec ses amis sur le pont des Arts, d'où, sans les écouter, il regardait la Seine, dont les eaux mugissantes répétaient les lumières de Paris. Au-dessus de ce fleuve, dans lequel il voulait se précipiter naguère, les prédic- tions du vieillard étaient accomplies, l'heure de sa mort se trouvait déjà fatalement retardée.

Et nous te regrettions vraiment! reprit son ami, poursuivant toujours sa thèse. Il s'agit d'une combinaison dans laquelle nous te comprenions en ta qualité d'homme supérieur, c'est-à-dire d'homme qui sait se mettre au-dessus de tout. L'escamotage de la muscade constitutionnelle sous le gobelet royal se fait aujourd'hui, mon cher, plus gravement que jamais. L'infâme monarchie renversée par l'héroïsme populaire était une femme de mauvaise vie avec laquelle on pouvait rire et

56 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

banqueter; mais la patrie est une épouse aca- riâtre et vertueuse; il nous faut accepter, bon gré, mal gré, ses caresses compassées. Or donc, le pou- voir s'est transporté, comme tu sais, des Tuileries chez les journalistes, de même que le budget a changé de quartier, en passant du faubourg Saint- Germain à la Chaussée-d'Antin. Mais voici ce que tu ne sais peut-être pas! Le gouvernement, c'est- à-dire l'aristocratie de banquiers et d'avocats qui font aujourd'hui de la patrie comme les prêtres faisaient jadis de la monarchie, a senti la nécessité de mystifier le bon peuple de France avec des mots nouveaux et de vieilles idées, à l'instar des philosophes de toutes les écoles et des hommes forts de tous les temps. Il s'agit donc de nous inculquer une opinion royalement nationale, en nous prouvant qu'il est bien plus heureux de payer douze cent millions trente-trois centimes à la patrie, représentée par MM. tels et tels, que onze cents millions neuf centimes à un roi qui disait moi au lieu de nous. En un mot, un journal armé de deux ou trois cents bons mille francs vient d'être fondé dans le but de faire une opposition qui con- tente les mécontents, sans nuire au gouvernement national du roi-citoyen. Or, comnie nous nous moquons de la liberté autant que da despotisme, de la rehgion aussi bien que de l'incrédulité; que, pour nous, la patrie est une capitale les idées s'échangent et se vendent à tant la ligne, tous les jours amènent de succulents dîners, de nom- breux spectacles; fourmillent de licencieuses prostituées, les soupers ne finissent que le lende- main, où les amours vont à l'heure comme les

LA PEAU DE CHAGRIN. 57

citadines; que Paris sera toujours la plus adorable de toutes les patries! la patrie de la joie, de la liberté, de l'esprit, des jolies femmes, des mauvais sujets, du bon vin, et le bâton du pouvoir ne se fera jamais trop sentir, puisque l'on est près de ceux qui le tiennent; . . nous, véritables secta- teurs du dieu Méphistophélès, avons entrepris de badigeonner l'esprit public, de rhabiller les acteurs, de clouer de nouvelles planches à la baraque gouvernementale, de médicamenter les doctrinai- res, de recuire les vieux républicains, de réchampir les bonapartistes et de ravitailler le centre, pourvu qu'il nous soit permis de rire in petto des rois et des peuples, de ne pas être le soir de notre opinion du matin, et de passer une joyeuse vie à la Panurge ou more orientait, couchés sur de moelleux coussins. Nous te destinions les rênes de cet empire macaro- nique et burlesque; ainsi nous t'emmenons de ce pas au dîner donné par le fondateur dudit journal, un banquier retiré qui, ne sachant que faire de son or, veut le changer en esprit. Tu y seras accueilli comme un frère, nous t'y saluerons roi de ces esprits frondeurs que rien n'épouvante, dont la perspicacité découvre les intentions de l'Autriche, de l'Angle- terre ou de la Russie, avant que la Russie, l'Angle- terre ou l'Autriche aient des intentions! Oui, nous t'instituerons le souverain de ces puissances intelligentes qui fournissent au monde les Mirabeau, les Talleyrand, les Pitt, les Mettemich, enfin tous ces habiles Crispins qui jouent entre eux les des- tinées d'un empire comme les hommes vulgaires jouent leur kirschenwasser au domino. Nous t'avons donné pour le plas intrépide compagnon qui ja-

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mais ait étreint corps à corps la débauche, ce mons- tre admirable avec lequel veulent lutter tous les esprits forts; nous avons même affirmé qu'il ne t'a pas encore vaincu. J'espère que tu ne feras pas mentir nos éloges. Taillefer, notre amphitryon, nous a promis de surpasser les étroites saturnales de nos petits Lucullus modernes. Il est assez riche pour mettre de la grandeur dans les petitesses, de l'élégance et de la grâce dans le vice , . Entends- tu, Raphaël? lui demanda Torateur en s'inter- rompant.

Oui, répondit le jeune homme, moins étonné de l'accomplissement de ses souhaits que surpris de la manière naturelle par laquelle les événements s'enchaînaient.

Quoiqu'il lui fût impossible de croire à une influence magique, il admirait les hasards de la destinée humaine.

Mais tu nous dis oui, comme si tu pensais à la mort de ton grand-père, lui répliqua l'un de ses voisins.

Ah! reprit Raphaël avec un accemt de naïveté qui fit rire ces écrivains, l'espoir de la jeune France, je pensais, mes amis, que nous voilà près de devenir de bien grands coquins! Jusqu'à présent, nous avons fait de l'impiété entre deux vins, nous avons pesé la vie étant ivres, nous avons prisé les hommes et les choses en digérant. Vierges du fait, nous étions hardis en paroles; mais, marqués maintenant par le fer chaud de la politique, nous allons entrer dans ce grand bagne et y perdre nos illusions. Quand on ne croit phis qu'au diable, il est permis de regrettes le paradis de ia jeimesse, le temps

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mais ait étreint corps à corps la débauche, ce mons- d^--- tre admirable avec lequel veulent lutter tous les esprits forts; nous avons même affirmé qu'il ne t'a pas encore vaincu. J'espère que tu ne feras pas mentir nos éloges. Taillefer, notre amphitryon, nous a promis de surpasser les étroites saturnales de nos petits Lucullus modernes. Il est assez riche pour mettre de la grandeur dans les petitesses, de l'élégance et de la grâce dans le vice . , Entends- tu, Raphaël? lui demanda l'orateur en s' inter- rompant.

Oui, répondit le jeune homme, moins étonné de l'accomplissement de ses souhaits que surpris de la manière naturelle par laquelle les événements Karûiâ s'enchaînaient.

Quoiqu'il lui fût impossible de croire à une influence magique, il admirait les hasards de la destinée humaine.

Mais tu nous dis oui, comme si tu pensais à la mort de ton grand- père, lui répliqua l'un de ses voisins.

Ah! reprit Raphaël avec un accent de naïveté qui fit rire ces écrivains, l'espoir de la jeune France, je pensais, mes amis, que nous voilà près de devenir de bien grands coquins! Jusqu'à présent, nous avons fait de l'impiété entre deux vins, nous avons ime 5-. pesé la vie étant ivres, nous avons prisé les hommes et les choses en digérant. Vierges du fait, nous étions hardis en paroles; mais, marqués maintenant par le fer chaud de la politique, nous allons entrer dans ce grand bagne et y perdre nos illusions. Quand on ne croit plus qu'au diable, il est permis de regrettes le paradis de la levmesae, le temps

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58 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

mais ait étreint corps à corps la débauche, ce mons- tre admirable avec lequel veulent lutter tous les esprits forts; nous avons même affirmé qu'il ne t'a pas encore vaincu. J'espère que tu ne feras pas mentir nos éloges. Taillefer, notre amphitryon, nous a promis de surpasser les étroites saturnales de nos petits Lucullus modernes. Il est assez riche pour mettre de la grandeur dans les petitesses, de l'élégance et de la grâce dans le vice . . Entends- tu, Raphaël? lui demanda Torateur en s'inter- rompant.

Oui, répondit le jeune homme, moins étonné de l'accomplissement de ses souhaits que surpris de la manière naturelle par laquelle les événements s'enchaînaient.

Quoiqu'il lui fût impossible de croire à une influence magique, il admirait les hasards de la destinée humaine,

Mais tu nous dis oui, comme si tu pensais à la mort de ton grand-père, lui répliqua l'un de ses voisins.

Ah! reprit Raphaël avec un accent de naïveté qui fit rire ces écrivains, l'espoir de la jeune France, je pensais, mes amis, que nous voilà près de devenir de bien grands coquins! Jusqu'à présent, nous avons fait de l'impiété entre deux vins, nous avons pesé la vie étant ivres, nous avons prisé les hommes et les choses en digérant. Vierges du fait, nous étions hardis en paroles; mais, marqués maintenant par le fer chaud de la politique, noas allons entrer dans ce grand bagne et y perdre nos illusions. Quand on ne croit plus qu'atî diable, il est permis de regrettes k paradis de la jeïiDesse, le temps

d'innocenct ôsotas tendions dévotemect la langue à un bon prêtre pour reœvoir le sacré corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ah! mes bons amis, si nous avons eu tant de plaisir à commettre nos premiers péchés, c^est que nous avions des remords pour les embellir et leur donner du piquant, de la saveur; tandis que, maintenant .

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Ohf tu ne m'eatends pM . , Je parie des crimes poHtiques. Depuis ce matin, Je n'envie qu'une existence, celle des conspirateurs. Demain je ne sais si ma fantaisie durera toujours; mais, ce soir, la vie pâle de notre civilisation, unie comme la rainure d'un chemin de fer, fait bondir mon cœur de dégoût 1 suis épris de passioii pour les malheurs de la déroute de Moscou, pour les émo- tions du Corsaire rouge et pour l'existence des contrebandiers. Puisqu'il n'y a plus de chartreux en France^ je voudrais au moins un Botany-Bay, une espèce d'infirmerie destinée aux p)etits lords Byrons, qui, après avoir chiffonné la vie comme une serviette après dîner, n'ont plus rien à faire qu'à incendier leur pays, se brûler la cervelle, conspirer pour la répubUque, ou demander la çuerre . .

Emile, dit avec feu le voisin de Raphaël à V inierlocvitemf io\ û'hovdire, 53/12 la révolution

6o ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

juillet, je me faisais prêtre pour aller mener une vie animale au fond de quelque campagne, et . .

Et tu aurais lu le bréviaire tous les jours?

Oui.

Tu es un fat.

Nous lisons bien les journaux!

Pas mal, pour un journaliste! Mais tais- toi, nous marchons au milieu d'une masse d'abonnés. Le journalisme, vois-tu, c'est la religion des sociétés modernes, et il y a progrès.

Comment?

Les pontifes ne sont pas tenus de croire, ni le peuple non plus . .

En devisant ainsi, comme de braves gens qui savaient le De Viris illustribus depuis longues années, ils arrivèrent à un hôtel de la rue Joubert.

Emile était un journaliste qui avait conquis plus de gloire à ne rien faire que les autres n'en re- cueillent de leurs succès. Critique hardi, plein de verve et de mordant, il possédait toutes les quaUtés que comportaient ses défauts. Franc et rieur, il disait en face mille épigrammes à un ami que, absent, il défendait avec courage et loyauté. Il se moquait de tout, même de son avenir. Toujours dépourvu d'argent, il restait, comme tous les hom- mes de quelque portée, plongé dans une inexpri- mable paresse, jetant un livre dans un mot au nez de gens qui ne savaient pas mettre un mot dans leurs hvres. Prodigue de promesses qu'il ne réalisait jamais, il s'était fait de sa fortune et de sa gloire un coussin pour dormir, courant ainsi la chance de se réveiller vieux à l'hôpital. D'ailleurs, ami jusqu'à l'échafaud, fanfaron de cynisme et simple

LA PEAU DE CHAGRTN. 6i

comme un enfant, il ne travaillait que par boutade ou par nécessité.

Nous allons faire, suivant l'expression de maître Alcofribas, un fameux tronçon de chiere lie, dit-il à Raphaël en lui montrant les caisses de fleurs qui embaumaient et verdissaient les escaliers.

J'aime les porches bien chauffés et garnis de riches tapis, répondit Raphaël. Le luxe dès le péristyle est rare en France. Ici, je me sens renaître.

Et, là-haut, nous allons boire et rire encore une fois, mon pauvre Raphaël. Ah çà! reprit-il, j'espère que nous serons les vainqueurs et que nous marcherons sur toutes ces têtes-là.

Puis, d'un geste moqueur, il montra les convives en entrant dans un salon qui resplendissait de dorures, de lumières, et ils furent aussitôt accueillis par les jeunes gens les plus remarquables de Paris. L'un venait de révéler un talent neuf, et de rivaliser par son premier tableau avec les gloires de la peinture impériale. L'autre avait hasardé la veille un livre plein de verdeur, empreint d'une sorte de dédain littéraire, et qui découvrait à l'école moderne de nouvelles routes. Plus loin, un statuaire, dont la figure pleine de rudesse accusait quelque vigoureux génie, causait avec un de ces froids railleurs, qui, selon l'occurrence, tantôt ne veulent voir de supériorité nulle part, et tantôt en reconnaissent partout. Ici, le plus spirituel de nos caricaturistes, à l'œil malin, à la bouche mordante, guettait les épigrammes pour les traduire à coups de crayon. Là, ce jeune et audacieucs: écnvaiiij (^m mieux que personne

62 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

distillait la quintessence des pensées politiques, ou condensait en se jouant l'esprit d'un écrivain fécond, s'entretenait avec ce poëte dont les écrits écraseraient toutes les œuvres du temps présent, si son talent avait la puissance de sa haine. Tous deux essayaient de ne pcis dire la vérité et de ne pas mentir, en s' adressant de douces flatteries. Un musicien célèbre consolait en si bémol, et d'une voix moqueuse, un jeune homme politique ré- cemment tombé de la tribune sans se faire aucun mal. De jeunes auteurs sans style étaient auprès de jeunes auteurs sans idées, des prosateurs pleins de poésie près de poëtes prosaïques. Voyant ces êtres incomplets, un pauvre saint-simonien, assez naïf pour croire à sa doctrine, les accouplait avec charité, voulant sans doute les transformer en religieux de son ordre. Enfin, il s'y trouvait deux ou trois de ces savants destinés à mettre de l'azote dans la conversation, et plusieurs vaudevillistes prêts à y jeter de ces lueurs éphémères qui, semblables aux étincelles du diamant, ne donnent ni chaleur ni lumière. Quelques hommes à para- doxes, riant sous cape des gens qui épousent leurs admirations ou leurs mépris pour les hommes et les choses, faisaient déjà de cette pohtique à double tranchant avec laquelle ils conspirent contre tous les systèmes, sans prendre parti pour aucun. Le ptgeur qui ne s'étonne de rien, qui se mouche au milieu d'une cavatine aux Bouffons, y crie brava avant tout le monde, et contredit ceux qui préviennent son avis, était là, cherchant à s'attribuer les mots des gens d'esprit. Parmi ces convives, cinq avaient âm V&y^mSi, un« dizaine

LA PEAU DE CHAGRIN. 63

devaient obtenir quelque gloire viagère; quant aux autres, ils pouvaient, comme toutes les médio- crités, se dire iu îameux mensonge de Louis XVIII: Union ci oubli. L'amphitryon avait la gaieté soucieuse d'un homme qui dépense deux mille écus. De temps en temps, ses yeux se dirigeaient avec impatience vers la porte du salon, en appelant celui des convives qui se faisait attendre. Bientôt apparut un gros petit homme qui fut accueilli par une flatteuse rumeur; c'était le notaire qui, le matin même, avait achevé de créer le journal. Un valet de chambre vêtu de noir vint ouvrir les portes d'une vaste salle à manger, chacun alla sans cérémonie reconnaître sa place autour d'une table immense. Avant de quitter les salons, Raphaël y jeta un dernier coup d'oeil. Son souhait était certes bien complètement réaHsé. La soie et l'or tapissaient les appartements. De riches candélabres supportant d'innombrables bougies faisaient briUer les plus légers détails des frises dorées, les délicates ciselures du bronze et les somptueuses couleurs de l'ameublement. Les fleurs rares de qjielques jardinières artistement construites avec des bambous répandaient de doux parfums. Tout, jusqu'aux draperies, respirait une élégance sans prétention; enfin, il y avait en tout je ne sais quelle grâce poétique dont le prestige devait agir sur l'imagination d'un homme sans argent.

Cent mille livres de rente sont un bien joli commentaire du catéchisme, et nous aident merveilleusement à mettre la morale en actions! dit-il en soupirant. Oh! oui, ma vertu ne va guère

64 ETUDES PHILOSOPHIQUES.

à pied. Pour moi, le vice c'est une mansarde, un habit râpé, un chapeau gris en hiver, et des dettes chez le portier . . Ah! je veux vivre au sein de ce luxe un an, six mois, n'importe! et puis après, mourir. J'aurai du moins connu, épuisé, dévoré mille existences!

Oh! lui dit Emile, qui Fécoutait, tu prends le coupé d'un agent de change pour le bonheur. Va, tu serais bientôt ennuyé de la fortune en t'apercevant qu'elle te ravirait la chance d'être un homme supérieur. Entre les pauvretés de la richesse et les richesses de la pauvreté, l'artiste a-t-il jamais balancé? Ne nous faut-il pas toujours des luttes, à nous autres? Aussi, prépare ton estomac, vois, dit-il en lui montrant par un geste héroïque le majestueux, le trois fois saint et rassurant aspect que présentait ia salle à manger du benoît capitaliste. Cet homme-là, reprit-il, ne s'est vraiment donné la peine d'amasser son argent que pour nous. N'est-ce pas une espèce d'épongé oubliée par les naturalistes dans l'ordre des polypiers, et qu'il s'agit de presser avec délicatesse, avant de la laisser sucer par des héritiers? Ne trouves-tu pas du style aux bas- reliefs qui décorent les murs? Et les lustres, et les tableaux, quel luxe bien entendu! S'il faut croire les envieux et ceux qui tiennent à voir les ressorts de la vie, cet homme aurait tué, pendant la Révolution, un Allemand et quelques autres personnes, qui seraient, dit-on, son meilleur ami et la mère de cet ami. Peux-tu donner place à des crimes sous les cheveux grisonnants de ce vénérable Taillefer? Il a l'air d'un bien bon homme. Vois

LA PEAU DE CHAGRIN. 65

donc comme l'argenterie étincelle, et chacun de ses rayons brillants serait pour lui un coup de poignard? . . allons donc! autant vaudrait croire en Mahomet. Si le public avait raison, voici trente hommes de cœur et de talent qui s'apprêteraient à manger les entrailles, à boire le sang d'une famille; . . et nous deux, jeunes gens pleins de candeur, d'enthousiasme, nous serions complices du forfait! J'ai envie de demander à notre capitahste s'il est honnête homme . .

Non pas maintenant! s'écria Raphaël, mais quand il sera ivre-mort; nous aurons dîné.

Les deux amis s'assirent en riant. D'abord et par un regard plus rapide que la parole, chaque convive paya son tribut d'admiration au somptueux coup d'œil qu'offrait une longue table, blanche comme une couche de neige fraîchement tombée, et sur laquelle s'élevaient symétriquement les couverts couronnés de petits pains blonds. Les cristaux répétaient les couleurs de l'iris dans leurs reflets étoiles, les bougies traçaient des feux croisés à l'infini, les mets placés sous des dômes d'argent aiguisaient l'appétit et la curiosité. Les paroles furent assez rares. Les voisins se regardèrent. Le vin de Madère circula. Puis le premier service apparut dans toute sa gloire, il aurait fait honneur à feu Cambacérès, et Brillât- Savarin l'eût célébré. Les vins de Bordeaux et de Bourgogne, blancs et rouges, furent servis avec une profusion royale. Cette première partie du festin était comparable, en tout point, à l'exposi- tion d'une tragédie classique. Le second acte devint quelque peu bavard. Chaque convive avait

3

66 ËTDDÏ» K^MLQSC'B^MeUïïS»

bu raisonnablement en changeant de crus suivant ses caprices, en sorte qu'au moment l'on emporta les restes de ce magnifique service, de tempétueuses discussions s'étaient établies; quelques fronts pâles rougissaient, plusieurs nez commen- çaient à s'empourprer, les visages s'allumaient, les yeux pétillaient. Pendant cette aurore de l'ivresse, le discours ne sortit pas encore des bornes de la civilité; mais les railleries, les bons mots s'échappèrent peu à peu de toutes les bouches; puis la calomnie éleva tout doucement sa petite tête de serpent et parla d'une voix flûtée; çà et là, quelques sournois écoutèrent attentive- ment, espérant garder leur raison. Le second service trouva donc les esprits tout à fait échauffés. Chacun mangea en parlant, parla en mangeant, but sans prendre garde à l'affluence des liquides, tant ils étaient lampants et parfumés, tant l'exemple fut contagieux. Taillefer se piqua d'animer ses convives, et fit avancer les terribles vins du Rhône, le chaud tokay, le vieux roussillon capiteux. Déchaînés comme les chevaux d'une malle-poste qui part d'un relais, ces hommes, fouettés par les flammèches du vin de Champagne impatiemment attendu, mais abondamment versé, laissèrent alors galoper leur esprit dans le vide de ces raisonnements que personne n'écoute, se mirent à raconter ces histoires qui n'ont pas d'auditeurs, recommencèrent cent fois ces inter- pellations qui restent sans réponse. L'orgie seule déploya sa grande voix, sa voix composée de cent clameurs confuses qui grossissent comme les crescendos de Rossini, Puis arrivèrent les

LA PEAU DE CHAGRIN. 67

toasts insidieux, les forfanteries, les défis. Tous renonçaient à se glorifier de leur capacité intel- lectuelle pour revendiquer celle des tonneaux, des foudres, des cuves. Il semblait que chacun eût deux voix. Il vint un moment les mitres parlèrent tous à la fois, et les valets sourirent. Mais cette mêlée de paroles les paradoxes douteusement lumineux, les vérités grotesquement habillées se heurtèrent à travers les cris, les juge- ments interlocutoires, les arrêts souverains et les niaiseries, comme au milieu d'un combat se croisent les boulets, les balles et la mitraille, eût sans doute intéressé quelque philosophe par la singularité des pensées, ou surpris un politique par la bizarrerie des systèmes. C'était tout à la fois un livre et un tableau. Les philosophies, les reHgions, les morales, si différentes d'une latitude à l'autre, les gouvernements, en^ji tous les grands actes de l'intelligence humaine tombèrent sous une faux aussi longue que celle du Temps, et peut-être eussiez-vous pu difiâcilement décider si elle était maniée par la Sagesse ivre, ou par l'Ivresse devenue sage et clairvoyante. Emportés par une espèce de tempête, ces esprits semblaient, comme la mer irritée contre ses falaises, vouloir ébranler toutes les lois entre lesquelles flottent les civilisations, satisfaisant ainsi sans le savoir à la volonté de Dieu, qui laisse dans la nature le bien et le mal en gardant pour lui seul le secret de leur lutte perpétuelle. Furieuse et burlesque, la discussion fut en quelque sorte un sabbat des intelligences. Entre les tristes plaisanteries dites par ces enfanta de la Révolution à la naissance

68 É'TODES PHILOSOPHIQUES.

d'im journal, et les propos tenus par de joyeux buveurs à la naissance de Gargantua, se trouvait tout l'abîme qui sépare le xixe siècle du xvie. Celui-ci apprêtait une destruction en riant, le nôtre riait au milieu des ruines.

Comment appelez- vous le jeune homme que je vois là-bas? dit le notaire en montrant Raphaël. J'ai cru l'entendre nommer Valentin.

Que chantez- vous, avec votre Valentin tout court? s'écria Emile en riant. Raphaël de Valentin, s'il vous plaît! Nous portons un aigle d'or en champ de sable, couronné d'argent, becqué et ongle de gueules, avec une belle devise: non cecidit ANiMUs! Nous ne sommes pas un enfant trouvé, mais le descendant de l'empereur Valens, souche des Valentinois, fondateur des villes de Valence en Espagne et en France, héritier légitime de l'empire d'Orient. Si nous laissons trôner Mahmoud à Constantinople, c'est par pure bonne volonté, et faute d'argent ou de soldats.

Emile décrivit en l'air, avec sa fourchette, une couronne au-dessus de la tête de Raphaël. Le notaire se recueillit pendant un moment et se remit bientôt à boire en laissant échapper un geste authentique, par lequel il semblait avouer qu'il lui était impossible de rattacher à sa clientèle les villes de Valence, de Constantinople, Mahmoud, l'empereur Valens et la famille des Valentinois.

La destruction de ces fourmilières nommées Babylone, Tyr, Carthage, ou Venise, toujours écrasées sous les pieds d'un géant qui passe, ne serait-elle pas un avertissement donné à l'homme par une puissance moqueuse? dit Claude Vignon,

LA PEAU DE CHAGRIN. 69

espèce d'esclave acheté pour faire du Bossuet à dix sous la ligne.

Moïse, Sylla, Louis XI, Richelieu, Robes- pierre et Napoléon sont peut-être un même homme qui reparaît à travers les civihsations, comme une comète dans le ciel, répondit un ballanchiste.

Pourquoi sonder la Providence? dit Canaiis, le fabricant de ballades.

Allons, voilà la Providence! s'écria le jugeur en l'interrompant. Je ne connais rien au monde de plus élastique.

Mais, monsieur, Louis XIV a fait périr plus d'hommes pour creuser les aqueducs de Maintenon que la Convention pour asseoir justement l'impôt, pour mettre de l'unité dans la loi, nationaliser la France et faire également partager les héritages, disait Massol, un jeune homme devenu républicain faute d'une syllabe devant son nom.

Monsieur, lui répondit Moreau (de l'Oise), bon propriétaire, vous qui prenez le sang pour du vin, cette fois-ci, laisserez-vous à chacun sa tête sur ses épaules?

A quoi bon, monsieur? Les principes de l'ordre social ne valent-ils donc pas quelques sacrifices?

Bixiou! hé! Chose le républicain prétend que la tête de ce propriétaire serait un sacrifice! dit un jeune homme à son voisin.

Les hommes et les événements ne sont rien, disait le répubhcain en continuant sa théorie à travers les hoquets; il n'y a en politique et en philosophie que des principes et des idées.

Quelle horreur! Vous n'auriez nul chagrin de tuer vos amis pour un si? . .

70 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

Eh! monsieur, l'homme qui a des remords est le vrai scélérat, car il a quelque idée de la vertu; tandis que Pierre le Grand, le duc d'Albe, étaient des systèmes, et le corsaire Monbard une organi- sation.

Mais la société ne peut-elle pas se priver de vos systèmes et de vos organisations? dit Canalis.

Oh! d'accord, s'écria le républicain.

Eh! votre stupide république me donne des nausées! nous ne saurions découper tranquillement un chapon sans y trouver la loi agraire.

Tes principes sont excellents, mon petit Brutus farci de truffes! Mais tu ressembles à mon valet de chambre: le drôle est si cruellement pos- sédé par la manie de la propreté, que, si je lui lais- sais brosser mes habits à sa fantaisie, j'irais tout nu.

Vous êtes des brutes! vous voulez nettoyer une nation avec des cure-dents, répliqua l'homme à la répubhque. Selon vous, la justice serait plus dangereuse que les voleurs.

Eh! eh! fit l'avoué Desroches.

Sont-ils ennuyeux, avec leur politique! dit Cardot le notaire. Fermez la porte. Il n'y a pas de science ou de vertu qui vaillent une goutte de sang. Si nous voulions faire la liquidation de la vérité, nous la trouverions peut-être en faillite.

Ah! il en aurait sans doute moins coûté de nous amuser dans le mal que de nous quereller dans le bien. Aussi, donnerais- je tous les discours prononcés à la tribune depuis quarante ans pour une truite, pour un conte de Perrault ou une cro- quade de Charlet.

Vous avez bien raison! . . Passez-moi des

LA PEAU DE CHAGRIN. 71

asperges . . .Car, après tout, la liberté enfante l'anarchie, l'anarchie conduit au despotisme, et le despotisme ramène à la liberté. Des millions d'êtres ont péri sans avoir pu faire triompher aucun de ces systèmes. N'est-ce pas le cercle vicieux dans lequel tournera toujours le monde moral? Quand l'homme croit avoir perfectionné, il n'a fait que déplacer les choses.

Oh! oh! s'écria Cursy le vaudeviUiste, alors, mes- sieurs, je porte un toast à Charles X, pèredelahberté!

Pourquoi pas? dit Emile. Quand le despotisme est dans les lois, la hberté se trouve dans les mœurs, et vice versa.

Buvons donc à l'imbécillité du pouvoir qui nous donne tant de pouvoir sur les imbéciles! dit le banquier.

Eh! mon cher, au moins Napoléon nous a-t-il laissé de la gloire! criait un officier de marine qui n'était jamais sorti de Brest.

Ah! la gloire, triste denrée. Elle se paye cher et ne se garde pas. Ne serait-elle point l'égoïsme des grands hommes, comme le bonheur est celui des sots?

Monsieur, vous êtes bien heureux . , .

Le premier qui inventa les fossés était sans doute un homme faible, car la société ne profite qu'aux gens chétifs. Placés aux deux extrémités du monde moral, le sauvage et le penseur ont également horreur de la propriété.

Joli! s'écria Cardot. S'il n'y avait pas de pro- priétés, comment pourrions-nous faire des actes?

Voilà des petits pois déhcieusement fantas- tiques!

72 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

Et le curé fut trouvé mort dans son lit le lendemain . . .

Qui parle de mort? ... Ne badinez pas! j'ai un oncle.

Vous vous résigneriez sans doute à le perdre.

Ce n'est pas une question.

Écoutez-moi, messieurs! . . . manière de TUER SON ONCLE. Chut! [Écoutôz! écoutez!) Ayez d'abord un oncle gros et gras, septuagénaire au moins, ce sont les meilleurs oncles. (Sensation.) Faites-lui manger, sous un prétexte quelconque, un pâté de foies gras.

Hé! mon oncle est un grand homme sec, avare et sobre.

Ah! ces oncles-là sont des monstres qui abu- sent de la vie.

Et, dit l'homme aux oncles en continuant, annoncez-lui, pendant sa digestion, la faillite de son banquier.

S'il résiste?

Lâchez-lui une jolie fille!

S'il est . . . ? dit l'autre en faisant un geste négatif.

Alors, ce n'est pas un oncle, . . . l'oncle est essentiellement égrillard.

La voix de la Malibran a perdu deux notes.

Non, monsieur.

Si, monsieur.

Oh! oh! Oui et non, n'est-ce pas l'histoire de toutes les dissertations religieuses, politiques et Uttéraires? L'homme est un bouffon qui danse sur des précipices!

A vous entendre, îe suis un «ot?

LA PEAU DE CHAGRIN. 73

Au contraire, c'est parce que vous ne m'enten- dez pas.

L'instruction, belle niaiserie! M. Heineffetter- mach porte le nombre des volumes imprimés à plus d'un milliard, et la vie d'un homme ne permet pas d'en Ure cent cinquante mille. Alors, expliquez- moi ce que signifie le mot instruction? Pour les uns, l'instruction consiste à savoir les noms du cheval d'Alexandre, du dogue Bérécillo, du seigneur des Accords, et d'ignorer celui de l'homme auquel nous devons le flottage des bois ou la porcelaine. Pour les autres, être instruit, c'est savoir brûler im testament et vivre en honnêtes gens, aimés, con- sidérés, au lieu de voler une montre en récidive, avec les cinq circonstances aggravantes, et d'aller mourir en place de Grève, haïs et déshonorés.

Nathan restera-t-il?

Ah! ses collaborateurs, monsieur, ont bien de l'esprit!

Et Canalis?

C'est un grand homme, n'en parlons phis.

Vous êtes ivres!

La conséquence immédiate d'une constitution est l'aplatissement des intelligences. Arts, sciences, monuments, tout est dévoré par un effroyable sentiment d'égoïsme, notre lèpre actuelle. Vos trois cents bourgeois, assis sur des banquettes, ne penseront qu'à planter des peupliers. Le despotisme fait illégalement de grandes choses, la liberté ne se donne même pas la peine d'en faire légalement de très-petites.

Votre enseignement mutuel fabrique des pièces de cent sous en chair humaine, dit un abso-

74 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES,

lutiste en interrompant. Les individualités dispa- raissent chez un peuple nivelé par l'instruction.

Cependant, le but de la société n'est-il pas de procurer à chacun le bien-être? demanda le saint-simonien.

Si vous aviez cinquante mille livres de rente, vous ne penseriez guère au peuple. Êtes-vous épris de belle passion pour l'humanité? allez à Madagascar: vous y trouverez un joli petit peuple tout neuf à saint-simoniser, à classer, à mettre en bocal; mais, ici, chacun entre tout naturellement dans son alvéole, comme une cheville dans son trou. Les portiers sont portiers, et les niais sont des bêtes sans avoir besoin d'être promus par un collège de Pères. Ah! ah!

Vous êtes un carliste!

Pourquoi pas? J'aime le despotisme, il annonce un certain mépris pour la race humaine. Je ne hais pas les rois. Ils sont si amusants! Trôner dans une chambre, à trente millions de lieues du soleil, n'est-ce donc rien?

Mais résumons cette large vue de la civilisation, disait le savant qui, pour l'instruction du sculpteur inattentif, avait entrepris une discussion sur le commencement des sociétés et sur les peuples autochthones. A l'origine des nations, la force fut en quelque sorte matérielle, une, grossière; puis, avec l'accroissement des agrégations, les gouverne- ments ont procédé par des décompositions plus ou moins habiles du pouvoir primitif. Ainsi, dans la haute antiquité, la force était dans la théocratie; le prêtre tenait le glaive et l'encensoir. Plus tard, il y eut deux sacerdoces: le pontife et le roi. Aujour-

LA PEAU DE CHAGRIN. 75

d'hui, notre société, dernier terme de la civilisation, a distribué la puissance suivant le nombre des combinaisons, et nous sommes arrivés aux forces nommées industrie, pensée, argent, parole. Le pouvoir, n'ayant plus alors d'unité, marche sans cesse vers une dissolution sociale qui n'a plus d'autre bannière que l'intérêt. Aussi ne nous ap- puyons-nous ni sur la religion, ni sur la force matérielle, mais sur l'intelligence. Le livre vaut-il le glaive? la discussion vaut-elle l'action? Voilà le problème.

L'intelligence a tout tué! s'écria le carliste. Allez, la liberté absolue mène les nations au sui- cide, elles s'ennuient dans le triomphe, comme un Anglais millionnaire.

Que nous direz-vous de neuf? Aujourd'hui, vous avez ridiculisé tous les pouvoirs, et c'est même chose vulgaire que de nier Dieu! Vous n'avez plus de croyance. Aussi le siècle est-il comme un vieux sultan perdu de débauche! Enfin, votre lord Byron, en dernier désespoir de poésie, a chanté les passions du crime.

Savez-vous, lui répondit Bianchon complè- tement ivre, qu'une dose de phosphore de plus ou de moins fait l'homme de génie ou le scélérat, l'homme d'esprit ou l'idiot, l'homme vertueux ou le criminel?

- Peut-on traiter ainsi la vertu! s'écria Cursy; la vertu, sujet de toutes les pièces de théâtre, dénoûment de tous les drames, base de tous les tribunaux.

tais-toi donc, animal. Ta vertu, c'est Achille sans talonl dit BixioiL

76 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

A boire!

Veux- tu parier que je bois une bouteille de vin de Champagne d'un seul trait?

Quel trait d'esprit! s'écria Bixiou.

Ils sont gris comme des charretiers, dit un jeune homme qui donnait sérieusement à boire à son gilet.

Oui, monsieur, le gouvernement actuel est l'art de faire régner l'opinion publique.

L'opinion! Mais c'est la plus vicieuse de toutes les prostituées! A vous entendre, hommes de morale et de politique, il faudrait sans cesse préférer vos lois à la nature, l'opinion à la con- science. Allez, tout est vrai, tout est faux! Si la société nous a donné le duvet des oreillers, elle a certes compensé le bienfait par la goutte, comme elle a mis la procédure pour tempérer la justice, et les rhumes à la suite des châles de Cachemire.

Monstre! dit Emile en interrompant le misan- thrope, comment peux-tu médire de la civilisation en présence de vins, de mets si délicieux, et à table jusqu'au menton? Mords ce chevreuil aux pieds e^. aux cornes dorés, mais ne mords pas ta mère . .

Est-ce ma faute, à moi, si le catholicisme arrive à mettre un million de dieux dans un sac de iarine, si la république aboutit toujours à quelque Napoléon, si la royauté se trouve entre l'assassinat de Henri IV et le jugement de Louis XVI, si le libéralisme devient la Fayette?

L'avez- vous embrassé en juillet?

Non.

Alors, taisez- vous, sceptique.

Les sceptiques sont les hommes les plus consciencieux.

LA PEAU DE CHAGRIN. ri

Ils n'ont pas de conscience.

Que dites- vous! ils en ont au moins deux.

Escompter le ciel! monsieur, voilà une idée vraiment commerciale. Les religions antiques n'étaient qu'un heureux développement du plaisir physique; mais, nous autres, nous avons dévdoppé l'âme et l'espérance; il y a eu progrès.

Hé! mes bons amis, que pouvez-vous attendre d'un siècle repu de politique? dit Nathan. Quel a été le sort de l'Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, la plus ravissante conception ? . . .

Ça? cria le jugeur d'un bout de la table à l'autre, c'est des phrases tirées au hasard dans un chapeau, véritable ouvrage écrit pour Charenton.

Vous êtes un sot!

Vous êtes un drôle!

Oh! oh! -- Ah! ah!

Ils se battront.

Non.

A demain, monsieur.

A l'instant, répondit Nathan.

Allons! allons! vous êtes deux braves.

Vous en êtes un autre! dit le provocateur.

Ils ne peuvent seulement pas se mettre debout.

Ah! je ne me tiens pas droit, peut-être, ré- pliqua le belliqueux Nathan en se dressant comme un cerf-volant indécis.

Il jeta sur la table un regard hébété; puis, comme exténué par cet effort, il retomba sur sa chaise, pencha la tête et resta muet.

Ne serait-il pas plaisant, dit le jugeur à son

7% ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

voisin, de me battre pour un ouvrage que je n'ai jamais vu ni lu?

Emile, prends garde à ton habit, ton voisin pâlit, dit Bixiou.

Kant, monsieur? Encore un ballon lancé pour amuser les niais! Le matérialisme et le spiri- tualisme sont deux jolies raquettes avec lesquelles des charlatans en robe font aller le même volant. Que Dieu soit en tout, selon Spinosa, ou que tout vienne de Dieu, selon saint Paul . ., imbéciles! ouvrir ou fermer une porte, n'est-ce pas le même mouvement? L'œuf vient-il de la poule ou la poule de l'œuf? . , Passez-moi du canard! . . Voilà toute la science.

Nigaud, lui cria le savant, la question que tu poses est tranchée par un fait.

Et lequel?

Les chaires de professeurs n'ont pas été faites pour la philosophie, mais bien la philosophie pour les chaires? Mets des lunettes et lis le budget.

Voleurs!

Imbéciles! '

Fripons!

Dupes!

trouverez-vous ailleurs qu'à Paris un échange aussi vif, aussi rapide entre les pensées, s'écria Bixiou en prenant une voix de basse-taille.

Allons, Bixiou, fais-nous quelque farce clas- sique! Voyons, une charge!

Voulez- vous que je vous faisse le XIXe siècle?

Écoutez!

Silence!

LA PEAU CHAGRIN. 79

Mettez des sourdines à vos mufles!

Te tairas-tu, chinois!

Donnez-lui du vin, et qu'il se taise, cet en- fant!

A toi, Bixiou!

L'artiste boutonna son habit noir jusqu'au col, mit ses gants jaunes, et se grima de manière à singer la Revue des Deux Motides, en louchant; mais le bruit couvrit sa voix, et il fut impossible de saisir un seul mot de sa moquerie. S'il ne re- présenta pas le siècle, au moins représenta-t-il la Revua^ car il ne s'entendit pas lui-même.

Le dessert se trouva servi comme par enchan- temer.t. La table fut couverte d'un vaste surtout en bronze doré, sorti des atehers de Thomire. De hautes figures, douées par un célèbre artiste des formes convenues en Europe pour la beauté idéale, soutenaient et portaient des buissons de fraises, des ananas, des dattes fraîches, des raisins jaunes, de blondes pêches, des oranges arrivées de Sétubal par un paquebot, des grenades, des fruits de la Chine, enfin toutes les surprises du luxe, des mira- cles du petit four, les déUcatesses les plus friandes, les friandises les plus séductrices. Les couleurs de ces tableaux gastronomiques étaient réhaussées par l'éclat de la porcelaine, par des lignes étince- lantes d'or, par les découpures des vases. Gracieuse comme les liquides franges de l'Océan, verte et légère, la mousse couronnait les paysages du Pous- sin, copiés à Sèvres. Le territoire d'un prince allemand n'aurait pas payé cette richesse insolente. L'argent, la nacre, l'or, les cristaux furent de nou- ve^^u prodiguée tous de aouvelles formes; mais

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les yeux engourdis et la verbeuse fièvre de l'ivresse permirent à peine aux convives d'avoir une intuition vague de cette féerie digne d'un conte oriental. Les vins de dessert apportèrent leurs parfums et leurs flammes, filtres pénétrants, vapeurs enchanteresses, qui engendrent une espèce de mirage intellectuel et dont les liens puissants enchaînent les pieds, alourdissent les mains. Les pyramides de fruits furent pillées, les voix grossirent, le tumulte grandit. Il n'y eut plus alors de paroles distinctes, les verres volèrent en éclats, et des rires atroces partirent comme des fusées. Cursy saisit un cor et se mit à sonner une fanfare. Ce fut comme un signal donné par le diable. Cette assemblée en délire hurla, siffla, chanta, cria, rugit, gronda. Vous eussiez souri de voir des gens, naturellement gais, devenus sombres comme les dénoûments de Crébillon, ou rêveurs com.me des marins en voiture. Les hommes fins disaient leurs secrets à des "curieux qui n'écou- taient pas. Les mélancoliques souriaient comme des danseuses qui achèvent leurs pirouettes. Claude Vignon se dandinait à la manière des ours en cage. Des amis intimes se battaient. Les ressemblances animales inscrites sur les figures humaines, et si curieusement démontrées par les physiologistes, reparaissaient vaguement dans les gestes, dans les habitudes du corps. Il y avait un livre tout fait pour quelque Bichat qui se serait trouvé froid et à jeun. Le maître du logis, se sentant ivre, n'osait se lever, mais il approuvait les extravagances de ses convives par une grimace fixe, en tâchant de conserver wa. air décent et hospitalier. Sa large figure, devemie rouge et bleue, presque violacée,

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terrible à voir, s'associait au mouvement général par des efforts semblables au roulis et au tangage d'un brick.

Les avez- vous assassinés? lui demanda Emile.

La peine de mort va, dit-on, être abolie en faveur de la révolution de juillet, répondit Taillefer, qui haussa les sourcils d'un air tout à la fois plein de finesse et de bêtise.

Mais ne les voyez- vous pas quelquefois en songe? insista Raphaël.

Il y a prescription! dit le meurtrier plein d'or.

Et sur sa tombe, s'écria Emile d'un ton sardonique, l'entrepreneur du cimetière gravera: Passants, accordez une larme à sa mémoire! . . Oh! reprit-il, je donnerais bien cent sous au mathéma- ticien qui me démontrerait par ime équation algébrique l'existence de l'enfer.

Il jeta une pièce en l'air en criant:

Face pour Dieu!

Ne regardez pas! dit Raphaël en saisissant la pièce; que sait-on? le hasard est si plaisant.

Hélas! reprit Emile d'un air tristement bouffon, je ne vois pas poser les pieds entre la géométrie de l'incrédule et le Pater noster du pape. Bah! buvons! Trùic est, je crois, l'oracle de la dive bouteille et sert de conclusion au Panta- gruel.

Nous devons au Pater noster, répondit Ra- phaël, nos arts, nos monuments, nos sciences peut-être, et, bienfait plus grand encore, nos gouvernements modernes, dans lesquels une société vaste et féconde est merveilleusement représentée par cinq cents intelligences, les forces opposées

82 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

les unes aux autres se neutralisent en laissant tout pouvoir à la civilisation, reine gigantesque qui remplace le roi, cette ancienne et terrible figure, espèce de faux destin créé par l'homme entre le ciel et lui. En présence de tant d' œuvres accomplies, l'athéisme apparaît comme un squelette qui n'en- gendre pas. Qu'en dis-tu?

Je songe aux flots de sang répandu par le cathoUcisme, dit froidement Emile. Il a pris nos veines et nos cœurs pour faire une contrefaçon du déluge. Mais n'importe! Tout homme qui pense doit marcher sous la bannière du Christ. Lui seul a consacré le triomphe de l'esprit sur la matière, lui seul nous a poétiquement révélé le monde intermédiaire qui nous sépare de Dieu.

Tu crois? reprit Raphaël en lui jetant un indéfinissable sourire d'ivresse. Eh bien, pour ne pas nous compromettre, portons le fameux toast: Diis ignotis!

Et ils vidèrent leurs cahces de science, de gaz carbonique, de parfums, de poésie et d'incrédulité.

Si ces messieurs veulent passer dans le salon, le café les y attend, dit le maître d'hôtel.

En ce moment, presque tous les convives se roulaient au sein de ces limbes délicieux les lumières de l'esprit s'éteignent, le corps, délivré de son tyran, s'abandonne aux joies délirantes de la liberté. Les uns, arrivés à l'apogée de l'ivresse, restaient mornes et péniblement occupés à saisir une pensée qui leur attestât leur propre existence; les autres, plongés dans le marasme produit par une digestion alourdissante, niaient le mouvement. D'intjrépides orateurs diâ;ûent encore de vagues

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paroles dont le sens leur échappait à eux-mêmes. Quelques refrains retentissaient comme le bruit d'une mécanique obligée d'accomplir sa vie factice et sans âme. Le silence et le tumulte s'étaient bizarrement accouplés. Néanmoins, en entendant la voix sonore du valet, qui, à défaut d'un maître, leur annonçait des joies nouvelles, les convives se levèrent, entraînés, soutenus ou portés les uns par les autres. La troupe entière resta pendant un moment immobile et charmée sur le seuil de la porte. Les jouissances excessives du festin pâUrent devant le chatouillant spectacle que l'amphitryon offrait au plus voluptueux de leurs sens. Sous les étincelantes bougies d'un lustre d'or, autour d'une table chargée de vermeil, un groupe de femmes se présenta soudain aux convives hébétés, dont les yeux s'allumèrent comme autant de diamants. Riches étaient les parures, mais plus riches encore étaient ces beautés éblouissantes devant lesquelles disparaissaient toutes les merveilles de ce palais. Les yeux passionnés de ces filles, prestigieuses comme des fées, avaient encore plus de vivacité que les torrents de lumière qui faisaient resplendir les reflets satinés des tentures, la blancheur des marbres et les saillies déhcates des bronzes. Le cœur brûlait à voir les contrastes de leurs coiffures agitées et de leurs attitudes, toutes diverses d'at- traits et de caractères. C'était une haie de fleurs mêlées de rubis, de saphirs et de corail; une cein- ture de colliers noirs sur des cous de neige, des écharpes légères flottant comme les flammes des phares, des turbans orgueilleux, des tuniques modestement provoquantes. Ce sérail ofîrait des

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séductions pour tous les yeux, des voluptés pour tous les caprices. Posée à ravir, une danseuse semblait être sans voile sous les plis onduleux du cachemire. une gaze diaphane, ici la soie cha- toyante, cachaient ou révélaient des perfections mystérieuses. De petits pieds étroits parlaient d'amour, des bouches fraîches et rouges se tai- saient. De frêles et décentes jeunes filles, vierges factices dont les jolies chevelures respiraient une religieuse innocence, se présentaient au regard comme des apparitions qu'un souffle pouvait dissiper. Puis des beautés aristocratiques au regard fier, mais indolentes; mais fluettes, maigres, gra- cieuses, penchaient la tête comme si elles avaient encore de royales protections à faire acheter. Une Anglaise, blanche et chaste figure aérienne descen- due des nuages d'Ossian, ressemblait à un ange de mélancolie, à un remords fuyant le crime. La Parisienne, dont toute la beauté gît dans une grâce indescriptible, vaine de sa toilette et de son esprit, armée de sa toute-puissante faiblesse, souple et dure, sirène sans cœur et sans passion, mais qui sait artificieusement créer les trésors de la passion et contrefaire les accents du cœur, ne manquait pas à cette périlleuse assemblée, brillaient encore des ItaUennes tranquilles en ap- parence et consciencieuses dans leur félicité, de riches Normandes aux formes magnifiques, des femmes méridionales aux cheveux noirs, aux yeux bien fendus. Vous eussiez dit des beautés de Versailles convoquées par Lebel, ayant dès le matin dressé tous leurs pièges, arrivant comme une troupe d'esclaves orientales réveillées par la voix

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du marchand pour partir à l'aurore. Elles restaient interdites, honteuses, et s'empressaient autour de la table comme des abeilles qui bourdonnent dans l'intérieur d'une ruche. Cet embarras craintif, reproche et coquetterie tout ensemble, était ou quelque séduction calculée ou de la pudeur invo- lontaire. Peut-être un sentiment que la femme ne dépouille jamais complètement leur ordonnait-il de s'envelopper dans le manteau de la vertu pour donner plus de charme et de piquant aux prodiga- htés du vice. Aussi la conspiration ourdie par le vieux Taillefer sembla-t-elle devoir échouer. Ces hommes sans frein furent subjugués tout d'abord par la puissance majestueuse dont est investie la femme. Un murmure d'admiration résonna comme la plus douce musique. L'amour n'avait pas voyagé de compagnie avec l'ivresse; au lieu d'un ouragan de passions, les convives, surpris dans un moment de faiblesse, s'abandonnèrent aux délices d'une voluptueuse extase. A la voix de la poésie qui les domine toujours, les artistes étudièrent avec bon- heur les nuances délicates qui distinguaient ces beautés choisies. Réveillé par une pensée due peut-être à quelque émanation d'acide carbonique dégagé du vin de Champagne, un philosophe frissonna en songeant aux malheurs qui amenaient ces femmes, dignes peut-être jadis des plus purs hommages. Chacune d'elles avait sans doute un drame sanglant à raconter. Presque toutes appor- taient d'infernales tortures, et traînaient après elles des hommes sans foi, des promesses trahies, des joies rançonnées par la misère. Les convives s'approchèrent d'elles avec politesse, et des conver-

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sations aussi diverses que les caractères s'établi- rent. Des groupes se formèrent. Vous eussiez dit un salon de bonne compagnie les jeunes filles et les femmes vont offrant aux convives, après le dîner, les secours que le café, les liqueurs et le sucre prêtent aux gourmands embarrassés dans les travaux d'une digestion récalcitrante. Mais bientôt quelques rires éclatèrent, le murmure augmenta, les voix s'élevèrent. L'orgie, domptée pendant un moment, menaça par intervalles de se réveiller. Ces alternatives de silence et de bruit eurent une vague ressemblance avec une sympho- nie de Beethoven,

Assis sur un moelleux divan, les deux amis virent d'abord arriver près d'eux une grande fille bien proportionnée, superbe en son maintien, de physionomie assez irrégulière, mais perçante, mais impétueuse, et qui saisissait l'âme par de vigou- reux contrastes. Sa chevelure noire, lascivement bouclée, semblait avoir déjà subi les combats de l'amour, et retombait en flocons légers sur ses larges épaules, qui offraient des perspectives attrayantes à voir. De longs rouleaux bruns enve- loppaient à demi un cou majestueux sur lequel la lumière glissait par intervalles en révélant la finesse des plus jolis contou.rs. La peau, d'un blanc mat, faisait ressortir les tons chauds et animés de ses vives couleurs. L'œil, armé de longs cils, lançait des flammes hardies, étincelles d'amour! La bouche, rouge, humide, entr' ouverte, appelait le baiser. Cette fille avait une taille forte, mais amoureuse- ment élastique; son sein, ses bras étaient largement développés, commie ceux des bdles figiires du

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Carrache; néanmoins, elle paraissait leste, souple, et sa \âgueur supposait l'agilité d'une panthère, comme la mâle élégance de ses formes en promet- tait les voluptés dévorantes. Quoique cette fille dût savoir rire et folâtrer, ses yeux et son sourire effrayaient la pensée. Semblable à ces prophétesses agitées par un démon, elle étonnait plutôt qu'elle ne plaisait. Toutes les expressions passaient par masses et comme des éclairs sur sa figure mobile. Peut-être eût-elle ravi des gens blasés, mais un jeune homme l'eût redoutée. C'était une statue colossale tombée du haut de quelque temple grec, sublime à distance, mais grossière à voir de près. Néanmoins, sa foudroyante beauté devait réveiller les impuissants, sa voix charmer les sourds, ses regards ranimer de vieux ossements; aussi Emile la comparait-il vaguement à une tragédie de Shakspeare, espèce d'arabesque admirable la joie hurle, l'amour a je ne sais quoi de sauvage, la magie de la grâce et le feu du bonheur suc- cèdent aux sanglants tumultes de la colère; mons- tre qui sait mordre et caresser, rire comme un démon, pleurer comme les anges, improviser dans une seule étreinte toutes les séductions de la fem- me, excepté les soupirs de la mélancolie et les enchanteresses modesties d'une vierge; puis en un moment rugir, se déchirer les flancs, briser sa passion, son amant; enfin, se détruire elle-même comme fait un peuple insurgé. Vêtue d'une robe en velours rouge, elle foulait d'un pied insouciant quelques fleurs déjà tombées de la tête de ses compagnes, et d'une main dédaigneuse tendait aux deux amis un plateau d'argent. Fière de sa

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beauté, fière de ses vices peut-être, elle montrait un bras blanc qui se détachait vivement sur le velours. Elle était comme la reine du plaisir, comme une image de la joie humaine, de cette joie qui dissipe les trésors amassés par trois géné- rations, qui rit sur des cadavres, se moque des aïeux, dissout des perles et des trônes, transforme les jeunes gens en vieillards, et souvent les vieil- lards en jeunes gens; de cette joie permise seule- ment aux géants fatigués du pouvoir, éprouvés par la pensée, ou pour lesquels la guerre est devenue comme un jouet.

Comment te nommes- tu? lui dit Raphaël.

Aquilina.

Oh! ohl tu viens de Venise sauvée! s'écria Emile.

Oui, répondit-elle. De même que les papes se donnent de nouveaux noms en montant au- dessus des hommes, j'en ai pris un autre en m'éle- vant au-dessus de toutes les femmes.

As-tu donc, comme ta patronne, un noble et terrible conspirateur qui t'aime et sache mourir pour toi? dit vivement Emile, réveillé par cette apparence de poésie.

Je l'ai eu, répondit-elle. Mais la guillotine a été ma rivale. Aussi mette- je toujours quelques chiffons rouges dans ma parure pour que ma joie n'aille jamais trop loin.

Oh! si vous lui laissez raconter l'histoire des quatre jeunes gens de la Rochelle, elle n'en finira pas. Tais-toi donc, Aquilina! les femmes n'ont- elles pas toutes un amant à pleurer; mais toutes n'ont pas, eonune toi, le bonlieur de l'avoir pecdu

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sur un échafaud. Ah! j'aimerais bien mieux savoir le mien couché dans une fosse, à Clamait, que dans le lit d'une rivale!

Ces phrases furent prononcées d'une voix douce et mélodieuse par la plus innocente, la plus jolie et la plus gentille petite créature qui, sous la ba- guette d'une fée, fût jamais sortie d'un œuf enchanté. Elle était arrivée à pas muets, et montrait une figure délicate, une taille grêle, des yeux bleus ravissants de modestie, des tempes fraîches et pures. Une naïade ingénue, qui s'échappe de sa source, n'est pas plus timide, plus blanche ni plus naïve que cette jeune fille, qui paraissait avoir seize ans, ignorer le mal, ignorer l'amour, ne pas connaître les orages de la vie, et venir d'une église elle aurait prié les anges d'obtenir avant le temps son rappel dans les cieux. A Paris seulement se rencon- trent ces créatures au visage candide qui cachent la dépravation la plus profonde, les vices les plus raffinés, sous un front aussi doux, aussi tendre que la fleur d'une marguerite. Trompés d'abord par les célestes promesses écrites dans les suaves attraits de cette jeune fille, Emile et Raphaël acceptèrent le café qu'elle leur versa dans les tasses présentées par Aquilina, et se mirent à la question- ner. Elle acheva de transfigurer aux yeux des deux poètes, par une sinistre allégorie, je ne sais quelle face de la vie humaine, en opposant à l'expression rude et passionnée de son imposante compagne le portrait de cette corruption froide, voluptueuse- ment cruelle, assez étourdie pour commettre un crime, assez forte pour en rire; espèce de démon sans cœur, qui punit les âmes riches et tendres

90 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

de ressentir les émotions dont il est privé, qui trouve toujours une grimace d'amour à vendre, des larmes pour le convoi de sa victime, et de la joie le soir pour en lire le testament. Un poëte eût admiré la belle Aquilina; le monde entier devait fuir la touchante Euphrasie: l'une était l'âme du vice, l'autre le vice sans âme.

Je voudrais bien savoir, dit Emile à cette jolie créature, si parfois tu songes à l'avenir.

L'avenir? répondit-elle en riant. Qu'appelez- vous l'avenir? Pourquoi penserais- je à ce qui n'existe pas encore? Je ne regarde jamais ni en arrière ni en avant de moi. N'est-ce pas déjà trop que de m'occuper d'une journée à la fois? D'ailleurs, l'avenir, nous le connaissons, c'est l'hôpital.

Comment peux- tu voir d'ici l'hôpital et ne pas éviter d'y aller? s'écria Raphaël.

Qu'a donc l'hôpital de si effrayant? demanda la terrible Aquilina. Quand nous ne sommes ni mères ni épouses, quand la vieillesse nous met des bas noirs aux jambes et des rides au front, flétrit tout ce qu'il y a de femme en nous et sèche la joie dans les regards de nos amis, de quoi pourrions-nous avoir besoin? Vous ne voyez plus alors en nous, de notre parure, que sa fange primi- tive qui marche sur deux pattes, froide, sèche, décomposée, et va produisant un bruissement de feuilles mortes. Les plus jolis chiffons nous deviennent des haillons, l'ambre qui réjouissait le boudoir prend une odeur de mort et sent le squelette; puis, s'il se trouve un cœur dans cette boue, vous y insultez tous, vous ne nous permettez même pas un eouvenk. Ainsi, que nous soyons.

LA PEAU DE CHAGRIN. 92

â cette époque de la vie, dans un riche hôtel à soigner des chiens, ou dans un hôpital à trier des guenilles, notre existence n'est-elle pas exac- tement la même? Cacher nos cheveux blancs sous un mouchoir à carreaux rouges et bleus ou sous des dentelles, balayer les rues avec du bouleau ou les marches des Tuileries avec du satin, être assises à des foyers dorés ou nous chauffer à des cendres dans un pot de terre rouge, assister au spectacle de la Grève ou aller à l'Opéra, y a-t-il donc tant de différence?

Aquilina mia, jamais tu n'as eu tant de raison au miheu de tes désespoirs, reprit Euphrasie. Oui, les cachemires, les vélins, les parfums, l'or, la soie, le luxe, tout ce qui brille, tout ce qui plaît ne va bien qu'à la jeunesse. Le temps seul pourrait avoir raison contre nos folies, mais le bonheur nous absout. Vous riez de ce que je dis, s'écria- t-elle en lançant un sourire venimeux aux deux amis; n'ai-je pas raison? J'aime mieux mourir de plaisir que de maladie. Je n'ai ni la manie de la perpétuité ni grand respect pour l'espèce humaine, I à voir ce que Dieu en fait! Donnez-moi des millions, je les mangerai; je ne voudrais pas garder un centime pour l'année prochaine. Vivre pour plaire et régner, tel est l'arrêt que prononce chaque battement de mon cœur. La société m'approuve; ne fournit-elle pas sans cesse à mes dissipations? Pourquoi le bon Dieu me fait-il tous les matins la rente de ce que je dépense tous les soirs? pour- quoi nous bâtissez- vous des hôpitaux? Comme il ne nous a pas mis entre le bien et le mal pour choisir ce qui nous blesse ou nous

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ennuie, je serais bien sotte de ne pas m'amuser.

Et les autres? dit Emile.

Les autres? Eh bien, qu'ils s'arrangent! J'aime mieux rire de leurs souffrances que d'avoir à pleurer sur les miennes. Je défie un homme de me causer la moindre peine.

Qu'as- tu donc souffert pour penser ainsi? demanda Raphaël.

J'ai été quittée pour un héritage, moi! dit- elle en prenant une pose qui fit ressortir toutes ses séductions. Et cependant, j'avais passé les nuits et les jours à travailler pour nourrir mon amant! Je ne veux plus être la dupe d'aucun sourire, d'aucune promesse, et je prétends faire de mon existence une longue partie de plaisir.

Mais, s'écria Raphaël, le bonheur ne vient-il donc pas de l'âme?

Eh bien, reprit Aquilina, n'est-ce rien que de se voir admirée, flattée, de triompher de toutes les femmes, même des plus vertueuses, en les écrasant par notre beauté, par notre richesse? D'ailleurs, nous vivons plus en un jour qu'une bonne bourgeoise en dix ans, et alors tout est jugé.

Une femme sans vertu n'est-elle pas odieuse? dit Emile à Raphaël.

Euphrasie leur lança un regard de vipère, et répondit avec un inimitable accent d'ironie:

La vertu! nous la laissons aux laides et aux bossues. Que seraient-elles sans cela, les pauvres femmes?

Allons, tais-toi! s'écria Emile, ne parle point de ce que tu ne connais pas.

LA PEAU DE CHAGRIN. 93

Ahi je ne la connais pas! répliqua Euphrasie. Se donner pendant toute la vie à un être détesté, savoir élever des enfants qui vous abandonnent, et leur dire: «Merci!» quand ils vous frappent au cœur; voilà les vertus que vous ordonnez à la femme; et encore, pour la récompenser de son abnégation, venez-vous lui imposer des souffrances en cherchant à la séduire; si elle résiste, vous la compromettez. Johe vie! Autant rester libres, aimer ceux qui nous plaisent et mourir jeunes.

Ne crains- tu pas de payer tout cela un jour?

Eh bien, répondit-elle, au lieu d'entremêler mes plaisirs de chagrins, ma vie sera coupée en deux parts: une jeunesse certainement joyeuse, et je ne sais quelle vieillesse incertaine pendant laquelle je souffrirai tout à mon aise.

Elle n'a pas aimé, dit Aquilina d'un son de voix profond. Elle n'a jamais fait cent lieues pour aller dévorer avec mille délices un regard et un refus; elle n'a point attaché sa vie à un cheveu, ni essayé de poignarder plusieurs hommes pour sauver son souverain, son seigneur, son Dieu. Pour elle, l'amour était un joli colonel.

Hé! Hé! la Rochelle, répondit Euphrasie, l'amour est comme le vent, nous ne savons d'où il vient. D'ailleurs, si tu avais été bien aimée par une bête, tu prendrais les gens d'esprit en horreur.

Le Code nous défend d'aimer les bêtes, répliqua la grande Aquilina d'un accent ironique.

Je te croyais plus indulgente pour les mili- taires! s'écria Euphrasie en riant.

Sont-elles heureuses de pouvoir abdiquer ainsi leur raison! s'écria RaphaëL

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Heureuses? dit Aquilina souriant de pitié, de terreur, en jetant aux deux amis un horrible regard. Ah! vous ignorez ce que c'est que d'être condamnée au plaisir avec un mort dans le cœur . .

Contempler en ee moment les salons, c'était avoir une vue anticipée du Pandémonium de Milton. Les flammes bleues du punch coloraient d'une teinte infernale les visages de ceux qui pouvaient boire encore. Des danses folles, animées par une sauvage énergie, excitaient des rires et des cris qui éclataient comme les détonations d'un feu d'artifice. Jonchés de morts et de mou- rants, le boudoir et un petit salon offraient l'image d'un champ de bataille. L'atmosphère était chaude de vin, de plaisirs et de paroles. L'ivresse, l'amour, le délire, l'oubli du monde, étaient dans les cœurs, sur les visages, écrits sur les tapis, exprimés par le désordre, et jetaient sur tous les regards de légers voiles qui faisaient voir dans l'air des vapeurs enivrantes. Il s'était ému, commes dans les bandes lumineuses tracées par un rayon de soleil, une poussière brillante à travers laquelle se jouaient les formes les plus capricieuses, les luttes les plus grotesques. et là, des groupes de figures enlacées se confondaient avec les mar- bres blancs, nobles chefs-d'œuvre de la sculpture qui ornaient les appartements. Quoique les deux amis conservassent encore une sorte de lucidité trompeuse dans les idées et dans leurs organes, un dernier iTémissement, simulacre imparfait de la vie, il leur était impossible de reconnaître ce qu'il y avait de iréel d^m» les imytj^m'?^ bi^^arres.

LA PBAU DB CHAGRIN, ^

de possible dani les tableaux surnaturels qui passaient incessamment devant leurs yeux lassés. Le ciel étouffant de nos rêves, l'ardente suavité que contractent les figures dans nos visions, surtout je ne sais quelle agilité chargée de chaînes, enfin les phénomènes les plus inaccoutumés du sommeil les assaillaient si vivement, qu'ils prirent les jeux de cette débauche pour les caprices d'un cauchemar le mouvement est sans bruit, les cris sont perdus pour l'oreille. En ce moment, le valet de chambre de confiance réussit, non sans peine, à attirer son maître dans l'antichambre et lui dit à l'oreille:

Monsieur, tous les voisins sont aux fenêtres et se plaignent du tapage.

S'ils ont peur du bruit, ne peuvent-ils pas faire mettre de la paille devant leurs portes? s'écria Taillefer.

Raphaël laissa tout à coup échapper un éclat de rire si brusquement intempestif, que son ami lui demanda compte de cette joie brutale.

Tu me comprendrais difficilement, répondit- il. D'abord, il faudrait t' avouer que vous m'avez arrêté sur le quai Voltaire au moment j'allais me jeter dans la Seine, et tu voudrais sans doute connaître les motifs de ma mort. Mais, quand j'ajouterais que, par un hasard presque fabuleux, les ruines les plus poétiques du monde matériel venaient alors de se résumer à mes yeux par une traduction symboHque de la sagesse humaine; tandis qu'en ce moment les débris de tous les trésors intellectuels que nous avons saccagés à table aboutissent à ces deux femmes, images vives

^ ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

et originales de la folie, et que notre profonde insouciance des hommes et des choses a servi de transition aux tableaux fortement colorés de deux systèmes d'existence si diamétralement opposés, en seras-tu plus instruit? Si tu n'étais pas ivre, tu y verrais peut-être un traité de philosophie.

Si tu n'avais pas les deux pieds sur cette ravissante Aquilina, dont les ronflements ont je ne sais quelle analogie avec le rugissement d'un orage près d'éclater, répondit Emile, qui lui-même s'amusait à rouler et à dérouler les cheveux d'Euphrasie sans trop avoir la conscience de cette innocente occupation, tu rougirais de ton ivresse et de ton bavardage. Tes deux systèmes peuvent entrer dans une seule phrase et se ré- duisent à une pensée. La vie simple et mécanique conduit à quelque sagesse insensée en étouffant notre inteUigence par le travail; tandis que la vie passée dans le vide des abstractions ou dans les abîmes du monde moral mène à quelque folle sagesse. En un mot, tuer les sentiments pour vivre vieux, ou mourir jeune en acceptant le martjnre des passions, voilà notre arrêt. Encore, cette sentence lutte-t-elle avec les tempéraments que nous a donnés le rude goguenard à qui nous devons le patron de toutes les créatures.

Imbécile! s'écria Raphaël en l'interrompant. Continue à t'abréger toi-même ainsi, tu feras des volumes! Si j'avais eu la prétention de formuler proprement ces deux idées, je t'aurais dit que l'homme se corrompt par l'exercice de la raison et se purifie par l'ignorance. C'est faire le procès

LA PEAU DE CHAGRm. 97

aux ssocîétés! Mais quiz nous vivions avec les sages ou que nous périssions avec les fous, le résultat n'est-il pas, tôt ou tard, le même? Aussi le grand abstracteur de quintessence a-t-il jadis exprimé ces deux systèmes en dtVLPL mots: Cary-

MARY, CaRYMARà.

Tu me fais douter de ïa puissance ûe Dieu, car tu es plus bête qu'il n'est puissant, répliqua Emile. Notre cher Rabelais â résolu cette philo- sophie par un mot plus bref que Carymary, Cary- mara; c'est Peut-être, d'où Montaigne a pris son Que sais'je? Encore, ces derniers mots de la science morale ne sont-ils guère que l'exclamation de Pyrrhon restant entre le bien et le mai» comme l'âne de Buridan entre deux mesures d'avoine. Mais laissons cette étemelle discussion qui aboutit aujourd'hui à oui et non. Quelle expérience voulais- tu donc faire en te jetant dans la Seine? étais- tu jaloux de la machine hydrauHque du pont Notre-Dame?

Ah! si tu connaissais ma vie.

Ahi s'écria Emile, je ne te croyais pas si vulgaire, la phrase est usée. Ne sais-tu pas que nous avons tous la prétention de souffrir beaucoup plus que les autres?

Ah! soupira Raphaël! . .

Mais tu es bouffon avec ton Ah! Voyons: une maladie d'âme ou de corps t'oblige-t-elle de ramener tous les matins, par une contraction de tes muscles, les chevaux qui le soir doivent t'écarteler, comme jadis le fît Damiens? As-tu mangé ton chien tout cru, sans sel, dans ta man- sarde? Tes enfants t'ont-ils jamais dit: «J'ai faim:*»

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98 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

As- tu vendu les cheveux de ta m^tresse pour aller au jeu? Es- tu jamais allé payer à un faux domicile une fausse lettre de change, tirée sur un faux oncle, avec la crainte d'arriver trop tard? Voyons, j'écoute! Si tu te jetais à l'eau pour une femme, pour un protêt, ou par ennui, je te renie. Confesse- toi, ne mens pas; je ne te demande point de mémoires historiques. Surtout, sois aussi bref que ton ivresse te le permettra; je suis exigeant comme un lecteur, et près de dormir comme une femme qui lit ses vêpres.

Pauvre sot! dit Raphaël. Depuis quand les douleurs ne sont-elles plus en raison de la sensibi- lité? Lorsque nous arriverons au degré de science qui nous permettra de faire une histoire naturelle des cœurs, de les nommer, de les classer en genres, en sous-genres, en familles, en crustacés, en fossiles, en sauriens, en microscopiques, en . ., que sais-je? alors, mon bon ami, ce sera chose prouvée qu'il en existe de tendres, de délicats comme des fleurs, et qui doivent se briser comme elles par de légers froissements auxquels certains coeurs minéraux ne sont même pas sensibles . .

Oh! de grâce, épargne-moi ta préface, dit Emile d'un air moitié riant, moitié piteux, en prenant la main de Raphaël.

II.

LA FEMME SANS CŒUR.

Après être resté silencieux pendant un moment, Raphaël dit en laissant échapper un geste d'in- souciance:

LA PEAU DE CHAGRIN. 99

Je ne sais, en vérité, s'il ne faut pas attribuer aux fumées du vin et du punch l'espèce de lucidité qui me permet d'embrasser en cet instant toute ma vie comme un même tableau les figures, les couleurs, les ombres, les lumières, les demi-teintes sont fidèlement rendues. Ce jeu poétique de mon imagination ne m'étonnerait pas, s'il n'était accompagné d'une sorte de dédain pour mes souf- frances et pour mes joies passées. Vue à distance, ma \de est comme rétrécie par un phénomène moral. Cette longue et lente douleur qui a duré dix ans peut aujourd'hui se reproduire par quelques phrases dans lesquelles la douleur ne sera plus qu'une pensée, et le plaisir une réflexion philoso- phique. Je juge au lieu de sentir . .

Tu es ennuyeux comme un amendement qui se développe, s'écria Emile.

C'est possible, reprit Raphaël sans murmurer. Aussi pour ne pas abuser de tes oreilles, te ferai- je grâce des dix-sept premières années de ma vie. Jusque-là, j'ai vécu comme toi, comme mille autres, de cette vie de collège ou de lycée dont les malheurs fictifs et les joies réelles sont les déhces de notre souvenir, à laquelle notre gastronomie blasée redemande les légumes du vendredi, tant que nous ne les avons pas goûtés de nouveau: belle vie, dont les travaux nous semblent méprisables et qui cependant nous ont appris le travail . .

Arrive au drame, dit Emile d'un air moitié comique et moitié plaintif.

Quand je sortis du collège, reprit Raphaël en réclamant par un geste le droit de continuer, mon père m'astreignit à une discipline sévère, il

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me logea dans une chambre contiguë à son cabinet; je me couchais dès neuf heures du soir et me levais à cinq heures du matin; il voulait que je fisse- mon droit en conscience; j'allais en même temps à l'École et chez un avoué; mais les lois du temps et de l'espace étaient si sévèrement appliquées à, mes courses, à mes travaux, et mon père me demandait en dînant un compte si rigoureux de . .

Qu'est-ce que cela me fait? interrompit Emile.

Eh! que le diable t'emporte! répondit Raphaël. Comment pourras-tu concevoir mes sentiments, si je ne te raconte les faits imperceptibles qui in- fluèrent sur mon âme, la façonnèrent à la crainte et me laissèrent longtemps dans la naïveté primitive du jeune homme? Ainsi, jusqu'à vingt et un ans, j'ai été courbé sous un despotisme aussi froid que celui d'une règle monacale. Pour te révéler les tristesses de ma vie, il suffira peut-être de te dé- peindre mon père: un homme grand, sec et mince, le visage en lame de couteau, le teint pâle, à parole brève, taquin comme une vieille fille, méticuleux comme un chef de bureau. Sa paternité planait au-dessus de mes lutines et joyeuses pensées, et les enfermait comme sous un dôme de plomb; si je voulais lui manifester un sentiment doux et tendre, il me recevait en enfant qui va dire une sottise; je le redoutais bien plus que nous ne craig- nions naguère nos maîtres d'étude, j'avais toujours huit ans pour lui. Je crois encore le voir devant moi. Dans sa redingote marron, il se tenait; droit comme un cierge pascal, il avait l'air d'un! hareng saur enveloppé dans la couverture rou-

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geâtre d'un pamphiet. Cependant, j'aimais mon père: au fond, il était juste. Peut-être ne haïssons- nous pas la sévérité, quand elle est justifiée par un grand caractère, par des mœurs pures, et qu'elle est adroitement entremêlée de bonté. Si mon père ne me quitta jamais, si, jusqu'à l'âge de vingt ans, il ne laissa pas dix francs à ma disposition, dix coquins, dix libertins de francs, trésor immense dont la possession vainement enviée me faisait rêver d'ineffables délices, il cherchait du moins à me procurer quelques distractions. Après m' avoir promis un plaisir pendant des mois entiers, il me conduisait aux Bouffons, à un concert, à un bal j'espérais rencontrer une maîtresse. Une maî- tresse! c'était pour moi l'indépendance. Mais, honteux et timide, ne sachant point l'idiome des salons et n'y connaissant personne, j'en revenais le cœur toujours aussi neuf et tout aussi gonflé de désirs. Puis, le lendemain, bridé comme un cheval d'escadron par mon père, dès le matin je retour- nais chez mon avoué, au droit, au Palais. Vouloir m' écarter de la route uniforme que mon père m'avait tracée, c'eût été m'exposer à sa co- lère; il m'avait menacé de m'embarquer à ma première faute, en quahté de mousse, pour les Antilles. Aussi me prenait-il un horrible frisson quand par hasard j'osais m'aventurer, pendant une heure ou deux, dans quelque partie de plaisir. Figure-toi l'imagination la plus vagabonde, le cœur le plus amoureux, l'âme la plus tendre, l'esprit le plus poétique, sans cesse en présence de l'homm-e le plus caillouteux, le plus atrabilaire, le plus froid du monde; enfin marie une jeune fille à un squelette.

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et tu comprendras l'existence dont les scènes curieuses ne peuvent que t'être dites: projets de fuite évanouis à l'aspect de mon père, désespoirs calmés par le sommeil, désirs comprimés, sombres mélancolies dissipées par la musique. J'exhalais mon malheur en mélodies. Beethoven ou Mozart furent souvent mes discrets confidents. Aujourd'hui, je souris en me souvenant de tous les préjugés qui troublaient ma conscience à cette époque d'inno- cence et de vertu: si j'avais mis le pied chez un restaurateur, je me serais cru ruiné; mon imagina- tion me faisait considérer un café comme un lieu de débauche, les hommes se perdaient d'honneur et engageaient leur fortune; quant à risquer de l'argent au jeu, il aurait fallu en avoir. Oh! quand je devrais t'endormir, je veux te raconter l'une des plus terribles joies de ma vie, une de ces joies armées de griffes et qui s'enfoncent dans notre cœur comme un fer chaud sur l'épaule d'un forçat. J'étais au bal chez le duc de Navarreins, cousin de mon père. Mais, pour que tu puisses parfaitement comprendre ma position, apprends que j'avais un habit râpé, des souliers mal faits, une cravate de cocher et des gants déjà portés. Je me mis dans un coin afin de pouvoir tout à mon aise prendre des glaces et contempler les jolies femmes. Mon père m'aperçut. Par une raison que je n'ai jamais devinée, tant cet acte de confiance m'abasourdit, il me donna sa bourse et ses clefs à garder. A dix pas de moi, quelques hommes jouaient. J'entendais frétiller l'or. J'avais vingt ans, je souhaitais passer une journée entière plongé dans les crimes de mon âge. C'était un

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libertinage d'esprit dont l'analogue ne se trouverait ni dans les caprices des courtisanes, ni dans les songes des jeunes filles. Depuis un an, je me rêvais bien mis, en voiture, ayant une belle femme à mes côtés, tranchant du seigneur, dînant chez Véry, allant le soir au spectacle, décidé à ne revenir que le lendemain chez mon père, mais armé contre lui d'une aventure plus intriguée que ne l'est le Mariage de Figaro, et de laquelle il lui aurait été impossible de se dépêtrer. J'avais estimé toute cette joie cinquante écus. N'étais- je pas encore sous le charme naïf de l'école buissonnière? J'allai donc dans un boudoir où, seul, les yeux cuisants, les doigts tremblants, je comptai l'argent de mon père: cent écus! Évoquées par cette somme, les joies de mon escapade apparurent devant moi, dansant comme les sorcières de Macbeth autour de leur chaudière, mais alléchantes, frémissantes, délicieuses! Je devins un coquin déterminé. Sans écouter ni les tintements de mon oreille, ni les battements précipités de mon cœur, je pris deux pièces de vingt francs que je vois encore! Leurs millésimes étaient effacés et la figure de Bonaparte y grimaçait. Après avoir mis la bourse dans ma poche, je revins vers une table de jeu en tenant les deux pièces d'or dans la paume humide de ma main, et je rôdai autour des joueurs comme un émouchet au-dessus d'un poulailler. En proie à des angoisses inexprimables, je jetai soudain un regard translucide autour de moi. Certain de n'être aperçu par aucune personne de connaissance, je pariai pour un petit homme gras et réjoui, sur la tête duquel j'accumulai plus de prières et de vœux

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qu'il ne s'en fait en mer pendant trois tempêtes. Puis, avec un instinct de scélératesse ou de ma- chiavélisme surprenant à mon âge, j'allai me planter près d'une porte, regardant à travers les salons sans y rien voir. Mon âme et mes yeux voltigeaient autour du fatal tapis vert. De cette soirée date la première observation physiologique à laquelle j'ai cette espèce de pénétration qui m'a permis de saisir quelques mystères de notre double nature. Je tournais le dos à la table se disputait mon futur bonheur, bonheur d'autant plus profond peut-être, qu'il était criminel; entre les deux joueurs et moi, il se trouvait une haie d'hommes, épaisse de quatre ou cinq rangées de causeurs; le bourdonnement des voix empêchait de distinguer le son de l'or qui se mêlait au bruit de l'orchestre; malgré tous ces obstacles, par un privilège accordé aux passions qui leur donne le pouvoir d'anéantir l'espace et le temps, j'entendais distinctement les paroles des deux joueurs, je connaissais leurs points, je savais celui des deux qui retournait le roi comme si j'eusse vu les cartes; enfin, à dix pas du jeu, je pâlissais de ses caprices. Mon père passa devant moi tout à coup, je compris alors cette parole de l'Ecriture: «L'esprit de Dieu passa devant sa face!» J'avais gagné. A travers le tourbillon d'hommes qui gravitait autour des joueurs, j'accourus à la table en m'y glissant avec la dextérité d'une anguille qui s'échappe par la maille rompue d'un filet. De douloureuses, mes fibres devinrent joyeuses. J'étais comme un condamné qui, marchant au supplice, a rencontré le roi. Par hasard, un homme décoré réclama quarante francs qui manquaient.

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Je fus soupçonné par des yeux inquiets, )e pâlis et des gouttes de sueur sillonnèrent mon front. Le crime d'avoir volé mon père me parut bien vengé. Le bon gros petit homme dit alors d'une voix certainement angélique: «Tous ces messieurs avaient mis,& et il paya les quarante francs. Je relevai mon front et jetai des regards triomphants sur les joueurs. Après avoir réintégré dans la bourse de mon père l'or que j'y avais pris, je laissai mon gain à ce digne et honnête monsieur, qui continua de gagner. Dès que je me vis possesseur de cent soixante francs, je les enveloppai dans mon mou- choir de manière qu'ils ne pussent ni remuer ni sonner pendant notre retour au logis, et je ne jouai plus.

» Que faisiez- vous au jeu? me dit mon père en entrant dans le fiacre.

5> Je regardais, répondis-je en tremblant.

5> Mais, reprit mon père^ il n'y aurait eu rien d'extraordinaire à ce que vous eussiez été forcé, par amour-propre, à mettre quelque argent sur le tapis. Aux yeux des gens du monde, vous pa- raissez assez âgé pour avoir le droit de commettre des sottises. Aussi vous excuserais- je, Raphaël, si vous vous étiez servi de ma bourse , .

» Je ne répondis rien. Quand nous fûmes de retour, je rendis à mon père ses clefs et son argent. En rentrant dans sa chambre, il vida la bourse sur sa cheminée, compta l'or, se tourna vers moi d'un air assez gracieux, et me dit en séparant chaque phrase par une pause plus ou moins longue et significative:

» Mon fils, vous avez bientôt vingt ans. Je

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suis content de vous. Il vous faut une pension, ne fût-ce que pour vous apprendre à économiser, à connaître les choses de la vie. Dès ce soir, je vous donnerai cent francs par mois. Vous disposerez de votre argent comme il vous plaira. Voici le premier trimestre de cette année, ajouta-t-il en caressant une pile d'or, comme pour vérifier la somme.

& J'avoue que je fus près de me jeter à ses pieds, de lui déclarer que j'étais un brigand, un infâme, et, pis que cela, un menteur! La honte me retint. J'allais l'embrasser, il me repoussa faiblement.

& Maintenant, tu es un homme, mon enfant, me dit-il. Ce que je fais est une chose simple et juste dont tu ne dois pas me remercier. Si j'ai droit à votre reconnaissance, Raphaël, reprit-il d'un ton doux, mais plein de dignité, c'est pour avoir préservé votre jeunesse des malheurs qui dévorent tous les jeunes gens, à Paris. Désormais, nous serons deux amis. Vous deviendrez, dans un an, docteur en droit. Vous avez, non sans quelques déplaisirs et certaines privations, acquis les connaissances solides et l'amour du travail, si nécessaires aux hommes appelés à manier les affaires. Apprenez, Raphaël, à me connaître. Je ne veux faire de vous ni un avocat, ni un notaire, mais un homme d'État qui puisse devenir la gloire de notre pauvre maison . . A demain! ajouta-t-il en me renvoyant par un geste mysté- rieux.

»Dès ce jour, mon père m'initia franchement à ses projets. J'étais fils unique et j'avais perdu ma mère depuis dix ans. Autrefois, peu flatté d'avoir

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le droit de labourer la terre l'épée au côté, mon père, chef d'une maison historique à peu près oubliée en Auvergne, vint à Paris pour y lutter avec le diable. Doué de cette finesse qui rend les hommes du midi de la France si supérieurs, quand elle se trouve accompagnée d'énergie, il était parvenu sans grand appui à prendre position au cœur même du pouvoir. La Révolution renversa bientôt sa fortune; mais il avait su épouser l'héritière d'une grande maison, et s'était vu, sous l'Empire, au moment de restituer à notre famille son ancienne splendeur. La Restauration, qui rendit à ma mère des biens considérables, ruina mon père. Ayant jadis acheté plusieurs terres données par l'empereur à ses généraux et situées en pays étranger, il se battait depuis dix ans avec des Hquidateurs et des diplomates, avec les tribunaux prussiens et bavarois pour se maintenir dans la possession contestée de ces malheureuses dotations. Mon père me jeta dans le labyrinthe inextricable de ce vaste procès d'où dépendait notre avenir. Nous pouvions être condamnés à restituer les revenus, ainsi que le prix de certaines coupes de bois faites de 1814 à 1817; dans ce cas, le bien de ma mère eût à peine suffi pour sauver l'honneur de notre nom. Ainsi, le jour mon père parut en quelque sorte m' avoir émancipé, je tombai sous le joug le plus odieux. Je dus combattre comme sur un champ de bataille, travailler nuit et jour, aller voir des hommes d'État, tâcher de surprendre leur religion, tenter de les intéresser à notre affaire, les séduire, eux, leurs femmes, leurs valets, leurs chiens, et déguiser cet

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horrible métier sous des formes élégantes, sous d'agréables plaisanteries. Je compris tous les chagrins dont l'empreinte flétrissait la figure de mon père. Pendant une année environ, je menai donc en apparence la vie d'un homme du monde, mais cette dissipation et mon empresse- ment à me lier avec des parents en faveur ou avec des gens qui pouvaient nous être utiles cachaient d'immenses travaux. Mes divertissements étaient encore des plaidoiries et mes conversations des mémoires. Jusque-là, j'avais été vertueux par l'impossibilité de me hvrer à mes passions de jeune homme; mais, craignant alors de causer la ruine de mon père ou la mienne par une négli- gence, je devins mon propre despote, et n'osai me permettre ni un plaisir ni une dépense. Lorsque nous sommes jeunes, quand, à force de froisse- ments, les hommes et les choses ne nous ont point encore enlevé cette délicate fleur de sentiment, cette verdeur de pensée, cette noble pureté de conscience qui ne nous laisse jamais transiger avec le mal, nous sentons vivement nos devoirs; notre honneur parle haut et se fait écouter; nous sommes francs et sans détour; ainsi étais-je alors. Je voulus justifier la confiance de mon père; naguère, je lui aurais dérobé délicieusement une chétive somme; mais, portant avec lui le fardeau de ses affaires, de son nom, de sa maison, je lui eusse donné secrètement mes biens, mes espérances, comme je lui sacrifiais mes plaisirs, heureux même de mon sacrifice! Aussi, quand M. de Villèle exhuma, tout exprès pour nous, un décret impérial sur les déchéances, et nous eut ruinés, signai- je

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la vente de mes propriétés, n'en gardant qu'une île sans valeur, située au milieu de la Loire, et se trouvait le tombeau de ma mère. Aujourd'hui, peut-être, les arguments, les détours, les discus- sions philosophiques, philanthropiques et pohtiques ne me manqueraient pas pour me dispenser de faire ce que mon avoué nommait une bêtise; mais, à vingt et un ans, nous sommes, je le répète, tout générosité, tout chaleur, tout amour. Les larmes que je vis dans les yeux de mon père furent alors pour moi la plus belle des fortunes, et le souvenir de ces larmes a souvent consolé ma misère. Dix mois après avoir payé ses créanciers, mon père mourut de chagrin; il m'adorait et m'avait ruiné! cette idée le tua. En 1826, à l'âge de vingt-deux ans, vers la fin de l'automne, je suivis tout seul le convoi de mon premier ami, de mon père. Peu de jeunes gens se sont trouvés, seuls avec leurs pensées, derrière un corbillard, perdus dans Paris, sans avenir, sans fortune. Les orphelins recueillis par la charité publique ont au moins pour avenir le champ de bataille, pour père le gouvernement ou le procureur du roi, pour refuge un hospice. Moi, je n'avais rien! Trois mois après, un commis- saire-priseur me remit onze cent douze francs, produit net et liquide de la succession paternelle. Des créanciers m'avaient obligé à vendre notre mobilier. Accoutumé dès ma jeunesse à donner une grande valeur aux objets de luxe dont j'étais entouré, je ne pus m'empêcher de marquer une sorte d'étonnement à l'aspect de ce reliquat exigu. » Oh! me dit le commissaire-priseur, tout cela était bien rococol

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&Mot épouvantable, qui flétrissait toutes les religions de mon enfance et me dépouillait de mes premières illusions, les plus chères de toutes. Ma fortune se résumait par un bordereau de vente, mon avenir gisait dans un sac de toile qui contenait onze cent douze francs, la société m' apparaissait en la personne d'un huissier- priseur qui me parlait le chapeau sur la tête . . Un valet de chambre qui me chérissait, et à qui ma mère avait jadis constitué quatre cents francs de rente viagère, Jonathas me dit en quittant la maison d'où j'étais si souvent sorti joyeusement en voiture pendant mon enfance:

» Soyez bien économe, monsieur Raphaël!

»I1 pleurait, le bonhomme.

»Tels sont, mon cher Emile, les événements qui maîtrisèrent ma destinée, modifièrent mon âme, et me placèrent jeune encore dans la plus fausse de toutes les situations sociales, dit Raphaël après avoir fait une pause. Des liens de famille, mais faibles, m'attachaient à quelques maisons riches dont l'accès m'eût été interdit par ma fierté, si le mépris et l'indifférence ne m'en eussent déjà fermé les portes. Quoique parent de personnes très influentes et prodigues de leur protection pour des étrangers, je n'avais ni parents ni protec- teurs. Sans cesse arrêtée dans ses expansions, mon âme s'était repliée sur elle-même. Plein de franchise et de naturel, je devais paraître froid, dissimulé; le despotisme de mon père m'avait ôté toute confiance en moi; j'étais timide et gauche, je ne croyais pas que ma voix pût exercer le moindre empire, je me déplaisais, je me trouvais

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laid, j'avais honte de mon regard. Malgré la voix intérieure qui doit soutenir les hommes de talent dans leurs luttes et qui me criait: «Courage! marche!» malgré les révélations soudaines de ma puissance dans la sohtude, malgré l'espoir dont j'étais animé en comparant les ouvrages nouveaux admirés du public à ceux qui volti- geaient dans ma pensée, je doutais de moi comme un enfant. J'étais la proie d'une excessive ambition, je me croyais destiné à de grandes choses, et je me sentais dans le néant. J'avais besoin des hommes, et je me trouvais sans amis. Je devais me frayer une route dans le monde, et j'y restais seul, moins craintif que honteux. Pendant l'année je fus jeté par mon père dans le tourbillon de la grande société, j'y vins avec un cœur neuf, avec une âme fraîche. Comme tous les grands enfants, j'aspirai secrètement à de belles amours. Je rencontrai parmi les jeunes gens de mon âge une secte de fanfarons qui allaient tête levée, disant des riens, s' asseyant sans trembler près des femmes qui me semblaient les plus imposantes, débitant des impertinences, mâchant le bout de leur canne, minaudant, se prostituant à eux- mêmes les plus jolies personnes, mettant ou prétendant avoir mis leur tête sur tous les oreillers, ayant l'air d'être au refus du plaisir, considérant les plus vertueuses, les plus prudes comme de prise facile et pouvant être conquises à la simple parole, au moindre geste hardi, par le premier regard insolent! Je te le déclare en mon âme et conscience, la conquête du pouvoir ou d'une grande renommée littéraire me paraissait un

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triomphe moins difficile à obtenir qu'un succès auprès d'une femme de haut rang, jeune, spiri- tuelle et gracieuse. Je trouvai donc les troubles de mon cœur, mes sentiments, mes cultes en désaccord avec les maximes de la société. J'avais de la hardiesse, mais dans l'âme seulement, et non dans les manières. J'ai su plus tard que les femmes ne voulaient pas être mendiées; j'en ai beaucoup vu que j'adorais de loin, auxquelles je livrais un cœur à toute épreuve, une âme à déchirer, une énergie qui ne s'effrayait ni des sacrifices, ni des tortures: elles appartenaient à des sots de qui je n'aurais pas voulu pour portiers. Combien de fois, muet, immobile, n'ai- je pas admiré la femme de mes rêves, surgissant dans un bal; dévouant alors en pensée mon existence à des caresses étemelles, j'imprimais toutes mes espérances en un regard, et lui offrais dans mon extase un amour de jeune homme qui courait au-devant des tromperies. En certains moments, j'aurais donné ma vie pour une seule nuit. Eh bien, n'ayant jamais trouvé d'oreilles jeter mes propos passionnés, de regards reposer les miens, de cœur pour mon cœur, j'ai vécu dans tous les tourments d'une impuissante énergie qui se dévorait elle-même, soit faute de hardiesse ou d'occasions, soit inexpérience. Peut-être ai- je désespéré de me faire comprendre, ou tremblé d'être trop compris. Et cependant, j'avais un orage tout prêt à chaque regard poli que l'on pouvait m' adresser. Malgré ma promptitude à prendre ce regard ou des mots en apparence affectueux comme de tendres engagements, je

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n'ai jamais osé ni parler ni me taire à propos. A force de sentiment, ma parole était insignifiante et mon silence devenait stupide. J'avais, sans doute, trop de naïveté pour une société factice qui vit aux lumières, qui rend toutes ses pensées par des phrases convenues, ou par des mots que dicte la mode. Puis je ne savais point parler en me taisant, ni me taire en parlant. Enfin, gardant en moi des feux qui me brûlaient, ayant une âme semblable à celles que les femmes souhaitent de rencontrer, en proie à cette exaltation dont elles sont avides, possédant l'énergie dont se vantent les sots, toutes les femmes m'ont été traîtreusement cruelles. Aussi, admirais- je naïve- ment les héros de coterie quand ils célébraient leurs triomphes, sans les soupçonner de mensonge. J'avais sans doute le tort de désirer un amour sur parole, de vouloir trouver grande et forte, dans un cœur de femme frivole et légère, affamée de luxe, ivre de vanité, cette passion large, cet océan qui battait tempêtueusement dans mon cœur. Oh! se sentir pour aimer, pour rendre une femme bien heureuse, et n'avoir trouvé personne, pas même une courageuse et noble Marceline ou quelque vieille marquise! Porter des trésors dans une besace, et ne pouvoir rencon- trer une enfant, quelque jeune fille curieuse pour les lui faire admirer! J'ai souvent voulu me tuer de désespoir,

Joliment tragique ce soir! s'écria Émiîe.

Eh! laisse-moi condamner ma vie, répondit RaphaëL Si ton amitié n'a pas la force d'écouter mes élégies, si tu ne peux me faire crédit d'une

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demi-heure d'ennui, dors! Mais ne me demande plus alors compte de mon suicide qui gronde, qui se dresse, qui m'appelle et que je salue. Pour juger un homme, au moins faut-il être dans le secret de sa pensée, de ses malheurs, de ses émo- tions; ne vouloir connaître de sa vie que les événe- ments matériels, c'est faire de la chronologie, l'histoire des sots!

Le ton amer avec lequel ces paroles furent prononcées frappa si vivement Emile, que, dès ce moment, il prêta toute son attention à Raphaël en le regardant d'un air hébété.

Mais, reprit le narrateur, maintenant la lueur qui colore ces accidents leur prête un nouvel aspect. L'ordre des choses que je considérais jadis comme un malheur a peut-être engendré les belles facultés dont plus tard je me suis enor- gueilli. La curiosité philosophique, les travaux excessifs, l'amour de la lecture qui, depuis l'âge de sept ans jusqu'à mon entrée dans le monde, ont constamment occupé ma vie ne m'auraient- ils pas doué de la facile puissance avec laquelle, s'il faut vous en croire, je sais rendre mes idées et marcher en avant dans le vaste champ des connaissances humaines? L'abandon auquel j'étais condamné, l'habitude de refouler mes sentiments et de vivre dans mon cœur ne m'ont-ils pas investi du pouvoir de comparer, de méditer? En ne se perdant pas au service des irritations mondaines, qui rapetissent la plus belle âme et la réduisent à l'état de guenille, ma sensibilité ne s'est-elle pas concentrée pour devenir l'organe perfectionné d'une volonté plus haute que le vouloir de la

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passion? Méconnu par les femmes, je me souviens de les avoir observées avec la sagacité de l'amour dédaigné. Maintenant, je le vois, la sincérité de mon caractère a déplaire! Peut-être les femmes veulent-elles un peu d'hypocrisie? Moi qui suis tour à tour, dans la même heure, homme et enfant, futile et penseur, sans préjugés et plein de super- stitions, souvent femme comme elles, n'ont-elles pas prendre ma naïveté pour du cynisme, et la pureté même de ma pensée pour du libertinage? La science leur était ennui, la langueur féminine, faiblesse. Cette excessive mobilité d'imagination, le malheur des poètes, me faisait sans doute juger comme un être incapable d'amour, sans constance dans les idées, sans énergie. Idiot quand je me taisais, je les effarouchais peut-être quand j'essayais de leur plaire, et les femmes m'ont condamné. J'ai accepté, dans les larmes et le chagrin, l'arrêt porté par le monde. Cette peine a produit son fruit. Je voulus me venger de la société, je voulus posséder l'âme de toutes les femmes en me soumettant les intelligences, et voir tous les regards fixés sur moi quand mon nom serait prononcé par un valet à la porte d'un salon. Je m'instituai grand homme. Dès mon enfance, je m'étais frappé le front en me disant comme André Chénier: «Il y a quelque chose là!» Je croyais sentir en moi une pensée à exprimer, un système à établir, une science à expliquer. O mon cher Emile, aujourd'hui que j'ai vingt-six ans à peine, que je suis sûr de mourir inconnu, sans avoir jamais été l'amant de la femme que j'ai rêvé de posséder, laisse-moi te conter mes

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folies! N'avons-nous pas tous, plus ou moins, pris nos désirs pour des réalités? Ah! je ne voudrais point pour ami d'un jeune homme qui dans ses rêves ne se serait pas tressé des couronnes, con- struit quelque piédestal ou donné de complaisantes maîtresses. Moi, j'ai souvent été général, empereur; j'ai été Byron, puis rien. Après avoir joué sur le faîte des choses humaines, je m'apercevais que toutes les montagnes, toutes les difficultés restaient à gravir. Cet immense amour-propre qui bouillon- nait en moi, cette croyance sublime à une destinée, et qui devient du génie, peut-être, quand un homme ne se laisse pas déchiqueter l'âme par le contact des affaires aussi facilement qu'un mouton abandonne sa laine aux épines des halliers il passe, tout cela me sauva. Je voulus me couvrir de gloire et travailler dans le silence pour la maîtresse que j'espérais avoir un jour. Toutes les femmes se résumaient par- une seule, et cette femme, je croyais la rencontrer dans la première qui s'offrait à mes regards; mais, voyant une reine dans chacune d'elles, toutes devaient, comme les reines qui sont obligées de faire des avances à leurs amants, venir au-devant de moi, souffre- teux, pauvre et timide. Ah! pour celle qui m'eût plaint, j'avais dans le cœur tant de reconnaissance, outre l'amour, que je l'eusse adorée pendant toute sa vie. Plus tard, mes observations m'ont appris de cruelles vérités. Ainsi, mon cher Emile, je^ risquais de vivre éternellement seul. Les femmes sont habituées, par je ne sais quelle pente de leur esprit, à ne voir dans un homme de talent que ses défauts, et dans un sot que ses qualités;

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elles éprouvent de grandes sympathies pour les qualités du sot, qui sont une flatterie perpétuelle de leurs propres défauts, tandis que l'homme supérieur ne leur offre pas assez de jouissances pour compenser ses imperfections. Le talent est une fièvre intermittente, nulle femme n'est jalouse d'en partager seulement les malaises, toutes, elles veulent trouver dans leurs amants des motifs de satisfaire leur vanité. C'est elles encore qu'elles aiment en nous! Un homme pauvre, fier, artiste, doué du pouvoir de créer, n'est-il pas armé d'un blessant égoïsme? Il existe autour de lui je ne sais quel tourbillon de pensées dans lequel il enveloppe tout, même sa maîtresse, qui doit en suivre le mouvement. Une femme adulée peut- elle croire à l'amour d'un tel homme? ira-t-elle le chercher? Cet amant n'a pas le loisir de s'aban- donner autour d'un divan à ces petites singeries de sensibilité auxquelles les femmes tiennent tant et qui sont le triomphe des gens faux et insen- sibles. Le temps manque à ses travaux, comment en dépenserait-il à se rapetisser, à se chamarrer? Prêt à donner ma vie d'un coup, je ne l'aurais pas avilie en détail. Enfin il existe, dans le manège d'un agent de change qui fait les commissions d'une femme pâle et minaudière, je ne sais quoi de mesquin dont a horreur l'artiste. L'amour abstrait ne suffit pas à un homme pauvre et grand, il