op m '~À Vr-L^h ■v ^ > "♦*sr" ^ \ ! ew, //^' l>\! d'un charnier, et les dentz leur tressailloyent comme font les marchettes d'un clavier d'orgues ou d'espinette quand on joue dessus, et que le gosier leur escumoit comme à an verrat que les vaultres ont aculé entre les toilles ! Que faisoyent-ilz alors ? Toute leur consola- tion n'estoit que de ouyr lire quelques pages dudict Livre ; et en avons veu qui se donnoyent à cent pipes de vieulx diables, en cas que Hz n'eussent senty allé- gement manifeste à la lecture dudict Livre, lorsqu'on les tenoit es lymbes, ny plus ny moins que les femmes estans en mal d'enfant quand on leurs leist la Vie de saincte Marguerite. Est-ce rien cela ? Trouvez-moy livre, en quelque lan- gue, en quelque faculté et science que ce soit, qui ayt telles vertus, proprietez et prérogatives , et je poieray chopine de trippes. Non, Messieurs, non : il est sans pair, incomparable et sans parragon; je le maintiens jusques au feu exclusive; et ceulx qui vouldroient maintenir que si, reputez-les abuseurs, prestinateurs , emposteurs et séducteurs. Bien vray est-il que l'on trouve en aulcuns livres, dignes de haulte fustaye, certaines proprietez occul- tes, au nombre desquelz l'on tient Fessepinte, Or- lando furioso, Robert le Diable, Fierabras, Guil- laume sans paour, Huon de Bourdeaulx, Monte- vieille et Matabrune ; mais Hz ne sont comparables à celluy duquel parlons. Et le monde a bien congneu par expérience infallible le grand émolument et utilité qui venoit de ladicte Chronicque Gargantuine , car b PROLOGUE (7 en a esté plus vendu par les imprimeurs en deux moys qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans. Voulant doncques, je, vostre humble esclave, ac- croistre vos passe-temps dadvantaige, vous offre de présent un aullre Livre de mesme billon, si non qu'd est un peu plus équitable et digne de foy que n'estoit Vaultre : car ne croyez, si ne voulez errer à vostre es- cient, que j'en parle comme les Juif z de laLoy. Je ne suis nay en telle planette, et ne m' advint oncques démentir ou asseurer chose qui ne feust véritable. J'en parle comme un gaillard Onocratale, voyre, dy-je, crote- notaire des Martyrs Amans, et crocquenotaire de amours Quod vidimus testamur. C'est des horribles faictz et prouesses de Pantagruel, lequel j'ay servy à gaiges dés ce que je fuz hors de page jusques à pré- sent, que par son congié je m'en suis venu visiter mon pais de vache et sçavoir si en vie estoyt parent mien aulcun. Pourtant, affîn que je fasse fin à ce Prologue, tout ainsi comme je me donne à cent mille panerées de beaulx diables, corps et ame, trippes et boyaulx, en cas que j'en mente en toute l'hystoire d'un seul mot, pareillement, le feu sainct Antoine vous arde, mau de terre vous vire, le lancy, le maulubec vous trousse, la caquesangue vous viengne, Le mau fin feu de ricqueracque , Aussi menu que poil de vache, Tout renforcé de vif argent, Vous puisse entrer au fondement, PROLOGUE et co mme Sodome et Gomorre puissiez tomber en soulphre, en feu et en abysme, en cas que vous ne croyez fermement tout ce que je vous racompteray en ceste présente Chronicque. Dixain nouvellement composé à la louange du joyeulx esprit de l'Autheur. in encens dixains, mille virlais, Et en rimes mille virades Des plus gentes et des plus sades, De Marot ou de Saint-Gelais, Payez comptant, sans nuls délais , En présence des Oreades, Des Hymnides et des Dryades, Ne suffîroient, ny Pont Mais A pleines balles de ballades, Au docte et gentil Rabelais. LIVRE DEUXIEME CHAPITRE I De l'origine et anticquité du grand Pantagruel. e ne sera chose inutile ne oysifve veu que sommes de séjour, vous ra mentevoir la première source et ori- Hgine dont nous est né le bon Panta- gruel, car je voy que tous bons hystoriographes ainsi ont traicté leurs Chronicques, non seullement les Arabes, Barbares et Latins, mais aussi Gregoys, Gentilz, qui furent buveurs eternelz . Hz vous convient doncques noter que, au commencement du monde, je parle de loing, il y a plus de qua- rante quarantaines de nuyctz, pour nombrer à la mode des antiques druides, peu après que Abel IO LIVRE II, CHAPITRE I fust occis per son frère Caïn, la terre, embue du sang du juste, fut certaine année si tresfertile en tous fruictz qui de ses flans nous sont produyz, et singulièrement en mesles, que on l'appella de toute mémoire l'année des grosses mesles, car les troys en faisoyent le boysseau. En ycelle les Kalendes furent trouvées par les bréviaires des Grecz. Le moys de mars faillit en karesme, et fut la mioust en may. On moys de octobre, ce me semble, ou bien de septembre, affin que je ne erre, car de cela me veulx-je curieuse- ment guarder, fut la Sepmaine tant renommée par les Annales qu'on nomme la Sepmaine des troys jeudis, car il y en eut troys, à cause des irreguliers bissextes, que le soleil bruncha quelque peu comme debitoribus à gauche, et la lune varia de son cours plus de cinq toyzes, et feut manifestement veu le movement de trépidation on firmament di et aplatie; tellement que la pléiade moyene, laissant ses com- paignons, déclina vers l'equinoctial, et l'estoiile nommé l'Espy laissa la Vierge, se retirant vers la Balance; qui sont bien espoventables et matières tant dures et difficiles que les astrologues ne y peu- vent mordre. Aussy auroient-ilz les dents bien lon- gues s'ilz povoient toucher jusques là. Faictes vostre compte que le monde voluntiers mangeoit desdictes mesles, car elles estoient belles à l'œil et délicieuses au goust. Mais, tout ainsi comme Noë, le sainct homme auquel tant sommes PANTAGRUEL II obligez et tenuz de ce qu'il nous planta la vine, dont nous vient celle nectaricque, délicieuse, pré- cieuse, céleste, joyeuse et deïficque liqueur qu'on nomme le piot, fut trompé en le beuvant, car il ignoroit la grande vertu et puissance d'icelluy, semblablement les hommes et femmes de celluy temps mangeoyent en grand plaisir de ce beau et gros fruict. Mais accidens bien divers leur en ad- vindrent, car à tous survint au corps une enfleure treshorrible, mais non à tous en un mesme lieu : car aulcuns enfloyent par le ventre, et le ventre leur devenoit bossu comme une grosse tonne, desquelz est escript : Ventrem omnipotentem, les- quels furent tous gens de bien et bons raillais, et de ceste race nasquit sainct Pansart, et Mardy- gras. Les aultres enfloyent par les espaules, et tant estoyent bossus qu'on les appelloit montiferes, comme portemontaignes, dont vous en voyez en- cores parle monde en divers sexes et dignités, et de ceste raceyssit Esopet, duquel vous avez lesbeaulx faictz et dictz par escript. Les aultres enfloyent en longueur par le membre qu'on nomme le Labou- reur de nature, en sorte qu'ilz le avoyent mer- veilleusement long, grand, gras, gros, verd et acresté à la mode antique; si bien qu'ilz s'en servoyent de ceinture , le redoublans à cinq ou à six foys par le corps. Et, s'il advenoit qu'il feust en poinct et eust vent en pouppe, à les veoir, eussiez dict que c'es- toyent gens qui eussent leurs lances en l'arrest pour I 2 LIVRE II, CHAPITRE I iouster à la quintaine. Et d'yceulx est perdue la race, ainsi comme disent les femmes : car elles lamentent continuellement qu' Il n'en est plus de ces gros, etc.; vous sçavez le reste de la chanson. Aultres crois- soient en matière de couilles si énormément que les troys emplissoient bien un muy. D'iceulx sont descendues Jescouillesde Lorraine, lesquelles jamay s ne habitent en braguette : elles tombent au fond des chausses. Aultres crovssoient par les jambes, et à les voir eussiez dict que c'estoyent grues ou flammans, ou bien gens marchans sus eschasses, et les petits grimaulx les appellent en grammaire Jarn- bus. Es aultres tant croissoit le nez qu'il sembloit la fleute d'un alambic, tout diapré, tout estincellé de bubeletes, pullulant, purpuré, à pompettes, tout es- maillé, tout boutonné et brodé de gueules, et tel avez veu le chanoine Panzoult, et Piedeboys, me- dicin de Angiers; de laquelle race peu furent qui aimassent la ptissane, mais tous furent amateurs de purée septembrale. Nason et Ovide en prindrent leur origine, et tous ceulx desquelz est escript : Ne reminiscaris. Aultres croissoyent par les au- reilles, lesquelles tant grandes avoyent que de l'une faisoyent pourpoint, chausses et sayon, del'aultre se couvroyent comme d'une cape à l'espagnole; et dict-on que en Bourbonnoys encores dure l'eraige, dont sont dictes aureilles de Bourbonnoys. Les aul- PANTAGRUEL très croissoyent en long du corps; et de ceulx-là sont venuz les geans, Et par eulx Pantagruel. Et le premier fut Chalbroth, Qui engendra Sarabroth, Qui engendra Faribroth, Qui engendra Hurtaly, qui fut beau mangeur de souppes, et resna au temps du déluge, Qui engendra Nembroth, Qui engendra Athlas, qui avecques ses espaulles garda le ciel de turnber, Qui engendra Goliath, Qui engendra Eryx, lequel fut inventeur du jeu des gobeletz, Qui engendra Tite, Qui engendra Eryon , Qui engendra Polypheme, Qui engendra Cace, Qui engendra Etion, lequel premier eut la vérole pour n'avoii beu frayz en esté , comme tesmoigne Bartachim, Qu Qu Qu Qu Qu Qu Qi> Qu engendra Encelade, engendra Cée, engendra Typhoe, engendra Aloe, engendra Othe, engendra JEgeon, engendra Briare, qui avoit cent mains, engendra Porphyrio, 14 LIVRE II, CHAPITRE I Qui engendra Adamastor, Qui engendra Antée, Qui engendra Agatho, Qui engendra Pore, contre lequel batailla Alexan- dre le Grand, Qui engendra Aranthas, Qui engendra Gabbara, qui premier inventa de boire d'autant, Qui engendra Goliath de Secundille, Qui engendra Offot, lequel eut terriblement beau nez à boyre au baril, Qui engendra Artachées, Qui engendra Oromedon, Qui engendra Gemmagog, qui fut inventeur des souliers à poulaine, Qui engendra Sisyphe, Qui engendra les Titanes, dont nasquit Her- cules, Qui engendra Enay, qui futtresexpert en matière de oster les cerons des mains, Qui engendra Fierabras, lequel fut vaincu par Olivier, pair de France, compaignon de Roland, Qui engendra Morguan, lequel premier de ce monde joua aux dez avecques ses bezicles, Qui engendra Fracassus, duquel a escript Mer- lin Coccaie, Dont nasquit Ferragus, Qui engendra Happemousche, qui premier in- •venta de fumer les langues de beuf à la cheminée, PANTAGRUEL l5 car au paravant le monde les saloit comme on faict les jambons, Qui engendra Bolivorax, Qui engendra Longys, Qui engendra Gayoffe, lequel avoit les couillons de peuple et le vit de cormier, Qui engendra Maschefain, Qui engendra Bruslefer, Qui engendra Engolevent, Qui engendra Galehault, lequel fut inventeur des flacons, Qui engendra Mirelangault, Qui engendra Galaffre, Qui engendra Falourdin, Qui engendra Roboaste, Qui engendra Sortibrant de Conimbres, Qui engendra Brushant de Mommiere, Qui engendra Bruyer, lequel fut vaincu parOgier le Dannoys, pair de France, Qui engendra Mabrun, Qui engendra Foutasnon, Qui engendra Hacquelebac, Qui engendra Vitdegrain, Qui engendra Grand Gosier, Qui engendra Gargantua, Qui engendra le noble Pantagruel, mon maistre. J'entends bien que, lysans ce passaige, vousfaic- tez en vous-mesmes un doubte bien raisonnable, et demandez comment est-il possible que ainsi soit, l6 LIVRE II, CHAPITRE I veu que au temps du déluge tout le monde périt fors Noë et sept personnes avecques luy dedans l'arche, au nombre desquelz n'est mis ledict Hur- laly? La demande est bien faicte sans doubte et bien apparente ; mais la response vous contentera, ou j'ayle sens malgallefreté. Et, parce que n'estoys de ce temps là pour vous en dire à mon plaisir, je vous allegueray l'autorité des Massoretz, bons couil- laux et beaulx cornemuseurs hebraïcques, lesquelz afferment que véritablement ledict Hurtaly n'estoit dedans l'arche de Noë. Aussi n'y eust-ii peu en- trer, car il estoit trop grand ; mais il estoit dessus à cheval, jambe desà, jambe delà, comme sont les petitz enfans sus les chevaulx de bois, et comme le gros Toreau de Berne, qui fut tué à Marignan, chevauchoytpour sa monture un gros canon pevier : c'est unebeste de beau et joyeux amble sans poinct de faulte. En icelle façon , saulva , après Dieu , ladictc arche de periller : car il luy bailloit le bransle avecques les jambes, et du pied la tournoit où il vouloit, comme on faict du gouvernail d'une navire. Ceulx qui dedans estoient luy envoyoient vivres par une cheminée à suffisance, comme gens re- congnoissans le bien qu'il leurs faisoit, et quel- quefoys parlementoyent ensemble, comme faisoit Icaromenippe à Jupiter, selon le rapport de Lu- cian. Avez vous bien le tout entendu? Beuvez donc PANTAGRUEL 17 un bon coup sans eaue, car, si ne le croiez, non foys-je, fist elle. CHAPITRE II De la Nativité du tresredouté Pantagruel. argantua, en son eage de quatre cens quatre-vingtz quarante et quatre ans, engendra son filz Pantagruel de sa femme, nommée Badebec, fille du roi des Amaurotes, en Utopie, laquelle mourut du mal d'enfant, car il estoit si merveilleusement grand et si lourd qu'il ne peut venir à lumière sans ainsi suf- focquer sa mère. Mais, pour entendre pleinement la cause et rai- son de son nom, qui luy fut baillé en baptesme, vous noterez qu'en icelle année fut seicheresse tant grande en tout le pays de Africque que passèrent xxxvi moys, troys sepmaines, quatre jours, treze heures, et quelque peu dadvantaige sans pluye , avec chaleur de soleil si véhémente que toute la terre en estoit aride. Et ne fut au temps de Helye plus eschauffée que fut pour lors, car il n'estoit arbre sus terre qui eust ny fueille ni fleur. Les herbes estoient sans ver- dure, les rivières taries, les fontaines à sec ; les pauvres poissons, délaissez de leurs propres ele- mens, vagans et crians par la terre horriblement ; les oyseaux tumbans de l'air par faulte de rosée ; Rabelais. H. 3 l8 LIVRE II, CHAPITRE II les loups, les regnars, cerfz, sangliers, dains, liè- vres, connilz, belettes, foynes, blereaux et aultres bestes l'on trouvoit parles champs mortes, la gueule bave. Au regard des hommes, c'estoit la grande pitié. Vous les eussiez veuz tirans la langue comme lé- vriers qui ont couru six heures; plusieurs se gettoyent dedans les puys; aultres se mettovent au ventre d'une vache pour estre à l'ombre, et les appelle Homère Alibantes. Toute la contrée estoit à l'ancre. C'estoit pitoyable cas de veoir le travail des humains pour se garentir de ceste horrifîcque altération , car il avoit prou affaire de sauver l'eaue benoiste par les églises, à ce que ne feust descon- fite; mais l'on y donna tel ordre, par le conseil de messieurs les cardinaulx et du Sainct Père, que nul n'en osoit prendre que une venue. Encores, quand quelcun entroit en l'église, vous en eussiez veu à vingtaines de pauvres altérez qui venoyent au der- rière de celluy qui la distribuoit à quelcun , la gueule ouverte pour en avoir quelque goutellette, comme le Mauvais Riche, affin que rien ne se per- dist. O que bienheureux fut en icelle année celluy qui eut cave fresche et bien garnie ! Le philosophe raconte, en mouvent la question parquoy c'est que l'eaue de la mer est salée, que, au temps que Phebus bailla le gouvernement de son chariot lucificque à son fils Phaeton, ledict Phaeton,malapprins en l'art et ne sçavant ensuyvre PANTAGRUEL *9 la line ecliptique entre les deux tropiques de la sphère du soleil, varia de son chemin, et tant ap- procha de terre qu'il mist à sec toutes les contrées subjacentes, bruslant une grande partie du ciel que les philosophes appellent Via lactca, et les lifrelof- fres nomment Le chemin Saint-Jacques, combien que les plus huppez poètes disent estre la part où tomba le laict de Juno lors qu'elle allaicta Her- cules. Adonc la terre fut tant eschaufée que il luy vint une sueur énorme, dont elle sua toute la mer, qui par ce est salée, car toute, sueur est salée. Ce que vous direz estre vray si voulez taster de la vostre propre, 'ou .bien de celles des verollez quand on les faict suer : ce me est tout un. Quasi pareil cas arriva en ceste dicte année, car, un jour de vendredy que tout le monde s'estoit mis en dévotion et faisoit une belle procession avecques force letanies et beaux preschans, supplians à Dieu omnipotent les vouloir regarder de son œil de clémence en tel desconfort, visiblement furent veues de terre sortir grosses goûtes d'eaue, comme quand quelque personne sue copieusement. Et le pauvre peuple commença à s'esjouyr comme si ce eust esté chose à eulx profitable, car les aulcuns disoient que de humeur il n'y en avoit goûte en l'air dont on esperast avoir pluye, et que la terre suppleoit au deffault. Les aultres gens savans disoyent que c'estoit pluye des antipodes, comme Senecque narre au quart livre Quxstionum natura- 20 LIVRE II, CHAPITRE II lium, parlant de l'origine et source du Nil; mais ils y furent trompés : car, la procession finie, alors que chascun vouloit recueillir de ceste rosée et en boire à plein godet, trouvèrent que ne n'etoit que saulmure pire et plus salée que n'estoit l'eaue de la mer. Et parce que en ce propre jour nasquit Panta- gruel, son père luy imposa tel nom, car Panta en grec vault autant à dire comme tout, et Gruel en langue hagarene vault autant comme altéré, voulent inférer qu'à l'heure de sa nativité le monde estoit tout altéré, et voyant en esperit de prophétie qu'il seroit quelque jour Dominateur des Altérez, ce que luy fut monstre à celle heure mesmes par aultre signe plus évident. Car, alors que sa mère Badebec l'enfantoit, et que les sages-femmes attendoyent pour le recep- voir, yssirent premier de son ventre soixante et huyt tregeniers, chascun tirant par le licol un mulet tout chargé de sel; après lesquels sortirent neuf dromadaires chargés de jambons et langues de bœuf fumées, sept chameaulx chargez d'anguil- ettes, puis xxv charretées de porreaulx, d'aulx, d'oignons et de cibotz, ce que espoventa bien les- dictes sages-femmes. Mais les aulcunes d'entre elles disoient : « Voici bonne provision; aussy bien ne bevyons-nous que lâchement, non en lancement : cecy n'est que bon signe, ce sont aguillons de vin. » Et, comme elles caquetoient de ces menus PANTAGRUEL 21 propos entre elles, voicy sorty Pantagruel, tout velu comme un ours, dont dict une d'elles en esperit propheticque : « Il est né à tout le poil; il fera choses merveilleuses, et, s'il vit, il aura de Te âge. » CHAPITRE III Du Dueil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badcbec. uand Pantagruel fut né, qui feut bien esbahy et perplex, ce fut Gargantua son père : car, voyant d'un cousté sa femme Badebec morte, et de l'aultte son fîlz Pantagruel né, tant beau et tant grand, ne sçavoit que dire ny que faire; et le doubte qui trou- bloit son entendement estoit assavoir s'il devoit plorer pour le dueil de sa femme, ou rire pour la joye de son fîlz. D'un costé et d'aultre il avoit ar- gumens sophisticques qui le suffocquoyent, car il les faisoit tresbien in modo et figura; mais il ne les po- voit souldre, et par ce moyen demouroit empestré comme la souris empeigée, ou un milan prins au lasset. « Pleureray-je ? disoit il; oui : car pourquoy? Ma tant bonne femme est morte, qui estoit la plus cecy, la plus cela, qui feust au monde. Jamais je ne la verray, jamais je n'en ïecouvreray une telle : ce 2 2 LIVRE II, CHAPITRE III m'est une perte inestimable ! O mon Dieu ! que te avoys je faict pour ainsi me punir? Que ne envoyas tu la mort à moy premier que à elle ? car vivre sans elle ne m'est que languir! Ha! Badebec, ma mignonne, mamye, mon petit con — toutesfois elle en avoit bien troys arpens et deux sexterées — ma tendrette, ma braguette, ma savate, ma pantofle, jamais je ne te verray. Ha ! pauvre Pantagruel, tu as perdu ta bonne mère, ta doulce nourrice, ta dame tresaymée. Ha! faulce Mort, tant tu me es malivole, tant tu me es oultrageuse, de me tollir celle à laquelle immortalité appartenoit de droit! » Et ce disant pleuroit comme une vache; mais tout soubdain rioit comme un veau quand Panta- gruel luy venoit en mémoire : « Ho ! mon petit fîlz, disoit ii, mon coillon, mon peton, que tu es joly, et tant je suis tenu à Dieu de ce qu'il m'a donné un si beau fîlz, tant joyeux, tant riant, tant joly ! Ho, ho, ho, ho ! que suis ayse ! Beuvons, ho ! laissons toute melancholie. Apporte du meilleur, rince les verres, boute la nappe, chasse ces chiens, souffle ce feu, allume la chandelle, ferme ceste porte, taille ces souppes, envoyé ces pauvres, baille leur ce qu'ilz demandent, tiens ma robbe, que je me mette en pourpoint pour mieux festoyer les commères. » Ce disant, ouït la Letanie et les Mémentos des prebstres qui portoient sa femme en terre, dont PANTAGRUEL 25 laissa son bon propos, et tout soubdain fut ravy ailleurs, disant : « Seigneur Dieu, faut il que je me contriste en- cores? Cela me fasche, je ne suis plus jeune, je de- viens vieulx, le temps est dangereux, je pourray prendre quelque fiebvre. Me voylà affolé. Foi de gentil homme, il vault mieulx pleurer moins et boyre dadvantaige. Ma femme est morte : et bien ! par Dieu, da jurandi, je ne la resusciteray pas par mes pleurs; elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si mieulx ne est; elle prie Dieu pour nous; elle est bien heureuse; elle ne se soucie plus de nos misères et calamitez. Autant nous en pend à l'œil. Dieu gard le demourant, il me fault penser d'en trouver une aultre. Mais voicy que vous ferez, dict il es saiges-femmes (où sont elles? Bonnes gens, je ne vous peulxveoyr); allez à l'enterrement d'elle, et ce pendent je berceray icy mon fils, car je me sens bien fort altéré, et serois en danger de tomber malade; mais beuvez quelque bon traict devant, car vous vous en trouverez bien, et m'en croyez sur mon honneur. » A quoy obtemperantz, allèrent à l'enterrement et funérailles, et le pauvre Gargantua demoura à l'hostel. Et ce pendent feist l'epitaphe pour estre engravé en la manière que s'ensuit : ELLE EN MOURUT , LA NOBLE BADEBEC , DU MAL D'ENFANT, QUE TANT ME SEMBLOIT NICE, 24 LIVRE M, CHAPITRE III CAR ELLE AVOIT VISAIGE DE REBEC, CORPS D'ESPAIGNOLE ET VENTRE DE SOUYCE. PRIEZ A DIEU QU'A ELLE SOIT PROPICE, LUY PERDONNANT S'EN RIEN OULTREPASSA. CY GIST SON CORPS, LEQUEL VESQUIT SANS VICE, ET MOURUT L'AN ET JOUR QUE TRESPASSA . CHAPITRE IV De l'Enfance de Pantagruel. m e trouve par les anciens historiographes vo et poètes que plusieurs sont nez en ce monde en façons bien estranges, qui seroient trop longues à racompter : lisez le vij livre de Pline, si avés loysir. Mais vous n'en ouystes jamais d'une si merveilleuse comme fut celle de Pantagruel, car c'estoit chose difficile à croyre comment il creut en corps et en force en peu de temps; et n'estoit rien Hercules, qui, estant au berseau, tua les deux serpens, car lesdictz ser- pens estoyent bien petitz et fragiles. Mais Panta- gruel, estant encores au berseau, feist cas bien es- pouventables. Je laisse icy à dire comment à chascun de ses repas il humoit le laict de quatre mille six cens va- ches, et comment, pour luy faire un paeslon à cuire sa bouillie, furent occupez tous les pesliers de Saumur en Anjou, de Villedieu en Normandie, de PANTAGRUEL 25 Bramont en Lorraine, et luy bailloit-on ladicte bouillie en un grand timbre qui est encores de pré- sent à Bourges prés du Palays. Mais les dentz luy estoient desjà tant crues et fortifiées qu'il en rompit dudict tymbre un grand morceau, comme tresbien apparoist. Certains jours, vers le matin, que on le vouloit faire teter une de ses vaches (car de nourrisses il n'en eut jamais aultrement, comme dict l'Hystoire), il se defEt des liens qui le tenoyent au berceau un des bras, et vous prend ladicte vache par dessoubz le jarret, et luy mangea les deux tetins et la moytié du ventre, avecques le foye et les roi- gnons; et l'eust toute dévorée, n'eust esté qu'elle cryoit horriblement comme si les loups la tenoient aux jambes, auquel cry le monde arriva, et osterent ladicte vache à Pantagruel ; mais ilz ne sceurent si bien faire que le jarret ne luy en demourast comme il le tenoit, et le mangeoit tresbien comme vous feriez d'une saulcisse, et, quand on luy voulut oster l'os, il l'avalla bien tost, comme un cormaran feroit un petit poisson, et après commença à dire: «Bon, bon, bon, » car il ne sçavoit encores bien parler, voulant donner à entendre que il avoit trouvé fort bon, et qu'il n'en failloit plus que autant. Ce que voyans, ceulx qui le servoyent le lièrent à gros cables comme sont ceulx que l'on faict à Tain pour le voyage du sel à Lyon, ou comme sont ceulx de la grand nauf françoyse qui est au port de Grâce 4 26 LIVRE II, CHAPITRE IV en Normandie. Mais quelquefoys que un grand ours que nourrissoit son père eschappa, et luy ve- noit lescher le visage, car les nourrisses ne luy avoient bien à point torché les babines, il se deffit desdictz cables aussi facilement comme Sanson d'entre les Philistins, et vous print Monsieur de l'Ours, et le mist en pièces comme un poulet, et vous en fist une bonne gorge chaulde pour ce re- pas. Parquoy, craignant Gargantua qu'il se gastast, fist faire quatre grosses chaînes de fer pour le lyer, et fist faire des arboutans à son berceau bien afustez. Et de ces chaisnes en avez une à la Rochelle, que l'on levé au soir entre les deux grosses tours du havre; l'aultre est à Lyon, l'aultre à Angiers, et la quarte fut emportée des diables pour lier Lucifer, qui se deschainoit en ce temps là, à cause d'une colique qui le tormentoit extraordinairement pour avoir mangé Famé d'un sergeant en fricassée à son desjeuner. Dont povez bien croire ce que dict Ni- colas de Lyra sur le passaige du Psaultier où il est escript : Et Og regem Basan, que ledit Og, es- tant encores petit, estoit tant fort et robuste qu'il lé failloit lyer de chaisnes de fer en son berceau. Et ainsi demoura coy et pacificque, car il ne pou- voit rompre tant facilement lesdictes chaisnes, mes- mement qu'il n'avoit pas espace au berceau de donner la secousse des bras. Mais voicy que arriva un jour d'une grande feste, que son père Gargantua faisoit un beau PANTAGRUEL bancquet à tous les princes de sa Court. Je croy bien que tous les officiers de sa Court estoyent tant occupés au service du festin que l'on ne se sou- cyoit du pauvre Pantagruel, et demouroit ainsi à reculorum. Que fist-il? Qu'il fist, mes bonnes gens? Escoutez : Il essaya de rompre les chaisnes du berceau avecques les bras, mais il ne peut, car elles estoyent trop fortes. Adonc il trépigna tant des piedz qu'il rompit le bout de son berceau, qui toutesfoys estoit d'une grosse poste de sept empans en quarré; et, ainsi qu'il eut m^s les piedz dehors, il se avalla le mieulx qu'il peut, en sorte que il touchoit les piedz en terre ; et alors, avecques grande puissance, se leva emportant son berceau sur l'eschine ainsi lyé comme une tortue qui monte contre une muraille, et, à le veoir, sembloit que ce feust une grande ca- racque de cinq cens tonneaulx qui feust debout. En ce point entra en la salle où l'on banquetoit, et hardiment qu'il espoventa bien l'assistance ; mais, par autant qu'il avoit les bras lyez dedans, il ne povoit rien prendre à manger, mais en grande peine se enclinoit pour prendre à tout la langue quelque lippée. Quoy voyant, son père en- tendit bien que l'on l'avoit laissé sans luy bailler à repaistre, et commanda qu'il fust deslyé desdictes chesnes, par le conseil des princes et seigneurs assistans : ensemble aussi que les medicins de Gar- gantua disoyent que , si l'on le tenoit ainsi au ber- 28 LIVRE II, CHAPITRE IV seau, qu'il seroit toute sa vie subject à la gravelle. Lors qu'il feust deschainé, l'on le fist asseoir, et re- peut fort bien, et mist son dict berceau en plus de cinq cens mille pièces d'un coup de poing qu'il frappa au millieu par despit, avec protestation de jamais n'y retourner. CHAPITRE V Des Faictz du noble Pantagruel en son jeune eagc. insi croissoit Pantagruel de jour en jour et •proufntoit à veu d'œil, dont son père s'esjouissoit par affection na- turelle. Et luy feist faire, comme il estoit petit, une arbaleste pour s'esbastre après les oysillons, qu'on appelle de présent la grande arba- leste de Chantelle, puis l'envoya à l'eschole pour apprendre et passer son jeune eage. De faict, vint à Poictiers pour estudier, et prof- fita beaucoup, auquel lieu voyant que les escoliers estoyent aulcunesfois de loysir, et ne sçavoient à quoy passer temp, en eut compassion. Et un jour print d'un grand rochier qu'on nomme Passelourdin une grosse roche ayant environ de douze toizes en quarré, et d'espesseur quatorze pans, et la mist sur quatre pilliers au milieu d'un champ bien à son ayse, affin que lesditz escoliers, quand ilz ne sçau- royent aultre chose faire, passassent temps à monter PANTAGRUEL sur ladicte pierre, et là banqueter à force flacons, jambons et pastez, et escripre leurs noms dessus avec un Cousteau, et de présent Pappelle-on la Pierre levée. Et en mémoire de ce n'est aujour- d'hui passé aulcun en la matricule de ladicte Uni- ' versité de Poictiers, sinon qu'il ait bu en la fon- taine Caballine de Croustelles, passé à Passelourdin et monté sur la Pierre levée. En après, lisant les belles Chronicques de ses ancestres, trouva que Geoffroy de Lusignam, dict Geoffroy à la grand dent, grand père du beau cou- sin de la sœur aisnée de la tante du gendre de l'oncle de la bruz de sa belle-mere, estoit enterré à Maillezays, dont print un jour campos pour le visiter comme homme de bien. Et, partant de Poic- tiers avecques aulcuns de ses compaignons, passè- rent par Legugé, visitant le noble Ardillon abbé, par Lusignan, par Sansay, par Celles, par Co- longes, par Fontenay-le-Conte, saluant le docte Ti- raqueau, et de là arrivèrent à Maillezays, où visita le sepulchre dudict Geoffroy à la grand dent, dont eut quelque peu de frayeur, voyant sapourtraicture, car il y est en image comme d'un homme furieux tirant à demy son grand malchus de la guaine. Et demandoit la cause de ce. Les chanoines dudict lieu luy dirent que n'estoit aultre cause sinon que Pictoribus atque poetis, etc., c'est à dire que les painctres et poètes ont liberté 3o LIVRE II, CHAPITRE V de paindre à leur plaisir ce qu'ilz veullent. Mais il ne se contenta de leur responce, et dist : « Il n'est ainsi painct sans cause, et me doubte que à sa mort on luy a faict quelque tord, duquel il demande ven- geance à ses parens. Je m'en enquesteray plus à plein, et en feray ce que de raison. » Puis retourna non à Poictiers, mais voulut visiter les aukres Uni- versitez de France, dont, passant à la Rochelle, se mist sur mer et vint à Bourdeaulx, on quel lieu ne trouva grand exercice, sinon des guabarriersjouans aux luettes sur la grave. De là vint à Thoulouse, où aprint fort bien à dancer et à jouer de l'espée à deux mains, comme est l'usance des escholiers de ladicte Université; mais il n'ydemouragueres quand il vit qu'ilz faisoyent brusler leurs regens tout vifz comme harans soretz, disant : « Ja Dieu ne plaise que ainsi je meure, car je suis de ma nature assez altéré sans me chauffer davantaige. » Puis vint à Montpellier, où il trouva fort bon vins de Mirevaulx et joyeuse compagnie, et se cuida mettre à estudier en medicine; mais il con- sidéra que Testât estoit fascheux par trop et melan- cholicque, et que les medicins sentoyent les clyste- res comme vieulx diables. Pourtant vouloit estudier en loix; mais, voyant que là n'estoient que troys teigneux et un pelé de légistes audit lieu, s'en par- tit, et au chemin fist le pont du Guard et l'amphi- théâtre de Nimes en moins de troys heures, qui toutesfoys semble œuvre plus divin que humain ; et PANTAGRUEL 3l vint en Avignon, où il ne fut trois jours qu'il ne devint amoureux : car les femmes y jouent vo- luntiers du serrecropyere, par ce que c'est terre papale. Ce que voyant, son pedadogue, nommé Episte- mon, l'en tira, et le mena à Valence en Daulphiné ; mais il vit qu'il n'y avoit grand exercice, et que les marroufles de la ville batoyent les escholiers, dont eutdespit, et, un beau dimanche que tout le monde dansoit publiquement, un escholier se voulut mettre en dance, ce que ne permirent lesditz marroufles. Quoy voyant, Pantagruel leur bailla à tous la chasse jusques au bort du Rosne, et les vouloit faire tous noyer; mais ilz se. musserent contre terre comme taulpes bien demye lieue soubz le Rosne : le per- tuys encores y apparoist. Après il s'en partit, et à troys pas et un sault vint à Angiers^ où il se trouvoit fort bien, et y eust demeuré quelque espace, n'eust esté que la peste les en chassa. Ainsi vint à Bourges, où estudia bien long temps, et proffita beaucoup en la faculté des loix. Et disoit aulcunesfois que les livres des loix luy sembloyent une belle robbe d'or triumphante et précieuse à merveilles, qui feust brodée de merde : < Car, disoit-il, au monde n'y a livres tant beaulx, tant aornés, tantelegans comme sont les textes des Pandectes; mais la brodure d'iceulx, c'est assavoir la Glose de Accurse, est tant salle, tant infâme et punaise, que ce n'est que ordure et villenie. » 32 LIVRE II, CHAPITRE V Partant de Bourges, vint à Orléans, et là trouva force rustres d'escholiers qui luy firent grand chère à sa venue, et en peu de temps aprint avecque eulx à jouer à la paulme si bien qu'il en estoitmaistre, car les estudians du dict lieu en font bel exercice, et le menoyent aulcunesfoys es islespour s'esbattreaujeu du poussavant; et au regard de se rompre fort la teste à estudier, il ne le faisoit mie, de peur que la veue luy diminuast. Mesmement que un quidam des regens disoit souvent en ses lectures qu'il n'y a chose tant contraire à la veue comme est la ma- ladie des yeulx. Et quelque jour que l'on passa licentié en loix quelcun des escholiers de sa con- gnoissance, qui de science n'en avoit gueres plus que sa portée, mais en recompense sçavoit fort bien dancer et jouer à la paulme, il fist le blason et divise des licentiez en ladicte Université, disant : Un esteuf en la braguette, En la main une raquette, Une loy en la cornette, Une basse dance au talon, Vous voyez là passé Coquillon. PANTAGRUEL 33 CHAPITRE VI Comment Pantagruel rencontra un Limosin qui contrefaîsoit le langaige françoys. uelque jour, je ne sçay quand, Pan- p tagruel se pourmenoit après soupper t avecques ses compaignons par la porte dont l'on va à Paris. Là rencontra un escholier tout jolliet qui venoit par icelluy chemin, et, après qu'ils se feurent saluez, luy demanda : « Mon amy, dont viens tu à ceste heure? » L'es- cholier luy respondit : « De l'aime, inclyte et célè- bre Académie que l'on vocite Lutece. — Qu'est ce à dire? dist Pantagruel à un de ses gens. — C'est, respondit il, de Paris. — Tu viens doncques de Paris? dist il. Et à quoy passez vous le temps, vous aultres messieurs estudiens audict Paris? » Respondit l'escolier : « Nous transfretons la Sequane au dilicule et crépuscule; nous déambu- lons par les compites et quadriviers de l'urbe ; nous despumons la verbocination latiale, et, comme veri- similes amorabonds, captons la benevolence de l'om- nijuge, omniforme et omnigene sexe féminin; cer- taines diecules, nous invisons les lupanares, et en ecstase venereique inculcons nos veretres es penitis- simes recesses des pudendes de ces meretricules amicabilissimes; puis cauponizons es tavernes méri- toires de la Pomme de pin, du Castel, de laMag- Rabelais. II. 5 34 LIVRE II, CHAPITRE VI daleine et de la Mulle, belles spatules vervecmes perforaminées de petrocil, et, si par forte fortune y à rarité ou pénurie de pecune en nos marsupies, et soyent exhaustes de métal ferruginé, pour l'escot nous dimittons nos codices et vestes opignerées, prestolans les tabellairesà venir des pénates et lares patriotiques. » A quoy Pantagruel dist : « Que diable de lan- gaige est cecy? Par Dieu! tu es quelque hérétique. — Seignor, non, dit l'escholier, car libentissiment dés ce qu'il illucesce quelque minutule lesche du jour, je demigre en quelcun de ces tant bien archi- tectez monstiers, et là, me irrorant de belle eaue lustrale, grignotte d'un transon de quelque missic- que precation de nos sacrificules ; et, submirmillant mes precules horaires, élue et absterge mon anime de ses inquinamens nocturnes. Je révère les olimpi- coles, je venere latrialement le supernel astripo- tent, je dilige et redame mes proximes, je serve les prescriptz decalogicques, et, selon la facultatule de mes vires, n'en discede le late unguicule. Bien est veriforme que à cause que Mammone ne supergur- gite goutte en mes locules, je suis quelque peu rare et lend à supereroger les eleemosynes à ces egenes queritans leur stipe hostiatement. — Et bren, bren, dist Pantagruel, qu'est ce que veut dire ce fol? Je croys qui nous forge icy quelque langaige diabolique, et qu'ils nous cherme comme enchan- teur. » PANTAGRUEL 35 A quoy dist un de ses gens : « Seigneur, sans doubte ce gallant veult contrefaire la langue des Parisians, mais il ne faict que escorcher le latin, et cuide ainsi pindariser; et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en françoys, parce qu'il dé- daigne l'usance commun de parler. » A quoy dict Pantagruel : « Est il vrai?» L'escholier respondit : Seignor missayre, mon génie n'est poinct apte nate à ce que dict ce flagitiose nebulon pour escorier la cuticule de nostre vernacule gallicque; mais vice versement je gnave opère, et par vêle et rames je me enite de le locupleter de la redundance latini- come. — Par Dieu! dist Pantagruel, je vous ap- prendray à parler; mais devant, responds moy , d'ont es tu? » A quoy dist l'escholier : « L'origine primeve de mes aves et ataves fut indigène des ré- gions lemovicques, où requiesce le corpore de l'agiotate sainct Marcial. — J'entends bien, dist Pantagruel; tu es Lymosin, pour tout potaige, et tu veulx icy contrefaire le Parisian. Or vien çza, que je te donne un tour de pigne. » Lors le print à la gorge, luy disant . « Tu escor- che le latin; par sainct Jan! je te feray escorcher le renard, car je te escorcheray tout vif. « Lors com- mença le pauvre Lymosin à dire : « Vée dicou gen- tilastre, ho ! sainct Marsault, adjoudamy, hau, hau, laissas à quau, au nom de Dious, et ne me touquas grou. » A quoy dist Pantagruel : « A ceste heure parles tu naturellement. » Et ainsi le laissa, car le 36 LIVRE II, CHAPITRE VI pauvre Lymosin conchioit toutes ses chausses, qui estoient faictes àqueheue demerluz, et non à plein fons, dont dist Pantagruel : « Sainct Alipentin, quelle civette ! Au diable soit le mascherable, tant il put! » Et le laissa. Mais ce luy fut un tel remord toute sa vie et tant fut altéré qu'il disoit souvent que Pantagruel le tenoit à la gorge; et après quelques années mourut de la mort Roland, ce faisant la vengeance divine,, et nous demonstrant ce que dict le philosophe et Aule Gelle, qu'il nous convient parler selon le lan- gaige usité, et, comme disoit Octavian Auguste, qu'il fault éviter les motz espaves en pareille dili- gence que les patrons des navires évitent les ro- chiers de mer. CHAPITRE VII Comment Pantagruel vint à Paris, et des beaulx livres de la Librairie de Sainct Victor. ^ prés que Pantagruel eut fort bien es- tudié en Aurelians, il délibéra visiter la grande Université de Paris; mais de- vant que partir fut adverty que une grosse et énorme cloche estoit à Sainct Aignan dudict Aurelians, en terre, passez deux cens qua- torze ans, car elle estoit tant grosse que par engin aulcun nelapovoit on mettre seullement hors terre, PANTAGRUEL 7 combien que l'on y eust applicqué tous les moyens que mettent Vitruvius De Architectura, Albertus De re xdifîcatoria, Euclides, Theon, Archimedes et He- ro Deingeniis, car tout n'y servit de rien. Dont, voluntiers encline à l'humble requeste des citoyens et habitansde la dicte ville, délibéra la por- ter au clochier à ce destiné. De faict, vint au lieu où elle estoit, et la leva de terre avecques le petit doigt aussi facillementque feriez une sonnette d'es- parvier. Et, devant que la porter au clochier, Pan- tagruel en voulut donner une aubade par la ville et la faire sonner par toutes les rues en la portant en sa main, dont tout le monde se resjouyt fort; mais il en advint un inconvénient bien grand, car, la portant ainsi et la faisant sonner par les rues, tout le bon vin d'Orléans poulsa et se gasta. De quoy le monde ne se advisa que la nuyct ensuy- vant, car un chascun se sentit tant altéré de avoir beu de ces vins poulsez qu'ils ne faisoient que cra- cher aussi blanc comme cotton de Malthe, disans : « Nous avons du Pantagruel, et avons les gorges sallées. » Ce faict, vint à Paris avecques ses gens, et à son entrée tout le monde sortit hors pour le veoir, comme vous sçavez bien que le peuple de Paris est sot par nature, par bequare et per bémol, et le re- gardoyent en grand esbahyssement, et non sans grande peur qu'il n'emportast le Palais ailleurs, en quelque pays à remotis, comme son père avoit em- 38 LIVRE II, CHAPITRE VII porté les campanes de Nostre Dame pour atacher au col de sajument. Et, après quelque espace de temps qu'il y eut derhouré et fort bien estudié en tous les sept ars liberaulx, il disoit que c'estoit une bonne ville pour vivre, mais non pour mourir, car les guenaulx de Sainct-Innocent se chauffoyent le cul des ossemens des mors. Et trouva la Librairie de Sainct-Victor fort ma- gnificque, mesmementd'aulcuns livres qu'il y trouva, desquelz s'ensuit le repertoyre, et primo : Bigua salutis. Bregueta juris. Pantofla decretorum. Malogranatum vitiorum. Le Peloton de théologie. Le Vistempenard des prescheurs, composé par Turelupin. La Couille barinedes preux. Les Hanebanes des evesques. Marmotretus, de baboinis et cingis, cum commento d'Orbellis. Decretum Universitatis Parisiensis super gorgiasitate muliercularum ad placitum. L'Apparition de saincte Geltrude à une nonnain de Poissy estant en mal d'enfant. Ars honeste pettandi in societate, per M. Ortui- num. Le Moustardier de pénitence. PANTAGRUEL 39 Les Houseaulx, alias les Bottes de patience. Formicarium artium. De brodiorum usu et honestate chopinandi} per Silvestrem prieratem Jacospinum. Le Beliné en court. Le Cabat des notaires. Le Pacquet de mariage. Le Creziou de contemplation. Les Fariboles de droict. L'Aguillon de vin. L'Esperon de fromaige. Decrotatorium scholarium. Tartaretus, De modo cacandi. Les Fanfares de Rome. Bricot, De differentiis soupparum. Le Culot de discipline. La Savate de humilité. Le Tripier de bon pensement, Le Chaulderon de magnanimité. Les Hanicrochemens des confesseurs. La Croquignolle des curez. Keverendi patris fratis Lubini, provincialis Bavar- dix, De croquendis lardonibus libri très. Pasquili doctoris marmorei}De capreolis cum char- doneta comedendis tempore papali ab Ecclesia inter- dicto. L'Invention Saincte Croix à six personnaiges, jouée par les clercz de finesse. Les Lunettes des romipetes. 40 LIVRE II, CHAPITRE VII Majoris, De modo faciendi boudinos. La Cornemuse des prelatz. Beda, De optimitate triparum, La Complaincte des advocatz sus la reformation des dragées. Le Chatfourré des procureurs. Des pois au lart, cum commento. La Profiterolle des indulgences. Prxclarissimi juris utriusque doctoris maistre Pil- loti Kaquedenari f De bobelidandis glossx Accur- sianx baguenaudis, Kepetitio enucidiluculidissima. Stratagemata Francarchieri de Baignolet. Franctopinus, De re militari, cum figuris Tevoti. De usu et utilitate escorchandi equos et equas, au- thore M. nostro de Quebecu. La Rustrie des prestolans. M. n. Kostocostojambedanesse , De moustarda post prandium servienda, lib. quatordecim, apostilati per M. Vaurrillonis. Le Couillaige des promoteurs. Quxstio subtillissima , utrum Chimera in vacuo bombinans possit comedere secundas intejitiones , et fuit debatuta per decem hebdomadas in concilio Con- stant iensi. Le Maschefain des advocatz. Barbouillamenta Scoti. La Retepenade des cardinaulx. De calcaribus removendis décades undecim, per M. Albericum de Kosata. PANTAGRUEL 41 Ejusdem, De castrametandis crinibus, lib. très. L'Entrée de Anthoine de Leive es terres du Brésil. Marforii bacalarii cubentis Komx, De pelendk mascarendisque cardinalium mulis. Apologie d'icelluy contre ceulx qui disent que la mule du Pape ne mange qu'à ses heures. Pronostication, qu$ incipit « Sylvii Triquebille», balata per M. N. Songecrusyon. Boudarini episcopi, De emulgentiarum profectibus eneades novem, cum privilegio papali ad triennium, et postea non. Le Chiabrena des pucelles. Le Culpelé des vefves. La Cocqueluche des moynes. Les Brimborions des padres celestins. Le Barrage de manducité. Le Clacquedent des marroufles. La Ratouere des théologiens. L'Ambouchouoir des maistres en aïs. Les Marmitons de Olcam à simple tonsure. Magistri N. Fripesaulcetis, De grabellationibus horrarum canonicarum, lib. quadraginta. Cullebutatorium confratriarum, incerto authore. Le Cabourne des briffaulx. Le Faguenat des Hespaignols supercoquelican- ticqué par Frai Inigo. La Barbotine des marmiteux. 6 42 LIVRE II, CHAPITRE VII Poiltronismus rerum italicarum, authore magistro Bruslefer. K. Lullius, De batisfolagiis principum. Callibistratorium caffardix, authore M. Jacobo Hocstratem, hxreticometra. Chault-Couillons, De magistro nostrandorum magistro nostratorumque beuvetis lib. octo gualan- tissimi. Les Petarrades des bullistes, copistes, scripteurs, abbreviateurs, référendaires et dataires, compil- lées par Régis. Almanach perpétuel pour les goûteux etverollez. Maneries ramonandi fournellos, per M. Eccium. Le Poulemart des marchans. Les Aisez de vie monachale. La Gualimaffrée des bigotz. L'Histoire des farfadetz. La Belistrandie des millesouldiers. Les Happelourdes des officiaulx. La Baudufîe des thesauriers. Badinatorium sophistarum. Antipericatametanaparbeugedamphicribrationes merdicantium. Le Limasson des rimasseurs. Le Boutavent des alchymistes. La Nicquenocque des questeurs, cababezacée par frère Serratis. Les Entraves de religion. La Racquette des brimbaleurs. PANTAGRUEL j\3 L'Acodouoir de vieillesse. La Muselière de noblesse. La Patenostre du cinge. Les Grezillons de dévotion. La Marmite des Quatre-Temps. Le Mortier de vie politique. Le Mouschet des hermites. La Barbute des pénitenciers. Le Trictrac des frères Frapars. LourdauduSj De vita et honestate braguardorum. Lyrippii Sorhonici moralisationes , per M. Lupol- dum. Les Brimbelettes des voyageurs. Les Potingues des evesques potatifz. Tarraballation.es doctorum Coloniensium advenus Keuchlin. * Les Cymbales des dames. La Martingalle des fianteurs. Virevoustatorum nacquettorum, per F. Pedebilletis. Les Bobelins de franc couraige. La Mommerie des rebatz et lutins. Gerson, De auferibilitate Papx ab Ecclesia. La Ramasse des nommez et graduez. Jo. Dytebrodii, De terribiliditate excommunicatio- num, Ubellus acephalos. Ingeniositas invocandi diabolos et diabolas, per M. Guinguolfum . Le Hoschepot des perpétuons. La Morisque des hereticques. 44 LIVRE II, CHAPITRE VII Les Henilles de Gaïetan. Moillegroin, doctoris cherubici, De origine Pate- pelutarum et Torticollorum ritibus, libri septem. Soixante et neuf bréviaires de haulte gresse. Le Godemarre des cinq ordres des mendiants. La Pelleterie des tyrelupins, extraicte de la Bote fauve incornifistibulée en la Somme Angelicque. Le Ravasseur de cas de conscience. La Bedondaine des presidens. Le Vietdazouer des Abbez. Sutoris adversus quendam , qui vocaverat eum fripponnatorem , et quod fripponnantores non sunt damnati ab Ecclesia. Cacatorium medicorum. Le Rammonneur d'astrologie. Càmpi clysteriorum, per §. C. Le Tyrepet des apothecaires. Le Baisecul de chirurgie. Justinianus, De cagotis tollendis. Antidotarium animx. Merlinus Coccaius, De Patria diabolorum. Desquelz aulcuns sont jà imprimez, et les aultres l'on imprime maintenant en ceste noble ville deTu- binge. PANTAGRUEL 45 CHAPITRE VIII Comment Pantagruel, estant à Paris, récent letres de son père Gargantua, et la copie d'icelles. antagruel estudioit fort bien, comme assez entendez , et proufitoit de mesmes, car il avoit l'entendement !à double rebras et capacité de mé- moire à la mesure de douze oyres et botes d'olif. Et comme il estoit ainsi là demourant, receut un jour lettres de son père en la manière que s'ensuit : Treschier filz, Entre les dons, grâces et prérogatives desquelles le souvrain plasmateur, Dieu tout puissant, a endouayré et aornè l'humaine nature à son commencement, celle me semble singulière et excellente par laquelle elle peut en estât mortel acquérir espèce de immortalité, et en decours de vie transitoire perpétuer son nom et sa semence. Ce que est faict par lignée yssue de nous en mariage légitime. Dont nous est aulcunement instauré ce que nous feut tollu par le péché de nos premiers parens, esquelz fut dict que, parce quilz n'avoient esté obeyssans au commendement de Dieu le créateur, ils mourroient, et par mort seroit reduictc à néant cestetant magnificque plasmature en laquelle avoit esté l'homme créé. Mais, par ce moyen de propagation séminale, demoure es enfans ce que estoit de perdu es <.. 46 LIVRE II, CHAPITRE VIII parens, et es nepveux ce que deperissoit es enfans; et ainsi successif vement jusques à l'heure du jugement final, quand Jesuchrist aura rendu à Dieu le père son royaulme pacificque hors tout dangier et contamina- tion de péché : car alors cesseront toutes générations et corruptions, et seront les elemens hors de leurs transmutations continues, veu que lapaix tant désirée sera consumée et parfaicte, et que toutes choses seront réduites à leur fin et période. Non doneques sans juste et équitable cause je rends grâces à Dieu, mon conservateur, de ce qu'il m'a donné povoir veoir mon antiquité chanue refleurir en ta jeunesse : car, quand par le plaisir de Luy, qui tout regist et modère, mon ame laissera ceste habita- tion humaine, je ne me reputeray totallement mourir, ains passer d'un lieu en aultre, attendu que en toy et par toy je demeure en mon image visible en ce monde, vivant, voyant et conversant entre gens de honneur et mes amys, comme je souloys. Laquelle mienne conver- sation a esté, moyennant l'ayde et grâce divine, non sans péché, je le confesse, car nous péchons tous, et continuellement requérons à Dieu qu'il efface nos péchez, mais sans reproche. Parquoy, ainsi comme en toy demeure l'image de mon corps, si pareillement ne reluysoient les meurs de l'ame, l'on ne te jugeroit estre garde et trésor de l'im- mortalité de nostre nom, et le plaisir que prendroys ce voyant seroit petit, considérant que la moindre partie de moy, qui est le corps, demoureroit, et la PANTAGRUEL 47 meilleure, qui est Vame, et par laquelle demeure nostre nom en bénédiction entre les hommes, seroit dégéné- rante et abastardie. Ce que je ne dis par défiance que je aye de ta vertu, laquelle m'a esté jà par cy devant esprouvée, mais pour plus fort te encourager à prof- iter de bien en mieulx. Et ce que présentement te es- cr'vt n'est tant affin qu'en ce train vertueux tu vives que de ainsi vivre et avoir vescu tu te resjouisses, et te refraischisses en courage pareil pour Vadvenir. A laquelle cntreprinse parfaire et consommer, il te peut assez souvenir comment je n'ay rien espargné; mais ainsi y ay-je secouru comme si je n'eusse aultre thesor en ce monde que de te veoir une foys en ma vie absolu et parfaict tant en vertu, honesteté et preudhommie comme en tout sçavoir libéral et honeste, et tel te laisser après ma mort comme un mirouoir représentant la personne de moy ton père, et sinon tant excellent et tel de faict comme je te souhaite, certes bien tel en désir. Mais, encores que mon feu père de bonne mémoire Grandgousier eust adonné tout son estude à ce que je profitasse en toute perfection et sçavoir politique, et que mon labeur et estude correspondit tresbien, voire encores oultrepassast son désir, toutesfoys, comme tu peulx bien entendre, le temps n'estoit tant idoine ne commode es lettres comme est de présent, et n'avoys copie de telz précepteurs comme tu as eu. Le temps estoit encores ténébreux et sentant l'infelicité et cala- mité des Gothz, qui avoient mis à destruction toute bonne literature ; mais, par la bonté divine, la lumière 48 LIVRE II, CHAPITRE VIII et dignité a esté de mon eage rendue es lettres, et yvoy tel amendement que de présent à difficulté serois-je receu en la première classe des petitz grimaulx, qui en mon eage virile estoys, non à tord, réputé le plus sça- vant dudict siècle. Ce que je ne dis par jactance vaine, encores que je le puisse louablement faire en fescrip- vant, comme tu as Vautorité de Marc Tulle en son livre de Vieillesse, et la sentence de Plutarche au Livre intitulé : Comment on se peut louer sans envie, mais pour te donner affection de plus hault tendre. Maintenant toutes disciplines sont restituées, les lan- gues instaurées. Grecque, sans laquelle c'est honte que une personne se die sçavant, Hebraïcque, Caldaïcquc, Latine; les impressions tant élégantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de mon eage par inspi- ration divine, comme à contrefil V 'artillerie par sugges- tion diabolicque. Tout le monde est plein de gens savans, de précepteurs tresdoctes, de librairies tres- amples, qu'il m'est advis que ny au temps de Platon, ny de Ciceron, ny de Papinian, n'estoit telle commo- dité d'estude qu'on y veoit maintenant. Et ne se faul- dra plus doresnavant trouver en place ny en compa- gnie qui ne sera bien expoly en l'officine de Minerve. Je voy les brigans, les boureaulx, les avanturiers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps. Que diray-je? Les femmes et filles ont aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne»doctrine. Tant y a que, en Y eage ou je suis, j'ay esté contrainct PANTAGRUEL 49 de apprendre les lettres grecques, lesquelles je n'avois contemnées comme Caton, mais je n'avoys eu loysir de comprendre en mon jeune eage. Et voluntiers me délecte à lire /esMoraulx dePlutarche, les beaulx Dia- logues de Platon, les 'Monumens de Pausanias et Antiquitez deAtheneus, attendant l'heure qu'il plaira à Dieu, mon Créateur, me appeller et commander yssir de ceste terre. Parquoy, mon filz, je te admoneste que employé ta jeunesse à bien profiter en estudes et en vertus. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistemon, dont l'un par vives et vocales instructions, l'aultre par louables exemples, te peut endoctriner. J'entens et veulx que tu aprenes les langues parfaictement : premièrement la Grecque, comme le veult Quintilian, secondement la Latine, et puis l'Hcbraïcque pour les Sainctes Leires, et la Chaldaïcque et Arabicque pareillement ; et que tu formes ton stille quand à la Grecque, à l'imitation de Platon, quand à la Latine, à Ciceron. Qu'il n'y ait histoire que tu ne tienne en mémoire présente, à quoy te aydera la cosmographie de ceulx qui en ont escript. Des ars libéraux, géométrie, arismeticque et musicque, je t'en donnay quelque goust quand tu es- toys encores petit enl'eage de cinq à six ans;poursuys la reste, et de astronomie saiche en tous les canons; laisse moy l'astrologie divinatrice et l'art de Lullius comme abuz et vanitez. Du droit civil, je veulx que tu saiche par cueur les beaulx textes et me les confère avecques philosophie. Rabelais. II. 7 5o LIVRE II, CHAPITRE VIII Et, quand à la congnoissance des faictz de nature, je veulx que tu te y adonne curieusement ; qu'il n'y ayt mer, rivière ny fontaine dont tu ne congnoisse les poissons, tous les oyseaulx de l'air, tous les arbres, arbustes et fructices des foretz, toutes les herbes de la terre, tous les metaulx cachez au ventre des abysmes, les pierreries de tout orient et midy : rien ne te soit in- congneu. Puis songneusement revisite les livres des medicins grecs, arabes et latins, sans contemner les thalmu- distes et cabalistes, et par fréquentes anatomies acquiers toy parfaicte congnoissance de l'aultre monde, qui est l'homme. Et par lesquelles heures du jour commence à visiter les Sainctes Lettres. Premièrement en grec, Le Nou- veau Testament et Epistres des Apostres, et puis en hebrieu le Vieulx Testament. Somme, que je voy un abysme de science, car, do- resnavant que tu deviens homme et te fais grand, il te fauldra yssir de ceste tranquillité et repos d'estude, et apprendre la chevalerie et les armes pour deffendre ma maison, et nos amys secourir en tout leurs affaires contre les assaulx des mal faisans. Et veulx que de brief tu essaye combien tu as prof- ité, ce que tu ne pourras mieulx faire que tenent con- clusions en tout sçavoir publiquement envers tous et contre tous, et hantant les gens lettrez, qui sont tant à Paris comme ailleurs. Mais, parce que, selon le saige Salomon, sapience PANTAGRUEL D I n'entre point en ame malivole, et science sans con- science n'est que ruine de l'ame, il te convient servir, aymer et craindre Dieu, et en luy mettre toutes tes pen- sées et tout ton espoir, et par foy formée de charité estre à luy adjoinct, en sorte que jamais n'en soys de- samparé par péché. Aye suspectz lés abus du monde. Ne metz ton cueur à vanité, car ceste vie est transi- toire, mais la parolle de Dieu demeure éternellement. Soys serviable à tous tes prochains et les ayme comme toy mesmes. Kevere tes précepteurs, fuis les compa- gnies de gens es quelz tu ne veulx point resembler, et les grâces que Dieu te a données, icelles ne reçoipz en vain. Et, quand tu congnoistra que auras tout le scavoir de par delà acquis, retourne vers moy, affin que je te voye et donne ma bénédiction devant que mourir. Mon filz, la paix et grâce de Nostre Seigneur soit avecques toy! Amen. De Utopie, ce dix-septiesme jour du moys de mars. Ton père, Gargantua. Ces lettres receues et veues, Pantagruel print nouveau courage, et feut enflambé à proffiter plus que jamais; en sorte que, le voyant estudieret prof- fiter, eussiez dict que tel estoit son esperit entre les livres comme est le feu parmy les brandes, tant il l'avoit infatigable et strident. 52 LIVRE II, CHAPITRE IX CHAPITRE IX Comment Pantagruel trouva Panurge, lequel il ayma toute sa vie. n jour Pantagruel, se pourmenant hors la ville vers l'abbaye Sainct Antoine, devisant et philosophant avecques ses gens et aulcuns escholiers, rencontra un homme beau de stature et élégant en tous lineamens du corps, mais pitoyablement navré en divers lieux, et tant mal en ordre qu'il sembloit estre eschappé es chiens, ou mieulx resembloit un cueilleur de pommes du pays du Perche. De tant loing que le vit Pantagruel, il dist es assistans : « Voyez vous cest homme qui vient par le chemin du pont Charanton? Par ma foy, il n'est pauvre que par fortune, car je vous asseure que, à sa physonomie, nature l'a produict de riche et noble lignée ; mais les adventures des gens curieulx le ont reduict en telle pénurie et indigence. » Et ainsi qu'il fut au droict d'entre eulx, il luy demanda : « Mon amy, je vous prie que un peu vueillez icy arrester et me respondreà ce que vous demanderay, et vous ne vous en repentirez point, car j'ay affec- tion tresgrande de vous donner ayde à mon povoir en la calamité où je vous voy, car vous me faictes grand pitié. Pourtant, mon amy, dictes moi, qui PANTAGRUEL 53 estes vous, dont venez vous, où allez vous, que querez vous, et quel est vostre nom ? » Le compaignon luy respond en langue germa- nicque : « Juncker, Gott geb euch glûck unnd hail. Zuvor, Lieber Juncker, ich las euch wissen das da ir mich von fragt, ist ein arm unnd erbarmglich ding, unnd wcr vil darvon zu sagen, welches euch verdruslich zu hœren, unnd mir zu erzelen wer, viewol die Poeten unnd Orators vorzeiten haben gesagtin irenSprùchen unnd Scntenzen, das die Gedechtnus des Ellends unnd Armuot vorlangs erlitten ist ain grosser Lust. » A quoy respondit Pantagruel : « Mon amy, je n'entens point ce banagouin ; pourtant, si voulez qu'on vous entende, parlez aultre langaige. » Adoncques le compaignon lui respondit « Al baril- dim gotfano dech min brin alabo dordin falbroth ringuam, albaras. Nin porth zadikim almucathin milko prin al elmim enthoth dal heben ensouim : kuthiin al dum alkatim nim broth dechoth porth min michais Un endoth, pruch dal maisoulum hol moth dansrilrim lupcddas im voldemoth. Nin hur diavosth mnarbotim dal gousch palfrapin duch im scoth pruch goleth dalChinon min foulchrichal conin butathen doth dal prim. — Entendez vous rien là? » dist Pantagruel es assistans. A quoy dist Epistemon : « Je croy que c'est langaige des antipodes; le diable n'y mordroit mie. » Lors dist Pantagruel : « Compère, je ne sçay !>4 LIVRE II, CHAPITRE IX si les murailles vous entendront, mais de nous nul n'y entend note. » Dont dist le compaignon : « Signor mio, voi videte per exempio che la corna- musa non suona mai s'ella non ha il ventre pieno ; cosi io parimente non vi saperei contare le mie fortune, se prima il tribulato ventre non a la solita refettione, alquale è adviso che le mani et li denti abbui perso il loro ordine naturale et del Mo annichillati. » A quoy respondit Epistemon : « Autant de l'un comme de l'autre. » Dont dist Panurge: « Lard geft tholb be sua virtiuss be Intelligence ass yi Body schal biss be naturall relvtht, tholb suld of me pety hâve, for Natur hass ulss egualy maide; bot Fortune sum exaltit hess, and oyis deprevit. Non ye less viois mou virtius deprevit and virtius men descre- vis; for, anen ye lad end, iss non good. — Encores moins, » respondit Pantagruel. Adoncques dist Panurge : « Jona andie, guaussa goussy etan behar da erreme- dio, beharde, versela ysser lan da. Anbates, otoyyes nausu, eyn essassu gourr ay proposian ordine den. Non yssena bayta fascheria egabe, genherassy badia sadassu noura assia. Aran Kondovan gualde eydassu nay dassuna. Estou oussyc eguinan soury hin, er darstura eguy harm, Genicoa plasar vadu. — Estes vous là, respondit Eudemon, Genicoa? » A quoy dist Carpalim : « Sainct Treignan, foutys vous descoss, ou j'ay failly à entendre. » Lors res- pondit Panurge : PANTAGRUEL 55 (( Prug frest strinst sorgdmand strochdt drhds pag brleland Gravot, Chavygny, Pomardiere, rusth pkallhdracg Deviniere près Nays, Seuillé ; Halmuch monach drupp delmeupplistrincq drlnd dodelb up drent loch mine stzrinquald de vins ders Cordelis hur joeststzampenards. » A quoy dist Epistemon : « Parlez-vous Christian, mon amy, ou langaige patelinoys? — Non, c'est langaige lanternoys. » Dont dist Panurge : « Herre, ie en spreeke anders gheen taele, dan kers- ten taele ; my dunct nochtans, al en seg icu met een woordt, mynen nootverklaert ghenonch wat ie begeere ; gheeft my uyt bermherticheyt yet wacr vn ic ghevoet magh zunch. » A quoy respondit Pantagruel : « Autant que cestuy là. » Dont dist Panurge : « Seignor, de tanto hablar yo soy cansado. Por que suplico a Vostra Keverentia que mire a los pré- ceptes evangeliquoSj para que ellos movant Vostra Keverentia a lo que es de conscientia, y, si ellos non bastarent para mover Vostra Keverentia a piedad, suplico que mire a la piedad natural, la qualyo creo que le movra, como es de razon, y con esto non digo mas. » A quoy respondit Pantagruel : « Dea, mon amy, je ne fais doubte aulcun que ne sachez bien parler divers langaiges, mais dicte nous ce que vouldrez en quelque langue que puissions entendre. » Lors dist le compaignon : 56 LIVRE II, CHAPITRE IX « Myn Herre, endog jeg med ingen tunge talede, lygesom boeen, ocg uskielig creatu.tr ; myne kledebon och myne legoms magerhed uudviser allyguevel klarlig huvad tyng meg meest behoff girered, som aer sande- ligh mad och drycke : hivarfor forbarme teg omsyder ofvermeg, oc befael at gyffue meg nogeth, aff huglket jeg kand styremyne groeendes maghe, lygeruûss son mand Cerbero en soppe forsetthr : Soa shal tue loeffve lenge och lyksaligth. — Je croy, dist Eustenes, que les Gothz partaient ainsi, et, si Dieu vouloit, ainsi parlerions nous du cul. » Adoncques dist le compaignon : « Adoni, scolom techa. Im ischar harob hal heb- deca bemeherah thithen li kikar lehem, chancathub : « Laah al Adonai cho nen rai. » A quoy respondit Epistemon : « A ceste heure ay je bien entendu, car c'est langue hebraïcque bien rhetoricquement prononcée. » Dont dist le compaignon: « Despota tinynpanagathe, doitisy miuc artodotis ? Horas gar limo analiscomenon eme athlios. Ce en to metaxy eme uc eleis udamos, zetis de par emu ha u chre, ce homos philologi pamdes homologusi tote lo- gus te ce rhemeta peritta hyrparchin, opote pragma afto pasi delon esti. Entha gar anancei monon logi isin, hina pragmata, hon péri amphibitumen, me prosphoros epiphenete. — Quoy ! dist Carpalim, lacquaysde Pantagruel, c'est grec! Je l'ay entendu. Et comment? as tu PANTAGRUEL 5y demouré en Grèce? » Donc dist le compaignon : « Agonou dont oussoys vou denaguez algarou, nou den farou zamist vous mariston ulbrou, fousquez vou brol, tam bredaguez moupreton den goul houst, daguez daguez nou croupys fost bardounnofiist nou grou. Agou paston toi nalprissys hourtoulos ecbato- nous prou dhouquys brol panygou den bascrou nou- dous caguons goulfren goul oust troppassou. — J'entends, se me semble, dist Pantagruel; car, ou c'est langaige de mon pays de Utopie, ou bien luy ressemble quant au son. » Et' comme il vouloit commencer quelque propos, le compaignon dist: « Jam toties vos per Sacra perque Deos Deasque omnis obtestatus sum ut, si qua vos pietas permovet, egestatem meam solaremini, nec hilum proficio damans et ejulans. Sinite, quxso, sinite, viri impii, Quo me fata vocant abire, nec ultra vanis vestris interpellationibus obtun- datis, memores veteris illius adagii, quo Venter fame- licus auriculis carere dicitur. — Dea, mon amy, dist Pantagruel, ne sçavez vous parler françoys ? — Si faictz tresbien, Seigneur, respondit le compaignon ; Dieu mercy ! c'est ma langue naturelle et maternelle, car je suis né et ay esté nourry jeune au jardin de France : c'est Tou- raine. — Doncques, dist Pantagruel, racomtez nous quel est vostre nom et dont vous venez, car, par foy, je vous ay jà prins en amour si grand que, 8 58 LIVRE II, CHAPITRE IX si vous condescendez à mon vouloir, vous ne bou- gerez jamais de ma compaignie, et vous et moy ferons un nouveau pair d'amitié telle que feut entre Enée et Achates. — Seigneur, dist le compaignon, mon vray et propre nom de baptesmesest Panurge, et à présent viens de Turquie, où je fuz mené pri- sonnier lorsqu'on alla à Metelin en la maie heure. Et voluntiers vous racompteroys mes fortunes, qui sont plus merveilleuses que celles de Ulysses; mais, puisqu'il vous plaist me retenir avecques vous, etje accepte voluntiers l'offre, protestant jamais ne vous laisser, et alissiez vous à tous les diables, nous aurons en aultre temps plus commode assez loysir d'en racompter, car pour ceste heure j'ay nécessité bien urgente de repaistre, dentz agues, ventre vuyde, gorge seiche, appétit strident, tout y est délibéré. Si me voulez mettre en œuvre, ce sera basme de me veoir briber. Pour Dieu donnez y ordre. » Lors commenda Pantagruel qu'on le menast en son logis et qu'on luy apportast force vivres; ce que fut faict, et mangea tresbien à ce soir, et s'en alla coucher en chappon, et dormit jusques au len- demain heure de disner : en sorte qu'il ne feit que troys pas et un sault du lict à table. PANTAGRUEL 59 CHAPITRE X Comment Pantagruel equitablement jugea d'une con- troverse merveilleusement obscure et difficile si jus- tement que son jugement fut dict fort admirable. antagruel, bien records des lettres et admonitions de son père, voulut un jour essayer son sçavoir. De faict, par tous les carrefours de la ville mist Conclusions en nombre de neuf mille sept cens soixante et quatre en tout sçavoir, touchant en ycelles les plus forts doubtes qui feussent en toutes sciences. Et premièrement, en la rue duFeurre, tint contre tous les regens, artiens et orateurs, et les mist tous de cul. Puis en Sorbonne tint contre tous les théo- logiens par l'espace de six sepmaines, despuis le matin quatre heures jusques à six du soir, exceptez deux heures d'intervalle pour repaistre et prendre sa réfection. Et à ce assistèrent la plus part des seigneurs de la Court, maistres des requestes, pre- sidens, conseilliez, les gens des comptes, secrétaires, advocatz et aultres, ensemble les eschevins de la- dicte ville avecques les medicins et canonistes. Et notez que d'iceulx la plus part prindrent bien le frain aux dentz ; mais, nonobstant leurs ergotz et fallaces, il les feist tous quinaulx, et leurs monstra visiblement qu'ilz n'estoient que veaulx engiponnez. 60 LIVRE II, CHAPITRE X Dont tout le monde commença à bruyre et par- ler de son sçavoir si merveilleux, jusques es bonnes femmes lavandières, courratieres, roustissieres , ganyvetieres et aultres, lesquelles, quand il passoit par les rues, disoient : « C'est luy. » A quoy il prenoit plaisir, comme Demosthenes, prince des orateurs grecz, faisoit quand de luy dist une vieille acropie , le monstrant au doigt : « C'est ces- tuy là. » Or, en ceste propre saison, estoit un procès pen- dent en la Court entre deux gros seigneurs, des- quelz l'un estoit monsieur deBaisecul, demandeur, d'une part, l'aultre monsieur de Humevesne, défen- deur, de l'aultre, desquelz la controverse estoit si haulte et difficile en droict que la Court de par- lement n'y entendoit que le hault alemant. Dont, par le commandement du Roy, furent assemblez quatre les plus sçavants et les plus gras de tous les parlemens de France, ensemble le Grand Conseil, et tous les principaulx regens des universitez, non seulement de France, mais aussi d'Angleterre et Italie, comme Jason, Philippe, Dece, Petrus de Petronibus, et un tas d'aultres vieulx rabanistes. Ainsi assemblez, par l'espace de quarente et six sepmaines n'y avoyent sceu mordre, ny entendre le cas au net, pour le mettre en droict en façon quelconques, dont ilz estoyent si despitz qu'ilz se conchioyent de honte villainement. Mais un d'entre eulx, nommé Du Douhet, le PANTAGRUEL 6l plus sçavant, le plus expert et prudent de tous les aultres, un jourqu'ilz estojent tous philogrobolizez du cerveau, leur dist : « Messieurs, jà long temps a que sommes icy sans rien faire que despendre, et ne pouvons trouver fond ny rive en ceste matière» et tant plus y estudions, tant moins y entendons, qui nous est grand honte et charge de conscience, et à mon advis que nous n'en sortirons que à des- honneur, car nous ne faisons que ravasser en noz consultations. Mais voicy que j'ay advisé : vous avez bien ouy parler de ce grand personnaige, nommé maistre Pantagruel, lequel on a congneu estre sçavant dessus la capacité du temps de main- tenant es grandes disputations qu'il a tenu contre tous publiquement? Je suis d'opinion que nous l'apellons et conférons de cest affaire avecques luy, car jamais homme n'en viendra à bout si cestuy là n'en vient. » A quoy voluntiers consentirent tout ces conseilliez et docteurs. De faict, l'envoyèrent quérir sur l'heure, et le prièrent vouloir le procès canabasser et grabeler à poinct, et leur en faire le raport tel que de bon luy sembleroit en vraye science légale, et luy livrèrent les sacs et pantarques entre ses mains, qui faisoyent presque le fais de quatre gros asnes couillars. Mais Pantagruel leur dist : « Messieurs, les deux seigneurs qui ont ce procès entre eulx sont ilz encores vivans ? » A quoy luy fut respondu que ouy. « De quoy diable donc, dist il, servent tant de fatrasseries de papiers D2 LIVRE II, CHAPITRE X et copies que me baillez? N'est ce le mieulx ouyr par leur vive voix leur débat que lire ces babouyne- ries icy, qui ne sont que tromperies, cautelles dia- bolicques de Cepola et subversions de droict ? Car je suis sceur que vous et tous ceulx par les mains desquelz a passé le procès y avez machiné ce que avez peu, pro et contra, et, au cas que leur contro- verse estoit patente et facile à juger, vous l'avez obcurcie par sottes et desraisonnables raisons et ineptes opinions de Accurse, Balde, Bartole, de Castro, de Imola, Hippolytus, Panorme, Bertachin, Alexandre, Curtius, et ces aultres vieulx mastins qui jamais n'entendirent la moindre loy des Pandectes, et n'estoyent que gros veaulx de disme, ignorans de tout ce qu'est nécessaire à l'intelligence des loix; car, comme il est tout certain, ilz n'avoyent con- gnoissance de langue ny grecque, ny latine, mais seullement de gothique et barbare. Et toutesfoys les loix sont premièrement prinses des Grecz, comme vous avez le tesmoignage de Ulpian, /. posteriori De orig. juris, et toutes les loix sont pleines de sentences et motz grecz ; et secondement sont ré- digées en latin le plus élégant et aorné qui soit en toute la langue latine, et n'en excepteroys voluntiers ny Saluste, ny Varron, ny Ciceron, ny Senecque, ny T. Live, ny Quintilian. Comment doncques eussent peu entendre ces vieulx resveurs le texte des loix, qui jamais ne virent bon livre de langue latine, comme manifestement appert à leur stille, PANTAGRUEL 63 qui est stille de ramonneur de cheminée ou de cuysinier et marmiteux, non de jurisconsulte? « Davantaige, veu que les loix sont extirpées du mylieu de philosophie moralle et naturelle, comment l'entendront ces folz qui ont, par Dieu! moins estudié en philosophie que ma mulle ? Au regard des lettres de humanité et congnoissance des anti- quitez et histoire, ilz en estoient chargez comme un crapault de plumes, dont toutesfoys les droictz sont tous pleins, et sans ce ne pevent estre entenduz, comme quelque jour je monstreray plus apertement par escript. Par ce, si voulez que je congnoisse de ce procès, premièrement faictez moy brusler tous ces papiers, et secondement faictez moy venir les deux gentilz hommes personnellement devant moy ; et, quand je les auray ouy, je vous en diray mon opinion sans fiction ny dissimulation quelconques. » A quoy aulcuns d'entre eulx contredisoient, comme vous sçavez que en toutes compaignies il y a plus de folz que de saiges, et la plus grande partie surmonte tousjours la meilleure, ainsi que dict Tite- Live parlant des Cartagiens. Mais ledict Du Douhet tint au contraire virilement, contendentque Panta- gruel avoit bien dict; que ces registres, enquestes, replicques, reproches, salvations, et aultres telles diableries n'estoient que subversions de droict et allongement de procès, et que le diable les empor- teroit tous s'ilz ne procedoient aultrement, selon équité evangelicque le philosophicque. Somme, 64 LIVRE II, CHAPITRE X tous les papiers furent bruslez, et les deux gentilz hommes personnellement convocquez. Et lors Pantagruel leur dist : « Estez vous ceulx qui avez ce grand différent ensemble? — Ouy, dirent ilz, Monsieur. — Lequel de vous est deman- deur? — C'est moy, dist le seigneur de Baisecul. — Or, mon amy, contez moy de poinct en poinct vostre affaire, selon la vérité, car, par le corps bieu ! si vous en mentes d'un mot, je vous osteray la teste de dessus les espaules, et vous monstreray que en justice et jugement l'on ne doibt dire que vérité. Par ce, donnez vousgarde de adjousterny diminuer au narré de vostre cas. Dictes. » CHAPITRE XI Comment les seigneurs de Baisecul et Humevesne plaidoient devant Pantagruel sans advocatz onc commença Baisecul en la manière que s'ensuyt : « Monsieur, il est vray que une s^ïis^ bonne femme de ma maison portoit vendre des ceufz au marchez. — Couviez vous, Baisecul, dist Pantagruel. — Grand mercy, Mon- sieur, dist le seigneur de Baisecul. Mais à propos passoit entre les deux tropicques, six blans vers le zénith et maille, par autant que les mons Rhiphées avoyent eu celle année grande stérilité de happe- PANTAGRUEL 65 lourdes, moyennant une sédition de ballivernes meue entre les barragouins et les accoursiers pour la rébellion des Souyces, qui s'estoyent assemblez jusques au nombre de bon bies pour aller à l'aguil- lanneuf le premier trou de l'an, que l'on livre la souppe aux bœufz, et la clef du charbon aux filles, pour donner l'avoine aux chiens. Toute lanuictl'on ne feit, la main sur le pot, que depescher bulles à pied et bulles à cheval, pour retenir les bateaulx, car les cousturiers vouloyent faire des retaillons desrobez une sarbataine pour couvrir la mer Oceane, qui pour lors estoit grosse d'une potée de chous, selon l'opinion des boteleurs de foin; mais les phy- siciens disoyent que à son urine ilz ne congnois- soyent signe évident au pas d'ostarde de manger bezagues à la moustarde, si non que Messieurs de la court feissent par bémol commandement à la verolle de non plus allebouter après les maignans, car les marroufles avoient jà bon commencement à danser l'estrindore au diapason Un pied au feu Et la teste au mylieu, comme disoit le bon Ragot. «Ha! Messieurs, Dieu modère tout à son plaisir, et contre fortune la di- verse un chartier rompit nazardesson fouet. Ce fut au retour de la bicocque, alors qu'on passa licentié maître Antitus de Crossonniers en toute lourderie, comme disent les canonistes. Beau lourdes, quoniam Rabelais. IL 9 66 LIVRE II, CHAPITRE XI ipsi trebuchaverunt. Mais ce que faict la quaresme si hault, par sainct Fiacre de Brye, ce n'est pour aultre chose que La Penthecouste Ne vient foys qu'elle ne me couste ; Mais hay avant, Peu de pluye abat grand vent, entendu que le sergeant me mist si hault le blanc à la butte que le greffier ne s'en leschat orbiculaire- ment ses doigtz empenez de jardz, et nous voyons manifestement que chascun s'en prent au nez, sinon qu'on regardast en perspective oculairement vers la cheminée, à l'endroit où pend l'enseigne du vin à quarentes sangles, qui sont nécessaires à vingt bas de quinquenelle. A tout le moins, qui ne vouldroit lascher l'oyseau devant talemouses que le descou- vrir, car la mémoire souvent se pert quand on se chausse au rebours? Sa, Dieu gard de mal Thibault Mitaine. » Alors, dist Pantagruel : « Tout beau, mon amy, tout beau, parlez à traict et sans cholere. J'entends le cas, poursuyvez. — Or, Monsieur, dist Baisecul, ladicte bonne femme, disant ses gaudez etaudinos, ne peut se couvrir d'un revers, fault montant par la vertuz guoy des priveleges de l'Université, sinon par -bien soy bassiner anglicquement, le couvrant d'un sept de quarreaulx et luy tirant un estoc voilant au plus prés du lieu où l'on vent les vieux drapeaulx dont usent lespaintres de Flandres quand ils veullent PANTAGRUEL 67 bien à droict ferrer les cigalles, et m'esbahys bien fort comment le monde ne pont, veu qu'il faict si beau couver. » Icy voulut interpeller et dire quel- que chose le seigneur de Humevesne, dont luy dist Pantagruel : « Et ventre sainct Antoine ! t'ap- pertient il de parler sans commandement? Je sue icy de haan pour entendre la procédure de vostre différent, et tu me viens encores tabuster? Paix, de par le diable ! paix ! tu parleras ton sou quand cestuy cy aura achevé. Poursuyvez, dist il à Baise- cul, et ne vous hastez point. — Voyant doncques, dist Baisecul, que la prag- maticque sanction n'en faisoit nulle mention, et que le pape donnoit liberté à un chascun de peter à son aise, si lesblanchetz n'estoyerit rayez, quelque pau- vreté que feust au monde, pourveu qu'on ne se signast de Ribaudaille, l'Arcanciel, fraischement esmoulu à Milan pour esclourre les alouettes, con- sentit que la bonne femme escullast les isciaticques par le protest des petitz poissons couillatrys quiestoyent pour lors nécessaires à entendre la construction des vieilles bottes. Pour tant Jan le Veau, son cousin Gervais, remué d'une busche de moule, luy con- seilla qu'elle ne se mist poinct en ce hazard de se- conder la buée brimballatoyre sans premier aluner le papier à tant pille, nade, jocque, fore; car Non de ponte vadit, Qui cum sapientia cadit, 68 LIVRE II, CHAPITRE XI attendu que Messieurs des Comptes ne convenoyent en la sommation des fleutes d'AlIemant, dont on avoit basti les Lunettes des Princes, imprimée nou- vellement à Anvers. Et voylà, Messieurs, que faict maulvais rapport; et encroy partie adverse, in sacer verbo dotis, car, voulant obtempérer au plaisir du Roy, je me estois armé de pied en cap d'une car- relure de ventre pour aller veoir comment mes ven- dangeurs avoyent dechicqueté leurs haulx bonnetz pour mieulx jouer des manequins, car le temps estoit quelque peu dangereux de la foire, dont plusieurs francz archiers avoyent esté refusez à la monstre, nonobstant que les cheminées feussent assez haultes selon la proportion du javart et desmalandres Y Ami Baudichon. « Et par ce moyen fut grande année de quaque- rolles en tout le pays de Artois, qui ne feust petit amandement pour messieurs lès porteurs de couste- retz, quand on mangeoit sans desguainer cocques cigrues à ventre déboutonné. Et à la mienne vo- lunté que chascun eust aussi belle voix, Ton en jourroit beaucoup mieulx à lapaulme; et ces petites finesses qu'on faict à etymologizer les pattins des- cendroyent plus aisément en Seine pour tousjours servir au Pont-aux-Meusniers, comme jadis feut dé- crété par le roy de Canarre, et l'arrest en est au greffe de céans. « Pour ce, Monsieur, je requiers que par vostre seigneurie soit dict et declairé sur le cas ce que de PANTAGRUEL 69 raison, avecques despens, dommaigeset interestz. » Lors dist Pantagruel : « Mon amy, voulez vous plus rien dire ? » Respondit Baisecul : « Non , Monsieur; car je av dict tout le tu autan, et n'en ay en rien varié, sur mon honneur. — Vous dono ques, dist Pantagruel, Monsieur de Humevesne, dictes ce que vous vouldrez, et abreviez, sans rien toutesfoys laisser de ce que servira au propos. » CHAPITRE XII Comment le seigneur de Humevesne plaidoie davant Pantagruel. ors commença le seigneur de Hume- vesne ainsi que s'ensuit : « Monsieur et Messieurs, si Tiniquité des hommes estoit aussi facilement veue en jugement categoricque comme oncongnoit mousches en laict, le monde, quatre beufz! ne se- roit tant mangé de ratz comme il est, et seroient aureilles maintes sur terre qui en ont esté rongées trop laschement, car, combien que tout ce que a dit partie adverse soit de dumet bien vray quand à la lettre et histoire du Factum, toutesfoys, Mes- sieurs, la finesse, la tricherie, les petitz hanicroche- mens, sont cachez soubs le pot aux roses. « Doibs-je endurer que, à l'heure que je mange au pair ma souppe sans mal penser ny mal dire, l'on 70 LIVRE II, CHAPITRE XII me vienne ratisser et tabuster le cerveau, me son- nant l'antiquaille, et disant : Qui boit en mangeant sa soupe, Quand il est mort il n'y voit goutte. « Et, Saincte Dame ! combien avons nous veu de gros cappitaines en plein camp de bataille, alors qu'on donnoit les horions du pain benist de la con- trarie, pour plus honnestement se dodeliner, jouer du lue, sonner du cul et faire les petiz saulx en plate forme! Mais maintenant le monde est tout detravé de louchetz des balles de Lucestre ; l'un se desbau- che, l'aultre cinq, quatre et deux, et, si la Court n'y donne ordre, il fera aussi mal glener ceste année qu'il feist ou bien fera desgoubeletz. Si une pauvre personne va aux estuves pour se faire enluminer le museau de bouzes de vache ou acheter bottes de hyver, et les sergearis passans, ou bien ceulx du guet, receuvent la décoction d'un clystere ou la matière fécale d'une selle percée sur leurs tintamar- res, en doibt l'on pourtant roigner les testons et fricasser les escutz esles de bois? « Aulcunesfoys nous pensons l'un, mais Dieu faict l'aultre, et, quand le soleil est couché, toutes bestes sont à l'ombre. Je n'en veulx estre creu, si je ne le prouve hugrement par gens de plain jour. L'an trente et six, achaptant un courtault d'Alemaigne hault et court, d'assez bonne laine et tainct en graine, comme asseuroyent les orfèvres, toutes- PANTAGRUEL 71 foys le notaire y mist du cxtera. Je ne suis poinct clerc pour prendre la luneavecques les dentz; mais, au pot de beurre où l'on selloit les instrumens vul- canicques, le bruyt estoit que le bœuf salé faisoit trouver le vin sans chandelle, et feust il caiché au fond d'un sac de charbonnier, houzé et bardé avecques le chanfrain et hoguines requises à bien fricasser rusterie : c'est teste de mouton. Et c'est bien ce qu'on dict en proverbe, qu'il fait bon veoir vaches noires en boys bruslé quand on jouist de ses amours. J'en fis consulter la matière à messieurs les clercs, et pour resolution conclurent en frisesomorum qu'il n'est tel que faucher l'esté en cave bien garnie de papier et d'ancre, de plumes et ganivet de Lyon sur le Rosne, tarabin tarabas, car, incontinent que un harnoys sent les aulx, la rouille luy mangeue le foye, et puis l'on ne faict que rebecquer torty colli fleuretant le dormir d'après disner; et voylà qui faict le sel tant cher. « Messieurs, ne croyez que, au temps que ladicte bonne femme englua la poche cuilliere pour le re- cord du sergeant mieulx apanager, et que la fres- sure boudinalle tergiversa par les bourses des usu- riers, il n'y eust rien meilleur à soy garder des cani- bales que prendre une liasse d'oignons lyée de trois cents naveaulx, et quelque peu d'une fraize de veau du meilleur alloy que ayent les alchistimes, et bien luter et calciner ces pantoufles, mouflin mouflart, avecques belle saulce de raballe, et soy mucer en 72 LIVRE II, CHAPITRE XII quelque petit trou de taulpe, salvant tousjours les lardons. « Et, si le dez ne vous veult aultrement ambezars, ternes du gros bout, guare daz, mettez la dame au coing du lict, fringuez la, toureloura la la, et beu- vez à oultrance, Depiscando grenoillibus à tout beaulx houseaulx coturnicques, ce sera pour les petitz oysons de mue qui s'esbatent au jeu de foucquet, attendant battre le métal et chauffer la cyre aux bavars de godale. « Bien vray est il que les quatre beufz desquelz est question avoyent quelque peu la mémoire courte ; toutesfoys, pour sçavoirlagame, il n'en craignoyent courmaran ny quanard de Savoye, et les bonnes gens de ma terre en avoyent bonne espérance, disant : « Ces enfans deviendront grands en Algo- « risme ; ce noussera une rubrique de droict. » Nous ne pouvons faillir à prendre le loup, faisans nos hayes dessus le moulin à vent, duquel ha esté parlé par partie adverse. Mais le grand Diole y eut envie et mist les Allemans par le derrière, qui firent dia- bles de humer : « Her ! tringue, tringue ! » de dou- blet en case : car il n'y a nulle apparence de dire que A Paris sur Petit-Pont geline de feurre, et fussent ilz aussi huppez que duppes de marays, PANTAGRUEL 75 sinon vrayement qu'on sacrifiast les pompetes au moret fraîchement esmoulu de lettres versalles ou coursives, ce m'est tout un, pourveu que la tran- chefille n'y engendre les vers. « Et, posé le cas que, au coublement des chiens courans, les marmouzelles eussent corne prinse de- vant que le notaire eust baillé sa relation par art cabalisticque, il ne s'ensuit, saulve meilleur jugement de la Court, que six arpens de pré à la grand laize feissent trois bottes de fine ancre sans souffler au bassin, considéré que aulx funérailles du roy Charles l'on avoit en plain marché la toison pour deux et ar, j'entens par mon serment de laine. Et je voy ordinairement en toutes bonnes cornemuses que, quand l'on va à la pipée, faisant troys tours de balay par la cheminée et insinuant sa nomination, l'on ne faict que bander aux reins et soufler au cul, si d'adventure il est trop chault, et, quille luy bille, Incontinent les lettres veues, Les vaches luy furent rendues. « Et an fut donné pareil arrest à la martingalle, Tan dix et sept, pour le maulgouvert de Louzefou- gerouse, à quoy il plaira à la Court d'avoir esguard. Je ne dy vrayement qu'on ne puisse par équité des- posseder en juste tiltre ceulx qui de l'eaue beniste beuvroyent comme on faict d'un rançon de tisse- rant, dont on faict les suppositoires à ceulx qui ne voulent resigner, sinon à beau jeu bel argent. 10 74 LIVRE II, CHAPITRE XII « Tune, Messieurs, quid juris pro minoribus ? car l'usance commune de la loy salicque est telle que le premier boute feuquiescornifle la vache, quimous- che en plain chant de musicque sans solfier les poinetzdes savatiers, doibt en temps de godemarre sublimer la pénurie de son membre par la mousse cuillie alors qu'on se morfond à la messe de mi- nuict, pour bailler l'estrapade à ces vins blancs d'Anjou qui font la jambette, collet à collet, à la mode de Bretaigne. « Concluant comme dessus , avecques despens, dommaiges et interestz. » Après que le seigneur deHumevesne eut achevé, Pantagruel dist au seigneur de Baisecul: « Mon amy, voulez vous rien replicquer? » A quoy res- pondit Baisecul : « Non, Monsieur, car je n'en ay dict que la vérité ; et, pour Dieu, donnons fin à nostre différent, car nous ne sommes icy sans grand frais. » PANTAGRUEL CHAPITRE XIII 5 Comment Pantagruel donna sentence sus le différent des deux seigneurs. lors Pantagruel se levé et assemble tous les presidens, conseilliers et doc- teurs làassistans, etleurdist: « Orçza, Messieurs, vous avez ouy Vive vocis oraculo le différent dont est question; que vous en semble?» A quoy respondirent : « Nous l'avons véritablement ouy, mais nous n'y avons entendu. Au diable la cause ! Parce, nous vous prions unavoceet supplions par grâce que vueilliez donner la sentence telle que verrez, et ex nunc prout ex tune nous l'avons aggreable et ratifions de nos pleins consentemens. — Et bien, Messieurs ! dist Pantagruel, puisqu'il vous plaist, je le feray; mais je ne trouve le cas tant difficile que vous le faictes. Vostre paraphe Caton, la loy Frater, la loy Gallus, la loy Quinque pedum, la loy Vinum, la loy Si Dominus, la loy Mater, la loy Mulier bona, la loy Si quis, la loy Pomponius, la loy Fundij la loy Emptor, la loy Prdetor, la loy Venditor et tant d'aultres, sont bien plus difficiles en mon oppinion. » Et, après ce dict, il se pourmena un tour ou deux par la sale, pensant bien profundement, comme l'on j6 LIVRE II, CHAPITRE XIII pouvoit estimer, car il gehaignoyt comme un asne qu'on sangle trop fort, pensant qu'il failloit à un chascun faire droict, sans varierny accepterpersonne ; puis retourna s'asseoir, et commença pronuncer la sentence comme s'ensuit : Veu, entendu et bien calculé le différent d'entre les seigneurs de Baisecul et Humevcsne, la Cour leur dict que, considérée Vorripilation de la ratepenade dé- clinent bravement du solstice estival pour mugueter les billes-vesées qui ont eu mat du pyon par les ma- ies vexations des lucifuges, qui sont au climat diar- homes d'un matagot à cheval bendant une arbaleste au reins, le demandeur eust juste cause de callafater le gallion que la bonne femme boursouffloit un pied chaussé et Vaultre nud, le remboursant bas et roidde en sa conscience d'aultant de baguenaudes comme y a de poil en dix-huit vaches, et autant pour le brodeur. Semblablement est declairé innocent du cas privi- légié des gringuenaudes qu'on pensoit qu'il eust encouru, de ce qu'il ne pouvoit baudement fianter par la déci- sion d'une paire de gands parfumés de petarrades à la chandelle de noix, comme on use en son pays de Mirebaloys, laschantla bouline avecques les bouletz de bronze, dont les houssepailleurs pastissoyent conesta- blement ses legumaiges interbastez du Loyrre à tout es sonnettes d'esparvier faictes à poinct de Hongrie, que son beau frère portoit memoriallement en un pe- nier limitrophe, brodé de gueules à troys chevrons PANTAGRUEL 77 hallebrencz de canabasserie, au caignard angulaire dont on tire au Papeguay vermiforme avecques la vis- tempenarde. Mais, en ce qu'il met sus au défendeur qu'il fut rataconneur, tyrofageux et goildronneur de mommye, qui n'a esté en brimballant trouvé vray, comme bien Va debastu ledict deffendeur, la court le condemne en troys verrassées de caillebottes assimentées, preloreli- tantées et gaudepisées comme est la coustume du pays envers le dict défendeur, payable à la my d'oust en may ; mais le dict défendeur sera tenu de fournir de foin et d'estoupes à l'embouchement des chassetrapes guitturales emburelucocquées de guilverdons bien gra- belez à rouelle. Et amis comme devant, sans despens, et pour cause. Laquelle sentence pronuncée, les deux parties départirent toutes deux contentes de Tarrest, qui fust quasi chose increable : car venu n'estoit des- puys les grandes pluyes, et n'adviendra de treze ju- bilez, que deux parties contendantes en jugement contradictoire soient egualement contentez d'un arrest diffinitif. Au regard des conseilliers et aultres docteurs qui là assistoyent, ils demeurèrent en ecstase esvanoys bien troys heures, et tous ravys en admiration de la prudence de Pantagruel plus que humaine, la- quelle avoyent congneu cierement en la décision de ce jugement tant difficile et espineux. Et y feussent 78 LIVRE II, CHAPITRE XIII encores, sinon qu'on apporta force vinaigre et eaue rose pour leur faire revenir le sens et entendement accoustumé, dont Dieu soit loué partout! CHAPITRE XIV Comment Panurge racompte la manière comment il eschappa de la main des Turcqs. e jugement de Pantagruel feut incon- tinent sceu et entendu de tout le monde, et imprimé à force, et rédigé es Archives du Palays, en sorte que le monde commença à dire: c Salomon, qui rendit par soubson l'enfant à sa mère, jamais ne montra tel chief d'oeuvre de prudence comme a faictlebon Pantagruel. Nous sommes heureux de l'avoir en nostre pays. » Et de faict, on le voulut faire maistre des requestes et président en la Court ; mais il refusa tout, les remerciant gracieusement. « Car il y a, dist-il, trop grande servitude à ces offices, et à trop grande poine peuvent estre saulvez ceulx qui les exercent, veu la corruption des hommes; et croy que, si les sièges vuides des anges ne sont rempliz d'aultre sorte de gens, que de trente sept jubilez nous n'aurons le jugement final, et sera Cusanus trompé en ses conjectures. Je vous en advertis de bonne heure. Mais, si avez quelque muitz de bon vin, voluntiers j'en recepvray le présent. » PANTAGRUEL 79 Ce que ils firent voluntiers, et luy envoyèrent du meilleur de la ville, et beut assez bien. Mais le pauvre Panurge en beut vaillamment, car il estoit eximé comme un haran soret. Aussi alloit il du pied comme un chat maigre. Et quelcun l'admonesta à demye alaine d'un grand hanat plein devin vermeil, disant: « Compère, tout beau! vous faictes rage de humer. - — Je donne au diesble, dist-il, tu n'as pas trouvé tes petitz beuvreaux de Paris, qui ne beuvent en plus q'un pinson, et ne prenent leur bêchée sinon qu'on leurs tape la queue à la mode des passereaux. O compaing ! si je montasse aussi bien comme je avalle, je feusse desjà au dessus la sphère de la lune avecques Empedocles. Mais je ne sçay que diable cecy veult dire : ce vin est fort bon et bien délicieux; mais plus j'en boy, plus j'ay de soif. Je croy que l'ombre de monseigneur Panta- gruel engendre les altérez, comme la lune faict les catarrhes. » Auquel commencèrent à rire les assistans. Ce que voyant, Pantagruel dist : « Panurge, qu'est-ce que avez à rire? — Seigneur, dist il, je leur contoys comment ces diables de Turcqs sont bien malheureux de ne boire goutte de vin. Si aul- tre mal n'estoit en l'Alchoran de Mahumeth, en- cores ne me mettrois-je mie de sa loy. — Mais or me dictes comment, dist Pantagruel, vous eschap- pastes leurs mains? — Par Dieu! Seigneur, dist Panurge, je ne vous en mentiray de mot. Les pail- lards Turcqs m'avoient mys en broche tout lardé 80 LIVRE II, CHAPITRE XIV comme un connil, car j'estois tant eximé que au- trement de ma chair eustesté fort maulvaise viande, et en ce poinct me faisoyent roustir tout vif. Ainsi, comme ilz me roustissoyent, je me recommandoys à la grâce divine, ayant en memoyre le bon sainct Laurent, et tousjours esperoys en Dieu qu'il me delivreroit de ce torment, ce qui feut faict bien estrangement, car, ainsi que me recommandoys bien de bon cœur à Dieu, cryant : « Seigneur Dieu, ayde moi ! « Seigneur Dieu, saulve moy ! « Seigneur Dieu, oste moy de ce torment auquel « ces traistres chiens me détiennent pour la mainte- « nance de ta loy ! » Le roustisseur s'endormit par le vouloir divin, ou bien de quelque bon Mercure, qui endormit cau- tement Argus qui avoit cent yeulx. Quand je vys qu'il ne me tournoitplus en roustissant, je le regarde et voy qu'il s'endort. Lors je prens avecques les dents un tyson par le bout où il n'estoit point bruslé, et vous le gette au gyron de mon roustisseur, et un aultre je gette le mieulx que je peuz soubz un lict de camp qui estoit auprès de la cheminée où estoit la paillasse de Monsieur mon roustisseur. Inconti- nant le feu se print à la paille, et de la paille au lict, et lict au solier, qui estoit embrunché de sapin, faict à quehues de lampes. Mais le bon feut que le feu que j'avoys getté au gyron de mon paillard roustisseur luy brusla tout le penil, et se prenoit aux PANTAGRUEL 8l couillons, sinon qu'il n'estoit tant punays qu'il ne le sentist plustost que le jour, et, debouq estourdy se levant, cria à la fenestre tant qu'il peut : « Dal baroth ! dal baroth ! » qui vault autant à dire comme : « Au feu ! au feu ! » Et vint droict à moy pour me getter du tout au feu ; et desja avoit couppé les chordes dont on m'avoit lyé tes mains, et couppoit lyens des piedz. «Mais le maistre de la maison, ouyant le cry du feu et sentant ja la fumée de la rue, où il se pour- menoit avecques quelque aultresbaschatzet musaffîz, courut tant qu'il peut y donner secours, et pour em- porter les bagues. « De pleine arrivée, il tire la broche où j'estoys embroché, et tua tout roidde mon routisseur, dont il mourut là par faulte de gouvernement ou autre- ment, car il luy passa la broche peu au dessus du nombril vers le flan droict, et luy percea la tierce lobe du foye, et le coup haussant lui pénétra le dia- phragme, et par atravers la capsule du cueur luy sortit la broche par le haut des espaules, entre les spondyles et l'omoplate senestre. Vray est que, en tirant la broche de mon corps, je tumbey à terre prés des landiers, et me feist peu de mal la cheute, toutes- foys non grand, car les lardons soustindrent le coup. « Puis, voyant mon baschatz que le cas estoit désespéré et que sa maison estoit bruslée sans re- mission et tout son bien perdu, se donna à tous les Rabelais. IL 1 1 82 LIVRE II, CHAPITRE XIV diables, appellant Grilgoth, Astarost, Rappallus et Gribouillis, par neuf foys. a Quoy voyant, je euz de peur pour plus de cinq solz, craignant : « Les diables viendront à ceste heure pour emporter ce fol icy : seroyent ilz bien gens pourm'emporter aussi? Je suis jademyrousty. Mes lardons seront cause de mon mal, car ces dia- bles icy sont frians de lardons, comme vous avez l'autorité du philosophe Jamblicque et Murmault en l'Apologie De Bossutis et contrefactis pro magis- tros nostros » ; mais je fis le signe de la croix, criant : « Agios ! Athanatos ! ho Theos ! » Et nul ne venoit. « Ce que cognoissant mon villain baschatz, se vouloit tuer de ma broche et s'en percer le cueur. De faict la mist contre sa poictrine, mais elle ne povoit oultrepasser, car elle n'estoit assez poinctue, et poulsoit tant qu'il povoit, mais il ne prouffitoit rien. « Alorsje vins à luy, disant : « Missaire Bougrino, « tu pers icy ton temps, car tu ne te tueras jamais « ainsi ; bien te blesseras quelcque hurte, dont tu « languiras toute ta vie entre les mains des barbiers. « Mais, si tu veulx, je te tueray icy tout franc, en « sorte que tu n'en sentiras rien ; et m'en croy, « car j'en ay bien tué d'aultres qui s'en sont bien « trouvez. — Ha ! mon amy, dist il, je t'en prie, « et, ce faisant, je te donne ma bougette. Tien, voy « la là. Il y a six cens seraphz dedans, et quelques PANTAGRUEL 83 « ày amans et rubiz en perfection. » Et où sont ilz? dist Epistemon. — Par sainct Joan, dist Panurge, ilz sont bien loing, s'ilz vont tousjours. Mais où sont les neiges d'antan? « C'estoit le plus grand soucy que eust Villon, le poëte parisien. — Achevé, dist Pantagruel, je te prie, que nous sçaichons comment tu accoustras ton baschatz. — Fov d'homme de bien, dist Panurge, je n'en mentz de mot. Je le bande d'une meschante braye que je trouve là, demy bruslée, et vous le lie rustrement piedz et mains de mes cordes, si bien qu'il n'eust sceu regimber, puis luy passay ma broche à travers la gargamelle et le pendys, acrochant la broche à deux gros crampons qui soustenoient des alebardes, et vous attise un beau feu au dessoubz, et vous flambois mon milourt comme on faict les harans soretz à la cheminée. Puis, prenant sa bou- gette et un petit javelot quiestoitsur les crampons, m'en fuys le beau galot, et Dieu sçait comme je sentoys mon espaule de mouton ! « Quand je fuz descendu en la rue, je trouvay tout le monde qui estoit acouru au feu à force d'eau pour l'estaindre, et, me voyans ainsi à demy rousty, eurent pitié de moy naturellement, et me getterent toute leur eau sur moy, et me refraiche- rent joyeusement, ce que me fist fort grand bien; puis me donnèrent quelque peu à repaistre, mais je ne mangeoys gueres, car ilz ne me bailloient que 84 LIVRE II, CHAPITRE XIV de Peau à boyre, à leur mode. Aultre mal ne me firent, sinon un villain petit Turq, bossu par le devant, qui furtivement me crocquoit mes lardons ; mais je luy baillys si vert dronos sur les doigts à tout mon javelot qu'il n'y retourna pas deux foys. Et une jeune Corinthiace qui m'avoit apporté un pot de myrobolans emblicz, confictz à leur mode, laquelle regardoit mon pauvre haire esmoucheté, comment il s'estoit retiré du feu, car il ne me alloit plus que jusques sur les genoulx. Mais notez que cestuy rotissement me guerist d'une isciaticque en- tièrement, à laquelle j'estoys subject, plus de sept ans avoit, du cousté auquel mon rôtisseur, s'endor- mant, me laissa brusler. « Or, ce pendent qu'ilz se amusoyent à moy, le feu triumphoit, ne demandez comment, à pren- dre en plus de deux mille maisons, tant que quel- cun d'entre eulx l'advisa et s'escria, disant : « Ventre « Mahom ! toute la ville brusle, et nous amusons « icy ! » Ainsi chascun s'en va à sa chascuniere. « De moy, je prens mon chemin vers la porte. Quand je fuz sur un petit tucquet qui est auprès, je me retourne arrière, comme la femme de Loth, et vys toute la ville bruslant, dont je fuz tant aise que je me cuydé concilier de joye ; mais Dieu m'en punit bien. — Comment? dist Pantagruel. — Ainsi, dist Panurge, que je regardoys en grand liesse ce beau feu, me gabelant et disant : « Ha ! pauvres « pulces ! ha ! pauvres souris ! vous aurez maulvais PANTAGRUEL 85 « hyver, le feu est en vostre paillier ! » sortirent plus de six, voire plus de treze cens et unze chiens gros et menutz tous ensemble de la ville, fuyant le feu. De première venue acoururent droict à moy, sentant l'odeur de ma paillarde chair demy rostie, et me eussent dévoré à l'heure, si mon bon ange ne m'eust bien inspiré, me enseignant un remède bien opportun contre le mal des dens. — Et à quel pro- pous, dist Pantagruel, craignois tu le mal des dens? N'estois tu guery de tes rheumes? — Pasques de soles ! respondit Panurge, est il mal de dens plus grand que quand les chiens vous tenent aux jam- bes? Mais soudain je me advise de mes lardons, et les gettoys au mylieu d'entre eulx. Lors chiens d'aller et de se entrebatre l'un l'aultre à belles dentz à qui auroit le lardon. Par ce moyen me laissèrent, et je les laisse aussi se pelaudans l'un l'aultre. Ainsi eschappé gaillard et dehayt, et vive la roustis- serie ! » 86 LIVRE II, CHAPITRE XV CHAPITRE XV Comment Panurge enseigne une manière bien nouvelle de bastir les murailles de Paris. antagruel, quelque jour, pour se re- créer de son estude, se pourmenoit vers les faulxbours Sainct Marceau, voulant veoir la Follie Guobelin. Pa- nurge estoit avecque luy, ayant tousjours le flacon soubz sa robbe et quelque morceau de jambon, car sans cela jamais ne alloit il, disant que c'estoit son garde corps. Aultre espée ne portoit il. Et, quand Pantagruel luy en voulut bailler une, il respondit qu'elle luy eschaufferoit la râtelle. « Voire mais, dist Epistemon, si l'on te assailloit, comment te de- fendroys tu? — A grands coups de brodequin, respondit-il, pourveu que les estocz feussent deffen- duz. » A leur retour, Panurge consideroit les murailles de la ville de Paris, etenirrision dist à Pantagruel: « Voyez cy ces belles murailles. O ! que fortes sont et bien en poinct pour garder les oysons en mue ! Par ma barbe ! elles sont competement mes- chantes pour une telle ville comme ceste cy, car une vache avecques un pet en abbatroit plus de six brasses. — O mon amy ! dist Pantagruel, sçaitz tu bien ce que dist Agesilace, quand on luy demanda pour- PANTAGRUEL 87 quoy la grande cité de Lacedemone n'estoitceincte de murailles? Car, monstrant les habitans et citoyens de la ville, tant bien expers en discipline militaire et tant fors et bien armez: «Voicy, dist-il, les mu- railles de la cité,» signifiant qu'il n'est muraille que de os, et que les villes et cités ne sçauroyent avoir muraille plus seure et plus forte que la vertus des citoyens et habitans ? Ainsi ceste ville est si forte par la multitude du peuple belliqueux qui est de- dans qu'ilz ne se soucient de faire aultres murailles. Davantaige qui la vouldroit emmurailler, comme Strasbourg, Orléans ou Ferrare, il ne seroit possible, tant les frais et despens seroyentexcessifz. — Voire mais, dist Panurge, si faict il bon avoir quelque visaige de pierre quand on est envahy de ses en- nemys, et ne feust ce que pour demander : « Qui est là bas? » Au regard des frays énormes que dic- tes estre nécessaires, si on lavouloit murer, si Mes- sieurs de la Ville me voulent donner quelque bon pot de vin, je leurs enseigneray une manière bien nouvelle comment ilz les pourront bastir à bon marché- — Comment? dist Pantagruel. — Ne le dictes doncques mie, respondit Panurge, si je vous l'enseigne. « Je voy que les callibistrys des femmes de ce pays sont à meilleur marché que les pierres : d'iceulx fauldroit bastir les murailles en les arrengeant par bonne symmeterye d'architecture, et mettant les plus grans aux premiers rancz, et puis en taluant à 88 LIVRE II, CHAPITRE XV dos d'asne arranger les moyens, et finablement les petitz ; puis faire un beau petit entrelardement à poinctes de diamans, comme la grosse tour de Bourges, de tant de bracquemars enroiddys qui ha- bitent par les braguettes claustrales. Quel diable defferoit telles murailles? Il n'y a métal qui tant resistast aux coups. Et puis que les couillevrines se y vinssent frotter, vous en verriez, par Dieu ! incon- tinent distiller de ce benoistfruict de grosse verolle menu comme pluye. Sec, au nom des diables ! Dadvantaige, la fouldre ne tumberoit jamais dessus : car pourquoy ? ils sont touts benists ou sacrez. — Je n'y voy q'un inconvénient, Ho, ho ! ha, ha, ha ! dist Pantagruel! — Et quel? — C'est que les mousches en sont tant friandes que merveilles, et se y cueilleroyent facillement et y feroient leur or- dure ; et voylà l'ouvrage gasté ! — Mais voicy comment l'on y remediroit : il fauldroit tresbien les etmoucheter avecques belles quehuës de renards, ou bon gros vietz dazes de Provence. Et, à ce propos, je vous veulx dire, nous en allans pour souper, un bel exemple que met Fratcr Lubinus, Ubro De Compotationibus mendicantium : «Au temps que les bestes parloyent, il n'y a pas trois jours, un pauvre lyon, par la forest de Bievre se pourmenant et disant ses menus suffrages, passa par dessoubz un arbre auquel estoit monté un villain charbonnier pour abastre du boys ; lequel, voyant le lyon, lui getta sa coignée et le blessa énorme- PANTAGRUEL 89 ment en une cuisse. Dont le lyon, cloppant, tant courut et tracassa par la forest pour trouver ayde qu'il rencontra un charpentier, lequel voluntiers regarda sa playe, la nettoya le mieulx qu'il peust et l'emplit de mousse^ luy disant qu'il esmouchast bien sa playe, quelesmouschesney feissent ordure, attendant qu'il yroit chercher de l'herbe au char- pentier. Ainsi le lion guery se pourmenoist par la forest, à quelle heure une vieille sempiterneuse ebuschetoit et amassoit du boys par ladicte forest ; laquelle, voyant le lyon venir, tumba de peur à la renverse, en telle faczon que le vent luy renversa robbe, cotte et chemise jusques au dessus des es- paules. Ce que voyant, le lion accourut de pitié veoir si elle s'estoit faict aulcun mal, et, considérant son comment a nom, dist: « O pauvre femme! qui t'a ainsi blessée? » Et, ce disant, aperceut un re- gnard, lequel il apella, disant: «Compère regnard, « hau cza cza, et pour cause. «Quand le regnard fut venu, il luy dict : « Compère, mon amy, l'on a « blessé ceste bonne femme icy entre les jambes « bien villainement, et y a solution de continuité « manifeste ; regarde que la playe est grande de- ce puis le cul jusques au nombril, mesure quatre, « mais bien cinq empans et demy. C'est un coup « de coignie ; je me doubte que la playe soit vieille. « Pourtant, affin que les mousches n'y prennent, « esmouche la bien fort, je t'en prie_, et dedans et « dehors ; tu as bonne quehue et longue ; esmouche, 12 90 LIVRE II, CHAPITRE XV « mon amy, esmouche, je t'en supplye, et ce pen- « dent je vay quérir de la mousse pour y mettre : « car ainsi nous fault il secourir et ayder l'un l'au- « tre. Esmouche fort, ainsi, mon amy, esmouche « bien, car ceste playe veult estre esmouchée sou- « vent; aultrement la personne ne peut estre à son « aise. Or esmouche bien, mon petit compère, es- « mouche ; Dieu t'a bien pourveu de quehue, tu « l'as grande et grosse à l'advenent, esmouche « fort, et ne t'ennuye poinct. Un bon esmouche- u teur qui, en esmouchetant continuellement, es- « mouche de son mouchet par mousches jamais « emousché ne sera. Esmouche, couillaud; es- te mouche, mon petit bedaud: je n'arresteray « gueres. » « Puis va chercher force mousse, et, quand il feut quelque peu loing, il s'escrya, parlant au re- gnard: « Esmouche bien tousjours, compère; es- « mouche, et ne te fasche jamais de bien esmou- « cher, mon petit compère. Je te feray estre à « gaiges esmoucheteur de Don Pietro de Castille. « Esmouche seulement, esmouche, et rien plus. » Le pauvre regnard esmouchoit fort bien et deçà et delà, dedans et dehors ; mais la faulse vieille vesnoit et vessoit puant comme cent diables. Le pauvre regnard estoit bien mal à sonayse, car il ne sçavoit de quel cousté se virer pour évader le parfun des vesses de la vieille; et, ainsi qu'il se touinoit, il veit que au derrière estoit encore* un aultre pertuys. PANTAGRUEL 91 non si grand que celluy qu'il esmouchoit, dont luy venoit ce vent tant puant et infect. « Le lyon finablement retourne, portant de mousse plus que n'en tiendroyent dix et huyt basles, et commença en mettre dedans la playe avecques un baston qu'il apporta; et y en avoit ja bien mys seize basles et demie, et s'esbahyssoit : « Que dia- « ble ! ceste playe est parfonde, il y entreroit de « mousse plus de deux charrettées ! » Mais le regnard l'advisa : « O compère lyon ! mon amy, « je te prie, ne metz icy toute la mousse ; gardes « en quelque peu, car y a encore icy dessoubz un « aultre petit pertuys qui put comme cinq cens « diables. J'en suis empoisonné de l'odeur, tant il « est punays. » Ainsi fauldroit guarder ces mu- railles des mousches et mettre esmoucheteurs à gaiges. » Lors dit Pantagruel: « Comment scez tu que les membres honteux des femmes sont à si bon marché, car en ceste ville il y a force preudes femmes, chas- tes et pucelles. — Et ubi prtnus, dist Panurge. Je vous en diray non oppinion, mais vraye certitude et asseurance. Je ne me vante d'en avoir embourré quatre cens dix et sept despuis que suis en ceste ville, il n'y a que neuf jours ! Mais, à ce matin, j'ai trouvé un bon homme qui, en un bissac tel comme celluy de Esopet, portoit deux petites fil- lettes de l'eage de deux ou troys ans au plus, l'une davant, Paultre derrière. Il me demande l'aulmosne, 92 LIVRE II, CHAPITRE XV mais je luy feis reponce que j'avois beaucoup plus de couillons que de deniers. Et après luy demande : « Bon homme, ces deux fillettes sont elles pucelles ? « — Frère, dist il, il y a deux ans que ainsi je les « porte ; et, au regard de ceste cy devant, laquelle « je voy continuellement, en mon advis elle est « pucelle ; toutesfoys, je n'en vouldrois mettre mon « doigt au feu. Quant est de celle que je porte « derrière, je ne sçay sans faulte rien. » « Vrayement, dist Pantagruel, tu es gentil com- paignon, je te veulx habiller de ma livrée. » Et le feist vestir galantement, selon la mode du temps qui couroit, excepté que Panurge voulut que la braguette de ses chausses fust longue de troys piedz, et quarrée, non ronde, ce que feust faict, et la fai- soit bon veoir. Et disoit souvent que le monde n'a- voit encores cogneu l'émolument et utilité qui est de porter grande braguette, mais le temps leur en- seigneroit quelque jour, comme toutes choses ont esté inventées en temps. « Dieu gard de mal, disoit il, le compaignon a qui la longue braguette a saulvé la vie ! « Dieu gard de mal à qui la longue braguette a vallu pour un jour cent soixante mille et neuf escutz ! « Dieu gard de mal qui par sa longue braguette a saulvé toute une ville de mourir de faim ! Et, par Dieu! je feray un livre De la Commodité des longues braguettes quand j'auray plus de loysir. » PANTAGRUEL 93 De faict, en composa un beau et grand livre avecques les figures,, mais il n'est encores imprimé, que je saiche. CHAPITRE XVI Des Meurs et condictions de Panurge. ravfflibg*- vÇïWf anurge estoit de stature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit le nez un peu aquillin, faict à manche de rasouer, et pour lors estoit de l'eage de trente et cinq ans ou environ, fin à dorer comme une dague de plomb, bien galand homme de sa personne, sinon qu'il estoit quelque peu paillard et subject de nature à une maladie qu'on appeloit en ce temps là Faulte d'argent, c'est doleur non pareille; toutesfoys, il avoit soixante et troys manières d'en trouver tousjours à son besoing, dont la plus hono- rable et la plus commune estoit par façon de larre- cin furtivement faict; malfaisant, pipeur, beuveur, bateur de pavez, ribleur, s'il en estoit à Paris, Au demeurant le meilleur filz du monde, et tousjours machinoit quelque chose contre les ser- geans et contre le guet. A l'une foys, il assembloit trois ou quatre bons 94 LIVRE II, CHAPITRE XVI rustres, les faisoit boire comme templiers sur le soir, après les menoit au dessoubz de Saincte Geneviefve, ou auprès du Colliege de Navarre, et, à l'heure que le guet montoit par là, ce qu'il congnoissoit en mettant son espée sur le pavé et l'aureille auprès, et lors qu'il oyoit son espée bransler, c'estoit signe infallible que le guet estoit prés; à l'heure donc- ques, luy et ses compaignons prenoyent un tombe- reau et luy bailloyent le bransle, le ruant de grande force contre la vallée, et ainsi mettoient tout le pauvre guet par terre comme porcs, puis fuyoyent de l'aultre cousté, car, en moins de deux jours, il sceut toutes les rues^ ruelles et traverses de Paris comme son Dcus det. A l'aultre foys, faisoit en quel- que belle place par où ledict guet debvoit passer une trainnée de pouldre de canon, et, à l'heure que passoit, mettoit le feu dedans, et puis prenoit son passe temps à veoir la bonne grâce qu'ils avoyent en fuyant, pensans que le feu sainct Antoine les tint aux jambes. Et au regard des pauvres maistres es ars, il les persecutoit sur tous aultres. Quand il rencontroit quelcun d'entre eulx par la rue, jamais ne failloit de leur faire quelque mal, maintenant leurs mettant un estronc dedans leurs chaperons à bourlet, main- tenant leur attachant de petites quehuës de regnard ou des aureilles de lièvres par derrière, ou quelque aultre mal. Un jour que l'on avoit assigné à yceulx se trouver en la rue du Feurre, il feist une tartre PANTAGRUEL ^5 borbonnoise composée de force de hailz, de galba- num, de assa-fœtida, de castoreum, d'estroncs tous chaulx, et la destrampit en sanie de bosses chan- creuses, et de fort bon matin engressa et oignit tout le pavé, en sorte que le diable n'y eust pas duré. Et tous ces bonnes gens rendoyent là leurs gorges de- vant tout le monde comme s'ils eussent escorché le regnard, et en mourut dix ou douze de peste qua- torze en feurent ladres, dix et huict en feurent pouacres, et plus de vingt et sept en eurent la ve- rolle. Mais il ne s'en soucioit mie. Et portoit ordinairement un fouet soubz sa robbe, duquel il fouettoit sans remission les paiges qu'il trouvoit portans du vin à leurs maistres, pour les avancer d'aller. En son saye avoit plus de vingt et six petites bougettes et fasques tousjours pleines, l'une d'un petit d'eau de plomb et d'un petit Cous- teau affilé comme l'aguille d'un peletier, dont il couppoit les bourses; l'aultre de aigrest, qu'il gettoit aux yeulx de ceulx qu'il trouvoit ; l'aultre de glate- rons enpenez de petites plumes de oysons ou de chappons, qu'il gettoit sus les robes et bonnetz des bonnes gens, et souvent leur en faisoit de belles cornes, qu'ilz portoyent par toute la ville, aulcunes- foys toute leur vie. Aux femmes aussi, par dessus leurs chapperons, au derrière, aulcunesfoys en mettoit faictz en forme d'un membre d'homme; en l'aultre, un tas de cor- netz tous pleins de pulces et de poux qu'il emprun- 96 LIVRE II, CHAPITRE XVI toit des guenaulx de Sainct-Innocent, et les gettoit avecques belles petites cannes ou plumes dont on escript sur les colletz des plus sucrées damoiselles qu'il trouvoit, et mesmement en l'église, car jamais ne se mettoit au cueur au hault, mais tousjours de- mouroit en la nef entre les femmes, tant à la messe, à vespres, comme au sermon ; en l'auître, force provision de haims et claveaulx, dont il accouploit souvent les hommes et les femmes en compaignies où ilz estoient serrez, et mesmement celles qui por- toyent robbes de tafetas armoisy ; et, à l'heure qu'elles se vouloyent départir, elles rompoyent toutes leurs robbes. En l'auître, un fouzil garny d'esmorche, d'allu- mettes, de pierre à feu, et tout aultre appareil à ce requis. En l'auître, deux ou troys mirouers ardens, dont il faisoit enrager auculnesfoys les hommes et les femmes, et leur faisoit perdre contenence à l'église, car il disoit qu'il n'y avoit q'un antistrophe entre femme folle à la messe et femme molle à la fesse. En l'auître avoit provision de fil et d'agueilles, dont il faisoit mille petites diableries. Une foys, à l'issue du Palays, à kla grand salle, lors que un cordelier disoit la messe de Messieurs, il luy ayda à soy habiller et revestir ; mais en l'acoustrant il luy cousit l'aulbe avec sa robbe et chemise, et puis se retira quand messieurs de la Court vindrent s'asseoir pour ouyr icelle messe. Mais, quand ce fut à Vite, missa est, que le pauvre PANTAGRUEL 97 fraterse voulut devestir son aulbe, il emporta ensem- ble et habit et chemise, qui estoyent bien cousuz ensemble, et se rebrassit jusques aux espaules, mons- trant son callibistris à tout le monde, qui n'estoit pas petit sans doubte. Et le frater tousjours tiroit, mais tant plus se descouvroit il, jusques à ce q'un de messieurs de la Court dist: « Et quoy ! ce beau père nous veut il icy faire l'offrande et baiser son cul? Le feu sainct Antoine le baise ! » Dés lors fut ordonné que les pauvres beaulx pères ne se despouil- leroyent plus devant le monde, mais en leur sacris- tie, mesmement en présence des femmes, car ce leur seroit occasion du péché d'envie. Et le monde demandoit pourquoy est ce que ces fratres avoyent la couille si longue. Ledict Panurge soulut très bien le problème, disant: « Ge que faict les aureilles des asnes si grandes, ce est parce que leurs mères ne leurs mettoyent point de béguin en la teste, comme dict De Alliaco en ses Suppositions. A pareille raison, ce que faict la couille des pauvres beatz pères, c'est qu'ilz ne portent poinct de chausses foncées, et leur pauvre membre s'estend en liberté à bride avallée, et leur va ainsi triballant sur les genoulx, comme font les patenostres aux femmes. Mais la cause pourquoy ilz Tavoient gros à l'equipolent, c'estoit que en ce triballement les humeurs du corps descendent audict membre, car, selon les légistes, agitation et motion continuelle est cause d'atrac- tion. Rabelais. H. 1 3 98 LIVRE II, CHAPITRE XVI hem, il avoit un aultre poche pleine de alun de plume, dont il gettoit dedans le doz des femmes qu'il voyoit les plus acrestées, et lesfaisoit despouil- ler devant tout le monde; les aultres dancer comme jau sur breze, ou bille sur tabour; les aultres cou- rir les rues, et luy après couroit, et à celles qui se despouilloyent, il mettoit sa cappe sur le doz, comme homme courtoys et gracieux. Item, en un aultre, il avoit une petite guedoufle pleine de vieille huile, et, quand il trouvoit ou femme ou homme qui eust quelque belle robbe, il leurs engressoit et guastoit tous les plus beaulx en- droictz soubz le semblant de les toucher et dire : u Voicy de bon drap, voicy bon satin, bon tafetas, Madame. Dieu vous doint ce que vostre noble cueur désire! Voz avez robbe neufve, novel amy; Dieu vous y maintienne ! n Ce disant, leurs mettoit la main sur le collet, ensemble la maie tache y de- mouroit perpétuellement, si énormément engravée en l'ame, en corps et renommée, que le diable ne l'eust poinct ostée; puis à la fin leur disoit : « Ma- dame, donnez vous garde de tumber, car il y a icy un grand et salle trou devant vous. » En un aultre, il avoit tout plein de euphorbe pulvérisé bien subtilement, et là dedans mettoit un mouschenez beau et bien ouvré qu'il avoit desrobé à la belle lingere du Palays en luy oustant un poul dessus son sein, lequel toutesfois il y avoit mis. Et, quand il se trouvoit en compaignie de quelques PANTAGRUEL 99 bonnes dames, il leur mettoit sus le propos de lin- gerie et leur mettoit la main au sein, demandant : « Et cet ouvraige, est-il de Flandre ou de Hay- nault? » Et puis tiroit son mouschenez, disant : « Tenez, tenez, voyez en cy de l'ouvrage; elle est de Foutignan ou de Foutarabie, » et le secouoit bien fort à leur nez, et les faisoit esternuer quatre heures sans repos. Ce pendant il petoit comme un roussin, et les femmes ryoient, luy disans : « Com- ment ! vous petez, Panurge? — Non, foys, disoit il, Madame; mais je accorde au contrepoint de la musicque que vous sonnés du nez. » En Paultre, un daviet, un pellican, un crochet et quelques aultres ferremens, dont il n'y avoit porte ni coffre qu'il ne crochetast. En l'aultre, tout plein de petitz goubeletz, dont il jouoit fort artificiellement, car il avoit les doigtz faictz à la main comme Minerve ou Arachne, et avoit aultresfoys crié le theriacle. Et, quand il chan- geoit un teston ou quelque autre pièce, le chan- geur eust esté plus fin que maistre Mousche si Pa- nurge n'eust faict esvanouyr à chascune foys cinq ou six grands blancs visiblement, apertement, manifestement, sans faire lésion ne blesseure aulcune, dont le changeur n'en eust senty que le vent. IOO LIVRE II, CHAPITRE XVII CHAPITRE XVII Comment Panurge guaingnoyt les pardons et maryoit les vieilles, et des procès qu'il eut à Paris. * n jour, je trouvay Panurge quelque peu escorné et taciturne, et me doub- tay bien qu'il n'avoit denare, dont je luy dys : « Panurge, vous estes ma- lade, à ce que je voys à vostre physionomie, et j'entends le mal : vous avez un fluz de bourse; mais ne vous souciez, j'ay encores six solx et maille que ne virent oncq père nymere, qui ne vous faul- dront non plus que la verolle en vostre nécessité. » A quoy il me respondit : « Et bren pour l'argent ; je n'en auray quelque jour que trop, car j'ay une pierre philosophale qui me attire l'argent des bour- ses, comme l'aymant attire le fer. Mais voulés vous venir gaigner les pardons, dist-il? — Et, par ma foy, je luy respons, je ne suis grand pardonneur en ce monde icy, je ne sçay si je seray en l'aultre. Bien, allons, au nom de Dieu, pour un denier, ny plus ny moins. — Mais, dist-il, prestez-moy donc- ques un denier à l'interest. — Rien, rien, dis-je : je vous le donne de bon cueur. — Grates vobis do- minos, » dist-il. Ainsi allasmes, commenceant à Sainct Gervays, et je gaigne les pardons au premier tronc seule- ment, car je me contente de peu en ces matières; PANTAGRUEL 101 puis disons mes menuz suffrages et oraisons de saincte Brigide ; mais il gaigna à tous les trônez, et tousjours bailloit argent à chascun des pardon- nâmes. De là nous transportasmes à Nostre Dame, à Sainct Jean, à Sainct Antoine, et ainsi des aultres églises où estoit baneque de pardons. De ma part, je n'en gaignoys plus; mais luy, à tous les trônez il baisoit les relicques, et à chascun donnoit. Brief, quand nous feusmes de retour, il me mena boire au cabaret du Chasteau, et me montra dix ou douze de ses bougettes pleines d'argent. A quoy je me seignay, faisant la croix et disant : « Dont avez vous tant recouvert d'argent en si peu de temps? » A quoy il me respondit que il l'avoitprins es bessains des pardons, « car, en leur baillant le premier denier, dist-il, je le mis si souplement que il sembla que feust un grand blanc. Ainsi d'une main je prins douze deniers, voyrebien douze liards ou doubles pour le moins, et de l'aultre trois ou quatre douzains; et ainsi par toutes les églises où nous avons esté. — Voire, mais, dis-je, vous vous dampnez comme une sarpe, et estes larron et sacri- lège. — Ouy bien, dist-il, comme il vous semble, mais il ne me semble, quand à moy, caries pardon- nâmes me le donnent quand ilz me disent en pré- sentant les reliques à baiser : Centuplum accipies, que pour un denier j'en prene cent, car accipies est dict selon la manière des Hébreux, qui usent du futur en lieu de l'impératif, comme vous avez en la 102 LIVRE II, CHAPITRE XVII loy : Diliges Dominum. id est : Dîlige. Ainsi, quand le Pardonnigere me dict : Centuplum accipies, il veut dire: Centuplum accipe ; et ainsi l'expose Rabi Kimy, et RabiAben Ezra, et tous les massoretz, et ibi Bartolus. « Dadvantaige, le pape Sixte me donna quinze cens livres de rente sur son dommaine et thesor ecclé- siastique pour luy avoir gueryune bosse chancreuse qui tant le tourmentoit qu'il en cuida devenir boyteux toute sa vie. Ainsi je me paye par mes mains, car il n'est tel, sur ledict thesor ecclesias- ticque. « Ho mon amy! disoit-il, si tu sçavoys comment je fis mes chous gras de la croysade, tu seroys tout esbahy. Elle me valut plus de six mille fleurins. — Et où diable sont ilz allez? dis-je, car tu n'en as une maille. — Dont ilz estoyent venus, dist il; ilz ne feirent seullemen^ que changer maistre. Mais j'en emploiay bien troys mille à marier non les jeunes filles, car elles ne trouvent que trop marys, mais grandes vieilles sempiterneuses qui n'avoient dentz en gueulle. Considérant, ces bonnes femmes icy ont tresbien employé leur temps en jeunesse, et ont joué du serrecropiere à cul levé à tous venans, jus- ques à ce que on n'en a plus voulu. Et par Dieu ! je les feray saccader encores une foys devant qu'elles meurent. Par ce moyen, à l'une donnois cent fleu- rins, à l'aultre six vingtz, à l'aultre trois cens, selon qu'elles estoient bien infâmes, détestables et abho- PANTAGRUEL lo3 minables, car, d'aultant qu'elles estoyent plus hor-r ribles et exécrables, d'autant il leur failloyt donner dadvantage, aultrement le diable ne les eust voulu biscoter. Incontinent m'enalloys à quelque porteur de coustretz gros et gras, et faisoys moy mesmes le mariage; mais, premier que luymonstrer les vieilles, je luy monstroys les escutz, disant : « Compère, « voicy qui est à toy si tu veulx fretinfretailler un « bon coup. » Dés lors les pauvres hayres bubaial- loient comme vieulx mulletz. Ainsi leur faisoys bien aprester à bancqueter, boire du meilleur, et force espiceries pour mettre les vieilles en ruyt et en cha- leur. Fin de compte, ilz besoingnoyent comme toutes bonnes âmes, sinon que à celles qui estoyent horriblement villaines et defaictes, je leur faisoys mettre un sac sur le visaige. Davantaige, j'en ai perdu beaucoup en procès. — Et quelz procès as- tu peu avoir? disois-je : tu ne as ny terre ny maison. — Mon amy, dist il, les damoyselles de cette ville avoient trouvé par instigation du diable d'enfer une manière de colletz, ou cachecoulx àlahaulte façon, qui leurcachoyent si bien les seins que l'on n'ypou- voit plus mettre la main par dessoubz, car la fente d'iceulx elles avoyentmise par derrière, et estoyent tous cloz par devant, dont les pauvres amans, do- lans, contemplatifz, n'estoyent contens. Un beau jour de mardy, j'en presentay requeste à, la court, me formant partie contre lesdictes damoyselles, et remonstrant les grands interestz que je y pretendois, 104 LIVRE II, CHAPITRE XVII protestant que à mesme raison je feroys couldre la braguette de mes chausses au derrière, si la court n'y donnoit ordre. Somme toute, les damoyselles formèrent syndicat, monstrerent leurs fondemens, et passèrent procuration à défendre leur cause; mais je les poursuivy si vertement que par arrest de la cour fut dict que ces haulx cachecoulx ne seroyent plus portez, sinon qu'il feussent quelque peu fenduz par devant. Mais il me cousta beau- coup. « J'euz un aultre procès bien hord et bien sale contre maistre Fyfy et ses suppostz, à ce qu'ilz n'eussent plus à lire clandestinement de nuyct la Pipe de Bussart ne le Quart de sentences, mais de beau plein jour, et ce, es escholes du Feurre, en face de tous les aultres sophistes, où je fuz condenné es despens pour quelque formalité de la relation du sergent. «Une autre foys, je fourmay complainte à la court contre les mulles des presidens et conseilliers et aultres, tendent à fin que, quand en la basse court du Palays l'on les mettroit à ronger leur frain, lesconseillieres leur feissent de belles baverettes, affin que de leur bave elles ne gastassent le pavé, en sorte que les pages du Palais peussent jouer dessus à beaulx detz ou au reniguebieu à leur ayse, sans y guaster leurs chausses aulx genoulx. Et de ce en euz bel arrest; mais il me couste bon. a Or sommez à ceste heure combien me coustent PANTAGRUEL Io5 les petitz bancquetz que|je fais aux paiges du Palays de jour en jour. — Et à quelle fin? dis-je. — Mon amy, dist il , tu ne as passetemps aulcun en ce monde. J'en ay plus que le Roy, et, si vouloys te raislier avecques moy, nous ferions diables. — Non, non, dis-je, parsainct Adauras! car tu seras une foys pendu. — Et toy, dist il, tu seras une foys enterré : lequel est plus honorablement, ou l'air, ou la terre? Hé ! grosse pécore ! « Ce pendent que ces paiges bancquetoient je garde leurs mulles et couppe à quelc'une l'estriviere du cousté du montouoir, en sorte que elle ne tient que à un fillet. Quand le gros enflé de conseilliez ou aultre, a prins son bransle pour monter sus, ilz tombent tous platz comme porcz devant tout le monde, et aprestent à rire pour plus de cent francs. Mais je me rysencores d'advantage, c'est que, eulx arrivez au logis, ilz font fouetter monsieur dupaige comme seigle vert. Par ainsi, je ne plains poinctce que m'a cousté à les bancqueter. » Fin de compte, il avoit, comme ay dict dessus, soixante et troys manières de recouvrer argent, mais il en avoit deux cens quatorze de le despendre, hors mis la réparation de dessoubz le nez. 14 06 LIVRE II, CHAPITRE XVII! CHAPITRE XVIII Comment un grand clerc de Angleterre vouloit arguer contre Pantagruel, et fut vaincu par Panurge. 5fîlN ces mesmes jours, un sçavant homme l^yP nommé Thaumaste, oyant le bruict et ■*>*#) renommée du sçavoir incomparable de ^Pantagruel, vint du pays de Angle- t_^- - terre en ceste seule intention de veoir Pantagruel et le congnoistre, et esprouver si telestoit son sça- voir comme en estoit la renommée. De faict, arrivé à Paris, se transporta vers l'hostel dudict Panta- gruel, qui estoit logé à l'Hostel Sainct Denys, et pour lors se pourmenoit par le jardin avecques Pa- nurge, philosophant à la mode des peripateticques. De première entrée, tressaillit tout de paour, le voyant si grand et si gros; puis le salua, comme est la façon, courtoysement, luy disant : « Bien vray est il, ce dict Platon, prince des philosophes, que, si l'imaige de science et sapience estoit corporelle et spectable es yeulx des humains, elle exciteroit tout le monde en admiration de soy, carseullement le bruyt d'icelle espendu par l'air, s'il est receu es aureilles des studieux et amateurs d'icelle qu'on nomme philosophes, ne les laisse dormir ny reposer à leur ayse, tant les stimule et embrase de acourir au lieu et veoir la personne en qui est dicte science avoir estably son temple et produyre ses oracles, PANTAGRUEL IO' comme il nous feust manifestement demonstré en la royne de Saba, que vint des limites d'Orient et mer Persicque pour veoir l'ordre de la maison du saige Salomon et ouir sa sapience; en Anacharsis, qui de Scythie alla jusques en Athènes pour veoir Solon; en Pythagoras, qui visita les vaticinateurs memphi- ticques; en Platon, qui visita les mages de Egypte et Architas de Tarente; en Apolonius Tyaneus, qui alla jusques au mont Caucase, passa les Scythes, les Massagettes, les Indiens, navigea le grand fleuve Physon jusques es Brachmanes, pour veoir Hiar- chas, et en Babyloine, Caldée, Médée, Assyrie, Parthie, Syrie, Phœnice, Arabie, Palestine, Alexan- drie, jusques en Ethiopie, pour veoir les gymno- sophistes. « Pareil exemple avons nous de Tite Live, pour lequel veoir et ouyr plusieurs gens studieux vin- drent en Rome des fins limitrophes de France et Hespagne. Je ne me ause recenser au nombre et o/dre de ces gens tant parfaictz; mais bien je veulx estre dict studieux et amateur non seulement des lettres, mais aussi des genslettrez. De faict, ouyant le bruyt de ton sçavoir tant inestimable, ay délaissé pays, parens et maison, et me suis icy transporté, rien ne estimant la longueur du chemin, l'attedia- tion de la mer, la nouveaulté des contrées, pour seulement te veoir et conférer avecques toy d'aul- cuns passages de philosophie, de geomantie et de caballe, desquelz je doubte et ne puis contenter 108 LIVRE II, CHAPITRE XVIII mon esprit, lesquelz, si tu me peulx souldre, je me rens dés à présent ton esclave, moj et toute ma postérité, car aultre don ne ay que assez je esti- masse pour la recompense. « Je les redigeray par escript, et demain le feray sçavoir à tous les gens sçavans de la ville, affin que devant eulx publicquement nous en disputons. « Mais voicy la manière comment j'entens que nous disputerons : je ne veulx disputerpro et contra, comme font ces sotz sophistes de ceste ville et de ailleurs; semblablement, je ne veulx disputer en la manière des academicques par déclamation, ny aussi par nombres, comme faisoit Pythagoras et comme voulut faire Picus Mirandula à Romme ; mais je veulx disputer par signes seulement, sans parler, car les matières sont tant ardues que les parolles humaines ne seroyent suffisantes à les ex- pliquer à mon plaisir. Par ce, il plaira à ta magni- ficence de soy y trouver. Ce sera en la grande salle de Navarre, à sept heures du matin. » Ces parolles achevées, Pantagruel luy dist hono- rablement : « Seigneur, des grâces que Dieu m'a donné, je ne vouldroyes denier à personne en des- partir à mon pouvoir, car tout bien vient de luy, et son plaisir est que soit multiplié, quand on se trouve entre gens dignes et ydoines de recepvoir ceste céleste manne de honeste sçavoir. Au nom- bre desquelz, parceque en ce temps, comme jà bien apperçoy, tu tiens le premier ranc, je te no- PANTAGRUEL IOQ tifie que à toutes heures me trouveras prest de ob- tempérer à une chascune de tes requestes selon mon petit pouvoir, combien que plus de toy je deusse apprendre que toy de moy; mais, comme as protesté, nous conférerons de tes doubtes en- semble, et en chercherons la resolution jusques au fond du puis inespuisable auquel disoit Heraclite estre la vérité cachée. Et loue grandement la ma- nière d'arguer que as proposée : c'est assavoir par signes, sans parler, car, ce faisant, toy et moy nous nous entendrons et serons hors de ces frape- mens de mains que font ces badaulx sophistes, quand on arguë, alors qu'on est au bon de l'argu- ment. Or demain je ne fauldray me trouver au lieu et heure que me as assigné; mais je te prye que entre nous n'y ait débat ny tumulte, et que ne cherchons honeur ny applausement des hommes, mais la vérité seule. » A quoy respondit Thaumaste : « Seigneur, Dieu te maintienne en sa grâce, te remerciant de ce que ta haulte magnificence tant se veult condescendre à ma petite vilité ! Or à Dieu jusques à demain. — A Dieu, » dist Pantagruel. Messieurs, vous qui lisez ce présent escript, ne pensez que jamais gens plus feussent eslevez et transportez en pensée que feurent toute celle nuict tant Thaumaste que Pantagruel, car ledict Thau- maste dist au concierge de l'Hostel de Cluny, au- quel il estoit logé, que de sa vie ne se estoit trouvé MO LIVRE II, CHAPITRE XVIII tant altéré comme il esîoit celle nuict. « Il m'est, disoit il, advis que Pantagruel me tient à la gorge. Donnez ordre que beuvons, je vous prie, et faictes tant que ayons de l'eaue fresche pour me guarga- riser le palat. » De l'aultre cousté, Pantagruel entra en la haulte game, et de toute la nuict ne faisoit que ravasser après : Le livre de Beda, De Numéris et Signis ; Le livre de Plotin, De Inenarrabilibus ; Le livre de Procle, De Magia; Les livres de Artemidore, Hepl 'Ovsipoxpifixwv ; De Anaxagoras, Ilept Hyjj/.euov ; D'Ynarius, ITepl 'Acpaxwv; Les livres de Philistion ; Hipponax, Ilept 'AvsxcpcovrjTtov ; Et un tas d'aultres, tant que Panurge luy dist : « Seigneur, laissez toutes ces pensées, et vous allez coucher, car je vous sens tant esmeu en vostre es- prit que bien tost tomberiez en quelque fièvre éphé- mère par cest excès de pensement. Mais, premier beuvant vingt et cinq ou trente bonnes foys, retirez vous et dormez à vostre aise, car de matin je res- pondray et arguëray contre monsieur l'Anglois; et, au cas que je ne le mette ad metam non loqui, dictes mal de moy. — Voire mes, dist Pantagruel, Panurge, mon amy, il est merveilleusement sçavant; comment luy pourras tu satisfaire ? — Tresbien , respondit Pa- PANTAGRUEL 1 1 I nurge. Je vous prye, n'en parlez plus et m'en laissez faire. Y a il homme tant sçavant que sont les diables? — Non, vrayement, dist Pantagruel, sans grâce divine especiale. — Et toutesfoys, dist Panurge, j'ay argué maintesfoys contre eulx et les ay faictz quinaulx et mis de cul. Par ce, soyez as- seuré de ce glorieux Angloys, que je vous le feray demain chier vinaigre devant tout le monde. » Ainsi passa la nuict Panurge à chopiner avecques les paiges et jouer toutes les aigueillettes de ses chausses à primus et secundus, et à la vergette. Et, quand vint l'heure assignée, il conduysit son maistre Pantagruel au lieu constitué. Et hardiment croyez qu'il n'y eut petit ne grand dedans Paris qu'il ne se trouvast au lieu, pensant : « Ce diable de Pan- tagruel, qui a convaincu tous les resveurs et be- jaunes sophistes, à ceste heure aura son vin, car cest Angloys est un aultre diable de Vauvert. Nous verrons qui en gaignera. » Ainsi, tout le monde assemblé, Thaumaste les attendoit, et, lors que Pantagruel et Panurge arri- vèrent à la salle, tous ces grimaulx, artiens et in- trans, commencèrent frapper des mains, comme est leur badaude coustume. Mais Pantagruel s'escrya à haulte voix, comme si ce eust esté le son d'un double canon, disant : « Paix ! de par le diable, paix! Par Dieu ! coquins, si vous me tabustez icy, je vous couperay la teste à trestous. » A laquelle parolle ilz demourerent tous 112 LIVRE II, CHAPITRE XVIII estonnez comme canes, et ne ausoient seulement tousser, voire eussent-ilz mangé quinze livres de plume , et furent tant altérez de ceste seule voix qu'ils tiroyent la langue demy pied hors la gueulle, comme si Pantagruel leur eust les gorges salées. Lors commença Panurge à parler, disant à l'An- gloys : « Seigneur, es-tu icy venu pour disputer contentieusement de ces propositions que tu as mis, ou bien pour aprendre et en sçavoir la vérité? » A quoy respondit Thaumaste : « Seigneur, aultre chose ne me ameine sinon bon désir de apprendre et sçavoir ce dont j'ay doubté toute ma vie, et n'ay trouvé ny livre, ny homme qui me ayt contenté en la resolution des doubtes que j'ay proposez. Et, au regard de disputer par contention, je ne le veulx faire, aussi est ce chose trop vile, et le laisse à ces maraulx sophistes, lesquelz en leurs disputations ne cherchent vérité, mais contradiction et débat. — Doncques, dist Panurge, si je, qui suis petit disciple de mon maistre monsieur Pantagruel, te contente et satisfays en tout et par tout, ce seroit chose indigne d'en empescher mondict maistre. Par ce, mieulx vauldra qu'il soit cathedrant, ju- geant de noz propos et te contentent au parsus, s'il te semble que je ne aye satisfaict à ton studieux désir. — Vrayement, dist Thaumaste, c'est très- bien dict. Commence doncques. » Or notez que Panurge avoit mis au bout de sa longue braguette un beau floc de soie rouge, DJSCUSS rRE PANURGE ET THAUMASTE, I PANTAGRUEL Il5 blanche, verte et bleue, et dedans avoit mis une belle pomme d'orange. CHAPITRE XIX Comment Panurge feist quinaud l'Angloys, qui arguoit par signe. doncques, tout le monde assistant et escoutant en bonne silence, l'Angloys leva hault en l'air les deux mains sé- parément, clouant toutes les extre- mitez des doigts en forme qu'on nomme en Chi- nonnoys cul de poulie, et frappa de l'une Paultre par les ongles quatre foys, puys les ouvrit, et ainsi à plat de l'une frappa l'aultre en son strident, une foys de rechief les joignant comme dessus, frappa deux foys, et quatre foys de rechief les ouvrant ; puys les remist joinctes et extendues l'une jouxte l'aultre, comme semblant dévotement Dieu prier. Panurge soubdain leva en l'air la main dextre, puys d'icelle mist le poulce dedans la narine d'y- celluy cousté, tenant les quatre doigtz estenduz et serrez par leur ordre en ligne parallelle à la pêne du nez, fermant l'œil gausche entièrement, et guaignant du dextre avecques profonde dépression de la sourcille et paulpiere ; puis la gausche leva hault avecques fort serrement et extension des quatre doigtz et élévation du poulse, et la tenoyt Rabelais. II. 1 5 - 114 LIVRE II, CHAPITRE XIX en ligne directement correspondente à l'assiete de la dextre, avecques distance entre les deux d'une couldée et demye. Cela faict, en pareille forme baissa contre terre l'une et l'aultre main; finable- ment les tint on mylieu, comme visant droict au nez de l'Angloys. « Et si Mercure, » dist l'Angloys. Là, Panurge interrompt, disant : « Vous avez parlé, masque. » Lors feist l'Angloys tel signe : la main gausche toute ouverte il leva hault en l'air, puys ferma on poing les quatre doigts d'ycelle, et le poulce ex- tendu assist suz la pinne du nez. Soubdain après leva la dextre toute ouverte, et toute ouverte la baissa, joignant le poulce on lieu que fermoyt le petit doigt de la gausche, et les quatre doigtz d'ycelle mouvoit lentement en l'air ; puys, au rebours, feist de la dextre ce qu'il avoyt faict de la gausche, et de la gausche ce que avoyt faict de la dextre. Panurge, de ce non estonné, tyra en l'air sa tresmegïste braguette de la gausche, et de la dex- tre en tyra un transon de couste bovine blanche et deux pièces de boys de forme pareille, l'une de ebene noir, l'aultre de bresil incarnat, et les mist entre les doigtz d'ycelle en bonne symmetrie, et, les chocquant ensemble, faisoyt son tel que font les ladres en Bretaigne avecques ieurs clicquettes, mieulx toutesfoys resonnant et plus harmonieux, et de la langue contracte dedans la bouche fre- PANTAGRUEL I I 5 donnoyt joyeusement, tousjours reguardant l'An- Les théologiens, medicins et chirurgiens, pen- sèrent que par ce signe il inferoit l'Angloys estre ladre. Les conseilliez, légistes et decretistes, pen- soient que, ce faisant, il vouloyt conclurre quelque espèce de félicité humaine consister en estât de la- drye, comme jadys maintenoyt le Seigneur. L'Angloys pour ce ne s'effraya, et, levant les deux mains en l'air, les tint en telle forme que les troys maistres doigtz serroyt on poing et passoyt les poulses entre les doigts indice et moyen, et les doigtz auriculaires demouroient en leurs extendues; ainsi les presentoyt à Panurge, puys les acoubla de mode que le poulse dextre touchoyt le gausche, et le doigt petit gausche touchoyt le dextre. A ce, Panurge, sans mot dire, leva les mains et en feist tel signe : de la main gauche il joingnit l'on- gle du doigt indice à l'ongle du poulse, faisant au meillieu de la distance comme une boucle, et de la main dextre serroit tous les doigts au poing, ex- cepté le doigt indice, lequel il mettoit et tiroit souvent par entre les deux aultres susdictes de la main gauche ; puis de la dextre estendoit le doigt indice et le mylieu, les esloignant le mieulx qu'il povoit et les tirans vers Thaumaste ; puis mettoit le poulce de la main gauche sus l'anglet de l'œil gauche, estendant toute la main comme une aesle d'oyseau ou une pinne de poisson, et la meuvant Ilb LIVRE II, CHAPITRE XIX bien mignonnement deczà et delà; autant en fai- soit de la dextre sur l'anglet de l'œil dextre. Thaumaste commençza paslir et trembler, et luy feist tel signe : de la main dextre il frappa du doigt meillieu contre le muscle de la vole qui est au des- soubz le poulce , puis mist le doigt indice de la dextre en pareille boucle de la senestre ; mais il le mist par dessoubz, non par dessus, comme faisoit Panurge. Adoncques Panurge frappe la main Tune contre l'aultre et souffle en paulme ; ce faict, met encores le doigt indice de la dextre en la boucle de la gau- che, le tirant et mettant souvent; puis estendit le menton, regardant intentement Thaumaste. Le monde, qui n'entendoit rien à ces signes, en- tendit bien que en ce il demandoit sans dire mot à Thaumaste : « Que voulez-vous dire là? » De faict, Thaumaste commença suer à grosses gouttes, et sembloit bien un homme qui feust ravy en haulte contemplation. Puis se ad visa et mist tous les ongles de la gauche contre ceulx de la dextre, ouvrant les doigts comme si ce eussent estes demys cercles, et elevoil tant qu'il povoit les mains en ce signe. A quoy Panurge soubdain mist le poulce de la main dextre soubz les mandibules, et le doigt auri- culaire d'icelle en la boucle de la gauche, et en ce poinct faisoit sonner ses dentz bien mélodieusement les basses contre les haultes. Thaumaste, de grand hahan, se leva, mais en se PANTAGRUEL II7 levant fist un gros pet de boulangier, car le bran vint après, et pissa vinaigre bien fort, et puoit comme tous les diables. Les assistans commencèrent se estouper les nez, car il se conchioit de angustie ; puis leva la main dextre, la clouant en telle faczon qu'il assembloit les boutz de tous les doigts en- semble, et la main gauche assist toute pleine sur la poictrine. A quoy Panurge tira sa longue braguette avec- ques son floc, et l'estendit d'une couldée et demie, et la tenoit en l'air de la main gauche, et de la dextre print sa pomme d'orange, et, la gettant en l'air par sept foys, à la huytiesme la cacha au poing de la dextre, la tenant en hault tout coy ; puis com- mença secouer sa belle braguette, la monstrant à Thaumaste. Après cella, Thaumaste commença enfler les deux joues comme un cornemuseur, et souffloit comme se il enfloit une vessie de porc. A quoy Panurge mist un doigt de la gauche ou trou du cul, et de la bouche tiroit l'air comme quand on mange des huytres en escalle ou quand on hume sa soupe; ce faict, ouvre quelque peu de la bouche, et avecques le plat de la main dextre frappoit dessus, faisant en ce un grand son et par- fond, comme s'il venoit de la superficie du dia- phragme par la trachée artère, et le feist par seize foys. Mais Thaumaste souffloit tousjours comme une oye. I I 8 LIVRE II, CHAPITRE XIX Adoncques Panurge mist le doigt indice de la dextre dedans la bouche, le serrant bien fort avec- ques les muscles de la bouche. Puis le tiroit, et, le tirant, faisoit un grand son, comme quand les pe- titz garsons tirent d'un canon de sulz avecques belles rabbes, et le fîst par neuf foys. Alors Thaumaste s'escria : « Ha ! Messieurs, le grand secret ! il y a mis la main jusques au coulde. » Puis tira un poignard qu'il avoit, le tenant par la poincte contre bas. A quoy Panurge print sa longue, braguette et la secouoit tant qu'il povoit contre ses cuisses, puis mist ses deux mains lyez en forme de peigne sur sa teste, tirant la langue tant qu'il povoit et tournant les yeulx en la teste comme une chievre qui meurt. « Ha! j'entens, dist Thaumaste, mais quoy? » faisant tel signe qu'il mettoit le manche de son poi- gnard contre la poictrine, et sur la poincte mettoit le plat de la main en retournant quelque peu le bout des doigts. A quoy Panurge baissa sa teste du cousté gauche et mist le doigt mylieu en l'aureille dextre, eslevant le poulce contre mont; puis croisa les deux bras sur la poictrine, toussant par cinq foys, et à la cin- quiesme frappant du pied droit contre terre ; puis leva le bras gauche, et, serrant tous les doigtz au poing, tenoit le poulse contre le front, frappant de la main dextre par six foys contre la poictrine. PANTAGRUEL II9 Mais Thaumaste, comme non content de ce, mist le poulse de la gauche sur le bout du nez, fer- mant le reste de ladicte main. Dont Panurge mist les deux maistres doigtz à chascun cousté de la bouche, le retirant tant qu'il pouvoit et monstrant toutes ses dentz, et des deux poulses rabaissoit les paulpiers des yeulx bien par- fondement, en faisant assez layde grimace, selon que sembloit es assistans. CHAPITRE XX Comment Thaumaste racompte les vertus et sçavoir de Panurge. I doncques se leva Thaumaste, et, os- tant son bonnet de la teste, remercia ledict Panurge doulcement, puis dist à haulte voix à toute l'assistance : « Seigneurs, à ceste heure puis-je bien dire le mot evangelicque : Et ecce plusquam Salomon hic. Vous avez icy un thesor incomparable en vostre présence : c'est monsieur Pantagruel, duquel la renommée me avoit icy attiré du fin fond de Angleterre pour conférer avecques luy des problèmes insolubles tant de magie, alchymie, de caballe, de geomantie, de astrologie, que de philosophie, lesquelz je avoys en mon esprit. Mais de présent je me courrouce contre la renommée, laquelle me semble estre en- 120 LIVRE II, CHAPITRE XX vieuse contre luy, car elle n'en raporte la miliesme partie de ce que en est par efficace. Vous avez veu comment son seul disciple me a contenté et m'en a plus dict que n'en demandons : d'abundand m'a ouvert et ensemble solu d'aultres doubtes inesti- mables. En quoy je vous puisse asseurer qu'il m'a ouvert le vray puits et abysme de encyclopédie, voire en une sorte que je ne pensoys trouver homme qui en sceust les premiers elemens seulement, c'est quand nous avons disputé par signes, sans dire mot ny demy. Mais à temps je redigeray par escript ce que avons dict et résolu, affin que l'on ne pense que ce ayent esté mocqueries, et le feray im- primer, à ce que chascun y apreigne, comme je ay faict. Dont povez juger ce que eust peu dire le maistre, veu que le disciple a faict telle prouesse, car non est discipulus super magistrum. En tous cas, Dieu soit loué ! et bien humblement vous remercie de l'honneur que nous avez faict à cest acte. Dieu vous le rétribue éternellement ! » Semblables actions de grâces rendit Pantagruel à toute l'assistance, et, de là partant, mena disner Thaumaste avecques luy, et croyez qu'ilz beurent à ventre déboutonné, car en ce temps là on fermoit les ventres à boutons, comme les colletz de pré- sent, jusques à dire : « Dont venez-vous? » Saincte dame ! comment ils tiroyent au chevrotin ! et flac- cons d'aller, et eulx de corner : « Tyre, — baille, — paige, — vin, — boutte, de par le diable ! PANTAGRUEL I 2 I boutte. » Il n'y eut celluy qui ne beust vingt-cinq ou trente muys; et sçavez comment? Sicut terra sine aqua, car il faisoit chault, et dadvantaige se estoyent altérez. Au regard de l'exposition des propositions mises par Thaumaste, et significations des signes des- quelz ils usèrent en disputant, je vous les exposeroys selon la relation d'entre eulx mêmes; mais l'on m'a dit que Thaumaste en feist un grand livre imprimé à Londres, auquel il declaire tout sans rien laisser. Par ce, je m'en déporte pour le présent. CHAPITRE XXI Comment Panurge feut amoureux d'une haulte dame de Paris. anurge commença estre en réputation en la ville de Paris par ceste disputa- tion que il obtint contre l'Angloys, et faisoit dés lors bien valoir sa bra- guette, et la feist au dessus esmoucheter de bro- derie à la romanicque. Et le monde le louoit pu- bliquement, et en feust faicte une. chanson, dont les petitz enfans alloyent à la moustarde, et estoit bien venu en toutes compaignies des dames et da- moiselles, en sorte qu'il devint glorieux, si bien qu'il entreprint venir au dessus d'une des grandes dames de la ville. 16 122 LIVRE II, CHAPITRE XXI De faict, laissant un tas de longs prologues et protestations, que font ordinairement ces dolens contemplatifs amoureux de karesme, lesquelz poinct à la chair ne touchent, luy dict un jour : « Ma dame, ce seroit bien fort utile à toute la republic- que, délectable à vous, honneste à vostre lignée, et à moy nécessaire, que feussiez couverte de ma race ; et le croyez, car l'expérience vous le demons- trera. » La dame, à ceste parolle, le reculla plus de cent lieues, disant : « Meschant fol, vous appartient il me tenir telz propos? A qui pensez- vous parler? Allez, ne vous trouvez jamais devant moy, car, si n'estoit pour un petit, je vous feroys coupper bras et jambes. — Or, distjl, ce me seroit bien tout un d'avoir bras et jambes couppez, en condition que nous fissons, vous et moy, un tran- son de chère lye, jouans des mannequins à basses marches, car (monstrant sa longue braguette) voicy maistre Jean Jeudy qui vous sonneroit une anti- quaille dont vous sentirez jusques à la moelle des os. Il est galland, et vous sçait tant bien trouver les alibitz forains et petits poullains grenez en la ra- touere que, après luy, n'y a que espousseter. » A quoy respondit la dame : « Allez, meschant, allez. Si vous me dictes encores un mot, je appelleray le monde, et vous feray icy assommer de coups. — Ho ! dist il, vous n'estez tant maie que vous dictez, non, ou je suis bien trompé à vostre physionomie : car plustost la terre monteroit es cieulx et les haulx PANTAGRUEL 123 cieulx descendroyent en l'abysme , et tout ordre de nature seroyt parverti, qu'en si grande beaulté et élégance comme la vostre y eust une goutte de fiel ny de malice. L'on dict bien que à grand peine Veit on jamais femme belle Qui aussi ne feust rebelle; mais cella est dict de ces beaultez vulgaires. La vostre est tant excellente, tant singulière, tant ce- leste, que je croy que nature l'a mise en vous comme un paragon pour nous donner entendre combien elle peut faire quand elle veult employer toute sa puissance et tout son sçavoir. Ce n'est que miel, ce n'est que sucre, ce n'est que manne ce- leste, de tout ce qu'est en vous. C'estoit à vous à qui Paris debvoit adjuger la pomme d'or, non à Venus, non, ny à Juno, ny à Minerve, car oncques n'y eut tant de magnificence en Juno, tant de pru- dence en Minerve, tant de élégance en Venus, comme y a en vous. O dieux et déesses célestes ! que heureux sera celluy à qui ferez celle grâce de ceste cy accoller, de la baiser et de frotter son lart avecques elle ! Par Dieu ! ce sera moy, je le voy bien, car desja elle me ayme tout à plein; je le congnoys et suis à ce prédestiné des phées. Donc- ques, pour gaigner temps, boutte, poussenjam- bions. » Et la vouloit embrasser; mais elle fist semblant de se mettre à la fenestre pour appeller les voisins 124 LIVRE II, CHAPITRE XXI à la force. Adoncques sortit Panurge bien tost, et lui dist en fuyant : « Ma dame, attendez moy icy; je les voys quérir moy mesme, n'en prenez la poine. » Ainsi s'en alla, sans grandement se sou- cier du reffus qu'il avoit eu, et n'en fist oncques pire chiere. Au lendemain, il se trouva à Teglise à l'heure qu'elle alloit à la messe. A l'entrée lui bailla de l'eau beniste, se enclynant parfondement devant elle : après se agenouilla auprès de elle familiaire- ment, et luy dist : « Madame, saichez que je suis tant amoureux de vous que je n'en peuz ny pisser ny fianter; je ne sçay comment l'entendez. S'il m'en advenoit quelque mal, que enseroit il? — Allez, dist elle, allez, je ne m'en soucie ; laissez moy icy prier Dieu. — Mais, dist il, equivocquez sur « A Beaumont le Viconte ». — Je ne sçauroys, dist elle. — C'est, dit il, « A beau con le vit monte ». Et sur cella priez Dieu qu'il me doint ce que vostre noble cueur désire, et me donnez ces patenostres par grâce. — Tenez, dist elle, et ne me tabustez plus. » Ce dict, luy vouloit tirer ses patenostres, qui estoyent de cestrin avecques grosses marques d'or; mais Panurge promptement tira un de ses cousteaux, et les couppa tresbien, et les emporta à la fryperie, luy disant : « Voulez-vous mon Cous- teau? — Non, non, dist elle. — Mais, dist-il, à propos, il est bien à vostre commandement, corps et biens, trippes et boyaulx. » PANTAGRUEL 125 Ce pendent la dame n'estoit fort contente de ses patenostres, car c'estoit une de ses contenences à l'église; et. pensoit : « Ce bon bavart icy est quel- que esventé, homme d'estrange pays ; je ne recou- vreray jamais mes patenostres. Que m'en dira mon mary ? Il se courroucera à moy, mais je luy diray que un larron me les a couppés dedans l'église, ce que il croira facillement, voyant encores le bout du ruban à ma ceincture. » Après diner, Panurge l'alla veoir, portant en sa manche une grande bourse pleine d'escuzdu Palais et de gettons, et luy commença dire : « Lequel des deux ayme plus l'autre, ou vous moy, ou moy vous? » A quoy elle respondit : « Quant est de moy, je ne vous hays poinct, car, comme Dieu le commande, je ayme tout le monde. — Mais, à propos, dist il, n'estez vous amou- reuse de moy? — Je vous ay, distelle, ja dict tant de foys que vous ne me tenissiez plus telles pa- rolles ; si vous m'en parlez encores, je vous mons- treray que ce n'est à moy à qui vous debvez ainsi parler de deshonneur. Partez d'icy, et me rendez mes patenostres, à ce que mon mary ne me les de- mande. — Comment, dist il, Madame, voz pate- nostres? Non feray, par mon sergent! Mais je vous en veux bien donner d'aultres. En aymerez vous mieulx d'or bien esmaillé en forme de grosses sphères, ou de beaulxlacz d'amours, ou bien toutes massifves comme gros lingotz ? ou si en voulez de I2Ô LIVRE II, CHAPITRE XXI ebene, ou de gros hyacinthes, de gros grenatz tail- lez avecques les marches de fines turquoyses, ou de beaulx topazes marchez de fins saphiz, ou de beaulx balays à tout grosses marches de dyamans à vingt et huyt quarres ? Non, non, c'est trop peu. J'en sçay un beau chapelet de fines esmeraudes marchées de ambre gris, coscoté, et à la boucle un union per- sicque gros comme une pomme d'orange ; elles ne coustent que vingt et cinq mille ducatz : je vous en veulx faire un présent, car j'en ay du content. » Et de ce disoit, faisant sonner ses gettons comme si se feussent escutz au soleil. « Voulés vous une pièce de veloux violet cramoysi tainct en grene, une pièce de satin broché ou bien cramoysi? Vou- lez vous chaisnes, doreures, templettes, bagues? Il ne fault que dire ouy. Jusques à cinquante mille ducatz, ce ne m'est rien cela. » Par la vertus desquelles parolles il luy faisoit ve- nir l'eau à la bouche ; mais elle luy dict: « Non, je vous remercie; je ne veulx rien de vous. — Par Dieu ! dist il, si veulx bien moy de vous ; mais c'est chose qui ne vous coustera rien, et n'en aurez rien moins. Tenez (montrant sa longue braguette), voicy maistre Jan Chouart qui demande logis. » Et après la vouloit accoller; mais elle commença à s'escrier, toutesfoys non trop hault. Adoncques Panurge tourna son faulx visaige et lui dist : « Vous ne voulez doncques aultrement me laisser un peu faire ? Bren pour vous ! Il ne vous appartient tant PANTAGRUEL I 2 de bien ny de honneur, mais, par Dieu ! je vous feray chevaucher aux chiens. » Et, cedict, s'en fouit le grand pas, de peur des coups, Iesquelz il crai- gnoit naturellement. CHAPITRE XXII. Comment Panurge feist un tour à la dame parisianne, qui ne fut poinct à son adventage. r notez que le lendemain estoit la grande feste du sacre, à laquelle toutes les femmes se mettent en leur triumphe de habillemens; et pour ce jour ladicte dame s'estoit vestue d'une tresbelle robbe de satin cramoysi et d'une cotte de veloux blanc bien pré- cieux. Le jour de la Vigile, Panurge chercha tant d'un cousté et d'aultre qu'il trouva une lycisque orgoose, en laquelle il lya avecques sa ceincture, et la mena en sa chambre, et la nourrist tresbien cedict jour et toute la nuyct. Au matin la tua, et en prit ce que sçavent les geomantiens gregoys, et le mist en pièces le plus menu qu'il peut, et les em- porta bien cachées, et alla où la dame devoit aller pour suyvre la procession, comme est de coustume à ladicte feste. Et, alors qu'elle entra, Panurge luy donna de l'eaue beniste, bien courtoisement la sa- luant, et, quelque peu de temps après qu'elle eut 128 LIVRE II, CHAPITRE XXII dict ses menuz suffrages, il se va joindre à elle en son banc, et luy bailla un rondeau par escript en la forme que s'ensuyt : RONDEAU Pour ceste foys que à vous, dame tresbelle, Mon cas disoys, par trop feustes rebelle De me chasser sans espoir de retour, Veu que à vous oncq ne feis austère tour En dict ny faict, en soubson ny libelle. Si tant à vous desplaisoit ma querelle, Vous pouviez par vous, sans maquerelle, Me dire : « Amy, partez d'icy entour Pour ceste foys. » Tort ne vous fays, si mon cueur vous decelle, En remonstrant comme Tard f estincelle De la beaulté que couvre vostre atour : Car rien n'y quiers, sinon qu'en vostre tour Me faciez dehait la combrecelle Pour ceste foys. Et ainsi qu'elle ouvrit le papier pour veoir que c'estoit, Panurge promptement sema la drogue qu'il avoit sur elle en divers lieux, et mesmement au replis de ses manches et de sa robbe, puis luy dist : « Ma dame, les pauvres amans ne sont tous- jours à leur aise. Quant est de moy, j'espère que les maies nuictz, les travaulx et ennuitz esquelz me tient l'amour de vous me seront en déduction de autant des poines de purgatoire. A tout le moins PANTAGRUEL I 2< priez Dieu qu'il me doint en mon mal patience. » Panurge n'eut achevé ce mot que tous les chiens qui estoient en l'église acoururent à ceste dame, pour l'odeur des drogues que il avoit espandu sur elle. Petitz et grands, gros et menuz, tous y ve- noyent tiransle membre, et la sentens, etpissanspar tout sur elle. C'estoyt la plus grande villanie du monde. Panurge les chassa quelque peu, puis d'elle print congé, et se retira en quelque chappelle pour veoir le deduyt, car ces villains chiens compissoyent tous ses habillemens, tant que un grand ievrier luy pissa sur la teste, les aultres aux manches, les aultres à la croppe; les petitz pissoient sur ses patins: en sorte que toutes les femmes de là autour avoyent beaucoup affaire à la saulver. Et Panurge de rire, et dist à quelc'un des seigneurs de la ville : « Je croy que ceste dame là est en chaleur, ou bien que quelque lévrier l'a couverte fraischement. » Et quand il veid que tous les chiens grondoyent bien à l'entour de elle, comme ilz font autour d'une chienne chaulde, partit de là et alla quérir Panta- gruel. Par toutes les rues où il trouvoit chiens, il leur bailloit un coup de pied, disant : « Ne yrez vous pas avec voz compaignons aux nopces ? De- vant, devant, de par le diable ! devant ! » Et, arrivé au logis, dist à Pantagruel: « Maistre, je vous prye, venez veoir tous les chiens du pays qui sont assem- blés à l'entour d'une dame, la plus belle de ceste ville, et la veulent jocqueter. » A quoy voluntiers Rabelais. II. i 7 l3o LIVRE II, CHAPITRE XXII consentit Pantagruel, et veit le mystère, lequel il trouva fort beau et nouveau. Mais le bon feut à la procession, en laquelle furent veuz'plus de six cens mille et quatorze chiens à l'entour d'elle, lesquelz luy faisoient mille hayres; et, par tout où elle passoit, les chiens frays venuz la suyvoyent à la trasse, pissans par le chemin où ses robbes avoyent touché. Tout le monde se arestoit à ce spectacle, consi- dérant les contenences de ces chiens, qui luy mon- toyent jusques au col, et luy gasterent tous ses beaulx acoustremens, à quoy ne sceust trouver aul- cun remède, sinon soy retirer en son hostel. Et chiens d'aller après, et elle de se cacher, et cham- berieres de rire. Quand elle feut entrée en sa maison et fermé la porte après elle, tous les chiens y acouroyent de demye lieue, et compisserent si bien la porte de sa maison qu'ils y feirent un ruysseau de leurs urines auquel les cannes eussent bien nagé; et c'est celluy ruysseau qui de présent passe à Sainct-Victor, auquel Guobelin tainct l'escarlatte, pour la vertu specificque de ses pisse-chiens, comme jadis pres- cha publicquement nostre maistre Doribus. Ainsi vous aist Dieu. Un moulin y eust peu mouldre, non tant toutesfoys que ceulx du Bazacle à Thoulouse. PANTAGRUEL . l3 CHAPITRE XXIII Comment Pantagruel partit de Paris, ouyant nouvelles que les Dipsodes envahyssoient le pays des Amau- rotes, et la cause pourquoy les lieues sont tant pe- tites en France. eu de temps après, Pantagruel ouyt nouvelles que son père Gargantua avoit esté translaté au pays des Phées par Morgue, comme feut jadis Ogier et Artus, ensemble que, le bruyt de sa translation entendu, les Dipsodes estoyent yssus de leurs li- mites et avoyent gasté un grand pays de Utopie, et tenoyent pour lors, la grande ville des Amau- rotes assiégée. Dont partit de Paris sans dire à Dieu à nulluy, car l'affaire requeroit diligence, et vint à Rouen. Or, en cheminant, voyant Pantagruel que les lieues de France estoient petites par trop au regard des aultres pays, en demanda la cause et raison à Panurge, lequel *luy dist une histoire que mectMa- rotus du Lac, monachus, es Gestes des Kois de Ca- narre, disant que, «d'ancienneté, les pays n'estoyent distinctz par lieues, miliaires, stades ny parasanges, jusques à ce que le roy Pharamond les distingua, ce que feut faict en la manière que s'ensuyt. Car il print dedans Paris cent beaulx jeunes et gallans compaignons bien délibérez et cent belles garses J 32 LIVRE II, CHAPITRE XXIII picardes, et les feist bien traicter et bien penser par huyt jours, puis les appella, et à chascun bailla sa garse avecques force argent pour les despens, leur faisant commandement qu'ilz allassent en divers lieux par cy et par là, et, à tous les passages qu'ilz biscoteroyent leurs garses, que ilz missent une pierre, et ce seroit une lieue. Ainsi les compaignons joyeusement partirent, et, pour ce qu'ilz estoient frays et de séjour, ilz fanfreluchoient à chasque bout de champ. Et voylà pourquoy les lieues de France sont tant petites. Mais, quand ilz eurent long chemin parfaict, et estoient ja las comme pauvres diables, et n'y avoit plus d'olif en ly caleil, ilz nebclinoient si souvent, et secontentoyent hjen, j'entends quand aux hommes , de quelque mes- chante et paillarde foys le jour. Et voyla qui faict les lieues de Bretaigne,de Lanes, d'Allemaigne, et aultre pays plus esloignez, si grandes. Les aultres mettent d'aultres raisons, mais celle-là me semble la meilleure. » Aquoy consentit voluntiers Pantagruel. Partans de Rouen, arrivèrent à Hommefleur, où se mirent sur mer Pantagruel, Panurge, Epistemon, Eusthenes et Carpalim. Auquel lieu, attendans le vent propice et calfretant leur nef, receut d'une dame de Paris, laquelle il avoit entretenu bonne espace de temps, unes lettres inscriptes au dessus : Au plus aymé des belles et moins loyal des preux , P. N. T. G. R. L. PANTAGRUEL i33 CHAPITRE XXIV Lettres que un messagier aporta à Pantagruel d'une dame de Paris, et Vexposition d'un mot escript en un anneau d'or. uand Pantagruel eut leue l'inscription, il feut bien esbahy, et, demandant au- dict messagier le nom de celle qui Pavoit envoyé, ouvrit les lettres, et rien ne trouva dedans escript, mais seulement un anneau d'or avecques un diament en table. Lors appella Panurge et luy monstra le cas. A quoy Pa- nurge luy dist que la feuille de papier estoit es- cripte; mais c'estoit par telle subtilité que l'on n'y veoit poinct d'escripture."Et, pour le sçavoir, la mist auprès du feu pourd veoir si l'escripture estoit faicte avec du sel ammoniac destrempé en eau; puis la mist dedans l'eau pour sçavoir si la lettre estoit escripte du suc de tithymalle. Puis la monstra à la chandelle, si elle estoit poinct escripte du jus de oignons blans; puis en frotta une partie d'huille de noix, pour veoir si elle estoit poinct escripte de lexif de figuier; puis en frotta une part de laict de femme allaictant sa fille première née, pour veoir si elle estoit poinct es- cripte de sang de rubettes; puis en frotta un coing de cendres d'un nie de arondelles, pour veoir si I 34 LIVRE II, CHAPITRE XXIV elle estoit escripte de rousée qu'on trouve dedans les pommes de Alicacabut. Puis en frotta un aultre bout de la sanie des au- reilles, pour veoir si elle estoit escripte de fiel de corbeau; puis les trempa en vinaigre, pour veoir si elle estoit escripte de laict de espurge; puis les graissa d'axunge de souris chauves, pour veoir si elle estoit escripte avec sperme de baleine, qu'on appelle ambre gris; puis la mist tout doulcement dedans un bassin d'eau fresche, et soubdain la tira, pour veoir si elle estoit escripte avecques alum de plume. Et, voyant qu'il n'y cognoissoit rien, appela le messagier, et luy demanda : « Compaing, la dame qui t'a icy envoyé t'a elle poinct baillé de baston pour apporter ? » pensant que feust la finesse que mect Aule Gelle. Et le messagier luy respondit : « Non, Monsieur. » Adoncques Panurge luy vou- lut faire raire les cheveulx, pour sçavoir si la dame avoit faict escripre avecques fort moret sur sa teste rase ce qu'elle vouloit mander; mais, voyant que ses cheveulx estoyent fort grands, il désista, consi- dérant que en si peu de temps ses cheveulx n'eus- sent creuz si longs. Alors dist à Pantagruel : « Maistre, par les ver- tus Dieu ! je n'y sçaurois que faire ny dire. Je ay employé, pour cognoistre si rien y ha icy escript, une partie de ce que en met messere Francesco di Nianto le Thuscan, qui a escript la manière de lire les lettres non apparentes, et ce que escript Zoroas- PANTAGRUEL I 3 5 ter, Péri Grammaton acriton, et Calphurnius Bas- sus, De literis illegibilibus ; mais je n'y voy rien, et croy qu'il n'y a aultre chose que l'anneau. Or le voyons. Lors, le regardant, trouvèrent escript par de- dans en hébrieu : Lamah hazabthani, dont appe- lèrent Epistemon, luy demandant que c'estoit à dire. A quoy respondit que c'estoyent motz he- braïcques signifîans : « Pourquoy me as tu laissée ? » Dont soubdain replicqua Panurge : « J'entens le cas; voyez vous ce dyamant ? c'est un dyamant faulx. Telle est donc l'exposition de ce que veult dire la dame : « Dy, amant faulx, pourquoy me as « tu laissée ? » Laquelle exposition entendit Panta- gruel incontinent, et luy souvint comment à son départir n'avoit dict à Dieu à la dame, et s'en con- tristoit, et voluntiers fust retourné à Paris pour faire sa paix avecques elle. Mais Espitemon luy reduyt à mémoire le dépar- tement de Eneas d'avecques Dido, et le dict de HeraclidesTarentin, que, la navire restant à l'ancre, quand la nécessité presse il fault coupperla chorde plus tost que perdre temps à la deslier, et qu'il debvoit laisser tous pensemens pour survenir à la ville de sa nativité, qui estoit en dangier. De faict, une heure après se leva le vent nommé nord- nord -west, auquel ilz donnèrent pleines voilles, et prindrent la haulte mer, et en briefs jours, passans par Porto Sancto et par Medere, 1 36 LIVRE II, CHAPITRE XXIV firent scalle es isles de Canarre. Delàpartans, pas- sèrent par cap Blanco, par Senege, par cap Virido, par Gambre, par Sagres, par Melli, par le cap de Bona Sperantza, et firent scalle au royaulme de Melinde. De là partans, feirent voille auvent de la Transmontane, passans par Meden, par Uti, par Udem, par Gelasim, par les isles des Phées, et jouxte le royaulme de Achorie; finablement arri- vèrent au port de Utopie , distant de la ville des Amaurotes par troys lieues et quelque peu davantaige . Quand ilz feurent en terre quelque peu refrai- chiz, Pantagruel dist : « Enfans, la ville n'est loing d'icy; davant que marcher oultre, il seroit bon déli- bérer de ce qu'est à faire, affin que ne semblons es Athéniens, qui ne consultoient jamais sinon après le cas faict. Estes vous délibérez de vivre et mou- rir avecques moy ? — Seigneur, ouy, dirent ilz tous; tenez-vous asseuré de nous comme de voz doigtz propres. — Or, dist il, il n'y a qu'un poinct que tienne mon esperit suspend et doubteux : c'est que je ne sçay en quel ordre ny en quel nombre sont les ennemis qui tiennent la ville assiégée , car, quand je le sçauroys, je m'y en iroys en plus grande asseurance. Par ce, advisons ensemble du moyen comment nous le pourrons sçavoir. » A quoy tous ensemble dirent : « Laissez nous y aller veoir, et nous attendez icy, car pour tout le jourd'huy nous vous en apporterons nouvelles certaines. — Je, dist Panurge, entreprens de entrer en PANTAGRUEL iZ'] leur camp par le meillieu des guardes et du guet, et bancqueter avec eulx et bragmader à leurs des- pens, sans estre congneu de nully; visiter l'artille- rie, les tentes de tous les capitaines, et me prélasser par les bandes, sans jamais estre descouvert. Le diable ne me affineroit pas, car je suis de la lignée de Zopyre. — Je, dist Epistemon, sçay tous les stratagemates et prouesses des vaillans capitaines et champions du temps passé et toutes les ruses et finesses de disci- pline militaire; je iray, et, encore que feusse des- couvert et décelé, j'eschapperay en leur faisant croire de vous tout ce que me plaira, car suis de la lignée de Sinon. — Je, dist Eusthenes , entreray par à travers leurs tranchées, maulgré le guet et tous les gardes, car je leur passeray sur le ventre et leur rompray bras et jambes , et feussent ilz aussi fors que le diable, car je suis de la lignée de Hercules. — Je, dist Carpalim, y entreray si les oiseaulx y entrent, car j'ay le corps tant allaigre que je au- ray saulté leurs tranchées et percé oultre tout leur camp davant qu'ilz me ayent apperceu; et ne crains ny traict, ny flesche, ny cheval, tant soit le- gier, et feust-ce Pégase de Perseus ou Pacolet, que devant eulx je n'eschappe gaillard et sauf. J'entreprens de marcher sur les espiz de bled, sur l'herbe des prez, sans qu'elle fléchisse dessoubz moy, car je suis de la lignée de Camille Amazone. » 18 I 38 LIVRE II, CHAPITRE XXV CHAPITRE XXV Comment Panurge, Carpalim, Eusthenes, Epistemon, compagnons de Pantagruel, desconfirent six cens soixante chevaliers bien subtilement. insi qu'il disoit cela, ilz adviserent six cens soixante chevaliers , montez à l'advantage sus chevaulx legiers, qui accouroyent là veoir quelle navire c'estoit qui estoit de nouveau abordée au port, et couroyent à bride avallée pour les prendre s'ilz eussent peu. Lors dist Pantagruel : « Enfans, retirez vous en la navire ; voyez cy de noz ennemis qui accourent, mais je vous les tueray icy comme bestes, et feus- sent ilz dix foys autant. Cependant retirez vous, et en prenez vostre passetemps. » Adonc respondit Panurge : « Non, Seigneur, il n'est de raison que ainsi faciez ; mais, au contraire, retirez vous en la navire, et vous et les aultres, car tout seul les des- confiray icy ; mais y ne fauldra pas tarder. Avancez vous. » A quoy dirent les aultres : « C'est bien dict, Seigneur, retirez vous, et nous ayderons icy à Panurge, et vous congnoistrez que nous sçavons faire. » Adonc Pantagruel dist : « Or je le veulx bien; mais, au cas que feussiez plus foybles, je ne vous fauldray. » Alors Panurge tira deux grandes cordes de la nef PANTAGRUEL l 3<) et les atacha au tour qui estoit sur le tillac, et les mist en terre, et en fist un long circuyt, l'un plus loing, l'aultre dedans cestuy là, et dist à Episte- mon : « Entrez dedans la navire, et, quand je vous sonneray, tournez le tour sus le tillac dilïgen- tement en ramenant à vous ces deux chordes. » Puis dist à Eusthenes et à Carpalim : « Enfans, attendez icy, et vous offrez es ennemys franche- ment, et obtempérez à eux, et faictes semblant de vous rendre ; mais advisez que ne entrez au cerne de ces chordes : retirez vous tousjours hors. » Et incontinent entra dedans la navire, et print un fais de paille et une botte de pouldre de canon, et es- pandit par le cerne des chordes, et avec une mi- graine de feu se tint auprès. Soubdain arrivèrent à grande force les chevaliers, et les premiers chocquerent jusques auprès de la navire; et parce que le rivage glissoit, tumberent eux et leurs chevaulx jusques au nombre de qua- rante et quatre. Quoy voyans, les aultres appro- chèrent, pensans que on leur eust résisté à l'arrivée. Mais Panurge leur dist : « Messieurs, je croy que vous soyez faict mal ; pardonnez le nous, car ce n'est de nous, mais c'est de la lubricité de l'eau de mer, qui est tousjours unctueuse. Nous nous rendons à vostre bon plaisir. » Autant en dirent ses deux compaignons, et Epistemon, qui estoit sur le tillact. Cependent Panurge s'esloignoit, et, voyant que 140 LIVRE II, CHAPITRE XXV tous estoyent dedans le cerne des chordes et que ses deux compaignons s'en estoyent esloignez, fai- sans place à tous ces chevaliers quiàfoulle alloyent pour veoir la nef et qui estoit dedans, soubdain crya à Epistemon : « Tire ! tire ! » Lors Epistemon commença tirer au tour, et les deux chordes se empestrerent entre les chevauLx, et les ruoyent par terre bien aysement avecques les chevaucheurs. Mais eulx, ce voyant, tirèrent à l'espée, et les vou- loyent desfaire, dont Panurge met le feu en la trainée et les fist touts là brusler comme âmes dan- nées. Hommes et chevaulx, nul n'en eschappa, ex- cepté un qui estoit monté sur un cheval turcq, qui le gaigna à fouyr; mais, quand Carpalim l'apper- ceut, il courut après en telle hastiveté et allaigresse qui le attrapa en moins de cent pas, et, saultant sur la crouppe de son cheval, l'embrassa par der- rière et l'amena à la navire. Ceste deffaicte parachevée, Pantagruel feut bien joyeux, et loua merveilleusement l'industrie de ses compaignons, et les fist refraichir et bien repaistre sur le rivaige joyeusement, et boire d'autant le ventre contre terre, et leur prisonnier avecques eulx familiairement, sinon que le pauvre diable n'estoit point asseuré que Pantagruel ne le devorast tout entier, ce qu'il eust faict, tant avoit la gorge large, aussi facillement que feriez un grain de dragée, et ne luy eust monté en sa bouche en plus qu'un grain de millet en la gueulle d'un asne. PANTAGRUEL 141 CHAPITRE XXVI Comment Pantagruel et ses compaignons estoient fâchez de manger de la chair salée, et comme Carpalim alla chasser pour avoir de la venaison. insi comme ilz bancquetoyent, Car- palim dist: «Et ventre sainct Quenet! ne mangerons nous jamais de venaison ? Ceste chair sallée me altère tout. Je vous voys apporter icy une cuysse de ces chevaulx que avons faict brusler : elle sera assez bien rostie. » Tout ainsi qu'il se levoit pour ce faire, apperceut à l'orée du boys un beau grand chevreul qui estoit yssu du fort, voyant le feu de Panurge, à mon advis. Incontinent courut après de telle roiddeur qu'il sembloit que feust un carreau d'arba- leste, et l'attrapa en un moment; et en courant print de ses mains en l'air : Quatre grandes otardes, Sept bitars, Vingt et six perdrys grises, Trente et deux rouges, Seize faisans, Neuf beccasses, Dix et neuf hérons, Trente et deux pigeons ramiers; et tua de ses pieds dix ou douze, que levraulx, que lapins, qui ja estoyent hors de paige; 142 LIVRE II, CHAPITRE XXVI Dixhuyt rasles parez ensemble, Quinze sanglerons, Deux blereaux, Troys grands renards. Frappant doncques le chevreul de son malcus à travers la teste, le tua, et, l'apportant, recueillit ses levraulx, rasles et sanglerons; et, de tant loing que peust estre ouy, s'escria, disant : « Panurge, mon amy, vinaigre ! vinaigre ! » Dont pensoit le bon Pantagruel que le cueur luy fist mal , et commanda qu'on luy apprestast du vinaigre. Mais Panurge entendit bien qu'il y avoit levrault au croc; de faict, monstra au noble Pantagruel comment il portoit à son col un beau chevreul , et toute sa ceincture brodée de levraulx. Soubdain Epistemon fist , au nom des neuf Muses, neuf belles broches de boys à l'anticque; Eusthenes aydoit à escorcher, et Panurge mist deux selles d'armes des chevaliers en tel ordre qu'elles servirent de landiers; et firent roustisseur leur pri- sonnier, et au feu où brusloyent les chevaliers firent roustir leur venaison. Et après, grand chère à force vinaigre! au diable l'un qui se faignoit : c'estoit triumphe de les veoir bauffrer. Lors dist Pantagruel : « Pleust à Dieu que chas- cun de vous eust deux paires de sonnettes de sacre au menton, et que je eusse au mien les grosses horologes de Renés, de Poictiers, de Tours et de Cambray, pour veoir l'aubade que nous donnerions PANTAGRUEL 1 43 au remuement de noz badigoinces ! — Mais, dist Panurge, ilvault mieulx penser de nostre affaire un peu et par quel moyen nous pourrons venir au dessus de noz ennemys. — C'est bien advisé, » dist Pantagruel. Pourtant demanda à leur prison- nier : « Mon amy, dys nous icy la vérité, et ne nous mens en rien, si tu ne veulx estre escorché tout vif, car c'est moy qui mange les petiz enfans. Conte nous entièrement Tordre, le nombre et la forteresse de l'armée. » A quoy respondit le prisonnier : « Seigneur, sa- chez pour la vérité que en l'armée sont troys cens geans tous armez de pierre de taille, grands à mer- veilles, toutesfoys non tant du tout que vous, ex- cepté un qui est leur chef et à nom Loupgarou, et est tout armé d'enclumes cyclopicques ; cent soixante et troys mille piétons tous armés de peaulx de lutins, gens fortz et courageux; unze mille quatre cens hommes d'armes; troys mille six cens doubles ca- nons, et d'espingarderie sans nombre; quatre vingtz quatorze mille pionniers; cent cinquante mille pu- tains, belles comme déesses. — Voyla pour moy, dist Panurge. — Dont les aulcunes sont Amazones, les aultres Lyonnoyses, les aultres Parisiannes, Tou- rangelles , Angevines , Poictevines , Normandes , Allemandes; de tous pays et toutes langues y en a. — Voire mais,. dist Pantagruel, le roy y est-il? — Ouy, Sire, dist le prisonnier; il y est en personne, et nous le nommons Anarche, roy des Dypsodes, 144 LIVRE II, CHAPITRE XXVI qui vault autant à dire comme gens altérez, car vous ne veistes oncques gens tant altérez ny beu- vans plus voluntiers; et a sa tente- en la garde des geans. — C'est assez , dist Pantagruel. Sus , enfans , estez vous délibérez d'y venir avecques moy? » A quoy respondit Panurge : « Dieu confonde qui vous laissera! J'ay ja pensé comment je vous les rendray touts mors comme porcs, qu'il n'en eschap- pera. Au diable le jarret! Mais je me soucie quel- que peu d'un cas. — Et qu'est ce? dist Pantagruel. — C'est, dist Panurge, comment je pourray avanger à braquemarder toutes les putains qui y sont en ceste aprés-disnée, qu'il n'en eschappe pas une que je ne taboure en forme commune. — Ha, ha, ha! » dist Pantagruel. Et Carpalim dist : « Au diable de Biterne ! Par Dieu! j'en embourreray quelque une. — Et je, dist Eusthenes, quoy ! qui ne dressay oncques puis que bougeasmes de Rouen, au moins que l'aguille montast jusques sur les dix ou unze heures t voire encores que l'aye dur et fort comme cent diables. — Vrayement, dist Panurge, tu en auras des plus grasses et des plus refaictes. — Comment, dist Epistemon, tout le monde chevauchera, et je meneray l'asne ! Le diable em- porte qui en fera rien! Nous userons du droict de guerre : qui potest capere capiat. — Non, non, PANTAGRUEL 1 45 dist Panurge; mais atache ton asne à un croc et chevauche comme le monde. » Et le bon Pantagruel ryoit à tout, puis leur dist : « Vous comptez sans vostre hoste. J'ay grand peur que, devant qu'il soit nuyct, ne vous voye en estât que ne aurez grande envie d'arresser, et qu'on vous chevauchera à grand coup de picque et de lance. — Baste! dist Epistemon. Je vous les rends à roustir ou boillir, à fricasser ou mettre en paste. Hz ne sont en si grand nombre comme avoit Xer- cés , car il avoit trente cens mille combatans , si croyez Hérodote et Troge Pompone; et toutesfoys Themistocles à peu de gens les desconfit. Ne vous souciez, pour Dieu! — Merde, merde, dist Pa- nurge. Ma seulle braguette espoussetera tous les hommes, et sainct Balletrou, qui dedans y repose, decrotera toutes les femmes. — Sus doncques, enfans, dict Pantagruel; com- mençons à marcher. » Rabelais. I. 146 LIVRE II, CHAPITRE XXVII CHAPITRE XXVII Comment Pantagruel droissa un trophée en mémoire de leur prouesse, et Panurge un aultre en mémoire des levraulx; et comment Pantagruel de ses petz engendroit les petitz hommes, et de ses vesnes les petites femmes ; et comment Panurge rompit un gros baston sur deux verres. evant que partions d'icy, dist Panta- gruel, en mémoire de la prouesse que avez présentement faict, je veulx éri- ger en ce lieu un beau trophée. » Adoncques un chascun d'entre eulx , en grande liesse et petites chansonnettes villaticques, dres- sèrent un grand boys auquel y pendirent une selle d'armes, un chanfrain de cheval, des pompes, des estrivieres, des espérons, un haubert, un hault ap- pareil asseré, une hasche , un estoc d'armes, un gantelet, une masse, des goussetz, des grèves, un gorgery, et ainsi de tout appareil requis à un arc triumphal ou trophée; puis, en mémoire éternelle, escripvit Pantagruel le dicton victorial comme s'en- suyt : Ce fut icy qu'apparut la vertus De quatre preux et vaillans champions Qui, de bon sens non de harnois vestuz, Comme Fabie ou les deux Scipions, PANTAGRUEL 147 Firent six cens soixantes morpions, Puissans ribaulx, brusler comme une escorce. Prenez-y tous, roys, ducz, rocz et pions, Enseignement que engin mieulx vault que force •" Car la victoire, Comme est notoire, Ne gist que en heur. Du consistoire Où règne en gloire Le hault Seigneur Vient non au plus fort ou greigneur, Ains à qui luy plaist, com'fault croire. Doncques a chevanche et honneur Cil qui par foy en luy espoire^ Ce pendent que Pantagruel escripvoit les carmes susdictz, Panurge emmancha en un grand pal les cornes du chevreul et la peau et les piedz drôitz de devant d'icelluy, puis les aureilles des trois levraulx, le rable d'un lapin, les mandibules d'un lièvre, les aesles de deux bitars, les piedz de quatre ramiers, une guedofle de vinaigre, une corne où ilz mettoient le sel, leur broche de boys, une lar- douere, un meschant chauldron tout pertuisé, une breusse où ilz saulsoient, une salière de terre et un guobelet de Beauvoys; et, en imitation des vers et trophée de Pantagruel, escripvit ce que s'ensuyt : Ce feut icy que mirent à baz culz Joyeusement quatre gaillars pions, Pour bancqueter à l'honneur de Baccus, Beuvans à gré comme beaux carpions. Lors y perdit râbles et cropions Maistre Levrault, quand chascun s'y efforce. 148 LIVRE II, CHAPITRE XXVII Sel et vinaigre, ainsi que scorpions Le poursuivoyent, dont en eurent l'estorce : Car l'inventoire D'un defensoire En la chaleur, Ce n'est que à boire Droict et net, voire Et du meilleur. Mais manger levrault, c'est malheur, Sans de vinaigre avoir mémoire : ■ Vinaigre est son ame et valeur, Retenez-le en poinct peremptoire. Lors dist Pantagruel : « Allons, enfans, c'est trop musé icy à la viande, car à grand poine voit on advenir que grans bancqueteurs facent beaulx faictz d'armes. Il n'est umbre que d'estandartz, il n'est fumée que de chevaulx et clycquetys que de harnoys. » A ce commencza Espitemon soubrire, et dist : « Il n'est umbre que de cuisine, fumée que de pas- tez, et clicquetys que de tasses. » A quoy respondit Panurge : « Il n'est umbre que de courtines, fumée que de tetins, et clicquetys que de couillons. » Puis se levant fist un pet, un sault et un sublet, et crya à haulte voix joyeuse- ment : « Vive tousjours Pantagruel! » Ce voyant, Pantagruel en voulut autant faire ; mais du pet qu'il fist la terre trembla neuf lieues à la ronde, duquel avec l'air corrumpu engendra plus de cinquante et troys mille petitz hommes nains et contrefaictz, et d'une vesne qu'il fist engendra au- PANTAGRUEL 49 tant de petites femmes acropies, comme vous en voyez en plusieurs lieux, qui jamais ne croissent, sinon comme les quehues des vasches, contre bas, ou bien comme les rabbes de Lymousin, en rond. « Et quoy ! dist Panurge, voz petz sont-ilz tant fructueux ? Par Dieu ! voicy de belles savates d'hommes et de belles vesses de femmes; il les fault marier ensemble : ilz engendreront des mouches bovines. » Ce que fist Pantagruel, et les nomma pygmées, et les envoya vivre en une isle là auprès, où ilz se sont fort multipliez despuis. Mais les grues leur font continuellement guerre, desquelles ilz se défendent courageusement, car ces petitz boutz d'hommes, lesquelz en Escosse l'on appelle manches d'estrilles, sont volontiers cholericques. La raison physicale est parce qu'ilz ont le cueur prés de la merde. En ceste mesme heure, Panurge print deux verres qui là estoient, tous deux d'une grandeur, et les emplit d'eau tant qu'ilz en peurent tenir, et en mist l'un sur une escabelle et l'aultre sur une aultre, les esloingnans à part par la distance de cinq piedz; puis print le fust d'une javeline de la grandeur de cinq piedz et demy et le mist dessus les deux verres, en sorte que les deux boutz du fustz tou- choient justement les bors des verres. Cela faict, print un gros pau et dist à Pantagruel et es aultres : « Messieurs, considérez comment nous aurons faci- lement victoire de noz ennemys, car* ainsi comme l5o LIVRE II, CHAPITRE XXVII je romprav ce fust icy dessus les verres sans que les verres soient en rien rompus ne brisez, encores, que plus est, sans que une seulle goutte cTeau en sorte dehors, tout ainsi nous romprons la teste à noz Dipsodes sans ce que nul de nous soit blessé et sans perte aulcune de noz besoignes. Mais, affin que ne pensez qu'il y ait enchantement, tenez, dist-il à Eusthenes, frappez de ce pau tant que pourrez au millieu. » Ce que fist Eusthenes, et le fust rompit en deux pièces tout net sans que une goutte d'eau tumbast des verres; puis dist : « J'en sçay bien d'aultres; allons seullement en asseu- rance. » CHAPITRE XXVIII Comment Pantagruel eut victoire bien estrangement des Dipsodes et des geans. r prés tous ces propos , Pantagruel* ap- pella leur prisonnier et le renvoya , disant : « Va t'en à ton roy en son camp , et luy dis nouvelles de ce que tu as veu, et qu'il se délibère de me festoyer de- main sus le midy : car, incontinent que mes gal- leres seront venues, qui sera de matin au plus tard, je luy prouveray par dixhuyt cens mille combattans et sept mille geans, tous plus grans que tu me veois, qu'il a faict follement et contre raison de assaiilir PANTAGRUEL 1 5 I ainsi mon pays. » En quoy faignoit Pantagruel avoir armée sur mer. Mais le prisonnier respondit qu'il se rendoit son esclave et qu'il estoit content de jamais ne retourner à ses gens, ains plustost- combatre avecques Pantagruel contre eulx, et, pour Dieu, qu'ainsi le permist. A quoy Pantagruel ne voulut consentir, ains luy commanda que partist de là briefvement et allast ainsi qu'il avoit dict, et luy bailla une boette pleine de euphorbe et de grains de coccognide confictz en eau ardente en forme de compouste, luy commandant la porter à son roy et luy dire que, s'il en pouvoit manger une once sans boire, qu'il pourroit à luy résister sans peur. Adonc le prisonnier le supplia à joinctes mains que à l'heure de sa bataille il eust de luy pitié. Dont luy dist Pantagruel : « Après que tu auras le tout annoncé à ton roy, metz tout ton espoir en Dieu, et il ne te délaissera poinct; car de moy, encores •que soye puissant, comme tu peulz veoir, et aye gents infinitz en armes, toutesfoys je n'espère en ma force ny en mon industrie; mais toute ma fiance est en Dieu, mon protecteur, lequel jamais ne de- laisse ceulx qui en luy ont mis leur espoir et pensée. » Ce faict, le prisonnier luy requist que, touchant sa ranson, il luy voulut faire party raisonnable. A quoy respondist Pantagruel que sa fin n'estoit de piller ny ransonner les humains, mais de les enrichir et reformer en liberté totalle. 52 LIVRE II, CHAPITRE XXVIII g Va-t'en, dist-il , en la paix du Dieu vivant, et ne suiz jamais maulvaise compaignie, que malheur ne te advienne. » Le prisonnier party, Pantagruel dist à ses gens : « Enfans, j'ay donné entendre à ce prisonnier que nous avons armée sur mer, ensemble que nous ne leur donnerons l'assault que jusques à demain sus le midy, à celle fin que eulx, doubtant la grande venue de gens, ceste nuyct se occupent à mettre en ordre et soy remparer; mais ce pendent mon intention est que nous chargeons sur eux environ l'heure du premier somme. » Laissons icy Pantagruel avecques ses apostoles, et parlons du roy Anarche et de son armée. Quand le prisonnier feut arrivé, il se transporta vers le roy et luy conta comment estoit venu un grand géant, nommé Pantagruel , qui avoit desconfit et faict roustir cruellement tous les six cens cinquante et neuf chevaliers, et luy seul estoit saulvé pour en porter les nouvelles. Davantaige , avoit charge du- dict géant de luy dire qu'il luy aprestast au lende- main, sur le midy, à disner, car il deliberoit de le envahir à la dicte heure. Puis luy bailla celle boete en laquelle estoient les confitures. Mais, tout soub- dain qu'il en eut avallé une cueillerée, luy vint tel eschauffement de gorge avecque ulcération de la luette que la langue luy pela. Et, pour remède qu'on luy feist, ne trouva allégement quelconques sinon de boire sans remission, car, incontinent PANTAGRUEL I 53 qu'il ostoit le guobelet de la bouche, la langue luy brusloit. Par ce, Ton ne faisoit que luy entonner vin en gorge avec un embut. Ce que voyans, ses capitaines, baschatz et gens de garde gousterent desdictes drogues pour es- prouver si elles estoient tant alteratives; mais il leur en print comme à leur roy. Et tous flacconnerent si bien que le bruyt vint par tout le camp comment le prisonnier estoit de retour, et qu'ilz debvoient avoir au lendemain l'assault, et que à ce ja se pre- paroit le roy et les capitaines, ensemble les gens de garde, et ce par boire à tyre larigot. Parquoy un chascun de l'armée commencza martiner, chopiner et tringuer de mesmes. Somme, ilz beurent tant et tant qu'ilz s'endormirent comme porcs, sans ordre, parmy le camp. Maintenant retournons au bon Pantagruel, et racontons comment il se porta en cest affaire. Par- tant du lieu du trophée, print le mast de leur na- vire en sa main comme un bourdon, et mist dedans la hune deux cens trente et sept poinsons de vin blanc d'Anjou, du reste de Rouen, et atacha à sa ceincture la barque toute pleine de sel , aussi aisé- ment comme les lansquenettes portent leurs petitz panerotz, et ainsi se mist en chemin avecques ses compaignons. Quand il fut prés du camp des ennemys, Pa- nurge luy dist : « Seigneur, voulez-vous bien faire? Dévaliez ce vin blanc d'Anjou de la hune, et beu- 20 I 54 LIVRE II, CHAPITRE XXVIII vons icy à la bretesque. » A quoy condescendit voluntiers Pantagruel, et beurent si net qu'il n'y demeura une seulle goutte des deux cens trente et sept poinsons, excepté une ferriere de cuir bouilly de Tours que Panurge emplit pour soy, car il l'ap- pelloit son vademecum , et quelques meschantes baissieres pour le vinaigre. Après qu'ilz eurent bien tiré au chevrotin, Pa- nurge donna à manger à Pantagruel quelque diable de drogues composées de lithontripon, nephroca- tarticon, coudinac cantharidisé , et aultres espèces diureticques. Ce faict, Pantagruel dist à Carpalim : « Allez en la ville, gravant comme un rat contre la muraille comme bien sçavez faire, et leur dictes que à l'heure présente ilz sortent et donnent sur les ennemys tant roiddement qu'ilz pourront; et, ce dict, descendez, prenant une torche allumée avec- ques laquelle vous mettrez le feu dedans toutes les tentes et pavillons du camp ; puys vous crierez tant que pourrez de vostre grosse voix, et partez dudit camp. — Voire mais, dist Carpalim, seroit-ce bon que je encloasse toute leur artillerie? — Non, non, dist Pantagruel; mais bien mettez le feu en leurs pouldres. » A quoy obtempérant, Carpalim paitit soubdain et fist comme avoit esté décrété par Pantagruel, et sortirent de la ville tous les combatans qui y es- toyent. Et, alors que il eut mis le feu par les tentes et pavillons, passoit legierement par sur eulx sans PANTAGRUEL I 5 5 qu'ilz en sentissent rien, tant ilz ronfloyent et dor- moyent parfondement. Il vint au lieu où estoit l'artillerie, et mist le feu en leurs munitions. Mais ce feust le dangier : le feu fut si soubdain que il cuida embraser le pauvre Carpalim, et,- n'eust esté sa merveilleuse hastiveté, il estoit fricassé comme un cochon; mais il départit si roidement q'un quar- reau d'arbaleste ne vole pas plustost. Quant il feust hors des tranchées, il s'escria si espoventablement qu'il sembloit que tous les diables feussent des- chainez. Auquel son s'esveillerent les ennemys; mais sçavez-vous comment? Aussi estourdys que le premier son de matines, qu'on appelle en Lusson- noys frotte-couille. Ce pendent Pantagruel commença semer le sel qu'il avoit en sa barque, et, parce qu'ilz dormoient la gueule baye et ouverte, il leur en remplit tout le gouzier, tant que ces pauvres haires toussissoient comme regnards, cryans : « Ha! Pantagruel, tant tu nous chauffes le tison ! » Soubdain print envie à Pantagruel de pisser, à cause des drogues que luy avoit baillé Panurge, et pissa parmy leur camp si "bien et copieusement qu'il les noya tous; et y eut déluge particulier dix lieues à la ronde, et dist l'histoire que, si la grand jument de son père y eust esté et pissé pareillement, qu'il y eust eu déluge plus énorme que celluy de Deucalion , car elle ne pissoit foys qu'elle ne fist une rivière plus grande que n'est le Rosne et le Danouble. I 56 LIVRE II, CHAPITRE XXVIII Ce que voyant, ceulx qui estoient yssuz de la ville disoient : « Hz sont tous mors cruellement; voyez le sang courir. » Mais ilz estoient trompez, pensans de l'urine de Pantagruel que feust le sang des ennemys, car ilz ne veoyent sinon au lustre du feu des pavillons et quelque peu de clarté de la lune. Les ennemys, après soy estre reveillez, voyans d'un cousté le feu en leur camp et l'inun- dation et déluge urinai, ne sçavoyent que dire ny $T§ë)fe Ici je feray fin à ce premier livre : la teste me faict un peu de mal, et sens bien que les registres de mon cerveau sont quelque peu brouillez de ceste purée de septembre. Vous aurez la reste de l'histoire à ces foires de Francfort prochainement venantes, et là vous verrez comment Panurge fut marié, etcocqu dés le premier moys de ses nopces; et comment Pantagruel trouva la pierre philoso- phale, et la manière de la trouver et d'en user; et comment il passa les mons Caspies, comment il na- viga par la mer Athlanticque, et deffit les Canniba- les, et conquesta les isles de Perlas; comment il espousa la fille du roy de Inde, nommée Prestjan; comment il combatit contre les diables etfist brusler PANTAGRUEL 187 cinq chambres d'enfer, et mist à sac la grande cham- bre noire, et getta Proserpine au feu, et rompit quatre dentz à Lucifer et une corne au cul; et com- ment il visita les régions de la lune pour sçavoir si, à la vérité, la lune n'estoit entière, mais que les femmes en avoient troys quartiers en la teste ; et mille aultres petites joyeusetés toutes véritables. Ce sont belles besoignes. Bon soir, Messieurs. Pardonnate mi, et ne pen- sez tant à mes faultes que ne pensez bien es vostres. Si vous me dictes : « Maistre, il sem- bleroit que ne fussiez grandement saige de nous escrire ces balivernes et plaisantes mocquettes, » je vous responds que vous ne Testes gueres plus de vous amuser à les lire. Toutesfoys, si pour passe- temps joyeulx les lisez, comme passant temps les escripvoys, vous et moy sommes plus dignes de pardon q'un grand tas de sarrabovittes, cagotz, escargotz, hypocrites, caffars, rapars, botineurs, et aultres telles sectes de gens qui se sont desguisez comme masques pour tromper le monde. Car, donnans entendre au populaire commun qu'ilz ne sont occupez sinon à contemplation et dévotion, en jeusnes et macération de la sensualité, sinon vrayement pour sustenter et alimenter la petite fragilité de leur humanité, au contraire font chiere, Dieu sçait quelle! Et curios simulant, sed bacchanalia vivant. 1 88 LIVRE II, CHAPITRE XXXIV Vous le pouvez lire en grosse lettre et enlumi- neure de leurs rouges muzeaulx et ventres à pou- laine, sinon quand ilz se parfument de soulphre. Quant est de leur estude, elle est toute consummée à la lecture des livres pantagruelicques, non tant pour passer temps joyeusement que pour nuyre à quelc'un meschantement, sçavoir est : articulant, monorticulant, torticulant, culletant, couilletant et diabliculant, c'est-à-dire callumniant. Ce que fai- sans, semblent es coquins de village qui fougent et echarbottent la merde des petitz enfans, en la sai- son des cerises et guignes, pour trouver les noyaulx et iceux vendre es drogueurs qui font l'huille de Maguelet. Iceulx fuyez, abhorrissez et hayssez aultant que je foys, et vous en trouverez bien, sur ma foy. Et si desirez estre bons Pantagruelistes, c'est à dire vivre en paix, joye, santé, faisans tousjours grand chère, ne vous fiez jamais en gens qui regardent par un partuys. Fin des chronicqu.es de Pantagruel, roy des Dipsodes, restituez à leur naturel, avec ses faictz et prouesses espoventables, composez par feu M. Alcofribas, abstracteur de quinte-essence. VARIANTES Nous suivons le texte de l'édition de Lyon, François Juste, 1542, in-16, et nous empruntons nos Variantes : i° à l'é- dition de Lyon, Claude Nourry, sans date, i/1-40, désignée par A ; 20 à l'édition de Lyon, François Juste, i53 3, m-24 , B7 et 3° à l'édition de Lyon, François Juste, i5 34, m-24, C. Page 2. Ce dizain se trouve pour la première fois dans l'édition de 1 5 3 4, qui ajoute : « Vivent tous bons pan- tagruelistes. » — 3, ligne 8. A, B, C : creues tout ainsi que texte de Bible ou de Sainct Evangile, et. — 5, 4. A : que les veaultrez et lévriers ont chassé sept heures. — 6, 10. A, B : véritable. Agentes et consentientes, c'est-à-dire qui n'a conscience n'a rien. J'en. — 6, i3. A, B, C : comme sainct Jehan de l'Apoca- lypse : quod. — 6, 17. Sçavoir s'il y avoit encores en vie nul de mes parents. Pourtant. 190 VARIANTES Page 8. Ce dixain manque dans A, B, C, et même dans l'édition de François Juste, 1542, Il paraît pour la pre- mière fois dans une édition de 1 5 5 2 , in-16. — 9, lignes 9-10, A : chroniques, non-seulement des Grecz, des Arabes et Ethnicques, mais aussi les auteurs de la Saincte Escripture, comme monseigneur Sainct Luc mesmement et Sainct Mathieu. Ils. — 11, 24. A ajoute : et carré à l'advenant, car deux radz de front chascun une hallebarde au col eussent peu facillement marcher et passer dessus. — i3, 16. A ajoute : qui engendra Badeloury, qui tua sept vaches pour menger leur foye. — i3, 20. B, C : Pour avoir dormy la gueule baye, comme. — 16, 8-10. A, B : Massoretz, interprètes des sainctes lettres hebraicques, lesquelz disent que sans point de faulte ledit Hurtaly n'estoit point dedans. C : Masserotz, interprè- tes des sainctes lettres hebraicques, lesquelz... — 20, 6. A ajoute ici : Une aultre plus granl ad- venture arriva cette sepmaine au géant Gargantua. Car un meschant vestibousier, chargé de deux grands poches de sel avecques ung os de jambon qu'il avoit caché en sa gibes- sière, entra dedans la bouche du pauvre Gargantua, lequel dormoit la bouche ouverte à cause de la grand soif qu'il avoit. Ce mauvais garson, estant entré là dedans, a getté grant quantité de sel par le palais et gousiér dudit Gargantua, le- quel, se voyant tant altéré et n'avoit aucun remède pour estaindre icelle altération et soif qu'il enduroit, de grant raige estrainct et serre si fort les dents et les faict heurter si rude- ment l'une contre l'autre qu'il ressembloit que ce feussent batailles de moulins. Et, ainsi que le gallant m'a depuis dict et racompté, auquel on eust facilement estouppé le cul d'ung boyteau de fain, de paour qu'il eut, se laissa cheoir comme ung homme mort et habandonna ses deux sacz plains de sel dont il tourmentoit si fort le pauvre Gargantua. Lesquelz VARIANTES '9 furent soubdainement transgloutiz et abismez. Ledit galiant, revenu de pasmoyson, jura qu'il s'en vengeroit. Lors a mis la main en sa gibessiere et tira un gros os de jambon fort salle, auquel estoit encore le poil long de deux grands piedz et quatre doigs, et par moult grant yre le meit bien avant en la gorge dudit Gargantua. Le pauvre homme, plus altéré qu'il n'estoit paravant, et sentant le poil dudit os de jambon qui luy touchoit au cueur, fut contrainct de vomir et getter tout ce qu'il avoit dedans le corps, que dix huyct tumbe- reaulx n'eussent sceu trainer. Le compaignon, qui estoit mucé dedans l'une de ses dentz creuses, fut contrainct de desloger sans trompette, lequel estoit en si piteux ordre que tous ceux qui le veoient en avoient grant horreur. Gargan- tua, adressant sa veue contre bas, advisa ce maistre caignar- dier qui se tournoit et viroit dedans celle grant mare, tas- chant se mettre hors, et pensa en luy mesmes que c'estoit quelque ver qui l'avoit voulu picquer au cueur, et fut bien joyeulx qu'il estoit sailly de son corps. Page 2 i , ligne 3 . A ajoute : le dyable l'a chié en voilant. — 21, 5. A ajoute : Ceulx sont descenduz de Pan- tagruel qui boyvent tant au soir, que la nuyt sont con- trainctz de eulx lever pour boire et pour estaindre la trop grant soif et charbon ardant que ilz ont dedans la gorge. Et ceste soif se nomme Pantagruel, pour souvenance et mé- moire dudit Pantagruel. — 28, 14. A : ov sillons, qui est de présent en la grand tour de Bourges, quon. — 29, 18. A, B, C, ajoutent : par sainct Lygaire. — 3 3, 2 3. A, C : lupanares de Champgaillard, de Matcon, de Cul de sac, de Bourbon, de Huslieu. B : lupa- nares de Champgaillard, de Matcon, de cul de sac, de Bourbon, de Glatingny, de Husleu et de Grenetal. — 36, 3. A, C : saint Alipentin, corne my de bas, quelle. — 36, 12. A, B : disoit César. 192 VARIANTES Page 36, ligne i3. A, B : motz absurdes en. — 40, 8. C ajoute : Aristotelis libri novem De modo di- cendi horas canonicas. — 40, 20. C ajoute : Jabolenus, De cosmographia pur- gatorii. — 42, 21. C : Badinatorium sorboniformium. — 44, 19. B ajoute : cum scholiis Terentii. — 45, 27. B ajoute : et cousins. — 5 3. Le premier discours de Panurge (lignes 5- 1 2) est en allemand; voici la traduction de M. Burgaud : « Jeune gentilhomme, Dieu vous donne joie et prospérité avant tout. Cher gentilhomme, je dois vous apprendre que ce que vous voulez savoir est triste et digne de pitié. J'en au- rais long à vous conter, et ce ne serait pas plus amusant pour vous d'écouter que peur moi de narrer, bien que les poëtes et les orateurs d'autrefois aient soutenu, dans leurs adages et sentences, que le souvenir des peines et de la pau- vreté endurées soit un vrai plaisir. » Le second discours (lignes 16-2 5) semble être en arabe, maisM. SilvestredeSacy(édit. Variorum, III, 287) n'y a rien reconnu. — 54. Le troisième discours (lignes 3-8) est en italien; en voici la traduction : « Monseigneur, vous voyez l'exemple que la musette ne rend jamais de son qu'elle n'ait le ventre rempli; moi de même, et je ne vous saurais raconter mes aventures si mon ventre aux abois n'a d'abord sa réfection accoutumée ; il lui semble que mes mains et mes dents aient perdu leurs fonc- tions naturelles et soient entièrement réduites à néant. » Le quatrième (lignes 11-16) est en anglais; M. de Mon- taiglon (111,2 2 5-2 26) a donné le texte en anglais moderne; voici sa version française : « Seigneur, si tu as l'intelligence aussi haute que tu as le corps naturellement grand, tu auras pitié de moi, car la Na- VARIANTES ^3 ture nous a faits tous égaux. C'est la Fortune qui a élevé les uns et abaissé les autres ; la vertu est souvent pauvre, et les hommes vertueux en mépris, et, avant l'heure de la mort, on ne peut dire de personne qu'il est bon. » Le cinquième discours (lignes 19-25) est du basque défi- guré, que M. Burgaud traduit ainsi : « Mon grand Monsieur, à toutes choses il faut un remède, il en faut un, autrement besoin est de suer. Je vous prie donc de me faire connaître par signe si ma proposition est dans l'ordre, et, si elle vous paraît sans inconvénient, don- nez-moi ma subsistance. Puis, après cela, demandez-moi tout ce que vous voudrez; je ne vous ferai faute de rien. Je vous dis la vérité du fond du cœur, s'il plaît à Dieu. » Page 5 5. Le sixième discours (lignes 1-6) est du Lan- ternoy]; le septième (lignes 10-14) est du hollandais; voici la traduction de M. de Montaiglon : « Monsieur, je ne parle aucune autre langue que la lan- gue chrétienne; il me semble pourtant que, quand je ne vous dirais pas un mot, mes haillons vous annoncent assez ce que je désire. Donnez-moi par charité de quoi me restaurer. » Le huitième (lignes 17-24) est espagnol : « Seigneur, je suis fatigué d'avoir tant parlé ; aussi je supplie Votre Révérence de remettre sous ses yeux les pré- ceptes de l'Évangile pour qu'ils émeuvent Votre Révérence à faire ce qui est un devoir de conscience, et, s'ils ne suffi- saient à émouvoir la pitié de Votre Révérence, je la sup- plie d'avoir égard à la pitié naturelle, et crois qu'elle suffira pour l'émouvoir, comme il est raisonnable, et sur ce je n'en dis pas davantage. » — -56. Le neuvième discours (lignes 1-9) est en da- nois ancien. M. A. Rothe, de Copenhague, en a établi le texte et donné la traduction : « Monsieur, même au cas que, comme des enfants et des bêtes brutes, je ne parlasse aucune langue, mes vêtements et la maigreur de mon corps montreraient néanmoins clairement les choses dont j'ai besoin, ce qui est vraiment de quoi man- Rabelais. H. 2 5 94 VARIANTES ger et de quoi boire. Ayez donc pitié de moi, et ordonnez qu'on me donne de quoi maîtriser mon estomac aboyant, de même qu'on met une soupe devant Cerbère. En ce cas, tu vivras longtemps et heureux. » Le dixième discours (lignes i3-i5) est en hébreu. Voici la version de M. Carmoly : « Monsieur, la paix du Seigneur soit avec vous. Si vous voulez faire du bien à votre serviteur, donnez-moi tout de suite une miche de pain, ainsi qu'il est écrit : Celui-là prête au Seigneur qui a pitié du pauvre. » (Proverbes, chap. xix, ver- set 17.) Le onzième (lignes 20-27) est en grec, avec une ortho- graphe conforme à la prononciation moderne, que Rabelais, comme l'a remarqué le premier M. de Montaiglon, connais- sait par son ami Lascaris. Voici la traduction : « Très-bon Seigneur, pourquoi ne me donnes-tu pas du pain? Tu vois cependant que je suis misérablement exté- nué de faim, et, pendant que tu ne me secours d'aucune manière, tu me demandes ce qu'il ne fau{ pas. Tous les gens instruits sont pourtant unanimement d'avis que les dis- cours et les paroles sont inutiles quand la chose est mani- feste pour tous. Ici les paroles ne sont nécessaires que pour que vous me donniez les choses dont nous disputons. Page 57. Le douzième discours (lignes 2-8) est, comme le remarque Pantagruel , en langaige de mon pays de Utopie. Le treizième et dernier (lignes i3-2o) est, comme on le voit, en latin : « Déjà bien des fois, par tout ce qu'il y a de sacré, par les dieux et les déesses, je vous ai supplié, si quelque pitié vous émeut, de soulager ma misère, sans avoir en rien profité de mes supplications et de mes prières. Laissez-moi donc, je vous prie, laissez-moi, hommes impies, aller où m'appellent les destins, sans me fatiguer de vos vaines questions., et vous souvenant de cet ancien adage : Ventre affamé n'a pas d'o- reilles. » VARIANTES K)** Page 59, ligne 4. A, B, C : dict plus admirable que celui de Salomon. — 59, 19. A, B, C, ajoutent : non pas qu'il engardast lesdictz théologiens et sorbonicques de chopiner et se reffrai- chir à leurs beuvettes accoustumées. — 62, 2 5. A, B : ny Ciceron, ny Pline, ny Senecque. — 63, 9. A, B, C, ajoutent : et en usent comme ung crucifix d'ung pifre. — 63, 2 5. A, B : replicques, duplicques, reproches. — 64, 2 5. A, B, C : zénith diamétralement opposé es troglodytes, par autant. — 65, 9. A, B, C : depescher les bulles des postes à piedz et lacquays à cheval pour. — 65, 12. A, B : chous qui estoit grosse d'enfant, selon. — 65, 18. B, C : les maignans, et ainsi se pourmener durant le service divin, car. — 66, 22. A, B, C : poursuyvez. — Vrayement, dist le seigneur de Baisecul, c'est bien ce que l'on dit, qu'il faict bon adviser auculnes fois les gens, car ung homme advisé en vault deux. Or, Monsieur, ladicte bonne. — 67, 20. A : qu'on ne se seignast de la main gauche, la bonne femme se print à esculler les souppes par la foy des petis poissons couillastris. B : seignast. La bonne femme se print à esculler les sciatiques par la foy des. — 70, 10. A, C : forme, sur beaux escarpins deschi- quettez à barbe d'escrevisses. — 70, 12. A, B, C : l'aultre se cache le muzeau pour les froidures hybernales, et si la court. — 70, 14. A, B, C : fera de troys septmaines. — 70, 2 5. A, B, C : gens dignes de mémoire. — 71, 5. A, B, C : vin en pleine minuyct sans. 196 VARIANTES Page 71, ligne 26. A, B, C : trois cents avez mariatz et. — 72, 4. A, B, C : aultrement dire que tousjours am- bezars, ternes, six et troys, guare des, mettez. C : guare das. — 72, 8. A : oultranct, et vivez en souffrance, et me peschez force grenoilles à tout, — 72, 24. A, B, C, au lieu des mots : de doublet en case, on lit : Das ist cotz. Frelorum bi got paupera guerra fuit, et m'esbahys bien fort comment les astrologues s'en empeschent tant en leurs Astrolabes et Almucantharat. C commence : das dich gots martre schend frelorum. — 73, 12. A, B, C : toison pour six blancs, j'entens. — 73, 14. A, B, C : bonnes maisons que. — 74, 6. A : temps de peste charger son pauvre membre de mousse. — 76, 1 . A : gehaignoit d'angustie et petoit d'ahan comme. — 76, 9. A : considéré que le soleil décline bravement de son solstice. B : que la ratepenade décline. — 76, 12. A, C : vexations des lucifuges nycticoraces qui sont inquilines au climat diarhomes d'un crucifix à cheval. — 76, 18. A, B : innocent de crime qu'on pensoit privilégié. — 79, 7-1 1. A, B, C : humer. Par sainct Thibault, dist- il, tu dys vray, et si je. — 82, 1 1. B : cryant à haulte voix. — 84, 24. A, B, C : bruslant comme Sodome et Go- morre, dont. — 87, 12. B, C : Orléans ou Carpentras. — 88, 5. A : de tant de vitz qu'on couppa en ceste ville es pauvres Italiens à l'entrée de la Reine. Quel diable. VARIANTES 97 Page 88, ligne 17. B, C : gasté et le pape diffamé. Mais. — 89, 6. A, B : mouches ne s'i cuillassent point, at- tendant. — 90, 3-4. A, B, C, ajoutent : Dieu le commande. — 90, 2 1 . A, B, C : esmoucheteur de la reine Marie, ou bien de. — 91, 9. A, B, C, ajoutent : Et bien, puisque Dieu le veult ! Et tous jours forroit dedans. — 91, 2 5. A, B, C : ville, et s'il n'y a que neuf jours, voire de mangeresses d'ymaiges et de théologiennes. Mais. — 94, si. A, B, C, ajoutent : et théologiens. — 94, 29. A, B, C : assigné à tous les théologiens de se trouver en Sorbonne pour examiner les articles de la foy, if, Au lieu de examiner, C dit grabeler. — 95, 5. A, B, C : oignit theologalement tout le treilliz de Sorbonne, en sorte. — 98, 11. B : trouvoit homme ou femme qui luy sem- blissent bien glorieux et qui eussent quelque. — 98, 12. B : endroictz de leurs habillements soubz. — 98, 27. B, C : lingere des galleries de la Saincte Chappelle. . — 102, 1. A, B, C : avez en la loy : Dominum Deum tuum adorabis, et illi soli servies; diliges prsemium tuum, et sic de aliis. Ainsi. — 104, 16. A, B, C : escholes de Sorbonne, en face de tous les théologiens, où. — 10 5, 9. A, B, C, ajoutent : Jesuchrist ne fut-il pas pendu en l'air? mais à propos. C : Jesuchrist feut pendu, etc. — 106, 4. A, B : jours un grandissime clerc nommé. 198 VARIANTES Page 107, ligne 28. A, B : de philosophie, de magie, de alkymie et de. — 109, 6. A, B : resolution, dont il la fault trouver toi et moi. Et. — m, 17. A, B : tous les sorbonicoles, à. C : bé- jaunes sorbonicoles. — 1 1 2, 1 7. A, B : de sophistes. C : maraux sophistes, sorbillans, sorbonnagres, sorbonnigenes, sorbonicoles, sor- boniformes, sorbonisecques, niborcisans, borsonisans, sani- borsans. — 116, 2. A, B, C : dextre. Et ce dura bien par l'es- pace d'ung bon quart d'heure , dont Thaumaste. — 120, 2 3. A : beurent comme toutes bonnes âmes le jour des mortz, le ventre contre terre, jusques. — 122, 28. B : trompé à considérer et veoir vostre contenance et physionomie. — i2 3, 8. B : dict et pensé de. — 12 3, 20. B : comme il y a en vostre noble et doulce personne. — 12 3, 22. A, B : ferez ceste grâce de vous accoller, de vous baiser. — 124, 10. B : se alla agenouiller. — i25, i3. A : des deux s'entre aime le plus, ou. — 12 5, 22. A, B : deshonneur. Allez vous en, et. — 127, 9. A, B, C : feste du corps Dieu, à. — 127, 14. A, B : precieulx et excellentement riche. Ce jour. — 1 27, t 5-i 6. A, B, C : une chiene qui estoit en cha- leur, laquelle. — 127, 21. A : s'en alla. B : s'en alla à l'esglise, où. — 129, 3. A. B : l'église ne s'en vinssent à. VARIANTES 199 Page 129, ligne 9. A, B : peu, et print congé d'elle et s'en alla en. — 129, 10. A, C : la conchoient toute et compissoyent. — 129, 11. A, B : tant qu'il y eut un grand lévrier qui luy. — 129, 12. A, B, C : et lui culletoit son collet par derrière. — 129, i3. A, B, C : les petiz culletoient ses. — 129, 27. A, B : chiens de ceste ville, qui. — i3o, 3. A, B : procession, car il se y trouva plus. — i3o, i3. A, B : accoustremens, qu'elle ne sceust y trouver mes remèdes, sinon s'en aller à son hostel. — i3o, 24. C : nostre maistre de Quercu. — i3i, 5. A, B, C, ajoutent : et l'exposition d'ung mot escrit en ung aneau. — 1 3 1 , 9-10. A, B, C : feut jadis Enoch et Helye, ensemble. — 1 32, 6. A : qu'ilz chevaucheroyent leurs. — 1 3 2, 9. A, B : Hz chevauchoient à. — 1 32, 14. A : ne chevauchoient pas si. — 1 3 3 , 4. A, B, C : Lettres... chapitre XXIII manque. Le récit continue ainsi : Laquelle inscription leue, il feut bien esbahy, et, demandant au messagier... — 1 3 5 , 28-29. B : jours, et en peu de temps, pas- sons. — 1 36, 4. Dans A, les mots et firent scalle sont rem- placés par piedmont scalle (prindrent scalle?). — 1 36, 9. A : port de Achorie. — 1 36, 10. B : Amourettes. — 140, 7. A, B : se vont empestrer entre. 200 VARIANTES Page 141, lignes 14-15. A, B, C : advis. Et incontinent se mist après à courir de telle. — 141, 16. A, B : en moins d'ung rien, et. — 141, 18. A : Les quatorze lignes qui suivent sont remplacées par : et en courant tua des pieds dix ou douze que levraulx que lapins, qui ja estoient hors de page. Doncq il frappa le chevreuil... — 146, 2 5. A : Qui non d'harnoys, mais de bon sens vestuz. — 147, 27-30. A donne ainsi les quatre premiers vers : Ce fut icy que, à l'honneur de Bacchus, Fut bancqueté par quatre bons pyons, Qui gayement tous mirent à bas culz, Soupples de rains comme beaux carpions. — 148, 17. B : cliquetis que de lances. Adoncques Epistemon se print à soubzrire. — i5i, 2. A, B : Pantagruel qu'il eust son armée. — 1 5 1 , 17. A, B, C : roy, je ne te dys pas, comme les caphars : Ayde toy, Dieu te aydera ; car c'est au re- bours : Ayde toy, le diable te rompra le col. Mais je te dys : Metz... — i52, 4. Les deux alinéa qui précèdent manquent dans A, où on lit : ce faict, le prisonnier s'en alla, et Pan- tagruel... — 1 5 3 , 7. A, B, C : Et tous se mirent si bien à flac- conner que. — 154, 11. A : composées de trochistz, d'allkekangi et de cantharides, et aultres. — 154, 20. A, B, C : voix qui est plus eipouvantable que n'estoit celle de Stentor, qui fut oui par sur tout le bruict de la bataille des Troyans, et vous en partez dudit camp. — i5 5, 26. A : hastiveté et célérité. VARIANTES 201 Page 157, ligne 6. A, B : submergé. — 157, 17. A, B, C, ajoutent : Moy doncques qui en battroys douze telz qu'estoit David, car en ce temps-là ce n'estoit que ung petit chiart, n'en defferay-je pas bien une douzaine? — 1 5 8, 4-5. A, B : occire le pouvre Pantagruel. — 160, 12. A : Ce faict, voyant. — 160, 28-29. A, B : galantement desploye ses bras, et. — 162, 12. B : frappant à grands coups, torche. — 162, 14. A, B, C : sus ung mail de. — i63, 7. A, B. C : Et comme ilz approchaient, Pan- tagruel. — 1 63, 9. A : piedz, et du corps de Loupgarou armé. — 1 6 3 , 2 5. A : avoit nom Moricault. — 164, 9. A, B : teste tranchée. — 1 65 , 19. A : aloés. — 1 65 , 25. A, B : Et ce faict, lui fit deux ou trois poins. C : quinze ou seize poincts. — 167, 18. A, B : Pharamond estoit lanternier. , — 167, 19. A, B : Hannibal estoit coquetier. C : co- quetier. — 168, 1. B : ilz ont tant seulement une nazade, et de- vers le. — 168, 2. A, B, ajoutent : Les douze pers de France sont là et ne font riens que je aye veu, mais ilzgaignent leur vie à endurer force plameuses, chinquenaudes, alouettes et grans coups de poing sus les dentz. — 168, 18. A, B, C : Jason et Pompée estoient. — 168, 24. C : Baudoin estoit manillier. — 169, 1 . A, B, C : Jules César souillart. 26 202 VARIANTES Page 169, ligne 5. A, B : Charlemaigne estoit houssepaillier. — 169, 10. A, B, ajoutent: portoit une hotte; je ne sçay pas s'il estoit. — 169, 28. A, B : Pépin. — 171, 22. A, B : barre. Baillez ici, villain, baillez, et en allez quérir d'aultres. Et le pauvre pape s'en alloit pleu- rant. — 172, 7. B : rien et ne faire jamais nul bien. Adoncq' il appella Caillette, Triboulet et d'aultres qui leur sem- bloyent disant. — 173, 9. B : Souvient point, tant ilz sont maulditz et inhumains, pourveu. — 176, 6. B : dist : Monseigneur, cognoissez-vous point ce . — 176, 18. B : dist Panurge à Monsieur du Roy. Adonc- ques il le prent. — 178, 7. A : et incontinent tout le monde se rendoit à luy. — 182, 19. A, B, ajoutent : que mangeoys-tu? — 1 83, i3. A, B : malheur. Et son urine estoit si chaulde que. — 1 85, 5. A, B : entrèrent d'aultres gros varlets, chascun portant ung pic à son col. En troys aultres entrèrent troys paizans. — 1 85, 12. A, B : ainsi cherchèrent plus de demye lieue où estoient les humeurs corrompues, finablement trouvèrent. — 187, 9. A, B, C : véritable. Ce sont beaux textes d'Evangilles en françoys. Bonsoir. — 187, 11. A, B, se terminent ici par le mot Finis. On trouve ensuite, dans B, la table, qui commence ainsi : Sensuyt lindice des matières principales contenues au pré- sent livre par chascun chapitre. VARIANTES io3 Et premièrement, le prologue de lacteur : De lorigine et antiquité du grand Pantagruel, chapitre Ier, et continue jusqu'au XXIIIe chapitre, bien que le texte en contienne 24. La différence provient d'erreurs dans la numé- rotation des chapitres, qui sont cotés, dans l'Index, de la manière suivante : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 9, 10, 11, 12, i3, 14, i5, 16, 18, 18, 19, 20, 21, 22, 23. — Cv' finist lindice de ce présent livre. Page 188, ligne 20. C : Finis. S'ensuyt l'indice des ma- tières principales, etc. TABLE DU LIVRE DEUXIEME Pages. Dizain de Maistre Hugues Salel à l'Auteur de ce livre. 2 Prologue de l'auteur 3 Chapitre I. De l'Origine et anticquité du grand Pan- tagruel 9 Chapitre IL De la Nativité du tresredouté Panta- gruel 17 Chapitre III. Du Dueil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badebec 21 Chapitre IV. De l'Enfance de Pantagruel 24 Chapitre V. Des Faictz du noble Pantagruel en son jeune eage 28 Chapitre VI. Comment Pantagruel rencontra un Li- mosin qui contrefaisoit le langaige françoys. ... 33 Chapitre VII. Comment Pantagruel vint à Paris, et des beaulx livres de la Librairie de Sainct Victor. . 36 206 TABLE Pages. Chapitre VIII. Comment Pantagruel, estant à Paris, receut letres de son père Gargantua, et la copie d'icelles 45 Chapitre IX. Comment Pantagruel trouva Panurge, lequel il ayma toute sa vie . 5 2 Chapitre X. Comment Pantagruel equitablement ju- gea d'une controverse merveilleusement obscure et difficile si justement que son jugement fut dict fort admirable 59 Chapitre XI. Comment les seigneurs de Baisecul et Humevesne plaidoient devant Pantagruel sans ad- vocatz 64 Chapitre XII. Comment le seigneur de Humevesne plaidoie davant Pantagruel 69 Chapitre XIII. Comment Pantagruel donna sentence sus le différent des deux seigneurs 75 Chapitre XIV. Comment Panurge racompte la ma- nière comment il eschappa de la main des Turcqs. 78 Chapitre XV. Comment Panurge enseigne une manière bien nouvelle de bastir les murailles de Paris. . . 86 Chapitre XVI. Des Meurs et condictions de Panurge. 93 Chapitre XVII. Comment Panurge guaingnoyt les pardons et maryoit les vieilles, et des procès qu'il eut à Paris 100 Chapitre XVIII. Comment un grand clerc de Angle- terre vouloit arguer contre Pantagruel, et fut vaincu par Panurge 106 Chapitre XIX. Comment Panurge feist quinaud l'An- gloys, qui arguoit par signe 1 1 3 Chapitre XX. Comment Thaumaste racompte les ver- tus et sçavoir de Panurge 119 Chapitre XXI. Comment Panurge feut amoureux d'une haulte dame de Paris , 121 TABLE 207 Pages. Chapitre XXII. Comment Panurge feist un tour à la dame parisianne qui ne fut poinct à son adven- tage 127 Chapitre XXIII. Comment Pantagruel partit de Paris, ouyant nouvelles que les Dipsodes envahyssoient le pays des Amaurotes, et la cause pourquoy les lieues sont tant petites en France 1 3 1 Chapitre XXIV. Lettres que un messagier aporta à Pantagruel d'une dame de Paris, et 1 exposition d'un mot escript en un anneau d'or 1 3 3 Chapitre XXV. Comment Panurge, Carpalim, Eus- thenes, Epistemon, compaignons de Pantagruel, desconfirent six cens soixante chevaliers bien subti- lement 1 38 Chapitre XXVI. Comment Pantagruel et ses compai- gnons estoient fâchez de manger de la chair salée, et comme Carpalim alla chasser pour avoir de la venaison 141 Chapitre XXVII. Comment Pantagruel droissa un trophée en mémoire de leur prouesse, et Panurge un aultre en mémoire des levraulx ; et comment Pantagruel de ses petz engendroit les petitz hom- mes, et de ses vesnes les petites femmes, et com- ment Panurge rompit un gros baston sur deux verres 1 46 Chapitre XXVIII. Comment Pantagruel eut victoire bien estrangement des Dipsodes et des geans. . . i5o Chapitre XXIX. Comment Pantagruel deffit les trois cens geans, armez de pierres de taille, et Loupgarou, leur capitaine i57 Chapitre XXX. Comment Epistemon , qui avoit la coupe testée, feut guery par Panurge, et des nou- velles des diables et des damnez 164 2û8 TABLE » Pages. Chapitre XXXI. Comment Pantagruel entra en la ville des Amaurotes, et comment Panurge maria le roy Anarche et le feist cryeur de saulce vert. . . 174 Chapitre XXXII. Comment Pantagruel de sa langue couvrit toute une armée, et de ce que l'auteur veit dedans sa bouche 178 Chapitre XXXIII. Comment Pantagruel feut malade, et la façon comment il guérit 1 8 3 Chapitre XXXIV. La conclusion du présent livre et l'excuse de l'auteur 186 Variantes 189 Paris. Imprimerie Jouaust, rue Saint-Honoré, 3 38. V SOUS P RESSE CONTES DE PERRAULT ORNÉS DE Gravures à l'eau-forte par Lalauze Deux volumes EN PREPARATION VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE ORNÉ DE Gravures à Veau-forte par Hédouin Un volume T T T^***^^ ËSO7 PQ 1682 C5 1876 t. 2 Rabelais, François Les cinq livres PLEASE DO NOT REMOVE CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY ar*^ >v - *. w. T^