î l

r7>f>:».'.'>i'f.'X:,^}fçC>^^,

\\\r.K'•.^K^^.wMv^'X'A'AWMM^^•Xff^^yA^AK^^fJMJ!l^JxavMJ!)l.

Les Quarante- Cinq

Tome troisième

Les

garante-Cinq

Par

Alexandre Dumas

TOME TROISIEME

Saison

Éditeurs rue Saint-Jacques

Taris

Calmann-Lévy

Éditeurs j", rue Auber

Taris

IMPRIMERIE NELSON, EDIMBOURG, ECOSSE

PRINTED IN GREAT BRITAIN

TROISIEME VOLUME

Pages

I. Monseigneur (suite) .... 7

//. Français et Flamands .... 17

///. Les voyageurs 38

IV. Explication 49

V. L'eau 63

VI. La fuite 77

VIL Transfiguration 94

VIII. Les deux frères 103

IX. L'expédition Il6

X. Paul-Émile 128

XI. Un des souvenirs du duc d'Anjou . 140

XII. Séduction 163

XIII. Le voyage 178

6

6 TABLE

Pages

XIV. Comment le roi Henri III n'invita point Grillon à déjeuner, et com- ment Chicot s'invita tout seul . i88

XV. Comment, après avoir reçu des nou- velles du Midi, Henri en reçut du Nord 207

XVI. Les deux compères .... 224

XVII. La Come-d'Abondance . . . 235

XVIII. Ce qui arriva dans le réduit de maître

BonJwmet 245

XIX. Le mari et l'amant .... 272

XX. Comment Chicot commença de voir

clair dans la lettre de M. de Guise 286

XXI. Le cardinal de Joyeuse . . . 298

XXII. On a des nouvelles d'Aurilly . .314

XXIII. Doute 322

XXIV. Certitude 334

XXV. Fatalité 348

XXVI. Les hospitalières .... 359

XXVII. Son Altesse Monseigneur le duc de

Guise 373

LES QUARANTE-CINQ

MONSEIGNEUR (Suite)

En ce moment, un homme poussé par l'huissier entra lourdement dans la salle, et fit avec respect quelques pas sur la daUe poHe en s'avançant moitié vers le bourgmestre, moitié vers le prince d'Orange.

Ah ! ah ! dit le bourgmestre, c'est toi, mon ami ?

Moi-même, monsieur le bourgmestre, répondit le nouveau venu,

Monseigneur, dit le bourgmestre, c'est l'homme que nous avons envoyé à la découverte.

A ce mot de Monseigneur, lequel ne s'adressait pas au prince d'Orange, l'espion fit un mouvement de surprise et de joie, et s'avança précipitamment pour mieux voir celui que l'on désignait par ce titre.

Le nouveau venu était un de ces marins flamands

193 7

8 LES QUARANTE-CINQ

dont le type est si reconnaissable, étant si accentué : la tête carrée, les yeux bleus, le col court et les épaules larges ; U froissait entre ses grosses mains son bonnet de laine humide et lorsqu'il fut près des officiers, on vit qu'il laissait sur les dalles une large trace d'eau.

C'est que ses vêtements grossiers étaient litté- ralement trempés et dégouttants.

Oh ! oh ! voilà un brave qui est revenu à la nage, dit l'inconnu en regardant le marin avec cette habitude de l'autorité qui impose soudain au soldat et au serviteur, parce qu'elle impUque à la fois le commandement et la caresse.

Oui, Monseigneur, oui, dit le marin avec empressement, et l'Escaut est large et rapide aussi, Monseigneur.

Parle, Goes, parle, continua l'inconnu, sachant bien le prix de la faveur qu'il faisait à un simple matelot en l'appelant par son nom.

Aussi, à partir de ce moment, l'inconnu parut exister seul pour Goes, et s'adressant à lui, quoique, envoyé par un autre, c'était peut-être à cet autre qu'il eût rendre compte de sa mission :

Monseigneur, dit-il, je suis parti dans ma plus,- petite barque ; j'ai passé avec le mot d'ordre au miheu du barrage que nous avons fait sur l'Escaut avec nos bâtiments, et j'ai poussé jusqu'à ces damnés Français. Ah ! pardon, Monseigneur.

Goes s'arrêta.

LES QUARANTE-CINQ 9

Va, va, dit l'inconnu en souriant, je ne suis Français qu'à moitié, et, par conséquent, je ne serai qu'à moitié damné.

Ainsi donc. Monseigneur, puisque Monseigneur veut bien me pardonner...

L'inconnu fit un signe de tête. Goes continua.

Tandis que je ramais dans la nuit avec mes avirons enveloppés de linge, j'ai entendu une voix qui criait : « Holà de la barque, que voulez-vous ? 9 Je croyais que c'était à moi que l'interpellation était adressée, et j'allais répondre une chose ou l'autre, quand j'entends crier derrière moi : «Canot amiral. »

L'inconnu regarda les officiers avec un signe de tête qui signifiait : « Que vous ai-je dit ? »

Au même instant, continua Goes, et comme je voulais virer de bord, je sentis un choc épouvan- table ; ma barque s'enfonça ; l'eau me cou\'Tit la tête ; je roulai dans un abîme sans fond ; mais les tourbillons de l'Escaut me reconnurent pour une vieille connaissance, et je revis le ciel. C'était tout bonnement le canot amiral qui, en conduisant M. de Joyeuse à bord, avait passé sur moi. Maintenant, Dieu seul sait comment je n'ai pas été broyé ou. noyé.

Merci, brave Goes, merci, dit le prince d'Orange, heureux de voir que ses prévisions s'é- taient réalisées ; va, et tais-toi.

Et étendant le bras de son côté, il lui mit une

lo LES QUARANTE-CINQ

bourse dans la main. Cependant le marin semblait attendre quelque chose : c'était le congé de l'in- connu.

Celui-ci lui fit un signe bienveillant de la main, et Goes se retira, visiblement plus satisfait de ce signe qu'il ne l'avait été du cadeau du prince d'Orange.

Eh bien ! demanda l'inconnu au bourgmestre, que dites-vous de ce rapport ? Doutez-vous encore que les Français vont appareiller, et croyez-vous que c'était pour passer la nuit à bord que M. de Joyeuse se rendait du camp à la galère amirale ?

Mais, vous devinez donc. Monseigneur ? dirent les bourgeois.

Pas plus que Monseigneur le prince d'Orange, qui est en toutes choses de mon avis, j'en suis sûr. Mais, comme Son x\ltesse, je suis bien renseigné, et, surtout, je connais ceux qui sont de l'autre côté.

Et sa main désignait les polders.

De sorte, continua-t-il, qu'il m'eût bien étonné de ne pas les voir attaquer cette nuit. Donc, tenez-vous prêts, messieurs ; car, si vous leur en donnez le temps, ils attaqueront sérieusement.

Ces messieurs me rendront la justice d'avouer qu'avant votre arrivée, Monseigneur, je leur tenais juste le langage que vous leur tenez maintenant.

Mais, demanda le bourgmestre, comment Mon- seigneur croit-il que les Français vont attaquer?

LES QUARANTE-CINQ il

Voici les probabilités : l'infanterie est catholi- que, elle se battra seule. Cela veut dire qu'elle at*taquera d'un côté ; la cavalerie est calviniste, elle se battra seule aussi. Deux côtés. La marine est à M. de Joyeuse, il arrive de Paris ; la cour sait dans quel but il est parti, il voudra avoir sa part de combat et de gloire. Trois côtés.

Alors, faisons trois corps, dit le bourgmestre.

Faites-en un, messieurs, un seul, avec tout ce que vous avez de meilleurs soldats, et laissez ceux dont vous doutez en rase campagne, à la garde de vos murailles. Puis, avec ce corps, faites une vigoureuse sortie au moment les Français s'y attendront le moins. Ils croient attaquer : qu'ils soient prévenus et attaqués eux-mêmes ; si vous les attendez à l'assaut, vous êtes perdus ; car à l'assaut le Français n'a pas d'égal, comme vous n'avez pas d'égaux, messieurs, quand, en rase campagne, vous défendez l'approche de vos villes.

Le front des Flamands rayonna.

Que disais-je, messieurs ? fit le Taciturne.

Ce m'est un grand honneur, dit l'inconnu, d'avoir été, sans le savoir, du même avis que le premier capitaine du siècle.

Tous deux s'inclinèrent courtoisement.

Donc, poursuivit l'inconnu, c'est chose dite, vous faites une furieuse sortie sur l'infanterie et la cavalerie. J'espère que vos officiers conduiront

12 LES QUARANTE-CINQ

cette sortie de façon que vous repousserez les assiégeants.

Mais leurs vaisseaux, leurs vaisseaux, dit le bourgmestre, ils vont forcer notre barrage ; et comme le vent est nord-ouest, ils seront au milieu de la ville dans deux heures.

Vous avez vous-mêmes six vieux navires et trente barques à Sainte-Marie, c'est-à-dire à une lieue d'ici, n'est-ce pas? C'est votre barricade maritime, c'est votre chaîne fermant l'Escaut.

Oui, Monseigneur, c'est cela même. Comment connaissez-vous tous ces détails ?

L'inconnu sourit.

Je les connais, comme vous voyez, dit-il ; c'est qu'est le sort de la bataille.

Alors, dit le bourgmestre, il faut envoyer du renfort à nos braves marins.

Au contraire, vous pouvez disposer encore de quatre cents hommes qui étaient ; vingt hommes intelligents, braves et dévoués, suffiront.

Les Anversois ouvrirent de grands yeux.

Voulez-vous, dit l'inconnu, détruire la flotte française tout entière aux dépens de vos six vieux vaisseaux et de vos trente vieilles barques ?

Hum ! firent les Anversois en se regardant, ils n'étaient pas déjà si vieux nos vaisseaux, elles n'étaient pas déjà si vieilles, nos barques.

Eh bien ! estimez-les, dit l'inconnu, et l'on vous en payera la valeur.

LES QUARANTE-CINQ 13

Voilà, dit tout bas le Taciturne à l'inconnu, les hommes contre lesquels j'ai chaque jour à lutter. Oh ! s'il n'y avait que les événements, je les eusse déjà surmontés.

Voyons, messieurs, reprit l'inconnu en portant la main à son aumônière, qui regorgeait, comme nous l'avons dit, estimez, mais estimez vite ; vous allez être payés en traités sur vous-mêmes, j'espère que vous les trouverez bonnes.

Monseigneur, dit le bourgmestre, après un instant de délibérations avec les quarteniers, les dizainiers et les centeniers, nous sommes des commerçants et non des seigneurs, il faut donc nous pardonner certaines hésitations ; car notre âme, voyez-vous, n'est point en notre corps, mais en nos comptoirs. Cependant, il est certaines cir- constances où, pour le bien général, nous savons faire des sacrifices. Disposez donc de nos barrages comme vous l'entendrez.

Ma foi. Monseigneur, dit le Taciturne, c'est affaire à vous. Il m'eût fallu six mois à moi pour obtenir ce que vous venez d'enlever en dix minutes.

Je dispose donc de votre barrage, messieurs ; mais voici de quelle façon j'en dispose : Les Français, la galère amirale en tête, vont essayer de forcer le passage. Je double les chaînes du barrage, en leur laissant assez de longueur pour que la flotte se trouve engagée au milieu de vos barques et de vos vaisseaux. Alors, de vos barques

14 LES QUARANTE-CINQ

et de vos vaisseaux, les vingt braves que j'y ai laissés jettent des grappins, et, les grappins jetés, ils fuient dans une barque après avoir mis le feu à votre barrage chargé de matières inflammables.

Et vous l'entendez, s'écria le Taciturne, la flotte française brûle tout entière,

Oui, tout entière, dit l'inconnu ; alors, plus de retraite par mer, plus de retraite à travers les polders, car vous lâchez les écluses de Mahnes, de Berchem, de Lierre, de Duffel et d'Anvers. Repous- sés d'abord par vous, poursuivis par vos digues rompues, enveloppés de tous les côtés par cette marée inattendue et toujours montante, par cette mer qui n'aura qu'un flux et pas de reflux, les Français seront tous noyés, abîmés, anéantis.

Les officiers poussèrent un cri de joie.

Il n'y a qu'un inconvénient, dit le prince.

Lequel, Monseigneur ? demanda l'inconnu.

C'est qu'il faudrait toute une journée pour expédier les ordres différents aux différentes villes, et que nous n'avons qu'une heure,

Une heure suffit, répondit celui qu'on appelait Monseigneur,

Mais qui préviendra la flottflle ?

Elle est prévenue.

Par qui ?

Par moi. Si ces messieurs avaient refusé de me la donner, je la leur achetais.

Mais Mahnes, Lierre, Duffel ?

LES QUARANTE-CINQ 15

Je suis passé par Malines et par Lierre, et j'ai envoyé un agent sûr à Duffel. A onze heures les Français seront battus, à minuit la flotte sera brûlée, à une heure les Français seront en pleine retraite, à deux heures Malines rompra ses digues, Lierre ouvrira ses écluses, Duffel lancera ses canaux hors de leur lit : alors toute la plaine deviendra un océan furieux qui noiera maisons, champs, bois, villages, c'est vrai, mais qui, en même temps, je vous le répète, noiera les Français, et cela de telle façon, qu'il n'en rentrera pas un seul en France.

Un silence d'admiration et presque d'effroi accueilht ces paroles ; puis, tout à coup, les Fla- mands éclatèrent en applaudissements.

Le prince d'Orange fit deux pas vers l'inconnu et lui tendit la main.

Ainsi donc. Monseigneur, dit-il, tout est prêt de notre côté ?

Tout, répondit l'inconnu, et, tenez, je crois que du côté des Français tout est prêt aussi.

Et du doigt il montrait un officier qui soulevait la portière.

Messeigneurs et messieurs, dit l'ofiicier, nous recevons l'avis que les Français sont en marche et s'avancent vers la ville.

Aux armes ! cria le bourgmestre.

Aux armes ! répétèrent les assistants.

Un instant, messieurs, interrompit l'inconnu de sa voix mâle et impérieuse ; vous oubliez de me

i6 LES QUARANTE-CINQ

laisser vous faire une dernière recommandation plus importante que toutes les autres.

Faites ! faites ! s'écrièrent toutes les voix.

Les Français vont être surpris, donc ce ne sera pas même un combat, pas même une retraite, mais une fuite : pour les poursuivre, il faut être légers. Cuirasses bas, morbleu ! Ce sont vos cuirasses, dans lesquelles vous ne pouvez remuer, qui vous ont fait perdre toutes les batailles que vous avez perdues. Cuirasses bas, messieiu^s, cuirasses bas !

Et l'inconnu montra sa large poitrine protégée seulement par un buffle.

Nous nous retrouverons aux coups, messieurs les capitaines, continua l'inconnu ; en attendant, allez sur la place de l'Hôtel-de- Ville, vous trou- verez tous vos hommes en bataille. Nous vous y rejoignons.

Merci, Monseigneur, dit le prince à l'inconnu, vous venez de sauver à la fois la Belgique et la Hollande.

Prince, vous me comblez, répondit celui-ci.

Est-ce que Votre Altesse consentira à tirer l'épée contre les Français ? demanda le prince.

Je m'arrangerai de manière à combattre en face des huguenots, répondit l'inconnu en s'in- clinant avec un sourire que lui eût envié son sombre compagnon, et que Dieu seul comprit.

II

FRANÇAIS ET FLAMANDS

Au moment tout le conseil sortait de l'hôtel de ville, et les officiers allaient se mettre à la tête de leurs hommes et exécuter les ordres du chef inconnu qui semblait envoyé aux Flamands par la Providence elle-même, une longue rumeur circu- laire qui semblait envelopper toute la ville retentit et se résuma dans un grand cri.

En même temps l'artillerie tonna.

Cette artillerie vint surprendre les Français au milieu de leur marche nocturne, et lorsqu'ils croyaient surprendre eux-mêmes la ville endor- mie. Mais au Heu de ralentir leur marche, elle la hâta.

Si l'on ne pouvait prendre la ville par surprise à l'échelade, comme on disait en ce temps-là, on pouvait, comme nous avons vu le roi de Navarre le faire à Cahors, on pouvait combler le fossé avec des fascines et faire sauter les portes avec des pétards.

Le canon des remparts continua donc de tirer ;

18 LES QUARANTE-CINQ

mais dans la nuit son effet était presque nul ; après avoir répondu par des cris aux cris de leurs adversaires, les Français s'avancèrent en silence vers le rempart avec cette fougueuse intrépidité qui leur est habituelle dans l'attaque.

Mais tout à coup portes et poternes s'ouvrent, et de tous côtés s'élancent des gens armés ; seule- ment, ce n'est point l'ardente impétuosité des Français qui les anime, c'est une sorte d'ivresse pesante qui n'empêche pas le mouvement du guerrier, mais qui rend le guerrier massif comme une muraille roulante.

C'étaient les Flamands qui s'avançaient en ba- taillons serrés, en groupes compacts, au-dessus desquels continuait à tonner une artillerie plus bruyante que formidable.

Alors le combat s'engage pied à pied, l'épée et le couteau se choquent, la pique et la lame se froissent, les coups de pistolet, la détonation des arquebuses éclairent les visages rougis de sang.

Mais pas un cri, pas un murmure, pas une plainte : le Flamand se bat avec rage, le Français avec dépit. Le Flamand est furieux d'avoir à se battre, car il ne se bat ni par état ni par plaisir. Le Français est furieux d'avoir été attaqué lorsqu'il attaquait.

Au moment l'on en vient aux mains, avec cet acharnement que nous essayerions inutilement de rendre, des détonations pressées se font entendre

LES QUARANTE-CINQ 19

du côté de Sainte-Marie, et une lueur s'élève au- dessus de la ville comme un panache de flammes. C'est Joyeuse qui attaque et qui va faire diver- sion en forçant la barrière qui défend l'Escaut, qui va pénétrer avec sa flotte jusqu'au cœur de la ville.

Du moins, c'est ce qu'espèrent les Français.

Mais il n'en est point ainsi.

Poussé par un vent d'ouest, c'est-à-dire par le plus favorable à une pareille entreprise. Joyeuse avait levé l'ancre, et, la galère amirale en tête, il s'était laissé aller à cette brise qui le poussait malgré le courant. Tout était prêt pour le combat : ses marins, armés de leurs sabres d'abordage, étaient à l'arrière ; ses canonniers, mèche allumée, étaient à leurs pièces ; ses gabiers, avec des gre- nades dans les hunes ; enfin des matelots d'élite, armés de haches, se tenaient prêts à sauter sur les navires et les barques ennemis et à briser chaînes et cordages pour faire une trouée à la flotte.

On avançait en silence. Les sept bâtiments de Joyeuse, disposés en manière de coin, dont la galère amirale formait l'angle le plus aigu, sem- blaient une troupe de fantômes gigantesques gUs- sant à fleur d'eau. Le jeune homme, dont le poste était sur son banc de quart, n'avait pu rester à son poste. Vêtu d'une magnifique armure, il avait pris sur la galère la place du premier Heutenant, et.

20 LES QUARANTE-CINQ

courbé sur le beaupré, son œil semblait vouloir percer les brumes du fleuve et la profondeur de la nuit.

Bientôt, à travers cette double obscurité, il vit apparaître la digue qui s'étendait sombre en travers du fleuve ; elle semblait abandonnée et déserte. Seulement il y avait, dans ce pays d'em- bûches, quelque chose d'effrayant dans cet aban- don et cette solitude.

Cependant on avançait toujours ; on était en vue du barrage, à dix encablures à peine, et à chaque seconde on s'en rapprochait davantage, sans qu'un seul qui vive ! fût encore venu frapper l'oreille des Français.

Les matelots ne vo37aient dans ce silence qu'une négligence dont ils se réjouissaient ; le jeune ami- ral, plus prévoyant, y devinait quelque ruse dont il s'effrayait.

Enfin la proue de la galère amirale s'engagea au milieu des agrès des deux bâtiments qui for- maient le centre du barrage, et, les poussant devant elle, elle fit fléchir par le milieu toute cette digue flexible dont les compartiments tenaient l'un à l'autre par des chaînes, et qui, cédant sans se rompre, prit, en s'appliquant aux flancs des vaisseaux français, la même forme que ces vais- seaux offraient eux-mêmes.

Tout à coup, et au moment les porteurs de haches recevaient l'ordre de descendre pour rompre

LES QUARANTE-CINQ 21

le barrage, une foule de grappins, jetés par des mains invisibles, vinrent se cramponner aux agrès des vaisseaux français.

Les Flamands prévenaient la manœuvre des Français en faisant ce qu'ils allaient faire.

Joyeuse crut que ses ennemis lui offraient un combat acharné. Il l'accepta. Les grappins lancés de son côté lièrent par des nœuds de fer les bâtiments ennemis aux siens. Puis, saisissant une hache aux mains d'un matelot, il s'élança le premier sur celui des bâtiments qu'il retenait d'une plus sûre étreinte, en criant :

A l'abordage ! à l'abordage !

Tout son équipage le suivit, officiers et matelots, en poussant le même cri que lui ; mais aucun cri ne répondit au sien, aucune force ne s'opposa à son agression.

Seulement on vit trois barques, chargées d'hom- mes, glissant silencieusement sur le fleuve, comme trois oiseaux de mer attardés.

Ces barques fuyaient à force de rames, les oiseaux s'éloignaient à tire-d'aile.

Les assaillants restaient immobiles sur ces bâti- ments qu'ils venaient de conquérir sans lutte.

Il en était de même sur toute la ligne.

Tout à coup Joyeuse entendit sous ses pieds un grondement sourd, et une odeur de soufre se ré- pandit dans l'air.

Un éclair traversa son esprit' : il courut à une

22 LES QUARANTE-CINQ

écoutille qu'il souleva : les entrailles du bâtiment brûlaient.

A l'instant même, le cri : « Aux vaisseaux ! aux vaisseaux ! » retentit sur toute la ligne.

Chacun remonta plus précipitamment qu'il n'était descendu ; Joyeuse, descendu le premier, remonta le dernier.

Au moment il atteignait la muraille de sa galère, la flamme faisait éclater le pont du bâti- ment qu'il quittait.

Alors, comme de vingt volcans, s'élancèrent des flammes ; chaque barque, chaque sloop, chaque bâtiment était un cratère ; la flotte française, d'un port plus considérable semblait dominer un abîme de feu.

L'ordre avait été donné de trancher les cordages, de rompre les chaînes, de briser les grappins ; les matelots s'étaient élancés dans les agrès avec la rapidité d'hommes convaincus que de cette rapidité dépendait leur salut.

Mais l'œuvre était immense ; peut-être se fût-on détaché des grappins jetés par les ennemis sur la flotte française ; mais il y avait encore ceux jetés par la flotte française sur les bâtiments ennemis.

Tout à coup vingt détonations se firent entendre ; les bâtiments français tremblèrent dans leur mem- brure, gémirent dans leur profondeur.

C'étaient les canons qui défendaient la digue, et qui, chargés jusqu'à la gueule et abandonnés

LES QUARANTE-CINQ 23

par les Anversois, éclataient tout seuls au fur et à mesure que le feu les gagnait, brisant sans in- telligence tout ce qui se trouvait dans leur direc- tion, mais brisant.

Les flammes montaient comme de gigantesques serpents le long des mâts, s'enroulaient autour des vergues, puis, de leurs langues aiguës, venaient lécher les flancs cuivrés des bâtiments français.

Joyeuse, avec sa magnifique armure damasqui- née d'or, donnant, calme et d'une voix impérieuse, ses ordres au milieu de toutes ces flammes, res- semblait à une de ces fabuleuses salamandres aux millions d'écaillés, qui, à chaque mouvement qu'elles faisaient, secouaient une poussière d'étin- celles.

Mais bientôt les détonations redoublèrent plus fortes et plus foudroj^antes ; ce n'étaient plus les canons qui tonnaient, c'étaient les saintes-barbes qui prenaient feu, c'étaient les bâtiments eux- mêmes qui éclataient.

Tant qu'il avait espéré de rompre les liens mortels qui l'attachaient à ses ennemis. Joyeuse avait lutté ; mais il n'y avait plus d'espoir d'y réussir : la flamme avait gagné les vaisseaux français, et à chaque vaisseau ennemi qui sautait, une pluie de feu, pareiUe à un bouquet d'artifice, retombait sur son pont.

Seulement, ce feu, c'était ce feu grégeois, ce feu implacable, qui s'augmente de ce qui éteint les

24 LES QUARANTE-CINQ

autres feux, et qui dévore sa proie jusqu'au fond de l'eau.

Les bâtiments anversois, en éclatant, avaient rompu les digues ; mais les bâtiments français, au lieu de continuer leur route, allaient à la dérive tout en flammes eux-mêmes, et entraînant après eux quelques fragments du brûlot rongeur qui les avait étreints de ses bras de flammes.

Joyeuse comprit qu'il n'y avait plus de lutte possible ; il donna l'ordre de mettre toutes les barques à la mer, et de prendre terre sur la rive gauche.

L'ordre fut transmis aux autres bâtiments à l'aide des porte-voix ; ceux qui ne l'entendirent pas eurent instinctivement la même idée.

Tout l'équipage fut embarqué jusqu'au dernier matelot, avant que Joyeuse quittât le pont de sa galère.

Son sang-froid semblait avoir rendu le sang- froid à tout le monde : chacun de ses marins avait à la main sa hache ou son sabre d'abordage.

Avant qu'il eût atteint les rives du fleuve, la galère amirale sautait, éclairant d'un côté la silhouette de la ville, et de l'autre l'immense horizon du fleuve qui allait, en s'élargissant tou- jours, se perdre dans la mer.

Pendant ce temps, l'artillerie des remparts avait éteint son feu : non pas que le combat eût diminué de rage, mais au contraire parce que Flamands et

LES QUARANTE-CINQ 25

Français en étant venus aux mains, on ne pouvait plus tirer sur les uns sans tirer sur les autres.

La cavalerie calviniste avait chargé à son tour, faisant des prodiges : devant le fer de ses cavaliers, elle ouvre les rangs, sous les pieds de ses chevaux, elle broie ; mais les Flamands blessés éventrent les chevaux avec leurs larges coutelas.

Malgré cette charge brillante de la cavalerie, un peu de désordre se met dans les colonnes fran- çaises, et elles ne font que se maintenir au Heu d'avancer, tandis que des portes de la ville sortent incessamment des bataillons frais qui se ruent sur l'armée du duc d'Anjou.

Tout à coup une grande rumeur se fait entendre presque sous les murailles de la ville. Les cris : « Anjou ! Anjou ! France ! France ! » retentissent sur le fianc des Anversois, et un choc effroyable ébranle toute cette masse, si serrée par la simple impulsion de ceux qui la poussent, que les premiers sont braves parce qu'ils ne peuvent faire autrement.

Ce mouvement, c'est Joyeuse qui le cause ; ces cris, ce sont les matelots qui les poussent : quinze cents hommes armés de haches et de coutelas et conduits par Joyeuse, auquel on a amené un cheval sans maître, sont tombés tout à coup sur les Flamands ; ils ont à venger leur flotte en flammes et deux cents de leurs compagnons brûlés ou noyés.

Ils n'ont pas choisi leur rang de bataille, ils se

a6 LES QUARANTE-CINQ

sont élancés sur le premier groupe qu'à son langage et à son costume ils ont reconnu pour un ennemi.

Nul ne maniait mieux que Joyeuse sa longue épée de combat ; son poignet tournait comme un moulinet d'acier, et chaque coup de taille fendait une tête, chaque coup de pointe trouait un homme.

Le groupe de Flamands sur lequel tomba Joyeuse fut dévoré comme un grain de blé par une légion de fourmis.

Ivres de ce premier succès, les marins poussèrent en avant.

Tandis qu'ils gagnaient du terrain, la cavalerie calviniste, enveloppée par ces torrents d'hommes, en perdait peu à peu, mais l'infanterie du comte de Saint-Aignan continuait de lutter corps à corps avec les Flamands.

Le prince avait vu l'incendie de la flotte comme une lueur lointaine ; il avait entendu les détona- tions des canons et les explosions des bâtiments sans soupçonner autre chose qu'un combat acharné, qui de ce côté devait naturellement se terminer par la victoire de Joyeuse : le moyen de croire que quelques vaisseaux flamands luttassent avec une flotte française !

Il s'attendait donc à chaque instant à une diversion de la part de Joyeuse, lorsque tout à coup on vint lui dire que la flotte était détruite et que Joyeuse et ses marins chargeaient au milieu des Flamands.

LES QUARANTE-CINQ 27

Dès lors le prince commença de concevoir une grande inquiétude : la flotte, c'était la retraite et par conséquent la sûreté de l'armée.

Le duc envoya l'ordre à la cavalerie calviniste de tenter une nouvelle charge, et cavaliers et che- vaux épuisés se rallièrent pour se ruer de nouveau sur les Anversois.

On entendait la voix de Joyeuse crier au milieu de la mêlée :

Tenez ferme, monsieur de Saint-Aignan ! France, France !

Et comme un faucheur entamant un champ de blé, son épée tournoyait dans l'air et s'abattait couchant devant lui sa moisson d'hommes ; le faible favori, le sybarite déhcat, semblait avoir revêtu avec sa cuirasse la force fabuleuse de l'Hercule Néméen.

Et l'infanterie, qui entendait cette voix dominant la rumeur, qui voyait cette épée éclairant la nuit, l'infanterie reprenait courage et, comme la ca- valerie faisait un nouvel effort et revenait au combat.

Mais alors l'homme qu'on appelait Monseigneur sortit de la ville sur un beau cheval noir.

Il portait des armes noires, c'est-à-dire le casque, les brassards, la cuirasse et les cuissards d'acier bruni ; il était suivi de cinq cents cavaliers bien montés qu'avait mis sous ses ordres le prince d'Orange.

28 LES QUARANTE-CINQ

De son côté, Guillaume le Taciturne, par la porte parallèle, sortait avec son infanterie d'élite, qui n'avait pas encore donné.

Le cavalier aux armes noires courut au plus pressé : c'était à l'endroit Joyeuse combattait avec ses marins.

Les Flamands le reconnaissaient et s'écartaient devant lui en criant joyeusement :

Monseigneur ! Monseigneur !

Joyeuse et ses marins sentirent l'ennemi fléchir ; ils entendirent ces cris, et tout à coup se trouvèrent en face de cette nouvelle troupe, qui leur appa- raissait subitement comme par enchantement.

Joyeuse poussa son cheval sur le cavalier noir, et tous deux se heurtèrent avec un sombre acharne- ment.

Du premier choc de leurs épées se dégagea une gerbe d'étincelles.

Joyeuse, confiant dans la trempe de son armure et dans sa science de l'escrime, porta de rudes coups qui furent habilement parés. En même temps un des coups de son adversaire le toucha en pleine poitrine, et, glissant sur la cuirasse, alla, au défaut de l'armure, lui tirer quelques gouttes de sang de l'épaule.

Ah ! s'écria le jeune amiral en sentant la pointe du fer, cet homme est un Français, et il y a plus, cet homme a étudié les armes sous le même maître que moi.

LES QUARANTE-CINQ 29

A ces paroles, on vit l'inconnu se détourner et essayer de se jeter sur un autre point.

Si tu es Français, lui cria Joyeuse, tu es un traître, car tu combats contre ton roi, contre ta patrie, contre ton drapeau.

L'inconnu ne répondit qu'en se retournant et en attaquant Joyeuse avec fureur.

Mais, cette fois. Joyeuse était prévenu et savait à quelle habile épée il avait affaire. Il para suc- cessivement trois ou quatre coups portés avec autant d'adresse que de rage, de force que de colère.

Ce fut l'inconnu qui alors à son tour fit un mouvement de retraite.

Tiens ! lui cria le jeune homme, voilà ce qu'on fait quand on se bat pour son pays : cœur pur et bras loyal suffisent à défendre une tête sans casque, un front sans visière.

Et arrachant les courroies de son heaume, il le jeta loin de lui, en mettant à découvert sa noble et belle tête, dont les yeux étincelaient de vigueur, d'orgueil et de jeunesse.

Le cavalier aux armes noires, au lieu de répondre avec la voix ou de suivre l'exemple donné, poussa un sourd rugissement et leva l'épée sur cette tête nue.

Ah ! fit Joyeuse en parant le coup ; je l'avais bien dit, tu es un traître, et en traître tu mourras.

Et en le pressant, lui portant l'un sur l'autre

30 LES QUARANTE-CINQ

deux ou trois coups de pointe, dont l'un pénétra à travers une des ouvertures de la visière de son casque :

Ah ! je te tuerai, disait le jeune homme, et je t'enlèverai ton casque, qui te défend et te cache si bien, et je te pendrai au premier arbre que je trouverai sur mon chemin.

L'inconnu allait riposter, lorsqu'un cavalier, qui venait de faire sa jonction avec lui, se pencha à son oreille et lui dit :

Monseigneur, plus d'escarmouche ; votre pré- sence est utile là-bas.

L'inconnu suivit des yeux la direction indiquée par la main de son interlocuteur, et il vit les Flamands hésiter devant la cavalerie calviniste.

En effet, dit-il d'une voix sombre, sont ceux que je cherchais.

En ce moment, un flot de cavaliers tomba sur les marins de Joyeuse, qui, lassés de frapper sans relâche avec leurs armes de géants, firent leur premier pas en arrière.

Le cavalier noir profita de ce mouvement pour disparaître dans la mêlée et dans la nuit.

Un quart d'heure après, les Français pliaient sur toute la hgne et cherchaient à reculer sans fuir.

M. de Saint- Aignan prenait toutes ses mesures pour obtenir de ses hommes une retraite en bon ordre.

LES QUARANTE-CINQ 31

Mais une dernière troupe de cinq cents chevaux et de deux mille hommes d'infanterie sortit toute fraîche de la ville, et tomba sur cette armée harassée et déjà marchant à reculons. C'étaient ces vieilles bandes du prince d'Orange, qui tour à tour avaient lutté contre le duc d'Albe, contré don Juan, contre Requesens, et contre Alexandre Famèse.

Alors il fallut se décider à quitter le champ de bataille et à faire retraite par terre, puisque la flotte sur laquelle on comptait en cas d'événement était détruite.

Malgré le sang-froid des chefs, malgré la bra- voure du plus grand nombre, une affreuse déroute commença.

Ce fut en ce moment que l'inconnu, avec toute cette cavalerie qui avait à peine donné, tomba sur les fuyards et rencontra de nouveau, à l' arrière- garde, Joyeuse avec ses marins, dont il avait laissé les deux tiers sur le champ de bataille.

Le jeune amiral était remonté sur son troisième cheval, les deux autres ayant été tués sous lui. Son épée s'était brisée, et il avait pris des mains d'un marin blessé une de ces pesantes haches d'abordage, qui tournait autour de sa tête avec la même faciUté qu'une fronde aux mains d'un frondeur.

De temps en temps il se retournait et faisait face, pareil à ces sanghers qui ne peuvent se décider

32 LES QUARANTE-CINQ

à fuir, et qui reviennent désespérément sur le chasseur.

De leur côté, les Flamands, qui, selon la recom- mandation de celui qu'ils avaient appelé Monsei- gneur, avaient combattu sans cuirasses, étaient lestes à la poursuite et ne donnaient pas une se- conde de relâche à l'armée angevine.

Quelque chose comme im remords, ou tout au moins comme un doute, saisit au cœur l'inconnu en face de ce grand désastre.

Assez, messiem"s, assez, dit-il en français à ses gens, ils sont chassés ce soir d'Anvers, et dans huit jours seront chassés de Flandre : n'en de- mandons pas plus au Dieu des armées.

Ah ! c'était un Français, c'était un Français ! s'écria Joyeuse ; je t'avais deviné, traître. Ah ! sois maudit, et puisses-tu mourir de la mort des traîtres !

Cette furieuse imprécation sembla décourager l'homme que n'avaient pu ébranler mille épées levées contre lui ; il tourna bride, et, vainqueur, s'enfuit presque aussi rapidement que les vaincus.

Mais cette retraite d'un seul homme ne changea rien à la face des choses : la peur est contagieuse, elle avait gagné l'armée toute entière, et, sous le poids de cette panique insensée, les soldats com- mencèrent à fuir en désespérés.

Les chevaux s'animaient malgré la fatigue, car eux-mêmes semblaient être aussi sous l'influence

LES QUARANTE-CINQ 33

de la peur ; les hommes se dispersaient pour trouver des abris : en quelques heures l'armée n'exista plus à l'état d'armée.

C'était le moment où, selon les ordres de Monsei- gneur, s'ouvraient les digues et se levaient les écluses. Depuis Lierre jusqu'à Termonde, depuis Haesdonck jusqu'à Malines, chaque petite rivière grossie par ses affluents, chaque canal débordé, envoyait dans le plat pays son contingent d'eau furieuse.

Ainsi, quand les Français fugitifs commencèrent à s'aiTêter, ayant lassé leurs ennemis, quand ils eurent vu les Anversois retourner enfin vers leur ville suivis des soldats du prince d'Orange ; quand ceux qui avaient échappé sains et saufs du car- nage de la nuit crurent enfin être sauvés, et respirèrent un instant, les uns avec une prière, les autres avec un blasphème, c'était à cette heure même qu'un nouvel ennemi, aveugle, im- pitoyable se déchaînait sur eux avec la célérité du vent, avec l'impétuosité de la mer ; toute- fois, malgré l'imminence du danger qui commen- çait à les envelopper, les fugitifs ne se doutaient de rien.

Joyeuse avait commandé une halte à ses marins, réduits à huit cents, et les seuls qui eussent con- servé une espèce d'ordre dans cette effroyable déroute.

Le comte de Saint-Aignan, haletant, sans voix,

III. 2

34 LES QUARANTE-CINQ

ne parlant que par la menace de ses gestes, ie comte de Saint-Aignan essayait de rallier ses fantassins épars.

Le duc d'Anjou, à la tête des fuyards, monté sur un excellent cheval et accompagné d'un do- mestique tenant un autre cheval en main, pous- sait en avant, sans paraître songer à rien,

Le misérable n'a pas de cœur, disaient les uns.

Le vaillant est magnifique de sang-froid, disaient les autres.

Quelques heures de repos, prises de deux heures à six heures du matin, rendirent aux fantassins la force de continuer la retraite.

Seulement, les vi\Tes manquaient.

Quant aux chevaux, ils semblaient plus fatigués encore que les hommes, se tramant à peine, car ils n'avaient pas mangé depuis la veille.

Aussi marchaient-ils à la queue de l'armée.

On espérait gagner Bruxelles, qui était au duc et dans laquelle on avait de nombreux partisans ; cependant on n'était pas sans inquiétude sur son bon vouloir ; un instant aussi l'on avait cru pouvoir compter sur Anvers comme on croyait pouvoir compter sur Bruxelles,

Là, à Bruxelles, c'est-à-dire à huit Ueues à peine de l'endroit l'on se trouvait, on ravitail- lerait les troupes, et l'on prendrait un campement avantageux, pour recommencer la campagne in-

LES QUARANTE-CINQ 35

terrompue au moment que l'on jugerait le plus convenable.

Les débris que l'on ramenait devaient servir de noyau à ime armée nouvelle.

C'est qu'à cette heure encore nul ne prévoyait le moment épouvantable le sol s'affaisserait sous les pieds des malheureux soldats, des montagnes d'eau viendraient s'abattre et rouler sur leurs têtes, les restes de tant de braves gens, emportés par les eaux bourbeuses, rouleraient jusqu'à la mer, ou s'arrêteraient en route pour engraisser les campagnes du Brabant.

M. le duc d'Anjou se fit servir à déjeuner dans la cabane d'un paysan, entre Héboken et Heck- hout.

La cabane était vide, et, depuis la veille au soir, les habitants s'en étaient enfuis ; le feu aUumé par eux la veille brûlait encore dans la cheminée.

Les soldats et les officiers voulurent imiter leur chef et s'éparpillèrent dans les deux bourgs que nous venons de nommer ; mais ils virent avec une surprise mêlée d'effroi que toutes les maisons étaient désertes, et que les habitants en avaient à peu près emporté toutes les provisions.

Le comte de Saint-Aignan cherchait fortune comme les autres ; cette insouciance du duc d'Anjou, à l'heure même tant de braves gens mouraient pour lui, répugnait à son esprit, et il s'était éloigné du prince.

36 LES QUARANTE-CINQ

Il était de ceux qui disaient : « Le misérable n'a pas de cœur ! »

Il visita, pour son compte, deux ou trois maisons qu'il trouva vides ; il frappait à la porte d'une quatrième, quand on vint lui dire qu'à deux lieues à la ronde, c'est-à-dire dans le cercle du pays que l'on occupait, toutes les maisons étaient ainsi.

A cette nouvelle, M. de Saint-Aignan fronça le sourcil et lit sa grimace ordinaire.

En route, messieurs, en route ! dit-il aux officiers.

Mais, répondirent ceux-ci, nous sommes ha- rassés, mourant de faim, général.

Oui ; mais vous êtes vivants, et si '«'ous restez ici une heure de plus, vous êtes morts ; peut-être est-il déjà trop tard.

M. de Saint-Aignan ne pouvait rien désigner, mais il soupçonnait quelque grand danger caché dans cette solitude.

On décampa.

Le duc d'Anjou prit la tête, M. de Saint-Aignan garda le centre, et Joyeuse se chargea de l'arrière- garde.

Mais deux ou trois mille hommes encore se détachèrent des groupes, ou affaibhs par leurs blessures ou harassés de fatigue, et se couchèrent dans les herbes ou au pied des arbres, abandonnés, désolés, frappés d'un sinistre pressentiment.

LES QUARANTE-CINQ 37

Après eux restèrent les cavaliers démontés, ceux dont les chevaux ne pouvaient plus se tramer ou qui s'étaient blessés en marchant.

A peine, autour du duc d'Anjou, restait-il trois mille hommes valides et en état de combattre.

m

LES VOYAGEURS

Tandis que ce désastre s'accomplissait, pré- curseur d'un désastre plus grand encore, deux voyageurs, montés sur d'excellents chevaux du Perche, sortaient de la porte de Bruxelles pendant une nuit fraîche, et poussaient en avant dans la direction de Mahnes.

Ils marchaient côte à côte, les manteaux en trousse, sans armes apparentes, à part toutefois un large couteau flamand, dont on voyait briller la poignée de cuivre à la ceinture de l'un d'eux.

Ces voyageurs cheminaient de front, chacun sui- vant sa pensée, peut-être la même, sans échanger une seule parole.

Ils avaient la tournure et le costume de ces forains picards qui faisaient alors un commerce assidu entre le royaume de France et les Flandres, sorte de commis voyageurs, précurseurs et naïfs, qui, à cette époque, faisaient le travail de ceux d'aujourd'hui, sans se douter qu'ils touchassent à la spéciahté de la grande propagande commerciale.

LES QUARANTE-CINQ 39

Quiconque les eût vus trotter si paisiblement sur la route, éclairée par la lune, les eût pris pour de bonnes gens pressés de trouver un lit après une journée convenablement faite.

Cependant il n'eût fallu qu'entendre quelques phrases détachées de leur conversation par le vent, quand il y avait conversation, pour ne pas con- server d'eux cette opinion erronée que leur donnait la première apparence.

Et d'abord, le plus étrange des mots échangés entre eux fut le premier mot qu'ils échangèrent, quand ils furent arrivés à une demi-lieue de Bruxelles à peu près.

Madame, dit le plus gros au plus svelte des deux compagnons, vous avez en vérité eu raison de partir cette nuit ; nous gagnons sept lieues en faisant cette marche, et nous arrivons à Malines au moment où, selon toute probabiUté, le résultat du coup de main sur Anvers sera connu. On sera là-bas dans toute l'ivresse du triomphe. En deux jours de très petites marches, et pour vous reposer vous avez besoin de courtes étapes, en deux jours de petites marches, nous gagnons Anvers, et cela justement à l'heure probable le prince sera revenu de sa joie et daignera re- garder à terre, après s'être élevé jusqu'au sep- tième ciel.

Le compagnon qu'on appelait madame, et qui ne se révoltait aucunement de cette appellation.

40 LES QUARANTE-CINQ

malgré ses habits d'homme, répondit d'une voix calme, grave et douce à la fois :

Mon ami, croyez-moi. Dieu se lassera de protéger ce misérable prince, et il le frappera cruellement ; hâtons-nous donc de mettre à exé- cution nos projets, car je ne suis pas de ceux qui croient à la fataUté, moi, et je pense que les hommes ont le libre arbitre de leurs volontés et de leurs faits. Si nous n'agissons pas et que nous laissions agir Dieu, ce n'était pas la peine de vivre si douloureusement jusqu'aujourd'hui.

En ce moment une haleine du nord-ouest passa sifflante et glacée.

Vous frissonnez, madame, dit le plus âgé des deux voyageurs ; prenez votre manteau.

Non, Remy, merci : je ne sens plus, tu le sais, ni douleurs du corps ni tourments de l'esprit.

Remy leva les yeux au ciel, et demeura plongé dans un sombre silence.

Parfois, il arrêtait son cheval et se retournait sur ses étriers, tandis que sa compagne le devançait, muette comme une statue équestre.

Après une de ces haltes d'un instant, et quand son compagnon l'eut rejointe :

- Tu ne vois plus personne derrière nous ? dit- elle.

Non, madame, personne.

Ce cavaHer, qui nous avait rejoints la nuit

LES QUARANTE-CINQ 41

à Valenciennes, et qui s'était enquis de nous après nous avoir observés si longtemps avec surprise ?

Je ne le revois plus.

Mais il me semble que je l'ai revu, moi, avant d'entrer à Mons.

Et moi, madame, je suis sûr de l'avoir revu avant d'entrer à Bruxelles.

A Bruxelles, dis-tu ?

Oui, mais il se sera arrêté dans cette dernière ville.

Remy, dit la dame en se rapprochant de son compagnon, comme si elle craignait que sur cette route déserte on ne pût l'entendre ; Remy, ne t'a- t-il point paru qu'il ressemblait... ?

A qui, madame ?

Comme tournure, du moins, car je n'ai pas vu son visage, à ce malheureux jeune homme ?

Oh ! non, non, madame, se hâta de dire Remy, pas le moins du monde ; et, d'ailleurs, comment aurait-il pu deviner que nous avons quitté Paris et que nous sommes sur cette route ?

Mais comme il savait nous étions, Remy, quand nous changions de demeure à Paris.

Non, non, madame, reprit Remy, il ne nous a pas suivis ni fait suivre, et, comme je vous l'ai dit là-bas, j'ai de fortes raisons de croire qu'il avait pris un parti désespéré, mais vis-à-vis de lui seul.

Hélas ! Remy, chacun porte sa part de souf-

42 LES QUARANTE-CINQ

frances en ce monde ; Dieu allège celle de ce pauvre enfant 1

Remy répondit par un soupir au soupir de sa maîtresse, et ils continuèrent leur route sans autre bruit que celui du pas des chevaux sur le chemin sonore.

Deux heures se passèrent ainsi.

Au moment nos voyageurs allaient entrer dans Vilvorde, Remy tourna la tête.

Il venait d'entendre le galop d'un cheval au tournant du chemin.

Il s'arrêta, écouta, mais ne vit rien.

Ses yeux cherchèrent inutilement à percer la profondeur de la nuit ; mais comme aucun bruit ne troublait son silence solennel, il entra dans le bourg avec sa compagne.

Madame, lui dit-il, le jour va bientôt venir ; si vous m'en croyez, nous nous arrêterons ici ; les chevaux sont las, et vous avez besoin de repos.

Remy, dit la dame, vous voulez inutilement me cacher ce que vous éprouvez. Remy, vous êtes inquiet.

Oui, de votre santé, madame ; croyez-moi, une femme ne saurait supporter de pareilles fati- gues, et c'est à peine si moi-même...

Faites comme il vous plaira, Remy, répondit Diane.

Eh bien ! alors, entrez dans cette ruelle à l'extrémité de laquelle j'aperçois une lanterne qui

LES QUARANTE-CINQ 43

se meurt ; c'est le signe auquel on reconnaît les hôtelleries ; hâtez- vous, je vous prie.

Vous avez donc entendu quelque chose ?

Oui, comme le pas d'un cheval. Il est vrai que je crois m'être trompé ; mais, en tout cas, je reste un instant en arrière pour m'assurer de la réalité ou de la fausseté de mes doutes.

Diane, sans répliquer, sans essayer de détourner Remy de son intention, toucha les flancs de son cheval, qui pénétra dans la ruelle longue et tor- tueuse.

Remy la laissa passer devant, mit pied à terre et lâcha la bride à son cheval, qui suivit naturelle- ment celui de sa compagne.

Quant à lui, courbé derrière une borne gigantes- que, il attendit.

Diane heurta au seuil de l'hôtellerie, derrière la porte de laquelle, suivant la coutume hos- pitalière des Flandres, veillait ou plutôt dormait une servante aux larges épaules et aux bras robustes.

La fille avait déjà entendu le pas du cheval claquer sur le pavé de la ruelle, et, réveillée sans humeur, elle vint ouvrir la porte et recevoir dans ses bras le voyageur ou plutôt la voyageuse.

Puis elle ouvrit aux deux chevaux la large porte cintrée, dans laquelle ils se précipitèrent en re- connaissant une écurie.

J'attends mon compagnon, dit Diane, laissez-

44 LES QUARANTE-CINQ

moi donc m' asseoir près du feu : je ne me coucherai point qu'il ne soit arrivé.

La servante jeta de la paille aux chevaux, referma la porte de l'écurie, rentra dans la cuisine, approcha un escabeau du feu, moucha avec ses doigts la massive chandelle, et se rendormit.

Pendant ce temps, Remy, qui s'était placé en embuscade, guettait le passage du voyageur dont il avait entendu galoper le cheval.

Il le vit entrer dans le bourg, marcher au pas en prêtant l'oreille attentivement, puis, arrivé à la ruelle, le cavalier vit la lanterne, et parut hésiter s'il passerait outre ou s'il se dirigerait de ce côté.

Il s'arrêta tout à fait à deux pas de Remy, qui sentit sur son épaule le souffle du cheval.

Remy porta la main à son couteau.

C'est bien lui, murmura-t-il, lui de ce côté, lui qui nous suit encore ! Que nous veut-il ?

Le voyageur croisa les deux bras sur sa poitrine, tandis que son cheval soufflait avec effort en allon- geant le cou.

Il ne prononçait pas une seule parole ; mais, au feu de ses regards, dirigés tantôt en avant, tantôt en arrière, tantôt dans la rueUe, il n'était point difficile de deviner qu'il se demandait s'il fallait retourner en arrière, pousser en avant, ou se diri- ger vers l'hôtellerie.

Ils ont continué, murmura-t-il à demi-voix, continuons.

LES QUARANTE-CINQ 45

Et, rendant les rênes à son cheval, il continua son chemin.

Demain, se dit Remy, nous changerons de route.

Et il rejoignit sa compagne, qui l'attendait impatiemment.

Eh bien ! dit-elle tout bas, nous suit-on ?

Personne, je me trompais. Il n'y a que nous sur la route, et vous pouvez dormir en toute sécurité.

Oh ! je n'ai pas sommeil, Remy, vous le savez bien.

Au moins vous souperez, madame, car hier déjà vous ne prîtes rien.

Volontiers, Remy.

On réveilla la pauvre servante, qui se leva, cette seconde fois, avec le même air de bonne humeur que la première, et qui, apprenant ce dont il était question, tira du buffet un quartier de porc salé, un levraut froid et des confitures ; puis elle apporta un pot de bière de Louvain écumante et perlée.

Remy se mit à table près de sa maîtresse.

Alors celle-ci emplit à moitié son verre à anse de cette bière dont elle se mouilla les lèvres, rompit un morceau de pain dont elle mangea quelques miettes, puis se renversa sur sa chaise en repoussant le verre et le pain.

Comment ! vous ne mangez plus, mon gentil- homme ? demanda la servante.

Non, j 'ai fini, merci.

46 LES QUARANTE-CINQ

La sentante, alors, se mit à regarder Remy, qui ramassait le pain rompu par sa maîtresse, le mangeait lentement et buvait un verre de bière.

Et la \-iande, dit-elle, vous ne mangez pas de viande, monsieur ?

Non, mon enfant, merci.

Vous ne la trouvez donc pas bonne ?

Je suis sûre qu'elle est excellente, mais je n'ai pas faim.

La servante joignit les mains pour exprimer l'étonnement la plongeait cette étrange sobriété : ce n'était pas ainsi qu'avaient l'habitude d'en user ses compatriotes voyageurs.

Remy, comprenant qu'il y avait un peu de dépit dans le geste invocateur de la servante, jeta une pièce d'argent sur la table.

Oh ! dit la servante, pour ce qu'il faut vous rendre, mon Dieu ! vous pouvez bien garder votre pièce : six deniers de dépense à deux !

Gardez la pièce tout entière, ma bonne, dit la voyageuse, mon frère et moi nous sommes sobres, c'est vrai, mais nous ne voulons pas dimi- nuer votre gain.

La servante de\int rouge de joie, et cependant en même temps des larmes de compassion mouil- laient ses yeux, tant ces paroles avaient été pro- noncées doulom-eusement.

Dites-moi, mon enfant, demanda Remy, existe-t-il une route de traverse d'ici à Mahnes ?

LES QUARANTE-CINQ 47

Oui, monsieur, mais bien mauvaise ; tandis qu'au contraire... monsieur ne sait peut-être pas cela, mais il existe une grand'route excellente.

Si fait, mon enfant, je sais cela. Mais je dois voyager par l'autre.

Dame ! je vous prévenais, monsieur, parce que, comme votre compagnon est une femme, la route sera doublement mauvaise, pour elle surtout.

En quoi, ma bonne ?

En ce que, cette nuit, grand nombre de gens de la campagne traversent le pays pour aller sous Bruxelles.

Sous Bruxelles ?

Oui, ils émigrent momentanément.

Pourquoi donc émigrent-ils ?

Je ne sais ; c'est l'ordre.

L'ordre de qui ? du prince d'Orange ?

Non, de Monseigneur.

Qui est ce Monseigneur ?

Ah ! dame ! vous m'en demandez trop, mon- sieur, je ne sais pas ; mais enfin, tant il y a que, depuis hier au soir, on émigré.

Et quels sont les émigrants ?

Les habitants de la campagne, des villages, des bourgs, qui n'ont ni digues ni remparts.

C'est étrange ! fit Remy.

Mais nous-mêmes, dit la fille, au point du jour nous partirons, ainsi que tous les gens du bourg. Hier, à onze heures, tous les bestiaux ont

48 LES QUARANTE-CINQ

été dirigés sur Bruxelles par les canaux et les routes de traverse ; voilà pourquoi sur le chemin dont je vous parle, il doit y avoir à cette heure encombrement de chevaux, de chariots et de gens.

Pourquoi pas sur la grand'route ? la grand'- route, ce me semble, vous procurerait une retraite plus facile ?

Je ne sais ; c'est l'ordre.

Remy et sa compagne se regardèrent.

Mais nous pouvons continuer, n'est-ce pas, nous qui allons à MaUnes ?

Je le crois, à moins que vous ne préfériez faire comme tout le monde, c'est-à-dire vous ache- miner sur Bruxelles.

Remy regarda sa compagne.

Non, non, nous repartirons sur-le-champ pour Mahnes, s'écria Diane en se levant ; ouvrez l'écurie, s'il vous plaît, ma bonne.

Remy se leva comme sa compagne en mur- murant à demi-voix :

Danger pour danger, je préfère celui que je connais : d'ailleurs le jeune homme a de l'avance sur nous... et si par hasard il nous attendait, eh bien ! nous verrions !

Et comme les chevaux n'avaient pas même été dessellés, il tint l'étrier à sa compagne, se mit lui- même en selle, et le jour levant les trouva sur les bords de la Dyle.

IV

EXPLICATION

Le danger que bravait Remy était un danger réel, car le voyageur de la nuit, après avoir dépassé le bourg et couru un quart de lieue en avant, ne voyant plus personne sur la route, s'aperçut bien que ceux qu'il suivait s'étaient arrêtés dans le village.

Il ne voulut point revenir sur ses pas, sans doute pour mettre à sa poursuite le moins d'af- fectation possible ; mais il se coucha dans un champ de trèfle, ayant eu le soin de faire descendre son cheval dans un de ces fossés profonds qui en Flandre servent de clôture aux héritages.

Il résultait de cette manœuvre que le jeune homme se trouvait à portée de tout voir sans être vu.

Ce jeune homme, on l'a déjà reconnu, comme Remy l'avait reconnu lui-même et comme Diane l'avait soupçonné, ce jeune homme c'était Henri du Bouchage, qu'une étrange fatahté jetait une

49

50 LES QUARANTE-CINQ

fois encore en présence de la femme qu'il avait juré de fuir.

Après son entretien avec Remy sur le seuil de la maison mystérieuse, c'est-à-dire après la perte de toutes ses espérances, Henri était revenu à l'hôtel de Joyeuse, bien décidé, comme il l'avait dit, à quitter une vie qui se présentait pour lui si misérable à son aurore ; et, en gentilhomme de cœur, en bon fils, car il avait le nom de son père à garder pur, il s'était résolu au glorieux suicide du champ de bataille.

Or, on se battait en Flandre ; le duc de Joyeuse, son frère, commandait ime armée et pouvait lui choisir une occasion de bien quitter la \'ie. Henri n'hésita point ; il sortit de son hôtel à la fin du jour suivant, c'est-à-dire vingt heures après le départ de Remy et de sa compagne.

Des lettres arrivées de Flandre annonçaient un coup de main décisif sur Anvers. Henri se flattait d'arriver à temps. Il se complaisait dans cette idée que du moins il mourrait l'épée à la main, dans les bras de son frère, sous un drapeau français ; que sa mort ferait grand bruit, et que ce bruit percerait les ténèbres dans lesquelles vivait la dame de la maison m\^stérieuse.

Nobles fohes ! glorieux et sombres rêves ! Henri se reput quatre jours entiers de sa douleur et surtout de cet espoir qu'elle allait bientôt finir.

Au moment où, tout entier à ces rêves de mort.

LES QUARANTE-CINQ 51

il apercevait la flèche aiguë du clocher de Valen- ciennes, et huit heures sonnaient à la ville, il s'aperçut qu'on allait fermer les portes ; il piqua son cheval des deux et faillit, en passant sur le pont-levis, renverser un homme qui rattachait les sangles du sien.

Henri n'était pas un de ces nobles insolents qui foulent aux pieds tout ce qui n'est point un écusson. Il fit en passant des excuses à cet homme, qui se retourna au son de sa voix, puis se détourna aussitôt.

Henri, emporté par l'action de son cheval, qu'il essayait d'arrêter en vain, Henri tressaiJht comme s'il eût vu ce qu'il ne s'attendait pas à voir.

Oh 1 je suis fou, pensa-t-iï. Remy à Valen- ciennes ! Remy que j'ai laissé, U y a quatre jours, rue de Bussy ! Remy sans sa maîtresse, car il avait pour compagnon un jeune homme, ce me semble ! En vérité, la douleur me trouble le cerveau, m'altère la vue à ce point que tout ce qui m'entoure revêt la forme de mes immuables idées.

Et, continuant son chemin, il était entré dans la ville sans que le soupçon qui avait effleuré son esprit y eût pris racine un seul instant.

A la première hôtellerie qu'il trouva sur son chemin, il s'arrêta, jeta la bride aux mains d'un valet d'écurie, et s'assit devant la porte, sur un banc, pendant qu'on préparait sa chambre et son souper.

52 LES QUARANTE-CINQ

Mais tandis que, pensif, il était assis sur ce banc, il vit s'avancer les deux voyageurs qui marchaient côte à côte, et il remarqua que celui qu'il avait pris pour Remy tournait fréquemment la tête.

L'autre avait le visage caché sous l'ombre d'un chapeau à larges bords.

Remy, en passant devant l'hôtellerie, vit Henri sur le banc et détourna encore la tête ; mais cette précaution même contribua à le faire reconnaître.

Oh ! cette fois, murmura Henri, je ne me trompe point, mon sang est froid, mon œil clair, mes idées fraîches ; revenu d'une première hallucination, je me possède complètement. Or, le même phé- nomène se produit, et je crois encore reconnaître, dans l'tm de ces voyageurs, Remy, c'est-à-dire le serviteur de la maison du faubourg. Non ! conti- nua-t-il, je ne puis rester dans une pareille incerti- tude, et sans retard il faut que j'éclaircisse mes doutes.

Henri, cette résolution prise, se leva et marcha dans la grande rue sur les traces des deux voya- geurs; mais, soit que ceux-ci fussent déjà entrés dans quelque maison, soit qu'ils eussent pris une autre route, Henri ne les aperçut plus.

Il courut jusqu'aux portes ; elles étaient fermées.

Donc les voyageurs n'avaient pas pu sortir.

Henri entra dans toutes les hôtelleries, ques- tionna, chercha, et finit par apprendre qu'on avait

LES QUARANTE-CINQ 53

vu deux cavaliers se dirigeant vers une auberge de mince apparence, située rue du Beffroi.

L'hôte était occupé à fermer lorsque du Bou- chage entra.

Tandis que cet homme, affriandé par la bonne mine du jeune voyageur, lui offrait sa maison et ses services, Henri plongeait ses regards dans l'in- térieur de la chambre d'entrée, et, de l'endroit oii il se trouvait, pouvait apercevoir encore, sur le haut de l'escalier, Remy lui-même, lequel montait, éclairé par la lampe d'une servante.

Il ne put voir son compagnon qui, sans doute, étant passé le premier, avait déjà disparu.

Au haut de l'escalier, Remy s'arrêta. En le reconnaissant positivement, cette fois, le comte avait poussé une exclamation, et, au son de la voix du comte, Remy s'était retourné.

Aussi, à son visage si remarquable par la cica- trice qui le labourait, à son regard plein d'inquié- tude, Henri ne conserva-t-il aucun doute, et, trop ému pour prendre un parti à l'instant même, s'éloigna-t-il, en se demandant avec un horrible serrement de cœur pourquoi Remy avait quitté sa maîtresse, et pourquoi il se trouvait seul sur la même route que lui.

Nous disons seul, parce que Henri n'avait d'abord prêté aucune attention au second cavalier.

Sa pensée roulait d'abîme en abîme.

Le lendemain, à l'heure de l'ouverture des portes.

54 LES QUARANTE-CINQ

lorsqu'il cnit pouvoir se trouver face à face avec les deux voyageurs, il fut bien surpris d'apprendre que, dans la nuit, ces deux inconnus avaient obtenu du gouverneur la permission de sortir, et que, con- tre toutes les habitudes, on avait ouvert les portes pour eux.

De cette façon, et comme ils étaient partis vers une heure du matin, ils avaient six heures d'avance sur Henri. Il fallait rattraper ces six heures. Henri mit son cheval au galop et rejoignit à Mons les voyageurs, qu'il dépassa.

Il vit encore Remy, mais, cette fois, il eût fallu que Remy fût sorcier pour le reconnaître. Henri s'était affublé d'une casaque de soldat et avait acheté un autre cheval.

Toutefois, l'œil défiant du bon ser\dteur déjoua presque cette combinaison, et, à tout hasard, le compagnon de Remy, prévenu par un seul mot, eu le temps de détourner son \dsage que Henri, cette fois encore, ne put apercevoir.

Mais le jeune homme ne perdit point courage ; il questionna dans la première hôtellerie qui donna asile aux voyageurs, et comme il accompagnait ses questions d'un irrésistible auxiliaire, il finit par apprendre que le compagnon de Remy était un jeune homme fort beau, mais fort triste, sobre, résigné, et ne parlant jamais de fatigue.

Henri tressaillit, un éclair illumina sa pensée.

Ne serait-ce point une femme ? demanda-t-il.

LES QUARANTE-CINQ 55

C'est possible, répondit l'hôte ; aujourd'hui beaucoup de femmes passent ainsi déguisées pour aller rejoindre leurs amants à l'armée de Flandre, et comme notre état à nous autres aubergistes est de ne rien voir, nous ne voyons rien.

Cette expHcation brisa le cœur de Henri. N'était- il pas probable, en effet, que Remy accompagnât sa maîtresse déguisée en cavalier ?

Alors, et si cela était ainsi, Henri ne comprenait rien que de fâcheux dans cette aventure.

Sans doute, comme le disait l'hôte, la dame in- connue allait rejoindre son amant en Flandre.

Remy mentait donc lorsqu'il parlait de ces regrets éternels ; cette fable d'un amour passé qui avait à tout jamais habillé sa maîtresse de deuil, c'était donc lui qui l'avait inventée pour éloigner un sur- veillant importun.

Eh bien ! alors, se disait Henri, plus brisé de cette espérance qu'il ne l'avait jamais été de son désespoir; eh bien! tant mieux! un moment viendra j'aurai le pouvoir d'aborder cette femme et de lui reprocher tous ces subterfuges qui abaisseront cette femme, que j'avais placée si haut dans mon esprit et dans mon cœur, au niveau des vulgarités ordinaires ; alors, alors, moi qui m'étais fait l'idée d'une créature presque divine, alors, en voyant de près cette enveloppe si brillante d'une âme tout ordinaire, peut-être me précipiterai- je moi-même du faîte de mes illusions, du haut de mon amour.

56 LES QUARANTE-CINQ

Et le jeune homme s'arrachait les cheveux et se déchirait la poitrine, à cette idée qu'il perdrait peut-être un jour cet amour et ces illusions qui le tuaient, tant il est vrai que mieux vaut un cœur mort qu'un cœur vide.

Il en était là, les ayant dépassés comme nous avons dit, et rêvant à la cause qui avait pu pousser en Flandre, en même temps que lui, ces deux personnages indispensables à son existence, lors- qu'il les vit entrer à Bruxelles.

Nous savons comment il continua de les suivre.

A Bruxelles, Henri avait pris de sérieuses infor- mations sur la campagne projetée par M. le duc d'Anjou.

Les Flamands étaient trop hostiles au duc d'An- jou pour bien accueillir un Français de distinction ; ils étaient trop fiers du succès que la cause na- tionale venait d'obtenir, car c'était déjà un succès que de voir Anvers fermer ses portes au prince que les Flandres avaient appelé pour régner sur elles ; ils étaient trop fiers, disons-nous, de ce succès, pour se priver d'humiHer un peu ce gentilhomme qui venait de France, et qui les questionnait avec le plus pur accent parisien, accent qui, à toute époque, a paru si ridicule au peuple belge.

Henri conçut dès lors des craintes sérieuses sur cette expédition, dont son frère menait une si grande part ; il résolut en conséquence de préci- piter sa marche sur Anvers.

LES QUARANTE-CINQ 57

C'était pour lui une surprise indicible que de voir Remy et sa compagne, quelque intérêt qu'ils parussent avoir à n'être pas reconnus, suivre obs- tinément la même route qu'il suivait.

C'était une preuve que tous deux tendaient à un même but.

Au sortir du bourg, Henri, caché dans les trèfles cil nous l'avons laissé, était certain, cette fois au moins, de voir en face le visage de ce jeune homme qui accompagnait Remy.

il reconnaîtrait toutes ses incertitudes et y mettrait fin.

Et c'est alors, comme nous le disions, qu'il dé- chirait sa poitrine, tant il avait peur de perdre cette chimère qui le dévorait, mais qui le faisait vivre de mille vies, en attendant qu'elle le tuât.

Lorsque les deux voyageurs passèrent devant le jeune homme, qu'ils étaient loin de soupçonner être caché là, la dame était occupée à lisser ses cheveux qu'elle n'avait point osé renouer à l'hôtellerie.

Henri la vit, la reconnut, et faillit rouler évanoui dans le fossé, son cheval paissait tranquillement

Les voyageurs passèrent.

Oh ! alors, la colère s'empara de Henri, si bon si patient, tant qu'il avait cru voir chez les habi tants de la maison mystérieuse cette loyauté qu'il pratiquait lui-même.

Mais après les protestations de Remy, mais après les hypocrites consolations de la dame, ce voyage

58 LES QUARANTE-CINQ

ou plutôt cette disparition constituait une espèce de trahison envers l'homme qui avait si opiniâtre- ment, mais en même temps si respectueusement assiégé cette porte.

Lorsque le coup qui venait de frapper Henri fut un peu amorti, le jeune homme secoua ses beaux cheveux blonds, essuya son front couvert de sueur, et remonta à cheval, bien décidé à ne plus prendre aucune des précautions qu'un reste de respect lui avait conseillé de prendre, et il se mit à suivre les voyageurs ostensiblement et à visage découvert.

Plus de manteau, plus de capuchon, plus d'hési- tation dans sa marche, la route était à lui comme aux autres ; il s'en empara donc tranquillement, réglant le pas de son cheval sur le pas des deux chevaux qui le précédaient.

Il était décidé à ne parler ni à Remy, ni à sa compagne, mais à se faire seulement reconnaître d'eux.

Oh ! oui, oui, se disait-il, s'il leur reste à tous deux une parcelle de cœur, ma présence, bien qu'amenée par le hasard, n'en sera pas moins un sanglant reproche pour les gens sans foi qui me déchirent le cœm- à plaisir.

Il n'avait pas fait cinq cents pas à la suite des deux voyageurs, que Remy l'aperçut.

Le voyant ainsi délibéré, ainsi reconnaissable, s'avancer le front haut et découvert, Remy se troubla.

LES QUARANTE-CINQ 59

Diane s'en aperçut et se retourna.

Ah ! dit-elle ; n'est-ce pas ce jeune homme, Remy?

Remy essaya encore de lui faire prendre le change et de la rassurer.

Je ne pense point, madame, dit-il ; autant que je puis en juger par l'habit, c'est un jeune soldat wallon qui se rend sans doute à Amsterdam, et passe par le théâtre de la guerre pour y chercher aventure.

N'importe, je suis inquiète, Remy.

Rassurez- vous, madame ; si ce jeune homme eût été le comte du Bouchage, il nous eût déjà abordés ; vous savez s'il était persévérant.

Je sais aussi qu'il était respectueux, Remy, car, sans ce respect même, je me fusse contentée de vous dire : « Éloignez-le, Remy », et je ne m'en fusse point inquiétée davantage.

Eh bien ! madame, s'il était si respectueux, ce respect, il l'aura conservé, et vous n'aurez pas plus à craindre de lui, en supposant que ce soit lui, sur la route de Bruxelles à Anvers, qu'à Paris dans la rue de Bussy.

N'importe, continua Diane en regardant en- core derrière elle, nous voici à Malines ; changeons de chevaux, s'il le faut, pour marcher plus vite, mais hâtons-nous d'arriver à Anvers, hâtons-nous.

Alors, au contraire, je vous dirai, madame : N'entrons point à Malines ; nos chevaux sont de

6o LES QUARANTE-CINQ

bonne race, poussons jusqu'à ce bourg qu'on aper- çoit là-bas à gauche et qui se nomme, je crois, Villebrock ; de cette façon nous éviterons la ville, l'auberge, les questions, les curieux, et nous serons moins embarrassés pour changer de chevaux ou d'habits si par hasard la nécessité exige que nous en changions.

AUons, Remy, droit au bourg alors.

Ils prirent à gauche, s'engageant dans un sentier à peine frayé, mais qui, cependant, se rendait visiblement à Villebrock.

Henri quitta la route au même endroit qu'eux, prit le même sentier qu'eux, et les suivit, gardant toujours sa distance.

L'inquiétude de Remy se manifestait dans ses regards obhques, dans son maintien agité, dans ce mouvement surtout qui lui était devenu habituel, de regarder en arrière avec une sorte de menace, et d'éperonner tout à coup son cheval.

Ces différents symptômes, comme on le com- prend bien, n'échappaient point à sa compagne.

Ils arrivèrent à Villebrock.

Des deux cents maisons dont se composait ce bourg, pas une n'était habitée ; quelques chiens oubliés, quelques chats perdus couraient effarés dans cette solitude, les uns appelant leurs maîtres avec de longs hurlements, les autres fuyant légè- rement, et s'arrêtant lorsqu'ils se croyaient en sûreté, pour montrer leur museau mobile, sous la

LES QUARANTE-CINQ 6i

traverse d'une porte ou par le soupirail d'une cave.

Remy heurta en vingt endroits, ne vit rien, et ne fut entendu de personne.

De son côté, Henri, qui semblait une ombre attachée aux pas des voyageurs, de son côté Henri s'était arrêté à la première maison du bourg, avait heurté à la porte de cette maison, mais tout aussi inutilement que ceux qui le précédaient ; et alors ayant deviné que la guerre était cause de cette désertion, il attendait pour se remettre en route que les voyageurs eussent pris un parti.

C'est ce qu'ils firent, après que leurs chevaux eurent déjeuné avec le grain que Remy trouva dans le coffre d'une hôtellerie abandonnée.

Madame, dit alors Remy, nous ne sommes plus dans un pays calme, ni dans une situation ordinaire ; il ne convient pas que nous nous ex- posions comme des enfants. Nous allons certaine- ment tomber dans une bande de Français ou de Flamands, sans compter les partisans espagnols, car, dans la situation étrange sont les Flandres, les routiers de toutes les espèces, les aventuriers de tous les pays doivent y pulluler : si vous étiez un homme, je vous tiendrais un autre langage, mais vous êtes femme, vous êtes jeune, vous êtes belle, vous courez donc un double danger pour votre vie et pour votre honneur.

Oh ! ma vie, ma vie, ce n'est rien, dit Diane.

62 LES QUARANTE-CINQ

C'est tout, au contraire, madame, répondit Remy, lorsque la vie a un but.

Eh bien ! que proposez- vous alors ? Pensez et agissez pour moi, Remy ; vous savez que ma pensée, à moi, n'est pas siu cette terre.

Alors, madame, répondit le serviteur, de- meurons ici, si vous m'en croyez : j'y vois beau- coup de maisons qui peuvent offrir un abri sûr ; j'ai des armes, nous nous défendrons ou nous nous cacherons, selon que j'estimerai que nous serons assez forts ou trop faibles.

Non, Remy, non, je dois aller en avant, rien ne m'arrêtera, répondit Diane en secouant la tête ; je ne concevrais de craintes que pour vous, si j'avais des craintes.

Alors, fit Remy, marchons.

Et il poussa son cheval sans ajouter une parole.

Diane le suivit, et Henri du Bouchage, qui s'était arrêté en même temps qu'eux, se remit en marche avec eux.

V l'eau

Au fur et à mesure que les voyageurs avançaient, le pays prenait un aspect étrange.

Il semblait que les campagnes fussent désertées comme les bourgs et les villages.

En effet, nulle part les vaches paissant dans les prairies, nulle part la chèvre se suspendant aux flancs de la montagne, ou se dressant le long des haies pour atteindre les bourgeons verts des ronces et des vignes vierges, nulle part le troupeau et son berger, nulle part la charrue et son travailleur, plus de marchand forain passant d'un pays à un autre sa balle sur le dos, plus de charretier chan- tant le chant rauque de l'homme du Nord, et qui se balance en marchant près de sa lourde charrette, un fouet bruyant à la main.

Aussi loin que s'étendait la vue dans ces plaines magnifiques, sur les petits coteaux, dans les grandes herbes, à la lisière des bois, pas une figure humaine, pas une voix.

64 LES QUiîANTE-CINQ

On eût dit la nature i veille du joiir l'homme et les animaux furent téés.

Le soir venait. Heri saisi de surprise et rap- proché par le sentimer des voyageurs qui le pré- cédaient, Henri den. !:Tait à l'air, aux arbres, aux horizons lointains, auxmages même, l'expUcation de ce phénomène sini^tî.

Les seuls personnag- qui animassent cette morne solitude, c'étaient, se «icachant sur la teinte pour- prée du soleil couchar, Remy et sa compagne, penchés pour écouter sijuelque bruit ne xdendrait pas jusqu'à eux ; puis, i arrière, à cent pas d'eux, la figure de Henri, cona^^ant sans cesse la même distance et la même attude.

La nuit descendit soibre et froide, le vent du nord-ouest siflBa dans lir, et empUt ces solitudes de son bruit plus menaint que le silence.

Remy cirrêta sa comagne, en posant la main sur les rênes de son cheil.

Madame, lui dit-il vous savez si je suis inac- cessible à la crainte, vo5 savez si je ferais un pas en arrière pour sauver oa vie ; eh bien ! ce soir, quelque chose d'étrang<se passe en moi, une tor- peur inconnue enchaîn-nes facultés, me paralyse, et me défend d'aller pis loin. Madame, appelez cela terreur, timidité, paique même ; madame, je vous le confesse, pour l^remière fois de ma vie... j'ai peur.

Diane se retourna ; pat-être tous ces présages

t)»a

>4:

LES QUARIsTE-CIXO 65

menaçants lui avaient-il réchappé, peut-être n'a- vait-elle rien \'u.

Il est toujours ? cinanda-t-elle.

Oh ! ce n'est plus c lui qu'il est question, répondit Remy ; ne songe plus à lui, je vous prie ; n est seul, et je vaux ui: bmme seul. Non, le dan- ger que je crains, ou y îiôt que je sens, que je devine, avec un sentim. i d'instinct bien plutôt qu'à l'aide de ma raisru; ce danger, qui s'ap- proche, qui nous menât, qui nous enveloppe peut-être, ce danger est atre ; il est inconnu, et voilà pourquoi je l'appellom danger.

Diane secoua la tête.

Tenez, madame, di Remy, voyez-vous là- bas des saules qui courber leurs cimes noires ?

Oui.

A côté de ces arbres aperçois une petite mai- son ; par grâce, allons-y ; elle est habitée, raison de plus pour que nous }■ cmandions l'hospitalité ; si elle ne l'est pas, emparas-nous-en, madame ; ne faites pas d'objection, je ^us en suppUe.

L'émotion de Remy. sr^'oix tremblante, l'inci- sive persuasion de ses di~ urs décidèrent sa com- pagne à céder.

Elle tourna la bride d . m cheval dans la direc- tion indiquée par Remy.

Quelques minutes apn, les voyageurs heur- taient à la porte de cett maison, bâtie en effet sous un massif de saules.

t

64 LES QUARANTE-CINQ

On eût dit la nature la veille du jour l'homme et les animaux furent créés.

Le soir venait. Henri saisi de surprise et rap- proché par le sentiment des voyageurs qui le pré- cédaient, Henri demandait à l'air, aux arbres, aux horizons lointains, aux nuages même, l'expUcation de ce phénomène sinistre.

Les seuls personnages qui animassent cette morne solitude, c'étaient, se détachant sur la teinte pour- prée du soleil couchant, Remy et sa compagne, penchés pour écouter si quelque bruit ne viendrait pas jusqu'à eux ; puis, en arrière, à cent pas d'eux, la figure de Henri, conservant sans cesse la même distance et la même attitude.

La nuit descendit sombre et froide, le vent du nord-ouest siffla dans l'air, et empht ces soUtudes de son bruit plus menaçant que le silence.

Remy arrêta sa compagne, en posant la main sur les rênes de son cheval.

Madame, lui dit-il, vous savez si je suis inac- cessible à la crainte, vous savez si je ferais un pas en arrière pour sauver ma vie ; eh bien ! ce soir, quelque chose d'étrange se passe en moi, tme tor- peur inconnue enchaîne mes facultés, me paralyse, et me défend d'aller plus loin. Madame, appelez cela terreur, timidité, panique même ; madame, je vous le confesse, pour la première fois de ma \àe... j'ai peur.

Diane se retourna ; peut-être tous ces présages

-ili -Il

mtoàt iestsn

deviv.

qia la

proche, peat-w

Db

-I

4:5i;

iHionme

isetra]> a le pré- îHîes, aux lopiicarioii

pcrarome

tmàà Qt pas d'eux, esse la même

leTBitdn cfsafirades ;nce.

ce soir,

rr paralyse, ■^. appd^^ sidajncje

LES QUARANTE-CINQ 65

menaçants lui avaient-ils échappé, peut-être n'a- vait-elle rien vu.

Il est toujours ? demanda- t-elle.

Oh ! ce n'est plus de lui qu'il est question, répondit Remy ; ne songez plus à lui, je vous prie ; il est seul, et je vaux un homme seul. Non, le dan- ger que je crains, ou plutôt que je sens, que je devine, avec un sentiment d'instinct bien plutôt qu'à l'aide de ma raison ; ce danger, qui s'ap- proche, qui nous menace, qui nous enveloppe peut-être, ce danger est autre ; il est inconnu, et voilà pourquoi je l'appelle un danger.

Diane secoua la tête.

Tenez, madame, dit Remy, voyez- vous là- bas des saules qui courbent leurs cimes noires ?

Oui.

A côté de ces arbres j'aperçois une petite mai- son ; par grâce, allons-y ; si elle est habitée, raison de plus pour que nous y demandions l'hospitalité ; si elle ne l'est pas, emparons-nous-en, madame ; ne faites pas d'objection, je vous en supplie.

L'émotion de Remy, sa voix tremblante, l'inci- sive persuasion de ses discours décidèrent sa com- pagne à céder.

Elle tourna la bride de son cheval dans la direc- tion indiquée par Remy.

Quelques minutes après, les voyageurs heur- taient à la porte de cette maison, bâtie en effet sous un massif de saules.

III. 3

64 LES QUARANTE-CINQ

On eût dit la nature la veille du jour oii l'homme et les animaux furent créés.

Le soir venait. Henri saisi de surprise et rap- proché par le sentiment des voyageurs qui le pré- cédaient, Henri demandait à l'air, aux arbres, aux horizons lointains, aux nuages même, l'explication de ce phénomène sinistre.

Les seuls personnages qui animassent cette morne solitude, c'étaient, se détachant sur la teinte pour- prée du soleil couchant, Remy et sa compagne, penchés pour écouter si quelque bruit ne viendrait pas jusqu'à eux ; puis, en arrière, à cent pas d'eux, la figm^e de Henri, conservant sans cesse la même distance et la même attitude.

La nuit descendit sombre et froide, le vent du nord-ouest siffla dans l'air, et empHt ces soUtudes de son bruit plus menaçant que le silence.

Remy arrêta sa compagne, en posant la main sur les rênes de son cheval.

Madame, lui dit-il, vous savez si je suis inac- cessible à la crainte, vous savez si je ferais un pas en arrière pour sauver ma vie ; eh bien ! ce soir, quelque chose d'étrange se passe en moi, une tor- peur inconnue enchaîne mes facultés, me paralyse, et me défend d'aller plus loin. Madame, appelez cela terreur, timidité, panique même ; madame, je vous le confesse, pour la première fois de ma \de... j'ai peur.

Diane se retourna ; peut-être tous ces présages

LES QUARANTE-CINQ 65

menaçants lui avaient-ils échappé, peut-être n'a- vait-elle rien vu.

Il est toujours ? demanda-t-elle.

Oh ! ce n'est plus de lui qu'il est question, répondit Remy ; ne songez plus à lui, je vous prie ; il est seul, et je vaux un homme seul. Non, le dan- ger que je crains, ou plutôt que je sens, que je devine, avec un sentiment d'instinct bien plutôt qu'à l'aide de ma raison ; ce danger, qui s'ap- proche, qui nous menace, qui nous enveloppe peut-être, ce danger est autre ; il est inconnu, et voilà pourquoi je l'appelle un danger.

Diane secoua la tête.

Tenez, madame, dit Remy, voyez-vous là- bas des saules qui courbent leurs cimes noires ?

Oui.

A côté de ces arbres j'aperçois une petite mai- son ; par grâce, allons-y ; si elle est habitée, raison de plus pour que nous y demandions l'hospitaHté ; si elle ne l'est pas, emparons-nous-en, madame ; ne faites pas d'objection, je vous en supplie.

L'émotion de Remy, sa voix tremblante, l'inci- sive persuasion de ses discours décidèrent sa com- pagne à céder.

Elle tourna la bride de son cheval dans la direc- tion indiquée par Remy.

Quelques minutes après, les voyageurs heur- taient à la porte de cette maison, bâtie en effet sous un massif de saules.

III. 3

66 LES QUARANTE-CINQ

Un ruisseau, affluent de la Nèthe, petite rivière qui coulait à un quart de lieue de ; un ruisseau, enfermé entre deux bras de roseaux et deux rives de gazon, baignait le pied des saules de son eau murmurante ; derrière la maison, bâtie en briques et couverte de tuiles, s'arrondissait un petit jardin, enclos d'une haie vive.

Tout cela était vide, solitaire, désolé.

Personne ne répondit aux coups redoublés que frappèrent les voyageurs,

Remy n'hésita point : il tira son couteau, coupa une branche de saule, l'introduisit entre la porte et la serrure, et pesa sur le pêne. La porte s'ouvrit.

Remy entra vivement. Il mettait à toutes ses actions depuis une heure l'activité d'un homme travaillé par la fièvre. La serrure, produit grossier de l'industrie d'un forgeron voisin, avait cédé presque sans résistance.

Remy poussa précipitamment sa compagne dans la maison, poussa la porte derrière lui, tira un verrou massif, et, ainsi retranché, respira comme s'il venait de gagner la vie.

Non content d'avoir abrité ainsi sa maîtresse, il l'installa dans l'unique chambre du premier étage, où, en tâtonnant, il rencontra un Ut, une chaise et une table.

Puis, un peu tranquiUisé sur son compte, il re- descendit au rez-de-chaussée, et, par un contrevent entr'ouvert, il se mit à guetter par une fenêtre

LES QUARANTE-CINQ 67

grillée les mouvements du comte, qui, en les voyant entrer dans la maison, s'en était rapproché à l'ins- tant même.

Les réflexions de Henri étaient sombres et en harmonie avec celles de Remy.

Bien certainement, se disait-il, quelque danger inconnu à nous, mais connu des habitants, plane sur le pays : la guerre ravage la contrée ; les Fran- çais ont emporté Anvers ou vont l'emporter : saisis de terreur, les paysans ont été chercher un refuge dans les villes.

Cette exphcation était spécieuse, et cependant elle ne satisfaisait pas le jeune homme.

D'ailleurs elle le ramenait à un autre ordre de pensées.

Que vont faire de ce côté Remy et sa maî- tresse ? se demandait-il. Quelle impérieuse néces- sité les pousse vers ce danger terrible ? Oh ! je le saurai, car le moment est enfin venu de parler à cette femme et d'en finir à jamais avec tous mes doutes. Nulle part encore l'occasion ne s'est pré- sentée aussi belle.

Et il s'avança vers la maison.

Mais tout à coup il s'arrêta.

Non, non, dit-il avec une de ces hésitations subites si communes dans les cœurs amoureux, non, je serai martyr jusqu'au bout. D'ailleurs n'est- elle pas maîtresse de ses actions, et sait-elle quelle fable a été forgée sur elle par ce misérable Remy ?

68 LES QUARANTE-CINQ

Oh ! c'est à lui, c'est à lui seul que j'en veux, à lui qui m'assurait qu'elle n'aimait personne ! Mais, soyons juste encore, cet homme devait-il pour moi, qu'il ne connaît pas, trahir les secrets de sa maîtresse ? Non ! non ! Mon malheur est certain, et ce qu'il y a de pire dans mon malheur, c'est qu'il vient de moi seul et que je ne puis en rejeter le poids sur personne. Ce qui lui manque, c'est la révélation entière de la vérité ; c'est de voir cette femme arriver au camp, suspendre ses bras au cou de quelque gentilhomme, et lui dire : « Vois ce que j'ai souffert, et comprends combien je t'aime ! » Eh bien ! je la sui\Tai jusque-là ; je verrai ce que je tremble de voir, et j'en mourrai : ce sera de la peine épargnée au mousquet et au canon. Hélas ! vous le savez, mon Dieu ! ajoutait Henri avec un de ces élans comme il en trouvait parfois au fond de son âme, pleine de rehgion et d'amour, je ne cherchais pas cette suprême angoisse ; je m'en allais souriant à une mort réfléchie, calme, glo- rieuse ; je voulais tomber sur le champ de bataille avec un nom sur les lèvres, le vôtre, mon Dieu ! avec un nom dans le cœur, le sien ! Vous ne l'avez pas voulu, vous me destinez à une mort désespérée, pleine de fiel et de tortures : soyez béni, j'accepte ! Puis, se rappelant ces jours d'attente et ces nuits d'angoisse qu'il avait passés en face de cette inexorable maison, il trouvait qu'à tout prendre, à part ce doute qui lui rongeait le cœur, sa position

LES QUARANTE-CINQ 69

était moins cruelle qu'à Paris, car il la voyait parfois, il entendait le son de sa parole, qu'il n'avait jamais entendu, et, marchant à sa suite, quelques-uns de ces arômes vivaces qui émanent de la femme que l'on aime venaient, mêlés à la brise, lui caresser le visage.

Aussi continuait-il, les yeux fixés sur cette chau- mière où elle était enfermée :

Mais en attendant cette mort, et tandis qu'elle repose dans cette maison, je prends ces arbres pour abri, et je me plains, moi qui puis entendre sa voix si elle parle, moi qui puis aperce- voir son ombre derrière la fenêtre ! Oh ! non, non, je ne me plains pas. Seigneur ! Seigneur ! je suis encore trop heureux !

Et Henri se coucha sous ces saules, dont les branches couvraient la maison, écoutant avec un sentiment de mélancoHe impossible à décrire le murmure de l'eau qui coulait à ses côtés.

Tout à coup il tressaillit ; le bruit du canon retentissait du côté du nord et passait emporté par le vent.

Ah ! se dit-il, j'arriverai trop tard, on attaque Anvers.

Le premier mouvement de Henri fut de se lever, de remonter à cheval et de courir, guidé par le bruit, l'on se battait ; mais pour cela il fallait quitter Diane et mourir dans le doute.

S'il ne l'avait point rencontrée sur sa route,

70 LES QUARANTE-CINQ

Henri eût suivi son chemin, sans un regard en arrière, sans un soupir pour le passé, sans un regret pour l'avenir ; mais, en la rencontrant, le doute était entré dans son esprit, et avec le doute l'irrésolution. Il resta.

Pendant deux heures, il resta couché, prêtant l'oreiUe aux détonations successives qui arrivaient jusqu'à lui, se demandant quelles pouvaient être ces détonations irrégulières et plus fortes qui de temps en temps étaient venues couper les autres.

Il était loin de se douter que ces détonations étaient causées par les vaisseaux de son frère qui sautaient.

Enfin, vers deux heures, tout se calma ; vers deux heures et demie, tout se tut.

Le bruit du canon n'était point parvenu, à ce qu'il paraissait, dans l'intérieur de la maison, s'il y était parvenu, les habitants provisoires y étaient demeurés insensibles.

A cette heure, se disait Henri, Anvers est pris et mon frère est vainqueur ; mais, après Anvers \iendra Gand ; après Gand, Bruges, et l'occasion ne me manquera pas pour mourir glorieusement. Mais, avant de mourir, je veux savoir ce que va chercher cette femme au camp des Français.

Et comme, à la suite de toutes ces commotions qui avaient ébranlé l'air, la nature était rentrée dans son repos. Joyeuse, enveloppé dans son man- teau, rentra dans son immobilité.

LES QUARANTE-CINQ 71

Il était tombé dans cette espèce d'assoupisse- ment auquel, vers la fin de la nuit, la volonté de l'homme ne peut résister, lorsque son cheval, qui paissait à quelques pas de lui, dressa l'oreille et hennit tristement.

Henri ouvrit les yeux.

L'animal, debout sur ses quatre pieds, la tête tournée dans une autre direction que celle du corps, aspirait la brise, qui, ayant tourné à l'approche du jour, venait du sud-est.

Qu'y a-t-il, mon bon cheval ? dit le jeune homme en se levant et en flattant le cou de l'ani- mal avec sa main ; tu as vu passer quelque loutre qui t'effraye, ou tu regrettes l'abri d'une bonne étable ?

L'animal, comme s'il eût entendu l'interpella- tion, et comme s'il eût voulu y répondre, se porta d'un mouvement franc et vif dans la direction de Lierre, et, l'œil fixé et les naseaux ouverts, il écouta.

Ah ! ah ! murmura Henri, c'est plus sérieux à ce qu'il paraît ; quelques troupes de loups suivant les armées pour dévorer les cadavres.

Le cheval hennit, baissa la tête, puis, par un mouvement rapide comme l'éclair, il se mit à fuir du côté de l'ouest.

Mais, en fuyant, il passa à la portée de la main de son maître, qui le saisit par la bride comme il passait, et l'arrêta.

72 LES QUARANTE-CINQ

Henri, sans rassembler les rênes, l'empoigna par la crinière et sauta en selle. Une fois là, comme il était bon cavalier, il se fit maître de l'animal et le contint.

Mais, au bout d'un instant, ce que le cheval avait entendu, Henri commença de l'entendre lui-même, et cette terreur qu'avait ressentie la brute grossière, l'homme fut étonné de la ressentir à son tour.

Un long murmure, pareil à celui du vent strident et grave à la fois, s'élevait des différents points d'un demi-cercle qui semblait s'étendre du sud au nord ; des bouffées d'une brise fraîche et comme chargée de particules d'eau éclaircissaient par intervalles ce murmure, qui alors devenait semblable au fracas des marées montantes sur les grèves caillouteuses.

Qu'est-ce que cela ? demanda Henri ; serait- ce le vent ? non, puisque c'est le vent qui m'apporte ce bruit, et que les deux sons m 'apparaissent dis- tincts. Une armée en marche, peut-être ? mais non (il pencha son oreille vers la terre), j'entendrais la cadence des pas, le froissement des armures, l'éclat des voix. Est-ce le crépitement d'un in- cendie ? non encore, car on n'aperçoit aucune lueur à l'horizon, et le ciel semble même se rem- brunir.

Le bruit redoubla et de\dnt distinct : c'était le roulement incessant, ample, grondant, que pro- duiraient des milliers de canons traînés au loin sur un pavé sonore.

LES QUARANTE-CINQ 73

Henri crut un instant avoir trouvé la raison de ce bruit en l'attribuant à la cause que nous avons dite, mais aussitôt :

Impossible, dit-il, il n'y a point de chaussée pavée de ce côté, il n'y a pas mille canons dans l'armée.

Le bruit approchait toujours. Henri mit son cheval au galop et gagna une éminence.

Que vois-je ! s'écria-t-il en atteignant le sommet.

Ce que voyait le jeune homme, son cheval l'avait vu avant lui, car il n'avait pu le faire avancer dans cette direction qu'en lui déchirant le flanc avec ses éperons, et lorsqu'il fut arrivé au sommet de la coUine, il se cabra à renverser son cavaher sous lui. Ce qu'ils voyaient, cheval et cavaher, c'était, à l'horizon, une bande blafarde, immense, infinie, pareille à un niveau, s'avançant sur la plaine, formant un cercle immense et marchant vers la mer.

Et cette bande s'élargissait pas à pas aux yeux de Henri, comme une, bande d'étoffe qu'on dé- roule.

Le jeune homme regardait encore indécis cet étrange phénomène, lorsqu'en ramenant sa vue sur la place qu'il venait de quitter, il s'aperçut que la prairie s'imprégnait d'eau, que la petite rivière débordait, et commençait de noyer sous

74 LES QUARANTE-CINQ

sa nappe soulevée sans cause visible, les roseaux, qui, un quart d'heure auparavant, se hérissaient sur ses deux rives.

L'eau gagnait tout doucement du côté de la maison.

Malheureux insensé que je suis ! s'écria Henri, je n'avais pas deviné : c'est l'eau ! c'est l'eau ! les Flamands ont rompu leurs digues.

Henri s'élança aussitôt du côté de la maison, et heurta furieusement à la porte.

Ouvrez ! ouvrez ! cria-t-il. Nul ne répondit.

Ouvrez, Remy, cria le jeune homme, furieux à force de terreur; ouvrez, c'est moi, Henri du Bouchage, ouvrez !

Oh ! vous n'avez pas besoin de vous nommer, monsieur le comte, répondit Remy de l'intérieur de la maison, et il y a longtemps que je vous ai reconnu ; mais je vous préviens d'une chose, c'est que si vous enfoncez cette porte, vous me trou- verez derrière elle, un pistolet à chaque main.

Mais tu ne comprends donc pas, malheureux ! cria Henri avec un accent désespéré ; l'eau, l'eau, c'est l'eau !...

Pas de fable, pas de prétextes, pas de ruses déshonorantes, monsieur le comte, je vous dis que vous n'entrerez ici qu'en passant sur mon corps.

Alors, j'y passerai! s'écria Henri, mais j'en- trerai. Au nom du ciel, au nom de Dieu, au nom

LES QUARANTE-CINQ 75

de ton salut et de celui de ta maîtresse, veux-tu ouvrir?

Non !

Le jeune homme regarda autour de lui, et aperçut une de ces pierres homériques comme en faisait rouler sur ses ennemis Ajax Télamon ; il souleva cette pierre entre ses bras, l'éleva sur sa tête, et s'avançant vers la maison, il la lança dans la porte.

La porte vola en éclats.

En même temps une balle siffla aux oreilles de Henri, mais sans le toucher.

Henri sauta sur Remy.

Remy tira son second pistolet, mais Tamorce seule prit feu.

Mais tu vois bien que je n'ai pas d'armes, insensé ! s'écria Henri ; ne te défends donc plus contre un homme qui n'attaque pas, regarde seule- ment, regarde.

Et il le traîna près de la fenêtre, qu'il enfonça d'un coup de poing.

Eh bien ! dit-il, vois-tu, maintenant, vois-tu ? Et il lui montrait du doigt la nappe immense

qui blanchissait à l'horizon, et qui grondait en marchant, comme le front d'une armée gigantesque.

L'eau ! murmura Remy.

Oui, l'eau ! l'eau ! s'écria Henri ; elle envahit ; vois à nos pieds : la rivière déborde, elle monte ; dans cinq minutes on ne pourra plus sortir d'ici.

76 LES QUARANTE-CINQ

Madame ! cria Remy, madame !

Pas de cris, pas d'efïroi, Remy. Prépare les chevaux ; et vite, vite.

Il l'aime, pensa Remy, il la sauvera.

Remy courut à l'écurie, Henri s'élança vers l'es- calier.

Au cri de Remy, Diane avait ouvert sa porte.

Le jeune homme l'enleva dans ses bras, comme il eût fait d'un enfant.

Mais elle, croyant à la trahison ou à la violence, se débattait de toute sa force et se cramponnait aux cloisons.

Dis-lui donc, cria Henri, dis-lui donc que je la sauve !

Remy entendit l'appel du jeune homme, au moment il revenait avec les deux chevaux.

Oui ! oui ! cria-t-il, oui, madame, il vous sauve, ou plutôt il vous sauvera ; venez ! venez !

VI

Henri, sans perdre de temps à rassurer Diane, l'emporta hors de la maison, et voulut la placer avec lui sur son cheval.

Mais elle, avec un mouvement d'invincible ré- pugnance, glissa hors de cet anneau vivant, et fut reçue par Remy, qui l'assit sur le cheval préparé pour elle.

Oh ! que faites-vous, madame, dit Henri, et comment comprenez-vous mon cœur ? Il ne s'agit pas pour moi, croyez-le bien, du plaisir de vous serrer dans mes bras, de vous presser sur ma poitrine d'homme, quoique, pour cette faveur, je fusse prêt à sacrifier ma vie ; il s'agit de fuir plus rapide que l'oiseau. Eh ! tenez, tenez, les voyez- vous, les oiseaux qui fuient.

En effet, dans le crépuscule à peine naissant encore, on voyait des nuées de courlis et de pigeons traverser l'espace d'un vol rapide et effaré, et, dans la nuit, domaine ordinaire de la chauve- souris silencieuse, ces vols bruyants, favorisés

y^ LES QUARANTE-CINQ

par la sombre rafale, avaient quelque chose de sinistre à l'oreille, d'éblouissant aux yeux.

Diane ne répondait rien ; mais, comme elle était en selle, elle poussa son cheval en avant sans détourner la tête.

Mais son cheval et celui de Remy, forcés de marcher depuis deux jours, étaient bien fatigués.

A chaque instant Henri se retournait, et voyant qu'ils ne pouvaient le sui\Te :

Voyez, madame, disait-il, comme mon cheval devance les vôtres, et pourtant je le retiens des deux mains ; par grâce, madame, tandis qu'il en est temps encore, je ne vous demande plus de vous emporter dans mes bras, mais prenez mon cheval et laissez-moi le vôtre.

Merci, monsieur, répondait la voyageuse de sa voix toujours calme, et sans que la moindre altération se trahît dans son accent.

Mais, madame, s'écriait Henri en jetant der- rière lui des regards désespérés, l'eau nous gagne ! entendez-vous ! entendez-vous !

En effet, un craquement horrible se faisait en- tendre en ce moment même ; c'était la digue d'un village que venait d'envahir l'inondation : madriers, supports, terrasses avaient cédé, un double rang de pilotis s'était brisé avec le fracas du tonnerre, et l'eau, grondant sur toutes ces ruines, commen- çait d'envahir un bois de chênes dont on voyait frissonner les cimes, et dont on en entendait

LES QUARANTE-CINQ 79

craquer les branches comme si tout un vol de démons passait sous sa feuillée.

Les arbres déracinés s'entre-choquant aux pieux, les bois des maisons écroulées flottant à la surface de l'eau ; les hennissements et les cris lointains des hommes et des chevaux, entraînés par l'inonda- tion, formaient un concert de sons si étranges et si lugubres, que le frisson qui agitait Henri passa jusqu'à l'impassible, l'indomptable cœur de Diane.

Elle aiguillonna son cheval, et son cheval, comme s'il eût senti lui-même l'imminence du danger, redoubla d'efforts pour s'y soustraire.

Mais l'eau gagnait, gagnait toujours, et, avant dix minutes, il était évident qu'elle aurait rejoint les voyageurs.

A chaque instant Henri s'arrêtait pour attendre ses compagnons, et alors il leur criait :

Plus vite, madame ! par grâce, plus vite ! l'eau s'avance, l'eau accourt ! la voici !

Elle arrivait, en effet, écumeuse, tourbillon- nante, irritée ; elle emporta comme une plume la maison dans laquelle Remy avait abrité sa maî- tresse ; eUe souleva comme une paille la barque attachée aux rives du ruisseau, et, majestueuse, immense, roulant ses anneaux comme ceux d'un serpent, elle arriva, pareille à un mur, derrière les chevaux de Remy et de Diane.

Henri jeta un cri d'épouvante et revint sur l'eau, comme s'il eût voulu la combattre.

8o LES QUARANTE-CINQ

Mais vous voyez bien que vous êtes perdue ! hurla-t-il, désespéré. Allons, madame, il est encore temps peut-être, descendez, venez avec moi, venez !

Non, monsieur, dit-elle.

Mais dans une minute il sera trop tard ; re- gardez, regardez donc !

Diane détourna la tête ; l'eau était à cinquante pas à peine.

Que mon sort s'accomplisse ! dit-elle ; vous, monsieur, fuyez ! fuyez !

Le cheval de Remy, épuisé, buta des deux jambes de devant et ne put se relever, malgré les efforts de son cavalier.

Sauvez-la ! sauvez-la ! fût-ce malgré elle, s'écria Remy.

Et en même temps, comme il se dégageait des étriers, l'eau s'écroula comme un gigantesque mo- nument sur la tête du fidèle serviteur.

Sa maîtresse, à cette vue, poussa un cri terrible et s'élança en bas de sa monture, résolue à mourir avec Remy.

Mais Henri voyant son intention s'était élancé en même temps qu'elle ; il la saisit en enveloppant sa taille avec son bras droit ; et, remontant sur son cheval, il partit comme un trait.

Remy, Remy ! criait Diane, les bras étendus de son côté ; Remy !

Un cri lui répondit. Remy était revenu à la surface de l'eau, et, avec cet espoir indomptable.

LES QUARANTE-CINQ 8i

bien qu'insensé, qui accompagne le mourant jus- qu'au bout de son agonie, il nageait, soutenu par une poutre.

A côté de lui passa son cheval, battant l'eau désespérément avec ses pieds de devant, tandis que le flot gagnait le cheval de sa maîtresse, et que, devant le flot, à vingt pas tout au plus, Henri et sa compagne ne couraient pas, mais volaient sur le troisième cheval, fou de terreur.

Remy ne regrettait plus la vie, puisqu'il espé- rait, en mourant, que celle qu'il aimait uniquement serait sauvée.

Adieu, madame, adieu ! cria-t-il ; je pars le premier, et je vais dire à celui qui nous attend que vous vivez pour...

Remy n'acheva point ; une montagne d'eau passa sur sa tête et alla s'écrouler jusque sous les pieds du cheval de Henri.

Remy, Remy ! cria Diane ; Remy ! je veux mourir avec toi ! Monsieur, je veux l'attendre ; monsieur, je veux mettre pied à terre ; au nom du Dieu vivant, je le veux !

Elle prononça ces paroles avec tant d'énergie et de sauvage autorité, que le jeune homme desserra ses bras et la laissa glisser à terre, en disant :

Bien, madame, nous mourrons ici tous trois ; merci à vous qui me faites cette joie que je n'eusse jamais espérée.

82 LES QUARANTE-CINQ

Et comme il disait ces mots en retenant son cheval, l'eau bondissante l'atteignit, comme elle avait atteint Remy ; mais, par un dernier effort d'amour, il retint par le bras la jeune femme qui avait mis pied à terre.

Le flot les envahit, la lame furieuse les roula durant quelques secondes pêle-mêle avec d'autres débris.

C'était un spectacle sublime que le sang-froid de cet homme, si jeune et si dévoué, dont le buste tout entier dominait le flot, tandis qu'il soutenait sa compagne de la main, et que ses genoux, guidant les derniers efforts du cheval expirant, cherchaient à utiliser jusqu'aux suprêmes efforts de son agonie.

Il y eut un moment de lutte terrible, pendant lequel Diane, soutenue par la main droite de Henri, continuait de dépasser de la tête le niveau de l'eau, tandis que, de la main gauche, Henri écartait les bois flottants et les cadavres dont le choc eût submergé ou écrasé son cheval.

Un de ces corps flottants, en passant près d'eux, cria ou plutôt soupira :

Adieu ! madame, adieu !

Par le ciel ! s'écria le jeune homme, c'est Remy ! Eh bien ! toi aussi, je te sauverai.

Et, sans calculer le danger de ce surcroît de pesanteur, il saisit la manche de Remy, l'attira sur sa cuisse gauche et le fit retirer librement.

LES QUARANTE-CINQ 83

Mais en même temps le cheval, épuisé du triple poids, s'enfonçait jusqu'au cou, puis jusqu'aux yeux; enfin, les jarrets brisés, pliant sous lui, il disparut tout à fait.

Il faut mourir ! murmura Henri. Mon Dieu ! prends ma vie, elle fut pure. Vous, madame, ajouta-t-il, recevez mon âme, elle était à vous !

En ce moment, Henri sentit que Remy lui échappait ; il ne fit aucune résistance pour le retenir ; toute résistance était inutile.

Son seul soin fut de soutenir Diane au-dessus de l'eau pour qu'elle, au moins, mourût la dernière, et qu'il se pût dire à lui-même, à son dernier moment, qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour la disputer à la mort.

Tout à coup, et comme il ne songeait plus qu'à mourir lui-même, un cri de joie retentit à ses côtés.

Il se retourna et vit Remy qui venait d'atteindre une barque.

Cette barque était celle de la petite maison que nous avons vu soulever par l'eau ; l'eau l'avait entraînée, et Remy, qui avait repris ses forces, grâce au secours que lui avait porté Henri, Remy, la voyant passer à sa portée, s'était détaché du groupe, haletant, et en deux brassées l'avait atteinte.

Ses deux rames étaient attachées à son bordage, une gaffe roulait au fond.

Il tendit la gaffe à Henri, qui la saisit, entraînant

84 LES QUARANTE-CINQ

avec lui Diane, qu'il souleva par-dessus ses épaules et que Remy reprit de ses mains.

Puis, lui-même, saisissant le rebord de la barque, il monta près d'eux.

Les premiers rayons du jour naissaient, mon- trant les plaines inondées, et la barque se balan- çant comme un atome sur cet océan tout couvert de débris.

A deux cents pas à peu près, vers la gauche, s'élevait une petite colline qui, entièrement en- tourée d'eau, semblait une île au milieu de la mer.

Henri saisit les avirons et rama du côté de la colline, vers laquelle d'ailleurs le courant les portait.

Remy prit la gaffe, et, debout à l'avant, s'occupa d'écarter les poutres et les madriers contre lesquels la barque pouvait se heurter.

Grâce à la force de Henri, grâce à l'adresse de Rem}', on aborda ou plutôt on fut jeté contre la coUine.

Remy sauta à terre et saisit la chaîne de la barque, qu'il tira vers lui.

Henri s'avança pour prendre Diane entre ses bras, mais elle étendit la main, et, se levant seule, elle sauta à terre.

Henri poussa un soupir ; un instant il eut l'idée de se rejeter dans l'abîme et de mourir à ses yeux ; mais un irrésistible sentiment l'enchaînait à la vie tant qu'il voyait cette femme, dont il avait

LES QUARANTE-CINQ 85

si longtemps désiré la présence sans l'obtenir jamais.

Il tira la barque à terre et alla s'asseoir à dix pas de Diane et de Remy, livide, dégouttant d'une eau qui s'échappait de ses habits, plus douloureuse que le sang.

Ils étaient sauvés du danger le plus pressant, c'est-à-dire de l'eau ; l'inondation, si forte qu'elle fût, ne monterait jamais à la hauteur de la colline.

Au-dessous d'eux, dès lors, ils pouvaient con- templer cette grande colère des flots, qui n'a de colère au-dessus d'elle que celle de Dieu. Henri regardait passer cette eau rapide, grondante, qui charriait des amas de cadavres français, près d'eux, leurs chevaux et leurs armes.

Remy ressentait une vive douleur à l'épaule, un madrier flottant l'avait atteint au moment son cheval s'était dérobé sous lui.

Quant à sa compagne, à part le froid qu'elle éprouvait, elle n'avait aucune blessure ; Henri l'avait garantie de tout ce dont il était en son pouvoir de la garantir.

Henri fut bien surpris de voir que ces deux êtres si miraculeusement échappés à la mort ne remer- ciaient que lui, et n'avaient pas eu pour Dieu, premier auteur de leur salut, une seule action de grâces.

La jeune femme fut debout la première ; elle remarqua qu'au fond de l'horizon, du côté de l'oc-

86 LES QUARANTE-CINQ

cident, on apercevait quelque chose comme des feux à travers la brame.

Il va sans dire que ces feux brûlaient sur un point élevé que l'inondation n'avait pu atteindre.

Autant qu'on pouvait en juger au milieu de ce froid crépuscule qui succédait à la nuit, ces feux étaient distants d'une lieue environ.

Remy s'avança sur le point de la colline qui se prolongeait du côté de ces feux, et il rexnnt dire qu'il croyait qu'à mille pas à peu près de l'endroit l'on avait pris terre, commençait une espèce de jetée qui s'avançait en droite ligne vers les feux.

Ce qui faisait croire à Remy à une jetée, ou tout au moins à un chemin, c'était une double ligne d'arbres, directe et réguUère.

Henri fit à son tour ses observations, qui se trouvèrent concorder avec celles de Remj' ; mais cependant il fallait, dans cette circonstance, donner beaucoup au hasard.

L'eau, entraînée sur la déclivité de la plaine, les avait re jetés à gauche de leur route en leur faisant décrire un angle considérable : cette dérivation, ajoutée à la course insensée des chevaux, leur ôtait tout moyen de s'orienter.

Il est vrai que le jour venait, mais nuageux et tout chargé de brouillard ; dans un temps clair, et sous un ciel pur, on eût aperçu le clocher de MaUnes, dont on ne devait être éloigné que de deux lieues à peu près.

LES QUARANTE-CINQ 87

Eh bien ! monsieur le comte, demanda Remy, que pensez- vous de ces feux ?

Ces feux, qui semblent vous annoncer, à vous, un abri hospitalier, me semblent menaçants, à moi, et je m'en défie.

Et pourquoi cela ?

Remy, dit Henri en baissant la voix, voyez tous ces cadavres : tous sont français, pas un flamand ; ils nous annoncent un grand désastre : les digues ont été rompues pour achever de détruire l'armée française, si elle a été vaincue ; pour dé- truire l'effet de sa victoire, si elle a triomphé. Pourquoi ces feux ne seraient-ils pas aussi bien allu- més par des ennemis que par des amis, ou pourquoi ne seraient-ils pas tout simplement une ruse ayant pour but d'attirer les fugitifs ?

Cependant, dit Remy, nous ne pouvons de- meurer ici ; le froid et la faim tueraient ma maî- tresse.

Vous avez raison, Remy, dit le comte; de- meurez ici avec madame : moi, je vais gagner la jetée, et je viendrai vous rapporter des nouvelles.

Non, monsieur, dit Diane, vous ne vous ex- poserez pas seul : nous nous sommes sauvés tous ensemble, nous mourrons tous ensemble. Remy, votre bras, je suis prête.

Chacune des paroles de cette étrange créature avait un accent irrésistible d'autorité, auquel per- sonne n'avait l'idée de résister un seul instant.

88 LES QUARANTE-CINQ

Henri s'inclina et marcha le premier.

L'inondation était plus calme ; la jetée, qui venait aboutir à la colline, formait une espèce d'anse oii l'eau s'endormait. Tous trois montèrent dans le petit bateau, et le bateau fut lancé de nouveau au milieu des débris et des cadavres flottants. Un quart d'heure après ils abordaient à la jetée.

Ils assurèrent la chaîne du bateau au pied d'un arbre, prirent terre de nouveau, suivirent la jetée pendant une heure à peu près, et arrivèrent à un groupe de cabanes flamandes au milieu duquel sur une place plantée de tilleuls, étaient réunis, autour d'un grand feu, deux ou trois cents soldats au- dessus desquels flottaient les phs d'une bannière française.

Tout à coup la sentinelle, placée à cent pas à peu près du bivouac, aviva la mèche de son mous- quet en criant :

Qui vive ?

France, répondit du Bouchage. Puis se retournant vers Diane :

Maintenant, madame, dit-il, vous êtes sauvée ; je reconnais le guidon des gendarmes d'Aunis, corps de noblesse dans lequel j'ai des amis.

Au cri de la sentinelle et à la réponse du comte, quelques gendarmes accoururent en effet au-devant des nouveaux venus, deux fois bien accueillis au milieu de ce désastre terrible, d'abord parce qu'ils

LES QUARANTE-CINQ 89

survivaient au désastre, ensuite parce qu'ils étaient des compatriotes.

Henri se fit reconnaître tant personnellement qu'en nommant son frère. Il fut ardemment ques- tionné et raconta de quelle façon miraculeuse lui et ses compagnons avaient échappé à la mort, mais sans rien dire autre chose.

Remy et sa maîtresse s'assirent silencieusement dans un coin ; Henri les alla chercher pour les inviter à s'approcher du feu.

Tous deux étaient encore ruisselants d'eau.

Madame, dit-il, vous serez respectée ici comme dans votre maison : je me suis permis de dire que vous étiez une de mes parentes, par- donnez-moi.

Et sans attendre les remerciements de ceux auxquels il avait sauvé la vie, Henri s'éloigna pour rejoindre les officiers qui l'attendaient.

Remy et Diane échangèrent un regard qui, s'il eût été vu du comte, eût été le remerciement si bien mérité de son courage et de sa délicatesse.

Les gendarmes d'Aunis auxquels nos fugitifs ve- naient de demander l'hospitahté, s'étaient retirés en bon ordre après la déroute et le sauve qui peut des chefs.

Partout il y a homogénéité de position, iden- tité de sentiment et habitude de vivre ensemble, il n'est point rare de voir la spontanéité dans l'exé- cution après l'unité dans la pensée.

90 LES QUARANTE-CINQ

C'est ce qui était arrivé cette nuit même aux gendarmes d'Aunis.

Voyant leurs chefs les abandonner et les autres régiments chercher différents partis pour leur salut, ils s'entre-regardèrent, serrèrent leurs rangs au lieu de les rompre, mirent leurs chevaux au galop, et sous la conduite d'un de leurs enseignes, qu'ils aimaient fort à cause de sa bravoure, et qu'ils res- pectaient à un degré égal à cause de sa naissance, ils prirent la route de Bruxelles.

Comme tous les acteurs de cette terrible scène^ ils virent tous les progrès de l'inondation, et furent poursuivis par les eaux furieuses ; mais le bonheur voulut qu'Us rencontrassent sur leur chemin le bourg dont nous avons parlé, position forte à la fois contre les hommes et contre les éléments.

Les habitants, sachant qu'ils étaient en sûreté, n'avaient pas quitté leiurs maisons, à part les femmes, les vieillards et les enfants, qu'ils avaient envoyés à la ville ; aussi les gendarmes d'Aunis, en arrivant, trouvèrent-ils de la résistance ; mais la mort hurlait derrière eux : ils attaquèrent en hommes désespérés, triomphèrent de tous les obstacles, perdirent dix hommes à l'attaque de la chaussée, mais se logèrent et firent décamper les Flamands.

Une heure après, le bourg était entièrement cerné par les eaux, excepté du côté de cette chaussée par laquelle nous avons vu aborder Henri et ses

LES QUARANTE-CINQ 91

compagnons. Tel fut le récit que firent à du Bou- chage les gendarmes d'Aunis.

Et le reste de l'armée ? demanda Henri.

Regardez, répondit l'enseigne, à chaque ins- tant passent des cadavres qui répondent à votre question.

Mais... mais mon frère ? hasarda du Bouchage d'une voix étranglée.

Hélas I monsieur le comte, nous ne pouvons vous en donner des nouvelles certaines ; il s'est battu comme un lion ; trois fois nous l'avons tiré du feu. Il est certain qu'il avait survécu à la bataille, mais à l'inondation nous ne pouvons le dire.

Henri baissa la tête, et s'abîma dans d'amères réflexions*; puis tout à coup :

Et le duc ? demanda-t-il.

L'enseigne se pencha vers Henri, et à voix basse :

Comte, dit-il, le duc s'était sauvé des pre- miers. Il était monté sur un cheval blanc sans aucune tache qu'une étoile noire au front. Eh bien ! tout à l'heure, nous avons vu passer le cheval au miheu d'un amas de débris ; la jambe d'un cavalier était prise dans l'étrier et surnageait à la hauteur de la selle.

Grand Dieu ! s'écria Henri.

Grand Dieu ! murmura Remy, qui, à ces mots du comte : « Et le duc ? » s'étant levé, venait

92 LES QUARANTE-CINQ

d'entendre ce récit, et dont les yeux se reportèrent vivement sur sa pâle compagne.

Après ? demanda le comte.

Oui, après ? balbutia Remy.

Eh bien ! dans le remous que formait l'eau à l'angle de cette digue, un de mes hommes s'aventura pour saisir les rênes flottantes du cheval ; il l'attei- gnit, souleva l'animal expiré. Nous vîmes alors apparaître la botte blanche et l'éperon d'or que portait le duc. Mais, au même instant, l'eau s'enfla comme si elle se fût indignée de se voir arracher sa proie. Mon gendarme lâcha prise pour n'être point entraîné, et tout disparut. Nous n'aurons pas même la consolation de donner une sépulture chrétienne à notre prince.

Mort ! mort ! lui aussi, l'héritier de la cou- ronne, quel désastre !

Remy se retourna vers sa compagne, et avec une expression facile à rendre :

Il est mort, madame ! dit -il ; vous voyez.

Soit loué le Seigneur qui m'épargne un crime ! répondit-elle, en levant en signe de reconnaissance les mains et les yeux au ciel.

Oui, mais il nous enlève la vengeance, répondit Remy.

Dieu a toujours le droit de se souvenir. La vengeance n'appartient à l'homme que lorsque Dieu oublie.

Le comte voyait avec une espèce d'effroi cette

LES QUARANTE-CINQ 93

exaltation des deux étranges personnages qu'il avait sauvés de la mort ; il les observait de loin de l'œil et cherchait inutilement, pour se faire une idée de leurs désirs ou de leurs craintes, à commenter leurs gestes et l'expression de leurs physionomies. La voix de l'enseigne le tira de sa contemplation.

Mais vous-même, comte, demanda celui-ci, qu'allez-vous faire ?

Le comte tressaillit.

Moi ? dit-il.

Oui, vous.

J'attendrai ici que le corps de mon frère passe devant moi, répliqua le jeune homme avec l'accent d'un sombre désespoir ; alors, moi aussi je tâcherai de l'attirer à terre pour lui donner une sépulture chrétienne, et, croyez-moi, une fois que je le tiendrai, je ne l'abandonnerai pas.

Ces mots sinistres furent entendus de Remy, et il adressa au jeune homme un regard plein d'af- fectueux reproches.

Quant à Diane, depuis que l'enseigne avait annoncé cette mort du duc d'Anjou, elle n'enten- dait plus rien, elle priait.

VII

TRANSFIGURATION

Après qu'elle eut fait sa prière, la compagne de Remy se souleva si belle et si radieuse, que le comte laissa échapper un cri de surprise et d'ad- miration.

Elle paraissait sortir d'un long sommeil dont les rêves auraient fatigué son cerveau et altéré la sérénité de ses traits, sommeil de plomb qui imprime au front humide du dormeur, les tortures chimériques de son rêve.

Ou plutôt c'était la fille de Jaïre, réveillée au mi- Ueu de la mort sur son tombeau, et se relevant de sa couche funèbre, déjà épurée et prête pour le ciel.

La jeune femme, sortie de cette léthargie, pro- mena autour d'elle un regard si doux, si suave, et chargé d'une si angéUque bonté, que Henri, crédule comme tous les amants, se figura la voir s'attendrir à ses peines et céder enfin à un sentiment, sinon de bienveillance, du moins de reconnaissance et de pitié.

Tandis que les gendarmes, après leur frugal

LES QUARANTE-CINQ 95

repas, dormaient çà et dans les décombres ; tandis que Remy lui-même cédait au sommeil et laissait sa tête s'appuyer sur la traverse d'une barrière à laquelle son banc était appuyé, Henri vint se placer près de la jeune femme, et d'une voix si basse et si douce qu'elle semblait un mur- mure de la brise :

Madame, dit-il, vous vivez !... Oh ! laissez- moi vous dire toute la joie qui déborde de mon cœur, lorsque je vous regarde ici en sûreté, après vous avoir vue là-bas sur le seuil du tombeau.

C'est vrai, monsieur, répondit Diane, je vis par vous, et, ajouta-t-elle avec un triste sourire, je voudrais pouvoir vous dire que je suis recon- naissante.

Enfin, madame, reprit Henri avec un effort sublime d'amour et d'abnégation, quand je n'au- rais réussi qu'à vous sauver pour vous rendre à ceux que vous aimez !

Que dites- vous ? demanda Diane.

A ceux que vous alliez rejoindre à travers tant de périls, ajouta Henri.

Monsieur, ceux que j'aimais sont morts, ceux que j'allais rejoindre le sont aussi.

Oh ! madame, murmura le jeune homme en se laissant glisser sur ses deux genoux, jetez les yeux sur moi, sur moi qui ai tant souffert, sur moi qui vous ai tant aimée. Oh ! ne vous détournez pas ; vous êtes jeune, vous êtes belle comme un

96 LES QUARANTE-CINQ

ange des deux. Lisez bien dans mon cœur que je vous ouvre, et vous verrez que ce cœur ne contient pas un atome de l'amour comme le comprennent les autres hommes. Vous ne me croyez pas ! Examinez les heures passées, pesez-les une à une : laquelle m'a donné la joie ? laquelle l'espoir ? et cependant j'ai persisté. Vous m'avez fait pleurer, j'ai bu mes larmes ; vous m'avez fait souffrir, j'ai dévoré mes douleurs ; vous m'avez poussé à la mort, j'y marchais sans me plaindre. Même en ce moment, vous détournez la tête, chacune de mes paroles, toute brûlante qu'elle soit, semble une goutte d'eau glacée tombant sur votre cœur, mon âme est pleine de vous, et je ne vis que parce que vous vivez. Tout à l'heure n'allais-je pas mourir près de vous ? Qu'ai-je demandé ? rien. Votre main, l'ai-je touchée ? Jamais, autrement que pour vous tirer d'un péril mortel. Je vous tenais entre mes bras pour vous arracher aux flots, avez-vous senti l'étreinte de ma poitrine ? non. Je ne suis plus qu'une âme, et tout en moi a été purifié au feu dévorant de mon amour.

Oh ! monsieur, par pitié ne me parlez point ainsi.

Par pitié aussi, ne me condamnez point. On m'a dit que vous n'aimiez personne ; oh ! répétez- moi cette assurance : c'est une singulière faveur, n'est-ce pas, pour un homme qui aime que de s'entendre dire qu'il n'est pas aimé ? mais je préfère

LES QUARANTE-CINQ 97

cela, puisque vous me dites en même temps que vous êtes insensible pour tous. Oh ! madame, madame, vous qui êtes la seule adoration de ma vie, répondez-moi.

Malgré les instances de Henri, un soupir fut toute la réponse de la jeune femme.

Vous ne me dites rien, reprit le comte. Remy, du moins, a eu plus de pitié de moi que vous ; il a essayé de me consoler, lui ! Oh ! je le vois, vous ne me répondez pas, parce que vous ne voulez pas me dire que vous alliez en Flandre joindre quelqu'un plus heureux que moi, que moi qui suis jeune cependant, que moi qui porte en ma vie une partie des aspérances de mon frère, que moi qui meurs à vos pieds sans que vous me disiez : « J'ai aimé, mais je n'aime plus » ; ou bien : « J'aime, mais je cesserai d'aimer ! »

Monsieur le comte, répliqua la jeune femme avec une majestueuse solennité, ne me dites point de ces choses qu'on dit à une femme ; je suis une créature d'un autre monde, et ne vis point en ce- lui-ci. Si je vous avais vu moins noble, moins bon, moins généreux ; si je n'avais pour vous au fond de mon cœur le sourire tendre et doux d'une sœur pour son frère, je vous dirais : « Levez- vous, mon- sieur le comte, et n'importunez plus mes oreilles qui ont horreur de toute parole d'amour. » Mais je ne vous dirai pas cela, monsieur le comte, car je souffre de vous voir souffrir. Je dis plus : à présent

III. 4

98 LES QUARANTE-CINQ

que je vous connais, je vous prendrais la main, je l'appuierais sur mon cœur, et je vous dirais volon- tiers : « Voyez, mon cœur ne bat plus ; vivez près de moi, si vous voulez, et assistez jour par jour, si telle est votre joie, à cette exécution douloureuse d'un corps tué par les tortures de l'âme » ; mais ce sacrifice que vous accepteriez comme un bonheur, j'en suis sûre...

Oh ! oui, s'écria Henri.

Eh bien ! ce sacrifice, je dois le repousser. Dès aujourd'hui quelque chose vient d'être changé en ma vie ; je n'ai plus le droit de m'appuyer sur aucun bras de ce monde, pas même sur le bras de ce généreux ami, de cette noble créature qui re- pose là-bas et qui a pendant un instant le bonheur d'oubher ! Hélas ! pauvre Remy, continua-t-elle en donnant à sa voix la première inflexion de sensi- bilité que Henri eût remarquée en elle, pauvre Remy, ton réveil à toi aussi va être triste ; tu ne sais pas les progrès de ma, pensée, tu ne Us pas dans mes yeux, tu ne sais pas qu'au sortir de ton sommeil tu te trouveras seul sur la terre, car seule je dois monter à Dieu.

Que dites-vous ? s'écria Henri ; pensez-vous donc à mourir aussi, vous ?

Remy, réveillé par le cri douloureux du jeune comte, souleva sa tête et écouta.

Vous m'avez vue prier, n'est-ce pas ? con- tinua la jeune femme.

LES QUARANTE-CINQ 99

Henri fit un signe alfirmatif .

Cette prière, c'étaient mes adieux à la terre ; cette joie que vous avez remarquée sur mon visage, cette joie qui m'inonde en ce moment, c'est la même que vous remarqueriez en moi, si l'ange de la mort venait me dire : « Lève-toi, Diane, et suis- moi aux pieds de Dieu ! »

Diane ! Diane ! murmura Henri, je sais donc comment vous vous appelez... Diane ! nom chéri, nom adoré !...

Et l'infortuné se coucha au pied de la jeune femme, en répétant ce nom avec l'ivresse d'un indicible bonheur.

Oh ! silence, dit la jeune femme de sa voix solennelle, oubliez ce nom qui m'est échappé ; nul, parmi les vivants, n'a droit de me percer le cœur en le prononçant.

Oh ! madame, madame, s'écria Henri, main- tenant que je sais votre nom, ne me dites pas que vous allez mourir.

Je ne dis pas cela, monsieur, reprit la jeune femme de sa voix grave ; je dis que je vais quitter ce monde de larmes, de haines, de sombres pas- sions, d'intérêts vils et de désirs sans nom ; je dis que je n'ai plus rien à faire parmi les créatures que Dieu avait créées mes semblables ; je n'ai plus de larmes dans les yeux, le sang ne fait plus battre mon cœur, ma tête ne roule plus une seule pensée, depuis que la pensée qui l'emplissait tout entière

100 LES QUARANTE-CINQ

est morte ; je ne suis plus qu'une v'ictime sans prix, puisque je ne sacrifie rien, ni désirs, ni espérances, en renonçant au monde ; mais enfin, telle que je suis, je m'offre au Seigneur : il me prendra en miséricorde, je l'espère, lui qui m'a fait tant souffrir et qui n'a pas voulu que je succombasse à ma souffrance.

Remy, qui avait écouté ces paroles, se leva len- tement et vint droit à sa maîtresse.

Vous m'abandonnez ? dit-il d'une voix sombre.

Pour Dieu, répliqua Diane en levant vers le ciel sa main pâle et amaigrie comme celle de la sublime Madeleine.

C'est vrai ! répondit Remy en laissant re- tomber sa tête sur sa poitrine ; c'est vrai !

Et comme Diane abaissait sa main, il la prit de ses deux bras, l'étreignit sur sa poitrine comme il eût fait de la relique d'une sainte.

Oh ! que suis- je auprès de ces deux cœurs ? soupira le jeune homme avec le frisson de l'épou- vante.

Vous êtes, répondit Diane, la seule créature humaine sur laquelle j'ai attaché deux fois mes yeux depuis que j'ai condamné mes yeux à se fermer à jamais.

Henri s'agenomlla.

Merci, madame, dit-il, vous venez de vous révéler à moi tout entière ; merci, je vois clairement ma destinée : à partir de cette heure, plus un mot

LES QUARANTE-CINQ loi

de ma bouche, plus une aspiration de mon cœur ne trahiront en moi celui qui vous aimait. Vous êtes au Seigneur, madame, je ne suis point jaloux de Dieu.

Il venait d'achever ces paroles et se relevait pénétré de ce charme régénérateur qui accompagne toute grande et immuable résolution, quand, dans la plaine encore couverte de vapeurs qui allaient s'éclaircissant d'instants en instants, retentit un bruit de trompettes lointaines.

Les gendarmes sautèrent sur leurs armes, et furent à cheval avant le commandement.

Henri écoutait.

Messieurs, messieurs ! s'écria-t-il, ce sont les trompettes de l'amiral, je les reconnais, je les re- connais ; mon Dieu, Seigneur ! puissent-elles m'an- noncer mon frère !

Vous voyez bien que vous souhaitez encore quelque chose, lui dit Diane, et que vous aimez encore quelqu'un ; pourquoi donc choisiriez-vous le désespoir, enfant, comme ceux qui ne désirent plus rien, comme ceux qui n'aiment plus personne ?

Un cheval ! s'écria Henri, qu'on me prête un cheval.

Mais par sortirez-vous ? demanda l'ensei- gne, puisque l'eau nous environne de tous côtés ?

Mais vous voyez bien que la plaine est pra- ticable ; vous voyez bien qu'ils marchent, eux, puisque leurs trompettes sonnent.

102 LES QUARANTE-CINQ

Montez en haut de la chaussée, monsieur le comte, répondit l'enseigne, le temps s'éclaircit et peut-être pourrez- vous voir.

J'y vais, dit le jeune homme.

Henri s'avança en effet vers l'éminence désignée par l'enseigne, les trompettes sonnaient toujours par intervalles, sans se rapprocher ni s'éloigner.

Remy avait repris sa place auprès de Diane.

VIII

LES DEUX FRÈRES

Un quart d'heure après, Henri revint ; il avait vu, et chacun pouvait le voir comme lui, il avait vu sur une colline, que la nuit empêchait de dis- tinguer, un détachement considérable de troupes françaises cantonnées et retranchées.

A part un large fossé d'eau qui entourait le bourg occupé par les gendarmes d'Aunis, la plaine com- mençait à se dégager comme un étang qu'on vide, la pente naturelle du terrain entraînant les eaux vers la mer, et plusieurs points du terrain, plus élevés que les autres, commençant à reparaître, comme après un déluge.

Le limon fangeux des eaux roulantes avait cou- vert toutes les campagnes, et c'était im triste spectacle que de voir, au fur et à mesure que le vent soulevait le voile de vapeurs étendu sur la plaine, ime cinquantaine de cavaliers enfonçant dans la fange, et tentant de gagner, sans pouvoir y réussir, soit le bourg, soit la colline.

De la colline on avait entendu leurs cris de dé-

103

ro4 LES QUARANTE-CINQ

tresse, et voilà pourquoi les trompettes sonnaient incessamment.

Dès que le vent eut achevé de chasser le brouil- lard, Henri aperçut sur la colline le drapeau de la France, se déroulant superbement dans le ciel.

Les gendarmes hissaient, de leur côté, la cor- nette d'Aunis, et de part et d'autre on entendait des feux de mousqueterie tirés en signe de joie.

Vers onze heures, le soleil apparut sur cette scène de désolation, desséchant quelques parties de la plaine, et rendant praticable la crête d'une espèce de chemin de communication.

Henri, qui essayait ce sentier, fut le premier à s'apercevoir, au bruit des fers de son cheval, qu'ime route ferrée conduisait, en faisant un dé- tour circulaire, du bourg à la colline ; il en conclut que les chevaux enfonceraient par-dessus le sabot, jusqu'à mi-jambe, jusqu'au poitrail peut-être, dans la fange, mais n'iraient pas plus avant, soutenus qu'ils seraient par le fond sohde du sol.

Il demanda de tenter l'épreuve, et, comme per- sonne ne lui faisait concurrence dans ce dangereux essai, il recommanda, à l'enseigne, Remy et sa com- pagne, et s'aventura dans le périlleux chemin.

En même temps qu'il partait du bourg, on voyait un cavaher descendre de la colline, et, comme Henri le faisait, tenter, de son côté, de se mettre en chemin pour se rendre au bourg.

Tout le versant de la colline qui regardait le

LES QUARANTE-CINQ 105

bourg était garni de soldats spectateurs qui levaient leurs bras au ciel et semblaient vouloir arrêter le cavalier imprudent par leurs supplications.

Les deux députés de ces deux tronçons du grand corps français poursuivirent courageusement leur chemin, et bientôt ils s'aperçurent que leur tâche était moins difficile qu'ils ne l'eussent pu craindre, et surtout qu'on ne le craignait pour eux.

Un large filet d'eau, qui s'échappait d'un aque- duc crevé par le choc d'une poutre, sortait de des- sous la fange et lavait comme à dessein la chaussée bourbeuse, découvrant sous son flot plus limpide le fond du fossé que cherchait l'ongle actif des chevaux. Déjà les cavaliers n'étaient plus qu'à deux cents pas l'un de l'autre.

France ! cria le cavalier qui venait de la colline.

Et il leva son toquet, ombragé d'une plume blanche.

Oh ! c'est vous ! s'écria Henri avec une grande exclamation de joie, vous. Monseigneur ?

Toi, Henri ! toi, mon frère ? s'écria l'autre cavalier.

Et au risque de dévier à droite ou à gauche, les deux chevaux partirent au galop, se dirigeant l'un vers l'autre ; et bientôt, aux acclamations fréné- tiques des spectateurs de la chaussée et de la col- line, les deux cavaliers s'embrassèrent longuement et tendrement.

io6 LES QUARANTE-CINQ

Aussitôt, le bourg et la colline se dégarnirent : gendarmes et chevau-légers, gentilshommes hugue- nots et cathohques se précipitèrent dans le chemin ouvert par les deux frères.

Bientôt les deux camps s'étaient joints, les bras s'étaient ouverts, et sur le chemin tous avaient cru trouver la mort, on voyait trois mille Français crier merci au ciel et vive la France !

Messieurs, dit tout à coup la voix d'un officier huguenot, c'est vive M. l'amiral ! qu'il faut crier, car c'est à M. le duc de Joyeuse, et non à un autre que nous devons la vie cette nuit, et ce matin le bonheur d'embrasser nos compatriotes.

Une immense acclamation accueillit ces paroles. Les deux frères échangèrent quelques mots trempés de larmes.

Et le duc ? demanda Joyeuse à Henri.

Il est mort, à ce qu'il paraît, répondit celui-ci.

La nouvelle est-elle sûre ?

Les gendarmes d'Aunis ont vu son cheval noyé et l'ont reconnu à un signe. Ce cheval tirait encore à son étrier un cavalier dont la tête était enfoncée sous l'eau.

Voilà un sombre jour pour la France, dit l'amiral.

Puis se retournant vers ses gens :

Allons, messieurs, dit-il à haute voix, ne per- dons pas de temps. Une fois les eaux écoulées, nous serons attaqués très probablement ; retranchons-

LES QUARANTE-CINQ 107

nous jusqu'à ce qu'il nous soit arrivé des nouvelles et des vivres.

Mais, Monseigneur, répondit une voix, la cavalerie ne pourra marcher ; les chevaux n'ont point mangé depuis hier quatre heures, et les pauvres bêtes meurent de faim.

Il y a du grain dans notre campement, dit l'enseigne ; mais comment ferons-nous pour les hommes ?

Eh ! reprit l'amiral, s'il y a du grain, c'est tout ce que je demande : les hommes vivront comme les chevaux.

Mon frère, interrompit Henri, tâchez, je vous prie, que je puisse vous parler un moment.

Je vais aller occuper le bourg, répondit Joyeuse, choisissez-y un logement pour moi et m'y attendez.

Henri alla retrouver ses deux compagnons.

Vous voilà au milieu d'une armée, dit-il à Remy ; croyez-moi, cachez-vous dans le logement que je vais prendre ; il ne convient point que madame soit vue de qui que ce soit. Ce soir, lorsque chacun dormira, j'aviserai à vous faire plus libres.

Remy s'installa donc avec Diane dans le loge- ment que leur céda l'enseigne des gendarmes, re- devenu, par l'arrivée de Joyeuse, simple officier aux ordres de l'amiral.

Vers deux heures, le duc de Joyeuse entra, trom-

lo8 LES QUARANTE-CINQ

pettes sonnantes, dans le bourg, fit loger ses troupes, donna des consignes sévères pour que tout désordre fût é\dté.

Puis il fit faire une distribution d'orge aux hommes, d'avoine aux chevaux, et d'eau à tout le monde, distribua aux blessés quelques tonneaux de bière et de vin que l'on trouva dans les caves, et lui-même, à la vue de tous, dîna d'un morceau de pain noir et d'un verre d'eau, tout en par- courant les postes. Partout il fut accueilli comme un sauveur, par des cris d'amour et de reconnais- sance.

Allons, allons, dit-il au retour, en se retrou- vant seul avec son frère, viennent les Flamands, et je les battrai ; et même, vrai Dieu ! si cela con- tinue, je les mangerai, car j'ai grand'faim, et, ajouta-t-il tout bas à Henri en jetant dans im coin son pain, dans lequel il avait paru mordre avec tant d'enthousiasme, voilà une exécrable nourriture.

Çà, maintenant, ami, causons, et dis-moi comment tu te trouves en Flandre quand je te croyais à Paris ?

Mon frère, dit Henri à l'amiral, la vie m'était devenue insupportable à Paris, et je suis parti pour vous retrouver en Flandre.

Toujours par amour ? demanda Joyeuse.

Non, par désespoir. Maintenant, je vous le jure, Anne, je ne suis plus amoureux ; ma passion, c'est la tristesse.

LES QUARANTE-CINQ 109

Mon frère, mon frère, s'écria Joyeuse, per- mettez-moi de vous dire que vous êtes tombé sur une misérable femme.

Comment cela ?

Oui, Henri, il arrive qu'à un certain degré de méchanceté ou de vertu, les êtres créés dépas- sent la volonté du Créateur et se font bourreaux et homicides, ce que l'Église réprouve également ; ainsi, par trop de vertu, ne pas tenir compte des souffrances d'autrui, c'est de l'exaltation barbare, c'est une absence de charité chrétienne.

Oh ! mon frère, mon frère, s'écria Henri, ne calomniez point la vertu !

Oh ! je ne calomnie pas la vertu, Henri ; j'accuse le vice, et voilà tout. Je le répète donc, cette femme est une misérable femme, et sa pos- session, si désirable qu'elle soit, ne vaudra jamais les tourments qu'elle te fait souffrir. Eh ! mon Dieu, c'est dans un pareil cas qu'on doit user de ses forces et de sa puissance, car on se défend légitimement, bien loin d'attaquer. Par le diable ! Henri, je sais bien qu'à votre place, moi, je serais allé prendre d'assaut la maison de cette femme ; je l'aurais prise elle-même comme j'aurais pris sa maison, et ensuite, lorsque, selon l'habitude de toute créature domptée, qui devient aussi humble devant son vainqueur qu'elle était féroce avant la lutte, lorsqu'elle serait venue jeter ses bras autour de votre cou en vous disant : « Henri, je

no LES QUARANTE-CINQ

t'adore ! » alors je l'eusse repoussée en répondant : « Vous faites bien, madame, c'est à votre tour, et j'ai assez souffert pour que vous souffriez aussi. » Henri saisit la main de son frère :

Vous ne pensez pas un mot de ce que vous avancez là, Joyeuse, lui dit-il.

Si, par ma foi.

Vous si bon, si généreux !

Générosité avec les gens sans cœur, c'est duperie, frère.

Oh ! Joyeuse, Joyeuse, vous ne connaissez point cette femme.

Mille démons ! je ne veux pas la connaître.

Pourquoi cela ?

Parce qu'elle me ferait commettre ce que d'autres nommeraient un crime, et que je nomme- rais, moi, un acte de justice.

Oh ! mon bon frère, dit le jeune homme avec un angélique sourire, que vous êtes heureux de ne pas aimer ! Mais, s'il vous plaît, Monseigneur l'a- miral, laissons mon fol amour, et causons des choses de la guerre.

Soit ! aussi bien, en parlant de ta folie, tu me rendrais fou.

Vous vo3^ez que nous manquons de vivTes.

Je le sais, et j'ai déjà pensé au moyen de nous en procurer.

Et l'avez- vous trouvé ?

Je pense que oui.

LES QUARANTE-CINQ m

Lequel ?

Je ne puis bouger d'ici avant d'avoir reçu des nouvelles de l'armée, attendu que la position est bonne et que je la défendrais contre des forces quintuples ; mais je puis envoyer à la découverte un corps d'éclaireurs ; ils trouveront des nouvelles d'abord, ce qui est la vie véritable de gens réduits à la situation nous sommes ; des vivres ensuite, car, en vérité, cette Flandre est un beau pays.

Pas trop, mon frère, pas trop.

Oh ! je ne parle que de la terre telle que Dieu l'a faite, et non des hommes, qui éternellement gâtent l'œuvre de Dieu. Comprenez-vous, Henri, quelle folie ce prince a faite, quelle partie il a perdue, comme l'orgueil et la précipitation l'ont ruiné vite, ce malheureux François ! Dieu a son âme, n'en parlons plus ; mais, en vérité, il pouvait s'acquérir une gloire immortelle et l'un des plus beaux royaumes de l'Europe, tandis qu'il a fait les affaires de qui ?... de Guillaume le Sournois. Au reste, savez-vous, Henri, que les Anversois se sont bien battus ?

Et vous aussi, à ce qu'on dit, mon frère.

Oui, j'étais dans un de mes bons jours, et puis il y a ime chose qui m'a excité.

Laquelle ?

C'est que j'ai rencontré sur le champ de bataille une épée de ma connaissance.

Un Français ?

112 LES QUARANTE-CINQ

Un Français.

Dans les rangs des Flamands ?

A leur tête. Henri, voilà un secret qu'il faut savoir pour donner un pendant à l'écartèlement de Salcède en place de Grève.

Enfin, cher seigneur, vous voici revenu sain et sauf, à ma grande joie ; mais moi, qui n'ai rien fait encore, il faut bien que je fasse quelque chose aussi.

Et que voulez- vous faire ?

Donnez-moi le commandement de vos éclai- reurs, je vous prie.

Non, c'est en vérité trop périlleux, Henri ; je ne vous dirais pas ce mot devant des étrangers ; mais je ne veux pas vous faire mourir d'une mort obscure, et par conséquent d'une laide mort. Les éclaireurs peuvent rencontrer un corps de ces vi- lains Flamands qui guerroient avec des fléaux et des faux : vous en tuez mille, il en reste un, celui- vous coupe en deux ou vous défigure. Non, Henri, non ; si vous tenez absolument à mourir, je vous réserve mieux que cela.

Mon frère, accordez-moi ce que je vous de- mande, je vous prie ; je prendrai toutes les mesures de prudence et je vous promets de revenir ici.

Allons, je comprends.

Que comprenez- vous ?

Vous voulez essayer si le bruit de quelque action d'éclat n'amollira pas le cœur de la farouche.

LES QUARANTE-CINQ 113

Avouez que c'est cela qui vous donne cette insi- stance.

J'avouerai cela, si vous voulez, mon frère.

Soit, vous avez raison. Les femmes qui résis- tent à un grand amour se rendent parfois à un peu de bruit.

Je n'espère pas cela.

Triple fou que vous êtes alors, si vous le faites sans cet espoir. Tenez, Henri, ne cherchez pas d'autre raison au refus de cette femme, sinon que c'est une capricieuse qui n'a ni cœur ni yeux.

Vous me donnez ce commandement, n'est-ce pas, mon frère ?

Il le faut bien, puisque vous le voulez.

Je puis partir ce soir même ?

C'est de rigueur, Henri ; vous comprenez que nous ne pouvons attendre plus longtemps.

Combien mettez-vous d'hommes à ma dispo- sition ?

Cent hommes, pas davantage. Je ne puis dégarnir ma position, Henri, vous comprenez bien cela.

Moins, si vous voulez, mon frère.

Non pas, car je voudrais pouvoir vous en donner le double. Seulement, engagez-moi votre parole d'honneur que si vous avez affaire à plus de trois cents hommes, vous battrez en retraite au lieu de vous faire tuer.

Mon frère, dit en souriant Henri, vous me

114 LES QUARANTE-CINQ

vendez bien cher une gloire que vous ne me livrez pas.

' Alors> mon cher Henri, je ne vous la vendrai ni ne vous la donnerai ; un autre officier comman- dera la reconnaissance.

Mon frère, donnez vos ordres, et je les exé* cuterai.

Vous n'engagerez donc le combat qu'à forces égales, doubles ou triples, mais vous ne dépasserez point cela.

Je vous le jure.

Très bien ; maintenant, quel corps voulez- vous avoir ?

Laissez-moi prendre cent hommes des gen- darmes d'Aunis ; j'ai bon nombre d'amis dans ce régiment, et en choisissant mes hommes, j'en ferai ce que je voudrai.

Va pour les gendarmes d'Aunis.

Quand partirai- je ?

Tout de suite. Seulement vous ferez donner la ration aux hommes pour un jour, aux bêtes pour deux. Rappelez- vous que je désire avoir des nou- velles promptes et sûres.

Je pars, mon frère ; avez-vous quelque ordre secret ?

Ne répandez pas la mort du duc ; laissez croire qu'il est à mon camp. Exagérez mes forces, et si vous retrouvez le corps du prince, quoique ce soit un méchant homme et un pauvre général, comme,

LES QUARANTE-CINQ 115

à tout prendre, il était de la maison de France, faites-le mettre dans une boîte de chêne, et faites-le rapporter par vos gendarmes, afin qu'il soit en- terré à Saint-Denis.

Bien, mon frère ; est-ce tout ?

C'est tout.

Henri prit la main de son aîné pour la baiser, mais celui-ci le serra dans ses bras.

Encore une fois, vous me promettez, Henri, dit Joyeuse, que ce n'est point une ruse que vous employez pour vous faire tuer bravement ?

Mon frère, j'ai eu cette pensée en venant vous rejoindre ; mais cette pensée, je vous jure, n'est plus en moi.

Et depuis quand vous a-t-elle quitté ?

Depuis deux heures.

A quelle occasion ?

Mon frère, excusez-moi.

Allez, Henri, allez, vos secrets sont à vous.

Oh ! que vous êtes bon, mon frère !

Et les jeunes gens se jetèrent une seconde fois dans les bras l'un de l'autre, et se séparèrent, non sans retourner encore la tête l'un vers l'autre, non sans se saluer du sourire et de la main.

l'expédition

Henri, transporté de joie, se hâta d'aller rejoindre Diane et Remy.

Tenez-vous prêts dans un quart d'heure, leur dit-il, nous partons. Vous trouverez deux chevaux tout sellés à la porte du petit escalier de bois qui aboutit à ce corridor ; mêlez- vous à notre suite et ne soufflez mot.

Puis, apparaissant au balcon de châtaignier qui faisait le tour de la maison :

Trompettes des gendarmes, cria-t-il, sonnez le boute-selle !

L'appel retentit aussitôt dans le bourg, et l'en- seigne et ses hommes vinrent se ranger devant la maison.

Leurs gens venaient derrière eux, avec quelques mulets et deux chariots. Remy et sa compagne, selon le conseil donné, se dissimulaient au miUeu d'eux.

Gendarmes, dit Henri, mon frère l'amiral m'a donné momentanément le commandement de votre

116

LES QUARANTE-CINQ 117

compagnie, et m'a chargé d'aller à la découverte ; cent de vous devront m'accompagner : la mission est dangereuse, mais c'est pour le salut de tous que vous allez marcher en avant. Quels sont les hommes de bonne volonté ?

Les trois cents hommes se présentèrent.

Messieurs, dit Henri, je vous remercie tous ; c'est avec raison qu'on a dit que vous aviez été l'exemple de l'armée, mais je ne puis prendre que cent hommes parmi vous ; je ne veux point faire de choix, le hasard décidera. Monsieur, continua Henri en s'adressant à l'enseigne, faites tirer au sort, je vous en prie.

Pendant qu'on procédait à cette opération, Joyeuse donnait ses dernières instructions à son frère.

Écoute bien, Henri, disait l'amiral ; les cam- pagnes se dessèchent ; il doit exister, à ce qu'as- surent les gens du pays, xme communication entre Conticq et Rupelmonde ; vous marchez entre une rivière et un fleuve, le Rupel et l'Escaut ; pour l'Escaut, vous trouverez avant Rupelmonde des bateaux ramenés d'Anvers ; le Rupel n'est point indispensable à passer. J'espère que vous n'aurez pas besoin, d'ailleurs, d'aller jusqu'à Rupelmonde pour trouver des magasins de vivres ou des moulins.

Henri s'apprêtait à partir sur ces paroles.

Attends donc, lui dit Joyeuse, tu oublies le principal : mes hommes ont pris trois paysans, je

ii8 LES QUARANTE-CINQ

t'en donne un pour vous servir de guide. Pas de fausse pitié : à la première apparence de trahison, un coup de pistolet ou de poignard.

Ce dernier point réglé, il embrassa tendrement son frère, et donna l'ordre du départ.

Les cent hommes tirés au sort par l'enseigne, du Bouchage en tête, se mirent en route à l'instant même.

Henri plaça le guide entre deux gendarmes tenant constamment le pistolet au poing. Remy et sa compagne étaient mêlés aux gens de la suite. Henri n'avait fait aucune recommandation à leur égard, pensant que la curiosité était déjà bien assez excitée à leur endroit, sans l'augmenter encore par des précautions plus dangereuses que salutaires.

Lui-même, sans avoir fatigué ou importuné ses hôtes par un seul regard, après être sorti du bourg, revint prendre sa place aux flancs de la compagnie.

Cette marche de la troupe était lente, le chemin parfois manquait tout à coup sous les pieds des chevaux, et le détachement tout entier se trouvait embourbé. Tant que l'on n'eut point trouvé la chaussée que l'on cherchait, on dut se résigner à marcher comme avec des entraves.

Quelquefois des spectres, fuyant au bruit des chevaux, sillonnaient la plaine ; c'étaient des paj^- sans un peu trop prompts à revenir dans leurs terres, et qui redoutaient de tomber aux mains

LES QUARANTE-CINQ 119

de ces ennemis qu'ils avaient voulu anéantir. Par- fois aussi, ce n'étaient que de malheureux Français à moitié morts de froid et de faim, incapables de lutter contre des gens armés, et qui, dans l'incerti- tude où ils étaient de tomber sur des amis ou des ennemis, préféraient attendre le jour pour reprendre leur pénible route.

On fit deux lieues en trois heures ; ces deux lieues avaient conduit l'aventureuse patrouille sur les bords du Rupel, que bordait une chaussée de pierre ; mais alors les dangers succédèrent aux difficultés : deux ou trois chevaux perdirent pied dans les interstices de ces pierres, ou, glissant sur les pierres fangeuses, roulèrent avec leurs cavaliers dans l'eau encore rapide de la rivière. Plus d'une fois aussi, de quelque bateau amarré à l'autre bord, partirent des coups de feu qui blessèrent deux valets d'armée et un gendarme. Un des deux valets avait été blessé aux côtés de Diane ; elle avait manifesté des regrets pour cet homme, mais aucune crainte pour elle. Henri, dans ces différentes circonstances, se montra pour ses hommes un digne capitaine et un véritable ami ; il marchait le premier, forçant toute la troupe à suivre sa trace, et se fiant moins encore à sa propre sagacité qu'à l'instinct du cheval que lui avait donné son frère ; si bien que de cette façon il conduisait tout le monde au salut, en risquant seul la mort.

A trois lieues de Rupelmonde, les gendarmée

120 LES QUARANTE-CINQ

rencontrèrent une demi-douzaine de soldats fran- çais accroupis devant un feu de tourbe : les mal- heiureux faisaient cuire un quartier de chair de cheval, seule nourriture qu'ils eussent rencontrée depuis deux jours.

L'approche des gendarmes causa un grand trouble parmi les convives de ce triste festin : deux ou trois se levèrent pour fuir, mais l'un d'eux resta assis et les retint en disant ;

Eh bien ! s'ils sont ennemis, ils nous tueront, et au moins la chose sera finie tout de suite.

France ! France ! cria Henri, qui avait en- tendu ces paroles ; venez à nous, pauvres gens.

Ces malheureux, en reconnaissant des com- patriotes, accoururent à eux ; on leur donna des manteaux, un coup de genièvre ; on y ajouta la permission de monter en croupe derrière les valets. Ils suivirent ainsi le détachement.

Une demi-heue plus loin, on trouva quatre chevau-légers avec im cheval pour quatre ; ils furent recueillis également.

Enfin, on arriva sur les bords de l'Escaut : la nuit était profonde ; les gendarmes trouvèrent deux hommes qui tâchaient, en mauvais flamand, d'obtenir d'un batelier le passage sur l'autre rive. Celui-ci refusait avec des menaces. L'enseigne par- lait le hollandais, il s'avança doucement en tête de la colonne, et tandis que ceUe-ci faisait halte, il entendit ces mots :

LES QUARANTE-CINQ 121

Vous êtes des Français, vous devez mourir ici ; vous ne passerez pas.

L'un des deux hommes lui appuya un poignard sur la gorge, et, sans se donner la peine d'essayer à lui parler sa langue, il lui dit en excellent français :

C'est toi qui mourras ici, tout Flamand que tu es, si tu ne nous passes pas à l'instant même.

Tenez ferme, monsieur, tenez ferme ! cria l'enseigne, dans cinq minutes nous sommes à vous.

Mais pendant le mouvement que les deux Fran- çais firent en entendant ces paroles, le batelier détacha le nœud qui retenait sa barque au rivage et s'éloigna rapidement en les laissant sur le bord.

Mais un des gendarmes, comprenant de quelle utilité pouvait être le bateau, entra dans le fleuve avec son cheval et abattit le batelier d'un coup de pistolet.

Le bateau, sans guide, tourna sur lui-même ; mais comme il n'avait pas encore atteint le milieu du fleuve, le remous le repoussa vers la rive. Les deux hommes s'en emparèrent aussitôt qu'il toucha le bord, et s'y logèrent les premiers. Cet empressement à s'isoler étonna l'enseigne.

Eh ! messieurs, demanda-t-il, qui êtes-vous, s'il vous plaît ?

Monsieur, nous sommes officiers au régiment de la marine, et vous gendarmes d'Aunis, à ce qu'il paraît ?

Oui, messieurs, et bien heureux de pouvoir

122 LES QUARANTE-CINQ

vous être utiles ; n'allez-vous point nous accom- pagner ?

Volontiers, messieurs.

Montez sur les chariots alors, si vous êtes trop fatigués pour nous suivre à pied.

Puis-je vous demander vous allez ? fit celui des deux officiers de marine qui n'avait point encore parlé.

Monsieur, nos ordres sont de pousser jusqu'à Rupelmonde.

Prenez garde, reprit le même interlocuteur, nous n'avons pas traversé le fleuve plus tôt, parce que, ce matin, un détachement d'Espagnols a passé venant d'Anvers ; au coucher du soleil, nous avons cru pouvoir nous risquer ; deux hommes n'inspirent pas d'inquiétude, mais vous, toute une troupe...

C'est vrai, dit l'enseigne, je vais appeler notre chef.

Il appela Henri, qui s'approcha en demandant ce qu'il y avait.

Il y a, répondit l'enseigne, que ces messieurs ont rencontré ce matin un détachement d'Espa- gnols qui suivaient le même chemin que nous.

Et combien étaient-ils ? demanda Henri.

Une cinquantaine d'hommes.

Eh bien ! et c'est cela qui vous arrête ?

Non, monsieur le comte ; mais cependant, je crois qu'il serait prudent de nous assurer du bateau, à tout hasard ; vingt hommes peuvent y tenir, et

LES QUARANTE-CINQ 123

s'il y avait urgence de traverser le fleuve, en cinq voyages et en tirant nos chevaux par la bride, l'opération serait terminée.

C'est bien, dit Henri, qu'on garde le bateau ; il doit y avoir des maisons à l'embranchement du Rupel et de l'Escaut.

Il y a un village, dit une voix.

Allons-y ; c'est une bonne position que l'angle formé par la jonction de deux rivières. Gendarmes, en marche ! Que deux hommes descendent le fleuve avec le bateau, tandis que nous le côtoierons.

Nous allons diriger le bateau, dit l'un des deux officiers, si vous le voulez bien.

Soit, messieurs, dit Henri ; mais ne nous perdez point de vue, et venez nous rejoindre aussitôt que nous serons installés dans le village.

Mais si nous abandonnons le bateau et qu'on nous le reprenne ?

Vous trouverez à cent pas du village un poste de dix hommes, à qui vous le remettrez.

C'est bien, dit l'oflicier de marine.

Et d'un vigoureux coup d'aviron, il s'éloigna du rivage.

C'est singulier, dit Henri en se remettant en marche, voici une voix que je connais.

Une heure après, il trouva le village gardé par le détachement d'Espagnols dont avait parlé l'of- ficier : surpris au moment ils s'y attendaient le moins, ils firent à peine résistance. Henri fit

124 LES QUARANTE-CINQ

désarmer les prisonniers, les enferma dans la maison la plus forte du village, et mit un poste de dix hommes pour les garder ; un autre poste de dix hommes fut envoyé pour garder le bateau ; dix autres hommes furent dispersés en sentinelles sur divers points avec promesse d'être relevés au bout d'une heure. Henri décida ensuite que l'on souperait vingt par vingt, dans la maison en face de celle étaient enfermés les prisonniers espagnols. Le souper des cinquante ou soixante premiers était prêt ; c'était celui du poste qu'on venait d'enlever.

Henri choisit, au premier étage, une chambre pour Diane et pour Remy, qu'il ne voulait point faire souper avec tout le monde. Il fit placer à table l'enseigne avec dix-sept hommes, en le chargeant d'inviter à souper avec Im les deux officiers de marine, gardiens du bateau.

Puis il s'en alla, avant de se mettre à table lui- même, visiter ses gens dans leurs diverses positions.

Au bout d'une demi-heure, Henri rentra. Cette demi-heure lui avait sufh pour assurer le logement et la nourriture de tous ses gens, et pour donner les ordres nécessaires en cas de surprise des Hol- landais. Les officiers, malgré son in\àtation de ne point s'inquiéter de lui, l'avaient attendu pour commencer leur repas ; seulement, ils s'étaient mis à table ; quelques-uns dormaient de fatigue sur leurs chaises.

L'entrée du comte réveilla les dormeurs, et fit

LES QUARANTE-CINQ 125

lever les éveillés. Henri jeta un coup d'œil sur la salle.

Des lampes de cuivre, suspendues au plafond, éclairaient d'une lueur fumeuse et presque com- pacte.

La table, couverte de pains de froment et de viande de porc, avec un pot de bière fraîche par chaque homme, eût eu un aspect appétissant, même pour des gens qui depuis vingt-quatre heures n'eus- sent pas manqué de tout.

On indiqua à Henri la place d'honneur.

Il s'assit.

Mangez, messieurs, dit-il.

Aussitôt cette permission donnée, le bruit des couteaux et des fourchettes sur les assiettes de faïence prouva à Henri qu'elle était attendue avec une certaine impatience et accueillie avec une suprême satisfaction.

A propos, demanda Henri à l'enseigne, a-t-on retrouvé nos deux officiers de marine ?

Oui, monsieur.

sont-ils ?

Là, voyez, au bout de la table.

Non seulement ils étaient assis au bout de la table, mais encore à l'endroit le plus obscur de la chambre.

Messieurs, dit Henri, vous êtes mal placés et vous ne mangez point, ce me semble.

Merci, monsieur le comte, répondit l'un d'eux.

Î26 LES QUARANTE-CINQ

nous sommes très fatigués, et nous avions en vérité plus besoin de sommeil que de nourriture ; nous avons déjà dit cela à messieurs vos officiers, mais ils ont insisté, disant que votre ordre était que nous soupassions avec vous. Ce nous est un grand honneur, et dont nous sommes bien reconnaissants. Mais néanmoins, si, au lieu de nous garder plus longtemps, vous aviez la bonté de nous faire donner une chambre...

Henri avait écouté avec la plus grande attention, mais il était évident que c'était bien plutôt la voix qu'il écoutait que la parole.

Et c'est aussi l'avis de votre compagnon ? dit Henri, lorsque l'officier de marine eut cessé de parler.

Et il regardait ce compagnon, qui tenait son chapeau rabattu sur ses yeux et qui s'obstinait à ne pas souffler mot, avec une attention si profonde, que plusieurs des convives commencèrent à le regarder aussi.

Celui-ci, forcé de répondre à la question du comte, articula d'une façon presque inintelligible ces deux mots :

Oui, comte.

A ces deux mots, le jeune homme tressaillit.

Alors, se levant, il marcha droit au bas bout de la table, tandis que les assistants suivaient avec une attention singulière les mouvements de Henri et la manifestation bien visible de son étonnement.

LES QUARANTE-CINQ 127

Henri s'arrêta près des deux officiers.

Monsieur, dit-il à celui qui avait parlé le premier, faites-moi une grâce.

Laquelle, monsieur le comte ?

Assurez-moi que vous n'êtes pas le frère de M. Aurilly, ou peut-être M. Aurilly lui-même.

Aurilly ! s'écrièrent tous les assistants.

Et que votre compagnon, continua Henri, veuille bien relever un peu le chapeau qui lui couvre le visage, sans quoi je l'appellerai Monseigneur, et je m'inclinerai devant lui...

Et en même temps, son chapeau à la main, Henri s'inclina respectueusement devant l'inconnu. Celui-ci leva la tête.

Monseigneur le duc d'Anjou ! s'écrièrent les officiers.

Le duc vivant !

Ma foi, messieurs, dit l'officier, puisque vous voulez bien reconnaître votre prince vaincu et fugitif, je ne résisterai pas plus longtemps à cette manifestation dont je vous suis reconnaissant ; vous ne vous trompiez pas, messieurs, je suis bien le duc d'Anjou.

Vive Monseigneur ! s'écrièrent les officiers.

X

PAUL-ÉMILE

Toutes ces acclamations, bien que sincères, effa- rouchèrent le prince.

Oh ! silence, silence, messieurs, dit-il, ne soyez pas plus contents que moi, je vous prie, du bonheur qui m'arrive. Je suis enchanté de n'être pas mort, je vous prie de le croire, et cependant, si vous ne m'eussiez point reconnu, je ne me fusse pas le premier vanté d'être vivant.

Quoi ! Monseigneur, dit Henri, vous m'aviez reconnu, vous vous retrouviez au milieu d'une troupe de Français, vous nous voyiez désespérés de votre perte, et vous nous laissiez dans cette douleur de vous avoir perdu !

Messieurs, répondit le prince, outre ime foule de raisons qui me faisaient désirer de garder l'in- cognito, j'avoue, puisqu'on me croyait mort, que je n'eusse point été fâché de cette occasion, qui ne se représentera probablement pas de mon ^àvant, de savoir un peu quelle oraison funèbre on pro- noncera sur ma tombe,

128

LES QUARANTE-CINQ 129

Monseigneur ! Monseigneur !

Non, \Taiment, reprit le duc, je suis un homme comme Alexandre de Macédoine, moi ; je fais la guerre avec art et j'y mets de l'amour-propre comme tous les artistes. Eh bien ! sans vanité, j'ai, je crois, fait une faute.

Monseigneur, dit Henri en baissant les yeux, ne dites point de pareilles choses, je vous prie.

Pourquoi pas ? Il n'y a que le pape qui soit infaillible, et encore, depuis Boniface VIII, cette infaillibilité est-elle fort discutée.

Voyez à quelle chose vous nous exposiez. Monseigneur, si quelqu'un de nous se fût permis de donner son avis sur cette expédition, et que cet avis eût été un blâme !

Eh bien! pourquoi pas? Croyez- vous que je ne me sois point déjà fort blâmé moi-même, non pas d'avoir livré la bataille, mais de l'avoir perdue ?

Monseigneur, cette bonté nous effraye, et que Votre Altesse me permette de le lui dire, cette gaieté n'est point naturelle. Que Votre Altesse ait la bonté de nous rassurer, en nous disant qu'elle ne souffre point.

Un nuage terrible passa sur le front du prince, et couvrit ce front, déjà si fatal, d'un crêpe sinistre.

Non pas, dit-il, non pas. Je ne fus jamais mieux portant, Dieu merci ! qu'à cette heure, et je me sens à merveille au miUeu de vous.

Les officiers s'inclinèrent.

lu. 5

I30 LES QUARANTE-CINQ

Combien d'hommes sous vos ordres, du Bou- chage ? demanda le duc.

Cent cinquante, Monseigneur.

Ah ! ah ! cent cinquante sur douze mille, c'est la proportion du désastre de Cannes. Mes- sieurs, on enverra un boisseau de vos bagues à Anvers, mais je doute que les beautés flamandes puissent s'en servir, à moins de se faire effiler les doigts avec les couteaux de leurs maris : ils cou- paient bien, ces couteaux !

Monseigneur, reprit Joyeuse, si notre bataille est une bataille de Cannes, nous sommes plus heureux que les Romains, car nous avons con- servé notre Paul-Émile.

Sur mon âme, messieurs, reprit le duc, le Paul-Émile d'Anvers, c'est Joyeuse, et sans doute, pour pousser la ressemblance jusqu'au bout avec son héroïque modèle, ton frère est mort, n'est-ce pas, du Bouchage ?

Henri se sentit le cœur déchiré par cette froide question.

Non, Monseigneur, répondit-il, il vit.

Ah ! tant mieux, dit le duc avec son sourire glacé ; quoi ! notre brave Joyeuse a survécu ! est-il, que je l'embrasse ?

Il n'est point ici. Monseigneur.

Ah ! oui, blessé ?

Non, Monseigneur, sain et sauf.

Mais fugitif comme moi, errant, affamé, hon-

LES QUARANTE-CINQ 131

teux et pauvre guerrier, hélas ! Le proverbe a bien raison : « Pour la gloire l'épée, après l'épée le sang, après le sang les larmes. »

Monseigneur, j'ignorais le proverbe, et je suis heureux, malgré le proverbe, d'apprendre à Votre Altesse que mon frère a eu le bonheur de sauver trois mille hommes, avec lesquels il occupe un gros bourg à sept lieues d'ici, et, tel que me voit Son Altesse, je marche comme éclaireur de son armée.

Le duc pâht.

Trois mille hommes ! dit-il, et c'est Joyeuse qui a sauvé ces trois mille hommes ? Sais-tu que c'est un Xénophon, ton frère ! Il est pardieu fort heureux que mon frère, à moi, m'ait envoyé le tien, sans quoi je revenais tout seul en France. Vive Joyeuse, pardieu ! foin de la maison de Valois ; ce n'est pas elle, ma foi, qui peut prendre pour sa devise : Hilariter.

Monseigneur ! oh ! Monseigneur ! murmura du Bouchage suffoqué de douleur, en voyant que cette hilarité du prince cachait une sombre et dou- loureuse jalousie.

Non, sur mon âme, je dis vrai, n'est-ce pas, Aurilly ? Nous revenons en France pareils à Fran- çois l^^ après la bataille de Pavie. Tout est perdu, plus l'honneur ! ah ! ah ! ah ! j'ai retrouvé la devise de la maison de France, moi !

Un morne silence accueillit ces rires déchirants comme s'ils eussent été des sanglots.

132 LES QUARANTE-CINQ

Monseigneur, interrompit Henri, racontez- moi comment le dieu tutélaire de la France a sauvé Votre Altesse.

Eh ! cher comte, c'est bien simple, le dieu tutélaire de la France était occupé à autre chose de plus important sans doute en ce moment, de sorte que je me suis sauvé tout seul.

Et comment cela, Monseigneur ?

Mais à toutes jambes.

Pas un sourire n'accueillit cette plaisanterie, que le duc eût certes punie de mort si elle eût été faite par un autre que par lui.

Oui, oui, c'est bien le mot. Hein ! comme nous courions, continua-t-il, n'est-ce pas, mon brave Aurilly ?

Chacun, dit Henri, connaît la froide bravoure et le génie militaire de Votre Altesse, nous la sup- plions donc de ne pas nous déchirer le cœur en se donnant des torts qu'elle n'a pas. Le meilleur géné- ral n'est pas invincible, et Aimibal lui-même a été vaincu à Zama.

Oui, répondit le duc, mais Annibal avait ga- gné les batailles de la Trébie, de Trasimène et de Cannes, tandis que moi je n'ai gagné que celle de Cateau-Cambrésis ; ce n'est point assez, en vérité, pour soutenir la comparaison.

Mais Monseigneur plaisante lorsqu'il dit qu'il a fui?

Non, pardieu ! je ne plaisante pas ; d'ailleurs,

LES QUARANTE-CINQ 133

trouves-tu qu'il y a de quoi plaisanter, du Bou- chage ?

Pouvait-on faire autrement, monsieur le comte ? dit Aurilly, croyant qu'il était besoin qu'il vînt en aide à son maître.

Tais-toi, Aurilly, dit le duc ; demande à l'ombre de Saint-Aignan si l'on pouvait ne pas fuir?

Aurilly baissa la tête.

Ah ! vous ne savez pas l'histoire de Saint- Aignan, vous autres, c'est vrai ; je vais vous la conter en trois grimaces.

A cette plaisanterie, qui, dans la circonstance, avait quelque chose d'odieux, les officiers fron- cèrent le sourcil, sans s'inquiéter s'ils déplaisaient ou non à leur maître.

Imaginez-vous donc, messieurs, dit le prince sans paraître avoir le moins du monde remarqué ce signe de désapprobation, imaginez-vous qu'au moment la bataille se déclarait perdue, il réunit cinq cents chevaux, et, au lieu de s'en aller comme tout le monde, il vint à moi et me dit : « Il faut donner. Monseigneur. Comment, donner ! lui répondis-jc ; vous êtes fou, Saint-Aignan, ils sont cent contre un. Fussent-ils mille, répliqua-t-il avec une affreuse grimace, je donnerai. Donnez, mon cher, donnez, répondis- je ; moi je ne donne pas, au contraire. Vous me donnerez cependant votre cheval, qui ne peut plus marcher, et vous

134 LES OUAÎL'iNTE-CINO

prendrez le mien, qui est frais ; comme je ne veux pas fuir, tout cheval m'est bon, à moi. » Et en effet, il prit mon cheval blanc, et me donna son cheval noir, en me disant : « Prince, voilà un cou- reiu: qui fera \àngt lieues en quatre heiures, si vous le voulez. i> Puis, se retournant vers ses hommes : « Allons, messieurs, dit-il, suivez-moi ; en avant, ceux qui ne veulent pas tourner le dos Et il piqua vers l'ennemi avec ime seconde grimace plus affreuse que la première. Il croyait trouver des hommes, il trouva de l'eau ; j 'avais prévu la chose, moi : Saint-Aignan et ses paladins y sont restés. S'il m'eût écouté, au lieu de faire cette vaillantise inutile, nous l'aurions à cette table, et il ne ferait pas à cette heure une troisième grimace plus laide probablement encore que les deux premières.

Un frisson d'horreur parcourut le cercle des as- sistants.

Ce misérable n'a pas de cœur, pensa Henri. Oh ! pourquoi son malheur, sa honte et surtout sa naissance le protègent-ils contre l'appel qu'on aurait tant de bonheur à lui adresser !

Messieurs, dit à voix basse Aurilly, qui sentit le terrible effet produit au milieu de cet auditoire de gens de cœur par les paroles du prince, vous voyez comme Monseigneur est affecté, ne faites donc point attention à ces paroles : depuis le malheur qui lui est arrivé, je crois qu'il a vrai- ment des instants de délire.

LES QUARANTE-CINQ 135

Et voilà, dit le prince en vidant son verre, comment Saint-Aignan est mort et comment je vis ; au reste, en mourant, il m'a rendu un dernier service : il a fait croire, comme il montait mon cheval, que c'était moi qui étais mort; de sorte que ce bruit s'est répandu non seulement dans l'ar- mée française, mais encore dans l'armée flamande, qui alors s'est ralentie à ma poursuite ; mais ras- surez-vous, messieurs, nos bons Flamands ne por- teront pas la chose en paradis ; nous aurons une revanche, messieurs, et sanglante même, et je me compose depuis hier, mentalement du moins, la plus formidable armée qui ait jamais existé.

En attendant. Monseigneur, dit Henri, Votre Altesse va prendre le commandement de mes hommes ; il ne m'appartient plus à moi, simple gentilhomme, de donner un seul ordre est un fils de France.

Soit, dit le prince, et je commence par par- donner à tout le monde de souper, et à vous particuUèrement, monsieur du Bouchage, car vous n'avez pas même approché de votre assiette.

Monseigneur, je n'ai pas faim.

En ce cas, du Bouchage, mon ami, retournez visiter les postes. Annoncez aux chefs que je vis, mais priez-les de ne pas se réjouir trop hautement, avant que nous ayons gagné une meilleure cita- delle ou rejoint le corps d'armée de notre invin- cible Joyeuse ; car je vous avoue que je me soucie

136 LES QUARANTE-CINQ

moins que jamais d'être pris, maintenant que j'ai échappé au feu et à l'eau.

Monseigneur, Votre Altesse sera obéie rigou- reusement, et nul ne saura, excepté ces messieurs, qu'elle nous fait l'honneur de demeurer parmi nous.

Et ces messieurs me garderont le secret ? de- manda le duc.

Tout le monde s'incUna.

Allez à votre visite, comte. Du Bouchage sortit de la saUe.

Il n'avait fallu, comme on le voit, qu'un instant à ce vagabond, à ce fugitif, à ce vaincu, pour rede- venir fier, insouciant et impérieux.

Commander à cent hommes ou à cent mille, c'est toujours commander ; le duc d'Anjou en eût agi de même avec Joyeuse. Les princes ne demandent jamais ce qu'ils croient mériter, mais ce qu'ils croient qu'on leur doit.

Tandis que du Bouchage exécutait l'ordre avec d'autant plus de ponctuahté qu'il voulait paraître moins dépité d'obéir, François questionnait, et Aurilly, cette ombre du maître, laquelle suivait tous ses mouvements, questionnait aussi.

Le duc trouvait étonnant qu'un homme du nom et du rang de du Bouchage, eût consenti à prendre ainsi le commandement d'une poignée d'hommes et se fût chargé d'une expédition aussi périlleuse. C'était, en effet, le poste d'un simple enseigne, et non celui du frère d'un grand amiral.

LES QUARANTE-CINQ 137

Chez le prince tout était soupçon et tout soup- çon avait besoin d'être éclairci. Il insista donc, et apprit que le grand amiral, en mettant son frère à la tête de la reconnaissance, n'avait fait que céder à ses pressantes instances.

Celui qui donnait ce renseignement au duc, et qui le donnait sans mauvaise intention aucune, était l'enseigne des gendarmes d'Aunis, lequel avait recueilli du Bouchage, et s'était vu enlever son commandement, comme du Bouchage venait de se voir enlever le sien par le duc.

Le prince avait cru apercevoir un léger sentiment d'irritabilité dans le cœur de l'enseigne contre du Bouchage, voilà pourquoi il interrogeait particu- hèrement celui-ci.

Mais, demanda le prince, quelle était donc l'intention du comte, qu'il sollicitait avec tant d'instance un si pauvre commandement ?

Rendre service à l'armée d'abord, dit l'en- seigne, et de ce sentiment je n'en doute pas.

D'abord, avez-vous dit ? quel est V ensuite, monsieur ?

Ah ! Monseigneur, dit l'enseigne, je ne sais pas.

Vous me trompez ou vous vous trompez vous-même, monsieur ; vous savez.

Monseigneur, je ne puis donner, même à Votre Altesse, que les raisons de mon service.

Vous le voyez, dit le prince en se retournant vers les quelques of&ciers demeurés à table, j'avais

138 LES QUARANTE-CINQ

parfaitement raison de me tenir caché, messieurs, puisqu'il y a dans mon armée des secrets dont on m'exclut.

Ah ! Monseigneur, reprit l'enseigne, Votre Altesse comprend bien mal ma discrétion ; il n'y a de secrets qu'en ce qui concerne M. du Bouchage ; ne pourrait-il pas arriver, par exemple, que tout en servant l'intérêt général, M. Henri eût voulu rendre service à quelque parent ou à quelque ami, en le faisant escorter ?

Oui donc est ici parent ou ami du comte? Qu'on le dise ; voyons, que je l'embrasse !

Monseigneur, dit Aurilly, en \'cnant se mêler à la conversation avec cette respectueuse familiarité dont il avait pris l'habitude, Monseigneur, je viens de découvrir une partie du secret, et il n'a rien qui puisse motiver la défiance de Votre Altesse. Ce parent que M. du Bouchage voulait faire escorter, eh bien...

Eh bien ? fit le prince ; achève, Aurilly.

Eh bien ! Monseigneur, c'est une parente.

Ah ! ah ! ah ! s'écria le duc ; que ne me disait- on la chose tout franchement ? Ce cher Henri !... Eh mais 1 c'est tout naturel... Allons, allons, fer- mons les yeux sur la parente, et n'en parlons plus.

Votre Altesse fera d'autant mieux, dit Amilly, que la chose est des plus mystérieuses.

- Comment cela ?

Oui, la dame, comme la célèbre Bradamante

LES QUARANTE-CINQ 139

dont j'ai vingt fois chanté l'histoire à Votre Altesse, la dame se cache sous des habits d'homme.

Oh ! Monseigneur, dit l'enseigne, je vous en supplie ; M. Henri m'a paru avoir de grands res- pects pour cette dame, et, selon toute probabilité, en voudrait-il aux indiscrets.

Sans doute, sans doute, monsieur l'enseigne ; nous serons muet comme des sépulcres, soyez tranquille, muet comme le pauvre Saint-Aignan ; seulement, si nous voyons la dame, nous tâcherons de ne pas lui faire de grimaces... Ah ! Henri a une parente avec lui, comme cela, tout au milieu des gendarmes ? Et est-eUe, Aurilly, cette parente ?

Là-haut.

Comment ! là-haut, dans cette maison-ci ?

Oui, Monseigneur ; mais, chut ! voici M. du Bouchage.

Chut ! répéta le prince en riant aux éclats.

XI

UN DES SOUVENIRS DU DUC d'ANJOU

Le jeune homme, en rentrant, put entendre le funeste éclat de rire du prince ; mais il n'avait point assez vécu auprès de Son Altesse pour con- naître toutes les menaces renfermées dans une manifestation joyeuse du duc d'Anjou.

Il eût pu s'apercevoir aussi, au trouble de quel- ques physionomies, qu'une conversation hostile avait été tenue par le duc en son absence et in- terrompue par son retour.

Mais Henri n'avait point assez de défiance pour deviner de quoi il s'agissait : nul n'était assez son ami pour le lui dire en présence du duc.

D'ailleurs, Aurilly faisait bonne garde, et le duc, qui sans aucun doute avait déjà à peu près arrêté son plan, retenait Henri près de sa personne, jusqu'à ce que tous les officiers présents à la con- versation fussent éloignés.

Le duc avait fait quelques changements à la distribution des postes. Ainsi, quand il était seul, Henri avait jugé à propos de se faire centre,

LES QUARANTE-CINQ 141

puisqu'il était chef, et d'établir son quartier général dans la maison de Diane. Puis, au poste le plus important après celui-là, et qui était celui de la rivière, il envoyait l'enseigne.

Le duc, devenu chef à la place de Henri, prenait la place de Henri, et envoyait Henri celui-ci devait envoyer l'enseigne. Henri ne s'en étonna point. Le prince s'était aperçu que ce point était le plus important, et il le lui confiait : c'était chose toute naturelle, si naturelle, que tout le monde, et Henri le premier, se méprit à son intention.

Seulement, il crut devoir faire une recomman- dation à l'enseigne des gendarmes, et s'approcha de lui. C'était tout naturel aussi qu'il mît sous sa protection les deux personnes sur lesquelles il veillait et qu'il allait être forcé, momentanément du moins, d'abandonner.

Mais, aux premiers mots que Henri tenta d'é- changer avec l'enseigne, le duc intervint.

Des secrets ! dit-il avec son sourire.

Le gendarme avait compris, mais trop tard, l'indiscrétion qu'il avait faite. Il se repentait, et, voulant venir en aide au comte :

Non, Monseigneur, répondit-il ; M. le comte me demande seulement combien il me reste de li- vres de poudre sèche et en état de servir.

Cette réponse avait deux buts, sinon deux ré- sultats : le premier, de détourner les soupçons du duc s'il en avait ; le second, d'indiquer au

142 LES QUARANTE-CINQ

comte qu'il avait un auxiliaire sur lequel il pou- vait compter.

Ah ! c'est différent, répondit le duc, forcé d'ajouter foi à ces paroles sous peine de compro- mettre par le rôle d'espion sa dignité de prince.

Puis, pendant que le duc se retournait vers la porte qu'on ouvrait :

Son Altesse sait que vous accompagnez quel- qu'un, glissa tout bas l'enseigne à Henri.

Du Bouchage tressaillit, mais il était trop tard. Ce tressaillement lui-même n'avait point échappé au duc, et, comme pour s'assurer par lui-même si les ordres avaient été exécutés partout, il proposa au comte de le conduire jusqu'à son poste, propo- sition que le comte fut bien forcé d'accepter. Henri eût voulu prévenir Remy de se tenir sur ses gardes, et de préparer à l'avance quelque ré- ponse, mais il n'y avait plus moyen : tout ce qu'il put faire, ce fut de congédier l'enseigne par ces mots :

Veillez bien sur la poudre, n'est-ce pas ? veil- lez-y comme j'y veillerais moi-même.

Oui, monsieur le comte, répliqua le jeune homme.

En chemin, le duc demanda à du Bouchage :

est cette poudre que vous recommandez à notre jeune officier, comte ?

Dans la maison j'avais placé le quartier général, Altesse.

LES QUARANTE-CINQ 143

Soyez tranquille, du Bouchage, répondit le duc, je connais trop bien l'importance d'un pareil dépôt, dans la situation nous sommes, pour ne pas y porter toute mon attention. Ce n'est point notre jeune enseigne qui le surveillera, c'est moi.

La conversation en resta là. On arriva, sans parler davantage, au confluent du fleuve et de la rivière ; le duc fit à du Bouchage force recomman- dations de ne pas quitter son poste, et revint. Il retrouva Aurilly ; celui-ci n'avait point quitté la salle du repas, et, couché sur un banc, dormait dans le manteau d'un officier.

Le duc lui frappa sur l'épaule et le réveilla.

Aurilly se frotta les yeux et regarda le prince.

Tu as entendu ? lui demanda celui-ci.

Oui, Monseigneur, répondit Aurilly.

Sais-tu seulement de quoi je veux parler ?

Pardieu ! de la dame inconnue, de la parente de M. le comte du Bouchage.

Bien ; je vois que le faro de Bruxelles et la bière de Louvain ne t'ont point encore trop épaissi le cerveau.

Allons donc. Monseigneur, parlez ou faites seulement un signe, et Votre Altesse verra que je suis plus ingénieux que jamais.

Alors, voyons, appelle toute ton imagination à ton aide et devine.

Eh bien ! Monseigneur, je devine que Votre Altesse est curieuse.

144 LES QUARANTE-CINQ

Ah ! parbleu ! c'est une affaire de tempéra- ment cela ; il s'agit seulement de me dire ce qui pique ma curiosité à cette heure.

Vous voulez savoir quelle est la brave créa- ture qui suit ces deux MM. de Joyeuse à travers le feu et à travers l'eau ?

Per mille pericula Martis ! comme dirait ma sœur Margot, si elle était là, tu as mis le doigt sur la chose, Aurilly. A propos, lui as-tu écrit, Aurilly ?

A qui, Monseigneur ?

A ma sœur Margot.

A vais- je donc à écrire à Sa Majesté ?

Sans doute.

Sur quoi ?

Mais sur ce que nous sommes battus, par- dieu ! ruinés, et sur ce qu'elle doit se bien tenir.

A quelle occasion. Monseigneur ?

A cette occasion, que l'Espagne, débarrassée de moi au nord, va lui tomber sur le dos au midi.

- Ah ! c'est juste.

Tu n'as pas écrit ?

Dame ! Monseigneur...

Tu dormais.

Oui, je l'avoue ; mais encore l'idée me fût- elle venue d'écrire, avec quoi eussé-je écrit. Mon- seigneur ? Je n'ai ici ni papier, ni encre, ni plume.

Eh bien ! cherche : QucBre et inventes, dit l'Évangile.

Comment diable Votre Altesse veut-elle que je

LES QUARANTE-CINQ 145

trouve tout cela dans la chaumière d'un paysan qui, il y a mille à parier contre un, ne sait pas écrire ?

Cherche toujours, imbécile, et si tu ne trouves pas cela, eh bien...

Eh bien ?

Eh bien ! tu trouveras autre chose.

Oh ! imbécile que je suis ! s'écria Aurilly en se frappant le front ; ma foi, oui, Votre Altesse a raison, et ma tête s'embourbe ; cela tient à ce que j'ai une affreuse envie de dormir, voyez- vous. Monseigneur.

Allons, allons, je veux bien te croire ; chasse cette envie-là pour un instant, et puisque tu n'as pas écrit, toi, j'écrirai, moi ; cherche-moi seulement tout ce qu'il me faut pour écrire ; cherche, Aurilly, cherche, et ne reviens que lorsque tu auras trouvé ; moi, je reste ici.

J'y vais. Monseigneur.

Et si, dans ta recherche... attends donc... si, dans la recherche, tu t'aperçois que la maison soit d'un style pittoresque... Tu sais combien j'aime les intérieurs flamands, Aurilly ?

Oui, Monseigneur.

Eh bien, tu m'appelleras.

A l'instant même. Monseigneur, vous pouvez être tranquille.

Aurilly se leva, et, léger comme un oiseau, il se dirigea vers la chambre voisine, se trouvait le pied de l'escalier.

146 LES QUARANTE-CINQ

Aurilly était léger comme mi oiseau, aussi à peine entendit-on un léger craquement au moment il mit le pied sur les premières marches, mais aucun bruit ne décela sa tentative.

Au bout de cinq minutes, il revint près de son maître, qui s'était installé, ainsi qu'il avait dit, dans la grande salle.

Eh bien ? demanda celui-ci.

Eh bien ! Monseigneur, si j 'en crois les ap- parences, la maison doit être diablement pitto- resque.

Pourquoi cela ?

Peste ! Monseigneur, parce qu'on n'y entre pas comme on veut.

Que dis-tu ?

Je dis qu'un dragon la garde.

Quelle est cette sotte plaisanterie, mon maître ?

Eh ! Monseigneur, ce n'est malheureusement pas une sotte plaisanterie, c'est une triste vérité. Le trésor est au premier, dans une chambre derrière une porte sous laquelle on voit luire de la lumière.

Bien, après ?

Monseigneur veut dire avant.

Aurilly !

Eh bien ! avant cette porte. Monseigneur, on trouve un homme couché sur le seuil dans un grand manteau gris.

LES QUARANTE-CINQ 147

Oh ! oh I M.^^du Bouchage se permet de mettre un gendarme à la porte de sa maîtresse ?

Ce n'est point un gendarme, Monseigneur, c'est quelque valet de la dame ou du comte lui- même.

Et quelle espèce de valet ?

Monseigneur, impossible de voir sa figure, mais ce que l'on voit, et parfaitement, c'est un large couteau flamand passé à sa ceinture, et sur lequel il appuie une vigoureuse main.

C'est piquant, dit le duc ; réveille-moi un peu ce gaillard-là, Aurilly.

Oh ! par exemple, non. Monseigneur.

Tu dis ?

Je dis que, sans compter ce qui pourrait m'axriver à l'endroit du couteau flamand, je ne vais pas m'amuser à me faire de mortels ennemis de MM. de Joyeuse, qui sont très bien en cour. Si nous eussions été roi des Pays-Bas, passe encore ; mais nous n'avons qu'à faire les gracieux. Monsei- gneur, surtout avec ceux qui nous ont sauvés ; car les Joyeuse nous ont sauvés. Prenez garde. Monseigneur, si vous ne le dites pas, ils le diront.

Tu as raison, Aurilly, dit le duc en frappant du pied, toujours raison, et cependant...

Oui, je comprends ; et cependant Votre Altesse n'a pas vu un seul visage de femme depuis quinze mortels jours. Je ne parle point de ces espèces d'animaux qui peuplent les polders ; cela

148 LES QUARANTE-CINQ

ne mérite pas le nom d'hommes ni de femmes; ce sont des mâles et des femelles, voilà tout.

Je veux voir cette maîtresse de du Bouchage, Aurilly, je veux la voir, entends-tu ?

Oui, Monseigneur, j'entends.

Eh bien ! réponds-moi alors.

Eh bien ! Monseigneur, je réponds que vous la verrez peut-être, mais pas par la porte, au moins.

Soit, dit le prince, mais si je ne puis la voir par la porte, je la verrai par la fenêtre, au moins.

Ah ! voilà une idée, Monseigneur, et la preuve que je la trouve excellente, c'est que je vais vous chercher une échelle.

Aurilly se ghssa dans la cour de la maison et alla se heurter au poteau d'un appentis sous lequel les gendarmes avaient abrité leurs chevaux. Après quelques investigations, Aurilly trouva ce qu'on trouve presque toujours sous un appentis, c'est- à-dire une échelle. Il la manœuvra au miUeu des hommes et des animaux assez habilement pour ne pas réveiller les uns et ne pas recevoir de coups de pied des autres, et alla l'appliquer dans la rue à la muraille extérieure.

Il fallait être prince et souverainement dédai- gneux des scrupules vulgaires, comme le sont en général les despotes de droit divin, pour oser, en présence du factionnaire se promenant de long en large devant la porte étaient enfermés les pri-

LES QUARANTE-CINQ 149

sonniers, pour oser accomplir une action aussi au- dacieusement insultante à l'égard de du Bouchage, que celle que le prince était en train d'accomplir.

Aurilly le comprit et fit observer au prince la sentinelle, qui, ne sachant pas quels étaient ces deux hommes, s'apprêtait à leur crier : « Qui vive ! »

François haussa les épaules et marcha droit au soldat.

Aurilly le suivit.

Mon ami, dit le prince, cette place est le point le plus élevé du bourg, n'est-ce pas ?

Oui, Monseigneur, dit la sentinelle, qui, reconnaissant François, lui fit le salut d'honneur, et n'étaient ces tilleuls qui gênent la vue, à la lueur de la lune on découvrirait une partie de la campagne.

Je m'en doutais, dit le prince ; aussi ai- je fait apporter cette échelle pour regarder par-dessus. Monte donc, Aurilly, ou plutôt, non, laisse-moi monter ; un prince doit tout voir par lui-même.

dois-je appHquer l'échelle. Monseigneur ? demanda l'hypocrite valet.

Mais, au premier endroit venu, contre cette muraille, par exemple.

L'échelle appliquée, le duc monta.

Soit qu'il se doutât du projet du prince, soit par discrétion naturelle, le factionnaire tourna la tête du côté opposé au prince. Le prince atteignit le haut de l'échelle ; Aurilly demeura au pied.

I50 LES QUARANTE-CINQ

La chambre dans laquelle Henri avait enfermé Diane était tapissée de nattes et meublée d'un grand lit de chêne, avec des rideaux de serge, d'une table et de quelques chaises.

La jeune femme, dont le cœur paraissait soulagé d'un poids énorme depuis cette fausse nouvelle de la mort du prince, qu'elle avait apprise au camp des gendarmes d'Aunis, avait demandé à Remy un peu de nourritm-e, que celui-ci avait montée avec l'empressement d'une joie indicible. Pour la première fois alors, depuis l'heure Diane avait appris la mort de son père, Diane avait goûté un mets plus substantiel que le pain ; pour la première fois, elle avait bu quelques gouttes d'un vin du Rhin que les gendarmes avaient trouvé dans la cave et avaient apporté à du Bouchage.

Après ce repas, si léger qu'il fût, le sang de Diane, fouetté par tant d'émotions violentes et de fatigues inouïes, afflua plus impétueux à son cœur, dont il semblait avoir oubhé le chemin ; Remy vit ses yeux s'appesantir et sa tête se pencher sur son épaule. Il se retira discrètement, et, comme on l'a vu, se coucha sur le seuil de la porte, non qu'il eût la moindre défiance, mais parce que, depuis le départ de Paris, c'était ainsi qu'il agissait.

C'était à la suite de ces dispositions, qui assu- raient la tranquillité de la nuit, qu'Aurilly était monté et avait trouvé Remy couché en travers du corridor.

LES QUARANTE-CINQ 151

Diane, de son côté, dormait le coude appuyé sur la table, sa tête appuyée sur sa main. Son corps souple et délicat était renversé de côté sur sa chaise au long dossier ; la petite lampe de fer placée sur la table, près de l'assiette à demi garnie, éclairait cet intérieur qui paraissait si calme à la première vue, et dans lequel venait cependant de s'éteindre une tempête qui allait se rallumer bientôt.

Dans le cristal rayonnait, pur comme du diamant en fusion, le vin du Rhin à peine effleuré par Diane ; ce grand verre ayant la forme d'un caUce, placé entre la lampe et Diane, adoucissait encore la lumière et rafraîchissait la teinte du visage de la dormeuse. Les yeux fermés, ces yeux aux paupières veinées d'azur, la bouche suavement entr'ouverte, les cheveux re jetés en arrière par-dessus le capu- chon du grossier vêtement d'homme qu'elle portait, Diane devait apparaître comme une vision su- blime aux regards qui s'apprêtaient à violer le se- cret de sa retraite.

Le duc, en l'apercevant, ne put retenir un mouve- ment d'admiration ; il s'appuya sur le bord de la fenêtre, et dévora des yeux jusqu'aux moindres détails de cette idéale beauté. Mais tout à coup, au milieu de cette contemplation, ses sourcils se froncèrent ; il redescendit deux échelons avec une sorte de précipitation nerveuse.

Dans cette situation, le prince n'était plus exposé aux reflets lumineux de la fenêtre, reflets qu'il

152 LES QUARANTE-CINQ

avait paru fuir ; il s'adossa donc au mur, croisa ses bras sur sa poitrine, et rêva.

Aurilly, qui ne le perdait pas des yeux, put le voir avec ses regards perdus dans le vague, comme sont ceux d'un homme qui appelle à lui ses sou- venirs les plus anciens et les plus fugitifs.

Après dix minutes de rêverie et d'immobilité, le duc remonta vers la fenêtre, plongea de nouveau ses regards à travers les vitres, mais ne parvint sans doute pas à la découverte qu'il désirait, car la même ombre resta sur son front et la même incertitude dans son regard.

Il en était de ses recherches, lorsque Aurilly s'approcha vivement du pied de l'échelle.

Vite, vite. Monseigneur, descendez, dit Au- rilly, j'entends des pas au bout de la rue voisine.

Mais au Heu de se rendre à cet a\ds, le duc des- cendit lentement, sans rien perdre de son atten- tion à interroger ses souvenirs.

Il était temps ! dit Aurilly.

De quel côté vient le bruit ? demanda le duc.

De ce côté, dit Aurilly.

Et il étendit la main dans la direction d'une espèce de ruelle sombre. Le prince écouta.

Je n'entends plus rien, dit-il.

La personne se sera arrêtée ; c'est quelque espion qui nous guette.

Enlève l'échelle, dit le prince.

Aurilly obéit ; le prince, pendant ce temps, s'assit

LES QUARANTE-CINQ 153

sur le banc de pierre qui bordait de chaque côté la porte de la maison.

Le bruit ne s'était point renouvelé, et personne ne paraissait à l'extrémité de la ruelle.

Aurilly revint.

Eh bien ! Monseigneur, demanda-t-il, est-elle beUe?

Fort belle, répondit le prince d'un air sombre.

Qui vous fait si triste alors. Monseigneur ? Vous aurait-elle vu ?

EUe dort.

De quoi vous préoccupez- vous, en ce cas ? Le prince ne répondit pas.

Brune ?... blonde ?... interrogea Aurilly.

C'est bizarre, Aurilly, murmura le prince, j'ai vu cette femme-là quelque part.

Vous l'avez reconnue alors ?

Non, car je ne puis mettre aucun nom sur son visage; seulement, sa vue m'a frappé d'un coup violent au cœur.

Aurilly regarda le prince tout étonné, puis, avec un sourire dont il ne se donna pas la peine de dissimuler l'ironie :

Voyez-vous cela ! dit-il.

Eh ! monsieur, ne riez pas, je vous prie, répliqua sèchement François ; ne voyez-vous pas que je souffre ?

Oh 1 Monseigneur, est-il possible l s'écria Aurilly.

154 LES QUARANTE-CINQ

Oui, en vérité, c'est comme je te le dis, je ne sais ce que j'éprouve; mais, ajouta-t-il d'un air sombre, je crois que j'ai eu tort de regarder.

Cependant, justement à cause de l'effet que sa vue a produit sur vous, il faut savoir quelle est cette femme. Monseigneur.

Certainement qu'il le faut, dit François.

Cherchez bien dans vos souvenirs. Monsei- gneur. Est-ce à la cour que vous l'avez vue ?

Non, je ne crois pas.

En France, en Navarre, en Flandre ?

Non.

C'est une Espagnole peut-être ?

Je ne crois pas.

Une Anglaise ? quelque dame de la reine ÉUsabeth ?

Non, non, elle doit se rattacher à ma vie d'une façon plus intime ; je crois qu'elle m'est apparue dans quelque terrible circonstance.

Alors vous la reconnaîtrez facilement, car. Dieu merci ! la vie de Monseigneur n'a pas vu beaucoup de ces circonstances dont Son Altesse parlait tout à l'heure.

Tu trouves ? dit François avec un fmièbre sourire.

Aurilly s'inclina.

Vois-tu, dis le duc, maintenant je me sens assez maître de moi pour analyser mes sensations : cette femme est belle, mais belle à la façon d'une

LES QUARANTE-CINQ 155

morte, belle comme une ombre, belle comme les figures qu'on voit dans les rêves ; aussi me semble- t-il que c'est dans mon rêve que je l'ai vue ; et, continua le duc, j'ai fait deux ou trois rêves effrayants dans ma vie, et qui m'ont laissé comme un froid au cœur. Eh bien ! oui, j'en suis sûr maintenant, c'est dans un de ces rêves-là que j'ai vu la femme de là-haut.

Monseigneur ! Monseigneur ! s'écria Aurilly, que Votre Altesse me permette de lui dire que, rarement, je l'ai entendue exprimer si douloureu- sement sa susceptibilité en matière de sommeil ; le cœur de Son Altesse est heureusement trempé de manière à lutter avec l'acier le plus dur, et les vivants n'y mordent pas plus que les ombres, j'espère ; tenez, moi, Monseigneur, si je ne me sentais sous le poids de quelque regard qui nous surveille de cette rue, j'y monterais à mon tour, à l'échelle, et j'aurais raison, je vous le promets, du rêve, de l'ombre et du frisson de Votre Altesse.

Ma foi, tu as raison, Aurilly, va chercher l'échelle, dresse-la et monte ; qu'importe le sur- veillant ? n'es-tu pas à moi ? Regarde, Aurilly, regarde.

Aurilly avait déjà fait quelques pas pour obéir à son maître, quand soudain un pas précipité re- tentit sur la place, et Henri cria au duc :

Alarme ! Monseigneur, alarme ! D'un seul bond Aurilly rejoignit le duc.

156 LES QUARANTE-CINQ

Vous, dit le prince, vous ici, comte ! et sous quel prétexte avez- vous quitté votre poste ?

Monseigneur, répondit Henri avec fermeté, si Votre Altesse croit devoir me faire punir, elle le fera ; en attendant, mon devoir était de venir ici, et m'y voici venu.

Le duc, avec un sourire significatif, jeta un coup d'oeil sur la fenêtre.

Votre devoir, comte ? Expliquez-moi cela, dit-il.

Monseigneur, des cavaliers ont paru du côté de l'Escaut, on ne sait s'ils sont amis ou ennemis.

Nombreux ? demanda le duc avec inquiétude.

Très nombreux. Monseigneur.

Eh bien ! comte, pas de fausse bravoure, vous avez bien fait de revenir ; faites réveiller vos gen- darmes. Longeons la rivière qui est moins large, et décampons, c'est le plus prudent parti.

Sans doute. Monseigneur, sans doute ; mais il serait urgent, je crois, de prévenir mon frère.

Deux hommes suffiront.

Si deux hommes suffisent, Monseigneur, dit Henri, j'irai avec un gendarme.

Non pas, morbleu ! dit vivement François, non pas, du Bouchage, vous viendrez avec nous. Peste ! ce n'est point en de pareils moments que l'on se sépare d'un défenseur tel que vous.

Votre Altesse emmène toute l'escorte ?

Toute.

LES QUARANTE-CINQ 157

C'est bien, Monseigneur, répliqua Henri en s'inclinant ; dans combien de temps part Votre Altesse ?

Tout de suite, comte.

Holà ! quelqu'un ! cria Henri.

Le jeune enseigne sortit de la ruelle comme s'il n'eût attendu que cet ordre de son chef pour paraître.

Henri lui donna ses ordres, et presque aussitôt on vit les gendarmes se replier sur la place de toutes les extrémités du bourg, en faisant leurs préparatifs de départ.

Au milieu d'eux le duc s'entretenait avec les officiers.

Messieurs, dit-il, le prince d'Orange me fait poursuivre, à ce qu'il paraît ; mais il ne convient pas qu'un fils de France soit fait prisonnier sans le prétexte d'une bataille comme Poitiers ou Pavie. Cédons donc au nombre et replions-nous sur Bruxelles. Je serai sûr de ma vie et de ma liberté tant que je demeurerai au milieu de vous.

Puis, se tournant vers Aurilly :

Toi, tu vas rester ici, lui dit-il. Cette femme ne peut nous suivre. Et d'ailleurs, je connais assez ces Joyeuse pour savoir que celui-ci n'osera point emmener sa maîtresse avec lui en ma présence. D'ailleurs, nous n'allons point au bal, et nous courrons d'un train qui fatiguerait la dame.

158 LES QUARANTE-CINQ

va Monseigneur ?

En France ; je crois que mes affaires sont tout à fait gâtées ici.

Mais dans quelle partie de la France ? Mon- seigneur pense-t-il qu'il soit prudent pour lui de retourner à la cour ?

Non pas ; aussi, selon toutes les apparences, je m'arrêterai en route dans un de mes apanages, à Château-Thierry, par exemple.

Votre Altesse est-elle fixée ?

Oui, Château-Thierry me convient sous tous les rapports, c'est à une distance convenable de Pa- ris, à vingt-quatre lieues ; j'y surveillerai MM. de Guise, qui sont la moitié de l'année à Soissons. Donc, c'est à Château-Thierrj' que tu m'amèneras la belle inconnue.

Mais, Monseigneur, elle ne se laissera peut- être pas emmener.

Es-tu fou ? Puisque du Bouchage m'accom- pagne à Château-Thierry et qu'elle suit du Bou- chage, les choses, au contraire, iront toutes seules.

Mais eUe peut vouloir aller d'un autre côté, si elle remarque que j'ai de la pente à la conduire vers vous.

Ce n'est pas vers moi que tu la conduiras, mais, je te le répète, c'est vers le comte. Allons donc ! mais, parole d'honneur, on croirait que c'est la première fois que tu m'aides en pareille circon- stance. As-tu de l'argent ?

LES QUARANTE-CINQ 159

J'ai les deux rouleaux d'or que Votre Altesse m'a donnés au sortir du camp des polders.

Va donc de l'avant ! Et par tous les moyens possibles, tu entends ? par tous, amène-moi ma belle inconnue à Château-Thierry ; peut-être qu'en la regardant de plus près je la reconnaîtrai.

Et le valet aussi ?

Oui, s'il ne te gêne pas.

Mais s'il me gêne ?

Fais de lui ce que tu fais d'une pierre que tu rencontres sur ton chemin : jette-le dans un fossé.

Bien, Monseigneur.

Tandis que les deux funèbres conspirateurs dressaient leurs plans dans l'ombre, Henri montait au premier et réveillait Remy.

Remy, prévenu, frappa à la porte d'une certaine façon, et presque aussitôt la jeune femme ouvrit.

Derrière Remy, elle aperçut du Bouchage.

Bonsoir, monsieur, dit-elle avec un sourire que son visage avait désappris.

Oh ! pardonnez-moi, madame, se hâta de dire le comte, je ne viens point vous importuner, je viens vous faire mes adieux.

Vos adieux ! vous partez, monsieur le comte ?

Pour la France, oui, madame.

Et vous nous laissez ?

J'y suis forcé, madame, mon premier devoir étant d'obéir au prince.

i6o LES QUARANTE-CINQ

Au prince ! il y a un prince ici ? dit Remy.

Quel prince ? demanda Diane en pâlissant.

M. le duc d'Anjou, que l'on croyait mort et qui est miraculeusement sauvé, nous a rejoints.

Diane poussa un cri terrible, et Remy devint si pâle qu'il semblait avoir été frappé d'une mort subite.

Répétez-moi, balbutia Diane, que M. le duc d'Anjou est vivant, que M. le duc d'Anjou est ici.

S'il n'y était point, madame, et s'il ne me commandait de le suivre, je vous eusse accom- pagnée jusqu'au couvent dans lequel, m'avez- vous dit, vous comptez vous retirer.

Oui, oui, dit Remy, le couvent, madame, le couvent.

Et il appuya un doigt sur ses lèvres. Un signe de tête de Diane lui apprit qu'elle avait compris ce signe,

Je vous eusse accompagnée d'autant plus volontiers, madame, continua Henri, que vous pourrez être inquiétée par les gens du prince.

Comment cela ?

Oui, tout me porte à croire qu'il sait qu'une femme habite cette maison, et il pense sans doute que cette femme est une amie à moi.

Et d'où vous vient cette croyance ?

Notre jeune enseigne l'a vu dresser une échelle contre la muraiUe et regarder par cette fenêtre.

Oh ! s'écria Diane, mon Dieu ! mon Dieu !

LES QUARANTE-CINQ i6i

Rassurez-vous, madame, il a entendu dire à son compagnon qu'il ne vous connaissait pas.

N'importe, n'importe ! dit la jeune femme en regardant Remy.

Tout ce que vous voudrez, madame, tout, dit Remy en armant ses traits d'une suprême résolu- tion.

Ne vous alarmez point, madame, dit Henri, le duc va partir à l'instant même ; un quart d'heure encore et vous serez seule et libre. Permettez-moi donc de vous saluer avec respect et de vous dire encore une fois que, jusqu'à mon soupir de mort, mon cœur battra pour vous et par vous. Adieu ! madame, adieu !

Et le comte, s'inclinant aussi religieusement qu'il eût fait devant un autel, fit deux pas en arrière.

Non ! non ! s'écria Diane avec l'égarement de la fièvre ; non, Dieu n'a pas voulu cela ; non ! Dieu avait tué cet homme, il ne peut l'avoir ressuscité ; non, non, monsieur ; vous vous trompez, il est mort !

En ce moment même, et comme pour répondre à cette douloureuse invocation à la miséricorde cé- leste, la voix du prince retentit dans la rue :

Comte, disait-elle, comte, vous nous faites at- tendre.

Vous l'entendez, madame, dit Henri. Une dernière fois, adieu !

Et serrant la main de Remy, il s'élança dans l'escalier. III. 6

l62 LES QUARANTE-CINQ

Diane s'approcha de la fenêtre, tremblante et convulsive comme l'oiseau que fascine le serpent des Antilles.

Elle aperçut le duc à cheval ; son visage était coloré par la lueur des torches que portaient deux gendarmes.

Oh ! il vit, le démon, il vit ! murmura Diane à l'oreiUe de Remy avec un accent tellement ter- rible, que le digne serviteur en fut épouvanté lui- même ; il vit : vivons aussi ; il part pour la France : soit, Remy, c'est en France que nous allons.

XIÏ

SÉDUCTION

Les préparatifs du départ des gendarmes avaient jeté la confusion dans le bourg ; leur départ fit succéder le plus profond silence au bruit des armes et des voix.

Remy laissa ce bruit s'éteindre peu à peu et se perdre tout à fait ; puis, lorsqu'il crut la maison complètement déserte, il descendit dans la salle basse pour s'occuper de son départ et de celui de Diane.

Mais en poussant la porte de cette salle, il fut bien surpris de voir un homme assis près du feu, le visage tourné de son côté. Cet homme guettait évidemment la sortie de Remy, quoique en l'aper- cevant il eût pris l'air de la plus profonde insou- ciance.

Remy s'approcha, selon son habitude, avec une démarche lente et brisée, en découvrant son front chauve et pareil à celui d'un vieillard accablé d'années.

Celui vers lequel il s'approchait avait la lumière

i64 LES QUARANTE-CINQ

derrière lui, de sorte que Remy ne put distinguer ses traits.

Pardon, monsieur, dit-il, je me croyais seul ou presque seul ici.

Moi aussi, répondit l'interlocuteur ; mais je vois avec plaisir que j'aurai des compagnons.

Oh ! de bien tristes compagnons, monsieur, se hâta de dire Remy, car, excepté un jeune homme malade que je ramène en France...

Ah ! fit tout à coup Aurilly en affectant toute la bonhomie d'un bourgeois compatissant, je sais ce que vous voulez dire.

Vraiment ? demanda Remy.

Oui, vous voulez parler de la jeune dame.

De quelle jeune dame ? s'écria Remy sur la défensive.

! ! ne vous fâchez point, mon bon ami, répondit Aurilly ; je suis l'intendant de la maison de Joyeuse ; j'ai rejoint mon jeune maître par l'ordre de son frère, et, à son départ, le comte m'a recommandé une jeune dame et un vieux serviteur qui ont l'intention de retourner en France, après l'avoir suivi en Flandre...

Cet homme parlait ainsi en s'approchant de Remy avec un visage souriant et affectueux. Il s'était placé, dans son mouvement, au milieu du rayon de la lampe, en sorte que toute la clarté l'illuminait.

Remy alors put le voir.

LES QUARANTE-CINQ 165

Mais, au lieu de s'avancer de son côté vers son interlocuteur, Remy fit un pas en arrière, et u