Daudet , Alphonse Le frère aine

RERE AINE

DRAME EN UN ACTE

IJVlJo

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

RUE A.UBER, 3, ET BOULEVARD DE3 ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1895

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in 2009 with funding from

University of Ottawa

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LE FRÈRE UNE

DUAMK

Représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 19 décembre 1867.

MAURICE DESRIEUX

LE

FRERE AINE

DRAME EN UN ACTE

PAU

ALPHONSE DAUDET & ERNEST MANUEL

NOUVELLE! ÉDITION

G2>

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AUBER, 3

1895 Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés

PERSONNAGES

DOMINIQUE, 40 ans MM, Dbhueox.

ANDRÉ, 26 ans Delessart.

CLAIRE, 22 ans Mlle Cbuj

MASCARAT, domestique basque M. Grivot.

La Mène se passe dans le* Pyrénées.

ffWMM

LE

FRERE AINE

'

Un salon de campagne. Porte dans le fond donnant sur un perron ; à l'ho rizon.des montagne. Portes latérales. A gauche, une cheminée. Au fond du salon, à droite, un piano. Au premier plan, à droite, une fenêtre donnant sur la campagne.

SCÈNE PREMIÈRE

DOMINIQUE, MASCARAT.

Au lever du rideau, la scène est vide. Dominique parait dans lo fond, en dehors, sur le perron, regardant lentement autour de lui. Mascarat le suit tout effaré.

MASCARAT, entrant.

Ah çà! mais... à la fini dira-t-il ce qu'il veut, ce mon- sieur-là?...

DOMINIQUE, sur le perron.

Ni le jardin, ni la maison, rien n'a changé... rien! Les platanes n'ont pas grandi. (Il entre, et après avoir regardé de droite et de gauche.) Les meubles sont toujours les mêmes.

MASCARAT, timidement.

Monsieur est déjà venu chez nous, à ce que je vois?

DOMINIQUE.

Voilà une table que je connais... Ces fauteuils aussi je les connais... Et ces flambeaux I ohl les bons vieux flambeaux qui nous viennent du grand-père... ils n'ont pas bougé de, pJxe.

Il t'approche de la cheminée.

F4

PE11S0NNAGES

DOMINIQUE, 40 ans MM. Desrieux.

ANDRÉ, 26 ans Delessart.

CLAIRE, 22 ans Mlle Cellier.

MASCARAT, domestique basque M. Grivot.

La scène se passe dans le* Pyrénées.

LE

FRERE AÎNÉ

Un salon de campagne. Porte dans le fond donnant sur nn perron ; à l'ho rizon.des montage-. Portes latérales. A gauche, une cheminée. Au fond du salon, à droite, un piano. Au premier plan, à droite, une fenêtre donnant sur la campagne.

SCÈNE PREMIÈRE

DOMINIQUE, MASGARAT.

Au lever du rideau, la scène est vide. Dominique parait dans le fond, en dehors, sur le perron, regardant lentement autour de lui. Mascarat le suit tout effaré.

MASCARAT, entrant. Ah çàl mais... à la fia! dira-t-il ce qu'il veut, ce mon- sieur-là?...

DOMINIQUE, sur le perron. Ni le jardin, ni la maison, rien n'a changé... rien! Les platanes n'ont pas grandi. (Il entre, et après avoir regardé de droite et de gauche.) Les meubles sont toujours les mêmes.

MASCARAT, timidement.

Monsieur est déjà venu chez nous, à ce que je vois?

DOMINIQUE.

Voilà une table que je connais... Ces fauteuils aussi je les connais... Et ces flambeaux ! oh! les bons vieux flambeaux qui nous viennent du grand-père... ils n'ont pas bougé da rV jce.

Il s'approche de la cheminée. 1

2 LE FRÈRE AINE

MASCARAT, à part.

Ne serait-ce pas, par hasard, ce monsieur de Perpignan qui devait venir pour la pendule ?

DOMINIQUE, devant la cheminée, debout.

J'éprouve un singulier émoi en revoyant toutes ces choses.

MASCARAT.

Ma foi, monsieur l'horloger, vous arrivez bien à propos : notre pendule est un peu patraque depuis deux mois, et je crois que ma montre a besoin d'être dépatraquée, elle aussi.

DOMINIQUE, s'éloigne de la cheminée et, continuant à regarder de tous côtés, s'arrête devant le piano.

Tiens ! unpiano... ah bah 1 pourquoi faire? (a Mascarat.) Qui joue du piano ici?

MASCARAT, stupéfait.

Hein! plaît-il? qui joue du pia... En voilà une question 1 Eh! pardine 1 c'est madame qui joue du piano...

DOMINIQUE.

Il paraît que l'on a appris le piano depuis mon départ... On a le temps d'apprendre tant de choses en quatre ans !

MASCARAT, à part.

J'y suis maintenant, ce n'est pas le monsieur de Perpignan qui devait venir pour la pendule, mais c'est sûrement le monsieur de Perpignan qui devait venir pour le piaDO.

DOMINIQUE.

Oh ! oh 1 que veut dire ceci ? Mes jambes fléchissent, mon cœur s'en va, c'est à croire... que je... vais me trouver

mal.

Il tombe assis à gauche.

MASCARAT.

Eh bien ! mais... il n'est pas gêné, le monsieur de Perpi- gnan... Hé! monsieur, si vous ne voulez pas vous faire con- naître, vous ne pouvez pas rester plus longtemps ici.

DOMINIQUE.

Bravo 1 voilà qui est bien parié ! Comment t'appelles-tu ?

SCÈNE I 3

MASCARAT.

Je m'appelle... je m'appelle comme mon parrain, et je vous préviens que si vous venez pour chercher de mauvai- ses raisons aux gens, il y en aura qui sauront vous ré- pondre.

DOMINIQUE.

Allons, ca!me-toi, fougueux montagnard. Voyons, sais-tu est ton maître?

MASCARAT.

Mon maître visite une de ses vignes à quelques pas de la maison, et j'aurai vite fait d'aller le quérir si je ne suis pas assez fort pour vous pousser dehors à moi tout seul.

DOMINIQUE.

Eh bien! écouto, mon garçon ; tu vas aller tout de suite chercher ton maître; tu lui diras que quelqu'un... veut lui parler ici-même...

MASCARAT.

Qui, quelqu'un?

DOMINIQUE.

Va toujours, il le verra bien; et pour tout le mauvais sang

que tu te fais depuis un moment, voici une belle pièce

blanche qui te rassurera sur mes intentions, (h lui tend un écu.)

Allons, prends, de quoi as-tu peur? Elle n'est pas fausse...

MASCARAT, prenant la pièce que lui tend Dominique.

Eh bien! là! aussi vrai que je m'appelle Mascarat... du nom de mon parrain... vous n'avez pas l'air d'un mauvais homme, et je veux bien vous contenter en allant pré\enir monsieur. Seulement... (n va à la porte à reculons.) comme en ne se connaît pas encore très-bien, et que, pendant mon absence, vous allez être seul à garder la maison, je m'en vas, avec votre permission, vous enfermer ici jusqu'à mon retour 1

Il sort bru?quement et ferme la porte. DOMINIQUE, se levant.

C'est cela, mon brave Mascarat, enferme-moi 1 L'idée est excellente I Encore un tour, 1

LE FRÈRE ÀINÉ

MASCARAT, dehors.

Co n'est pas que je me méfie, voyez-vous, non ! c'est seulement pour être plus tranquille; d'ailleurs, vous n'atten- drez pas longtemps .

bCÈNE II

DOMINIQUE.

Allons, Dominique, prépare-toi! l'heure est venue! Plus d'hésitation, plus de défaillance. Dis à ta tète d'être ferme, à ton cœur de ne plus broncher; songe que tu es parti de- puis quatre ans, que tu vas ia revoir et que c'est une terrible épreuve ! Elle va venir à toi, affectueuse et souriante ; elle va te dire: « Bonjour, mon frère... » en t'apportantson beau front, et toi, tu l'embrasseras ! tu m'entends bien, tu l'embras- seras! Puis tu vast'asseoir à leur foyer, entre ce frère que tu aimes comme un fils et cette femme que tu dois aimer comme une sœur, et chacun d'eux prendra une de tes mains avec tendresse, et alors les explications, et alors les grands reproches. Ils t'appelleront méchant!... Ils te diront avec des larmes dans les yeux : « Que t'avions-nous fait, Domini- que, que t'avions-nous fait pour nous quitter ainsi, au len- demain de notre mariage?... Est-ce notre joie qui t'a fait fuir? Ah! le cruel ami de nous laisser ainsi pendant quatre ans sans lettres, sans nouvelles, ignorant tout de lui, et ne pouvant lui apprendre rien de nous. » C'est ainsi qu'ils parleront, et toi, tu écouteras en souriant, et ton cœur ne battra pas plus vite au son de cette voix aimée; et ta main ne frémira pas au contact de cette main d'enfant, et rien dont tu puisses rougir ne se passera dans ton âme... Si tu fais cela, vois-tu, Dominique, décidément tu seras un homme très-fort ! (Tressaillant.) Hein ? on ouvre une porte !... Non ! personne (il commue à marcher avec agitation, puis s'arrêlant.)

SGÈNE II 5

Je parle de ma force et le bruit d'une porte me fait peur ! Eh bien!..- oui... j'ai peur! peur de la revoir, peur do l'aimer encore, peur de ne plus pouvoir partir si je l'ai revue une fois!... Oh !... non, non, je ne tenterai pas cette épreuve ; je m'en irai, je serai vaillant jusqu'au bout... Il y a parfois du courage à fuir... Quatre ans ne m'ont pas su 68 pour étouffer ma passion, huit ans me suffiront peut-être, et si ce n'est pas encore assez de ces huit années, eh bien ! Allons, ta place n'est pas ici, va-t-en. (il fait deux pas vers la port*, puis s'arrête.) Venir de si loin et s'en aller ainsi, sans les voir! Non, je ne puis pas ! (Il s'assied dans le fauteuil.) Je ne puis pas 1...

SCÈNE III DOMINIQUE, MASCARAT, ANDRÉ.

La porte du fond s'ouvre, André paraît avec Mascarat. Dominique sur le premier plan dans le fautenil, tourné de profil.

MASCARAT. au fond.

Tenez, monsieur, le voilà, toujours dans la même position. Oh ! vous pouvez approcher, il n'a pas l'air méchant.

André, qui a fait deux pas en avant, s'arrête et pousse un grand cri qui

fait bondir Mascarat en arrière.

ANDRÉ.

Dominique !

DOMINIQUE. Il s'est levé et, le visage inondé de larmes, tend les bras à André qui s y précipite.

André!... Ah! cher enfant.

Ils restent un moment dans les bras l'un de 1 autre. MASCARAT.

Il faut croire que ce sont d'anciennes connaissances ! S'embrassent-ils ! bon Dieu 1 s'embrassent-ils!

fi LE FRERE AINE

ANDRÉ.

Oh ! je t'en prie, laisse-mui te regarder. Il me semble que je ne t'ai jamais vu... Vraiment, c'est toi, Dominique, mon frère Dominique, notre Domé, comme nous disions.

DOMINIQUE, souriant.

Domé lui-même, en chair et en os... Tiens, que je t'em- brasse encore... Tu ne sauras jamais tout le bien que cela méfait de te revoir...

ANDRÉ.

Mais enfin, dis-moi comment?... quand? pourquoi? Parle- moi un peu, voyons ! Non, ne parle pas, assieds-toi d'abord, mets-toi là!... Tu ne t'en iras plus, n'est-ce pas?... Te voilà pour toujours, au moin??

DOMINIQUE.

Oui, oui, pour toujours !

ANDRÉ.

Tu ne nous quitteras jamais?

DOMINIQUE.

Jamais!

ANDRÉ.

Tu nous le promets?

DOMINIQUE, souriant. Je vous le promets.

ANDRÉ, allant et venant comme un fou. Ah 1 mon Dieu ! mon Dieu ! quel bonheur ! Dominique, Dominique est de retour. Comment me faire à cette idée- ? Dominique est de retour !

MASCARAT, à part.

Je n'ai jamais vu monsieur dans un état pareil; il pleure et il rit en même temps ; on dirait que l'autre lui a donné son mal.

DOMINIQUE.

Ah ! cher petiot, que c'est bon de te voir courir dans la maison, comme quand tu étais enfant.

ANDRÉ.

Oh ! je n'ai pas changé, je suis toujours enfant, tu verras.

SCÈNE III 7

DOMINIQUE.

Je le vois bien... Et moi, André, me trouves -tu changé?

ANDRÉ. Voyons... oui... un pe'U. (Dominique penche la tête.) 01) ! pauvre ami, déjà des cheveux blancs! Est-ce possible, à ton âge avoir des cheveux pareils!... Tu as donc bien souffert depuis que tu nous as quittés?

DOMINIQUE.

Moi?... souffert? allons donc! Est-ce que ça souffre, un vieux garçon?... Eh! non, ce sont les voyages qui m'ont blanchi... qui sait?... en passant par Terre-Neuve, (il montre son front.) un peu de neige aura tombé là-dessus et s'y sera bien trouvée I Bah! tout cela va fondre au beau soleil qu'il fait ici.

ANDRÉ.

Terre-Neuve ! Tu es allé à Terre-Neuve ! Parbleu ! je vous demande, en quatre ans on a bien le temps d'aller à Terre- Neuve, d'y aller plusieurs fois et même d'en revenir. Ah çà! mais... est ta voiture, sont tes malles? Par es-tu venu? car enûn...

DOMINIQUE.

Voici... Comme je tenais à arriver sans fracas pour vous surprendre un peu...

ANDRÉ, joignant les mains. Un peu I

DOMINIQUE.

J'ai laissé la chaise de poste derrière les oliviers de Saint- Vincent, et je suis venu tranquillement, en voisin, les mains dans les poches. Il faut maintenant que Mascarat fasse avan- cer la voiture jusqu'ici et descende mes bagages. ANDRÉ, vivement.

Tu entends, Mascarat ?

MASCARAT, qui se tenait respectueusement à 1 écart, s'approche.

Parfaitement, monsieur, (a part.) Des bagages ! il a des bagages!...

8 LE FRÈRE AINE

ANDRÉ, a Dominique.

Au fait, tu connais donc Mascarat, toi ? Pourtant, nous ne l'avons que depuis un an...

MASCARAT.

Dame! c'est moi qui ai eu l'avantage de recevoir mon- sieur

ANDRÉ.

Tiens! c'est vrai... je crois même que tu avais fermé toutes les portes de peur qu'il ne s'échappât. Tu as bien fait, Mascarat, tu as très-bien fait, on ne saurait jamais prendre trop de précautions avec ce gaillard-là.

MASCARAT, à part.

Très-bien!... il faudra que je le surveille, alors!...

ANDRÉ.

Maintenant, cours dire au postillon de faire avancer la chaise de poste. Tu monteras les bagages de M. Dominique dans sa chambre. Car tu sais, Domé, tu as toujours ta cham- bre, on n'y a pas touché. Seulement, il y fait bien froid. Veux-tu la mienne? Oui, c'est cela, la mienne. Après tout, suis-je bète ! prends toute la maison, si tu veux, elle est à toi, parbleu !

DOMINIQUE, riant.

Laisse-moi donc tran quille avec toutes tes chambres. Eh ! qu'importe je couche, puiàq. .3 je suis dans la maison de ceux que j'aime?

ANDRÉ.

Oui, oui, lu as raison... (a Mascarat.) Allons, va vite... va vite... et si tu rencontres, tu sais?... pas un mot?

MASCARAT.

Compris, (a Dominique.) Derrière les oliviers deSaint- Vincent, n'est-ce pas, monsieur ?

DOMINIQUE.

Oui, mon garçon. (Le rappelant.) A propos, Mascarat, dans la voiture, tu trouveras une petite boîte blanche... au lieu de

SCÈNE IV 9

la monter avec les autres, tu l'apporteras ici, tout de suite. (a André.) Une surprise que je réserve...

MASCARAT, avec un rire finaud. C'est pas ben malin de savoir à qui.

Il sort.

SCÈNE IV DOMINIQUE, ANDRÉ.

ANDRÉ, debout devant Dominique.

Quatre ans ! quand je pense qu'il y a quatie ans! Songe** tu à cela, Dominique, qu'on est resté quatre ans sans se voir. DOMINIQUE, avec uu peu d'embarras.

Pourquoi s'occuper du passé? Nous voilà réunis; qu'avons nous à désirer de plus?

ANDRÉ.

C'est égal, vois-tu, nous aurons beau passer ensemble tout le temps qu'il nous reste à vivre, il manquera toujours qua- tre années à mon comple. Tu me devras toujours ces quatre années-là. Oh 1 tu auras beau faire; tu me les devras tou- jours.

DOMINIQUE, souriant.

Allons, frère, ne m'accable pas... Tu vois bien que j'ai bonté, tu vois bien que je me repens... Ne me gronde plus, je t'en prie !

ANDRÉ.

Tu as raison, c'est fini ! je n'en parlerai plus. (Plus bas.) Pourtant, Domé, il faudra bien que tu m'avoues un jour ce qui t'a fait fuir notre maison, cetle maison nous avions juré de vivre et de mourir ensemble, celte maison papa et maman sont morts!... Voyons, que s'est-il passé là?... Car enfin, nous qui étions si heureux, si bien unis...

DOMINIQUE.

Assez, assez, je t'en supplie... Tes paroles me font mal» Écoute, André, ce que tu d&sires savoir, un jour tu le sauras,

1.

10 LE FRÈRE AINE

je te le promets; oui, un jour, je t'ouvrirai mon cœur, je te dirai tout, tout. Mais une autre fois, n'est-ce pas! Aujour- d'hui cet aveu me coûterait trop. Laissons cela, veux-tu? Parlons plutôt de toi, de vous, de ton bonheur et du sien; raconte-moi votre 'vie, cette belle vie que je veux connaître, et qui sera la mienne désormais. Oh ! comme nous allons vivre heureux, tous les trois !

ANDRÉ.

Oui, bien heureux I... Et dire pourtant que je t'ai détesté! Oui, j'ai passé des mois entiers à te détester, mais là, sin- cèrement. Le croirais-tu ? j'avais défendu qu'on prononçât ton nom devant moi; il est vrai que j'étais le premier à oublier cette défense.

DOMINIQUE, baissant la voix. Elle a bien m'en vouloir, elle aussi, n'est-ce pas?

ANDRÉ, s'arrête un moment et le regarde. Elle? Elle?... Tu parles de Suzanne?

DOMINIQUE.

Parbleu !

ANDUÉ.

Oh ! la pauvre âme, certes, non ! elle ne t'en voulait pas. Est-ce qu'elle a pu jamais en vouloir à quelqu'un?

DOMINIQUE.

C'est vrai, mais elle t'aimait tant qu'elle aurait bien pu me haïr un peu par amuir pour toi...

ANDRÉ.

Non, non, je ne le crois pas, je ne crois pas qu'elle t'en ait voulu... D'ailleurs, Suzanne ne parlait presque jamais de toi, elle ne prononçait ton nom que rarement, de peur de m'affliger sans doute.

DOMINIQUE, que ces derniers mots ont fait tressaillir. Oui, je comprends. (Court silence.) Gomme vous vous aimiez, André, quand je suis parti.

ANDRÉ, baissant la tête. C'est vrai, nous nous aimions bien.

SCÈNE IY il

DOMINIQUE, le regardant attentivement. Et maintenant, tu es toujours aussi heureux?

ANDRÉ.

Pourquoi me demandes-tu cela, Dominique ? Tu sais bien que je ne puis pas répondre.

DOMINIQUE.

Y songes- tu, frère? que viens-tu de me dire? Est-ce que ton bonheur n'est pas le mien? Pourquoi ne veux-tu pas que je te demande si tu es heureux?

ANDRÉ, avec effort.

Est-ce de mon bonheur présent, est-ce de mon bonheur passé que tu veux que je t'entretienne?

DOMINIQUE.

Je... ne... te comprends pas, André!... tes paroles sont singulières. A t'entendre, on dirait qu'il s'est passé dans ta maison quelque chose que j'ignore... ANDRÉ, effaré.

Comment! ... Tu ne sais pas ?

DOMINIQUE.

Quoi ? que veux- tu que je sache ? Moi, qui ai vécu qua- tre ans loin d'ici, à l'autre bout de l'univers! iMais parle, parle vite, je t'en prie, tu me fais mourir.

AN'DKÉ.

Ah ! misère et malheur !... et moi qui ne lui disais rien !... La joie de le revoir m'a donc rendu fou?

DOMINIQUE, à part, regardant autour de lui avec inquiétude.

Pourquoi Suzanne... n'est-elle pas ici?... (il court vers la portedu fond et appelle.) Suzanne!... Suzanne!... (Revenant subi- tement vers André.) Suzanne! est Suzanne, André?

ANDRÉ.

Mais Suzanne esi morte I

DOMINIQUE.

Morte!... Suzanne est morte! Que dis- tu làl c'est im- possible ! Ce n'est pas vrai; je t'en supplie, André, dis-moi que ce n'est pas vrai...

12 LE FRÈRE AÎNÉ

ANDRÉ.

Suzanne est morte !

DOMINIQUE.

Miséricorde ! Et c'est pour entendre cela que je suis re- venu... Ah! les pauvres absents apprennent parfois d'étranges nouvelles au retour, (silence.) Frère, donne-moi ta main, ta chère main dans la mienne. Va, le coup qui t'a frappé me frappe cruellement aussi, oh ! bien cruellement, je te le jure. Mais n'importe! A travers nos larmes, il faut encore bénir le ciel qui m'envoie vers toi pour t'aider à porter ta douleur. Quand on pleure à plusieurs, vois-tu, les larmes sont moins amères. (Laissant aller la main d'André.) Dis-moi,il y a donc bien longtemps qu'elle est morte que tu ne portes déjà plus son deuil ?

ANDRÉ, à demi-voix.

Il y a trois ans.

DOMINIQUE.

Trois ans... grand Dieu!

ANDRÉ.

Et impossible de te l'apprendre ; savais-je tu étais ? DOMINIQUE, gravement, après une panse.

C'est égal, frère, c'est égal, le deuil d'une affection pa- reille doit se porter éternellement. Tu as eu tort de quitter le deuil.

ANDRÉ, se détournant, à part.

Ah! maintenant, comment lui dirai-je? Gomment pourrai- je lui avouer?

DOMINIQUE, avec exaltation.

Certes, celui qui dira que ce n'est pas la main du Dieu sauveur des hommes, qui tout à l'heure m'a retenu ici, malgré moi, celui-là en aura bien menti... Morte !... morte!... Il y a de ces mots qu'on prononce sans couvoir les comprendre.

SC EN E Y 13

SCÈNE V DOMINIQUE, ANDRÉ, MASGARAT.

MASCARAT, dans la coulisse. Il chante.

Ah! qu'il est beau! (bis) Le postillon de

Il s'arrête sur le pas de la porte, affublé d'une veste de postillon, un fouet dans la main gauche, et portant une caisse sur l'épaule.

Messieurs, la voiture est à la porte, et...

ANDRÉ.

Va-t'en ! va-t'en ! MASCARAT, s'apercevant de l'émotion d'André et des larmes de Do- minique, à part.

Bon ! le vent a tourné... nous sommes à la pluie main tenant.

ANDRÉ.

M'as-tu entendu ? je t'ai dit de t'en aller.

MASCARAT, présentant la boîle à Dominique.

Mais, monsieur, c'est la boîte... la petite boite... qu'on m'avait dit d'apporter.

DOMINIQUE, relevant la tête.

Qu'y a-t-il encore? que nous veut celui-là? Ah! oui, oui, je sais ce qu'il apporte. Par ma foi, cela ne saurait venir plus à propos ! (Prenant la boite.) Devine ce qu'il y a là-dedans? C'est tout des bijoux, des colliers... des colifichets pour... la morte... (Rendant la boîte à Mascarat.) Les romanciers trouvent de ces choses-là, pourtant!

ANDRÉ, avec douceur.

Mascarat, va-t'en, je t'en prie.

MASCARAT.

Je m'en vais, je m'en \ ais.. . je voulais vous dire seulement que madame est dans sa chambre, et...

14 LE FRÈRE AINE

DOMINIQUE, stupéfait.

Madame !

ANDRÉ, s'élançant vers lui. Ou!... oui... je t'apprendrai... comment.

MASCARAT.

Et comme je me doutais que ces messieurs voulaient lui faire une surprise, je tenais à les prévenir avant qu'elle descendît.

CLAIRE, au dehors. J'ai deviné, je suis sûre que j'ai deviné.

MASCARAT.

Mais maintenant c'est trop tard... la voilà.

Il sort.

SCÈNE VI DOMINIQUE, ANDRÉ, CLAIRE.

DOMINIQUE, tournant le dos à la porte de gauche.

Madame !

CfaAIRE, à André. C'est lui, n'est-ce pas? c'est cet ingrat dont tu m'as tant pailé... Oh 1 je le reconnais bien, nous avons son portrait là-haut. (Allant à Dominique.) Bonjour, mon frère. DOMINIQUE, reculant, bas. Est-ce possible ! grand Dieu !

ANDRÉ, souriant timidement. C'est ma femme, Domé...

CLAIRE.

Dominique, c'est votre sœur.

DOMINIQUE.

Vous n'êtes pas ma sœur, madame.

ANDRÉ, suppliant. Dominique I

DOMINIQUE.

V ? sœur est morte.

SCÈNE VI 18

CLAIRE.

Voulez- vous que j'essaye de la remplacer ? DOMINIQUE, détournant la tête. Oh 1 non 1... je rêve ! je rêve!...

ANDRÉ, bas à Claire. Je vous en conjure, éloignez-vous un instant... une grande douleur l'accablo en ce moment. Tout à l'heure, plus tard, quand il sera plus calme... Venez, Claire.

DOMINIQUE, à demi-voix.

Claire!... elle s'appelle Claire; l'autre s'appelait Suzanne... Claire!... Suzannel Oh! le nom de Suzanne est bien plus beau.

ANDRÉ, à Claire.

Par grâce...

DOMINIQUE, très-doux.

Non! non! restez! restez! Je ne veux déranger personne ici; j'aurais mieux fait de ne pas venir, voilà tout...

ANDRÉ.

Partir! tu veux partir! Tu veux me quitter encore!... Mais que t'ai-je donc fait, mon Dieu!

DOMINIQUE.

11 faut que je parte.

CLAIRE.

C'est moi qui vous fais fuir, n'est-ce pas? Vous me haïs- sez donc bien?

DOMINIQUE.

Pourquoi vous haïrais-je, madame? Je ne vous connais pas, je ne veux pas vous connaître.

ANDRÉ, d'un ton de reproche. OhlDomé!...

DOMINIQUE.

Vous voyez bien qu'il faut que je m'en aille... si je restais un moment de plus ici, il pourrait m'échapper certaines pa- roles... qu'il vaut mieux pour vous que vous n'entendiez pas... *

Il Ta reri la porte.

4G LE FRÈRE AINE

ANDRÉ, se mettaat devant lui.

Voyons, frère, reviens à toi, parle-moi, dis-moi ce que je t'ai fait, ce que tu me reproches... Mais, au nom du ciel! ne t'en va pas ainsi !

DOMINIQUE, revenant avec lui sur le milieu de la scène.

Tu veux que je parle?

ANDRÉ.

Oui, je le veux.

DOMINIQUE.

Alors écoute. Te souviens-tu des belles histoires que je te racontais, quand tu étais petit? Tu t'en souviens, n'est-ce pas? Eh bien! c'est une histoire de ce genre que je vais te conter avant de partir. C'est la dernière, par exemple, la dernière. Écoute bien : Il y avait deux frères qui s'aimaient beaucoup... Le sort les ayant faits orphelins de très-bonne heure, l'aîné de ces deux enfants servait de père à l'autre et lui avait donné sa vie. Un jour pourtant, qui l'aurait cru! dans cette âme vouée à l'amour fraternel, naquit une affec- tion d'un autre genre. L'aîné des deux frères aima; il aima éperdûment, mais tout d'abord lutta contre son amour. Le pauvre homme se disait que c'était mal, qu'il n'avait pas le droit d'être épris de la sorte, que son ancienne affection allait être sacrifiée à la nouvelle, et mille beaux scrupules de ce genre. Or, tandis qu'il luttait ainsi dans le plus profond de son âme... et la lutte était rude, car la passion le tenait bien! son frère, un matin, vint se jeter dans ses bras avec le beau cri de guerre des amoureux de vingt ans : J'aime et je suis aimé! Et le nom de celle que tu aimes? lui demanda l'aîné en souriant. Ce nom, quand il le sut, le fit devenir tout pâle... ils aimaient la même femme tous les deux. ANDRÉ, s'élançant vers lui.

Que dis-tu?

GLAIRE, bas.

Je comprends maintenant.

SCÈNE VI il

DOMINIQUE.

Devant l'aveu de son frère, l'aîné de nos amants crut de- voir refouler sa passion dans son âme. Comme il n'avait parlé de cet amour à personne, personne ne sut ce qu il souffrit. D'ailleurs, il parait qu'il fit très-bien les choses, et ceux qui étaient près de lui l'ont toujours vu sourire... Pendant un mois, les autres s'aimèrent sous ses yeux... il re- garda tout en souriant. Pendant un moi*, on parla d'avenir et de bonheur devant lui. ..il écouta tout en souriant. Le jour des noces arriva, il souriait encore. Le prêtre unit les deux amants, il souriait toujours. Mais quand le soir fut venu, un peu las d'avoir tant souri et ne pouvant sourire davantage, le pauvre aîné s'enfuit de la maison paternelle, en pleurant toutes les larmes de son corps.

ANDRÉ, sanglotant.

Tais-toi!... Tais-toi!...

DOMINIQUE.

Le malheureux erra pendant quatre ans... pendant quatre ans, il essaya d'oublier; il oublia peut-être. Au prix de quels tourments? au prix de quelles fatigues? l'histoire na le dit pas. On raconte seulement qu'un jour, se sentant le cœur plus calme, cet homme voulut tenter une dernière épreuve et voir s'il pourrait vivre à côté des deux époux. Et alors, il revint, et alors... et al... Non! décidément cette histoire est trop *<riste... Je n'irai jamais jusqu'au bout...

Silence. ANDRÉ, s'approchant de lui.

Dominique, mon frère, au nom de notre vieille affection... DOMINIQUE, sans l'écouter.

Tu voulais savoir pourquoi j'étais parti ce fameux soir d'il y a quatre ans; maintenant, tu le sais. (Baissant la vqix.) Je suis parti, parce que tu m'as dit que tu l'aimais; mais tu as menti, tu ne l'aimais pas! Ah ! c'est que j'ai le droit d'être difficile... Voyons, crois-tu que j'aurais fait ce que tu as fait, moi? Si

18 LE FRERE AINE

j'avais eu comme' toi, le bonheur de posséder ce trésor; si, comme toi, j'avais eu la douleur de le perdre, aurais je son- gé à le remplacer! Dis, le crois-tu?... Voilà! moi, je l'aimai3, et toi, tu ne l'aimais pas. (Brusque.) L'as-tu rendue heureuse, seulement? Ah! c'est que je te connais maintenant!... j'ai fait le tour de ton cœur. Tiens, il est grand comme ça, ton cœur.

ANDRÉ.

Dominique, je t'en supplie, tais-toi... tais-toi... Je ne puis pas t'entendre plus longtemps me parler de la sorte.

DOMINIQUE.

Oh! j'ai fini; tu ne m'entendras plus. J'ai dit tout ce que j'avais à dire. Maintenant, je vous prie de faire descendre mes malles et de dire aux postillons d'atteler.

CLAIRE, à André.

C'est impossible!... il ne peut pas s'en aller ainsi. ANDRÉ, avec un sanglot.

Il faut vous occuper de ce départ, Claire; moi, je n'en au- rais pas le courage.

Ils sortent par la porte de gauche.

SCÈNE VII

DOMINIQUE, ,eul.

Pleurez, pleurez... toutes vos larmes ne me fléchiront pas. Votre maison n'est plus la mienne et je n'y saurais rester une minute de plus. N'y songez pas; c'est impossible ! (Triste.) Im- possible!... c'eût été bieu bon, pourtant, de vivre ici, pres- qu'à côté d'elle, d'aller lui porter des fleurs chaque jour et

SCÈNE VIII 19

de les lui offrir à genoux. Ah 1 dites-moi tout ce que vous vou- drez, dites-moi qu'il n'y a plus rien là-dedans, que l'âme s'est envolée, que celle que j'aime est là-haut ! (Où, là-haut? C'est si grand, là-haut!) Moi, je ne vous répondrai qu'une chose : c'est qu'on a mis Suzanne là, et qu'à l'idée de m'é- loigner de là, je sens tout mon cœur qui se brise...

Il pleure debout, devant la croisée qui donne sur la campu^ûe.

SCÈNE VIII

DOMINIQUE, CLAIRE.

CLAIRE, sans oser avancer. Monsieur Dominique! (Bas.) Les forces me manquent, mais il le faut; allons, du courage! (Elle ferme la porte derrière elle.) Monsieur Dominique!

DOMINIQUE, se retournant vivement. Dieu!... cette femme!... encore!...

CLAIRE.

Vous l'avez dit, c'est moi... c'est... cette femme... Pendant qu'on attelle, vous avez encore cinq minutes à passer ici... je venais voir si vous ne désiriez rien.

DOMINIQUE, très-froid.

Rien, absolument, madame, je vous remercie.

CLAIRE, déconcertée. En ce cas, je me retire... (Elle fait mine de s'en aller, puis s'ar- rête.) J'avais songé à vous faire servir une collation avant votr« départ...

DOMINIQUE, avec un peu d'impatience. Encore une fois, je n'ai besoin de rien. (Plus doux.) Je vous salue, madame.

CLAIRE, sourire triste.

Non, tenez, décidément je ne m'en vais pas encore.

20 LE FRÈRE AINE

DOMINIQUE.

Mais enfin, madame, que voulez-vous de moi? Jevousaidit tout à l'heure, que je ne vous connaissais pas... que je ne vou- lais pas vous connaître... pourquoi ne pas vous en tenir là? Il faudrait cependant ne pas pousser les gens à bout. Vrai- ment, les femmes ne sont pas généreuses.

Dominique se dirige vers la porte. CLAIRE, vivement.

La voilure n'est pa^ là... j'ai dit qu'on vous prévînt quand elle serait prête. Mais, d'ici là, vous écouterez ce que j'ai à vous dire. Oh! vous en passerez par là, je vous préviens! Vous me tuerez plutôt que de vous laisser partir sans m'en- te ndre.

DOMINIQUE, après l'avoir regardée un moment.

C'est vrai, j'oubliais que, dans tout ceci, il y a un orgueil de femme en jeu... Oui, je comprends, vous avez beau me haïr et dans le fond du cœur me souhaiter bien loin d'ici, entre vous et moi maintenant c'est une partie engagée. Vous la perdez si je pars; mais si je reste, quel triomphe! (S'asseyant.) Parlez, madame, je vous écoute.

CLAIRE.

Ce n'est pas dans mon orgueil de femme que vous me frap- pez en partant, c'est dans mon cœur d'épouse. Si, comme vous le dites, mon orgueil seul était en jeu dans tout ceci, je ne serais pas venue l'exposer à de nouveaux outrages, à de nouvelles meurtrissures. Mais c'est bien de l'orgueil d'une femme qu'il s'agit!... (Elle s'avance hardiment.) Il s'agit d'André, de notre André qui pleure et qui souffre... C'est vous qui le faites pleurer, c'est vous qui le faites souf- frir!... Et moi, je ne le veux pas, et moi, je vous le défends... entendez-vous, je vous défends de me le torturer ainsi... D'abord vous n'en avez pas le droit, et pour faire ce que vous faites, il faut être un méchant ou un fou ! (Elle s'arrête, le regarde et pousse un cri.) Ah! mon Dieu! qu'est-ce que je dis

SCÈNE VIII 21

là, maintenant!... (s'élançant vers lui.) Ce n'est pas vrai, ne m'écoutez pas. C'est moi qui suis folle, et tout ce que je dis vous le prouve bien. (Elle pleure.) Mon Dieu! moi qui devrais être à vos genoux et vous supplier à mains jointes, voilà que je vous injurie et que je cherche de mauvaises paroles à vous dire... Et pourtant, si je pouvais vous ouvrir mon âme, vous n'y verriez que du respect et de l'admiration pour vous. Oui, vous avez raison, je le sens bien... il eût été plus digne pour André d'être fidèle à sa douleur. Oui, vous avez le droit de lui demander compte de sa conduite et de vous indigner de sa défection... Mais, croyez-moi, ce n'est pas André qu'il faut punir .. C'est moi, c'est moi seule... Si vous saviez tout ce que j'ai fait pour qu'il m'aimât; si vous saviez tout ce que j'ai fait pour qu'il oubliât... si je vous disais... Hélas! j'en ai déjà trop dit, et maintenant, vous ne voudrez plus m'entendre.

DOMINIQUE, voix douce.

Ce n'est pas moi qui vous interromps, madame; relevez- vous, je vous en prie, relevez-vous et continuez. CLAIRE, se relevant.

Vous le voulez, vraiment?... Oh! alors, je vais tout vous dire; et puissé-je vous convaincre, vous qui êtes notre juge, qu'il n'y a de coupable ici que moi...

DOMINIQUE.

Je vous écoute.

CLAIRE.

Quand j'ai connu votre frère, monsieur, son deuil avait un an déjà; mais, comme Dieu m'entend! après un an, ses lar- mes coulaient encore, et sa duuleur n'avait pa> vieilli d'un jour. Jamais veuvage plus austère. Il vivait seul ici dedans, à l'écart de toute joie. On ne le voyait nulle part, et sa maison était comme sa vie, close pour tous. Quelquefois, cependant, il descendait jusqu'au village. Ces jours-/à,il ve- nait s'asseoir à un foyer bien humble et bien paisible!... C'est chez le vieux Bénédict, mon tuteur et mon oncle, et le jour

22 LE FRERE AINE

même de mon arrivée dans la maison, que je rencontrai André pour la première fois. Je le vois encore, assis dans un coin du salon, silencieux et velu de noir. Il était si triste, il me fit tant de peine, que j'eus tout de suite envie d'aller à lui et de le consoler. Ah! cette pauvre chère tète, pâlie, amai- grie par la douleur, si vous aviez pu la voir, si vous aviez pu la voir comme moi!...

DOMINIQUE, bas, très-éma. Mon pauvre enfant!

CLAIRE.

Hélas!... vous le savez, monsieur; nous autres femmes, la pitié a bientôt fait de nous conduire à l'amour... J'avais à peine vu votre frère trois fois, que déjà je l'aimais de toute mon âme... Lui ne s'en doutait guère, je vous jure, et sa pensée était bien loin de moi. Ma présence dans la maison n*avait pas interrompu ses visites; voilà tout. J'avais beau faire, je n'existais pas pour lui... je crois qu'il ne m'avait pas vue... cela ne m'empêchait pas de l'aimer, bien sûr, mais je souffrais! Oh! que je soutirais!... Un soir qu'il était à la maison, silencieux et dans son coin, à l'ordinaire, je vins m'asseoir à mon piano, et machinalement, presque sans y songer, je me mis à chanter un vieil air de nos montagnes que j'aimais parce qu'il était triste... A peine eus-je achevé, qu'André s'approcha de moi et me demanda d'une voix al- térés, si je voulais lui dire cet air encore une fois... et moi je chantai, monsieur, je n'en avais pas envie, je vous assure, mais déjà je ne savais rien lui refuser.

DOMINIQUE.

Et alors?

CLAIRE.

Et a!ors, comme je vous le dis, je chantai; et ce fut pour lui une émotion terrible de m'entendre. Je le vis tomber à genoux, cacher sa tète, fondre en larmes, et comme je m'approchais pour le calmer, il m'avoua, parmi ses pleurs,

SCÈNE VIII 23

que je venais de chanter l'air favori de sa Suzanne, ef que j'avais toute sa voix... Dès ce moment, je devins la confi- dente de sa douleur, et nous parlâmes de Suzanne tous les jours. Qae de fois je l'ai vu pleurer en prononçant son nom; que de fois il a juré devant moi qu'il n'en aimerait jamais une autre. Pareils aveux brisaient mon cœur, vous pensez 1 Mais, lui, il ne m'en était que plus cher. Peu à peu, sans qu'il s'en aperçût, l'habitude lui vint de nos tristes confi- dences. Ma présence lui était plus nécessaire chaque jour... 11 est vrai de dire aussi, qu'aveuglée par l'amour et tout entière au désir d'entrer toujours plus avant dans ce eœur, tous les moyens m'étaient bons, même les plus misérables. (Baisant la voix.) Le croiriez-vous, monsieur? J'avais appris par lui comment, de son vivant, la chère morte allait vêtue. Je savais de quelle façon elle portait ses cheveux blonds... Et moi, sans qu'il s'en doutât, j'avais adopté les coiffures de Suzanne, et je m'habillais toujours de sa couleur.

DOMINIQUE, frissonnant. Ahl...

CLAIRE.

Je me rappelle encore certaine robe en mousseline blanche, que je mettais en ce temps-là et qui m'a fait verser de belles larmes, allez...

DOMINIQUE, se levant. C'est horrible t.. .

Il passe à droite. Claire se lève. CLAIRE.

Maintenant, que vous dirai-je que vous n'ayez deviné?... Après un an de lutte, de patience, d'angoisse, ce que je sou- haitais arriva enfin... Un jour, André pleura sur mon épaule; le lendemain il tombait dans mes bras, et je me croyais heureuse pour toujours, quand ce matin vous êtes apparu, ?t voilà tout mon bonheur qui s'est écroulé.

Elle pleure.

24 LE FRÈRE AIMÉ

DOMINIQUE, un peu émi, mais calme en apparence. Ne vous désolez pas ainsi, madame; je conviens que mon arrivée a pu troubler un moment la paix de votre maison ; mais enfin, je m'en vais, et rien ne vous empêchera d'être heureuse désormais.

CLAIRE.

Heureuse, hélas!... Vous savez bien que je ne peux plus l'être si vous partez... mais non, c'est impossible! Vous ne vous en irez pas. Vous m'avez fait assez de mal ce matin, vous ne serez pas cruel jusqu'au bout! Je vous en prie, mon- sieur, je vous en supplie.

SCÈNE IX

DOMINIQUE, CLAIRE, ANDRÉ.

ANDRÉ, qui a entendu les dernières paroles de Claire, se plaça entre elle et Dominique. Assez, Claire.

CLAIRE.

André!

ANDRÉ.

Assez d'humiliations et de larmes, nous avons su vivre heureux sans lui, nous le saurons encore.

DOMINIQUE.

Eh bien! madame, vous l'entendez? Voilà qui vous ras- sure.

CLAIRE.

Ne le croyez pas, monsieur. Si vous partez, il ne me par- donnera jamais!

SCÈNJî IX 25

ANDRÉ.

Vons pardonner, Claire!... Est-ce que vous êtes coupable!.. Non, si quelqu'un a besoin de pardon, c'est celui qui depuis ce matin se pose ici en accusateur et en juge, (a Dominique.) Car, enfin, qui es-tu? qui t'envoie? au nom de qui parles- tu? et de quelle suprême justice te crois-tu donc l'instru- ment? Est-ce la justice de Dieu que tu crois représenter ici? Dieu t'a-t-il donné mission pour venger les morts qu'on ou- blie, et punir les vivants dont le temps a calmé la peine. Non, non, celui qui voit notre faiblesse n'a pas tant exigé de nous. Ce n'est pas Dieu qui commande les douleurs éter- nelles, ni les regrets inconsolables. Je ne te reconnais pas pour le justicier de Dieu. Tu n'es pas un juge pour nous, tu n'es pas un vengeur pour Suzanne... Tu n'es qu'un homme qui souffre et qui veut faire souffrir.

CLAIRE, suppliante.

André!... Ton frère 1

ANDRÉ.

Ah! je l'ai bien écouté tout à l'heure; il faut qu'il m'é- coute à présent. C'est pour me punir d'avoir aimé Claire que tu t'en vas. Selon toi, j'aurais garder mon deuil, ne plus aimer, souffrir toujours. Est-ce qu'on est maître de ces cho- ses? Doit-on aimer, ou ne pas aimer? On aime, et rien de plus. Tu lui en veux à elle d'avoir pu sécher mes larmes? Tu m'en veux à moi, de m'ètre laissé consoler. Mais alors que n'étais-tu pour me défendre contre elle, pour me garder contre ses charmes? Tu es fort, toi, tu es brave; mais moi., tu sais bien que je suis faible, tu sais bien que je suis lâche... mon cœur est grand comme ça... C'e?t toi qui me l'as dit... que veux-tu? Cette fois encore, j'ai dté faible, j'ai été lâche; mais je bénis ma lâcheté, car je lui dnvrai le bonheur de ma vie. Claire, ma chère femme, ne pleurez plus, ne tremblez pas. Je vous jure que je vous aime, et que rien ne m'est pré- cieux au monde comme cette petite main que je serre contre mon cœur.

2

26 LE FRÈRE AÎNÉ

DOMINIQUE, sourdement.

Serre-la bien alors, pour que cette fois rien ne vicnno pas te l'enlever.

ANDRÉ.

Venez, Claire, laissons ce cœur implacable. 11 ne sait rien de vous, il ne sait pas quelle femme vous êtes et que vous avez sur terre la mission de consoler.

DOMINIQUE.

Je n'aime pas ces consolatrices, elles font trop vite ou- blier.

ANDRÉ.

Elles font oublier, peut-être, mais elles n'oublient pas. Sass-tu qui, depuis un an, a pris soin du tombeau de Su- zanoe?

DOMINIQUE.

Que veux-tu dire?

ANDRÉ.

Sais-tu qui lui porte les fleurs dont sa tombe est couverte? Tiens, la voilà, c'est elle; depuis un an, elle n'a pas manqué une fois à ce pieux pèlerinage.

CLAIRE.

Comment, tu savais?...

ANDRÉ.

J'ai surpris ton secret, chère âme, et je t'en ai aimé plus encore.

DOMINIQUE.

Ah! voilà de simples fleurs qui, pour moi, sont plus élo- quentes que toutes les larmes. Ce jue vous avez fait est bien, madame, et je comprends iuaintenant combien j'ai été cruel et injuste envers vous... Il faut me pardonner. Tout ce que j'apprends depuis ce matin est si effroyable, si imprévu! Songez donc, c'est terrible de recevoir des coups pareils.

SCÈNE X £7

SCÈNE X DOMINIQUE, ANDRÉ, CLAIRE, MASCARAT.

MASCARAT.

Madame, j'ai descendu les bagages et les postillons sont là.

CLAIRE.

Va-fen l

MASCARAT.

C'est qu'il se fait tard, et vu la méchanceté des routes, ils voudraient bien s'en retourner avant qu'il fit noir.

DOMINIQUE. C'est bien, j'y vais... (il descend vers le fond.

CLAIRE, joignant les mains» Dominique!...

ANDRÉ.

Mon frère!...

DOMINIQUE.

Non, non, pour vous comme pour moi, il faut que je parte, il le faut... Nous ne pouvons pas vivre ici tous les trois.

CLAIRE.

Mais si je m'arrange pour que vous ne me voyiez pas, pour que vous ne m'entendiez jamais; si je parviens à vous faire oublier que j'existe tant je tiendEai peu de place, tant je me ferai petite...

ANDRÉ.

Tu l'entends, la chère créature. Comment pourrais-tu t'en aller après cela?...

28 LE FRÈPE AINE

DOMINIQUE.

Ah ! tenez, vous me brisez le cœur tous les deux. Vous ne voyez donc pas tout ce que je souffre à m'arracher d'ici... Vous ne comprenez donc pas que je tiens à cette maison par toutes les fibres de mon âme, et qu'en m'en allant, je laisse un lambeau de moi-même dans tous les coins.

CLAIRE.

Eh bien ! non, vous ne partirez pas. C'est ici la maison de Suzanne, et puisque nous ne pouvons y vivre tous les trois, vous seul devez l'habiter.

DOMINIQUE.

Comment?...

ANDRÉ.

Elle a raison, frère, elle a raison ; toi, lu ne peux être heureux qu'ici. Nous, nous avons le monde entier pour nous aimer.

DOMINIQUE.

Quoi! vous feriez cela... vous me laisseriez cette ma- sonl... Mais vous?...

CLAIRE.

Ah ! sans aller bien loin, nous avons la maison du vieux Bénédict nous nous sommes vus pour la première fois.

DOMINIQUE.

Claire I Claire! je suis vaincu, donnez-moi votre main.

(Tendant à André l'autre main.) Tu l'avais bien dit qu'elle a la

mission de consoler. Oui, je l'accepte, enfants, votre sacri- fice; mais, en échange, tout ce que j'ai vous appartient, je n'ai plus besoin de rien au monde. Pardonnez à ce pauvre fou tout le mal qu'il vous a fait, et puisque partout ailleurs qu'entre ces murs vous aurez le droit de vous aimer, ai- mez-vous sans remords et sans scrupules. Maintenant, grâce à vous, ma vie va avoir un but. Il faut un veuf à cette

SCfcNE X 29

morte, quelqu'un qui se souvienne et qui porte son deuil ; ce vevf, ce sera moi, moi, qui l'ai tant aimée et qui vais enfin pouvoir le lui dire ! je vais vivre seul ici, dans cette mai- son où tout parle de Suzanne ; je souffrirai... je pleurerai... jamais je n'aurai été si heureux.

M AS CARAT, à part. Je continue à n'y rien comprendre. C'est égal, cet exalté- a une manière de dire les choses!...

Il s'essuie les yeux. André. Mais, quoique séparés, nous nous verrons souvent, n'est- ce pas, Domé?...

DOMINIQUE. Souvent. (Bas.) Mais jamais ici. (S'approchant de la croisée, et regardant du côté du cimetière.) Ah ! Suzanne, Suzanne 1 Ce sera une singulière histoire à dire que celle de ce pauvre homme qui était veuf et n'avait jamais été marié.

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2216 F6 1895

Daudet, Alphonse Le frère aine

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