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LE NOUVEAU

POUR SERVIR DE SUITE A

L'ANCIEN CONSERVATEUR. TOME IX.

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LE KOUVEAU

CONSERVATEUR

BECUSIX. ECCLÉSIASTIQUE, PHILOSOPHIQUE ET LITTÉRAIRE

Quod bonum est , tenete. 1 . Thessal. 5 , 1 2 .

TOM. IX.

LOUVAIN,

CHEZ VANLINTHOUT ET VANDENZANDE. 1834.

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LE NOUVEAU

CONSERVATEUR BELGE.

SAINT FRANÇOIS D'ASSISES, TROUBADOUR.

PAR J. GOERRES (1).

Que le fils de Pierre Bei'nadone d'Assises ait e'te' un des grands saints de l'Eglise ; qu'il ait cre'e' un ordre religieux auquel il imposa pour règles de tons les jours de la vie ces conseils e'vange'iiqnes que le monde laisse reposer au-dessus de lui comme un ide'al moral hors de la porte'e humaine; que cet ordre, étendant ensuite ses rameaux sur toute la terre , ait fait de saint François le père spirituel d'un peuple innombrable, et, par là, un personnage historique universel, c'est ce que per- sonne n'ignore; mais qu'il ait été' en outre un poète distingue', un véritable troubadour, à peine un ou deux le savent- ils : c'est pourtant ce que les poésies contenues dans cet article

(i) Trad. de l'allemand ; Revue Européenne , tom. VII , pag. 65 et 325. Parmi cette foule innombrable d'articles de tous genres que Gœrres jette à pleines mains dans les journaux et recueils de rAllemagne depuis bientôt quarante années , un des plus remarquables , sans aucun doute , est celui qui a paru sous le titre de Saint François d'Assises , troubadour j dans le Catholique de Spire , en 1826. Dès la première page, on sent que ce sujet est pour lui une affaire de cœur , qu'il s'en saisit con amore et qu'il va le traiter de même. Aussi quelle abondance de pensées , quel éclat d'images , quelle vivacité et quelle fraicbeur de sen- timens ! Vous diriez que , lorsqu'il a écrit ces lignes admirables , le Sé- raphin de la terre , que l'on invoque sous le nom de François d'Assises, posait devant lui , l'inspirant et réchauffant de la lumière de son visage angélique , tel en un mot que l'a révélé le sublime pinceau d'Overbceck.

Q S. FRANÇOIS D ASSISES,

montreront au lectenr sans préjuges et d'un esprit libre et droit.

Ne' dans l'année 1182, mort en 1226, toute la vie de l'homme de Dieu s'écoula au milieu de cette e'poque pleine de mou- vement , de bruits de guerre , et de cbants poe'tiques , telle que le monde n'en avait point encore vu. Il n'est pas e'tonnant que lui aussi se soit trouve' saisi par l'e'branleraent ge'néral , et qu'a- lors qu'un printemps d'amour et de poe'sie s'e'pandait sur la terre, le rossignol ait senti la me'lodie et l'amour de'border de son sein. C'e'tait le temps de Richard Cœur-de-Lion et de Sa- ladin , le temps une moitié du monde heurtait contre l'au- tre sur mille champs de bataille; oii l'islamisme et le chris- tianisme se livraient pour l'empire du monde , la sanglante lutte des croisades ; la parole du prophète re'gnait depuis les frontières les plus recule'es de Flnde Jusqu'aux montagnes de la Gallicie , et les peuples turcs , ces Germains de l'Asie , ne la dc'fendaient pas moins vaillamment que les Arabes avec leurs bonnes épe'es. Contre eux , rassemble'es dans une vaste migra- tion , les nations de l'Europe rajeunie combattaient pour l'É- vangile : l'empire et l'Eglise, divise's d'ailleurs par tant de querelles, re'unis cette fois, marchaient de concert au combat. Ainsi le monde d'alors, aussi loin que l'embrasse Ihistoire, était partage' en deux par l'opposition la plus profonde, et les temps compris entre ces grandes masses historiques devaient exercer sur tout ce qui se trouvait dans leur sphère la force de de'composition la plus puissante : la nature spirituelle e'tant par reraue'e jusque dans ses plus intimes profondeurs, il se faisait dans le monde comme une nouvelle cre'ation. Sons le souffle de l'esprit divin fleurissait alors, dans les cœurs ardens, ce jardin de la poe'sie, le bocage sacre' qui entourait TEglise, le paradis de l'époque nouvelle , non plus comme le premier la demeure de l'innocence bienheureuse , mais le refuge de toules les âmes blessées par la douleur. Le jardin poétique de l'Allemagne chrétienne brillait dans tout son éclat. A la cour des empereurs souabes et de leurs puissans vassaux, les grands poètes populaires avaient formé et élargi le cycle de son anti- que épopée : et, pendant que le fleuve brillant s'épanchait à

TROUBADOUR. 7

travers la nation , l'essaim des Minnesingers e'tincelait sar ses Jbords coiiiiuc les vers luisans d'une nuit dMte'. Par intervalle, les Scaldes du nord tiraient de leurs vieilles harpes de ge'ant des sons qui s'entendaient au loin. Les Normands, qui, de leurs vallées sauvages , s'e'taient re'pandus d'abord dans les Gaules , ensuite sur la tei're des Angles, couronnèrent leur roi au cœar de lion des couronnes qu'eux-mêmes avaient tresse'es et de cel- les qu'ils avaient conquises sur les Bretons, les Saxons, les Danois, pendant que les aventuriers de même race, qui s'e'- taient fondé un empire dans l'Italie du sud , jetaient aussi la semence du nord : ces esprits puissans avaient encore excite', de mille manières, ceux qui habitaient une patrie française et appelé' les Trouvaires , qui , à leur tour , re'veillèrent plus avant dans le sud les troubadours , dont la voix riche d'har- monie cre'a la poe'sie provençale. Nostradamus, parlant de l'an- ne'e iiSa oh Barberousse sie'geait avec gloire et splendeur sur le trône impe'rial ; s'exprime ainsi, p. i32 : « Ce fut de ce » temps que la poe'sie provençale commença de se montrer » en honneur, et de re'sonner he'roïqnement sous les belles et » doctes rithmes dinfinis gentilshommes et personnages de » haute qualité', qui se mirent à vulgairement romanser et » poe'tiser, puis à chanter leurs belles et agréables inventions » sur leurs lyres et instrumens; dont ils furent appelés Troa- « badours ou inventeurs , Violars , Juglars , Musars et Comics. » L'empereur lui-même, que son royaume de Bourgogne met- tait en relation fréquente avec le sud de la France , avait fait connaissance avec cette poésie à la cour de Béranger , et y avait pris tant de goût qu'il s'y exerça et composa ce dixain connu :

Plas rai cavalier Francez

E'Ia donna Calhalana , etc. , etc.

Depnis lors fleurirent dans ce pays des poètes sans nombre , réunissant souvent dans une seule et même personne le chan- teur , l'inslramentiste et le composileur, quelquefois se par- tageant les rôles , et comme les abeilles de fleur en fleur por-

Q S. FKA딂OIS d'assises ,

tenl la poussière fécondante , ils portaient leurs chansons de château en château , re'jouissant les esprits et les portant k les imiter. L'Italie parcourue en tous sens par des arme'es de croi- se's en relation continuelle avec les Germains dans leurs expe'- ditions militaires et leurs voyages à Rome, posse'dant elle-même un si riche fond poe'tique , ne pouvait pas rester sans voix quand une voix pleine de vie re'sonnait si près d'elle. Surtout alors laLombardie e'tait, ainsi qu'aujourd'hui, comme un pont qui conduisait en France on en Allemagne. Les jongleurs sillon- naient le pays et y re'pandaient leurs chants comme une se- mence de poe'sie. Dans un tenson entre le troubadour Raimband de Vaqueiras , et Albert , marquis de Malespin , ce dernier ar- gumente contre le premier :

Mas vos ai vist cen vetz per Lombardia Anar a pe a ley de croy joglar.

« Ne t'ai -je pas va cent fois courir la Lombardie à pied, comme un mise'rable jongleur. » ( Raynouard , choix des poe's. orig. des troub. VII, p. igS.) Et les semences que re'pandaient ces jongleurs prenaient d'autant plus facilement racine, qu'a- lors l'italien, le provençal, l'espagnol et les autres dialectes latins se rapprochaient beaucoup plus' qu'aujourd'hui , à tel point qu'en i2iy ce même Raimhaud pouvait composer une chansonella dont les diffe'rentes strophes e'taient eu provençal , en toscan , en français , en gascon et en espagnol, et qui vrai- semblablement e'tait comprise de la plupart des auditeurs. L I- talie , sur laquelle venaient se confondre les flots d'harmonie qui montaient du Nord lombard , devait se joindre à ce chœur que tant de voix faisaient re'sonner dans toute l'Europe.

Ce mouvement des esprits s'e'tait aussi fait sentir à Assises , situe sur la route qui conduit du nord a Rome ; et Bernadone n'y était point resté e'tranger. Fils d'un riche ne'goclant , Jl di- rigeait avec succès le commerce de son père ; mais doue' d'un esprit vif, d'un caractère aimable, ge'ne'reux jusqu'à la prodi- galité, d'une tournure gracieuse, d'une figure noble, il pos- sédait en même, temps la courtoisie des classes éieve'es dont sa

TROUBADOUR.

9

classe était loin d'être exclue. Ayant pour socie'te' plusieurs amis de même caractère, il mena avec eux, jusqu'à sa vingt- cinquième année , au milieu des festins , des ris et des chan- sons, une vie joyeuse mais non dissolue ^ car lors même qu'il vivait au milieu des plaisirs, il ressentait de'jà de temps à autre le souffle de cet esprit qu'il e'tait pre'destiné à re'pandre. Les chants qui re'sonnaient à la table de la joviale troupe e'taient sans doute des chanso!)S d'amour et des sirventes provençaux. François, comme nous l'apprennent ses biographes, comprenait le français (Histor. trium soc. c. lo) et il aimait à le parler, quoiqu'il ne le parlât pas très-couramment; lorsqu'il se mit à Rome parmi les mendians, il demandait l'aumône en cette lan- gue comme il le fit plus tard pour ses trois e'glises. Après sa conversion, il traversait un jour une e'paisse forêt il chan- tait à voix haute les louanges de Dieu en français; des voleurs lui ayant demande' qui il était , il se nomma le he'raut de Dieu. Il chantait souvent des chansons provençales, mais sur des su- jets religieux. Plusieurs troubadours ont compose' des poe'sies de ce genre; ainsi , parmi les contemporains du Saint, Foul- quet de Marseille, dont Raynoiiard nous donne les deux mor- ceaux : Scnher Dleiis quefczist Adam, et Vers Dieus , el Vos- tre nom e de Sancta Maria ; Perdigou , de qui est le beau chant à Marie : Verges en bon hora ; Raimbaud , de Vaquei- ras : Ta hom près ni dczeret , etc. , et une infinité d'autres. Plus tard François visita le pays de ces poètes , envoyé par Innocent III pour convertir les Albigeois, comme nous l'ap- prend Nostradamus, p. i6y ; seulement celui ci se trompe lors- qu'il rapporte ce voyage à l'anne'e i2o5, taudis qu'il eut lieu re'ellement entre 12 13 et 121'j.

Etant ainsi habitue' à celte j)oe'sie , ses formes durent d'abord s'offrir à lui lorsqu'il se sentit presse' de rendre par des paroles les sentimens qui l'agitaient intérieurement : ne'anmoins, avec son éducation et son genre de vie , il n'avait point trouvé le temps de s'instruire à l'école des maîtres et de s'approprier la connaissance parfaite de leurs formes. Mais un hasard heureux lui offrit pour aide un maître exercé. S. Bonaventure(civ, 5o),dans sa biographie , raconte ainsi cet événement : « Les vertus et

10 s. FRANÇOIS d'assises ,

la renommée du Saint faisaient cbaqne jour plas de bruit et attiraient de toutes les parties du monde des hommes qui dési- raient le Toir. Parmi eux e'tait un troubadour ce'Ièbre par des chansons mondaines, qui avait e'te' couronne' par l'empereur et appeM depuis le roi du chant. Cet homme s' e'tait re'sohi à vi- siter l'homme de Dieu, le contempteur de toutes les grandeurs du monde. Arrive dans le cours de son voyage à S. Severino, il le rencontra prêchant dans l'e'gllse du lieu : l'esprit de Dieu descendit sur lui, et il vit sur le prédicateur de la croix deux glaives flamboyans en forme de croix qui se croisaient sur sa poitrine, l'un allant de la tête aux pieds, l'autre sur ses deux bras e'iendus. L'e'tranger , qui ne connaissait pas en- core le visage du serviteur de Dieu, comprit par ce prodige que c'e'tait lui qu'il avait devant les yeux. Frappe' de ce qu'il voyait , la pense'e d'un e'tat meillear que le sien le saisit aus- sitôt ; et comme s'il eût e'te' percé par le glaive de l'esprit qui sortait de la bouche de François , il renonça à toutes les pom- pes du monde, et se lia au Saint par un vœu solennel. Lors- que celui-ci le vit de'Iivré des inquie'tudes temporelles et con- verti à la paix du Clirist , il le nomma frère pacifique , et l'envoya ensuite en France comme premier ministre de l'ordre. Wadding (annal, minor. vi , p. i33) rapporte cet e've'nement à l'anne'e 1212 , et à la deuxième du règne de Fre'de'ric II, cet empereur ce'ièbre par son esprit, qui vraisemblablement aussi, à 1 e'poque de son couronnement , avait pre'sente' au troubadour la couronne de laurier. Girand de Borneil, qui fit la première canson , avait le surnom de ma'éslre ciels trobadors ( Ray- nouard , V, p. 166); mais il a ve'cu une ge'ne'ration trop tard pour être le même personnage que ce roi du chant, comme d'autres circonstances le de'montrent encore. Quel qu'il fût au reste , il n'e'tait pas le premier qui abandonnât la gaie science pour une vie plus se'rieuse. Foulquet, de Marseille, le chantre inspire' de Richard Cœur-de-Lion , devint moine de Cîteaux , bientôt abbe' de Torondel, puis archevêque de Toulouse et per- ae'cuteur ardent des Albigeois; il mourut en i2i3. Ainsi firent encore Raymond Jourdan , mort en 1206 à Montmayor, Alla- manon , Bernard de Venladour , Raoul de Gassin et d'autres.

TROUBADOUR. H

tous contemporains da Saint. « Celui-ci , raconte plas loin Wad- ding (Ihid. ann. i224, 32, etc.), après avoir veille' quarante jours , eut une extase lui fut donne'e l'assurance de son sa- lut, et, revenant à lui, il entonna les premières strophes du chant du soleil. Le frère Le'onard , qui e'tait pre'sent, e'crivit les paroles par son ordre ; le Saint les fit mettre ensuite dans un meilleur rhythme par le frère Pacifique, et il ordonna aux frères de les apprendre par cœur et de les re'citer chaque jour. » Telle est l'origine de ces poe'sies : le Saint les trouve dans l'ex- tase, l'e'crivain les met sur le papier à mesure que l'inspiration les dicte, et l'artiste troubadour donne au descort, c'est-à-dire à la poe'sie en rimes et en vers irre'guliers , le rhythme des chants des maîtres; ainsi la pense'e arrive à son entière re'ali- sation poe'tique.

Après avoir parle' de la forme, jetons un coup d'œil sur le fond et l'esprit de ces poe'sies. On voit d'abord que, produi- tes à des e'poques et dans des dispositions d'âme bien diffe'- rentes , ces poe'sies montrent exte'rieureraent toute une vie qui s'est e'coule'e dans l'inte'rieur de l'âme ; et de même que les divers e've'nemens de cette vie, contenue dans son unité', forment de leur varie'té constante un tout harmonique, ainsi les divers membres de cette poe'sie, dans la même relation entre eux et avec son nnite', forment un cycle o\x brille la fleur spirituelle de la le'gende du Saint. Un second regard jeté' de ce point de vue, d'une part sur la vie du poète, de l'autre sur ses œuvres e'parses , nous apprendra aussitôt que l'ordre dans lequel nous les trouvons aujourd'hui n'est point du tout l'ordre naturel, celui qu'ont amener les situations succes- sives de son âme. D'où vient cette confusion ? Faut-il l'imputer k saint Bernardin de Sienne (i), ou à celui qui a e'crit le vieux manuscrit d'Assises dont Wadding a donne le texte (2) ? c'est ce qu'il n'est pas facile de savoir. L'entreprise de re'tablir l'or- dre de ces poe'sies , à l'aide de ce que nous savons de la vie

(i) Tom. IV , Op. Serm. 4 et i6.

(2) B. P. Francisci-Assialis Opuscula , Anlv. 1628, p. 397 et scqq.

12 s. FRANÇOIS D ASSISES ,

du Saint serait plus utile, si elle re'ussissait. Cette recherche rendant ne'cessaire un re'sume des principales circonstances de cette vie, il en jaillira à la fois sur le poète et sur son œuvre, une lumière qui rendra peut-être l'un et l'autre plus inte'res- sans à un grand nombre de lecteurs.

Nous avons de'jà vu sous quels heureux auspices le jeune Bernadone e'tait entré dans la vie et comment il trouvait toutes les voies fraye'es pour atteindre à ce que le monde appelle le bonheur. Voulait-il des richesses? Il n'avait qu'à appliquer les heureuses facultés de son esprit au commerce de son père ; l'Italie lui ouvrait un riche marché , et l'Orient livrait ses trésors à l'habile spéculateur. Voulait-il de la gloire militaire? L'on guerroyait sur toute la terre ; à Constantinople venait de s'élever un empire latin, dont les chefs récompensaient roya- lement les guerriers : les puissances célestes elles-mêmes sem- blaient lui indiquer cette route en lui présentant dans son sommeil un palais magnifique orné de riches armures, et une voix mystérieuse lui promettait toute cette splendeur comme l'héritage qui lui était réservé. Voulait il tourner ses désirs vers la couronne poétique? Elle ne pouvait guère lui échap- per , la nature l'ayant formé avec une plénitude de cœur et une énergie qu'elle avait rarement départies à la plupart des troubadours dont les œuvres sont venues jusqu'à nous. A la cour de l'empereur Frédéric , si passionné pour les arts et doué lui-même de si riches facultés, il pouvait atteindre au plus haut degré de gloire ; et ce que Pétrarque et Dante forent plus tard pour l'Italie, il pouvait le devenir jîour sa patrie, et avec la couronne poétique l'amoureuse reconnaissance de la beauté lui était assurée. Mais s'il était poète, il était bien plus encore Saint : lorsqu'il reçut d'en haut le souffle de l'esprit, lorsque le Dieu crucifié lui apparut dans une vision et lai cria de rebâtir son église, alors son âme se fondit, en quelque sorte; alors la flamme d'une inspiration plus haute que le sentiment poétique s'alluma en lui ; alors il comprit ce que signifiait la croix placée sur les armes de ce palais qu'il avait vu en songe; alors il sentit qu'il avait trouvé le véritable trésor, et que, comine un habile marchand, il avait décou-

TROUBADOUR.

13

vert la perle sans prix. De ce moment il me'prisa tout ce que la terre lui offrait , comme n^ant et vanité , et , parmi tous ses trésors , il ne prit pour son partage que le dcnûment et la pau- vreté'. Cette de'termination est exprimée dans la pièce suivante . qui nous est donne'e pour la troisième en date , et qui paraît devoir être la première :

perdulo cuore , e senno tutto ,

Voglia , e piacere , e tutto sentimento ;

Ogni bellezza mi par fango brutto ;

Delicie e richezze , perdimento :

tJn arbore d'araor' con gran' frutto , In cor plantato , me da pascimento :

Che tal' mulamento

In mi senza dimora

Jettando tutto fora ,

Voglia , e senno , e vigore. Per comparar l'amore , tutlù ho dato

Lo mondo , e mi tulto per barattato :

Se tulto fosse mio , quel' ch' è creato ,

Dariolo per amor' senza ogni patto ;

E trovo me d'amor' tulto inganato , Che tutto ho dato, e non so o io son' tratto :

Per amor' son' desfatto ,

Pazzo si son' creduto :

Ma perche io son' venduto

Di me non ho valore.

« Mon cœur blesse' par l'amour divin n'est plus à moi : je » n'ai plus ni jugement, ni volonté' ni faculté de jouir ou de » sentir. Toute beauté' me semble une boue infecte : les de'- » lices et les richesses une perdition. Un arbre d'amour » chargé de fruits et planté dans mon cœur et me donne la » nourriture ; il fait en moi un tel changement, qu'il rejette » au dehors tout ce qu'il y avait de volonté, d'intelligence )) et de vigueur.

» Pour acheter l'amour j'ai donné le monde entier et je me » suis donné tout entier en échange : si tout ce qui est créé » était à moi , je le donnerais sans balancer pour l'amour.

14 s. FRAHGOIS d'assises ,

» Mais cet amour m'a trompé : car j'ai tout donne ; et je ne » sais je sois entraîne'. L'amour m'a ane'anti : on m'a cru » fou ; puisque je suis vendu , je n'ai plus aucun prix. »

Mais le tre'sor qu'il a trouve' e&t celui qu'il dit à son ami avoir de'couvert dans le creux d'une montagne.

Qui le pousse , s'écrie le monde étonné , à abandonner des richesses assurées pour des Liens imaginaires , à sortir de la vie riante pour s'égarer dans les vapeurs nébuleuses d'un som- bre mysticisme ? Pais viennent ses joyeux convives avec leurs exhortations : « Lalsse-là ces sombres rêveries d'une imagina- » tlon malade! C'est pour notre usage que Dieu a créé le » monde si beau, et c'est pour en jouir et non pour y re- » noncer qu'il nous a donné des sens; profite donc de ta » fraiche jeunesse , quand tu seras vieux tu pourras penser à » une sainte mort. » Le voyant inébranlable dans sa résolu- tion , ils se séparent avec colère de leur ami , et leurs repro- ches arrivent encore de loin h son oreille. Mais le peuple s'écrie : «C'est un fou, il faut le lapider; » et le Saint impassi- ble poursuit son chemin au milieu des huées et des injures , répétant ce beau chant qui doit être le second :

Credeva me la gente revocare ,

Amici che sono for' de questa via , Ma chi è dato più non se dare Ne servo fare che fiiga signoria , Inanzi la petra porria se moUare , Che l'amor' che me ten'in sua balia : Tutta la voglia mia Damor si è infocata , Unita , Irasformata , Che la torrà l'amore.

Foco ne ferro non la partira , Non si divide cosa lanto imita ; Pena ne morte già non satire A quella altezza , dove stà gradita Sotto si vede tutte cose zire , E .ella soprà tutte sta rapita j Auiraa , com' sei salita A possider taF bene ?

/

TROUBADOUR. 15

Christo , da cui ti vene : Abbrascial' con dolcezza.

« Le monde croit me faire revenir ; les amis qui sont hors » de celte voie me rappelaient. Mais celai qui s'est donné ne M peut plus se donner, ni l'esclave faire que sa servitude s'ef- » face. La pierre s'amollirait avant que l'amour cessât de ré- » gner en moi. Tonte mon âme est si inflamme'e d'amour , » si unie à lui , si transformée en lai , qu'elle se consume n d'amour.

)) Ni le feu ni le fer ne l'en se'pareraient : la division ne peut » entrer dans une telle union : la souffrance ni la mort ne » peuvent atteindre à la hauteur elle est ravie : tontes les » choses cre'e'es sont hien loin au-dessous d'elle , et elle est » e'tahlie au-dessus de tout. 0 mon âme , comment es-tu ar- » rive'e à posse'der de tels hiens ? C'est du Christ qu'ils te vien- » nent : embrasse-le donc avec délices, »

Il a brisé tous les liens qui l'attachaient au monde , il a re- noncé devant son père à son héritage et lui a même rendu ses vêtemens, afin de pouvoir placer toute sa confiance et toutes ses espérances dans son Père qui est au ciel et non plus en celui qu'il saluait de ce nom sur la terre. Il a entendu à la messe ce passage de l'Evangile : « N'ayez ni or ni argent dans vos bourses , ni besace pour voyager , ni deux tuniques , ni chaussure , ni bâton. « Alors , pour accomplir littéralement ces paroles , il a délié sa chaussure , il a laissé son bâton et sa besace , renoncé à l'argent , et , couvert d'une seule robe , sans bourse, les reins ceints d'une corde, il épouse la pauvreté comme une fiancée , ainsi que l'a chanté le Dante ( Paradis , chant XI , 62 ) :

Présente padre le si fece unito , Poscia di di in di l'amo piu forte. Questa , privata del primo marito", Mille e centi anni e piu dispetla e scura Fine a costui , si stette senza ;invito :

« Depuis qu'elle avait perdu son premier époux , elle était

IQ S. FRANÇOIS d'assises ,

restée méprisée et obscure sans qn'aacan la recherchât : il s'anit à elle devant son père , et chaque jour il l'aima da- Tantage. »

Il s'e'tablit alors avec sa bien-airae'e dans la petite e'glise ,de Sainte-Marie de Portiuncala, et jetant encore une fois derrière lui un regard dans le monde , il trouve son troisième chant :

lo non posso veder creatura , Al Creator' grida tutta mente ; Cielo ne terra non mi da dolzura , Per Christo amor' tutto mèferente ; Luce de sole si me par' oscura Veggendo quella fazza rispiendente. Chérubin' sono niente Belli per insegnare , Séraphin' per amare , Chi vide lo signore.

Nullo dunca mai me reprendra

Se tal' amor mi fa pazzozire.

Già non è cuore che piu se defenda

D'amor' si preso , che possa fugire ,

Pensi ciascun' come cuor'non si fenda

Co' tal fornace , come possa soffrire !

S'io potesse invenire

Anima che me intendesse ,

Di mi pietad' havesse ,

Che mi restruzz' l'cuore !

« Je n'ai plus d'yeux pour la cre'ature ; toute mon âme crie » vers le Cre'ateur : ni le ciel ni la terre n'ont rien qui me » soit doux. Tout s'efface devant l'amour du Christ, La lu- » mière du soleil me paraît obscure quand je vois cette face » resplendissante ; les che'rubins et leur science , les se'raphins » et leur amour ne sont rien pour qui voit le Seigneur.

» Que personne ne me fasse de reproches si un tel amour » me rend insensé'. Il n'y a point de coeur qui se de'fende, qui » puisse fuir les chaînes de l'amour. Comment le cœur ne se » consumerait-il point dans une telle fournaise?

» Oh! si je pouvais trouver une âme qui me comprît, qui » eût pitié de mes angoisses ! »

TROUBADOUR. 17

Mais un ardent dcsir s'est éveille dans son âme , celai d'avoir avec lui des compagnons dans la voie du salut qu'il s'est fraye'e, et il termine son chant par ces paroles :

S'io potesse invenire Anima che me intendesse , De mi pietad' havesse , Che mi restiuzz' l'cuore.

« Oh ! si je pouvais trouver une âme qui me comprît, qui » eût pitië de mes angoisses. »

Son ardente prière est bientôt exauce'e ; c'est de lui et de son e'pouse que Dante chante :

La lor concordia , e lor lieti sembianti , Amor maraviglio , et dolce sguardo, Facean esser cagion' di pensier santi.

« Leur union, leurs joyeux visages , leur prodigieux amour et leurs doux regards faisaient naître de saintes pense'es. »

De'jà onze frères se sont de'chausse's et ceints du cordon ; déjà la cîme de l'arbre sur lequel il s'est vu monte' en songe (Bonav. III. 7.) s'abaisse devant lui; car Innocent a agre'e' la fondation de l'ordre , et il lui a élë pre'dit qu'il serait le chef d'un grand peuple {ib. m, 5). C'est dans une pauvre cabane à Rivotorto que se tient le troupeau choisi : près de passe le bruyant corte'ge d'Otton IV de Brunswick qui va se faire coui'onner à Rome : toutes les pompes du monde l'environ- nent , la fleur de la chevalerie allemande brille à ses côte's : tous les joyeux songes de la vie se jouent autour de lui : mais le Saint ne regarde pas ; il ne laisse regarder aucun de ses compagnons; seulement il envoie un messager à cet homme enivre' de bonheur, pour lui annoncer en son nom que toute cette pompe s'évanouira en peu de temps : et sa prédiction se vérifie bientôt. Resserrés dans un étroit espace , les membres du petit troupeau entourent une croix de bois quo le Saint a élevée au milieu d'eux ; et, plus sévère encore envers lui même IX. 2

s. FBANÇOIS D ASSISES,

qu'envers les autres, il sonde avec le regard du voyant les cœurs qui s'ouvrent à sa vue, et veille avec une active sollici- tude à ce que le pe'clie' ne puisse pas trouver accès jusqu'à eux. Il leur avait donné pour règle de leur vie le sermon sur la montagne ; aussi devaient-îls être fonde's et enracines dans l'hu- milité' : chacun devait être le serviteur de l'autre, et le plus élevé dans l'ordre de la grâce était par même le plus prêt à l'obéissance et à se soumettre au dernier de tous. Ils devaient être pauvies , ne rien posséder , ne rien aimer ; et par con- séquent, n'ayant rien à perdre, insoucians de leurs besoins corporels, marcher dans la paix du cœur, se nourrir les uns les autres à l'aide du travail de leurs mains , et tous secourir les pauvres , soigner dans les hôpitaux les malades et les lé- preux. Il leur fallait retrancher tous leurs désirs, et alors le feu de l'amour devait s'allumer dans leui's cœurs et leur don- ner la force non-seulement d'abandonner au Seigneur leur corps et leur âme ; mais encore de mourir avec joie l'un pour l'an- tre. L'envie, la malignité, la médisance, le soupçon, l'amer- tame ne devaient jamais trouver place parmi eux ; mais il ne devait y avoir qu'union dans leur société , que paix inaltéra- ble dans leur âme, que louange de Dieu dans leur bouche. (Th. de Celano. I, SSy. )

Telle était la nouvelle école évangélique fondée par le Saint, de laquelle sont sortis ces mendians inspirés que le monde a honnis, le monde qui attaque tout ce qui est profond, sé- rieux , hors de ses habitudes, parce qu'il ne le comprend pas. Poursuivis , couverts d'outrages , emprisonnés , ils supportent tout avec résignation, se rallient toujours autour de leur chef qui , avec une simplicité que la nature ne donne point , mais que la grâce envoie, dirige sans cesse leurs vues vers le ciel, et avec l'ardeur qui le consume réchauffe les âmes refroidies. C'est dans cette vue et comme consécration de cet amour que le Saint a composé son quatrième chant :

Chc cielo e terra grida e sempre chiama , E tutte cose , ch'io dibbia amare. Ciascuna dicc : Con tutto cuore ama

TROUKADOUR. 19

L'anior clic n'ha falto d'abbrazzare , QucH'amoi' che , percio clie le brama , Tiilti noi fatto per ti à se Irare. Vego tanto abundare Bontade e cortcsia Da quella luce pia , Che se spande defore.

Aniar voglia più , se più podesse ; Ma corne più à mi lo cuor' già non trova , Più che me dare con cio che volesse Non posso ; questo è certo senza prova : Tutto rho dato , perch'io possedesse QueU'amatore , che tanto me rinova. Bellezza antiqua e nova Da poi che fho trovata ! O luce smesurata , Di se dolce splendore !

Vegando tal' bellezza , si son' tratto

For' de mi , non so o son' portato :

Lo cuor' se stragge com' cera desfatto ,

Di Cristo se retrova figurato,

Già non se trova mai ta 1' baratte :

Per vestir' Cristo , tutto s'è spogliato

Lo cuor'e trasformato ,

Amor grida che sente ;

A negata è la mente ,

Tanto sente dolzore.

« Le ciel et la terre me crient, toutes choses me crient que )> je dois aimer. Chacun me dit : Aime de tout ton cœur ce- » lui qui t'aime et te de'sire si ardemment qu'il nous a tous » faits pour t'attirer à lui.

» Je voudrais aimer plus si je pouvais plus : mais mon » cœur ne peut trouver davantage ; je ne puis donner plus que » moi-même , je me suis donné tout entier pour posse'der cet » amant qui fait de moi un homme nouveau , depuis que je » t'ai trouvée , ô beauté' ancienne et nouvelle , ô lumière im- » mense dont l'e'clat est doux.

)) A la vue de tant de heaute', je suis entraîne' hors de moi

2*

20 s. FRANÇOIS d'assises ,

)) sans savoir : mon cœnr s'amollit comme la cire, et l'on y

» troave l'empreinte du Christ. Jamais on ne vit une telle

)) me'tamorpliose : mon cœur transforme se de'pouille de lui-

» même pour se revêtir du Christ. »

L'ordre est fonde' , la règle est e'tahlie , une foule d'hommes de tous les peuples , de toutes les langues et de tous les pays se meut autour du Saint , comme il l'a vu en esprit quelque temps auparavant. De même que les poussins autour de leur mère, tous se pressent autour de lui, et la foule ne trouve plus d'espace sous ses ailes : tons veulent leur part au tre'sor de la pauvreté' et de l'abnégation qui e'tait perdu , et que François a retrouvé : mais il s'assied , humble et modeste , au milieu de la foule , et tandis qu'elle le regarde comme un en- voyé' de l'autre monde , lui , l'esprit et la face tonrne's vers le ciel, s'efforce d'e'Iever aussi de ce côte' les regards de ceux qui l'entourent, s'estime le moins digne de tous, et croit que le plus mauvais aurait fait davantage si Dieu lui avait accordé les mêmes grâces. Aussi cherche-t-il sans relâche à se rendre plus digne des faveurs célestes , et nourrit-il avec soin le feu qui embrase son cœur. Cette flamme de la vie, qui d'ordinaire dans le monde Jaillit et se perd en étincelles, il la concentre sur son petit troupeau , la dirige incessamment vers le ciel , et elle s'élève incessamment à mesure qu'il lui donne pour aliment la dépouille de son moi terrestre. « Quelle bouche exprimera , dit saint Bonaventure ( c. ix, i ) , l'amour qui trans- portait cet ami du fiancé céleste, qui, semblable à un cbarbon ardent, consumait son âme! aussitôt qu'il entendait seulement prononcer le mot d'amour du Seigneur, il tressaillait, se sen- tait ému et enflammé jusqu'au fond des entrailles, comme si la corde la plus intime de son cœur avait vibré sous les sons da dehors , et toujours il pensait que celui qui nous avait tant aimés ne pouvait être assez aimé. Arrivait-il, comme cela ici- bas est malheureusement inévitable , que la flamme jetât une lueur plus sombre ou que, obscurcie par la fumée, elle ces- sât d'éclairer cette beauté céleste qui ne peut être aperçue de nous que par le milieu qu'elle lui présente , de même que Ja

TROUBADOUR. 2l

Leauté de la nature à travers la lumière corporelle, alors il e'tait inconsolable ; une profonde tristesse se saisissait de lui ; son cœur oppresse' s'epancliait en gcmissant sur tous les tons de la douleur, et il cliercliait par tous les clicmius, dans tous les lieux cache's, l'objet perdu de son amour. » Mais un doute est entré dans son âme; il se demande si un amour se'pare' dg l'activité' extérieure serait agre'able au bien-aime', ou si plutôt il ne pre'fe'rerait pas en lui et dans son ordre la ■vie active à la vie contemplative. Ce doute pesa long-temps sur l'âme de François , raconte saint Bonaventure ( c. xin , i ) , et il de'li- be'ra souvent avec ses frères pour savoir s'il devait se bor- ner à prier , ou bien s'il devait parcourir le pays en prêchant. Puis il ajoutait : Faible, simple, ignorant que je suis, j'ai de plus grands à attendre dans la prière que dans la pre'di- cation. Un riche profit et une })lus abondante distribution de grâces semblent être altache's à la prière , taudis qu'il n'est re'serve' à la pre'dication qu'une partie des faveurs ce'lestes ; et si celle-là a pour effet de purifier nos affections inte'rieures , de nous unir au seul vrai et suprême bien , en même temps qu'elle nous fortifie dans la vertu , la pre'dication soulève la poussière du monde, entraîne à sa suite beaucoup de distrac- tions et un assoupissement dans la discipline. Dans la première, nous conversons avec Dieu , nous entendons sa parole et vi- vons comme au milieu des anges; tandis qu'au contraire, en instruisant on est trop souvent force' de descendre parmi les hommes , de penser , de voir , de parler et d'entendre comme eux. Cependant une raison dit le contraire, et semble devant Dieu l'emporter sur toutes les autres , la raison pour laquelle son fils unique , la souveraine sagesse , est descendu du sein de son Père pour le salut des âmes, pour enseigner le monde par son exemple, pour annoncer la parole de vie aux hom- mes qu'il a racbele's de son sang, ne se re'servant rien qu'il ne fût prêt à sacrifier. Le Saint, cherchant à exprimer ces per- plexite's de son âme , re'alise dans son cinquième chant , d'une ravissante beauté', ce que sainte The'rèse dit d'elle-même : « Je » connais une personne qui sans être poète improvise quel- M quefois des morceaux d'une poe'sie ve'ritable, elle peint

22 s. FRANÇOIS D ASSISES ,

» avec une étonnante ve'rijte les douceurs inexprimables qu'elle » coûte dans ses heureux transports. » ( Vie des Pères , xv , V. p. 533. )

Ligata è la mente con dolcezza Tulta se destende ad alibrazzare, E quando più risguarda à la bellezza Tanto faor' di se più se gettare. In Cristo tutta posta con richezza , Di se memoria nulla po servare : Or mai a se più dare Altra cosa non cura , Ne po perder' valura Di se ogne sentore.

In Cristo trasformata quasi è Crislo , Con Dio unita tutta stà divina ; Sopra ogn' altura è si gran' acquisto : Di Cristo è tuf to 1 suo , sta Regina. Or' donca io potesse star' più tristo , Di colpa domandando medicina ? Nulla c' è più sentina Dove trovi peccato ; Lo vecchio si è mozato , Purgato ogni fetore.

In Cristo è nata nova crcatura ,

Spogliato uomo vecchio , e fafto novello ; Mil tanto l'amore monta con ardura , Lo cuor' par'che se fenda con coltello , Mente con senuo toile tal' calura : Cristo si m'è tra tanto lutto bello , Abrazzo me con ello , E per amor si chiamo : Amor , che tanto bramo , me morir d'amore.

Pe te amor' me consomo languendo , E vo stridendo per ti abrazzare , Quando le perdi : si moro vivendo , Sospiro , et piango per te ritrovare : E ritornando 1' cor' si va stendendo Che in te se possa tutto trasformare.

TROUBADOUR. 23^

Doiica fiiù non taidare , Amor'or'nii sovcni , Ligato si mi licni , Consuma me lo core.

Risguarda , dolce amore , la pena mia, Tanto calor' non posso soffrire ; L'amor' m'hà preso non o so io me sia j Che facia o dica , non posso sentira ; Come smarrito , si vo per la via , Spesso strangosso per forte languire j Non so com' sostenire Possa tal' tormento ,

Lo quaF cum passimento i

Da me fura lo cuore.

Cor'm'è furato j non posso vedere

Che dibbia fare , e che spesso facia j

E chi me vede , die' e vol' sapere

Se amor'senza atto à ti , Cristo , piacia :

Se non ti piace , che posso valere ?

Di tal' mensura la mente m'abaccia

L'amor' , che si ra'abraccia ,

Toi' mi l'operare , ,

Voler' e operare j

Perdo tutlo sentore.

« Mon âme doucement encliaîne'e se pre'cipile dans les em- » brassemens du bien-aime' : plus elle contemple sa beauté' , » plus elle est hors d'elle-même : riche du Christ, elle met » tout en lui et n'a plus aucun souvenir d'elle-même. Trans- » forme'e en lui, elle est presque le Christ lui-même! Unie à » Dieu, elle devient toute divine : ses richesses sont au-des- » sus de toute grandeur : tout ce qui est au Christ est à el!e ; » elle est reine. Puis -je encore être triste en demandant la » gue'rison de mes fautes : il n'y a plus en moi de sentine oii » se trouve le pe'che' : le vieil homme est mort et dépouillé M de toutes ses souillures.

» Une nouvelle cre'ature est ne'e dans le Christ : je suis de- » pouille' du vieil liomme et devenu un homme nouvean; mais

24 s. FRANÇOIS d'assises ,

» l'amoar est si ardent que mon cœur est fendu comme par » nn glaive, et que les flammes le consument. Je me jette » dans les bras du Christ, et je lui crie : 0 amour, faites-moi » mourir d'amour.

» Je languis et brûle pour vous : je soupire après vos em- )) brassemens ; quand vous vous relirez je me meurs : je gé- » mis et pleure pour vous retrouver, et mon coeur se consume » en efforts pour se transformer en vous ; ne tardez donc plus, » venez à mon aide , tenez-moi attache à vous.

)> Voyez ma peine , ô mon amour : je ne puis résister à de » tels feux ; l'amour m'a pris , et je ne sais je suis : je » marche comme un homme e'gare' dans sa route; souvent la » de'faillance me prend ; je ne sais comment supporter un tel » tourment.

»> Vous m'avez dérobé mon cœur : je ne puis voir ce que » je dois faire; ceux qui me voient demandent si un amour » qui n'agit pas plaît au Christ : mais s'il ne vous plaît pas , » que puis-je faire? L'amour qui me domine m^ôte l'action, » la volonté' : je ne puis plus ni sentir ni agir. »

Le temps marche et celte lutte qui s'est e'tablie dans l'âme de saint François sur l'emploi qu'il doit faire de sa vie va trouver un terme. Un pieux frère de son ordi'e et une pieuse vierge du couvent de Sainte-Claire ont sur sa demande consulté le Seigneur dans la prièi'e , et tous deux poussés eu même temps par le même esprit lui ont prescrit la vie active. Aussitôt il a ceint ses reins et le voilà qui erre à travers les villes, les bourgs, les villages , les châteaux , enseignant partout et répandant les semences de la vie dans une terre oîi son zèle a creusé de pro- fonds sillons. Sa parole, dit saint Bonaventure, était comme un feu ardent qui pénétrait dans la plus intime profondeur des coeurs : tous ceux qui l'entendaient, admiraient dans ses dis- cours, dépouilles de tous les artifices de l'éloquence humaine, la brûlante insplraliou de l'esprit d'en haut. Comme l'esprit de Dieu parlait par sa bouche dans toute sa force , sa science et sa vérité, il n'avait besoin d'aucune préparation. Dans cette grande afQuence qui se pressait autour de lui, une multitude était pour lui comme un seul homme et d'un autre côté un seul

TROUBADOUR. 25

homme avait autant de prix pour son zèle qu'une multitude : tons croyaient à sa parole parcequ'ils le voyaient pratiquer ce qu'il enseignait aux autres. C'est alors qu'il reçut le don des miracles et de même que sa parole inspirée gue'rissait les ma- ladies spirituelles , sa prière chassait les maladies corporelles. Quoique pauvre et ne posse'dant rien , quoique pourvoyant lui- même à sa subsistance à 1 aide des aumônes , il pratiquait la mise'ricorde envers tous ceux qui, plus nécessiteux encoi'e que lui, avaient besoin de son secours, et lorsqu'il ne pouvait les soulager autrement , il les soulageait au moins par sa com- passion, car son âme se fondait à la vue de la douleur et de l'indigence.

Comme sa vie errante le mettait sans cesse en contact avec les hommes et le monde, la nature anime'e et inanime'e lui par- lait continuellement : il avait arraché presque entièrement ses racines du monde des créatures pour les Jeter toutes en Dieu : mais l'amour céleste qui le transperçait en quelque sorte éta- blit de nouveaux rapports entre lui et la créature. Or, ces rap- ports étaient d'une nature merveilleuse : en tuaivt le péché dans son âme, il s'était affranchi des suites de la chute originelle : la nature se rapprochait de lui avec cette amitié qui la liait à l'homme avant cette catastrophe et les bêtes sauvages avaient repris avec lui cette manière d'être pleine de confiance qu'el- les avaient dans le paradis suivant la parole antique. Il y a quelque chose de touchant et de singulièrement gracieux dans ce qae rapportent à ce sujet comme témoins oculaires, les plus anciens biographes de François, gens simples et véridiques, abhor- rant le mensonge comme la mort : voici le récit plein de charme qu'en fait d'après eux saint Bonaventure (xii, 4)- " Lors de sa première sortie , dit-il , le Saint passa auprès de Bevagno dans un lieu s'étaient assemblés beaucoup d'oiseaux de différen- tes espèces. Lorsqu'il les aperçut, il se détourna de son che- min et les salua comme s'il eût eu affaire à des êtres raisonna- bles. Mais eux , loin de se disperser , se tournèrent vers lui et des buissons ils étaient perchés , ils tendirent vers lui la tête d'une manière extraordinaire , attendant qu'il se fût ap- proché d'eux. Alors il leur parla ainsi : « Mes frères ailés, vous

26 s. FB/INGOIS d'assises,

devez ton jonrs louer votre Cre'atear et l'aimer du fond de votre cœur , lui qui vous a revêtus de plumes , qui vous a donne' des ailes pour voler et qui pourvoit à tous vos besoins. Il vous a faits avant toutes ses cre'alares et vous a assigné pour se'jour les pures régions de l'air : sans que vous ayez besoin de vous en occuper, sans que vous deviez semer et moissonner, il vous conduit et vous nourrit. » Comme il leur tenait ces discours et d'autres semblables , les oiseaux s'agitaient d'une manière merveilleuse : ils allongeaient le con , battaient des ailes, ou- vraient le bec et le regardaient attentivement. Etonné lui-même, il alla au milieu d'eux, en touclia quelques uns avec sa robe : mais aucun ne bougea jusqu'à ce qu'il eût fait sur eux le signe de la croix et qu'il leur eût donné , avec sa bénédiction , la permission de s'envoler. Alors seulement tous prirent leur essor. Les frères qui l'avaient accompagné regardaient de loin avec surprise, et lorsque l'bomme simple et au cœur pur fut re- venu près d'eux , il commença à se faire des reproches de n'a- voir jusque jamais parlé aux oiseaux. Il se rendit de à Alviano, il se mita prêcLer le peuple dans la rue. Mais les hirondelles gazouillaient si fort sur les toits qu'on pouvait à peine l'entendre. Alors le Saint leur dit : Hirondelles, mes sœurs, vous avez assez parlé : il est temps que j'aie la parole : écou- tez donc en silence la parole du Seigneur. Toutes, comme si elles l'avaient compris , se turent à l'instant et ne bougèrent plus.

Le Saint avait surtout une grande prédilection pour les agneaux : plusieurs fois il en acheta quelqu'un au prix d'une pièce de son vêtement , et souvent , quand il passait au milieu d'un troupeau , jeunes et vieux se pressaient autour de lui , relevaient la tête et le regardaient fixement, à la grande sur- prise des bergers et des frères. Près de Greccia, un frère lui apporta un levreau vivant qui venait d'être pris dans un piège. Le Saint , touché de compassion à sa vue, lui dit : Levreau, mon frère , viens à moi ! Gomment t'es tu laissé prendre au piège? Le frère ayant mis l'animal à terre pour qu'il pût s'en- fuir, il sauta vers François coraiDe attiré par un charme secret et se cacha dans son sein. Celui-ci le serra tendrement contre

TROUBADODR.

27

son cœnr, le caressa coraine eût pa faire une mère, et après l'avoir exhorle à ne plus se laisser prendre, il le mit à terre pour qu'il put s'en allt-r il lui plairait. Mais le levreau chaque fois qu'il lui parlait sautait toujours vers son sein à tel point qu'il fut oblige' de le faire porter par les frères assez loin dans la forêt. Pareille chose lui arriva avec un oiseau aquatique qa'on avait pris dans un lac près de Riati : un brochet qu'on lui apporta en ce même endroit et qu'il rejeta à l'eau , nagea autour de sa barque jusqu'à ce qu'il lui eût donne' sa be'ne'dic- tion. Près de sa cellule à Portinncula, une cigale perche'e sur un figuier l'excitait souvent à prier par son cbant. Un jour qu'il l'appela, elle vola sur sa main, et comme il lui dit: « Cigale, ma chère sœur, loue par ton chant notre Seigneur , ton Cre'a- teur, » elle se mit à gazouiller et ne cessa pas qu'il ne l'eut renvoye'e à sa place elle resta huit jours et elle allait , ve- nait et chantait à sa volonté'. Il dit alors à ses compagnons : « donnons à pre'sent congé' à notre sœur la cigale , car elle nous a assez long-temps re'jouis depuis huit jours qu'elle nous ex- cite à louer Dieu. » Elle s'e'loigna aussitôt et ne se montra plus, comme si elle eût craint de manquer en quoique ce l'ut à son ordre. Comme à son retour d Espagne , il visitait pour la pre- mière fois le mont Alverna, un grand nombre d'oiseaux volè- rent autour de la cellule que les frères y avaient bâtie pour lui , chantant et battant joyeusement des ailes , comme s'ils se fus- sent re'jouis de son arrive'e et qu'ils eussent voulu l'engager à rester plus long-temps en ce lieu, u Je vois, mon frère, dit-il à son compagnon de voyage, que la volonté' de Dieu est que nous demeurions ici quelque temps , car nos frères les oiseaux sem- blent se re'jonir de notre venue. » Comme en effet il s'y arrêta « un peu , un faucon, qui avait son aire dans ce lieu, le prit sur- tout en grande amitié' ; il lui annonçait par son cri Plieure à laquelle il avait coutume de faire sa prière ; lorsque le Saint e'tait malade, il chantait à une heure plus avance'e pour le me'- nager et si , vers le point du jour , il faisait entendre sa voix comme la cloche du matin , il en mode'rait et en affaiblissait le son. Ainsi la charité qui habitait en cet homme extraordinaire enveloppait comme dans des filets indestructibles toute cre'a tu re

t

28 SAIKT FRANÇOIS d'aSSISES ,

vivante qui s'approchait de sa sphère d'activité' , et aucan in stinct naturel ne pouvait re'sister au charme d'amour qui sor- tait de lui. Comme i'ijomme comprend en lui l'unité' du règne animal, il avait e'te' à l'origine des choses marque d'un carac- tère qui lui attachait toutes les races d'animaax ])ar les liens d'une suje'tion confiante : mais lorsque le mal vînt porter la per- turbation et la dissonance dans cette harmonie, la plupart d'en- tr'eux l'abandonnèrent effarouche's pour s'enfuir dans la soli- tude : les animaux domestiques seuls demeurèrent près de lui et , avant tous , le chien lui resta de'voue' par une admirable fide'lite' instinctive. Cet empire que chacun peut exercer sur cet animal sociable et que possèdent dans l'orient certaines ra- ces à l'e'gard des serpens les plus venimeux , le Saint l'exerçait par un magne'tisme d'ordre supe'rieur sur tout ce qui se trou- vait en rapport avec lui : mais il e'tait en rapport avec toute la nature, parce que la sainteté' et l'amour avait fait disparaître et appaise' eu lui la dissonance perturbatrice.

Mais cet amour intarissable et surabondant qui le portait à mettre les vermisseaux hors de la porte'e i\es pieds du passant , parce que le Sauveur a dit une fois : « je suis un ver et non un homme » , et qui lui faisait donner du vin aux abeilles pen- dant l'hiver afin que la froidure ne les tuât point, s'e'panchait jusque sur la nature inanime'e, comme on l'appelle pour re- veiller en elle un battement de cœur assoupi. « C'e'tait avec des effusions infinies , dit Th. Celano (c. xi, 8i ) , qu'il admi- rait la beauté' des fleurs, parce qu'il y voyait un reflet de celle qui e'tait sortie de la racine de Jesse' , et , lorsqu'il en trouvait beaucoup ensemble , il se laissait aller avec elles à un pieux et simple entretien. De même il invitait à aimer Dieu , les mois- sons, les vignes, les pierres, les forêts , la beauté' des plaines , la fraîcheur des fontaines , la verdure des jardins , et enfin tous les e'ie'mens. Il regardait le ciel e'toile' avec les mêmes de'sirs et la même joie inexprimable, parce qu'il croyait y voir, comme dans un miroir, la face du Cre'ateur. Et comme il s' e'tait donne' à lui pour serviteur avec un de'voûment sans bornes, les e'ie'- mens, de leur côte, semblaient être devenus ses serviteurs de'- voue's. Un jour que les me'decins jugeaient ne'cessaire de lui

TROUBADOUR. 29

appliquer un fer rouge aux tempes , il le bënit d'abord et lui dit : « feu , loi qui es mon frère , le Très Haut t'a fait avant toutes choses , il t'a fait beau, utile et puissant , sois-moi donc favorable aujourd'hui, et Dieu puisse adoucir ton ardeur de telle sorte que je puisse la supporter. » Le fer fut appliqué et le Saint s'e'cria : « Mes frères , louez avec moi le Très-Haut , le feu ne me brûle pas et je ne sens aucune douleur. » Au rapport des mêmes te'nioins oculaires , l'eau se changea pour lui en vin lorsqu'il l'eût be'nie ; dans une violente maladie , et un jour qu'il de'sirait de la musique qui pût élever son cœur à Dieu , l'air s'ébranla de lui-même et fit entendre des vibra- tions harmonieuses au point qu'il se croyait transporté dans un autre monde.

C'est ainsi que cet homme pieux parcourait le cercle entier de la nature , et il portait ses pas , la malédiction antique semblait se retirer de la terre ; la lumière qui l'environnait éclairait ce point ténébreux comme les rayons de l'aurore illu- minent un sombre nuage ; les bêtes se jouaient autour de lui avec confiance , les fleurs le regardaient avec amour , les élé- mens assoupis soulevaient leur tête hors de leur monde obscur et peuplé de songes, et ouvraient à demi les yeux à la lueur inaccoutumée qui les réveillait. Enchaînés par la magie divine qui sortait de lui , ils accomplissaient ses ordres avec soumis- sion ; mais , lorsqu'il était passé et que le dernier rayon s'était évanoui, l'anathème reprenait ses droits, le paradis disparais- sait, la ^ie se cachait de nouveau sous une rudeécorce, elle chérubin , avec son glaive flamboyant, revenait en garder l'en- trée. Ce furent ces rapports mystérieux avec les puissances de la nature qui lui inspirèrent les premières strophes du chant du soleil. Un jour, en revenant à lui après une joyeuse ex- tase , une naïve intuition de la nature , qui se retrouve chez quelques poètes de son époque , lui inspira ces paroles éclate l'allégresse dont il était plein : « Seigneur très-haut , très- » puissant et très-bon, à vous appartiennent la louange, la M gloii'e, l'honneur et toute bénédiction. A vous seul elles sont » dues , et nul homme n'est digne de prononcer votre nom. » Loué soit Dieu mon Seigneur, ainsi que toutes les créatu-

SO SAIHT FRANÇOIS d'aSSISES ,

» res , spécialement notre frère le soleil qui nous donne le M joQr et la lumière ; il est beau et rayonne avec une grande M splendeur : il est votre image , ô Seigneur. Loué soit mon » Seigneur pour notre sccar la lune et pour les e'toiles; il les » a forme'es dans le ciel, brillantes et belles. Loue' soit mon p Seigneur pour notre frère le vent, pour l'air, soit nuageux, » soit serein , pour tous les temps par lesquels il donne leur » subsistance à toutes les créatures. Loué soit mon Seigneur » pour notre sœur l'eau qui est utile, Immble, précieuse et » chaste. Loué soit mon Seigneur pour notre frère le feu , par )) lequel il illumine les ténèbres et qui est beau , agréable , fort » et puissant. Loué soit mon Seigneur pour notre mère la » terre, qui nous nourrit et nous soutient, qui produit les » fruits, les fleurs diaprées et les herbes. »

Peu de temps après il s'éleva de graves discussions à Assises , entre l'évêque et les magistrats de la ville ; le prélat lança l'in- terdit sur eux. tandis que, de leur côté, ils le mirent hors la loi et empêchèrent toute communication avec lui et les siens. Alors saint François ajouta la strophe suivante à son chant. « Loué soit mon Seigneur dans ceux qui pardonnent pour son » amour et supportent la souffrance et la tribulation. Heureux « ceux qui persévéreront dans la paix ; car ils seront couronnés » par le Très-Haut. » Il ordonna aux siens d'aller en toute confiance trouver le magistrat de la ville pour le prier, en son nom, de se rendre avec eux devant l'évêque, et là, de chan- ter en chœur, comme d'intrépides hérauUs du Seigneur, le chant du soleil avec la strophe qu'il y avait ajoutée. Hs firent ce qui leur était ordonné, et, lorsque les adversaires, n'osant pas se refuser à la demande du saint homme , se trouvèrent en présence , ils entonnèrent ce chant simple et touchant auquel Dieu donna une vertu secrète; car leur âme s'attendrit comme par un miracle, ils s'embrassèrent et se demandèrent mutuel- lement pardon. (Acta sanctor. oclobr. t. II, 1002.)

Dans ces contacts continuels avec le monde , le Saint épan- chait , dans une perpétuelle activité , la vie qui l'animait inté- rieurement , et il répandait autour de lui la bénédiction sous toules ses formes : mais cet écoulement non interrompu de

TROUBADOUR. 31

chaleur , de lumière et de vie , n'amoindrissait en rien l'ardeur qui consumait son âme. Enflamme' de l'amour divin, il voulait s'e'lever plus haut; et, après avoir soumis le corps à l'esprit, il s'efforçait de meltre l'esprit lui-mcme plus complètement en Ijarmonie avec Dieu , et par de s'approclier toujours da- vantage de la source de tout bien. Comme tout lui servait d'e'- cliolle pour monter vers le Très-Haut , comme il ne retrouvait dans toutes les cre'atures que des ruisseaux provenant tous de la source divine, sa soif augmentait à mesure qu'il huvait. Celte vie, dont il s'abreuvait, trop forte pour le vase elle e'tait renferme'e , devait, semblable à lëlectricite' , e'clater et jaillir au travers , et , tout ce qui ne se consumait pas dans l'exercice des vertus, devait rayonner à l'exte'rieur. Aussi vit-on souvent, pendant la prière, son visage briller d'une lumière pure : l'e'tat d'extase lui e'tait habituel lorsqu'il approchait de la sainte Ta- ble , et maintes fois aussi , lorsqu'il méditait dans la solitude. Le'on, son compagnon, le trouva une fois tout environne' d'une nue'e lumineuse, les bras e'tendus en croix et ravi à une telle hauteur que le frère, e'tonne', ne pouvait atteindre qu'à ses pieds. Le principe immate'riel e'tait en lui tellement de'livré des liens terrestres , son poids corporel tellement diminue par les jeûnes , les veilles et l'abstinence , la tendance ascendante tellement fortifie'e par son union continuelle avec Dieu que , lorsque son âme prenait l'essor dans la prière, le corps se trou- vait entraîne' comme par force dans ce mouvement d'ascension. Mais , plus il s'approchait de la lumière divine vers laquelle il s'e'jançait, plus son ardeur inte'rieure augmentait; il languis- sait consume', et son cœur cherchait dans l'action un soulage- ment et comme un rafraîchissement. C'est ainsi qu'il s'e'leva en lui un violent de'sir du martyre qui le poussa trois fois ^ers l'Orient de 1212 à 1219; mais les vents le jetèrent une fois sur les côtes de rEsclavonie ; une autre fois , comme il par- tait pour Maroc, une maladie l'empêcha d'aller plus loin que Compostelle ; la troisième fois, il put parvenir jusqu'au sultan qui assiégeait Damiette , mais, le respect qu'il lui inspira s'op- posa à l'accomplissement de ses de'sirs. Un autre martyre lui était réserve' à la fin de sa vie si riche en œuvres , et ce fut dans sa 4^^ année.

32 SAINT FRANÇOIS d'aSSISES ,

Dans celte partie de l'Appennin , jaillissaient les sources voisines du Tibre et de l'Arno, se trouve le mont Alverna que le comte de Casentina donna au Saint pour son ordre. Se'paré du reste de la chaîne , et en dominant toutes les sommite's , il s'e'lève à pic de trois côte's; de sombres forêts de hêtres cou- ronnent son sommet applati , et protègent de leur ombre les prairies fertiles qui s'e'tendent sur le penchant de la montagne. Dans la partie la plus sauvage , au milieu des cavernes pro- fondes , des masses de rochers entasse's et des pre'cipiccs , le Saint s'e'tait bâti une cabane, et il y passa les trois grands jeû- nes de quarante jours qu'il s'imposait tous les ans , dans la plus profonde solitude , mais dans l'intimité' de son Dieu. Le matin du jour de l'Exaltation de la sainte Croix, comme il se rendait de sa cabane à son oratoire qu'il s'e'tait fait sous un hêtre, il vit descendre du ciel une figure semblable à un se'- raphin , il vola rapidement jusqu'auprès du Saint, et celui-ci aperçut entre ses aîles l'image d'un homme crucifié, ayant les mains et les pieds attachés comme sur une croix. Deux de ses aîles brillantes s'élevaient au-dessus de sa tête , deux étaient étendues pour voler , deux autres voilaient tout le corps. A la vue de cette apparition, l'étonnement le saisit, et aussi une joie mêlée de douleur. Il se réjouissait de ce que le Christ le visitait sous la forme d'un séraphin, et en même temps la vue du crucifiement perçait son âme avec le glaive d'une douleur compatissante. Mais , ce qui le frappait d'étonnement , c'était la contradiction entre l'immortalité d'un esprit céleste et cet état de souffrance il le voyait. Bientôt une lumière supé- rieure lui révéla que cette image ne lui était présentée que pour lui faire entendre que ce n'était pas par le martyre corporel , mais par l'embrasement intérieur de l'âme, qu'il devait de- venir semblable au crucifié. Lorsque l'apparition s'évanouit , son cœur resta tout brûlant, et i en outre, des signes merveil- leux étaient imprimés sur son corps. Ainsi ses pieds et ses mains semblaient être percés de clous comme ceux du crucifié qu'il avait vu ; on y voyait les têtes de ces clous , rondes et noires , tandis qu'à l'opposé leurs pointes saillantes étaient comme tor- dues et repliées sur la chair. Son côté droit était aussi comme

TROUBADOUR. 33

pereé d'un coup de lance : ou y voyait une cicatrice rouge d'où le sang coulait souvent et se répandait sur ses vcteniens. Ce ne l'ut que plus tard , après un long combat avec lui-même et après en avoir de'libe're' plusieurs fois avec ses frères, que le Saint raconta cette apparition avec une grande terreur , et qu'il ajouta, que celui qui s'e'tait ainsi montre' à lui, lui avait dit plusieurs choses qu'il ne re've'lerait à aucun bomme tant qu'il vivrait. Quoique depuis-lors il eut les pieds et les mains tou- jours couverts, plusieurs frères virent et touchèrent ses plaies de son vivant. Plusieurs cardinaux voulurent se convaincre par leurs yeux de la ve'rite de ce que la renomme'e racontait à ce sujet. Ilsce'le'brèrent ce miracle par des liymnes et des antiennes, et rendirent te'moignagede ce qu'ils avaient vu dans leurs discours et leurs e'crits. Le Pape Alexandre lui-même attesta devant plu- sieurs frères, et devant saint Bonaventure , qu'il avait vu les plaies de ses yeux du vivant du Saint. Après sa mort, son corps fut expose et vu par plus de cinquante frères, puis par saint Bo- naventure et toutes ses sœurs , puis enfin par toute la ville d'As- sises qui accourut en foule pour contempler ce prodige inoui. Une multitude de personnes baisèrent les stigmates et les tou- chèrent avec leurs mains, jugeant ce te'moignage plus sûr que celui de leurs yeux. » Voilà le fait tel que le raconte trente ans après saint Bonaventure ; et tel que Thomas de Ce'lano et les auteurs de l'Histor. trium socior. l'attestent comme te'moins oculaires.

C'est ainsi qu'au rapport des contemporains s'est passe' ce merveilleux e've'neraent sur un sommet solitaire ; or le Saint revenu à lui entonne un chant d'alle'gresse.

« L'amour m'a mis dans un foyer, l'amour m'a mis dans un » foyer, dans un foyer d'amour,

« Mon nouvel e'poux , l'amoureux petit agneau m'a mis un » anneau au doigt, puis il m'a mis en prison et m'a frappe' » d'un couteau qui m'a partage' le cœur en deux. L'amour m'a M mis dans un foyer , etc.

» Il m'a partage' le cœur et mon corps est tombe' par terre. IX. 3

34 s. FRANÇOIS d'assises ,

» Le carquois de l'amour de'cocLe des flèclies dont le coup est » terrible : il a change ma paix en guerre : je me meurs de » de'lices. L'amour m'a mis , etc.

n Je me meurs de de'lices : ne vous en e'tonnez pas; ces coups » sont frappe's par une lance amoureuse ; le fer est long et » large, apprenez qu'il m'a traversé de cent brasses. L'amour » m'a mis , etc.

»> Les traits sont tombés si e'pais que j'en e'tais tout agoni- » sant. J'ai pris un bouclier, ils ont redoublé et m'ont brisé » les membres tant leur force est grande. L'amour m'a mis , etc.

» Il les a lancés si serrés que j'ai voulu fuir pour échapper » à la mort. Comme je lui criais : Tu abuses de ta force, il » s'est mis à m'accabler de nouveau. L'amour m'a mis, etc.

» Les traits qu'il lançait étaient de lourdes pierres dont » chacune pesait mille livres : il les jetait en tel nombre que » je ne pouvais les compter et aucune ne me manquait. L'a- » mour m'a mis, etc.

M II ne me manquait jamais , tant il savait viser juste : J'étais » renversé à terre , n'en pouvant plus : j'étais tout fracassé et » n'avais pas plus de sentiment qu'un homme trépassé. L'amour » m'a mis , etc.

» J'étais terrassé, non par la mort, mais par la joie : Puis » retourné dans mon corps , je me suis senti si fort que j'ai pu » suivre ses traces qui m'ont guidé vers la cour céleste. L'a- » mour m'a mis , etc.

» Après être revenu à moi , je me suis armé et j'ai fait la » guerre an Christ : j'ai chevauché sur son terrain et me ren- » contrant avec lui , je l'ai attaqué aussitôt pour me venger. » L'amour i 'a mis , etc.

» Après m' jtre vengé , j'ai fait un pacte avec lui , parce que » le Christ m'a aimé d'un amour sincère : Je suis devenu ca-

TROUBADOUR. 35

» pable de contenir cet amour et mon cœur renouvelé' est » console' par le Christ. L'amour m'a mis dans un foyer : il » m'a mis dans un foyer , dans un foyer d'amour. »

Saint Bonaventure a de'Jà émis l'opinion que cet admirable et myste'rieux chant du combat doit avoir e'te' compose' dans la circonstance rapportée prcce'demment ; et en effet, il suffit d'en examiner le contenu avec attention pour reconnaître que le Saint y exprime .sa manière d'envisager ce grand et singulier éve'nement de sa vie. Le se'raphin aux plumes e'tincelantes qui descend des hauteurs de l'empyre'e est pour lui le ce'lesle amour aux ailes d'or, le fils de cette divine Uranie dont la tête est couronue'e d'e'toiles et qui a sous ses pieds le croissant de la lune. Il ne cherche pas, semblable b l'antique dieu des pa'iens, à allumer chez les hommes les flammes folâtres de l'amour ter- restre ; mais , comme le pe'tican, il tourne d'abord le trait con- tre son propre sein afin que tous ceux qu'il aura de'salte're's avec son sang y puisent un ardent amour pour la source de toute beauté qui réside en lui. Le combat s'établit entre Eros et Antéros. La flèche part du cœur du sérapliin, elle traverse sa propre blessure pour atteindre le cœur de l'iiomme mortel fait du limon terrestre, elle lui perce la poitrine, fait couler le sang de son cœur , et reste longue de cent pieds dans la blessure pour qu'elle ne se cicatrise jamais.

E'I ferro è lungo e lato Cento braccia sappiate Cbe m'a tulto passalo.

Il plent une grêle de traits : le combattant effrayé cherche à les parer avec son bouclier , mais ni volonté , ni résolution , ni raison ne peuvent le garantir de ces éclairs qui renversent tout et s'attachent à ses memlnes comme le carreau de la fou- dre à la terre suivant une antique tradition. Le Titan lance sur lui de telles masses de rochers que ses membres brisés ne peu- vent résister à l'étreinte de l'amour et que bientôt jeté à la ren- verse, il gît sur la terre pâle et épuisé de sang. Mais comme la

3*

36 s. FRANÇOIS D ASSISES ,

vie a passé par la mort pour conquérir l'amour, elle sort de la mort pour renouveler l'amour dans un autre amour. Aussi le vaincu retrouvet-il prdmptenient ses forces et suit-il son vain- queur à la cour ce'Ieste [nella siiperna corte) ; il le poursuit dans ses propres domaines pour recommencer la guerre et il ne se repose pas qu'il n'ait enlace' son ennemi dans ses hras il le relient comme dans des liens indissolubles. Alors la paix se fait parce que les deux combattans se confondent dans l'u- nîte' par une transfiguration qui n'est pourtant par une trans- substantiation.

Mais ce traite' de paix n'e'teint pas la flamme : elle s'e'lève seulement plus haut parce que les obstacles les plus voisins se contractent et se de'composent à son ardeur. Aussi de nouveaux ge'missemens s'elèvent-ils bientôt et avec eux le septième chant.

« Amour de ebaritë , pourquoi m'as-lu ainsi blesse' ? Mon

»> cœur arracbe de mon sein brûle et se consume : il ne trouve

» point d'asyle : il ne peut fuir parce qu'il est enchaîne : il se

» consume comme la cire dans le feu : il meurt tout vivant, il

» languit sans relâche : il veut fuir et se trouve au milieu d'une

» fournaise. He'las! oii me conduira cette terrible de'faillance;

» c'est mourir que de vivre ainsi , tant l'ardeur de ce feu est

» grande.

» Avant d'avoir fait cette e'preuve , je demandais au Christ » son amour , pensant n'y trouver que de'lices , je croyais m'y » complaire dans une douce paix , à une hauteur aucune » peine ne m'atteindrait, mais j'e'prouve un tourment que je » ne pouvais m'imaginer : la chaleur fait fendre mon cœur : » je ne pais exprimer tout ce que je souffre : je meurs d'amour » et je vis prive de mon cœur. «

La flamme un moment apaise'e jette de nouvelles ardeurs dans le huitième chant.

« Je savais parler ; mais je suis devenu muet : je voyais et » me voilà aveugle j jamais il n'y eût plus myste'rieux abîme.

TROUBADOUR. 37

» Je parle en me taisant ; je fuis et je snis encliaînë ; je tombe

» et je monte , je tiens et je suis tenu ; je suis à la lois tle-

» dans et dehors; je poursuis et je suis poursuivi. 0 amour

» sans mesure , pourquoi me rends-tu fou et me fais-tu mourir

» dans une ai'dente fournaise ? »

Ici le Christ lui-même appai'aît à l'impe'tueax poète et des paroles pleines de dignité' et d'autorité' s'e'chappent de sa hou- clie dans le plus noble rbythme.

>< Règle cet amour , toi qui m'aimes : il n'y a pas de vertus » sans règle; puisque tu de'sires tant me trouver, renouvelle » ton âme par la vertu ; je veux que tu m'apportes un amour » qui soit re'gle'; l'arbre se juge par ses fruits; c'est ainsi que » se montre la valeur de toutes choses.

u Tout ce que j'ai cre'e' est fait avec nombre et mesure ; tout » est ordonne' pour sa fin. C'est par l'ordre que toutes choses » se conservent et la charité par sa nature est encore plus or- » donne'e que le reste ! Si l'ardeur de ton âme va jusqu'à la w folie , c'est qu'elle est sortie de l'ordre. »

Mais l'âme pleine d'angoisses re'pond :

» 0 Christ, tu m'as dérobé mon cœur et tu me dis de ré- » gler mon âme pour aimer ; mais depuis que je suis trans- » formé en toi , comment puis-je être resté maître de moi ? » Comme le fer rougi au feu, comme l'air pénétré des rayons » du soleil perdent leur forme et leur premier aspect , ainsi » mon âme est revêtue de toi par le pur amour. C'est donc à » toi , non à moi qu'il faut imputer l'état je suis. »

Tel est le dixième chant et la réponse continue dans le sui- vant, empreinte d'un sentiment toujours plus passionné.

« Pourquoi me mettais-tu dans un tel foyer , si tu voulais » que je gardasse quelque modération ? Quand tu te donnais à » moi sans mesure tu m'ôtais toute mesure à moi-même. Petit, » tu me suffisais ; mais je n'ai pas le pouvoir de contenir ta

38 s. FRA^çoIs d'assises ,

» grandeur. S'il y a faule , ô amour, elle est tienne et non » mienne , parce que ta m'as fait cette voie. »

« Tu n'as pas su te dëfendre de l'amonr ; il t'a fait venir » du ciel en terre. Par amour tu es descendu à cet abaisse- » ment; tu as cheminé par le monde comme un liomme mé- » prisd ; lu n'as voulu posse'der ni maison, ni champs ; mais » ta as choisi la pauvreté' pour nous enrichir. Dans ta vie et » ta mort , tu as montre' certainement un amour sans mesure. »

« L'amour e'tait maître de toi comme d'un esclavej ta mon- » trais toujours ton amour en toutes choses , toi qui criais » dans le temple : Venez à moi vous qui avez soif d'amour , » je vous donnerai l'amour sans mesure qui rassasie avec » délices. «

Il suit toujours la même idée dans le douzième chant.

« Tu ne t'es point retenu avec sagesse lorsque tu as épan- » ché ton amour avec tant d'abondance : tu es de l'amour, » non de la chair , amour fait homme pour nous sauver ; » c'est pour nous embrasser que tu as désiré la crois. Je crois » que tu n'as pas parlé et que tu ne t'es pas défendu devant » Pilate pour accomplir cet échange sur ta croix élevée par » l'amour.

» La sagesse alors se cachait et l'amour seul se laissait voir : » la puissance ne se montrait plus; la vertu était opprimée j » il était grand cet amour qui se répandait ainsi ne cherchant » que l'amour et du haut de la croix embrassant l'homme » avec tant de tendresse.

» Donc, Jésus, si je suis enivré d'amour, qui peut me re- »> procher d'être devenu fou , d'avoir perdu la raison et la » force, puisque l'amour t'a enchaîné, t'a privé de toute ta » grandeur. Comment aurais-je la force de lui résister?

» Cet amoar qui me rend insensé t'a ôté la sagesse : cet » amour qui me fait languir t'a ravi pour moi ta puissance.

TROUBADOUR.

39

« Je ne veux plus ni ne puis plus faire résistance. Ma sentence u est rendue, je dois mourir d'amour et Je ne veux d'autre » consolation que celte mort. »

L'amour divin sachant combien lui-même est immodéré doit se taire devant de pareils reproches de la créature et il la laisse désormais jouir de toute la plénitude de ses sentimens ; avec cette Louche de feu qui, si Ton en croit le biographe du Saint, un jour au pied de l'autel, exhala comme des flammes sur un des frères , François entonne l'admirable cantique de l'amour de Dieu.

Amor , amore , che si m'hai ferito.

Dans son ardeur toujours croissante , il peint le brûlant dé- sir de son cœur l'amour déborde : il s'est donné au bien aimé jusqu'à la mort et il persévérera uni avec lui dans la charité et la vérité. Et comme la passion bâte les battemens du cœur , fait haleter la poitrine et ne permet plus d'autz'e langage que quelques exclamations rapides, son désir s'exhale à la fin en sons semblables à ceux d une harpe éolienne ani- mée par nn souffle céleste et dont les accords pressés crois- sent , décroissent , s'éteignent , renaissent , meurent et se pro« longent encore long temps.

Amor , amor , tanto amo di te ,

Amor , amore , ben credo morire ,

Amor lanto preso m'hai ,

Amor , amor , fami ia te transira ,

Amor, dolze languire,

'Amor, mio desi oso ,

Morir si dilettoso ,

Amor, mio dilettoso,

Abnega mi in amor.

Amor , amor , lo cor mio se spezza ,

Amor , amor , tal sente ferrita ;

Amor , Jesu , tiamme a la tua belezza ,

Amor, amor, pcr te sonto rapito :

Amor , amor viva , non me despreggia ,

40 s. FRANÇOIS D ASSISES,

Amor f amor , l'anima teco unita ,

Amor, tu sei la sua vita ;

Jam non se po partire ,

Perché la fai languire ;

Tanto strugendo amor ,

Amor, amor, de Jesn desideroso ,

Amor voglio raorire ,

Te abrasando j

Amor , amor , dolce Jcsu meo sposo j

Amor , amor , la morte te dom'jndo ,

Amor , amor , Jesu si pietoso ;

Tu me te dai in te trasformato

Pensa che eo v6 spasemando.

Non so o io me sia ;

Jesu , speranza mia ,

Ormai va, dormi in amore (i).

Le grand cantique de la nouvelle e'poqne est composé; mais, comme ici la poésie est devenue la vie, et comme la vie est passée dans la poésie, la vie doit finir avec le chaut. Une tra- dition postérieure, mais gracieuse, raconte que le Saint passa une fois tout un jour a chanter les louanges de Dieu alterna- tivement avec un rossignol. Ce rossignol , nous l'avons assez dit, était dans sa poitrine , et c'était le même qui, peu après» fit sortir du gosier de sainte Elisahetb de Thuringe mourante, des accens d'une douceur ineffable qui , selon le témoignage de ses biographes, ravirent tous les assistans d'admiration. Une poésie populaire parle d'une chanteuse qui , dans sa dernière et sa plus belle roulade rendit l'âme avec le chant. Il en de-

(i) Nous n'essayerons pas de traduire ces cris entrecoupés , ces brû- lantes aspirations , ni de rendre l'harmonie désordonnée de ces petits vers dont chacun semble une palpitation de cœur du poète. Le jésuite Larapugnano qui a mis en vers saphiques, alcaiques , glyconiques , etc. , les cantiques de saint François et qui a étouffé sous toutes les fleurs poétiques du siècle d'Auguste , l'énergie inculte du saint troubadour , a traduit aussi ce dernier morceau en iamhiques trimètres l'on trouve un sens suivi et de fort agréables métaphores. Nous n'imiterons pas celte ingénieuse entreprise. ( Noie du iraducteiir français. )

TROUBADOUR. 41

vait être de mcrae ici ; car le plus beau et le meilleur ten- dent à s'afTranchir de la terre pour clierclier la patrie céleste. Depuis l'aiiparition de l'Alverna , la vie du Saint alla toujours en déclinant , au point que , dans les deux années qui s'e'cou- lèrent encore jusqu'à sa mort , il resta à ])eine un jour sans souffrance ; le mal , qui s'étendait successivement à tous ses membres, devint si violent, que François dit à ceux qui l'in- terrogeaient que le martyre le plus cruel était préférable à trois jours de plus d'une pareille vie. Aucune plainte ne sortit de sa boncbe pendant tout ce temps, et, lorsqu'un des frères lui parlait de ses souffrances, il se jetait sur la terre nue, tout malade qu'il était, pour demander pardon a Dieu de ce pé- cbé. Quand il fut près de mourir ( Wadding ann. min. V. II, p. iSy) , il composa sur son lit de douleur la dernière stropiie du chaut du soleil.

« Loué soit mon seigneur pour notre sœur la mort corpo- » relie , à laquelle nul bomme vivant ne peut échapper. Mal- )) heur à qui meurt dans le péché mortel ! bienheureux ceux » qui se reposent dans vos très-saintes volontés ; la seconde » mort ne pourra leur nuire. Louez et bénissez mon seigneur : » rendez-lui grâces et servez-le avec une grande humilité. »

Comme il savait bien ^'OM^^er et bien chanter, ainsi que l'ont dit de lui les vieux troubadours ( sabia ben trobar et cantava ben ) , il éleva la voix pour chanter le cantique de réjouis- sance qu'il venait de composer; et le frère Elie, son succes- seur, dans lequel dormait l'esprit mondain qui se développa plus tard , lui ayant représenté que la foule , assemblée au de- hors, pouvait être scandalisée d'une joie exprimée si baut,le Saint lui répondit : Pourquoi ne me réjouirais-jc pas dans le seigneur qui me fait miséricorde; pourquoi ne serais-je point dans l'allégresse quand je me sens délivre- en lui? Quelques momens après il mourut sur la terre nue; le blanc cygne s'en- vola vers le ciel après avoir clianté : un frère crut voir son âme monter sur une nuée lumineuse sous la forme d'une étoile brillante; les alouettes, ses amies, se rassemblèrent en grande

42 s. FRANÇOIS d'assises ,

quantité sur la maison, au concher du soleil, et exprimèrent leur amour jjoar lui dans leurs chants joyeux. ( Bonaven- ture, XIV , 1-7.)

Thomas de Celano, frère de son ordre, qui avait vécu avec lui dans un commerce journalier, nous le dépeint avec une éloquence qui vient du cœur. « Avec quelle beauté, quel éclat et quelle majesté , dit-il , il nous apparut dans l'innocence de sa vie, dans sa simplicité, dans son obéissance calme, dans son aimable complaisance, dans son aspect tout angélique ! aima- ble dans sa manière , doux de caractère, amical dans ses pro- pos , modéré dans ses remontrances, dépositaire fidèle, con- seiller prévoyant, actif dans les affaires, plein de charme en tout, son cœur était chaud, son âme douce, son esprit juste j il était persévérant dans ses vues , patient dans la vie spiri- tuelle , toujours le même en tout ; prompt à l'indulgence, lent a la colère , usant bien de toutes ses facultés intellectuelles , doué d'une heureuse mémoire , d'un jugement sagace et d'une grande prudence, avec cela simple en tout; dur vis-à-vis lui- même, aimant vis-'a-vis des autres , modeste en toutes choses, le plus éloquent des hommes, son visage était serein, sa phy- sionomie douce; la mollesse et l'arrogance lui étaient également inconnues. Quant au physique, il était de moyenne taille, plu- tôt petit que grand , sa tête était ronde , son visage alongé et expressif, son front était petit et uni, ses yeux noirs et doux , sa chevelure brune, ses sourcils droits, son nez di'oit et d'une belle forme, ses oreilles détachées et petites, ses tempes ap- platies. Sa parole était douce quoiqu'enflammée et pénétrante, sa voix forte, mais agréable , claire et harmonieuse, ses dents serrées , blanches et égales , ses lèvres moyennes , mais déli- cates , sa barbe noire et peu fournie , son cou beau , ses épau- les plates , ses bras courts , ses mains petites , ses doigts effi- lés, ses ongles longs , sa jambe belle , ses pieds petits , sa peau délicate, son corps maigre. Ses habits étaient grossiers, son sommeil court, sa main libérale; comme il était le plus hum- ble des hommes, il était envers tous la douceur même, s'ac- commodant à la manière d'ctre de chacun , le plus pieux, parmi les pieux , parmi les pécheurs comme l'un d'entre eux. »

TROUBADOUR.

43

Ainsi vécut ccl homme, ainsi chanta et combattit celle belle âme, ainsi cette noble intelligence erra sur la terre avant de remonter au ciel. Si, depuis le temps des ajôtres, le Sauveur a trouve' un liomme qui ait suivi toutes les traces de ses pas, qui ail rempli tous ses pre'ceptes, et se soit attache' h lui de toutes les forces de son âme, c'est sans doute celui-ci. Il s'est e'ieve' plus haut qu'aucun mortel sur cette mer qui s'ëtend sous la voûte des cienx; semblable à la jnngfrau , il a e'Ievé sa tète blanclie au-dessus de tous les nuages ; mais ce n ëfait point une iVoide neige qui voilait son front; c'e'taienl les plus belles fleurs de la poe'sie sacre'e qui le couronnaient, cl dont le pur miroir brisait et renvoyait avec toutes les couleurs de l'arc-en-ciel les rayons du soleil divin. Qu'il soit donc surnomme' à l'avenir François de V amour céleste.

AAi^lVV%VV\VV%VV^VV\V\^VV\VV\VV\«VV\VV\VV\VV^rVV\VV\^/V«VV\V%>\VV\VV\<^^

DE L'ESPRIT DE VIE ET DE L'ESPRIT DE MORT ,

PAR LE COMTE HENRI DE UERODE ET LE MARQUIS DE BEAUFORT (I).

Croyauces antiques. Monothéisme. Dualisme. Fétichisme. Action du christianisme sur la société nouvelle. Moyen-âge. La Réforme. Le Gallicanisme. La Philosophie. Espoir dans l'avenir.

Nous voudrions chercher à saisir la pensée génératrice de cet e'crit, il nous serait après cela plus facile d'en appre'cier les de'tails et d'en suivre l'application.

Rien n'est plus digne de l'e'tonneraent et de l'admiration de l'homme que cette multitude de phe'nomènes qui passent et se succèdent devant lui. Frappe' d'un si grand spectacle, il se de-

(i) Extr. des Annales de Phil. chrét. , 3g , tom. VII , p. 184. La première édition de l'écrit deMM.de Mérode et de Beaufort a paru à Louvain , i83i , in-S» , chez Vanlinthout et Vandenzaude ; la seconde à Paris , i833 , in-S», chez Eugène Renduel.

44 DE l'esprit de vie et de l'esprit de mort.

mande quel est le ressort cache' qui fait mouvoir tant de cho- ses, quelle est, au milieu de tant d'apparitions passagères, la loi iraranaljle qui gouverne les êtres? quelle est la destinée du monde et surtout celle de rimmanite'?

Le christianisme, re'pondant à ces questions, divise d'ahord en deux classes tous les êtres et tontes les modifications qui leur sont propres. D'une part, le crime , la douleur et la mort; de l'autre, la vertu, le bonheur et l'immortalité': ici le bien, le mal ; ici le règne bienfaisant de la grâce , le règne maudit du pe'che'. Entre ces deux ordres de faits s'e'lève une éternelle ligne de de'marcation. Au sommet du premier, Dieu se re'vèle e'ternel et parfait , plein de science et d'amonr ; sur le second, plane un esprit de'chu , que Dieu avait fait libre et qui se fit rebelle. Lorsqu'au sixième jour la cre'ation sortit des mains du Tout-Puissant, radieuse de beauté', Dieu jeta sur elle un regard paternel et il vit qu'elle était bonne. Mais suspendu à l'arbre de la tentation, l'esprit mauvais de'she'rita 1 homme de sa primitive innocence , et la terre fut frappée d'anathème en la personne de son roi. Suspendu à son tour à l'arbre des douleurs, le Christ re'génère toute chose et replace le genre humain dans son antique liberté. Toutefois, le tyran vaincu résiste et menace encore; et sa puissance qui s'écroule ne disparaîtra complètement qu'à l'heure finiront les siècles.

Tel est le combat glorieux décrit par les livres saints, chanté par les prophètes de l'ancienne et de la nouvelle loi , depuis Moïse et Job jusqu'à Paul l'apôtre et Jean l'évangéliste.

Pourtant cette conception , toute imposante qu'elle est , la philosophie rationaliste ne la trouve point sage. Tout ceci lui paraît merveilleux sans doute à entendre, mais difficile à ci'oire et lourd à porter. Soit qu'un secret orgueil la presse de se faire , elle aussi , l'oracle des destinées , soit que l'esprit de système et le besoin de généraliser la subjuguent , elle veut qu'un seul principe explique l'universalité des choses. Dieu est pour elle l'unique auteur, et l'homme l'unique objet des phé- nomènes de l'existence ; le malheur n'est qu'un contraste né- cessaire , une variété jetée au milieu de la monotonie de nos jours, il se mêle à nos plaisirs comme l'ombre accompagne la

DE l'esprit de vie ET DE l'eSPRIT DE MORT. 45

lumière. S'il est des fléaux qui affligent le globe , c'est pour tenir sa population en coupes régulières et ("aire place aux gé- ne'rations naissantes. Le mal n'est point le contraire, mais seu- lement l'absence du bien, et le vice n'est que le plus bas degré' de l'e'clielie de la perfection. Voici venir les stoïciens qui nient la douleur, et les e'picuriens qui nient le mal : dommage qu'on n'ait osé nier la mort. Ainsi, bonheur et souffrance, crime et vertu , bien et mal , ne sont que le flux et reflux de la vie universelle, que les manières d'être d'une substance sans bor- nes en qui toute individualité est absorbée et qui se prête à toutes les vicissitudes : unité absolue , dogme fondamental du panthéisme.

Le rationalisme, en parlant ainsi , est venu à boni d'obscur- cir et d'effacer, dans un grand nombre d'esprits, la solution donnée par la religion chrétienne , en sorte que force leur est d'en appeler à la science pour savoir laquelle des deux a dit vrai : La foi du Christ ou la doctrine des penseurs (i).

La science doit donc se préparer à un nouvel et sévère exa- men. Elle interrogera d'abord, comme témoins au procès, les nombreuses traditions répandues sur la terre : car qui peut se prétendre mieux instruit des lois de la création que le genre humain, qui, depuis qu'elle a eu lieu, vit ici-bas avec ces lois et avec les facultés qui lui ont été données à cette époque? Or voici quel sera le résultat de ces recherches.

Toutes les religions connues se réduiront à trois classes, se- lon qu'elles placeront l'esprit de vie au-dessus de l'esprit mau- vais, comme créateur dans le passé et vainqueur dans l'avenir;

(i) En écrivant ce qui suit, l'auteur de cet article n'a point voulu confondre la doctrine chrétienne de la révolte de Satan , et la doctrine manichéenne des deux principes. La différence entre ces deux doctrines , c'est que, dans la première , l'esprit du mal est un être créé qui n'a de puissance que celle que Dieu lui abandonne , et qui doit la voir finir un jour , tandis que , dans la seconde , c'est un être éternel , partageant avec le principe du bien la puissance infinie , en un mot un second Dieu. L'absurdité de celte dernière opinion a été mise en lumière par les écrits victorieux de S. Augustin.

46 DE l'esprit de vie et de l'esprit de mort.

ou tous deux sur le même rang , et monarques par moitié' de l'empire du monde ; ou le dieu de la mort et des sanglantes volupte's, se jouant de la vie des êtres, et supe'rieur aux bons génies eux-mêmes.

Dans le premier cas , c'est Michel foulant aux pieds le ser- pent; dans le second, c'est Osiris combattant Typhon; dans le troisième, c'est le -vautour de'vorant Prome'the'e , la force brutale triomphant de l'intelligence bienfaitrice.

Le premier est le monothéisme, la religion antique et pa- triarcale; le second est le dualisme, cher aux peuples guer- riers; le troisième est le grossier J'étichisme , l'adoration impie de la matière.

Ces trois systèmes de croyances se succèdent de telle façon que , par une de'gradation toujours croissante , le moins parfait remplace le meilleur , et le plus vicieux est le dernier en âge jusqu'à ce que la tradition sainte des anciens joui's, de'velop- pee par l'Evangile, se relève pour re'gner dix-huit cents ans sur les plus nobles nations de la terre. A travers toutes ces pliases des ide'es religieuses, un grand fait reste constant : c'est qu'à cbaque e'poque, et sous mille formes diverses, la foi cora- mane reconnut deux influences irréconciliables , luttant l'une contre l'auti'e et produisant dans l'univers deux se'ries de faits oppose's. L'immense supe'riorilé du christianisme consiste à avoir de'termine' leur ve'ritable rapport.

-Forte de ce te'moignage , la science pourrait trancber la que- relle au nom de l'humanité. Mais des re'snltats non moins pre'- cîeux l'attendent si, portant plus loin ses regards, elle cherche dans la nature , dans l'homme , dans la socie'té, les traces de ce redoutable antagonisme que de'nonce la voix des siècles.

Dans la nature, assez de bienfaits proclament une providence ordonnatrice, et l'homme objet privile'gié de sa bienveillance; et cependant assez de maux sont seme's sur la terre pour ins- pirer de sombres doutes. A voir tontes ces cre'atures qui se de'voi'ent les unes les autres , à voir cette guerre sans fin que les animaux se livrent entre eux et que l'homme livre à tous, il semble que la loi de la force soit la seule loi du monde , et la destruction le seul terme de l'existence. Si tons les êtres

DE l'esprit de vie ET DE l'esPRIT DE MOBT. 47

vivans semblent s'unir poar chanter un hymne de reconnais- sance, du sein des tombeaux s'e'lève une clameur accusatrice : il n'cht pas sur notre horizon d'astre si par sur lequel la mort ne projette sa grande ombre.

Dans l'homme, qui pourra dire l'e'ternel combat de Pesprit et de ia chair, si e'ncrgiquement retrace' dans les e'pîtres du grand Apôtre ? et les contradictions de son être , et ces inspi- rations iuefi'ables et ces tentations sinistres qui montent et des- cendent tour-à-tour au fond de soncœar, et dont il ne saurait retrouver la chaîne ni de'couvrir la source ? Qui pourra expli- quer ces ruines de l'âme , comme dit Cicëron , et celle vague mémoire d'un état meilleur qu'elle voudrait reconque'rir? Pour- quoi enfin cette distinction absolue du bien et du mal dans nos idées, les joies de la conscience du juste, et les angoisses du remords qui brisent le cœur des méchans?

Cette opposition et ce désordre se réproduisent d'une ma- nière plus frappante encore dans le monde social. Sans parler des afflictions du sage et des triomphes du méchant, sans par- ler de ces déchiremens terribles qui bouleversent les empires , l'histoire des peuples ne nous ofFi'e-t-elle pas un singulier mélange de grandeurs et de dégradations ? A côté des dogmes les plus purs , les mythologies anciennes présentent les super- stitions les plus monstrueuses. Les nations illustres consacrent la prostitution et font fumer les sacrifices humains sur leurs autels. Les lois de Rome unissent la barbarie la plus cruelle aux plus majestueuses institutions, et ses plus héroïques vertus vont s'asseoir aux combats des gladiateurs. A l'ombre méme- de la croix réparatrice , au milieu des développemens les plus sublimes de la charité chrétienne , il se fait chaque jour en- core d'inouïes turpitudes. En vérité, s'il est des dévonemens qu on ne pourrait sans présomption attribuer à la nature hu- maine , il est des forfaits qu'on ne saurait pour ainsi dire lui imputer sans injure.

Ainsi se vérifie dans une triple sphère la loi de l'antago- nisme, ainsi rien ne s'explique sans la double influence de l'esprit de vie et de l'esprit de mort, de la Providence et de Satan. Ainsi la Science avoue les mêmes principes que la Re-

4:8 DE l'esprit de vie et de l'esprit de mort.

ligion. Seulement la Religion, plus consolante que la Science, noas re'vèle ce qui e'tait resté cache' à celle-ci , l'issue de la lotte et les effets de la victoire.

Mais un semblable travail demanderait une e'rudition de plu- sieurs hommes, et un labeur de plusieurs vies. Aussi, bien que cette pense'e tout entière ait probablement ëte' celle des auteurs de l'ouvrage dont nous nous occupons, ils ont cru n'en devoir saisir qu'une partie, et choisissant celle qui leur a paru la plus importante et la plus rapprocbe'e de nos incertitudes actuelles , ils ont suivi la double influence de l'esprit de vie et de l'esprit de mort parmi les re'volutions sociales qu'a traver- se'es le christianisme.

Nous allons analyser ici l'histoire que tracent les deux au- teurs catholiques , du règne du Christ , et des divisions que l'esprit du mal est parvenu à faire naître dans cet empire. Nous ajouterons ensuite quelques remarques critiques sur certaines opinions que nous n'avons pas cru devoir admettre en leur entier; quel que soit au reste le sentiment de nos lecteurs, nous croyons qu'aucun ne se refusera à reconnaître , dans l'œuvre de MM. de Me'rode et de Beaufort, une foi vive et profonde, qui leur a inspire sur l'histoire du christianisme et du moyen- âge des vues nouvelles qui ne laissent pas que de fournir ma- tière à réflexion.

L'ancien empire romain est leur point de départ ; alors que la puissance du génie du mal semble avoir atteint son comble et se résume dans la personne odieuse de Tibère , des Néron et des Héliogabale. Déjà cependant croît et se fortifie l'Eglise qu'anime le feu divin , et au bout de trois cents ans l'empire idolâli'e s'écroule sous ses pieds , et une vie sociale nouvelle commence pour les peuples de l'Europe. Durant cinq siècles encore elle rassemble les pierres de l'édifice qu'elle achève et qu'elle couronne par l'élévation de Charlemagne. Alors aux yeux des nations étonnées apparut resplendissant de gloire le saint empire romain , destiné à servir de centre à toutes les monarchies chrétiennes, et h devenir a la fois le tuteur de leur jeunesse et l'objet de leurs hommages. L'empire d'Orient , en rcaonçant à l'unité catholique , avait renié cette auguste mis-

DE l'esprit de vie ET DE I-'eSPRIT DE MORT. 49

sion. Le Pape et l'Empereur s'avancent donc; se donnant la main, à la tête des nations, l'un comme l'interprète de Dieu, l'autre comme chef des hommes; le second soumis au premier comme le corps l'est à lintelligence. A cet apogée de la socie'le' chre'tlenne, le Christ a re'alise' son règne ici bas , et tous ceux qui confessent son symhole, marchent comme frères sous sa loi. Et pourtant l'esprit du mal avait garde' une place dans ce monde re'genéré ; la dissension du sacerdoce et de l'empire fut la première manifestation de sa pre'sence ; l'empereur re'volle contre l'Eglise, vit se dissoudre sa puissance sur les royaumes étrangers ; et la catholicité se constituant en monarchies in- de'pcndantes, ne re'serva plus à l'empire qu'une primauté' no- minale. Sous cette forme nouvelle et en quelque sorte re'pu- blicaine , elle vit sëcouier encore plus d'un siècle de bonheur et de gloire.

Mais le ge'nie mauvais poursuivant sa marche, pieparait par les mains de Wiclef et de Jean Hus les voies de Luther. En présence de cet ennemi de l'Eglise la science sociale des pre- miers âges s'obscurcit ; l'ordre politique se de'roha le premier à la supre'malie des ide'es religieuses; l'ordre philosophique et l'ordre litte'raire le suivirent de près dans cette marche rétro- grade. Le siècle de Louis XIV vit cette scission s'accomplir au sein du peuple français jadis si grand entre les peuples fidèles; et la de'claration de 1682, plaçant l'autorité' des rois en dehors de toute responsabilité' humaine consomma l'œuvre du dés- ordre.

Dès lors la vieille liberté catholique s'exila de la terre de France , et l'absolutisme consacré par la voix éloquente de Bossuet , passa pour l'enseignement véritable de l'Evangile. Bien- tôt les hommes s'effrayèrent d'une telle doctrine , et, ne trou- vant plus dans la religion le principe d'indépendance , le de- mandèrent à la philosophie ; et la philosophie leur donna une liberté fausse et sacrilège , et an lieu de la som>erainctê de Dieu elle créa la sout^eraineté du peuple pour juger les rois. Ainsi prirent naissance les révolutions qui agitèrent la chré- tienté au dernier siècle et qui se résumèrent à leur tour dans l'empire déiste , dans ce géant qui opprima durant quinze an- IX. 4

50 OK l'esprit de vie et de l'esprit de mobt.

nées la France et l'Europe. Sa clmte même semble avoir e'te' comme une leçon inutile, et le principe dissolvant , pe'netrant sans cesse plus profontMmenl, conduit les peuples a l'anar- chie absolue, sinistre avant-courrière du tyran qui doit venir à la fm des âges. L'antéchrist attirant à lui toute puissance spi- rituelle et sociale , frappera l'humanité de terreur , et la ter- reur produisant l'e'tonnement , enfantera l'apotliéose. Ainsi l'es- prit du mal , vaincu par la destruction de l'empire idolâtre et l'e'rection de l'empire cbre'lien , triomphera de nouveau par l'empire de'iste , change' lui-même en une monstrueuse idolâ- trie. Alor.s l'humanité' ayant e'puise' ses forces , à Dieu sera la vengeance.

Voilà l'analyse, aussi exacte qu'il nous a e'te' possible de la faire, du livre de MM. de Me'rode et de Beaufort. Il est au- dessus de nos forces d'en juger toutes les parties ; c'est beau- coup pour nous d'indiquer quelques-unes des ide'es qui nous ont le plus frappe, quelques-uns des doutes que cette lecture a fait naître en nous.

Ce qui , selon nous , distingue cet e'crit , c'est l'appréciation des progrès de la science sociale an moyen-âge , et de sa dé- cadence à partir de la réforme jusqu'à nos jours. Ce n'est point en vain que la religion du rédempteur a reçu le nom de ca- tholique. Universelle dans le temps et dans l'espace , elle doit l'être aussi dans son objet, et toutes les parties de l'intelli- gence, toutes les formes de l'activité doivent être soumises à son empreinte. La vérité religieuse domine donc de toute la hauteur du ciel toute autx'e vérité. Le catholicisme peut être appelé en quelque sorte l'atmosphère de l'esprit humain. La liberté de la raison consiste donc à se développer en lui et non point h sortir de lui; car en sortir, c'est vouloir mourir dans le vide, et la liberté n'est point ce qui produit la mort, mais plutôt ce qui entretient la vie. C'est parce que le moyen- âge avait compris ces choses qu'il marchait à si grands pas dans la voie du progrès social ; c'était l'instinct merveilleux qui avait élevé ses immenses basiliques, qui avait formé ses innombrables associations de moines, de chevaliers, de bour- geois, d'artisans même, c'était lui qui enfantait l'une après l'au-

DE l'esprit de vie ET DE l'eSPRIT DE MORT. 51

tre toutes ces brillantes républiques qui couvrirent d'e'clat la vieille Italie sous la protection du S. Siège : c'e'tait lui qui allait alTraucbtissanl les communes, constituant les municipalités, les convoquant sous le nom d'ctats-ge'i.craux , de parlemens , de cortès , pour les initier aux conseils des rois et leur donner une part toujours plus grande au gouvernement des aflaires publiques. Et nul n'aurait pu pre'voir s'arrêterait cette mar- che ascendante de la socie'te' chre'tienne lorsque le protestan- tisme arrêta dans sa course le soleil bienfaisant qui échauffait le monde. Aussitôt la liberté des peuples Gt on pas en arrière , et le siècle de Luther fut celui des grands despotes, Henri VIII , Gustave Vasa, la France elle-même après avoir fait sous les drapeaux de la ligue un effort d'indépendance, vit mourir ses états-généraux sons ses rois absolus.

En même temps la littérature refoulée dans les idées grec- ques et romaines désapprit à parler le langage catholique, et Boileau déclara au nom du Parnasse réformé le scandaleux di- vorce de la poésie et de la foi (i). Telle fut même la préoc- cupation de cet âge , que Fénelon consacrait sa plume catho- lique à mettre dans la bouche de la Minerve païenne les leçons de la sagesse éternelle, qu'il avait puisées dans sa foi, et que les prodiges de l'architecture gothique furent universellement considérés comme l'œuvre de l'extravagance et de la grossiè- reté. Ainsi l'on ravissait successivement à l'Eglise ses plus belles parures; comme son Epoux, il fallait qu'on la mît à nue avant de la crucifier. Et de ses dépouilles on orna une idole qu'on appela du nom de Philosophie , et le peuple qui crut que la Philosophie avait vraiment créé l'état social , les arts et les sciences ., se prosterna pour l'adorer. On sait quelles furent les suites.

(i) De la Foi d'un chrétien les mystères terribles

D'orncmen'î égayés ne sont point susceptibles L Evangile à nos yeux n'offie de tous cotés Que pénitence à faire et tourmens mérités.

Art poét. , liv. m.

52 DE l'esprit de vie et de l'esprit de mort.

Mais tout en adoptant cet ensemble d'icle'es de'veloppe'es avec une chaleureuse e'ioquence dans le livre qui fait rolijet de cet article , notre peu d'e'rudition nous arrête et ne nous permet pas d'appre'ciei' la justesse de ses applications historiques. Est- il vrai , par exemple, que le saint empire ait jamais joui d'autre chose que d'une simple primauté dMionneur sur les royaumes chre'tiens? L'Angleterre et la Norvège d'une part, l'Espagne de l'autre ne semblent-elles pas s'être tenues en dehors de son orbite? Deux cents ans après sa fondation, ne vit-on pas un roi de France s'indigner qu'un empereur eût ose exercer sur ses terres le seul droit qui lui restât de son antique supre'ma- tie; celui de chanter au lutrin l'antienne de Noël? Peut-on voir la complète expression sociale du christianisme dans la con- stitution de l'Allemagne au moyen-âge, tandis que ses lois res- taient si fortement marquées du sceau du paganisme germani- que, tandis que, à peine Henri III descendu dans la tombe, la monarchie allemande nous offre une si longue série d'enne- mis cruels de la papauté'? Depuis Fre'déric II, qui plaça aux portes de Rome une colonie de Sarrazins comme un rempart contre les excommunications dn Saint-Sie'ge , jusqu'à Charles- Quint , dont les troupes livrèrent la ville e'ternelle à une dé- vastation que les Vandales lui avaient épargnée; et depuis Charles -Quint jusqu'à Joseph II, le philosophe, qui mutila l'épiscopat germanique, enleva des églises les images des Saints , et dont la vie entière ne fut qu'une longue persécution contre le catholicisme , peut-on appeler tons ces Césars les défenseurs de l'Eglise et les représentans du règne du Christ? En oubliant tous ces faits pour faire retomber sur la France l'altération des saines doctrines, MM. de Mérode et de Beaufort nous font involontairement souvenir qu'ils sont Belges , et que la Bel- gique , sœur de la vieille Allemagne , garde encore rancune aux anciens vainqueurs de Cassel.

Un peu plus d'indulgence aurait peut-être été due à la na- tion qui donna à la Germanie elle-même l'auteur de toute sa gloire dans la personne de Charlemagne, qui la première ré- pondit à la voix de Pierre l'Hermite, et la dernière soutint en Orient l'étendard de la croix, qui abrita durant cent ans,

DE l'esprit de vie ET DE l'eSPRIT DE MORT. 53

dans Avignon , la papauté fngitive , qui toajoars resta atta- chée à la succession le'gitime des pontifes, tandis que l'empe- reur entretenait avec une sollicitude presque paternelle le schisme d'Occident, qui repoussa avec une constance admirahle le poison de Luther , et porta dans son sein cet ange de cha- rité qui, sons le nom de Vincent de Paul, devait e'tonner le monde ; celte nation qui , tonte fle'trie par un siècle d'incré- dulité, toute froissée par un demi-siècle de bouleversemens , tient toujours par de si fortes racines à l'immuable édifice du catholicisme, et donne encore tant de fidèles à l'Eglise, tant de missionnaires à l'Evangile, tant d'illustres défenseurs à la vérité. Nous aurions voulu aussi quelques mots d'admiration pour le siècle de Louis XIV au milieu des reproches mérités qu'on lui adresse (i). La liberté chrétienne, quelque humiliée qu'elle pût être , n'était point morte lorsqu'elle poussait Ma- dame de La VaUière au cloître , et osait dire en présence du cercueil du grand Roi ce magnifique exorde : « Dieu seul est grand, mes frères \ » Enfin le gallicanisme lai-même, bien qu'entaché de l'esprit de servitude, montra qu'il n'avait point abdiqué tout sentiment généreux , quand il scella de son sang le refus de la constitution civile du clergé.

Il est un autre reproche d'une nature plus délicate , et que nous n'oserions faire si nous ne l'avions entendu dans la bou- che de plusieurs hommes graves , si notre conscience ne nous pressait de le reproduire. C'est une tendance naturelle aux siè- cles d'agitations et de grandes douleurs de se regarder comme les derniers des siècles : et les révolutions sociales emportent avec elles une tristesse profonde , un découragement de la vie qui semble présager la fin de l'univers. Ce sentiment de terreur qui s'empara des chrétiens sous Julien l'apostat, et plus tard en l'an mille de J.-C. , semble n'êti'e point resté étranger aux auteurs du livre de l'Esprit de vie et de l'Esprit de mort. Frap- pés de la décadence de l'antique constitution de l'Europe, ils s'asseyent sur les tombeaux, du passé, et l'on dirait qu'ils dés-

(i) V. tom. VI, p. io5 ii6.

54 DE i/espkit de vie et de l'esprit de mort.

espèrent de l'avenir. Alors s'offrent à lear pensée les sombres images de l'Apocalypse. L'intervalle du ix^ an xix" siècle, c'est le règne millénaire du Christ. Au bout de ce temps a e'té dé- chaîne' le Roi de l'abîme , et de'jà s'avance le faux Messie dont l'avènement annonce la consommation des âges.

En re'ponse h ces sinistres pre'visious , nous avons entendu dire :

Dieu ne s'est-il pas réservé le secret de la fin des temps et le pouvoir de commander aux flots des générations : « Vous viendrez jusqu'ici? » Le livre des révélations de Pathmos n'est- il pas encore scellé, et qui oserait l'expliquer quand l'Eglise elle-même, pleine d'un saint respect, hésite à l'ouvrir? A peine , depuis dix-huit cents ans que le christianisme a dressé son sanctuaire, a-t-il pu réunir à lui la cinquième partie du génie humain : les innombrables nations qui marchent encore dans les ténèbres, n'ont-elles pas droit de jouir à leur tour de sa lumière et de ses bienfaits? A peine la législation, la science? l'industrie commencent-elles à s'empreindre des croyances évangéliques , ne faut-il pas que leur régénération s'achève? Ne faut-il pas que partout le monde et dans toutes les sphères de la vie humaine s'accomplissent ces deux paroles de la prière quotidienne : Que votre règne arrhe , que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel P Doit-on croire que le monde est ébranlé , parce que de vieux édifices s'écroulent; et quand l'Europe entière tomberait en dissolution, ses trois sœurs, l'A- frique, l'Asie , l'Amérique ne sont elles pas pour recueillir son héritage ? N'est-ce pas imprudence que de refouler le genre humain dans un espace arbitraire et de lui imposer des lois conjecturales ? Et les plus sages conseils donnés à la société actuelle , de quoi lui serviront-ils , si on la décourage par une prophétie de prochaine destruction?

Pour nous , nous ne croyons pas à cette agonie de l'humanité : dans ses révolutions et ses égaremens d'aujourd'hui, nous pen- sons voir une crise de sa jeunesse plutôt que les derniers effets de sa décrépitude; nous en avons pour gage le mouvement religieux qui se fait à notre époque ; la pierre du sépulcre l'injpiété croyait avoir enfermé le christianisme, commence à trembler....

DE LESPHIT DE VIE ET DE l'eSPRIT DE MORT. 55

Quoi qu'il en soit de ces ci'itiques dont la validité demeure contestable , l'e'crit de MM. de Me'rode et de Beaufort n'en est pas moins rempli d'aperçus e'ieve's et d'un profond sentiment de la ve'rité religieuse. C'est une énergique protestation contre les dédains du rationalisme; c'est la re'habilitalion scientifique d'an dogme presque oublie' , celui de la lutte du de'mon du mal contre le Dieu du bien. Trop long-temps les de'fenseurs de la foi en combattant l'incre'dulité , laissèrent à le'cart et pa- rurent abandonner par leur silence certains mystères qui effa- rouchaient la raison, mais qui toutefois e'taient conciliables avec elle; on parlait beaucoup de la Providence, et l'on semblait craindre d'avouer Satan ; on insistait sur la sagesse de rEvan- gile, mais on effleurait à peine les humiliations du Re'dempteur; on confessait l'autorité' de l'Eglise , mais on mutilait celle de la papauté'; on de'senchantait les croyances populaires en effa- çant les antiques le'gendes, en disputant aux saints leurs mira- cles, aux lieux de pe'Ierinage leurs ve'ne'rables traditions. On eût dit que le catholicisme e'tait un vaisseau en pe'ril dont il fallait jeter à la mer les grands mâts et les glorieux pavillons pour sauver la carcasse et l'e'quipage. Peut-être e'tait-ce nn plus louable niolif , la crainte d'exposer les choses saintes aux pro- fanes, comme les Juifs refusaient de chanter les cantiques du Seigneur aux jours de leur servitude. Maintenant commence une ère meilleure ; et le chre'tien peut proclamer sa croyance sans entendre k ses oreilles le rire insultant de l'impie, et la religion soulevant le voile dont elle avait e'ie' oblige'e de se couvrir, peut se montrer aux peuples dans tout l'e'clat de son immortelle beauté'.

Tel est notre dernier mot. Nous sommes remplis de con- fiance,...! !

50 DE IMITAT105E GHRISTI.

DU IMITATÎÛHE CHRÏSTI

CODEX DE ADVOCiTIS, SyECULI XIII.

EDITIO SEGUINDA , GURANTii EQUITE DE GREGORY , IN-S".

La controverse sur l'auteur de V Imitation recommence avec une nouvelle force. M. Gencc croyait l'avoir termine'e par son édition latine de V Imitation , il passe en revue les manuscrits et les e'ditions les plus célèbres, et par ses Nouvelles Considérations {^i\ On sait que M. Gence refuse également à A Kerapis et à Gersen la gloire d'avoir composé V Imitation ; il donne ce livre à Ger- son. M. de Gregory , de Verceil , ancien président à la cour royale d'Aix , avait déjà traité cette question dans son Histoire de la littérature de Verceil , en 4 volumes in-4° , imprime's à Turin de 1819 à i824« Depuis, il avait paru de lui un Mémoire sur le véritable auteur de V Imitation , revu et publié par Lan- juinais, 182^, in- 12. Aujourd'hui, M. de Gregory se présente avec de nouvelles armes qu'il regarde comme décisives. Il a dé- couvert un manuscrit jusqu'ici inconou des savans. Le 4 août i83o , il a acheté à Paris du libraire Techener un manuscrit sur par- chemin , contenant les quatre livres de l'Imitation , et que Teche- ner avait acheté à Metz du libraire Lévi. Comment Lévi avait-il ce manuscrit ? C'est ce qu'on n'a pu vérifier. Mais on voit par différentes notes que ce manuscrit avait appartenu à la famille Avogadro, de Verceil, et qu'il était depuis longtemps dans cette famille. Dans une espèce de journal de la famille Avogadro , il est parlé, sous l'an i349, ^^^ manuscrit de l'Imitation qu'un Avogadro tenait de longue main de ses ancêtres, et dont il faisait présent à un de ses frères. Ceci trancherait la question; car, si V Imitation existait en i349, et qu'un manuscrit de ce livre existât de longue main dans une famille, il est évident que l'ouvrage ne peut être de Gerson , qui ne naquit qu'en 1 363 , ou d'A Kempis ,

(i) V. ci-(l. tom. VI, p. 095.

DE IMITATIONE CURISTI.

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qui ne naquit qu'en i38o. Gerscn était du siècle précédent, et était abbé de Saint-Etienne de Verceil de 1220 à 1240. M. de Gregory a fait examiner son manuscrit par plusieurs savans français et étran- gers, qui, au caractère de l'écriture, ont cru reconnaître qu'il était de la fin du XIII"' siècle ou du commencement du XIV'. C'est l'opinion de MM. Nodier , Marcel , Buchon et Artaud , et de dix littérateurs italiens ou allemands. M. de Gregory a joint leurs té- moignages à sa préface.

Il ne s'en tient pas là, et, à l'exemple de M. Gence , il donne une description des manuscrits de Vlniitation. D'abord il examine les manuscrits du XV'' siècle sans nom d'auteur. Le premier est son manuscrit Avogadro, qui est en petit caractère, avec beaucoup d'abréviations. MM. Lépine, Gue'rard, Audiffret, et autres gardes des manuscrits de la bibliothèque du roi , ayant comparé, le 9 août i83o, le manuscrit Avogadro avec ceux de Cava, de Robbio, de Biscia , de Mantoue et autres qui avaient été apportés d'Italie par Mabillon en 1686, et avec le fameux manuscrit de Gerard- mont décrit dans l'acte de 1671 et assigné à l'an i4oo, ont es- timé que ce manuscrit leur était antérieur. M. de Gregory passe en revue trente manuscrits du XV^ siècle sans nom d'auteur. Il cite quatre éditions du même siècle , également sans nom d'auteur , trois manuscrits et sept éditions qui attribuent l'ouvrage à saint Bernard, neuf manuscrits et huit éditions qui l'attribuent à Tho- mas A Kempis , cinq manuscrits et douze éditions qui le donnent à Gerson , et quinze manuscrits qui portent le nom de Gessen , ou Gersen , ou Gersem. De cet examen, M. de Gregory conclut que plusieurs manuscrits dont l'authenticité n'est pas douteuse ne por- tent aucun nom d'auteur, qu'aucun manuscrit ne porte le nom d'A Kempis avant i44^ > ^' aucun celui de Gerson avant 1460.

Le savant auteur ne manque pas de tirer avantage de l'examen de treize manuscrits fait en 167 1 à Paris par plusieurs savans, et de l'examen que d'autres savans firent en i68y des manuscrits d'A- rone , de Parme et de Bobbio.

M. de Gregory donne ensuite le texte de V Imitation d'après le manuscrit Avogadro. Il indique soigneusement les variantes des prin- cipaux manuscrits et des éditions les plus connues. Ce travail pa- raît fait en conscience et par un homme qui a bien étudié Vlmi-

58 DE IMITATIOKE GHRISTl.

tation , et qui a fait de grandes recherches sur le texte de cet incomparable ouvrage. Il faut parcourir l'édition pour se faire une idée de ce travail. L'éditeur cite les passages de lEcriture auxquels l'auteur de ïlmiiaiion fait allusion.

Enfin , il ne néglige rien pour e'claircir le texte , et compare les préceptes qu'on y trouve avec ceux de la règle de saint Benoît. Tout cela fait le sujet d'un grand nombre de notes , qui sont en latin comme le texte.

L'éditeur avait publié une première édition avec l'ancienne or- thographe , mais à cent exemplaires seulement , et pour satisfaire la curiosité des bibliophiles. Celle-ci est plus soignée et purgée des fautes qui appartiennent au XIIP siècle. A la fin , on trouve une liste des locutions d'un latin peu correct qui se trouvent dans le manuscrit Avogadro.

Ce manuscrit a été offert par M. de Gregory au chapitre de la cathe'drale de Verceil , pour être conservé daus ses archives. Il est de forme carre'e, de caractère gothique nouveau et rond, presque sans ratures. Il paraît avoir été e'crit avec une plume de fer ou d'argent. L'éditeur fait différentes remarques sur le caractère de l'écriture, sur la ponctuation, sur l'orthographe, sur les abrévia- tions, sur les corrections qui se trouvent en marge. Il trouve dans tout cela des preuves de l'antiquité du manuscrit.

Six gravures offrent le portrait de l'abbé Gersen, trois spécimen du manuscrit Avogadro, un spécimen du manuscrit d'Arone, et des spécimen [de quatre autres célèbres manuscrits.

Nous ne savons si M. Gence répondra à ces nouvelles objections contre son système. Nous voyons qu'il a eu connaissance du nou- veau manuscrit, qui a été examiné dans une conférence entre M. de Gregory et lui. Il a reconnu , dit-on , que ce manuscrit , antérieur au manuscrit de la Gava , était du XV" siècle , et , n'étant qu'une copie, représentait ne'cessairement un manuscrit encore plus ancien.

Nous avons cru que ces détails sur un ouvrage si cher aux amis de la religion, et sur son auteur, ne pourraient paraître indifférens à nos lectenrs. L'Ami de la Religion, n^ 2197.

59

FXBSECITTIONS EXERCEES CONTRE EA RELIGION CATHOEIil^UE EN POLOGNE.

La Pologne a toujours été fidèle à la religion de ses pères , et dans la dernière lutte qu'elle a tentée pour recouvrer sa liberté c'est en mettant son drapeau sous la protection de la Sainte-Vierge qu'elle marchait au combat. C'est à ce puissant et glorieux élément de la nationalité polonaise que le gouvernement russe semble s'attacher avec plus de violence : abolition des couvens et des églises, viola- tion et spoliation des églises, perscculious contre les prêtres, ri- gueurs exercées contre les fidèles , tels sont les instrumens de cette politique qui n'a plus besoin d'être qualifiée par tout ami sincère de l'humanité et de la civilisation. Quelques détails donneront une idée de la conduite de la Russie envers la Pologne.

Cent quatre-vingt-douze couvens catholiques ont été abolis en Lithuanie , en Volhynie et en Podolie. Voici les noms de ceux dont les proprie'tes ont été confisquées dans la seule province Lithua- nienne de Minsk, ainsi que le prouve la gazette officielle de Var- sovie, en date du 5 décembre 1882 :

Désignation des ordres religieux.

Capucin i.

Missionnaires i.

Trinitaires 1.

Piaristes i ,

5" Dominicains 11.

Bénédictins i.

Franciscains i.

Bernardins 6.

9" Carmes 2.

Le nombre des couvens abolis s'élève à n.

L'empereur dans un ukase, déclare que c'est dans l'intérêt de la religion catholique qu'il agit ainsi ! Puis , il livre au culte grec les églises catholiques, supprimées, comme :

60 PERSÉGUTrOJNS EXERCEES CONTRE

La célèbre église de Poczajon en Voihynie , devenue le siège d'un évêque grec schismatique-,

La magnifique église des Camaldules, à Pozaysë, près de Kowno, en Lithuanie, monument de la piété de la famille des Pac ;

L église des Capucins , à Winnica , en Podolie ;

L'église de Boremla en Voihynie ;

Celte des Franciscains et deux autres églises paroissiales à Krze- raieniec en Voihynie ; et beaucoup d'autres.

Lors de l'évacuation forcée du couvent des Capucins à Winnica en Podolie, les pères célébraient leur dernier office, la foule atten- tive et recueillie remplissait l'e'glise, lorsque les soldats russes cn- trcreut, le sabre nu, enlevèrent les prédicateurs, dispersèrent les fidèles , et installèrent leurs prêtres schismatiques.

Pendant la guerre, des paysans réfugiés avec leurs femmes et leurs enfans, dans l'église d'Ozmiana, en Lithuanie, y furent massacrés, eux et leurs prêtres, sur l'autel.

En juin i83i , le couvent des Dominicains de Kransnobrod fut saccage et pillé ; son prieur, âgé de 'jo ans, périt au milieu des plus cruels tourmens.

Tout récemment, on vient de piller le trésor de l'église de Czen- stochowa, dans le royaume de Pologne, église que des populations entières de Polonais, de Silésiens, de Moraviens visitaient en pè- lerinage. Cette dévastation a été pour les fidèles un sujet de dou- leur profonde.

Quant aux persécutions exercées contre les prêtres, on cite l'é- vêque Worniaskowski , de Lublin , qui a été mis en captivité et traîné de cachot en cachot pendant une année entière sans qu'on ait pu motiver ce traitement ( /^. ci-d. t. f^III , p. 584); l'évêque Klongiewicz de Wilna exilé en Sibérie ; douze prêtres de Lack en Voihynie , incarcérés , jugés et déclarés déchus des ordres sacrés pour avoir administré les derniers sacremens à des prisonniers mortelle- ment blessés ; tous les moines du fameux couvent des Basilidiens de Poczajon non-seulement chassés de leur monastère , mais en- core obligés de servir comme simples soldats. L'abbé Scerscinski , provincial des Basilidiens , vieillard sexagénaire et le prêtre Dyd- kowski du même ordre, tous deux d'Owruez eu Voihynie, con- damnés aux peines les plus rigoureuses.

LA RELIGION CATHOLIQUE EN POLOGNE. Gl

Tout le monde a pu lire les ukases de l'empereur qui défendent de reconstruire les c'glises catholiques de'truites, qui limitent le nom- bre des prêtres catholiques , qui arrachent les enfans à leurs fa- milles pour les élever dans la religion grecque , etc.

De pareils faits parlent assez d'eux-mêmes : nous ne voulons y ajouter aucune réflexion. Revue Européenne , t. Vil, p. 356.

VVV VVV VVV WVV VVb VVV «A/« VVV' VVV VVVVVV VVV VVV VVVVVV VVV VVV VVV VVV VVV VVV VV'V

]!.£ MATÉRIAI.ISSII:

G03IBATTU AU SEIN DE LA FACULTÉ DE MEDECINE A PARIS.

C'était un spectacle extraordinaire, et bien digne de remarque, qu'un jeune homme, venant faire entendre, au sein de la Faculté de médecine de Paris, un langage inaccoutumé, et protestant con- tre un enseignement que semblait accréditer le dangereux exemple des personnes réputées pour des notabilités scientifiques. Quelle im- pression n'a pas dia produire en effet sur un auditoire se trou- vaient réunis des professeurs du matérialisme et les victimes de leur désastreux système, la voix courageuse d'un élève en médecine qui leur disait qu'ils mentaient à eux-mêmes lorsqu'ils proclamaient que tout dans l'homme est matière? Si vos doutes sont réels et si vous cherchez la vérité , pouvait-il aussi leur dire , je vous apporte la lumière , cette lumière dont l'incrédulité intercepte les rayons et détruit la salutaire influence. Tous les auditeurs de M. Verger, qui s'était proposé de combattre le matérialisme dans la thèse qu'il soutenait devant la Faculté de médecine, ont pu être surpris de la hardiesse de son langage , mais le plus grand nombre aura applaudi à ses nobles efl^orts pour venger la vérité des erreurs que le dix-hui- tième siècle a léguées, avec leurs funestes effets, à un siècle plus positif et qui finira par en faire justice. Car on ne peut le mécon- naître: en général la jeunesse studieuse de notre époque ne s'accommode plus d'abstractions , ni de ces assertions voltairiennes sans preuve ; elle demande des démonstrations. Eh ! comment démontrei' que l'homme est réduit aux sensations des brutes? C'est cependant jus- qu'à ce degré d'avilissement que le matérialisme ravale Ihomme , à l'empire duquel tous les autres êtres de la création sont soumis....

62 LE MATÉRIALISME COMBATTU AU SEIN

Nous allons maintenant citer des passages de la thèse remarqua- ble de M'' Verger, qui a re'pondu avec talent à des attaques fai- bles parce qu'elles avaient l'erreur pour base. Voici comment le jeune candidat, que la Faculté a reçu sans opposition, est entré en matière.

« La vie humaine , contre l'opinion de tous les siècles , de tout le genre humain, ne serait-elle qu'un mécanisme matériel? Le mé- decin ne doit-il s'occuper que du corps? n'étudier que le corps? Lhomme malade n'esl-il qu'un animal souffrant ? Les causes des ma- ladies ne sont-elles que physiques , jamais morales , spirituelles , intellectuelles ? Et si l'homme malade souffre dans son âme et dans son corps , ne faut-il pas , pour le secourir efficacement , le con- naître tout entier, depuis le fonds de l'âme jusqu'à l'épiderme ? Les remèdes comme les causes des maladies, ne seraient-ils que matériels , jamais moraux , spirituels , intellectuels ?.. Ne poussons pas plus loin ces questions , toute la science , toute l'histoire y ont i-epondu; ajoutons qu'aujourd'hui les plus savans d'entre les maté- rialistes dogmatiques n'osent eux-mêmes affirmer leurs principes, et disent à qui veut les entendre : Je doute, je cherche.

» La personnalité humaine est une âme vivante, se manifestant par un esprit intelligent, et revêtue d'un corps organisé; ce qui comprend, selon le langage des philosophes : l'être humain; l'existence pure de l'être dans sa forme spirituelle ; 3^ l'enve- loppe organique , ou selon le langage ordinaire , l'âme et le corps tout simplement.

» C'est l'union du père et de la mère , qui détermine l'indivi- dualité, \a dualité indivisible , un individu fait à leur image. Mais cette vie qu'ils transmettent, d'où l'ont-ils reçue? de leurs pères? Et leurs pères?.... I! faut donc remonter jusqu'à l'Etre des êtres, à celui qui est , à celui gui est la vie même et la vérité. La géné- ration n'est donc pas une création , mais une transmission , et c'est pour cela que les parens sont dépositaires, et non propriétaires de leurs enfans.

» L'éducation de l'homme a pour but de former un esprit sain dans un corps sain. Souvenons-nous que l'esprit tend à mésuser du corps, et encore plus le corps à abuser de l'esprit.

» Il est bien remarquable que l'homme, seul sur la terre, soit

DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE A PARIS. 63

vraiment perfectible, susceptible d'être édiiqué, élevé, preuve et de sa de'cadence et de sa haute destinée.

» Pour que i horaioe jouisse de sa perfection, il faut que corps, esprit, âme, aient acquis leur développement : ainsi, sans déve- lopptnient du germe physique du corps, pir le bon air, des alimens sains, des exercices convenables, point de perfection corporelle; sans développemens par la parole humaine du germe intellectuel » point de développement intellectuel ; sans développement du germe physique parla parole divine et religieuse, point de vie spirituelle : ce qu'exprime energiquement le nom de Père , donné aussi au mi- nistre de la parole (du Verbe), qui engendre dans l'âme cette vie sublime et noble ; qui met la dislance du ciel à la terre entre l'homme et les animaux

)) Si la vie animale est prédominante , l'amour charnel devient brutalité : C'est Sardanapale, Messaline , Henri VIII.

>> Si la vie intellectuelle l'emporte , la brutalité se change en besoin de voir le monde, de s'y poser, d'y acquérir biens, hon- neurs, gloire, science, puissance : C'est Newton, Leibnitz ou Napoléon.

» Si la vie psychique l'emporte , elle montre au monde le puis- sant Augustin , la brûlante Thérèse , le charitable Vincent de Paule, le pieux Fénélon.

)) Que si (descendons à la vie commune) la vie animale, intel- lectuelle et psychique sont dans un juste développement , et qu'en- tre deux créatures animées ainsi dans tout leur être se forme une union pure et de choix, elle donne à la terre ces hommes bien nés, faits pour le bonheur de l'humanité; et c'est pour atteindre ce but , et retremper en cette circonstance importante I ame amol- lie par le feu des passions , que , chez tous les peuples, mais sur- tout dans le christianisme, le mariage est précédé de pratiques d'épurations, de purification morale; est un acte religieux avant

d'être une union charnelle

>> Qu'on dise si cette philosophie, puisée dans l'étude même de la vie et de ses lois , est étroite comme celle qui n'envisagerait qu'un des termes de l'homme et le moins grand. Et cependant ce sont toutes vérités que la religion enseigne aux petits et aux simples , comme la physiologie et la philosophie aux savans. Qu'on

g4 LE MATÉRIALISME COMBATTU AU SEIN

me permette de dire à ce sujet avec Bacon : « Un peu de philoso- phie éloigne de la religion , beaucoup de philosophie y ramène....»

)) L'homme qui ne vit que de la vie organique court le plus de risque d'une mort prëmature'e ; ce qui est prouvé par la quantité innombrable d'enfans qui meurent soit avant , soit après la nais- sance, et par la rapidité surprenante avec laquelle sont emportés par les maladies aiguës ces hommes aux formes athlétiques, mais dont toute la vie est dans les muscles , ou encore ceux qui ne vi- vent que dans la bonne chère ; car, selon un aphorisme à^Hippo- crate : Qui naturâ sunt valdè crassi magis subito moriuntur quàm graciles.

)) L'homme vivant à la fois de la vie animale et de la vie intel- lectuelle est moins exposé à une mort prématurée , par même qu'il est en rapport double avec la vie objective.

n Mais s'il vit et de la vie animale et de la vie intellectuelle et de la vie psychique, et le tout dans un juste développement, il a le plus de garanties contre la mort avant terme, par même qu'il puise la vie à toutes ses sources.

» La force vitale qui , en cas de maladie , prend le nom de force médicatrice , c'est en physiologie ce qu'est V attraction en physique générale , une loi , rien de "plus qu'une loi , une vérité de sens com- mun , loi connue de tout temps par ses actes. Hippocrate le pre- mier l'a formulée , comme Newton a formulé l'attraction ; ils ont dit en paroles articulées , en aphorismes généraux , ce que tout le monde sentait, voyait, savait, mais confusément, sans pouvoir généraliser et embrasser tous les faits.

» Ne dites pas avec Bichat et le physiologîsme : Une maladie étant donnée , trouver l'organe malade. Mais dites avec Hippo- crate et les médecins hippocratistes de tous les siècles : une mala- die étant donnée, déterminer si la nature se suffit ou ne se suffit pas; lorsqu'elle ne se suffit pas, préciser, puis faire ce qu'elle ferait si elle pouvait; ce qui ramène la médecine, comme au temps à' Hippocrate ^ à l'étude de la nature, et de la nature de la maladie , c'est-à-dire du mode de réaction , des crises , afin de choisir les remèdes reconnus par l'expérience propres à faire ce que la nature forait si elle pouvait , et qu'elle fait si bien quand elle peut. Je voudrais donc qu'au lieu d'aller à tort et à travers

DE LA. FACULTÉ UE MÉDECINE A PA.RIS. 05

juguler la maladie dès qu'il a lâté le pouls , le jeune médecin sur- tout , appliquant à la fonction pathologique le problême des accou- cheurs, dit comme eux : Faut-il laisser faire la nature? faut-il venir à son secours? et comment faut-il l'aider? On sait avec quelle précision ces trois questions ont été et sont journellement résolues en accouchemens ; ne serait-il pas possible d'en approcher dans toutes les autres fonctions morbides ? Tel est le devoir de l'accoucheur; tel n'est-il pas aussi celui du médecin?

» Qu'il est grand et beau le rôle du ministre de la nature ! Il faut qu'il soit auprès de cette reine en travail ; surveillant ses douleurs, l'encourageant, l'aidant à expulser ce qui loi nuit, lui portant secours lorsque ses forces sont enrayées , mais attendant d'elle tout effort salutaire, toutes les véritables douleurs , tout l'en- fantement de la santé. Son ministère encore c'est de juger à ju- vantibus et lœdenlibus , s'il a bien saisi le besoin de la nature, l'indication; puis dans les circonstances graves, dans les fièvres intermittentes pernicieuses , par exemple , ah ! qu'il se hâte : Oc- casio prœceps ! S il laisse encore une ou deux fois revenir l'en- nemi à la charge , la nature est vaincue , il n'y a plus que des ruines , un cadavre.

Après avoir développé les moyens médicamentaux par lesquels le médecin peu seconder le travail de la nature, le jeune docteur poursuit ainsi :

)) Le médecin est bien puissant aussi par la médecine morale, surtout dans les maladies nerveuses, et dans beaucoup d'autres qui sont sous la dépendance de l'imagination et de lame. S'il a su se rendre digne par sa science et sa conduite de toute la confiance des malades , il fait presque des miracles lorsque les drogues ne peuvent plus qu'irriter le mal. Si un charlatan comme Mesmer a pu gue'rir tant de maladies rebutées par tous les praticiens de la capitale, que ne fera pas un médecin qui saura au besoin parler à l'âme et guérir l'imagination ?

» Nous avons payé notre tribut d'éloges à la science moderne ; en tout ce qui regarde la physique, la chimie, Ihistoire naturelle, et aussi, bien entendu, l'anatomie; en un mot, en tout ce qu'il y a de matériel dans la nature. Mais l'esprit qui anime et remue toute cette matière , la science d'ensemble qui embrasse toute la IX. 5

66 LE MATÉRIALISME COMBATTU AU SEIN , ETC.

nature, qui sait en puissance tout ce qu'elle doit contenir sans l'avoir fCûiuée atome par atome, la science antique, en un mot, la science intuitive des premiers âges , cette science des anciens qui, plus près que nous de la nature, l'ont mieux observée, celte science des traditions primitives , qu'en avons-nous fait ? Qu'en ont fait ces hommes qui ne craignent pas de rompre avec le passé ? Scientia instauranda ab imis fundamentis.

)) Insensés , qui , nous traitant en enfans trouvés , voudraient nous faire répudier la gloire , les travaux et les préceptes de nos pères, et nous tenir sans cesse dans les langes d'une perpétuelle enfance scientifique ! L'humanité est vieille, bien vieille; elle a payé d'assez de plaies et de cicatrices sa longue et douloureuse ex- périence pour qu'elle ait droit de rejeter ses regards en arrière et de profiler des leçons du temps. Pour les médecins hippocralistes , toujours anciens et toujours nouveaux, ils ne répudient aucune découverte soit ancienne soit moderne : ce qu'ils rejettent seule- ment, ce sont ces brevets d'invention que quelques-uns voudraient se faire délivrer en mettant en titre de leurs livres : Nouvelle doc- trine. Nouvelle doctrine ! est-ce qu'on invente une doctrine comme on invente la poudre à canoti , l'imprimerie ou les machines à vapeur! L'homme ne crée pas la vérité , et il n'y aurait nulle témérité à porter le déQ de citer une nouvelle doctrine depuis l'origine des choses jusqu'à ce jour. Et n'est-ce pas ce que disait Hippocraie dans un passage de son livre De priscâ niedicinâ , que l'on croi- rait écrit d'hier?

» Je dois à la vérité de déclarer ici que, bien qu'elles soient le fruit de mes études médicales et philosophiques , plusieurs des idées des premières pages ont été rédigées sous l'inspiration des écrits du docteur Bautain de Strasbourg, que je lis depuis' long- temps. J'ai conservé beaucoup de ses expressions , des phrases même presque entières, sans citation, parce qu'à toutes j'entre- mêlais quelque chose du mien.

)) Le reste de ma thèse est aussi plus spécialèment£à la méditation des leçons et des écrits de M. le professeur Cayol.-» Le Courrier de la Meuse.

67

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AFFI.ICATIONr DE I.A G^ZOGRAFHIE

A l'étude de l'histoire (1).

Avantages que la Reli^'ion iloit retirer de celte méthode. Dispersion des enfans de Noé ; Voyages d'Abraham , de Jacob , de Joseph. Di- visions de l'Egypte ancienne. Connaissance des colonies qui ont peuplé la Grèce , avant et après la guerre de Troie , etc.

Tout ce qui servira à Jeter quelque jour sur l'histoire des peuples de l'antiquité' , tout ce qui aidera à de'brouiiler leur origine, leur dispersion sur la terre, la manière dont les dif- fe'renles parties du monde ont été haLitées , tout ce qui nous fera connaître comment les races se sont disséminées, réunies, croisées , partagées , sera favorablement accueilli dans notre recueil; parce que tout cela peut servir à éclaircir l'histoire de l'humanité, et par conséquent l'histoire de ses rapports avec la Divinité, et des rapports de la Divinité avec les hommes.

Voilà pourquoi nous regardons comme éminemment utiles à la religion les découvertes récentes dues aux sciences mo- dernes sur les croyances , les mœurs , les langues , les tradi- tions de tous les peuples. Ces découvertes, coname nous en avons donné de nombreuses preuves , tendent toutes à démon- trer ce fait si important pour notre cause , savoir :

Que tous les hommes sont frères , fils d'un même père, par- tis d'un centre commun, séparés, mais non étrangers les uns aux autres, et ayant même conservé une souvenance de leur premier état, et des premières communications qu'ils avaient reçues d'un père commun, selon que nous le certifient nos livres sacrés.

Ces faits sont à peu près connus de ceux qui suivent ie mou- vement des sciences et la marche des découvertes actuelles.

(i) E.\lr. des Annales de Phil. Chrét. n" 38, toiii. Vil, pag. i38.

5*

68 APPLICATION DE LA GÉOGKAPHIE

mais cela ne suffit pas. Il faut que ces connaissances passent dans l'enseignement, et que l'enfance et la jeunesse les reçoi- vent dès leur entre'e dans la socie'té, dès les premiers pas que fait l'homme au milieu de ce monde , il est destine à pren- dre un rôle actif.

Voilà pourquoi nous avons si souvent recommande' lëtude de l'histoire et en avons de'clare' la science indispensable à ceux qui veulent bien connaître les grands te'moignages sur lesquels sont fonde'es, d'une manière irrécusable, les principales preu- ves de notre foi.

C'est donc avec empressement que nous annonçons un ou- vrage et une me'thode qui peuvent puissamment contribuer à faciliter les e'tudes historiques.

Nous voulons parler de Vu4tlas de géographie historique que vient de terminer M. Paulain de Bossay (i).

Ce qui nous frappe surtout dans cet atlas, et ce qui aussi a été l'occasion des re'flexions pre'ce'dentes , ce sont les travaux qui ont pre'sidé à la rédaction des cartes de la dispersion des enfans de Noé , et à celles de l'Egypte , de la Palestine et de la Grèce, soit avant, soit immédiatement après la guerre de Troie. Il faut que l'on sache que la science géographique s'ac- corde avec nos livres saints sur la manière dont la terre a été peuplée ; il faut que Ton sache , si toutefois nous voulons nom- mer nos pères dans les âges passés et ne pas l'essembler a des enfans bâtards, nés d'un commerce illégitime, et délaissés dès notre naissance, il faut, dis-je , que l'on sache que c'est seu- lement dans la Bible que nous trouvons les pères qui consti- tuent notre légitime filiation, et expliquent le secret de notre origine. Les découvertes récentes sur l'histoire de l'Egypte don- nent un nouveau prix à la carte de l'Egypte restituée d'après ses anciennes divisions; enfin les différentes cartes de la Grèce, sont indiquées les colonies qui sont venues peupler ce pays, on qui sont parties de ces contrées pour les différentes régions haigne'es par les flots de la grande mer, maintenant mer Me -

(i) V. tom, VI , pag. 597.

A l'Étude de l'histoire. 69

dîterranée , nous paraissent destinées à jeter un jour nouveau sur cette partie de l'histoire ancienne, Leaucoup trop nf^glige'e dans l'enseignement. En effet, lorsque l'on ne connaît de l'his- toire ancienne que ce que renferment les l'wres dits élémen- taires, il semble que la Grèce forme comme un monde à part , qui ne se lie à rien, ni à l'histoire sainte, ni à l'histoire des peuples dits alors Barbares ; il semble que les Grecs ont eu une origine particulière ; on croirait presque qu'en effet leurs dieux tout particuliers ont existe' , et qu'ils en ont fait un peuple à part, choisi, favorise'; ils ne sont pas de la grande famille.

Or, la seule inspection des caries de M. Poulain de Bossay les fait rentrer dans la famille ge'ne'rale , ils y sont des enfans ayant des préde'cesseurs et des pères ; eux mêmes , tard venus, ne doivent leurs dieux et leurs erreurs qu'à d'autres peuples qui les leur ont transmis ; et ainsi se débrouille l'ancien chaos , ce dieu informe assis au berceau du peuple grec , enfant d'une imagination si vagabonde.

Mais ce n'est pas seulement sous le point de vue religieux que V Atlas historique est utile à la jeunesse , l'e'tnde propre- ment dite de la géographie et de Vhistoire, autrement de la géographie physique , et de la géographie politique , en sera, et plus facile , et plus sûre , et plus profonde.

La ge'ographie politique subit des changemens fre'quens. La nature des gonvernemens chez les anciens rendait ces change- mens encore plus fre'quens que chez les modernes Sans cesse \es états e'prouvaient des variations dans leurs limites ; les pays, les villes, etc.... recevaient des noms nouveaux. La ge'ographie physique a e'prouve' des re'volutions non moins grandes. La mer s'est retire'e d'un côte' , elle a empie'te' de l'autre ; des fleu- ves ont change' la direction de leurs course des golfes se sont comble's ; des îles ont disparu , d'autres sont sorties du sein des eaux.... Tous ces changemens dans la géographie politique comme dans la ge'ographie physique ont e'te' successifs ; les re- pre'senter tous sur une même carte à une e'poque determine'e , c'est mentir à l'histoire.

Cependant, presque toutes les caries sur la ge'ographie an-

70 APPLICATION DE LA céoGRàPHIE

cienne n'ofFrenI les limites et les noms des divers états qn a une seule e'poque , et partant on y trouve confuse'ment toutes les villes dont les auteurs ont parie', que ces villes aient existé si- multaudment ou non ; rien n'y indique les changemens surve- nus dans la ge'ographle physique; ces cartes ne sont que d'an secours me'diocre pour lire Tliistoire ancienne.

L'ouvrage de M. Poulain de Bossay n'est pas seulement un atlas de ge'og rapine ancienne , c'est un atlas de géographie historique avec lequel on peut suivre l'histoire pas à pas. Il fait connaître toutes les révolutions politiques et physiques arrivées sur la surface du globe depuis la création du monde jusqu'à la venue de Jésus-Christ.

L'Atlas de géographie historique est composé de 12 cartes gravées avec la plus grande netteté et avec luxe , eu égard au prix modique qu'elles coûtent (i). Jamais les écoliers n'avaient eu entre les mains des cartes aussi bien exécutées , parce que jamais on n'avait donné de semblables cartes à si bas prix. Les 1 2 cartes représentent tous les pays connus des Grecs , par des lignes diversement ponctuées et par des couleurs différentes; OD a marqué les limites de chaque peuple à toutes les époques importantes de son histoire; d'un coup d'oeil on voit ainsi croî- tre et décroître sa puissance. On a eu soin de donner aux pays , aux villes , aux mers , etc.... les noms qu'ils portaient aux époques indiquées ; on a tracé les expéditions les plus cé- lèbres, les émigrations les plus importantes; des signes con- ventionnels désignent les combats singuliers , les révoltes , les traités de paix, les villes fondées, assiégées, prises, détruites, fortifiées, augmentées, occupées, rebâties, repeuplées; d'au- tres signes indiquent les lieux se sont livrées les batailles célèbres. Indépendamment de ces signes généraux que l'on re- trouve sur toutes les cartes, il en est d'autres qui indiquent des choses particulières à la carte où. ils se trouvent. Sur plu- sieurs cartes on a placé un grand nombre de plans de villes et de batailles.

Les cartes de l'Atlas historique ont été dressées avec les tra-

' (0 L'atlas complet, colorié et cartonné avec soin, ue coûte <jue 9 fr.

A l'Étude de l'histoire. 71

vaux les plus récens des Français , des Allemands et des An- glais; ces travaux donnent exactement l'e'tat actuel du globe; il fallait que l'auteur tînt compte des cliangeniens amenés par la suite des siècles. En comparant la configuration actuelle du globe avec celle que nous font connaître les ge'ograplies et les îiistoriens anciens , il a pu tracer les changemens survenus dans la ge'ograpbie pbysique; ainsi ces cartes ne repre'sentent pas le monde absolument tel qu'il est aujourd'hui, mais tel qu'il e'tait aux e'poques indiqne'es sur chaque carte. Cet atlas est donc un travail neuf. Quelques-unes des cartes qui le composent avaient cependaut e'te' faites, mais les différences que l'on trouve entre ces cartes et celles des géographes ses devanciers prouvent que M. Poulain de Bossay les a refaites d'après les auteurs originaux. Les antres cartes de l'Atlas, et c'est le plus grand nombre, n'avaient encore e'te' tentées par personne ; jns- quà pre'sent, les ge'ographes n'avaient représente' chaque pays qu'à une, tout au plus à deux époques; tous leurs travaux sont épars , ne formant point un tout , et avec eux l'on ne pourrait pas composer une suite de cartes sur un même pays; tandis que les cartes de M. Poulain de Bossay ne laissent au- cune lacune dans l'histoire, et re}>résentent tons les pays aux e'poques les plus importantes.

Mais pour mettre le lecteur plus à même de juger de l'uti- lité de ces cartes , nous allons tracer l'analyse successive de chacune d'elles : on verra que c'est l'analyse exacte de l'his- toire ancienne.

Pl. ï". Tableau de la dispersion des enfans de Noé

L'auteur ne s'est point borné à placer les noms des fils et des petits fils de Noé dans les lieux il est pjrésumable qu'ils vé- curent; il a encore tracé la route qu'ils suivirent pour y arri- ver. Ce tracé n'est point arbitraire , l'auteur a été guidé par les indications qu'il a trouvées écrites.

Sur cette carte, le Delta n'existe pas encore, l'embouchure du Nil est représentée telle que les auteurs anciens croyaient qu'elle avait été dans les temps les plus reculés, et telle que

72 APPLICATION DE LA GEOGRAPHIE

les explorations des motlernes font pre'snmer qu'elle fut. La carte du paradis terrestre et la carte du pays vécurent les premières partriarches complètent la ge'ographie historique de- puis la cre'ation jusqu'à la vocation d'Abraham.

Cette carte avait de'jà e'té faite plusieurs fois , et en dernier lieu par M. Brue'. L'auteur a consulte' toutes les cartes qui ont précédé la sienne; il a lu la Bible et Josèphe , il a comparé Bochart et dom Calmet, dont les recherches ont été très-utiles.

Pl. 2^. Carte de l'Egypte ancienne et du pays de Clianaan.

Cette carte est destinée à faciliter; i" l'étude de l'histoire sainte depuis la vocation d'Ahraham jusqu'à la mort de Moïse; 2" l'étude de l'histoire d'Egypte jusqu'à la domination romaine.

On y trouve marqués les voyages d'Abraham , de Jacob et de Joseph ; la route et les stations des Israélites dans le désert, tous les lieux célèbres par quelqu'événement du temps des patriarches, les noms des peuples issus des fils de Chanaan placés dans les pays qu'ils ont successivement habités , les gran- des divisions de l'Egypte à diverses époques, les 36 nomes sons Sésostris et les autres divisions successives de l'Egypte jus- qu'au temps des Romains , une légende sur l'histoii'e de la géo- graphie et de l'ethnographie du pays de Chanaan, de la Syrie, de la Piiénicle et de l'Egypte ; enfin la disposition du camp des Israélites dans le désert. Le golfe Elanitique est gravé d'après l'exploration récente du voyageur Rupel.

Pl. 3e. Carte de la Palestine.

Cette carte contient la division en 12 tribus, en 2 royaumes, et en provinces après la captivité; chacune de ces divisions est rendue claire par des couleurs différentes et diversement ap- pliquées et par différentes lignes ponctuées. On y trouve les noms des peuples chananéens que les Israélites eurent à combattre, et ces noms occupent la place oii ces peuples étaient fixés. Les noms Ammonites , Moabites , Madianites , etc.. sont accompa- gnés d'une légende qui donne rapidement l'histoire de ces peu- ples. Les villes de refuge , lévitiques et royales , sont indiquées

A l'Étude de l'histoire. 73

par des signes conventionnels. Les lieux l'arche d'allîance fut successivement de'posee, les lieux parcourus par David pendant son exil, sont indique's par diverses lignes; enfin Ion a mar- que' par d'autres signes conventionnels toutes les batailles qui se sont livrées en Palestine avec les noms des peuples combat- tans et la date ; tous les sie'ges , la fondation des villes , tous les lieux remarquables par un e've'nement quelconque. Cette carte est en outre accompagne'e d'un pre'cls rapide des re'vo- lutions de la Palestine et d'un plan de Jérusalem avant Je'sus- Cbrist.

Pl. 4*- Carte de l'Asie ancienne.

Sur cette carte sont marque'es les limites de l'empire de Se'- niiramis, de l'empire babylonien sous Nabucliodonosor II ,

de la Me'die .sous Cyaxare I', de la Lydie sous Gygès ,

de la Lydie sous Cre'sus, du royaume de Babylone sous Labynit, de l'empire de Cyrus , du royaume de Salomon, et les divisions de l'empire des Perses en 20 satrapies.

Des teintes plates et des filets diffe'rens rendent sensibles et claires toutes ces divisions. On a tracé l'expe'dition de Se'sos- tris , l'invasion des Scythes, l'expe'dition de Cambyse, celle de Darius contre les Scythes.

Comme sur toutes les autres cartes , des signes convention- nels indiquent les batailles, les villes prises, assie'ge'es , forti- fiées , etc. Un plan de Tyr et une légende sur cette ville ac- compagnent celte carte. Le plan , destiné à faciliter l'histoire du siège de Tyr par Nabuchodonosor, rectifie une erreur grave échappée a la plupart des historiens qui se sont copiés les uns les autres.

Pl. 5«. Carte de la Grèce.

Cette planche est composée de deux cartes de la Grèce, une grande et une petite ; ce qu'elles contiennent toutes deux est entièrement neuf, car jusqu'à présent on avait complètement négligé l'histoire et surtout la Géographie des temps héro'jques de la Grèce.

74 APPLICATION DE LA GEOGRAPHIE

La petite carte repre'senta la Grèce vers l'an 1600 avant Je- sus-Christ , c'est-à-dire à l'e'poque Deucaiion s'e'tablit en Hœmonie ( Thessalie ). La grande carte repre'sente la Grèce vers i3^o, à l'arrive'e de Pe'Iops. Les limites et les couleurs indiquent l'e'tendue du pays occupe' par les Pe'lasges et par les cinq branches de la famille belle'nique à cette époque. On a marque' les noms des peuples et des provinces , l'origine de ces noms, les voyages et migrations d'iEnotrns , de Ce'crops , de Cadmus , de Danaus , de Pe'Iops , des Doriens , des Dryo-

pes etc , l'e'poque de la fondation des villes avec les noms

des fondateurs et la famille à laquelle ils appartenaient.

Sur les deux cartes, les marais, les embouchures des grands fleuves, sont grave's tels qu'ils e'taient alors, d'après les te'moi- gnages bistoriques. Un signe particulier indique les villes con- struites en style cyclop^en.

C'est la première fois que dans un ouvrage destine' particu- lièrement aux. collèges , il est question des diffe'rens genres de constructions antiques. Ce n'est point sous le rapport de l'art architectural que la connai.ssance de ces diverses constructions peut être utile aux e'ièves , mais sous le rapport de la certi- tude des faits historiques. MM. Dodwell , Gelle , Leake, Pou- queville, et tout re'cemment MM. Abel Blouet et Puillon-Bo- blaye , ont parcouru la Grèce, et leurs recherches ont eu pour re'sultat de prouver la véracité' de Pausanias et des historiens de l'antiquité', puisqu'ils ont retrouvé des ruines cyclope'ennes partout les auteurs anciens disent avoir existe' des villes pe'hisgiqnes. Au bas de cette carte on a place un spe'ciraen des cinq divers styles de construction pélasgiquc et belle'nique , el une explication sommaire des mesures itine'raires des Grecs.

Pl. 6e. Carte de la Grèce.

Cette carte est destine'e à faciliter l'e'tude de l'bistoîre de la Grèce depuis la guerre de Troie jusqu'à la guerre me'dique. Les couleurs et les limites indiquent l'e'lat de la Grèce , des îles de la mer Ege'e et d'une partie, de l'Asie-Mineure au com- îiiencement de la guerre de Troie , et par quelles races ces

A l'Étude de l'iiistoibe. 75

pays étaient liabit^s. On y trouve trace'rs les colonies pdlasgi- qiies et helléniques, sorties de la Grèce depuis les temps les plu? recnle's jusqu'à la guerre de Troie. On y a place' un plan de Troie et du camp des Grecs devant cette ville, suivant l'o- pinion de M. de Choiseul-Goufllei'. Le nombre des vaisseaux, le nom des peuples qui les avaient fournis, sont niarque's trcs- exacîement d'après Homère , et le nom des peuples est sou- ligne' avec la couleur qui indique la race k laquelle ils appar- tenaient. L'auteur a conserve' les noms successifs porte's par les îles, les villes, les pays 3 il a dit qui les a peuple's , augmen- te's, pris , etc

Pl. j*-. Tableau des colonies grecques.

Cette carte, fruit de très-grandes recherches , pre'sente un tahleau aussi complet que possible des colonies grecques, de- puis Marseille jusqu'à la Colcbide , et depuis la Cbersonèse Taurique jusqu'à la Cyre'naïque.

On y trouve trace'es :

1" Les colonies des Egyptiens, des Phe'niciens, etc., qui vin- rent peupler la Grèce et qui n'ont pas pu être trace'es en en- tier sur les cartes pre'ce'dentes , parce que leur cadre e'troit ne le permettait pas;

7.° Les colonies des Pe'lasges dans le nord et dans le sud de l'Italie, des Pe'lasges et des Hellènes en lUyrie, en Gaule, en Espagne, en Corse, en Sardaigne , en Sicile , en Afrique, en Syrie et en Cilicie ;

3' L'expe'dition des Argonautes et les colonies qu'ils ont laîs- se'es sur les bords du Pont-Euxin ;

4' Toutes les colonies grecques , depuis la prise de Troie jusqu'à la guerre niédique. Les couleurs et les limites en Grèce indiquent l'état de ce pays après la rentre'e des Hera- clides. L'Italie pre'sente ce pays tel qu'il e'tait à l'arrive'e d'Ene'e.

Sur cette carte on a jilace' une rose des vents connus des Athéniens au temps de la guerre me'dique. Les noms^^dcs hom- mes illustres y sont e'crits près des villes qui leur ont donne' naissance.

76 APPLICATION DE LA GEOGRAPHIE

Pl. 8e. Carte de la Grèce.

Les couleurs indiquent quels e'taient les allies de Sparte et ceux d'Atliènes, au commencement de la guerre du Pe'lopo- nèse, l'e'teadue du royaume de Mace'doine à la même époque, puis à l'ave'nement et enfin à la mort de Philippe , père d'A- lexandre.

On a tracé la marche de Xerxès , la route suivie par sa flotte, la route suivie par The'mistocle pendant son exil depuis Athènes jusqu'à Magnésie , l'expédition d'Agésilas en Asie. Un petit lutteur désigne les lieux se célébraient des jeux pu- blics en Grèce ; un lituus indique les lieux et les villes oh se rendaient des oracles, et après le lituus se trouve écrit le nom du dieu au nom duquel l'oracle était rendu.

On a placé sur cette carte 7 plans des plus célèbres batailles; les noms des personnages illustres sont également écrits près àes villes qui leur ont donné naissance. Sur toutes les cartes de la Grèce, la même couleur désigne toujours la même race, de sorte que d'un coup dœil on peut suivre les colonies de cette race , les accroissemeus de sa puissance ou les pertes qu'elle a éprouvées.

Pl. 9e. Carte de l'Asie occidentale.

Cette carte est destinée à faciliter l'étude de l'histoire des Perses dans leurs rapports avec les Grecs depuis la guerre mé- dique jusqu'au règne de Darius Codoman. On y a mis tout ce qui n'a pas pu être contenu dans les cartes 6^ et 8^, comme les exploits de Cimon près de Tîle de Cypre et l'expédition des Athéniens en Egypte. On a tracé l'expédition du jeune Cy- rus et la retraite des dix-mille ; déjà plusieurs fois ce dernier travail avait été fait : cette nouvelle carte a été exécutée en suivant scrupuleusement Xénophon et en profitant des con- naissances nouvellement acquises sur les pays parcourus par les dix-mille; l'auteur a placé sur cette carte un petit plan de la bataille de Cunaxa. En lonie , il a marqué plusieurs sièges de villes qui n'avaient pas pu trouver leur place sur la carte 4 .

A l'Étude de l'histoire. 77

Les coulears indiquent les pays occupe's par les Grecs, l'e'ten- dae du gouvernement de Cyrus, les pays qui n'ohe'issaient pas au roi de Perse, et enfin les diverses provinces qui composaient la partie occidentale de son empire.

Pl. io«. Carie de l'empire d'Alexandre.

Cette carte a de'jà e'te' faite bien des fois. M. Poulain de Bos- say a consulte' toutes les cartes qui ont pre'ce'de' la sienne , mais il n'en a copié aucune servilement. 11 a place' les peuples et les villes , il a trace la marche d'Alexandre d'après les au- teurs anciens et principalement d'après Arrien. Il a en outre tracé la marche de plusieurs des généraux d'Alexandre, la route suivie par sa flotte sous les ordres de Néarque, la route suivie par Darius pendant sa fuite. On voit au bas de la carte , le plan d'Alexandrie, le plan des combats du Granique d'Issus et d'Arbelles. Sur cette planche, ainsi que sur la i"", la 4" et la 12", le golfe Persique a été dessiné d'après des relevés faits par des officiers anglais et tout récemment publiés.

Pl. II*. Cette planche contient deux cartes :

i" Carte de la Grèce. Les couleurs et les pointillés différens indiquent l'état de la Grèce à trois époques : en i5i , c'est-à- dire avant Aratus ; en 229, c'est-à-dire au moment la li- gue achéenne avait pris son plus grand accroissement ; et en 2o5 , c'est-à-dire après le traité qui mit fin à la première guerre de Philippe contre les Romains. Ce travail est neuf; on ne s'était jamais occupé des divisions de la Grèce après Alexandre.

Carte de la Sicile. Cette carte est destinée à faciliter l'é- tude de l'histoire de la Sicile et des colonies grecques en Ita- lie, depuis la guerre médique jusqu'à la i"' guerre punique. Les couleurs indiquent l'état de ces pays et particulièrement l'étendue de la république romaine à la mort de Denys l'An- cien. On y a joint un plan de Syracuse assiégée par les Athé- niens pour suivre les opérations du siège. On a marqué les

78 APPLICATION DE LA GÉOGKAPHIE , ETC.

bas-fonds observes par le capitaine Smith , et qui font voir que isi Sicile a pu être autrefois re'unie à l'Afrique.

Pl. 12^. Comme la précédente, cette planche contient deux petites cartes :

i" Carie 'de' l'Asie.... Mort de Nicator. Les couleurs et les lignes ponctue'es diversement donnent l'e'tat de l'Asie à trois e'poques diffe'rentes : Lors du partage des provinces entre les ge'ne'raux d'Alexandre en 323 ; lors du 3'' partage en 3ii d'a- près le traite' qui suivit la 3'^ ligue de Lysimaque , des deux Cassandre et de Ptole'rae'e contre Antigone et son fils ; lors du partage qui suivit la bataille d'Ipsus en 3ox. Cette carte s'e'tend de la Sardaigne au Gange, du Danube aux sources du Nil. Tontes les colonies fonde'es par Ptole'me'e Philadelpbe ont e'te' marquées avec soin.

2" Carte de l'Asie.... en provinces romaines. Cette carte s'e'tend des sources du Danube aux sources de l'indus , de la Baltique au golfe Persique. Les liqiites et les couleurs indi- quent l'e'tat de la Mace'doine , de l'Egypte, de la Syrie, du Pont , du royaume de Pergame , de l'empire des Parlhes , de la re'publique de Rhodes, et de la re'publique romaine à trois e'poques : en 281 , c'est-à-dire à la mort de Se'lencus Nicator; en 189, c'est-à-dire après la de'faite d'Antiochus-le- Grand a Magiie'sie ; en 121 , c'est-à-dire à l'ave'nement de Mi- îhridate-le-Grand au trône du Pont.

C'est encore pour la i'^^ fois que l'on a marque' sur des cartes tontes les re'voluticns importantes de l'Asie après Alexandre.

Nous devons ajouter en finissant que quoique ces cartes aient e'té faites spe'cialement pour servir au Précis de l'histoire an- cienne de MM. Poirson et Cayx , cependant elles peuvent ser- vir h la lecture de toutes les histoires anciennes.

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HISTOISIS DES WONUMENS. TOUa DE ST.-AMAND (i)

Palais du Roi des rois , temple majestueux , Dont la tour élancée aux plaines du tonnerre Eblouit les regards des enfans de la terre ; De la foi des Flamands monument somptueux ; Dans tes parvis que l'art avec pompe décore, J'offris mes premiers vœux au dieu que Rome adore. Essais posthumes d'un Belge ( par Gosse , de Si.-Amand), page jSi.

Chaque édifice , a dit un e'crivain , a ses annales , ses ar- chives de pierre , de marbre et de bronze. II n'est pas une fa- çade qui , bien interroge'e , n'ait de merveilleux re'cits à faire. Ce serait un beau et pre'cieux travail que celui d'e'crire la Biographie des Moniimens ; il y aurait de curieuses re'vela- tions à recueillir ! Cette tâcbe est trop immense pour nous ; mais l'histoire à la main , qu'il nous soit permis de fouiller dans les ruines, de recueillir des indices, d'e'couter des tra- ditions populaires, et d'agglome'rer ainsi assez de faits, pour nous initier dans ce qui n'est plus pour retrouver un temps de'Jk loin de nous , et rebâtir un e'difice à demi-e'croule'.

Lorsque le peuple , ordinairement si de'daigneux des dates fixes, veut parler d'une chose antique et qui remonte à l'e'po- que la plus recule'e selon lui, il la reporte commune'ment au siècle du vieux roi Dagobert; ce sont des colonnes d Hercule \)lace'es pour lui dans la nuit des âges et qu'il ne de'passe pres-

(i) Les détails suivans sur le monastère de Saint-Amand , sont em- pruntés à un article de M. Arthur Dinaux , publié dans les Ardwes hist. et litt. du Nord de la France et du Midi de la Belgique , t. III , p. 64. Ce monastère, autrefois appelé Elnon , a pris dans la suite le nom de son fondateur S. Amandjl'on appelle encore aujourd'hui ^'ainf- Amand { Oppidum Sancti Amandi ) la petite ville qui s'est formée à l'en- tour de l'abbaye. V. la nouvelle édit. de Butler , tom. Il , p. 383-386.

80 HISTOIRE DES MOKUMENS.

que jamais. Cette expression populaire , devenue une fiction proverbiale et commune, est une vérité' lorsqu'on l'applique à l'antique monastère de St.-Amand : cette riche abbaye regar- dait Dagobert comme son fondateur....

La fondation du monastère d'E/non se lie a celle de la mo- narchie française; Saint-Amand, son premier abbé, en 5'ji , mourut le 6 février 66i (i), après avoir reçu en don de Da- gobert (2) , dont il avait baptisé le fils , un vaste terrain situé entre la Scarpe et la petite rivière d'Elnon. De vint le nom donné d'abord au cloître bâti en ce lien. Le roi Childcric II visita la congrégation naissante , et eût toujours une grande confiance dans son chef. On croit que Carloman, fils de Char- lesle-Cliauve , qui en fut le 22® abbé, y avait été élevé; et il paraît certain que deux de ses frères , Pcpin et Dreux , y mou- rurent dans leur jeune âge et y furent inhumés.

Prise et saccagée par les Normands , en 880 , cette abbaye eut le sort commun des monastères et des églises du pays. Le corps du Saint échappa seul au désastre par l'envoi qu'on en fit à St.-Gerraain-des Prés , à Paris ; mais tous les moines y fu- rent égorgés par les barbares du Nord : c'est ce que nous re- tracent encore aujourd'hui neuf bas-reliefs en albâtre, déposés au musée de Douai pendant la révolution et tirés de l'église de St.-Amand , lors de la vente de ce domaine.

Les traces de cette affreuse invasion commençaient a peine à disparaître du monastère dElnon restauré , quand le 1 1 août 1066, un ennemi non moins terrible vint l'attaquer de nou- veau. Un incendie considérable se déclara dans le couvent et l'église , et plongea tout -à-coup les religieux dans une pro-

(i) S. Amand mourut en 676 ; ou en 684 , selon les Acla SS. Belgii selecta j tom. IV, pag. 1J7 et seqq.

(2) C'est ce qui appert d'un diplôme de ce monarque daté de la XI" année de son règne , qui en fut aussi la dernière et qu'on peut ainsi reporter à l'an 638, Dagobert n'ayant commencé à régner qu'en 628 et étant mort en 638 ; il est d'usage de compter comme une année de règne d'un souverain celle dans laquelle il monte sur le trône , n'eût-ellc en- core que peu de jours à courir.

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UISTOIRK DES MONUMENS. 81

foDtle misère. D'une si belle demeure, de tant de richesses amassées; il ne leur restait qu'un monceau de cendres.... L'ab- baye sortit de ses raines plus riche et plus paissante que jamais.

Le temple et le monastère.... subirent un nouvel assaut en l'an i34o, de la part du comte de Hainaut assiste' des habitans de Valenciennes qui voulaient venger l'abbaye d'Hasnon, de'vas- tée peu auparavant par les Saint-Amandinois. Les Valencien- nois, au nombre de 12,000 attaquèrent sans succès du côte' da pont de la Scarpe : <( Dura cet assaut tout le jour , dit Frois- V sart , que oncques ceux de Valenciennes n'y purent rien )> forfaire ; mais y en eut foison de morts et de blesse's des » leurs : et leur disaient les Bidaux : allez boire votre godale, » allez (i) ! »

Le comte de Hainaut fut plus heureax : il attaqua les murs de l'abbaye du côte' de la porte de Tournay , et fit brêclie en plosieurs endroits avec d'e'normes be'liers....

Le i*"" août i477) nouveau pillage de l'abbaye par les trou- pes de Marie, duchesse de Bourgogne , encore aide'es des bour- geois de Valenciennes , toujours prêts a courir sus aux Saint-

(1) Les Bidaux étaient, dans le moyen âge, de mauvais soldats armés de lances et mai équipés. Froissart , Valenciennois , donne peut-être ce nom par dérision aux soldats de St.-Amand qui alors suivaient une autre bannière.

C'est aussi par moquerie que les habitans de St.-Amand, qui, comme dépendant de la France, en tiraient beaucoup de vin, envoyaient leurs voisins les Hainuyers boire de la Godale. La godale était une espèce de bière distincte de la Ceivoise : ce nom paraît formé des deux mots an- glais Good aie , bonne aie , bière douce , fort estimée eu Angleterre , puisque , suivant M. Crapelet (*) , elle a donné lieu au proverbe : good aie is méat , drink , and Clolh ; de la bonne aie, c'est viande , boisson , vêtement. Le vieux mot godale a donné naissance à ceux de godaille et godailler pour exprimer le passe-temps des gens qui se réunissent uniquement pour boire.

(*) Dans ses Proverbes et dictons populaires du XIII^ siècle , au mot Ceruoisc de Cambrai.

EX. 6

82 HISTOIRE DES MONUMEItS.

Amandinois ; cette haine , provenant de ce qne St.-Âmand , comme Tournay et Mortagne , dépendait de la France , et Valenciennes du Hainaat , s'e'tait envenime'e pendant les lon- gues guerres qai divisèrent les maisons de France et de Bour- gogne (i).

Cette abbaye eut encore à supporter la prise qu'en fit le baron de Ligne en iSsi , au nom de l'empereur Charles- Quint, mais sans y commettre les horreurs de ses prédéces- seurs. Ici Charles-Quint conquérait pour garder, aussi ne dé- truisit-il pas.

Une des dernières et des plus rudes épreuves qu'eurent à subir ces antiques édifices avant leur entière reconstruction , fut le saccagement qu'ils éprouvèrent dans l'été de i566, alors que les Huguenots méritèrent le surnom de brise images par les dévastations qu'ils commirent dans les églises et les monas- tères. Statues, reliques, mausolées, orgues, tableaux , tout fut brisé , détruit , anéanti.

Moins d'un siècle plus tard l'abbaye de St.-Amand devait être renouvelée de fond en comble et prendre rang parmi les mo- uumens européens , par la splendeur et le grandiose qu'on sut imprimer à ses bâtimens. Ici commence l'histoire proprement dite de ce qui nous en reste.

Un seul homme , sorti de la classe ple'béïenne , devint l'uni- que cheville ouvrière de cette importante reconstruction; son nom mérite de passer à la postérité : c'est Nicolas Dubois , 76* abbé de St.-Amand , par ordre chronologique j et le pre- mier sans contredit par ordre de mérite. L'abbé Dubois, dans le pays , eut de grands démêlés avec Benoîtie-Grand pour la mître de St. Amand ; mais la cour de Madrid lui ayant en- fin rendu justice au commencement de l'an 1661 et la tran- quillité étant rentrée dans l'intérieur du cloître, l'abbé s'oc-

(0 L'ancienneté delà possession de St.-Amand par la France est con- firmée par la composition même des armoiries de cette ville et de l'ab- baye , qui sont : de sinople à une épéc mise en pal , la pointe en haut , accostée de àeu\ fleurs de lis d'or.

uistoihe des uohumers. 83

cupa de mettre à éxecution le vaste projet qu'il nourrissait depuis long-temps , et dont il avait lui même conçu le plan sur l'e'chelle la plus e'tendue que puisse embrasser une imagina- tion d'homme.

En l'année 1662, au milieu des guerres et des de'vastations , suites ine'vitables des conquêtes de Louis XIV en Flandre, il s'occupa exclusivement de l'e'dification de son e'glise. Il e'tait à la fois architecte , dessinateur , directeur et piqueur des tra- vaux. On le voyait partout : "k la carrière l'on extrayait la pierre détaille; au pied-d'œuvre l'ouvrier la sculptait, sur l'e'chafaudage il l'alignait; sa pre'sence donnait la vie à tous les ateliers; on l'y voyait avant l'heure de la journe'e de tra- vail et il ne se retirait que le dernier. En i663, ayant e'te' frappé d'une forte attaque de paralysie, il se fit transporter, sur un brancard, au milieu des ouvrages, et la, il dirigeait et ani- mait encore les ouvriers du geste et de la voix.

Tant de soins et de perse've'rance devaient obtenir d'heureux résultats : l'on vit bientôt sortir de terre une église abbatiale , véritable chef-d'œuvre , et des bâtimens claustraux qui pou- vaient rappeler ces riches demeures des chevaliers du Temple qu'on comparait aux palais des rois. Pour constater l'efTet que faisait , sur les étrangers qui la visitaient , la nouvelle abbaye d'Elnon , nous reproduirons ici les propres termes d'une lettre écrite par l'académicien Pellisson, historiographe de Louis XI V , qui , l'accompagnant dans ses conquêtes en Flandre , vint visi- ter cet édifice le 16 mai 16^0, avec le duc de Montausier, le maréchal de Bellefonds, le comte d'Avaux et d'autres person- nes de qualité. Le suffrage des courtisans français , accoutumés aux merveilles du grand roi, peut être compté pour quelque chose. Pellisson était d'ailleurs homme de goût et de sens , il écrivait alors sons l'inspiration du moment , puisque sa lettre , adressée k Mademoiselle de Scudéry , son amie de cœur , est datée de Tournay lendemain même de sa course à Saint- Amand :

« Cette abbaye , mandait-il à l'illustre et féconde romancière, » et l'église particulièrement , est bien l'édifice le plus beau , » le plus surprenant que j'aie vu de ma vie. Je ne sais à quoi

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84 HISTOIRE DES MONUMEHS.

» vons le comparer. Nous n'avons rien qui en approche. Ceax 1) qui ont vu l'e'glise de St.-Pierre de Rome disent que celle-ci » en a beaucoup. C'est un ouvrage de nos jours digne de la » plus savante et de la plus superbe antiquité'. J'y souliaitai » mille fois madame la duchesse de Moutausier, et madame la » comtesse de Crussol, comme Romaines; vous mademoiselle, » comme la personne du monde qni a bâti les plus beaux pa- » lais (i). Il faudrait un livre pour en faire la description par I) e'crit, sans compter le danger que Voiture courut aa Valen- D tin. Mais enfin de ma vie je n'ai été' si surpris, ni si touché » de rien de cette nature. J'eus un de'plaisir extrême de ne pas I) voir l'abbé. Car c'est son ouvrage j et il faut que ce soit un » homme extraordinaire pour avoir en, n'étant que particulier, » des vues d'un roi et d'un empereur. Il a quatre-vingts ans, » il y en a cinquante qu'il est abbé, mais il a été dix ou « douze ans exilé ou prisonnier , pour avoir été de quelque » ligue des seigneurs du pays contre le roi d'Espagne , et en- » suite brouillé avec l'évêque de Tournay , qui le voulait sou- » mettre à sa juridiction , dont il est ou se prétend exempt. » Pour se bien remettre avec les Espagnols dans ces dernières » guerres , il entretint durant trois ans leur armée entière , de I) pain de munition , sans compter une infinité de paraguan- n tes (2) aux principaux , et quarante mille écus à une seule » fois. Depuis il a entrepris et presqn'achevé ce bâtiment , qu'il » fait avec une très-grande économie ; parce qu'il a presque » tous les matériaux an voisinage , et une partie dans son fonds; » mais qui avec tout cela doit coûter des millions , ce me sem- » ble. Il en est lui-même le seul architecte et le seul directeur, u ne fait nulle autre dépense considérable que celle-là , et des- » cend jnsques au moindre détail de toutes choses. Il y peut

(i) Allusion aux romans de chevalerie de M^l'e Jg Scudéry dans les- quels on trouve force descriptions de palais magnifiques.

(2) Terrn*^ pris de l'espagnol et qui mot-^-iaot signiûe pour des gants ; on appelait paraguantes les sommes données en cadeau en reconnais- sance d'un service rendu.

HISTOIRE DES M0WUMEN8. 85

» faire des fantcs, et en fait à ce qu'on dit; mais l'onvrage » subsiste par sa ]>ropre grandeur , et remplit d'admiration « tous ceux qui le voyent ; de sorte que les personnes même » intelligentes passent par-dessus les défauts sans le remarquer, » tant l'esprit est rempli et e'bloui de cet objet. Ce n'est pas B par les ornemens , car il y en a peu ; mais par la magnifi- » cence du dessin. M. le Duc vit l'abbe'. Mais nous arrivâmes » tard, il fallut dîner, et après cela il dormait comme il fait » d'ordinaire jusque sur les quatre beures. »

Cette grande admiration de Pellisson n était pas sans raison; l'abbe' Dubois avait re'ellementbâti une des merveilles du pays, qu'il eut la gloire de terminer presqu'entièrement avant, de rendre le dernier soupir (i). L'église surtout, d'une conlruc- tion hardie et bizarre, frappait d'e'tonnement tous ceux qui la voyaient. Qu'on se figure trois temples e'chafaude's l'un sur l'au- tre : D'abord l'e'glise basse , qui , bientôt abandonne'e à cause de son bnmidité , ne servit plus que de catacombes aux reli- gieux d'Ëlnon ; disposition architecturale qu'on vit reproduire plus tard dans la construction du Panthe'on. Au dessus s'e'levait l'e'glise proprement dite , à l'usage des se'cnliers , qui ne comp- tait pas moins de 4^0 pieds de profondeur sur 8 de largeur;

(i) Le vénérable abbé Dubois mourut le lo octobre 1678, âgé de 84 ans, après 52 ans de prélature ; il fut enterré dans son église basse, et placé dans un tombeau préparé par lui et décoré de Tépitaphe suivante qu'il avait lui-même composée :

it Fulvis et umbra nihil jacet hic silvids abbas , » SufFectus qui quinque aliis et septuaginta, » Hancce domum , et sacram constriixil funditùs a;dem. )) Ex nihilo qui cuncta créas , miserere jacentis , » Ut post mortales curas in pace quiescat. »

(Traduction.) «Ci-gît l'abbé Dubois, rien qu'ombre et que poussière, » comme les soixante-et-quinze prélats auxquels il succède j il rebâtit » de fond en comble ce cloître et cette église : que le divin Créateur )> de toutes choses ait pitié du défunt, pour qu'après tant de soucis sup- » portés sur la terre , il repose en paix ! »

HISTOIRE DES MONUMEICS.

elle e'tait conpee en croix par une autre nef dont les propor- tions e'taient aussi grandioses. Venait ensuite le dernier sane- taaire comme un troisième étage ; l'abbé Dubois , voulant de'- rober ses religieux à la vue des e'trangers, leur fit construire cette e'glise supe'rieure en forme de galerie large et hardie, qui régnait au pourtour de l'édifice et se rendait au chœur, placé dans le fond et élevé sur le même niveau. On arrivait de la nef à cet hémicycle par un bel escalier en marbre , de quarante- trois degrés; escalier vraiment imposant dont les côtés massifs se trouvaient chargés de curieux bas-reliefs en albâtre résu- mant l'histoire de Tantique abbaye.

Inutile de dire combien somptueuses étaient les stalles du cœur; des sculptures en bois des premiers maîtres les ornaient. Aux deux côtés d'un autel simple, mais majestueux, enrichi d'une haute croix d'argent massif, gisaient les deux splendi- des châsses de Saint- Amand et de Salnt-Cyr martyr ; des ta- bleaux de Van Dyck et de Rubens concouraient encore à dé- corer ce lieu saint et vénéré. A une certaine époque , Rubens , qui venait de peindre la galerie du Luxembourg, fit avec toute sa famille un long séjour à l'abbaye de St.-Amand ; il y pei- gnit un martyre de Saint Etienne et une Annonciation qui offre une particularité bien remarquable, outre l'intérêt qui s'attache à toutes les productions de ce grand maître : ce tableau ren- ferme les portraits de la troisième femme de Rubens et de plu- sieurs de ses enfans (i).

Le trésor de la sacristie possédait une quantité de richesses et de curiosités qui attiraient aussi l'attention des étrangers. On y montrait un calice fabriqué par saint Eloi , quand il était encore laïc et orfèvre ; une coupe de jaspe qu'on disait avoir appartenu au bon roi Dagobert; des reliques et des dons ma- gnifiques de rois et de princes souverains....

A l'extérieur, l'église se terminait par une tour en dôme cor- respondant à celle qui servait d'entrée et d'une structure à peu

(i) Ces tableaux ornent aujourd'hui le chœur de l'église St.-Géry, à Valenciennes.

HISTOIRE DES MOWBMENS. 87

près semblable quoique moins haute. Le portail , dont on peut juger encore anjoai'd'hui , ctait magnifique, et donnait à l'a- vance une haute ide'e d'un porche, de figure sphe'rique, sur- charge d'orneuiens curieusement combines. Toutes ces con- structions, faites avec ordre, e'conomie et intelligence, ont néanmoins coûte' plus de trois millions de florins, somme e'norme pour le temps , à laquelle il faut encore ajouter les corve'es et les prestations en nature de toute espèce fournies par les nombreux vassaux de l'abbaye.

De tous ces e'ie'gans bâtimens , il ne reste plus aujourd'hui que la première porte de l'abbaye et les petites constructions qui l'environnent, destinées de tout temps à servir de maison- de-ville, les abbe's ayant toujours e'te' les seigneurs temporels de St.-Amand ; et la grande tour de l'e'glise , rc^serve'e par le domaine , dans la vente des biens nationaux , comme monn- ment public. Le vandalisme re'volutionnaire , qui de'trnisit tant d'objets d'art, tant de curieux et antiques e'difices, qui , de sa main de fer, arracha de ses fondemens la nouvelle basilique de St.-Amand, jeta au vent la poussière des tombeaux des prin- ces carlovingiens et celle des poètes laure's du moyen âge , s'arrêta devant la majestueuse flèche ëleve'e par Je ge'nie de l'abbé Dubois ; quelque chose lui dit : tu nuiras pas plus loin ! et la tour e'ie'gante de St.-Amand resta debout

S'il faut en croire une tradition reste'e dans le pays, ce mo- nument devait encore avoir en hauteur plus de développement qu'il n'en a ; tel qu'il se présente, il annonce une architecture insolite, qui ne tient ni de l'antique ni du gothique, ni de la renaissance ; c'est l'œuvre d'un homme de génie , artiste ne' , qui dédaigna de suivre les routes battues, et qui s'abandonna à la fougue de ses pensées. Il y a quelque chose du goût orien- tal dans cette composition ; nous ne la présenterons donc point comme un modèle d'art , mais comme le fruit d'une imagina- tion riche qui se laissa aller à tonte l'abondance de ses idées.

Au-dessus d'une porte remarquable par un grand luxe d'or- nemens , on distingue l'empreinte du dragon qui joue un rôle si important dans la vie de saint Amand , et dont l'effigie se Voule encore dans les cérémonies publiques et nn peu gro-

88 HISTOIRE DES MONUMENS.

tesques de la fête da lieu. L'architecte a fait ensuite figurer clans la pierre de taille la perspective fayante d'ane ëglise à trois nefs dans laquelle des personnages sculptés, plus grands qae nature, sont agenonille's et prient; on y lit cette inscrip- tion aa-dessus d'une tribane :

DOM'. MEA DOMUS ORA.TIONIS VOCABITUR. Mat. 21.

Toutes ces sculptures sont prises dans le vif du bâtiment et ne sortent point en relief; pre'caution qui leur ménagera de longues années d'existence.

Plut haut , un large ruban porte une légende latine dont la taille est tellement altérée, qu'on ne saurait la lire entière- ment ; des fragraens qui en restent on pourrait tirer le sens suivant , vraiment philosophique :

« Ne faites point de la maison de mon Père une maison de négoce. »

Au-dessus de ces détails et entre les superpositions de co- lonnes ou pilastres , on voit l'Eternel taillé d'une manière gran- diose , se balançant largement au milieu de nuées et d'an vaste entourage de Jolies têtes d'anges ; ses pieds reposent sur une inscription en hébreu , sa tête en soutient une en latin :

VERE DOMIN'. EST IN LOGO ISTO.

Une profusion d'ornemens , dont le goût est quelquefois bi- zarre mais toujours ingénieux , masque la nudité des entreco- lonnemens du bas de la tour et des deux avant-corps qui l'é- paulent de chaque côté ; au-dessus de cinq assises de colonnes ou pilastres règne une plate-forme entourée d'une balustrade en pierre qui forme comme une ceinture au monument. De cette position dominante, la vue s'étend sur le cours de la Scarpe et de l'Escaut , sur le riche pays de Pevèle dont l'abbaye était comme le chef-lieu , et sur une partie du Hainaut et de rOstrevant dont on aperçoit au loin les nombreux clochers qui pointent au-dessus de la verte forêt de St.-Amand.

C'est de cette plate-forme anguleuse que s'élancent la flèche élégante de la tour et les deux jolis belvédères qui semblent

HISTOIRE DES KOSUMENS. 89

ses acolytes obliges et lui servent d'accompagnement. Un es- calier , pratiqué clans celui de droite , conduit à son sommet d'où se projette horizontalement un pont e'troit , formé d'une seule pierre , et qui joint par le haut la petite tour à la grande. On ne peut sans vertige traverser ce passage ae'rien , si re'tre'ci qu'à peine est-il visible du bas de la tour. Et ici , l'on doit rendre encore hommage au ge'nie et à la pre'voyance de l'habile constructeur de l'abbaye de St.-Àmand, qui pensa que bâti dans une ville ouverte de la frontière, son cloître serait souvent exposé aux insultes et aux pilleries des corps détachés qui battaient la campagne aux environs : il voulut ménager à ses moines et à leurs trésors, du moins pendant un certain temps, une retraite sûre à laquelle ni les hommes , ni même l'incen- die , ne pouvaient atteindre.

Le clocher de St.-Amand , vu du côté du portail , est entier et bien conservé ; vu de celui il tenait à l'église , c'est une belle ruine. Si les agens du domaine l'ont conservé comme monument à une époque tout ce qui sentait tant soit peu l'antiquité était proscrit , aujourd'hui que le moyen âge est en faveur, ne fera-t-on rien pour la conservation de ce précieux débris ?...

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90 SUR LE SECOND CONCILE DE BALTIMORE.

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SUR X.E SECOND CONCILE DE BALTIHOnS,

ET SUR L'ETAT DE LA RELIGION AUX ETATS-UNIS.

Un second concile proTÎncîal a eu lien à Baltimore au mois d'octoLre dernier. Le premier avait e'té tenu , comme on sait , en 182g, et les évêques s'étaient promis de se re'unir ainsi à des e'poques fixes. M. l'arclievêque de Baltimore a convoque le concile comme nous l'avons vu (i). Deaxi^vêques nouvellement nommes ont e'te sacre's peu avant l'ouverture du concile. M. Re'zé , evêque du De'troit, nouveau sie'ge cre'é par le Pape actuel , a ëfe' sacre' le 6 octobre , à Cincinnati , par M. Rosati , e'vêque de Saint-Louis j ce pre'lat était administrateur du dio- cèse de Cincinnati depuis la vacance du sie'ge. M. Purcell , e'vêque de Cincinnati, a e'te' sacré à Baltimore, le dimanche i3 octobre, par M. l'arclievêque, assisté de MM. Dubois, e'vê- que de New-York, et Kenrick, coadjuteur de Philadelphie. Le concile s'est ouvert le dimanche 20 du même mois , par une procession solennelle , depuis la maison de l'archevêque jusqu'à la métropole. Les évêques étaient en habits pontificaux; car, dans ce pays, le protestantisme domine, on ne s'effa- rouche point des cérémonies extérieures , et on les voit même avec respect. L'église était remplie , et tous, protestans comme catholiques, avaient le maintien le plus convenable. M. l'arche- vêque officia , et M. l'évêque de Charleston fit le discours. Chaque jour il y a eu session le matin et congrégation le soir, l'une à l'église et l'autre chez M. l'archevêque. Le jeudi , M. Purcell , évêque de Cincinnati , prononça l'éloge funèbre des deux derniers évêques morts, MM. E. Fenvpick, évêque de Cincinnati, et de Neckère, évêque de la Nouvelle-Orléans. Le dimanche 27 , eut lieu la troisième session solennelle , pour

(i) Voir ci-dessus tom. VII, pag /^(J^

SUR LE SlîCOND CONCILE DE BALTIMORE. 91

la clôtare du concile ; M. B. Fenwick , cvêque de Boston , of- ficia , et M. l'archevêque de Charleslon prêcha.

Nous ne pouvons indiquer toutes les matières dont s'occupa le concile. Nous savons qu'on y détermina d'une manière plus pre'cise les limites des diocèses , sur lesquelles il restait en di- vers points quelques incertitudes. Il y a été arrêté de deman- der au Saint-Siège l'érection d'un évêché à Vincennes, dans l'Etat de l'Indiana : Vincennes est un ancien étahlissement français, il y a presque toujours un missionnaire catholi- que résident , et le nombre des catholiques y est assez con- sidérable. Le nouvel évêché comprendrait probablement l'état de rindiana, avec une partie de celui des Illinois. On dit qu'il a été agité aussi si le diocèse de Richmond , créé il y a quel- ques années en Virginie , serait conservé. Ce diocèse n'avait point d'évêque , et était provisoirement sous la juridiction de l'archevêque de Baltimore. On s'occupa également dans le concile du mode à suivre dans le choix des sujets à recom- mander au Saint-Siège pour l'épiscopat. On s'y occupa des mis- sions des Indiens, et de plusieurs autres objets importans pour la religion dans ces contrées. Un ecclésiastique a été chargé de porter les actes du concile à Rome pour les soumettre à l'ap- probation du Saint-Siège; ils ne seront publiés qu'après l'ap- probation obtenue.

Au concile de 1829, il n'y avait que six évêqnes ; il s'en est trouvé dix au dernier concile, savoir : M. Jacques Withfield , archevêque de Baltimore, sacré le 2.5 mai 1828; et, suivant l'ordre de leur sacre, M. Jean-Baptiste David, évêque de Mauricastreet coadjuteurde Bardstown, sacré le i5 août 1818; M. Jean Englaud, évêque de Charlestoa, sacré le 21 septembre 1820; M. Jean Rosati , évêque de Saint-Louis, sacré le 25 mars 1824; M. Benoît Fenwick, évêque de Boston , sacré le i" no- vembre 1826; M. Jean Dubois, évêque de New- York, sacré le 29 octobre 1826; M. Michel Portier, évêque de Mobile, sacré le 5 novembre 1826; M.Patrice Kenrick, évêque d'Arath et coadjuteur de Philadelphie, sacré le 6 juin i83o; M.Fré- déric Rézé , évêque du Détroit , sacré le 6 octobre dernier , et M. Jean-Baptiste Purcell , évêque de Cincinnati, sacré le i3

92 SUR LE SECOND CONCILE DE BALTIMORE.

do même mois. M. Flaget, ëvêque de Bardstown, le doyen de re'piscopat aux Etats-Unis , n'a pu assister au concile , à raison de l'e'loignement et de l'e'tat de sa santé'.

Les officiers du concile ont e'te' les deux promoteurs , M. l'é- vêque de Boston et M. Louis-Régis Deluol , grand-vicaire de Baltimore ; les deux secre'taires , MM. Edouard Damphoux cure' de la cathe'drale de Baltimore , et Jean Hoskyns ; les deux maîtres des ce're'monies , MM. Jean-Josepli Change et Henr Burgess ; les chantres , MM. Jean Randanne et Pierre Fredet Les the'ologiens consulteurs e'taient les pères Guillaume M'Sherry provincial des je'saites, et Nicolas Young , provincial des do- minicains ; MM. Jean Tessier, grand-vicaire de Baltimore Auguste Jeanjean , du diocèse de la Nouvelle Orle'ans ; Samuel Eccleston , the'ologien de l'archevêque; Louis Debarth, the'o- logien de M. de Mauricastre ; André' Byrne , the'ologien de M. de Charleston ; Jean Odin , de la congrégation de la Mission, the'o- logien de M. Rosati ; Jean Chanche , théologien de M. de Bos- ton ; Jean Power , the'ologien de M- de New- York ; Pierre Maa- vernay, the'ologien de M. de Mobile; Jean Hughes, the'ologien de M. le coadjuteur de Philadelphie; Guillaume Mathews, the'ologien de M. l'e'vêque du De'troit , et Simon Brute' , the'o- logien de M. de Cincinnati.

En ge'néral , ce concile , outre les bons effets qui doivent en résulter pour la discipline ecclésiastique, en a déjà produit d'heureux. La présence des évêques, leur piété, la majesté des cérémonies catholiques ont fait impression sur les protestans. Cette assemblée contribuera encore aux progrès de la religion. On peut se faire une idée de ces progrès en consultant VAl- manach catholique pour les Etats-Unis, qui a paru pour la première fois en i833, à Baltimore, à la suite du Laity*s Directory , ou Ordo. Cet almanach offre un portrait de M. Car- roll , premier évêque , pais archevêque de Baltimore , et une notice sur ce vénérable prélat, mort le 3 décembre 181 5. Ses deux successeurs , MM. Néal et Mareschal , ont peu vécu. L'ar- chevêque actuel est M. Jacques Whitfield. L'almanach comp- tait dix sièges , Baltimore , Bardstown , Boston , Charleston , Cincinnati, Mobile, Nouvelle-OrléansJ, New- York, Philadel-

SUR LE SECOND CONCILE DE BALTIMORE. 93

phie, Saint-Louis j mais, depuis, le Saint-Siège a e'rigé un e'vêclic au Détroit pour le Michigan, et il est question, connue nous venons de le dire , d'en e'riger un à Vincennes pour le territoire de l'Indiana. L'e'vêche de la Nouvelle Orléans est va- cant par la mort de M. de Neckère. L'almanach indique pour chaque Etat le nombre de prêtres et de congre'gations , en distinguant les lieux, il y a une e'glise et un prêti-e re'sident, et ceux qui sont seulement visités plus ou moins souvent par quelques missionnaires. Les Etats qui ont un plus grand nom- bre de prêtres sont le Maryland et la Pensylvanie. Le Kentuc- key, la Louisiane, Saint-Louis, l'Ohio , New-York, Boston, commencent à avoir un certain nombre de missionnaires. Mais il y a des Etats oîi la religion fait bien peu de progrès. Ainsi, en Virginie, il y a 1,200,000 âmes, on ne compte que huit congre'gations dirige'es par cinq missionnaires : le nombre des catholiques ne s'y e'iève guère qu'à 4ooo , suivant un ta- bleau que M. l'e'vêque de Charleston a publie' à Vienne dans le voyage qu'il y a fait re'cemment. Dans la Caroline du Nord, qui a 'j38,ooo âmes, M. England n'estime pas le nombre des catholiques à plus de 5oo. Dans l'e'tat de Tennesse , dont la population s'e'lève a 684,000 âmes, on ne trouve ni prêtres, ni congre'gations , et , s'il y a quelques catholiques , ils sont rares, disperse's et sans secours. En tout, sur une population de 12,800,000 âmes dans les Etats-Unis, M. l'e'vêque de Char- leston ne porte le nombre des catholiques qu'à 55o,ooo , et le nombre des prêtres à 287. Le même pre'Iat nomme neuf se'mi- naires et sept collèges : le nombre des séminaristes n'est que de iSy ; celui des e'ièves des coUe'ges est de 910. Ces coUe'ges sont tous tenus par des eccle'siastiques. Il y a aux Etats-Unis des je'suites , des lazaristes , des sulpiciens et des dominicains , qui se livrent au ministère ou à l'instruction publique sans exciter d'ombrage. Il paraît que re'cemment il s'est forme' une réunion de liguoristes dans le Michigan.

Un journal protestant des Etats-Unis donnait récemment des renscigaemens qui seraient plus étonnans encore s'ils étaient bien précis. Il y avait, dit-il, dans les Etats-Unis en i8i4 un

94 SUR LE SECOND CONCILE DE BALTIMORE.

archevêque , quatre e'vêques , deax séminaires , deux collèges , trois maisons religieuses, et à peu près 43 prêtres. De i8i4 à i833 , voici le changement qui s'est ope'ré : onze évêche's , et bientôt an douzième ; 320 prêtres , sans compter ceux qui sont employe's dans les coUe'ges ; ^84 paroisses , six se'rainai- res dioce'sains , douze colle'ges , vingt-huit maisons religieuses , trente-cinq maisons d'e'ducation dirige'es par des eccle'siasti- ques ou par des religieuses , seize maisons d'orphelins et 800,000 catholiques. VAmi de la Religion ^ n" 22o3.

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DE I.'INFLUENC£ DU CATHOX.ICISIIIE

SUR l'industrie et le commerce.

Si un économiste e'claire demandait à un disciple de l'e'cole intole'rante et suranne'e du dix-huitième siècle : « Le catholi- » cisme sait-il e'difier et construire en industrie et en com- » merce? » Il re'pondrait : « Ce n'est pas moi qui me donne- w rais la peine de re'pondre à une aussi e'trange apostrophe ; u c'est l'Italie , c'est l'Espagne , c'est le Portugal qui vous re'- » pondront. Voyez ce que sont devenus les plus beaux pays »-de la terre sous l'influence des moines et des capucins. »

Si cet e'conomiste e'tait en même temps historien instruit et qu'il poussât les questions plus loin , il serait curieux de con- naître les re'ponses du disciple de cette école aux questions suivantes :

L'Italie , l'Espagne et le Portugal étaient autrefois très-flo- rissans; cependant ces pays se trouvaient aussi sous l'influence des moines et des capucins , si toutefois les capucins ne sont pas des moines ?

La classe inférieure d'une partie considérable du Nord de l'Europe est plus misérable que celle du Midi ; cependant cette partie n'est pas sous l'influence des moines ; car il n'y en existe pas !

Avant la première révolution française , la classe ouvrière de la Belgique n'a jamais cessé d'être industrielle et heureuse; cependant elle se trouvait sous l'influence des moines , car il existait en Belgique autant de couveus qu'en Italie , en Es- pagne et en Portugal? Il y a plus, l'histoire prouve que les moines ont singulièrement favorisé l'industrie agricole ?

Si vous échangiez vos préjugés contre l' observation rigou~ reuse des faits qui résultent évidemment de l'histoire de Vé- conomie politique , et que vous combinassiez ainsi , en vrai

96 DE l'iicfluenge

philosophe, les efFets avec leurs causes; ne seriez -vous pas plus fondé en raison à dire que les Anglais ont e'ié ces moines qui ont exercé celte influence sur le Nord aussi bien que sur le Midi de l'Europe? La fausse balance du commerce en main, « l'Angleterre a constamment trompé les gouvernemens du » continent, en leur faisant voir dans son monopole commer- w cial une source de prospérité (i). » Maltebrnn l'assure et le prouve. Cependant il n'était ni jésuite , ni capucin. Les An- glais n'ont cessé de faire croire aux gouvernemens du Nord et du Midi , que les échanges de leurs produits manufacturés contre les matières premières et contre les vins et les fruits étaient avantageux aux nations septentrionales et méridionales. « Pour engager ces gouvernemens à les favoriser , ils ont soin n de représenter leurs opérations commerciales comme un » acte de bienfaisance , je dirais presque de charité envers » les nations continentales; ils ne vont chez eux que pour leur » faire l'aumône (2), » Vous voyez que ce langage ressemble bien à celui des moines. « Sans leurs vaisseaux, sans leurs bal- » lots, point de douane, point de numéraire, point de finan- » ces (3). u Ces gouvernemens ont été dupes de ces déceptions. Leurs peuples en ont été victimes. Ils n'ont pas établi de ma- nufactures , et le petit nombre qu'ils possédaient sont tombées. Ne pensez-vous pas que le climat du Midi entre pour quel- que chose dans le caractère indolent de ses habitans ? Beau- coup d'observateurs impartiaux le pensent. Vous seriez ouvrier et élevé sous les maîtres du marquis de Pombal en Portugal , ou sous ceux de Mina en Espagne , vous éprouveriez un peu l'influence monacale du soleil. Les économistes moraux , car il en existe aussi , ont fait justement observer que la Provi- dence a si bien distribué ses bienfaits entre les différentes na- tions qui habitent la terre , que la fertilité du sol et la néces-

(i) Maltebrun ," Spectateur ou Variétés historiques, etc. article : Du despotisme commercial et maritime de l'Angleterre.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

1)U CATHOLICISME. 97

site du travail sont en raison des climats sous lesquels elles vivent. Les naturalistes et les hygiénistes modernes pourraient vous en dire aussi quelque chose. Cej)endant heaucoup d'entre eux n'ont point e'té e'ievés sous l'influence monacale ?

Que diriez-vous si vous saviez que des moines , en Portugal et d'autres en Espagne, ont tenu à leurs gouvernemens respec- tifs un langage semhlahle sans avoir été' écoutés : « Notre pays » possède des sources nombreuses de prospérité ; son sol et » son climat sont propres à tous les genres de production ; sa » situation entre deux mers favorise tous les genres de trafic; » même sans nos possessions en Ame'rique , notre Etat peut » devenir un des plus prospères et des plus fiorissans de l'Eu- » rope. Pour atteindre ce but, vous n'avez qu'à exploiter ses n nombreuses ressources et à leur imprimer une direction M intelligente et conforme au génie et à l'expérience des na- » lions plus prospères que nous , sans pourtant posséder les >> mêmes sources de prospérité? »

Les jésuites ont introduit la civilisation dans le Paraguay. Ils ont appris a ses habitans les métiers nécessaires à la vie. Ils les ont dotés de l'industrie et du commerce. Montesquieu, Buffon , Haller, Bougainville , Raynal ont parlé de leurs éta- blissemens avec admiration. Cependant Montesquieu, BufFon, Haller , Bougainville , Raynal étaient loin d'être capucins.

Ces observations courtes , mais substantielles , font toucher au doigt l'injustice de l'accusation faite contre notre foi. Les réflexions suivantes ne pourront que faire apprécier davantage les bienfaits dont nous sommes redevables à la religion de J. C, même sous le rapport temporel.

Qui a appauvri et dégradé la masse du peuple en Angle- terre! n'est-ce pas la prétendue réforme religieuse, comme l'a démontré Cobbett? Qu'on compare l'état de l'Angleterre pro- testante, avec l'état de l'Angleterre, telle que l'avait faite la douce et bienfaisante influence du catholicisme, et l'on verra qui des deux a le plus mérité du peuple anglais , si c'est le protestantisme ou bien le catholicisme. Hélas ! les larmes s'é- chappent des yeux, quand on considère de quelle hauteur de prospérité, d'aisance et de richesses, la prétendue réforme a IX. 7

98 BE l'influence

fait descendre la masse du peuple dans ce beau pays , pour le pre'cipiter dans l'abîme d'une pauvreté', d'une de'gradation , d'un abrutissement tout païens. De'tracteiirs de la religion de vos pères, hommes de peu de science, ou d'une noire ingra- titude , e'coutez ce qu'e'tait l'Angleterre au quinzième siècle. C'est un des plus grands jurisconsultes de ce pays , qui y exerça pendant vingt ans la ebarge de grand-juge , et qui fut éieve' à la dignité' de lord cbancelier par Henri VI , c'est le ce'- lèbre Fortescue qui vous l'apprendra dans son ouvrage de Lan- dibus legiim Angliœ.

« Cbaque habitant a la liberté' de se servir et de jouir du » produit de ses biens , des fruits de la terre , de l'accroisse- » ment de son troupeau et de toat ce qu'il possède ; tontes les » ame'liorations qu'il peut faire, soit par sa propre industrie, » soit par celle des gens qu'il tient à son service , lui appar- » tiennent ; il en jouit sans aucun obstacle , empêchement ou » refus de personne ; s'il est injurié ou opprimé d'une manière » quelconque , il pourra toujours obtenir satisfaction de celui » qui l'aura offensé. Aussi les babitans de l'Angleterre sont- » ils riches en or et en argent , et ils possèdent toutes les né- » cessités et tous les agrémens de la vie. Ils ne boivent point » d'eau , excepté à de certaines époques , -pour un motij" reli- » gieu.x et par esprit de pénitence. Ils se nourrissent abondam- » ment de toutes sortes de viandes et de poissons , dont ils iron- ie vent une grande quantité partout ; ils sont velus de bons » habits de laine. Leurs lits, leurs couvertures et autres ob- » jets sont en laine, et ils en sont bien fournis. Ils possèdent » aussi tout ce qui est nécessaire dans un ménage; chacun a, » selon son rang , tout ce qui peut rendre la vie heureuse et » agréable (i). » bien ! Messieurs, que vous en semble, un tel régime ne serait-il pas préférable pour la masse du peuple, à celui de la soupe économique P L'Angleterre cependant ne se trouvait pas alors sous l'influence de la philanthropie philoso-

(i) Cobbett, Ict. i6e, p. 562 de l'édit. de Louvain.

DU CATHOLICISME. 99

phique de l'ëcole voltairiennc ; la reforme même no lui avait pas encore promis monts et merveilles : c'était le catholicisme qui régnait en paix d'un bout du pays à l'autre; c'c'lait l'âge de l'influence monacale ; car si jamais pays fut sous l'influence des moines, ce fut bien l'Angleterre au temps de Fortescue.

Mais cet e'tat prospère de ciioses ne devait pas durer , l'a- postasie du peuple allait attirer sur sa propre tête le torrent de la calamité' et de la misère. Le schisme et l'he're'sie enva- hirent l'Angleterre ; l'influence monacale cessa , et le pauj^e- risme , avec son hideux cortège , vint s'y domicilier à tout jamais. L'e'norme taxe des pauvres (i), dont l'origine remonte à 1601 , proclame a la face du monde entier l'e'tendue im- mense de cette lèpre sociale en Angleterre. Qui le croirait? Des juges assis sur le même banc qu'avait occupe' Fortescue pen- dant vingt aune'es conse'cutives , de'clarent aujourd'hui froide- ment que le pahi et l'eau sont ge'ne'ralement la nourriture des ouvriers anglais (2). N'est-ce pas le cas de s'e'crier avec Je're'- mie , thren. " ceux qui se nourrissaient des viandes les plus » de'licates, sont morts dej'aim dans les rues »> qui vesceban- tiir voiuptuo.sè , interierunt in viîsP et de dire avec l'Ecriture sainte : « parce que ce peuple a rejeté' les eaux de Siloe' qui ») coulent paisiblement et en silence , le Seigneur fera fondre » sur lui de grandes et de violentes eaux d'an fleuve rapide » (pli se débordé de tous côtés. » Isaie 8.

Il est donc évident que le catholicisme sait e'difier et con- struire en industrie et en commerce ; par conse'quent si l'Ita- lie, l'Espagne et le Portugal ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils e'taient autrefois, ce n'est pas le catholicisme qu'il faut rendre responsable de ce changement de fortune ; l'e'quité et la saine logique exigent qu'on l'attribue à des causes accidentelles , ex- trinsèques à la religion. D'ailleurs, il en est des nations comme

(1) Celte taxe s'élève aujourd'hui , par an , à tieux cents cinq millions de francs.

(2) Cobbett, lettre 16% page 565.

IQO Ï>E L INFLUENCE DU CATHOLICISME.

des familles : les unes s'abaissent , tandis que d'autres s'e'lè- vent : rien n'est stable sons le soleil.

Qu'on ne croie pas cependant qao l'Espagne soit reste'e sta- tionnaire, comme certaines gens voudraient bien le faire ac- croire. M. Moreau de Jonnès , a prouve' tout re'cemraent com- bien de chemin l'Espagne a fait dans la route du progrès.

D'après ce me'moire , il re'sulte i ° que la population de l'Es- pagne qui, en i^SS , s'e'levait seulement à 7,625,600 babitans, se rapproche maintenant de i5 millions : elle a donc doublé dans l'espace de cent ans; 2" que la production agricole et la richesse publique se sont augmente'es comme la population , ou même plus rapidement encore.

M. Moreau de Jonnès en conclut que l'Espagne n'est pas res- te'e stationnaire , comme on le croit commune'ment ; qu'elle possède pour plus de deux milliards de bien fonciers , qui peuvent être empîoye's au service de l'e'tat et à l'ame'lioration de la socie'te' , et qu'enfin la perte de ses riches colonies , la guerre civile et l'invasion e'trangère, loin d'avoir opéré sa ruine comme elles semblaient la menacer, ont plutôt exercé en dé- finitive une influence favorable sur ses destinées, puisqu'elles ont tiré les populations espagnoles de leur assoupissement , en les obligeant à demander au sol de leur pays ce qu'elles ne pouvaient plus acheter avec l'or du Nouveau-Monde.

L'Univers religieux, 65.

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MÉI.ANGES. - Janvier 1834.

Travaux de M. le prof. Rosellini , sur les antiquités égyptiennes. Sur la vie de S. S. Grégoire XVI. La cathédrale de Fribourg. Le moyen-âge. Lettre de Mgr. Rézé , évêque du Détroit. Projet d'une édition classique des Pérès. Réflexions de M. Beverley sur l'université de Cambridge. Protestation de la Revue médicale con- tre le matérialisme. Nouveaux détails sur l'adhésion de M. de La Mennais à l'Encyclique. Instruction primaire et secondaire en Flandre. Séance de l'Académie de Bruxelles du 4 janvier.

Le célèbre compagnon de Cliarapollion le Jeune, dans son voyage en Egypte , le professeur Rosellini , dont on con- naît la science profonde dans les antiquite's e'gyptiennes et les liie'roglyphes , poursuit toujours avec beaucoup d'activité' , à Rome , ses travaux importans et la publication de son grand ouvrage : les Monumens de l'Egypte et de la Nubie (i). Il est particulièrement seconde' par l'avocat Fea , commissaire des Antiquite's, et par le P. D. Louis M. Ungarelli, barnabite , qui est très -verse' dans cette même science des antiquite's e'gyp- tiennes.

La capitale du monde cbre'tien avait tout ce qu'il fallait pour devenir le siège d'une pareille entreprise. Car on sait que l'I- talie, et Rome particulièrement possède les plus remarquables obélisques de l'Egypte et du monde , un grand nombre de sta- tues et d'autres monumens égyptiens , des momies et leurs cercueils en pierre et en bols, des scarabées, et un grand nom- bre de papyrus; et enfin beaucoup de savans y cultivent cette ■nouvelle science.

" Cet ouvrage , » dit un prospectus qui accompagne un numéro du Diario di Roma , en parlant des Monumens de l'Egypte et de la Nubie , « sera promptement acbevé. Il

(i) Il a déjà paru plus de 6o planches, avec deux volumes de texte; le 3* paraîtra incessamment , et les autres sans interruption.

102 MÉLANGES.

» contiendra des re've'lations de la plus haute importance , et » il sera utile non-seulement à rarch^ologie profane, mais en- » core à l'arche'ologie sacre'e et à la religion , par rapport à » l'Ancien-Testament , contre lequel des novateurs ont voulu « se faire une arme des antiqulte's e'gyptiennes , tandis quelles » se trouvent maintenant parfaitement d'accord avec lui. «

Une e'tude superficielle des antiquités e'gyptiennes avait con- duit des auteurs imbus des doctrines du i8* siècle et plus systématiques ([ue savans, tels que Dupuis et Volney, à des con- clusions entièrement opposées à toutes les traditions histori- ques , profanes et sacrées. Une étude approfondie , et fondée sur l'observation des faits , a ruiné de fond en comble le sys- tème de Dupuis et de Volney, et a servi à mettre dans un jour plus éclatant que jamais les traditions de la Genèse et de l'his- toire. — L'Union^ re'' 356.

Les détails suivans sur la vie privée de S. S. Grégoire XVI , publiés par un journal américain ( New-Yorck American ) , offrent un appendice plein d'intérêt à la Notice sur le Pape actuel, ai'ûiit son exaltation, ci d. tom. IV, p. 334-

« Le Pape se lève à 4 heures du matin en toute saison. Ses exercices religieux, et nommément la prière, la méditation , la célébration de la messe et une lecture pieuse , absorbent à peu près trois heures. A 7 heures commence le travail avec les ministres et les autres personnes chargées de l'adminis- tration temporelle des Etats de l'Eglise ; plusieurs heures se passent dans ces laborieuses occupations. Le Saint Père ne dé- jeûne point , mais quelquefois il prend une tasse de café.

Quand le travail ministériel est terminé, le Pape reçoit ceux de ses sujets qui ont à lui parler d'affaires, ou bien il donne audience à quelques étrangers. Aucune heure n'est fixée pour le dîner, seul repas que fasse le Souverain-Pontife; mais quand le travail commence à devenir moins important et moins pressé, S. S. prend seule une réfection simple et peu abondante ; ce serait calculer trop haut que d'établir ces repas , y compris le vin et le dessert, h 26 frs. par semaine. Après quelques in- stans de méridienne et quelquefois de prière, le Pape se pro- mène pendant une heure ou deux dans son jardin , et alors les étrangers déjà reçus eu audience particulière sont admis à lui préoeiiter les dames de leur famille.

MÉLANGES. 103

A 5 heures après midi, S. S. rentre dans son cabinet et re- çoit les prt'fols ou les seciétaires des diverses congre'gations eccle'siastiques , ies pre'lats étrangers et autres personnes avec lesquelles il doit s'occuper des airaires de l'Eglise ; ce travail dure gene'ralement jusques après 8 lieures du soir et assez sou- vent jusqu'à 9 heures. Alors commencent les exercices de dé- votion qui pre'cèdent son coucher.

Cet ordre est souvent interroujpu par la ne'cessite' de pre'- sider les congre'galions de cardinaux et de pre'lats dans les occasions, spe'ciales et importantes , de tenir les consistoires se rassemble le sacre'-coUe'ge tout entier , et enfin d'officier publiquement à certaines fêtes solennelles. Quelquefois aussi , mais bien rarement, le Pape fait, en voiture ou à pied, une pi'oraenade de quelques milles dans les cbamps pour respirer un air plus pur et de'tendre son esprit fatigue' par une appli- cation continuelle aux affaires les plus importantes qui puis- sent peser sur un homme. C'est là, sans contredit, une indul- gence bien le'gère pour un vieillard de 69 ans , constamment accablé sous le y^oids des affaires temporelles et de celles qui touchent à l'éternité. »

C'était en vue du ciel, sons le regard de Dieu que les hommes du moyeu-âge élevaient ces monumens que la science moderne admire avec envie. Ils puisaient dans leur foi le génie de cette architecture qui nous confond. M. St. -Marc Girardin , dans ses articles sur son voyage en Allemagne , publiés dans le Journal des Débats , donne la description d'un de ces mo- numens admirables , celle de la cathédrale de Fribourg en Brisgaw.

« Cette cathédrale , bâtie en pierres rouges du pays , est une des plus belles églises gothiques que j'aie vues, et sur- tout une des plus régulières. La tour de Fribourg s'élève au- dessus du portail qu'elle domine en forme de pyramide. Le clocher de Fribourg est une véritable dentelle de pierre. Pour bien en iuger, il faut monter jusqu'à une plateforme à moitié de la hauteur de la tour. Ou s'avance sur cette j)la te forme , et alors on voit s'élever en pointe au-dessus de sa tête un toit de pierre de 100 a i5o pieds de haut tout au moins , découpé à jour avec une grâce et une délicatesse singulières. Ce sont des étoiles de pierre comme attachées les unes aux autres par

1.04 MELANGES.

leurs pointes , et le soleil pe'nètre dans les joars de cette bro- derie avec un inëlauge d'ombre et de lumière vraiment inex- primable. Cette salle est octogone , et huit larges fenêtres donnent vue sur la ville et sur les belles montagnes de la Forêt -Noire.

» Cette cathe'drale a e'te' bâtie par Erwin de Stembacb, l'ar- chitecte de la cathédrale de Sti'asbourg , an homme de ge'nie qui devrait avoir la renomme'e de Michel-Ange, ayant con- struit deux cathe'drales comme celles de Strasbourg et de Fri- Lonrg. Mais le moyen âge e'tait insouciant de la gloire ha- inaine , à force de pie'te' , et Erwin de Stembacb s'inquie'tait plus de son salut en paradis que de son immortalité' dans la mémoire des hommes.

» Ces grands ouvrages e'tonnent notre siècle. Nous avons tant de peine aujourd'hui à e'iever un monument, que uous nous demandons comment le moyen âge , ce temps de barbarie d'ignorance, a pu e'iever de pareils e'difices. C'est que ce temps de barbarie avait , pour faire de grandes choses , mieux que nous n'avons aujourd'hui. Nous avons nos budgets, nos impôts, et nos constructions adjuge'es au rabais : il avait la foi. C'est avec cela qu'il bâtissait ses gigantesques cathe'drales; c'est cela qui donnait du génie à ses artistes. Quand le moyen âge con- struisait une cathe'drale , il ne faisait pas faire un devis qu'il soumettait au conseil des bâtimens civils; il ne demandait pas aux communes ou aux Etats-ge'ne'raux de voter tant chaque anne'e pour l'e'difice en projet : ses e'vêques annonçaient qu'il y aurait tant de jours d'indulgence pour quiconque viendrait travailler; les moines prêchaient ces indulgences. De tou'l côtes alors accouraient des ouvriei's ardens , empresse's , et l'e'diGce s'élevait. Les indulgences e'taient le fonds commun du moyen âge pour tous ses grands travaux, une route à faire, un pont a construire , une digue à re'parei*.

» Les ouvrages d'art qui remplissent la cathédrale de Fri- bourg sont dignes d'elle. Ce sont des vitraux admirablement peints, des sculptures gothiques pleines de naïveté, de grâce et de pureté : ce sont surtout des tableaux d'Holbein. C'est que j ai commencé à voir cette ancienne école allemande, ou- bliée pendant si long-temps , et qui méritait si peu de l'être. Le chef-d'œuvre d'Holbein à Fribourg est sou Saint-Augustin. C'est ainsi que se désigne un tableau placé dans une chapelle

SIELANGES.

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latérale. Il y a cinq ermites ou saints; saint Christophe et saint Se'bastien sur les deux volets. Au milieu , saint Roch , saint Antoine et saint Augustin. J'ai vu peu de figures aussi expres- sives que celle de saint Aujj;ustin. Le contraste de la figure du saint ermite Antoine et de l'e'vêque est un trait de génie. L'er- mite a la figure calme et repose'e ; c'est l'homme qui vit au de'sert : ses traits ont la monotonie et l'immobilité de la vie contemplative. L'évêque vit an milieu des agitations du siècle; sa figure porte l'empreinte d'une pieuse activité'. C'est l'homme qui est tous les jours sur la brèche, qui lutte contre les pas- sions des autres et contre les siennes , l'homme qui combat , qui triomphe , mais qui souffre. Il y a dans ses yeux une e'ner- gie triste et patiente. Le solitaire, d'un regard calme et terne, contemple le de'sert et me'dite ; l'e'vêque , d'un œil perçant et ferme , regarde le monde et agit. »

Le Temps , dans un article de litte'ratare , porte le juge- ment suivant sur le moyen âge :

« Oii e'taient les vertus, les talens au 12 siècle, si ce n'est dans le cierge'. Qui favorisait les franchises populaires ? qui maiiitenait les mœurs? qui re'pandait par