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MEMOIRES CONTEMPORAINS.
MÉMOIRES
DE MADAME LA DUCHESSE
D'ABRANTÈS.
TOME SEIZIEME.
VARIS. — IBXPRiniERTE: UE X.ACB&VAIISISRB ,
RCE nu COLOMBIER, n" ,1u.
MEMOIRES
DE MADiMli LA IJDCUKSSK
ife
B'AllAMM
SOUVENIRS HISTORIQUES
SiJR
NAPOLÉON,
LA RÉVOLUTION ,
LE DIRECTOIRE^ LE CONSULAT, L'EMPIRE ET LA RESTAURATION.
TOME SEIZIÈME.
^^xi^^
A PARIS,
LIBRAIRIE DE L. MAME,
RLE GUENÉgAUD, IN° 'iS.
MDCCCXXXIV
DE MABAME LA DUCHESSE
ITABRANTES.
CHAPITRE PREMÎSR-
Le locsia européen. — Proclamation de l'empereur Alexan- dre.— Discours de l'empereur Napoléon. — Alexandre pacificateur de l'Europe. — La Prusse et son système. — Le duc de Brunswick. — .Jaupe qui peut !~Yenle de la Suède.
— 25 millions. — C'est le prix du sang.— Plus il vaut, plus il est paye . — L'Espagne perdue . — Belle conduite de Soult.
— Lettre de Bernadotte à Napoléon.— Le transfuge.— Ma petite Bonnette! — L'empereur trop bien servi .—Les gar- des d'honneur. — Mort de 31. de Lagrange.— Le pressen- timent.— Promenade en calèche. — Leduc de Frioul et Junot. — Amitié fraternelle. — Ce qu'était Duroc — Com- bien il était bon. — Pressentimens de Junot.— Amour pour l'empereur. — La consécration et le serment. — L'enfant du brave dévoue' avant sa naissance. — Le bulletin. — La partie de billard. — M. de Flahaut et M. de Valence — Les cent bouteilles devin de Sillery.— La bouteille d'eau de Portugal et la bouteille d'ëther.
Maintenant nous sommes à un moment qui est d'une haute et terrible importance dans la XYL »
■H^.'o.
a- MÉMOIRES
vie privée des familles comme dans le corps po- litique des nations... L'immense colosse de la France, naguère revêtu de pourpre et d'or, commençait à dépouiller sa riche parure , et n'était plus qu'un grand squelette dont les os déjà ébranlés s'entrechoquaient entre eux.
Averti enfin de son danger et du nôtre , au bruitdu tocsin queles puissances européennes fai- saient tinter de toutes parts, Napoléon rassembla autour de lui les forces de cette France qui ja- mais n'est épuisée de son sang et de ses richesses, quand il faut donner l'un et l'autre pour la dé- fense de sa gloire et de son honneur. A l'occupa- tion de Varsovie par les Russes *, l'empereur ré- pondit par un senatus-consulte' qui déterminait la régence pendant la minorité du roi de Rome. Au premier pas fait vers lui pour l'attaquer... lui qui jamais ne le fut!... il oppose l'assurance de la réversion de son pouvoir!... A la procla- mation d'Alexandre^ qui invite les Allemands à secouer le joug de la France , il répond par son discours au corps législatif...
« Le 8 février i8i3 : reddition de Varsovie.
• Le 5 février 18 15. — Voyez le Moniteur.
3 10 février i8i3, en date de Varsovie; elle est adressée aux Allemands et à l'alliance rhénane.
DE LA DUCHESSE ù'aBRANTÈS. 5
« Je désire la paix, dit Napoléon.. ^ elle est nécessaire au monde... Quatre fois d-epuis la rupture du traité d'Amiens , je l'ai proposée par des démarches solennelles... mais je ne ferai ja- mais qu'une paix honorable et conforme à la grandeur de mon empire. »
Et l'on a pu critiquer de semblables paroles ! Que devait-il dire, cet homme qui, quelques mois avant , possédait l'Europe entière!... Oh 1 combien sa grande âme devait souffrir , lors- qu'elle était si peu comprise!...
Bientôt Alexandre prit le rôle du pacifica- teur de l'Europe... Un manifeste de Varsovie en date du 22 février, suivit la proclamation du I o, de la même ville. .. Il appelait tous les peuples de l'Allemagne à l'indépendance, comme si pour eux il était moins honorable de répondre à l'ap- pel de Napoléon , que d'obéir à la lance d'un Cosaque!.. Enfin le 1" mars, la sixième coalition continentale contre la France est proclamée en Europe. Et seule, pour la sixième fois aussi , elle regarde ses ennemis avec fierté , et les défie de l'abattre... Ce n'eût pas été une vaine jactance certes, si, dans ceux qui l'ont Hvrée, il n'y avait pas eu de ses enfans... Le même jour, la Prusse toujours fidèle à son système de défection * , » C'est une chose curieuse à suivre que la conduite de la
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abandonne l'ami chancelant , et va faire alliance
Prusse depuis 92. Toujours versatile, dissimulée comme une iemme faible, nous l'avons vue en 92 prendre l'initiative et nous faire la guerre parceque nous étions si malheureux que nous allions succomber; et pourtant elle n'était pas parente des Bourbons, et n'avait reçu ni insultesni dommages. — A la troisième campagne, la Prusse retira son arme'e de celles coa- lisées, parce que la France triomphait partout; elle poussa le cri de saui>e qui peut , après le traité de Baie qui détruisait celui de Pilnitz, et renversa et rendit dérisoire l'impertinent Manifeste duduc de Brunswick. — La Prusse alors fut un peu moquée chez les républicains, qu'elle avait tant maudits... ils la bafouèrent même... Pourquoi s'y exposait-elle ? — En 1799 la fortune changea pour nous , la Prusse changea aussi, et M. de Sandoz vint en son nom flatterie directoire. Eu i8o5 l'Autricheaima: la Prusse regarda de droite et de gauche, et se dît que la France devait être battue; elle signa un traité avec la Russie, sur le tombeau de celui qui conduisait bien autre- ment les affaires de la Prusse. M. d'Haugw^itz fut témoin d'Austerlitz, et un courrier expédié à Berlin , arriva à temps pour faire déchirer le traité de Posldam; la Prusse vira de bord, hissa le pavillon de la France, et abattit celui de l'An- gleterre, qui allait être le sien. — C'estainsi qu'elle se condui- silpendant uaans. EniSialapeur avait faitsignerun traitéaux conseillers de Berlin, la déroute de Moscow leur rendit cou- rage : et ils entonnèrent un chant de triomphe en réponse aux cris d'agonie de nos soldais mourant dans les fleuves glacés, dans les boues et les neiges de la Russie... Enfin la Prusse jeta le le masque; mais, toujours perfide par le be- soin de l'être , elle emprisonna le général York en même temps qu'elle lui dit de trahir... Tant de turpitudes et si peu de grandeur !.., celafaitmal!
D£ LÀ DOCHESSE d'àBRANTÈS, 5
avec celui dont le bonheur se lève... Le traité d'alliance entre la Prusse et la Russie se signe à Kalisch. Dans le même temps, l'Angleterre et la Suède signent aussi un traité pour abattre l'ennemi commun*-. Ils sont tous altérés de son sang... C'est une curée... C'est une frénésie qui les pousse contre cet homme qu'ils devraient tous aimer et vénérer , parce que l'humanité en- tière doit être vaine de lui... et c'est un homme qui est presque son allié... qui est le beau-frère de son frère, qui signe le traité qui doit donner un ennemi de plus à la France et à Napoléon... car le prince royal de Suède faisait tout, el Charles XIIT n'était plus qu'une ombre de roi. Au reste , ce nouveau traité de iSi5 ( 5 mars ) n'est qu'une confirmation des traités précédens ( 24 mars et 5 mai 1812 ) , seulement cette fois la Suède est achetée. C'est le prix du sang main- tenant, et comme il est précieux, on le vend cher... La Suède recevra vingt-cinq millions de francs, et la cession de la Guadeloupe aban- donnée aux Anglais par le général Ernouf... Il y a dans tous ces traités , dans ces capitulations, une lueur de honte et de bassesse qui fait mal à l'a me...
Chaque jour les plus désastreuses nouvelles pous arrivaient, tantôt elles venaient de l'Es-
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pagne et apportaient la perte de quelque ami , ou d'une bataille, ou d'une province. Le ma- réchal Soult, qui avait fait des efforts surhumains pour lutler contre le malheur de sa position, de- venue terrible par le départ de la meilleure par- tie de ses troupes pour le Nord , fut enfin con- traint à se porter de Valladolid au nord de l'Espagne. Cette mesure, qui était indispensable , et que même il n'avait retardée que trop long- temps , fît un effet malheureux sur le moral de l'ennemi et de nos soldats, elle découragea ceux- ci en proportion de l'orgueil qu'elle donna à l'autre; dès lors notre séjour en Espagne ne fut plus regardé que comme précaire.
C'est, je pense, vers ce temps que Bernadotte écrivit à l'empereur pour lui demander en ami «de n'être plus ambitieux... de inoAérQY celte soif de conquêtes qui est funeste à l'Europe, ajoute-t-il. Je suis désintéressé dans la question , et vous pouvez croire que mon profond attachement pour mon pays et pour vous me dicte seul cette démarche... »
On croit rêver en lisant de pareilles choses!... Lui , Bernadotte!... Lui, jean , prince royal de Suède , venir dire à Napoléon , empereur des Français , qu'il doit remettre l'épée dans le fourreau , lorsque, lai, tire la sienne!... Et cela
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au moment où son beau-frère, le mari de la sœur de sa femme ' , était menacé dans sa vie!., dans tout ce que l'homme a de précieux et de cher... Bernadotte s'allie à toutes ces vieilles puissances que sa fierté républicaine repoussa si long-temps loin de lui... Mais parmi elles, il n'en est pas une seule dont le talent puisse effaroucher le sien... Ils sont tous nuls, et lui le premier parmi eux. Un autre transfuge, un traître, un Français indigne du nom de français , va bientôt paraître sur cette scène de guerre et de désolation... Celui-là fut jadis son maître, et Jean , prince royal de Suède , sera heureux de lui serrer la main , et de lui donner même la droite pour lui faire sentir sa supériorité...
Pendant ces préparatifs au dénouement du grand drame qui allait se représenter , Na- poléon organisait de toutes parts ses moyens de défense... Les gardes d'honneur lui fournis- saient à la fois ces mêmes moyens, et deve- naient entre ses mains des otages sûrs pour se rassurer sur les provinces intérieures. La France , sans cesse insultée par la Prusse, prit enfin l'ini-
' On sait que la sœur de la reine Julie est reine de Suède Je n'ai rien entendu de plus plaisant que le roi de Suède , avec son accent béarnais , appelant sa femme d'un petit nom d'amitié, qui était Bonnette. Je ne sais pas si les ha- bitudes royales ont supprimé la caresse bourgeoise.
Ç MEMOIRES
tiative, non pas traîtreusement et dans l'ombre, mais dans le sénat de l'empire... On y pro- clama hautement la déclar?.lion de guerre que l'empire faisait à la Prusse. Ce moment fut ter- rible pour tous ceux qui , comme Junot et ses frères d'armes, connaissaient les ressources de la France. Ils savaient par exemple que l'ar- mée française , au moment où elle déclara la guerre à la Prusse, ne se composait que de trente mille anciens soldats !,.. Elle avait son quar- tier-général à Slatsfurts, près de Halberstadl. C'était le prince Eugène qui la commandait ; il avait pris position sur l'Elbe et la Saale , ancien théâtre de notre gloire... mais quelle était la partie de l'Allemagne qui ne l'était pas?... Nous occupions Magdebourg, Wittemberg etTorgau. C'était dans cette dernière ville que je devais , dans cette même année _, recevoir un coup en- core bien douloureux même après mes malheurs. Le sénat, qui ne voyaitdansla guerre intentée contre la France qu'iuie tentative répétée et six fois essayée sur notre beau pays , accorda à l'empereur ce qu'il lui demanda pour repousser l'agression... Cent quatre-vingt mille hommes furent ordonnés i^2Lv\e sénalus-consulle du 5 avril 181 5. C'est dans ces cent quatre-vingt mille liommes que se trouvent ces dix mijie garder
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d'honneur qui firent tant crier après l'empereur. Eh bien ! il en fut de cela comme de bien des choses dont j'ai déjà parlé, c'est-à-dire que l'em- pereur fut trop bien servi. Il avait demandé au ministre de l'intérieur deux mille gardes d'hoivneur, on crut lui faire la plus agréable des flatteries en lui en envoyant dix mille... C'étaient donc huit mille familles qui étaient aigries contre l'empereur , et le maudissaient au lieu de le bénir... L'empereur, pendant ce temps , créait trente - sept cohortes urbaines pour la défense des places maritimes.... Cet homme était universel... il n'oubliait rien... Il eut un chagrin qu'il ressentit vivement même à cette époque... ce fut la mort de M. de Lagrange. C'était , comme on le sait , le mathématicien le plus habile que les sciences et l'Europe avaient eu ' depuis Euler... L'empereur l'aimait beau- coup , et sa mort l'affecta. M. de Lagrange avait alors 78 ans. L'empereur s'occupa de ce malheur avec une sollicitude qui semblait an- noncer un pressentiment.
— Je ne puis vaincre ce que j'éprouve , dit-il à Duroc... j'ignore ce que peut signifier l'effet pro- duit par cette mort de Lagrange , mais il y a du presseiitiment dans mon affliction.
Duroc essayait de dissiper ces pensées som-f
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bres, et lui-même quelquefois s'y laissait aller... Un jour il vint me voir. C'était le matin; il était deux heures. Le temps était beau, et Junot, mal- gré que le froid fût encore piquant , avait fait mettre les chevaux à une calèche , et voulait m'emmener promener... Duroc vint avec nous. Il avait une heure à lui, et il voulait causer de plusieurs choses intéressantes avec Junot et avec moi... Il voulait surtout parler avec le duc de la mort de Fuentès , que Junot avait reçu dans ses bras , et dont il avait été l'exécuteur testa- mentaire On sait que le comte Armand
de Fuentès avait une fille de mademoiselle Bigo- tini , et que Duroc était dans la même position. La conversation fut tout à la fois triste et ami- cale... Duroc était si bon!... si affectueux!... Il était si bon père!... Il parlait avec une parole qui venait du cœur... Oui, il était bon, et ceux qui peuvent dire que ce n'était pas , doivent faire croire que si le doute existe , c'est qu'ils ont eux-même provoqué ce qu'il pouvait avoir de mauvais... Il fut toujours pour moi le meilleur des amis , comme il fut pour l'empereur l'un de ses plus fidèles sujets et de ses plus dévoués ser- viteurs. Hélas! le moment approchait où lui aussi devait me montrer le chemin de délivrance de nos misères... Il le sentait, je crois... et cette
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agitation , cette sorte de souffrance qui ne lui était pas naturelle, et qui révélait une peine in- térieure de l'âme, me fit une forte impression... Je lui donnai la main, et je lui dis:
— Mon ami , j'espère que vous n'oublierez pas en partant que je suis ici , et que vous pouvez tout demander à mon amitié...
L'excellent homme me regarda d'un air atten- dri... Il me comprenait, mais une particularité que je connaissais l'empêchait en ce moment de me répondre comme il l'aurait voulu. Je le compris parfaitement , et pendant toute la pro- menade, je parlai de manière à le rassurer sur le sort de sa filie , et surtout à diminuerl'impres- sion presque lugubre qu'il ne pouvait rejeter par-derrière lui.
— C'est un pressentiment , répétait-il toujours pendant la promenade... je ne reviendrai plus au bois de Boulogne.
Il paraissait frappé... Bon et excellent Duroc! j'aurais bien sûrement donné de plus douces consolations à son âme souffrante , si je n'avais été aussi chargée de la sainte mission de soigner ime âme souffrante.
Junot était retombé dans un état de sombre inquiétude dont mes soins et mon affection l'avaient tiré... Il avait d'étranges momens d'in-
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quiète souffrance... il pleurait '....lui , si fort et si maître de lui!... Il pleurait comme un en- fant. Les mouvemens joyeux n'arrivaient plus à lui que par des intervalles qu'il fallait encore saisir.
Un jour, en lui annonçant que j'étais en- ceinte , il fut d'abord heureux; puis il s'attrista par la crainte d'un surcroît de souffrances pour mon état si peu fait pour supporter une si longue fatigue. Mais tout-à-coup il vint à moi , et me prenant dans ses bras , il me dit avec une ex- pression qu'on ne peut oublier quand une fois elle vous a frappé l'œil et l'oreille :
— Laure , si c'est un garçon , promets-moi , jure-moi de l'élever uniquement dans l'amour, dans la crainte de l'empereur... J'entends dans la crainte de l'affliger... Promets-moi de faire tous tes efforts pour qu'il l'aime comme je l'ai aimé... comme je l'aime toujours... Et sa voix tremblait d'émotion...
— Pourquoi ne me réponds-tu pas? dit-il en me voyant seulement pleurer; car en ce moment, je l'avoue, la puissance de Dieu même ne m'au- rait certes pas fait promettre ce qu'il me deman- dait , en voyant cet homme dont le loyal amour était si mal reconnu par celui qui aurait dû payer ces trésors de l'âme par une parole venue de
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lame aussi... Hélas! c'était tout ce que l'infor- tuné lui demandait.
— Laure , tu me fais plus de mal que tu ne penses en ne me répondant pas , comme j'ai peut-être le droit de te demander de le faire... N'est-ce pas, mon amie , que mon fils , si c'est un fils, ne recevra de toi que des leçons comme celles que je lui aurais données?...
— Mais tu les lui donneras toi-même , mon ami...
— Moi!... non, non !... lime faudrait encore des années de vie , et je n'ai plus que des jours...
— Et tu veux que je réponde à de semblables paroles?... Mon ami , tu ne réfléchis pas non plus que pour cet homme tu blesses le cœur de tout ce qui t'aime. Que tai-je fait , moi , pour me parler comme tu le viens de faire?
Je pleurais et je souffrais , car en ce moment il était d'un si grand changement , que je ne pouvais fixer sa noble figure sans me sentir une telle douleur au cœur, qu'il me semblait que j'allais mourir... Je fus à lui , et l'entourant de mes bras, je lui dis avec la volonté de le calmer:
— Eh bien! je te jure, mon ami, que l'enfant que je porte sera, quel qu'il soit, élevé dans l'amour de celui que tu aimes tant... Quant aux autres , c'était déjà un devoir pour moi de le faire. Et si
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je prends cet engagement , tu sais que je le tiendrai... Mais à présent, mon ami, l'état actuel de ta santé demande des soins... Ne pense plus à repartir pour l'armée... Je ne suis pas juge en pareille matière, mais il me paraît que mainte- nant lu te dois à ta famille... Ainsi donc, tu pourras lui inculquer toi-même ces sentimens d'attachement que tu sais si bien éprouver pour l'empereur... ne me quitte plus... Ne quitte plus tes enfans... nos amis... Ici, tu seras en- touré de soins , d'amour, tu seras aimé.
Je pourrai vivre encore de longues années., d'autres souvenirs pourront s'effacer... mais ja- mais... jamais , je n'oublierai la rapidité avec laquelle il s'élança sur moi!... Il me saisit avec cette force terrible qu'il avait naturellement en lui et qui doublait à la venue d'une émotion profonde :
— Mais tu ne m'entends pas , ou tu ne me comprends donc plus !... Comment , à présent que tu sais ce que m'a fait cet homme aux mille panaches , à présent que tu sais ce que sa ven- geance a imaginé pour me perdre auprès de l'empereur , tu ne veux pas voir que je n'ai qu'une réponse à lui faire !.,.
Et ses yeux flamboyaient... Il était admirable, mais terrible...
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— Que veux-tu? Laisse tout cela , répondis-je en tremblant , car il me faisait peur.
— Ceque je veux! s'écria-t-il... ce que je veux! c'est de me faire tuer... Alors, quand je tom- berai sous un boulet russe ou autrichien , quand une balle prussienne ou anglaise me renversera Sous les pieds de mon cheval , alors je leur de- manderai avant de mourir si J'ai manqué de ré- solution...
Cette malheureuse phrase du bulletin lui re- venait sans cesse à l'esprit... Je le regardais avec cette pitié du cœur qui va trouver la souffrance dans l'âme affligée, et qu'une femme aimée peut seule ressentir et donner... Le duc la comprit, ou plutôt la sentit... Il vint à moi , et posant sa tète sur ma poitrine, il pleura encore... C'étaient des gouttes d'eau-forte que ces larmes-là... Elles retombaient sur son pauvre cœur brisé , et le détruisaient en le brûlant.
Le soir de cette cruelle matinée, il était assez calme. C'était toujours après de tels orages qu'il avait comme un armistice avec la souffrance. La lutte commençait alors... l'homme ne voulait pas fléchir... mais la peine rongeante, cette vi- père qui de son dard brûlant fouille sans cesse au cœur et le pique, l'empoisonne de son venin, la peine était la plus forte, et fut en effet triom- phante.
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M. de Flahaut et le général Valence étaient venus nous demander à dîner. Après être sortis de table, nous passâmes dans le billard. Junot se trouvant plus disposé à faire quelque chose qui le pût distraire, proposa une partie de billard à quatre.
— Je me mettrai contre Valence, dit-il, et ma femme contre M. de Flahaut... Valence, s'écria-t-il en riant et s'élançant avec une viva- cité de jeune homme pour prendre sa queue de billard... jeté joue cent bouteilles de ton meil- leur vin de Sillery contre vingt-cinq louis... veux-tu du marché ?
— Oui , pardieu , répondit le général , sur- tout si la duchesse se met de la partie... mais elle n'a pas accepté.
— Bath ! ma femme veut toujours ce que je veux... n'est-ce pas , ma Laure ?
Et venant à moi, il m'entoura la taille de l'un de ses bras , m'enleva comme une plume à la hauteur de son visage, m'embrassa, et me re- posant à terre , courut arranger les billes.
— Elle a dit oui, Valence !... as-tu vu com- ment elle a dit oui?... sans parler... mais elle a dit OUI...
— Cela ne m'est pas prouvé , dit le général Valence, qui, voyant son front s'éclaicir et sa
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. in
bouche nous sourire, avait l'aimable esprit de prolonger ce moment de distraction.
— Comment cela? dit le duc en posant fort sé- rieusement sa bille sur le billard et me re<^ar- dant avec une sorte d'inquiétude... Puis il vint à moi rapidement, me prit dans ses bras, et me dit à demi-voix :
— ïu dois me détester !.. je suis sur que je t'ai fait mal tout à l'heure... en t'enlevant ainsi comme si tu étais seule...
Il se frappa le front... ses yeux s'assombrirent, et en une minute tout ce qu'il y avait de joyeux en eux avait disparu.
— Non , non ! m'écriai-je... non , non , je ne souffre pas le moins du monde... Jamais depuis un an je ne me suis mieux portée, et je suis fière et joyeuse d'être ton second dans un duel où le seul sang qui doit couler est dans une bouteille de vin de Champagne... en vérité il faudrait qu'il n'y en eût jamais d'autre.
A mesure que je parlais, le duc me suivait des yeux; il me regardait parler, si je puis dire ainsi... Lorsque j'eus fini, il me rapprocha encore de lui , prit ma tète dans ses mains , me décoiffa en baisant mes cheveux , et puis me regardant avec une expression indéfinissable , il me dit bien bas :
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— Tu es mon ange consolateur, toi!... que je t'aime!... Écoute, tu joues bien... joue encore mieux que de coutume... j'attache une pensée... bizarre peut-être.. .mais enfin c'est mon idée... Si je gagne!... Il leva ses yeux, ils étaient brilians et radieux. Si je gagne!... eh bien , c'est une ré- ponse de Dieu à tout ce que je souffre depuis si long-temps... Vois-tu ce brave et loyal gar- çon , poursuivit-il en me montrant le général Valence, celui-là me connaît... il était à côté de moi quand l'homme aux panaches voulut me donner des ordres quand il n'avait aucun droit de le faire... et parce que je n'ai fait que mon devoir, cet homme!...
— Oui, oui, il eut mille fois tort; mais viens jouer, et surtout rappelle tout ton talent ; quant à moi, je vais faire de mon mieux.
Et je l'embrassai... il se mit à sourire, et nous nous disposâmes au combat.
— Ah ça , tout cela est fort bien, dit M. de Flahaut, mais que jouons-nous, madame d'A- brantès et moi?
Dans le fiiit il fallait régler l'enjeu. La chose n'était pas facile , parce que je n'ai jamais joué d'argent dema vie, et que ne, buvant que de l'eau, l'enjeu du général Valence me tentait peu à gagner.
DE L.V DUCHESSE d'abRA.NTÈS. I9
— Eh bien , si vous voulez , tiis-je à M. de Fia- haut, je vous jouerai une bouteille de la gran- deur de celle de ces messieurs... seulement, au lieu d't^tre remplie de vin de CbanijDagne, elle le seia d'eau de Portugal... voulez-vous ainsi ?
— A merveille !... mais moi, si je perds, qu'au- rez-vous ? voulez-vous aussi de l'eau de Por- tugal ?
Je dis que oui.
— Eh bien ! comme vous êtes malade, et que vous avez surtout mal aux nerfs , j'y joindrai une bouteille d'éther...
Tout le monde se mit à rire... Nous commen- çâmes... Junot et moi gagnâmes les trois parties. Il eut ses cent bouteilles de vin de Sillery, et moi probablement ma bouteille d'éther.
Lorsque nous eûmes fini, Junot s'approcha de moi, et me dit avec un front tout radieux :
— Eh bien ! nous avons gngné , ma bonne Laurel...
Et il me prenait la taille pour me faire sau- ter, puis il se rappelait qu'il ne le fallait pas, et il s'arrêtait...
— Nous avons gagné!...
Je le regardai d'un air surpris, car ordinaire- mentilluiétaitbien égal de gagnerou deperdre...
— Imagiue-toi, me dit -il bien bas, que j'a-
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vais attaché à cette partie une pensée qui me tient au cœur... et cette pensée , tu la devines, n'est-ce pas?...
Je ne devinais pas du tout au contraire... et je le regardai en souriant en lui disant que je ne m'en doutais pas.
— Comment 1 reprit-il , tu ne comprends pas que c'est pour savoir s'î7 m'aime toujours!...
En entendant cette paroie du cœur sortir de sa bouche, en entendant cet homme qui souffrait depuis des mois entiers du supplice de douter que le sentiment d'affection pour lequel il vi- vait , pour lequel il mourrait , fût bien reconnu, en l'entendant m'avouer une faiblesse dont il aurait ri dans un autre , je me sentis émue aux larmes.. Je l'embrassai avec un sentiment de profonde affection, car un être aussi aimant de- vait être à son tour aimé et adoré de tout ce qui l'entourait...
— Eh bien ! lui dis-je en riant , tu vois qu'il t'aime toujours comme il t'aimait... sois donc joyeux, et que je te revoie enfin comme tu étais il y a deux ans.
Et dans le fait il fut toute cette soirée comme je ne l'avais pas vu depuis bien long-temps... il causait avec tous ceux qui arrivaient... Il de- meura pour le thé, ce qu'il ne faisait jamais... il
DE LA DUCHESSE d'aBUANTÈS. 21
fut causant, aimable... et lorsqu'il le voulait, j'ai connu peu d'hommes aussi agréables que lui dans les manières.
Ainsi donc cette idée, ou plutôt cette pensée, d'être plus ou moins aimé de Napoléon , ne le quittait plus... C'était une obsession... Ce n'était plus seulement pendant le sommeil... c'était tou- jours... Cette nuit il dormit paisiblement... le lendemain, la journée fut comme celle de la veille... Le jour d'après il entra dans ma cham- bre avant neuf heures... Il était pâle... ses yeux fort rouges, et sa physionomie étaitbouleversée...
— Laure, me dit-il, je vais te quitter... Je pars... l'empereur vient de me faire une grande iirâce ! !...
Et il jeta sur mon lit deux brevets, dont l'un le nommait gouverneur de Venise, et l'autre gouverneur-général des provinces Illyriennes...
— Et voilà la réponse qu'il a faite à la de- mande que je lui ai adressée il y a huit jours... Je lui ai écrit pour lui demander de faire cetle cnipagne '... pour lui demander de me faire tuer.. .car.. .voilà tout ce que je veux aujourd'hui...
— Et moi... et les enfans!..
— Ali! oui... vous tous '...Vous!., rien que vous...
' La campagne de Dresde qui allait se rouvrir, et pourla» (j'iclle l'empereur partit au mois de ra^i avec l'impératrice.
^àl MÉMOIRES
Et il pleurait sur mes inains, qu'il serrait con- vulsivement... Sou état me brisait le cœur... Je lui parlai avec celte voix de l'âme qui charme toujours les douleurs de celui qui souffre, quand il aime... Je parvins à lui faire voir cette nomi- nation ce qu'elle était véritablement: un poste de haute confiance et d'une excessive impor- tance... Les provinces Illyriennes étaient un objet de convoitise pour l'Autriche, qui voulait les ravoir, et ce motif, qui est même peut-être le plus positif dans tous ceux qui ont été déduits pour l'abandon du beau-père dans la cause du gendre, était alors moins à jour qu'il ne s'y est mis depuis... Junot se calma et put raisonner sur ce que je lui disais ; dans ce moment on vint lui dire que Duroc le demandait chez lui. L'ex- cellent ami, prévoyant que le premier moment serait orageux, était venu pour le calmer. Je le fis prier de passer chez moi, quoique je fusse au lit. Il était en habit bourgeois, et venait de faire avec l'empereur une course du matin, comme il en faisait si souvent depuis son retour de Russie...
— S'il cherche l'esprit public, nous dit le duc de Frioul, il a dû être content... Nous sommes allés ce matin dans le faubourg Saint- Antoine... Je ne croyais pas, moi-même, qu'il y fût aimé
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 2 3
comme il l'est... Tu ne peux pas le faire une idée, Jiinot,- à quel point l'entliousiasme est porté pour lui... Il a voulu s'arrêter devant une im- mense maison que l'on bâtit rue Charonne... Son chapeau était bien rr-battu sur ses yeux, cependant il est si reconnaissable , que je crains toujours quelc[ue malheur dans ces expéditions où je fais le Giaflar. Ce matin nous étions là au milieu de deux cents ouvriers qui maçonnaient et qui piochaient en même temps , parce qu'il y a des marais que l'on défric/ie, pour ainsi dire, pour en faire un jardin à cette manufacture : eh bien ! l'empereur était tout aussi calme que s'il eût été entouré de soldats de la vieille ^arde. .. Il regardait les maçons travailler, et particuliè- rement l'un d'eux, qui remuait son bras avec peine et paraissait moins agile que ses camara- des...
— C'est singulier, dit l'empereur... on dirait que je connais ce visage-là...
Et il continuait à fixer le maçon , qui, à son tour, ayant avisé le petit homme, dont l'œil ne le quittait pas, s'en fut chercher sous son chapeau presque rabattu qui ce pouvait être... L'enquête ne fut pas longue, et l'ouvrier, ancien soldat, reconnut son général. La bâche qu'il venait de remphr, tout auprès de nous, lui
24 MÉMOIRES
tomba des mains et les genoux lui tremblèrent...
— Mon général! s'écria-t-il d'une voix étouf- fée...
— Eh bien! eh bien! qu'as-tu donc, mon vieux brave? lui dit l'empereur en allant à lui... tu m'as donc reconnu ?... Eh ! pardieu , moi aussi je l'ai reconnu!... Tiens, demande à Duroc... je lui ai dit: Voilà un visage que je connais... et à présent je te remets tout-à-fait. Tu étais dans la 32*.. .tu étais caporal, et tu as été blessé au pont d'Arcole, pardieu !...
Le maçon répondait en inclinant la tête à chaque mot de l'empereur, en ne disant jamais un autre mot que : Oui , mon général...
— Ahçà! pourquoi t'es - lu fait gâclieux de plâtre? puisque tu peux lever une bâche, tu peux bien porter un fusil!...
— Non j mon général , reprit le gâclieux en ju- rant énergiquement... non... je ne puis pas lever un fusil !. ..
Et il fit voir qu'en effet son bras se levait à peine à la hauteur de l'épaule..
— Mais tu étais dans la garde à Austerlitz, poursuivit l'empereur, car c'est bien toi qu'on appelle Bernard... et tu es enfant de Paris?...
-— Oui, mon général... c'est vrai tout ça... -^ lïït pourquoi n'as'tu pa^ les Invalides... ?
DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 23
— Je les ai eus, mon général... mais...
— Ah! ah!... oui... je me rappelle très bien à présent.. .
Et je vis le front de l'empereur se rembrunir...
— Le maréchal Serrurrier ne m'a pas donné de bonnes notes sur ton compte... qu'est-ce que cela veut dire?... Si ton opinion n'est pas celle qui convient au gouvernement, il faut alors quitter la France et t'en aller bâtir des maisons en Amérique.. .
— Mais, mon général, il faudrait pour cela quitter non seulement mon pays... mais vous, que j'aime encore plus que lui...
— Moi! dit l'empereur en riant... Pardieu , voilà qui est curieux... Comment donc arranges- tu ton attachement pour moi avec ta haine pour l'empire?...
— Parce que, mon général... parce que... c'est que... voyez-vous... c'est que... c'est vous...
Je suis sur, poursuivit le duc de Frioul, que cet homme n'a pas du tout songé à la valeur im- mense du mot qu'il venait de dire... Ce n'est pas qu'il n'en eût la pensée intime... mais il ne l'au- rait pas traduite alors par la sublime simplicité de ces seuls mots :
1 — C'f.st vous !
aO MEMOIRES
L'empereur en a été frappé... Il comprit alors, et cet homme, et son âme, qui est, j'en suis sûr, grande et belle... Il n'y a pas jusqu'à cette continuité dans sa conduite à vouioir toujours appeler l'empereur: mon général!... qui n'eut son côlé lumineux dans cette petite histoire... d'autant que jamais il n'eut l'air insolent et ne manifesta la volonté de braver. Cela est si vrai^ que je n'en fus pas frappé d'abord , et que je ne vis dans cette innovation qu'une habitude du vieux soldat... L'empereur le reijardait avec des yeux où se peignait bien im peu de mécontente- ment, mais où cependant se voyait encore plus de bienveillance.. . Le vieux soldat était là , devant nous, le bonnet à la main, et tout aussi respec- tueux que sous les armes, à une parade des Tuileries...
— ^ Ah çà ! est-ce que tu n'as pas la croix ?
Le maçon enlr'ouvrit sa veste, et sa croix brilla sur sa poitrine...
' — Elle est à sa place, dit Bernard... vous me l'avez donnée à la bataille de Wagram , mon i^énéral , pour une balle que ces damnés Autrichiens m'avaient envoyée dans la poi- trine... Vous passiez là comme on me relevait, et quand vous avez su que j'avais attrapé ma taloche en brave homme, vous m'avez donné
DE LA. DUCHESSE D AERANTES. 2^
la croix... Oh ! c'était un fameux emplâtre que vous m'avez appliqué là, allez... aussi je dors avec. ..elle ne nie quitte jamais... par exemple, quand je travaille, je la mets dans ma veste.
— Pourquoi cela? dit l'empereur; crois-tu donc que ton métier fasse du tort à ta croix?... ton état est honorable, entends-tu... et tu ne dois pas rougir de lui... Que penseront de toi les camarades?... et tous ceux à qui tu prêches la république?... Ils doivent bien rire de toi, mon pauvre Bernard... car enfin c'est par fierté ce que tu fais là.
Le pauvre Bernard ne savait où il en était... il se rappelait en ce moment que ses camarades s'étaient d'abord moqués de lui, et puis ensuite qu'ils s'étaient fâchés. Il baissa les yeux... L'em- pereur lui dit après un moment de silence :
— Tu as la pension de ta croix... Je suis fâché que le maréchal ne m'ait pas demandé ce qu'il fallait faire de toi avant de te mettre ainsi à la porte delà retraite des braves gens... Y avait-il quelque autre raison pour te renvoyer comme ou l'a fait ?,., Allons, dis-moi la vérité...
— Mon général , il y en avait une autre, pour dire tout... je me laissais un peu aller les décadis, voyez-vous... je veux dire les dimanches*., j'ai été puni plusieurs fois... et puis est arrivée celte
•28 MÉMOFllES
histoire ', vous savez, mon général... et ma foi!., alors je me suis dit : Puisqu'on t'a mis à la porte, il faut aller manger la soupe ailleurs... et je me suis mis à gâcher du plâtre... mais tout de même ça me fait de la peine d'être hors de la maison... et si c'était un effet de votre bonté... mon général !.,. reprenez votre vieux soldat...
Il releva tout- à-fait sa tête pour mieux voir l'empereur, et sa figure paraissant alors entière- ment éclairée , montra une physionomie ex- pressive, et d'autant plus persuasive en ce mo- ment, que de grosses larmes lui coulaient des yeiix et tombaient, comme dans une rigole, dans une large et longue cicatrice qu'il avait au rai- lieu de la joue gauche... L'empereur ne lui ré- pondit rien , mais le fixa long-temps. Il me de- manda ensuite ma bourse, en tira trois napo- léons , et les donnant à Bernard :
— Voilà pour boire à ma santé avec tes com- pagnons , Bernard . . . Allez déjeûner , voilà l'heure , et surtout ne vous grisez pas ; car alors je serais obligé de payer votre journée à votre maître... Adieu , mes enfans !
— Yive l'empereur!... vive l'empereur !... s'é- crièrent tous les maçons... et, l'entourant aussi-
I ïJhistoire, comme i! l'nppelait , c'est qu'un jour étant ivre il avait crié ; p^ive la rêpuLlifjue !
DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 29
tôt, ils Jetèrent leurs outils, leurs bâches, et voulaient lui baiser les mains. Bernard se tenait à l'écart et était le seul qui ne dit rien ; mais il pler.rait, et dans ces larmes du vieux brave il y avait plus d'amour que dans tous ces cris répon- dant à un don d'argent. L'empereur s'approcha de Bernard et lui dit :
— Bernard , il faut aller voir de ma part le gé- néral Songis ' ou le maréchal Bessières... oubien, si tu laimes mieux , il faut venir au château , et tu demanderas ce jeune homme-là, vois-tu... Et il frappa sur l'épaule de Dnroc. Tu lui parleras, et il aura quelque chose à te dire de ma part.... 11 s'en fut après avoir oté son chapeau à tous les ouvriers, qui, ravis de sa visite, de son aubaine^ répétaie.Rt tous le cri de vive l'empereur, même long-temps après qu'ils ne le voyaient plus.
Cette histoire me frappa vivement lorsque Duroc me la raconta. Quant à lui , il y faisait moins d'attention , parce que cela se rencontrait sous différens aspects presque tous les jours... Cependant il convint avec moi que celle-ci était d'une tout autre nature, il y avait du beau ro- main dans ce Bernard... L'empereur le comprit, cet homme... Il le comprit avec son génie , et
' Parce qu'etanl infirme, ou pouvait l'employer dans le Iraiu d'artillerie de la "ardc.
3a MEMOIRES
cela parce qu il ne l'avait pas écouté en roi... Le souverain se serait fâché... le héros non seule- ment pardonna, mais devina la grandeur d'âme du soldat. Bernard ne fut plus maçon, il eut une place dans l'administration du palais... Il s'ha- bitua enfin à dire Sire et Votre Majesté, quand il parlait de l'empereur... mais le curieux de la chose , c'est que surtout depuis la chute de l'empire il est devenu tellement impéria- liste, qu'il fendrait la tête au premier qui man- querait de dire en parlant de l'empereur, Sa majestÉ'l'empereuret roi.
Il était fort républicain avant d'entrer dans la garde, mais, avant tout, dévoué à l'empereur. Ce Bernard qui avait fait le siège de Toulon , les campagnes d'Italie , celles d'Egypte , avait con- servé pour le général Bonaparte une sorte de culte. Il ne voyait rien au-delà de ce titre de gé- néral immortalisé par les plus admirables victoi- res... aussi ne le lui ôta-t-il pas dans son esprit. Mais lorsque l'empire fut établi , et au moment des signatures , il s'en fut chez le maréchal Da- vout, et lui dit qu'il ne voulait pas signer pour. Le maréchal ou celui qui tenait sa place, en parla à l'empereur; l'empereur, qui voulait que tous les votes fussent libres, ordonna que Bernard signerait comme il le voudrait , ce qu'il fit au
DE L\ DUCHESSK O ABIIANTÈS. .3l
bas d'un non , mais avec des vœux pour son gé- nérai y et l'offre de son sang et de sa vie. Lors- qu'il fut blessé à Wagrara, Tempereui', qui voulait avant tout conserver de bons soldats et de bons Français , lui donna la croix , après l'avoir fait soigner comme s'il eut été attaché à son élat- major. Ce caractère lui paraissait original , et il est même étonnant que cet homme n'ait jamais été plus loin que le galon de caporal. 11 écri- vait assez bien... L'empereur l'oublia pendant deux ou trois ans... Puis vint cette affaire des Invalides , où Bernard avait non seulement parié avec peu de retenue, mais crié plusieurs fois : Vive la république!... Il pérorait . parlait , enfin il fit si bien, que le maréchal le mit a la porte , comme il le dit lui-même.
En racontant à Duroc comment il avait suivi cet liomme , l'empereur était sublime de simpli- cité et de bonté.
— Ce même jour-là , dit le duc de Frioul à Junot , je t'affirme cpi'ilm'a parlé de toi en rap- pelant le siège de Toulon , et c^u'il m'en a parlé comme de l'ami qu'il aime le mieux, avec Alar- mont et moi... Je te l'affirme sur 1 honneur d'un frère d'armes , Junot...
Junot s'approcba du duc de Frioul-.,. et lui prit la main :
02 MEMOIRES
— Ta me le jures ? lui dit-il...
— Sur l'honneur... sur mon enfant!...
— 11 n'en était pas besoin , Duroc , ta parole suffisait.... Oui , il est toujours le même, n'est- ce pasi*... Eh bien î je partirai !... .T'irai le servir là où il me dira d'aller,.. Et au fait, qu'importe que mon sang coule au nord ou au midi ?. .. Seu- lement je voudrais que l'empereur me donnât, comme en Portugal, la possibilité de correspon- dre avec lui directement... Crois-tu qu'il le veuille?...
— J'en suis sûr...
— Comment cela?
— Parce qu'il me l'a dit...
— Duroc, dit Junot tout joyeux , demande- lui pour moi une audience pour demain matin.
Le lendemain il vit l'empereur... Napoléon fut aussi bon, aussi aimable pour lui qu'ill'était quand il voulait l'être. Junot partit pour l'IUyrie, où je devais aller le joindre^ quand l'état de souf- france où me mettait ma grossesse me le permet- trait... Junot devait d'abord s'établir à Trieste , et puis préparer mon habitation à Venise'.
« Leybacli était le cher-lieu du gcuveniement de l'IUyrle; mais coimnc Junot était en luême temps gouverneur de Ve- nise , cl que'celle dernière résidence e'taitplus agréable, je l'avais choisie.
ni". LA DTJcnr.ssE d aérantes. ôô
CHAPITRE îï.
Enthousiasme de la Fiance pour la cause nationale. — La pairie en danger. — Aux armes !.'.' — Le niarëchal Mac- donald abandonné. — Trahison. — Le gé;iérat York. — Taurogen. — Réponse à 3L de Chateaubriand. — La bro- chiite. — Le roi de Naples. — Le prince Eugène. — Brouille de I\Iurat et de Napoléon. — Cause de celte brouille. — Le général Cavaignac. — M. Godefroy de Cavaignac. — Son éloge. — Querelles du roi de JNaples et de sa femme. — Il ne veut pas être mené. — Le second Bacciochi. — Le comte Daure. — Le duc de La Vauguyon.
— Demande de Murât. — Décret de l'empereur. — Les Fiançais napolitains. —Bouderie de Murât. — Le couloir secret. — M Mazois. — Son éloge. — L'fnLremur. — Le beau jeune homme et le gros petit homme. — Lettre de jN'apoléon à sa sœur et à Murât. — Il n'a du courage que comme vn moine ou une femme. — Marie-Louise.
— On ne l'aime pas. — Pourquoi cela? — Ses galopades.
— La jeune bourgeoise de Paris et le capitaine de l'arme'e d'Espa-ne. — Infidélité. — Folie et mort de Claire.
On a reproché à la France d'avoir abandonné la cause de ISlapoiéon en 1814... Peut-être à celle époque y eut-il vraiment un décoiirage- iiient qui influa sur la conduite des Français ; mais ce que je puis îiffîrnier, c'est qu'en iSi5 , l'élan ualional était admirablement beau, et me XVI. 3
54 M li MOIRES
raj3pe!ait à moi , jeune femme, ce que j'avais vu toute petite enfant au commencement de la révolution, c'est-à-dire en 1794 et 1793... La patrie était de nouveau en danger; ISapoléon le disait avec sa voix forte et puissante, et la France l'entendait, elle comprenait... Les revers de la retraite de Russie étaient affreux , sans doute ; mais tel était l'amour qu'on portait à cet homme, que nul reproche ne sortait de la foule du peuple. Quelques voix s'élevaient, et disaient parfois quel- ques sottes ou même quelques spirituelles paroles, mais qu'est-ce que cela faisait? La France entière marchait après la gloire et la suivait fiilèlement; car le souvenir de vingt ans de victoires ne pou- vait être effacé par une défaite qu'on pouvait justifier encore en montrant la confiance que Napoléon devait avoir dans ses alliés... Il ne chercha pas cependant cette justification aux dépens de l'honneur d'im autre... il se contenta d'appeler aux armes ! et , comme au temps où la défense de la liberté armait la France entière, on vit ^5o,ooo hommes ' courir aux drapeaux au seul mot DE l'invasion étrangère... Ce mot fut électrique... La Prusse, qui fut la première, comme toujours, à sonner la cloche de la défec-
' Le sénat ordonna, le 11 janvier iSi3, une levée de a5o,ooo hommes.
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 55
tion, fil: alors Tindigne âï(n\re (\eTaurogen: le gé- iiéiai York ab^n(lo^n^ le niaréchal Macdonalcl ' qui avait pénétré viclorieiisement dans laSamogi- /tV;, attaqué et entamé la Livonieet menacé Riga; il fut contraint d'abandonner ses succès, et non seulement de recaler, mais de voir son indigne allié signer ime convention avec les Russes!... Macdoiuild fut donc obligé de rétrograder jus- cju'à Lawartz et l'Oder, au lieu de vaincre et de s'établir chez l'ennemi.
Mais à la vue d'une trahison si lâche , une traiiison qui formait le digne complément d'une conduite toujours cauteleuse depuis vingt-cinq ans, de ce même abandon qui avait toujours été tenu en réserve pour une défaite , comme à Austerlitz, lorsque M. d'Haugwitz portait les deux lettres dans sa poche ; à la vue de cette perfidie, notre jeunesse, et même les pères, criè- rent aux armes encore plus haut... La France de- vint un camp... les villes un arsenal particulier où se forgeaient les armes... L'empereur, infa- tigable au milieu de cette tourmente intérieure qui lui annonçait des évènemens différens en- fin de ceux qui formaient sa carrière depuis tant d'années, activait tout par cet esprit créateur et vivifiant qui nous avait redonné l'existence de-
' Il faisait Ttixlrcme gauche de la grande armée.
36 MÉMOIRES
puis qiio nous nous étions donnés à lui... Mais au premier cri d'nlarnie , tout un parti se leva contre lui , contre lui!... son bienfaiteur !... et répudia nos conquêtes , notre gloire, nos lau- riers... Ils étaient sanglans ces lauriers! disaient- ils. Eh! quels lauriers ne le sont pas ?... Ils ont, dit-on, coûté des milliers d'hommes à la France! Mais la révocation de Tédit de Nantes a frappé d'expatriation plus de trois cent mille familles ; parmi ces malheureux , coinnien n'y avait-il pas de vieillards abandonnant le toit , le champ pa- ternel, pour aller mourir sur une terre étran- gère!... Croit-on qu'à l'agonie de ces infortunés leur cri de désespoir ne résonna pas avec un éclat plus retentissant ' au pied du tronc de Dieu
«Voyez unebrocliure de moi qui parut en iSôi inliluléc : De la JilKilé , ai'ant , pendanl et après la reslauration , r6- jionse à M. de Clialenubriand , avec ccUe épigraphe :
o France , écoute ce qui retentit à tes oreilles. Les servi- tudes et les humiliations du passe , voilà ce qu'on redemande comme î.icGiTiMK... Les préjuges de l'ignorance , et le culte du despotisme , voilà ce qu'on préconise comme fondement de
l'ordre social.
( Faits civils de la France , TrssoT , t... i.)
Cette brochure sans nom d'auteur, fut faite et publiée par moi enréponscà la première que fit p.r.iftreM. de Clialcaubriand en avril i83i. i\lalgrc ma profonde admiration pour son beau talent et son noI>le caractère, je ne me trouvai pas être de sou oj>inion... à celle époque i mai i85r ), Comme mes Me'-
Dlî LA DUCHESSE d'aBRANTKS. 3j
pour demander vengeance contre Louis XIV , que le boulet frappant le soldat de Napoléon au milieu des batailles? Et quant aux autres re- procbes qu'on avait à lui faire, fdssent-ils réels aussi bien que futiles , ils ne vaudraient pas en- core les cages de (er du château de Loches , l'édit sur les chasses du bon roi Henri IV , et les passe -temps de la peur de chevalerie, qui me- nait joyeusement sa cour et ses maltresses voir brûler les sectaires à petit feu pour distraire et réjouir un chacun... Allons, il ne faut pas non plus crier ainsi toile après Napoléon... il n'en a pas tant fait... Il me faut maintenant parler d'un des plus grands et des plus graves motifs de ses malheurs et de sa chute.
J'ai raconté dans le précédent chapitre le d> part du roi de Naples pour son royaume , lais- sant au prince Eugène le commandement de l'armée qui lui avait été confiée par Napoléon. C'était un dépôt sacré que l'em^pereur lui met- tait aux mains... et il ne le vit pas!... Il aban- donna ces restes précieux d'une troupe de bra-
moires n'avaient pas encore paru , je ne voulus pas nietlre mon nom à un ouvrage politique, surtout pour mon entrée dans le monde littéraire... Des motifs personnels me firent ensuite retirer cette l)rocIiure , au moment ot» p;iruront mes Me'moires; elle aura sa place dans un recueil de Mélanges lit éraires, que je dois publier celte année.
33 JIÉMOFRES
ves , rejetant sur le vice-roi d'Italie le poids im- mense de celle responsabilité que ]Sa|ioléon lui avait remise comme une préférence donnée au plus brave et an pins digne.. Il quitta liï nAWGiR enfin, caril faut le dire... il abandonna l'armée à Posen et retourna à Naples... Il est à propos de ' faire ici une remarque qui peut jeter du jour sur l'obscurilé de cette épocjue de sa vie.
Depuis long-temps une aigreur presque hai- ripuseavail remplacé lessenlimens qui unissaient les deux bea ux- frères , sentimens (jui, du reste , n'avaient jamais été ceux de l'amitié. Napoléon n'ainiait Mural qu'en raison de sa bravoure et du grand parti qu'il en pouvait tirer. Je prie de croire (|ue je ne parle ici d'après aucune impres- sion personnelle. Ce sont des renseignemens po- sitifs et dégagés au contraire de toute partialité... L'rmpereur n'avait pas pour Mural ce sentiment de profonde amitié qu'il avait pour tousses an- ciens officiers de l'armée d'Italie ; il se moquait ouvertem.ent de lui lorsqu'il n'était pas à l'ar- mée, et certes beaucoup d'enli-e nous l'ont entendu rire du roi de'Naples,et l'appeler le ROI FRANCONi. Ccttc inimitié, ou plutôt, pour parler plus juste, cette répiilsion, datait de plus loin, et la cause en était bien connue à ses amis les plus intimes. Je retrouvais encore hier, en
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. S^
cherchant parmi des notes, une lettre de Junot qui est bien exj3licative à ce Fujet ; mais lais- sons cela...
Le motif qni rendait le roi Joachim presque l'ennemi de son beau-Oère avait pris sa source dans tout ce qui se passa lors de son expédition contre la Sicile ( 1809). Murât sévit braver par la flotte anglo-sicilienne, qui vint même pren- dre Procida etischia; il eut cet élan de bravoure qui lui était propre et lui faisait crier en avant! sans savoir même s'il était suivi ... Il prépara une descente en Sicile... Le passage fut ordonné, et une division, celle du lieutenant-général Ca- vaigt^ac ', passa de l'autre côté du phare ; les au- tres divisions ne le suivirent pas: pourquoi? voilà ce (|ue je ne sais ni ne puis expliquer. Mais le roi de Naples le traduisait de la manière la plus injurieuse pour son beau frère. Son expédition ' était manquée... Il attribua le non-succès à l'empereur, crut qu'il avait donné des ordres secrets, et il revint a N.ipies , honteux comme \\i\ vaincu et la vengeance au cœtir... Ce fut dès cet instant que l'aigreur se mit entre eux... La [>lus amère correspondance s'établit entre la
'Oncle (le M. GoiJefroy de Civaigmc, de ce brave et digne jeune liommc... aussi loyul daus son opinion , qu'ha- l>ile el capable de la conduire.
/fO MÉMOIRES
cour (les Tuileries et celle c:e Naples... La més- intelli.gence suivit bientùt, et nefut pasce qu'elle aurait été si Ferdinand eût été à Naples ; car les rapports de famille une fois troublés, ne sont remplacés que par la haine... IMurat se plaignit hautement; la reine, qui depuis long- temps vivait dans une sorte d'opposition tacite avec lui pour des détails d'intérieur tout-à-fait privés, voyant un prétexte pour la guerre, prit j^arti contre le roi , et le palais de Naples vit le scandaleux spectacle d'une lutte maritale entre le roi Joachim et la reine Caroline... Ces dissensions atteignirent des personnes de leur cour... tout devint prétexte pour le roi... tout devint prétexte pour la reine. Un médecin , un chirurgien , je ne sais lequel des deux , mais je sais qu'il s'appelait Pébordc , était très aimé du roi , et par conséquent détesté de la reine. Pé- borde voulait épouser inie jeune et charmante personne, Elise de Saint-Méme ( fille de madame de Saint-Méme, amie de ma mère, et dont j'ai beaucoup parlé dans mes premiers volumes \ Cette affaire, qui eût été toute simple si le roi et la reine avaient bien voulu ne pas s'en mêler, fut une véritable guerre à mort... Joachim, comme ousleshom iTies qu'on mf«^, criait du haut de sa t^le qu'il no voulait pas être vwné par sa femme.,,
DE LA DL'CnESSÉ d'aBRANTÈS. /| l
qu'il ne voulait pas être im second Baccioclii... Il vit clans l'armée française une sorte d'auxi- liaire pour seconder la reine... Les emplois prin- cipaux de sa cour étaient en grande et majeure partie occupés par des Français. C'était M. Paul de La Vauguyon qui était colonel-général de sa garde, et qui, en sa qualité de Français, devait lui porler ombrage... c'était M. le coroîeDaure, qui, sous le même titre exactement que M. le duc de La Vauguyon, devait l'inquiéter, étant mi- nistre de la guerre... c'était... ma foi , la place me manque pour en faire la liste... Le fait important est de dire que Murât demanda le
rappel des troupes françaises L'empereur
fronça le sourcil, et répondit par un non très sec... Alors Murât tomba dans des méfiances absurdes, même par leur excès... La reine et lui devinrent presque ennemis, et l'intérieur du palais de Naples fut un enfer... Une nouvelle demande, tout aussi maladroite et surtout intem- pestive, acheva de mettre la mésintelligence en- tre les deux couronnes : Murât demanda que tous les Français qui étaient à son service fussent na- turalisés comme Napolitains... La chose était maladroite de toute manière,
— Ah ! ah ! dit l'empereur, il ne se regarde donc plus comme Français lui-même, notre frère,..
4$ MÉMOfRES
Et dans la colère que lui fit éprouver cette clé- marche de Murât, Napoléon, pour toute ré- ponse, fit aussitôt paraître le décret suivant, dont jamais Joacliim n'oublia les paroles:
« ... Considérant que le royaume de Naples fait «partie du grand empire j que le prince qui règne 9 dans ce pays est sorti des rangs de l'année fran^ » çaise ; qu'il a été élevé sur le trône par les ef- » forts et le sang des Français , Napoléon déclare • que les citoyens français sont, de DRorr, ci- » toyens du royaume des Deux-Siciles. »
J'avais alors un grand nombre d'amis à Na- ples. J'en avais, non seulement dans l'intérieur intime du roi et de la reine, mais dans toutes les positions , et, pour dire la vérité, j'ai même été mieux instruite par ceux qui n'étaient rien, que par ceux qui avaient, par honneur, l'obligation de se taire... Eh bien ! tous n'ont eu qu'iine voix . pour me rapporter combien la conduite de Murât fut absurde et ridicule dans cette circonstance. Il bouda comme un enfant, ôta ' sa croix de la Lc- gion-d' Honneur... et même le grand-cordon de l'urdre. lls'en fut à Capodimonle, et là, pei'pétuel- leraent en querelles avec la reine, ils donnèrent tous deux le scandaleux spectacle d'une dissen-
• Pendant nn jour seulement. Mais il l'ôln pendant a4 heures, et pnr huntrtir.
DE LA DOCHESSE D'ASHANThs. 4^
sion qiîi recevait un jour honteux de ses motifs. Des intrigues basses et privées l'envahirent tout entier. Il passait quelquefois une p:\rtie des nuits à lire de nombreux rapports de police , tous plus alarmans les uns que les autres , et d'autant plus inqiiiftans pour lui, que ceux qui les rédigeaient connaissaient le côté vulnérable de l'homme '...
■ J'ai eu lin ami qui était à Naples à peu près vers cette e'poque. Ce ail le bon , l'ainiable et le savant Mazoïs.,, Il a VII celte cour de ]N;ipIes avrc les yeux d'un liomme d'espril et J'âino d'un loyal et honnête liomnie... 11 était bien curieux à entendre sur le théâtre de In cour , et ses acteurs.
11 e'iail architecte , comme chacun sait. 11 lut employé , je ne veux pas dire par lequel des deux époux, à faire diffé- rcns travaux au palais de Naples et à celui de Casente. .. Dans des temps aussi orageux, qui rappellent les troubles Guelfes et Gibelins, et les querelles de Jeanne, il était à propos de prendre ses pre'cautions contre un danger. . . En conséquence, Mazois fît faire un couloir secret , protique entre deux mursetsusceptible de 1 lisscr passer un homme. . . Ce couloir servit long-temps à uiw personne. Puis, les inté- rêts changèrent : je ne sais pas s'ils étaient politiques ou non, cela ne me regarde pas. . . je suis historienne , et voilà tout. Le fait est que le voyageur du couloir changea , et que 1'j«- iremur fut parcouru par un autre homme. Les rendez-vous sont toujours à heure fi^e , qu'ils soient pour df'cidor du sort d'un empire ou de la vie d'une femme. . . Or, l'heure de ce prenuer rendcz-vous était passée depuis long-temps, et p' r- sonne ne paraissait. Celui ou celle qui attendait, impatienté de celte attente, prit une Jampe et entra dans le pai;sage, oii e'tait l'explication du retard. . , Le premier voyageur était un
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Il oubliait, pour satisfaire ce c;oiit de délation et d'espionnage, ce qu'il se devait à lui-même... Il voyait de vils espions... il leur parlait... il les ac- cueillait... C'était en même temps une honte et une pitié... Mais ilavait </a /'on dans Tâme... Aus- sitôt que le tambour battit en 1812, il redressa sa tête, et parut écouter si l'empereur l'appelait... Quand il entendit sa voix, il parut hésiter, cependant il était résolu... Il partit pour la Russie, mais son cœur était ulcéré , et ce fut alors qu'il en donna des marques... Le moment était mal choisi. Du reste, toujours aussi brave sur te champ de bataille j comme le disait l'empe- reur, il fit dans cette campagne de Russie tout ce qu'un homme peut faire de plus vaillant et de plus déterminé. Il gagna des batailles , fut vain- queur des Russes , et ajouta à la gloire de nos aigles. Voilà pour la vérité; quelque tort qu'on ait
grand et beau garçon, svelte, élégant de tournure, et toul- à-fiit destiné à voyager dans un cntremur. . . Mais laulre, quoiqu'il fût un liomnie des meilleurs et des plus spirituels, et même des plus supérieurs , n'en était pas moins un peu trop spherique pour le passage , qui certes n'avait pas été fait pour lui. De manière que, s'y e'iatit engage', il ne pou- vait ni avancer ni reculer, et se trouvait pris com^ne dans une souricière. Il en sortit cependant , et le lendemain , le piuvre Mazois fut loul pantois d'avoir fait un passage secret dans un palais de rois et de reines , où toutes les tailles ne pouvaient pas passer,
DE LA DCCHESSE D'ABRA:yTàs. 4^
à reprocher à un homme, la vérité avant tout. Dans celte horrible retraite de Moscow, Tempe» reur était entouré d'un bataillon qui pouvait à bon droit être nommé le bataillon sacré. Là , des colonels et des maréchaux-de-camp faisaient le service de sous-officiers ; des lieutenans-géné- ratix, celui de capitaines et de lieutenans : Murât en était le colonel. Il y a une sorte de souvenir de la chevalerie dans cette troupe d'hommes à épaulettes d'or se faisant gardiens de leur chef bien-aimé... Et Napoléon Tétait encore pour eux à cette époque, bien qu'il crût ne voir autour de lui que des ingrats, comme il me le disait dans Taudience que j'eus de lui au retour de Russie... On a prétendu, dans je ne sais plus quelle bio- graphie ou quel ouvrage, que lorsque IMurat reçut le commandement des mains de Tempe- reur, il lui dit qu'il consentait seulement à con- duire l'armée sur le territoire prussien , et qu'aus- sitôt arrivé à Kœnisberg, il s'en irait à Naples. Il ne faut que connaître l'empereur pour douter complètement de cette version. C'était bien lui qui, au moment où Murât lui avait donné des sujets de mécontentement graves, aurait été en recevoir la loi, lui qui ne la voulut jamais rece- voir d'aucune autre puissance en Europe. C'est absurde à prétendre. J'ajouterai que le Moniteur
46 MI^MOIKES
du 8 février, lorsqu'il apprit que Murât avait abandonné le cornm;iiidement laissé par la con- fiance, prouve tout le contraire. Voici l'extrait du Moniteur:
« Le roi de Naples étant indisposé, a dùquit-
• ter le commandement de l'armée, qu'il a remis
• au prince vice-roi. Ce dernier a pins l'habitude
• d'une grande adminislralion; il a la confiance
• entière de l'empereur... »
Le 26 ou le 24 janvier précédent, Napoléon avait déjà écrit à sa sœur Caroline :
• Le roi de Naples a quitté l'armée. Votre mari *est très brave sur le champ de balaille; mais il
• est plus faible qu'une femme ou qu'un moine
• quand il ne voit pas l'ennemi... Il n'a aucun cou-
• rage moral. »
Phis tard dans le mois de février ou de mars, il écrivit à Mural lui-même:
• ... Je ne vous parlerai pas ici de mon mécon-
• lentement... sur votre conduite depuis mon dé-
• part de l'armée, car cela provient de la faiblesse
• de votre caractère... Vous êtes un bon soldat...
DK L.l DUCHESSE DABUAlXTÈS. 47
• VOUS VOUS battez bravement stir le champ tle
• bataille... hors de là vous n'avez ni caractère ni
• vigueur... Au reste, je présume que vous n'êtes » pas de ceux qui croient que le lion est mort...
• et qu'on peut!!... Si vous faisiez ce calcul, il se-
• rait complètement taux... f^ous ni' avez fait tout tle mal que vous pouviez me faire depuis mon dé- tp irl de JVHiui... 3Iaisje ne veux plus parler de »ceta... Le titre de roi vous a tourné la têlej sivoua
• désirez le conserver, conduisez-vous bien... »
Cette lettre écrite à iMurat, en i8i5, acheva l'ouvrage de l'article du Moniteur, et il devint l'ennemi de Napoléon.
C'est ici le lieu d'observer que l'empereur a toujours eu une pensée singulièrement fausse dans cette coutume de faire insérer dans le Mo- niteur des personnalités offensantes... 11 s'est peut-être fait plus d'ennemis avec ce malheureux journal qu'avec son canon. L'article de la reine de Prusse, article injuste, au reste, autant que faux, celui du prince-royal de Suède, de M. de Sîadion , celui de M. de Metternich, et puis lord Casteireagh, et mille autres, tout ce qui fut in- séré, depuis 180.1 jusqu'en i8i4 , contre le prince de Galles, depuis Georges IV, fut peut-être un plus sûr moyen de haine que tout ce qu'avait
48 MEMOIRES
légué M. Pitt et nos longues guerres. Je ne par- lerai pas des particuliers, dont Napoléon blessait les réputations au cœur; mais j'ajouterai seule- ment qu'il est hors de sens pour moi que cet homme, le plus grand des hommes , eût recours à de si petits moyens, qui donnaient la mort comme des vipères, lorsque souvent il ne vou- lait infliger qu'une punition.
Pendant ce temps , les nuages s'épaississaient de plus en plus, et l'orage approchait chaejue jour. Pendant ce temps, que croyez-vous que fai- sait celle qui aurait dû trembler et s'inquiéter que le canon autrichien vînt gronder sur les hauteiu's de Montmartre ? Que liiisait Marie-Louise enfin ?... De la tapisserie... Elle jouait du piano... s'en al- lait voir son fils, comme je vous l'ai déjà dit, à ime heure fixe... se le faisait apporter de même; et l'enfant, qui connaissait mieux sa berceuse que sa mère, voulait à peine lui donner sa petite joue rosée pour que l'autre y posât ses lèvres... Et pourtant, comme l'empereur l'aimait, mon Dieu!... Il l'aimait plus que jamais il n'aima une femme, et Dieu l'a puni par celle-là même qu'il préféra à l'autre...
Marie-Louise n'était aimée d'aucune de nous, et cela était fort naturel. Constamment retirée dans son intérieur le plus intime, el'e ne voyait.
DE LA DUCHESSE d'aBRANïÈS. /]g
en familiarité que la duchesse de ]\Iontebello. Sans doute le choix était bon , mais cependant elle aurait pu avoir plus de laisser-aller dans ces petites soirées que l'empereur lui avait organisées en y admettant seulement quarante à cinquante femmes qui, se relayant ^ c'était le mot, faisaient que, chaque jour, elles étaient douze ou quinze... Cela comprenait les dames du palais et les mai- sons des princesses de la famille impériale... C'était peu amusant. J'en ai rendu compte, et si ce n'eût été l'oreille de l'impératrice , qui faisait son devoir de tourner pour le bon plaisir de chacun, on s'y serait bien impérialement en- nuyé... Quant à Marie-Louise, elle passait sou temps comme je viens de le dire... montant à cheval... non pas du tout comme Catherine I", pour accompagner l'empereur à la guerre, mais pour galoper... Je crois que le mot est littérale- ment juste... Elle galopait pour galoper... Et cependant, l'Europe entière armait contre l'homme qui était son mari devant Dieu... devant les hommes... la moitié de sa vie... le père de son enfant !... Et dans cette Europe dont les flots allaient peut-être nous submerger, étaient son père... ses oncles... son frère!... N'avait-elle donc pas une parole à leur dire?... ne pouvait-elle se présenter à eux en s'écriant :
XYI. 4
5ô MÉMOIRKS
— Cette terre de France, c'est le patrimoine de mon fils!... c'est ma nouvelle patrie !... ne la ravagez pas!...
Mais non, elle fut muette... toujours!... tou- jours muette!...
Il arriva à cette époque une histoire bien tragique, que l'on fit disparaître, à cause de l'homme, et à force d'efforts, du journal cau- seur du monde; ce qui fut d'autant plus facile, que les intôrêls privés se rattachant alors aux intérêts généraux, il était impossible de dis- traire son attention de la commune tragédie qui se représentait sur le grand théâtre... Depuis, il s'est écoulé tant d'évènemens et de jours, qu'on peut parler du fait dont je fais mention, sans craindre d'ailleurs d'être indiscret. Cette histoire offre une réunion d'incidens plus ex- traordinaires qu'aucun roman ne peut, certes, en présenter.
Dans une honnête famille bourgeoise de Paris, il y avait une jeune fille que je nommerai par son nom de baptême seulement ; elle s'appelait Claire. Cette jeune fille avait un fiancé qu'elle aimait avec une de ces passions que les cœurs de femmes seulement peuvent connaître, parce que ayant, plus que les hommes, la faculté de souffrir, le ciel, dans sa justice, nous a donné
DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS, 5|
aussi la faculté d'aimer plus qu'eux. Claire avait été accordée à son prétendu lorsqu'elle n'avait encore que treize ans , et qu'il n'érait que sous- lieutenant. Depuis, il avait agi comme un brave jeune homme, et, en 181 3, ilétait capitaine dans l'armée d Espagne... dans le corps du général Foy '. Pendant long-temps il donna de vives in- quiétudes, non seulement à sa famille, mais à celle de sa fiancée; il faisait partie de l'armée de Portugal , et j'ai déjà dit combien les lettres avaient eu de peine à passer. Cependant on avait été rassuré sur son compte, lorsque tout- à-coiip on cessa de recevoir de ses lettres; et cependant l'armée était rentrée en Espagne; mais Eugène n'y élait pas revenu avec elle.
Sa famille et celle de Claire écrivirent au ma- réchal Bessières, qui alorsetaitaValladolid.il fit prendre des informations, mais elles furent très long-temps infructueuses. Eugène de S... n'é- tait pourtant pas mort, à ce que disaient ses chefs... qu'élait-il devenu?... Claire pleurait , et son amour de jeune fille , si tendre, si dévoué, donnait alors des larmes à plus d'une douleur...
«Eugène de S... e'iail capitaine dans !e corps que comman- dait le gênerai Foy le jour du combat de Tolosa. Je ne sais cl je a aQIrine pas qu'il fût sous ses ordres avant ce jour>lJi.
53 MÉMOIRES
Elle craignait pour la vie de son amant... elle craignait pour son amour...
— Mon Dieu , disait-elle un jour en priant devant son crucifix, failes-moi la grâce de me rendre assez forte pour supporter ce que je crains !...
Enfin, le maréchal écrivit lui-même à la fa- mille que le capitaine Eugène de S... était re- trouvé. Il avait été malade, disait le maréchal, et une famille portugaise des environs de Viseu l'avait humainement recueilli ; ce qui était rare , ajoutait le maréchal , car l'assassinat suivait pres- que toujours une rencontre isolée...
Quelques jours après une lettre d'Eugène confirma celle du maréchal. Il avait été re- cueilli par une famille portugaise , dont les soins lui avaient sauvé la vie. Il était fort éloquent dans la peinture de sa reconnaissance, mais ne disait pas un mot de son retour, ni de son ma- riage... En lisant cette lettre, Claire devint froide et pâle :
— Il ne m'aime plus! se dit-elle...
Un an se passa ainsi... à recevoir des lettres contraintes , et bien évidemment écrites sous l'impression de la seule pitié, et à cacher une peine qui amenait la mort dans le sein de la jeujie fille aimante et fidèle. Elle lutta con-
DE L\ DUCHESSE D AERANTES. 53
tre la souffrance tant que son âme eut de la force; mais le jour vint où elle fut anéantie par une nouvelle qui parvint d'une manière confuse à ses parens... On disait qu'Eugène avait enlevé une jeune fille en Portugal, et qu'il allait l'é- pouser... les parens n'y crurent pas, et voulu- rent lui cacher cette nouvelle; mais Claire com- prit même ce qu'on lui taisait, et devina un malheur qu'elle avait prévu... Le lendemain elle avait disparu. Une lettre qu'elle laissa, deman- dait à son père et à sa mère de lui pardonner d'avoir ainsi disposé d'elle.. .On la crut morte... C'était tandis que Tannée de ^îasséna était en retraite que, plusieurs corps s'élant un peu écar- tés de l'armée principale... celui d'Eugène se trouva séparé des autres... Lui-même allant un jour en reconnaissance, ou plutôt en maraude ^ comme on le disait alors , et ne revenant pas , ses camarades le crurent assassiné, et ils retournè- rent au quartier-général dans cette persuasion. 11 avait, en effet, été rencontré par quelques hommes armés, contre lesquels il avait voulu se défendre, et qui l'avaient blessé!.,. Ils l'avaient ensuite emporté... Pendant plusieurs semaines sa prison fut supportable et même douce , car une jeune fille devint sa geôlière , et il l'aima de cet amour passionné qui porte avec lui et eq
54 MÉMOIRES
lui bonheur et malheur. La jeune Portugaise raimi bientôt aussi , plus peut être qu'elle-même ne l'était : ce n'était pas de l'amour, c'était de cette passion délirante qui est du feu , de la lave dans ces cœurs de la Péninsule... Eugène ne ré- sista pas... il oublia Claire... ses eugagemens... son devoir... la France... tout pour celte enchan- teresse aux yeux de velours, qui le menait eu en- fer en lui montrant le paradis.
— Partons, lui dit-elle un jour... je sais le moyen de rejoindre l'aimée française sans ren- cotjtrer les nôtres... Mais, Eugène, tu me pro- mets que je n'aurai pas à me repentir de mnn sacrifice... car pour toi, vois-tu, je quitte ma mère... ma funille... el ma patrie!...
Eugène la pressa sur son cœur, et la regarda sans lui répondre... Son regard s'appuva sur ce- lui de la jeune fille et lui disait tout ce qu'elle demandait... elle pencha sa tête sur la poitrine du jeutie Français , et lui dit seulement :
— Partons!...
La nuit stiivante, ils quittèrent la maison ma- ternelle de Dolores; ils suivirent des chemins inconnus au jeune homme, mais que Dolores paraissait connaître parfaitement. Trois jours après, ils étaient à Ciudad-Kodrigo , et une se- maine n'était pas écoulée, que le jeune capitaine
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 55
était à la tète de sa compagnie, et que Dolores était madame de S...
Quelquefois Eugène se réveillait de son rêve d'amour, et sa pensée rebelle se reportait mal- gré lui dans celte maison de la rue Saint-Denis, où l'attendait une jeune fille, qui était sa fian- cée!...
Mais elle n'est plus à moi, se disait il... je suis sûr qu'elle est mariée même... Au surplus, il faudra bien que les choses s'arrangent.
Et dans sa dureté, il ne pensait même pas que la pativre Claire pouvait pleu.'^er...
L'Espagne avait reçu le contre-coup des dé- sastres du Nord... Le roi Joseph , après avoir fait tous les efforts qu'un élre humain peut faire, fut obligé de se retirer sur la France... Le mal- heur de notre destinée mditaire a voulu c]ue dansée moment, où il était nécessaire surtout d'avoir à la tête de nos troupes un homme comme le maréchal Suchet ou le maréchal Soult, l'un fût encore en Saxe, et l'autre oc- cupé à faire fuir de Tarragone, Georges INIur- rny, qui s'en fut en nous laissant son artillerie... Mais qu'importait ce succès!... Jourdan , qui commandait l'armée royale, était malheureuse- ment sou chef le jour de la funeste affaire de Vittoria... il était major-général, et tout était
â6 MÉMOIRES
perdu... bagages, artillerie... tout enfin était tombé au pouvoir de l'ennemi... La route de France était impraticable; il fallut y rentrer par Pampelune, et celte route était elle-même cou- verte de guérillas... Ce fut là que le général Foy arrêta avec vingt raille hommes presque toute l'aile droite de l'armée anglaise dans cette re- traite, au combat de Tolosa ( en Biscaye).
A la nouvelle du désastre de Vittoria, l'empe- reur manda le maréchal Soult auprès de lui.
— Il faut partir pour l'Espagne dans uisr. HEURE, lui dit-il... Tout y est perdu par une impérilie inconcevable... Allez , servez-moi , et servez votre pays comme vous savez le faire , et ma reconnaissance iiaura pas de lwrnes\..
» J'ai dit que dans les leUres que je recevais de l'arme'eily avait souvent des dcil.Tils curieux sur des faits inte'ressanirem- jiereur étions ceux qui l'entouraient; en voici un extrait : il Cdncerne précisément le fait du départ du mare'chal Soult.
«... Nous avons e'ie bien étonnes l'autre jour de voir ar- river ici la duchesse de D. . . . elle est venue y cliercher le duc pour des hisloires d'inle'ricur pour lesquelles elle est sans pitié : parce qu'elle est d'une conduite parfaitement exemplaire et que nul reproche ne peut lui êlre fait, elle n entend à aucune concession, et il y a eu des explications o. ageuses. . . »
Et cette niûiue lettre, commencée un jour, comme loufes les lettres écrites en campagne, n'était finie que huit ou d[x jpiU'S plus lard; eq voici la Wi\ ;
DE LA DUCHESSE d'abRANTÈS. 67
Le maréchal Soult partit de Dresde en ayant pour tout renseignement la nouvelle de l'entière
«... Le maréchal Soult est parti pour l'Espagne ; c'était le seul homme capable de sauver les malheureux débris que Jourdan a si imprudemment sacrifies ! . . . Quel malheur af- freux que cette bataille de Vittoria!. .et vous croyez en con- naître les détails ! . . . eh bien ! vous ne save?, rien. . . L'em- pereur a empêché la publication des épouvantables vérités du bulletin. .. il y a de bien graves aacusaîions ! . .. mais il est des fautes pour lesquelles il faut un tribunal tout exprès pour le coupable, et un accusé tout fait pour le tribunal!. . Enfin hahia bahia. . . usted con Dios ! Tout ce que je puis vous dire, c'est que l'empereur est comme Auguste, redeman- dant ses légions à Varus.
• Mais le départ du maréchal eut un antécédent bizarre ; lorsque l'empereur l'envoya chercher pour lui dire sa vo- lonté et qu'il l'eut transmise à la maréchale , elle lui dit très impérativement ; Vous ne retournerez pas en Espagne! . . . Le maréchal fat un peu étourdi de cette volonté contradic- toire. . . lui si ferme dans ce qu'il entend exécuter. . . aussi répondit il par un haussement d'épaules à cette parole : Je ne veux pas que vous retourniez en Espagne ! . . .
«J'arrivais chez le maréchal au moment où la conversation était le plus animée... Comme j'apportais de nouveaux ordres qui tendaient à accélérer son départ , nous passâ- mes dans son cabinet... il avait l'air soucieux ; je lui de- mandai ce qu'il avait? il me dit : Il faut bien que je parte et je vais partir. . . Mais la maréchale!. . . elle a , je crois, le diable au corps. . . on a été lui faire cinquante contes sur moi et sur Mortier , et ce sera une dent difficile à arra- cher que son consentement.
» Comme je le connaissais ferme et décidé, et syrlQUl
58 MEMOIRES
tlestruction de l'armée, arriva sur la frontière au moment où les débris de cette belle armée d'Es-
homme de résolution, je le quittai, bien persuadé que l'o- rage finirait par nn coup de tonnerre qui serait l'expression de sa volonté Mais la chose m'avait paru gaie; l'empereur en vit les traces sur mou visage en rentrant au palais Maroo- lini , et je lui en dis la raison. Il ne vit pas comme moi : tout au contraire, il frappa du pied et commanda qu'on fût cliercher la maréchale. . . elle arriva presque aussitôt. . . le maréchal logeait en face de nous. . . La scène fut vive . et en disant la scène je dis le mol propre : la maréchale répondit admiral/lemenl à l'empereur , parce que jamais elle ne sortit des bornes du respect.. . mais elle ini sévère et dit très posi- tivement à lempercur : « Sire, le maréchal vous doit sa vie et ses services ; mais en vous les donnant ne doit- il rien non plus à ses eni'ans et à sa veuve?. . Voilà six ans que le maré- ch;il use sa santé dans les sables brùians de l'Andalousie et dans \cs parties les plus difficiles de la Péninsule... Son dévouement a été reconnu par Votre Majesté, sire, et pour- tant eli^: n'a jamais rien fait pour lui.. .
>> — Co^nment! s'écria l'empereur.. .
» — Non , sire, poursuivit la marc^chale avec beaucoup de sang- froid.. . elle a moins fait pour mon mari que pour le maréchal Suchet, par exemple... et surlout, ajoula-t-elle avec une juste émolion, car elle avait raison, que pour le maréchal Ni^y. . . Pourquoi Votre Majesté ne le récompense- rait-elle pas de même ? le titre de prince , sire, serait digne- ment porté par lui.. . la po nte de son épée en soutiendrait la couronne, comme la lame a défendu vos frontières.. . »
. . . L'empereur fut un mo\nen\. accablé , c'est le mot, sous celle éloquence d'une femme plaidant une cause honorable et juste, Il avait voulu lui parler avec sévérité et il ne sut
DE LA DUCHESSE D*ABRANTES. 69
pagne venaient tomber presque expirans sur le solde la patrie... Il les rallie... leur parle de celte voix puissante toujours comprise par des soldats français quand elle rappelle à la sjloire, attaque l'ennemi à Roncevaux au milieu de ces mêmes rocs qui virent tomber Roland... L'affaire fut terrible; malgré toiit le talent de Soult, il ne put redonner Ja vie à ce qui était mort.
.. . L'armée n'existait plus depuis Viltoria... Rppoussés, écrasés par tons les malheurs, ces misérables restes se retirèrent en France , après avoir laissé plus de huit mille hommes sur les rochers de Ronceveaux.
Depuis bien des jours , on voyait au milieu de cette horrible déroute une jeune fille pâle et malade, et visiblement aliénée, demandant à
que continuer une conversation commencée avec une aussi noble fermeté. . . Néanmoins , le résultat de celte conférence fut que le maréchal est parti pour l'Espagne pour aller ré- tablir des affaires désespérées , etc.. .
Celte relation n'était pas aussi longue dans la lettre que je reçus alors... elle contenait en revanche des fiélails sur d'autres questions.. . Ce que j'ai dit de la suite de celle ci, m'est parvenu d'un autre côté, et comme lecommencement et la fin sont tout aussi bien à la louange d'une femme que j'es- time comme épouse , comme mère , et comme femme enfin , je l'ai mise ici comme je l'ai su. . .
6o MÉMOIRES
tous ceux qu'elle rencontrait, le régiment du ca- pitaine de S... Les soldats l'accueillaient selon l'humeur où ils étaient. ..Tantôt repoussée, tan- tôt bien reçue, la pauvre enfant ne pouvait par- venir à rejoindre celui qu'elle cherchait... Une vivandière' en eut pitié, et la sauva des désas- tres qui l'auraient enveloppée... Mais il lui res- tait à peine la force de marcher lorsqu'elles ar- rivèrent au premier village de France... Dans ce village, elle trouva au moins une partie du repos qu'elle était venue chercher : elle mourut dans la nuit qui suivit son arrivée!... mais sans dire un seul mot qui pût faire soupçonner qui elle était... Dans la matinée du même jour le ré- giment d'Eugène arriva.
— Capitaine, lui dit Rosalie, il y a ici une jeune fille qui demande après vous depuis Vitto- ria, que c'est une pitié... Je l'ai protégée tant que je l'ai pu, et heureusement pour elle, la pauvre enfant; mais enfin...
— Une jeune fille! s'écria Eugène... où est- elle?...
t Cette femme, aussi bonne, aussi humaine qu'elle e'iait alors jolie, s'appelle Rosalie Berger. Elle a long-temps ap- partenu au huitième corps , et faisait partie de la division du général Clausel (aujourd'hui maréchal). Je l'ai vue souvent à Toro, ou elle vendait des (Vuils pour ro« table à mes dq» wiesiifjuei.
DE LA DUCHESSE d'abRANTÈS. 6i
— Dans cette maison... mais ne vous pressez pas tant... ce n'est plus la peine, car la pauvre créature est retournée cette nuit au bon Dieu.
En ce moment, ils entraient dans la cabane où le corps était étendu sur de la fougère, et en- touré de fleurs des montagnes, que les enfans de la maison avaient mises sur la tête et aux pieds de la morte, selon l'usage du pays... Eugène poussa un gémissement sourd, et tomba sur ses genoux devant le cadavre... C'était celui de la pauvre Claire!...
02 MÉMOIRES
CHAPITRE III.
Premiers mois de i8i3. — Conliiion contlnenlale. — Union de la vertu. — Disposilions de la Prusse. — Piéjtij^cs de l'empereur à son cgard. — Politique de l'Aiigh-'ltirc. — M. de ScliwarzembtTg — Aneciiole. — Le valet piii pour roi. — Les Boui bons en i8i3. — L'ucled'auloritc. — La Icllre caclielée, — Le duc de Rovigo. — noyalisuie, — IlarlwelL — Pioclamalion. — Improssloii qu'elle produit sur l'em- pereur. — Publique. — Ëvènemeas.
Pour suivrema pauvre jeune fille, j'ai anticijîé sur les temps ; il nous faut retourner aux pre- miers mois de 181 5 pour marcher avec les évè- nemens.
La sixième coalition continentale était formée contre la France ; l'empereur avait peut-être provoqué la défection totale de la Prusse par le refus qu'il eut le tort de faire aux propositions
DE LA DDCOESSE d'aBRANTÈS. 63
de ]\I. de ITardemberg , adressées le 6 février au comte de Saint-Marsan , notre ministre à Berlin. Cette démarche avait pour but de placer le roi de Prusse entre les deux empereurs comme in- termédiaire pacificateur. Ce n'est pas que je croie que le roi de Prusse eût alors plus d'affec- tion pour nous que par le passé; mais depuis nos guerres avec la Russie , il avait été si com- plètement écrasé par les éclats et les ricochets des deux artilleries combattantes , qu'il voulait, je pense par intérêt pour lui-même et pour son peuple , empêcher de seconde victoire comme celle de Friedland , et de seconde défaite comme la dernière campagne de Moscow... Je pense donc cjue la cour de Berlin, surtout le roi, qui est un honnête honime, était de bonne foi lorsque, en 1 8i5, au mois de février, elle offrit sa média- tion ' par cette note dont j'ai parlé plus haut. Deux incidens de peu d'importance empêchèrent non seulement qu'elle fût acceptée, mais que
' La Prusse proposait sa rnc'diation conciliatrice, et, pour prix de son entremise, on devait évacuer la Prusse. Les Fran- çais se seraient relires sur l'Elbe, les Russes sur la Vistule, et la neutralile aurait été accordée aux provinces prussiennes et saxonnes situées entre ces deux fleuves. ..Les places fi-rles sur l'Oder, ainsi que Danlzig et Pilavir, devaient être re-
64 MIÉMOIRES
Napoléon donnât quelque créance à cet acte tout amical, qui toutefois, par son apparence protectrice, ne pouvait aussi que lai déplaire. Maintenant examinons toutes les causes du mou- vement qui s'opérait alors.
Tout le monde ne sait pas qu'après la bataille d'Iéna, l'empereurNapoléon reçut des ouvertures qui lui furent faites par la fameuse association ap- pelée YUnion de la Vertu. (Ïiigend-Bund ). Celte association , déjà formidable à cette époque , de- mandait à Napoléon d'affranchir l'Allemagne et de lui donner des institutions représentatives et libérales ; elle voulait reconnaître un grand chef, et se mettait à sa disposition; ceci est posi- tif... L'empereur fit la faute bien impolitique de la refuser... Son refus eut deux résultats fu- nestes pour lui et pour la France. Le premier fut de changer en une ennemie implacable et terrible une force qui pouvait dans ses mains devenir le levier du nord de l'Europe, en mettant à sa disposition toute la jeunesse decetle époque, non seulement en Prusse , mais dans les villes d'Allemagne où il pensait être le plus maître, et
Diisesà la Prusse pour qu'elle les occiipât jusqu'à conclusion de la paix... La première chose dcniandée pnr la Prusse était un urniislice.
DE L\ DUCHESSE d'aBRANtLs. 65
qui étaient toujours au moment de lui échapper... Et puis la Tugend-Bund avait grandi depuis léna... Le cabinet du roi de Prusse lui était non seulement ouvert, mais soumis; et ce ca- binet était son organe dans les cu'constances importantes. Ce fut lui qui détermina le roi Guillaume à partir pour Breslaw, où l'on de- vait discuter d'autres intérêts. La Tugend-Band était donc devenue l'ennemi de Napoléon , et son refus d'être à eux Favait raise contre lui.... En apprenant que le roi de Prusse était à Breslaw, Napoléon sourit avec cette expression que nous lui connaissions, et qui faisait présu- mer à ceux de son intérieur tout ce qui se passait en lui... La note communiquée à M. de Saint-Marsan fut refusée avec des paroles même assez offensantes... Ij'empereur avait en ce mo- ment deux motifs qui le portaient à une sorte de violence à demi révélée envers la Prusse : la connaissance qu'il croyait avoir de la trahison du cabinet de Berlin , et l'extrême confiance qu'il avait d'une autre part dans celui de Vienne.
— Je n'aime pas la Prusse ; elle a été pour moi
"personnellement déloyale et sans foi... elle a été
pour ma patrie une alliée toujours perfide... Je
lie l'aime pas enfin... Mais je dois à la vérité de
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66 MEMOIRES
dire ici que l'empereur Napoléon fut non seule- ment injuste pour elle , mais impolitiquement ; car elle ne voulait pas trahir alors. Ce ne fut que le 27 février que le baron de Hardenberg signa dans cette même ville de Breslaw , où le cabinet de Berlin, tout dévoué à la Tugend-Bund, avait entraîné le roi, un traité à' aXWdince, offensive et défensive euire la Prusse et la Russie. Il n'était que l'ampliation, a-t-on dit, d'un premier traité stipulé à Kalisch et à Wilna trois semaines avant. Cela est vrai ; mais je puis certifier, car J'en ai vu la preuve, que la Prusse ne l'aurait pas ratifié si la noleremiseà M. deSiint-Marsan avait été accep- tée par la France. C'est un fait que je puis affir- mer avec assurance... Jusque là , la Prusse avait conservé avec nous des formes non seulement amicales, mais d'une nature qui devait nous être de quelque prix par l'altitude qu'elles don- naient à la Prusse au milieu des désastres du retour de Russie... Napoléon ne sut ou ne vou- lut pas non plus distinguer l'effet qu avait dû produire en Prusse et dans toute l'Allemagne son refus d'accepter la direction du mouvement qui introduisait dans toutes les principautés et sou- verainetés germaniques un nouvel ordre de cho- ses et de volontés... Parce refus, il s'attira toute une vengeance nationale : cependant, et même
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eu entendant gronder l'orage , il s'obstina à ne pas vouloir se mettre à l'abri... et ce fut de Bres- law que partirent ces édits qui appelèrent sous les armes toute la jeunesse combattante de la Prusse... trente jours n'étaient pas écoulés, que 140,000 scldats, brûlant de celte même ardeur militaire que nous avions vue à nos frères et à nos pères en 1792, étaient disposés à résister à Kapoléon ; non plus cc-lte fois comme à léna , mais le sabre aux dents, le pistolet au poing et la rage au cœur; iU raltendaient sur leur frontière, résolus déjà à la quitter pour venir attaquer la nôtre. C'est ainsi que tout se préparait pour l'ac- cabicr et nous avec lui... ■Mais tous ces arme- mens se faisaient dans le silence et l'ombre... Le grand coup d'état euiopéen se préparait mys* térieusement... Le cabinet de Saint-James, avec cette même politique qui, en j -82, lui fit accueil- lir les exilés de Genève' pour nous les renvoyei ensuite comme moyen de discorde et d'agitation, lui fit encore adopter cette fois le même parti. 13eriiailotte et la Russie, la Prusse et l'Autriche, fu- rent soumis à l'Angleteire; et cependant le talent de l'xVuliiche était bien de force à lutter contre toutes lesautres pu ssances, étant surtout assisté (le Napoléon... Pourquoi donc cette défection!*..
> Dumont, Clavières, Koiiand, Marat, etc., etc.
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Ce n'est pas aujourd'hui, en iS54, maintenant que le livre de la politique européenne est ou- vert à tout venant, et cela pour le bonheur de chacun , qu'il faut nous venir conter une ver- sion métap/iysir/ne ; nous nous mettrions à rire , n'est-ce pas, si l'on nous disait : que c'était pour la morale de cette même pauvre Europe que les puissances s'étaient levées ponr arrêler Napoléon dans sa course dèvaslatrice... Tout cela res- semblerait à des contes bleus... L'Autriche, elle-même , si l'empereur Napoléon lui avait rendu , mon Dieu ! ses méchantes provinces iliy- riennes, auxquelles elle tenait comme... à tout ce qu'on n'a pas... s'il avait rendu les provinces illyriennes, je sais et je puis l'affirmer aussi, que le prince de Schwarzenberg aurait coopéré au grand mouvement au milieu duquel il de- meura passif, et que la neutralisation subite du contingent autrichien n'aurait pas eu lieu... C'est merveille , en vérité , de se rappeler toutes les belles paroles de ces puissances, lorsqu'elles virent le lion malade et déjà languissant !.. Oh, que de beaux sentimens !.. que de volontés géné- reuses!..Tout était vusous un jourradieux alors, et Napoléon n'était plus qu'un homme, même ordinaire, aux yeux qui, si long-temps, s'étaient abaissés devant le soleil de sa gloire... Tandis
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que tout se disposait dans l'extrême nord , JM. deStakelberg ' et sir Horace Walpole se ren- daient à Vienne sans aucun caractère diploma-
' Je sais une histoire sur un M. de Slakelberg , grand-père ou grand-oncle de celui-ci, qui est assez jolie pour trouver place dans des mémoires contemporains... Stanislas Ponia- towsky était alors roi de Pologne. 3Iais on sait jusqu'à quel degré de serviLude, si l'on peut se servir de ce mot , la cour deRussie tenait le jeune souverain. La cour d'Autriche y en- voya un agent diplomatique, mais sans un caractère oslen« siblement accrédité. Cet agent était le fameux baron de Thu- gut, l'un des hommes les plus subtilement fins et habiles que l'AIlemogna ait jamais eus dans ses cours. Arrivé à Varsovie , il apprit des choses qui lui parurent de nature à être non seu- lement dénoncées à sa cour, mais réprimées dès le même instant autant que cela serait en sa possibilité agissante à lui baron deThugut.. . Quelques jours après son arrivée , il fat invité à aller voir le roi à une maison de campagne qu'il ha- bitait en ce moment près deVarsovie.. .Comme le bai on n'était pas encore du corps diplomatique, il ne pouvait s'attendre à une autre réception. . . II partit de bonne heure de Varso- vie, et arriva à une heure après midi à la campagne où était le roi. .. Il trouva un aide-de-camp qui le reçut avec de grands égards , et qui , après avoir été prendre les ordres du roi , l'introduisit dans iin appartement intérieur , en lui disant qu'ily trouverait S. M. Cet appartement parfaitement arrangé et ressemblant aux appartemens de Ti ianon pour la distri- bution , ouvrait sur un jardin dans lequel se promenaient quelquespersonnes. Le baron de Thugut parcourut plusieurs pièces toutes solitaires , et se disposait à prsser dans le jar- din , lorsqu'il entendit tousser légèrement dans \\n cabinet voisin... li avança, et vit un homn:e décoré de plusieurs
^O ME3rOIRES
tique apparent , mais avec une mission toute secrète et de la plus haute importance, l'un
grnnds cordons , et dont la pliyslonomie rappelait ce qu'il proyail savoir de Stanislas Poni.Jknvski... Comme il ii\st guère d'usage de Hxcr les yeux sur un roi , IM. de Tliiigiil, ne doutant p;is(]ucce fùl le sien , s'iiiclipa par trois l'ois, selon la coutume levercncièrc cl slupidc du p.iys f!c co;:r , ce à quoi le personnage plaque , cordoniid, clianiairu , rej>ondit comme Jes rois , par une seule iuciiualioti de têlc toute pro- eclricccl silencieuse... ComuicSlanisIasclail bavard coiume pn roi parv^enu , le liaion de Tliujjut fut tout clouuc de sa reserve: — Allons, d!l-il en hii-mcine, je n'ai qu'à me bien tenir, car voilà déjà de la besogne russe... IVlais la Russie y c'iail pour bien nulrcmeut fjU'il ne le ci oyait vrai- ment.. . Une porte s'ouvrit, et un beau roi , un vrai roi bien parlant , bien causant , comme il y en a culin , vint à lui les bras ouverts , cl lui fil un de ces accueils qui font adorer les rois , quand ils ont assez de bon sens pour êlrc toujours de même... L'autre personnage plaque , cordounc , chamarre, c'était M. de Slakelberg , minisire de Russie.
TT-Ali! ahise dit à partie vieux icnard diplomatique tout houleux d'avoir été' prévenu dans une impertinence ai'ouce rians les relations communes et privées de l'Aulriclie et de la Russie , qui alors n'élaient pas ce qu'elles devinrent sous l'empereur Joseph II.,. Ahl JI. de Stakelbcrg , vous vous donne? des airs de roi !... Et puis il riait... Mais il avait de la çpièfe au cœur, et ce fut tout en sacrifiant celle colère au respect diplomatique qu'il accepta l'invitation du roi de dîner avec lui et de passer la journée à la campagne. Il re- prit bientôt son équilibre 4'esprit , et tout en charmant le roi par sa manière spirituelle de conter, il songeait cepcn- danlà ses trois saluts du malin , el ne ressemblait pas mal à l'homme qui aurait reçu un souflet , et ruminerait au moyeu
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pour la Russie , l'autre pour l'Angleterre;... M. de Stadion étaitensuite au bnreau pour tenir la plume et rappeler les griefs contre JNapoléon, si ron en mettait en oubli... On sait qu'il ne l'aimait pas, et l'empereur avait eu soin d'en- tretenir cet te haine par ses articles du Moniteur... Oh, ce AJoniienrl... Pendant ce temps, M. de Lebzeltern, le fils de nos amis de Lisbonne, l'un des hommes les plus habiles et les plus excel- lens que possède l'Autriche aujourd'hui, fut envoyé àWilna pour y conférer avec le comte de Nesseirode, et M. de lïnmboldt agissait à Vienne conjointement avec JNI. de Stakelberg et sir Horace Walpolè... FouchéetM. de Taliey- rand , mais surtout M. de Talleyrand , n'étaient pas étrangers à toutes ces affaires. C'est à la France à formuler le degré de reconnaissance qu'elle leur en doit.
L'empereur avait depuis quelque temps des
de le rendre avant de tuer son homme en duel. , . Enfin , le soir, le roi fît un wistli, et mil le baron de sa partie; dans le courant de la soirée , il se trouva êlre le partner de Stanislas ; alorsil joua une fois un valet de carreau pour un roi de cœur... Stanislas l'averlit... M. de Thugut s'inclina en demandant pardon.. Quelques momens après, il joua de même un va- let pour un roi... Je demande ma grâce à Votre 3Iajesté, s'ëciia-t-il , mais je ne sais, en ve'rilé, cequej'ai aujourd'hui; voilà la T&oisiÈME fois que je prends un valet pour un roi !
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soupçons très violens contre M. de Talleyrand; il lui revenait de cent côlés que l'ancien évéque d'Autun se déchargeait entièrement de l'affaire d'Espagne, conseillée, dirigée par lui dès l'origine, et cette justification était tout-à-fait injurieuse pour l'empereur. M. de Talleyrand, ainsi placé vis-à-vis de Napoléon, ne pouvait produire que deux résultats... l'un funeste pour lui, l'autre pour l'empereur. .. Rien n'est plus dangereux que le voisinage des hommes qui sont dans l'ohli galion de vous perdre pour se sauver.
Cependant, pour qui a vu de près les hommes et les choses à cette époque , il est positif que l'Europe était dans un désintéressement profond de la maison de Bourbon. J'avais autour de moi des gens de tous les partis; j'avais dans ma pro- pre famille , dans mes oncles qui habitaient mon hôtel , des hommes, je ne dirai pas partisans des Bourbons, mais serviteurs dévoués, et portant à la famille exilée tout l'amour que moi et mes fils nous portons aujourd'hui à la famille Bonaparte, exilée également et comme l'autre aussi proscrite parce qu'elle fut maliieureuse. Notre coutume à nous c'est toujours de donner du malheur à ceux qui en ont déjà... il en est de même du bonheur... np'.is accablons toujours... Oh! que nous sommes
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un singulier peuple!... non pas plaisant au moins, qu'on n'aille pas le croire... Déjà au temps de Voltaire , il nous appelait le peuple singe-tigre , et nous n'avons pas menti à l'épi- thète.
Je disais donc qu'en 181 5 et même 1814, il n'y avait pas de retentissement en Europe pour rétablir les Bourbons sur le trône de saint Louis. J'entendais tonsles jours des conversations dans lesquelles on parlait des périls de la France, et jamais on ne s'appuyait pour son salut sur le re- tour des Bourbons ramenés par les alliés. C'est alors que parut cette fameuse proclamation de Louis XVIII , qui fut jetée sur les côtes de Nor- mandie et de Bretagne par les croiseurs anglais... Cette proclamation était faite avec art, et comme tout ce que pouvait faire Louis XVIII, qui était un roi d'esprit... Je ne puis exprimer l'étonne- ment où fut la France... Paris surtout !... On cacha la chose le plus qu'il fut possible , mais elle fut toujours connue. Le duc de Rovigo se donnait un mal à faire pitié ;*un jour il arrive chez moi tout en nage , et tout en entrant dans ma chambre il me dit :
— Savez-vous que j'ai failli faire un acte d'au- torité dans votre escalier !...
— Et contre qui, mou Dieu ?...
74 MÉMOIRES
— Contre vous-même... c'est-à-dire une de vos lettres...
Jf3 le regardai d'un air si étrangement insolent, qu'il ne sut comment poursuivre...
— Une de mes lettres, lui dis-je en avançant sur lui... une de mes lettres!... Mais vous êtes devenu fou , monsieur le duc !...
— Non pas du tout... mais écoutez donc !... ma foi... que voulez-vous... Que diable aussi, tous vos amis sont royalistes !...
Je le regardai avec un sourire ainer et dédai- gneux, et répétai...
— Tous MLS Ai\iis SONT ROYALISTES !... Et quaud cela serait!... mais cela n'est pas vrai... et je re- connais, dans celte j)arole haineuse, le texte des rapports qui sont faits sur moi et sur Junot à l'empereur... Vous savez que ce n'est pas vrai., et ce que vous venez de dire est d'un méchant homme.
Il chercha à m'apaiser... Au moment où je parlais le phis vivement, car j'étais fort en co- lère , M. de Lavalettc eiitra d.ujs mon cabinet... Je parlais si haut que je n'avais pas entendu la voix du valet de chambre qui l'avait annoncé...
— Tenez, mon ami, lui dis je les jones encore empourprées de colère... jugez cette affaire...
Et je lui racontai ce qui venait de se passer et
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de se dire... Le bon et digne homme haussa les
épaules...
— Et qu'est-ce que c'est donc qtie cette lettre que tu voulais ouvrir?... demanda Lavalette au duc de Rovigo. ..
A cette parole, toutema colère s'évanouit, et je ne pus m'empécher de rire avec cet abandon et cette bonne joie qui rendent heureux pendant quelle dure, autant que bonheur en ce montle... Lavalette me regarda avec un grand sérieux d'a- bord, et puis, à mesure qu'il me comprenait, sa bonne et excellente physionomie se dilatait aussi, et enfin il se mit à rire aussi haut que moi... Le duc de Rovigo, qui ne nous avait pas compris, devenait d'autant plus sérieux que nous étions gais... Enhn il en arriva au point d'être sombre et menaçant dans son regard...
— Eh! pardieu, lui dit Lavalette en allant à lui , j'aurais voulu t'y prendre !... Comment, ne sais-tu pas que ce n'est pas ton affaire, de déca- cheter les lettres ?... Cela me regarde , moi '...
Et, de nouveau, le voilà , ainsi que moi , à rire an ni-z de ce pauvre duc... Mais ce fut bien ime
Ou sait que le comte de Lavalelle, aussi loyal et bon qu'il était licvoiie' à Napoléon , ne lui aurait pas sacrifié sox\ honneur , et qu'il exerçait sa charge avec toute la de'licatesse voulue parla plus stricte exigence.
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autre chose lorsque Savary , comprenant enfin ce qui nous mettait ainsi en joie, s'avança à son tour vers Lavalette, et lui prenant la main , il lui dit, avec un ton sérieux et en même temps bien comique , mais sans qu'il s'en cloutât :
— Mon cher Lavalette , si la lettre avait con- tenu des choses qui eussent del'importance, je t'en aurais fait part... Je ne suis pas un mauvais ami,..
Olî ! pour le coup c'était trop fort!,.. Je riais toujours, mais l'indignation commençait à s'en mêler... Cette manière de dire à Lavalette que si le secret en avait valu la peine, on aurait été lui dire : Veux-tu la moitié du prix du sang ? ... c'était vraiment odieux... Lavalette le sentit en- core avant moi , l'excellent homme , et cessant tout-à-coup de rire, il s'avança sur le duc de Ro- vigo, et lui dit en jurant...
— Ah çà ! finiras- tu bientôt cette ridicule scène?..;
Le duc ne répondit pas , et , prenant son cha- peau, il s'en fut en murmurant presque des menaces...
C'était véritablement une chose assez sérieuse pour amener un duel entre lui et Junot si je 'eusse racontée telle qu'elle était et que je viens de la dire...
Cette lettre, au reste, était adressée à un de
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mes plus intimes amis, à Millin', et ne conte- nait que des choses relatives aux sciences, aux arts, dont je m'occupais beaucoup avec lui... Il venait de publier un ouvrage sur les médailles, et je lui demandais souvent, le matin, des expli- cations qu'il me donnait ensuite le soir... Mais Millin avait une opinion très connue pour être royaliste, et c'en était assez pour faire dire en- core à l'empereur: Vous nêtes liée qu'avec mes ennemis!...
Comme si tous nos autres amis, tels queDuroc, IMarmont, Lavalette, Bessières, et une foule d'autres que je n'ai pas ici la place de nommer, ne balançaient pas cet inconvénient, si cela en était un.
J'eus alors un fort grand chagrin. Ce fut le départ de M. de Narbonne , que l'empereur nomma à l'ambassade de Vienne. Il en était lui- même attéré. L'empereur avait certainement les dons les plus étendus du génie, et d'un génie même inconnu , mais on ne peut disconvenir que dans les deux années 1812 et 181 5, il n'ait eu une étrange aberration d'esprit dans cette obstination de faire la guerre; car il ne faut pas ici employer de sophismes pour tenter de per- suader ce que personne ne croirait. Napoléon lui-
• Directeur-conservateur du cabinet des médailles.
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même en est convenu sur le rocher de Sainte- Hélène... Toutes ces négociations, ces ambas- sades n'avaient donc aucun but, si ce n'est de gagner du temps, pour avoir celui de reformer une armée et £e présenter à l'Europe avec les moyens de lui dicter des lois nouvelles et plus dures que les premières, surtout relativement à la Grande-Bret?gue. Car ce n'était pas ici la Rus- sie, la Prusse, l'Autriche, que Napoléon venait combattre, c'était l'Angleterre... L'Angleterre, toujours l'Angleterre... celte ennemie acharnée, et devenue elle-même implacable par celte haine de Napoléon , qu'au reste elle lui rendait bien, et qui faisait de nouveau couler des flots de sang humain. La lutte en était venue à ce point, que la mort de l'un ou la destruction de l'autre devait en être le résultat. Depuis sou avènement au pouvoir , qui date du siège de Toulon, car alors il prit ses premiers degrés dans la gloire, et c'était un temps où la gloire donnait rang au- dessus des autres;depuis ce moment-là, Napoléon voua à l'Angleterre une haine persécutante , qu'elle lui rendit avec les intérêts du placement. Plus tard cette animadversion devint plus in- tense, lorsque Napoléon fut au sommet du pou- voir. Elle fut toute personnelle, et le cri de ruine à l'Angleterre fut le seul que proféra sa politique.
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L'Angleterre était aux abois. Le système conti- nental était en effet le moyen le plus spécial pour l'atteindre au cœur. Dans sa rage désespérée, le léopard, presque blessé à mort , se retourna, dans un dernier effort, pour s'élancer snr le chasseur qui le poursuivait sans relâche et ne devait lui donner aucune merci. Ce fut alors que parut la proclamation de Louis XVIII. L'Angleterre en voyant se reformer une armée de 200,000 hom- mes, comme par enchantement, et cela à la seule voix de cet homme, reconnut en frémissant qu'il aurait des ressources éterneilesdans l'amour de la nation. Il ne fallait do:)c j)lus lui susciter des en- nemis dans les souverains de l'Europe; cette ligue n'éljit pas suffisante, et la preuve, c'est qiie cette coalition continentale était la sixième depuis vingt-trois ans... Alors le cabinet de Saint-James songea à une vieille cause oubliée, abandonnée par lui depuis trois ans , et le comte de Lille, retiré à Hartwell, fut invité de nouveau h user de tous les moyens qui pour- raient lui rouvrir les portes de France, avec l'assurance d'être soutenu par l'Angleterre.
Alors parut cette proclamation d'Hartwell... Les habitans de cette demeure étaient délaissés et même oubliés des ministres d'Angleterre de- puis 1811... Les efforts du cabinet de Saiut-
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James s'étaient portés d'un autre côté avec leur or... Les exilés d'Hartwell y gémissaient dans le malheur, sans que l'Angleterre s'occupât d'es- suyer leurs pleurs... i\Tais en voyant tout le parti qu'on pouvait tirer de cette nouvelle diversion , lord Liverpool s'en empara avec une sorte de joie délirante!... et en effet, grand Dieu'.... elle frappa Napoléon directement au cœur... Les revers de Russie pouvaient se réparer. L'amour d'une grande nation lui l'ait trouver d'im- menses ressources dans elle-même, et la nôtre avait cet amoHr et les moyens de le faire con- naître... mais avant d'en demander des preu- ves. Napoléon voyait tout-à-coup se dresser devant lui un ennemi inconnu, mais dont le droit ne l'était pas. C'était un homme cru mort, enterré, et sortant de sa bière, relative- ment à une foule de personnes qui avaient aban- donné la bannière fleurdelisée , et l'avaient fait de bonne foi , croyant sa cause perdue... Napo- léon, qui depuis quinze ans était assis sur le trône de France , bien légitimement acquis par ses services et le vœu des Français , entendait une voix lui crier : usdrpatioiv... et légitimité... Ainsi donc , ce qu'il regardait à bon droit comme l'héritage de son fils, il se le voyait enlever au nom de la vieille cause , qu'il devait croire ou-
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bliée et perdue!... C'était un nouvel adversaire plus terrible qu'aucun autre... Tous ses amis furent attérés à la vue de cette pièce. Junot et mon frère en parlaient un jour chez moi, et Albert dit ces paroles remarquables :
Je connais assez îi[apoléon pour être cer- tain que cette arme est celle qu'il craignait sur toute autre... l'empereur est routinier dans beau- coup de choses; tout ce qui a rapport à son en- fance doit être gravé chez lui en traits profonds. Ainsi donc, comme nous jugeons par ce que nous éprouvons nous-mêmes , l'empereur doit ressen- tir une impression très vive d'entendre un appel fait par V/iéritier de saint Louis et de Henri IT. Il y a dans ces noms de magiques accens qui résonnent fortement, qui vibrent aux cœurs français... C'est la LÉGiTnriTÉ enfin qui vient l'accuser d'usiiRPATioîv... et cela devant le monde entier... Je suis certain qu'il en est profondément blessé!...
Albert ne se trompait pas. J'ai su par tout ce qui entourait alors intimement Napoléon que cette proclamation d'Hartwell fut plus capable d'émouvoir son grand coeur que les revers de Russie... Junot le retrouva comme dans les beaux jours de leur antique amitié, et il lui parla de ce fait avec une grande restriction, X\I. 6
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toutefois, mais de manière à lui faire voir que l'âme était atteinte par lui... Le secret fut reli- gieusement gardé, et je puis dire, à ma louange^ que dans ma propre maison , je n'en parlai pas même à mes amis les plus intimes; et pourtant je connaissais, non seulement l'existence de la proclamation, mais je l'avais lue. Néanmoins comme Jiniot' tenait en grande partie le secret de la bouche de l'empereur, et qu'il attachait une haute importance à ce qu'il ne fût pas ré- vélé, je fus silencieuse; mais ce que je savais était bien f.iit pour m'inquiéter , et la haute ca- pacité d'Albert était à peine suffisante pour me cahner, en me présentant toutes ces chances que lions avions pour être rassurés.
Cette déclaration d'Ilartwell est entièrement l'ouvrage de Louis XVIIL On sait qu'il aimait fort à parler et à écrire, ce qu'au reste il faisait bien. Quand il fut question de la publier, il fut d'abord embarrassé, et puis il fit parler aux mi- nistres les plus portés contre l'empereur Napo- léon. L'idée n'en vint pas de Castelreagh, elle lut de lord Liverpool. Lord Castelreagh, au contraire, était porté à traiter avec la France; mais lord Liverpool, particulièrement blessé par
I Duioc m'ayant recommandé, sur ma vie, de n'en pas parler. .. Junot , lui-même , fut quelques jours sans le savoir.
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des articles du Monileur, apportait à l'heure du danger de son ennemi toute la petitesse de la verigeance, et dans le fait, il faut le dire, cette publication di; Manifeste d'Hartwell était d'une impoi-lance troj^ première j^our l'Angleterre pour qu'elle la négli|^eâl ; elle leur valait cent mille hotnmcs de plus dans la coalition. Cependant lorstjiie les ministres fiiient interpellés dans le parlement pour dire si cette pièce devait être regardée comme officielle, tous déclinèrent la responsabilité.
C'est en ce lieu qu'il est nécessaire de parler de plusieurs faits importans, et peu ou même pas du tout connus, qui se sont passés en France relativeuient à la restauration. On a beaucoup parlé des fautes de l'empereur; il est dinic nécessaire de lever un rideau que sa po- litique a long-temps jeté sur ces mêmes faits, qui ne sont autre chose qu'une attaque conti- nuelle dirigée contre lui par l'Angleterre, et toujours par l'emp'oi des plus viles manœuvres. Napoléon ne voulait pas qu'on connût le dan- ger que lui faisait courir l'Angleterre, et par cette raison il tenait dans l'ombre toutes les tentatives qu'elle dirigeait contre lui. 11 me faut encore remonter dans le passé, mais la chose est indispensable. Je vais lui consacrer
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un chapitre... On sait encore aujourd'hui que, pendant toute l'époque de l'empire, la plus sé- vère surveillance élait exercée principalement sur les cotes , et particulièrement sur celles de la Bretagne et de la Normandie. Il n'est donc pas étonnant que les choses que je vais raconter soient demeurées cachées dans une sorte d'obs- curité; la dissiper, c'est ajouter aux matériaux pour l'histoire. Je le fais donc, quelque peine qu'il me coûte d'avoir à signaler des noms apj)artenant à des familles honorables ; mais la vérité est une, et ce serait la trahir, ainsi que la cause que j'ai toujours servie, que de ne pas dé- clarer tout ce que je sais relativement à cette époque, où, sans cesse en butte à tous les moyens et toutes les armes que l'Angleterre pouvait em- ployer, Napoléon se débattait contre elle en lui rendant attaque pour attaque. C'est une partie même intéressante, sur laquelle on ne saurait jeter un trop grand jour. Il ne peut servir qu'à montrer datis un plus vif intérêt le prisonnier deSainte-Hélène-..Caril ne fut jamais l'agresseur; et à l'époque du traité d'Amiens , si l'Angleterre avait été de bonne foi, Napoléon eût été aussi pour elle un allié et même un ami. Mais le moyen de pardonner une conduite semblable à celle que je vais dévoiler?... Cette conduite , au
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reste, ne doit pas être imputée au peuple anglais; il fut toujours à part dans la grande querelle entre les deux empires. Il voulait la paix lors du traité d'Amiens ; on en voit la preuve dans la relation que me fit le général Lauriston à son retour de Londres, lorsqu'il y fut envoyé, en 1801, pour y porter la ratification des prélimi- naires de la paix d'Amiens. Le cabinet de Saint- James pouvait avoir dès lors la pensée de rom- pre ses engagemens, mais, certes, le peuple de Londres ne pensait pas de même. M. de Lauris- ton me racontait que la foule qui se pressait au- tour de sa voiture était si grande, qu'il craignit un moment pour lui. Ses chevaux furent déte- lés par le peuple, et il fut conduit presque sur les bras de cette foule, ivre de joie de voir enfin cesser une guerre qui, pour n'avoir pas encore toutes les angoisses du système con- tinental, n'en était pas moins terrible dans ses conséquences pour son bonheur commercial; et celui-là est le premier en Angleterre , parce qu'il mène à la considération d'argent, une de celles le plus en permanence chez les Anglais, excepté cependant pour quelques cas très rares.
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CHAPITRE IV.
Conrhiile de l'Anîjlelcrrc îiprc's I.i riiplure du traite de paix d'Amiens. — Pilt. — Le^lliiiii'é. — Conp-d'œil siii- la cotispiral/i n de Georges C^adoiidal. — Où clail son qiiar- lier-^f'iici'.'d ? — Causes de la pacificiilioi) <Ip la Vendée.
— iMe>«lafiies de Coinl>i-;iy et Acqnet. — Vols scnipnlenx.
— Le viciinte d Aclie ( on Asriier ). — LesUir/rrcs. — Ca- racU'-ic de niarliiine de Ci)rr,bray. — Conmc et Fiollé. — Ti ailé de Pixv><l)ourg. — Plans d'allaqiie. — M. La Chapelle.
— Duple>.visPa.scoii el Cliailrs le N' ir. — Allociilinn. — Vol de la recette d'Alençon par les Chouan-;. — Arresla- linns — Oraison ('im<'l)re du <lnc d'Enj^li.'en. — Echafaud.
— Trahison. — La inaivpiise de V n. — Le qendarnie.
— Ass:is^iiiat. — Ce que les niiuislres aiiylais espéraient en renveisanlN:iptdeon.
Nous voici maintenant arrivés à une époque bien importante, non seulement clatis notre his- toire, mais dans celle du monde enlier. Le retour de l'ancienne dynastie et récrouletnent de l'em- pire sont de ces révolutions qui obtiennent l'at- tention des peuples, et un sujet d'étude pour eux, comme les peuples pour les rois, sans que pour cela les uns et les autres en soient meil- leurs et plus sages...
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Il est important de dévoiler les intrigues mul- tipliées et soutenues que l'Angleterre fit mouvoir pour abattre l'empereur. Ces intrigues commen- cèrent à la rupture de la paix d'Amiens, et ne s'arrêtèrent qu'en i8i5, lorsque l'infortuné fut en leur pouvoir... Mais invariable dans ses pro- jets et dans leur but, l'Angleterre ne le fut pas toujours dans ses moyens. Il est curiei;x de la suivre dans tout ce qu'elle tenta dans l'intérieur de la France, après la pacification delà Vendée. Je possède , relativement à cette partie de nos affaires, des documens otiginaux du plus haut intérêt. Ce n'était pas au moment de l'exécution de ces intrigues ténébreuses que je voulais en parler; cela aurait interverti l'ordre des faits; j'ai préféré suivre les évènemens. Mais mainte- nant que nous sommes arrivés à la terrible con- clusion de ce drame qui frappa sur tant de tètes, il est de mon devoir dliistorfetuie de montrer les fils qui firent mouvoir cette étrange conspi- ration, dont la France ne se doutait pas dans la masse de ses habitans, et qui, exécutée par quelques individus, changea les destinées de tout un empire sans sa volonté. .. Ceci , (juoique an- tétieur, couicide parfaitement avec 1814 • parce qu'il donne la clef de celte résolution si détermi- liée de Napoléoti d'abattre l'Aiigleierre.
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A l'époque de la rupture du traité d'Amiens, l'Angleterre comprit que la guerre qu'elle rallu- mait était une guerre à mort. La comparaison de Rome et de Carthage était ici dans toute sa force, et rien n'y pouvait manquer, puisque M. Pitt était toujours aussi influent sur le ministère, qu'il en fît ou non partie. Il n'a pas fait grand bien à l'Angleterre, mais il nous a fait bien du mal...
Une de ses combinaisons favorites, c'était de troubler la paix intérieure de la France. Il lui semblait concluant que l'empereur ne pourrait pas résister long-temps à ce mal intérieur, sans cesse entretenu par une puissance occulte et malfaisante. Sans doute la police était active, mais elle ne l'était pas encore assez pour prévenir... et lorsqu'elle découvrait , le mal avait déjà fait des progrès terribles.
Celait dans les restes du parti chouan que l'on devait chercher les instrumens meurtriers, selon M. Pitt. Ce fut aussi dans cette partie de la France qui borde le Calvados et la Seine-Infé- rieure, que se montrèrent les agens dont l'Angle- terre se servit avec une bien pins grande utilité que la police de l'empire ne le crut. Je demande donc d'être lue avec quelque attention ; car je vais prouver deux vérités , l'une que l'Augle-
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terre a long -temps bouleversé notre intérieur par les intrigues de ses agens, Vautre qu'après avoir été rebutée par des échecs répétés, elle avait abandonné la partie en i8i i , et ne releva le dé inespéré que la fortune lui jeta en Russie, que par l'apparition de cette légitimité venant combattre Napoléon, comme l'ennemi le plus dangereux qui put se dresser contre lui... Alors l'Angleterre vit qu'elle ne serait pas la seule à soutenir l'exilé d'Hartwell, parce qu'en personne habile, elle prévit aussi que l'empereur augmen- terait la force du charme employé contre lui par la plus impoliriqiie obstination. Mais avant ce moment Hartwell était abandonné , et même le parti délaissé et sacrifié, ainsi que je vais le prouver.
On sait qu'en 1802 , lors de l'affaire de Geor- ges, il y avait en Angleterre un comité pour les affaires de France. La Grande-Bretagne avait toujours eu pour nous une extrême sollicitude... Elle se montrait jusque dans le soin de conduire ta chouannerie... Elle dirigeait tout dans l'Ouest par la voix d'un comité qui lui était spécial. C'était lui qui payait et qui nommait les diffé- rons chefs du parti. Il y en avait de deux sortes , d'invisibles et de permanens... Ceux-ci avaient le titre de chefs de divisions, parce que les provinces
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étaient partagées en divisions militaires. Le quar- tier-général était à Londres. Les chefs les plus importons étaient les invisibles. Ils obéissaient à la fois cependant eux-mêmes, d'abord à un (Jes princes, et puis au comité secret. C'était par les invisibles que les chefs de division recevaient les ordres du comité de Londres. Les invisibles ne se communiquaient qu'à eux... Voilà ce qui survécut à la pacification ostensible de la Vendée. On ne le croirait pas si les preuves n'en étaient sous nos yeux...
Les femmes étaient surtout employées dans ces intrigues. L'une d'elles , madame la mar- quise de Conibray et madame Acquêt, sa fille, furent d'une haute influence dans ces affaires dangereuses ; madame Acquêt y perdit la vie, et mourut sur l echafaud pour le vol de la recette d'Alençon.
Dans les moyens employés par l'Angleterre, un surtout, qu'elle regardait comme puissant, était le vol des deniers du gouvernement. Les recettes, les remboursemens au Trésor, rien ne lui échappait. Des bandes étaient organisées et avaient succédé aux chouans ; elles étaient pour- suivies, traquées par la gendarmerie, mais, au moment d'étré" prise-^, ces bandes disparaissaient commepar enchantement et tout devenait calme...
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Madame la marquise de Combray était dé- vouée à la cause royale; son fils Je comte de Bon- nœii, et sa fille, madame Acquêt, mariée à un des hommes du parti le plus intrigant et le plus déterminé, l'étaient pour lemoins autant qu'elle. Madame Acquêt, dominée par des affections qui voulaient mettre tout à profit, fut la première de la famille qui prit part au vol des recettes^. Maintenant je dois dire que ces vols étaient faits avec une scrupuleuse exactitude. On ne pren;iit rien que ce qui était nécessaire pour le ser- vice , et les hommes chargés de la garde du ircsor n'ont jamais été pris en faute de soustrac- tion.
C'est alors que parut sur la scène orageuse de celte représentation politique un homme dont l'existence vraiment extraordinaire mérite d'être au moins aussi connue que celle cje Georges. La restauration fut ingrate pour sa mé- moire, et il avait peut-être préparé la route par laquelle Louis XVIII est rentré dans Paris!.. C'est lui qui a maintenu le souvenir des Bourbons au cœur de la Normandie et d'une partie de la Bretagne. C'est lui qui parcourait les côtes de la basse Normandie sur une frêle barque, où la mort le menaçait à toute heure; mais il ne la redoutait pas, parce qu'il était homme de cœur
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avant tout, et que son honneur une fois engagé par sa parole à la cause royale, il devait mourir pour la servir...
C'était un ami de Georges; il avait couru les mêmes hasards , les mêmes dangers , mais il avait échappé à la mort qui avait frappé son ami , et s'élait sauvé en Angleterre , où le comité l'avait accueilli avec distinction parce qu'on l'avait apprécié.
Cet homme était le vicomte d'Aché'... Il était d'une famille noble et honorable de Bretagne. Avant la révolution il servait dans la marine royale, où il était capitaine de vaisseau. Il avait des talens, un grand courage, une connaissance profonde des hommes et des choses, une force de corps peu commune, et une stature colossale. Tous ces avantages sont nécessaires dans un chef de parti, et M. le vicomte d'Aché joignant à ceux qu'il possédait, non seulement beaucoup d'am- bition et un attachement et un dévouement entier à la cause royale, le comité de Londres l'avait enrôlé comme successeur de Georges. En effet il prit le nom que celui-ci avait long-temps porté et sous lequel il avait échappé aux recherches
' Je ne suis pas bien sûie que ce soit ainsi que «'écrive soa »omi C'est pçui-êire de celte msnièie j ( D'Ajcher, J
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de la police: celui de Lestorières. Le vicomte voulait-il indiquer, en prenant ce nom, que Georges laissait un homme digne de le rempla- cer ?... 11 le prouva bientôt.
Ce fut lui qui se rapprocha de la marquise de Combray et en fit un des chefs les plus importans de la cause royale. La marquise avait une grande fortune , consistant principalement dans de fort belles propriétés sur la frontière du Calvados. Dans le nombre était une terre qui lui venait de sa famille, et dont le vaste château, situé au milieu des forets, loin de toute habitation , con- venait admirablement à des entreprises du genre de celles des chouans. Le château de Tournebut était immense. Les souterrains surtout étaient une sorte de labyrinthe dont il fallait, pour ainsi dire, la carte pour ne pas s'y perdre. Madame de Combray les fit nettoyer, ajouta encore à leurs détours, et bientôt elle put offrir à cent cin- quante hommes armés de se cacher dans son château, avec la certitude de n'être pas trouvés. Une particularité assez remarquable, c'est que ce château avait appartenu, dans l'origine de sa construction , au maréchal de Marillac, con- damné , en 1600, pour crime de péculat; le rap- prochement est bizarre.
La marquise de Combray était un vrai chef de
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parti. Son esprit, tôut-à-fait supérieur, lui faisait regarder une foule de lois qui régissent l'exis- tence des femmes comme autant de préjugés qu'il lui fallait rejeter, dans la route qu elle sui- vait. Naturellement séiieuse, ses études avaient été dirigées vers un but différent de celui qu'on donnait autrefois à l'étlucaliou des femmes. . Royaliste par principes, elle l'était encore deve- nue par l'odieux que répandait sur sa vie d'alors le gouvernement directorial ; et lorsque le pre- mier consul vint eiifiii donner de plus beaux jours à la France , son parti était pris, et àéyà elle avait donné trop de gages pour pouvoir se retirer. Les chefs les plus féroces du parti choua!! avaient trouvé chez elle un refuge, non seulement à Touniebut , mais dans le château de Donveyy qu'elle avait acquis à cause de sa posi- tion sauvage et retirée... Elle quittait quelque- fois son habitation ordinaire de Tournebut pour Venir à Donney^ dont elle avait également acheté une partie du presbytère. C'est là qu'elle ca- cha le baron de Cuinac, lieutenant de Fruité. Frotté lui-même y reçut asile, ainsi que vingt- quatre des siens, qui furent placés dans une ferme de Donney, située au milieu des bois. C'est ainsi que la marquise de Combray ca- cha les hommes les plus redoutés et les plus
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cruels du parti chouan; car, alors, la belle Vendée n'existait plus. Hinguan de Saivte- Maure, Tamerlan , Gaillard, Tilleau , tous ces chefs de bandes se dérobèrent long-temps à la reclierche de la justice par les soins de madame deCombray;elce qui assurait le secret, c'est que jamais aucune imprudence de cette témme, vrai- ment remarquable , ne la fit soupçonner dans un temps où la surveillance la plus stricte entou- rait la moindre action douteuse. Comme la Seine-Inférieure était désignée pour une parfaite neutralité par le comité de Londres, ainsi que le département de TEure, la marquise avait loué une vaste maison isolée dans le faubourg Bou- vreuil, rue de la Yalasse , à Rouen , pour y ca- cher ses protégés au moment du péril; par ce moyen toute trace était perdue. Cette maison n'avait pas de numéro , et avait une sortie sur la campagne.
La marquise de Combray était parente du vi- comte d'Aché ; il était lui-même un homme trop supérieur pour ne pas apprécier ce que valait une telle temme dans des affaires cou)me celles de la causeroyale.il fut donc à Tournebul, se lia intime- ment avec elle , et ce fut dans ce château et dans celui de Donney ' qu'il passait tout le temps
» L'autre partie du presbytère avait éiéachetée par un cur^
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qu'il n'employait pas à parcourir la côte, ou bien à faire le voyage de Londres, où il allait fréquemment pour y chercher de l'argent pour la solde des bandes ou pour la séduction. Ce que je rapporte est positif , et en l'écrivant ici je livre ees matériaux au domaine de l'histoire... II est utile de parcourir ces temps en rétrogradant pour expHquer la position de la famille royale au moment de sa rentrée en France.
Madame de Combray connaissait également la capacité du vicomte. Elle savait qu'avec cet homme, elle était à la fois en Angleterre et en France... L'activité infatigable qu'il mettait dans sa vie entière avait en effet quelque chose de surnaturel. Aucun temps ne l'effrayait. Il avait fait construire un canot qui n'avait que dix-sept pieds de long. C'était dans cette barque qu'il allait chercher les ordres des princes, qu'il
nomme Clairisse. Cet homme était prêtre , mais il n'npproii- yail aucunement les mesures arbitraires et sanglantes, les affreuses représailles exercées par les chefs de bandes , surtout depuis la destruction de la chouannerie. Il regardait avec raison une pareille conduitecommecellc que pourraient tenir des chefs de brigands. Peut-être le malheureux a-t il laissé voir trop clairement ses impressions et ses sentiniens. Il mourut subitement , et l'on accusa de sa mort, dans Is pays même y les Combray, et , je le dis à regret , le vicomte d'Aché. Cet homme a uu caractère auquel je ne voudrais pas d'ombre.
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rapportait leurs plans... et ces courses, il les faisait malgré le vent , les orages; rien ne l'ef- frayait, rien ne l'arrêtait. Accompagné d'un an- cien matelot de son bord, nommé David, qu'il avait connu et pris aux iles Marcouff , il se ha- sardait souvent par le temps le plus affreux, et qui aurait arrêté le plus déterminé des contre- bandiers... Il bravait tout , et réalisait le mot de M. Pitt : « Il se met sous la protection des iem-
y êtes... »
Lorsqu'après le traité de Presbourg, l'Europe dut se résigner à plier devant Napoléon, l'An- «leterre, réduite au silence, ne le fut pas à l'inac- tion. Désespérée d'avoir vu échouer la cinquième coalition continentale , elle se résolut à faire du moins à la France un mal quelle ne pût parer qu'avec de grands efforts. Il s'agissait de rallu- mer les fetix mal éteints delà chouannerie; mais de les cacher dans l'ombre jusqu'au moment où les nombreux agens payés et entretenus par elle avertiraient que ces feux pouvaient commencer l'incendie qui devait embraser la France. Le vi- comte fut mandé à Londres... et il est bon de re- marquer que c'est au même moment que le ministère déclarait en plein parlement que le ca- binet de Saint-James allait ouvrir des communi- cations avec celui des Tuileries.
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Arrivé à Londres, le vicomte d'Aché fut reçu cette fois d'une façon toute singulière. On com- mença par le mettre en prison. Cela peut étonner d'abord ; mais en le voyant ensuite réclamer par M. de La Chapelle, minisire de Louis Xf^ III , et tout aussitôt élargi, tout s'explique. Voilà quel fut le plan 'arrêté par le comité de Londres et le ministère anglais. Je puis répondre de son au- thenticité, ayant sous les yeux et dans les mains le rapport ' original où tout est relaté.
• Voiciquel ëtaitce plan. On devaitdcbarquer leprintemps suivant sur les côtes du Calvados, à Port en Bessin. Ce n'e'tait qu'une fausse attaque pour attirer nos troupes. L'attaque reelledevait avoir lieu à Cherbourg, diU Port-Bail et à l'île Fatihou, puis sur Carentan , au fort du pont de Douvres. Ou devait rompre des digues et des chausse'es, et inonder toute cette partie, de manière à se renfermer d^ns Port- Bail; alors la villede Cherbourg dtait facile à prendre par d'autres trou- pes débarque'es au Port-Bail c'galement , parce que montant sur la montagne du Roule , les forts étaient pris à revers. Les troupes qui devaient être mises à la disposition du vicomte pour l'exécution de ce plan, étaient anglaises , russes et suédoises. Lorsque l'empereur en eut connaissance, il fut étrangement surpris et agile. Les ordres les plus rigou- reux furent donne's sur toutes les côtes. Et telle était la stricte surveillance de la police à celte époque , et le silence des journaux, que personne ne se douta de ce fait, qui pourtant fut au moment de s'accomplir , tandis que l'empereur était en Russie pour sa première campagne.
« Il eslencore dans mes papiers... Ce rapport fut fait par M, de Savoye-Rollin , préfet de la Seine-Inférieure.
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Le vicomte dAché tut reçu à Londres par M. de La Chapelle, comme un plénipolentiaire vivement attendu par les princes, et venant leur porter les sermens et la soumission des chefs de la chouannerie. Il le mit en rapport avec les mi- nistres. Le vicomte les vit souvent, et, dans leurs nombreuses conférences, il les convainquit que le comilé de Londres avait eu raison de hii don- ner sa confiance... Le résultat de ces conféren- ces fut d'arrêter le plan que le vicomte pré- senta, et qui fut entièrement approuvé parles ministres Ce projet était très bien raisonné. Le vicomte était de bonne foi; mais le cabinet bri- tannique ne l'était pas, et il était alors odieux de précipiter dans le crime et la rébellion les restes d'un parti qu'on faisait écraser. Le vicomte repassa en France avec des instructions de Hartwell et des ministres, qu'il ne devait ouvrir qu'en France. Ces instructions contenaient un crédit très étendu sur un banquier de Rouen, ainsi que Tordre de se procurer de l'argent, et BEAUCODP, par le moyen du vol des recettes publiques.
Le vicomte d'Aché et la marquise de Com- bray n'approuvaient pas ces vols de diligences, mais ils avaient de grands projets à mettre à exé- cution, et ils n'avaient pas assez d'argent quel-
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qnefois pour les accomplir. Il fallait donc re- courir à tous les moyens pour en avoir. Je ré- pète néanmoins qu'ils répugnaient à l'âme noble de M. d'Aché, et plus d'une fois il refusa de faire partie de lexpédition qui les procurait.
La plus importante de toutes celles qui furent alors exécutées fut celle de l'enlèvement de la recette d'Alençon; elle avait été organisée avant le retour de d'Aché; il était revenu de Londres sur une frégate anglaise avec son fidèle patron Jean David. La frégate les avait conduits à la station de l'amiral Saumarez, qui les expédia sur un brick de quatorze canons vers les côtes du Calvados près de Sainte-Honorine. Le débarque- ment fut dangereux; il était nuit, la mer était houleuse, et le vicomte fut obligé d'aborder à la nage.
A peine fut-il arrivé en France, que les affai- res royalistes se ranimèrent. La séduction fit des progrès effrayans. L'argent du gouverne- ment qu'on prenait à ses agens servait à payer des traîtres. Un commissaire de police de Caen , nommé ^'û?certf, fut gagné. Un autre fonction- naire public, nomm.é Guérin Brulard, fut égale- ment acheté. Les progrès étaient rapides... L'ar- gent de l'Angleterre était déposé à Rouen chez un banquier nommé Nourri.. . Quant à c^^lui des
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recettes, on l'enterrait dans les bois, et on al- lait y puiser selon les besoins du parti... Il est à remarquer que jamais aucune infidélité ne fut faite '....C'est une particularité digne d'attention.
Ce fut alors que les victoires de l'empereur, dans le Nord , firent une puissante diversion aux projets déjà arrêtés; mais le parti roya- liste s'était trop avancé pour demeurer mainte- nant exposé à la vengeance de Napoléon.
— Il faut débarquer, s'écriait le vicomte d'A- ché en brandissant une carabine anglaise qui ne le quittait jamais!... il faut exécuter notre plan à présent ou jamais!...
L'Angleterre souriait en voyant cet élan de courage et cette détermination... Le vicomte reçut ordre de se tenir prêt; des troupes se rassemblèrent à Jersey et à Guernesey. Deux hommes se chargèrent de porter les nouvelles fréquentes que réclamaient de semblables évène- mens. L'un était un émigré au service de l'An- gleterre nommé Duplessis Pascou , l'autre Char- les le Noir. Ils guidèrent même les hommes qui devaient augmenter les bandes du comte de Bonœil et de Placide d'Aché , frère t!u vicomte. Ces descentes s'opéraient sous les yeux de sen- tinelles gagnées et de douaniers déjà séduits par l'or de l'Angieterre. Dans ce même moment ,
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l'ordre arriva du comité de Londres de faire imprimer un manifeste de Louis XVIII, que l'em- pereur n'appelait alors que le comte de Lille^. Le vicomte essaya de le faire imprimer à Caen , la presse que le parti avait à Tourneljut il'abord , puis ensuite dans la retraite solitaire du prieuré de Dotiney, étant en mauvais état et ne pou- vant servir; mais les ouvriers imprimeurs de Caen ne voulurent pas s'en charger, quoique deux d'entre eux fussent chouans '...Un libraire, nommé Manoury, rue Froide, à Caen, non seu- lement le refusa, mais faillit le trahir... Il est à remarquer que pendant que l'Angleterre oppo- sait de tels moyens à la fortime de Napoléon , celte fortune leur répondait par des victoires et des conquêtes. Aussi les hommes du parti roya- liste commençaient à craindre que la tentative ne pût léussir, et le vicomte d'Aché , dont l'âme courageuse ne faiblissait jamais, voyait avec rage seseffortsdevenir impuissans devant les nouvelles du Nord.
Un autre chef d'insurrection s'unit alors au vicomte. 11 s'appelait Chevalier, et était fort
• II ne lui a jamais donné d'aulre nom , même en i8i5.
» Un des hommes employés par d'Aclié, s'appelait Lanoé, garde-ctiasse de la marquise deCombray... Cet homme e'tail fort remarquable pour soa intelligence.
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intimement en rapport avec madame Acquêt , fille de la marquise. C'était une petite femme de vingt-deux ans, fort jolie, déterminée à tout sa- crifier pour sa cause, et portant le dévouement très loin; elle avait des opinions encore plus exagérées que son frère et sa mère; aussi l'in- fortunée les a-t-elle payées de sa tète.
A cette époque eut lieu le vol de la recette d'Alençon ; il y avait 68,000 francs dans la voi- ture... elle fut attaquée par neuf hommes dé- terminés, et armés d'une manière redoutable. Rien n'est curieux comme de les suivre dans leur marche mystérieuse jusqu'au moment où ils se réunissent dans le château solitaire et in- habité de i?o«^2£^\ C'est là, au milieu de la nuit, que le dernier rendez-vous est assigné aux bri- gands. Chevalier, qui les conduit comme chef, leur rappelle leur devoir comme sujets fidèles du roi; il leur parle d'honneur même , tant il est vrai que les partis donnent une couleur différente même aux crimes... Après son dis- cours, il se mit à genoux , et prenant un cru-
■ Le presbytère de Donney et son château appartenaient à madame la marquise de Combray. ., Depuis la mort mys- térieuse et tragique du cure, Je presbytère lui appartenait en enlier. Mais elle avait tout donné à sa fille j madame Acquêt.
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cifix, il fit jurer de nouveau ses complices d'être fidèles à leur cause. Il y a quelque chose de bien étrange dans cette religion évoquée au moment où des hommes vont commettre un attentat contre les lois et le pacte social'. Mais Cheva- lier connaissait les esprits qu'il avait à diriger, et savait que les moyens qu'il employait étaient tout-puissans sur eux. Après avoir reçu le ser- aient de ces hommes, il les quitta , et fut se ca- cher chez un aubergiste à'Aubigny près de Fa- liiise, en donnant un dernier rendez-vous à ses îigensdans une maison abandonnée du foubourg Saint-Laurent à Falaise. Là, ils se rejoignent, en repartent à minuit, et le 7 juin, ils attaquent la recette d'Alençon dans le bois de Quesney.
Madame Acquêt avait non seulement connais- sance du vol , mais elle l'avait presque orga- nisé... C'était elle-même qui, de ses petites mains, avait coupé et cousu la grosse toile qui devait faire les sacs pour renfermer l'argent
• Ce qui devait effrayer, c'était cette confiance desconjure's. Ces marches , ces contremarches dans deux provinces... ces dcharqueinens. .. ces vols à main arme'e... cet état de sie'ge pourainsi dire dans lequel ils tenaient le Calvados et l'Eure , ainsi que la Normandie... Et partout le secret... partout la certitude de trouver un asile et une retraite. Aussi l'empereur av.iit raison de voir dans celle manière dont l'Angleterre le combattait, la plus terrible des attaques.
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volé... elle avait recueilli trois fois les brigands dans son château de Donney, où elle-même leur portait à manger, avec une mademoiselle Du- pont, son amie et sa confidente... Singulière époque!... étrange folie, qui donnait ainsi des vertiges de politique et d'ambition aux tètes qui devaient moins les ressentir!...
Le vol fut conduit à Donney, chez madame Acquêt , et déposé dans un trou très profond. 11 y demeura sous la garde d'un des conjurés , seulement connu dans le parti sous le nom de Joseph Buquet. Cet homme était dominé par madame Acquêt, comme elle-même l'était par Chevalier. Celui-ci était donc bien sur que le trésor ne lui échapperait pas... Après le vol ,ils se dispersèrent, abandonnant les cadavres et les blessés sur la route '.Chevalier paya les brigands en leur donnant seulement 5o francs /?flr homme. Mais un vol de cette importance réveilla les autorités; les soupçons se portèrent sur madame de Combray, qui pourtant était inno- cente. Le vicomte d'Aché , dont l'esprit entre- prenant était jugé capable des actes les plus vio- lens, fut poursuivi avec l'acharnement de la meute après la béte fauve. Mais en cherchant à
• Je connais une personne qui était ce jour-là dans la di- ligence... Il a péri plus de sept viclinics.
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découvrir les auteurs de ce fait du vol de la dili- gence d'Alençon , la |3olice recula presque d'é- pouvante à la vue de tout ce qui s'offrit à elle... Si l'empereur n'avait pas été alors victorieux en Allemagne, il était perdu... La plaie était pro- fonde, et ne put alors se guérir que par ce sen- timent de gloire et de bonheur que les Français lui devaient, et dont, à cette époque , ils étaient reconnaissans. Chevalier fut arrêté... madame Acquêt le fut aussi... La police avait bien pu être abusée un moment, mais son œil une fois ouvert, il ne se ferma plus, et l'on sait qu'a- lors ses bras sont longs. L'empereiu- , insti uit de toute l'affaire, envoya d'Allemagne les ordres les plus rigoureux pour détruire jus- qu'aux moindres racines du parti chouan , qu'on avait si bien cru anéanti , et qui vivait encore plein de force et d'audace à trente lieues de Pa- ris; c'est-à-dire que ce qu'on avait gîlgné à la mort des anciens chefs avait été de ramener le foyer plus près du centre.
Madame de Combrai, en apprenant l'arresta- tion de sa fille, fut au désespoir. Elle n'avait pas vu d'Aché depuis long-temps; leur premier en- tretien éclaira la marquise sur l'innocence du vicomte; il blâmait, comme elle, le vol de la recette et des diligences , surtout dans un moment
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où, S'^lon lui, il fallait n'opposer aux victoires de Napoléon qu'un dévouement à la cause royale pur et sans aucune apparence même de crime...
Mais les chouans ne pensaient pas tous ainsi, etq!ioiquele vicomte d'Aché fût alors le premier de tous par son talent comme par son influence sur les princes et dans les lieux insurgés, il en était d'autres qui avaient aussi leur degré d'im- portance, et dont la morale était celle que les chouans pratiquaient sous Frotté. La morale ad- mise parmi eux était, au reste, celle de toutes les guerres civiles... Prendre les caisses publi- ques n'était pas voler... mais on sait où mène un pareil raisonnement. C'est un sophisme qui de lui-même démontre sa fausseté, et à l'aide duquel on détruit un pays.
Bientôt des gendarmes parcourent tous les bois de la Bijude et de Donney... Tournebut est entouré... La marquise se sauva dans les bois, dont elle connaissait les détours, et gagna Fa- laise. Madame Acquêt, déguisée en paysanne, s'en fut à Donney pour s'emparer du reste de l'argent... La malheureuse femme arriva au mi- lieu de la nuit, mourante de fatigue, et par une tempête des plus horribles... A peine était-elle dans la maison de Joseph, située à l'entrée delà forêt, qu'elle apprit que des gendarmes étaient k,
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sa poursuite !... Excédée de besoin, succombant sous des inquiétudes et une fatigue au-dessus de ses forces, l'infortunée fut contrainte de remon- ter achevai et de prendre la fuite... Elle voulait rejoindre sa mère, quVlle savait être à Falaise, mais la marquise de Combrjjy, avertie que Injus- tice la cherchait, se sauvait à pied dans le même temps , et faisait quatre lieues sans s'arrêter, pour gagner Tournebut ; arrivée dans son château, elle apprit que les dangers les plus sérieux la mena- çaient... elle quitta alors les appartemens supé- rieurs, et descendit dans les souterrains, où elle s'enferma avec Bonœil , son fils ; un nommé Lefebvre ' qui était avec elle, reçut pendant huit jours qu'ils demeurèrent dans ces souterrains , les plus singulières communications sur le château de Tournebut. La marquise lui montra les appar- temens' qu'elle avait préparés pour un prince de la famille et toute sa suite, si le débarquement avait eu lieu. Des fourneaux avaient été con- struits pour que la cuisine se fit sans bois, afin ,
» Il avait un autre nom... Mais c'était celui qu'on liu' con- naissait dans le parti. Us avaient tous des noms de guerre, ce qui coutribuaità leur donner une sorte de sécurité, sans qu'il y eût pour cela plus de sûreté pour eux.
» Ces appartemens souterrains, éclairés par des lampes d'un volume extraordinaire, étaient d'une grande magnifi- cence, et remarqual)lcs pour leur distribution.
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d'éviler la fumée. M. de Bonœil copiait pen- dant ce temps-là le manifeste de Louis XVIIT, et une oraison funèbre du duc d'Enghien , qu'on avait jugé à propos de faire pour réveiller l'in- dignation contre l'empereur... malgré le nombre d'années écoulées depuis l'événement.
Pendant ce temps madame Acquêt échappait à le justice^ parce que le mal avait tellement jeté de profondes racines , que la corruption s'était introduite jusque dans les agens de l'autorité. jMadame Acquêt vivait à Caen avec un ofHcier de gendarmerie qui la protégeait de son épée et la ser- vait de son crédit... Enfin elle fut arrêtée, ainsi que Chevalier...
L'instruction faite à Rouen par le préfet , M Savoye-Rollin , établit qu'au moment du vol de la recette d'Alençon, il existait deux insurrec- tions prêtes à éclater dans le Calvados, et dans le département de l'Eure et de la Seine-Infé- rieure. Ces deux insurrections, tendant au même but, avaient deux chefs séparés que faisait ai^ir le comité de Londres et les ordres d'Hartwell. Ces deux chefs étaient Chevalier et le vicomte d'Aché; mais leurraanière devoir était bien dif- férente. Le vicomte ne voulait aucun trouble intérieur; Chevalier, au contraire, prétendait que c'était le seul moyen de parvenir à insur-
no MEMOIRES
rectionner la France... Chevalier avait de nom- breuses et de hautes relations dans Paris ; il y correspondait journellement et souvent par l'en- tremise de madame Acquêt ' , dont le nom de fille de madame la marquise de Combray lui donnait la facilité d'être dans l'intimité de gens qui ne rêvaient alors que le retour des Bour- bons. C'était une partie du faubourg Saint-Ger- main, même de celle qui faisait partie des mai- sons des princes de la famille impériale , et qui l'avaient sollicite. Ceci soit dit sans reproche.
Le vicomte d'Aché, tout au contraire, étranger aux intrigues , mais fortement déterminé à faire triompher son parti, ne voyait et ne voulait d'autres ressources que celles des armes et de la coalition. Les vols de diligences surtout lui étaient odieux. Sa morale était sans doute étrange , car il n'est certes pas plus honorable d'introduire un étranger dans sa patrie que de la ravager soi-même ; cependant on comprend ce raisonnement d'honneur d'un homme bien élevé et bien né, comme l'était en effet le vicomte.
•Mademoiselle de Combray, jeune et jolie comme uu ange, avait fait un très mauvais mariage à l'ëpoque de la re'- volution. Elle ("ultrès long-temps brouillée avec sa mère pour ce mariage, et ne la revit que pour les affaires delà cause royale , lorsqu'elles se renouèrent en 1807 et 1S08.
DE LA DUCHESSE d'A-BRANTÈS. tll
Madame Acquêt ayant été mise en jugement, déclara qu'elle était enceinte... elle accoucha... et puis la malheureuse jeune fernme périt à 25 ans sur un échafaud !... La marquise de Com- bray ', qui n'avait été que receleuse d'une partie de l'argent d'Alençon, fut condamnée à une ré- clusion de a4 ans !... Chevalier fut guillotiné , ainsi que Lanoé et un autre dont j'ai oublié le nom... Quant au vicomte d'Arhé, quoique très poursuivi, il ne fut pas pris; mais l'infortuné ne pouvait approcher des côtes pour s'embar- quer, car elles étaient maintenant gardées avec une rigidité qui lui enlevait tout espoir de re- traite... Il errait dans les bois, manquant sou- vent de nourriture , et n'osant se fier à personne, lorsqu'il n'était pas certain que ce fût un ami. Une fois il passa deux jours et deux nuits, sans un morceau de pain, sans une goutte d'eau, dans le mémeboisde Quesney où le vol d'Alençon avait été fait.... Le malheureux était poursuivi pour ce vol dont il était innocent!...
Les hostilités du parti chouan et du comité
• La marquise ne sut le vol que lorsqu'il fut commis. Alors sa fille lui demanda, pour la sauver, de cacher 10,000 fr. en écus qu'elle avait encore à Chevalier , et qui venaient du vol d'Alençon... La marquise était mère. ..Elle fit ce que feraient toutes les mères 1... elle se sacrifia.
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de Londres cessèrent alors, n'ayant plus de mo- bile qui les fit agir. Mais le gouvernement con- naissait les principaux chefs du parti royaliste, et particulièrement le vicomte d'Aclié. On en parla à l'empereur, dont l'attention était parti- culièrement dirigée sur le Calvados , la Seine- Inférieure et le département de l'Eure ; il n'en parlait pas , mais il s'en occupait avec une ex- trême sollicitude. Les détails qui itii fiuent donnés sur le vicomte d'Aché le frappèrent.
— Il faut acquérir cet homme, dit-il ; il est visible que le comité de Londres, dégoûté de la mauvaise réussite de ses plans, veut en ce mo- ment abandonner la partie, et qu'il délaissera ses agens, comme il l'a déjà fait deux fois, même depuis Ouiberon... Il faut profiler de l'effet que produira une telle conduite sur ce monsieur d'Aché... qu'on le prenne.... à tout prix... Cet homme vaut à lui seul une armée... Je veux l'avoir....
Mais le vicomte était invisible. Il semblait se jouer des recherches les plus suivies; traversant tous les écueils sans en toucher aucun; il allait même sortir de France lorsqu'une trahison in- fâme le livra... Ce fait est important à rapporter, si ce n'est exclusivement pour l'histoire de l'é- poque, au moins pour celle du cœur humain.
DE LA DUCHESSl; d' AERANTES. Il3
Le vicomte d'Aché était enfin parvenu à se rapprocher des bords de la mer; changeant de costume dix fois dans un mois, il bravait les gendarmes et la police, et se ri.iit de leurs re- cherches en les voyant passer au-dessous de lui tandis qu'il était caché dans Tarbre le plus touffu d'une foret, dans laquelle il errait sans nourri-^ ture depuis plusieurs jours. Mais en approchant de la mer il trouvait encore plus de périls et d'obstacles à surmonter — enfin il était parvenu dans les environs de Caen , lorsqu'il se rappela que la marquise deVau...n avait une maison dans le voisinage de Caen , et à peu de distance de la mer.... T,e vicomte avait été lié avec madame de Vau...n assez intimement pour qu'il se crût auto- risé à lui demander un asile.... Il y fut en effet avec la même confiance qu'il se sentait au cœur, et qui lui disait que si la marquise de A'au....n était proscrite, il la sauverait.
Aussitôt qu'elle le vit, elle courut en effet à hii avec une apparence de dévouement joveux , qui pouvait , c|ui devait même tromper un homme loyal et i)on.
— Que je vous remercie, lui dit-elle en lui donnant la main eî le regardant avec des yeux humides.... que je vous remercie de m'avoir XVI. 8
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choisie pour être votre ange sauveur — car je le serai, mon ami !... oh merci!...
Malgré la rudesse d'un marin et d'un homme dont l'existence politique avait absorhé la plus grande partie de ce que son âme avait de ten- dre, le vicomte avait conservé dans cette âme une grande puissance d'affection.... Il se sentit vaincu par cette adorable indulgence qui lui ap- paraissait dans une femme qui devait au moins ne plus l'aimer, si elle ne le haïssait pas... car la marquise avait été abandonnée par le vicomte pour Henriette de Montfjquet....
— Que vous êtes bonne! lui dit le malheu- reux proscrit , en ployant devant elle son genou raidi par la fatigue.... que vous êtes bonne!... oui, je ne dois vous remercier qu'à genoux...
Et cet homme si sévère, si dur envers la souffrance, pleurait doucement sur les mains d'une femme qu'il croyait généreuse....
— Prenez pitié de moi , lui dit-il enfin, il y a six jours que je ne vis que de fruits sauvages, et d'un peu de lait qu'un pâtre m'a donné par charité... il y en a quarante que je n'ai dormi sous un toit...
La marquise de Vau...n ne put retenir un cri, et se levant aussitôt, elle fut chercher ce que sa maison pouvait offrir de plus excellent, servit
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elle-même M. d'Aché, ne mit dans le secret qu'une seule femme de chambre de confiance, et dès le lendemain le vicomte se vit enfin en sûreté sous un toit hospitalier. .. . Bientôt il en vint au point de souifrir de ses remords. . . il avait beaucoup aimé madame de Vau...n , ce sentiment revint dans toute sa force alors , et il fut... doublement heureux de lui devoir la vie.
Mon ami, lui disait-elle, il faudra partir
pour Londres , mais au printemps prochain. Je veux y aller avec vous... maintenant je partage- rai votre bonne ou mauvaise fortune... Laissez- moi vous prouver que je vous ai pardonné, ajoutait-elle en souriant, lorsque le vicomte lui disait en lui baisant les mains, que jamais il ne l'exposerait aux dangers que le proscrit coui>- rait en traversant de nouveau la mer dans une frêle pirogue qu'une vague pouvait engloutir... Et puis elle le consolait de la mort et de la cap- tivité de ses amis... elle évoquait de brillantes chimères, relevait ses espérances abattues, lui donnant ainsi une vie nouvelle, et devenait pour cet homme , que des années de malheur avait rendu l'être le plus à plaindre , un ange conso- lant et bon... bon comme Dieu pour tous ceux qui souffrent.
Madame deVau n avait un grand nom, une
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belle fortune j et conséquemment une grande existence dans la province qu'elle habitait, et mêiiie à Paris. Elle y faisait ordinairement de fréquens voyages , et lorsque le vicomte fut chez elle depuis quelques semaines, elle vint à Paris pour recueillir les ouï-dire et juger de la posi- tion de son ami. Son absence fut courte : elle ne fut que huit jours dans son voyage. Elle rassura le vicomte sur le secret de son séjour; mais elle lui dit en même temps que le gouvernement voulait l'avoir à tout prix , et qu'il devait se ce- ler plus que jamais...
— Restez toujours ici, lui dit-elle... que pou- vez-vous désirer ailleurs?
— Oh! rien, sans doute, répondait le pros- crit en se mettant à ses pieds, et perdant auprès d'elle le souvenir même de son devoir... Car en hi regardant il oubliait tout, excepté le bonheur qu'elle lui avait rendu !...
N est-il donc aucune marque qui puisse aver- tir une âme noble et pure qu'elle aspire un air empoisonné auprès d'un monstre à face hu- maine?... Cette femme, qui avait des sourires d'amour, des paroles passionnées pour l'homme qu'elle trahissait , comment n'apparaissait -elle pas à cet homme hideuse et repoussante!... Gomment, en la serrant sur sou cœur, ns sen-
DE LA DUCHKSSE DABRANTÈS, IIT
tait- il pas une force répulsive qui le séparait d'elle!... Oh! !a divine justice devrait atîacher un signe terrible sur un front coupable !... Elle devrait par avance y graver un remords a; ticipé, qui fît au moins rêver la victime , et l'empèchâl de tendre la gorge au couteau!
Oui , cette femme tant aimée , cette femme qui usurpait une reconnaissance généreuse, qui réclamait, au nom de son dévouement, les pen- sées d'une belle âme ; cette femme n'était qu'un monstre affreux qui faisait un traité pour livrer la victime endormie à ses bourreaux î... qui ven- dait le sang du proscrit pour de l'or !... Car elle ignorait, la misérable, qu'on voulait offrir une amnistie entière au vicomte ; et elle devait croire qu'il subirait le même sort que Gharelte et Georges!...
— Monsieur, dit-elle au ministre de la police, je sais où l'on peut trouver jNL d'Aché. Je l'indi- querai... mais je veux cf.jvt mille francs!...
Le ministre ( que je ne veux pas nommer ; on petit trouver son nom facilement, sans que j'aie à l'écrire pour un tel fl\it ) regarda la marquise avec un œil qui semblait s'étonner qu'une femme put revêtir volontairement une forme aussi lii- deuse... Cependant il souriait !... Ces deux âmes étaient sœurs...
liÔ M]é3I0IRES
— Cent mille francs, madame ! lui répondit le ministre... savez-vous que c'est une énorme somme que vous me demandez-ià... Cent mille francs !...que fliable...on ne peut pas donner cent mille francs d'un chef de chouans... s'il avait été vendéen... je ne dis pas... mais chouan !... et puis un chouan qui se cache encore... une chouanne- rie qui a peur... cela n'est pas bien effrayant.
— Eh bien! monsieur le duc, je vais retour- ner d'où je viens , et M. d'Aché partira pour l'An- gleterre: puisqu'il est si peu redoutable, cela doit vous être égal...
— Je n'ai pas dit cela, madame, et la preuve que la chose ne m'est pas égale , c'est que je vous offre soixante mille francs pour nous livrer M. d'Aché... maintenant, voilà mon dernier mot. Voyez à conclure... autrement je ne vous cache pas que nous saurons bientôt le trouver... et le trouver sans vous...
Madame de Vau.. .n trouva le raisonnement Spécieux , sans doute, et le marché fut conclu!... La misérable s'engagea, et revint auprès de la victime avec un front serein et la bouche sou- riante.
Elle était cependant fort préoccupée. Pour toucher les soixante mille francs il fallait livrer le vicomte!. ..et comment déterminer cet homme
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à quitter un asile que l'attachement sur lequel il avait le droit de compter devait lui faire regar- der comme un lieu de salut... mais son âme était si noble... si généreusement élevée, que la mar- quise fonda sur cette même noblesse de cœur son infernale espérance. . . Bientôt le vicomte put remarquer en elle une préoccupation qui l'absorbait... ses yeux demeuraient fixés sur lui. . souvent même il la surprit pleurant... Un jour enfin il la supplia de lui confier ses peines, car son œil d'ami les avait, disait-il, devinées... Elle résista long-temps; enfin elle lui dit que, depuis plusieurs jours, sa maison était obser- vée.. . elle avait remarqué des hommes qui rôdaient autour du parc aussitôt que le jour baissait, et parmi ces hommes il lui avait été fa- cile de reconnaître le secrétaire du premier com- missaire de police de Caen... Deux de ses domes- tiques, ajouta-t-elle , avaient été interrogés sur les personnes qui étaient chez la marquise...
— Enfin, lui dit-elle en pleurant, ma maison est soupçonnée... Je ne parle pas du danger que je puis personnellement courir. .. si vous succom- biez dans votre lutte avec le gouvernement usur- pateur, je mourrais avec vous...
Le vicomte fut attéré en entendant cette con- firmation de ses propres craintes. De Ja chambre
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secrète qu'il occupait, i! avait aiis^i apeiç i ces hommes dont piriait la marquise... Il se voyait pris par eux... garotté comme un vil criminel... traîné à la suite de quatre gendarmes... pour aller finir obscurément sa vie , sans fruit pour la cause à laquelle i! l'avait consacrée!.. Mais bientôt le danger de cette femme qu'il aime... de cette femme qui peut-être aura le sort de madame Acquêt!... A cette pensée de mort il pousse un gémissement profond , et tombant à genoux de- vant la marquise ;
— Je veux partir, dit -il... ce soir même je m'éloignerai d'ici... Lorsque je ne serai plus dans cette maison , quelles preuves pourront vous accuser?... Oh ! que je parte !... que je m'é- loigne de vous!... de vous, mon Dieu!... qui m'avez sauvé!... vous, mon ange... ma vie... tout ce que je puis aimer en ce monde... Et vous cjuitterl... vous abandonner sans défense à ces liommes qui ne respectent rien!... Je neveux pas partiî- !... s'écriait-il à celte pensée d'aban- don... et le malheureux retombait épuisé aux pieds de la femme perfide qui suivait d'un œil infern;)! les progrès du désespoir dans ce cœur où sa main allait bientôt arrêter la vie.
— Mon ami, lui dit-elle enfin , calmez-vous. . Ce n'est pas pour moi que je vous laisse sortir
DE LA DUCHESSE D AERANTES. 121
de celte maison... mais dès qu'elle est soupçon- née, elle n'est plus sûre pour vous. ..voilà ce que je vais faire. David doit croiser sur la côte, devant la Z)e7furrtnf/e% je connais trop son dévoue- ment pour vous, pour n'être pas sûre de le trou- ver attendant un signal... J'irai moi-même, cette nuit, à la cliapeile... j'y attendrai le point du jour... Quel est le signal qui vous fait recon- naître de lui ?...
En entendant ces paroles, le vicomte n'eut plus qu'une pensée, ce fut de mourir pour cette femme qui lui paraissait si sublime dans son amour... Mais sa vie pouvait être encore utile à la cause royale; la voix de cette cause le rappela à lui-même; il voulut sauver sa vie... pour cette cause et pour cette femme aimée qui la lui faisait chérir... Il lui disait cela en pleurant comme un faible enfant...
— Qu'est-ce donc que je fais de si extraordi- naire? disait la marquise... Mon Dieu, il est si doux de sauver une noble vie, quand elle est celle d'un autre nous-même... Mon ami , dites-moi le signal... carie jour baisse... je partirai à minuit,
» La Dclivrande es' une cliapeile Jsolc'e surles bords delà mer , à peu de distance de Caen. Rien n'est sauvage et trisle comme ses alentours. Les contrebandiers connaissent parfaitement Notre-Dame de Délivrande.
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et je serai à la Délivrande an point du jour...
— C'est un mouchoir noir, répondit le vicomte... je dépliais ma cravate , et elle me ser- vait de drapeau.
— Mon Dieu, dit la marquise en pâlissant malgré elle , c'est un drapeau bien lugubre !...
— Etes-vous donc superstitieuse? dit M. d'A- ché... JNe le soyez pas, mon amie... im ange comme vous doit dissiper toutes les chances de danger et de mort.
La marquise baissa les yeux devant ce regard étincelant du feu d'une noble pensée... elle com- mençait à faiblir sous le poids de son infamie!...
Mais le lendemain matin elle aborda le vi- comte avec 11 ne physionomie heureuse et riante. La nuit lui avait rendu sa perversité tout en- tière.
— David est à la côte, s'empressa-telle de dire à M. d'Aché... Il vous enverra ce soir uli de ses plus courageux matelots pour vous servir de guide jusqu'à la Délivrande, Là « il se trouvera lui-même pour vous recevoir... Je vous ai fait préparer un cheval... et ce soir, mon ami... nous nous séparons... mais c'est pour votre sûreté... votre vie!...
La journée s'écoula dans des sentimens bien différens... Le vicomte voyait avec une sorte de
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terreur, inconnue à son beau courage, s'appro- cher l'heure qui devait le séparer de cette femme qui , pour lui, réalisait les plus sublimes et les plus douces pensées... Quant à elle , c'était avec une lenteur de mort que l'aiguille se traî- nait sur le cadran de la pendule... Enfin onze heures sonnèrent à toutes les horloges de la ville de Caen... Le vent apporta leur vibration jus- que dans la chambre retirée où la marquise, fa- tiguée de Sun rôle sensible, n'avait plus la force decacher le iTieurtre sous l'enveloppe d'un ange... Dans ce moment, le son prolongé d'un cor de chasse se fit entendre...
— C'est le signal, s'écria-t-elle en se précipi- tarit hors de la chambre pour aller au-devant du matelot, qu'elle y ramena bientôt, en le pré- sentant à M. d'Âché comme venant de la part du patron David.
Cet homme, interrogé par le vicomte, parais- sait connaître le pavs comme lui-même , et lui promit de le faire arriver à la Délivrande avant le point du jour; mais il fallait partir... Après avoir embrassé Tamie qu'il quittait avec déses- poir, le vicomte monta à cheval et sortit de sa maison au moment où minuit sonnait.
On était alors dans le mois d'octobre... la nuit était froide et sombre... Il venait de la rner
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un vent glacé qni portait nn frisson sinistre au cœur du brave partisan.., 11 marchait en silence, elle matelot le suivait en ayant soin de tenir son cheval tellement près du sien , que le vicomte finit par en prendre de l'humeur.
— Mon ami , lui dit-il , éloignez un peu votre cheval , vous empêchez presque le mien de mar- cher... Et se penchant sur le cou de son cheval, il le flatta de la main ; mais l'animal ne releva même pas la tête... c'était un cheval vieux, ma- lade, épuisé... et hors d'état de fournir un seul temps de galop ^ si le vicomte avait voulu fuir... La malheureuse avait tout prévu '.
Le vicomte avait une carabine anglaise , du travail le plus précieux , qui jamais ne le quit- tait. Avant de partir, il l'avait chargée dans la chambre même de la marquise; mais, au mo- ment du départ, elle lui avait donné elle-mémf; le conseil de la faire porter au matelot; car, lui dit-elle, vous aurez bien assez à faire à conduire votre cheval dans celle obscurité... Le matelot portait donc la carabine, et tous deux chemi- naient en silence. C'est ainsi qu'ils firent à peu prés la moitié du chemin ; le trajet était périlleux ,
I Elle s'est elle-même vanlc'o à quelqu'un, qui me l'a redit, de celle Jinesse de Jemmeï C'est ainsi qu'elle appelait son infernale prévoyance.
DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 125
car ils tournaient la ville de Caen pour gagner ensuite la Délivrande, où les attendait David.
Tout-à-coup Toreille exercée du vicomte re- cueille des bruits étranges... il lui semble enten- dre des voix confuses... Dans ce moment , le matelot se mit à tousser d'une façon si singu- lière , qu'un soupçon terrible s'empara de M. dAché...
— jNIa carabine, dit-il à cet homme. Pas de réponse.
— Ma carabine , répéta-t-il d'une voix plus impérative.
Même silence...
Le vicomte vit alors probablement qu'il étart trahi , et iit un mouvement pour descendre de cheval... Il avait six pieds , et sa force musculaire était terrible... Le matelot, jugeant qu'il ne pour- rait pas lutîer avec lui , le mit en joue avec sa propre carabine, et lui cria d'une voix tonnante :
— Alte-là!... Je ne suis plus matelot... je ne suis plus ami... je suis gendarme * î... et je vous arrête au nom de la loi.
Une imprécation terrible fut la seule réponse du vicomte. Pour la première fois de sa vie il voulut fuir!... mais le cheval qu'il montait fut
• Ce gendarme s'appelle Loison.
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également rétif à la voix et à l'éperon... Ce fut en ce moment que le gendarme , craignant que sa victime lui échappât avant l'arrivée de ses camarades, bien qu'il eût reçu seiilement ordre de prendre le vicomte , et non pas de le TUER, déchargea sa carabine presque à bout por- tant sur lui !.,. Le malheureux était sans armes... Il voulut , par tm mouvement machinal et in- spiré par sa bravoure naturelle, saisir son cou- teau de chasse... mais son bras ne put même se soulever... il avait été brisé par le coup de sa propre carabine... La nuit était sombre, et la main du meurtrier tremblante... La victime ne fut que frappée, et ne tomba pas sous le pre- mier coup...
Au bruit qu'il fit, une troupe de douze gen- darmes , embusquée derrière un buisson j)our y attendre sa proie, accourut sur le lieu de la scène... Croyant que le vicomte se défendait , et redoutant sa force, dont la renommée racontait des choses presque fabuleuses, la troupe en- tière lira sur lui, et le malheureux tomba per- cé de balles ' et assassiné aussi lâchement qu'il aurait pu l'être par une bande de brigands... En le voyant étendu sans vie au milieu du chemin
» Le cheval fut également percé de balles et mourut au même instant.
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. 11*7
solitaire qu'il inondait de son sang, les assas- sins se regardèrent... mais pas une main n'osa s'avancer pour relever le cadavre... Il sem- ble qu'ils redoutaient encore cet homme, tout massacré qu'il était... Us s'éloignèrent silencieu- sement, et rentrèrent à Caen dans leur caserne, sans parler de leur expédition ; car l'autorité , qui voulait M. d'Aché, et non pas son cadavre, leur aurait demandé un compte sévère du sang versé.
Mais la catastrophe ne pouvait demeurer long- temps inconnue... Le vicomte avait été payé trop cher au Judas, pour qu'on ne s'informât pas de lui-même ce qu'il était devenu... La marquise voulut au moins avoir la loyauté du crime... Elle raconta comment un gendarme était venu prendre le prisonnier le 8 octobre , à minuit. .. Depuis, elle n'avait revu aucun d'eux...
Pendant ce temps, le cadavre mutilé de la vic- time gisait abandonné sur le chemin où elle avait été égorgée... Quelques paysans le rele- vèrent , et crurent reconnaître en lui un horlo- ger voyageur, qui tous les ans passait dans cet en- droit. Il fut enterré dans cette croyance , qui était celle du pays... Cette erreur épaississait le voile au lieu de l'enl ever... Enfin le gouvernement, vou- lant sortir de l'inquiétude où le mettait la dispa-
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rition du vicomte d'Aché, ordonna l'exhumation du corps en présence d'nne commission formée de personnes qui l'auraient connu.
I.a chose fut exécutée, et l'enquête prouva que le corps' était bien celui du vicomte d'Aclié, agent accrédité depuis long-temps de Louis XVIII et de l'Angleterre, et dont le zèle infati- gable n'avait jamais cessé d'entretenir un foyer de discordes civiles dans l'intérieur de la France et sur cette partie de nos cotes principalement qui borde le Calvados et le département de la Seine-Inférieure...
?ilais cet éclat, que les gendarmes forcèrent de donner à la chose, jeta une odieuse lumière sur toute l'affaire. La marquise de Vau....n en fut entièrement éclairée... A la vue d'un tel monstre , un cri d'horieur retentit autour d'elle!... Elle fut obligée de fuir... elle emporta son or, ses remords et sa honte, et fut se cacher dans un lieu où l'infjiraie de son action ne lût pas parvenue.
' La slaluie ilii viconiic d'Aché ainsi que toute sa per- sonue étalent assez particulières pour ne laisser subsister une méprise ; il avait près de six pieds; mais une chose re- marquable surtout eu lui, était ses jambes et ses pieds : leur conformatioQ était particulière et fut reconnue sur le cadavre déterré.
DE LA DUCHESSE D ABJUMKS. I Ug
Après la mort de M. d'Aché, l'Angleterre dé- couragée ne fit plus de tentatives pour allumer la guerre civile dans le Calvados. Plusieurs par- tisans furent toujours prêts néanmoins à lever i'étendard et à marcher pour la cause... Toute- fois les provinces du Calvados et de lEure étaient presque paisibles lorsque la proclamation de LouisXVIlly parut... Sa venue ralluma les feux mal éteints., et l'empereur, qui connaissait l'es- prit du pays, eut des craintes qui, je l'ai dit plus haut, furent de nature à éveiller toute sa sollici- tude. Celle légitimité, qui lui apparaissait comme un nouvel ennemi grand et formidable, appelai usurpation ce que lui voyait comme le commen- cement d'une dynastie, dont le jeune héritier devait inspirer la terreur du nom de son père. .. C'était une déception terrible!... Napoléon re- connut, en revoyant tous les rapports des préfets de la Seine-Inférieure, du Calvados et de l'Eure, que les brigandages de ces provinces avaient été TOUJOURS protégés , excités même par l'Angle- terre... Il reconnut son ennemie partout !... Il la découvrit même dans les traces anciennes qui étaient demeurées sur les plages désertes du Cal- ■vados... Il la reconnut dans ces retraites mysté- rieuses des châteaux des nobles de cette partie de la France. 11 la reconnut encore dans la nouvelle xyi 9
l3o MEMOIRES
insurrection de TOiiest, que l'on avait découverte par le moyen de madame la marquise deVau. ..n, qui, servant de secrétaire au vicomte, avait pu facilement en livrer une copie... Partout enfin l'empereur reconnaissait l'Angleterre aux coups perfides qui lui étaient secrètement portés. Pour nous elle avait long-temps sommeillé, mais ja- mais cependant elle n'avait été iiiactive;et main- tenant, que le malheur commençait à régir la destinée de son adversaire, elle pouvait faire jouer les ressorts qu'elle n'avait jamais laissé rouiller... J'ai rapporté toute cette histoire pour faire voir que l'Angleterre avait non seulement un œil toujours ouvert sur nos affaires intérieu- res, mais qu'elle y portait aussi une main active. Ainsi donc. Jamais elle n'abandonna la partie, quoique pendant trois ans les habitans d'Hartwell fussent dans une sorte d'oubli de la part du ca- binet de Saint-James. Le ministère anglais voulait peut-être agir pour lui-même, et partager la France en reprenant Calais, Dunkerque,et réali- sant en i8i5 les vœux toujours trompés des rois delà maison de ïudors,comme des Plantagenets, comme des Stuarts , comme de tous ceux qui ont régné sur l'Angleterre... C'est une pensée... et je suis persuadée que l'Angleterre n'a protégé le re- tour des Bourbons que parce qu'ils étaient pour elle un moyen plus certain de se venger de nous.
Dr LA DUCHESSE d'aBIIANTÈS. l3|
CHAPITRE V.
Sermon d'ini c'icve à son maître. — Carrière r03'ale de Bcrna- dolte. — Déclaration de j^iierre de la Prusse. — Armée du prince Eugène. — Situation militaire. — Sitn'stres prcssen tioiensde M. de Narbonne.— !-e boulon de rose et le duel.
— M'Tnorial de Suiiile-Helèiie . — M. T. . . ,n et le congrès»
— Lettres sans réponse. — Mort de l'abbé Delille. — Re- vue critique. — Départ de l'empereur. — Nécessité. — Haine implacable contre l'Anglelene. — Passage à Er- fuil. — Combat de Weisseinfeld.— Bravoure de notre in- fanterie.— Défilés de Poserna. — Bessières y est tué. — Epopée à faire. — Scène burlesque. — Le manteau de coui" ensanglanté. — Reconnaissance.
On parla beaucoup à cette époque ( mars i8iv3) d'une lettre écrite à l'empereur par ic prince royal de Suède; j'entends ici la véritable leître du prince royal, et non pas ce qu'on pu- bliait. J'en j^atlai à Duroc et à mes autres amis; mais soit que Napoléon eût eardé pour Itii cettt lellre, qu'il regardait comme une sorte d'îwsz///e, je ne pus savoir d'eux la vérité, que peut-être ils ignoraient eux-mêmes.
Cependant on racontait que cette lettre était une sorte de sermon fait par l'élève à son maUre.
l3a MÉMOIRES
Or, on sait que le muttre n'avait aucune disposi- tion à écouter les avis même de ceux qu'il ai- mait. Ainsi donc, il devait considérer la de- mande à main armée que lui faisait Bernadolte de donner la paix à l'Europe, comme une offense même des plus graves. Bernadette cherchait sans doute un prétexte pour rompre entièrement avec la France. 11 devait assez connaître Napo- léon pour savoir l'effet que produirait sur lui un avis en manière de remontrance.
Peut-être cependant n'a-t-on pas assez suivi Bernadotte dans sa carrière royale depuis le mo- ment où il quitta la France pour avoir une au- tre patrie. Les intérêts de cette nouvelle patrie devenaient pour lui des devoirs; peut-être l'a- vons-nous trop oublié. Il fut profondément blessé en iSii, lorsque la France refusa d'intervenir auprès du Danemarck pour la Norwège. Vint ensuite l'invasion de la Poméranie'; alors se firent les premières propositions de la Prusse et de la Russie.
On assure que le prince royal empêcha Charles Xlll d'y accéder dès cette première époque... je le souhaite pour lui... il m'est tou- jours pénible d'accuser un nom de notre ancienne
« a6 janvier 1812.
> Voyez les traités prélimiDaires des !24rQars et 3 mai 180.
DE Là DUCHESSE d'aBRANTÈS. 1 33
phalange sacrée. Un tort peut-être positif de Napoléon , c'est qu'il traita Bernadette comme Murât, et la chose était toute différente. Murât était la création de l'empereur.. . c'était un nuage que la volonté et le pouvoir du magicien avait rendu compacte, et que sa baguette avait coloré de l'apparence royale... tandis que le prince royal de Suède était souverain par l'élection d'une na- tion libre et généreuse. Il se devait à celte nation , et ne devait avoir de reconnaissance que pour elle. Mais cependant la patrie qui l'avait vu naître ne pouvait être oubliée de lui, et voilà son tort, comme celui de Moreau...Bernadotte devait res- ter né?M/r^. La postérité, comme l'époque contem- poraine, en doit juger ainsi.
Cependant la Prusse avait enfin déclaré la guerre à la France , et proclamé son accession au traité d'alliance continentale... Nous et ons alors dans une terrible position !. . . L'armée que commandait le prince Eugène, et qui était tout ce qui faisait notre force, ne comptait que trente-deux mille hommes, anciens soldats!... Le vice-roi fit des prodiges pendant le temps qu'il demeura sans secours, presque sans espé- rance... ne voyant autour de lui que des alliés prêts à déserter notre cause, et des soldats dé- couragés... ^'ous occupions encore Magdebourg;
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le vice-roi avait son quartier- grnéral à Stassfiirlh, près de Halbersfadt ; Rapp, enfermé dans Dant- zick, s'y maintenait comme un héros... mais ces dernières lueurs n'éclairaient plus que des volon- tés mourantes. Jnnot était parti pour les provinces Illyriennes et pour Venise ; car les Anglais mena- çaient le littoral de toute cette partie du Midi , el: l'empereur avait compris , à l'heure du danger, qu'il lui fallait là un homme dévoué connue son ancien ami... Hélas! le moment approchait où tous ses meilleurs amis, ses pi us fidèles servi leurs, devaient tomher autour de lui, comme pour l'a- vertir que la roue de fortune allait cesser- de tourner sous sa inain... Berlin était occupé par les Cosaques. La ville neuve de Dresde était prise par les Prussiens... Hambourg était évacué, et les forées de l'armée française , quoique formi- dables en apparence, n'étaient pas faites, par leur nature , a rassurer les hommes habitués h )nger les choses. Voilà quelles étaient lestrotq3fS qui étaient alors en Allemagne, en avril i 8 i 5... Il y avait huit corps d'armée et la garde impé- riale. Ces troupes étaient ainsi divisées :
i" corps, sur l'Elbe Inférieure, commandé par le général Vandamme , homme intri'pide et l'un des plus capables, sans doute, pour défendre la
DE LA DUCHESSE d' AERANTES. l55
patrieau jour du danger... Il avait 2^,000 hom.
2' corps , commandé par le ma- réchal Victor, duc de Bellune , que les soldats avaient surnommé Beau-Soleil. Il était près de Mag- deboure, et avait avec lui une force plutôt dérisoire qu'elle n'é- tait utile. Victor avait du cœur, du talent , mais il était malheu- reux. 6,000 5' corps. Le maréchal Ney. 00,000 4* corps. Génc'ral Bertrand. 20,000 5* corps. Général Lauriston. 20,000 G* corps. Maréchal Marmont. i4,ooo 1 r corps. Maréchal Macdonald. i8,oco 12' corps. Maréchal Oudinot. 18,000 Garde impériale. 17,000 Cavalerie impériale et séparée. t',000
169,000 hom.
Les forces alliées étaient en face de nous, toutes prêtes à l'offensive, et se composaient, sans les Suédois , de 226,000 hommes. Bientôt le prince de Suède vint les augmenter de son contingent, que lui avait acheté l'Angleterre , et que Napoléon pouvait aussi lui acheter avec la Finlande ou la Norwège. .. Il fit, à cette époque.
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bien des fautes du même genre... J'ai déjà parlé de cette ténacité qui l'empêchait de voir clair dans ses propres intérêts même, et qui l'aveu- glait au point de se nuire par des coups mortels dans une circonstance où les moindres blessures ne se pouvaient guérir... Il en est une fouie d'autres que des difficultés personnelles ( non pour moi ) empêchent de faire connaître en- tièrement. C'est d'autant plus à regretter qu'il en est dans le nombre dont le sort de l'Europe a peut-être dépendu... Je vais en donner une idée. C'était dans les premiers mois de iSiô. Le comte TiOuis de Narbonne dont je tiens ces dé- tails était alors notre ambassadeur à Vienne. Jt? recevais souvent de ses nouvelles, et chaque jour je voyais un ton de tristesse plus amère se ré- pandre dans lesépanchemens de son amitié, tou- jours si bonne et si aimable avec moi qu'il aimait commesa fille. Je lui demandais la cause de cette tristesse sans pouvoir obtenir une explication... mais lui-même me l'avaitdonncele jour où il vint me dire adieu lorsqu'il quitta Paris:
— Je ne sais où je vais, me dit-il en m'em- brassant ; je m'embarque sur une mer sans ri- vage qui ne me présente que des écueils...
— Pourquoi ne pas reiuser cette dangereuse mission? lui dis-je. presque en larmes , car je
DE LA DUCHESSE d'abRANTÈS. lù^j
l'aimais si tendrement!... hélas! je ne l'ai plus
revu 1
^- Cela m'est impossible !.. . Comment voulez- vous que je puisse dire à l'empereur que je ne puis accepter un poste, parce que j'y vois du danger?...
— Cependant, mon ami, s'il est vrai que vous alliez à Vienne, cette ambassade est ho- norable; M. de Metternich vous aime, et je suis sûre qu'à vous deux vous ferez de bonne besogne... Je puis me tromper, mais je crois que M. de Metternich veut la paix... Il est un des hommes dont le cœur est le plus honnête et ie plus droit en politique comme en toute chose... Que de fois je lui ai entendu dire dans la con- fiance de l'amitié, et n'ayant aucune fausseté di- plomatique dans la pensée , que les affaires po- litiques iraient bien mieux si les hommes ne se faisaient pas des difficultés toujours renaissantes dans ces codes de diplomatie inventés par la fraude et la faiblesse surtout! Je suis convaincue qu'il sera bien heureux de voir arriver un am- bassadeur comme vous... comme vous qu'il aime d'une tendre amitié. Je vous ai dit souvent, mon ami , que le prince de Metternich était Jeux hommes y l'homme privé ( t Ihomnie public, et que tous deux était nté;:alement bons, vertueux,
1 5S iixmoihes
et de ces êtres que la nature donne rarement..,
— Je sais tout cela, me répondit M. de Nar- bonne. .. et pourtant je suis certain de ne rien faire de bien... ma chère enfant... je suis bien malheureux , je vous le répète.
Il appuya sa tète sur le marbre de la chemi- née, et se mit à rêver profondément... Que de fois, depuis nos malheurs publicset personnels, je me suis rappelé cette matinée !!...
— Oui, reprit enfin M. de Naibonne, vous Terrez d'ici à quelques semaines, quelques mois, que je n'aurai pas bien compris mes instructions , et ûue c'est moi qui n'aurai pas su faire la paix!...
Je le regardais en ouvrant de grands yeux... Albert entra au même moment... M. de Nar- bonne continua :
— Oui, je vous le dis, et retenez bien mes paroles.. . ma pauvre amie ; elles sont presque testamentaires...
— Au nom de Dieu î m'écriai-je, n'allez pas mé déchirer ainsi le cœur au moment de notre sépa- ration!... je ne vois autour de moi que des es- prits frappés!... Mon Dieu! mon Dieu!... Oh! que nous sommes malheureux!...
M. de Narbonne me prit les deux mains qu'il serra dans les siennes, et me regardant avec cet aimable sourire que je n'ai vu qu'à lui, mais
DE LA DUCHESSE d'abRA.NTT'S. iS^
(^Tii, en ce moment, était bien loin de celui qui était sur ses lèvres en croisant le 1er pour un bouton de rose' :
— Mon excellente amie, je vous fais de la peine à mon tour... Pauvre enfant!... vous êtes destiuée à souffrir dans tout ce que vous ai- mez!... mais ici je n'exagère aucune inquié- tude... Il est des lieux , même dans ma propre famille, où je Its dissimule. ..mais ici je puis par- ler, parce que Jiuiot vous a déjà fait entendre un pareil langage... seulement , il est une chose que peut-être il ne sait pas comme moi, parce que son attacliement pour l'empereur lui épaissit 1© voile jeté sur ses yeux... mais, moi, raachère en- faut. je sais très bien... (ici il baissa lavoix), je sais trop bien que l'empereur Napoléon, notre empe* reur, enfin... eh bien ! il ne veut pas faire la paix...
Je poussai un cri !...
— Silence!... silence et oubli, mon Dieu!... Voulez-vous donc me perdre avec vous!... Junot ne le voit donc pas comme moi?... cela est pour-
' M. le comte de Nnil)OTine e'iant au bal de l'Ope'ra , rérut un boulon de rose d'un mnsque fort spirituel et très pour- suivi; on Jtii dispi'la Je bomoa de rose. H fut se battre « ri'.-.slaiU derrière lOpéra. En se ballant, le boulon de rose qu'il tenait entre ses lèvres tomba de sa bouche... Sans reti- rer son ier il se pencha , et ramassa le bouton de rosé.
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tant bien visible pour ceux qui vivent auprès de lui... Tenez, demandez à cet excellent duc de Bassano... il conseille la paix, quoique bien des gens disent que pour faire sa cour à l'empereur il flatte son idée favorite... niais je crois être sûr du contraire... Le duc de Vicence voudrait aussi déterminer l'empereur à faire la paix. .. mais... je ne crois pas que la paix se fasse, parce que, dans mon opinion, il ne la veut pas. C'est une guerre toute politique contre l'Angleterre, et tant que l'Angleterre sera debout et même chancelante, on lui tirera des coups de canon... Ce n'est pas à la Russie, ce n'est pas à la Prusse, ce n'est pas à l'Autriche qu'en veut noire matlre : c'est à cette ennemie, qui lui saule au cœur comme une vipère, et le blesse de son dard toutes les fois qu'elle a le temps et la possibilité de se lever ^our se lancer à lui... Il faut qu'elle meure, voyez- vous, pour qu'il dorme en repos, même sur sa couche de lauriers et de drapeaux conquis...
Je l'écoutais avec une triste attention , car il y avait bien de la vérité dans ce qu'il me disait.... Albert ne parlait pas, mais il était évident qu'il était de son avis, et lui, mieux que tout autre , pouvait affirmer ou infirmer une assertion con- cernant la politique de Napoléon. Il le connais- sait depuis sa plus jeune enfance; il le connaissait
DE LA DUCHESSE d'aBRAKTÊS. i4i
bien... et pendant vingt ans la politique la plus intérieure du cabinet de l'empereur lui avait été révélée... Le point qu'il administrait était fort important, et le littoral de la haute et basse Pro- vence avait été souvent le but de tentatives tou- jours déjouées par son talent et son activilé...Il me dit qu'il était de l'avis du comte Louis de Narbonne : — Mais il faut que ces pensées ne sor- tent pas de celte chambre, ajouta-t-il... Il ne pourrait être que nuisible à Junot, au comte, ainsi qu'à moi , que cette lucidité fut aussi libre dans l'exercice de notre jugement... Il faut quel- quefois faire l'aveugle... Surtout, ma sœur, garde-toi bien de rien écrire de cette conversa- tion à ton mari... il ne faut pas l'entraîner à faire une réponse qui pourrait lui nuire à lui-même... Je sais ce qu'il pense...
— Est-ce donc comme vous deux? deman- dai-je toute surprise...
Albert inclina la tête...
— Oui, oui, me dit M. de Narbonne, et il en est bien malheureux... Oh! que l'empereur devrait écouter davantage la voix du dévouement coura- geux!...
Ce que me dirent en ce moment le comte Louis et mon frère me donna beaucoup à pen- ser... Je n'ai jamais pu vérifier mon doute... mais
|4a MEMOIRES
tout me porte à croire que dans une audience que Junot eut de l'empereur, quelque temps avant son départ, il lui parla dans le sens de M. de Narbonne et de mon frère... 3'ai les plus fortes raisons de le penser du moins. Je sais qu'à cette époque la volonté d'une paix géné- rale était son idée dominante... et plus tard lin- fortuné écrivit à l'empereur une lettre bien étrange, mais bien touchante, toujours dans ce même but.
Quant à M. de Narbonne, il partit donc pour "Vienne avec cette convictio!) intime qu'il ne fe- rait pas la paix, parce que l'empereur ne la voulait pas'... INos adieux furent bien tristes... Il semblait qu'une révélation de l'avenir se plaçât entre nous... Ah! (juelle perte cruelle... quel ami!... Mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour être ainsi éprouvée par votre colère!!...
La première conférence qu'eut M. de Nar- bonne à son arrivée fut non seulement très longue, mais très importante. Ce ftit dans la visite que le prince de Metternich lui rendit que celte première conférence eut lieu; en ren-
» Le Mémorial de Sainle-IIc'Icne en pnrie d'ailleurs assez clairement. L'empereur dit et repcle ph:sieurs l'ois qu'il n'a pas voulii faire la paix à Prague. C'est nicjue Ja seule cho.se dont il s'accuse.
DE LA. DUCHESSE d' AERANTES. l45
trant dans son appartement, il était fort ému» et marchait rapidement... Il jeta son chapeau vio* lemment sur un fauteuil , et s'écria :
— Voilà encore un homme sacrifié!... Et c'était vrai.
Quelque temps après son arrivée à Vienne, M. (le Narbonne reçut la visite d'un homme qu'il connaissait depuis long-temps, et qu'à Paris il rencontrait souvent dans presque toutes les maisons où il allait -.c'était M. T n, ban- quier, dont la fortune égalait presque celle
d'O avec des exceptions honorables toutefois,
qui du reste élaientfort connues. M. T n ap- portait au comte Louis une foule de lettres de re- commandation qu'il ne voulut même pas ouvrir :
— A moins que les personnes qtii m'écrivent ne me donnent des nouvelles de leur santé plus récentes que celles que j'ai eues par le courrier
des affaires étrangères, dit-il à M. T n, je
vous demanderai la permission de n'ouvrir leurs lettres qu'après votre départ, parce qu'elles ne peuvent vous être d'aucune utilité auprès de moi, ainsi que toutes les autres... votre nom suffisait... et je vous en veux de votre méfiance en vous-même.
— Je vous suis mille fois reconnaissant('e votre bon accueil, monsieur le comte, lui répondit
l44 MÉMOIRES
M. T n, et je suis en même temps heureux
de pouvoir le reconnaître. On dit qu'un congrès va s'ouvrir... Je vous donne, si vous le voulez, le moyen d'y être tout-puissant.
— Comment, comment! s'écria M. de Nar- bonne , redites vos paroles. ..Comment, diable ! mon cher T n,savez-vous qu'elles valent pres- que une année de votre clos !... Dites prompte- ment comment je dirigerai ce congrès , qui , par avance, me fait presque frissonner.
— C'est fort simple, dit M. T n... voici le
fait... Des relations d'affaires m'ont mis en rap- port avec M. de Mullens , banquier de Franc- fort. Il me demanda si je voulais faire route avec lui jusqu'à Vienne, où il se rendait pour une affaire d'une haute importance... Il s'agissait, me dit-il, d'une créance de dix-sept cent mille francs dont il voulait exiger les remboursemens d'un débiteur, qui depuis long- temps lui devait cette somme, qui, jointe aux in- térêts, formait maintenant un capital immense... Le débiteur est très influent dans le congrès, et
même dans l'Europe, ajouta M. T n; il ne
peut payer cette somme en ce moment... Je le crois incapable d'être gagné par de l'argent; mais comme M. de Mullens veut le faire exproprier, je crois que l'ami qui prêterait à M. de **"**** Ja
DE LA DUCHESSE d'aBRANTKS. 1 45
somme nécessaire pour l'acquitter lui rendrait lin service d'autant plus émiuent aujourd'hui , qu'il ya une vraie disette d'argent dans le trésor de son souverain , et qu'il ne peut lui prêter celte somme pour se libérer. ..Pourquoi la France ne serait -elle pas cet ami, monsieur le comte? M, de Narbonne fit un saut de joie... Il saisit la main de M. T n , et lui dit :
— C'est une des plus heureuses pensées que
l'on puisse avoir, mon cher T n !... Je vais
écrire dans le moment même, et pour que ma lettre ait plus de poids et paraisse encore plus importante, je l'enverrai par un de mes jeunes secrétaires...
La dépèche fut écrite et envoyée... La ré- ponse n'arriva pas. Cependant le temps pres- sait... Un jour, M. T n, en regardant dans la
cour de son hôtel, vit arriver une chaise de poste d'où descendit un homme qu'il crut re- connaître... cet homme était Anglais.
— Ah! ah! se dit M. T n, M. de xMullens
sait, à ce qu'il paraît,parleranglaisaussi bien que français !...
Et il se rendit aussitôt à l'ambassade de France poiu' faire part de ce qu'il venait de \ oir.
— Que diable voulez-vous que je fasse? s'é- cria le comte Louis en écoutant M, T n...
XVI. ,0
l46 MEMOIRES
J'ai écrit une première fois... une seconde, une troisième!... jamais de réponse... il semble que ce soient mes intérêts que je défende ici !... Je vais écrire une dernière lettre...
La dépêche fut écrite... elle partit comme les autres, et comme les autres elle n'eut aucune réponse... Le résultat de toutes ces lenteurs, c'est qu'un beau jour M. de Mullens se trouva dés- intéressé, et qu'un tiers fut possesseur de sa créance, avec ordre de ne pas pousser les choses... Que faire à cela? c'est ainsi que va la vie... Nous verrons tout à l'heure qu'à Prague et à Dresde l'empereur commit encore de nouvelles fautes... Hélas! nous en avons souffert plus que lui!... car il est maintenant au lieu du repos, et nous... nous l'avons perdu pour le pleurer toujours, car comment le remplacer ! 1...
Je n'oublierai jamais une scène bien curieuse qui eut lieu chez moi dans ce même temps... à l'occasion de la mort de l'abbé Deiille, qui , je crois, arriva vers cette époque'. Le cardinal Maury, après en avoir été grand admirateur, ne l'aimait plus du tout. C'étaient des remarques plus que mordantes sur les manières de Vabbé marié. 11 est vrai que l'abbé Deiille avait une façon de jouer son rôle en ce monde qui pouvait le faire
* Umourutle i*rmai i8i5.
DE LA DLCHtSSE d'aERA^^TÈS. ll^fj
siffler d une partie des spectateurs, et rarement applaudir des autres. Il avait renié sa profes- sion et l'avait fait de mauvaise grâce, si tant est que l'apostasie puisse jamais en avoir une bonne. î\Iais enfin , il faut montrer que le parti qu'on prend en toutes choses est motivé par ime raison tellement puissante , qu'elle vous a donné une profonde conviction à vous-même , et cette con- viction, vous avez alors le besoin de la faire partager aux autres , à ce monde , tribunal im- pitoyable dont les jugemens sont sans appel , et qui prononcent sur la mort et la vie morale d'un homme avec une froide cruau:é , que nous trouvons toujours injuste quand nous sommes la victime , et que nous partageons quand nous sommes les juges.
Et puis l'abbé Dehlle n'avait plus ce qui fait pardonner des fautes par ce même monde si peu généreux, et pourtant aussi prêt à faillir lui- même qu'à punir... Il ne savait plus l'amuser... Le siècle avait marché, et lui était demeuré sta- tionnaire... L'école romantique avait établi sa domination, et le poème des Jardins était relégué sur quelques rayons bien élevés de la bibliothè- que de chacun ; les dernières oeuvres qu'il avait données à la littérature n'étaient pas lisibles, excepté le poème de l'Imagination. Celui des
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Trois Règnes ne peut même être critiqué... Il y au- rait vraiment pitié à blâmer pareille misère de l'esprit d'un homme qui avait fait quelquefois des choses qui annonçaient mieux que de Cextrê- viemenl mauvais... Eu résumé, la réputation de M. Delille est une de ces réputations qui tien- nent à l'époque et aux coteries. Sans doute notre monde littéraire n'est qu'une vaste intrigue di- visée en coteries particulières; toutefois il existe aujourd'hui une immense différence dans la dis- tribution de la louansje et du blâme... Rien ne se fait par manège... On dira peut-être que les jour- naux sont une voie pour arriver au même but. Cela n'est pas. Les plus beaux talens de notre épocjue sont livrés à la presse, et son scalpel les travaille avec une hardiesse dont nos souvenirs ne nous donnent pas d'exemples... S'ils surgis- sent, c'est par leur propre force. Voyez Victor Hu2;o.-. . sou renom est plus qu'européen , il est universel. Un de mes amis m'écrivait de New- "lork d«'rnièrement que les OEuvres de Victor Hugo sont, en français et en anglais, dans toutes les parties de l'Amérique. Ses Ballades, ses Orien- tales, sont traduites dans toutes les langues, et pourquoi?... parce que c'est vraiment beau et que le beau Test ioiijours et partout. Allez donc traduire l'abbé Dciille... allez doue donner aux
DE LA. DUCHESSE d' AERANTES. l49
Natcbezles Trois Règnes, aussi bien traduits que vous pourrez le faire; ils n'y comp.entlrf.nt rien, à moins que vous ne composiez dans leur lan- gue, et que les idées ne leur soient données d'a- près eux-mêmes. Autrement rien ue se fera. Au lieu de cela, prenez le Feu du ciel... le Timba- lier et sa fiancée... prenez Claude Gupux... chef- d'œuvre admirable que l'auteur cont<^ connm il l'écrit, qu'il écrit comme il le conte... traduisez cela en quelque langue que vous vouliez, par- tout vous y trouverez le génie, parce que le gé- nie est une flamme qui ne s'altère par aucun al- liage.
Je prends toujours Victor Hugo pour mon point de comparaison, parce que le voyant égale- ment toujours éclairé au premier rang, je serais injuste à moi-même en gardant le silence'.
Pour en revenir au cardinal Maury et à Milim, le cardinal en était au tioisième point de l'orai- son funèbre de M. Delille, lorsque Millin entra
. Outre mon admiration pour Viclor Hugo , j'a! pour lui l'allachcmenlque j'aurais pour un de mes fils... Le monde le connaît pour noire plus grand liomme liltéraire , moi je le reconnais aiissi pour tel, mais en ouUe comme un excel- lent l)omme, possédant à un degré ëmincnt 'es plus ! cilcs qualités de l'ame... Je suis vaine de mon amilic pour lui, parce que rien a'est rare comme la uaïvelé el la bonlé umes au ge'nie.
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avec Une figure de circonstance : il venait du convoi, autant que je puis me le rappeler. En entendant le cardinal Maury se déchaîner ainsi contre le défunt, et surtout applaudir à la fa- meuse satire du chou et du navet, de Rivarol, pièce éminemment spirituelle, et que le cardinal ne trouvait ainsi que depuis qu'il était, je ne sais porirquoi, l'ennemi de M. Delille, Miliin se mit à faire une telle querelle au cardinal, que je fus obligée de me mettre à la traverse; car avec le cardinal il fallait craindre les suites d'une dis- cussion. Je mis la conversation sur la politique. Celle du moment était assez importante pour occuper et occuper d'une manière intéressante; et sur une pareille matière, le cardinal avait le droit de réclamer la piemière place dans la dis- cussion. Là, il n'y avait aucune personnalité ^ et il n'était pas offensant parce qu'on le laissait à son rang.
L'empereur était parti depuis le i.'i avril. Son départ avait fait une profonde impression sur la ville de Paris. Jusqu'à ce moment , toutes les fois qu'il s'éloignait on n'avait aucune inquiétude. I^a victoire lui était si fidèle!... Mais le sort avait changé, et maintenant les alarmes étaient aussi vives que la confiance avait été profonde... On attendait les nouvelles avec une impatience mé-
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lée de crainte... On savait que des négociations étaient ouvertes , mais quelle issue devaient- elles avoir?... La famille impériale se réunit à Dresde. L'empereur d'Autriche, le meilleur et le plus excellent des hommes, fut heureux de re- voir sa fille, et surtout de la revoir heureuse, car elle l'était heureuse. Qu'elle ne profère pas une autre parole... ou tout un peuple entier se lè- verait pour lui dire qu'elle ne dit pas la vérité. L'empereur d'Autriche ne voulait pas la guerre à cette époque, j'en ai l'assurance. Depuis long- temps, sans doute, l'Autriche avait le désir de réparer ses pertes, de réparer surtout les im- menses malheurs qui l'avaient accahlée depuis i8o5. C'est ainsi qu'en 1808, le cabinet de "Vienne proposa à la Russie la triple alliance de la Prusse et d'elle-même, proposition que la Russie refusa... Mais à l'époque de 181 5, l'Au- triche, si l'empereur Napoléon avait consenti à lui rendre les provinces dlyriennes et quelque autre conquête inutile à la France et nécessaire à l'Autriche, elle eût été pour nous ce que les lois naturelles et politiques lui commandaient d'être, notre fidèle alliée... Le malheur de notre destinée voulut que l'empereur Napoléon ne fît aucune concession à ce qu'il appelait probable- ment d'un nom inconnu, car jamais il n'en vou-
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lait avouer l'existence : c'( tait L4 NECESSITE... cette souveraine au sceptre de fer qui fait plier tous les potentats les pins superbes et les force à courber la tête devant elle... S'ils résistent, elle les brise ,quelle que soit leur force... Nous l'a- vons vu ! !...
Msrcbant toujours d'après ce principe, Napo- léon ne voulut entendre, à ce qu'il parut à cha- cun,aucune parolede paix tant qu'il vitqu'il pou- vait y avoir une chance de crainte pour lui... Mais une plus trisle vérité peut-être, c'est qu'il ne vou- lait pas la faire, celte paix désirée, attendue, vou- LiE par ses amis comme par ses ennemis... Lui- même en convenait hautement du reste, car dans son discours d'ouverture au corps législatif, le 14 février i8i3: a La guerre que je soutiens contre la Russie, disait-il, est toute politique...'» Et pourtant il disait qu'«7 voulait /a /jfl/a:. «Elle est nécessaire ati monde, dit-il dans le même discours d'ouverture, mais je ne ferai qu'une paix honorable et conforme aux intérêts et à la grandeur de mon empire... Tant que durera celle guerre maritime, mes peuples doivent se t^nir prèls à toute espèce de sacrifice. »
Ainsi donc l'empereur nous avouait que c'était l'Angleterre qu'il allait combattre de nouveau sur l'Oder et sur l'Elbe, comine il avait été le
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faire à Moscow! La chose est évidente. J'ai, je crois, démontré dans le chapitre précédent, quelle élait la raison qni motivait nne volonté aussi ferme et aussi constante de la part de Napoléon. Sans doute cette résohition si violemment soutenue nous fut bien funeste, mais commrnl co'idamner l'empereur?... com- ment lui demander compte à hii-méme de tout ce qu'il a sacrifié à cette résolution d'exterminer une ennemie qui voulait elle-même sa mort et la nôtre en même temps? Car dans cette lutte de l'Angleterre et de Napoléon, voyez-vous, c'était non seidement une guerre à mort qu'il fallait voir; mais à cette auimosité d'homme à gouverne^ menl il se joignait encore la vieille haine de nation à nation; il nous fallait payer tôt ou tard les intérêts de la rancune de la guerre améri- caine... Nous avons payé... oui, nous avons payé;... et comme nous sommes gens d'hon- neur, nous avons donné plus cpie nous ne de- vions... Maintenant, c'est l'Angleterre qui est notre débitrice!... Nous sommes créanciers à notre tour... et l'Iieure du paiement sonnera pour elle, comme elle a sonné pour nous...
L'empereur, comme je l'ai dit plus haut, était parti de Paris le i5 avril. Il arriva le i"; à Mayence, le 25 à Erfurt, lieu tout de souvenir
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et qui devait par sa vue redoubler sa funeste sé- curité en lui rappelant qu'il y avait habité avec uti homme qui lui donnait le nom de frère, et sur l'alliance duquel il avait cru devoir compter Ml demeura quelques jours à Erfurt , d'où il re- joignit son quartier-général, en parlant partout sur sa route à ces jeunes soldats tous fiers de remplacer de vieux braves, et tellement élec- trisés par les paroles de Napoléon, que, bien qu'ils fussent presque des enfans, ils étaient décidés à se faire tuer pour l'empereur et la patrie... Le génie tout entier de Napoléon fut évoqué par lui dans ces momens qui allaient voir décider de sou sort et de celui du monde.
Cette belle jeunesse, ardente et déterminée, fut digne des espérances qu'on mit en elle. Ce fut le 29 avril, au combat de "Weissenfeld, qu'elle apprit à connaître le sifflement des balles, le grondement du catîon et l'odeur de la poudre. Et cependant notre avaùl-garde, toute d'infan-
• Quoique j'aie signale' dans les pre'cédens volumes la vé- ritable conduite de la Russie , je ne puis donner tort à l'empereur Alexandre. Il n'est pas ici question de mon attachement personnel pour lui cl de ma reconnaissance , c'est tout-à-fait étranger à mon opinion ; mais j'expliquerai plus tard comment ilne pouvaitagir autrement... La question pour lui e'tait de vie ou de mofl.
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terie, car nous n'avions plus de cavalerie depuis les désastres de ]Moscow , renversa par son im- pétuosité l'avant- garde russe, presque toute de cavalerie*... Hélas, ce demi-triomphe précédait un malheur général qui devait être senti bien douloureusement, comme malheur privé... Maintenant les voiles de deuil enveloppent tous les noms amis qu'on prononce... tout est dou- leur... tout est désespoir dans les souvenirs...
C'était le maréchal Ney qui avait conduit au feu cette belhqueuse jeunesse , au combat de Weissenfeld. L'ennemi avait évacué la rive gauche de la Saale, et c'était un prélude, à l'issue de la campagne, tout-à-fait à notre avantage. On avait i à Paris, des cartes avec de petits fichets à têtes de diverses couleurs désignant les puissances, et l'on suivait la marche de l'ar- mée avec un intérêt que je n'avais jamais vu aux jeunes femmes. Il semblait que notre danger nous fut révélé par instinct; car l'empereur avait accordé bien peu de congés... il craignait les
• C'était M. de Lanskoï qui commandait la cavalerie russe... ia nôtre était a'élrulte, et malheureusement elle n'avait pas pu se remplacer, comme l'infanieric, par un^a^ /u.r... Un homme tire un coup de fusil et se laisse tuer presque aussitôt qu'on le liii dit; mais un cavalier... il faut presque une année pour qu'il puisse marcher.
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jasertes de famille... ]\Iais quelque soin qu'il y eut apporté, letat véritable de la nation était connu de tous.
Le terrain se disputait pted à pied. Napoléon comprenait que de son ouvertute de campa- gne dépendait le sort de celte même cam- pagne.. . Les autres comprenaient également q«ie de reculer sur la Vistule, après l'avoir pas- sée, les y ferait cull>uter pour n'en plus jamais sorlir. Il y avait dune acharnement des deux côtés, et la moindre escarmouche était sanglante.
Le général NVitsgenstein avait sous ses ordres une troupe nombreuse d'infanterie et de cava- lerie, avec laquelle il était chargé de défendre le défilé ou plutôt les dédiés âe Posern a ; une artillerie formidable ajoutait à la force de cette position, que Napoléon voulut cependant em- porter ; c'était la veille de la bataille de Lulzen... Ce fui Bessières que Napoléon choisit pour cette mission dangereuse... Ce fut aussi lui que la for- tune prit pour donner son premier avis de mal- heur à celui qui toujours avait été son élu...
Bessières, ce bon et excellent ami , qui devait remplacer Lannes, peut-être, dans la faveur militaire de l'empereur, était un des hommes, en petit nombre au reste, sur lesquels l'empe- reur pouvait compter ; et, d'après ma façon de
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penser, il était même une colonne encore plus solide par l'affection que ne pouvait l'être le maréchal Lannes, qni , je le répète, tout en ai- mant l'empereur, était bien loin d'avoir pour lui le dévouement de Jiinot, deBessières, deDuroc, de q lelques autres, qui étaient ses en fans, si je puis le dire ainsi... Je crois que Napoléon le savait...
En ouvrant la campaiîne de 181 3, il avait donné une jurande peuve de confiance et de fa- veur à Bessières : il l'avait nommé commandant général de toute la cavalerie de l'armée, comme l'était ordinairement le roi de N;iples... Le 1" mai, le njaréchal, en voyant ces défilés de Po- serna si terriblement défendus, et sachant de quelle importance il était pour l'armée française d'et) être maîtresse, mit pied à terre à l'entrée du défilé de Rippach, plus sérieusement occupé encore que les autres; et , mettant l'épée à la main, il entraîna les tirailleurs , les encourageant de la parole en même temps que de l'exemple... Ces jeunes soldats, dont l'expérience n'avait qu'un combat pour souvenir, mais dont les pères avaient proclamé depuis long-temps le nom de Bessières dans la chaumière paternelle, sui- virent le héros dont ils connaissaient déjà l'his- toire. Les hauteurs furent emportées, l'ennemi
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fut enfoncé et le défilé en notre pouvoir... Ce fut en ce monnent que Bessières , qui toujours re- gardait le danger en face, reçut un boulet dans la poitrine, qui le renversa sans qu'il eût le temps de sentir le charme glorieux d'une si belle mort!...
... Ses aides-de-camp, et tous