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LITTÉRATURES POPULAIRES
TOME XII
LES
LITTÉRATURES
POPULAIRES
DE
TOUTES LES NATIONS
TRADITIONS, LEGENDES
CONTES, CHANSONS, PROVERBES, DEVINETTES
SUPERSTITIONS
MAISONNEUVE ET C
TOME XII
PARIS J/ .1
-, ÉDITEuVs^
25, QUAI VOLTAIRE, 2) ^V^^ 1883
Tous droits réservés
GARGANTUA
DANS LES TRADITIONS POPULAIRES
GARGANTUA
DANS
LES TRADITIONS POPULAIRES
l'AR
Paul SEBILLOT
PARIS
MAISONNEUVE ET C-, ÉDITEURS
25, (iUAI VOLTAIKU, 2 5 1883
Tous droits réservés
INTRODUCTION
a^^s^'w/ plus de deux cents ans après la publi- cation du livre immortel de Rabelais, que l'on voit formuler pour la première fois l'idée que Gargantua pouvait lien n'être pas sorti, comme Mitterve, tout armé de son cerveau. La pensée n'en vint même pas aux nombreux com- mentateurs qui dépensèrent tant d'ingéniosité à sou- lever le voile des allusions rabelaisiennes, et ils auraient dédaigneusement souri rien qu'en entendant émettre la proposition qu'une œiiwe de génie avait bien pu avoir pour point de départ un thème popu- laire.
An commencement de ce siècle seulement, la ques-
Il INTRODUCTION
tion fut posée à l'occasion d'une légende recueillie dans le pays de Ret:( par Tliomas de Saint Mars (cf. cette légende p. ç^ du présent volume). Eloi Johanneau, dans une note à la suite, émit l'opinion que Gargan- tua était l'Hercule Pantophage des Gaulois.
Plus tard, dans la pi- cf ace de l'édition Variorum de Rabelais, il affirma que Gargantua était emprunté à la tradition populaire :
« Rahdais n'est point l'inventeur du personnage mythologique de Gargantua; la tradition de ses exploits était répandue particulièrement en Touraine, en Anjou (i) et dans le duché de Ret:{, bien avant qu'il ne songeât à faire de ce héros gigantesque le prototype de son roman. Sa fable et sa légende sont encore populaires dans toute la France et peut-être dans toute l'Europe, et font partie de la Bibliothèque bleue depuis un temps immémorial. » (T. I, p. 37). En iS2p, Philaréte Chasles disait : « Il y avait en Touraine un Gargantua obscur et chimérique qui avait une grossièn-e légende; Rabelais emprunta au
(i) L'affirmalkn de popularité particulière des exploits de Gar- gantua en Totiraine et en Anjou est contredite par l'enquête qu'ont bien voulu y faire pour moi plusieurs saiants de ces pays ; ainsi qu'où le verra (pp. i6y à 169), il n'est guère d'ancienne proa'ince de France qui ait donne des résultats plus minces, et pourtant les pays voisins possèdent des légendes gargantuines asse\ nombreuses.
INTRODUCTION III
peuple ce héros fabuleux. » (Tableau de la littéra- ture française au xvi^ siècle).
Dans la deuxième édition de la Mythologie alle- mande (iS^j), le savant Jacques Ciimm y vit une tradition qui remontait à l'époque celtique.
Ce fut aussi la conclusion de Bourquelot, qui con- sacra au Gargantua populaire toute une mono- graphie, oie abondent les détails curieux. Voici des extraits de la partie théorique de sa dissertation :
« Le nom de Garganttia est connu de tout le monde : les nourrices l'apprennent aux petits enfants, les hommes s'en souviennent et le répètent parce qu'il représente pour aix une idée de puissance et de grandeur extraordinaires. Gargantua est un type particulier qui a plusieurs analogues, mais auquel rien ne ressemble complètement, ni le cyclope antique, ni le géant pourfendeur , ni l'ogre du moyen âge. Chacun s'est créé en soi-même une inuige de Gar- gantua; chacun sait quelque épisode de sa hi:^arre histoire. Bien que sa nature soit une de celles aux- quelles notre imagination attribue une supériorité physique ou morale sur les hommes, le peuple songe à lui sans terreur et parle de lui avec une soiie de bienveillance respectueuse ; c'est une puissance éteinte, mais qui vit encore dans les souvenirs. Sa popularité
IV INTRODUCTION
est grande, surtout dans les campagnes, au fond des villages et des hameaux.
« Quelle est l'origine de ces souvenirs d'un person- nage conservés en tant de lieux différents ? D'oîi nom sont venus ce nom de Gargantua qui s'est perpétué dans la mémoire de tant d'hommes, cette image du géant, si caractérisée, si populaire, cette histoire dont les fragments sont éparpillés dans les campagnes, et dont on pourrait en quelque sorte composer un tout uni et compact ? Quel lien rattache aux choses de la vie réelle cette bi:(arre tradition que nous trouvons encore vivante et jeune au milieu de notre époque d'insouciance et d'oubli ? Les gens qui la racontent n'en savent rien et n'ont jamais songé a s' en instruire. Ceux qui l'écrivent et la commentent affirment qtie Gargantua est né au XVI' siècle, dans la féconde et railleuse imagination de Rabelais ; c'est lui seul qui l'aurait à jamais rendu populaire, et qui, par ses écrits, aurait promené à travers le monde et à travers les siècles le nom et les aventures de Gargantua.
« J'avoue que si l'origine du personnage de Gar- gantua était devant moi mise en question, je répondrais hardiment : Rabelais n'a point créé le type de Garsfantua.
<( Je suppose la question posée et je démontre.
INTRODUCTION
u Ma première preuve est Urée du grand vomhre de traditions qui sont relatives à Gargantua et des vionuments auxquels son nom est appliqué. Le ronmn de Rabelais a eu, je le sais, une immense popularité ; mais ce litre savant, composé par un savant, ce livre rempli d'allusions politiques, est-il januiis descendu asse^ avant dans les campagnes pour y avoir laissé des traces p-ofondes ? Au XVh siècle, lorsque si peu de gens savaient lire, le héros de Rabelais a-t-il pu par l'influence seule du roman être connu non seu- lement des hommes éclairés, mais des paysans, non seulement dans les villes, mais dans les hameaux mêmes les plus grossiers ? Les éditions nombreuses des Chroniques gargantuines ont-elles pu rendre Gargantua asse\ illustre, pour que le peuple l'ait érigé en fondateur des grands monuments dont il ne savait et ne compi-enait pas l'origine ?
u Toutes les personnes de bonne foi diront avec moi : Non cela n'est pas, cela n'est pas possible. On ne concevrait pas non plus, si les traditions de Gargantua venaient de Rabelais, que Gargantua eût été le seul personnage adopté par le peuple, parmi les nombreux types que 7-en fer ment les romans du curé de Meudon. Pantagruel, géant comtne son père, a une importance pour le moins aussi grande que celle de Gargantua,
VI INTRODUCTION
et personne dans nos campagnes ne connaît le nom et les gestes de Patitagniel. Et Grandgousier , Garga- tnelle, Panurge, etc., il n'en est pas non plus question dans les récits du peuple.
(( En supposant même le roman beaucoup plus populaire qti'il n'a dti l'être, on ne saurait admettre qu'il ait pu servir de hase à des croyances aussi vivaces, aussi multipliées que celles dont Gargantua est l'objet. Ce serait le seul exemple d'un roman d'ima- gination d'un intérêt asse'^ puissant, pour faire adopter ses personnages aux gens de la campagne comme des types curieux ou encore des réalités passées.
« Les traditions ne sont pas, ne peuvent pas être
purement imaginaires toujours elles procèdent de
quelque chose de réel. Les types, les personnifications, sont dans les idées avant de prendre place dans les livres, en sorte que, quand on rencontre sur le même sujet une légende et un roman ou un poî'nie, on peut être assuré que la légende a précédé le roman, et qu'avant la légende il y a eu dans le même ordre d'idées qiielque chose dont les esprits ont été frappés.
tt II y a certaines figures que l'imagination même d'un homme de génie ne sufiît pas à créer ; il est de ces types qu'un écrivain retrouve, qu'il conserve, mais qu'il ne peut inventer. Tel est à notre sens le
INTRODUCTION VII
Gargantua de Rabelais. En lisant les Chroniques gargantuines, on sent qu'il y a an fond de Vhistoire du géant quelque chose d'archaïque, et dans l'invrai- semblable grandeur de cette histoire h travail naïf des imaginations populaires.
« A ceux qui objectent qu'on ne trouve avant le XVI' siècle aucun monument écrit, je réponds : La tradition de Gargantua a très bien pu ne se produire et ne se propager que par le récit oral. Rabelais serait le premier qui l'aurait écrite et renouvelée en la rendant littéraire.
(( Nous avons sicrnalé de nombreux nwnuments celtiques auxquels se rattachent le nom 'de Gargantua et diverses traditions relatives à ce personnage. Ce fait nous semble d'autant plus caractéristique que parmi les restes antiques, les monuments de la religion celtique sont presque les seuls qui aient reçu ce nom et qui soient l'objet de ces traditions.
(( Les traditions relatives à Gargantua nous paraissent donc remonter à l'antiquité celtique. Nous ne voulons pas dire que le nom du géant et les faits qui le concernent aient été appliqués aux dolmens et aux menhirs, pendant que la religion des druides était encore en vigueur ; il est évident, au contraire, que cette application n'a dû avoir lieu que longtemps
VIII INTRODUCTION
après les Celtes, et loisqu'on avait perdu le souvetitr historique des hommes qui avaient élevé ces monuments. Nous soutenons uniquement la contemporanéité des monuments et de l'objet de la tradition ; si l'on admet que toute légende a pour hase un fait réel, comme rien ne ressemble à Gargantua che^ les Gallo- RomatJts, ni che^ les Barbares établis dans les Gaules ; comme le nom de Gargantua n'est point prononcé dans l'histoire de ces peuples, il faut admettre que la tradition de Gargantua est antérieure à la domination romaine et qu'elle remonte aux Celtes.
« On objecte, contre l'induction que nous tirons, que ce géant est très populaire dans le midi de la France, et qu'il y a là peu de traces du druidisme. Mais ce fait prouverait seulement que les Romains, établis dans la Gaule méridionale, ont pu y renverser les pierres élevées par les anciens habitants et qu'ils ne sont pas parvenus à y détruire les idées et les croyances.
(( On dit encore que la classe des géants, à laquelle appartient Gargantua, a été de tout temps et che\ tous les peuples crainte ou vénérée, et qu'il n'y a pas de raison d'attribuer la légende de Gargantua aux uns plus qu'aux autres.
INTRODUCTION IX
« Enfin îine dernière objection s'élève. Généra- lement, dit-on, Voiigine de toutes les choses grandes et extraordinaires est rapportée à Gargantua, et le nom de ce géant n'est appliqué aux monuments celtiques qu'à cause de l'impression d'étonnement produit par leurs énormes dimensions Le Gar- gantua des légendes est distinct des autres géants et ses caractères particuliers en font un personnage typique; en second lieu, on trouve en dehors des restes druidiques certains objets décorés du nom de Gargantua ; mais les mor.wnents celtiques n'en restent pas moins les plus importants des nombreux ouvrages auxquels le peuple rattache le souvenir de leur héros favori,
« Peut-être l'Hercule gaulois est-il une première forme de notre Gargantua ; peut-être le géant des traditions représente-t-il quelque autre héros dont le souvenir ne s'est conservé dans aucune histoire écrite. Peut-être enfin Gargantua doit- il être regardé comme une sorte de personnification de la race gauloise en lutte avec les Romains. Les peuples italiques avaient paru aux Gaulois, lors de leur invasion au-delà des Alpes, de petits et chétifs soldats ; c'est par cette idée qu'on pourrait expliquer le type de Gargantua comme représentation de la force celtique. Une légende du
INTRODUCTION
centre de la Gaule qui, du reste, semble avoir été un peu arrangée par les savants, viendrait à l'appui de cette explication.
« Dans tous les cas, quelque explication que l'on adopte au sujet du personnage primitif de Gargantua, on doit reconnaître qu'il se lie essentiellement avec l'histoire de la race celtique. Il est remarquable aussi que la Beauce, principal théâtre des exploits de Gar- gantua, dans le romani de Rabelais, est comme un centre de culte druidique, que les monuments celtiques y sont très nombreux, et qu'on y trouve à chaque pas la mémoire de Gargantua conservée par les habitants du pays.
« Jusqu'au moment oii l'on aura découvert un monument écrit qui mentionne le nom de Gargantua antérieurement au XVI' siècle, le système que j'ai soutenu trouvera des incrédules et des contradicteurs. Cependant je ne doute pas que la preuve complète de ce que j'ai avancé ne s'ofre un jour. »
Après Bourquelot, M. Henri Gaido\ publia une dissertation sur Gargantua, à laquelle il donna comme sous-titre : Essai de mythologie celtique (i). En voici les passages essentiels :
(i) Rei'ue archèologîquf, septembre 1868, p. 172- 191.
INTRODUCTION XI
i( Quel que fut le succès du roman de Rabelais, on ne peut y voir l'origine de ces nombreuses appel- lations oii entre le nom de Gargantua.
« Une œuvre littéraire ne pénètre pas asse-{ avant dans les croyances populaires, pour que le nom de ses héros s'attache aux monuments des anciens âges et en remplace les dénominations anciennes. Dans ces déno- minations gargantuines d'un grand nombre de nos monuments mégalithiques, on ne peut voir que l'im- portance et l'universalité de ce mythe encore inexpliqué.
(( Mais, dit M. Baudry, trouve-t-on écrit quelque part avant le XVI^ siècle le nom de Gargantua ? La chaise de Gargantua que l'on montre dans les environs de Rouen s'appelle Cathedra gj'gantis dans les chartes du Xllb siècle. Ce silence ne prouve rien, car la pensée de coucher par écrit une superstition populaire eût fait sourire de dédain un scribe du moyen âge, comme il ferait aujourd'hui sourire le bourgeois voltairien et demi-lettré de nos campagnes.
<( Si sur le continent nous ne pouvons trouver avant le XFP siècle aucun document écrit sur Gar- gantua, il s'en présente en Grande-Bretagne dès le
XII' Je ne puis m' empêcher de reconnaître le
géant Gargantua dans ce Gurguntius filius nobilis illius Beleni (Giraldi Cambrensis, Topographia
XII INTRODUCTION
Hibernias, II, no 8), que Giraud de Barry, dit Giraud h Gallois, écrivain du Xlle siècle, assure avoir régné sur la Grande-Bretagne bien avant l'ar- rivée des Romains.
« La Chronique, qui s'' imprimait encoix à Troyes au commencemeut de ce siècle, nous a conservé de ce nom (de Gargantua), une forme que je considère comme plus archaïque : Gargantuas. Gargantua me semble, en effet, venir d'une forme Gargantuas-atis, comme Nantua (Ai7i) est venu d'une forme Nantuas-atis, comme Cruas (Ardèche) est venu de Crudatus, etc. (i). A mon sens, Gargantua est formé avec le suffixe uas atis, d'un thème Gargant, participe présent de garg, form^ intensive formée par redoubletnent de la racine Gar « avaler, dévorer. » Du même thème participial, mais avec un autre suffixe, est formé le nom de Gurguntius, et le Brut Tysilio a gardé la forme primitive en affaiblissant le premier a en u,
Gurgant La racine redoublée se retrouve sous la
forme abrégée garg dans le latin gnrges, gurgitis
(i) M. Gaido\ m'écrit en date du 20 janvier iSSj. « Je 't'ose- rais plus aujourd'hui regarder Gargantuas (avec s finale') comme une forme plus ancienne du nom et comme remontant à l'époque gauloise. En linguistique, l'hypothèse est facile et facilement justi- ciable. »
INTRODUCTION XIII
C'est à cette racine que je rapporte l'espagnol et le languedocien Garganta u gorge, » littéralement l'avaleuse, et aussi l'ancien anglais gargate et le breton gargadcn qui ont le même sens. Gourgandine n'est évidemment qu'une variation dialectale de Gar- gantine, le nom de la mère de Gargantua, dans La Chronique de Troyes. Ine étant un suffixe de diminution, Gargantine et Gourgandine signifieraient donc étymologiquement « petite mangeuse ». Le masculin correspondant à Gourgandine se retrouve dans le provincial Gargandin, garnement que donne le comte Jauhrt dans son Glossaire du centre de la France. Ajoutons les mots provençaux Gargantuan (( homme, bête vorace; » Gargaou « gavion, gosier, »
et l'espagnol garganton n glouton » J'explique
donc le thème Gargan (i) que nous a conservé le nom
(l) « Dans une autre partie de la France, nous retrouvons celte appellation de Gargantua. J'apprends, en effet, de M. E. LenornianI, qu'à Rouen, le jour de la fête de Saint-Romain (2} octobre), on vendait de petites figures de deux ou trois centimètres de hauteur, représentant des hommes grotesques pourvus de l'insigne de Priape. On appelait ces figures des Gargans, et les jeunes filles en achetaient qu'elles mettaient dans leur corsage dans l'espoir de trouver plus faci- lement un mari. Il y a une quinzaine d'années, la vente de ces objets indécents a été interdite par la police. On peut voir au musée de Saint-Germain un exemplaire de ces Gargans. Outre l'appendice priapique, le Gargan était muni d'une double paire d'yeux (Note ili M, Gaido'^). 1
XIV INTRODUCTION
de Gargantua, comme signifiant le dévorant (i).
« Gargantuas est donc une èpithète ajoutée au nom d'un dieu, èpithète qui, séparée de son substantij, est devenue une divinité par elle-même. Cette même racine gar a foiirn i à la mythologie indoue le nom d'un dieu que l'on regarde comme la persotmification de la lumière, le dieu Gariida, le vainqueur dts serpents Nagas.
<( Ce nom de Gargantua a le dévorant » convient bien à un géant ; les géants de l'Allemagne portaient autrefois une désignation analogue.
« Gargantua nous semble être un dieu gaulois transformé en géant ; car nous avons peine à croire qu'il ait pris naissance au moyen âge. Ce mythe, en effet, ne rentre pas dans l'histoire comme les légendes où Charlemagne a remplacé d'anciennes divinités germaniques. Il ne rentre pas non plus dans les traditions chrétiennes ; il vit en dehors d'elles, et n'a
(t) On peut ajouter aux mois cités par M. GaidoXj les suivants que Bourquelot donne en vote :
Il Latin du moyen âge : Gargatha, Gargathum ; Français : Gargate ou Gagaite; Italien : Gargatta , Gargantone ; Espagnol: Gar- ganta, Garganter ; En Gascon : Garganuila ; En Toulousain : Gargante, p. 14, »
En Haute-Bretagne le gallot gargate gorge, d'oii égargater, égorger. Le dialecte romain a gargante, glouton.
INTRODUCTION XV
avec elles aucun point de contact. Mais dans Gar- gantua nous avons un type pré-cJorétien.
« Il nous semble que l'imagination populaire d'une race devenue clirètienne n'aurait pu créer un type qui ne tient au christianisme par aucun côté.
(( Ce qui plaide aussi en faveur de l'antiquité de la tradition gargantuine, c'est son universalité. Elle se rencontre dans les provinces les plus diverses de notre France, elle se retrouve en Grande-Bretagne. Ce n'est pas une légende locale, c'est un souvenir qui appartient à toute une race. En Grande-Bretagne même, nous trouvons son nom associé à un nom qui est bien évidemment celui d'une divinité « Gurgun- tius fîlius nobilis illius Belcni. » Comment ne pas reconnaître dans ce prétendu roi de la Giande- Bretagne /'ApoUo Belenus des Gaulois, dont le culte était si répandu ?
<( Mais quelle divinité était Gargantua, ou pour parler plus exactement, à quelle divinité s'était attachée cette appellation qui, comme nous l'avons vu, signifie le Dévorant ?
<( L'idée maîtresse du type de Gargantua est la force. Le dieu qui représente la force étant Hercule, nous regardons Gargantua comme un développement de l'Hercule gaulois. Mais d'où, Hercule aura-t-il
XVI INTRODUCTION
reçu cette éplthète de Dévoi-ant ? Probàblenunt des sacrifices humains qu'on lui offrait. Le plus souvent on hriâait les victimes (on pouvait dire que la divi- nité les dévorait), et si un dieu recevait plus qu'un autre l'hommage de victimes humaines offertes de cette façon, la terrible épilbète de Dévorant devait s'appliquer à ce Moloch celtique.
(( D'accord avec M. Liehrecht, nous voyons un reste de ces sauvages coutumes de nos ancêtres dans la coutume de brûler à Paris un mannequin qu'on appelait le Suisse de la rue aux Ours. Dans le Suisse que l'on brûle en grande pompe, nous avons îin dédoublement du feu de la Saint-fean. On sait, en effet, qu'en beaucoup d'endroits, l'usage était de jeter dans le feu de la Saint-fean des paniers en osier contenant des animaux. Sachant par d'anciens témoignages que brûler des victimes humaines était chose fréquente che'^ les Gaulois, nous sommes auto- risés à penser que, dans le feu de la Saint-fean, les animaux ont, à une époque plus civilisée, remplacé les victimes humaines. Le sacrifice que mentionnent César et Strabon (liv. IV, iv, 5), sans en donner la date, devait donc se faire au solstice d'été, et le dieu auquel on donnait l'épithète de Dévorant était celui qu'on adorait au solstice d'été, c'est-à-dire un dieu
INTRODUCTION XVII
solaire. U se pourrait donc qtie Gargantua fût origi- nairement une personnijieation du soleil.
« Disons donc pour conclure :
(( 1° One Gargantua est certainement un type antérieur à Rabelais, et que ce mythe est celtique, puisqu'on le retrouve répandu en France, en Grande- Bretagne et non ailleurs ;
« 2° Que Gargantua est probablement le déve- loppement populaire d'un Hercule gaulois ;
(( ^° Que Gargantua est peut-être un mythe solaire.
(( Peut-être pourrait-on y rattacher le Gayant de Douai, le Graulli de Met:{, la Gargouille de Rouen, la Chair Salée de Troyes, etc. »
En iS6p, M. Léo Desaivre, adoptant les conclusions que M. Gaido\ avait données sous une forme dubi- tative, publia ses Recherches sur Gargantua en Poitou avant Rabelais, et M. Duval, archiviste de l'Orne, fit paraître son Gargantua en Normandie ; aux monographies du Poitou et de la Normandie, j'ai
4
reproduit toute la partie légendaire de ces deux bonnes contributions à l'étude du sujet qui nous occupe;
XVm INTRODUCTION
mats au point de vue théorique elles ne renferment rien de nouveau.
Dans un article de la Revue critique, 1868, pp. ^26 et suivantes, M. Gaston Paris émit des doutes sur les conclusions de M. Gaido? :
« Que le., nom de Gargantua soit antérieur au livre connu sous le nom de Chroniques gargan- tuines^ cela n'est pas prouvé ; nous n'avons de ce livre aucune édition antérieure à 1^32 ; mais on sait combien sont rares les exemplaires de ces livres populaires qui sont arrivés jusqu'à nous.
(( Pour un certain nombre de lieux dont il s'agit, on possède d'anciennes dénominations qui parlent simplement d'un géant; il est naturel que Gargantua étant devenu pour le peuple le type du géant, son nom se soit substitué.
« Tous les traits supposés par M. Gaido\ se rangent en deux catégories : 1° conséquences néces- saires de l'idée d-'un géant ou. broderies populaires sur ce motif une fois admis ; 2° attribution à un person- nage d'une taille et d'une forme gigantesques (A, d'accidents de terrains qui semblent repyrésenter des objets à l'usage de l'homme dans des pivportions colossales ; B, monuments qu'on trouve trop grands pour avoir été élevés par des hommes). Je ne pense pas
INTRODUCTION XIX
qu'il y ait tin seul des traits cités par M. Gaido:( qui ne se rencontre hors de France (i).
(i) On a comparé Gargantua à divers héros ou géanis ancievs ou étrangers ; mais, sauf Hercule, aucun n'est pour ainsi dire comme lui un héros national :
« La fantaisie populaire représente Hercule comme un être gigan- tesque et monstrueux, comme une sorte de Gargantua d'une force incroyable, d'un appétit vorace (pampbagos, polyphjgos), rude buveur qui ne connaissait pas de bornes à ses désirs (Maury, Croyances du Moyen âge, p. SS})-
a On peut encore rapprocher de la légende de Gargantua le mythe du Cyclopes, personnification de la foudre et des feux volcaniques qui furent de même transformés par la légende hellénique en une race de géants auxquels l'imagination populaire fit remonter l'origine des antiques constructions, et, comme au moyen âge, dit M. Alfred Maury, elle attribuait aux géants, aux génies, au diable, les restes de constructions celtiques dont l'aspect rappelle celui des constructions pélagiques. (Ibid., p. 17).
Voici encore, à titre de curiosité, trois fragments les deux pre- miers antérieurs et le dernier postérieur à Rabelais, qui, tous les trois, ont des points de contact avec la Légende garg.mtuine.
c D'après Apollodore, cité par Cerquand, Taranis lithobole p. sy, Poséidon lançait des pierres comme les géants ennemis de Zeus. Au milieu de la lutte, il détache de Vile de Cos une pierre immense dont il veut écraser Polybotés. Mais il manque son coup; la roche tombe dans la mer et devient l'Ile deNisyros (cf. p. 40, 41 du présent livre).
t Lorsque cet enfant (Porphyre) eut un jour, il mangea un biscuit, lorsqu'il eut cinq jours, il en mangea une fournée. Lorsqu'il eut trente jours, il sortit et dit avec fierté : Je suis amoureux d'une jeune fille, et c'est la fille de l'Empereur. » Les exploits de Digénis Akritas, épopée byzantine du xi" siècle. Edit. Sathas et Emile Legrand. Paris, Maisonneuve, iSyf. Introduction, p. CF.
L'imagerie populaire russe possède aussi un similaire de Gar- gantua ; mais c'est un simple glouton.
a C'était, attablé devant son pantagruélique repas, Pontiouha Mange-Toujours, qui vint du village à Moskva. Stupéfiant tout le
XX INTRODUCTION
« Gurgiint n'est représenté mille part comme un géant, et on ne trouve pas en Angleterre de dénomi- nation populaire locale qui se rattache à Gitrguntius.
« Ce qui serait absolument étonnant, c'est qu'un dieu gaulois se fut perpétué avec sa signification mythique. »
*
* *
// y avait asse\ longtemps que je m'occupais des traditions de la Haute-Bretagne, et j'avais déjà recueilli plusieurs centaines de contes sans avoir jamais entendu le nom de Gargantua appliqué aux héros légendaires, lorsqu'tm jour l'idée me vint d'in- terroger mes conteurs.
J'obtins de toutes parts des réponses qui me prou- vèrent que tout le monde connaissait le célèbre géant
monde par sa goinfrerie, il consomme un hœuf entier à son repas, et c'est par ponds qu'il mange des jambons ; un seau de vôlka, tout un mouton, dix pouds de pain, lui suffisent d peine pour un jour s'il peut les accompagner de trois pots de stchi. Du malin au soir . il mange, il pousse son ventre, et, buvant la bière d la cuve, il ne devient ni gris, ni saoul, ni rassasié. Il ne laisse pas reposer ses dents. Celles-ci lui demandent grâce. Elles se fâchent contre lui. Quelques-unes même tombent de sa bouche. Calme, il les gronde, car il reste du bœuf, du mouton, du stchi, du jambon, de la bière, et aussi de la vôlka. On s'étonne, on le regarde et chacun achète son ftortrait : allei-donc, paye^-le deux pialoks, attache\-le au mur, admirexrle, et rie\ pour cent roubles. n (Louis Woutcrs, Scènes et paysages russes. Paris-Moderne.)
INTRODUCTION XXI
et que ses aventures étaient très populaires. Au lieu de me borner, comme j'en avais d'abord eu l'inten- tion, à une simple monographie restreinte à la Haute-Bretagne, je voulus essayer si, par les rela- tions que j'avais, je ne pourrais pas faire une enquête pour rechercher, dans toutes les provinces de France, les traces de la légende gargantuine. Je fis tin ques- tionnaire, que j'adressai aux mythographes avec les- quels j'étais personnellement en relations; j'écrivis même à des savants locaux que je ne connaissais que par leurs travaux et j'eus la bonne fortune de rece- voir de presque partout des communications précieuses. Sauf pour la Haute-Bretagne, oii fai personnelletnent interrogé les conteurs, toute la partie inédite de ce livre est due à ces collaborateurs bienveillants, en trop grand nombre pour que je puisse ici remercier chacun d'eux en particulier.
Ainsi qu'on le verra par les nombreuses dépositions qui suivent, il n'y a en France aucun personnage populaire dont le nom soit si universellement connu. Il se retrouve aussi bien dans les pays de langue d'oc que dans ceux de langue d'oil, et un certain nombre de ses aventures sont racontées pour ainsi dire partout, avec légères variantes.
D'un bout de la France à Vautre on trouve son
XXII INTRODUCTION
uoin attaché aux dolmens, aux menhirs et aux hlocs naturels gigantesques ; plusieurs portent ses emp-eintes.
Il n'est point méchant et rend, au contraire, volontiers service; aussi le peuple, qui le considère comme un être bienveillant, lui a composé tout un ménage proportionné à sa taille et chacun de ses ustensiles de pierre éveille l'idée de force et d'indes- tructibilitè.
Il a son berceau, son lit, son siège, ses lunettes, ses sabots, ses souliers, la forme de son soulier, ses bottes, sa canne, son échelle, sa pierre à faulx. On montre sa soupière, son écuelle, son verre, sa cuiller, ses palets, etc.
H est si grand que les hauts clochers lui passent entre les jambes comme des brins d'herbes; il franchit les vallées d'une enjambée, joue au palet avec les menhirs ou les tables de dolmens, tantôt seul, tantôt (mais phts rarement) en compagnie d'autres géants.
Les graviers qu'il a dans ses souliers sont des blocs énormes qu'il répand ça et là et qui sont des rochers de la mer ou des pierres immenses. Quand il décrotte ses sabots, il laisse des viontagnes de boue.
Son appétit est proportionné à sa taille; chaque province varie quant à la mesure de ce qu'il lui faut pour se nourrir; mais partout on est unanime pour
INTRODUCTION XXIII
constater quelle quantité de nourriture et de hoisson lui est nécessaire. Il n'est pas, au reste, difficile sur la qualité des mets et il absorbe dans sa vaste gar- gate, comme dirait un paysan gallot, les mets les plus variés.
Quand il boit, il m£t les rivières à sec et produit dans la ma- un si grand déplacement d'eau qu'il avale les navires et les flottes.
Aussi ses déjections forment des collines ou des rochers; il pisse des rivières.
Lorsqu'il meurt, on est obligé de lui creuser un tombeau de dimensions prodigieuses.
Nulle part on ne trouve un Gargantua entier; mais on montre les empreintes de ses mains, de ses pieds, voire même de ses fesses, car, lorsqu'il touche les rochers, ils cèdent comme une cire molle.
Son squelette paraissait si démesuré à l'imagination populaire qu'on n'en cite que des fragments : son petit doigt, ses dents, etc.
Tels sont les traits que lui attribue le plus fré- quemment la légende, et ils se remontrent à peu piès partout.
La plupart d'entre eux ne sont pas dans Rabelais; parfois le conte et le roman se rencontrent sur un détail ou un épisode; mais presque toujours les aven-
XXIV INTRODUCTION
tures du Gargantua du peuple et du Gargantuaîitté- raire n'ont que des ressemblances passagères. La même observation s'applique aux Grandes Chro- niques et aux Gargantuas de la librairie du colpor- tage. De tous les Gargantuas imprimés, c'est celui de l'imagerie d'Épinal dont les conteurs reproduisent le plus intégralement les exploits, et encore ils en oublient quelques-uns.
Le Gargantua dont les gestes se racontent un peu partout, mais sans jamais former une biographie complète, développée de la naissance à la mort, est donc différent de celui des livres.
Ses compagnons, quand ils sont nommés, s'ap- pellent Brise-Chênes, Petit-Palet, Samson, etc.; jamais Panurge, jamais frère Jean des Entomeures, ce type de moine à allures si popidaires ; nulle trace de Dindenault et de ses moutons, ni d'aucun des épisodes étonnants ou comiques dont Rabelais à parsemé son œuvre. Si le peuple a fait à la légende écrite quelques emprunts, à coup siir ils sont petits et pmient surtout sur des traits secondaires.
Pour ceux, et ils forment le plus grand nombre, qu'on ne retrouve que. dans les récits, on peut sans témérité les regarder comme antérieurs aux écrits où se trouve pour la première fois le nom de Gargantua.
INTRODUCTION XXV
Tl est certains d'entre eux qui remontent peut-être aux premiers âges âe l'humanité et, dans leur ensemble, ils présentent des débris, fondus par V imagination populaire, altérés et transformés en passant de bouche en bouche, de légendes de provenances très diverses.
De l'enquête actuellement faite sur tous les points de la France, il semble résulter qu'il a existé un vaste cycle légendaire dont les héros étaient des géants ayant pour attributs la résidence ou le passage dans un endroit déterminé du pays, la force, l'énor- mitê, l'appétit, les grandes enjambées. A ces qualités générales sont venus se joindre des fragments, traits empruntés soit à la légende d'Hercule, soit à celles des géants de l'Orient, voire même à des saints. Chacun de ces personnages a eu une existence à part et un 7iom particulier ; puis, à une époque difficile à déterminer exactement, ils ont été, pour la plupart, dépossédés de leur individualité et ont été absorbés par un seul : Gargantua, de même que l'Hercule romain avait fini par prendre les attributs de tous les héros congénères.
Cette hypothèse me semble confirmée par l'existence, en un asse^ grand nombre de pays, de géants qui ont les mêmes fonctions et les mêmes qualités que Gar- gantua, bien que leur légende soit plus effacée et
XXVI INTRODUCTION
^ue certains aient perdu jusqu'à leur nom propre. Suivant certains auteurs, Gargantua ne serait autre qu'un dieu solaire oublié et transformé en géant. J'ai reproduit les parties essentielles de l'argu- mentation de M. H. Gaido\, qui avait très ingé- nieusement exposé cette théorie. Mais à part le frag- ment, page 8j, où Gargantua produit de la neige et la fait ensuite fondre, je ne crois pas que les nou- veaux documents que j'ai pu réunir apportent beau- coup d' arguments pour ou contre la thèse, soutenue avec prudence, d'ailleurs, dans Gargantua, Essai de Mythologie celtique.
Ainsi qu'on l'a vu dans la partie linguistique du travail de M. H. Gaidoz, ci-dessus reproduite, du Nord au Midi, de l'Est à l'Ouest, tous les dialectes romans d'origine, et même les dialectes celtiques, pos- sèdent la racine onomatopique Gsx, et, quel que soit le suffixe qui la suit, elle éveille l'idée d'avaler. Un nom bien fait et aux syllabes pleines étant formé sur ce radical, se trouvait être compris de tous et éveillait à lui seul un des attributs essentiels du géant.
Il avait donc tout ce qu'il faut pour devenir prromptement populaire dans les pays oii ces langues sont en usage. Si Gargantua est, en France, une sorte de héros national, que chaque p-ovince semble
INTRODUCTION XXVII
revendiquer comme sien en lui assignant une rési- dence locale, il le doit en grande partie à son nom. Micromègas et Pantagruel n'auraient pu être créés par le peuple, qui, s'il n'a pas inventé le terme Gar- gantua pour désigner un grand mangeur. Va bien vite adopté, le trouvant conjoi'jne à son génie. Il en a fait le géant par excellence qui, peu à peu, a dépouillé ses nombreux congénères de leurs attributs, de leurs exploits et de leur nom même.
Si, comme le pensent les hommes les plus versés dans notre ancienne littérature, Gargantua ne se trouve écrit qu'une seule fois (i) avant les Grandes Chroniques et la Vie de Gargantua et de Panta- gruel, il serait téméraire d'affirmer que ce nom est certainement antérieur à Rabelais, et que celui-ci a fait de nombreux emprunts à une légende gargan- tuine, populaire avant lui. Toutefois il est permis de penser qu'antérieurement au XVP siècle il pouvait exister quelque part, en France, un géant appelé Gargantua, dont les aventures étaient répandues dans h peuple. Rabelais, fort au courant des croyances et des traditions de son temps, a pu en avoir connais-
(i) Gargiintua qui a chepveux de piastre (Charles Bourdigné, Légende de Maistre Pierre Faifeu, 1526).
XXVIII INTRODUCTION
sance et, transformant au gré de son génie le récit confus du peuple, il en a fait l'œuvre immortelle que Von connaît. Le retentissement des Grandes Chro- niques, et surtout de l'œuvre de Rabelais, auront fait connaître un peu partout un héros qui, peut-être, n'était d'abord que local; les Vies du fameux Gar- gantuas, l'imagerie populaire sont venues ensuite et, quoique sous une forme altérée, ont répandu ce nom de Gargantua, expressif, compris de tous et facile à retenir, et qui sera peu à peu devenu synonyme de géant.
22 Janvier jSS}.
Paul Sébillot.
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GARGANTUA
DANS LES TRADITIONS POPULAIRES
Carte pour servir à l' intelligence des voyages de Gargantua en Haute-3retague.
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CHAPITRE I
GARGANTUA EN HAUTE-BRETAGNE
§ I. — P0PUL.4RITÉ DE GARGANTUA
;ARGANTUA cst très connu en Haute-Bre- tagne, et j'ai pu maintes fois constater sa popularité. Son nom est d'un usage fré- quent, et il entre dans la composition de plu- sieurs proverbes.
On dit d'un homme de grand appétit qu'il « mange comme un Gargantua » ou « comme Gar- gantua. » « Quel Gargantua! » s'écrie-t-on lors- qu'on voit quelqu'un manger d'une manière remarquable.
Quand un enfant est gourmand et que sa mère ne peut le rassasier, elle dit :
« — Ma fa, i' li fau'ra va)itie\ (peut-être),
I
GARGANTUA
comme à Grantua, sept hommes à H fourrer dans la goule! >) (Andouillé et canton de Saint-Aubin- d'Aubigiié). Grantua est une forme contractée et corrompue de Gargantua. Vers Ercé, près Liffré, existe un dicton analogue : « Tues comme Grantua; i^ faudrait sept hommes pour t'affourer (te donner de la nourriture). »
A Rennes et aux environs, on dit à un gour- mand : « Tu es comme un Gargantua; il te fau- drait un veau tout entier, quand il ne faut qu'une côtelette aux autres. »
Pour désigner un grand buveur, on assure qu'il « boit comme Gargantua. »
Lorsqu'un enfant a les pieds très grands pour son âge, les cordonniers disent : « Il a un pied de Gargantua » (Matignon).
Presque tous les paysans auxquels j'ai parlé du célèbre géant le connaissaient au moins de nom ; plusieurs savaient, pour les avoir ouïes raconter à leurs anciens, quelques-unes de ses aventures. Ils ne l'appellent pas toujours Gargantua; vers Ercé, je l'ai entendu nommer Grand-Tua, ou le Grand-Tuart, deux altérations par apocope de son nom le plus habituel.
Voici une petite anecdote qui prouve combien
EX HAUTE-BRETAGNE
sa réputation de \-oracité est établie à la campagne. 11 y a quelques années, le recteur de Plélan-le- Petit (Côtes-du-Nord) monta en chaire le dimanche gras, et il recommanda à ses ouailles de se modé- rer dans leurs plaisirs, à ce moment de l'année où l'on fait volontiers ripaille.
— Amusez-vous, mes frères, leur disait-il ; mangez si vous voulez, mais ne faites pas d'excès, n'en prenez pas comme le défunt Gargantua.
D'après quelques-uns de mes narrateurs, Gar- gantua ne serait pas un être purement imaginaire; il aurait existé à une certaine époque; l'une de mes meilleures conteuses, à qui je demandais pourquoi, sachant des légendes gargantuesques, elle ne me les avait pas racontées, me répondait :
— Gargantua n'est pas un conte, c'est une histoire; je croyais que vous ne vouliez que des contes.
§ II. — LIEUX AUXQUELS EST ATTACHÉ LE XOM DE GARGANTUA
IL serait malaisé de dire à quelle époque les lieux qui portent maintenant le nom de Gargantua ont reçu cette désignation; comme ce sont pour la plupart des mégalithes^
GARGANTUA
placés dans des endroits incultes, les anciennes chartes sont muettes à ce sujet; quant aux rochers que le géant a parsemés, on ne les trouve indi- qués que dans des titres ou des plans postérieurs à Rabelais.
Quoi qu'il en soit, il est incontestable qu'en paj'S gallot il n'est pas un autre nom de person- nage qui soit plus fréquemment attaché à des pierres énormes posées de main d'homme dans la campagne, placées sur le bord de la mer, ou même à des rochers naturels, remarquables par leur masse.
« A Saint-Just (Ille-et-Vilaine), les grosses pierres de la lande de Cojou furent jetées par Gargantua, qui les trouvait gênantes dans ses souliers, (i) »
( Guillotin de Corson, Récits historiques, etc., p. !99).
« Les deux mille cailloux de quatre à sept mètres de haut qui parsèment la lande du Haut- Brambien, en Pluhcrlin (partie française du Mor-
(i) Les pangraphes guillemetés sont empruntés à des livres : tout le reste est inédit et a été recueilli par moi ou mes corres- pondants.
EN HAUTE-BRETAGNE
bihan), sont des graviers que Gargantua secoua de ses souliers. »
(Violeau, Pèlerinages du Morbihan, p. 240).
« La Roche-Piquée, en Cournon (Morbihan français), est un grain de sable que Gargantua laissa tomber de son soulier. C'est un menhir haut de 5 mètres 20 centimètres, large de 4 mètres à la base et de 70 centimètres au sommet. Il est à côté de la Tablette de Cournon, double dolmen. »
(Ogée, article Cournon).
« Sur le bord de la route de Vannes, à quel- ques mètres de l'extrémité de la rue Lorois, à La Gacilly, se trouve la Roche-Piquée. On regarde dans le pays ce menhir comme un grain de sable sorti des souliers de Gargantua. »
(Ducrest de Villeneuve, Statistique, p. 48).
« La pierre Bise, sur la lande de Langon (Ille- et- Vilaine), déposée, dit-on, par Gargantua, près du village de la Mouchaye, près d'une lande, est un menhir ayant eu 2 mètres 50 centimètres d'élévation. On l'a fait tomber. »
( Guillotin de Corson , Société archéologique d'IUe-et-Vilaine, t. XII, p. 5).
GARGANTUA
Une grosse pierre placée à la porte de l'église de Gahard (Ille-et- Vilaine) est un gravier que Gargantua retira de ses souliers.
(Recueilli par Madame veuve Guyoi).
« Dans la partie ouest de la commune de Mézières, parmi plusieurs blocs de quartzite, l'on en voit un, assez considérable, appelé Pierre-au- Mignon, situé dans la lande de ce nom. On raconte que Gargantua portait ce morceau de rocher dans sa poche pour se défendre des chiens incommodes lorsqu'il allait voir une fée de ses amies, qui habitait ces parages. »
(Danjou de la Garenne). — Cf. un épisode semblable dans le chapitre do Gargantua en Vendée.
« En la commune de Treillières, à trois lieues de Nantes, sur la lande de Pierre-Plate ou de la Ménardais, est un peulvan qui porte le nom de Galoche-de-Garganhia. Des plateaux granitiques qui eii sont voisins étaient ses palets. »
(Ogée, 2' édition. Article Treillières).
Une pierre couchée, mais reposant sur d'autres, sorte de dolmen, près Saint-Aubin-d'Aubigné, est appelée Palet de Gargantua.
(Ruutilli par M. Bélier).
EN HAUTE-BRETAGNE
Deux menhirs, l'un à Saint-Mirel, en Plenée- Jugon (Côtes-du-Nord), l'autre près le Pontgamp, en Plouguenast, sont les pierres à aiguiser du géant.
Le menhir de Saint-Samson, près Dinan, était, m'a-t-on assuré, appelé jadis Pierre de Gargantua ; mais il n'y a plus guère que les vieillards à le désigner ainsi.
« A i,SOO mètres du bourg de Saint-Jacut-du- Mené (Côtes-du-Nord) est une pierre ^05^e, longue de 6 mètres 50 centimètres, épaisse de 3 mètres, haute de 3 mètres au-dessus du sol. Le dessus de cette pierre est complètement plat. On y remarque comme l'empreinte d'un pied d'homme. La légende raconte que Gargantua, monté sur cette pierre, fit un effort pour s'élancer sur une autre pierre, à trois kilomètres plus loin. Sous cet effort, son pied s'est gravé dans la pierre, ainsi que sur celle sur laquelle il venait de sauter; mais cette der- nière, jusqu'à présent, est restée inconnue. »
(Ernoul de la Chenelière, p. 38).
« C'est en fyantant et en compissant, pour nous servir des mots de Rabelais, que le géant forma le mont Gargan, à peu de distance de Nantes. »
(Bourquelot, p. 7).
GARGANTUA
Outre ce mont Gargan, il )• a en Europe deux autres monts Gargan : l'un dans la Capitanate (Italie), le Mons Garganus des anciens, appelé plus ordinairement Monte di Sanl'Angelo ; l'autre en France, non loin de Rouen, qui a reçu les noms de Mont- Saint-Michel et de Mout-Saint-Ange (Jdem, pp. 14-15).
Il existe dans la commune de Bain, non loin du village du Frêne, deux mamelons assez élevés, très rapprochés l'un de l'autre, qui sont appelés dans le pays les Fesses de Gargantua. Les eaux qui sortent de ces collines forment l'étang de la Huais.
{Recueilli par M. A. Orairi').
Il y a trente ans et plus existait, dans l'anse de Vigneux, à 300 mètres environ à l'est du menhir, la « Dent de Gargantua, » un dolmen que la mer recouvrait à chaque marée. Il a été brisé par des carriers du voisinage, et il n'en reste plus aucune trace, si ce n'est quelques dépressions formant cuvettes dans la marne bleue de la grève, et indi- quant l'emplacement des plus grosses pierres. Ce dolmen était appelé, par les gens du pays, le « Lit de Gargantua « ou mieux le « Bers (berceau) de Gargantua. »
{Communique par M. Lucien Deconibc).
EN HAUTE-BRETAGNE
A Saint-Brieuc, j'ai visité une fontaine tort curieuse, située dans un faubourg de la ville qu'on appelle le Fardel. Cette fontaine, appelée Fontaine de Saint-Brieuc, est sous un édicule qui ressemble au porche d'une église gothique. L'eau, assez abondante, s'en écoule par un canal creusé dans le granit et se déverse dans une auge monolithe, profonde et ronde, puis dans un doiiet. Des femmes qui lavaient du linge au douet, et que j'interrogeai sur la destination de l'auge de pierre, me dirent que c'était la Cuiller de Gargantua, et qu'elles ne l'avaient jamais entendue nommer autrement. Et, en effet, le canal qui conduisait l'eau de la fontaine représentant le manche, cela donnait bien la figure d'une gigantesque ou gar- gantuesque cuiller à pot.
(^Communiqué par M, Lui^el ).
L'écuelle de Gargantua est un doué près du bourg de Gahard, qui est creusé dans une seule pierre; la fontaine qui l'alimente a, dit-on, quinze à dix-huit pieds de profondeur, et la source est grosse comme le bras ; on les appelle aussi la fon- taine et le doué de Pisse-Chausson.
Il y avait aussi autrefois près de l'église une
10 GARGANTUA
grosse pierre avec laquelle on disait que Gargantua s'amusait à jouer au palet.
On raconte aussi â Gahard que le géant fut enterré dans les prés maigres qui sont au-dessous du bourg, vers la lisière de la forêt de Haute- Sève.
{Recueilli par Madame veuve Giiyoi).
L'écuelle de Gargantua est une pierre creusée de I™ 75 et i™ 90 de diamètre sur 0^ 75 de pro- fondeur, de G"" 75 d'épaisseur de rebords. Elle est placée auprès de la Fontaine du bas du Bourg de Gahard, dont le trop-plein se déverse par un tuyau dans cette pierre qui sert de lavoir. A côté se trouve une auge de même nature, mais à bords plus usés, c'est le « Verre de Gargantua.»
Ces pierres, de même que la fontaine, sont fort anciennes ; il est possible qu'elles aient été établies par les moines du Prieuré voisin qui étaient alors les seigneurs du pays.
Une autre pierre devant l'église, sur laquelle on dépose aujourd'hui les cercueils en attendant l'arrivée du prêtre, est un guéroi (gravier) que Gargantua, gêné dans sa marche, tire de son soie (soulier).
(^Communiqué par M. BcT^ier).
EN HAUTE-BRETAGNE II
« Un menhir placé dans la grève de Saint- Suliac est appclti la Dent de Gargantua; il est haut d'un mètre au-dessus du sol. »
(M"' de Cemy, p. ii). — Cf. aussi le conte de la Denl de Gargantua, p. 98.
M™e de Cemy, dans sa légende, dit avec tout le monde que la Dent de Gargantua est le menhir existant encore dans l'anse de Vigneux, et que le gravier sorti du soulier du géant est le Rocher de Bizeux. Voici une variante que je viens de recueil- lir à Saint-Suliac. Le menhir de l'anse de Vigneux est le gravier de Gargantua et non pas sa dent, comme on le dit généralement ; la Dent de Gar- gantua est un autre menhir situé dans la com- mune de Saint-Suliac, près de la ferme de Chablé.
(^Communiqué par M. Lucien Decomhe),
Dans la grève de Saint-Malo, un rocher naturel se nomme aussi Dent de Gargantua. Les deux légendes qui se rattachent à ces pierres sont racon- tées ci-après.
Cf. la Dent de Gargantua et Gargantua à Diiiard, p. 90.
« La Quenouille de la femme de Gargantua se trouve à côté de Josselin; c'est un menhir de
12 GARGANTUA
6 mètres de haut; son Fuseau, autre menhir de 5 mètres 30 centimètres de haut, se voit à Lo- queltas, sur la Hmite de la langue française et du breton, mais en pays bretonnant ; on les retrouve sur la lande de Lanvaux, près d'Auray. »
(Violeau, Pèlerinages du Morbihan, p. 240).
Voilà déjà un grand nombre de mégalithes qui portent le nom de Gargantua ; mais il y en a sans doute qui ont été oubliés, soit qu'ils aient deux dénominations, soit que ceux qui se sont occupés des mégalithes aient négligé d'interroger les habi- tants du pays.
Dans le canton de Matignon et sur toute la côte qui l'avoisine, les souvenirs de Gargantua abondent; comme c'est le pays que je connais le mieux, et que c'est là que j'ai recueiUi la plupart des légendes qu'on trouvera ci-après, je vais parler de tous les objets auxquels son nom est attaché.
Un menhir, haut de 2 mètres 92 centimètres, large de 40 centimètres, épais de 20 centimètres, qui se trouve auprès du fort la Latte, en la com- mune de Plévenon, est appelé par les habitants Bâton de Gargantua ; il est enfoncé dans un gros rocher qui lui sert de piédestal et dont l'un des
EN HAUTE-BRETAGNE
côtés est orné d'un bas-relief grossier représentant une croix au-dessus d'une sorte d'autel. Sur la partie plate de la pierre qui émerge du sol sont sculptés deux souliers, longs de 60 centimètres environ, pointus par le bout comme ceux des chevaliers, et à côté est l'empreinte d'un bout de canne carrée. C'est de là qu'il s'élança, dit-on, pour aller à Jersey.
(Cf. sur ce menhir les contes II, III et IV).
Sur un rocher à la lisière du bois du Meurtel, aussi en Plévenon, est l'empreinte d'un autre pied, que la tradition attribue aussi à Gargantua.
A la chapelle de Hirel, en Ruca, près Matignon, une statue grotesque, placée à la naissance de la couverture, est appelée Gargantua.
Une foule de rochers ont été jetés ou apportés, parfois vomis par le géant.
A Saint-Cast, c'est lui qui est l'auteur des pointes de la Garde et du Bé, des rochers de la Feillâtre, de Becrond, des Bourdineaux, de la Basse à Chiambrée.
(Cf. les contes n^^II et III).
A Plévenon, c'est lui qui jeta en pleine mer la Mât du Cap ; à Saint-Jacut, l'île Agot.
(Cf. les contes a"' VIII et XI).
14 GARGANTUA
A Plurien, une pierre placée à l'embouchure de la petite rivière de la Bouche se nomme la Gra- velle de Gargantua.
(Cf. le conte n" X).
Il déposa aussi Roche-Noire, près la pointe de Saint-Germain, en Matignon; Roche-Grise, près Clissoué, commune de Pléboulle; les pierres son- nantes que l'on voit au-dessous du bois du Val, commune du Guildo.
(Cf. le conte n» I) .
A Mouilleret, dans la rivière de l'Arguenon, tout près de la houle du Longval, est marquée la canne de Gargantua, et l'on dit dans le pays que c'est la canne du Juif errant Gargantua ; une autre de ses cannes est le rocher de Calenfri, dans la grève de Saint-Germain, près Matignon.
(Cf. le conte n° I).
Sur presque toute la côte de Saint-Malo à Erquy, c'est lui qui, d'après la tradition, a semé tous les rochers, remarquables par leurs formes ou par leur grandeur. En Basse-Normandie, on lui attribue la formation de la montagne de Bes-
EN HAUTE-BRETAGNE IS
neville, et c'est lui qui aurait posé le Mont-Saint- Michel et Tombelaine.
(Cf. ci-après Gargantua en Normandie, p. 149).
Dans les Grandes Chroniques de Gargantua, que plusieurs auteurs attribuent à Rabelais, Grant- Gosier et GalemcUe, se disposant à passer la Manche sur les confins de la Normandie et de la Bretagne, prirent chacun sur leur tête le rocher qu'ils avaient apporté d'Orient et se mirent en la mer. « Et quant Grant-Gosier fut assez avant, il mist le sien sur la rive de la mer, lequel rochier est à présent appelé le Mont Sainct Michiel. Et mist ledict Grant-Gosier la pointe contre mont, et le puis prouver par plusieurs michelets. Gale- melle vouloit mettre le sien contre, mais Grant- Gosier dist qu'elle n'en feroit riens et que il falloit porter plus avant. Et est ledict rochier de présent appelé Tombelaine. »
La même légende se retrouve dans l'histoire d'Arthur, dans le Roman de Brut.
Les rochers auxquels la tradition populaire rat- tache le nom de Gargantua ne sont pas les seules traces qu'il ait laissées en pays gailot. C'est aussi
I 6 GARGANTUA
lui qui fit couler plusieurs des rivières qui se jet- tent dans la Manche, et voici comment.
Un jour qu'il sortait d'un repas où il avait bu considérablement, il se mit à pisser si copieuse- ment qu'il fit l'étang de Jugon, d'où sort la rivière de l'Arguenon, qui a son embouchure entre Saint-Cast et Saint-Jacut.
Une autre fois, il donna de la même manière naissance au Frémur, rivière qui se jette dans la baie de la Fresnaye.
{Recueilli en jSSo d Matignon').
Aux environs de Paimbœuf, on raconte que Gargantua, ayant un pied sur le clocher de Cor- demais, l'autre sur celui de Frossay (ils sont sépa- rés par la Loire), pissa la rade de Paimbœuf, qu'on appelle aussi la Goule-de-Mer. D'autres disent simplement qu'il s'asseyait sur le clocher de Paimbœuf.
{Communiqué par M. Auguste Bélier).
On peut rapprocher de la singulière origine de ces rivières le passage suivant des Grandes Chro- niques :
« Quant Gargantua eut faict ceste purge, s'en alla droict à Rouen, onquel Heu il beut bien
EN HAUTE BRETAGNE 17
cinquante cacques de bière, et por cause que la bière cstoit en grant quantité dedans son ventre, elle commença à faire une opération ny plus ny moins que avoit faict le cistre, parquoy son povre petit ventre estoit bien malade. Et fut contraint Gargantua de destacher la martingalle de ses chausses et décliqua son povre broudier en telle manière et si merveilleuse impétuosité qu'il fist une petite rivière, laquelle on appelle de présent Robcc, et y voit-on encores de merdya culis. Toutesfois Gargantua leur fist un grant service, car à cause qu'il avoit tant beu de cistre et de bière, la rivière estoit bonne pour faire de bière. »
Dans Rabelais, il est également plusieurs fois question des « compisseries » copieuses de Gar- gantua, de sa jument et de Pantagruel :
« Lors, en soubriant, destacha sa belle bra- guette et, tirant sa mentule en l'air, les compissa si aigrement, qu'il en noya deux cens soixante mille quatre cens dix et huyt, sans les femmes et petitz enfants. »
(Livre I, chap. XVII).
« En laquelle heure feut appelé par Eudemon pour souper, car tout estoit prest. Je m'en voys doncques (dit-il) pisser mon malheur. Lors pissa
2
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si copieusement que l'urine trancha le chemin aux pèlerins. »
(Livre I, chap. XXXVIII).
« Ce pendant sa jument pissa pour se lascher le ventre ; mais ce fut en telle abondance qu'elle en feist sept lieues de déluge et dériva tout le pissat au gué de Vede et tant l'enfla devers le fil de l'eau que toute ceste bande des ennemys furent en grande horreur noyez. »
(Livre I, chap. XXXVl).
« Soubdain print envie à Pantagruel de pisser» à cause des drogues que lui avoit baillé Panurge, et pissa parmy leur camp si bien et copieusement qu'il les noya tous ; et y eut déluge particulier dix lieues à la ronde; et dist l'histoire que si lu grant jument de son père y eut esté pareillement, qu'il y eust déluge plus énorme que celluy de Deuca- lion, car elle ne pissoit foys qu'elle ne fist une rivière plus grande que n'est le Rosne et le Danouble. »
(Livre II, chap. XXVIII).
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§ 111. — LÉGENDES GARGANTUESQUES
;'ai recueilli en Haute-Bretagne, dans les départements des Côtes-du-Nord et de rille-et-Vilaine, les légendes de longueur variable qui suivent, et, sous le titre de Petites Légendes gargantuesques, j'ai réuni d'autres dépo- sitions, assez courtes pour la plupart, et qui ne sont pour ainsi dire que des fragments. Beaucoup m'ont été contés sur le littoral de la Manche; mais Gargantua est aussi connu, à un moindre degré il est vrai, dans les pays non maritimes que j'ai pu explorer, soit personnellement, soit par l'intermédiaire de correspondants.
I
LA NAISSANCE DE GARGANTUA ET SES VOYAGES
jL était une fois, à Plévenon, une femme toute petite; elle n'avait que trois pieds de haut et elle était fille de bras (i) dans une ferme, où le pâtour était un hossoué (2), venu
(i) Chargée de la basse-cour.
(2) Homme étranger au canton ; se dit principalement vers Matignon des gens de Quintin et des environs, pays de la hosse, qui portent sur le dos des sacs à chiffons ou des hottes (houes en patois).
20 GARGANTUA
d'on ne sait où, et qui était si petit qu'on n'avait voulu le gager que pour garder les vaches et les moutons.
Il s'amouracha de la fille et il voulait l'épouser; mais quand ils furent pour fiancer, le maire et le recteur ne voulaient pas les marier, parce qu'ils étaient trop petits et qu'ils auraient, disaient-ils, donné naissance à des nains. Alors le hossoué leur dit :
— Je suis d'une race dégénérée; mais mon fils sera l'homme le plus puissant qui ait paru sur la terre, et, tant que le monde sera monde, on par- lera de lui et de moi.
Quand le recteur et le maire l'entendirent parler de la sorte, ils se mirent à rire, et ils marièrent le hossoué et sa bonne amie, qui étaient bien laids tous les deux.
La petite femme devint enceinte; mais sa gros- esse fut longue, et dans les derniers temps on voyait la petite tête de l'enfant sortir par la bouche de sa mère et manger en même temps qu'elle. Le bruit de ce prodige se répandit dans le pays; il venait de loin du monde pour les voir, et chacun leur apportait de bons morceaux à manger.
EN HAUTE-BRETAGNE 21
Au bout de deux ans l'enfant vint au monde, et on le nomma Gargantua; il avait dix pieds de long, mais n'était pas plus gros qu'un lançon (i); on venait de tous côtés pour voir cet enfant mer- veilleux. Il mangeait beaucoup, mais il grossissait à vue d'œil, et, à six mois, il pesait plus de quatre cents.
Il devint plus grand et plus fort qu'un géant, et, quand il eut dix ans, il dit à son père et à sa mère qu'il voulait aller faire un tour et qu'il avait envie de voir Dinan et Rennes, dont il entendait souvent parler. Il alla au château de la Ville- Roger (2) et demanda au seigneur de lui donner une canne.
— Ah! mon pauvre Gargantua, où veux-tu que j'en prenne une assez grande pour toi?
— Mon père m'a pourtant dit qu'il me fallait une canne pour me donner une contenance et pour me défendre dans mon voyage.
— Où veux-tu aller, Gargantua?
— Je veux faire mon tour de Bretagne et me faire connaître dans le monde, et j'ai idée d'aller jusqu'à Rennes.
(i) Ammodylts tohianus, ou équille.
(2) La Ville-Roger est un château situé en Pléhérel et envi- ronné de grands bois.
22 GARGANTUA
— Tu as raison ; on parle déjà de toi ; je te donne la permission de choisir dans tnarabiue(i) le plus bel arbre pour te faire une canne. Tiens, voici une hache pour l'abattre.
— Je vous remercie, monsieur; mais je n'ai pas besoin de hache pour couper l'arbre : je vais l'arracher.
Il alla dans l'avenue et, ayant choisi un beau chêne bien droit, il l'arracha, et avec les mains il lui cassa les branches, puis il revint au château tenant un bâton à marotte, gros comme un mât de navire.
— C'est mon plus beau chêne que tu as pris là, dit le seigneur.
— Oui, monsieur, répondit Gargantua; pour moi qui suis d'une taille remarquable, il me fallait une canne remarquable aussi.
Voilà Gargantua parti. Il passa par Matignon et par Plancoët, et tout le monde, grands et petits, couraient après lui pour le voir. Ils lui criaient :
— Comment vous nommez-vous, grand enfant?
— Ne m'appelez pas enfant, répondait Gar- gantua, ou je vous assomme avec ma canne.
(i) Avenue.
EN HAUTE-BRETAGNE 23
Quand il arriva à Dinan, chacun courait pour le voir; on criait :
— Corn me il est grand et gros !
On lui donna tant de pièces d'or et d'argent qu'il en remplit une valise, et il la laissa à Dinan, pour la reprendre en revenant à Plévenon.
Il se mit en route pour Rennes, en suivant les grands chemins, car il ne pouvait passer que par là. A Rennes, tous les habitants sortaient de leurs maisons pour le voir; ils ne savaient quel accueil lui faire, et ils lui donnèrent la moitié plus d'or et d'argent qu'il n'en n'avait eu à Dinan.
Gargantua se dit :
— Puisque je suis riche, il faut que j'aille faire un tour à Paris; il paraît que je suis curieux à voir, et sans doute les Parisiens en seront bien contents.
Le voilà parti pour Paris, où il ne tarda pas à arriver; c'était une année où il y avait une expo- sition. On voulut le montrer en curiosité, mais lui, qui ne voulait pas servir de risée au monde, se révolta, et même envoya promener les gen- darmes; ils ne purent le mettre en prison, parce qu'il n'y en avait pas d'assez grande pour lui. Il resta deux ou trois jours encore à Paris,
24 GARGANTUA
puis il s'y ennuya et eut envie de retourner à Plévenon.
Le voilà parti à s'en revenir. En passant par Rennes, il prit la valise pleine d'or qu'il y avait laissée et arriva à Dinan pour prendre son autre valise. Près Dinan, à Languédias, on avait trouvé dans une carrière des pierres sonnantes , qui étaient toutes en un monceau les unes à côté des autres; on ne savait ce que c'était et tout le monde en parlait.
Gargantua alla les voir et dit aux Dinannais :
— Si vous voulez me les donner, je les empor- terai à Plévenon et je les ferai sonner pour m'amuser.
— Nous voulons bien, répondirent les Dinan- nais, mais à la condition que tu les emportes toutes.
Gargantua alla dans la carrière, avala toutes les pierres, prit sa valise et se mit en route. Quand il fut à Plancoët, il dit :
— Il faut que je m'en aille à Plévenon par mer; je ne veux pas mettre les pierres sonnantes dans les champs, mais sur le rivage, où elles ne gêneront personne.
Il se mit à marcher dans le lit de l'Arguenon,
EN HAUTE-BRETAGNE 2 S
mais auprès du Guildo il rencontra un bateau jaguen qui portait de la raie à Plancoët; il sentit une si mauvaise odeur que le mal de cœur le prit; il vomit la Héronnière (i); puis, comme son mal ne lui passait pas, en arrivant à la Goule- d'Enfer il fut obligé de vomir toutes les pierres sonnantes qui s'y voient encore (2). Cependant il sentait toujours l'odeur des raies, que le vent lui apportait de Saint-Jacut; il quitta la rivière et s'en revint à la traverse à Matignon, en passant par le bois du Val, où il fut obligé de se frayer un chemin en arrachant des arbres, et là où il a passé il n'en n'a point repoussé depuis.
Il repassa par Matignon, et quand il revint à Plévenon il mit sa canne dans la baie de la Fres- naye, en disant :
— Tant que le monde sera monde, elle y restera.
(i) Rocher à l'embouchure de l'Arguenon.
(2) On voit, à quelques centaines de mètres du Guildo, un groupe de plus de cent blocs arrondis qui s'appellent les Pierres sonnantes et qui ont, en effet, une sonorité assez analogue an son lointain d'une cloche. Les plus sonores sont deux pierres énormes posées l'une à côté de l'autre, et dont l'une est en quelque sorte suspendue ; la partie qui sonne le mieux est creusée, à force d'avoir été frappée par les gens du pays et par les touristes, qui s'amusent à les faire résonner. — (Cf. dans mes Contes des paysans le n° XI, Les Fées du Guildo, où l'on trouve sur ces pierres une légende différente).
26 GARGANTUA
C'est le rocher de Calenfri, qu'on y voit encore.
Quand il fut revenu dans son pays, il était riche et il fit du bien à ses parents. Lorsque son père et sa mère voulaient aller à la messe, il les prenait dans ses poches et les posait tout douce- ment au portail de l'église; mais il ne pouvait y entrer parce qu'il était trop grand.
A quinze ans, il lui poussa de la barbe; elle avait dix pieds de long et chaque brin était gros comme le doigt. Tout le monde venait le voir et lui apporter de l'argent. Mais son père et sa mère moururent et il quitta Plévenon, et jamais on ne l'a revu.
(Conlé en iSSo, par Rose Renaud, de Saint-CasI, qui tient ce récit de Rachel Qiiemat, femme Durand, aussi de Saint-CasI^.
Oa m'a conté une variante de l'épisode des pierres sonnantes : Les Dinannais croyaient qu'elles contenaient de l'argent. Quand on en parla à Gargantua, il dit : « Je les mangerai bien .\ déjeu- ner»; il y en avait quarante. Il les mange, puis il les vomit; mais une autre fois il veut aller les reprendre et ne peut passer à cause de l'odeur des raies de Saint-Jacut.
Je ne connais pas dans le cycle gargantuesque d'autre conte où le géant soit fils de nains.
La grossesse prolongée de sa mère a son similaire dans celle
EN HAUTE-BRETAGNE 27
de Gargamellc, mère de Gargantua, laquelle « eugroisiii d'un beau filz et le porta jusques à l'unziesrae moys. » ( Rabelaii., livre I, chap. III).
De même que beaucoup d'autres héros de contes populaires, Gargantua veut faire son tour de France dès qu'il se trouve suftisammcnt fort (cf. Jean-de-l'Ours dans nu Littérature orale, p. 8i, et le commentaire à la suite; Jean-Sans-Pcur, dans mes Cailles populaires, i'= série, n° XI; Petite-Baguette, 2' série, n° XXVI, etc., et ci-après le conte n° IV).
La canne remarquable dont il se munit, a son similaire dans
les bâtons énormes de plusieurs héros populaires, entre autres
les Jean de l'Ours (cf. a.ussi Peiile-Baguetle, 2' série, n" XXVI).
Le père du Gargantua picard, qu'on trouvera ci-après, lui
donne une grosse masse d'armes.
Dans Rabelais, Gargantua arrache aussi un arbre pour s'en faire une arme : « Et, trouvant en son chemin un hault et grand arbre (lequel communément on nomraoit l'Arbre de saint Martin, pource qu'ainsi estoit creu un bourdon que jadis samt Martin y planti), dist : Voicy ce qu'il me falloit. Cest arbre me servira de bourdon et de lance. Et l'arrachit facilement de terre, et en ousta les rameaux et le para pour son plaisir. » (Livre I, chap. XXXVI).
Pantagruel « partant du lieu du trophée print le mast de leur navire en sa main comme un bourdon. » (Livre II, chap. XXVIII).
Dans les Grandes Chroniques, Grant-Gosier et Gargamelle « tournèrent la grant jument la teste vers les parties d'Occi- dent et doniicrent à Gargantua une verge pour la toucher, laquelle estoit comme un grand mas de navire. »
Dans le n° III, comme dans le présent conte, les Jersiais
28 GARGANTUA
sont en admiration devant la taille du héros. De même dans Rabelais, livre I, chap. XVII « Gargantua fut vu de tout le monde (à Paris) en grande admiration. »
« Alors que sceurent les gens du pays que ils estoient au rivaige, vous eussiez tant veu venir de gens de toutes pars pour les veoir que c'estoit une chose inestimable. » {Grandes Chroniques.') « Adonc le roy et les seigneurs et barons avec Merlin montèrent à cheval. Et tantost ont trouve Gargantua qui se promenoit, dont le roy et les barons furent esmerveilles de sa grosseur et haulteur. » (Jbid.)
Gargantua n'aimait guère les Parisiens (cf. le conte n° IV), qui, de même que dans le roman de Rabelais, s'empressent autour de lui. « Car le peuple de Paris est tant sot, tant badault et tant inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet avecques ses cymbales, un vielleux au milieu d'un carrefour, assemblera plus de gents que ne feroit un bon prescheur évangélique. Et tant molestement le poursuivirent, qu'il fut contrainct soi reposer sus les tours de l'ecclise Nostre Dame. » (Livre I, chap. XVII).
Gargantua avale des pierres simplement pour les transporter plus commodément. Dans la Dent de Gargantua, légende qu'on trouvera ci-après, le géant avale une pierre qu'il prend pour son enfant. Dans le conte n» IV, il avale successivement le roi de France et ses gardes, et la reine d'Angleterre, qu'il a épousée; ailleurs il avale des navires (cf. n°=II, III, V; Petites Légendes. n° I, etc.); M. Bourquelot constatait la même légende (cf. aussi Rabelais, livre I, chap. XXXVI, Comment Gargantua mangea en salade six pèlerins). De même dans le Gargantua du colportage : « Gargantua n'étant encore âgé que de six mois,
EN HAUTE-BRETAGNE 29
avala une de ses nourrices qui venoit pour lui donner à tetter.» (Gar^aM/iifl5, Troyes, p. 10; Épinal, p. 11).
Les pierres vomies se retrouvent dans le conte n" II; les arbres arrachés dans le conte n" III, dans un conte picard, etc.
Dans Rabelais, livre I, chap. XVI, c'est la grand' jument qui « desgaina sa queue et si bien s'escarmouchant les esmoucha, qu'elle en abattit tout le bois : à tords, à travers, de ça, de là, par ci, par là, de long, de large, dessus, dessoubs, rabattoit bois, comme un fauscheur faict d'herbes. » 11 eu est de même dans les Grandes Chroniques. La Fie du fameux Gargantua! (éd. Pellerin) le montre arrachant des arbres tout grands pour les planter dans son j..rdin : « Lorsqu'il voyait un chêne ou un sapin qui était propre à son dessein, il l'empoignait par le milieu de son tronc et l'arrachait avec toutes ses racines aussi faci- lement qu'un jardinier pourrait arracher un chou ou uu poireau de son jardin ; ensuite, après avoir arraché trente-cinq à qua- rante des plus grands chênes qu'il eût pu découvrir dans la forêt, il les mettait fort proprement les uns sur les autres, avec toutes leurs branches, et les ayant attachés ensemble avec la fronde qui lui servait de lien, il se les chargeait sur les épaules et les transportait ainsi. » (p. 59, ce passage n'est pas dans l'ancien texte. Cf. aussi les contes n°^ IV et VII).
Pour laisser un souvenir de lui, il pique sa canne en terre (cf. les contes n°^ III et IV).
Gargantua se montre plein de piété filiale dans ce conte, de même que dans les n°» III et IV. D'ailleurs, à part son appétit ruineu.'c pour les gens qu'il visite, Gargantua n'est point méchant, et il rend volontiers service.
Parmi les légendes gargantuesques que j'ai recueillies, celle-ci
30 GARGANTUA
est la seule où il soit parlé de la grandeur et de la grosseur de sa harbe.
On remarquera que plusieurs autres contes gallots font naître Gargantua à Plévenon (cf. les n°^ II, III, IV, Vil). Los falaises géantes du cap Frchel étaient, en effet, bien dignes de servir de berceau à un géant.
II
GARGANTUA VISITANT SAINT-MALO, SAINT-CAST ; SON DÉPART POUR L'ANGLETERRE
jARGANTUA était né à Plévenon ; il était fort et grand, et il avait les pieds si longs qu'on ne pouvait trouver d'arbres assez gros pour lui faire des chaussures : chacun de ses sabots pesait dix-huit cents livres.
Un jour il lui prit envie de visiter Saint-Malo; il laissa ses sabots à Plévenon où ils sont restés depuis, et il se chaussa de souliers. Il n'était pas encore descendu dans les grèves du Cap Fréhel : en descendant il mit un pied en haut qui est resté marqué sur un rocher, et son autre pied était sur la grève.
Au moment où il allait partir pour Saint-Malo ,
EN HAUTE-BRETAGNE 31
il sentit quelque chose qui lui faisait mal au pied ; il ôta son soulier et y trouva un rocher.
— Tiens, dit-il, c'est cette petite gravelle qui me gêne tant.
Il la jeta par-dessus son dos, et elle alla tomber auprès du Cap; c'est l'Amas du Cap.
Le voilà parti. Quand il fut à Saint-Malo , il voulut manger : il épuisa toutes les provisions de la ville, toutes celles des aubergistes et mit à sec tous les tonneaux de cidre et toutes les barriques de vin.
Lorsqu'il eut bien dîné, il se dit :
— Il faut que j'aille visiter Saint-Jacut et Saint- Cast.
Quand il eut mis le pied à Saint-Jacut, il vit quatre ou cinq grands bateaux carrés ; il en eut peur, et comme ils sentaient la raie pourrie, il dit :
— Je ne resterai pas ici, cela sent trop mau- vais.
Il mit le pied sur la pointe du Bé; mais comme il avait eu danger (répugnance) en passant par Saint-Jacut, le mal de cœur lui prit et il vomit le rocher du Bé. Il se remit en route; mais son mal ne lui passait point, il vomit encore la pointe de
32 GARGANTUA
la Garde tout entière, et un peu plus loin le rocher de Becrond.
Comme il s'approchait de la côte de l'Isle, il sentit quelque chose dans ses poches :
— Qu'est-ce que j'ai là ? dit-il ; ah ! ce sont deux petits cailloux que j'ai ramassés, je n'en ai que faire.
Il les jeta à la mer l'un d'un côté, l'autre de l'autre, et c'est pour cela qu'il y a une passe entre les deux cailloux, qui sont la Grande et la Petite Feillâtre.
Un peu plus loin, il vit encore un bateau jaguen qui péchait la raie : le mal de cœur lui reprit, et il vomit Canevet, en disant :
— Je ne veux plus voir les Jaguens ; ils me fe- raient mourir de danger.
Quand il arriva à la pointe de l'Isle, il vit deux gros navires qui se battaient à coups de canon :
— Je vais bientôt les séparer, dit-il ; mais avant de les manger, il faut que je leur fasse de la place.
Il s'accroupit auprès de la pointe, et quand il se releva, il laissa la Basse à Chiambrce, qui s'ap- pelle ainsi parcequ'ellc est sortie du ventre de Gar- gantua.
EN HAUTE-BRETAGNE 33
Il trouva les deux navires, se pencha sur la mer et les avala, puis il retourna à Plcvenon, et re- vint à la ferme où il était né. Il fit ses adieux à ses amis, et leur dit ;
— Je vais faire mon tour de France ; mais je vous laisse mes sabots pour vous chauffer.
Les gens de Plévenon trouvèrent dans les sabots de quoi se chauffer avec pendant trente ans.
Voilà Gargantua parti pour l'Angleterre avec son aide-de-camp; en traversant la mer, il vit quelque chose qui remuait à ses pieds :
— Qu'est-ce qu'on aperçoit sur la mer? demanda Gargantua.
— Ce sont deux navires, répondit son aide-de- camp ; ils sont forts ; il y en a un de neuf cents tonneaux et l'autre de mille.
— Des navu-es! dit Gargantua; ce sont des guibettes (petites mouches).
Il s'approcha des navires, en prit un sous chaque bras, et, arrivé à Jersey, il les déposa sur la place d'armes, et vomit les deux qu'il avait avalés.
Et je ne sais ce qu'il est devenu depuis.
(Conté en iSSo par Rose Renaud, de Salnt-Casl, femme d'Etienne Pirtni, pêcheur, âgée de soixante ans environ).
54 GARGANTUA
Il y a un proverbe sur les pieds de Gargantua que j'ai cité plus haut.
De même que Saint-Cado et quelques autres saints celtiques, Gargantua laisse la marque de ses pieds empreinte sur les rochers : A Plevenon, outre ceux qui sont marqués auprès du menhir de la Latte, on connaît encore un pied sur un rocher dans le Bois du Meurtel.
L'empreinte de ses membres se retrouve en d'autres pays : en » Vendée à Gétigné sur le Rocher-aux-Ecuelles (cf. Gargantua en Vendée), en Normandie, à Saint Germain- du- Corbeis (Orne), en Bourgogne, près Semur, en Franche-Comté, etc.)
A Pontaven se voit un énorme rocher, au bord de la rivière; il a la forme d'un soulier, et on le nomme le soulier de Gargan- tua. Je l'ai entendu souvent appeler ainsi en 1873 et 1874 (cf. les Bottes de Gargantua, près de Chatillon-sur- Seine.)
La gravelle que le géant trouve dans ses souliers et qu'il re- jette loin de lui, est un des traits qu'on rencontre le plus fré- quemment. J'ai déjà cité, p. 5 et suiv., beaucoup de mégalithes du pays gallot ou de rochers auxquels on attribue une semblable ori- gine. Il en est aussi parlé dans le conte n° III, et dans le n° I des Petites légendes. Ce trait est également connu en Basse-Bretagne.
L'épisode des navires avalés (cf. les no^ III, IV, V; Petites légendes n° I; la Dent de Gargantua, où il absorbe une flotte en- tière) se retrouve souvent.
Bourquelot le connaissait, et il le cite en ces termes sans en indiquer la provenance :
« On dit aussi que Gargantua se désaltérant au bord de la mer, avala par mégarde un gros navire
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qui voguait à pleines voiles. Cette masse tenait à l'aise dans la vaste capacité de son estomac, mais le géant ne pouvait digérer le bois du navire. Il manda donc le médecin et lui déclare qu'en buvant il avait avalé une egriesnasse (grenasse, petite graine), qui le gênait beaucoup. Tous les vomitifs ayant été employés sans succès, le médecin prit le parti d'aller reconnaître sur les lieux la cause du mal ; il trouva le navire dans l'estomac de Gargantua , le coupa en morceaux , retira les fragments et le malade fut guéri. «
Dans une petite légende bretonne qu'on trouvera plus loin, Gargantua avale aussi des navires. Le même exploit lui es: attribué en Poitou, en Berrj-, en Languedoc, en Provence, etc.
Quand il les a avalés, il croit que ce sont des mouches (cf. les contes déjà cités), ou des graines (cf. Bourquelot).
Dans ce conte-ci seulement il est question de navires pris sous le bras; m.-iis, d'après un fragment recueilli à Matignon, Gargantua un pied sur Saint-Cast, et l'autre sur Saint- Malo, pissait dans la mer, et coulait les navires qui lui déplaisaient, et principalement les bateaux jaguens qu'il ne pouvait souffrir, parce qu'ils sentaient la raie pourrie (cf. le conte n° L)
Aux enjambées gigantesques du présent conte, il convient d'ajouter celles non moins grandes des n°5lll, IV, V, VIII; des Peiiles légendes no= I, II, IV, V, VI.
C'est un des traits que la tradition lui attribue le plus fré- quemment ( cf. M"= de Cerny, Bourquelot, Gargantua en Vendée,
36 GARGANTUA
Languedoc, Picardie, Bourgogne, Orléans, Normandie, Provence, Corse).
J'ai aussi ouï dire à Saint-Cast que Gargantua alla de la pointe de l'Isle à Ouessant en deux ou trois enjambées, et qu'arrivé dans cette île, il y jeta aussi une pierre.
Les enjambées énormes se trouvent dans Rabelais : « Après il s'en partit (de Valence en Dauphiné) et en trois pas et un sault vint à Angiers. » Liv. II, chap. V; mais ici il s'agit non de Gargantua, mais de Pantagruel. Dans les Grandes Chroni- ques on dit : « Au regard de monsteure quoi qu'on en die, 11 re- fusa de en prendre, à cause que il alloit bien à pied ; car en trente pas il faisoit autant de chemin que ung poste eust sceu faire à quatre chevauchées avecques ung bon cheval. »
Les repas pantagruéliques se retrouvent dans les n"* III, V, VIII; dans les Pelites légendes n»' II, IV, V, VI; dans Thomas de Saint-Mars ; Gargantua en Franche-Comté, Gas- cogne, Nivernais, Bourgogne, Picardie.
D'autres rochers, parfois des montagnes sont le résultat de ses déjections (cf. le conte n° III ; Thomas de Saint-Mars, le Géant du Mont Corneille ; le conte picard n° I ; Gargantua on Bourgogne, etc.), mais dans le conte picard seul il est question de la mau- vaise odeur qu'elles répandaient dans le pays.
Dans le conte n" III, il est parlé de ses sabots (cf. ceux dont la boue forma une butte à Chalautrc-Ia-Grande (Seine-et-Marne), et Garganiua en Bourgogne, voy. aussi la légende nivemaise, où une bonne femme se chauffe pendant sept ans avec les débris d'un de ses fagots.)
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GARGANTUA FILLEUL DES FEES
jL était une fois un homme et une femme qui n'avaient point d'enfant et ils en étaient bien marris. Un jour une vieille fée vint les voir et leur dit de ne pas se désoler, qu'ils auraient un garçon si grand que jamais on n'aurait vu son pareil, et elle leur recommanda de la prévenir quand il naîtrait. Ils n'y manquèrent pas, et ils invitèrent au baptême d'autres fées qui chacune lui firent un don. La vieille fée le nomma Gargantua, et elle dit qu'il passerait sur mer comme sur terre sans se noyer.
Gargantua grandit, et quand il eut seize ans, il lui prit envie de voyager ; il était plus haut qu'un chêne, et comme il cherchait un bâton, il vit un grand pilier de pierre qui était planté dans la terre :
— Voilà, dit-il, une canne qui est bonne pour moi.
Il la prit à la main, et quand il trouvait les sentiers trop étroits, il cassait les arbres avec sa
38 GARGANTUA
canne comme les enfants qui étêtent les ronces avec leur gaule.
Il alla à Jersey et il ne mit pas grand temps ; il faisait dix lieues à chaque enjambée, et pour ne pas mouiller ses culottes , il lui suffisait de se re- trousser jusqu'au genou. Quand il y fut, tous les habitants s'attiraient pour le voir ; jamais ils n'avaient vu personne de sa taille ; mais il y en avait qui riaient. Cela déplut à Gargantua qui leur dit :
— Est-ce que vous croyez que je suis venu ici pour servir de risée au monde?
Il se mit à frapper la terre du pied, et les Jersiais lui crièrent :
— Ne nous faites pas de mal, Gargantua ; nous vous donnerons tout ce que vous voudrez.
Il dit qu'il fallait lui apporter pour son dîner cent cinquante bœufs , deux cents moutons , et cent barriques de vin. Il prenait les barriques entre le pouce et les doigts et il les vidait par la bonde; à chaque coup de fourchette, il piquait un bœuf et le mangeait en une ou deux bouchées. Les Jersiais s'ébahissaient, car jamais ils n'avaient vu manger de si grand appétit, et quand il quitta leur île, ils furent bien contents.
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Il revint en Bretagne, et comme il s'en allait tranquillement, il vit une bonne femme qui ra- massait des branches mortes :
— Vous êtes bien sotte, lui dit-il, de vous amuser à serrer des petites branchettes; si j'étais à votre place, ce seraient les arbres que je prendrais pour ma fouée.
— C'est que je ne peux ramasser que les petites branches, répondit la bonne femme.
— Laissez-moi faire, dit Gargantua.
Il se mit à frapper sur les arbres avec sa canne et ils volaient en morceaux; mais les branches tombaient auprès de la bonne femme qui avait peur d'être écrasée, et s'écriait :
— Arrêtez, vous allez me tuer, en voilà assez. Gargantua fit un paquet des arbres qu'il avait
abattus, et les porta jusqu'à la maison de la bonne femme, et comme il avait chaud, elle lui dit :
— Vous allez bien boire un coup de cidre maintenant ; tenez, voilà une moque, allez vous ra- fraîchir dans notre cellier.
Mais au lieu de tirer la moque par le petit fosset, Gargantua prit la futaille de cidre et la vida par la bonde, puis il s'en alla. Quand il fut parti, la bonne femme eut soif à son tour, mais quand elle
40 GARGANTUA
alla pour tirer du cidre, il n'en restait plus une goutte dans le tonneau.
— Qu'est-ce qu'est devenu mon cidre, dit-elle? Ah! l'infâme (i), il l'a tout bu!
En se promenant, Gargantua vint à Saint-Cast ; arrivé au Bé, il sentit dans son soulier quelque chose qui le gênait ; il en retira un gravier qui est le rocher du Bé ; il se remit en route, et en pas- sant par la baie de l'Isle, il eut mal au ventre; il s'accroupit, et à l'endroit où il s'était arrêté il laissa le rocher de Becrond.
Il était mal en train ce jour-là, car il eut aussi mal au cœur et vomit le rocher de Canevet. Comme il avait chaud, il ôta son chapeau pour s'essuyer le front, et il laissa tomber dans la mer deux pierres qu'il y avait ramassées parce qu'il les trouvait jolies. Elles sont encore là aujourd'hui, et c'est la Grande et la Petite Feillâtre.
Quand il arriva à la pointe de l'Isle, il vit une bernache qui volait sur la mer ; il prit un caillou pour la tuer ; mais il ne le lança pas assez loin, puisqu'il tomba sur la Basse à Chiambrée, où il est encore ; il en jeta un second qui n'atteignit pas non plus la bernache, c'est le Petit-Bourdineau,puis
(i) Le gourmand.
EN HAUTE-BRETAGNE 41
un tioisicme qui est le rocher du Grand-Bourdi- neau (i).
Un jour, il eut envie de retourner à Jersey pour se régaler ; il mit un pied sur le château de la Latte et l'autre sur Saint-Malo. Il se pencha pour boire et avala un navire de guerre. Les gens du navire ne sachant où ils étaient, se mirent à tirer le canon. En entendant ce bruit, Gargantua se disait :
— Qu'est-ce que c'est donc que ces petites guibeites (::) qui bourdonnent dans mon ventre?
Mais un peu avant d'arriver à Jersey, le navire le gêna, et il le rejeta à la mer, en fort mauvais état.
Après s'être régalé à Jersey, il s'en revint à Plévenon, et, comme il avait de l'argent, il acheta un carosse à deux chevaux; mais c'était pour ses parents, car il n'aurait pu entrer dedans.
Quand le bonhomme et la bonne femme vou- laient aller à la messe, il en mettait un dans cha- cune de ses poches, et il venait les déposer douce- ment auprès du porche de l'église.
(i) Tous ces rochers sont aux environs de Saint-Cast ; dans un autre de ses voyages, il lança encore un caillou pour tuer une bernache, c'est l'Ile Agot.
(2) Moucherons.
42 GARGANTUA
Il laissa à Plévenon un de ses sabots qui était un peu fendu, et les habitants eurent de quoi se chauffer pendant trente ans avec les morceaux.
Il piqua sa canne auprès du château de la Latte, en disant :
— Tant que le monde sera monde, elle y restera.
Et de fait, on l'y voit encore.
(JZottté en iSSo, par François Marquer de Saini-Casi, mousse, âgé de ij ans").
Cette canne que Gargantua pique en terre est un menhir dont il a été déjà question.
D'après un autre récit, Gargantua arrivé sur le rocher plat où le menhir est enfoncé, fit un effort considérable pour s'élancer jusqu'aux îles Chausey, à 30 ou 40 kilomètres de là; sous cet effort, ses pieds se sont gravés sur le rocher, et la pierre longue qu'il tenait à la main pour lui servir de canne s'enfonça dans le rocher oi"i elle s'est brisée. C'est ce fragment de bâton que l'on voit encore.
(Communiqué par M. E. de la Chenelière).
Les similaires de la fée qui annonce à des parents longtemps privés d'enfants qu'ils vont en avoir, se retrouvent dans nombre de légendes ; mais à ma connaissance le présent conte est le seul de la série gargantuesque où elle figure.
Pour la canne, qui ici est un pilier de pierre, probablement un menhir, comme dans la note communiquée par M. de la Chenelière, voir le commentaire du conte no I.
EN HAUTE-BRETAGNE 43
Bourquelot (cf. Gargantua en Orléanais'), raconte en abrégé une légende beauceronne où Gargantua, comme ici, ramasse du bois pour une bonne femme ( cf. aussi la légende niver- nalse, p. 205).
L'épisode des pierres jetées par le géant pour atteindre la bernache est aussi populaire à Saint-Jacut ; d'après les Jaguens, c'est ainsi que Gargantua aurait jeté l'île Agot à la place où elle se trouve maintenant.
Pour l'origine des rochers, voyez le commentaire du n° II, ainsi que pour les enjambées, les navires avalés, les sabots, etc.
La canne plantée, pour servir de monument, se retrouve dans le n» I.
Le dénombrement des bœufs et des moutons figure dans les Grandes Chroniques, dans la vie du fameux Gargantuas, et aussi dans l'explication de l'image d'Épinal qu'on voit encore sou- vent dans les fermes et qui se vend toujours.
IV
GARGANTUA A PARIS ET EN ANGLETERRE
iL était une fois un homme et une femme qui eurent un petit garçon, et il lui don- nèrent le nom de Gargantua. Quand l'enfant eut dix-huit ans, il était grand comme jamais on n'avait vu personne; il résolut d'aller faire son tour de France. Il partit de Plé-
44 GARGANTUA
venon, qui était le lieu de sa naissance, et se mit en route pour Paris. Quand il y fut arrivé, tout le monde sortait des maisons pour le voir. Il était si grand, qu'il était quarante fois plus haut que les plus hautes maisons de Paris. Le roi de France qui voulait voir ce grand homme, dont il avait en- tendu parler, lui fit dire de venir chez lui; mais Gargantua ne put entrer chez le roi.
Le roi sortit du palais et dit à Gargantua de lui raconter toute sa vie et de lui parler de toutes les choses qu'il avait vues. Gargantua se tourna vers le roi, et lui dit :
— Non loin de Rennes, j'ai vu plus de qua- rante ouvriers occupés à ôter la selle d'un cheval ; j'ai vu encore une mât (amas) de beurre qui était plus haute que vingt maisons les unes sur les autres ; un champ rempli de peux (bouillie de blé noir), et plus de vingt chevaux qui venaient les manger avec des cuillers.
Le roi s'aperçut que Gargantua s'amusait à lui faire des menteries, et il commanda d'empri- sonner ce grand menteur. Mais comme les gardes voulaient l'enchaîner, car il n'y avait à Paris aucune prison assez grande pour l'enfermer, Gar- gantua se retourna vers le roi et l'avala ainsi que
EN HAUTE-BRETAGNE 4S
vingt de ses gardes ; puis il tourna le dos pour s'en aller. Il fut poursuivi; mais en deux enjam- bées, il retourna à Plévenon.
Il y resta un jour, et remit à ses parents l'argent qu'il avait gagné. Le lendemain il alla sur le fort La Latte où ses ennemis l'attendaient : il en avala quarante, puis, d'une enjambée il passa à Jersey.
Il visita par mer les îles de l'Angleterre, et supa (avala) un jour trois vaisseaux de guerre. Il alla à Londres où il épousa la reine; mais au bout d'un certain temps, il se fatigua de vivre en An- gleterre et il déplanta une colonne pour lui servir de bâton. Comme sa femme ne voulait pas le suivre, il l'avala, et quand on lui demandait ce qu'il avait fait de sa femme, il disait : Elle est dans mon ventre.
Il revint à Plévenon, et, à grands coups de canne, il déplanta une forêt qui était auprès du fort La Latte. Il planta ensuite son bâton auprès, et donna un coup de pied sur un rocher où il resta marqué.
Trois jours après il mourut.
(Conlé en iSSo, par Marie Marquer, de Saint-Casi, âgée de 48 ans).
46 GARGANTUA
Dans ce conte se trouve un épisode, celui des mensonges que Gargantua débite au roi de France, qui montre que dans les aventures du géant on a intercalé un fragment d'un autre cycle (cf. sur les mensonges: Le Berger qui épousa la fille du roi, dans mes Contes pop., 2= série n" XXXV, et dans la Littérature orale de la Haute-Bretagne, p. 389, Les Menterics. Ce jeu d'esprit A beaucoup de succès à la campagne).
La forêt déplantée à coups de canne, et qui pourrait bien être une allusion vague à la destruction par la mer de la forêt de Scissy, se retrouve dans les n^^ I et VII. Sur le mariage de Gargantua, cf. M"" de Cerny; sur les enjambées, cf. le com- mentaire du conte n" II; sur les pieds marqués, celui du n° III; sur les objets avalés le commentaire du n° I, et M"« de Cerny.
GARGANTUA A PARIS. — LE DLABLE LE TRO.MPE
NE fois Gargantua était écalé sur la mer et était à boire dedans, il vint un vaisseau et il l'avala. Quand il eut bu, il alla vers Paris et il était à cheval sur une jument. Ils se mirent à pisser tous deux et ils pissèrent tellement que tous les habitants de Paris disaient « Pari, que nous allons être noyés. » C'est depuis ce temps que Paris porte ce nom-là, car les habitants
}:\ HAUTE-BRETAGNE 47
disaient toujours : « Pari, Pari que nous allons être noyés. »
Un autre fois il était encore à boire dans les en- virons de Saint-Jean-Baptiste, vers le Mené. — Près de là il y avait une assez grande vallée en- caissée entre deux collines, et au milieu coulait une rixière. Gargantua eut soif, il mit ses deux mains sur deux rochers qui étaient l'un sur une colline l'autre sur l'autre. On dit que les formes des deux mains y sont restées.
Un autre jour il avait défié le diable de porter un faix de bois aussi gros que lui. Tous les deux allèrent dans une forêt, Gargantua arracha sept chênes et les mit tous bout à bout et puis les tordit.
Le diable lui demanda ce qu'il voulait faire de cela :
— C'est, répondit Gargantua, une hart que je tors.
— Est-ce que tu vas mettre du bois plein là dedans? demanda le diable.
— Oui sûrement, dit Gargantua.
Le diable, voyant qu'il avait affaire à plus fort que lui, laissa Gargantua tout seul.
Mais un autre jour, il fit un autre pari : Gar-
48 GARGANTUA
gantua gagea avec lui qu'il aurait bien fourni une barrique de son sang. Gargantua se mit à cracher le sang; mais il ne put remplir la barrique : il s'en fallait un litre. Gargantua mourut au bout de son sang; s'il s'était fait saigner au bras, il aurait pu sans se donner tant de mal en fournir plusieurs barriques.
{Conté en tSSi, par J. M. Comaalt, de Goiiray).
Sur l'épisode des vaisseaux avalés, cf. le conte n" II et le commentaire.
La grande pisserie de Gargantua et de sa jument se retrouve en Bourgogne et en Poitou ; elle figure aussi dans Rabelais ; mais la jument pisse en une circonstance, ch. XXXVI, et Gar- gantua dans l'autre, ch. XVII.
Quand à l'étyraologie de Paris, fondée sur un jeu de mots, elle rappelle le souvenir du ch. XVII du Gargantua de Rabe- lais.
L'empreinte des mains a pour similaire les autres empreintes, et surtoat celle du pouce (cf. ci-après Gargantua en Tou- raine').
Le pjri avec le diable a plusieurs similaires dans la légende gargantuesque. L'artifice employé par Gargantua se retrouve d.ans plusieurs contes; mais généralement, c'est un enfant qui en impose ainsi à un géant.
Dans une petite légende qu'on trouvera plus loin, Gargantua meurt aussi au bout de son sang; seulement c'est parce que le diable avait fait de l'auge qu'il s'agissait de remplir une sorte de tonneau des Danaïdes.
EX HAUTE-BUETAGNE 49
VI
GARGANTUA MARIM
^ARGANTUA avaix toujours eu envie de navi- guer; mais il arriva jusqu'à l'âge de cent ans sans avoir pu trouver un navire assez grand pour le porter.
En ce temps-là la baie de la Fresnaye était une forêt, et elle était remplie d'arbres depuis le Fort La Latte, jusqu'au Port-à-la-Duc. Gargantua ar- racha tous les arbres, et il se fit construire un vaisseau si vaste que jamais on n'avait vu son pareil. Il jaugeait plus de dix mille tonneaux et il avait une mâture à l'avenant : dans chaque mât il y avait deux ou trois villes qui étaient placées sur les hunes, et dans les pouhes il y avait des au- berges. Quand un matelot montait dans les per- roquets pour prendre un ris, il faisait un voyage si long qu'en descendant il avait la barbe grise. Dans le haut de la flèche de cacatois, il y avait un débit de tabac, et celui qui le tenait y fit sa for- tune. Un jour qu'il faisait mauvais temps, le vaisseau
4
SO GARGANTUA
démâta de son grand mât, et comme il n'y avait pas de mât de rechange à bord, Gargantua se mit debout pour servir de grand mât. Le vaisseau mettait sept ans à virer de bord.
Mais Gargantua se fatigua de servir de mât, et de porter la voilure ; il se décida à revenir à Plé- venon, où il débarqua, et jamais depuis il n'a voulu naviguer.
{Coiilé en iSSi, par Rose Renaud, de Saint-Casl).
L'allusion à la forêt de Scissy est ici assez transparente ; le souvenir n'en est point d'ailleurs perda dans le pays, ainsi que le prouvent deux légendes que j'ai rapportées, p. 362 et sui- vantes, t. I, des Traditions et Superstitions de la Haute Bretagne.
Le vaisseau géant est populaire parmi les matelots ; il porte habituellement le nom de Grand-Chasse-Fotftre, et les traits principaux du présent conte s'y retrouvent avec un grand luxe de détails.
VII
LES AVENTURES DE GARGANTUA
A mère de Gargantua était une femme très ^,-^.,, puissante ; un jour que la neige était haute, elle dit : On ne voit plus rien, mais je sais à peu près où est mon clocher, je vais le trouver.
EN HAUTE-BRETAGNE 51
Voili la bonne femme de chercher avec son bâton ; tout d'un coup elle l'attrapa par le haut, mais elle le prit si rudement qu'elle le fit pencher ; c'était celui de Mézières, et c'est depuis ce temps qu'il est tout de travers.
Gargantua grandit, et sa mère qui n'était pas riche, ne pouvait le nourrir parce qu'il mangeait trop. Un matin il partit en service pour gagner sa vie.
Il passa par un village où il y avait une bonne femme qui faisait de la galette.
— Donnez-moi un peu de galette, la bonne femme, dit Gargantua.
— Ali ! répondit-elle, moi qui ai du monde à travailler dans les champs, et qui n'ai quasiment rien à leur donner. Si encore j'avais du bois, je pourrais leur faire quelque chose.
— II ne vous manque que cela, dit Gargantua, je vais aller en quérir.
Il partit pour la forêt, et prit par la coupelle les plus beaux chênes qu'il put trouver ; il les arracha de terre et les apporta sur son dos. Quand la bonne femme vit ce grand tas de bois, elle dit :
— Bon, mon gars ; tiens, voilà une bonne
5 2 GARGANTUA
écuellée de lait ribot (i) et de la galette dedans.
Mais Gargantua ne la trouva pas assez grande ; il prit toute la hèchée (2) de galette et la mit dans la baratte qui était pleine de lait, et il se pressa tel- lement qu'il avala baratte et tout, tant il était gourmand.
Il continua sa route et se gagea chez un gros fermier ; mais quand son bourgeois vit comment il mangeait, il dit qu'il ne pourrait sujSire à le nourrir.
— Ne t' afflige pas, répondit Gargantua, je vais aller te chercher de l'argent.
Il prit une charrette attelée d'un harnois de trois chevaux et vint en enfer pour chercher de l'argent.
Quand les diablotins virent arriver Gargantua, ils prirent leurs fourches de fer et essayèrent de le tuer ; mais Gargantua leur arracha leurs fourches, et les frappa si fort avec qu'ils ne savaient où se fourrer. Ils couraient de tous côtés dans l'enfer en criant :
— Que veux-tu ? Que veux-tu ?
— Une charretée d'argent, répondit Gargantua.
(i) Lait barratté.
(2) Tout ce qui se trouvait sur la table, sur la hèche ou sorte de gril en bois sur lequel on la pose.
EN HAUTE-BRETAGNE
— Prends, dirent les diables.
Quand la charrette fut chargée, les diables riaient de lui.
— Vous riez de moi, dit Gargantua, mais prenez garde , vous n'allez pas rire tout le temps.
Comme les chevaux ne pouvaient démarrer sa charrette, il prit les diables et les y attela. Quand ils ne marchaient pas droit, il les aiguillormait avec leurs fourches.
Lorsqu'il fut arrivé dans la cour du fermier, il dit :
— Hé ! venez m'aider à dételer.
— Qu'est-ce que ce garçon-là, disait le fermier : c'est le diable. Dételle ton harnois toi-même. D'où viens-tu?
— De te chercher de l'argent en enfer, répon- dit Gargantua.
Il laissa là sa charretée et se remit en route.
Il arriva chez une autre bonne femme qui faisait de la galette ; il prit aussi la héchée et la mit tout entière dans la barattée de lait.
— Que vais-je donner à mon monde, s'écria la bonne femme, moi qui ai mon homme et bien d'autres à travailler dans les champs?
54 GARGANTUA
— Où est votre mari, bonne femme? dit Gar- gantua, je vais lui parler.
— Dans ce champ là-bas.
Gargantua alla trouver le fermier et lui dit :
— Ne vas pas manger à ta maison, j'ai bu tout le lait et mangé toute la galette ; ainsi ne gronde pas ta bonne femme.
Le fermier en colère prit la chaîne de la charrue pour frapper Gargantua.
— Tu ne tappes pas fort, toi garçon, dit Gar- gantua.
Il prit par la queue le plus gros cheval de l'at- telage, et il voulut frapper le fermier avec : mais celui-ci eut peur et se mit à fuir.
* * *
Gargantua repartit encore, emportant sa barre de fer qui pesait quatre ou cinq cents livres, et était emmanchée dans la bonde d'une barrique pleine d'or.
Tout en marchant, il rencontra un confrère — c'était un autre géant ; — ils luttèrent pour voir quel était le plus fort, mais c'était Gargantua qui avait toujours, le dessus.
EN HAUTE-BRETAGNE 33
— Viens avec moi, dit Gargantua, nous sommes à peu près de la même force.
Un peu plus loin, il trouva un autre grand homme qui était sur une montagne de plus de trois cents pieds de haut. Il jouait au palet avec des meules de moulin et il s'appelait Grille-Mous- tache.
Il vit Gargantua qui portait sur son épaule une barrique d'or, dans la bonde de laquelle était passée une canne de cinq cents livres.
— Tiens, dit Grille-Moustache, voilà qui est fort.
Il lança sa meule dans la barrique d'or de Gar- gantua pour la faire tomber par terre ; mais il la manqua, et Gargantua lui dit :
— Tu perds ton palet, toi, garçon.
Et avec une seule main, sans même décharger sa barrique, il renvoya le palet à Grille-Mous- tache.
— Tu es bien fort, dit Grille-Moustache ; si tu veux, nous allons lutter ensemble.
— Voyons, répondit Gargantua.
Ils se colletèrent pendant quelque temps ; mais Gargantua fut encore le maître. Il dit à Grille- Moustache :
$6 GARGANTUA
— Nous sommes à peu près de la même force, viens avec moi.
En se promenant ils arrivèrent à un château où demeuraient des nobles qui avaient préparé un grand festin. Ils étaient sur le point de se mettre à table quand ils aperçurent ces trois grands hommes. Ils eurent peur et partirent, laissant la table toute servie.
Les trois géants mangèrent le repas, puis quand ils eurent fini, ils se dirent :
— Les nobles ont eu peur de nous, il faut voir où ils se sont cachés.
Ils cherchèrent longtemps et finirent par les découvrir dans un souterrain.
Gargantua se fit descendre jusqu'au fond dans un panier, et pour faire voir qu'il y était, il secouait la corde. Quand il fut rendu au fond, il rencontra deux jeunes filles et leur mère ; il en mit une dans le panier et secoua la corde pour dire de le remonter ; il fit monter de même la seconde, mais les géants partirent avec elles, laissant Gargantua dans le souterrain seul avec la bonne femme qui était couchée dans le lit.
EN HAUTE-BRETAGNE 57
Gargantua rencontra dans le souterrain un vieil aigle qui lui dit :
— Si tu veux me donner à manger toutes les fois que je ferai « hame ! » en ouvrant le bec, je vais te remonter.
Gargantua ramassa tout ce qu'il put trouver de vivres, et il en avait une bonne charge ; mais malgré cela, il les épuisa, et comme l'oiseau ouvrait le bec en faisant « hame 1 » il fut obligé de lui donner un morceau de son bras.
Gargantua continua son chemin ; il arriva à la maison d'un bonhomme qui était grabataire ; il vit au pied du lit un sabre qu'il se mit à regarder.
— Tâche de ne pas toucher à ce sabre, dit le bonhomme, car il coupe à sept lieues.
— Si cela me plaît, je le prendrai, répondit Gargantua.
Il saisit le sabre, tua le bonhomme et s'empara de sa fortune.
Et moi qui fus à son enterrement, on me donna pour remerciement un coup de pied dans le coude et je clochai d'un genou. Je m'en vins avec cela bien contente, et il ne m'en fallut pas davantage.
(Conté en iSSi, par Marie Huchel, d'Ercé, couturière, âgée de 1/ ans ; elle a tntendu ce conte à Gosné, commune voisine oit elle avait été coudre).
58 GARGANTUA
Dans ce conte, où se rencontrent des éléments assez confus et empruntés à d'autres cycles légendaires, se retrouvent l'ap- pétit du géant (cf. le commentaire du n° II) ; la pesante barre de fer ; les chênes arrachés, qui ont déjà figuré dans d'autres contes (cf. le commentaire du noIII).
Ici sa mère est, comme dans Rabelais, une géante, et tord un clocher avec son bâton ; en d'autres contes (cf. Normandie et Corse) c'est son fils qui arrache les clochers.
Gargantua, comme Hercule descend aux enfers, mais c'est pour y chercher de l'argent. Cet épisode se retrouve dans un autre conte que j'ai recueilli en Haute-Bretagne, L'Enfant vendu au diable, i'= série, n° XXIX, ainsi que les diables attelés.
La barre de fer emmanchée d.ms une barrique d'or a pour similaire le mât de Pantagruel qui, lui, est emmanché dans vine barrique de sel (cf. Rabelais, liv. II, ch. XXVIII).
A partir de cet épisode, c'est en quelque sorte un autre conte qui commence, Gargantua rencontre les hommes forts, court avec eux des aventures et descend dans un souterrain où il dé- livre des princesses, et d'où il remonte sur la terre porté par un aigle vorace. Ce cycle de contes est l'un des plus répandus non seulement en Haute-Bretagne (cf. Le Capitaine Pierre, 1'= série, n° VI ; Petite Baguette, 2= série, n° XXVI ; Jean de l'Ours dans la Littérature orale') mais dans toute la France. (Cf. le commen- taire de la Littérature orale, p. 86, Jean de l'Ours et Hamalau conte basque publié par Cerquand où se retrouvent plusieurs épisodes de celui-ci.) Le sabre qui coupe à sept lieues, se re- trouve aussi dans d'autres contes (cf. La Princesse aux pêches, i" série, n° XIII).
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VIII GARGANTUA FILLEUL DE LA REINE DES FÉES
|L y avait une fois à Plévenon, un homme et une femme qui vivaient au temps des fées et qui étaient bien vus d'elles. Tous les premiers dimanches du mois, ils étaient invités à aller dîner avec elles dans la houle (grotte) de Poulifée.
Un dimanche, la reine des fées demanda à la femme d'être marraine de l'enfant qu'elle portait ; celle-ci accepta de grand cœur, et quelques mois après elle accoucha d'un garçon ; aussitôt elle envoya son mari prévenir la reine des fées de Poulifée. La reine se hâta de venir et elle amena avec elle pour faire le baptême, un prêtre de la houle, car elle voulait que son filleul fut baptisé à la mode des fées. On trouva un parrain à Plévenon, et l'enfant reçut le nom de Gargantua. La fée accorda à son filleul le don de la force, et elle lui mit au doigt un anneau d'or en disant :
— Par cet anneau, jamais tu ne périras.
Puis elle s'en retourna d la houle avec son prêtre.
Gargantua grandit vite : à cinq ans, il était
6o GARGANTUA
aussi fameux et aussi fort qu'un homme de grande taille. Il s'embarqua à bord d'un vaisseau et il gagna beaucoup d'argent. Quand au bout de dix ans de navigation il revint chez lui, il était si gros et si grand qu'on ne trouvait pas dans le pays assez de tailleurs pour lui faire un habit en trois jours, ni assez de cordonniers pour lui fiiire des souliers. Il ne pouvait non plus trouver de cha- peau à sa mesure, et il fut obligé d'aller à Paris pour pouvoir se vêtir.
Il entra à quatre pattes, en se faisant le plus petit qu'il pouvait, dans la boutique d'un maître tailleur, et il lui demanda s'il voulait lui faire un habit. Le tailleur répondit que oui, et il sortit dans la rue pour lui prendre mesure. Mais quand il vit Gargantua debout, il fut bien étonné, quoiqu'il eut entendu parler de sa grande taille. Lorsqu'il eut pris sa mesure, il lui promit de faire son habit en trois jours, et, comme il n'avait que cent quatre- vingts ouvriers, il alla dans un autre atelier de- mander deux cents autres ouvriers. Ils s'em- ployèrent tous de leur mieux, et malgré cela, ils eurent bien de la peine à finir l'habit en trois jours.
Gargantua, ainsi vêtu, alla chercher une paire de souliers qu'il avait recommandée, et qui fut
EN HAUTE-BRETAGNE 6l
faite en quatre jours par soixante-dix cordonniers. Pour son chapeau, soixante chapeliers s'y em- ployèrent pendant quatre jours entiers.
Quand Gargantua eut son habit, le tailleur lui demanda de l'argent ; mais il venait de payer son chapeau et il ne lui restait plus rien en bourse. Il prit dans sa poche une petite brosse et la passa sur la bague, en disant :
Par la vertu de mon anneau,
Que j'aie de l'or plein mon chapeau.
Aussitôt son chapeau fut plein d'or et il paya le tailleur. Il alla aussi chercher ses souliers qu'il paya généreusement ; puis il s'habilla, mit ses souliers dans ses pieds (sic) et son chapeau sur sa tête et alla voir l'exposition qui avait lieu à Paris. Quand les gens qui étaient à la visiter le virent, ils crurent que c'était le diable et ils s'enfuirent à toutes jambes ; il n'y eut que le roi qui y resta et le fit prendre par ses troupes.
Gargantua eut peur ; mais se souvenant de ce que lui avaient dit ses parents quand il les quitta pour venir à Paris, il frotta sa bague avec sa Brosse, en disant :
Qu'il sorte de ma bague des soldats, Pour mt défendre des troupes du roi.
.62 GARGANTUA
Aussitôt, une armée de tous petits hommes sortit de l'anneau et massacra les troupes ainsi que le roi, puis elle l'écorcha vivant et elle rentra dans l'anneau. Gargantua s'enfuit à Brest. Là, il fut pris pour le service et mené à bord d'un grand vaisseau, par quatre gendarmes qui l'attendaient depuis deux jours. On le mit en prison pour le punir de son retard.
Mais le vaisseau était trop chargé et on fut obligé de débarquer Gargantua. On voulut encore le mettre en prison, mais il dit en montrant ses dents : « Si vous ne me laissez pas tranquille, je vous mange. » Alors les gendarmes eurent peur ; mais ils allèrent chercher leurs camarades qiii vinrent et le prirent, le menèrent en audience, et il fut condamné à être fusillé pour avoir fait écorcher le roi de France.
Quand vint le jour où Gargantua devait être fusillé , il frotta encore sa bague, et il en sortit des soldats qui massacrèrent les gendarmes, puis il sortit de Brest. Sur la rade de ce port, venait de mouiller un vaisseau de guerre; Gargantua ayant soif voulut boire dans la mer, et il avala le vaisseau sans plus de difficultés que si c'eût été une pierre de sucre. Il partit pour Plévenon. En
EN HAUTE-BRETAGNE 63
passant la mer, une pierre entra dans une de ses bottes et quand il fut au Cap, elle le gênait ; alors il se déchaussa et trouva une petite pierre qu'il prit entre deux doigts et jeta à la mer. C'est elle qu'on appelle aujourd'hui VAmas.
Il continua sa route; mais depuis qu'il avait avalé le vaisseau, il était mal à l'aise; les matelots criaient dans son ventre, se disputaient et lui donnaient des coups de sabre. Ils mirent même le feu à la poudrière et le navire sauta avec grand bruit. Gargantua s'écria :
— Voilà un petit routon (rot) qui m'a fait du bien. Il vomit les débris du vaisseau, ainsi que les hommes qui se noyèrent presque tous.
Quand il arriva au fort La Latte, il donna un coup de pied sur un rocher qui touchait la terre ferme, et il en sépara un gros rocher qu'on appelle la Latte.
A Plévenon, il trouva que sos parents étaient morts, et voyant qu'il était seul, il alla à Poulifée demeurer avec sa marraine la fée, et depuis il y est toujours resté.
Et ni, ni, Mon petit conte est fini.
(Conté m jSSî, par François Marquer, de Saint-Cast, mousse, agi de quinze ans").
64 GARGANTUA
Ce conte montre Gargantua entrant dans le cycle des fées des houles. Ses parents sont invités à dîner avec les fées dans leur grotte (cf. La Houle de Poulifée dans ma Littéralure orale, p. i6); sa maTaine est la reine des fées (cf. 2= série la Mort des fées) qui lui fait des dons.
Quand au prêtre de la houle, c'est la première et unique fois que j'en retrouve la trace en Haute-Bretagne; mais les Morgans de l'ile d'Ouessant avaient des églises sous la mer et des prêtres (cf. Luzel, Les fées des houles et les Morganed dans les Mémoires de la Soc. arch. du Finistère, t. IX, p. 77).
L'Anneau magique figure dans un grand nombre de contes de pays très variés.
Pour la dimension des habits du géant et le nombre des ouvriers employés, cf. le commentaire du n° I. Une énumération semblable se trouve aussi dans Rabelais.
En d'autres contes, cf. n°^ I et V. Gargantua va aussi à Paris, et le roi veut le faire prendre, mais en vain, par ses troupes. Dans les autres contes, il se délivre par sa propre force et non par le secours des nains.
Comme ce récit est un conte de bord, il s'y trouve quelques traits maritimes, simples soudures.
Les vaisseaux av.ilés ; le navire qui saute; l'Amas du Cap jeté, se retrouvent en d'autres contes.
Le rocher séparé rappelle aussi Hercule ouvrant un passage entre l'Europe et l'Afrique.
EN HAUTE-BRETAGNE 6s
IX
LES DEUX GARGANTUA
iL y avait deux frères Gargantua : l'un était grand, mais bête; l'autre, plus petit et pourtant de belle taille, était fin comme tout.
Le grand Gargantua, dès qu'il était contrarié ou contredit, menaçait de tuer tout le monde ; mais il ne tua jamais personne.
Un jour que les deux frères étaient assis devant une poëUe de bouillie qu'ils mangeaient avec des pelles à inier le grain, le grand dit à son frère :
— Petit, je vais te donner ta part et faire aussi la mienne; celui qui aura le premier fini aidera l'autre à manger le reste.
Le petit Gargantua, qui connaissait la goinfrerie de son frère aîné, s'empressa de prendre la part qui lui revenait et de la vider dans un sac de cuir qu'il suspendit à son cou et qui lui retombait sur le ventre. Mais son frère s'en aperçut, et, suivant sa coutume, menaça de le tuer.
— Je veux bien que tu me tues, répondit
5
66 GARGANTUA
l'autre ; mais c'est à la condition que tu m'attrapes à la course avant que je sois rendu au Val-Joie (i). Et pendant que le grand Gargantua serrait le reste de la poêlée, le petit se mit à courir de toutes ses forces vers le Val-Joie. Mais le sac de bouillie ballottait sur son ventre et l'embarrassait dans sa course ; il était sur le point de ne pouvoir plus continuer, quand il aperçut un pâtour qui avait son couteau attaché à sa boutonnière par une grosse ficelle.
— Prête-moi ton couteau, dit-il au pâtour, pour me dégêner.
Le pâtour tendit son couteau et le petit Gar- gantua fendit son sac : la bouillie s'en échappa et couvrit toute la teire aux environs; le petit Gar- gantua ainsi tiré de peine, continua sa course de plus belle et le pâtour se mit à se régaler avec la bouillie.
Gargantua aîné survint et demanda au pâtour ce qu'il faisait là.
— Ma fa, grand Gargantua, le petit vient de passer par ici; il était gêné par la bouillie qu'il avait mangée, et il m'a demandé mon couteau
(i) Hameau de Gahard.
EN HAUTE-BRETAGNE 67
pour s'ouvrir le ventre. Je me régale avec la bonne bouillie qui en est tombée, et depuis ce moment il court comme le vent.
— Je vais en faire autant, dit Gargantua; moi aussi je suis gêné par la bouillie de mon déjeûner; passe-moi ton couteau.
Gargantua se fendit le ventre ; mais il tomba mort. Su cuiller est restée longtemps près du Val- Joie.
(Recueilli à Gahard par M. Bélier).
Ce récit est le seul où il y ait deux Gargantua. Sauf la grandeur des pirsonnages et le nom, ce conte, dans sa plus grande partie, appartient au type des deux frères ou des deux amis, l'un stupide et l'autre rusé, dont les aventures sont popu- laires en Haute-Bretagne ( cf. i"' série, n° 55, Jean le Fin et Jean le Fou) et en plusieurs au''es pays.
Le sac rempli de bouillie se retrouve avec quelques variantes en d'autres contes populaires étrangers (cf. L. Brueyre, Jack et les Géants ; Cavalius et Stephens, Le Pasteur et le Géant, La Lan- terne d'or.)
Dans un autre conte gargantuin, n" V et dans la Pet. lég. n" IX, le diable trompe aussi Gargantua et le fait mourir au bout de son sang; ce sont les seuls récits où Gargantua joue uu rôle stupide.
M!
68 GARGANTUA
X
GARGANTUA A KASADO
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I L y avait une fois, il y a bien longtemps, bien longtemps, un géant qui s'appelait Gargantua. C'était l'homme le plus fort du monde.
Un jour qu'il se trouvait en Angleterre, il ne savait comment faire pour passer en France, car il n'y avait pas de vaisseau assez grand pour le porter. Mais voyant la longueur de ses jambes, il se décida à passer la mer à pied et il ne fut pas longtemps à la traverser. Il prit terre entre Plurien et la ville de Nasado , qui se nomme maintenant Erquy (i). Il était fatigué d'avoir fait tant de route en si peu de temps; mais ce qui le gênait le plus, c'était une gravelle qui, pendant qu'il passait la mer, était entrée dans son soulier. Il se déchaussa et jeta sa petite gravelle dans la grève ; elle lui paraissait un grain de poussière, et
(l) D'après une tradition encore populaire A Erquy, la ville de Nasado fut engloutie par les eaux à cause de la dépravation des mœurs de ses habitants.
EN HAUTE-BRETAGNE 69
pourtant elle était aussi grosse qu'une montagne et elle contenait au moins trois ou quatre mille charretées de pierre. C'est avec elle qu'on a bâti toutes les digues des environs, et cependant on dirait qu'on n'y a rien pris. C'est elle qu'on voit maintenant à Plurien.
Nasado était la ville aux belles femmes : elles avaient la peau si fine, que lorsqu'elles buvaient du vin on le voyait passer à travers leur gorge. C'est pour cela qu'on les appelait les belles peaux.
Lorsque Gargantua était à Nasado, il se rendait à l'hôtel quand il avait besoin démanger, et les jours où il n'avait pas grand' faim, on lui servait à chaque repas un veau entier et une barrique de cidre.
Un jour qu'il se promenait par Saint-Alban (i), il rencontra des fées qui ramassaient des pierres dans leurs tabliers pour construire une chapelle à Saint-Jacques. En le voyant si grand, elles crurent qu'il était plus puissant qu'elles, elles eurent peur et laissèrent leur ouvrage sans l'achever (2) ; c'est
(i) Saint-Alb^n fait partie du canton de Pléneuf, où est aussi situé Erquv.
(2) On raconte sur la chapelle Saint-Jacques une autre légende que j'ai rapportée, d'après Habasque, au tome I, p. 87, des Traditions et Superstitions de la Haute-Bretagne.
70 GARGANTUA
de là qu'elles allèrent bâtir l'église Notre-Dame de Lamballe. Mais pour se venger de Gargantua elles détournèrent vers Lamballe la rivière qui passe à Saint-Jacques pour se jeter dans la mer. C'est pour cela que c'est la seule rivière de Bre- tagne qui coule vers le Midi.
Plus tard Gargantua, qui commandait une armée d'hommes, — ils n'étaient peut-être pas aussi grands que lui, — passa par la ville de Nasado; mais ses soldats s'y trouvèrent fort à leur gré, -et il marcha devant eux pour les l;ùre sortir de la ville. Quand il fut sur la montagne, il se détourna, mais voyant que ses soldats, au lieu de le suivre, restaient avec les filles de Nasado, il maudit la ville et elle fut engloutie.
(Conté en 1882, pur Aimé Cordon, de Plurien, tlomestique, âgé de 24 ans).
Plusieurs traits de ce récit se retrouvent en d'autres contes gargantuesques, tels que la mer passée à pied (cf. le conte n" II) ; la gravelle dans les souliers (cf. le commentaire du n° III) ; l'appétit formidable.
Gargantua, général, trouve à Nasado une autre Capoue ; y a-t-il là une allusion à un fait historique perdu aujourd'hui ou n'est-ce qu'un épisode ajouté, comme celui des fées bâtis- scuses, à la légende gargantuesque ?
EN HAUTE-BRETAGNE 7I
XI GARGANTUA ET LES JAGUENS
iL y avait une fois un bateau jaguen qui venait de lever les rets aux Bourdineaux. Les Jaguens avaient pris un grand nombre de belles raies et ils étaient si contents de leur pèche qu'en ramant pour retourner à Saint-Jacut ils chantaient :
Ramons, légère, légère, Ramons légèrement.
Tour d'un coup ils virent un grand homme qui marchait dans la mer et se dirigeait droit sur eux. C'était Gargantua qui revenait de Jersey; il se pencha sur le bateau, prit toutes les belles raies et les avala en moins de temps que vous et moi ne mettons à manger un bernis (patelle). Les Jaguens en étaient bien marris et ils s'écriaient :
— Par vm fa, mon fû, le vilain infante, il a mangé tout ce que f avions pins dans not' mort-ian ; je voudras, mofifû, qu'il en kervej-ait.
Gargantua les entendit, et pour les punir de leur souhait, il avala le bateau et les hommes qui le montaient, puis il s'en alla. Les femmes des
72 GARGANTUA
Jaguens, qui avaient vu Gargantua avaler leurs hommes, lui criaient, en courant après lui :
— Par ma fa, mon p'tit fû, Gargantua, rende:^- nous nos hommes !
Mais comme il ne les écoutait pas, elles se mirent à courir après lui et à le pincer et à le mordre. Gargantua en était bien marri, et pour se débarrasser d'elles il alla au bord de l'eau et vomit le bateau et les Jaguens. Ils faisaient mal au cœur; mais les femmes se mirent à les laver de leur mieux, puis elles emmenèrent Gargantua à Saint-Jacut. Il y avait devant toutes les maisons tant de raies à sécher qu'il se bouchait le nez, et depuis il n'a jamais pu supporter la raie, tant il avait eu danger de celle des Jaguens.
Gargantua avait vomi les Jaguens et le bateau, mais les cailloux qui lui servaient de lest étaient restés dans son estomac, où ils avaient grossi. Comme il se rendait à Saint-Malo, il pensa aux raies des Jaguens, il eut mal au cœur et il vomit trois fois : la première fois il rejeta un des cailloux; c'est l'île Agot; la seconde il vomit Nerput, et la troisième la pointe du Décollé.
En arrivant à Saint-Malo il était presque mort de faim, et à son dîner il mangea sept cent quatre-
EN HAUTF.-BRETAGNE 73
vingt-dix breufs et but pareil nombre de barriques de vin.
Mais il avait toujours mal au cœur et, en retournant à Plévenon, il vomit le Grand-Bé et le Petit-Bé, qui sont dans la rade de Saint-Malo; avant d'arriver à Plévenon, il vomit le rocher de la Latte, puis il rentra chez lui. Mais, quinze jours après, il mourut parce qu'il avait mangé de la raie.
{Conté en 18S2, par François Marquer, qui tient ce conte de Rose Renault, de Saint -Cast).
La marche à travers la mer; le bateau avalé, puis vomi, se retrouvent dans d'autres contes. Les rochers jetés aux environs Je Saint-Jacut et de Saint-Malo ont pour similaires ceux ré- pandus aux environs de Saint-Cast. La poursuite des Jaguines a son similaire dans un récit poitevin.
§ IV. — PETITES LÉGENDES ET FRAGMENTS GARGANTUESQUES
^ous ce titre, j'ai réuni des légendes courtes ou pour mieux dire écourtées, qui parfois, ne sont que des fragments; toutefois, comme le plus petit d'entre eux contient au moins un dé- tail qui ne figure pas dans les autres , j'ai pensé que dans cette enquête gargantuesque, je ne devais pas les négliger.
74 GARGANTUA
GARGANTUA
^ , ARGANTUA s'est rendu célèbre par les choses — incroyables qu'il a faites, il y a un siècle (sic).
Un jour, qu'il était à faucher dans une prairie auprès du Pont-Gand, il laissa tomber sa pierre à faux, que l'on y voit encore, et qui est grosse et haute comme un fût de six barriques.
Il lui fallait sept aunes de toile pour ûiire un gousset de chemise.
Un jour, il entreprit de faire un grand voyage ; arrivé au fort La Latte, il passa à Guernesey d'une seule enjambée.
Sentant un jour quelque chose dans son soulier, il en retira la Mât du Cap, et encore il disait que ce n'était qu'un grain de sable.
Il voulut se désaltérer au bord de la mer, auprès du cap Fréhel, et il avala une flotte qui était en train de se battre avec une flotte ennemie.
Les soldats se mirent à tirer des coups de canon, et Gargantua finit par vomir la flotte.
(Conlé par Elle Mènard, de PUvenoti, iSSo).
EN HAUTE-BRETAGNE 75
Dans ce petit conte, Gargantua a vécu il y a un siècle ; c'est i Guernesev qu'il se rend, et non à Jersey, comme dans les autres contes.
Sur les autres épisodes, cf. le n" 'VI ; la légende suivante ; Gargantua en Normandie et en Ile de France, pour la pierre à aiguiser; le commentaire du conte n° II, pour la flotte avalée.
II GARGANTUA. — SA MORT
ARGANTUA était un homme doué d'une force extraordinaire ; pour aiguiser ses faux, il avait des pierres comme il s'en trouve encore à Saint-Mircl (i).
Près de Rohan, se trouve un espace de trois lieues qu'on nomme la lieue de Gargantua ; je l'ai vue en allant à Sainte-Anne-d'Auray.
Il avait grand appétit ; on lui servait du pain avec une pelle à enfourner. Un jour, il avala par mégarde la pelle, et il disait qu'il avait senti un boiirrier (2) dans sa gorge.
Il était né en Bretagne ; son père et sa mère étaient aussi de grands géants ; son père se nommait
(i) Les pierres de Saint-Mirel sont trois menhirs en Pléiice- Jugon. (2) Petite crasse.
76 GARGANTUA
Gargant et sa mère Tua, c'est pour cela qu'on l'appela Gargantua. Pour l'allaiter, on fit venir cinquante-deux mères-nourrices, et il n'y en avait pas de trop.
Il n'était point méchant ; il arrachait les plus hauts chênes et les tordait pour faire des harts ; il portait sur son dos des arbres de futaie comme nous portons nous autres des glanes de genêt. Il avalait des tonneaux de cidre, et parfois on lui donnait à boire dans une cuve à less'ive qu'il prenait dans ses doigts comme un verre à boire.
Quand il mourut, on fut obligé d'atteler cin- quante paires de bœufs pour le porter en terre ; je crois qu'il mourut du côté du Morbihan.
(Conté en iSSo, par François Mallet, du Gouray, cultivateur, agi de 60 ans^.
Ce conte est le seul où l'on dise pourquoi Gargantua se nommait ainsi.
Ses parents géants sont conformes aux Grandes Chroniques, 4 Rabelais, et aux Gargantuas de la Bibliothèque bleue et de l'imagerie populaire.
L'épisode de la pelle avalée se retrouve dans le n° IV qui suit, et dans une légende poitevine qu'on trouvera ci-aprés.
Dans la Fie du fameux Gargantuas, il est ainsi parlé des nourrices du jeune géant : h On lui donna d'abord une demi- douzaine de nourrices, dont cinq étoient des plus fameuses géantes qu'on eut vues depuis fort longtemps, et la sixième qu'on
EN HAUTli-BRETAGNE 77
nommoit Madame la Valce, passait pour U f<jmiuâ du monde la plus propre pour bien élever ses nourrissons. Ces six nourrices étoient uniquement occupées à donner à téter à l'enfant que Gargantine leur avoit confié.... ; mais n'ayant pu suffire plus de quinze jours à un si pénible emploi, on jugea qu'il scroit à propos d'?jouter une douzaine de nourrices à ces six premières ; trois semaines après on en prit encore dix-buit autres, si bien que, dans moins de deux mois, Gargantua eut trois douzaines de nourrices qui, bien qu'elles fussent en si grand nombre, et que la plupart fussent géantes de la première espèce, ne laissèrent pas d'être bientôt épuisées, de sorte qu'il fallut songer à donner au poupon de nouvelles nourrices ; ainsi, outre les trois douzaines de nourrices qui lui donnoicnt dans ce moment à téter, on lui
en choisit encore une douzaine On voit cependant qu'il n'eût
jamais au-delà de cinq douzaines de nourrices, quoique certains médisants aient prétendu qu'il en avoit eu jusqu'à quatre mille cinq cents. » Pag. 9-10.
La cuve à lessive qui lui ser%'ait de verre, est dans le n° IV qui suit, un grand baril. L'imagerie populaire représente Gar- gantua à table, tenant à la main un tonneau coupé aux deux tiers de sa hauteur et d'une taille énorme. « Le tonneau qui lui servait de verre tenait douze muids, « dit la légende placée au dessous.
Dans le n° V, dans le conte de Madame de Cemy, il est parlé de sa mort. L'explication placée au bas de l'image, sortie de la fabrique de Pellerin, dit « qu'il fiiUut deux mille cinq cents hommes occupés pendant six semaines pour creuser sa tombe, et six cents chevaux et cent bœufs pour tirer le char funèbre sur lequel il était placé. »
78 GARGANTUA
m
m
GARGANTUA FAIT TOURNER LES MOULINS
ARGANTUA était né à Plévenon. Qiiand sa
, mère était enceinte de lui, au bout de
'M
■^ trois mois, elle l'entendait parler ; il disait
papa et maman, et, parfois quand il pleurait, il
s'écriait : « Mon Dieu I » comme une grande
personne.
Il naquit à sept mois ; il était long de trois mètres et il avait six dents, dont la plus petite avait deux centimètres; sa bouche était grande comme une soupière, ses yeux comme des assiettes à soupe.
A l'âge de dix ans, il était homme fait, et il avait cinq mètres de haut.
En ce temps-là, il y avait à Plévenon trois moulins à vent ; quand il ne ventait pas, on allait chercher Gargantua qui, par le souffle de ses narines, faisait marcher les moulins trois semaines de suite sans se fatiguer. Mais depuis que Gar- gantua est mort, les meuniers ne peuvent moudre quand il fait calme, car personne n'a des narines
EN HAUTE-BRETAGNE 79
comme les siennes, qui étaient grandes comme des guérites.
(Conli en 18S1, par Rose Renaud, de Saitil-Casi).
En Haute-Bretagne mime on trouve, dans des contes qui n'appartiennent point au cycle gargantuin, des personnages qui font tourner des moulins rien qu'en soufflant dessus. Cf. dans la Princase aux pèches, n° XIII, i" série, le compagnon qui fait tourner à une distance de sept lieues le moulin de son meunier.
Sur sa grande taille en naissant, cf. le commentaire du n° I.
IV
GRAND-TUA
|RAXD-TUA mettait un pied sur le clocher d'Andouillé, et l'autre sur le clocher de Saint-Aubin ; un jour qu'il avait beau- coup bu et qu'il avait un pied sur chacun de ces clochers, il lui prit envie de gâter de l'eau, et il pissa l'étang d'Andouillé qui fait moudre un moulin.
Il fallait sept hommes pour donner à boire à Grand-Tua et sept hommes pour lui donner à manger ; on lui fourrait sa nourriture dans la
8o GARGANTUA
bouche avec dus palis (pelles à remuer le gniin). Un jour, un des hommes qui le servaient laissa tomber son instrument et s'écria :
— Ah ! Grand-Tua ! tu as avalé mon palis.
— Tiens, répondit Grand-Tua, il me semble que j'ai senti un giiibct (moucheron), qui me passait dans la gorge.
(Conté en iSSi, par Angèle Quirinan, d'AndouilW).
Grand-Tua est une altération populaire de Gargantua, dont la première partie du nom a disparu par apocope. Tous les épisodes de ce conte se retrouvent dans ceux qui précèdent ; le premier est rapporté exactement de la même manière, sauf les noms des bourgs qui sont changés, dans une légende poitevine, qu'on trouvera plus loin.
LE GRAND-TUARD
iE Grand-Tuard allait dans les bois et il
coupait les plus gros pieds de chêne pour
en faire des fagots.
On le nourrissait facilement ; à chaque repas,
il ne mangeait que vingt-cinq livres de pain.
Un jour, il mit un pied sur le clocher de Gosné
EN HAUTE-BRETAGNE 8l
et l'autre sur celui de Mézières ; il se pencha pour boire, et il supa le Grand Ouée d'une seule haleinée.
(fionti en iSSt, par Françoise Dumont, d'Ercé).
Grand-Tuard est une altération de Gargantua ; les épisodes •ont communs à d'autres contes qui précèdent. L'éung avalé se retrouve dans d'autres pays; d'après Bourquelot, il se mettait dans la même position prés de Bcaugency (Loiret), pour avaler une rivière; â Ilanz, dans le pays des Grisons ; en Franche-Comté, il avalait le Doubs et la Drouanne.
VI
ENJAMBÉES DE GARGANTUA
|LS se reconnurent pour parents, étant les descendants de Gargantua.
— Monsieur, dit le marquis de Croque- mitaine, je suis le petit-fils de Gargantua, qui fut en son temps un grand mangeur ; car pour sa nourriture ordinaire, il mangeait par semaine un bœuf, six moutons, autant de veaux, cent livres de lard, des perdrix, des lièvres, des canards, des poulets, sans compter. Ses grandes richesses allèrent à son fils l'Espadron, grand mangeur de
6
82 GARGANTUA
poisson et fort grand buveur, car il absorbait au moins une barrique par jour ; son verre était de bois, c'était un baril de dix litres au moins, coupé par le haut.
— Mon aïeule était sœur de Gargantua, elle s'appelait Sirène.
— Gargantua, dit le marquis de Croquemitaine, foisait des enjambées extraordinaires ; il mettait un pied sur la pointe de Hillion et l'autre sur la tour de Cesson, et il y a au moins une lieue entre.
(^Extrait d'un conte inédit, qui m'a été raconté eti 1880, par Joseph André, couturier, à Trébry, près Mon- cotitour").
VU
LA VAILLANTISE DE GARGANTUA
|N jour, il y avait des gens qui ne savaient comment venir à bout de scier en temps utile, pour le battre, un champ de douze jours de terre ; Gargantua vint à leur aide, et, avec son couteau, il coupa tout le blé, sans mouiller un fil de sa chemise. Une autre fois, il
EN HAUTE-BRETAGNE 83
planta dans sa journée un champ de choux qui contenait dix-huit jours de terre, et il faisait les trous avec son petit doigt.
Des gens se plaignaient un jour devant lui, et ils disaient qu'il n'avait pas fait d'hiver et que même on n'avait pas vu de neige sur la terre :
— Ne vous affligez pas, dit Gargantua, puisque vous désirez un peu d'hiver, vous allez en avoir.
Il cracha sur la terre une seule fois, et aussitôt elle se couvrit de neige, et il y en avait quatre pieds de hauteur partout. On était alors au mois de mai, et pour que la neige ne fît pas de tort aux gens, Gargantua souffla dessus et elle fondit aussitôt.
*
Gargantua possédait un lapin qui avait de la graine de doucine (?). Son lapin lui fit trois œufs : du premier, il sortit une voiture; du second, deux chevaux blancs et du troisième un cocher. Il fit atteler les chevaux à la voiture et alla se promener dedans.
( Conté par Marie Huchet, d'Ercè ).
84 GARGANTUA
Dans ce conte, qui n'est pas toujours bien clair, Gargantua ne fait plus ses exploits ordinaires.
On remarquera le second épisode qui semble plaider en faveur de ceux qui veulent que Gargantua soit un dieu solaire oublié.
VIII
GARGANTUA FAUCHEUR
|N jour, Gargantua était à faucher dans la prairie des Martyrs, près d'Auray, qu'on a depuis appelée la prée de Gargantua. Il trouva sous sa faux une petite gravelle qui l'arrêta ; il se mit en colère, et prit la petite gravelle, qu'il jeta entre deux rochers, où on la voit encore. Elle est en équilibre, très peu appuyée, et elle pèse autant que cinquante tonneaux de cidre.
Toujours en colère, il jeta en l'air la pierre qui lui servait à aiguiser sa faux ; elle se piqua dans le milieu de la prairie où elle est encore ; elle pèse plus de quinze tonneaux de cidre. Depuis ce temps, l'herbe n'a jamais repoussé ni reverdi dans la prée ; elle n'y est pas plus haute que l'ongle,
EN HAUTE-BRETAGNE 85
et il y a auprès une épine qui n'a jamais repoussé ni fleuri.
Il fallait à Gargantua trente aunes de toile pour faire un gousson de chemise.
{Conté en iSSo, par Pierre Hamon, de Matignon, laboureur, âgé de S S ans).
On peut rapprocher la prairie nuudite dont il est ici question, des endroits assez peu rares en Haute-Bretagne, où l'herbe ne pousse plus, parce qu'elle a été maudite (cf. mes Traditions tt Superstitions, 1. 1, p. 384 et t. II, p. 325).
Les autres épisodes se retrouvent dans les contes précédents, les pierres à aiguiser, dans les petites légendes n°^ I et II.
Il est plusieurs fois parlé des sept aunes de toile nécessaires pour faire les goussons de chemise du géant. Ce trait a son similaire dans Rabelais : « Pour sa chemise furent levés neuf cents aulnes de toile de ChastcUerauh et deux cents pour les coussons en sorte de carraulx, lesquels on mit soubs les ais- seUes. » Liv. I, ch. VIII.
IX
GARGANTUA ET LE DIABLE
UAND Gargantua fut né, il fallut mettre sept hommes, armés de pelles, pour lui fourrer de la bouillie dans la bouche. Lorsqu'il fut devenu grand, il passa d'une en-
86 GARGANTUA
ambée par-dessus l'étang de Jugon, et il deman- dait encore : « Qu'est-ce que c'est que ce petit ruisseau-là » ? Pour aiguiser sa fauciUe, il avait une grosse pierre; il la laissa un jour dans les champs, auprès de Saint-Mirel, où elle est encore.
Il eut un jour une dispute avec le diable, et ils firent un pari pour savoir lequel des deux était le plus fort. Le diable alla dans la forêt, et il arrachait les plus gros arbres ; mais Gargantua en déracina d'aussi gros, et, pour lier son fagot, il en tordit quelques-uns des plus grands comme on tord une hart de chêne.
Le diable s'avoua vaincu ; alors il fit une autre gageure avec Gargantua : il paria que le géant ne pourrait remplir une auge avec son sang. Gargantua accepta le pari ; mais le diable avait fait un trou à l'auge, et le pauvre Gargantua mourut au bout de son sang.
(Cmtté en iSSo, par Jeanne-Marie Chcsnais, de Jugon, domestique, âgée de 25 ans environ').
L'épisode de la bouillie figure dans le Gargantuas de Troyes , p. 9, et dans celui d'Épinal, p. 13.
a Lorsqu'on lui donnoit de La bouillie, on avoit pris la pré- caution de la lui présenter au bout d'une pelle longue de quatre toises.... 11 fallut lui faire une ample provision; ainsi, outre les six chaudières qu'on lui faisoit tous les jours, on fut encore
EN HAUTE-BRETAGNE 87
obligé, pour l'empêcher de pleurer, de lui en faire encore six autres. »
La dispute et les paris de Gargantua avec le diable sont vrai- semblablement soudés. Beaucoup de héros dans les contes popu- laires font des gageures sembl.-iblcs. Dans \csCottlesdela CornouailU de Hunt, sainte Agnès, pour se débarrasser du gé.int Bolsterqui était amoureux d'elle, lui demande de remplir avec son sang le trou d'un rocher ; mais le rocher avait un trou qui communiquait avec la mer, et Bolster meurt au bout de son s.ing.
Ordinairement, au rebours de ce qu'on a lu ici, c'est le diable qui est dupé.
X
GARGANTUA ET LA BONNE FEMME
|N jour, Gargantua alla ramasser la fouée d'une bonne femme ; il tordit les plus gros arbres pour faire des harts, et il arrachait les autres chênes de la forêt pour en faire des fagots ; la petite bonne femme lui dit de les fendre, et il les cassait entre ses doigts. Quand il eut fini, elle lui donna de lu bouillie de blé noir ; mais il avala timbale et bouillie.
Quand il était à faucher, on mettait des en- clumes dans le pré ; mais il les coupait avec sa faux, et il disait :
88 GARGANTUA
— C'est un petit brin d'ajoncs que j'ai trouvé dans la prée !
{Covtc en jSSi, par J. M. Comault, du Gouray, âgé de 1$ ans).
L'épisode des fagots se retrouve en plusieurs contes. Cf. le conte n° III, et le commentaire à la suite; sur la faux qui coupe tout, cf. plus loin une légende angoumoise.
XI
GARGANTUA ET LES JAGUENS
jL y avait une fois un homme qui était grand, grand, si grand qu'il dépassait tous les arbres de son pays, et il était gros comme un fût de vingt-cinq barriques pour le moins. Il demeurait à Plévenon, et les Jaguens qui ne l'avaient jamais vu, désiraient vivement connaître ce géant qu'on nommait Gargantua.
Gargantua apprit cela, et il vint à Saint-Jacut- de-la-Mer, pour se faire voir aux Jaguens ; mais à sa vue, ils furent effrayés, et ils s'écrièrent : — Ma fa., mon fa, sauvons-nous, v'ià l'diab'e ! Gargantua, qui croyait que les Jaguens se mo- quaient de lui, leva sa canne qui pesait trois mille
EN HAUTE-BRETAGNE 89
et en écrasa sept. Les gendarmes vinrent pour prendre Gargantua ; mais les Jaguens fuyaient en criant :
— Dieu me damne, mon fu, les clriens etiraigés sont dans l'Isle !
Car à Saint-Jacut, on n'aime guère les gen- darmes, et quand on les voit de loin, tout le monde crie que les chiens enragés sont dans l'Isle.
Cependant les gendarmes voulurent prendre Gargantua ; mais il les écrasa comme des pommes cuites, et il partit pour s'en retourner à Plévenon.
En passant à l'Arguenon, il eut envie de pisser, et il pissa si fort qu'il fit la rivière de l'Arguenon, qui coule depuis ce temps-là.
Il vint au bourg de Saint-Cast, où il acheta du tabac en carotte pour chiquer, et il alla dans l'Isle ; là il prit une chique ; mais il trouva dedans trois petits graviers qu'il jeta dans le havre où on les voit encore : c'est Becrond , et les deux Feillâtres.
Gargantua s'en alla ensuite à Plévenon, où il vit encore, s'il n'est pas mort.
{Conté en iSSl, par François Marquer, de Saini- Casl, mousse, âgé de 14 ans).
90 GARGANTUA
Ici, Gargantua entre dans le cj'cle des Joyeuses histoires des Jaguens. Cf. mes Contes des Marins.
La rivière, produit de ces compisseries, a plusieurs similaires.
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GARGANTUA A DINARD
jARGANTUA fut un jour à Dinard, et comme il avait chaud et soif, il entra dans mie auberge où il demanda du cidre; on lui en servit une inoqiie ; mais il ne s'aperçut pas de l'avoir bue, et il en redemanda d'autres. Il y avait sept hommes dans l'auberge qui prirent les me- sures dans lesquelles on tirait du cidre, et se mirent à faire la chaîne depuis la clé du tonneau jusqu'à la bouche de Gargantua, et il y en avait un qui lui versait à boire dans la bouche. Il vida tout le tonneau ; mais comme il avait encore soif, il voulut aller à Saint-Malo, et il passa en une enjambée de Dinard à Saint-Malo. Là il avala un navire de sept tonneaux, et comme cela le gênait dans la gorge, il disait :
EN HAUTE-BRETAGNE 9I
— Qii'est-ce que c'est que cette petite mouche qui me chatouille ?
Quand il mangeait, il y avait sept hommes qui lui enfournaient des pains dans la bouche avec des pelles de bois.
H est mort à Saint-Malo, et sur la grève, on voit une de ses dents ; c'est un rocher qui est gros comme sept chevaux.
(Cottli en iSSo, par Marie Hèry, de Saint- Jacut, âgée de 2^ ans environ ; elle le tient de sa mère, pêcheuse de Saitu-Jacut').
Dans ic conte de M*"' de Ccmy, qu'on trouvera plus loin, il est aussi parlé d'une dent que le géant se casse ; c'est le menhir connu à Saint-Suliac sous le nom de Dent de Gar- gantua. Les trois pics d'une montagne en forme de canines, et qu'on voit à Sasscnage (Isère), se nomment aussi Dents de Gargantua (Bourquelot).
Les sept hommes occupés à enfourner des pains dans la bouche de Gargantua figurent aussi dans les Petites Légendes n°^ II, IV; dans un conte picard ci-après; dans Gargantua au pays de Reli, et dans un conte nivemais.
Les autres épisodes se retrouvent dans les coûtes précédents.
92 GARGANTUA
XIII
GARGANTUA A GAHARD
jL fallait sept personnes à Gargantua pour le servir : un jour qu'il dînait et qu'on lui enfournait dans la bouche un pain entier de vingt livres avec une pelle à four, celui qui en- fournait le pain lâcha la pelle qui entra au gosier de Gargantua.
— Tu m'as envoyé un hourrier (fétu de paille), dit Gargantua, je vais te tuer.
Heureusement, comme d'habitude, sa colère passa vite. Il alla se promener, et comme sa diges- tion avançait, il s'arrêta le long d'un fossé et ayant fait un énorme pet, il rendit la pelle ; mais avec une telle force, qu'elle traversa le talus contre lequel il s'était arrêté.
Un autre jour qu'il se promenait sur les bords de la rivière de Minette, auprès de la Baille, il fut poursuivi par une meute de chiens ; mais il les écrasa en lançant sur eux les rochers du Perrot que l'on voit encore sur les bords du ravin.
(Retutilli à Gahard, par M. Béxitr).
L'épisode de Gargantua poursuivi par les chiens, se retrouve CD Poitou.
EN HAUTE-BRETAGNE 93
XIV
GARGANTUA A SAINT-SULIAC
ORSQ.UE Gargantua passait à Saint-Suliac, ce qui lui arrivait quelquefois, les gens du bourg l'invitaient à se reposer et à « man- ger un morceau. » Il acceptait volontiers. On lui servait alors des veaux, des moutons, des porcs qu'il avalait tout entiers ; mais ce qu'il préférait, c'était du pain trempé dans du lait. On apportait devant lui une énorme cuve qu'on remplissait de lait. Alors les hommes de Saint-Suliac se parta- geaient la besogne : les uns ne faisaient que couper continuellement des pains qu'ils jetaient dans la cuve de lait, pendant que les autres, armés de grandes pelles de bois, enfournaient sans relâche le pain trempé dans la bouche de Gargantua.
{Conlè en jSSi par Guillaume Dioré, de Saini-Suliac, âgé de 16 ans , et recueilli par M. L. Decomhe).
A propos de Gargantua à Saint-Suliac , voici de nouveaux renseignements sur les pierres auxquelles s'attache son nom. Ils me sont arrivés après le tirage des deux premières feuilles «ie ce livre, et je les dois à l'obligeance de M. Decombe.
94 GARGANTUA
La crête du cote.iu de Gareau (on écrit habituellement Garot, mais au cadastre de la commune j'ai relevé Gareau) est cou- ronnée par une chaîne rocheuse, dentelée, dont la silhouette, se profilant sur le ciel, représente (avec beaucoup de bonne volonté) les dents inégales d'une scie gigantesque. Dans plu- sieurs endroits, ces énormes blocs de quartz ont été exploités par les carréyeurs. Il en reste cependant quelques-uns qui sont encore fort beaux.
La crête dentelée s'appelle le Dentier ou le Râtelier de Gar- gantua. Un bloc porte le nom de Ber de Gargantua. Un autre s'appelle la Potence de Gargantua. Un dolmen , détruit aujour- d'hui et dont il est parlé au commencement de ce chapitre, s'appelait aussi le Ber de Gargantua, et il était à quelques mètres du dolmen décapité, appelé par les uns la Dent dt Gargantua^ par les autres le Gravier de Gargantua.
D'après M. Delacroix, maire de Saint-Suliac, la « vraie Dent » de Gargantua serait le menhir de Cbablé, en la même commune, et le menhir de la grève serait un simple gravier sorti de la chaussure du géant.
§ V. — LÉGENDES RECUEILUES PAR DIVERS AUTEURS
^w&^E n'ai point recueilli personnellement les p^jp deux légendes qui suivent : La première, v\~!fM qui est la plus ancienne où l'on parle du Gargantua populaire, remonte au commencement de ce siècle. Celle que M^e de Cerny a publiée dans Saint-Suliac et ses Légendes, a dû lui être racontée vers 1860.
EN HAUTE-BRETAGNE 9 S
GARGANTUA DANS LE PAYS DE RETZ
ARGANTUA est trcs connu dans l'ancien Xff: duché de Retz, qu'il a parcouru, il y a bien longtemps, et les paysans ont gardé son souvenir. C'est, disent-ils, un géant énorme, dont la taille égale en hauteur celle des plus grands arbres de la forêt. Ce géant venait de très loin ; il voyage toujours. Il n'est pas méchant, pourvu qu'il trouve de quoi satisfaire son immense appétjt. Il porte dans ses poches tous les gens nécessaires à son service. Un drôle (troll ?) qui le suit a le dos chargé de la farine et du vin qu'il doit dévorer dans son prochain repas. Lorsqu'il arrive dans un endroit qui lui semble propre à établir sa cuisine, il s'arrête ; son drôle décharge son fardeau et s'oc- cupe de suite à construire un four assez grand pour faire cuire cent pains de dix-huit livres pesant. Cette opération lui coûte tout au plus dix minutes ; le bois pour chauffer ce four est apporté sans qu'on sache comment, les flammes consument des arbres entiers.
96 GARGANTUA
« Pendant ce temps, les gens du géant sont sortis de ses poches, chacun s'est occupé de son travail, et en moins d'une demi-heure, la table est servie. Cette table, dont on ne donne pas les dimensions, est ordinairement chargée d'un bœuf rôti, de quelques veaux, moutons et cochons, pris dans le voisinage. Un des gens de Gargantua, monté sur cette table, remplit à coups de hache les fonctions d'é- cuyer tranchant ; les autres, par le moyen d'é- chelles qui posent sur la table et sont appuyées sur les épaules de sa seigneurie, introduisent dans son énorme bouche, par le moyen de fourches, de la viande et du pain. Le drôle est chargé de verser dans le gosier du géant le vin qui lui est^ néces- saire pour faire passer les aUments.
« Le vase dans lequel il boit est le tonneau lui- même : il en vide ordinairement douze à chaque repas. Un de ces tonneaux s'échappa un jour des mains de l'échanson et passa avec la liqueur qu'il contenait dans les entrailles de Gargantua ; il en fut quitte pour un violent accès de colique ; les cris qu'il poussa alors furent si effrayants qu'ils firent déserter tous les habitants des environs qui, depuis, n'ont osé revenir. Voilà pourquoi le pays où se passa cet événement (entre Rennes et Nantes)
EN HAUTE-BRETAGNE 97
n'est plus maintenant qu'une lande sans habitants et sans culture.
« Après son dîner, Gargantua s'endort pendant trente ou quarante heures ; son drôle le veille. Le reste de ses gens profite de son sommeil pour faire disparaître les débris du repas et chercher les nou- velles provisions dont doit se charger le drôle avant de se remettre en route.
« C'est au résultat d'une de ses digestions que les villageois de ce pays attribuent la formation du Mûiit-Gargant, situé à quelque distance de Nantes. Il y a près de Rouen un endroit qui porte le même nom, et qui, probablement, a la même origine.
« Ils racontent aussi comment il éteignit l'in- cendie qui consumait le château d'une fée de ses amies, auquel un méchant enchanteur avait mis le feu. »
(Thotn.is de Saint-Mars, dans les Mémoires de l'Académie ceUiqje, t. V, pp. 392-5)-
Ce conte montre Gargantua marchant toujours , comme li; Jnif-Errant; ce même attribut est l'un de ceux du Gargantua corse.
J'ai ler-ouvé sur le versant de la Manche l'immense appétit du gt'ant (cf. le commo-ucirc du n° H); son vase à 'joire (cf. le comminuirc du fragment n° II) ; le résulut de ses digestions (cf. le coromenuire du n° II et le conte picard, p. îiz).
7
98 GARGANTUA
L'incendie, dont Thomas de Saint-Mars n"a pas voulu parler plus explicitement par pudibonderie , fut vraisemblablement éteint par une pisserie de Gargantua (cf. une aventure de Gulliver; Gargantua en Bourgogne, p. 259 et Gargantua com- pissant les Parisiens du haut des tours Notre-Dame) (Rabelais, liv. I, chap. XVII).
II
LA DENT DE GARGANTUA
ARGANTUA était uu géant comme on en voit peu ; son âge, on l'ignore, et tout porte à croire qu'il naquit avec les élé- ments. Il était si grand, que sa tête se perdait dans les nuages et qu'en deux enjambées il allait de Saint-Malo en Angleterre. Il était si grand, si grand, qu'il passait par-dessus les clochers et les montagnes, et que, pour son plaisir, il faisait en huit jours le tour du monde.
« Revenant de l'un de ses voyages, il passa par Dinan ; il s'y arrêta un instant pour visiter les Géants qui demeuraient en Saint-Samson, et il lui prit fantaisie de descendre la Rance pour se rendre à Saint-Malo, qui n'était alors qu'un rocher désert. Les rives de cette rivière le char- mèrent i tel point qu'il songea à se fixer sur ses
UN HAUTE-BP.ETAGXr. 99
bords. A cette époque, la Rance n'était encore qu'un ruisseau l'omié des larmes de sa sœur, veuve depuis quelques années ; mais une chose l'embarrassait, les montagnes peu élevées ne lui pemiettaient pas de se creuser une grotte commode et agréable où il pût se mettre à l'abri des rigueurs de l'hiver. L'on était alors au printemps. Il réflé- chit un instant à ce qu'il ferait, et décida qu'il pourrait bien prendre ses quartiers d'été sur ces rives enchantées, et coucher à la belle étoile pen- dant les deux saisons qui s'annonçaient devoir être fort tempérées.
« C'était un grand philosophe, un grand penseur, que ce Gargantua, et, quand il avait bien pensé, bien réfléchi, comme on ne fumait pas le cigare de son temps, il prenait ses récréations à voir flotter les nuages. Il s'étendait alors nonchalam- ment sur les grèves, ôtait ses chaussures, et laissait les lames se briser sur ses larges pieds. Souvent il s'amusait à voir les homards, les poinclos et les bigorneaux se jouer entre ses doigts, et poursuivre de leurs longs ciseaux les petits poissons qui jouaient à cache-cache sous ses ongles, en se mo- quant des cornes qu'on leur présentait.
«Mais un jour, en écoutant les amoureuses con-
1 OO GARGANTUA
fideuces des chevrettes, notre sire se prit à avoir envie de devenir amoureux. Cette pensée le rendit tout triste. Ce sentiment était chose facile chez les homards et les bigorneaux, mais pour lui, depuis qu'il courait le monde, jamais il n'avait vu femme qui pût lui convenir. Dans son dépit d'être con- damné à vivre seul, il allongea les jambes avec une telle force qu'il renversa une barque qui voguait sur les eaux du ruisseau. Sans un petit cri sorti de cette barque, notre géant ne se fût pas aperçu de cet événement ; surpris, étonné, il jette un regard sur les flots, et voit entre les lames un petit être qui luttait avec énergie contre le courant qui l'emportait au large. Gargantua se lève, plonge sa large main dans les eaux, et en retire quelque chose de gracieux : un petit rien drapé dans de longues gazes roses, qui laissent apercevoir les formes les plus gracieuses.
« — Qu'est-ce que cela ? dit Gargantua, exami- nant attentivement cette petite forme humaine ; jamais je n'ai vu rien de si beau!
« Il se demandait donc ce que ce pouvait être : un ange du ciel ou une créature de la terre. Ce n'était ni l'un ni l'autre : C'était un génie, une Fée des eaux ! La jolie Fée, en ouvrant ses beaux
EN HAUTE-BRETAGNE lOI
yeux bleus , regarda Gargantua avec surprise ; puis, s'enhardissant petit à petit, elle se mit à sauter sur ses doigts et à danser dans sa main. Gargantua, émer\'eillé de ses grâces, et oubliant que sa pensée se traduisait par un bruit aussi éclatant que le son du cor, pensa tout haut : « Ho ! ho ! fit-il, voici bien ma femme ! c'est dommage qu'elle soit si petite ! » Et Gargantua, relevant sa main droite, voulut la caresser en lui adressant de douces paroles.
« Mais sa voix, qui couvrait le bruit du tonnerre, effraya tellement la Fée que, déployant ses ailes de papillon, elle s'enfuit au fond des eaux.
« Gargantua, en la voyant disparaître , jeta des cris si forts que les échos effrayés refusèrent de les répéter et se cachèrent dans leurs antres. Notre géant, épris des charmes de la Fée, ne quitta plus les bords de la Rance, où il l'attendait avec anxiété. En adoucissant sa voix, il l'appelait avec de douces paroles. La jolie Fée, qui l'entendait des galeries de son palais de cristal, se laissa aller à la curiosité, et quittant ses bosquets d'algues vertes, elle montra sa jolie tête blonde à la surface des eaux.
« Gargantua, que l'amour rendait clairvoyant,
i02 GARGANTUA
l'aperçut, et prenant un air tendre, il lui conta ses peines et sa violente passion. La Fée s'en amusa et trouva plaisant d'être aimée d'un pareil géant, qui passnit dans le monde des Génies pour être un grand philosophe, fort peu occupé de plaisirs frivoles, et renommé pour son indiffé- rence; elle lui promit de venir le visiter chaque jour et ne manqua pas au rendez-vous.
« Un siècle s'écoula en douces causeries ; mais voilà qu'un jour Gargantua songea au mariage ; en conséquence, il en parla aux frères de son amante. Ces derniers le refusèrent, et firent part à leur sœur du désespoir du Géant. La Fée le parta- gea, et ses frères attendris promirent de rappeler Gargantua.
« L'amoureux Géant revint enchanté, et en aima davantage la bonne Fée ; mais les Génies mirent une condition à ce mariage; ils appelèrent au serment Gargantua qui leur jura, foi de Géant, qu'il ne naîtrait pas d'enfant de cette union. Après cette promesse, on fixa le jour des noces, et le mariage, auquel assistèrent toutes les Fées et les Génies de la Rance, se célébra"! brillamment A la surface des eaux. Quand les fêtes furent terminées, la petite Fée partit assise sur le pouce de son mari.
EN HAUTE-BRETAGNE IO3
« Le bonheur fut grand dans le nouveau ménage. Le Géant adorait sa femme, qui de son côté ido- lâtrait son époux. Gargantua se montrait doux, poli, complaisant, et se ployait à tous les caprices de sa petite femme, qui se promenait dans sa barbe comme dans un bois, dansait dans ses mains, sautait sur ses doigts de pieds ou se cachait dans ses oreilles où elle lui contait des tendresses. Mais le Génie du mal, qui n'avait pas été convié à la noce, jaloux de leur bonheur, vint un soir les visiter et jura qu'il se vengerait de cet oubli des convenances.
« Dans la nuit qui suivit cette visite, la Fée apprit avec joie à son mari qu'elle allait être mère. Gar- gantua, au lieu de se réjouir de cette heureuse nouvelle, fronça le sourcil en se rappelant le ser- ment fait à ses beaux-frères , et déclara qu'il était décidé à ne pas le violer en avalant ses enfants sitôt après leur naissance. Cette détermination jeta la petite Fée dans une grande douleur, mais en sa qualité de femme, elle sut dissimuler son cha- grin et promit de se conformer aux désirs de son époux. Gargantua, charmé de sa docilité, lui donna un bon baiser et s'endormit profondé- ment.
104 GARGANTUA
c( Lorsque sa femme l'entendit ronfler, elle sortit de son lit, ouvrit ses ailes et se rendit sur les bords d'un lac situé dans la forêt de Chausey, où demeurait sa nourrice; la bonne femme fut en- chantée de la revoir; elle la consola et lui dit : « Monseigneur Gargantua n'a pas pour habitude d'y regarder de si près : je saurai bien le tromper en lui faisant avaler un chevreau pour votre enfant, que ma fille élèvera sous les eaux du lac, où Sa Seigneurie n'ira pas le chercher. Soyez sans inquiétude sur l'issue de cette affaire; j'en ai trompé de plus fins que lui ; retournez chez vous et ne confiez votre secret à personne.
« La Fée, toute joyeuse, revint prendre sa place dans le lit de son époux endormi, qui ne se douta jamais ni de son absence ni de la trame ourdie contre lui.
« Quand le moment de la délivrance de la Fée fut arrivé, la nourrice vint la visiter et trouva mille prétextes pour éloigner le Géant, qui trouva, un soir en rentrant de ses promenades, sa femme malade. Il s'en inquiéta, et la nourrice, l'appelant à Iccart, lui lemit dars l'ombre un paquet em- ballé qu'elle lui présenta comme son fils, pour lequel elle réclamait le ba'ssr paternel. Le Géant
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le saisit et l'avala d'une gaulée, dit la tradition.
« Pendant ce temps, la sœur de lait de la Fée fendait les airs avec le nouveau-né qu'elle empor- tait dans son lac. Gargantua, qui depuis plusieurs mois boudait sa femme, se remit à l'aimer comme par le passé ; il l'aima si bien qu'un an après la naissance de son premier enfant, la Fée donna le jour à un second fils qui fut rejoindre le premier, pendant que le Géant avalait un jeune porc.
« Quatre naissances suivirent et furent aussi heu- reusement cachées que les précédentes. Gargantua avait avalé : un chien, un veau, un âne et un poulain pour ses enfants, dont il ne redoutait plus la naissance.
« Enfin il en vint un septième, sur lequel on ne comptait pas de sitôt , et la nourrice n'avait rien préparé pour fêter sa venue, qui fut un sujet de trouble pour les pauvres Fées, car Gargantua arrivait au logis en même temps que l'eiifant au monde, et elles n'avaient rien à lui offrir. Le Géant s'assit auprès de sa femme et demanda le nouveau-né. Désespérée , ne sachant comment faire pour soustraire l'enfant à la voracité pater- nelle, la nourrice allait le livrer quand tout à coup
Io6 GARGANTUA
elle heurta un quartier de roche ; une idée traverse son esprit : elle jette le marmot dans une crique ; saisit la roche, l'emballe et la présente au Géant, qui ouvre une grande bouche et se dispose à avaler ce dernier rejeton de sa race.
« Malheureusement la pierre était un peu grande, et en passant dans le gouffre, elle brise une dent du Géant, qui s'aperçoit alors de la supercherie de la nourrice. Il entre dans une grande colère contre la matrone, à laquelle il veut donner un coup de pied ; la nourrice s'esquive, le coup porte à faux, et Gargantua enfonce dans la mer le terrain cul- tivé sur lequel il se trouve et fait naître la plaine de Mordre ou de Mordreuc.
« La nourrice prend l'enfant et s'échappe, heu- reuse da la réussite de son tour.
« Gargantua, sentant la roche lui peser sur l'esto- mac, et craignant les effets fâcheux d'une mau- vaise digestion, s'éloigna de sa femme, et s'étant arrêté dans la grève, non loin de Garot, il rendit la dent qu'il avait avalée la première. Elle se piqua debout dans le sable, près du ruisseau qui coule à. la pointe de Garot, où elle resta telle que nous la voyons, pour attester la vérité de cette histoire.
« Gargantua, toujours en proie aux souffrances
E\ HAUTE-BRETAGNE IO7
occasionnées par une digestion difficile, fit quelques pas vers Saint-Malo ; mais se sentant au pied une vive douleur, il se baissa, ôta son soulier et y trouva Devinez?
« Un gravier I
« Pas du tout, une roche, qu'il jeta devant lui, et qui tombant dans la Rance, sous Saint-Servan, devint cette masse de granit que l'on voit entre la pointe de la Vicomte et les Corbières, si connue sous le nom de Bizeul ou Bizeu ; d'autres assurent que ce gravier n'est autre que le célèbre rocher de Cancale.
« Quelqu'incroyable que vous semble ce fait, en voici un autre bien plus surprenant et tout aussi véritable.
« Le bloc de granit que notre Géant avait avalé pour son fils lui pesait sur l'estomac, et le faisait toujours horriblement souffrir. Nul repos, nulle trêve pour Monseigneur Gargantua depuis l'instant fatal où il avait pris cet indigeste repas. Il mar- chait devant lui, au hasard et sans but , luttant contre un mal insupponable, auquel se joignit bientôt une fièvre ardente et une soif dévorante. Mais comment l'assouvir ? Il était en pleine mer ?
— Allons, dit le Géant, buvons de l'eau salée !
I08 GARGANTUA
« Et le voilà se baissant et buvant à lon£;s traits les eaux de la mer ; ces eaux, se déplaçant, for- mèrent un courant si fort par l'aspiration du Géant, qu'elles entraînèrent dans le gouffre une flotte anglaise qui croisait dans ces parages, et sans que le Géant s'en aperçût, elle disparut dans ses vastes entrailles. Il crut seulement sentir un poisson, une chevrette lui éraiUer le gosier ; c'était si peu de chose qu'il n'y fit nulle attention, et il reprit sa marche habituelle. Mais, soudain en proie à de nouvelles douleurs, il se crut à son dernier jour. Il lui sembla que des crochets de fer lui déchiraient l'estomac ; bientôt il sentit un bou- leversement intérieur suivi de bruits sourds, qui l'effrayèrent au point de lui faire presser sa marche vers le continent, où il espérait consulter son médecin. Enfin, éprouvant un moment de relâche, il crut que c'était fini, et il se dit : « Ce sont des gaz qu'une longue promenade dissipera. Allons vers l'Inde I » Les douleurs prirent de nou- velles forces, et les bruits intérieurs se firent entendre plus terribles. « Eh ! dit Gargantua, ne dirait-on pas que je porte le bombardement de l'univers, la destruction du globe? » Et il fit de plus longues enjambées pour arriver dans l'Inde,
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OÙ il espérait trouver un confrère très habile dans l'art de guérir.
« Laissons-le poursuivre sa route, et revenons à notre flotte, composée de corvettes, frégates, avisos, brickr, vaisseaux à trois batteries, que l'aspi- ration du Géant avait entraînée dans les profon- deurs de l'abîme.
« Le vaisseau amiral, surpris par le courant, passa le premier ; la flotte entière disparut à sa suite. Ne comprenant rien à l'obscurité qui les environ- nait, les officiers firent allumer les lampes et con- sultèrent la boussole. L'aiguille aimantée, tournant en tous les sens, leur devint inutile.
— Il faut avoir recours au canon d'alarme, dit un offîcîer; et le capitaine donna ordre de tirer un coup. A l'instant il lui fut répondu par la flotte entiè^'e.
— Où sommes-nous donc ? disent les officiers avec douleur. Tirez jusqu'à ce que les quintaux de poudre en soient épuisés.
— Tirez à boulet, ajouta un autre officier.
« L'ordre fut exécuté, et les bordées se croisèrent. Matelots et officiers tombaient sur les ponts. La confusion était partout, et Gargantua, en proie au désespoir, arrivait dans l'Inde épuisé, hors d'ha-
IIO GARGANTUA
leine, et tombant aux pieds de son ami, il lui dit : « Je suis mort, si tu ne me tends la main. »
« Le médecin, surpris du vacarme qu'il entendait, lui administra un violent remède qui eut un effet immédiat, et notre Géant évacua la flotte anglaise dans un triste état : mâts brisés, sabords em- portés, ancres perdues, et faisant eau de toutes parts.
« L'on dit que cette flotte, honteuse et confuse, n'osa plus revenir en Europe. Brûlant leurs vais- seaux, les Anglais s'établirent sur les côtes de l'Asie, et conçurent l'idée d'un tunnel futur en souvenir du passage obscur par lequel ils étaient arrivés dans l'Inde.
« Quant à Gargantua, épuisé de fatigues et de chagrins domestiques, il expira dans les bras de ses amis, qui l'enterrèrent dans les vallées de Cachemire, et, portant pierre sur pierre, ils éle- vèrent à sa mémoire un tombeau digne de lui, et formèrent ces chaînes de montagnes dont le centre est l'Hymalaya.
« La Fée apprit bientôt sa fin malheureuse ; elle lui donna des regrets et rejoignit ses enfimts sous les flots, où ils vivent encore. L'on dit que, tenant de la voracité paternelle, ils engloutissent tous les
EN HAUTE-BRETAGKE I I I
hommes et les animaux que leur jette la tem))ête. L'on dit encore que les vaisseaux et leurs cargai- sons disparaissent dans les estomacs des demi- géants, sans que rien ne puisse assouvir la liiim qui les mine. »
(Madame de Ccmy, Snitil-Suliac, p. 69 et suiv.).
Je ne sais à quel point s'est arrêtée la broderie que M""" de Cemy a faite sur cette légende ; on peut accepter comme popalaires beaucoup des éléments qu'elle contient, entre autres les rochers semés par le Géant ( cf. le § II, et le commentaire du conte II ) ; ses enjambées (cf. le commentaire du conte II) ; la flotte avalée (itii.), épisode plus développé ici qu'ail- leurs.
La visite aux géants de Saint-Samson est-elle une allusion à d'autres géants qui auraient habité ce pays voisin de la Rance, ou 1 une série de mégalithes, dont le menhir de la Tiemblaye serait le seul débris? Je n'en sais rien, et je n'ai pu me procurer dans le pays aucun renseignement à ce sujet ; on m'a seulement afiirmé que les vieillards appelaient Pierre de Gargantua le menhir de la Tiemblaye.
Plusieurs contes gargantuesques (cf. les contes n°' IV et VI) font allusion au cataclysme qui submergea la forêt de Scissy et qui eut pour résultat de grossir la Rance. Peut-être M™' de Ccmy n'a-t-elle pas osé attribuer la formation de cette rivière aux compisserics copieuses du Géant, qui ont formé les rivières voisines de l'Arguenon et du Frémur (cf. § II).
Dans la Vit du fameux Garganluai, le héros « ne pouvant retenir ses larmes, en laissa tomber une si grande quantité qu'elles auroient été capables de faire moudre un moulin»
112 GARGANTUA
p. 24, Troyes ; p. 27, Épinal. Voilà un pendant aux larmes de la sœur. Le Géant du Mont-Corneille forme une rivière avec une goutte de soi sang (cf. Gargantua en Languedoc).
Ce conte est le seul qui montre Gargantua ayant une sœur, c'est aussi le seul oj il soit amourti'x.
Sa voix, qui couvrait le bruit du tonnerre, a pour similaire ce passage des Grandes Chroniques ;
M Sur ce il se print à ri/e si très fort et de si grant affec- tion que on l't^tendoit rire de sept lieues et demye. »
La condition imposée à son mariage et tout ce qui suit repro- duit assez exactement la fable hellénique de Saturne, condamné A dévorer ses enfants.
Gargantua, après res repas, de même que d'autres gé.ants, entre autres les Corps sans âme (cf. i'^ série, n° IX, le Géant aux sept femmes; 2" série, n° XXIV, le Corps sans âme') s'endort profondément. La légende citée par Thomas de Saint-Mars, et recueillie dans le pays de Retz , le fait de même dormir long- temps (p. 97).
On remarquera encore l'épisode de la plaine de Mordreuc enfoncée d'un coup de pied; de l'Himalaya construit pour cenrir de tombeau au Géant (ceci m'a l'air d'une addition faite par quelque lettre); et des enfants du Géant qui, comme Charybde se plaisent à engloutir les navires.
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EM HAUTE-BRETAGNE I 1 3
C VI. — GÉANTS SIMILAIRES
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côtô de Gargantua lui-même , d'autres géants sont populaires en Haute-Bretagne, et lui sont évidemment apparentés. Comme lui ils sont énormes, font de grandes enjambées et ont un appétit formidable. Ils se distinguent aussi des autres en ce sens qu'on leur attribue une résidence dans le pays, ce qui les met à part de la nombreuse légion des ogres et des géants qui vivent dans le royaume iiidéterminé de la féerie, et qui d'ailleurs, au rebours de Gargantua, sont généralement méchants.
« A côté d'une grotte au.'i fées, entourée de chênes séculaires, et située sur le champ de la Roche en Plédran , est la Chaise de Michel Marin, large pierre sur laquelle, dit le peuple, venait s'asseoir le Géant, et qu'il remplissait de sa vaste capacité. »
(Jollivet, t. I, p. >3). Ici, Michel Morin est un similaire de Garg-iiitua.
A Lanrelas, canton de Broons (Côtcs-du-Nord), des pierres à bassins sont appelées indifféremment Pierrc5-du-Diable ou Pierres-du-Géant ; mais
8
114 GARGANTUA
on ne raconte rien à leur sujet, et la légende a disparu.
(Communiqué par M. J. Eve», avoue à Dinan),
« Au Roz, près du Quillio, à deux lieues d'Uzel, dans un pays qui faisait sans doute autre- fois partie de l'ancienne Brocéliande, j'ai vu le rocher de Merlin, le portail de sa grotte sauvage ; c'est là que l'enchanteur logeait dans une barrique. Ce portail est un rocher dont la nature a fait une immense arcade.
« Un jour, disent les paysans, un être supérieur interrogea Merlin sur les intempéries de l'air, qui devaient rendre inhabitable cette horrible de- meure.
— Comment fais-tu, Merlin, quand le vent d'ahaut bat le rocher ?
— Je tourne ma barrique vers le vent d'abas.
— Et quand le vent vient d'abas ?
— Je tourne ma barrique vers le vent d'ahaut.
— Et quand les quatre vents battront ?
— Je mettrai ma barrique adens....
« Ce grand enchanteur posait ses pieds sur deu.x rochers séparés par un vaUou et buvait à l'étang du Roz. Or, il y avait plus de trois cents toises
EN HAUTE-BRETAGNE I I 5
entre les trois sommets de ces angles si prodigieu- sement décrits.
« Ces traditions sont dans la mémoire de tous les paysans de la contrée, et, encore en ces derniers temps, dit-on que quelques-uns auraient entendu le roulement d'une barrique le long des nuits. »
(B.iron Dutaya, Brocéliande, p. 161-16}).
LE SAUT DE ROLLAND
yK«« un kilomètre environ du bourg de Dom- H^^^ pierre, à droite de la route départemen- ^s3iS taie de Fougères à Laval, et à une petite distance du point d'intersection de celle-ci avec le chemin de fer, on aperçoit un groupe de rochers dont la disposition est fort remarquable. Il con- siste en deux masses énormes, placées en face l'une de l'autre, de chaque côté d'une profonde vallée, au milieu de laquelle coule un faible ruis- seau qui n'est autre que la rivière de Cantache. Ce groupe de rochers, qui a perdu beaucoup de l'aspect à la fois grandiose et pittoresque qu'il avait autrefois, depuis que l'on exploite le quart- zite dont il est formé pour l'entretien des routes
Il6 GARGANTUA
de la contrée, porte dans le pays le nom de Saut-Rolland, sous lequel il est devenu légen- daire.
« S'il faut, en effet, s'en rapporter à la tradition, le héros de la chevalerie fabuleuse , le fameux Rolland, aurait un jour franchi avec son cheval l'intervalle de cent mètres qui sépare ces deux roches, et cela à plusieurs reprises. Une première fois ce fut pour le bon Dieu, et un bond de son coursier le lança sur la roche opposée. Une seconde fois, ce fut pour la bonne Vierge, et un effort du généreux palefroi le reporta à l'endroit d'où il était parti. Enfin, il essaya de sauter une troisième fois pour sa dame, mais ce fut pour son malheur. L'in- fortuné Rolland et son coursier tombèrent au fond du précipice et périrent dans leur chute.
« On voit encore gravés sur la pierre les trous d'un fer à cheval qui viennent à l'appui de cette légende. Mais ils ne représentent que la moitié de sa forme; l'on observe judicieusement que c'est là que le pied du cheval de Rolland glissa lorsqu'il sauta pour sa fatale maîtresse.
« MM. Ducrest de Villeneuve et l'abbé Bûcheron ont publié chacun leur légende sur le saut Rol- land : le premier dans V Annuaire de l'arrondisse-
EN HAUTE-BRETAGNE
117
ment de Fougères, pour l'année 1838, p. 53; le second, dans le Magasin universel, année 1836-37, p. 195.»
(Maupillé, Notices historiques et archéologiques sur les paroisses des detix cantons de Fougères, p. 239-40 des Mémoires de la Soc. arch. d'IUe-€t- Vilaine, t. VIE ).
« Dans le bois du Jaunais, en Avessac (Loire- Inférieure), une pierre énorme est un grain de sable, dont le Juif-Errant débarrassa un jour sa chaussure. »
(Régis de l'Estourbeillon, Lég. du pays d' Avessac, ap. Soc. arch. de Nantes, t. XXI).
CHAPITRE II
GARGANTUA EN BASSE-BRETAGNE
§ I. — POPULARITÉ DE GARGANTUA
lE nom de Gargantua jouit dans le Finistère d'une extrême popularité ; on l'appelle Gargantuas et quelquefois aussi Gargan- turas.
On dit d'un grand mangeur : C'est un Gar- gantuas. Ou bien : Il dévore comme un Gargantuas.
Cf. Lavarou Kox,, n» 927. Ce dicton a été recueilli à Guis-
Ȏny.
(Communiqué par M. L. Sauvé).
On dit à Trévérec eur Gargomtual, pour désigner un grand mangeur.
(^Communiqué par M. E. Erntult).
GARGANTUA EN BASSE-BRETAGNE II9
Le Men constatait en ces termes la popu- larité de Gargantua dans une autre partie du pays bretonnant :
« Gargantua, que les Bretons nomment toujours Gargantuas, et dont ils appliquent le nom comme sjTionyme d'une autre épithéte bretonne, Gouli- fias, aux gens qui mangent beaucoup, a laissé quelques souvenirs en Bretagne, surtout dans le pays de Tréguier, où le dicton suivant est très populaire :
« Gargantuas pa oa beo, A iec n'eur gammed da Bontreo. Gargantuas quand il était vivant Allait d'une enjambée d Poiitrieux (1). »
S II. — LIEUX AUXQUELS S'ATTACHENT SON NOM ET SON SOUTENIR
jANS la partie de la Bretagne qui parle la langue bretonne, Gargantua est moins connu que dans celle où le français est seul usité ; ses traces sont moins nombreuses, et sur cinq noms de lieux auxquels se rattache son souvenir, trois se trouvent en Plaudren, à quelques
(1) M. Luzel m'écrit qu'il a aussi recueilli ce proverbe i l'iouaret, éloigné de Pontricux do huit lieues environ.
120 GARGANTUA
kilomètres de communes où l'on ne se sert que du français ; un quatrième à Corlaj^ qui est dans les mêmes conditions de voisinage. Le seul qui soit en plein pays bretonnant est le Soulier de Gargan- tua, à Pontaven, commune qui portait ce nom dès le premier quart de ce siècle.
(Cf. Fréminville).
« Au nord du bourg (de Plaudren), et sur le bord de la route de Vannes à Josselin, est un menhir de 6 à 7 mètres d'élévation, et que l'on appelle dans le pays la Quenouille de la femme de Gargantua... On remarque encore dans cette com- mune une fichade qui, près du bourg (c'est le village qu'il faut lire : il y a en cette commune un village nommé Locqueltas) de Loqueltas, s'élève de 5 mètres au-dessus du sol, et que l'on appelle le Fuseau de la Quenouille dont nous avons parlé ci-dessus. »
(Ogée, nouv. édition).
« En Plaudren, sur la lande de Lanvaux, sont épars de nombreux menhirs ; le plus beau est appelé Grès de Gargantua. »
(Joanno, p. 476).
« Pont-Aven : On voit dans la rivière, en face du quai, un énorme rocher ayant la forme d'un
EN BASSE-BRETAGNE 121
soulier : aussi l'appelle-t-on dans le pays la Roche- Forme ou Forme du soulier de Gargantua.
« Avant la confection du nouveau quai, on remarquait, presqu'en face de la Roche-Forme, un volumineux rocher arrondi, percé à son sommet d'un trou rond d'environ un mètre de diamètre et autant de profondeur, auquel on donnait le nom de Bain de pied de Gargantua. »
(Flagelle, Noies archéologiques, p. 65-66).
« A 3 kilomètres S.-E. de Corlay, Dolmen dit le Tombeau de Gargantua, sur le chemin de grande communication n» 45, de Corlay à Jugon; il se compose d'une seule chambre de forme rec- tangulaire ; deux rangées de pierres, quatre à droite, dix à gauche, distantes les unes des autres de 2 mètres 75 centimètres, précèdent le monu- ment. La légende veut qu'avec Gargantua ait été enterrée une bouteille en argent, que bien des amateurs ont déjà cherchée sans par\'enir à la trouver. »
(Ernoul de la ChencHèrc, p. 38).
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122 GARGANTUA
§111.— PETITES LÉGENDES GARGANTUESQUES
N jour que Gargantua passait par-dessus la haute flèche de l'église Saint-Tugdual,
à Tréguier, il s'écria : « Comme les chalu- meaux sont longs par ici dans les champs !
« C'est la même légende que celle qui se rapporte au géant de Saint-Herbot ».
(Le Men, p. 418).
A Pluzunet, arrondissement de Lannion, j'ai en- tendu dire que le géant se promenant dans le pays, faisant ses fameuses enjambées, dit en passant par-dessus le clocher de Tréguier : « Comme les chalumeaux (chaumes) sont hauts par ici dans les champs. »
(Communiqué par M. LuT^el).
Un jour que Gargantua traversait le bourg de Pleyben, le coq du clocher le piqua à l'enfour- chure :
— Diable ! dit-il, les fougères sont hautes dans ce pays.
( Reiueilli n Sainl-Ségal, par M. Sauvé).
A Diiian, on racontait jadis que Gargantua passait par-dessus le clocher de Saint-Sauveur sans le toucher; cf. p. 134, le Géant (lu Sire de Rusquec.
EN BASSE-BRETAGNE 12?
« Une autre fois il raccommodait ses souliers, assis sur la tour plate du Bali à Lannion. Son li- gneul traînait sur la rue, et quand il l'attira à lui, il souleva à la hauteur de la tour une charrette attelée de quatre chevaux et chargée de sable de mer qui passait dessous.
« On voit à Pontaven, sur la rive gauche de la rivière, en face du quai, un rocher qui a la forme d'un énorme soulier. On l'appelle le Soulier de Gargantua. Avant la construction du quai, il y avait sur la ri\'ière, vis-à-vis de ce soulier, un rocher creusé par les eaux fluviales, en forme d'auge, et que l'on appelait le Bain de pied de Gargantua. On raconte que ce soulier fut perdu là par le géant, dans une de ses pérégrinations.
« D'après une tradition que j'ai recueillie à Laz, dans les montagnes Noires, la demeure de Gargantua était à la pointe du Raz. Certes la pointe du Raz est une demeure digne d'un géant. Une particularité qu'il importe de noter, c'est que comme Castel Ruffiel, la pointe du Ra>,, ce lieu sauvage et désolé, était un oppidum à l'époque où nos côtes avaient pour habitants une race beaucoup plus forte que celle qui les occupe aujourd'hui. Cette pointe est en effet séparée du continent par
124 GARGANTUA
un mur cyclopcen et l'on peut voir encore les substructions de deux barbacanes qui en défendaient l'entrée, et celles d'assez nombreuses habitations adossées au mur de clôture. Il est assez remar- quable de rencontrer dans le Finistère deux oppida qui, d'après la tradition, auraient servi de demeure à des géants. La dimension des matériaux em- ployés à la construction des remparts de ces for- teresses est, je crois, la meilleure explication de cette croyance. »
(Le Men, p. 418-19).
Cette dernière tradition, dont j'ai constaté l'e.\istence dans quelques localités de l'arrondissement de Châteaulin, est peu ré- pandue; on ne la retrouve ni à PlogofF, ni à l'île de Sein, ni dans aucune des communes qui forment ou avoisinent le Cap Sizun.
{Noie de M. L. Sauvé).
La légende recueillie p.ir Le Men, et qui assigne pour de- meure à Gargantua la pointe sauvage et superbe du Raz, où se trouve un oppidum, a un pendant à peu près exactement sem- blable en Haute-Bretagne. Dans les contes que j'ai recueillis, presque tous ceux qui parlent de la naissance du célèbre géant le font naître à Plévenon, où deraeuraieut ses parents et où il re- vient de temps en temps ; or c'est dans la commune de Pléve- non, canton de Matignon, qu'est situé le Cap Fréhcl, dont les falaises à pic, hautes et superbes, percées de grottes gigantes- ques, ne le cèdent guère en grandiose à la pomte du Raz ; ce
EN BASSE-BRETAGNE 12$
qui complète l.i ressemblance et que je cite sans en prétendre tirer plus de conclusions qu'il ne convient, c'est l'existence en cette commune d'un oppidum, probablement gaulois, dont la mu- raille en terre se voit encore au bord de la mer.
« Gargantua, revenant de Paris, poussa jusque dans le Lconnais, où il reçut l'hospitalité la plus digne. Partout ou couvrit sa table des mets les plus recherches et les plus abondants. Pour lui on décrochent les jambons, les andouilles. En son honneur on perçait les tonneaux.
« Chez les Cornouaillais, au contraire, on ne lui avait offert que des crêpes et de la bouillie, mets trop peu réconfortants pour un estomac tel que le sien. Alors sur la surface du Léonnais, existaient de gigantesques montagnes qui gênaient les habi- tants. Indigné du peu de courtoisie des Kerné- wotes, le fils de Grandgousier et de Gargamelle, un jour qu'il jouait aux petits palets, leur jeta les pierres qui couvraient le sud du pays de Léon et les éparpilla depuis Plougastel jusqu'à Huelgoat. La fertilité du littoral du Finistère, depuis le Conquet jusqu'à Saint- Jean-du-Doigt, devint ainsi la ré- compense de l'accueil qu'ils avaient fait à l'illustre voyageur. »
(Levot, d'-iprès M. I. E. Brousmiche, Annuaire de Brtjl, iS66).
126 GARGANTUA
Une autre légende bretonne racontée par M. F. Halégouét {Bulletins de la SociéU acaJcmigiie de Brest, 2' série, t. IV, 1877-78), assigne aux rochers de Plougastel une autre origine.
Le diable, dans un moment de reconnaissance transporte, pour obliger une pauvre veuve qui lui avait donné l'hospitalité, les rochers qui itaijnt alors du côté de Léon, du côté de Plougas- tel. — On a vu dans les Légendes gargantuesques de la Haute- Bretagne, que Gargantua irau;,portait souvent des rochers.
Un jour que Gargantua se trouvait à RoscofF, il eut soif, et s'étant penché pour boire sur le bord de la mer, il avala deux vaisseaux, l'un français et l'autre anglais, qui se battaient et qui con- tinuèrent à tirer le canon dans son corps.
JI eut faim et avala tout ce qui lui tomba sous la main en blé, légumes, etc ; mais comme tout cela était vert, il lui prit un grand mal de ventre, et il concilia tout le pays ; c'est depuis ce temps que les environs de Roscoff sont devenus si fer- tiles.
{Conté par M. Th. Pilven, qui l'a entendu dire d une de ses bonnes, bretonne illettrée').
Pour le premier épisode, cf. le commentaire du conte n" II (Haute-Bretagne).
Gargantua, passant un jour à Corlay, eut soif ; il mit un pied sur la butte de la Justice, où le duc de Rohan faisait autrefois pendre ses sujets, et
EM BASSE-BRETAGXE I27
l'autre sur une seconde butte entre Guingamp et Corlay, et ainsi écalè, il se baissait et buvait A même dans l'étang de Corlay.
{Communiqué par Madanu veuve Louis Texicr).
Cet épisode se retrouve en d'autres pays, cf. Haute-Bretagne, Orléanais, Bourgogne, lie de France, Suisse.
Voici enfin toute une série de dépositions gargantuines qui m'ont été communiquées par M. Sauvé. Les noms entre paren- thèses sont ceux des communes où elles ont été recueillies.
Gargantua est deux fois haut comme le clocher de Pleyben (Brasparts).
Gargantua est un géant de belle taille, puisque le clocher le plus élevé de la Comouaille, le clo- cher de Pleyben, n'arrive pas à la hauteur de ses fesses (Quimerch).
Jamais on n'a connu mangeur comparable à Gargantua : il lui faut, à chacun de ses quatre repas, un bœuf, six veaux, six moutons, sans compter la volaille et les oiseaux. Et quel glouton, mes amis ! d'un veau ou d'un mouton tout entier, il ne fait qu'une bouchée. Comme buveur il ne craint non plus personne, car c'est chose bien con- nue qu'il se sert en guise de tasse d'une pièce de deux 'oarriqucs et la vide d'un seul trait (Châ- teaulin).
128 GARGANTUA
Sa tasse ne contient pas moins de quatre bar- riques, et ce n'est pas d'eau qu'il la remplit , mais du vin le meilleur (Quimerch).
Ce trait est commun à la Haute-Bretagne, cf. n° VI, et au Gargantua de l'imagerie populaire.
On ne dit pas de quel pays est Gargantua, ni d'où il venait quand il fit un voyage en Bretagne, ni où il est allé. Quelques persomics assurent qu'il est mort, d'autres prétendent le contraire. S'il vit toujours, il doit être bien vieux, et il n'est pas probable qu'il revienne chez nous. Ce serait pour- tant un homme bien curieux à voir, et la vue n'en coûterait rien. Il ne mange pas les chrétiens et ne passe pour être ni méchant ni voleur (Saint- Ségal).
^IV. — POPULARITÉ DE GÉANTS SIMILAIRES
lA Bretagne bretonnante a gardé le souve- ^ venir de géants qui ne portent pas le nom de Gargantua, mais lui sont fortement ap- parentés et accomplissent des exploits similaires.
EN BASSE-BRETAGNE j 29
Tels sont le gc^int du Sire de Rusqucc, Rannou et Hok-Bras, dont on trouvera ci-après les lé- gendes.
A plusieurs blocs remarquables est associé le souvenir de géants parfois anonj-mes :
« On voit dans la forêt de Quénccan, en Gimors, les roches dites Castcl-Finans ou Castel- Geant, citées dans la vie de saint Gildas, et dans le traité de Roch le Baillif, qui y décou\Tit en 1577, des monnaies d'argent portant une tour et ayant pour exergue Cas tri Gigantii (sic).»
(Ogée, art. Camors, nouvelle édition).
D'après un article du même dictionnaire la partie sud de l'île aux Moines se nomme Gurgan- telec, nom qu'il est intéressant de comparer avec celui de Gargantua.
I
RAN'NOU
GuiMAEC, un peulvan de huit pieds de haut au plus est fiché dans le mur du ci- metière. Voici la tradition qui le concerne : « Rannou, hercule bas-breton qui joue dans nos
130 GARGANTUA
traditions trccorroises le même rôle que le Gar- gantua du Poitou et de la Bretagne française, paraît avoir été un gentilhomme breton de la maison de Tréléver en Guimaëc...
« Un jour que Rannou le Fort était à son manoir de Tréléver, à une demi-lieue du bourg, il apprit que certaines vieilles femmes attroupées dans une maison dudit bourg débitaient mille horreurs sur son compte. Furieux, il arracha un peulvan, et le lança à tour de bras dans la direction de la maison indiquée ; mais la pierre passa à quelques pouces au-dessus du toit et vint tomber là où nous la voyons aujourd'hui. »
(G. Le Jean, Bulletin archéologique de l'association bretonne, t. III, 1851, p. 61).
Plusieurs légendes attribuent à Gargantua ou au diable un ex- ploit analogue. Cf. plus loin Gargantua en Ile de France, p. 216 et suiv.
« A la Croix rouge en Plouigneau, est une pierre branlante, aujourd'hui immobile, mais posée en équihbre sur le sommet d'une butte rocheuse. Une tradition veut que Rannou, ayant parié de la porter à bout de bras jusqu'à Morlaix, se soit ar- rêté là épuisé de fatigue, et l'y ait laissée, à une
demi-lieue en deçà du but. «
(ibid., p. 63).
E\ BASSE-BRETAGNE I3I
« A Plestin existe une pierre isolée, à peu de distance d'un menhir, situé à six cents mètres du bourg, sur le bord de l'ancienne route de Lannion à Morlaix ; elle présente à sa partie supérieure une cavité ayant la forme d'un siège, ce qui explique le nom sous lequel cette pierre est connue : Cador Rannoti, siège de Rannou. On remarque encore sur cette pierre une empreinte que l'on dit être la trace de la bêche de Rannou. Un jour Rannou, travaillant dans ses champs en Guimaëch (Finis- tère), sur la rive gauche du Douron, aperçut des oiseaux ravageant son blé ; il leur lança violem- ment cette pierre qui n'atteignit point son but et vint tomber sur le territoire de Plestin, Côtes-du- Nord. »
(Ernoul de l.i Ctienelière, p. 52).
Ce dernier trait a son similaire dans plusieurs contes gar- gantuesques, où le giant lance des rochers pour tuer des bcr- naches. Cf. le conte n° III, p. 40 (Haute-Bretagne).
Le diable lance aussi un menhir contre la cathédrale de Saint Pol.
D'après une tradition recueillie par M. Kcram- brun, voici de quelle manière Rannou aurait été doué de sa force prodigieuse :
« Sa mère se promenait un jour au bord de la
132 GARGANTUA
grève, en ramassant des coquillages. Tout à coup elle découvre une sirène que la mer en se dé- couvrant avait laissée à -sec. La pauvre femme eut d'abord bien peur et prit la fuite. Mais ayant re- gardé de loin, et voyant toujours cette étrange créature immobile à la même place, elle revint sur ses pas, et se mit à la considérer d'assez près. Alors la sirène lui dit : Par pitié, venez à mon secours et ne me laissez pas mourir ici. N'ayez pas de crainte; je n'ai jamais fait de mal à per- sonne. Bien au contraire, par mon chant j'avertis les matelots de la présence des écueils,
« La pauvre femme avait l'âme bonne. Elle vint au secours de la sirène et l'aida à regagner le flot ; alors celle-ci lui dit encore : Que veux-tu que je fasse maintenant pour toi? Je suis puissante, demande moi quelque chose de possible et tu seras satisfaite — Eh bien ! j'ai un fils à la mamelle, fais qu'il soit le plus fort et le plus vaillant des hommes.
« La sirène plongea dans la mer et reparut quel- ques minutes après, portant à la main une conque pleine d'une liqueur semblable à du lait. — Tu donneras ceci à boire à ton fils, dit-elle, mais prends bien garde d'en répandre une seule goutte.
« Néanmoins la femme, de retour chez elle.
EN BASSE-BRETAGNE 133
n'osa pas faire prendre le breuvage à son fils avant d'en avoir fait l'essai. Elle en donna donc à son chat, et ne remarquant sur cet animal aucun effet qui pût l'inquiéter, elle donna le reste à son fils. « Le petit Rannou et le chat ressentirent bien- tôt la puissance du philtre magique. Le chat de- \'int si grand et si fort qu'il fallut l'attacher à un rocher avec une chaîne de fer. Quant à Rannou, à l'âge de neuf ans, il cassait avec ses mains sept fers à cheval réunis, et il jouait aux osselets avec de gros blocs de quartz qui forment un monticule près de la rivière le Douron, à l'aiigle nord-est du département du Finistère. A onze ans, il avait déjà dix pieds de haut; c'était un prodige; mais dès cette époque il y eut chez lui un affaissement subit. Sa grande force disparut et une précoce ca- ducité brisa ses membres, à cet âge où les autres hommes commencent à peine à se développer. Le peu de confiance de la mère avait tout perdu. Il fallait à Rannou la potion entière pour être un héros et il est resté dans la tradition comme le sym- bole d'une force extraordinaire, mais incomplète. »
(Kerarabrun, Le Collectionneur breton, t. I, 1862, p. 94-96).
Les philtres qui donnent la force se rencontrent fréquemment dans les légendes.
154 GARGANTUA
\SS,
II
LE GÉANT DU SEIGNEUR DU RUSQUEC
L'ÉPoauE OÙ les premiers missionnaires
lifew chrétiens arrivèrent en Bretagne, un saint personnage nommé Herbot vint établir son ermitage dans le lieu où est maintenant la chapelle qui porte son nom. Or, il advint que tous les habitants de ce pays étant païens, le saint homme fut exposé à de cruelles persécutions... Au nombre de ses plus cruels ennemis était le seigneur du Rusquec, un des hommes les plus savants du pays. Il avait parmi ses amis un géant énorme qui lui était entièrement dévoué, parce qu'il l'avait soigné dans une grave maladie. Un jour le savant païen fut trouver le géant et lui dit : « Je suis fati- gué d'entendre si près de moi la voix de ce chrétien maudit ; je veux qu'en reconnaissance du service que je t'ai rendu, tu trouves le moyen d'empêcher le bruit de ses prédications et de ses cantiques d'arriver jusqu'à moi. » Le géant se mit aussitôt à chercher un moyen de se rendre agréa- ble à son ami. Ce pays n'était pas alors ce qu'il est
EN BASSE-BRETAGNE 135
aujourd'hui. A la place où l'on voit les beaux bois du Rusquec, il n'y avait qu'une montagne aride, toute couverte de grands rochers. Les géants ne brillent pas par l'esprit ; mais il paraît que celui-ci en avait plus que les autres, car voici ce qu'il imagina : « Je vais, dit-il, enlever toutes ces grosses pierres qui couvrent la terre de mon bienfaiteur, et je les jetterai ensuite dans la rivière qui coule près de la maison de ce chrétien. Les eaux seront forcées de s'élever au-dessus du barrage que forme- ront les rochers, et le bruit qu'elles feront sera assez fort pour couvrir la voix de l'ennemi du sei- gneur du Rusquec, auquel je rendrai de la sorte un double service. » En quelques tours de main les rochers furent précipités dans la rivière et les eaux y formèrent une cascade dont le bruit devait do- miner la voix de l'homme de Dieu. Mais il arriva que le bruit de la chute d'eau, quoique perceptible dans toutes les autres directions, ne se fit pas en- tendre du côté de l'ermitage... Le géant et le sei- gneur périrent tous les deux de mort violente... A un kilomètre de la chapelle de Saint-Herbot, sur le flanc d'une montagne, se trouvent les ruines d'une grande allée couverte , connue dans le pays sous le nom de tombeau du Géant (Bé Keor). La
136 GARGANTUA
tradition rapporte que là était enterré un géant dont le corps, lorsqu'on le mit dans le tombeau, avait été replié neuf fois sur lui-même, et que chacun de ces plis avait neuf pieds de longueur. La seule particularité que l'on raconte de lui est qu'ayant un jour, en se promenant, passé par- dessus l'église de Saint-Herbot, l'extrémité de la tour toucha le haut de ses jambes. « Tiens, dit-il, la fougère est bien haute dans ce pays-ci. » Il est probable que ce géant est le même que celui de la légende de Saint-Herbot (près Huelgoat). »
(Le Men, Revue celtique, t. I,p. 41 $-417).
« Près de Saint-Herbot est le dolmen, autel et tombeau d'un druide, qui passe pour recouvrir la dépouille d'un géant que vainquit dans une lutte acharnée le saint patron du lieu, et dont l'horrible cadavre ne put entrer dans cette vaste tombe que coupé en soixante-dix-sept morceaux. »
(^Galerie bretonne, t. I, p. 136).
Cf. p. 122, plusieurs dépositions où Gargantua passe par- dessus les clochers. Cela ressemble beaucoup au dernier trait de la légende du Seigneur du Rusquec.
Un passage de la Vie du fameux Gargantuas montre le géant arrachant des pierres, de mime que celui du Sire du Rus- quec
EN BASSE-BRETAGNE I37
o La rivière qui passait près du palais n'étant pas navigable à cause de la grande quantité de rochers dont elle était parsemée, Gargantua crut qu'il était de sa gloire de la purger de tous ces rochers. Il prit donc ses tenailles, et, du bord de la rivière, ac- crochant ces rochers incommodes, il les arrachait ainsi que des champignons (p. 40). »
Dans une légende rapportée plus haut, p. 125, et recueillie aussi en Basse-Bretagne, cet exploit est attribué à Gargantua.
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HISTOIRE AUTHENTIQUE DU GÉANT HOK-BRAS
iL y avait autrefois, avant le déluge, je crois, entre Daoulas et Landemeau, un géant, un géant comme on n'en a jamais vu. — Il était grand comme la tour du Kreisker peut-être? Allez. — Comme le Ménez-Hom? — Allez encore. — Haut comme les nuages apparemment? — Allez toujours. — Quand vous iriez jusqu'à la calotte du ciel, mon ami, vous n'y seriez pas tout à fait. — Mais alors, où ce malheureux pouvait il se loger? Ali! voilà l'affaire! Messire Hok-Bras avait la faculté de s'allonger à volonté. Voici d'où lui venait cette faculté précieuse.
« Il est bon de vous dire que maître Hok-Bras était naturellement assez grand : à trois mois, il avait
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déjà plus de six pieds, et comme il n'était pas en- core baptisé, son père le mena chez une tante qu'il avait au Huelgoat, et la pria d'être la marraine de ce petit poupon. Comme Hok-Bras marcliait déjà tout seul, la marraine n'eut pas besoin de le porter sur les fonds baptismaux, ce qui eût été fatigant, en vérité. Hok-Bras fut gentil : il alla tout seul, et ne pleura pas du tout , si ce n'est quand on lui mit du sel dans la bouche : Il toussa si fort, si fort, que le bedeau qui se trouvait en foce fut jeté contre un pilier où il se fit une jolie bosse à la tête, ce qui dérida le poupon et le lit rire... Mais rire... ah! c'était le recteur qui ne riait pas en voyant tomber tous les vitraux des fenêtres de son église. N'importe, Hok-Bras était chrétien et ne viendrait pas rire tous les jours à l'église.
« Après le diner de baptême, qui fut très-bon, à ce qu'on dit, Hok-Bras s'en fut jouer dans le bois, auprès de l'endroit qu'on appelle le trou du diable, et sans doute afin d'empêcher le diable de sortir par là (ce qui eût été un grand service pour l'hu- manité s'il avait réussi), il se mit à rouler tout autour les plus gros rochers de la colline (et l'on sait qu'il n'en manque pas dans ce beau vallon).
« Pendant que le bambin travaillait ainsi, au
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grand ébahissement des autres, sa marraine vint le regarder faire et se dit : — Voilà un filleul qui me fera honneur. Et en disant cela elle jouait avec sa belle bague de diamant. Tout à coup, la bague lui échappe et roule au fond du gouffre qui n'était pas encore couvert et où l'eau tombait avec un bruit affreux. La marraine se mit à pleurer : — Qu'avez-vous, marraine, lui dit Hok-Bras, — votre bague, — ne pleurez pas, nous allons voir. — Si j'étais seulement aussi grand que ce trou est pro- fond, je vous la rapporterais dans cinq minutes.
« Or, il est bon de vous dire que la marraine était une fée. Elle sécha ses beaux yeux et promit à Hok-Bras d'exaucer sa demande s'il trouvait la bague. Il descendit dans le trou, mais bientôt, il en eut jusqu'au cou. — Marraine, dit-il, l'eau est trop profonde et moi je suis trop court. — Eh bien, allonge-toi, dit la fée.
« En effet, Hok se laissa couler, couler toujours, toujours, car c'était un puits de l'enfer et sa tête restait toujours au-dessus de l'eau. Enfin, car il y a une fin à tout, ses pieds touchèrent le fond.
— Marraine, dit-il, je sens une grosse anguille sous mes pieds.
« Apporte-la, dit la fée : c'est elle qui a avalé ma bague, et remonte de suite.
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« Crac, — on vit tout à coup Hok sortir du gouffre, comme un peuplier énorme et ii montait toujours, toujours.
— Marraine, dit enfin une voix qui venait des nuages, ne m'arrêterez-vous pas?
— Tu n'as qu'à dire assez, mon garçon, et ta croissance s'arrêtera.
— Assez, hurla Hok, d'une voix de tonnerre... et à l'instant on le vit se raccourcir et puis se mettre à genoux pour embrasser sa jolie tante, et lui passer sa bague au doigt.
« Par malheur pour nous, Hok dans sa joie oublia de boucher le trou du Diable. On ne le sait que trop en ce monde, hélas 1 — Hok s'en re- tourna chez son père, qui, le voyant déjà grandi de deux ou trois pieds depuis le jour de son bap- tême, pensa qu'un tel garçon serait fort coûteux à nourrir à rien faire.... Oui, Hok ne voulait rien faire, si ce n'est courir les aventures, car il faut vous dire qu'il était amoureux.
« En quittant Huelgoat, il avait d'abord eu l'idée d'emporter sa petite tante sous son bras ; mais la fée qui était sage (chose rare en vérité) lui avait fait comprendre que ce n'était pas con- venable à son âge et qu'elle ne voulait être sa
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femme que quand il aurait accompli au moins trois prouesses, ce qui lui serait facile, vu qu'elle lui avait donné le secret de s'allonger à volonté.
« La découverte de la bague pouvait compter pour une prouesse, restait deux — et voild ce qui tourmentait notre grand bébé, déjà rempli d'am- bition.
« Hok dans son impatience ne faisait guère que courir par monts et par vaux ; dans ses moments perdus (et c'était l'ordinaire) il s'amusait, au lieu d'aller battre (comme un bon journalier), à faire des tas de terre et de cailloux, à la manière des enfants. Si bien qu'un jour que la besogne lui plaisait, il acheva de construire la mon- tagne d'Arrée, depuis Saint-Cadou jusqu'à Ber- rien. — Il y planta même le mont Saint-Michel, d'où il apercevait les bois d'Huelgoat, pour les- quels il soupirait, vous savez pourquoi.
« Enfin, quand il eut fini sa montagne, il se trouva un peu désœuvré et s'en alla flâner jusqu'à Landerneau (car, si sa jolie tante lui avait permis de