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L'ART COPTE
ÉCOLE D'ALEXANDRIE — ARCHITECTURE MONx\STIQUE
SCULPTURE — PEINTURE
ART SOMPTUAIRE
AL. GAYET
L'ART COPTE
ÉCOLE D'ALEXANDRIE — ARCHITECTURE MONASTIQUE
SCULPTURE — PEINTURE
ART SOMPTUAIRE
ILLXJSTHATIONS IDE L'AUTEUH
PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
28, RUE BONAPARTE 1902
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PL I.
Église du Mohallakah. Boiserie incrustée d'ivoire, à droite du chœur.
Sainl Georges sur les dragons. — Musée égyplien du Caire.
PRÉFACE
C'est une tâche ingrate, que de se faire le défenseur d'un art méconnu ; c'en est une plus ingrate encore, que d'entre- prendre de présenter un art inconnu ou dont, tout au plus, le nom a été cité, de loin en loin, dans ({uelques notices archéologiques; et cependant, c'est cette tâche que je vais assumer ici, en essayant de faire connaître l'art copte au grand public.
Et d'abord, qu'est-ce que l'Art Copte? Et d'où vient ce nom d'art copte? La réponse à la première de ces deux questions est fort simple. L'art copte fut, en Egypte, celui des adeptes de la foi chrétienne, selon la formule de l'Église d'Alexandrie, du iv^ au vn^ siècle de notre ère, et pourrait même, de ce fait, être désigné du nom d'art alexandrin. L'étymologie du mot est beaucoup plus difficile à établir d'une façon précise. Selon les uns, il dérive du nom de la ville de Coptos, grosse bourgade de Thébaïde, qui fut le berceau de la foi alexandrine : selon les autres, — et les arguments
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invoqués par eux semblent, de beaucoup, les plus probants, — il serait la transcription du nom même de l'Egypte, Ha- gha-Phtah, la demeure de Phtah, Memphis, dont les Grecs firent ayrarioç, — iEgyptios, — l'Egypte, les Egyptiens ; et qui, corrompu aux basses époques, aurait revêtu la forme Goup- tios, Goupti, qu'il conserve encore aujourd'hui.
Quoi qu'il en soit de ces deux systèmes, ce qu'il importe de dégager est ce (|ue furent les tendances qui, à ce moment, renouvelèrent Fart de l'Egypte et firent d'elles l'une des plus curieuses manifestations de la pensée chrétienne, tout en montrant combien, à travers cette manifestation singulière, la survivance des doctrines antiques perce encore, à chaque pas, dans les monuments qui ont servi à l'interpréter.
L'intérêt qui s attache à cette analyse se double d'une ques- tion d'histoire d'art, souvent abordée, jamais résolue, en dépit des plus subtiles théories : celle de l'origine de Fart arabe. Longtemps, on s'évertua à chercher celle-ci à travers les monuments sassanides et byzantins. Pour ce qui est des premiers, les pubhcations récentes de MM. Dieulafoy et de Morgan ont laissé bien peu de place à cette hypothèse. Quant aux seconds, bien (jue certains points de contact militent en faveur d'un rapprochement, ils ne sauraient être considérés comme les ancêtres directs des monuments arabes, eux non plus. On a fait valoir l'analogie de quelques formes : mais, si la facture conserve un air de parenté lointaine, la philosophie de cette forme est, du tout au tout, différente ; ou plutôt, n'existe pas dans l'œuvre byzantine, alors qu'elle se dégage de toutes les lignes de celle ({ui a interprété la doctrine de l'Islam. Faut-il voir là des divergences religieuses? L'hypothèse est inadmissible, car on constate le plus souvent que l'artiste au service des khalifes de Baghdad ou du Caire était un chrétien, ou tout au plus un néophyte, qui, s'il était un enthousiaste ardent de la foi du Prophète, n'avait rien d'un théologien. S'il faisait de l'esthétique, c'était sans le savoir, de même que ses prédécesseurs de l'époque antique. Toute la distance qui
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sépare la Grèce byzantine de l'Orient musulman tient dans cette opposition. Le Grec ne voit que l'extériorité des choses ; l'Oriental est un philosopiie-né, indifférent à la forme, et pour qui la pensée à exprimer est tout.
C'est cette inclination, qui déjà est celle de l'artiste copte, quand l'introduction du christianisme a changé la face de l'Egypte, et que la religion de celle-ci, si vieille, qu'elle semble reculer jusqu'au premier siècle de la civilisation, a disparu, sans laisser de trace apparente dans l'esprit du croyant. Qu'à cette heure, les formules d'art mises en œuvre pour interpréter le dogme alexandrin aient été empruntées au répertoire de Byzance, c'est fort possible, probable même. Mais, les aspirations des chrétiens d'Egypte ne pouvaient être celles des chrétiens de Byzance; et, fatalement, ces formules, pour rester fidèles à ce principe primordial de l'art, qu'il doit être le reflet de la pensée de l'homme, devaient se modifier et se transformer. Le dogme aussi, à l'origine, suivait bien à la lettre l'enseignement des conciles et les rites de Byzance : d'innombrables martyrs étaient morts pour eux. Et ce])endant, un demi siècle ne s'était pas écoulé, depuis l'avènement de Constantin, qu'un schisme terrible, marqué par des persécu- tions et des massacres séparait pour toujours l'Egypte du reste de rÉghse orientale, et faisait de l'Éghse alexandrine une confession à part.
Tout cela a été méconnu, de nos jours, par ceux qui, de même que les Grecs des temps anciens, ne s'attachent qu'à l'extériorité et s'arrêtent volontiers à des analogies plus ou moins accusées. Un monument primitif, et qui, par consé- quent, procède directement de l'enseignement reçu, les a-t-il frappés, ils en ont conclu que cette œuvre isolée résume tout l'art alexandrin. Ils ont jugé celui-ci d'après ce spécimen, et l'ont classé, sans plus d'examen, d'une façon définitive. Comment d'ailleurs en pourrait-il être autrement. Notre sens critique a été faussé par une éducation exclusive, faite d'ad- miration sans bornes pour l'art de la Grèce païenne, de dédain
IV PREFACE
pour tout ce qui a germé ailleurs. Or, la Grèce n'a été ni con- templative, ni méditative, ni symboliste, ni mystique. Et tout cela, l'Orient l'a été. Aussi, tandis que les œuvres grec(jues, que de confiance nous admirons, ne sont que l'expression d'une sensualité brutale, d'où toute trace de ])ensée est absente, l'œuvre orientale, si raide et si figée soit-elle, est comme le mirage de cette pensée, dont l'âme a vécu, ainsi qu'en un songe. Que l'enthousiasme emporte l'artiste, le voile de rêve tombe, et c'est l'âme qui nous apparaît à nu. Mais, si l'on pousse l'amour du grec jusqu'à nous apprendre ce qui, pour le sculpteur du temps de Périclès, constituait les règles de la plastique, les proportions de ces beaux animaux hu- mains, dont Phidias et Praxitèle fixèrent ce qu'aujourd'hui on appellerait les perforina7iccs\ si l'on nous ressasse, à satiété, les plaisanteries faciles d'Aristophane à l'adresse des formes grêles des penseurs, on nous laisse ignorer le premier mot du symbolisme oriental, tant et si bien, que nos maîtres les plus écoutés en sont réduits à juger d'après les règles de l'esthé- tique hellénique, ou d'après notre manière de voir à nous, ce qui est le dernier des contre sens, et à masquer leur igno- rance sous des airs de commisération.
Pour ce qui est du Copte en particuHer, cette ignorance a une raison d'être parfaitement logique, et, il faut bien en convenir, il a été, jusqu'ici, de toute impossibilité au critique de le juger en connaissance de cause : voici pourquoi.
Tout ce que, jusqu'à nos jours, nous avons connu du Copte nous a été transmis par les auteurs grecs et latins (|ui, tour à tour, nous ont montré l'Église d'Alexandrie sous des jours différents, mais en se plaçant toujours à leur ])oint de vue à eux ; nous la peignant, non point telle qu'elle fut, mais telle que, selon eux, elle aurait dû être. A l'origine, le chris- tianisme, introduit en Egypte par les Grecs, ainsi qu'on le verra tout à l'heure, conserve intact le rite de Byzance ; c'est l'instant des persécutions, l'heure où les martyrs versent leur sang, la période d'action, qui exclut la méditation et la con-
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troverse. Au sortir de cette persécution, un grand apaise- ment se produit. Le triomphe de la doctrine nouvelle est, pour un peuple qui venait d'être aussi durement oppressé, Taurore d'une ère nouvelle, et les grands anachorètes, les ascètes fameux, les moines fondateurs des premiers couvents, em- portés par le mysticisme inhérent à la nature égyptienne, riva- lisent de pieuses pratiques, souvent extraordinaires, qui, pour eux, étaient comme autant d'actions de grâces rendues au ciel. A cette époque, la communauté de croyances faisait d'eux les frères en religion des fidèles de la foi de Byzance. Aussi les auteurs grecs d'alors, égarés par saint Gérôme, nous les dépeignent-ils sous les traits légendaires, qui remplirent le monde de leur renommée, à ce point, de soulever encore aujourd'hui notre admiration. Un siècle plus tard, les affi- nités de race reprenaient le dessus; la nature égyptienne réclamait ses droits, et, pour toujours, un schisme irrémé- diable séparait l'Église d'Alexandrie de celle des Empereurs et des Papes, mais sans toutefois exercer d'action rétrospec- tive sur la période écoulée ; si bien, que ce fut toujours par leurs panégyristes, que nous apprîmes à connaître les exploits des solitaires de Thébaïde, de Nitrie et de Scété. On se con- tenta de couvrir les schismatiques d'injures, de les charger de tous les péchés de la chrétienté, de les montrer comme adonnés à tous les défauts, à toutes les abjections, à tous les vices. Tout ce qui, avant le schisme, avait été considéré comme la manifestation de la grâce divine, devint celle de la perversion de Satan. Une simple divergence théoso- phique avait-elle donc produit une transformation si com- plète? Non, certes! L'Egypte est une et immuable, et pour se rendre compte de cette vérité, il suffit de se reporter, non point aux auteurs grecs et latins, mais aux documents égyp- tiens ; aux peintures que les Coptes nous ont laissé d'eux- mêmes ; et c'est ce que, jusqu'ici, on n'avait pas encore fait. De la vie des grands saints, des moines fameux, des anacho- rètes célèbres, Grecs et Latins ont passé sous silence maints
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épisodes peu édifiants, maints scandales et maints crimes, qui les ont choqués, et l'on aurait tort de leur en faire un reproche. Au contraire, le Copte s'en vante comme d'autant de vertus ou tout au moins d'actions héroïques, accomplies pour la plus grande gloire de sa religion. En agissant ainsi, les Occidentaux ont ohéi sans doute à une pudeur fort légi- time ; au point de vue historique, ils n'en ont pas moins faussé, du tout au tout, la vérité. On ne saurait mettre en doute que, dans leurs livres, les Coptes ne se soient décrits tels qu'ils étaient; et, lorsqu'ils se targuent d'avoir accompli des actes que notre morale réprouve, comme d'autant de hauts faits, nous ne pouvons, cependant, récuser leur témoi- gnage. Si nous concluons autrement qu'eux, c'est que notre manière de voir est différente, l'acte n'en a pas moins été commis.
Or, pour juger sainement d'une manifestation de la pensée humaine, c'est l'individu, qu'avant tout, il est nécessaire de connaître. Il me souvient encore des leçons de Taine, mon vénéré maître, et de la merveilleuse façon dont il exposait ce principe, avec d'irréfutables preuves à l'appui. Bien que fort jeune à cette époque, la vérité de sa théorie m'avait frappé, tant était grande l'habileté qu'il déployait pour en montrer l'inéluctabilité inhérente. Elle est restée, avec les grandes lois de l'irréductibilité des formes premières de l'imagination et de la communion d'idéal, les seuls principes d'art auxquels je me sois attaché. C'est encore cette méthode de déduction du connu à l'inconnu, qu'il savait manier avec tant d'adresse, ce système d'analyse psychologique, qu'il appHquait avec tant d'implacabilité, pour retrouver, étant donné l'homme et le miheu où se sont élaborées ses préfé- rences artistiques, la raison d'être de l'école, que je voudrais pouvoir appHquer à l'étude de l'art copte. J'ai présente encore à la mémoire l'ardeur mise par lui à prouver que la sculpture grecque incarna le siècle de Périclès. A le démontrer, il mettait une chaleur, une conviction, une âpreté,
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qui lui faisaient trouver, dans la constitution géologique et climatérique du pays, des arguments irréfutables. Oui, à l'écouter, on sentait la vérité de la doctrine; mais, par mal- heur, celle-ci était exclusive; la partialité aveuglait le Maître : en dehors de l'art grec, rien n'existait pour lui. S'il exposait, jusqu'à l'évidence, que l'atmosphère ambiante, physique et morale, avait produit cette éclosion plastique, tant admirée de lui, mais où, bon gré mal gré, il était bien obligé de recon- naître que toute tendance spiritualiste, toute envolée d'idéal était absente, il se refusait obstinément à reconnaître ailleurs la cause sous l'effet. Ce n'était plus, pour lui, qu'aberration d'esprit, folie plus ou moins caractérisée ; il condamnait l'école sans vouloir même s'arrêter une minute aux raisons de cette aberration. C'est peut-être beaucoup de présomption que d'oser affirmer, après lui, que cette prétendue aberration n'exista jamais, que tout art eut des causes rationnelles; que, si certaines formules végétèrent, dans certains miheux, c'est que le terrain n'était pas propice à leur culture; mais que, toujours, il est aisé de démontrer le pourquoi de ces formules et de leurs diverses modifications. C'est là la tâche que je voudrais mener à bien, en ce qui a trait à l'art copte, m'ap- puyant, pour seul soutien, aux notices archéologiques que lui ont été consacrées par MM. Golénischelf et le comte de Bock, en Russie; Ebers, Riegl, Sleindorff, Schmidt etErmann, en Allemagne; Alan S. Cole, Greville Chester et Buller, en Angleterre ; et surtout, en me reportant à ces portraits si vivants des grands moines coptes, apparus, tout à coup, dans le cadre de leurs propres écrits.
Ce plan d'étude m'entraînera forcément à un développe- ment assez long des systèmes philosophiques de l'Egypte antique et de l'Egypte chrétienne. Les uns et les autres sont peu famihers au lecteur. Pour les rendre intelligibles il me faudra remonter aux sources; exposer les causes où ces systèmes avaient primitivement trouvé l'embryon de leurs préceptes ; décrire le cadre où ceux-ci étaient nés, la façon
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PRÉFACE
dont ils s'étaient imposé à l'esjDrit; puis, cette première esquisse tracée, suivre l'évolution de l'idée chez l'individu. Cela fait, il me faudra encore expliquer le mécanisme mental de ce dernier, rechercher comment l'impression se traduit, pour lui, en images; et, ce n est qu'alors, seulement, qu'il deviendra possible d'aborder l'étude de l'art alexandrin.
Broderie de cliàlc. — f'ouilles d'Anliiiœ.
Broderie de cliûle. — Fouilles d'AïUinœ.
CHAPITRE PREMIER
LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE
1. — LES HÉRÉDITÉS DU COPTE
A l'heure même où l'Egypte prend rang dans l'Iiistoire, sa civi- lisation, arrivée à son complet épanouissement, est déjà la personnification la plus parfaite que l'on puisse rêver du milieu où elle a grandi. Le pays n'est qu'une étroite bande de terre d'alluvions, lon- gue et plate, que les chaînes des montagnes arabi- ques et libyques bordent sur ses deux rives. Aussi, l'imagination populaire se représente-t-elle le monde comme un immense plancher, sur lequel le ciel s'étend, pareil à un plafond, soutenu aux quatre angles par quatre gigantesques colonnes, ou comme une voûte en ellipse surbaissée, s'appuyant, elle aussi, à quatre piliers.
Dans ce décor absolu, les phénomènes climaté- riques, toujours les mêmes, se reproduisant à jour et, pour ainsi dire, à heures fixes, avaient, de toute éternité, frappé l'esprit de l'individu en le cour- bant aux lois d'évolutions cachées, implacables, d'autant plus
Croix ans^'o (boiserie). Musée ég\ plien du Caire
2 LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN
sensibles, qu'aux commencements elles avaient été, pour lui, plus terribles. C'était la crue du Nil, venue de sources inconnues, et dans un ciel éternellement pur, le cours du soleil, toujours égal, tou- jours pareil ; la chaleur créatrice et dévoratrice de l'astre ; ses dispa- ritions au soir, derrière les montagnes de Libye ; ses apparitions sur celles d'Arabie au matin. La transparence de l'atmosphère rendait encore les phases de cette course plus imposantes et plus mysté- rieuses. C'était l'aurore radieuse de l'aube, le flamboiement du disque au zénith, le crépuscule étrange du soir, puis l'envahisse- ment progressif de l'ombre, et ce rayonnement tout particulier de lueurs jaunes, si spéciales à l'Egypte, montant comme d'un au-delà lointain et irradiant encore le ciel, alors que déjà il fait nuit. De plus, enfin, l'étroitesse de la vallée eL la configuration des mon- tagnes concouraient à donner à cette dernière période de la course solaire un caractère inexplicable ; et le peuple enfant qu'était celui de l'Egypte se trouvait tout naturellement porté à se demander comment ce soleil, qu'il sentait être l'Ame de l'univers, disparais- sait à l'Occident, pour réapparaître à l'Orient. Il poursuivait donc sa course par delà cet horizon de la montagne, il s'enfonçait donc dans des régions ignorées, il revenait donc sur ses pas, traver- sant des mondes invisibles, et remontait donc au faîte de l'autre montagne; de cette muraille indiscontinue, dont la crête horizon- tale se poursuivait, comme une immense corniche, et dont les pentes s'abaissaient vers la plaine en glacis?
Quand la société fut constituée, et qu'il fallut à l'homme disputer au sol les éléments de sa subsistance, le renouvellement des choses lui apparut tellement gouverné par ces phénomènes, que l'argile molle encore de son àme en prit forcément l'empreinte; et que les moyens par lesquels il pensa se rendre favorables, les puissances cachées, qu'il supposait présider à leur évolution furent tout natu- rellement les rites d'une religion solaire, qui, en s'épurant, aboutit à un panthéisme absolu. Aussi, toute la philosophie du mythe tendit-elle à symboliser la reproduction des espèces; le mystère des journalières renaissances. Ra, Aten, divinité primitive de Memphis, remise en honneur par Amenophis IV; Shou, Tafnout, Anhour, Horus, Ma, Nekheb, ne furent que des personnifications de la course diurne du soleil ou des phases de son passage à travers l'au-
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delà. Ra devint l'esprit caché, le Père, l'âme universelle qui anime le monde; Aten, le disque, l'habitation de cette essence; Shou, la lumière qui en émane; Tafnoul, l'élément féminin, concourant à sa production; Khem, la force créatrice qui s'en dégage et féconde les germes de vie; Ma, l'irradiation des rayons lumineux; Toum, le soleil disparu à l'horizon ; Horus, l'astre réapparu au matin. Mais ce fut surtout sur cette disparition et cette réapparition que se concentrèrent les efforts Imaginatifs du fidèle. Elles prirent corps dans le mythe osirien, qui reste comme l'expression la plus parfaite du culte égyptien.
Osiris, c'est l'être bon par excellence ; Osiris-oun-Nefer, le frère de Set, le génie du mal, l'ombre dissolvante. Très longtemps, les deux frères s'étaient disputé la royauté du monde ; et Set vainqueur avait mis son rival à mort; dépecé son corps et semé ses membres sur les chemins. Isis et Nephthys, leurs sœurs, avaient en pleurant, « parcouru l'Egypte entière », réuni les lambeaux du corps du dieu mort, « rassemblé ses membres ». Puis Ra, touché de leur peine. Pavait ressuscité et rappelé près de lui. Set avait alors régné sans partage pendant 400 années ; mais un fils posthume était né d'Osiris et d'Isis. Au fond d'une province de Haute-Egypte, dont il est le souverain, il réunit une armée, et l'an 303 de son règne, déclare la guerre au meurtrier de son père, et le défait en divers combats.
Telle était, en grandes lignes, la légende mythique. Dans le dogme, Osiris apparaît comme une forme de Ra, alors que celui-ci s'est abaissé sur l'horizon occidental du ciel, et va disparaître. C'est le roi du jour, souverain de la nuit, qui s'avance, sans trêve ni relâche, et s'engage dans la voie mystérieuse, à travers les ténèbres d'où nul n'est jamais revenu. Mais cette région mystérieuse, où pouvait-elle être située? Longtemps, on a imaginé que l'Egyptien la supposait souterraine ; que le soleil passait sous la vallée, décri- vant un cercle indiscontinu. Des textes fort précis sont venus nous prouver le contraire. La montagne d'Occident marquait la limite du monde et le tleuve de la vallée céleste, semblable en tout à celle de PEgypte, après s'y être frayé un chemin, tournait brusquement vers le nord, pour descendre, de même que le Nil.
De même que l'Égyptien aussi, les habitants du pays céleste navi-
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guent sur leur fleuve ; mais au soir, les eaux d'en haut s'engouf- Trent en cataractes dans les gorges de la chaîne des montagnes du ciel intermédiaire, La cataracte est franchissable pourtant. L'es- cadre divine en suit le cours, en serrant la rive occidentale. Six heures durant elle y navigue ainsi. A la sixième heure, arrivée au terme de sa course, que marque l'étoile polaire, elle vire de bord, met à la voile et cingle vers le sud, en longeant la côte orientale, pour ramener le dieu au pied de l'autre montagne, l'horizon du levant, où, au sortir des chemins infernaux, il reprendra sa person- nalité diurne et brillera à l'aube d'une autre vie, l'aurore d'un autre matin. Cette vie de chaque jour, cette éclipse de chaque soir, ce voyage de chaque nuit, cette résurrection de chaque aurore symbo- lisèrent la vie divine et, par assimilation, la vie humaine. Toutes les croyances populaires se rattachant à la mort et à la résurrec- tion d'Osiris y trouvaient leur place, et pour s'être manifesté aux hommes et avoir souffert, le dieu bon devint le guide et le protec- teur des trépassés.
L'homme qui naissant à notre monde avait vécu ailleurs, de même que le dieu, et devait retourner y vivre. Son existence ter- restre n'était qu'une de ses métamorphoses, un a devenir », dont chaque étape correspondait à un jour de la vie du soleil. La nais- sance de l'individu, c'était le lever de l'astre ; sa vie, sa course diurne ; sa mort, sa disparition dans les ténèbres. Mort, l'homme s'identihait à Osiris Khent Amenti et s'enfonçait à sa suite dans l'Hémisphère inférieur, jusqu'à l'instant où, comme lui, il ressus- citerait à un autre jour. Cette manière de comprendre l'existence avait déterminé celle dont l'Égyptien se figurait la composition de son être. Elle était très complexe, mais très logique, quoi qu'on en ait dit.
La première question qu'il s'était posée avait été celle-ci : Com- ment la vie se manifeste-t-elle sur terre ? Et pour rester fidèle à la doctrine du renouvellement quotidien, il s'était arrêté à un sys- tème panthéiste, où le soleil joue encore le rôle principal. C'est toujours Ra, le Père, le principe mystérieux, le Dieu — Nouter, floraison perpétuelle, — qui, caché dans le disque, distribue le principe de vie. Une chaîne sans fin relie la terre à ce foyer. Les atomes de l'existence universelle se répandent dans le monde, en
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suivant la chaîne descendante, animent l'être, homme, animal ou végétal ; puis, à la mort de cet être, remontent, toujours vivants par la chaîne ascendante, à leur source, d'où le dieu les renverra ici-bas habiter des corps nouveaux. Cette théorie est, à peu de chose près, celle reprise, bien des siècles plus tard, par la secte pytha- goricienne, qui, sans doute, en puisa le principe à l'école d'Alexan- drie. Ce système, venant se greffer au mythe osirien, compliquait cependant singulièrement la nature de l'être humain. L'Egyptien n'a pas seulement un corps et une ame. A côté du corps, il place le Double, le Kha^ second exemplaire de sa personnalité ; projec- tion colorée mais impalpable et immatérielle, plus qu'ombre et moins que réalité; homme, lorsqu'il s'agit d'un homme; femme, lorsqu'il s'agit d'une femme ; enfant, lorsqu'il s'agit d'un enfant. Cette personnalité mystérieuse naissait en même temps que l'être terrestre et s'envolait aussitôt à la demeure des Doubles, coin obscur du ciel intermédiaire, dont Hathor était la régente. C'était lui qui, du fond de sa retraite, gouvernait l'individu. Celui-ci ne pensait et n'agissait que selon l'influence que lui avait transmise son double, tant et si bien, qu'il finit par n'être plus considéré que comme le support de sa personnalité. Et, de même, à côté de l'àme, le i?«, Tessence immatérielle qui réside en cet être, se place le principe vital, le soufïle de vie, le Khou^ — le lumineux, — la parcelle de ilamme, venue du disque par la chaîne descen- dante pour animer le corps.
Aucun de ces éléments n'était immortel par essence. A la mort, ils se séparaient. Le Khou, la parcelle de flamme, en était disjoint pour toujours et remontait au disque solaire. Des autres principes auxquels il avait été associé, le Ba^ l'àme qu'on voit figuré dans la peinture sous la forme d'une hirondelle à tête humaine, instruit par les formules magiques, protégé par les incantations et les talis- mans, s'envolait vers « l'autre terre », la région inconnue de l'Ouest, tandis que le corps, identifié à celui d'Osiris, et comme lui préservé par l'embaumement, devait attendre la fin de ses pérégri- nations, pour s'unir à lui, à l'aurore d'une autre existence, de même que le dieu bon avait rassemblé ses membres pour ressus- citer. Le double, enfin, quittait sa demeure céleste, pour venir habiter auprès de la momie, dans la solitude de la tombe et se
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substituer au défunt, afin d'y vivre comme Osiris dans la région funèbre. Et comme ce mort, pour y parvenir, devait pénétrer d'abord dans l'iiorizon occidental, l'idée vint tout naturellement d'y creuser la sépulture, d'y transporter le corps et de supposer qu'il continuait à y vivre, en la personne de son double, de la vie dont il avait vécu jusque-là. On peignit même les scènes de l'exis- tence de chaque jour de ce double sur les murailles de la chapelle funéraire, et l'on supposa que, la grâce divine aidant, ces peintures se faisaient réelles, la récitation d'une formule consacrée les trans- formant en tableaux magiques, où les actes figurés se trouvaient être soudain accomplis.
Cette croyance en la survivance du double avait été le premier essai du spiritualisme religieux; selon elle, le mort poursuivait dans l'au-delà le cours de l'existence qui, ici-bas, avait été sienne. Ce qui avait été ses plaisirs continuait à l'être dans l'autre monde; mais ses actions terrestres n'exerçaient aucune influence sur le sort qui l'y attendait. Bon ou méchant, juste ou injuste, dès l'instant que les cérémonies prescrites avaient été accomplies sur son cadavre, les prières du rituel récitées, il était heureux pour l'éternité. Avec le temps, cette idée grossière se modifia et s'allia à celle des peines et des récompenses proportionnelles au bien ou au mal fait sur terre. C'est alors seulement que se lit jour la croyance à l'âme, et que le devenir de celle-ci fut porté dans un monde différent; le ciel, à la suite des dieux lumineux. Instruite de tous les secrets de l'au-delà, elle part à tire d'aile vers a l'autre terre », où elle comparaît désincarnée devant le tribunal où siège Osiris, entouré de quarante-deux juges. Son cœur, ainsi que disent les textes, témoigne de sa vie. Ses actions sont pesées dans la balance de la déesse Mat, — la Vérité, — et selon qu'elles sont trouvées mauvaises ou bonnes, le jury la con- damne ou l'absout. Coupable, elle tombe dans l'enfer, où les ser- pents et les scorpions la poursuivent, et où, après mille tourments, elle trouve la fin de ses maux dans l'anéantissement ; pure, elle n'est pas encore exempte d'épreuves, mais elle a acquis la science infuse. Le mal l'attaque et la guette, cherchant à l'arrêter et à la détruire au passage. Pour surmonter ces obstacles, il lui faut rece- voir d'Isis et de Nephthys les devoirs qu'Osiris en avait reçus, et
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s'identifier à lui. Guidée par Anubis, le chacal gardien du seuil infernal, elle arrive aux espaces célestes, en cultive les champs, se môle à la troupe des esprits. A son gré, elle peut s'échapper à ce séjour, pénétrer dans la tombe et venir un instant s'arrêter dans la « salle d'or » du double. Ce n'était point là, du reste, une simple visite de politesse, rendue à un compagnon d'autrefois. Un livre était là, déposé dans un coffret, qui était pour elle un véritable guide à travers la région funèbre. Ce livre, le Livre des Morts, ren- fermait la description de toutes les localités qu'elle avait à tra- verser; les chemins à suivre, les rites à observer pour l'accomplis- sement heureux du voyage. C'était un aide mémoire, en même temps qu'un itinéraire ; et s'il était dans l'Amenti des âmes dis- traites, elles n'avaient qu'à le consulter. Elles y trouvaient jus- qu'aux formules sacramentelles delà déposition à faire au tribunal, les mots qui conjuraient ou exorcisaient les esprits mauvais, les acclamations à donner aux dieux, la carte astronomique figurant Fétat du ciel de nuit, avec table de déclinaison des étoiles, et jus- qu'aux actions de grâce à rendre, après avoir surmonté tous les périls.
Cette exposition des dogmes essentiels de la religion antique était d'autant plus nécessaire, que, plus de cinquante siècles, celle-ci venait de régner en maîtresse absolue, sans qu'aucun schisme, aucune querelle troublât sa sérénité douce et résignée, quand apparut le christianisme. Et de fait, elle était si intimement liée à la nature égyptienne, elle la reflétait avec une si parfaite fidélité, qu'on comprend sans peine qu'il ne pouvait en être autrement. L'histoire de ses dieux n'était pas, à proprement parler, une épopée divine, mais bien l'idéalisation des phénomènes climatériques par lesquels, inconsciente, cette Egypte se sentait régie. Les grands col- lèges sacerdotaux l'avaient bien précisé du reste, et certaines hymnes nous édifient suffisamment à ce sujet. La lutte légendaire d'Osiris et de Set devient, pour elles, celle de la clarté contre l'ombre : celle-ci l'emporte, comme le dieu pervers, et la dispersion des mem- bres du vaincu n'est que l'image de ce crépuscule, si particulier à l'Egypte, où, longtemps, après le coucher du soleil, de longs reflets rouges traînent encore dans le ciel. Isis, c'est le monde inconnu, où le dieu reprend ses membres; Horus, vengeur de son père, le nou-
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veau soleil qu'a procréé cette union. Ou bien encore : Osiris, c'est la plante qui se renouvelle d'elle-même, l'épi uni à la terre, Isis, personnification de l'élément féminin, concourant aux mystères des renaissances. L'épi coupé, ses grains sont dispersés, pour servir de nourriture aux hommes, à l'exception de la part réservée pour l'ensemencement d'une nouvelle récolte ; c'est la mort et la résur- rection du dieu.
Il serait aisé de démontrer qu'au fond de tous les mythes réside une pensée analogue. Si l'on veut bien aller jusqu'au sens intime de l'idée exprimée, on retrouve invariablement une pensée uni- que, celle des renouvellements journaliers de l'existence, des éter- nelles procréations, des éternels recommencements. C'est là un fait acquis, prouvé, à toutes les périodes de l'histoire, par Fim- muabilité avec laquelle le culte des morts est resté attaché à l'assimilation de la vie de l'homme dans l'Amenti à celle du soleil disparu, traversant les régions funèbres, pour surgir à une exis- tence nouvellle. Si minutieux ont été les détails que nous rela- tent les inscriptions des tombes des vieilles dynasties, si précises les peintures qui décorent les chapelles mortuaires de l'époque thébaine, que cette pensée nous est aussi familière qu'elle pou- vait l'être à l'Égyptien. Non seulement le mort s'enfonce dans l'Occident, de même que le soleil, mais encore, pour y pénétrer, il lui faut passer là où Osiris a passé, où il passe encore chaque soir, se glisser à sa suite dans la crevasse du rocher, située à l'ouest d'Abydos, où la tradition plaçait la sépulture divine; le suivre à travers le dédale des chemins qui se croisent sur sa route, arriver sous sa protection, heure par heure, dans les cercles qu'il traverse; et, si la réalité forçait le fidèle à reconnaître que, ce voyage nocturne accompli, le cadavre n'en demeurait pas moins rigide sous ses bandelettes, du moins se berçait-il de cette croyance que le double continuait à vivre et que les statues taillées à l'image du mort pouvaient, grâce à des opérations magiques, accomplies au moment des funérailles, lui servir de corps. Ces statues, en effet, ne sont que « les supports du double », de môme qu'avait été le corps pendant la vie terrestre de l'être. C'est pour cela que toujours elles sont soigneusement sculptées à sa ressemblance; car, sans cela, le double n'eut pu s'habituer à un corps auquel il n'était pas
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accoutumé et ne l'eut môme pas reconnu. La réapparition au matin, la renaissance de cet être à l'aurore d'une autre existence, se recu- laient ainsi à une époque lointaine, que la douceur du séjour tombal laissait envisager sans effroi. Qu'importait à l'Égyptien sa résur- rection définitive, quand chaque jour il reprenait ses membres dans sa chapelle, se retrouvait, en la personne de son double ou des statues supports de ce double, en possession de ses sens, jouissant de tous les agréments dont il avait pu jouir, au cours de la vie terrestre et de la vie spirituelle, alors que son ame naviguait dans le ciel, à la suite de Ra î Aussi s'estimait-il heureux et ne désirait-il pas autre chose ; si bien, qu'on peut affirmer hautement, qu'il ne crut jamais à la résurrection définitive, mais uniquement aux deve- nirs journaliers; à une suite non interrompue de rénovations et de transformations. De môme qu'il voyait toutes choses croître, se manifester et se dissoudre sur terre, pour surgir de nouveau, se métamorphoser et disparaître encore ; de même, il se crut appelé à vivre une série d'évolutions infinies, se réincarnant sans cesse, en une forme familière, celle où, quoi qu'il en ait dit, il s'était estimé puissant, riche et satisfait.
Un attachement aussi profond, une habitude de tant de siècles à une telle maxime devaient nécessairement laisser une trace indé- lébile dans l'àme de la race : et, si grande que se soit affirmée la ferveur du néophyte pour le christianisme, lors de sa conversion à l'Evangile, l'hérédité ne pouvait, du jour au lendemain, abdiquer ses droits. Aussi, ce christianisme de l'Egyptien différa toujours sensiblement de celui du reste de l'Église d'Orient, et tout en en adoptant, de prime abord, la formule, ne fut, pour le fidèle, qu'un rituel nouveau de ses vieilles croyances; de même qu'il avait autre- fois, à travers les cultes de Ra, d'Amon, d'Osiris, d'Isis ou d'Aten, retrouvé invariablement la loi de transformation, par laquelle il se sentait gouverné et la doctrine des recommencements éternels qui en découlait.
II. LA DIFFUSION DU CHRISTIANISME.
Avant d'aborder cette démonstration, il est nécessaire encore de rechercher par quelle voie et dans quelle façon le christianisme
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se répandit en Egypte, et voir si l'état d'esprit du pays était, à cet instant, favorable à sou développement.
A priori, il semble qu'on peut aiïirmcr que cette dernière condition était bien loin d'être requise. Ce fut des Grecs que l'Égyptien reçut l'Évangile; et l'abîme moral qui séparait les deux races eut été un obstacle infranchissable à ce rapprochement, si des circonstances particulières, un enchaînement d'événements imprévus, éclatant tout à coup au milieu des troubles dont l'Orient était le théâtre, n'avaient changé la face des choses et fait de ceux- là môme qui, la veille encore, étaient considérés comme des êtres réprouvés et impurs, les initiateuj's de la Foi.
Cette haine de l'Egypte pour la Grèce avait sa source dans la répulsion de celle-là pour les dieux de l'Olympe. Lorsque, à Tépoque de la conquête macédonienne, les Grecs avaient, pour la première fois, pénétré dans le pays, leur arrivée avait été saluée comme l'aurore d'une ère libératrice ; car, lourd venait d'être le joug des Perses, maîtres de l'empire depuis Cambyse, et terribles les répres- sions de toute tentative de soulèvement. Le règne des Ptolémées avait ramené avec lui une nouvelle clïlorcscencc de la civilisation antique, qui, si elle est restée inférieure aux autres, n'en garde pas moins sa grandeur relative. En tous cas, les conquérants étaient vite absorbés par le vaincu; le rituel de TÉgypte demeurait intact; et, loin d'imposer ses dieux nationaux à ses sujets, c'était le pha- raon qui, en apparence, se convertissait aux cultes anciens. Mais, en môme temps, une infiltration, sourde d'abord, puis bientôt envahissante de l'hellénisme se produisait dans la vallée du Nil et se répandait sur toute sa surface, dont il est facile de se rendre compte par ce qui se passe de nos jours.
L'esprit d'aventure est inné chez le Grec; à toutes les tentatives hasardeuses il va, guidé par l'appât du gain, l'activité de son tem- pérament et le goût du commerce. Il sait se plier, pour arriver à son but, à toutes les exigences du moment, du climat, de la con- trée où il s'établit, aux mœurs de ses habitants, à la langue qui y est parlée. 11 entre en relations avec les indigènes, s'assimile leur manière d'être et n'est même jamais en reste lorsqu'il s'agit de faire assaut d'astuce avec eux. De nos jours, il a ainsi pénétré jusqu'au Darfour et au Kordofan, fondant des comptoirs
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au Scnaar et à El-Obeid et il n'est pas un village de Haute ou Basse Egypte, où l'on ne rencontre une colonie de marchands grecs, \endant de tout avec entrain et dupant chacun à qui mieux. 11 en fut certainement de même dans Fantiquité, et nombreux durent elre ceux qu'attira le renom de richesse de l'Egypte. De plus, les pharaons, réduits par la décadence de l'État, à recruter à l'étranger des mercenaires, avaient enrôlé à leur solde les Cariens et les Milésiens, si bien que, peu de temps après la fondation d'Alexandrie, tout le Delta, jusqu'à Sais, était comme un prolongement de l'Hellade, et que le long de la branche canopique du Nil, les villes de Naucratis, d'Anthylla, d'Arkhon- droupolis se trouvaient entièrement peuplées de colons grecs. On en rencontrait d'ailleurs un peu partout, et il n'était pas une bourgade qui n'eut son quartier grec, groupé autour d'un temple dédié à l'une des divinités de l'Olympe. Memphis, la Sainte, n'avait pas échappé à la règle commune; mais, à ce contact des deux religions, l'Egyptien n'avait appris qu'à abhorrer le paga- nisme hellénique; le Grec qu'à parodier les mythes pharaoni- ques, inintelligibles pour lui. Comment en eut-il été autrement? Une incompatibilité d'humeur séparait les deux races. L'Egypte était, de tous les vieux peuples, le plus spiritualiste ; la Grèce le plus matérialiste qu'on puisse imaginer. Aux yeux de la première, l'infini s'était déployé avec le mystère des métempsy- coses et de la lutte des puissances créatrices et destructives qui se partagent l'univers, comme le champ des devenirs de l'homme. La vie terrestre lui était apparue comme l'une de ses manifesta- tions, la plus inférieure, la plus tourmentée, la plus misérable de toutes; la mort, comme la première étape d'une vie sereine et glorieuse, celle de l'Osirien, identifié au soleil et comme lui renais- sant à une aurore nouvelle chaque jour. Pour le Grec, l'Olympe n'était qu'une cité, avec le bavardage oiseux de l'Agora : le dieu qui y réside n'est point l'être incréé, unique, éternel et immortel, absorbant et terrible, en qui repose toute force et toute puis- sance. Zeus, le plus grand de tous, a vu son commencement, et sa royauté prendra peut-être un jour fin. Il a les besoins, les pas- sions, les défauts et les vices de la nature humaine. C'est un roitelet grec, un roitelet heureux, dont le règne s'écoule en orgies sans
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nom. Pareillement, rau-dclà, le royaume d'Iladès, n'est qu'un pays peuplé d'ombres vagues, simple décalque du monde terrestre, où les Bienheureux revivent une existence semblable à celles dont ils ont vécu sur terre. Mieux: encore, ils continuent à s'intéresser à ce qui se passe dans leur mère patrie. C'est une colonie hellénique, où l'on demande des nouvelles de ses parents et de ses amis aux der- niers arrivants, où chacun se réjouit d'ap])rendre que l'un des siens a brillé dans la palestre, dansé le pa'an avec succès ou figuré en bonne place aux gymnopédics ou aux processions; où la béatitude n'est qu'une continuation de la vie terrestre, exempte de tourments et de maux, un festin éternel en pleine lumière, où tout se résume en ce seul mot : jouir.
Aussi, tandis que les Grecs, attirés par la renommée de mystère qui entourait les cultes des dieux et pai' la ])ompe des cérémonies religieuses, se laissaient fasciner par elles, T l'égyptien de l'ace se détournait avec hori'eur des temi)les })aiens et de leurs rituels grossiers. Lui, qui avait usé ses jours à réciter des litanies, à penser à la mort, fuyait la société de gens à qui la vie paraissait bonne et qui en abusaient sans le moindre souci du lendemain, ou qui, si par hasard ils y pensaient, imaginaient des dieux humains; plongés dans les délices d'une fcte perpétuelle et dont, au besoin, ils faisaient leurs compagnons de débauche. Et tandis que le Grec assimilait à tort et à travers Zens à Amon ; Aphrodite à Hathor; Déméter à Isis; Khem à Persée et prêtait à ce panthéon bâtard des légendes invraisemblables, faites de fables helléniques et de contes recueillis auprès des portiers des vieux temples, le culte grec ne rencontrait dans toute l'Egypte pas un seul adepte et ne soulevait partout que répulsion et mépris. Pour l'Égyptien, Alexandrie ne faisait point partie de son pays : s'y rendre était « quitter l'Egypte » et pareillement sortir d'Alexandrie pour venir à Memphis « se rendre en Egypte », appellation d'ailleurs encore en usage parmi les Coptes d'aujourd'hui.
Avec la domination des Césars romains^ cette répulsion instinc- tive se métamorphosa en véritable haine. Des révoltes éclatèrent, durement réprimées et suivies bientôt de véritables persécutions. Les dieux de l'Olympe furent naturellement rendus responsables de la sévérité déployée par leurs fidèles et ce fut vers eux que
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remonta la malédiction de l'Egypte. Ce n'était donc pas assez qu'ils eussent les ridicules et les vices de l'homme, ils étaient donc comme lui tyranniques et cruels! La doctrine de bonté qu'Osiris avait enseignée avait-elle donc tort; les maximes de pure morale que ïhot avait dictées à Plitah Ilotcp et à ses disciples étaient-elles donc une illusion, pour que des êtres adonnés à d'aussi honteuses passions que Grecs et Romains gouvernassent en maîtres le monde, à ce point qu'on eût pu se croire revenu aux jours maudits du règne de Set? Et pourtant, ce fut par l'intermédiaire de ces maîtres exécrés que le christianisme se propagea en Egypte. Comment? La question est assez délicate. La rancune vouée aux empereurs ^ eut la plus large part.
in. LA PERSÉCUTION.
Pendant les trois premiers siècles de notre ère, le prosélytisme, il faut bien en convenir, n'avait fait aucun progrès et nous sommes réduits sur son développement à de simples conjectures. La tradi- tion fait de saint Marc l'apôtre d'Alexandrie; mais uulle part, nous ne retrouvons la trace d'une prédication dans le reste du Delta ou sur les bords du Nil.
Cette prédication avait eu lieu pourtant ; le gnosticisme s'était introduit à sa suite et avait trouvé des adeptes, ainsi que le prouvent les passages de Saint Épipliane, relatifs à Basilidc et Yalentin ; et d'Agrippa Castor, réfutant dans son llérésiologie les doctrines des Basilidiens. Mais, ces doctrines avaient peu germé, et la vallée fertile était restée aride. Ville grecque par excellence, Alexandrie avait cependant, dès le milieu du second siècle, une population en majorité convertie ; une cliaire de théologie fameuse, où ac- couraient en foule les néophytes, avides d'entendre la parole de Clément, d'Origène et de Didyme l'aveugle, chercliant à chris- tianiser les théories du Phédon de Platon. L'avènement de Dio- ctétien changea sou(hiin la face des choses. Jusqu'à son règne, et si l'on en excepte la persécution de Dèce, qui ne fournit d'ailleurs que deux martyrs, la Haute Egypte n'avait eu de confesseurs de la l'oi qu'à Louxor et à Esneh. Par contre, la province d'Akhmîm
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étail; restée Lout entière attacliée aux cultes antiques; Kliem y était toujours adoré, et à Pliilae le rite isiaquc conservait toute sa splen- deur. C'est qu'aussi, moins que toute autre, l'Egypte éprouvait le besoin de se rallier à une religion nouvelle. Si son espérance était lassée et si ses dieux semblaieutTavoir abandonnée, sa contianceétait restée la môme; peu lui importait Ja vie ])résente, puisqu'elle ne représentait ([ue le plus misérable des devenirs. Elle continuait à se bercer des rêveries religieuses du passé, ne songeant qu'à l'au- delà, à la félicité, dont la lectui-e des livres sacrés et les pratiques magiques lui assuraient la possession éternelle. Les maximes con- tenues dans le Livre des Morts ne le cédaient à aucune en pureté. Elle vivait uniquement sur elle-même enfin, et était restée ce qu'elle avait été au temps de la XX'' dynastie : une nation en pos- session de la formule de croyance correspondant à ses aspirations naturelles, qui y a trouvé Fapaisement et s'y est complue, qui, en un mot, n'a jamais, poussée par l'eU'roi du lendemain, été amenée à chercher dans des controverses philosophiques la solution du grand problème humain.
La tyrannie de Dioclétien fut seule capable de la faire sortir de cette somnolente quiétude. Mais, le point de départ de la révolte fut politique et non religieux. Eroid et positif, l'empereur devait forcément mépriser TEgyptien, pour son caractère imaginatif et mobile; il le traita en enfant indiscipliné, que l'on cherche à dom])ter par une sévérité excessive : l'enfant s'exaspéra et paya de haine le mépris. L'an 295, le général alors cliargé du gouvernement du pays, Achille, proiitant des troubles qui, à cet instant, bou- leversaient l'empire, se révolte contre Dioclétien, entreprend d'arracher la province à l'empire et s'arroge l'autorité souveraine. L'Egypte embrasse avec enthousiasme la cause du rebelle, s'enrôle tout entière sous ses ordres et combat Constantin, dépèclié par l'empereur pour mettre les mutins à raison. Le soulèvement n'en fut pas moins promptement étouffé par le futur empereur chrétien, et terrible se fit alors le chfitiment infligé aux coupables. Villes et villages furent méthodiquement dévastés. Mais pour vaincue et épuisée qu'elle fût, l'Egypte n'en sentait pas moins son aversion grandir pour son maître, et dans son impuissance à la lui témoigner d'une autre manière, elle pensa faire encore œuvre d'opposition
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en se convertissant au christianisme; puisque l'empereur était Tennemi déclaré de la religion nouvelle, on jugea que celle-ci était bonne, Dioctétien, pour l'Egypte, personniliant le génie du mal. Ce fut alors que commença la persécution fameuse, qui pendant dix ans arrosa de sang la vallée du Nil et prit rang dans l'histoire sous le nom de persécution dioclétienne. La trace qu'elle laissa dans le souvenir des Coptes fut si ineffaçable qu'ils datèrent leur ère de la première année du règne de Dioctétien, et lui don- nèrent le nom « d'Ere des Saints Martyrs ». Pourquoi cette date de l'an 282, alors que la proclamation de l'édit contre les chrétiens n'eut lieu qu'après la répression de la révolte d'Achille, en 296? C'est que, déjà, quelques apôtres avaient trouvé la mort en Haute- Egypte, lors de la persécution de Dèce, et que, surtout, la persé- cution commençait, pour le Copte, avec l'arrivée au trône de celui qu'ils qualifiaient invariablement de « dragon infernal » et de « suppôt de Satan ».
L'histoire de cette persécution nous a été conservée tout entière par les Actes des Martyrs et le Synaxare jacobite. La première victime en fut, au dire des Coptes, non pas saint Etienne, ainsi que le reconnaît l'Église catholique, mais un certain Abadion, évoque d'Antinoë. Dès lors, ce fut une série non interrompue de journalières boucheries humaines. Autant, jusqu'alors, le prosé- lytisme avait peu rencontré d'adeptes, autant ses progrès furent rapides, et, de toutes parts, les croyants accoururent en foule demander le martyre. Les gouverneurs d'alors, Arien et Culcien, cherchèrent à enrayer le mouvement, se transportèrent dans les centres de propagande, employèrent tour à tour la persuasion et la rigueur : peines perdues, l'Église le disputait cette fois en fertilité à la terre d'Egypte, baignée par l'inondation venue des sources inconnues du Haut Nil.
Pierre, archevêque d'Alexandrie, fut, en 311, la dernière victime de cette longue période de massacres, et, peu de temps après, l'avènement de Constantin consacrait le triomphe de l'Évangile. De cette heure, Alexandrie devint pendant près d'un siècle et demi — 311-451 — la véritable capitale de la chrétienté, quel qu'ait été le rôle des empereurs byzantins. Ce qu'avait souffert l'Egypte pen- dant la persécution entourait son Église d'une incomparable au-
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réole, et l'aiitorito de ses patriarches, la place prépondérante qu'ils occupaient dans les conciles, la grandeur farouche de leur ortho- doxie, faisaient d'eux les vrais pontifes de la foi chrétienne et leur assurait une véritahle suprématie sur le reste de l'Orient.
A cette prépondérance de l'Eglise alexandrine correspondait une effervescence extraordinaire de mysticisme, se manifestant jusqu'au fond des villages les plus perdus de l'Egypte. De tous côtés s'éle- vaient des églises et des laures ; les anciennes tomhes se trans- formaient en chapelles, d'où le hosanna de ceux qui avaient sur- vécu montait vers Celui qui, pour eux, était comme une person- nification nouvelle du Dieu-Bon. Avide de suivre en tout les maxi- mes léguées parle Christ aux Apôtres, ils s'arrachaient aux préoccu- pations de l'existence, afin d'en mieux méditer la pensée, et chacun de leurs actes ne fut plus qu'un ])réceple d'Evangile, paraphrasé à leur manière. Le désert se peupla de solitaires, vivant dans la médi- tation de l'extase. Dans les régions brûlées de soleil, dépourvues d'eau, où seul le souille du vent passe, soulevant des nuages de sable, la puissance du Seigneur fut célébrée par les anachorètes, dont la prière monta vers le ciel. D'abord isolés, allant au hasard de leurs visions, où leurs méditations les poussaient, les pieux solitaires virent bientôt accourir en foule auprès d'eux les dévots, qu'avait séduits la renommée de leur sainteté et des grâces qu'elle leur avait values. Venus en simples visiteurs, ces dévots se groupè- rent autour du maître et formèrent autant de colonies d'ermites, ayant fait vœu de renoncer au monde, à ses œuvres et à ses biens. Tel fut l'embryon obscur du monachisme égyptien, de ces congré- gations de moines fameuses, dont le souvenir a survécu à travers les âges. 11 comprit deux branches distinctes que l'on confond géné- ralement : l'ascétisme et le cénobitisme. L'une fut en honneur dans la Basse Egypte, jusqu'à Siout, l'autre dans toute la Haute Egypte, de Syout jusqu'à Assouan, de môme que l'Egypte antique avait eu ses rites du nord et du sud. Seule, l'île de l^iihe échappa longtemps à cette expansion du sentiment chrétien et conserva son temple d'Isis, où les Nubiens, restés attachés au culte antique, venaient consulter l'oracle de la déesse, comme pour fournir, tout exprès, matière aux anathèmes des Pères du Désert.
Transmise par saint Gérôme et ses compilateurs grecs à la pos-
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térité, la renommée de ces ascètes et de ces cénobites a rempli le vieux monde, à ce point que ce nom seul de Pères du Désert ou de moines de Thébaïde éveille encore en nous une idée de piété délirante, d'extraordinaire sainteté et de mortification surhumaine. Quand le schisme de Chalcédoine eut déchiré l'Eglise d'Orient et séparé d'elle pour toujours l'Egypte, on eut beau, à Byzance, cou- vrir ces mêmes moines d'imprécations et d'opprobre, leur gloire avait pris des racines telles que rien ne put l'ébranler. La légende acquise était là, qui grandissait dans l'esprit des chrétiens primitifs, épris de merveilleux et d'idéal.
Était-elle méritée cette renommée, et la légende était-elle fidèle? L'Occident tout entier l'a cru sur le témoignage de saint Gérome, qui se plut à nous montrer les moines d'avant le concile de Chal- cédoine comme des êtres vivant en dehors de toute préoccupation terrestre, dans le commerce journalier des anges, véritables anges eux-mêmes, revêtus d'apparence humaine, auxquels le Seigneur se révélait dans le désert. L'étude des monuments coptes nous a prouvé qu'il n'en était pas ainsi et que, pour la très grande ma,jo- rité, ces moines étaient des êtres vicieux, hypocrites, fort attachés aux biens de ce monde et qui, soit par fanatisme, soit sous l'infiuence de leurs penchants naturels, se rendaient fréquemment coupables de crimes qui, dans notre société actuelle, leur eussent valu de sévères punitions. Ils n'en jeûnaient pas moins, entre temps, il est vrai; n'en récitaient pas moins d'interminables psaumes et ne s'en infligeaient pas moins de fantastiques mortifi- cations, qui, à défaut d'autre chose, témoignent d'une vitalité intense. Néanmoins, on peut dire, après avoir lu le portrait qu'ils nous ont laissé d'eux-mêmes, que le sentiment chrétien leur faisait totalement défaut, et que du christianisme ils n'avaient que l'exté- riorité et les pratiques, qu'au fond, ils sont restés ce qu'avaient été leurs ancêtres, des Egyptiens panthéistes, attachés à leurs vieux mythes, tout en les repoussant ostensiblement.
A la réflexion, on comprend sans peine que la prédication de l'Évangile ne pouvait, du jour au lendemain, transformer une race chez laquelle l'hérédité d'une religion de cinquante siècles et plus laissait une indélébile empreinte. Enfin, la grande majorité des moines se recrutait dans les classes infimes de la société,
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parmi les artisans, les chameliers el les paysans. Au monas- tère de Saint-Pakhôme, qui fut l'un des premiers fondés, nous voyons au nombre des pères : quinze tailleurs, sept forgerons, quatre menuisiers, quinze teinturiers, vingt tanneurs, quinze cor- donniers, vingt jardiniers, dix scribes, douze chameliers, douze vanniers et soixante fellahs. En entrant au couvent, ces simples y apportaient leurs passions et leur grossièreté natives. Si compri- nu;es que celles-ci fussent, elles finissaient, quand même, par se faire jour. D'ailleurs, l'Egypte est peut-être, de tous les pays du monde, celui chez lequel les pratiques extérieures ont eu, de tout temps, le plus d'importance. L'Egyptien antique avait, dans son premier système religieux, imaginé que l'au-delà n'avait ni peines ni récompenses proportionnées au ])ien ou au mal fait par l'indi- vidu. Dès l'instant que les rites funèbres étaient observés, les talismans posés près du mort, celui-ci entrait dans la vie éternelle. Plus tard, quand la morale eut prévain, que chaque homme aspira à devenir un Osiris, à voyager comme 7^«dans la barque lumineuse, sur les eaux du fleuve céleste, il suffisait encore d'être muni de toutes les pièces d'une armure magique et de formules d'incanta- tion, toutes rédigées à l'avance, pour assurer son salut. Restait la confession négative, la comparution devant le tribunal d'Osiris, et des quarante-deux juges; mais, là aussi, il n'était besoin à chaque momie que d'être pourvue d'un papyrus qui en renfermât le cha- pitre, que ce chapitre affirmât que le mort n'avait commis aucun des péchés prévus par le rituel, et ce mort était « pur », selon le mot consacré. De même, l'habit monacal assurait, à lui seul, la béatitude céleste. L'important était d'en être revêtu au moment de la mort. Il tenait lieu du papyrus contenant le cliapitre de la confession, de l'armure magique, des incantations et des amulettes, et pour le garder jusqu'à cet instant l'essentiel était que les actes accomplis pussent être mis sur le compte de l'inspiration venue d'en haut.
IV. — LES ASCÈTES ET LES CÉNOBITES.
Pour aborder l'étude d'une école d'art aussi peu connue que l'est l'école d'Alexandrie, il est bon de tracer ici, à grands traits, la
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silhouette de quelques-uns des plus fameux d'entre ces ascètes et ces cénobites (1), et de montrer ce qu'était l'homme, ses aspirations, ses croyances, la manière dont il interprétait le christianisme, le modifiant au gré de son tempérament.
A cet examen, les grandes figures du paradis copte perdent sou- vent, il est vrai, la majeure partie de leur aui'éolc. Mais, se faire scrupule de les en dépouiller serait un sentiment proche voisin de la faiblesse, dont doit, avant tout, se défendre celui qui se donne pour tâche de démêler à travers des phénomènes moraux, où sou- vent, à première vue, on ne voit qu'incohérence, les lois d'évolu- tions psychologiques qui les ont engendrés; de remonter à leur point de départ, d'établir leur raison première, et partant, de juger de l'œuvre artistique en laquelle l'idée élaborée au cours de cette évolution s'incarna.
Si saint Paul fut le premier ermite chrétien et devint, de ce fait, le fondateur de la vie érémétique en Egypte celle-ci avait eu déjà ses ascètes païens ; et les reclus, retirés aux alentours du Sérapéum de Memphis, avaient précédé de cinq siècles Jean de Lycopolis, par- lant aux foules par la fenêtre de sa cellule. Dès le temps de Dio- clétien, des cénobites vivaient déjà retirés loin des villes, qui igno- raient jusqu'au nom du Christ, et qui, dans la solitude, n'avaient cherché qu'à fuir la domination des Grecs. Philon affirme même l'existence de communautés monacales. L'on sait l'histoire de la vocation de saint Paul. Le saint était d'Alexandrie; il avait un frère, nommé Pierre. Lorsque leur père mourut, Pierre prit la plus forte part de l'héritage, et une discussion s'en suivit. Pendant que les deux frères cheminaient par la ville, en se querellant, ils rencon- trèrent un enterrement, et Paul demanda quel était celui qu'on reconduisait ainsi à sa dernière demeure : « 0 mon fils, lui répon- dit son interlocuteur, c'était l'un des grands et des riches d'Alexan- drie, et voici qu'on le mène au tombeau, avec le linceuil qu'il a sur lui. » Sur l'heure, Paul renonce aux biens de ce monde; il aban- donne sa part d'héritage à son aîné, gagne le désert et habite une
(1) E. Amélineau, V/es de Saint Paul, Saint Antoine, Saint Macaire, Saint Pahhôme, Saint Schenoùdi, etc., Mémoires de la Mission archéologique de France au Caire et Annales du Musée Gui me t.
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ancienne tombe. Puis, le Seigneur lui envoie son ange, qui le fait sortir et marche devant lui, jusqu'à la montagne de Qolzoum. il y reste quatre-vingts ans sans voir personne, vôtu d'un habit de fibres de palmier et se noui'rissant de la moitié d'un pain, que chaque jour un corbeau lui apporte. Enfin, le Seigneur, voulant montrer sa sainteté, envoie un ange à Antoine, au moment où celui-ci venait d'avoir l'orgueilleuse pensée qu'il était le premier solitaire égyptien. « L'ange vint et lui dit : — Plus avant que toi est un homme par les pieds duquel la terre n'est pas digne d'être foulée. — Et loi'sque Antoine eut entendu ces paroles, il marclia deux jours dans le désert, à la recherche du saint. » 11 par- vient enfin à sa grotte, guidé ])ar une hyène, qu'il suivit à la trace. Paul lui demande alors la robe que lui avait donnée naguère le grand Athanase ; Antoine part pour aller la chercher. A son retour, il voit l'Ame de Paul emportée au ciel par les anges, il enveloppe le corps dans la robe d'Athanase, prend celle de fibres de palmier. Puis, deux lions, envoyés ])ar le Seigneur, creusent la fosse avec leurs gritVes. Telle est la tradition copte, fort (HIférente de celle de l'Eglise, comme on voit.
Saint Gérôme nous affirme qu'Antoine s'était enfui au désert, pour se soustraire à la persécution de i)èce. Né au bourg de Timan, dans les environs de l^abylonc d'I^gypte, ses parents étaient ciirétiens. Selon la version copte, il les perd à vingt ans, distribue son liérilage aux ])auvi'cs et pi'end la vie d'anachorète. Mais Satan le combat avec la paresse et l'enuui; puis, met auprès de lui le double d'une femme, « comme si elle eut habité avec lui ». Le saint tolère tout cela, après quoi, il va habiter, lui aussi, une tombe antique, où vingt années durant il reste, luttant contre les démons acharnés à sa perte. Au temps de la persécution, il met tout en œuvre pour mériter l'auréole du martyre, sans réussir à attirer sur lui la sévérité du gouverneur impérial. Le Seigneur lui ordonne alors d'édifier le genre humain. Il va au Fayoum, apprend aux homimes à adorer Dieu et à le craindre. i*armi ses grandes pra- tiques de dévotion, les Coptes mentionnent celle-ci : « Il ne s'était jamais lavé avec de l'eau, mais sa sainteté attirait les foules. » Pourtant l'ennui ne le quittait point. Las du Fayoum, il s'en va au désert de Qolzoum, y trouve l'eau d'une source, quelques roseaux
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et quelques palmiers. L'endroit lui plut: il décida d'y établir sa retraite. 11 y avait là des animaux sauvages ; il les chassa par ses prières et ne les revit jamais.
Sa renommée parvint à Constantin, qui lui écrivit, mais l'ennui s'appesantissait de plus en plus sur lui et ne le quittait pas une minute. Enfin, il entendit une voix qui l'appelait : « Sors dans le désert pour voir ». 11 sortit et vit un ange couvert d'un vêtement, ceint d'une écliarpe de croix, comme l'habit des moines, et portant sur sa tète une calotte en forme d'œuf. L'ange était assis à terre, tressant des palmes. La voix venue du ciel ajouta : « Antoine, fais ainsi, et tu seras en repos. » — Et Antoine prit ce costume et se mit à faire des tressages; et l'ange ne revint plus vers lui. Il donna son bâton à Macaire, sa peau de chèvre à Athanase, sa calotte à Sérapion, puis s'étendit et rendit l'àme. Saint Gérôme le fait naître en 254 et mourir à cent cinq ans, en 359. Il vécut sous Dioctétien et Constantin. Ce qu'il reste à retenir de tout cela, est la réglemen- tation du costume monastique, qui dans la suite jouera un rôle considérable. Cet habit faisait déjà le moine, si l'on en croit le saint, qui parlant des combats qu'il eut à soutenir contre Satan, s'exprime ainsi : « Eh certes, l'habit des moines est digne d'être détesté par les démons. Je le pris, le jetai sur un mannequin, et je vis les démons se tenant au loin et lui lançant des flèches. » Les anecdotes de sa vie le montrent doux et compatissant, traits qui contrastent fort avec le caractère du saint resté le plus en hon- neur en Egypte, saint Schenoùdi, qui, à lui seul, incarne le type du moine égyptien.
Saint Macaire était né de parents chrétiens, au bourg de Pitjibir, dans la banlieue de Memphis, et avait vécu auprès d'eux, gar- dant les vaches aux champs et les aidant en toutes choses. Lors- qu'il eut « grandi en Age » selon l'expression de ses panégyristes, ses parents voulurent le marier. « Mais lui refusait, disant : — Ne vous fatiguez point à me chercher une chose de cette sorte, car certes. Dieu ne serait pas content. » Marié malgré lui, « il ne tou- cha pas à sa femme et ne la regarda pas du tout. Et lorsqu'on l'eut mis avec elle, il se jeta sur une natte, comme s'il était malade, et ainsi, il resta chaque jour, pur et gardé par le Seigneur ». Cette situation ne pouvait durer cependant ; aussi prit-il le parti de se
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rendre au désert de Nili'ie, « pour échapper à cette femme, et ne point la rencontrer de cette heure ». Il s'enrôla parmi les conduc- teurs de chameaux, chargés du transport du natron, si hien qu'on le désigna dans la suite du nom de Macaire le chamelier. Là, il a un songe, qui le confirme dans sa vocation religieuse. Un ange le transporte sur une montagne, lui fait voir la vallée où s'élèvera un jour son couvent, lui dit de s'y faire ermite et d"y fonder un monas- tère. 11 touchait ainsi à sa vingtième année, quand la mort de sa femme, puis celle de ses parents, le laisse maître de ne plus suivre en tout que son inclination. Il s'enfonce dans la vallée et va hahitcr les cellules voisines de la montagne; « car personne, si ce n'est Antoine, nliabitait ainsi au désert ». Mais, le diable jaloux lui suscite de nouvelles embûches. On l'accuse d'avoir rendu mère une jeune lUle séduite par un garçon du pays. Les habitants du village se portent à sa cellule, Faccablent de coups et exigent qu'il pourvoie aux besoins de l'enfant et de la fille. Tiré de leurs mains par l'un de ses disciples, il trouve encore la force de pro- noncer ce mot plaisant : « Allons Macaire, voilà que tu as quand môme trouvé femme. Désormais, il faut que tu travailles jour et nuit pour elle. » — Et, ajoute le panégyriste, il travailla avec zèle, tressant des corbeilles, que son serviteur allait vendre, pour en donner le prix à celle-ci. — Naturellement, l'histoire finit par la justification éclatante de Macaire. Mais, plus pénétré que jamais de la vérité de la mavime de saint Antoine : a VaHq les sentiers foulés par les pieds des femmes, si tu veux vivre eu paix », il se rendit au fond de l'Ouady Natron, la montagne de Pernoudj, creusa la roche, s'y fit une caverne, puis ne s'y trouvant pas encore assez à Fabri, gravit le haut du rocher et y habita. Mais, un scru- pule le prend : qui donc le dirigera dans la voie spirituelle? il part, va rejoindre Antoine au désert de Qolzoum et lui demande de rester près de lui. Antoine lui conseille de retourner à Nitrie. Une voix d'en haut lui dit de fonder un couvent. Les démons s'assemblent pour le chasser et livrent assaut à sa caverne. Il retourne alors vers Antoine, qui lui donne l'habit monacal, revient au Natron, où une foule d'adeptes se pressent autour de lui. Un premier couvent se creuse d'abord dans la montagne, des huttes de roseaux l'entourent, puis le saint bâtit une petite église; mais
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une fois encore, l'ange vient le guider vers une autre colline (1) et l'invite à y construire une nouvelle laure, celle qui a subsisté sous le nom de Deir aboii Makar.
Les épisodes dont fourmillent cette vie nous montrent le saint sous un jour apaisé, caractère doux de visionnaire, sorte de Fran- çois d'Assises, dont les paroles naïves rappellent souvent maints passages des Fioretti. Comme François d'Assise, il parle aux hiron- delles, apprivoise les loups, guérit les hyènes, les hermines et les éperviers, et généralement se montre bon et charitable envers tous les êtres de la création. Toujours il semble prêt à pardonner les faiblesses. « Si, dit-il, une vierge tombe dans la transgression et qu'elle garde l'apparence, je te le dis, à cause de l'opprobe de son cœur et de l'injure qu'on lui a faite : elle est en joie, et le Christ se réjouit sur elle, comme sur une vierge. » Et plus loin : « En vérité, ce n'est pas le nom de moine, de mondain, de vierge ou de femme avec mari que Dieu cherche, mais à tout cœur droit, il donne son Saint Esprit. » Il cause tranquillement avec le diable, et lorsqu'un moine lui ment, lui dissimule ses fautes, il se contente, alors qu'il sait pertinemment à quoi s'en tenir, de lui donner de bons conseils et de le remettre sur le droit chemin.
Nombre d'anachorètes avaient ainsi fui le monde, pour vivre au désert, seuls ou entourés d'un petit groupe de disciples, quand saint Pakhôme fonda en Thébaïde la première de ces congrégations monacales, devenues si célèbres depuis.
Pakhôme, comme Macaire, avait eu de bonne heure la vocation de la vie érémétique. Né de parents païens, en 288, au village de Schénésit — l'île d'Isis — dans le district d'Esneh, il refuse tout enfant de sacrifier aux dieux, bien qu'il ignore le nom de Jésus. Comme Macaire aussi, il fait preuve en toutes circonstances de pureté et de sagesse. Un jour, ses parents l'envoient porter à manger aux ouvriers qui travaillaient aux champs. Il lui fallait passer la nuit à cet endroit; l'homme qui habitait là avait une lille extrêmement belle. Le soir venu, elle lui dit : « Couche avec moi.» — Mais lui fut troublé, car il haïssait cette chose. Il lui dit : «A Dieu
(1) Ces deux montagnes où s'élèvent successivement les deux églises portent dans les textes coptes les noms de Mizam et Koloub — La Balance des Cœurs.
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ne plaise que je fasse cette chose infâme ! Est-ce que j'ai des yeux (le chien pour coucher avec loi !» — Et sur ce, il s'enfuit en cou- rant jusqu'à la maison de ses parents.
Cette sainteté ne lui avait ])oint valu cependant de recevoir la foi ; il était païen encore, à l'instant où Achille révolté luttait contre l'empire de IJyzance. Certains critiques prétendent qu'il vivait alors parmi les anachorètes retirés liors des villes, dans la méditation, par simple haine de Dioclétien. D'autres ont soutenu qu'il fut enrôlé par Constantin, lors de Tevpédition de celui-ci contre l'Egypte; d'autres, enfin, qu'il servit sous Magnance, dans la campagne célèbre par l'apparition du Labarum. Quoi qu'il en soit, sa conversion n'eut lieu qu'après la persécution diocléticnne, et par certains passages de sa Vie, écrite par son disciple ïiiéodorc, nous voyons qu'il fut en quelque sorte baptisé et ordonné malgré lui, à ITige de vingt-cinq ans, par Sérapion, évoque de Denderah, De ce panégyrique une ligure de visionnaire se détache, visionnaire en proie à des crises nerveuses, au cours desquelles « il tombait à terre sans connaissance, les yeuv fixes, et se roulait en proie à des dou- leurs mortelles » et qui sans doute étaient autant d'apparitions, vues dans l'extase pour son entourage. Les pratiques pieuses, les mortifi- cations sont poussées pour lui à leur dernier degré de rigueur. Con- damné à mort par le concile d'Esneh, pour avoir prétendu s'être enlevé jusqu'au Paradis, auprès du Seigneur, la sentence allait être exécutée, lorsqu'il fut sauvé par ses moines. Le trait marquant de son existence est de leur avoir donné la règle. L'ange lui dit : « A ceux qui sont doux et simples, donne la lettre convenable à leur rang, c'est-à-dire V'wta ;., car cette lettre est droite dans sa forme; ceux qui sont difficiles, tortueux et désobéissants, donne leur la lettre convenable à leur rang, c'est-à-dire le xï i, car cette lettre, dans sa forme, est tortueuse et en zigzags. Quant à la lettre ro, p, prends-y bien garde, et fais selon le signe qu'elle représente ; elle ressemble à une massue, ce qui signifie la force. — Ainsi, range tes moines en vingt-quatre degrés, et donne à chacun le nom d'une lettre grecque, en commençant par Valpha a, en terminant par Vôméga w, afin que chaque lettre soit un nom. » Sur la construction même de son monastère, nous ne savons que peu de chose. Ordonné par Séra- pion, il s'était retiré auprès d'un anachorète célèbre, Palamon; puis,
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une voix d'en haut lui avait ordonné de bâtir un couvent. Ce que Théodore nous apprend par contre, c'est que des images se présentaient à lui sous la forme de double:^ de femmes nues, qui venaient s'asseoir près de lui, partager son pain, qui le suivaient partout, sans cesse, et que le saint ne pouvait chasser qu'en fer- mant les yeux.
Sa sœur Marie fonda à son tour, auprès de Tebenncsit, la pre- mière communauté de femmes. Ce voisinage n'était pas sans causer beaucoup d'inquiétude à Pakhôme, étant donné le peu de sévé- rité des mœurs d'alors. Pouvait-il en être autrement, avec le com- mun des moines, harcelés par l'armée de Satan, quand lui-même avait besoin de toute sa piété pour éloigner les apparitions tenta- trices qui s'offraient à lui « sous la forme de doubles de femmes nues », venant jusque dans la caverne servant à ses retraites « s'as- seoir à ses côtés, avec mille agaceries et partager son repas»? 11 prit les précautions les plus minutieuses et les plus inutiles du reste. Mais si cette ligure est atténuée, si elle se fond dans le clair obscur de l'aurore chrétienne, celle du grand maître du monachisme, saint Schenoûdi se détache au contraire avec une vigueur, une ampleur telles, qu'à elle seule, elle suffit à faire revivre l'esprit de son temps.
Schenoûdi est, de tous les saints alexandrins, celui qui est resté le plus en honneur parmi les Coptes; l'Église romaine ne l'a pas reconnu et pour cause : lorsqu'on a lu sa Vie, on se l'explique aisément. Il naquit au village de Schénaboli — de la vigne — situé dans le voisinage d'Akhmim, le septième jour du mois de Paschôns, de l'an 49 de l'ère des martyrs — 2 mai 333 — et fut, par consé- quent, contemporain de Pakhôme, lequel mourut en 349. Son exis- tence, elle aussi, ne fut qu'une série non interrompue de miracles fantastiques, vraiment coptes, ne gardant plus rien de la mesure qu'on observait encore quelques années auparavant. L'Egyptien antique avait aimé l'extraordinaire, le surnaturel ; tout ce qui est conforme à la réalité lui avait paru vulgaire; il s'était délecté à la lecture du Conte des deux frères et du Prince prédestiné. Le Copte est son digne arrière petit neveu; il fait fort peu de cas du vrai- semblable ; rien ne l'embarrasse comme de décrire une chose connue, une chose qu'il a vue et que les autres verront aussi. Mais tout
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ce qui est imaginalif devient son triomphe; sitôt qu'il s'est mis en dehors de la vérité, son esprit ne connaît plus ni frein ni règle, et l'abondance du détail vient compenser ce qui, tout à l'heure, était par trop abrégé. Les êtres les plus fantasmagoriques, les plus baro- ques sont dépeints et analysés par l'auteur, qui ne nous fait grâce d'aucune invraisem- blance: emporté par sa propre description, rien ne peut le retenir. Le panégyriste de Schenoûdi, son disciple Visa, s'il nous a fait grâce de quelques-unes de ces absurdités, nous a laissé, par contre, la preuve de la profonde vénération dont il en- tourait son maître. La naissance du saint est, tout d'abord, l'objet d'une annonciation, calquée sur celle de la Vierge. Darouba, mère de Schenoûdi, voit la Dame Sainte venir à elle et lui dire : « 11 te naîtra un fils, qui sera la plus éclatante lumière de l'Eglise ; tu l'appelleras Schenoûdi, — fds de Dieu, — je ne cesserai de le gar- der, jusqu'à l'heure de sa mort. »
Cette protection d'en haut n'infuse guère au jeune élu les pré- ceptes des vertus chrétiennes. Il est puéril, vindicatif, violent, hypocrite, rapace et présomptueux. A sept ans, ses prodiges com- mencent. Envoyé par ses parents au monastère d'Athribis que venait de fonder l'oncle de l'enfant, Apa Begoul, il est parmi les docteurs, comme Jésus, et là, trouve un contradicteur. « Et voilà
Sailli Sclionoiidi. Stùlc de ])iciTC (collection de M. le D'' Fouqucl).
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qu'un homme possédé du démon, à son tour vint s'asseoir dans le cercle des moines, pour contredire le jeune saint. Mais aussitôt, Schenoùdi prit une pioche et frappa Satan ; et l'esprit impur s'écria : « Je sors de cet homme, car la faveur de Dieu est avec toi, ô jeune garçon ! »
Un aussi brillant début fait présager des miracles qui vont suivre. Qui peut élever la voix contre un pareil saint, sinon Satan, ayant pris la forme humaine, afin de mieux tromper les hommes, et Satan mérite d'être non pas seulement battu, mais bel et bien mis à mort, car Schenoùdi le croit mortel. C'est à ce bon combat que l'archemandrite se consacre, jusqu'à la dernière heure de sa vie. Satan, pour l'attaquer, s'incarne sous toutes les formes. C'est tantôt un maçon irrespectueux, qui jette une confie de paille à la tète du saint ; tantôt un méchant collecteur d'impôts en tournée ; tantôt un orgueilleux prélat, qui prétend lui rappeler qu'il exerce un pouvoir spirituel supérieur au sien. Tout cela nous montre l'homme sous son vrai jour, il suffît de citer le texte ; tous les traits de puérilité, de rapacité, d'hypocrisie, de violence, mériteraient d'être tout au long rapportés.
La puérilité? Un jour il est assis avec Jésus, au seuil de sa caverne de la montagne, et tout à coup s'écrie : « 0 maître, plein de pitié ! Je voudrais voir une barque voguer dans ce désert ! Et le Seigneur lui dit : — Demain, ton souhait sera réalisé. — Le lende- main, toute la vallée fut couverte d'eau, et sur cette mer, une barque vogua. Le Seigneur, comme pilote, était assis sur la barque; les anges avaient pris la forme de matelots. » — Et, ici, on peut voir un ressouvenir de Ra, naviguant entouré de ses rameurs. — a Le Seigneur dirigea la barque et la gouverna, jusqu'à ce qu'elle fût arrivée en face de Schenoùdi ; et le Sauveur dit à son saint : — Prends la corde, ô Schenoùdi et attache la barque. Aussitôt, Sche- noùdi prit la corde et ne trouvant point d'endroit pour l'attacher, il se retourna et vit un angle de rocher. 11 étendit son index, et sur le champ, la pierre fut percée comme de la cire. Alors, il attacha la corde, et la pierre est restée perforée jusqu'à nos jours. »
La violence? Ecoutez ce passage relatif à l'ouvrier qui lui jette une couffe de paille à la tête : a Le saint alors se leva, le saisit, le terrassa; puis, le prenant par la tête, la kii frappa contre une
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pierre, jusqu'il ce que le sangeoulAt. Mais le Seigneur intervint, et lui dit : — Son temps n'est pas encore venu. »
Mais ce n'est pas tout, il descend aux enfers, conduit par le Christ, qui lui fait admirer les supplices des divers cercles, en lesquels il est partagé, comme autrefois l'enfer de l'Égvpte. Dante n'a rien imaginé de plus féroce ; mais ce qui rend la Vie du saint intéressante, c'est qu'à ce passage, sa pensée se dégage entièrement à nu. Jésus n'y est point le Dieu de cliarité, descendu dans l'abîme pour adoucir les peines éternelles. 11 se réjouit au contraire du spec- tacle, et pour un peu encouragerait les démons à rafïiner encore les tourments. La raison de cette implacabilité inexorable? Il fallait être Copte pour la trouver : la vanité. Le discours mis dans la bouche de Jésus en est un pur modèle : « ïu vois cela, ô Sche- noùdi, souvent ils se sont moqués de mon image! — C'est-à-dire des hommes; — et c'est pour cela qu'ils méritent le feu de l'enfer. Et je te le dis : — Si un homme a terminé un travail de ses mains, et qu'un autre le trouve mauvais et le méprise en disant : — C'est inutile. — Certes, l'ouvrier sera mécontent de cet homme, qui trou- vera un défaut à ce qu'il a fait. Ainsi, ceux-ci ont méprisé le travail de mes mains, lorsqu'ils étaient vivants, et se moquaient des hom- mes que ma main a créés, et que leurs langues appelaient chiens, cochons. Aussi leurs tourments seront infinis. »
Vindicatif? « Un évèque passe, allant à Alexandrie ; il fait demander Schenoûdi. La requête était-elle présentée de façon impérative? En tout cas, l'archimandrite, froissé d'être appelé, alors qu'il s'attendait à voir son supérieur venir à lui, ne se rend pas à l'invitation. L'éveque était peu patient sans doute, car il envoie à son subordonné une sommation en bonne forme. « S'il ne sort pas, pour venir à moi, il sera désobéissant et interdit, jusqu'à mon retour. » « Et alors, le Seigneur dit à Schenoûdi. — Lève-toi, va rejoindre l'évoque, afin qu'il te permette d'entrer à l'autel, mais il mourra dans les trois jours ! »
Rapace? Un jour un riche habitant d'Akhmim vient trouver le saint et se jette à ses pieds, s'écriant. — Viens à mon aide, ma maison a été pillée, il ne me reste absolument rien. — Schenoûdi, qui connaît l'un des voleurs, l'attire au couvent, sous prétexte de lui donner sa bénédiction et lui dit à l'improviste. — 0 mon
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fils, rends ses biens à cet homme et ne crains rien. — Le voleur répond : — Tu sais que ce n'est pas moi seul qui ai volé. — Que cet homme me jure de ne raconter le fait à personne, et il retrou- vera ses biens, dans leur intégrité. L'affaire ainsi entendue, les biens restitués, Schenoûdi intercède pour le voleur et dit au mar- chand : — Donne quelque chose à cet homme. — Mais, ce n'est là qu'un aclieminement vers un désir plus personnel. Le saint a une petite tentation, il dit au marchand : — Te voilà sur le point d'aller à Alexandrie, achète le plateau que tu trouveras avec mon nom écrit dessus, apporte-le-moi; et, avec la volonté de Dieu, je te rendrai ce que tu auras payé. — Le marchand part pour Alexan- drie, et, à peine descendu de sa barque, voit l'homme qui avait le plateau, « après l'avoir volé ». Et le nom de Schenoûdi était écrit au milieu, a Et le marchand rétléchit dans son cœur, et dit : — Si j'achète le plateau, j'aurai honte de prendre quelque chose à Amba Sclienoùdi, car il m\a indiqué l'endroit où se trouvaient mes étoffes. » Puis il passe sans acheter le plateau. Au moment de re- monter dans sa barque, l'homme vient encore avec son plateau, sans qu'il se décide; mais, un matelot de l'équipage l'acliètc pour quatre dinars, le porte à Schenoûdi et cherche d'abord à le lui revendre huit; puis, confondu par l'archimandrite, qui, au hasard, lui répond : « Tu ne l'as payé que quatre », finit par en faire offrande à l'église, ce qui remplit Schenoûdi de joie, à ce point qu'il reconduit le matelot et lui dit : — Je suis certain que Dieu te donnera ton salaire bientôt. — Un mois après, le marchand revient sans vergogne, trouver le saint : « Il était tout triste, et s'écriait : — Voici que j'ai perdu ma bourse. » Et c'était le marin qui avait acheté le plateau pour Schenoûdi, qui Tavait trouvée à terre, ren- fermant soixante dinars. L'homme riclie priait Schenoûdi, disant : « Fais-moi miséricorde! » Mais Schenoûdi lui répond : « Les biens de ce monde ressemblent à une prostituée, aujourd'hui dans ta maison, demain dans celle d'un autre homme; et le bien que tu as perdu, Dieu l'a donné à quelqu'un qui le méritait; tu ne le retrouveras jamais. »
Cependant, de môme qu'autrefois auprès du tombeau d'Osiris on s'était rendu en pèlerinage, de très bonne Jicure songea-t-on à se rendre aux Lieux-Saints. Ce jour-là, Schenoûdi imagina que son
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monastère était moins loin, et que l'offrande y trouverait aisément sa place. Aussi, cria-t-il bien haut que le mont Gai'i/im n'était autre que la montagne d'Alhribis, et Jérusalem la laure qu'il avait bâtie; et pour justifier cette assimilation un peu risquée, s'ap- puya-t-il sur cette parole de Jésus à la Samaritaine : — Un jour viendra où l'on n'adorera mon nom ni sur cette montagne ni à Jérusalem — et sur cet entretien qu'il prétendit avoir eu avec le Sauveur : « J'ai décidé, ô mon Maître, que mes enfants visite- raient Jérusalem, pour se prosterner devant ta croix sainte; à cet endroit où sont restées les traces de tes pieds. Et le Seigneur ré- pondit ; — Tu glorifieras dans ton monastère la Jérusalem que tu as consacrée en mon nom, et ceux qui t'entendront et t'obéiront seront les égaux des anges. 11 est écrit que lorsque l'iiommc sortit de Jériclio, pour aller à Jérusalem, il tomba entre les mains des voleurs. Et sache que ma croix est partout, pour quiconque désire faire pénitence ; celui qui soupire après moi sera gardé. »
Présomptueux enfin ? Deux traits à eux seuls, le caractérisent. « Tout ce que Moïse a fait autrefois, sur le Sinaï, s'écrie-t-il — je l'ai fait sur la montagne d' Atliribis. » Plus tard lorsqu'il a con- struit son couvent, il se fait faire une croix de bois et reste attaché sur elle, et pour afïîrmei' à ses moines sa sainteté il leur dit : « Moi, je n'ai jamais prononcé de moi-même une seule parole : tout ce qui est sorti de ma bouche a été dit par l'Esprit- Saint! »
Tout cela ne constitue toutefois que l'un des côtés du carac- tère de Schenoûdi ; voici d'autres exemples, pris au hasard, où sa haine de la femme, — trait exceptionnel chez un Copte, — et son hypocrisie, — trait commun, — s'accusent : Un jour, une femme, dont le mari avait eu maille à partir avec la justice, vient trouver le prêtre de l'un des villages situé aux alentours du monastère de Schenoûdi, pour implorer son intervention. Celui-ci y consent volontiers, mettant à ses démarches une condition fort peu morale, à laquelle la femme souscrit avec tout aussi peu de scrupules. Sche- noûdi l'apprend, se met en colère, invite les deux coupables à la pénitence, mais ceux-ci, n'en tenant aucun compte, le saint les assomme tous deux à grands coups. Cité pour ce double meurtre au tribunal d'Antinoë, il prend des précautions cauteleuses, se fait
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suivre de ses moines et des notables, et déclare que c'est « Fange du Seigneur » lui-même qui a porté les coups, en se servant de son bras. Cet ange du Seigneur est la grande ressource de tout bon Copte dans l'embarras, il l'invoque à toute heure et à tout propos, comme autrefois l'Egyptien avait invoqué les bons génies. La patience heureusement est la vertu des anges, celui de Schenoûdi arrive à point, au secours de son maître, il l'enlève sur un dragon et le soustrait à la sentence de mort prononcée contre lui. Mais, ce qu'il serait trop long de rapporter, c'est l'attitude piteuse du prophète devant les suppôts de Satan assemblés au tribunal; il est comme frappé d'ataxie miraculeuse, il ne fait plus de prodiges, la terre ne s'entrouvre plus pour engloutir ses ennemis. 11 se défend gauchement, mentant impunément, se contredisant à chaque phrase, avec une humilité dont le reste de sa conduite est l'oppo- sition flagrante, puis s'évade, à la faveur d'une sédition fomentée par ses partisans.
Quelles étaient les mœurs de ces moines? Ni pires ni meilleures que celles de l'Égyptien des temps antiques; mais, à coup sûr, peu dignes de leur renommée de chasteté, et fort peu faites pour notre édification. Schenoûdi seul semble avoir eu une austérité exem- plaire; il pousse la haine de la chair jusqu'à lapider la femme adultère et vouloir la mort du pêcheur.
Certes, les Pères de l'Église, saint Gérôme en particulier, ont eu soin de nous passer sous silence tout ce qui leur a semblé de nature à compromettre la sainteté des congrégations pakhômiennes et schenoûdiennes; mais, l'œuvre copte n'a point cette retenue, et c'est elle qu'il nous faut encore consulter.
Or, maints passages des remontrances faites par Pakhôme et Schenoûdi aux frères de leurs couvents nous prouvent que les bonnes mœurs avaient fort à souffrir du voisinage des communautés de femmes. Sans doute, les deux fondateurs de l'ordre avaient cru prendre les précautions les plus minutieuses pour éviter le scandale ; les règles des monastères étaient rigides, les clôtures solides et bien gardées ; religieux et religieuses n'en sautaient pas moins par dessus les unes et les autres chaque jour, ou pour mieux dire, chaque nuit. Pour le Copte, la grande lutte à soutenir est contre la ten- tation charnelle. Quelle obsession poursuit saint Antoine au fond
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de sa caverne du désert? La femme. Quelle cause pousse saint Jean Lvcopolis et saint Macaire à se réfugier au désert? Le besoin de fuir la femme. Quelles apparitions se montrent à Pakliôme aux heures de détresse? Des femmes nues qui venaient à lui, l'aga- çaient et s'asseyaient à ses côtés. Quels pièges imaginait Satan pour faire déchoir les frères les plus fameux, tel qu'iVmba Ephrem? 11 envoyait sa fille auprès d'eux, car les bons moines n'avaient rien trouvé de mieux, pour personnifier la tentation, que de gratifier le diable d'une fille, fort aimable et fort jolie. Encore une fois, Sche- noiidi seul fait exception. Il a une haine mortelle de la femme et le prouve bien, du reste, par son implacabilité envers celle qui a commis l'adultère avec le prêtre. Mais si ces seuls faits nous sont rapportés dans les récits de Visa, d'autres nous sont connus par les parchemins du Musée de Naplcs, qui tendent à prouver que cette sévérité de Schenoiidi avait été un nécessaire exemple, étant données les mœurs des frères de sa congrégation. Sous ses ordres, deux mille moines et dix-huit cents religieuses étaient réunis, auxquels il reproche souvent leur conduite en termes d'une extrême véhémence. Au couvent des femmes l'avortement et l'infanticide étaient, à l'en croire, considérés comme la chose la plus ordinaire du monde. Les religieuses, devenues mères, craignant d'être chas- sées du monastère, et par conséquent privées de cet habit religieux qui, à l'heure de la mort, devait leur assurer la félicité éternelle, étouffaient l'enfant, l'étranglaient, l'enterraient vivant, l'abandon- naient dans les anfractuosités de la montagne ou le donnaient en pâture aux chacals et aux éperviers. Ce sont là les propres paroles de Schenoûdi, et rien ne nous autorise à les révoquer en doute. Au couvent de Pakhôme les désordres féminins paraissent avoir été moins grands. Par contre, le doux cénobite tonne, lui aussi, contre ses moines, auxquels il reproche des mœurs infâmes; et Tébennesi est, à l'entendre, une autre Sodôme, qu'il menace du feu du ciel. Et pourtant, la sévérité déployée par lui contre les coupables n'est pas grande, tant il craindrait « de dépeupler le monastère » : Fun est chassé du couvent, l'autre fouetté et soumis à une pénitence ; et cette bénévole répression suffirait, à elle seule, à nous montrer que le fait était chose courante et formait une partie intégrante des mœurs. Si étranger au sujet de ce livre que tout cela paraisse, il était
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néanmoins nécessaire de l'exposer, tant nous étions habitués à considérer l'anachorète comme un être sans passions, détaché des choses de la terre, n'ayant pour ainsi dire conservé de l'être hu- main que l'apparence. Or, au contraire, ces êtres humains étaient fort charnels. Us s'en défendaient comme ils pouvaient, par le jeune, car l'Oriental est ainsi fait, qu'il ne comprend pas qu'on puisse résistera ses penchants, sans être soumis à la plus sévère des péni- tences. Il mangera gloutonnement, jusqu'à la congestion, et boira jusqu'à l'ivresse, ou bien fera abstinence complète, l^our lui, il n'est pas de milieu. Mais, si affaibli par le jeune qu'il soit, le moine copte conservait toujours, par attavisme, les instincts de luxure de sa race: sa bestialité, la grossièreté de son origine repre- naient leurs droits par échappées. Ses visions étaient toujours des visions de femmes ; elles eussent du avoir leur contre coup en littérature et en art; il n'en fut rien cependant. Une complexité de nature s'y opposait d'une manière formelle, voici comment.
Dans la littérature copte, l'obsession de la femme est visible, mais, sous des dehors religieux, hypocritement déguisée. Les moines aimaient à se délecter à la lecture des contes croustillants, dont la fille de Satan ou quelque diablesse de moindre importance était l'héroïne ; mais, en même temps, il fallait que la lecture tournât à leur édification. Deux procédés étaient employés par eux pour rendre ainsi l'histoire édifiante. Quand l'héroïne est une diablesse, la vertu du moine triomphe. Quand la courtisane entre en scène, la sainteté du moine se manifeste, sa grâce la touche, elle se convertit. Dans l'un ou l'autre cas pourtant, l'amour n'a rien à voir avec la tentation du moine ou la piété de la courtisane. Dans le premier, c'est une machination diabolique; dans le second, il n'entre pour rien du tout; et si, chez les Coptes, le type de la femme de Putiphar ou de celle d'Anepou, du Conte des deux frères, est devenu aussi classique que dans l'Egypte antique, il n'en est pas moins vrai que toutes les sensations cérébrales qui font la volupté lui manquaient. 11 connaissait la possession brutale, l'assouvis- sement des sens, et si l'on veut aller jusqu'au fond de tous les contes, en apparence erotiques qu'il a composés, on acquiert la preuve que pour lui l'amour n'exista jamais. Le désir s'allumait instantanément et disparaissait sitôt satisfait, ou s'éteignait d'ina-
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nité sur l'heure môme. C'est tantôt une courtisane célèbre, qui entend parler de la vertu d'un moine fameux, et jure de le faire déchoir. Elle part, emportant ses robes transparentes, ses bijoux; et dé"uisée en pauvresse, vient à la caverne de l'anachorète. Celui- ci, mù de commisération, accueille la tentatrice ; mais bientôt, sous un prétexte quelconque, la fille l'éloigné, et lorsqu'il revient, il la voit parée de tous ses atours. Le brave homme n'en croit pas ses yeux, mais déjà, la belle lui fait « mille caresses » et dépouille ses robes de gaze. La tentation était bien forte, parait-il, car le solitaire hésite; mais l'Ange du Seigneur le protège; il demande à réfléchir, sort, allume du feu et y plonge son pied. La courtisane, lasse d'attendre, sort à son tour pourvoir ce qu'il fait; tant de vertu l'émerveille : elle se convertit, et jamais plus, ne se souvient de sa vie coupable d'autrefois.
Veut-on encore une preuve de cette absence de sentimentalité dans la vie de l'anachorète? L'histoire est d'autant plus curieuse qu'elle est conservée dans les Actes des Martyrs de l'Egypte du musée Borgia de la Propagande, qu'elle est comme la transcription du Conte des deux frères et que l'esprit égyptien y revit tout entier.
Un moine, nommé Yacoub, avait pour neveu un jeune homme nommé Élie, — connu dans la suite sous le nom d'Elie l'Eunuque — , dont la beauté n'avait d'égale que la pureté et la sagesse ; pureté et sagesse d'autant plus méritoires, que le brave garçon, placé comme jardinier dans le palais de Culcien, gouverneur d'Alexan- drie et grand persécuteur des chrétiens, au temps de Dioclétien, se trouvait journellement en but « aux agaceries » des esclaves du maître, séduites parle charme émané de sa personne et la modestie de son maintien. Mais Elie, jaloux d'égaler les anges, se tenait les yeux baissés et n'en regardait aucune. — C'est là le trait distinctif du Copte, il ne peut voir une femme sans la désirer ; pour ne pas être tenté il faut qu'il ne la voie pas; aussi, les grands moines ont-ils soin de répéter sans cesse cette parole de saint Mathieu : « Celui qui regarde la femme, pour la désirer, vient de commettre avec elle l'adultère en son cœur, » — et Satan en fut pour ses frais. Ne voulant pas s'avouer vaincu, le Malin tendit à l'éphèbe une nouvelle embûche et, au premier rang des soupirantes, poussa la propre lille de
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 3r,
Culcien. « Chaque matin, quandÉlie entrait dans la maison, clic lui faisait les plus indélicates propositions, le plaisantait, lui disant de vilaines paroles, pour le faire tomber avec elle. » Si bien que le pauvre Élie, n'en pouvant mais, prit le parti de jeter les fruits et les légumes au seuil de la maison et de s'enfuir comme si Iblis, — le diable — lui-même lui était en personne apparu. Cependant, la passion s'exaspérait dans le cœur de la jeune fille, le feu du péché la brûlait ; elle n'épargnait rien pour satisfaire son désir. Elie, par précaution, se mortifia d'abord, ne mangeant plus que du pain sec, puis finit par se dire : « Comment me sauver de cette fille ? » Alors, comme autrefois Batou, le petit frère d'Anepou, poursuivi par la femme de celui-ci, une idée lumineuse lui vient : s'émasculer. Le moyen était radical, mais l'acte accompli, le jeune émule des anges se laisse aller à une plaisanterie saugrenue. « Il mit sa virilité dans une serviette et l'envoya à la fille de Culcien, avec ce mot : « Tiens, voilà tout ce que tu désirais de moi, prends-le et maintenant laisse- moi la paix ! » Loin d'être apaisée par cette offrande, la belle « rugit comme un lion féroce » et comme la femme de Putiphar et celle d'Anepou, s'écrie : a Est-ce ainsi que tu m'as vaincue? Tu verras ce que je te ferai ! » L'effet de la menace ne se fait pas longtemps attendre. Elle court à son père et lui dit : « Ce jardinier que tu trouves fidèle est venu vers moi et m'a demandé une chose malhonnête, pis encore, il est chrétien. » Culcien se met en colère à son tour, il accable le malheureux jardinier d'amères reproches : « Comment, lui dit-il, je te croyais fidèle et tu as trahi ma con- fiance, en demandant une mauvaise chose à ma fille? » Elie répond modestement : « J'ai gardé ma pureté depuis ma naissance. » Et, troussant sa robe, il établit son dire par une péremptoire démonstration. Culcien en conclut paternellement que l'inexpé- rience de sa fille l'a induite en erreur, en lui suggérant des appré- hensions chimériques. Mais comme Elie aflîrme néanmoins sa foi, il est envoyé au martyre.
Ainsi, il demeure avéré que l'amour n'est qu'un piège de Satan pour le Copte, une ruse du Malin, aussitôt démasquée et aussitôt déjouée par la protection divine. Par lui-même, il n'existe pas. OEuvre du génie du mal, il n'était qu'une laideur, et partant la beauté féminine se trouvait du même coup placée au rang des
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artifices diaboliques. La littérature pouvait dire que la fille d'Iblis était belle; l'art ne pouvait la représenter.
V, — LA PÉRIODE DES CO?n'CILES.
Cet âge d'or du christianisme égyptien ne devait pas durer long- temps, et de l'excès de la ferveur allait forcément sortir d'inter- minables controverses. Alexandrie, devenue capitale du monde pensant, voyait chaque jour grossir le nombre des disciples accourus à l'enseignement de ses théologiens, de ses philosophes et de ses rhéteurs. Tant qu'avait duré la persécution, que l'action avait primé l'idée, le penchant inné du Grec pour la discussion s'était trouvé contrarié. Du jour où Constantin eut proclamé le christia- nisme religion d'État, il reprit librement essort et, pour avoir été contenu, se manifesta plus ostensiblement.
Aussi, un demi siècle ne s'était pas écoulé depuis la fin de la persécution dioclétienne, que l'Egypte était amenée, par la force des choses, à se jeter dans la mêlée des divers systèmes mis en présence par les docteurs et à prendre parti dans les conciles où s'élabo- raient et s'épuraient les dogmes de la foi nouvelle. Officiellement ralliés à l'arianisme, les successeurs de Constantin avaient en vain exilé au fond des Gaules son patriarche, le grand Athanase, intro- nisé de vive force des évéques ariens dans la chaire d'Alexandrie, fomenté des troubles contre les orthodoxes ; elle restait indissolu- blement liée à la foi de Nicée et de son pasteur. Cette répulsion pour le schisme arien n'était point conforme à ses affinités pour- tant, mais représentait l'influence des cénobites et des anachorètes. De loin en loin, on voyait arriver à Alexandrie de ces pieux soli- taires, dont quelques-uns étaient restés cinquante ans et plus dans une caverne du désert, sans voir un être humain, mais qui pas- saient, par contre, pour s'être journellement entretenues avec le Seigneur et ses anges et être envoyés par eux pour défendre la foi des patriarches, menacée par les hérésies des empereurs byzantins. L'aspect de ces anachorètes aux traits émaciés, le regard perdu dans l'extase; les récits merveilleux des prodiges qu'ils avaient accomplis, faisaient plus pour cette foi que leur éloquence et la défendaient mieux que les plus subtiles distinctions.
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 37
Quelques-uns pourtant joignaient l'une à l'autre. Schenoûdi avait la parole facile et vibrante et ses sermons sont restés comme les modèles des moyens oratoires des Coptes d'alors. Au concile d'Éphèse, où il se rendit, accompagné du patriarche Cyrille, son action fut considérable. Et, s'il ne frappa point Nestorius, ainsi que le prétend son panégyriste, pour cette bonne raison que Nestorius ne se présenta point au concile d'Éphèse, la condamnation du nes- torianisme fut hautement approuvée par lui. A sa dernière heure, quand l'agonie s'emparait déjà de lui, son dernier mot fut un sur- saut suprême de malédiction contre le fameux schismatique. « Que ne l'ai-je rencontré, ce Nestorius, ô mon Sauveur, s'écrie-t-il, je l'aurais assommé avec mon bâton, je lui aurais arraché jusqu'à la racine sa langue impure, qui blasphémait ton saint nom! »
La mort lui fut douce cependant, car il s'endormit juste à temps pour ne point voir l'abomination de la désolation pénétrer avec la doctrine d'Eutychès en Egypte. Les progrès qu'elle y fit furent rapides, d'autant plus qu'elle incarnait l'une des croyances les plus intimes de la vieille Egypte, celle en la nature uniquement divine du Dieu. Peu de temps après la mort du saint, l'Église d'Alexandrie était ralliée à la doctrine monophysite ; saint Cyrille prenait part au concile du Chêne à la déposition de saint Jean-Chrysostôme. Au cours du concile de Chalcédoine, les divergences d'aspirations écla- taient irréconciliables, et les successeurs de saint Marc se sépa- raient du reste de la chrétienté.
A peine réunie, la conférence doctrinale qui précéda, à Constan- tinople, la réunion du concile de Chalcédoine — 1" juillet 451 — afm d'entendre lecture de la lettre du pape Léon, relative à la double nature unie en la personne de Jésus-Christ, devient le théâtre d'un tumulte indescriptible. Dioscore, alors patriarche d'Alexan- drie, déclare, à l'avance, ne point adhérer au texte qui est soumis aux délibérations. Il injurie l'impératrice Pulchérie, épouse de l'empereur Marcien, jette à terre le Tome Léon, et refuse d'y sous- crire. Son exemple ébranle le Synode assemblé; et pour obtenir qu'il contresigne la célèbre définition doctrinale, il faut que Marcien éloigne Dioscore, et soustraie les évoques d'Antioche, de Jérusalem, d'Éphèse et de Constantinople à son intimidation.
Mais l'Egypte tout entière se range du côté du patriarche. Dios-
3s LE CIIRISTIANISAIE EGYPTIEN
core, déposé comme schismatiqiie et relégué en exil à Grange, par Marcien, un diacre, nommé Proteriiis, est élevé, à sa place, au patriarchat. A cette nomination, la section monophysite répond en se choisissant pour patriarche un certain Timotliée Elure. Une sédi- tion terrible s'en suit. Au cours des fêtes de Pâques, Proterius est massacré dans l'église, son corps traîné par les schismatiques à travers les rues d'Alexandrie, mis en pièces, livré aux bctes, et môme, si l'on en croit les historiens, en partie dévoré par quelques fanatiques, devenus cannibales dans la fureur de leur soulèvement, ïimothée Elure exilé, un nouveau patriarche est nommé en rem- placement de Proterius, Timothée Solofaciole. Son passage dans la chaire d'Alexandrie demeure assez obscur. Trois ans plus tard, l'em- pereur Léon mourait — 475 — désignant pour son successeur son petit-lils, Léon le Jeune, né de Léon l'isaurien et d'Ariadne. La même année, le jeune souverain disparaissait à son tour, et Zenon restait seul maître de l'empire d'Orient. Deux ans plus tard encore, ce dernier, devenu odieux à l'impératrice Yérine, veuve de Léon, était obligé de s'enfuir, et Vérine lui donnait pour successeur Basilisque. L'on était alors en 476, Alexandrie jouissait d'un calme relatif, mais la faction eulychienne n'avait point désarmé pour cela. A l'avènement de Basilisque, une députation de schismatiques se rend auprès de l'empereur et obtient le rappel de Timothée Elure, qui rentre triomphant à Constantinople, après avoir amené Basilisque à lancer une encyclique pour terminer la querelle, encyclique con- tresignée par soixante évèques orientaux.
Accace, patriarche de Constantinople, suivait ces événements d'un œil jaloux. Lui qui se croyait à peine au-dessous du pape, se sentit froissé de voir le patriarche d'Alexandrie s'assurer une auto- rité suprême, alors que le concile de Chalcédoine avait élevé le siège de Byzance au-dessus de tous les autres, Bome exceptée. Il se fait le champion de l'orthodoxie, fomente une sédition contre Basi- lisque, le traite d'hérétique et ameute contre lui le clergé. Basi- lisque, effrayé, quitte Byzance et retire en partie son encyclique, donnant satisfaction à Accace. Mais, deux ans après, Zenon recon- quiert son trône, et le contre coup de ce changement se fait sentir à Alexandrie, où le parti orthodoxe reprend le dessus. Un instant, l'empereur songe à exiler de nouveau Timothée Elure, puis, escompte
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sa mort prochaine, élant donné son grand Age, et espère qu'ainsi le schisme s'éteindra de lui-môme. Mais ce schisme incarnait trop la pensée égyptienne pour s'éteindre ainsi. Le successeur d'Elure fut Pierre Monge. Zenon voulut d'abord le faire déposer, et même au besoin mettre à mort. Si l'on en croit xMcéphore, il lit pro- noncer la peine capitale contre les évoques investis par le nouveau patriarche alexandrin.
Le pape Simplicius, de son côté, surveillait non moins attentive- ment ces complications. La conduite d'Accace lui fit croire qu'il trouverait en lui l'homme le plus apte à servir sa politique. Il l'investit auprès de l'empereur, en qualité de légat, avec les pou- voirs les plus étendus. Mais Accace, décidé à ne servir que sa propre cause, refusa de s'entremettre pour faire exiler Pierre Monge et attendit les événements.
Sur ces entrefaites, Timothée Solofaciole, pour témoigner sa reconnaissance à l'empereur, lui envoie une députation, à la tète de laquelle se trouvait Jean ïalaïa, qui avait embrassé la règle de Pakhôme. Celui-ci obtient de Zenon que l'élection du nouveau patriarche serait laissée aux Alexandrins. Son ambition avait été de se faire nommer ; mais, gôné dans ses calculs, on l'avait obligé à signer, son désistement à l'avance. Doué de toute la duplicité orientale, Jean Talaïa l'avait signé, avec l'arrière-pensée qu'une fois proclamé il faudrait bien qu'on le reconnaisse. L'habileté d'Ac- cace le fit échouer. L'empereur, apprenant son élection, à la place de Solofaciole, refusa de le reconnaître et donna ordre de le chasser d'Alexandrie. L'année suivante, — 482 — Zenon publiait enfin sa célèbre encyclique, connue sous le nom d'Hénotique, adressée à l'Egypte, à la Libye et à la Pentapole, pour y rétablir l'union. Aux termes de ce décret, le trône patriarcal d'Alexandrie faisait retour à l'Église romaine, qui, en échange, reconnaissait le patriarche comme légitime successeur de saint Marc.
Telles furent les causes qui dictèrent ce dernier document ; elles n'avaient rien à voir avec les préoccupations dogmatiques et n'étaient que le fruit d'intrigues, dont l'efîet le plus direct fut l'élévation de Pierre Monge au patriarcat, sans trop condamner ouvertement le concile de Chalcédoine, tout en proscrivant l'héré- sie d'Eutychius. Diverses conditions corollaires, celle de recevoir
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dans la communion ainsi étalilio les disciples de Solofaciole et de Talaïa, lui étaient adjointes. Pierre Monge les observa tout d'abord. Mais devant l'opposition des moines, dont une sédition éclata dans le Ca'sarion, il anathématisa le concile de Chalcédoine, remit en honneur Dioscore et Elure, le meurtrier de Proterius, exhuma la dépouille mortelle de Solofaciole et la fit jeter aux égouts. Devant les reproches d'Accace et de Tempcreur, il ré])ondit avec hvpocrisie qu'il avait fait « une li'anslation des restes du bienheureux Solofaciole ». La cission était faite pour toujours.
A dater de cet instant, les Pères de l'Église, qui avaient considéré Alexandrie comme l'école de la plus transcendantale sagesse, et les ascètes, comme les modèles de la plus parfaite vertu, n'eurent plus, pour la première, que pitié ; pour les seconds, que dédains et ana- thènies. Les uns pleurèrent sur l'Egypte, tombée au pouvoir de l'esprit du mal, et arrivée à cet état de complète décadence ; les autres tonnèrent contre les moines, qu'ils représentèrent comme autant de démons incarnés. Pourtant, l'Egypte n'avait point changé; elle demeurait ce qu'elle avait toujours été, un peuple immuable, qui, avant ou après le concile de Chalcédoine, res- tait indissolublement attaché aux doctrines qui jadis avaient été siennes, à cette différence près que, cantonnée dans son schisme, elle pouvait suivre librement ses instincts, ne se laissant guider en tout que par ses préférences, au lieu de se modeler, ainsi ([u'elle venait de le faire, un siècle durant, sur Byzancc, adoptant, de confiance, des formules religieuses auxquelles elle ne comprenait rien et qu'elle psalmodiait inconsciemment. Loin d'être le signal de cette décadence lamentable, signalée par les Pères, son schisme était celui d'une nouvelle renaissance. Affranchie de la tutelle byzantine, elle se ressaisissait ; sa manière d'entendre le christia- nisme s'élaborait et s'afïirmait. Une littérature étrange refleurissait tout à coup, pour s'en faire la fidèle interprète, la traduisant sous mille formes et produisant ces œuvres fantastiques, ces Vies des Saints, ces Actes des Martyrs, ces Évangiles apocryphes, qui sont comme autant de contes et de romans, ainsi qu'on les a justement nommés; œuvres incohérentes, absurdes si l'on veut, mais où l'on retrouve comme un écho lointain et assourdi de ces récits merveil- leux qui avaient « enchanté le cœur » des générations antiques.
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 41
L'art, lui aussi, remonte à sa source, le mysticisme; il s'attache à des formules symboliques, en lesquelles il s'ell'orce de le con- denser. Qu'à l'origine il se soit borné à copier, tant bien que mal, les thèmes byzantins, la chose est à peu près certaine. Les pre- miers linéaments du christianisme venaient de Byzance, par l'inter- médiaire des Grecs ; il était donc tout naturel que les premiers linéa- ments de l'art, qui leur servaient de transcription, en vinssent égale- ment et fussent également importés par ces mêmes Grecs. A ce point de vue, mais à ce point de vue seulement, on a eu raison de dire que l'art copte avait eu une origine byzantine. Les thèmes grecs se trou- vaient en opposition absolue avec les affinités de l'Egypte. Celle-ci les reçut, parce qu'ils étaient l'expression de la foi naissante, l'expres- sion de la foi des martyrs, qui venaient de verser leur sang sous Dioclétien. Mais elle les avait repoussés, bien avant le concile de Chalcédoine, pour se créer un symbolisme à elle; elle y avait môme réussi en grande partie, et s'il arrive que quelquefois on ren- contre des œuvres marquées au sceau de l'école hellénique, on peut être certain que ces oeuvres sont celles d'un praticien grec. Quand, par hasard, le Copte en veut recopier la donnée, il le fait si gau- chement, si maladroitement, sa facture est si dissemblable de celle du Byzantin, qu'on sent, au travers, une insurmontable répugnance; et que la gaucherie môme en fait un art tout spécial.
Au lendemain du concile de Chalcédoine, l'efïlorescence de cet art répond, nuance pour nuance, à celle de la littérature; mais plus qu'à travers elle pourtant, le sentiment ancien transperce. Tout le répertoire du symbolisme antique est mis à contribution, rajeuni, ramené à des formes chrétiennes, ou tout au moins ne heurtant pas trop ouvertement le dogme chrétien. Au fond, la façon d'envi- sager le monde extérieur, de se figurer le ciel, de se représenter l'au-delà demeurent invariablement celle de l'Egypte pharaonique. Le dogme chrétien est ramené à celui de Ra, d'Osiris, d'une manière tour à tour subtile et naïve, mais toujours parfaitement tangible et qui prouverait, à elle seule, qu'à travers l'exaltation du mysticisme, à laquelle était en proie alors l'Egypte, le vieux fond de son tem- pérament calme et méditatif subsistait.
42 LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN
VI. — LE GNOSTICISME.
Les premières de ces assimilations du dogme chrétien au dogme antique furent, à n'en pas douter, l'œuvre des Gnostiqucs (1), Basile et V^alentin, à la recherche de la nature de Dieu et de l'origine du mal.
Bien que les premiers gnostiques fussent étran- gers à l'Egypte, leurs systèmes théosophiques et cosmiques étaient faits pour y trouver, du jour au lendemain, racine. Tous, de môme qu'autrefois ceux de l'Egypte pharaonique, reconnaissaient trois mondes, le monde supérieur, le monde intermé- Fisurinc snosiiquo. diairc ct Ic moudo terrestre, entre lesquels une
Music (''g\|)tii'ii du Caire. c • , • -ti i l'iii't
parlaite similitude s établit.
Le premier en date, Simon le Mage, né à Samarie, au bourg de Gittha, acquit une réputation considérable. Les Pères de l'Eglise affirment qu'il fut baptisé et supplia Saint Pierre de lui faire l'im- position des mains. Mais bientôt la discorde se mit entre lui et les Apôtres. Il les quitta, pour venir habiter quelque temps à ïyr, puis, de là, passa à Rome, où il voulut un jour s'élever dans les airs, en présence de Néron et de sa cour. Déjà il commençait à planer dans l'espace, quand Saint Pierre fit le signe de la croix; aussitôt il tomba à terre et se tua sur le coup.
Quoiqu'il en soit de cotte légende, Simon connaissait les philoso- phes grecs, son système démontrant, à n'en pas douter, qu'il avait lu Platon et Aristole. D'autre part, les points de contact entre sa doc- trine et celle de Philon sont nombreux. A elle seule, cette constata- tion tendrait à prouver que Simon avait étudié à Alexandrie ; car, c'est là seulement que Philon avait réuni ses disciples autour de lui.
Dans son traité intitulé ATic^ao-iç ^ya^Ti, Apophasis Megale, Simon enseigne qu'au sommet de toutes choses était le feu, principe uni- versel, puissance iniinie ; que ce feu était double, ayant un côté évident et un secret secret. « Le côté secret, est, dit l'auteur, caché dans la partie évidente et la partie évidente se trouve sous le côté
(1) E. Amélineau, Le Gnosticisme égyptien.
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secret» ; proposition d'apparence confuse, qui revient à dire qu'il y a a du visible dans l'invisible et de l'invisible dans le visible » • mais qui rappelle singulièrement ITime de Ra, cachée dans le disque, invisible dans le visible par essence, mais visible dans l'in- visible par manifesta- tions. Simon appelle ce feu qui, naturellement, n'est pas un élément matériel, mais un prin- cipe d'une subtilité in- finie. Parfaite Intelli- gence. Ce principe est éternel, immuable; c'est le dieu qui est, qui a été et qui sera, se tenant (sttwç) toujours, alors que le dieu égyp- tien, le principe caché (amen), dont Ra n'est qu'une forme est le un qui est seul; la veille qui connaît le lende- main. Et il n'est pas jusqu'au mot et-wv; qui ne soit comme une traduction du mot égyptien dad stable, affermi.
De cette puissance intinie, six émanations — a'ons — se dégagent, formés par syzygies — émanés deux à deux — l'une active, l'autre passive ; l'une nifde, l'autre femelle. ^o~j:, et ETïwo'.a l'Esprit et la Pensée; <I>o)v-/i et Ovou-a la Voix et le Nom, Aoy'.t|j.6? et EjO'j!i.r,T',c; la Raison et la Réflexion ; en un mot, les agents de production génératrice, de même qu'en Egypte, les atomes de vie, descendus du disque vers la terre, étaient formés de deux ;pons, ainsi qu'on peut s'en convaincre en étudiant les tableaux où l'union des principes vitaux, assurant le renouvellement des exis- tences, est symbolisée par la présentation des deux vases où ils sont contenus.
,:iiii|ii; (le broiiz
,i;\ |ilicM du Caire.
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LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
Pierre gnostiquc.
Musée ('■p;yplicn
du Caire.
Le monde intermédiaire se développe, semblable' au monde supérieur, selon les loins de similitude. Une puissance, S'.yyî, le Silence, nommée par Simon « le Père » y réside; et ce Père est, lui aussi, celui qui a été, qui est et qui sera. Scmblablement Amon, manifestation de lia « le Un, unique, celui qui existe par essence, qui vit en substance, le seul qui ne soit pas engendré, le Père des pères, la Mère des mères » que nous montrent les tableaux thébains.
La Pensée émanée du Père est double; et le déve- loppement du monde intermédiaire est semblable à celui du monde supérieur, toujours selon les lois de la similitude. Les six a'ons portent les mêmes noms que ceux du monde supérieur. Seulement, l'Esprit et la Pensée deviennent le Ciel et la Terre; la Voix et le Nom, le Soleil et la Lune ; le Raisonnement et la Réflexion, l'Air et l'Eau. L'organisation de ce monde intermédiaire, Simon la puisait dans les Ecritures. S'il comprend six ;eons et une septième puissance, c'est que Dieu créa le monde en six jours et le septième se reposa. La septième puissance, c'est l'Esprit porté sur les eaux.
A leur tour, les a'ons du monde intermédiaire engendrent les Anges et les Puissances par similitude. Et ceux-ci créent le troisième monde, celui que nous habitons. Mais «. lorsque les Anges et les Puissances furent nés de la Pensée, ils voulurent la retenir, parce
qu'ils connaissaient l'existence du Père et qu'ils ne voulaient pas être nommés le produit d'un autre être ». Ce qui entraîna leur chute et nécessita la Rédemp- tion.
Passant à la création de l'homme, le philosophe gnosti- que s'exprime en ces termes : « Lorsque la création du monde intermédiaire fut faite, semblable et parallèle à celle du monde supérieur, l'Ange créateur pétrit l'homme, en prenant de la pous- sière de la terre; il le fit double et non simple, suivant l'Image et
Pierres gnosli(]ues. Musée égyplicii du Caire
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 45
la Ressemblance » ; mais, nulle part, il ne fait allusion à la création de la matière; et, par ce fait, semble indiquer qu'il admettait une matière éternelle, coexistante, qui ne fit que recevoir des formes des mains des Anges créateurs. « Cette forme simple, suivant l'Image et la Ressemblance, c'est l'Esprit porté sur les eaux — c'est-à-dire les quatre fleuves du Paradis terrestre — et qui, s'il n'est pas représenté périt, car il n'est qu'une puissance qui n'est pas représentée par un acte. » Mais, de même, Khnoum, ministre de Ra, avait modelé l'homme sur un tour à potier, avec de la glaise; et cet homme était double ; Hathor, à la minute même où Khnoum avait pétri le corps, avait pétri le Double, et ce Double, le Kha, résidait dans la région mystérieuse du Douaout, le Pa ïia, dont la déesse était la régente, et périssait, s'il ne pouvait s'appuyer à un support. Il était, de même, la puis- sance qui gouvernait l'être terrestre, au- quel seul l'acte était dévolu.
Maintes analogies semblables seraient à signaler dans la doctrine de Simon le
Tkif ' • ' . 111 Vase de terre cuite. — Figure agnostique.
Magicien; mais, mieux vaut aborder de Musée égyptien du cairc.
suite celles dont fourmille l'œuvre de
Basilide, bien que Simon ait formé un élève nommé Ménandre, né au bourg de Capparé, en Samarie ; mais dont le principal mérite fut d'être, à son tour, le maître du fondateur de l'école des basilidiens.
Si Ménandre résida toujours en Syrie, Basilide la quitta de bonne heure, pour se fixer à Alexandrie. Saint Epiphane affirme même qu'il y était né, et qu'après avoir étudié sous Ménandre à Antioche, il y revint, parcourut l'Egypte entière, prêchant un peu partout la doctrine gnostique, mais principalement dans les nomes de Prosopis, d'Athribis et de Sais.
En tout cas, le célèbre philosophe connaissait l'Ancien et le Nouveau Testament ; il prétendait avoir reçu la doctrine de l'apôtre
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LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
Mathieu, qui lui avait, disait-il, laissé plusieurs livres dictés par le Christ. 11 se réclamait aussi de renseignement de saint Pierre, par l'intermédiaire d'un certain Glacius, dont nous ne savons rien autre chose. Quoi qu'il en soit, il était chrétien, admettait les quatre Évangiles, sur lesquels il avait composé vingt-quatre livres cxégétiques; et, si l'on en croit Origène, il aurait écrit même un évangile apocryphe tout entier. Tout cela est-il bien certain ? Nous savons seulement qu'il vivait encore sous les règnes d'Hadrien et d'Antonin le Pieux, vers 140 de notre ère. Mais, d'autre part, il semble prouvé que^ dès l'an 80, il avait commencé sa prédication. De sa vie et de sa mort peu de chose nous est parvenu. Com- battu par saint Irénée, dans son livre contre les hérésies — Adverses flinre.se.s, — c'est par cette réprobation que nous le
connaissons le mieux, ainsi que par les critiques de saint Kpipliane et de Clément d'A- lexandrie, qui crurent devoir le condamner ostensiblement. Des fragments anonymes por- tant le litre àaPliilowphnmena nous ont cependant conservé divers lambeaux de sa doc- trine. Comme ses devanciers, il adopte la théorie des trois mondes et de leur émanation par similitude; mais avant tout, dans ce système, s'attache à la solution de ce problème troublant : l'origine du mal.
Pour Basilide, le principe premier de toutes choses est le Père incréé, Pater mnaius, un Dieu-Néant, un dieu qui n'est pas 6 oG'/iwQsocra. Mais « le dieu était, lorsque rien n'était; mais, ce rien n'était pas quelque chose qui existe maintenant. Seul le Rien exis- tait ». Définition qui |)cut aussi bien s'appliquer au dieu primordial d'Egypte, caché dans l'abîme, le Noun.
Ce dieu qui n'est pas, crée un monde qui n'existe pas ; mais qui contient, de môme, tous les germes des mondes en substance. A ce germe est inhérent un principe, que Basilide nomme y-ÔTr,;, la Giotès consubstantielle du Dieu-Néant. Cette Giotès est pourvue
I''i_eiircs f;iiosli(]ucs (i\oii'c). Miisrc ('gy|)ti('ii du (^aire
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE
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Vase do bronze, (Igiiro piosliquo. Must'c (''gy[)lioii du Caire.
d'activité, elle est triple, l'une ténue, l'autre grossière, la troisième ayant besoin de purification. La Giotès ténue s'enfuit à la pre- mière émanation, et s'éleva jus- qu'aux confins de l'abîme, vers les régions supérieures. Et elle se re- posa près du Dieu-Néant, car, c'est vers lui que les créatures, chacune à sa manière se tournent, par le désir de contempler sa majesté. Ce germe incréé représente la matière incréée, éternelle et consubstan- tielle au Dieu-Néant. Quant à la Giotès grossière, elle était restée dans le germe-néant, incapable de s'élever aux régions de l'abîme. Pourtant, prise du désir d'imiter la Giotès ténue, elle parvint à se soulever, par l'intervention de nvôGaa, l'Esprit-Saint. Mais l'Esprit- Saint n'étant pas consubstantiel au Dieu- Néant, ne pouvait aspirer au Dieu incfTable. La Giotès impure réside encore dans le monde néant. Ainsi se trouvaient répartis les germes primordiaux des trois mondes. Le monde supérieur, résidence du Dieu- Néant; le monde intermédiaire, résidence de l'Esprit-Limite MeGupwv rivsj^aa et le monde inférieur.
A son tour, la Giotès du monde inter- médiaire produit une création nouvelle. « Alors, dit Basilide, entre les germes du monde, entre ce monde du milieu, qui commençait à être créé, et entre le trésor de toutes les semences, il y eut commerce et le grand Arkhôn Apywv naquit. Ainsi produit, il monta jusqu'aux régions su- blimes. Là, il s'arrêta, car il ne lui était pas permis d'aller au-delà, et de plus, il était persuadé qu'il n'y avait rien au-delà. » Il s'établit donc à cette
Vase de bronze, figure gnoslique. Musée (égyptien du Caire.
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LE CIIRTSTIANTSME ÉGYPTIEN
région supérieure, que Basilide nomme FOgcloade ; plus puissant que tout ce qui élait au-dessous de lui, excepté la Giotès; mais comme il ignorait cette Giotès, il se crut seul, le Seigneur unique, le Maître de toutes choses, et ne voulant pas rester seul, il entreprit de tout créer ; ignorance, source d'orgueil, d'où devait découler Torigine du mal et delà déchéance, qui devaient plus tard être rachetés parla Rédemp- tion.
Le grand Arkhôn se procréa d'abord un lils, plus puissant que lui, qu'il lit asseoir à sa droite ; et, avec l'aide duquel, il pétrit et ordonna toutes les choses éthérées, qui se trouvent dans l'espace, « jusqu'à la lune; car, c'est là que l'air proprement dit commence, et que tinit l'étlier », le peuplant de Principautés, Apya-, ; de Puissances, A^vaus',? et de Dominations, li'C/yj 7 '.%<.. Puis, il le par- tagea en trois cent soixante-cinq cicu.x, sur lesquels régna le Grand Abraxas (1).
Ces Principautés, ces Puissances, ces Dominations, nous les retrouvons au premier de ces trois cent soixante-cinq cieux. Elles sont au nombre de huit, et pour cette raison, Basilide donne à
Figures gnostiques. — Musée «égyptien du Caire.
cette région le nom d'Ogdoade. Là réside NoJ;; Nous, l'Esprit, né du Père ; de l'Esprit, naît Aôyo;; Logos, le Verbe ; du Verbe, <I)p6vYicrt,ç Phronésis, la Raison; de la Raison naissent Socpia xal AJvaa!.^ Sophia et Dynamis, la Force et la Sagesse ; de la Force et la Sagesse, les Vertus, les Principautés et les Anges, à côté desquels Clément d'Alexandrie place A',xawcr!jvY) et Elpr^yr; Dikaiosuné et Eiréné, la Justice et la Paix. Des Principautés, des Vertus et des An- ges, naissent enfin d'autres Principautés, d'autres Vertus et d'autres Anges; et le mouvement va, se propageant par similitude, jusqu'au trois cent soixante-cinquième ciel, celui qui s'étend sur le monde que
(1) Les lettres grecques du nom d'Abraxas donnent précisément le nombre 3G3.
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 49
nous habitons, a II y avait, dit l'auteur des Philosopliumena trois cent soixante-cinq cieux, s'étendant jusqu'à la lune, qui est la séparation de l'air et de l'éther.
Ce dernier des trois cent soixante-cinq cieux, ainsi peuplé par syzygies, l'auteur des Philosopliumena le nomme l'IIebdomade, et le dépeint comme « le trésor de l'universalité des semences. » Un grand Arkhôn en sortit, plus grand, par similitude, que tout ce qui était au-dessous de lui, excepté la Giotès délaissée ; mais de beaucoup inférieur au grand Arkhôn du ciel intermédiaire, et qui, néanmoins, resta le maître absolu de l'espace que nous habitons.
De môme que le grand Arkhôn du ciel intermédiaire, il se crée d'abord un fils, meilleur et plus puissant que lui-môme; et de môme que le chef de l'Ogdoade, ignorant les mondes supérieurs, il se croit le seul dieu et produit par émanation les six anges créateurs, qui, avec lui, composent l'IIebdomade; et sur lesquels il étend son pouvoir absolu. Ce grand Arkhôn du monde inférieur est, pour Basilide, le Dieu des Juifs, qui a parlé à Moïse en ces termes : « Je suis le Dieu d'AbraJiam, d'Isaac et de Jacob; et je ne leur ai pas révélé le nom de Dieu. » Mais après avoir créé le ciel et la terre, les anges créateurs se les étaient partagés, et chacun les gouvernait à son caprice. L'arrogance du dieu des Juifs avait été la source de discussions. Il avait prétendu établir sa nation la première de toutes, et les anges s'étaient coalisés contre lui, poussant les nations à la révolte, d'où l'origine des guerres ; ce qui se passe ici-bas n'étant que le reilet de ce qui se passe au ciel.
L'homme représentait ainsi le dernier anneau de cette longue chaîne d'émanations; le corps, matière périssable, enfermant l'àme, où le philosoplie gnostique reconnaît trois natures, l'ume pneumatique, l'âme logique, l'àme psychique, se superposant par déformation. La présence de l'une dans le corps entraînait celle de l'inférieure, si l'homme était plus que psychique ; la diflerence entre les hommes venant de la différence entre leurs âmes, tou- jours en vertu des lois d'assimilation.
Ces âmes étaient sujettes à des affections, à des maladies, — les passions — qui les déprimaient, les déformaient, les couvraient a d'excroissances », pareilles à autant d'appendices à la nature de
50 LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN
l'être, — -poo-apTsixa-ra. — « Ce sont, dit Clément d'Alexandrie, des esprits ajoutés à l'ame, douée de raison, — l'âme logique, — par quelques troubles ou quelques primordiales confusions. » Au résumé, l'iiomme porte en lui-même les tendances les plus con- traires à sa nature, en raison d'un bouleversement primitif, thèse qui découle du principe de la confusion des germes des com- mencements.
Et cette âme ainsi émanée, participe aux propriétés bonnes ou mauvaises de l'émanation première, par similitude. Le principe
Bassin de bronze avec (igui-cs gnosliqucs. — Musée égyptien du Caire.
émanateur du monde intermédiaire ayant péché par ignorance et par orgueil, cette faute originelle devait aller s'aggravant dans la transmission à chaque nouvelle émanation ; en sorte, que ITime, sur terre, était par nature encleinte à l'erreur et au péché.
Or, l'émanation de ce Dieu -Néant, le grand Arkhôn de rOgdoade, principe créateur de tout ce qui est dans le monde intermédiaire, peut être assimilé à Ra, « Père des commence- ments », le Démiurge par excellence; et il n'est pas jusqu'aux huit seons de FOgdoade, qui n'aient au ciel intermédiaire leur équiva- lent. Si nous nous reportons une fois encore aux tableaux symbo- liques par lesquels les Egyptiens nous ont montré comment ils
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entendaient la transmission de l'existence, nous voyons le Pha- raon, fils du dieu, intermédiaire direct entre le monde et le ciel, chargé par son père de provoquer, à la région mystérieuse, les émanations qui produisent ici-bas l'équi- libre des existences. Quatre coffrets, enfermant les germes de cette existence, sont placés devant lui, et derrière ces coffrets, se tient le Père, auteur des commencements. Le Pharaon étend vers les quatre points cardinaux son sceptre magique ; et aussitôt la flamme vivificatrice, emblème de la déesse Ma, ou plutôt de la double Ma, jaillit quatre fois, par syzygies; car il ne faut pas l'oublier, l'Égyptien avait eu ce sentiment, développé dans le système basilidien, des a3ons générateurs, F un maie, l'autre femelle, s'unissant pour assurer la pro- création. Et les textes qui accompagnent ces tableaux affirment formellement que la scène s'accomplit dans les ^('ivoiî'r
' 1 1 • 1 p Musée
profondeurs du mystère; dans le ciel fermé à la lumière ';p:yi'i"'»
i '' du Lairo.
des vivants, c'est-à-dire l'éther. Mais si, d'autre part, Ra
peut être assimilé au grand Arkhôu de l'Ogdoade, un autre point
de comparaison s'offre encore, qui rapproche une fois de plus
Inlailles gnosliquos. — Collecliou de M. le D' Fouquet.
le système de Baside du système antique, en ce fait que, de même que le grand Arkhôn, Ra se crée un fils, Osiris, qui le surpasse en puissance et en bonté.
LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
Si maintenant, descendant du ciel intermédiaire, nous passons au ciel de rilebdomade, et que nous rapprocliions son grand Arkliôn d'Osiris, la similitude des deux systèmes ne sera pas moins mani- feste. Comme le grand Arkliôn de Fllebdomade, Osiris a un fds plus puissant que lui, puisque les textes le nomment « le vengeur de son père », Horus, « plus grand que son père, plus puissant que sa mère; le Seigneur de qui vient Texislcnce, le Seigneur des recom- mencements. »
Passant à la composition de l'homme, nous trouvons des points de comparaison idenliqucs. De même que l'homme créé par l'Arkhôn de rilebdomade de lîasilide, l'Egyptien esl formé de quatre éléments, le corps; le hhou^ le kha elle Ba ; rame vitale, le Double, l'âme pen- sante ; l'àme psychique. Famé logique et l'ame pneumatique ; et de môme que l'Evangile avait, toujours d'après Basilide, « illuminé le néant et racheté cette ame », le mystère Osirien rachetait le (idèle, et illuminait les cercles de l'Amenti.
D'autre part, les diifércnts noms de la divinité égyptienne, lui venaient des différentes manifestations, sous lesquelles apparaissait le dieu à l'origine. Dans les litanies du soleil, on n'en trouve pas moins de soixante-quinze, et chacune de ces manifestations a lieu dans une kerl^ dans un ciel différent. Ujie keri est le lieu servant de résidence à un esprit, à un corps, au soleil lui-môme. Elle est obscure, et c'est à celui qui Thabite de l'illuminer. Le dieu y naît, y demeure, peut en sortir, y rentrer, y reposer en paix — m hoiep^ —
en un mot, la herl répond à la définition que les Alexandrins ont donnée des sphères et des zones. « Acclamation à toi, Ra, — disent les inscriptions, — germe divin, formateur de son corps qu'adorent les dieux, lorsqu'il entre dans sa kert mystérieuse. » Chaque forme, chaque émanation de Ra habite une de ces sphères, une de ces zones. « 0 Ra dans sa kerl^ disent les hymnes, ô Ra qui parle aux kerts^ Ra qui est dans sa kerl^ hommage à toi! On prononce tes louanges dans les soixante-quinze formes, qui sont dans les soixante- quinze kerls. »
Pierres giiosli(|iics. Musée égyplien du Caire.
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Il existait donc pour l'Égyptien soixante-quinze sphères mysté- rieuses, habitées par des dieux, formes émanées de Ra, peuplées en outre de divinités secondaires, créées par Ra. Cette définition s'applique, trait pour trait, au système de Basilide. Les trois cent soixante-cinq cieux sont le séjour des manifestations du grand Arkhôn ; les résidences des esprits émanés, chacun à son rang. Dans ces cieux, dans ces sphères, ils jouissent de cet état de paix, rendu par l'expression égyp- tienne hotep^ dont aucun mot ne peut donner la nuance exacte; et, de môme que le grand Ar- khôn est maître et possesseur de ce monde intermédiaire, de même Ra est le Neb^ seigneur possesseur de soixante-quinze kerts.
Dans le système de Valentin, l'analogie se poursuit et se dé- veloppe d'une façon non moins remarquable. Né en Egypte, vers la fin du premier siècle de notre ère, le grand gnostiquc avait tout d'abord étudié à Alexandrie la
philosophie platonicienne, puis s'était formé à l'école de Basilide, dont il avait été le disciple assidu. Comme son maître, il parcourut rÉgyptc, prêcha dans les nomes dWthribis, de Prosopis, d'Arsinoé, en Thébaïde, dans la Basse-Egypte elles villes du littoral. Plus que toute autre, sa doctrine a été violemment combattue. Elle nous est parvenue en lambeaux dans les réquisitoires de ses contradicteurs, saint Irénée, Clément d'Alexandrie, Origène, Tertullien, Philaslre et l'auteur anonyme des Philosophumena.
Pour Valentin, l'essence de toutes choses était Tunité incrée et incorruptible, incompréhensible, inintelligible, capable de produire et de se développer ; germe de tout ce qui a été et de tout ce qui est. Cette unité est le Père, de même que dans le système de Basilide. Le Père ne veut point rester seul. Une émanation se
Vase (le ]jron/.(!, (ignrc .fiiosliquc. Musée égyptien du Caire.
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LF-: CHRISTIANISME EGYPTIEN
dégage de lui, la Dyade, la Mère ; et cette Dyadc se compose de deux ipons, TEsprit Nouç et la Vérité, 'iUriGc-.a. Émanés d'un être doué du pouvoir générateur, TEsprit et la Vérité ont eux-mêmes ce pouvoir, par similitude. Ils produisent, par une émanation sem- blable à celle dont ils sont nés, le Verbe, Aoyo; et la Vie, Zco-/j, dont émanent, selon la môme loi de descendance THomme, AvQpwTro;, et FEgiise, Exx.).T,cr',a. Puis, l'Esprit et la Vérité, voyant que les ff'.ons avaient formé d'autres émanations, voulurent rendre grâce au Père, en créant dix autres a^ons, qui furent BjGo;, l'Abîme et M',ç',ç, le Mélange; Ay-z-paTo;, Celui qui est sans vieillesse et Hoo'jr', le Plaisir; Axw/i^ov, Celui qui est immobile, et Sutypaa-^ç, la Mixtion;
V;iS(HK' (lo l)ron/.(>, figiirps giiosliqucs. — Musrc ('i;\ [ilicii d\\ Caire.
Movoysvy;?, le Eils unique et Maxap-.a, la Félicité. Puis, ces a^.ons ainsi procréés, ayant appris que la procréation est une action de grâce rendue au Père, produisirent, à leur tour, douze a»ons, napaxlrjTo;, Ic Paraclet et ITls-t',;, la Foi; IlaTp-.xoç, le Paternel et El~<.q, l'Espérance; Ma^p-z/o;, le Maternel et Aya-y,, l'Amour; Iv/.x)./,- o-w-TTuo;, l'Ecclésiastique et Maxap-.TToç, le Très heureux; Bsâstoc, le Volontaire et Socp-.a, la Sagesse, qui, à eux tous, formèrent les vingt-huit *ons du Plérôme du Père incréé.
Si l'on examine cette descendance de la décade, on voit que les œons sont réunis par syzygics et formés de deux éléments, l'un mfde, l'autre femelle ; que le principe mfde a pour nom l'un des qualificatifs du Père in créé, l'Abîme, Celui qui est sans vieillesse, Celui qui est par sa nature, Celui qui est immobile, le Fils unique, tandis que le nom du principe femelle trahit une dégénérescence de la nature divine, l'Union, le Plaisir, la Félicité, le Mélange, la
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE
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Mixtion, L'on demandera pourquoi cette décade ; sa raison d'ctre est puisée à la métaphysique pythagoricienne. Si le nombre de dix œons a été choisi, c'est que le nombre dix est parfait, qu'il con- tient la somme des quatre premiers nombres, et que, pour arriver à cette décade, il y a quatre degrés d'émanations. Quant à la dodé-
voircs g-iiostiquos. -- Musée (\a;j|)Licii du Caire.
cadc, son imperfection est voulue, pour expliquer le mal et son origine. La Sagesse, avide de connaître le mystère, s'éleva jusqu'à l'abîme du Père, et vit tous les œons unis par syzygies, formant des couples, alors que seul, sans épouse, le Père s'est procréé. Son orgueil s'exalta, elle voulut imiter le Père, et engendrer par elle-même, sans le secours du principe mâle. L'on pourrait s'attendre à la stérilité de Sophia; elle enfanta pourtant, mais un être informe, ExTowfjia. Sa curiosité était la source du mal.
L'imperfection se manifesta alors dans le Plérôme, etlesa^onsse prosternèrent aux pieds du Père, lui demandant de venir au secours delà Sagesse. Le Père eut pitié d'elle, mais il ne voulut point produire une nouvellesyzygie.il ordonna à l'Esprit et à la Vérité de le faire à sa place, et de ceux-ci créèrent Xp'.crxoç, le Christ et Uvîùikol aY'.ov, l'Esprit Saint, qui eurent pour mission de compléter les formes de l'Exxwfxa. Ainsi se trouvait complété le Plérôme parfait de trente-deux seons.
Pour remplir cette mission, le Christ et l'Esprit Saint commen- cèrent par séparer l'ExTpwpia des autres seons, afin que ceux-ci ne fussent point troublés par sa difformité; puis, ils établirent la
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LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
Ill'On/.c i;llOsli.|lll'. Muscc (\i;\ (ilieii (lu (iairc
délimitation du Plérôme; et cette délimitation faite, l'ExTowaa reçut d'eux la perfection, après quoi ils rentrèrent re- prendre leur place au Plérôme. Alors, les œons reconnaissants, unis en une action de grâce com- mune, rendue au Père, pour ce bienfait, créèrent un îfion unique, l'jeon Jésus, qui reçut pour mission de consoler Sopliia.
Sopliia, délaissée en dehors du Plérôme, en la personne de l' Iv/Touijia, — la Sophia extérieure, — s'était mise à la recherelic du Christ et de l'Esprit Saint. Jésus parvenu auprès d'elle lui enleva ses passions et les transforma en essences permanen- tes ; de sa crainte, il fit Fessence psychique; de son chagrin, l'essence de la matière; de son anxiété, l'essence démoniaque ; de ses supplications, la voie du repentir. Cette transformation est le premier pas vers la création du monde. Trois types s'y retrouvent : le type psychique, le type matériel, le type démoniaque ou spirituel. Le principe de l'essence psychique est Démiurge; le principe de l'essence matérielle, le Dia- ble; le principe de l'essence spirituelle, Bcelzébub. Démiurge, qui ignore l'existence de Sophia, se croit seul Dieu, et, à son tour, crée le monde terres- tre, où le Diable etlîeclzebubsont ses mi- nistres ; mais si la création psychique était ainsi l'œuvre du Démiurge de l'IIebdo- made, la création matérielle était celle du Diable, que Valenlin nous représente comme étant l'un des démons. L'homme, formé d'un corps et d'une âme, participe donc à deux essences ; son âme est l'œuvre
de Démiurge; mais son corps est celle du Diable, auquel il de- meure soumis. Cet homme ainsi créé, Yalentin le définit en ces termes : « Il n'y a qu'une seule espèce d'hommes, puisque tous sont composés d'un corps et d'une âme; mais cette âme peut habiter le corps de trois manières, ou seule, ou avec les Démons, ou avec la parole de Jésus ». D'où il s'en suit que l'homme
Ivoires i,'no.slii|U(s. Musée Ogyplicii du Caire.
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE
est OU hylique ou psychique ou pneumatique; l'être psychique cons- tituant en quelque sorte le moyen terme entre la matière et le Plérôme du Père, où seul, pouvait aspirer le Pneuma. Cette àme, ainsi définie, a les mômes maladies, les mômes excroissances, les mêmes appendices que celle du système de Basilide ; mais, cette fois, par l'œuvre des démons qui y résident (^Êj ou celle des Xôvo',, des Verbes, qui ne sont autres que les appétits spirituels ; et ces trois essences sont sorties des trois grandes douleurs de Sophia. Détails à noter : Sophia voit venir à elle Jésus, semblable à la lumière; et plus loin, quand le célèbre gnostique parle des devenirs de l'homme et classe celui-ci en trois catégories : les hyliques, matériels ; les psychiques, animés ; et les pneumatiques, spirituels; nous voyons qu'il accorde Fimmortalité du Plérôme aux pneumatiques; le bonheur du monde inter- médiaire aux psychiques; quant aux hyliques, ils n'ont en partage que l'anéantissement; ce qui démontre, mieux que tout commentaire, que Valentin ne croyait pas à la résurrection.
l*ar bien des points, cette conception théosophique, cosmique et anthropologique rappelait celle de l'Egypte antique, et tout particulièrement, par la manière dont l'essence de vie émanée est transmise. En ce qui touche à l'union des œons, on arrive môme à une parfaite assimilation. Les textes religieux et les tableaux gravés dans les chambres du mystère des temples ou les peintures des chapelles des tombes, relatives à la célébration des rites de renais- sance nous en ont fourni de nombreux spécimens.
Ces tableaux, il est vrai, n'ont trait qu'à la dernière manifestation du mouvement créateur, celle de la pro- duction de la vie cosmique; mais celles qui avaient pré- cédé cette manifestation devaient être identiques, et par similitude, nous pouvons juger du système tout entier. Le pharaon, on l'a déjà vu, considéré comme fils de Ra, est l'émanation divine incarnée sur terre; et l'Egyptien considérant la vie universelle comme composée d'un nombre d'atomes déterminés, circulant dans un mouvement de rotation.
Ivoire giiosli(|uo.
('gyplicii du Cuire.
Figurine
gnostique.
Musée égyptien
du Caire.
58 LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN
(lu ciel à la terre et de la terre au ciel, son rôle est de maintenir Téquilibre de Fexistence, en élevant vers son père les parties de vie dissoutes, en les revivifiant dans le trésor des germes, au ciel fermé à la lumière des vivants, et en les distribuant sur terre à nouveau.
Le temple est Timage de la demeure divine. Quand le souverain le parcourt, il s'identifie à Ra, traversant le ciel. Les essences de vies qui y sont remontées par son intermédiaire, sont amassées dans le grand trésor des semences, et leur émanation se produit à son passage. Cette donnée a été inter- prétée par diverses scènes, racontant les rites ac- complis. C'est d'abord une scène se passant dans le mystère du temple (1). L'essence des vies dissoutes i.suo fïnostiquc. est figurée par des amoncellements d'offrandes, plantes coupées, animaux tués, fruits détaches de Tarbre, gerbes de fleurs. L'image d'Amon générateur préside à rOfTice, le plus souvent enfermée dans une chasse, qui rappelle la Kert. et le plus souvent aussi, se tient derrière lui son double féminin, Maut, la mère, représentant la part du principe féminin dans le mystère de procréation. Le roi s'agenouille, et, sur chacune de ses deux mains, élève une cassollette, où, sur le brasier, sont posés deux globules, qui, jusqu'ici, ont été pris pour des grains d'encens. Mais, les textes disent formellement : « Assemblant les essences pour la présentation des espèces, il fait a;uvre vivifica- trice ». Les deux globules ne sont autre chose que l'union des principes mrdc et femelle, dégagés des existences dissoutes, et présentés pour être revivifiés. Si le pharaon présente ainsi deux cassolettes, c'est qu'il élève vers son père l'essence de la vie terrestre, — hylique — et l'essence de la vie du double — psy- chique — et si l'Égyptien choisit cette forme de grains d'encens, c'est pour cette raison que la flamme est le symbole du mouve- ment ascendant vers le ciel.
Passons maintenant dans la salle du temple, figurant les cantons du mystère, où se prépare la renaissance (2). Dans ce canton se tient
(1-2) Al. (îayet. Le temple de Lovxor. Mémoires de la Mission archcolo^'ique de France au Caire.
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE
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Ra, enfermé dans le naos, sa Kerl. Le trésor des germes est figuré par le taureau égorgé, TOsiris mort, étendu par deux fois, une fois pour représenter la vie réelle, une fois pour figurer celle du dou- ble. Mais le roi passe en courant, semblable au soleil dans Tespace. Il est debout maintenant, devant quatre rangées d'autels. Sur chacun de ces autels, deux formes sont accouplées, un disque et un globule ovoide. Le pharaon lève son sceptre magique, et, aussitôt, la vivification se produit. Ces deux éléments réunis ne sont autres que les principes mâles et femelles des essences. Si Ton a quatre rangées de deux autels, c'est que l'Egypte voulait que la vie se manifestât aux quatre points cardinaux, sous ses deux formes. Une fois pour la vie hylique, une fois pour la vie psychique, une fois pour Fêtre terrestre, une fois pour le double caché au fond du Pa Tïa.
Ainsi, pour l'Égyptien an- tique, la vie procédait déjà par émanation, et cette éma- nation se faisait par syzygies de deux aeons, l'un mâle, l'autre femelle. Elle se ma- nifestait dans ses deux états, matérielle et psychique ; et, pour qu'elle se répand tî dans l'univers, aux quatre points cardinaux, ces a'ons for- maient une ogdoade, de même que dans le système busilidien.
Et, cette vivification ac- complie aux quatre points cardinaux, les dieux de ces quatre points cardinaux rendaient actions de grâces au Père, — c'est le mot employé par le rituel funéraire pour désigner Osiris
Bassino de broii/c, fijurc n;iiostiquc. Musée ('■gyplion du Caire.
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LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
— en invitant son fils llorus à l'illuminer (1). « Que liorus paie le prix (le cela, en illuminant son Père, parcourant la terre qui est à lui, en qualité de porte lumière î » Et, dans les peintures, le personnage incline la tète, il porte la lumière du sud. — « Que Souti paie le prix de cela, en illuminant son Père, parcourant la terre qui est à lui, en qualité de porte lumière » ; et le personnage incline la tète, il porte la lumière du nord. — « Que Thot paie le prix de cela, en illuminant son Père, parcourant la terre qui est à lui, en qualité de porte lumière » ; et le personnage incline la tôte, il porte la lumière du couchant. — « Que Sop paie le prix de cela, en illuminant son Père, parcourant la terre qui est à lui, en qualité de porte lumière » ; et le personnage incline la tète, il porte la lumière du levant.
Dans la partie du rituel funéraire relative à la renaissance, la chose est tout aussi apparente. Les cérémonies accomplies à cette intention étaient célébrées dans une basilique, élevée à Tentrée des cimetières, basilique par- tagée en plusieurs chapelles, dont la principale était consacrée à Osiris. L'office qui y avait lieu était en partie double. D'un côté, les cé- rémonies accomplies dans la salle des hommes célébraient les renaissances du principe mâle ; de l'autre, celles accomplies dans la salle des femmes symbolisaient celle du principe fémi- nin. Il ne saurait y avoir à ce sujet aucun doute. Dans la peinture, un taureau égorgé représentant l'Osiris mort — le défunt qui va renaître; — une femme tient un vase dans chaque main, et la légende donne : a bet. — le blé ; et taou l'enveloppe » ; puis les mots : « union pour la germination », personnification visible de la légende du grain de blé, principe masculin, l'Osiris, uni à la terre, le principe féminin, Isis. Mais un peu plus loin, la scène
Buirc de bronze, figure
friiosliquc.
Mus(^c égyptien du Caire.
(1) Philippe Virey. Le tombeau de Rckhmara. Mémoires de la Mission archéologique de France au Caire.
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se précise. Le sacrificateur découpe le taureau, — FOsiris ; — il déta- che la cuisse, tandis que les pleureuses qui représentent Isis sou- tiennent ranimai et le texte donne : « On dit du côté de celui qui est en train de dépecer : donne la cuisse, présente le mrde au sud, — le côté de la région où s'opèrent les résurrections. » — On dit du côté de la pleureuse : « Tiens bon, que ne s'en aille pas le prin- cipe féminin. »
C'est à chaque pas, que l'on peut signaler des analogies tout aussi frappantes. Pour l'Egypte, le principe divin manifesté s'appelle Ra, et, à ce nom, s'ajoute celui de toutes les divinités locales; mais, le principe divin non encore manifesté, puissance éternelle, immuable, immortelle, qui n'a pas eu de commence- ment, se nomme Amen. — Celui qui est caché. — « Mystérieux est son nom, disent les textes, autant que ses naissances. » Ailleurs, ce principe est encore appelé, ainsi qu'on l'a vu, « le Seigneur des sphères célestes. Celui qui est dans sa retraite téné- breuse, le Caché. » Voilà encore une assimilation avec le dieu de Valentin.
Ce dieu primordial de Valentin a un autre nom, l'Abyme, ^uUq. Dans le culte de Ra, nous trouvons son équivalent le Noun. Ra, dit formellement dans une stance : « J'appelle devant ma face Shou-Tafnout, Seb-Nout, et les pères et les mères qui étaient avec moi, lorsque j'étais dans le Noun. » Ailleurs, il dit à Noun : « Tu es le premier né des dieux, toi dont je suis sorti. » Ce à quoi Noun répond : « Mon fils, Ra, tu es un dieu plus grand que ton père qui t'a créé. » Ce dieu égyptien est Un; c'est lui qui produit les diverses formes divines; ainsi qu'il res- sort de cette autre hymne à Ra : « Hommage à toi, forme unique, produisant toutes choses, le Un, qui est seul, qui produit les exis- tences, et dont le Verbe devient les dieux. » Les syzygies divines sont donc, d'après ce système, émanées de Ra.
Ainsi, ce dieu caché, qui n'a ni nom, ni forme, se révèle en donnant naissance aux formes divines, et si son nom est inconnu, il devient : « Celui qui multiplie les noms. » Ces manifestations sont celles d'un môme dieu, ainsi qu'on peut en juger par les textes et les peintures, jusqu'à l'heure où le pan- théisme, faisant irruption dans la théosophie, les changea en
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véritables personnalités, devenues existantes par émanations successives. La preuve en est, que ces manifestations de Ra sont appelées ses membres, ses chairs. Ailleurs, Ra est qualifié de (( taureau du troupeau divin, celui qui engendre les émanations divines ». Ailleurs encore, la qualification de Père des pères des dieux » est ainsi exprimée. « Tu veilles dans le repos Itotep, Père des pères des dieux! Hommage à toi, ainsi qu'à ceux de ton essence, que tu as créés, après que tu es devenu à l'état de dieu, et que tes chairs eussent formé leur chairs elles-mêmes. Hom- mage à toi, émanation sainte, sous tous tes noms heureux. »
La doctrine de l'émanation était donc familière à la race égyp- tienne. Les dieux étaient figurés par couples, de môme que dans les syzygies, Shou-Tafnout, Seb-Nout, Osiris-Isis. Mais le quali- ficatif de Taureau de sa Mère, qu'on applique toujours à ces deux personnes, prouve que non seulement l'Égyptien reconnaissait à la divinité la puissance active et passive, mCde et femelle, mais que le dieu possédait en lui-môme les deux principes : il l'exprime du reste ainsi : a II fait en lui-môme l'acte féconda- teur. » L'engendrement et l'enfantement se confondent. C'est mot pour mot le système de Yalentin et de ses couples d'/Eons.
S'il fallait d'autres arguments pour démontrer que les doc- trines gnostiques prennent source aux mystères antiques, on en trouverait encore, en rapprochant le cycle divin que les Égyp- tiens appelaient la Paout noiUérou — le cycle des neuf dieux — de rOgdoade émanée de l'Arkhon. Cette Paout antique est formée de Ra et des Se.ssennoa, les huit dieux émanés de Ra, Shou Tafnout ; Seb Nout ; Osiris Isis ; Set Neplthys. Le cycle des huit dieux a les attributs du dieu suprême, qui les contient tous en lui-môme. « Le Dieu nn qui est seul, qui n'a pas de second, qui est dans son rôle, comme il est un avec les dieux. »
D'autre part, dans le système de Valentin, qui est celui qui se rapproche le plus du système antique, ce n'est plus E-wo-.a, la Pensée, qui est l'épouse du premier principe, Nojç, l'Esprit émané de la source divine. C'est A^OsLa, la Vérité. Pourquoi cette substitution? Uniquement pour suivre pas à pas le dogme égyptien, qui fait de Ma, la Vérité, le principe premier de l'éma- nation divine. Les théologiens antiques font d'elle l'essence de
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la vie. Ra vivait en substance par la Vérité, c'est par elle qu'il était le Père des dieux.
Enfin, la distinction des âmes et de leurs devenirs est la même pour l'Égyptien et pour le gnostique. Pour Valentin, le bonheur éternel est obtenu par la gnose, — la science infinie — l'Egyptien le trouve, grâce à la connaissance des formules magiques et des secrets de l'au-delà. Le livre des Morts est un guide funéraire, indiquant les chemins de l'Amenti, les passages conduisant à la salle de la double justice. L'identification du mort à Osiris, puis à Ra, n'était parfaite, que lorsqu'il avait scruté le mystère, reçu la lumière ; qu'il connaissait enfin la Gnose antique, dont seul le nom avait changé.
Les âmes reconnues trop légères dans la balance de Ma sont celles qui n'ont point connu la Vérité, c'est-à-dire les émana- tions, les manifestations divines. Ce sont « les esprits morts », voués à l'anéantissement final. Quand Thommc est juste, que le mort est identifié à Osiris, chacun de ses membres prend le nom d'un dieu : « Sa tête est Ra, ses yeux sont Ilorus et Set, ses poumons Noun. U est parmi les vivants; il ne périt pas, nulle chose mauvaise ne peut lui arriver. 11 est un esprit Khou — lumineux — accompli dans FAmcnti. » D'autres esprits, recon- nus justes pourtant, n'étaient pas assez accomplis, pour être identifiés à la divinité, n'ayant point pénétré assez avant dans la gnose, et se trouvaient relégués dans une région à part. Les trois degrés de l'àme valcntinienne et ses trois états avaient donc leur équivalent. L'àme pneumatique, l'àme Khou s'identifiait à la divinité, et pénétrait au mystère; l'àme psychique, le Kha demeurait dans l'Amenti, le monde intermédiaire; l'àme hylique, l'esprit mort, était anéanti pour toujours.
Tout cela semble fort loin de l'art copte, l'exposition en était cependant indispensable. Elle explique comment la transmission de l'Egypte antique au christianisme put être faite, au point de vue spécial du symbolisme, comment certains thèmes, dont le sens resterait incompréhensible, sans cet aperçu, passèrent à sa suite, du répertoire pharaonique dans celui du culte nouveau. Pour le grand public, non familiarisé aux idées de l'Egypte, les croyances anciennes ont quelque chose d'inaccessible. L'art
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LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE
qui les interprète semble une fantasmagorie, au milieu de laquelle il est impossible de reconnaître quoi que ce soit. Maints critiques crudits, très éprits d'hellénisme, mais très fermés à tout ce qui n'est pas imitatif, lui ont fait la réputation d'être une formule hiératique, et le mot a fait fortune; quoique ce hié- ratisme n'ait existé que pour eux. Chez nul peuple, au contraire, la théosophie ne s'est exprimée plus clairement, par Tart, qu'elle ne le fit dans la vallée du Nil. Le répertoire courant de l'artiste en était arrivé à pouvoir dire toutes les doctrines les plus subtiles qu'on ait émises sur l'origine des mondes, et nulle autre ne l'a dépassée en cela. A l'aurore de l'histoire, cette union du dogme et de l'art est déjà un fait accompli ; à mesure que l'un grandit, l'autre se développe. Quand le christianisme com- mence à détrôner le culte ancien, la décadence du pays est telle, que les formules de l'un et l'autre ne sont plus transmises que par vague tradition. La faculté de penser est chez l'homme comme suspendue. Mais à l'instant où, sous l'impulsion de l'école d'Alexandrie, elle se réveille, l'hérédité, plus forte que l'Évangile, la ramène sur la trace des vieux systèmes oubliés.
Bouteille de bronze, figures gnosliques. Mus('o égyptien du Caire.
Nappe d'autel. — Disques solaires et corbeilles eucharistiques. — Fouilles d'Antinœ.
CHAPITRE II
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
I. — LE SYMBOLISME ÉGYPTIEN.
Pour les anachorètes, pour les moines, ridolâtrie n'était autre chose que le culte des divinités de l'Olympe. Pour elles, ils n'ont jamais assez de sarcasmes et d'injures; tous leurs coups sont dirigés contre elles, leurs plus grands exploits consistent à jeter bas leurs statues, à détruire de fond en comble leurs temples ou môme à massacrer leurs derniers adeptes, à l'occasion. Schenoudi, aidé de Macaire de Makôou, brûle le temple d'Akhmîm, avec ses fidèles; leurs disciples mettent le nome d'Athribis à feu et à sang. Ils n'ont pas assez de mépris pour Poséidon, le joueur de cithare, aux mœurs infâmes ; pour les scandaleuses amours d'Aphrodite ; pour les adultères de Zeus; pour Déméter et son mythe grossier. Des dieux d'autrefois, jamais un mot, ou si leur nom est pro- noncé, c'est avec une sorte de complaisance ; quelquefois même
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avec un arrière sentiment de vénération. V.n dépit de Tortlio- doxie du néophyte, un fond de vieille croyance reste en lui, encore sensible et vivace ; des dieux qu'il a reconnus naguère, le nom seul, en apparence, a changé. Il n'adore plus Amen, Ra, Osiris, Isis, llorus, les génies des quatre ])oinls cardinaux. Set, Sekhet, les puissances infernales ou célestes. 11 les remplace par Dieu le i*ère, par le Saint-Esprit, par J(!sus le Messie, par la Vierge, par saint Georges et l'armée des anges, par Satan et les cohortes des démons. Toute la fantasmagorie des opérations magiques, des incantations, se métamorphose en miracles et en litanies; si bien que, par un singulier détoui' de cœur, le Copte, loin de se convertir au cliristianisme, en renon(;ant à sa religion antique, convei'tit au contraire le christianisme à cette ancienne religion, s'il est permis de s'exprimer ainsi. 11 l'assimile à ses idées, le plie à sa manière de comprendre toutes choses ; en fait en un mot une incarnation nouvelle de son panthéon d'autrefois. La preuve en est que les noms des moines les plus fameux, Sérapion, Iloi'siesi, Pakhôme, Visa, ont une origine égyptienne fort recon- naissable, Serapis, lïor-sa-lsit (Ilorus, lils d'Isis), Pa Khem (le Khémite, le fidèle du dieu Khem) et Bès (Bèsou).
Cette l'épulsion du Copte pour le matérialisme hellénique devait forcément le conduire à une répulsion analogue pour les formules qui avaient servi à l'interpréter, et que le répertoire byzantin venait de transporter dans le christianisme. Quand l'Évangile s'était propagé dans la vallée du Nil, par l'intermédiaire des Grecs, ses premiers symboles avaient pu faire corps pour ainsi dire avec lui, et être reçus, sans examen, par le lidèle. Aux heures de per- sécution, ils avaient été des signes de ralliement et d'espérance ; arrosés par le sang des martyrs, ils s'étaient trouvés consacrés. Mais, quant à l'avènement de Constantin, Alexandrie fut devenue l'école par excellence de théosophie chrétienne, le Copte, pour qui l'extériorité du culte était tout, de môme que pour son ancêtre, devait forcément chercher à se constituer un art, où rien ne rappelât les ligures byzantines, qui lui apparaissaient comme autant d'idoles, et qui personniliàt sa pensée à lui.
Pour se rendre compte de l'importance accordée à ces repré- sentations, il est bon de se rappeler, ce qu'avait été la religion
LES REPRESENTATIONS SYMBOLIQUES 67
antique, les causes où elle avait puise son origine, les circons- tances au milieu desquelles elle poursuivit son développement et les croyances relatives à l'au-delà, qui en avaient été la consécration.
Régie par des phénomènes atmosphériques, cette Egypte avait senti la vie descendre sur elle du soleil, et l'avait divinisée. Plus que tout autre pays au monde, elle avait compris que si le blé germe, la fleur s'épanouit, les troupeaux se multiplient, c'est grâce aux rayons venus du disque de feu. Aussi, quand, à la période thé- baine, la fusion de tous les cultes locaux s'était faite, la marche quotidienne de l'astre vainqueur était-elle devenue, pour elle, l'image de la vie de l'homme; vie au terme de laquelle le juste s'assimilait au soleil, le suivait dans sa course, mourant chaque soir et renais- sant, avec lui, au matin de chaque jour.
Mais si de tels préceptes, très subtils en somme, résumaient une impression que la foule éprouvait sans s'en rendre compte, ils se trouvaient du même coup être trop peu à sa portée. L'Egyp- tien n'a jamais connu cette foi intime, qui a la conscience pour ligne de conduite absolue. Pour lui, les simulacres étaient tout, la multiplication des pratiques extérieures, le sceau de la conviction. S'il priait, ce n'était jamais chez lui, mais à la porte du temple, et encore fallait-il que les prêtres ou leurs subalternes le vissent; en tout et partout, la religion n'existait pour lui qu'autant qu'elle s'affichait ostensiblement. Est-ce même religion qu'il faut dire? Les sentiments pieux lui étaient inconnus ; il n'avait d'eux que l'empreinte et l'hypocrisie; mais tout au fond de l'âme, il gardait une parfaite irréligiosité.
Aussi, imbu de cette idée des recommencements, qui avait été la première à se faire jour en lui, avait-il accepté en bloc toutes les formules imaginées par les théologiens et tous les exercices de l'Amen caché dans le disque. Qu'une stèle s'élevât dans sa tombe, et qu'une prière y fut gravée, qui assurât au double sa subsistance; que des bandelettes consacrées entourassent sa momie ; que des amulettes sans nombre la protégeassent contre la décomposition; que des phrases magiques assurassent à son âme la protection des dieux des morts, et il pouvait s'endormir tranquille, après n'avoir en tout suivi que ses seuls penchants. L'important était, qu'à l'heure de la mort, les cérémonies fussent soigneusement accomplies, de
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môme qu'à l'heure de l'inoudation, il lui avait fallu disposer les canaux, qui, en irriguant son champ, l'avaient fait reverdir et fruc- tifier. Logiquement, de bonne heure, il s'était appliqué à trouver à chaque dogme un symbole, à faire de chacune de ses idées une équa- tion emblématique; un talisman et un gage d'espérance. L'esprit méditatif qui était sien aidant, le nombre de ces derniers était devenu incalculable. L'âme était-elle jamais assez prémunie contre les dan- gers de l'autre monde? Cette défiance était bien logique d'ailleurs, si l'on tient compte de la dualité de co'ur des races orientales, et de la fragilité de la barrière qui, pour elles, sépare le bien du mal. Dès l'époque des premières dynasties, le mort est déjà pourvu d'une véritable armure magique. La forme la plus mystérieuse des dieux, la forme animale surtout, est choisie comme signe de renais- sance ; d'autres images retracent une phase du mythe solaire, celle qui correspond à la métamorphose principale de l'esprit caché. De sa foi, c'était là tout ce que connaissait la foule. Elle y était attachée déjà à l'époque préhistorique; sous la domination romaine, le scarabée ou l'œil mystique, Voutja, était tout ce qui en restait. Quelque grands qu'aient été les efforts des prêtres pour ramener le culte de toute l'Egypte à celui d'Amen, les dieux en- globés dans ce second mythe, élaboré par eux, restent cependant, à certains traits, parfaitement reconnaissables. Shou, Anhour, Aten, Horus, Toum, Hor-m-Khout, qui, dans les hymnes, ne sont plus que les personnifications de la course solaire, conservent cependant leur individualité et leurs attributs. Si Shou n'est plus que la lumière émanée du disque ; Horus, le soleil renaissant ; Hor- m-Khout, l'astre au bord de l'horizon ; Toum, le soleil couché, s'enveloppant dans les ténèbres, peu importait à cette foule. D'Aten dieu de Memphis ou d'Aten, demeure de Ra, elle ne connaissait que le symbole, elle vénérait celui-ci, à sa manière, et tout était dit. Enfin, la vie de l'homme et son devenir étaient identifiés à la course du soleil nocturne, Osiris-oun-nefer, l'être bon par excel- lence, mais ce dieu se rattachait, par son fils Horus, au mythe d'Amon. Il s'en suivait encore que, nombre d'amulettes du culte des morts se trouvaient retracer les phases de la course du soleil. De toute antiquité, la tombe avait été l'asile où la dévotion du fidèle s'était appliquée à rassembler tous les symboles de ses
LES REPRESExXTATIONS SYMBOLIQUES 69
croyances. A Memphis, au temps des premières dynasties; à Thèbes, à l'époque de la conquête, l'ordre dans lequel ils se présentent, pour résumer le dogme du devenir, reste invariable ; et la tombe elle-même, par sa disposition générale, constitue l'emblème pri- mordial des idées relatives à la vie de l'au-delà. Mastaba ou bypogée, elle comporte deux parties distinctes : le caveau, où repose le cercueil, et la cbapelle, où, à certains jours, ont lieu des offrandes et des sacrifices. Le premier n'est d'abord qu'une crypte étroite, aux murs nus, qui, fermée au jour de l'enterrement, devient Tappartement privé du double. Nul n'en doit francliir le seuil, sous peine de se souiller du plus grand des sacrilèges ; la seconde est l'appartement de réception du double, la salle où, quotidiennement, il vient revivre de sa vie d'autrefois. Cette vie s'écoule là, tout entière, identique à ce qu'elle a été sur terre. Dans le caveau, le double veille auprès de son support, enfermé dans le sarcophage ; reçoit de loin en loin la visite de l'àme, partie à tire d'aile, vers les régions infinies, afin d'y accomplir le cycle de ses transformations. Dans les chapelles, il reprend le cours de son existence. Mais, si incorporel soit-il, ce double a les besoins de la nature humaine. De même que le corps, dont il est la lumi- neuse projection, il a faim, il a soif; il lui faut des vêtements et des distractions. Ses occupations doivent être celles qui, jadis, ont été celles de l'homme. Celui-ci a-t-il été chancelier du roi, chan- celier du double du roi doit être encore son double ; si bien que, quand sous les Thotmès et les Aménophis, on ne se contenta plus d'énoncer, dans les inscriptions de la syringe, les titres de celui auquel elle était consacrée, on retraça sur les murs les diverses fonctions qui avaient été siennes, de son vivant. Enfin, pour que toute cette vie fictive prit consistance, il fallait encore que certains rites fussent accomplis.
L'article premier de cette foi en une vie posthume était que le double fût assuré de sa subsistance. Au jour de l'enterrement, parents et amis, réunis dans la chapelle, lui présentaient l'offrande ; mais, dans la suite des temps, c'était à la piété des fidèles de pourvoir au renouvellement de celle-ci. Qu'un instant elle vînt à manquer, et le double était voué aux pires tourments : à errer dans les rues, cherchant sa pâture, au milieu des immondices ou même
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à une mort qui, celte fois, eût été définitive. Partant de ce prin- cipe, on imagina sans peine qu'il était bon de substituer à une offrande réelle une offrande fictive; on la peignit sur les murs; on y représenta les cérémonies du sacrifice ; et Ton supposa que, pour assurer la transformation de ces images en substances et en cérémonies réelles, il suffisait que le premier passant venu récitât une prière à cet effet. Alors, les scènes figurées sur les murailles s'animaient d'une vie égale à celle du double. Celui-ci quittait son appartement privé, venait s'asseoir à la place où trônait son effigie ; il regardait paître ses troupeaux au pré, moissonner les blés de ses champs, fouler le raisin de ses vendanges et con- fectionner ses vêtements. Les provisions amoncelées sur les tables devenaient pour lui des mets délicieux ; ses gens empressés autour de lui le servaient, pendant que les musiciennes se fai- saient entendre, et que les danseuses rythmaient leurs pas.
Dans les tombes de moindre importance, le détail de ces tableaux disparaît; il ne reste qu'une scène unique, le double assis devant le guéridon chargé d'un repas, dont le menu est gravé en marge. La chapelle pouvait môme ôtre réduite à un mur, au-devant duquel était censé déposée l'offrande ; l'essentiel était qu'une porte marquât le seuil de cette région de l'Occident, la région de l'au-delà, où le mort s'était enfoncé. Elle est d'abord rectangulaire : au haut de ses vantaux, s'étale rOKd'ja., l'œil mystique, et sur le cliamp, le portrait du mort se profile, accom- pagné de ses noms, titres et qualités. Tout mort, dont la per- sonnalité n'est pas ainsi établie ne peut renaître à une autre vie. C'est l'acte d'état civil, qui lui assure son existence spiri- tuelle ; le support où son double s'appuie dans l'Amenti. Un peu plus tard, la partie essentielle de cette représentation se porte sur la stèle, le plus souvent arrondie au sommet, que l'on érige au mur de la chapelle. Le disque ailé, Fhabitant de Houd, plane dans le cintre, représentant le soleil nocturne, éclairant la région funèbre ; et au-dessous, court l'inscription donnant la prière à réciter, pour assurer les provisions du mort.
Ce n'est là toutefois que le côté, en quelque sorte matériel, de cette existence. Les artistes thébains nous en ont retracé le côté spirituel, avec un luxe de détails qui n'a rien à envier au premier.
LES UEPRÉSENTATfONS SYMBOLIQUES
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Les renaissances, qui pour l'I^^gyplien sont la récompense du juste, prennent corps à l'ofTice des funérailles. Celui-ci constitue la première des résurrections quotidiennes qui, pour l'Osirien, se
Tombe de Slionnefer à Tlièbos.
succéderont à l'aurore de chaque matin. Le disque ailé, «l'habi- tant de Houd, dieu beau qui irradie la lumière, » éclaire la stèle, de môme que, dans les coins obscurs du ciel, il n'éclaire la leçon-
72 LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
dation des germes de l'existence que, sur terre, lïorus vainqueur répandra à son lever. Ce sont d'abord les phases du voyage, au cours duquel le mort s'identifie au soleil, s'enfonce à l'ouest, dans l'Amenti, et, d'après les textes, navigue vers le nord, en descendant la rive occidentale du fleuve infernal, à la suite de l'escadre divine; traverse les cercles de riiémisphèrc inférieure, reçoit d'Isis la libation kemp, le liquide fécondateur, sang d'Osi- ris, grâce à laquelle il renaîtra à la vie du double, pour revenir au sud, en suivant la rive orientale, et renaître à l'est.
Les scènes de ce mythe commencent à l'arrivée du convoi dans les salles de la basilique sépulcrale et se développent, dans leur ordre naturel, jusqu'au seuil de l'appartement privé du double. Tout d'abord, le corps est porté dans la salle d'Hathor, déesse de l'Occident ; puis dans celle d'Anubis, conducteur des morts, salle des olfcrtoires; puis au sanctuaire, la salle d'Osi- ris. Là, se dresse la ])orte murée du caveau ; puis les épisodes
Tombe de Shcnncfer à Tliôbes
du voyage dans les ténèbres, représentés par les chambres du mystère, où tour à tour la momie est revêtue des attributs de
LES REPRÉSENTATIONS SY.MROLIOUES
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rOsiris de FOccident, — le disque qui \a mourir ; et de TOsiris de l'Orient, — le soleil ressuscité, se déroulent. Les prêtres sont figurés, récitant les oraisons ou procédant à des opérations magiques, et les symboles d'abonder. Une des tombes du cime- tière thébain est, à ce point de vue, d'une exceptionnelle impor- tance. Dans Tun des cantons du mystère, un cep de vigne prend racine et étend ses branches sur une partie du ciel infernal. A l'heure de la résurrection, le vautour de Maut, double féminin d'Amon, emblème de la maternité, plane sous le berceau ainsi formé; à certaines places, des grappes pendent vers la momie; à certaines autres, les fleurs du lotus, symbole par excellence du renouvellement, retombent également vers le mort.
11. — LE SVM
150LISME COPTE.
L'introduction de l'Evangile supprime toute la fantasmagorie de la vie du double, du moins en apparence, mais la pensée en reste présente à l'es- prit du chrétien, quel- que effort qu'il fasse pour s'en affranchir. Le mort, pour avoir adoré Jésus, n'en reste pas moins Égyptien, et par- tant ne change que l'ex- tériorité de la disposi- tion générale de sa tombe. La chapelle dis- paraît, l'appartement mortuaire se réduit au caveau. C'est, de même, une salle basse, voûtée, de médiocre impoi'- tance, bâtie en briques crues, à laquelle un puits ou un corridor accède, mais encore faut-il qu'une stèle en marque la place; qu'une
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l'orUiil d'c'glise (stèle). — Musée égyplieii du Cuire.
74 LES REPRESENTATIONS SYMBOLIQUES
porte se dresse ù son seuil, et que, de môme qu'à l'époque antique, une inscription relate les noms et les titres du bienheureux.
Dans la tombe païenne, le portrait, support du double, peut s'effacer du seuil, Timportant est que la stèle renferme l'état
civil du mort. Spiritua- liste , le fidèle préfère ridée énoncée à la forme concrète ; aussi, le Copte peut-il se passer des ac- cessoires du culte ancien, pourvu que son nom soit gravé, auprès du signe de sa foi, atin que le passant puisse, comme autrefois, prier pour le repos de son Ame, et intercéder pour lui, auprès du Seigneur. De même que la stèle égyptienne, la stèle copte est i-eclangulairc ou cin- trée au sommet, et de même qu'elle aussi, son ensemble rappelle la porte murée de la tombe. L'an- cien ventait au lourd ver- rou est devenu un portail d'église, le plus souvent tlanqué de deux colonnes où de deux piliers. Ce por- tail, c'est la porte du paradis, suppléant le jardin paradisiaque, des peintures primitives des catacombes ; c'est la basilique où Jésus trône au milieu du parvis — paradisus — entouré de colonnades, au seuil duquel pend généralement un rideau. Dans le tympan de l'arceau ou du fronton du portail copte, qu'un bandeau sépare du champ de la façade, une rosace, dont le centre s'accuse en goderon s'étale, là où jadis brillait le disque ailé, l'habitant de Houd. Cette division semble indiquer que la partie supérieure de
Portail d\'\sli.sc. Miisi'o ('•{ryplicn du Caire.
LES IlEPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES 75
la stèle correspond au coin obscur du ciel égyptien, d'autant plus, que la rosace est généralement accostée de deux branches de feuillage (1), qui évoquent suffisamment l'idée des ailes du disque, pour que cette assimilation ne soit pas trop hasardée; car diverses variantes sont là, pour prouver qu'en ne précisant pas trop sa pensée, le sculpteur n'a été retenu que par la crainte de se montrer trop ouvertement attaché au culte du passé. La masse générale du portail peut rester la même; un portail plus ou moins rudimentaire ; cependant, une division essentielle toujours s'y dessine, isolant la partie supérieure de l'arceau. Cette porte peut même n'être pas indiquée, la façade avoir un champ lisse, — le rideau tendu — que couronne un fronton grossier. C'est cette division que semble poursuivre, à travers l'ensemble, la dualité qui, pour le Copte, est l'essence de l'existence; la partie supérieure est le ciel, le Douaout; la partie inférieure, la porte de l'au-delà, où s'enfonce le mort, la porte de l'Amenti, où la croix se dresse pour protéger le corps.
Quand, sous Amenophis IV, prévalait le culte d'Aten, les peintures nous montrent les rayons émanés du disque, demeure de Ra, terminés par des mains tenant le signe de la vie, le ankli^ la croix ansée, symbole suprême d'éternité, s'abaissant sur la terre : « Je te donne toute vie, toute stabilité, toute puis- sance », dit Amon, en transmettant, par des passes magiques, le pouvoir vivilicateur au souverain, son fils ; et le Pharaon est à genoux devant le dieu, qui tend vers lui la croix ansée : « Je donne les souffles de vie à ta narine », poursuivent les textes, et le monarque respire la vie, le ankh., que présente, à sa narine, le dieu. Dans les tombes, quand, à l'office des morts, les prêtres mettent les supports du double en possession de la seconde vie, c'est encore en portant le ankh à leurs narines. Ailleurs, le disque plane dans l'espace, et la chaîne sans fm qui le relie à la terre coule en mailles enlacées de ankh^ entre les mains du Pharaon, llorus et Thot, personnifications du pouvoir rénovateur, et du pouvoir conservateur la font glisser : « Ce que tu fais descendre,
(1) AL Gayet, Les stèles coptes du musée de Boulaq, Mémoires de la Mission archéo- logique de France au Caire.
K; les HHPRKSENTATIONS SYMBOLIQUES
disent-ils au souverain, nous le faisons descendre ; et en faisant descendre, ajoulent-ils, il donne la vie à la double terre, le Sei- gneur, maître des Levers — le Pharaon — . » Or, diverses scul- ptures établissent que, pour le Copte, le disque n'a point cessé (rètrc la demeure divine. Dans les temples transformés en églises, l'abside prend place dans Fébrasemcnt des portes condui- sant au sanctuaire: et tandis qu'une couche de mortier a voilé les bas-reliefs de toute la salle, le disque ailé, ornant la cor- niche, n'a point cessé de planer au-dessus de l'autel, éclairant, comme autrefois, la résurrection du dieu. Seulement, sur le centre de ce disque, quelque dévot formaliste a pris soin de
Sceaux lie loire glaise. — iMiiséo égyplieii du Caire.
graver, au préalal)le, la croix, emblème du dieu mort, qui va réapparaître avec la célébrai ion du mystère, et régner de nou- veau au ciel. Par assimilation, c'est cette même idée qu'on retrouve sur le second type de la stèle funéraire ; le disque en éclaire le haut, la croix, posée sur le champ, annonce le mystère de résurrection accompli.
Si même le Copte a placé là quelquefois la croix grecque, c'est qu'il a reçu ce signe, sans examen, à l'heure des persécutions
.t?,^5r
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religieuses. Nul doute, que dans les catacombes, où, au temps de Dioclétien, s'assemblaient les fidèles, elle n'ait occupé le premier rang. Mais, le libre exercice du culte reconnu, l'ancienne incli- nation reprit son cours, et tout naturellement, le Copte lui pré- féra la croix ansée. Pour lui, la croix grecque était un signe de mort, alors que ses affinités le poussaient à vouloir un symbole de renaissance. Aussi, est-ce la croix ansée qui rayonne sur les stèles, de même qu'autrefois au fond des syringcs ; et lorsque, par acquit de conscience, il introduit la croix grecque dans un monument, c'est en pre- nant soin de la faire al- terner avec le A.nkh. Tou- tefois, cette répétition ne fait point double emploi. "^ Ce n'est point, ainsi qu'on ^-^ pourrait être tenté de le croire, une transcription, à l'usage du vulgaire; un acte de foi bilingue, analo- gue aux pièces des chan- celleries ptolémaïqiics. Elle semble plutôt répon- dre à cette dualité indiquée tout à l'heure : à un sym- bolisme voulu, celui de cette vie en partie double, dont l'Egypte antique avait si bien précisé le détail.
Dans les peintures de sa chapelle funèbre, le Pharaon s'arrête aux divers reposoirs de la salle hypostyle, pour élever vers le ciel les éléments des vies dissoutes. Il tient à chaque main une cassolette, d'où jaillit une petite flamme, qui monte, en se recourbant, vers le ciel. Ces flammes sont les symboles de la vie émanée de l'être mort, la vie du corps et la vie du double; la vie de l'être hylique et celle de l'être psychique, résidant aux profondeurs du Douaout. A bien examiner l'œuvre copte, il semble que l'alternance des croix soit dictée par le ressouvenir
Croix ansôc fleurie (stèhîj.
Musée ('gy|>licii du Caire.
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de cette dualité mystique. L'une des croix s'inscrit dans la par- tie supérieure de la stèle, celle qui semble réservée à la vie de l'àme, l'autre occupe le champ du tableau et a pour objet de pré- server le corps.
D'autres variantes précisent ce sens et rappellent ce mystère de circulation des atomes de vie, descendus du disque solaire. L'une consiste en une stèle fruste, d'époque archaïque. Deux croix y sont réunies côte à côte, l'une a la boucle de son bras
supérieur remplie de cercles concentriques; dans la bou- cle de l'autre, s'étale un fleu- ron foliacé, que surmonte une petite croix. Mais le bras inférieur de chacune est rem- pli par une tige ascendante, chargée de boutons mi-clos, tandis que des deux extré- mités de leurs bras trans- versaux pendent des tiges toutes semblables, et dont les pousses retombent sur le sol. Cette disposition n'est point due au hasard sans doute; mais plutôt, au ressou- venir du mouvement secret qui maintint l'équilibre de l'existence, et ces pousses servent à symboliser la germination, les effluves vitales, descendues du ciel sur la terre, et remontées de la terre au ciel.
Ailleurs, des modifications, introduites dans la forme de la croix ansée, affirment, d'une façon précise, des intentions voulues. La boucle décrivant l'anneau du ankh s'est élargie et déprimée, jusqu'à se faire circulaire; et dans ce cerle, s'incruste tantôt un disque, tantôt une rosace, tantôt la croix. Disques et rosaces sont ceux qu'on voit sur le haut des stèles, assimilé au ciel antique. C'est le principe de vie, caché dans son emblème, de même qu'autrefois Ra, dans le disque d'Aten. Quant à la croix ainsi
Colombes cl cliacals dans les arcoaiu d'un portail d'église. Musée égvijliefi du Caire.
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enchâssée, elle exprime peut-être riinc des formes les plus par- faites de la vie humaine, la vie du corps unie à la \ie de l'ame ; la vie de l'être hylique, associée à celle du double, et lui servant de support.
D'autres monuments donnent encore à ce signe nombre d'in- terprétations différentes; la disposition de la branche transver- sale de la croix étant sujette à d'autres mo- difications. Normale- ment, la branche du ankh doit être, des deux côtés, légère- ment évasée. Dans certaines stèles, l'éva- sement inférieur dis- paraît ; l'évasement supérieur s'exagère ; il en résulte un chan- gement complet d'as- pect, et qui fait son- ger à la montagne solaire, sur laquelle apparaît au matin le disque, l'Horus ven- geur. Et, en même temps que cette in- tention se dessine, la boucle supérieure se
détache de l'ensemble et s'isole. C'est un disque parfait, planant sur l'horizon. Ou bien encore, l'évasement des deux côtés du bras trans- versal se développe outre mesure; la boucle supérieure est toujours circulaire et l'ensemble évoque l'idée du scarabée étendant ses ailes, l'une des formes les plus mystiques, prises par l'ame au cours de ses transformations.
La preuve que, pour le Copte, la croix ne fut jamais qu'un signe de renaissances journalières est, qu'à l'inverse de l'Occident, il n'a jamais représenté le Christ attaché sur elle, ni fait la
:''g\ plicu (lu (laii'(!.
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moindre allusion au douloureux Mystère. Monophysite au fond de l'âme, bien avant que les querelles du Nestorianisme et de l'Eutycliisme eussent déchaîné le schisme du concile de Ghalcé- doine, il ne reconnut, en dépit de ses protestations d'orthodoxie, que la nature divine de Jésus, et conserva intact le sentiment
qui avait été celui de ^^^^^:2^ ses ancêtres pharaoni-
ques, quand, réglemen- fant le mythe d'Osiris, ils en avaient banni tout ce qui rappelait la mort du dieu bon.
Et cependant, selon ce mythe, 0.^iris oun ne fer meurt, lui aussi, alors que venu sur terre, pour instruire les hom- mes, il tombe vaincu par le principe du mal. Mais, ce drame sacré se déroule tout entier dans la légende, il n'a pour acteurs que des dieux; rien d'humain ne s'y rattache. L'Osiris qui meurt n'a de la nature terrestre qu'une forme vague, véritable double divin, échappé au ro- yaume d'Hathor. Si les peintures de Dendérah et d'Edfou nous montrent Osiris couché sur son lit funèbre, aucune \j^ nous fait assister à sa mort, à la dispersion de ses membres. Jamais l'Egypte n'en retrace les épisodes ; monophysite, elle ne reconnaît déjà que la nature divine du dieu et ne sait point concilier l'immortalité avec les tourments, les souffrances et la mort. Pour elle, quand Osiris meurt, c'est bien le dieu qui
Croix anséc ilûforuiûc. — Musée égyplien An Caire.
L'iclitys et l'Épi. — Musée ('gyplicn du Caire.
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meurt, et non l'enveloppe qu'il a revêtue pour se manifester sur terre ; et cette mort est si complète, qu'il ne peut revenir à la vie que par la volonté de Ra. Convertie à l'Évangile, elle ne voit de même en Jésus que la nature divine. Représenter la crucifixion eut été représenter la mort de l'homme ; et par conséquent recon- naître la dualité de la nature unie en sa personne ; elle préféra rom- pre avec le reste de l'Orient, plutôt que de s'y résigner.
Ce n'est donc point un symbole de la double nature du Christ que traduit une stèle, où, dans Tarca- ture du portail, un poisson et un épi se détachent. Au fond des catacombes, le poisson servait à rappeler aux premiers chrétiens
la phrase de Jésus : a Je vous fais pêcheurs dliommes », par laquelle le Christ chargea ses apôtres de propager la Foi dans Funivers. Cet emblème se fit bientôt indéterminé ; sa forme vague devint celle du
poisson du salut, Tlchtys, '//Ot'jc;, dont le nom se trou- vait formé par les lettres initiales des mots Ivio-oj;
Jésus-Christ, fils de Dieu,
B^BM^M^ Sauveur. Une épitaphe,
l^^^l^^^fi contemporaine de sainte ——■-■'■-■■■■'«" Irénée, commente en ces
L'Ichtys. — Broderie do tunique. - Fouilles d'Antinoë. tcrmCS FlchtyS. « RaCC di-
vine du céleste Ichtys, re- çois d'un cœur pieux la vie immortelle, parmi les mortels. Réjouis ton ame dans les eaux divines, par les flots éternels de la sagesse^ qui donne les trésors. Reçois l'aliment délicieux du Sauveur des saints. Mange et bois tenant l'Ichtys de tes deux mains. » Ainsi l'Ichtys n'est pas seulement l'image, par rébus, du Sau-
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LES REPRESENTATIONS SYMBOLIQUES
\eur. C'est celle de Jésus, nourriture eucharistique des urnes. C'est ce « Poisson d'eau vive », dont parle saint Paul, représenté quel- quefois naviguant à tleur d'eau, et portant, dans une corbeille d'osier tressé, les espèces consacrées, les pains de l'hostie, et le calice rempli de vin ; personnifiant ainsi Jésus. « Poisson d'eau vive, et pain véritable » Pannh veris et acquae rivae pisc'is, ainsi que le nomme Tertullien, sens que confirme ces paroles de saint Jérôme. « N'ilùl illo dllius qui corpus Doininï portât in r'inùneo canïstro et mmjuhu'in 'm vitro; — Personne n'est si riche, que celui qui porte
L'Icliljs (stùlo). — Musée (''gypticn du Cuire.
le corps du Seigneur dans une corbeille d'osier, et son sang dans un vase de verre. » Le sens ainsi fixé, l'Ichtys deviendra aussi le chrétien a Le fils de l'Ichtys céleste, le petit poisson à l'image de notre Ichtys ».
Mais si le Copte avait adopté, lui aussi, cette image du poisson, ce n'avait été que comme idéogramme du nom du Christ; toute son hérédité se soulevait contre une forme éternellement con- damnée. Son ancien culte avait considéré le poisson comme im- monde, c'était, pour lui, le brochet An, qui avait dévoré la virilité d'Osiris, jetée au Nil. « Je n'ai jamais mangé de poisson, » dit le mort, au cours de la confession négative. Pourtant, la haine des Empereurs, l'emportant sur les inclinations natives du Copte, lavait fait se plier au précepte byzantin, et peut-être même, le
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rébus ainsi composé ravait-il séduit. Aux temps antiques, l'oie, dont le nom s'écrit de même que celui d'Amon, était devenue, pour cette raison, le symbole du dieu et se trouve souvent substi- tuée à son image. Les calem- bours n'avaient môme point épargné les divinités les plus redoutables, ni le pharaon leur fils (1). Le nom de la mère d'Aménophis, Maut-m-oua, a prêté matière à un jeu de mots, que nous a conservé le temple élevé, par ce fils, à Thèbes. Au sanctuaire de la déesse mère, un tableau retrace la nais- sance du souverain, avec cette légende. « C'est Maut-ni-oua (iMaut — la mère ; m-oua — en barque) faisant aborder ce dieu beau (son fils) à la rive », c'est- à-dire le mettant au monde. Et la souveraine apparaît sur un trône, dressé sur une barque, naviguant vers le levant.
Ce goût est vivace chez le Copte, on le retrouve dans ses romans et dans ses contes. Mais cependant, il n'emploie le symbole du poisson qu'incidemment. Alors même qu'il s'y résigne, il faut encore que sa compréhension du dogme s'affirme d'une façon quelconque. C'est tantôt la répétition de l'emblème, tantôt l'in- troduction d'un signe nouveau. Car, il ne faudrait pas croire qu'en doublant le symbole, il entendait exprimer une double pensée. Cette répétition n'est qu'un rappel à ses anciennes croyances. Si deux poissons sont réunis, l'un représente le Christ descendu sur terre, l'autre son double resté dans les profondeurs du ciel. De même, le poisson et l'épi de la stèle citée. L'épi n'est que le sym- bole du dieu; le poisson, l'hiéroglyphe servant à écrire son nom.
Porluil dV'glise et épis. — Musée égyptien du Caire.
(1) Al. Gayet, Le Temple de Loiixor, Mémoires de la Mission archéologique de France au Caire.
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LES REPRÉSENTATIOxNS SYMBOLIQUES
Dans les bas-reliefs pharaoniques, toujours la figure du dieu a pour complément son nom, écrit en marge de la scène, à laquelle il préside, et, de môme que dans la tombe, une figure mythique anonyme est dépourvue de personnalité.
Le choix du blé comme emblème du Christ n'était point, ainsi qu'on pourrait être tenté de le croire, emprunté à la théologie byzantine. Ce n'était point, comme pour l'Occident, le corps divin, l'espèce du pain. Les Coptes identifiaient Jésus à Osiris et lui attribuaient les emblèmes de cet au Ire dieu bon, jadis également descendu sur terre, et dont le blé se trouvait précisément être l'un des premiers symboles. Dans le mythe osiricn, le blé est la plante qui se renouvelle d'elle-même. Osiris vivant, c'est l'épi sur sa tige, uni à la terre, sa sœur Isis. L'é|)i coupé, ses grains sont consom- més par les hommes. C'est la mort de la mutilation du dieu. Les mystères, célébrés dans les temples qui passaient pour renfermer une relique divine, retraçaient tout ce dogme, en une suite
Rinceaux cliargôs de grappes. — Miisro l'gyitlicn du Caire.
de cérémonies, célébrées au renouvellement de l'année. Les funé- railles et la résurrection du dieu y étaient représentées en une sorte de scénario, analogue à celui qui, au Moyen Age, servait en Europe à rappeler les épisodes de la Passion. « Le 20 du mois de Choiak, disent les textes, des grains de blé étaient semés dans le jardin d'Osiris. » Ce jardin consistait en une cuve de pierre, auprès de laquelle se trouvait un bassin de granit. Dans la cuve
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était une image en or du dieu, et un coffret enfermant une relique divine. Le lendemain, on procédait à Texhumation « de l'Osiris de l'an passé », de l'Osiris mort. On entourait de plantes et l'on exposait au soleil la cuve qui le contenait ; puis, le nouvel Osiris était en- fermé dans son cercueil de sycomore, c'était « l'Osiris ressuscité ».
Le sculpteur copte identifie Jésus à Osiris; sur la stèle il lui donne pour em- blème l'épi coupé, mais cet épi, placé dans l'ombre du mystère, est la plante qui renaît d'elle-même. C'est à la fois l'Osiris enseveli et l'Osiris triomphant, l'Osi- ris couché dans le sarcophage et l'O- siris qui a repris ses membres, le dieu mutilé et le dieu qui se renou- velle, et que le ankh renouvelle- ra. Si donc le Copte acceptait le blé pour symbole du Christ , c'est qu'il y était en- traîné par l'héré- dité de sa race, et qu'il retrouvait, sous cette apparence, la donnée de son mythe ancien.
Une raison analogue l'amenait à considérer la vigne, elle aussi, comme le symbole du sang divin, ainsi que l'enseignait l'Évangile, mais, ce n'était point pour lui la transcription de la parole de Jésus à ses disciples : « Je suis la vraie vigne; je suis le cep dont vous êtes les rameaux. » Dans l'antiquité, elle avait ombragé les
Portail dï'glise. — Miisiîc égyptien du Caire.
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LES REPRÉSENTATIONS SYMROLIQUES
cantons du mystère. A Thùbcs, la tombe de Shenncfer n'est qu'une grotte, pratiquée dans la roche vive. A Fheure où le prêtre officiant récite sur le mort les prières de VAp-ro, — l'ouverture de la bou- ciie^ — qui rend aux supports la vie fictive du double, elle prend racine près du cadavre ; et, palissée en berceau, étend ses bran- ches sur le ciel infernal, où s'opèrent les renaissances du soleil et
du mort assimilé à rOsiris de l'Occi- dent. A mesure que les cérémonies se déroulent dans cliacun de ses can- tons, le retour du défunt à la vie se manifeste ; lors- qu'il reprend enfin possession de ses sens, le vautour plane sous le ber- ceau.
La vigne faisait donc partie inté- grante des attri- l)uls d'Osiris, et jouait dans le my- the de sa mort et de sa résurrection un rôle considé- rable ; c'était là une excellente rai- son pour que le Copte tentât un rapprochement. De plus, pour rattacher le symbolisme nouveau à l'ancien, il s'empare des éléments représentatifs, qui lui sont fournis, pour concentrer sur un seul monument les emblèmes de sa jeune croyance. De même que dans le mythe païen, sa stèle est la porte de la région funèbre. Il en garde l'aspect général et les principaux détails ; seulement, il a pris des Grecs l'architecture de la basilique paradisiaque ; sa
l'orlail
Jlusrc (\s\|]lieii ilu Caire.
LES REPRÉSENTATIONS SYMROLIQUES
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porte devient le portail d'église ; au devant, deux ceps de vigne croissent, allusion directe à l'idée qu'il se fait de l'existence, et tapissent leur branche au dessus de la voussure de l'arceau. Dans l'enchevêtrement des tiges, le Christ apparaît, comme autrefois l'épervier d'IIorus, planant à l'aurore, et à chacun des angles du monument, s'estompe tantôt une rosace étoilée, tantôt un disque, sur lequel vient se poser la colombe. C'est là, pour le fidèle, la réunion des symboles primordiaux de la foi chrétienne, la réunion du corps et du sang divins, symbolisés sous les deux espèces ; l'hostie et la vigne chargée de raisins. Plus encore, l'étoile dont est frappée l'hostie est comme une ressouvenance antique, celle de l'étoile T'ia servant à écrire le mot « adoration », et à synthé- tiser, l'idée du Douaout, le ciel intermédiaire, où les résurrections s'opèrent. Quant au disque, c'est encore l'hostie ; et si la colombe s'en dégage, c'est, à n'en pas douter, un nouveau rappel au mythe antique, l'épervier qui sort du disque, que nous montrent les
Frise de l'ôglisc d'Aktinas. — Musi'o ('jryplion du Caire.
peintures de Denderah et d'Edfou. Le dieu vainqueur, réapparu au matin, devenu l'esprit de dieu se dégageant de son corps, au cours du service divin.
L'une des peintures symboliques qui toujours eut la prédilection des Coptes est le lièvre. Sur les stèles antiques c'est l'hiéroglyphe Oun du groupe Oun-nefei\ l'Etre bon, qualificatif constant d'Osiris, considéré comme le protecteur des morts, leur appui au milieu des embûches de la région d'Occident.
C'est cette idée qui prévaut sur les stèles de Thébaïde. Le lièvre se dresse dans l'ébrasement de la porte, comme pour accueillir le défunt. Souvent, la ligure est répétée, afï'rontée sur la croix ;
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dans ce second cas, la répétition occupe la partie inférieure de la ctèle ; dans le premier, le lièvre alterne avec l'insecte, image de l'Esprit Saint. Mais, le plus souvent, c'est cet insecte qui, deux fois répété, plane dans l'espace du mystère céleste, pareil à la double Ma antique, dont la flamme jaillissait aux quatre points cardinaux, lors de la revivification des existences. Il y aurait un long parallèle à établir entre l'Esprit Saint, puissance renovatrice, essence primordiale des clioses, et Mat, déesse de la lumière et de la vérité.
Dans la religion égyptienne, Ma personnifie la flamme créatrice. Sur les corniclies des plus vieilles tombes, sur celles des plus
Sceaux d'hoslie. — Collection de M. le D'' Fouqucl.
vieilles stèles, on retrouve constamment une frange de palmettes multicolores, ressouvenir des branches de palmier, symboles de renaissance, plantées autrefois au bord des fosses, et devenues, par assimilation, symboles de la flamme de Ma. Les salles des temples dans lesquelles le pharaon procède aux passes magiques, qui font jaillir le Ma des tabernacles où reposent les germes des existences, celles où il passe, revivifiant toutes choses, ont toujours de semblables corniches, et partout la vie s'annonce par irradia- lion. Dans la stèle chrétienne, les angles du fronton ou la frise qui couronne le portail sont surmontés de palmettes, qui, pour s'être déformées, en passant par le répertoire de Byzance, n'en
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gardent pas moins un grand air de parente avec les flammes antiques et ne sont qu'une traduction de la vivitication, par l'in- termédiaire de Ma.
C'est encore ce symbole que, sous une autre forme, on peut reconnaître sur une autre stèle. Sa façade a trois portes, sur celle du milieu rayonne la croix ; dans les deux autres se dresse le chacal classique d'A- nubis, ap herou, celui qui ouvre les che- mins. Dans le ciel, deux lions sont af- frontés, image de la double force kJient ; et tout au fond du mystère, est par deux fois aussi répété Tin- secte , personnifica- tion de TEsprit Saint. Le rôle d'Anubis est trop connu, pour qu'il soit nécessaire de faire un rappro- chement entre son ministère ancien et celui qu'il exerce à la période chrétienne ; de même qu'à l'épo- que antique, il est le
guide du mort, à travers les chemins infernaux. C'est la traduction des tableaux des catacombes romaines, montrant l'assistance des saints, les représentant conduisant l'Orante au tribunal du Christ- Juge. Anubis remplace le saint auprès du mort, alors que celui- ci remonte les chemins de l'Amenti.
Ailleurs enfin, la figure même de l'Orante se profile, les bras levés, les mains tendues vers le ciel, en un geste, qui, pour être
l'orUiil dV'glisc. — Musi'c ('■gjplioii du Cuire.
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LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
emprunté au liiératismo de Hwaiicc, n'en est pas moins rinler- prétation de l'un des dogmes les plus précis du rite antique. L'Orantc avait été la première for-me invoquée, au fond des cata- combes romaines, par les premiers chrétiens. C'est la figure en
prières, dans l'at- titude d'implora- tion consacré par l'Eglise, en souve- nir de la l\assion du Christ, « car notre prière sera plus vite exaucée, dit saint Ambroi- se, si notre corps représente le Christ, auquel nous pensons... » Au fond des arro- so/i;c, ces iigures, qui invariable- ment sont des ligures de femmes, drapées dans de longues robes blanches, pren- nent une significa- tion symbolique. C'est l'àme, sépa- rée du corps, l'âme désincarnée de l'é- lu, qu'accompagne l'inscription bonœ animœ in jmce. — Ame bienheureuse repose en paix. — C'est aussi l'image que décrivent les Actes de saints Pierre et Marcelin. « Le bourreau témoigna qu'il avait vu leurs âmes sortir du corps, en formes de jeunes lilles, qui parées d'or et de gemmes, et vêtues d'habits
Figure d'officiant dans rallitudo do l'Oraiilo.
v|ilicii du Caire.
LES REPRESENTATIONS SYMBOLIQUES 91
étincelants, furent portées au ciel par les mains des anges. » Elle personnifie l'àme délivrée des épreuves de la vie, et qui prie pour le salut de l'âme de ceux qui sont restés ici-bas. Représentée parmi les arbres et les fleurs du jardin, qui devient le paradis, c'est encore l'âme bienheureuse, jouissant dans la Jérusalem divine du bonheur réservé aux fidèles. Plus tard, elle est montrée recevant l'assistance des saints, qui l'introduisent au tribunal du Christ- Juge ; mais en même temps le jardin paradisiaque a fait place au porche de la basilique, ou est suspendue une lampe allumée, em- blème de la lumière de Jésus.
Pour le Copte, cette figure interprète le mouvement du principe vital, la circulation des atomes de vie. Si le personnage o])serve à la lettre le hiératisme chrétien, son geste n'en rappelle pas moins le kha^ les bras du double^ caché dans le Douaout; ou bien encore ces personnages étranges, qui apparaissent dans les scènes relatives à la naissance d'Aménophis III.
Là, un tableau synthétise l'enfantement du roi. Sous un lit sont trois Horus et deux Set, faisant l'acte khou^ d'où résulte l'in- fluence heureuse. De Fautre côté est Bès, dans son caractère de génie rénovateur, et ïhouéris, qui préside aux naissances du soleil. Entre les deux groupes de figures, sont deux inscriptions affrontées. L'une illisible, du côté de Bès, l'autre se traduisant ainsi : « La royale douceur, la délicieuse, la chérie, la reine Maut- m-oua, la mère royale, vivificatrice éternellement. Elle a possédé le feu de l'enfantement — c'est-à-dire elle a conçu. — Sort le retour du feu, — c'est-à-dire, qu'en enfantant, elle ranime une existence, la flamme de vie, montée au ciel sur le foyer des cassolettes, redescend, par son entremise, sur terre. — Et au- dessous de Maut-m-oua sont deux personnages agenouillés, les bras levés, formant le kha^ du mot tkha^ déterminé par le feu, et portant sur la tête le réchaud, d'où la flamme surgit et re- tombe, image de l'effluve, qui va et revient. Derrière eux, des personnages à tête de bélier, tête de Khnoum, tiennent dans chaque main une croix ansée. Ils lèvent un bras vers le ciel, et abaissent l'autre vers la terre, faisant alternativement monter et descendre la vie. Sur le lit, ou plutôt sur le trône posé sur le lit, la reine enfante, entourée de neuf déesses ; quatre sont
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LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
debout derrière elle; deux la soutiennent, deux autres, agenouil- lées, reçoivent l'enfant, tandis que le double de celui-ci, maté- rialisé par des bras qui se dressent au ciel pour y aspirer, comme la llamme, planent au-dessus des cartouches enfermant son nom.
C'est cette idée qu'on reconnaît tout au fond de la pensée de l'artiste copte, et l'Orante, debout dans l'arceau de son portail, semble elle aussi être le ///«, qui s'élève vers le ciel; la llamme de vie, remontant au séjour mystérieux. Sur certaines stèles, la minutie du détail va jusqu'à suspendre à cliacun des deux angles de la porte une lampe (1), tenant place de la cassolette. Ce n'est plus l'Orante, la figure de femme des catacombes, mais l'officiant, vctu de la chasuble, comme autrefois le prêtre égyptien de la peau de panthère, alors ([u'il l'écitait le rituel de Va/> ro.
Si risqués que semblent ces rapprochements, bien des docu-
Lampe-; do Icrre cuilo. — Mii«('
plicn (lu Caire.
ments, insignifiants en a])parence, concourent à leur donner con- sistance. Voici quelques-uns des principaux.
Nombre de lampes funéraires, de forme romaine, retrouvées dans les tombes coptes, ont pour ornement les bras levés, servant à écrire le mot kha, et c'est précisément vers l'extrémité des doigts, que se trouve le bec où brûle la llamme. Un lien rattachait donc
(1) Al. Gayet, Les stèles coptes du musée de Boulaq. Mémoires de la Mission ar- chéologique de France au Caire.
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encore celle-ci à son ancien idéogramane, puisque cette figuration
des bras ne se retrouve nulle part ailleurs. Sur certaines autres
lampes, d'où le kha a disparu,
le décor est donné par une
grenouille, entourée de croix
grecques ou de croix ansées;
et là encore, la réminiscence
n'est pas moins grande que
dans le cas précédent.
La grenouille avait été, pour l'Egypte antique, le signe des infinités ; comme hiéroglyphe, c'est le chiffre des millions. Au point de vue symbolique, elle sert à exprimer la multiplicité des renaissances. Le sceptre de la déesse Tar^ qui préside au renouveau, se compose de la tige de palmier, terminée par
le sceau du mystère, sur lequel la grenouille s'accroupit. Veut-on énoncer par le symbo- lisme cette idée de ré- surrection de chaque an- née, dont elle est l'initia- trice? On suspend à son bras les signes de ictes, auxquels sont attachés les ankh.
Ailleurs, Amon sera re- présenté le sceptre on mains, exécutant à la nu- que du Pharaon les passes magiques, qui lui délè- guent l'intlucnce vivifica- trice : « Je te donne toute vie, toute stabilité, toute puissance, dit-il, je te
Lam|)e de terre cuilo. — Musim! (''f;y|)l.ion du Caire.
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Lu sotcp entre deux croix aiisies. — Jlusfe ('■gyplieu du Caire.
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donne la force et la durée : je te donne les renaissances de chaque jour, en qualité de dieu Ra. » Et ce dernier membre de phrase sera encore écrit par le soleil, la grenouille et la branche de palmier.
C'est tout cela qu'on retrouve sur les lampes de terre cuite de la ïhébaïde. Un feuillage, qui tient lieu de la branche de palmier, serpente sur le rebord ; et dans ses replis, un semi de croix s'étale. Au centre, la grenouille a la tète tournée vers la flamme, de même que l'étaient les doigts du kha^ dans l'exemple précédent. C'est là, à n'en pas douter, un nouveau symbole d'espérance ; la croix, emblème de renaissance, multipliée par le chiffre des infi- nités. Le Copte ne suivait point au pied de la lettre, l'enseigne- ment chrétien; il ne croyait qu'aux revivilications, et les rappels à une doctrine ancienne, apposés sur la lampe, où brûle la flamme, donnent une fois de plus, l'idée que la ressouvenance du klia servait encore de base à la religion; et que, dans celle-ci, l'ancien mythe transperçait tout entier.
Souvent même cette persistance du sentiment ne prend point la peine de se déguiser sous des apparences qui lui sont étran- gères. Sur le champ d'une stèle, deux croix ansées se trouvent séparées par le signe soiep^ l'instrument employé à éprou- ver l'or, et à écrire le mot !iOlep, l'éprouvé, l'élu. Ainsi rapproché de la croix, on peut y voir une variante de l'an- cienne appellation sotep-n lia, l'élu de Ra, titre qu'avaient porté les pharaons des dynas- ties thébaines; ou bien encore, le nom du mort se trouve écrit tout auprès, et dans ce dernier cas, le sotep conserve son ancien rang idéographique, et n'est plus qu'un signe d'élection équivalent au titre de bienheureux. Sur une autre stèle, l'escalier à trois marches remplace le sotep, entre les deux ank/i, et lui aussi
Lampe de terre riiile avec la. vij;ne et la eontiue absidiale Musée égyptien du Caire.
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évoque le ressouvenir de l'escalier du dieu grand d'Abydos,
Osiris, — sur les marches duquel devait cire déposé le souten- dou-hotep, le royal don d'ofi'rande, oll'ert au mort. Enfin une dernière stèle donne une variante encore plus caractéristique. Elle a un portail à trois arcades; dans son fronton, plane la rosace accostée de branches, rappelant les ailes du disque ; dans chacune de ses portes latérales s'enchâsse le ankh; dans la porte majeure, la croix grec- que. Mais, au-dessous de cette décoration, que rien ne dilférentie des thèmes ordinaires, est une barque, pareille à celle qu'on voit dans les peintures, retraçant le voyage du mort vers Abydos. Seulement, à la place de la cabine où la momie repose ordinairement sous un catafalque, s'étale le chrisme; tandis qu'au- dessus, se détache un emblème fruste, dont, malheureusement, il est impossible de préciser la forme exacte. Or, si le vaisseau fait partie
du symbolisme primitif, et se rattache au cycle maritime, pour exprimer l'idée du voyage, dont généralement le phare marque le terme, et dont l'ancre indique l'atterrissemcnt à ce port et symbolise l'espérance, si cnlin pour rappeler que l'espérance chrétienne s'appuie à la croix, l'usage prévaut de montrer le mât coupé par la vergue, jamais la coutume ne s'établit de peindre le chrisme posé sur le navire, et cette formule toute égyptienne ne saurait être que le rappel aux rites du dogme Osiricn.
Au reste, toutes les amulettes qui jadis avaient assuré l'existence
l.arii|]os de tei're cuilc. — Musée ('f^yplicn du Caire.
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du double se transforment plus ou moins dans le répertoire copte, et c'est ainsi qu'une petite stèle, de style archaïque, qui, sur son vantail, porte un chrisme de haut relief, se couronne d'un fronton, dont la masse donne la silhouette du scarabée. La tête a disparu, les pattes sont à peine indiquées ; le corps, en guise d'élytres, est recouvert d'un fleuron nimbé d'une couronne; et cependant, le symbolisme de l'intention est évident.
Pour l'Egypte, le scarabée avait été le gage par excellence des éternelles renaissances. Son nom hhépérou dérive de la racine lilieper, dont le sens est devenir. D'autre part, Khepra, le dieu aux transformations multiples, semble l'avoir eu, à l'origine, pour emblème. Tout d'abord symbole de Texistence terrestre, l'image sacrée devint rapidement celui des devenirs dans l'Amenti. C'est l'image de la vie présente et de la vie future, un talisman contre
la mort; une amulette dans l'autre monde. Celui du cœur, placé sur la poi- trine du mort, portait sur le plat une prière conjurant ce cœur de ne point porter témoignage contre son maître, au jour de la comparution de celui-ci, devant le tribunal osirien. « 0 mon cœur, dit cette prière, mon cœur qui me vient de ma mère, mon cœur de quand j'étais sur terre, ne te dresse pas contre moi. » In- troduit dans le christianisme, c'est encore un l'appel aux devenirs paradisiaques, qui, ])our le Copte, sont la forme nouvelle des devenirs anciens.
La preuve en est que, sur une autre stèle, une figure de femme orante, les bras levés, et écrivant le ///«, tient à chaque main une tige de feuillage, de môme que la déesse Tar est souvent représentée, les sceptres du double renouvellement en mains. A regarder attentivement la stèle copte, on croirait reconnaître un épi de blé dans la tige de feuillage. S'il en était ainsi, le parallé- lisme entre le symbolisme copte et l'ancien pourrait être poussé fort
Stôlc sui"monl(5e du scariilice. Musée égyptien du Caire.
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loin; et l'on serait tenté d' y voir la figure de la Vierge, identifiée à Isis. Si, au contraire, le feuillage est celui du palmier, on aurait ainsi l'âme orante, au jardin paradisiaque, assimilée à la déesse Tar des temps antiques. Ce tableau, cher aux premiers chrétiens, leur représentait la félicité de l'Ame affranchie, goûtant le bonheur des élus. Ce jardin du paradis, c'est le lieu de rafraîchissement, demandé par le canon de la messe, au mémento des morts « locuni refrigerii ut indulgeas deprecamur », le jardin décrit par la vision de sainte Perpétue, verte prairie ombragée d'arbres, semée de roses, où l'Orante est accueillie par le Bon Pasteur. L'arbre, à lui seul, suffit à le figurer; symbole de résurrection, c'est tantôt l'oli- vier, arbre de paix; le plus souvent, le palmier de la Jérusalem céleste. La rose est la seule fleur qu'on y voie éclore ; quelquefois des vignes y croissent, chargée de pampres ; des paons se posent sur leurs branches ; des grands vases, d'où l'eau s'échap])e, y marquent les quatre fleuves sortis de la montagne de Sion. De tout cela, le Copte ne retenait qu'une chose, l'assimilation possible du palmier de Jérusalem à celui qui, autrefois, exprimait les recom- mencements indéfinis, les renais- sances journalières ; et si ce der- nier sens doit être adopté, on y trouve l'identification de l'Orante à la déesse Tar.
Mais, sur d'autres monuments, la Vierge est représentée allaitant l'enfant Jésus, dans la pose con- sacrée d'Isis allaitant Ilorus. Au dessus de la scène, s'étend le plafond du ciel antique, et au dessus de ce plafond, plane dans le mystère l'épervier, symbole du dieu qui vient d'apparaître. Malheureusement, cette partie de la stèle est brisée; la moitié de l'épervier manque; pourtant, dans ce qu'il en reste, il est aisé de reconnaître l'oiseau des stèles de la
^^n
Portail (rc'slisc cl li2;iiro d'Oriinto. Musée vg-^ |)Ueii du t^aiix'.
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Thébaïde, qu'il est, à vrai dire, assez difficile de classifier. Épervier parla forme, il tient de la colombe par les attributs; une branche d'olivier au bec, il couvre de son vol abaissé la croix et les symboles qui l'entourent. Faut-il reconnaître en lui la colombe rédemptrice apportant le signe de la paix du monde racheté ; l'âme du fidèle après la mort? Ces deux sens sont consacrés par les
Sceaux d'hosUc. — Collection de M. le D'' Fou(iuel.
peintures des catacombes : dans le premier, c'est la colombe de l'arche, dans le second, c'est Vanima simplex anima innocentis sine palumbas sine fel spiritus sandis « l'âme simple, l'âme innocente, la colombe sans fiel, l'Esprit-Saint », colombe Esprit-Saint, qui n'est autre que l'âme purifiée par le baptême; qui apparaît au baptême du Christ, et qu'on voit posée en adoration sur les bras de la croix. Ou bien est-ce la figure d'IIorus vainqueur, l'oiseau 7'ekJd^ l'esprit de lumière, la personnalité en substance mais désincarnée, assimilé au phénix, l'oiseau paradisiaque ; une fusion des deux symboles, l'Esprit de lumière assimilé à l'Esprit-Saint ? Tout cela est possible, surtout si l'on se reporte aux théories
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(le Yalentin et de Basilide. Quoi qu'il en soit, c'est cet oiseau qui plane dans le haut de la stèle, ou la Vierge se confond avec Isis, lui qui sort du disque qu'on voit aux portails des basiliques; lui qui se nimbe d'une couronne de feuillage, comme d'une lumineuse auréole d'apparition. A la rigueur cependant, une dernière supposition est possible. La disposition des ailes et du corps de l'oiseau, tout en se rapprochant de celle des colombes coptes, rappelle d'une façon frappante le vautour de Nékheb, la lumineuse, dont le rôle mystérieux est de faire le Sa, de commu- niquer l'influence magique, qui met en possession du pouvoir divin. Sous les plafonds des chapelles funèbres et des tombes, ces vautours planent ainsi, tenant dans leurs serres les palmes de lumière; de plus, le vautour est un symbole de maternité. Toutes
Sceaux. il'hosUos. — Musée égyptien <lu Caire.
ces raisons militent en faveur d'une assimilation, sinon certaine, au moins possible ; et l'on aurait alors une Nékheb chrétienne, l'Esprit-Saint communiquant à la Vierge l'influence divine, qu'elle transmettra à son fds.
C'est cet oiseau encore qu'on retrouve sur une autre stèle, où se réunissent, autour de la croix, les attributs du christianisme mono- physite. Dans son bec, la branche d'olivier a fait place à la croix, et à son cou, est suspendu un ornement singulier, dont la forme
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est exactement celle des fermoirs de colliers de certaines déesses ou des principaux dieux des morts. Or, au cours de diverses céré- monies magiques, par lesquelles les unes transmettent au sou- verain l'influence magique, les autres étendent leur protection sur l'osirien, on les voit tendre ce fermoir vers ceux-ci. Cet ornement,
Symliolcs grouiii's oiili'c les bras di' la croix. — Musée ép:} |ilicn tlu Caire.
en outre, est encore le syllabique sam^ la rame, dont le sens est rassembler, réunir, et qui, posé au cou de Toiseau mythique, semble dire au fidèle que tous les principes de vie et de renais- sance, symbolisés sur la stèle, se trouvent être rassemblés en lui, principes complexes, qui résument les croyances de TÉgypte
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antique et ne se rattachent au cliristianisme que par la croix, à l'entour de laquelle ils sont groupés.
L'extériorité du culte exigeait toutefois que cette croix occupât la première place. Elle s'étale donc, sur toute l'étendue de la stèle. Au pied de son bras inférieur, deux lions hissants se dressent, au milieu de rinceaux de feuillage, symbole de la force de renou- vellement. Aux temps anciens, le lion était l'emblème de vaillance et de triomphe. Boa nnk khent neb. Je te donne toute force, dit invariablement le dieu au pharaon, tandis qu'il lui présente le rameau de palmier, la palme de Tar^ qui sert à exprimer les
La gazelle dans l'oiiiiji'c du myslère. — Frise do l'église d'AkIiiias.
recommencements. Le rinceau tient lieu de la branche de palmier, et tout est centré sur la croix médiate. Entre les bras supérieurs de celle-ci, sont le cynocéphale de la ga/.clle, également pris dans des feuillages; le cynocéphale, symbole générateur, se rattachait dans Tantiquité au culte de Tliot. C'est lui qui assiste au mystère des recommencements, qui préside dans l'Amenti, à la pensée de l'âme, lui encore, qui, agenouillé dans la barque de Ka, célèbre le dieu par le chant des litanies. Quant à la gazelle, principe d'impureté, c'est dans les peintures, le symbole de l'ombre ; elle alterne régulièrement avec la feuille retombante, posée sur les coins du ciel, fermés à la lumière des vivants. Lorsque le roi, identilié au soleil, est figuré comme vainqueur des ténèbres, on le voit égorger la gazelle, puis traverser l'espace en courant, retraçant la marche du soleil à travers le ciel.
Complétant le tout, le lièvre et le chacal s'enchâssent entre les pattes de la colombe ; à droite, le chacal est dans son rôle d'Anu- bis, qui ouvre les chemins du nord. A gauche, le lièvre peut être aussi considéré comme ayant une signification symbolique sem- blable. Il ouvre les chemins du sud, qui ramènent l'Osiris au jour.
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LES REPRESENTATIONS SYMBOLIQUES
En lous les cas, il est l'emblème du Christ, assimilé à l'Osiris de l'Orient, le soleil s'élevant sur l'horizon.
L'ensemble de cette représentation serait alors la transcription chrétienne de cette phrase, par laquelle lia