7-V.

OEUVRES

COMPLÈTES

DE BOURDALOUE,

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.

PREMIERE PARTIE DES PANEGYRIQUES.

TOME DOUZIEME,

DE L'IMPRIMERIE DE J. B. KINDELEM.

OEUVRES

COMPLETES

DE BOURDAI.OUE,

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS;

NOUVELLE ÉDITION,

AUGMENTÉE D'UNE NOTICE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES, ET D'UNE TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES,

(^anéûurimeJ.

TOME DOUZIEME.

A LYON,

CHEZ F.°" GUYOT, LIBPx AIRE - EDITEUR ,

nUE MERCIÈRE, W." Sg , AUX TROIS VERTUS THÉOLOGALES, I82I.

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AVERTISSEMENT.

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L»E n'est pas sealement poar Thonnenr des Saints , que leurs fêtes ont e'te' iustitaées, mais pour notre utilité' par- ticulière , et notre propre sanctification. L'Eglise , ea célébrant leurs grandeurs, nous propose leurs exemplesj et comme leurs grandeurs nous portent à les honorer, leurs exemples nous invitent à les imiter.

Ce sont aussi les deux vues que doit avoir un prédi- cateur dans les panégyriques de ces glorieux prédestinés. Si , d'une part , en les exaltant , il n'est attentif qu'à la gloire du saint dont il fait l'élo-e , il éblouira par ua magnifique récit d'actions et de vertus héroïques : mais ceux qui l'écoutent en tireront peu de fruit , et souvent n'en remporteront qu'un secret désespoir d'atteindre à une sainteté qui leur paroîtra plus admirable qu'imi- table. Ou s'il donne dans un excès tout contraire et qu'il n'ait égard qu'à l'instruction des auditeurs et qu'à leur édification , il ne fera connoître qu'imparfaitement les mérites des saints, et ne leur rendra pas tout le tribut de louanges qui leur est dû. C'est donc en recueillant d'abord de leur histoire ce qu'il y a de plus mémorable et de plus grand pour l'exposer avec les ornemens de l'éloquence chrétienne , et puis , en l'appliquant aux mœurs du siècle , pour les réformer et les régler, qu'il remplira son minislère, et qu'il entrera dans l'esprit et l'intention de l'Eglise , dont il est 1 organe.

Voilà ce qu'a fait le Père Bonrdaloue. On peut dire que , dans ce genre de sermons, il n'a pas moins excellé que dans les autres. 5ans aller jusqu'à ces exagérations se laissent quelquefois emporter les prédicateurs en louant les Saints, il en donne les hautes et les vraies idées qu'on en doit concevoir £t du reste , opposant la con- duite des fidèles a»s exemples qu'il leur a mis devant

VI AVERTISSEMENT.

les yeax , il trouve dans cette comparaison nn fonces fie luoralilés les plus naturelles et les plus solides. De «orte qu'il n'ôte rieu au panégyrique, ni tle sa suMiinite , ni de la juste mesure qui lui convient , et qu'en même temps il conserve à la morale toute 1 étendue et toute la force qu'elle demande.

Cependant, comme l'unité est une des premières per- fections du dis( ours, parce qu'elle en rassemble U^s par- ties et qu'elle en fait un corps mieux proportionné et mieux soutenu, le Père Bourdaloue a pris tout le soia possible de la £;arder , soit dans la morale , soit dans l'éloge. C'est pour cela qu'au lieu d'i miirasser tontes les vertus et toute la vie d'un saint, il s'est attaché au ca- ractère particu'ier qui le distinguoit : car de même qu'il y a dans les pécheurs des vices prédomiuans, qui sont les principes de tous les antres, il y a dans les Saints, pour ainsi parler , des vertus souveraines , tendent toutes les réflexions de leur esprit et tous les sentimens de leur coeur. i>i bien que de représenier chaque saint dans ce point de vue , c'est en quelque façon le mettre dans son jour, et le faire voir dans son plus beau lusire. Le Père Bourdaloue va même plus loin , ou plutôt il se resserre encore dans des bornes plus étroites , afin de mieux cariictériser son sujet. Si par exemple il parle d'un apôue et de son zèle , il prend ce que ce zèle apos- tolique a eu de plus singulier et de plus marqué : d'oiï il arrive qu'il n'y a rien dans tout le panégyrique qui ne conduise à une même fin , et qui ne soit personnel aa saint que regarde la cérémonie présente.

La même unité règne dans la morale. On voit dei panégyriques, bien écrits d'ailleurs et dignes de l'estime du public , l'auteur , près [ue à cbaque fait qu'il rap- porte d'un saint, joint une courte moralité : tt , selon qne ces faits sont différens les uns des autres , autant diffèrent entre eux les points de morale qu'il touche, et sur lesquels il est obligé de passer très-légcrcment. Cette méthode donne lieu u quelques traits vifs et ingénieux 3

AVERTISSEMENT. VU

Fesprit y trouve toujonrs un nouveau champ ou s'exer-* oer , et de nouvelles lumières à re'pandre. Maïs ce n* sont, après tout, que des lueurs ; et il est difficile que l'auditeur soit bien emu de cette diversité d'objets qui disparoissent an même moment qu'on les lui présente , et dont on ne lui laisse entrevoir qu'une certaine super- ficie

Le Père Bourdaloue , accoutumé à creuser toutes les matières qu'il traite, s'en tient à un seul point de morale dont il fait la conclusion , ou de tout son discours , ou, de chaque partie; et insistant sur cette seule conséquence, il s'ouvre une libre et ample carrière, soit pour instruire par de solides raisonnemens , soit pour toucher par des mouvemens pathétiques. En quoi il eut cet avantage très-remarquable , que toute la suite de ses pensées et tout le plan de son discours s'imprimoient plus di>tinc- lemeut dans les esprits , et y demeuroient plus profon- dément gravés. Au lieu qu'une trop grande variété de moralités et d'instructions, qui se succèdent incessam.^ ment et souvent sans ordre , cause une telle confusion, dans les idées , que l'une efface l'autre , et qu'après une attention assez favorable , l'auditeur néanmoins , en se retirant, ne retient rien, ou presque rien de tout ce qu'il vient d'entendre.

Si la variété est nécessaire , c'est dans la narration : îl y faut des figures et des tours , pour la rendre propre du panégyrique , et pour la distinguer de l'histoire : car de suivre trop exactement les traces des saints depuis leur naissance jusqu'à leur mort ; de s'étendre dans un long détail de tous leurs sentimens et de toutes leurs actions ; de n'en vouloir omettre nulle circonstance , et de ne s'élever jamais au-dessus d'un simple récit , c'est plutôt faire l'abrégé de leurs vies que leurs éloges : aussi est-ce par que tant de panégyriques deviennent lan- guissans et ennuyeux L'orateur qui manque rie forcer pour soutenir sa matière , tâche à se soutenir lui-même ^ar mie multitude de faits qu'il e'tale sans art et saaâ

VIII AVERTISSEMENT.

autre éloquence que quelques exclamations froides et

puériles.

Il n'y a qu'une imagination vive , noble et rie he , telle que l'eut le Père Bourclaloue , qui puisse animer ces sortes d'expositions. Eu vain voudroit-on sur cela pres- crire des l'ècjles; les plus beaux préceptes ne suppléeront point au défaut de ce feu naturel , et ce fen seul peut suppléer à tous les préceptes. C'est un don que tous n'ont pas reçu j et de vient , en partie , qu'il est si rare de réussir dans les panégyriques et dans les oraisons funèbres,

A cette raison on en peut ajouter une autre , qui con- cerne l'expression et le style du panégvrique. Bien des prédicateurs se sont laissé prévenir là-dessus d'un prin- cipe, pour ne pas dire d'une erreur, qui les a poités trop loin. Ils se persuadent que tout doit être semé de fleurs dans un éloge , et qu'on n'y doit rien ménager tle tous les agrémens de la diction ; parce qu'un célèbre orateur , dans les panégyriques qu'il a prononcés , s est distingué par son style concis et sentencieux , brillant et poli , ils veulent se former sur ce modèle comme si c'étoit l'unique qu'ils eussent à se proposer : mais ils ne prennent point, ce semble , assez garde que ce qui plaît dans l'un , lequel suit son talent et dit les ciioses de génie , u'à plus de grâce dans un mauvais imitateur qui force son naturel , et sort en quelque manière bors de lui-même. Qu'une certaine élévation et que certains traits soient plus convenables au panégyrique qu'au dis- cours moral , c'est une règle établie et très-bien fondée î mais dans cette élévation et dans ces traits , il faut que tout soit conforme au caractère du prédicateur Car pour peu (|u'il s'en écarte , à force de s'élever , il se perdra en de vaines conceptions , et par trop d ornemcns il se défigurera Le Père Bourdaloue a su se garantir de cet écueil. Dans ses panég; riques il n'a point quitté son style ordinaire : il y e^t graïul , mais d'une grandeui" aisée qui lai étoit propre, et il ne paroissoit rien d'affecté.

AVERTISSEMENT. IX

C'est ce qu'oi a pu surtout observer dans les deux oraisons funèbres que le public a de'jà vues, et qu'il étoit à propos d'insérer parmi les sermons de cet excellent prédicateur. Cesont le» éloges de deux premiers princes du sang royal , non moins recommandables par l'éclat de leurs vertus, que par celui de leur naissance et par la grandeur de leur nom Quelque difficulté qu'il y eût a représenter tint de glorieuses et éminentes qualités, le Père Bourddoue , sans s'éloigner de sa manière do prêcher, et sais emprunter des secours étrangers, en a fait deux portiaits des plus accomplis. On a cru devoir les joindre au second volume de ces panégyriques , afin de les défendre du sort des feuilles volantes ; et l'on s'est d'autant plus intéressé à les conserver, que l'auteur, parlant au nom de sa compagnie , y a plus éloquemraent exprimé les seotimens très-respectueux et très-sincères de notre vénération et de notre reconnoissance envers la maison de Condé.

Les sermons sur l'état religieux, qui suivent les pané- gyriques , aui'oient encore de quoi fournir à bien des réflexions. Rien n'est plus capable d'animer et de con- soler les personnes religieuses ; elles apprendront , en les lisant, à connoître l'esprit de leur vocation, a en es- timer les avantages par rapport au salut, et a en remplir avec fidélité les devoirs ; car ce sont les points impor- tans le Père Bourdalone s'est arrêté. Pour relever le bonheur de la profession religieuse , il n'en a point fait de ces peintures outrées qu'on voit en quelques livres spirituels. Il n'a point caché aux âmes qui se dévouent à Dieu dans ce saint état, les peines et les croix qui en sont inséparables. Il pèse tout au poids du sanctuaire et selon l'esprit de l'évangile ; et reconnoissanl de bonne foi ce qu'il y a dans leur vie d'onéreux et de pénible , il leur propose d'ailleurs les motifs les plus puissans pour les attacher à Jésus-Christ et pour leur adoucir son joug. Il n'oublie pas même les gens du monde ; et par un retour salutaire sur leur condition, il leur enseigne

X AVERTISSEMENT,

à profiter Je ces ce're'monies , aaxqaell<s ils n^assîstent commune'raent que par biense'ance,ou qie par curiosité. Oa ne doit point , an reste , s'e'tonner que dans un si grand nombre de discours touchant le même sujet, il ait quelquefois employé les mêmes prenvjs et repris les mêmes idées. On aura plutôt lien d'adïnrer sa fécondité dans les divers usages qu'il a su faire dtmême fonds.

Le petit éloge de M. le premier présiden de Laraoignon, n'est qu'un léger essai de c0 que le PèreBourdaloue eût eu à dire , s'il eût entrepris un éloge conplet de ce cé- lèbre magistrat. Comme il en avoit été connu, et qu'il avait en lui-même l'honneur de le conioître particu- lièrement , il voulut au moins lui donner ce témoignage public de son respect , aussi bien que ce sa gratitude et de son zèle»

SERMONS

CONTENUS DANS CE VOLUME.

Sermon pour la fête de saint André, Page i Sermon pour la fête de saint François

Xavier, 36 Sermon pour la fête de saint Thomas ^

apôtre. 7 7

Sermon pour la fête de saint Etienne, 116 Sermon pour la fête de saint Jean VEvan-

géliste, 1 35

Sermon pour la fête de sainte Genef^ièi^e. 1 90 Sermon pour la fête de saint François de

Sales. 23 1 Sermon pour la fête de saint François de

Paule. 273 Sermon pour la fête de saint Jean- Baptiste. 3o8 Sermon pour la fête de saint Pierre, 347 Autre sermon pour la même fête. 37 S Sermon pour la fête de saint Paul, 4 1 5

SERMON

POUR LA FÊTE

DE SAINT ANDRÉ.

Ambnlans Jésus juxla mare Galilacae ,viclitdaos fratres^ Sîmonem qui vocatur Petrus, et Andream fratrem ejus » et ait illis : Veulte post me.

Jésus marchant le long de la mer de Galilée , aper- çut deux Jrères , Vun Simon appelé Pierre , et Vautra André ; il leur dit : Suivez-moi. En saint Matthiea, chap. 4-

Ces paroles de Jésus-Christ furent un ordre bien doux en apparence , et bien facile à exécuter ; mais au fond et dans l'intention même du Sauveur des hommes, cet ordre devoit être pour ces deux frères de notre évangile, un engagement à de rigoureuses épreuves ; car leur dire : Suivez-moi , c'étoit leur dire : Renoncez à vous-mêmes , préparez-vous à souffrir , soyez déterminés à mourir , ne vous re- gardez plus que comme des brebis destinées à la boucherie, que comme des victimes de la haine et de la persécution publique, que comme des hommes dévoués à la croix ; c'étoit, dis-je, par ces courtes paroles : Venite post me, leur faire entendre tout cela , puisqu'il est vrai que la croix étoit le chemin par cet homme-Dieu avoit entrepris de marcher, et que selon ses maximes , il est impossible de le

TOME XII. I

2 POUR LA FÊTE

suivre pnr toute autre voie. En efTet , chrétiens, c'est par que ces bienheureux apôires, Pierre et Andié, ont suivi leur divin maître; tous deux ont mérité de mourir , comme Jésus- Christ , sur la croix ; tous deux ont eu l'avantage de consommer sur la croix leur glorieux martyre, et tous dtux, à la lettre , ont ainsi répondu à leur vocation , et sont devenus les premiers sectateurs et les preniiers discij)les d'un Dieu crucifié. Voilà, dit saint Chry- sostôme , en qu(u ils eurent, comme frères , une ressemblance parfaite; mais du reste, voici quelle difle'rence il y eut entre l'im et l'autre dans leur crucifiement même : elle est digne de vos réflexions, et elle va servir d'ouverture à ce discours. C'est cjue le courage et la résolution de saint Pierre à suivre Jésus-Christ, n'a pas empêché qu'il n'ait téujoigné de la répugnance , et qu'il n'ait fait pa- roître dans sa conduite de l'éloignement pour la croix ; au lieu que saint André a toujours paru plein de zèle, et pénétré, non-seulement d'estime et de vénération , mais d'amour et de tendresse pour la croix. Je m'explique : quand Jésus-Christ dans l'évangile parle de la croix à saint Pierre , saint Pierre s'en scandalise et s'en offense : je ne m'en étonne pas ; il n'en concevoit pas encore le mystère , et il étoit trop peu versé dans les choses de Dieu. iXlais après même qu'il a reçu le Saint- Esprit , tout confiiiué qu'il est en grâce , il ne laisse pas , si nous en croyons la tradition , de fuir la croix qui lui est préparée ; il se sauve de sa prison, il sort de Piome , et il faut que Jésus-Christ lui

DE SAINT ANDRÉ. 3

apparoisse , le fortifie , le ranime et l'engage à re- tourner au lieu il doit être crucifié. C'est saint Ambroise qui le rapporte ; et celte tradition se trouve conforme à ce qu'avoit prédit le même Sau- veur, lorsqu'il déclara expressément à ce prince des apôtres , que, quand il seroit dans un âge avancé, on l'obligeroit à étendre les bras , et qu'un autre le mèneroit oii il ne voudroit pas aller , lui mar- quant , ajoute TEvangéliste , les circonstances de son martyre , et de quelle mort il devoit un jour glorifier Dieu : Càm autem senueris , extendes manus tuas , et allas ducet te qiib tu non vis (i). Voilà le caractère de saint Pierre : un homme cru- cifié , mais pour qui la croix sembloit encore avoir quelque chose d'affreux. Au contraire, que vois-je dans saint André ? un homme à qui la croix paroît aimable , qui en fait son bonheur et ses délices , qui soupire après elle , qui la salue avec respect , qui l'embrasse avec joie , et qui met le comble de ses désirs à s'y voir attaché et à y mourir. Tel est, chrétienne compagnie , le prodige qui se présente aujourd'hui à nos yeux , et que je puis appeler Le miracle de l'évangile. Mais sur quoi put être fondé cet amour de la croix , et par quels principes un amour aussi surprenant et aussi contraire à tous les sentlmens de la nature que celui-là, put il s'établir dans le cœur de notre apôtre? Ah ! mes chers au- diteurs , c'est le grand mystère que j'ai à vous dé- couvrir : car mon dessein est de vous montrer qu'en conséquence de la vocation divine à laquelle votre

(i) Joan, 21.

'4 POUR LA FÊTE

glorieux pairon saint André se rendit si fidèle , l'amour qu'il témoigna [)Oiir la croix , quoique d'ailleurs surnaturel , fut parfaitement raisonnable. Quelque prodigieux que vous paroisse cet amour de la croix , j'entreprends de le justifier , et je veux même , avec la griice de mon Dieu , tâcher , autant qu'il m'est possible , de vous l'inspirer : j'ai besoin pour cela de toutes les lumières du ciel , et je les demande par l'intercession de Marie. Ai^e, Maria,

II en est de la croix comme delà mort : quoique «aturellement on ait horreur de l'une et de l'autre, on peut aimer l'une et l'autre par diii'érens motifs ; et c'est par la diversité de ces motifs qu'il faut juger si cet amour est louable ou vicieux, raisonnable ou aveugle , méritoire ou vain. En elFet , se procurer la mort par désespoir , c'est un crime ; la souhaiter par accablement de chagrin , c'est une foiblesse ; s'y exposer par zèle de son devoir, c'est une vertu ; s'y dévouer pour Dieu , c'est un acte héroïque de religion : de même souffrir comme les esclaves du inonde, parce qu'on se laisse dominer par ses pas- sions, souffVir comme les avares par une avide et insatiable cupidité, souffrir comme les ambitieux par un attachement servile à sa fortune, c'est une bassesse , une misère , un désordre : mais souffrir pour être lidèle à Dieu, aimer la croix pour rem- plir les desseins de Dieu , pour suivre la vocation de Dieu , c'est ce qu'il y a dans le christianisme de plus saint et de plus divin , et par conséquent de plus conforme ù la souveraine raison. Or c'est

DE SAINT ANDRÉ. S

ainsi , mes chers auditeurs , que saint André l'a aimée; car il a aimé la croix, parce qu'éclairé des plus vives lumières de la foi , il a parfaitement compris combien la croix lui étoit avantageuse par rapport à sa vocation , et aux fins sublimes pour- quoi Jésus-Christ l'avoifc appelé. Appliquez-vous : voici le secret important de sa conduite et de votre religion. Le Sauveur du monde eut deux grands desseins sur ses apôtres , quand il leur commanda de le suivre : Venite post me. En ce moment-là, dit saint Chrysostôme , il les choisit pour être les prédicateurs de son évangile , et pour être les mi- nistres de son sacerdoce ; il les destina au ministère de sa parole , et il les engagea au service de ses autels ; il les établit sur la terre pour sanctifier les hommes par les vérités du salut qu'ils dévoient leur annoncer, et pour honorer Dieu son Père par le sacrifice qu'ils dévoient , comme prêtres de la loi de grâce , lui présenter. Voilà les deux vues principales qu'eut le Fils de Dieu , et c'est sous ces deux qualités que je prétends aujourd'hui con- sidérer saint André : en premier lieu, comme pré- dicateur de l'évangile et de la loi de Jésus-Christ ; en second lieu , comme prêtre , successeur légitime et immédiat du sacerdoce de Jésus-Christ ; et je m'attache d'autant plus à cette pensée , que la qua- lité de prêtre de Jésus-Christ est celle dont ce saint apôtre se glorifia plus hautement, et dont il se rendit lui-même le témoignage , quand il parut de- vant le juge qui le condamna. Or ces deux qualités jointes ensemble justifient admirablement l'amour

6 POUR LA FÊTE

et le zèle qu'eut saint André pour la croix : car s'il l'a tendrement aimée , c'est parce qu'il y a trouvé ce qui devoit faire devant Dieu tout sou mérite et toute sa gloire , savoir l'accomplissement de son apostolat et la consommation de son sacerdoce. Ex- pliquons-nous : André, à la vue de sa croix , est pénétré, ravi , transporté de joie : pourquoi? parce que c'est sur la croix qu'il va dignement prêcher le nom de Jésus-Christ : ce sera la première partie; et parce que c'est sur la croix qn'il va saintement s'immoler lui-même , et unir son sacrifice au sacri- fice auguste et vénérable qu'il a tant de fois offert à Dieu en immolant l'agneau sans tache , qui est Jésus-Christ : ce sera la seconde partie. En deux mots , la croix est la chaire saint André a fait paroître tout le zèle d'un fervent prédicateur ; la croix est l'autel saint André, comme prêtre et pontife de la loi nouvelle , a exercé dans toute la perfection possible, l'office de sacrificateur : il ne faut donc pas s'étonner si la croix , quoiqu'affreuse par elle-même , a eu pour lui tant de charmes. C'est tout le dessein et le partage de ce discours , pour lequel je vous demande une favorable attention.

PREMIÈRE PARTIE.

Pour établir solidement la vérité de ma première proposition , et pour vous en donner d'abord la juste idée que vous en devez avoir, j'appelle dans les principes de l'Ecriture l'accomplissement de l'a- postolat , prêcher un Dieu crucifié , et malgré les contradictions de la prudence du siècle , proposer

DE S VINT ANDRÉ. 7

îaf croix aux hommes , comme la seule source de leur bonheur , comme le fondement unique de leur espérance , comme le mystère de leur rédemption , comme le moyen sûr et infaillible de leur salut : ainsi l'a entendu saint Paul quand il a dit : Nos autem prœdicamus Christum crucifijcurn ( i ). "Voilà à quoi il a réduit toute la fonction du minis- tère évan^^élique ; et telle est la fin pour quoi Dieu a suscité ces douze princes de l'Eglise , ces premiers fondateurs du christianisme , ces hommes envoyés au monde pour y annoncer Jésus-Christ , dont ils étoient les ambassadeurs, et pour y publier sa loi, dont ils ont été par olFice les interprètes fidèles î Legatione pro Christo fungimur (2). Qu'ont- ils fait ? ils ont prêché la croix ; et au lieu que la croix n'avoit été jusque-là qu'un sujet de malédic- tion et qu'un opprobre ; au lieu que la croix de Jésus-Christ étoit le scandale des Juifs, et parois- soit une folie aux Gentils, à force d'en exalter la vertu , ils l'ont rendue vénérable à toute la terre» Voilà, dis-je , à quoi s'est terminée leur vocation , et par ils ont mérité le nom d'apôtres. Or, il est évident, chrétiens, que saint André s'est sij^ualé entre tous les autres dans ce glorieux emploi , et qu'il a eu un droit particulier de prendre , si j'ose m'exprimer de la sorte , pour devise de son apos- tolat : Nos autem prœdicamus Christum cruci- fixum. Et il est encore évident qu'il n'a jamais mieux accompli ce qui i?st marqué dans ces paroles, que quand il a été lui- môme attaché à la croix: (1) 1. Cor. a. (a) a. Cor. 5.

& POUR LA FÊTE

pourquoi cela ? parce que c'est sur la croix qu'il a prêché Jésus-Christ crucifié , ou , si vous voulez , la loi de Jésus-Christ avec pkis d'autorité et de grâce , avec plus d'efficace et de conviction , avec plus de succès et de fruit : trois avantages que sa croix lui a procurés , et en quoi je fais consister la perfection d'un apôtre et d'un prédicateur de l'évan- gile. Reprenons , et suivez-moi.

Non 5 mes chers auditeurs , jamais saint André n'a prêché le mystère de la croix , ou la loi de Jé- sus-Christ, avec tant d'autorité et tant de grâce , <jue quand il a été lui même crucifié ; et ma pensée sur ce point n'a presque pas même besoin d'éclair- cissement; car pour vous la rendre en deux mots , îion-seulement intelligible , mais sensible , il n'ap- partient pas à toutes sortes de personnes de prêcher la croix. C'est une vérité éternelle qu'il faut porter sa croix ; et que , pour la porter en chrétien , il la faut porter volontairement jusqu'à l'aimer, et jus- <{u'à s'en glorifier : Absit gloriari , nisi in cruce Domini nostri (i). Mais cette vérité , quoiqu'éter- nelle , n'a pas la même grâce dans la bouche de tout le monde : les hommes , pour être sauvés, ont intérêt de la bien comprendre ; mais en même temps ils ont une secrète opposition à en être ins- truits par ceux qui ne la pratiquent pas, et qui n'en font nulle épreuve ; et si quelquefois un mondain s'ingère de leur en faire des leçons , bien loin de s'y rendre dociles, ils se révoltent, et ne peuvent souffrir qu'un homme à qui rien ne manque , et qui

(1) Galat. 6.

DE SAINT ANDRÉ. Q

jotiit tranquillement des douceius de la vie , ose leur prêcher la pénitence et la mortification. Aussi, comme remarque saint Chrysostôme , Jésus-Christ, tout Dieu qu'il étoit , pour s'accommoder là-dessus à la disposition des hommes , ne vint annoncer au monde l'évangile de la croix qu'en se faisant lui- même un homme de douleurs , c'est-à-dire , un homme dévoué à la souffrance et à la croix : ï^ir dolorum (i). Indépendamment de cette qualité, il avoit toute l'autorité d'un Dieu, j'en conviens ; mais s'il n'avoit été que Fils de Dieu , ou s'il avoit toujours été comme fils de l'homme , dans la béati- tude et dans la gloire , sans participer à nos peines , il lui eût manqué par rapport à nous une certaine autorité d'expérience et d'exemple , sur quoi est fondé le droit dont je parle , de prêcher aux autres la croix ; et de vient qu'il se détermina à souf- frir : car c'est ce que le grand Apôtre a prétendu nous déclarer , quand il a dit que la sagesse de ce divin législateur avoit paru en ce qu'étant Fils de Dieu, il avoit appris par lui-même et par ce qu'il avoit souffert comme homme, l'obéissance qu'il exi- geoit des hommes , et qu'il vouloit les obliger de rendre à sa loi : loi parfaite , mais sévère , dont toutes les maximes vont à nous faire compiendre la sainteté , l'utilité , la nécessité de la croix : Qui ciim esset Filius Dei^ didicit ex iis quœ passas €st^ obedientiam (2).

En effet, il est aisé d'exhorter les autres à la pra- tique d'une vie austère , au retranchement des plai-

(1) Isaï. 53. (2) Hebr. 5,

lO POUR LA fAtE

sirs, an crncifiement de la chair, tandis qu'il n'en coûte rien. Un homme bien nourri, disoit saint Jé- rôme, n'a point do peine à discourir de l'ubstinence et du jeûne; un homme abondamment pourvu de tout , à qui rien ne manque , et qui est en po<;ses- sion de mener une vie agréable et commode , s'érige aisément en prédicateur de la phis exacte réforme. Mais quelque éloquent et quelque zélé qu'il puisse être , on croit toujours avoir droit d'en appeler à son exemple, et de lui répondre que ce zèle de ré- forme ne lui convient pas , que ce langage lui sied, mal , et que , s'il veut porter les choses à cette ri- gueur, iidevroit chercher des auditeurs dont il fût un peu moins connu. Non pas dans le fond que ce reproche soit absolument légitime , puisque Jésus- Christ ordonnoit cpi'on obéît aux pharisiens , du moment qu'ils étoient assis sur la chaire de Moïse, et qu'on respectât leur doctrine, quoique leur con- duite y fût toute contraire ; mais parce qu'il est vrai que cette contrariété entre la doctrine et la vie, est au moins un spécieux prétexte dont notre malignité ne manque pas de se prévaloir contre les vérités dures qu'on nous prêche; et parce que na- turellement nous nous élevons contre quiconque entreprend de nous assujettir à toute la rigueur de nos devoirs , et n'est pas pour cela bien autorisé. Or là-dessus saint André a eu tout l'avantage que peut avoir un apolre : car il a prêché la croix dans un état oi'i les censeurs les plus critiques et les en- nemis de la croix les plus déclarés n'avoient rien à lui reprocher. 11 ne l'a pas prèchée comme ces

DE SAINT ANDRÉ II

docteurs hypocrites dont saint Matthieu parle , qui mettent sur les épaules des autres des fardeaux pe- sans , et qui ne voudroient pas eux-mêmes les re- muer du doigt ; il ne Ta pas prêchée comme ceux dont saint Paul disoit à Timothée , qu'il viendroit dans les derniers jours des hommes qui auroient l'apparence de la plus éclatante piété , mais qui se- roient remplis de l'amour d'eux-mêmes , enflés d'orgueil et pervertis dans la foi ; c'est-à-dire , il ne l'a pas prêchée comme ont fait presque dans tous les siècles certains prétendus réformateurs de l'Eglise , qui , connus d'ailleurs pour des hommes sensuels , n'en étoient pas moins hardis à invectiver contre la mollesse ; déplorant les relâchemens de la pénitence , tandis qu'ils en rejetoient les œuvres pénibles et laborieuses; plus occupés peut-être de leurs personnes et du soin de leurs corps, que n'au- roil été un mondain de profession. Non, chrétiens , ce n'est pas ainsi que S. André a prêché la croix ; mais pour la prêcher , il s'est mis lui-même sur la croix. La croix a été la chaire d'oii il s'est fait en- tendre : c'est de , comme nous lisons dans les actes de sa vie, qu'il exhortoit le peuple à embrasser ce moyen salutaire et nécessaire, dont dépend tout le bonheur des élus de Dieu ; et voilà non-seule- ment ce qui l'autorisoit, mais ce qui donnoit de la force à sa parole , pour annoncer le mystère de la croix avec plus d'efficace et de conviction.

C'est le second avantage de son apostolat , dit saint Chrysostôme , d'avoir montré par jusqu'à quel point il étoit persuadé lui-même de la vérité

Ï2 POUR LA FÉTS

qu'il préchoit, et d'avoir eu par même le don d'en persuader si fortement les autres, que tout infidèles qu'ils e'toient , ils n'ont pu résister à la sagesse et à l'esprit de Dieu qui parloit en lui. Il faut, ajoutoit saint Bernard , et permettez -moi d'appliquer sa pensée à mon sujet, il faut que le prédicateur de l'évangile, pour convertir les cœurs, fortifie sa voix; et parce que sa voix n'est que foi- blesse , il faut qu'elle soit accompagnée d'une autre voix puissante et pleine de force : Dabit voci suce vocem virtiitis ( i ). Mais quelle est cette voix puissante et pleine de force ? la voix de l'action , cette voix infiniment plus éloquente , plus péné- trante, plus touchante que tous les discours : mon- trez-moi par vos exemples et par vos œuvres, que vous êtes vous-même persuadé, et alors votre voix me persuadera et me convertira ; Dabis voci tuce vocein virtutis^si quod mihi suades , prias tibi videaris persuasisse (2). Or voilà par saint André triompha , et de l'infidélité des païens, et de la dureté des Juifs. Il veut que sa voix soit pour eux cette voix toute-puissante , qui , selon le Pro- phète , abat les cèdres et brise les rochers ; il veut que sa voix ait la vertu d'amollir les cœurs les plus endurcis , et de soumettre les esprits les plus su- perbes: Vox Domini confringentis cedros ,vojc Domini conciitientis deserlwn (3). Que fait-il ? il commence par les convaincre qu'il est lui-même parfaitement et solidement convaincu de ce qu'il leur prêche ; qu'il est , dis-je , convaincu de la né-

(i) P.S. (^j. (3) Bcrn. (3) Ps. aS.

DE SAINT ANDRÉ. î5

eesslté d'embrasser la croix de Jésus-Christ , de s'attacher à elle par un esprit de foi, et de s'en ajy- pliquer les fruits par le long usage des souiFrances de la vie.

Car quelle preuve plus authentique leur peut-il donner sur cela de la persuasion il est, que l'em- pressement et l'ardeur qu'il témoigne pour souffrir f on lui prononce son arrêt, et tout à coup il est saisi d'un mouvement de joie , qui va jusqu'à l'ex- tase et au ravissement; le peuple veut s'opposer à l'exécution de cet arrêt, et André s'en tient offensé; on le conduit au supplice, et d'aussi loin qu'il en- visage la croix qui lui est préparée, il la salue dans des termes pleins d'amour et de tendresse ; il se fait une émotion populaire , pour le délivrer : quoi ! mes frères, leur dit-il, êtes-vous donc jaloux de mon bonheur ? Faut-il qu'en vous intéressant pour moi, vous conspiriez contre moi , et que par une fausse compassion , vous me fassiez perdre le mérite d'une mort si précieuse ? Le juge intimidé s'offre à l'élargir, et André le rassure; le juge com- mande qu'on le détache de la croix , et André pro- teste que c'est en vain , parce qu'il y est attaché par des liens invisibles que l'enfer même ne peut rompre , qui sont les liens de sa foi et de sa cha- rité ; s'il n'étoit en effet persuadé , penseroit-il , parleroit-il , agiroit-il , souffriroit-il de la sorte ? et pour marquer que ses sentimens sont sincères, per- sisteroit-il deux jours entiers dans le tourrrent le plus cruel : Bidiio pendens (i) , publiant toujours

(») Act. mart. S. AnJ,

/ POUR LA FÊTÉ

que Jésus-Christ est le seul Dieu qu'il faut adorer, et que toute la sainteté , toute la prédestination des hommes est renfermée dans la croix ? Mais supposé le témoignage que saint André rendit à cette vérité ^ quelle conséquence les spectateurs de son martyre n'étoient-ils pas forcés de tirer en faveur de Jésus- Christ et de sa religion ? considérant cet homme > d'ailleurs vénérable par l'intégrité de sa vie, illustre par les miracles qu'il avoit faits au milieu d'eux , et qui , par sa conduite pleine de sagesse , s'étoit attiré le respect des ennemis mêmes de son Dieu ; le voyant , non pas mépriser ni braver la mort par une vaine philosophie , mais la désirer par un pur zèle de se conformer à son Sauveur crucifié ; aimer par ce motif de christianisme , les deux choses que le monde abhorre le plus , savoir, l'ignominie et la douleur ; et malgré les révoltes de la nature , faire de la croix l'objet de son ambition et ses plus chères délices : tout païens, tout Juifs qu'ils étoient , que pouvoient-ils conclure de , sinon qu'il y avoit dans cet apôtre quelque chose de surhumain , et que la chair et le sang n'ayant pu former en lui des sentimens si élevés au-dessus de l'homme , il falloit qu'ils lui vinssent de plus haut? A moins qu'ils ne voulussent s'aveugler eux-mêmes, et s'obstiner dans leur aveuglement, pouvoient-ils ne pas recon- noître qu'il n'y a que Dieu qui puisse inspirera un homme mortel un amour de la croix si héroïque , et à moins qu'ils n'eussent des cœurs de pierre , quoique païens et infidèles , pouvoient-ils n'être pas touchés, n'être pas ébranlés, n'être pas changés

DE SAINT ANDRÉ. l5

par la vue d'un spectacle si surprenant et si nou- veau ?

De même aussi , mes cliers auditeurs , suivit le succès prodi<^ipux de la prédication de S. André , et la bénédiction que Dieu donna à son apostolat. Si nous en croyons les actes de son martyre , de tout le peuj)le attentif à l'écouter prêchant sur la croix, à peine resta- 1- il un païen qui , éclairé des lumières de la grâce , et cédant à la force d'un tel exemj)le5 "^ renonçât à l'idolâtrie, et ne confessât Jésus Christ. Au lieu que Jésus-Christ crucifié, avoit pu dire ce que Dieu , par la bouche d'un Prophète, disoit à Israël ; l^otd die expandi maniis rneas ad popidum non credentem (i); J'ai tendu mes bras à un peuple rebelle et incrédule ; saint André eut au contraire la consolation de tendre les bras à un peuple docile , qui reçut sa parole avec respect, et qui s'y soumit avec joie, pour accomplir , ce semble, dès lors ce qu'avoit dit le Fils de Dieu , que celui qui croiroit en lui , feroit non-seulement les mêmes œuvres, mais encore de plus grandes œuvres que lui : Qui crédit in me , opéra qiice ego fa^ ciOy et ipse faciet , et majora horumfaciet (2). Des milliers d'infidèles , que le supplice de cet apôtre avoit assemblés autour desa croix, convertis par ce qu'ils ont vu , et par ce qu'ils ont entendu, s'en retournent glorifiant Dieu. De la ville de Fa- tras, oii Dieu, par le ministère d'André, opère ces effets miraculeux , le bruit, disons mieux , le fruit s'en répand dans toutes les provinces voisines; on

(i) Is^ï. 65. ■— (2) Joaa, ia.

î6 POUR LA FÊTE

voit avec étonnement les temples des idoles aban- donnés , le culte des démons aboli , le règne de la superstition détruit , le nom de Jésus-Christ partout révéré. Le frère même du proconsul, jusque-là zélé défenseur des fausses divinités, rend hommage à la vérité. Entre les Eglises naissantes , celle d'A- chaïe , saint André a souffert, devient en peu de jours la plus nombreuse et la plus fervente : qui fait tout cela ? la foi d'un Dieu crucifié , prèchée par un apôtre crucifié ; je veux dire , le zèle d'un apôtre , qui , à l'exemple de son maître , prêche la croix du haut de la croix ; et qui , selon la belle expression de saint Jérôme, confirme par son amour pour la croix , tout ce qu'il enseigne de l'obligation rigoureuse ,mais indispensable, de porter la croix; Oninern doctrinani suam criicis disciplina ro- borans. En effet, donnez-moi un prédicateur de l'évangile parfaitement mort à lui-même , sincère amateur de la croix , et qui dise de bonne foi avec saint Paul ; Mihi mundus crucifijcus est , et ego inwido (i) ; Le monde est crucifié pour moi , et je suis crucifié pour le monde : rien ne lui résistera; avec cela, il triomphera de l'erreur, il confondra l'impiété , il exterminera le vice , il convertira les villes entières ; avec cela , les pécheurs les plus en- durcis l'écoutcront et le croiront, les libertins et les impies se soumettront à lui, les sensuels et les voluptueux subiront le joug de la pénitence : pour- quoi ? parce que telle est , dit saint Jérôme , la vertu de la croix prêchée par un homme souffrant lui-

(0 Galat. 6.

DE SAINT ANDRÉ. 17

fifîème et mourant sur la croix : Omnem doctrinam Suam cruels disciplina roborans.

Voilà donc , chrétiens , le prédicateur que Dieu a suscité pour votre instruction, et qui peut dire à la lettre, qu'il n'a point employé , en vous prêchant, les discours persuasifs de la sagesse humaine , mais les effets sensibles de l'esprit et de la vertu de Dieu: Et sermo jneus et prœdicatio mea , non in per- saasihillbus huniance saplentlœ verbis , sed in QStenslone splrltâs et vlrtutls (i). Voilà celui que Dieu veut que vous écoutiez , c'est saint André sur la croix. Ne me considérez point, n'ayez nul égard, ni à mes paroles ni à mon zèle; oubliez la sainteté de mon ministère ; je ne suis aujourd'hui , si vous voulez , qu'un airain sonnant et qu'une cym- bale retentissante , et ce n'est point à moi de vous prêcher un Dieu crucifié , c'est à cet apôtre , c'est à cet homme crucifié , dont la prédication , plus pathétique et plus efficace que la mienne , se fait encore entendre dans toutes les Eglises du monde chrétien. Le voilà, dis-je , ce ministre irrépréhen- sible , ce prédicateur contre lequel vous n'avez rien à répliquer; mais que n'a-t-il pas à vous reprocher? il vous prêche encore maintenant le même Dieu qu'il a prêché aux Juifs et aux païens; un Dieu qui vous a sauvés par la croix. Le croyez-vous ? la vie que vous menez le fait-elle voir ? cet amour-propre qui vous domine , ces recherches de vous-mêmes , cet attachement servile à votre corps , cette atten- tion à le ménager 5 à le flatter , k ne lui rien refuser,

(1) 1. Cor. 2.

TOME XII» 2.

l8 POUR LA FÊTE

ces commodités étudiées et aflectées, celte horreur des souffrances et de la vraie pénitence ; en un mot, cette vie des sens, si opposée à l'esprit chré- tien , cette vie molle et voluptueuse dont vous vous êtes fait une habitude : tout cela marque-til que vous êtes bien convaincus de la prédication de saint André ?

Ah! mes chers auditeurs, si saint André nous avoit prêché un autre Jésus -Christ et un autre Sauveur; si dans le conseil de la sagesse éternelle, il avoit plu à notre Dieu de nous sauver par la joie, aussi bien qu'il lui a plu de nous sauver par la peine, et que saint André nous eût annoncé cet évangile, ce nouvel évangile ne s'accorderoit-il pas parfaitement avec notre conduite ? Figurons-nous que cet apôtre vient aujourd'hui nous déclarer que ce n'est plus par la croix , mais par les plaisirs , que nous devons opérer notre salut ; figurons-nous que ce que je dis cesse d'être une supposition , et devient une vérité , y auroit-il en vous quelque chose à corriger et à réformer ? répondez , mon- dain , répondez ; c'est à vous que je parle. Inter- rogez votre cœur, et reconuoissez jusqu'où l'esprit du monde corrompu vous a porté ; ce système de christianisme ne vous scroit-il pas avantageux, et ne se rapporteroit-il pas entièrement à votre goût et à vos idées? Il faut donc de deux choses l'une, ou que votre vie soit un monstre dans Tordre de la grâce, on que saint André , avec toute la vertu et toute la force de son apostolat, ne vous ait pas encore persuadé ; que votre vie soit un monstre

DE SAINT ANDRÉ. îg

dans l'ordre de la grâce , si , croyant d'une façon , vous vivez de l'autre ; si , chrétien de profession , vous êtes juif d'esprit et de cœur ; si , reconnoissant que votre salut est attaché à la croix, vous ne laissez pas de fuir et d'abhorrer la croix : car qu'y a-t-il déplus monstrueux que cette contradiction ? cepen- dant , mes frères , disoit saint Bernard , tel est le caractère de mille chrétiens, disciples de la croix: de Jésus-Christ, et tout ensemble ennemis de la croix de Jésus-Christ. Ou bien , mon cher audi- teur, si vous vous piquez d'être de ces génies pré- tendus sages, qui agissent conséquemment , il faut que saint André , ni par l'autorité de son exemple , ni par l'efficace de sa parole, ne vous ait pas encore touché , puisque vous êtes toujours sensuel et ido- lâtre de votre corps. Ainsi je pourrois vous appli- quer, au sujet de la croix de saint André , ce que saint Paul, en gémissant, disoit aux Galates, de celle du Sauveur : Ergo d'acuatum est scanda- lum crucis (i). Malheur à vous, mon frère , qui par votre infidélité vous êtes rendu inutile l'exemple de ce glorieux apôtre , et pour qui le scandale , c'est- à-dire , le mystère de la croix est anéanti : Ergo evacuatwn est scandaluni crucis. On vous a dit cent fois, et il est vrai, qu'au jugement de Dieu la croix de Jésus -Christ paroîtra pour vous être confrontée ; l'évangile même nous l'apprend : Et tune parehit signum Filii homiuis (2) ; mais outre la croix de Jésus-Christ, on vous en con- frontera une autre , c'est celle de saint André. Oui ,

(i) Galat. 5. (2) Matlh. 24.

20 POUR LA FÊTE

la croix de cet homme apostolique, après lui av^oir servi de chaire pour nous instruire, lui servira de tribunal pour nous condamner. Voyez-vous ces in- fidèles , nous dirp-t-il ? la vue de ma croix les a convertis ; de païens qu'ils étoient , j'en ai fait des chrétiens et de parfaits chrétiens. Voilà ce qui nous confondra; et ne vaut-il pas mieux dès aujourd'hui commencer à nous confondre nous-mêmes, et par cette confusion salutaire et volontaire , prévenir une confusion forcée , qui ne nous sera pas seule- ment inutile , mais très-funeste? Il faut , chrétiens, qu'à l'exemple de saint André, nous soyons et les sectateurs , et les prédicateurs même de la croix. Je dis les prédicateurs , et comment ? en portant sur nos corps la mortification de Jésus- Christ : Semper mortificationem Jesii Christi in corpore nostro circun/ferenles (i). Car en la portant sur nos corps , nous en ferons connoître aux hommes le mérite €t la vertu : Ut et vita Jesu juanifes- tetur in corporibus Jiostris (2). Ne concevez point ceci comme impossible, ni même comme dif- ficile : je vous l'ai dit; le saint usage des afllictions et des croix de cette vie , l'acceptation humble et soumise de celles que Dieu nous envoie , la résigna- tion à celles que le monde nous suscite , notre pa- tience dans les calamités, ou publiques, ou parti- culières, dans les pertes de biens, dans les maladies, tout cela prêchera pour nous , et nous prêcherons par tout cela. C'est ainsi que saint André a trouvé sur la croix raccomplisseracnt de son apostolat ; et

(i) 2. Cor. 4- i'^) Ibiti,

DE SAINT ANDRÉ.

vaiei encore comment il y a trouvé la consomma- tion de son sacerdoce. Donnez , s'il vous plaît, une attention toute nouvelle à cette seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

Pouvoir présenter à Dieu le sacrifice du corps de Jésus-Christ, et avoir pour cela dans le chris- tianisme un caractère particulier , c'est en quoi con- siste l'essence du sacerdoce de la loi de grâce. Joindre au sacrifice adorable du corps de Jésus- Christ le sacrifice de soi-même , et s'immoler soi- même à Dieu au même temps qu'on lui otTre ce di- vin agneau immolé pour le salut du monde , c'est , dans la doctrine de saint Augustin, ce qui met le comble au sacerdoce de la loi de grâce, et ce qui lui donne sa dernière perfection. Sacerdoce de la loi de grâce , dont je conviens que les prêtres seuls sont les premiers et les principaux ministres; mais auquel il est pourtant vrai que tous les chré- tiens , en qualité de chrétiens , ont droit et même obligation de participer. Sacerdoce de la loi de grâce, qui par cette raison nous impose à tous, de quelque condition que nous soyons , l'indispen- sable devoir de nous offrir nous-mêmes à Dieu comme un supplément du sacrifice de Jésus-Christ : car voilà, encore une fois , ce qui fait devant Dieu la perfection du sacerdoce chrétien , dont l'Apôtre relevoit si haut l'excellence et la dignité; voilà par oii ce sacerdoce lui paroissoit si auguste, quand il le comparoit au sacerdoce de l'ancienne loi; et voilà ce qui nous le doit rendre vénérable, cet engage-

2.2 POUR LA F^TE

ment nous sommes, et ce pouvoir que nous avons d'être, comme le Sauveur, des hosties vivantes, présentées à Dieu par l'union de notre sacrifice avec le sacrifice de l'homme-Dieu. Or je prétends que saint André a su pleinement s'acquitter de ce devoir : et où? sur la croix. D'où je conclus que c'est sur la croix , comme sur l'autel mystérieux que Dieu lui avoit préparé , qu'il a heureusement trouvé la consommation de son sacerdoce. Ne perdez pas le fruit (le cette vérité , qui , tout avantageuse qu'elle est au saint dont je vous fais l'éloge, sera encore plus utile et plus édifiante pour vous.

Je l'ai dit, mes chers auditeurs, et je le répète , il faut, pour nous rendre dignes de Dieu , que nous joignions le sacrifice de nous-mêmes au sacrifice du corps de Jésus- Christ : c'est le devoir essentiel à quoi le christianisme nous engage; et je ne crains point de passer pour téméraire , ni de rien avancer qui ne soit conforme à la plus exacte théologie , quand je soutiens que sans cela notre sacerdoce n'a pas , selon Dieu , toute la perfection qu'il doit avoir. Car il est de la foi, qu'encore que le sacrifice de l'humanité de Jésus-Christ ait eu par lui-même ime vertu infinie , pour nous sanctifier et pour nous réconcilier avec Dieu, Dieu néanmoins, par une conduite particulière de sa providence, ne l'a ac- cepté , pour nous accorder en effet la grâce de cette réconciliation et de cette sanctification, qu'au- tant qu'il a prévu que ce sacrifice devoit être et seroit accompagné de notre coopération. H est de la foi j qu'encore qu'il n'ait rien manqué au sacrifice

DE SAINT ANDRÉ. 23

de notre rédemption de la part de Jésus-Christ, qui l'a offert pour nous comme notre médiateur et le souverain prêtre, il peut y manquer quelque chose de notre part; en sorte que ce sacrifice, tout divin qu'il est, par le défaut de notre correspondance, nous devienne infructueux , et ne soit pour nous de nulle efficace. Or ce qui peut manquer de notre part au sacrifice de Jésus-Christ, c'est le sacrifice personnel que Dieu exige de nous , et que nous lui devons faire de nous-mêmes ; mais que souvent nous ne lui faisons pas. De vient que saint Paul , à qui ce mystère avoit été spécialement révélé , se f aisoit une loi inviolable d'accomplir tous les jours dans sa chair ce qui manquoit aux souffrances de Jésus-Christ : Adimpleo ea quœ désuni passio' num Christi in carne meâ (i). Il restoit donc encore pour saint Paul quelque chose à ajouter au sacrilice du Fils de Dieu. Prenez garde : quelque chose par rapport à saint Paul même; quelque chose d'où dépendoit en un sens , pour saint Paul même, le mérite, ou plutôt l'application actuelle du sacrifice du Fils de Dieu ; quelque chose par cil saint Paul même se croyoit obligé de remplir la mesure des souffrances du Fils de Dieu. Or com- ment la remplissoit-il cette mesure ? par la ferveur de sa pénitence , par l'austérité de sa vie , par la mortification de sa chair : car c'étoient , remarque saint Chrysostôme , autant de sacrifices de lui-même qu'il nnissoit à ce grand sacrifice de la croix, et en

(i) Coloss. 1.

24 POUR LA fAtE

Tertii desquels il poiivolt dire : Adimpleo ea quce

desunt passionum Christi in carne meâ.

C'est de lu même aussi que saint Augustin trou* voit des liaisons si étroites entre ces deux sacrifices, je dis entre le sacrifice de Jésus-Christ et le sacrifice de nous-mêmes , qu'il ne vouloit pas qu'on séparât jamais l'un de l'autre. Tellement que comme Jé- sus-Christ, en qualité d'homme-Dieu, a été notre victime, nous devons être la sienne, en qualité de chrétiens. Ecoutez les paroles de ce saint docteur, que je ne dois pas omettre dans une matière si im- portante : Cujus redejyiptoris ac Domini ^etnos sacrificium esse debemus per ipsummet offe- rendl , qui in homine qaeni suscepit , sacrificium ipse pro nobis fieri dignatus est.

D'où il s'ensuit que toutes les fois que nous as- sistons aux divins mystères, nous devons faire état, que ce n'est pas seulement pour y présenter l'agneau sans tache qui est immolé sur l'autel , mais pour y être nous-mêmes présentés et imm.olés. Et cela , reprend saint Auj^ustin, non-seulement par la rai- son de l'union intime qui est entre lui et nous, et qui fait qu'étant notre chef , et nous les membres de son corps, il ne peut ni ne doit jamais être sacri- fié que nous ne le soyons avec lui : Quia cùni Ecclesia Christi sit corpus , et Christus Ec- clesiœ caput , lam ipsa per ipsum , quàm ipse per ipsam débet offerri ; mais par la convenance même et le principe de nos plus justes et de nos plus indispensables obi if^n lions : car qurl désordre. Seigneur , que je parusse devant vos autels dans une

DE SAINT ANDRÉ. 2d

moindre disposition d'iuimilité , que celle vous y paroissez ; que vous y fussiez la victime de mon pe'ché , et que l'expiation de ce péché ne me coûtât rien ? Il ne suffit donc pas , conclut saint Léon , pape , que nous offrions à Dieu le sacrifice du corps de Jésus-Christ, si, selon le précepte de l'Apôtre, nous ne nous offrons encore nous-mêmes ; comme il ne nous suffiroit pas de lui offrir nos corps et même nos âmes, si nous n'avions à lui offrir le sa- crifice du corps de Jésus-Christ. Notre sacrifice , sans celui de Jésus-Christ, seroit un sacrifice in- digne de Dieu : et celui de Jésus-Christ sans le nôtre , seroit, non pas insuffisant, mais inutile pour nous. L'un avec l'autre, c'est ce qui consomme le grand ouvrage de notre justification, et ce qui fait le vrai sacerdoce des chrétiens.

Or voihi , mes chers auditeurs , ce que nous voyons dans le glorieux apôtre dont nous honorons aujourd'hui la mémoire. Qu'est-ce que saint André, et sous quelle idée , nous attachant aux actes de son martyre, devons-nous le considérer? sous l'i- dée d'un prêtre fervent, d'un prêtre zélé, d'un prêtre plein de religion, qui, tous les jours de sa vie , ne manqua jamais d'immoler sur l'autel l'agneau de Dieu , et qui , par sa mort, couronna son sacer- doce en s'immolant lui-même sur la croix : car ce sont les deux principales actions que son his- toire nous marque , et à quoi je réduis toute la sainteté de son ministère. Ecoutez ceci : André est conduit devant le tribunal d'un juge païen ; et ce juge , avant que de le condamner, entreprend de

^6 POUR LA FÊTE

le pervertir , et le presse de racheter sa vie en sa- crifiant aux idoles. Mais moi, kii répond l'homme de Dieu , sacrifier aux idoles ! Ne savez-vous pas qui je suisi* iguorez-vous la profession que je fais de servir le Dieu du ciel et de la terre , et l'honneur que j'ai de lui sacrifier chaque jour , non pas le sang des boucs, ni des taureaux , mais l'agneau qui etlacf les péchés du monde? Ego cmnipotenti Deo iinmoio quoiidiè , non taurorum carnes , s^d agnam unmaculatiun (i). Oui, poursuit le généreux apôtre, c'est enfre mes mains que cet agneau est totis les jours immolé; mais la merveille que vous ne counoissez pas, et que j'ai à vous dé- couvrir, c'est qu'après l'immolation de cet agneau , il est toujours vivant; et que sa chair , quoique dis- tribuée aux fidèles , demeure encore toute entière , parce qu'elle est désormais incorruptible : Cujus carnem postqiuitn onuiis plehs credenluiin man- ducaverit ^ agniis qui sanctificatus est , integer persévérât^ et vU'us {i). Témoignage invincible en faveur du sacrifice de la messe , et qui pourroit seul réfuter toutes les erreurs des derniers héré- siarques touchant la divine eucharistie; puisqu'il nous apprend comment Dieu , dès le premier âge de l'Eglise, a pris soin d'établir la tradition de ce m3^s- tère. Mais sans m'arrèter à cette controverse , et pour profiter, en pr.ssant, d'un exemple si authen- tique , permettez-moi, mes frères , une courte di- gression qui , toute bornée qu'elle est dans la mo- rale qu'elle renferme , ne laissera pas d'avoir son

(i) Act. mart. S. And. -- (a) Ibid,

DE SAINT ANDRÉ. 27

utilité : car ceci nous regarde, nous qui , revêtus de la dignité du sacerdoce , sommes spécialement les ministres de notre Dieu et de ses autels. Qu'est- ce qu'un prêtre de Jésus-Christ? le voici : un homme engagé par sa vocation à entrer tous les jours dans le sanctuaire ; un homme disposé , comme saint André , à ofTiir tous les jours à Dieu le sacri- fice non sanglant du corps du Sauveur. Voilà à quoi nous sommes appelés. Mais être prêtre, et n'en faire que rarement la plus noble fonction; être prêtre, et même, si vous voulez, grand-prêtre , et ne paroître à l'autel qu'à certains jours de céré- monie , qu'en certaines occasions d'éclat , que lors- qu'on ne peut s'en dispenser , que quand on s'y trouve forcé par un respect humain et par un de- voir de bienséance; être prêtre , et s'abstenir des choses saintes pour mener une vie toute profane , pour entretenir dans le monde de vains commerces , pour se dissiper dans les divertissemens du siècle , ou plutôt mener une vie dissipée, profane, mon- daine , jusqu'à être malheureusement obligé de s'abstenir des choses saintes; être prêtre, et se mettre , par sa conduite, hors d'écat de célébrer les sacrés mystères , s'en lendre positivement indigne, et au lieu de se reprocher cette indignité volontaire comme un crime et un sujet de confusion, s'auto- riser par dans l'éloignement de Dieu oi!i l'on vit, et s'en faire un faux prétexte de piété; être prêtre de la sorte, ah ! mes frères, s'écrioit saint Chry- sostôme, est-il rien de plus opposé à la sainteté du sacerdoce , rien de plus injurieux à Jésus-Christ ,

aS POUR LA FÊTE

rien de plus triste pour son épouse quiestrEgiiser et moi j'ajoute , rien de plus contraire à l'exemple que Dieu nous propose dans la personne de saint André.

Mais André en demeure-t-il ? non , chrétiens : comme il est prêtre de la loi nouvelle , après a,voir immolé la chair de Jésus-Christ, et satisfait à ce qu'il y a de plus essentiel dans son ministère , il y joint ce qui en doit être la perfection en s'immolant soi-même; et c'est ici que la croix lui servit de moyen pour parvenir à l'accomplissement de ses désirs , et à la gloire consommée de son sacerdoce. Je m'explique : sur le refus qu'il fait de sacrifier aux idoles , on lui présente l'instrument de son supplice; et comment envisage-t-il cette croix? comme un autre autel il va présenter à Dieu le sacrifice de sa personne et de sa vie. Oui, Seigneur, dit-il, s'adressant à Jésus-Christ, c'est pour cela que je l'embrasse , cette croix , parce que c'est sur elle que je vais remplir dans toute son étendue mon sacerdoce. Assez long-temps, ô mon Dieu ! j'ai fait l'olTice de sacrificateur à vos dépens ; il faut que je le fasse aux dépens de moi-même. Je vous ai mille fois sacrifié pour moi : il faut que je me sacrifie une fois pour vous, et que par cet eifort de reconnois- sance , vous rendant amour pour amour et sacrifice pour sacrifice, j'aie enfin la consolation d'être cru- cifié pour votre gloire, comme vous l'avez été pour mon salut. Ainsi parle-t-il : et sans différer, il étend sur la croix son corps vénérable : il n'attend pas que les bourreaux l'y attachent, il prévient leur

DE SAINT ANDRE. 29

jcrnaiité par sa ferveur, ne voulant pas devoir à un autre l'honneur de son crucillement, mais regardant «ncore comme un précieux avantage d'être tout en- semble et la victime et le prêtre de son sacrifice : <:ar c'est en cela, dit saint Augustin , qu'a particu- lièrement consisté l'excellence et le mérite du sa- cerdoce de Jésus-Christ. Dans l'ancienne loi , on îi'avoit rien vu de semblable; les hommes les plus saints s'étoient contentés d'honorer Dieu par des victimes étrangères ; et parce que ce culte étoit imparfait, le Fils de Dieu, comme pontife , étoit venu faire à son Père cette pleine oblation, oii voulut être tout à la fois le sacrificateur et l'hostie : Idem sacerdos et victima. Mais ce qui fut vrai de Jésus-Christ , Test encore de saint André, avec toute la proportion néanmoins et tout le rapport ^u'il peut y avoir entre un homme et un homme- Dieu. André mourant sur la croix, put dire après le Sauveur du monde : Vous n'avez plus voulu , Seigneur , de la chair et du sang des animaux, mais vous m'avez formé un corps; les anciens holocaustes ont commencé à vous déplaire , ou du moins ont cessé de vous plaire, et alors j'ai dit : Me voici , je viens, je me présente; recevez-moi comme votre victime : Tune dijci : Ecce venio (i).

Yoilà, mes chers auditeurs , le modèle que Dieu TOUS met à tous devant les yeux , je dis à tous sans difïerence ni de condition ni de rang. En tjuelque état que vous soyez, vous êtes, comme chrétiens, néGessairement associés au sacerdoce (0 Ps. 39.

3o POUR LA FÊTE

royal de Jésus-Christ; et c'est à vous, quoique laïques, que parlolt saint Pierre, quand il appeloit les chrétiens, race choisie, prétres-rois , nation sainte , peuple conquis : f^os autem geniis e.ltc- tiim^ regale sacerclotiuin ^ gens sancta (i). Il est de la foi que , sans autre caractère que celui de chrétiens , par la seule onction du baptême , le Sauveur des hommes nous a faits rois et prêtres de Dieu son Père : Et fecisti nos Deo nostro reg- num et sacerdotes (2). Si je vous disois qu'en cette qualité il ne tient qu'à vous d'otlVir tous les jours à Dieu le même agneau qu'immoloit saint André , et qu'en effet vous l'offrez aussi bien que lui, toutes les fois que vous assistez au sacrifice de votre religion , peut-être seriez-vous surpris de vous voir élevés par à une si haute dignité. Mais vous devez l'être encore bien plus , ou d'avoir ignoré jusqu'à présent ce que vous êtes, ou de l'avoir su , et d'avoir manqué de zèle pour vous acquitter di- gnement d'une si glorieuse fonction : car puisque ce n'est pas en simples témoins, mais en ministres du Seigneur, que vous assistez à ce sacrifice, et que l'oblation du corps de Jésus-Christ ne s'y fait pas seulement en votre présence , mais en votre nom , quelle attention , quel respect, quelle ardeur de dé- votion y devez-vous apporter? C'est ce qui rend vos irrévérences si criminelles et même si abomi- nables; c'est ce qui en fait comme autant de sacri- lèges. Ah! chrétiens , quelle Indiguité que vous pré- sentiez au Dlt'ii immortel , avec un esprit égaré, un

(i) 1. Petr. 2. (i) Apoc. 5.

DE SAINT ANDRÉ. 3i

cœur froid, sans nul recueillement, sans nul senti- ment, le même sacrifice notre saint Apôtre a épuisé tout le feu de sa charité ! Que dis- je? quelle profanation , que vous y veniez pour y voir le monde et pour y être vus, pour y étaler tout le faste du monde et tout l'appareil de votre luxe , pour y contenter votre vanité, votre curiosité, et peut-être pour y entretenir vos plus honteuses pas- sions ? Scandale digne de toute la colère de Dieu , €t qui n'est devenu, par l'impiété de notre siècle, que trop commun.

Mais ce n'est pas à quoi je m'arrête : ce que je prétends que vous remportiez de ce discours, c'est mie sincère et forte résolution d'ofirir continuelle- ment à Dieu , comme saint André , le sacrifice de vos corps , et de l'unir au sacrifice du corps de Jésus- Christ, puisque c'est par que vous devez participer à l'honneur et à la perfection du sacer- doce de la loi de grâce , à quoi votre vocation vous engage indispensablement. Ce que je vous demande , c'est que vous vous appliquiez sans cesse ce que saint Paul recommandoit si expressément aux Pio- mains, quand il leur disoit : Obsecro vospermi- sericordiam Dei (i) ; Je vous conjure, mes frères, par la miséricorde de notre Dieu , et de quoi ? de lui offrir vos corps dans cet état de sainteté, dans cet état de pureté ils puissent lui plaire, et vous puissiez lui rendre un culte raisonnable et spirituel, ne vous conformant point au siècle présent, mais vous renouvelant chaque jour dans l'intérieur de

(i) Rom. 13.

33 POUR LA FÊTE

l'esprit : paroles qui comprennent , en abrège , tout le fond (le la vie chrétienne , et qui devroient être le plus ordinaire sujet de vos considérations. Mais, dites-moi, mes chers auditeurs , vos corps ont-ils ces qualités nécessairement requises pour être la matière de ce sacrifice que saint Paul veut que vous présentiez à Dieu? sont-ce des corps purs , des corps exempts de la corruption du péché; en un mot, des corps dignes d'être offerts avec le corps de Jésus- Christ , et de composer avec lui ce sacrifice com- plet dont je viens de vous parler? S'ils ne sont pas tels , oserez-vous les offrir à Dieu ; et si vous n'o- sez les offrira Dieu, comment pouvez- vous pa- roître vous-mêmes devant Dieu , et approcher de ses autels? Ah ! chrétiens, si l'on vous disoit que vous devez absolument, et à la lettre, faire de vos corps le même sacrifice que saint André; que vous devez être prêts, comme lui, à sacrifier votre vie par un long et cruel supplice; que vous devez souffrir , comme lui , un rigoureux martyre ; que vous devez, comme lui, vous résoudre à mourir pour Dieu, et que, sans cela, il n'y a point de salut pour vous ; si , dis-je , Dieu mettoit votre foi à une pareille épreuve , quoique vous fussiez obligés de vous y soumettre, du moins auriez-vous droit de craindre et de vous défier de vous-mêmes. Mon ïèle à vous animer, à vous encourager, à vous sou- tenir dans une si dangereuse conjoncture, quelque ardent qu'il pût être , ne m'cmpêcheroit pas de com- patir à votre foiblesse et de trembler le premier pour vous. Mais quand je vous dis que ce sacrifice

DE SAINT ANDRÉ. 33

de VOS corps , dont il est aujourd'hui question , se réduit dans la pratique, à les maintenir dans une pureté convenable , à leur faire porter le joug d'une salutaire tempérance 5 d'une exacte sobriété , d'une prudente austérité 5 d'une solide mortification ; à leur retrancher les débauches qui les détruisent, la mol- lesse qui les corrompt, l'oisiveté qui les appesantit; à réprimer leurs révoltes , à ne pas vivre selon leurs cupidités , à les rendre souples à la loi de Dieu , à les assujettir aux observances de la religion , à les en- durcir au travail, choses communes et praticables dans les états, même du monde, les moins parfaits : qu'avez-vous à répondre? quand cette régularité de vie, quand cette sévérité de mœurs, quand cette exactitude seroit pour vous une espèce de croix pourriez-vous justement vous en décharger, ou re- fuser de la prendre ? ne devriez-vous pas vous tenir heureux de la trouver dans des choses d'ailleurs si conformes à vos obligations , et rendre grâces à Dieu de ce qu'enfin vous avez appris quel est ce sacri- fice de vos corps par il veut être glorifié ?

Cependant , chrétiens , voici le désordre , et, si je l'ose dire , la honte et l'opprobre du christia- nisme : des hommes associés par le baptême au sacerdoce de Jésus-Christ , et qui , selon la règle de l'Apôtre , devroient offrir leurs corps comme des hosties pures devant Dieu, en font des victimes pour le démon , pour la sensualité , pour l'impure- té , pour l'adultère. Saint Paul ne vouloit pas que , parmi les fidèles , on prononçât même les noms de ces passions infâmes j mais le moyen de s'en taire , TOME XII, 3

34 POUR LA FÈTÊ

dans le honteux débordement des vices qui infectent l'Eglise de Dieu ? Pouvons-nous , disoit saint Cy- prien 5 cacher nos plaies, quand elles sont mortelles, et ne vaut-il pas mieux les découvrir , pour les gué- rir , que de les dissimuler pour nous perdre ? O mon Dieu ! en sommes-nous , et à quelle extré- mité le péché nous a-t-il portés ? Vous , Seigneur , qui , dans l'ancienne loi , étiez si jaloux de la pureté des victimes qu'on vous présentoit , et qui rejetiez celles il paroissoit la moindre souillure , com- ment pouvez-vous maintenant agréer les nôtres ? Le sacrifice d'un corps impur et esclave du péché, bien loin de vous plaire , ne doit-il pas plutôt vous offenser et vous irriter? Mais enfin, me dira-t-on, quelque corrompus qu'aient été jusqu'à présent nos corps par le péché, ne peuvent-ils plus être offerts à Dieu ? Oui , chrétiens , ils le peuvent , sinon par le sacrifice de la continence , au moins par celui de la pénitence : et c'est en ce sens que saint Paul nous avertit de les faire désormais servir, non plus au péché, mais à la justice. Dieu même tirera de vous alors une gloire particulière, et vous relèverez d'autant plus le triomphe de sa grâce, qu'elle aura eu dans vous de plus forts et de plus dangereux ennemis à surmonter. La pénitence vous tiendra lieu de croix , et cette croix sera l'autel vous vous immolerez. Ah! Seigneur, répandez sur cet auditoire chrétien l'esprit de sainteté dont fut rempli le grand apôtre que nous honorons ; répan- dez sur cette église qui porte son nom, l'abondance de votre grâce ; donnez-nous cet amour de la croix

DE SAINT ANDRÉ. 35

sans quoi il est impossible que nous vous fassions jamais le sacrifice de nous-mêmes ; inspirez-nous le même sentiment qu'eut saint André à la vue de la croix, lorsqu'il s'écria : O croix, source de mon bonheur î O bona crux (i) ! faites que nous le disions comme lui , que nous le pensions comme lui , et que , par la voie de la croix , nous parve- nions à la même gloire que lui , qui est la gloire éternelle , nous conduise , etc.

(i) Act. mart. S. And.

SERMON

POUR LA FÊTE

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER.

Eccé noa est abbreviata manus Domini , ut salvare uequeat.

Voici un miracle de la vertu de Dieu , qui fait hien 7}oir que le bras du Seigneur n'est pas raccourci , et qu'il peut encore sauver son peuple. En Isaïe f chap. 59.

Monseigneur (i),

Quel est donc ce miracle dont nous avons été nous-mêmes témoins, et en quel sens peuvent con- venir ces paroles du Prophète à l'homme aposto- lique dont nous solennisons la fête ? est-ce l'éloge de François Xavier que j'entreprends, ou n'est-ce pas l'éloge de la foi qu'il a prêchée ; et si le Sei- gneur, dans ces derniers siècles, a fait éclater sa toute puissante vertu par la conversion d'un nou- veau monde , est-ce au ministre de ce grand ouvrage qu'il en faut attribuer la gloire , ou n'est-ce pas plutôt au maître qui l'avoit choisi , et qui l'a si heureusement conduit dans l'exercice de son mi- nistère ? Parlons donc , chrétiens , non pas pour exalter le mérite de l'apôtre des Indes et du Japon,

^1} Messire François Faurc , évêquc d'Amiens.

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. 3 7

mais pour reconiioître la force de l'évangile qu'il a porté à tant de nations barbares; et tirons des mer- veilleux succès de sa prédication , une preuve sen- sible et toute récente de l'incontestable vérité de la foi à laquelle il a soumis les plus fières puissances de l'Orient : Ecce non est abbreviata manus Domini : Voici un prodige que Dieu nous a mis devant les yeux , pour nous convaincre et pour confirmer notre foi peut-être chancelante , toujours au moins foible et languissante ; c'est la propaga- tion du christianisme en de vastes pays d'oii l'infidé- lité l'avoit banni , et oii Xavier , sur les ruines de l'idolâtrie et malgré tous les efforts de l'enfer , a eu le bonheur de le rétablir. Je ne prétends point égaler par cet ouvrier évangélique aux premiers apôtres. Je sais quelles furent les prérogatives de ces douze princes de l'Eglise, et quelle supériorité le ciel leur donna, soit par l'avantage de la voca- tion j soit par l'étendue du pouvoir , soit par la plé- nitude de la science. Mais après tout, comme saint Augustin a remarqué que ce n'étoit point déroger à la dignité de Jésus-Christ, de dire que saint Pierre a fait de plus grands miracles que lui : aussi ne crois-je rien diminuer de la prééminence des apô- tres , quand je dis que Dieu , pour l'amplification de son Eglise , a employé saint François Xavier à faire un miracle non moins surprenant ni moins divin que tout ce que nous admirons dans ces glo- rieux fondateurs de la religion chrétienne.

C'est, Monseigneur, ce que nous allons voir; et je ne puis douter qu'entre les honneurs que recoil:

38 POUR LA FÊTE'

de la part des hommes l'illustre saint dont nous ci^lébrons la mémoire , il n'agrée surtout le culte et le témoignage de piété que votre grandeur vient ici lui rendre. On sait quel fut son respect et sa profonde vénération pour les évêques , légitimes pasteurs du troupeau de Jésus-Christ , et les dépo- sitaires de l'autorité de Dieu ; on sait avec quelle soumission il voulut dépendre d'eux ; que c'étoit sa grande maxime ; que c'étoit , disoit-il lui-même , la bénédiction de toutes ses entreprises , et que c'est enfin une des plus belles vertus que l'histoire de sa vie nous ait marquées. Mais , Monseigneur , si Xavier eût vécu de nos jours , et qu'il eût eu à travailler sous la conduite et sous les ordres de votre grandeur , combien , outre ce caractère sacré qui vous est commun avec plusieurs , eût-il encore honoré dans vous d'autres grâces qui vous sont par- ticulières? Aussi zélé qu'il étoit pour l'honneur de l'évangile , combien eût- il révéré dans votre per- sonne un des plus célèbres prédicateurs qu'ait formé notre France ; un homme dont le mérite semble avoir eu du ciel le même partage que celui de Moïse , et à qui nous pouvons si bien appliquer ce qui est dit de ce fameux législateur : Giorificaint illum in conspectu regwii , et j assit illi coram populo sLio (i); Dieu l'a glorifié devant les têtes couronnées par le ministère de sa sainte parole, et lui a donné ensuite l'honorable commission de gou- verner son peuple. Voila, Monseigneur, ce qui eût sensiblement touché le cœur de Xavier : et votre

(i) Eccli. zi5.

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. 89

grandeur n'ignore pas comment les nôtres sur cela même sont disposés. Que n'ai-je , pour traiter di- gnement le grand sujet qui me fait aujourd'hui monter dans cette chaire, et paroître en votre pré- sence , ce don de la parole et cette éloquence vive et sublime qui vous est si naturelle ! mais le secours du Saint-Esprit suppléera à ma foiblesse, et je le demande par la médiation de Marie. Ai^e , Maria.

Une des difficultés les plus ordinaires que for- moient autrefois les païens contre notre religion , c'étoit, si nous en croyons le vénérable Bède, qu'on n'y voyoit plus ces miracles dont leur parloient les chrétiens , et qu'ils produisoient comme les preuves certaines de sa divinité : ce qui faisoit conclure à ces ennemis du christianisme , ou qu'il avoit dégé- néré de ce qu'il étoit , ou qu'il n'avoit jamais été ce qu'on prétendoit. A cela , les Pères répondoient diversement. Il est vrai, disoit saint Grégoire, pape, que ce don des miracles n'est plus aujourd'hui si commun qu'il l'a été dans la primitive Eglise ; mais aussi n'est-il plus désormais si nécessaire qu'il l'étoit alors : car la foi , naissante encore , n'étoit , dans ces premiers temps, qu'une jeune plante qui, pour croître et pour se fortifier , devoit être arrosée et nourrie de ces grâces extraordinaires ; mais main- tenant qu'elle a jeté de profondes racines, et qu'elle est en état de se soutenir, elle n'a plus besoin de ce secours. Cette réponse est solide ; mais celle de saint Augustin me paroît plus sensible et plus con- vaincante , lorsqu'il raisonnoit de la sorte , en dis-

4o POUR LA FÊTE

putant contre les infidèles : Ou vous Croyez les miracles sur quoi nous appuyons la vérité de la re- lii>ion chrétienne, ou vous ne les croyez pas : si vous les croyez , c'est en vain que vous nous en deman- dez de nouveaux , puisque Dieu s'est assez expliqué par ceux qu'il a opérés d'abord dans l'établissement du christianisme : si vous ne les croyez pas , du moins faut-il que vous en reconnoissiez un , bien authentique et plus fort que tous les autres, savoir, que , sans miracles , le monde ait été converti à la foi de Jésus Christ : Si Christi miraculis non cre- ditis ^ saltcm huic miraculo credendum est , niiindum sine iniracidis fuisse conversum. En effet, qu'y a-t-il de plus miraculeux qu'une telle conversion ? Mais permettez-moi , mes chers audi- teurs , d'ajouter ma pensée à celle de ces grands hommes : car je dis que les miracles de l'Eglise naissante n'ont point cessé; je prétends qu'ils sub- sistent encore, et que Dieu les a continuée jusque dans ces derniers siècles ; et je puis toujours m'é- crier avec le Prophète , que le bras tout puissant du Seigneur n'est point raccourci : Ecce non est ahhreviata maniis Domini, Pour vous en faire convenir avec moi , je vous demande quel est de tous les miracles qui se sont faits dans l'établisse- ment de l'Eglise , le plus merveilleux et le plus grand ? n'est-ce pas, comme dit saint Ambroise , l'établissement de l'Eglise même ? Rappelez dans votre esprit de quelle manière la loi chrétienne s'est répandue dans le monde ; la sublimité de ses mys- tères incompréhensibles 5 et même opposés, eu ap"

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. 4^

parence , à la raison humaine ; la sévérité de sa mo- rale , contraire à toutes les inclinations de l'homme et à ses sens ; les violens assauts et les combats qu'elle a eus à essuyer ; la foiblesse des apôtres dont Dieu s'est servi pour la prêcher , et toutefois les succès étonnans de leur prédication dans les royaumes , dans les empires et dans tous les états. Il n'y a point d'esprit droit et équitable qui, pesant bien tout cela , n'y découvre un miracle visible , et qui n'avoue avec Pic de la Mirande , que c'est une extrême folie de ne pas croire à l'évangile : Maximœ insanice est evangelio non credere. Or je soutiens que saint François Xavier a renou- velé ce miracle , et je soutiens qu'il l'a renouvelé par les mêmes mo3^ens que les apôtres de Jésus- Christ y ont employés ; en deux mots , Xavier , pour la propagation de la foi , a fait des choses in- finiment au-dessus de toutes les forces humaines : c'est la première partie; Xavier , comme les apôtres , a fait ces prodiges de zèle par des moyens qui ne tiennent rien de la prudence et de la sagesse hu- maine : c'est la seconde partie. Un monde converti par François Xavier , voilà le succès de l'évangile ; Xavier, travaillant à convertir tout un monde par les abaissemens et les souffrances , voilà la conduite de l'évangile : le succès et la conduite joints en- semble, c'est ce que j'appelle le miracle de l'évan- gile, et voilà le partage de ce discours , et le sujet de votre attention.

42 POUR LA FÊTE

PREMIÈRE PARTIE.

Saint Augustin, expliquant ces paroles du psaume quarante-quatrième : Pro patribus tuis nati siint tibi filli (i) , en fait une application bien juste , lorsque s'adrcssant à l'Eglise , il lui parle de cette sorte : Sainte épouse du Sauveur, ne vous plaignez pas que le ciel vous ait abandonnée , parce que vous ne voyez plus Pierre et Paul, ces grands apô- tres dont vous avez pris naissance , et qui ont été vos pères : Non ergo te putes esse désertant , quia non vides Petrum , quia non vides Pau- luni , quia non vides eos per quos nata es. Car vous avez formé des enfans héritiers de leur esprit, et qui vous rendront aussi glorieuse et aussi féconde que vous le fûtes jamais : Ecce pro patribus tuis nati sunt tibi fdii. Or entre ces enfans de l'Eglise , successeurs des apôtres et comme les dépositaires de leur zèle, il me semble , chrétiens , que je puis mettre François Xavier dans le premier rang ; et le miracle qu'il a plu à Dieu d'opérer par son minis- tère, en est la preuve évidente : Ecce non est abbrei^iata nianus Domini.

Examinons-le ce miracle. Après l'avoir étudié avec soin , pour ne rien dire qui ne soit autorisé, et par la voix publique , et par le témoignage même de l'Eglise qui l'a reconnu ; sans rien exa- gérer dans une chaire consacrée à la vérité , mais à ne prendre que la substance de la chose , et a considérer le fait précisément en lui-même , dénué

(0 Ps. 4 i-

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. 4^

de toutes les circonstances qui le relèvent, le voici tel que je le conçois et que vous le devez concevoir. Xavier , par la seule vertu de la divine parole , a soumis un monde entier à l'empire du vrai Dieu ; a répandu en plus de trois mille lieues de pays la lumière de l'évangile ; a fondé un nombre presque innombrable d'églises dans l'Orient ; est entré en possession de cinquante-deux royaumes , pour y faire régner Jésus-Christ; a dompté partout l'infi- délité du paganisme , l'obstination de l'hérésie , le libertinage de l'impiété ; a conféré de sa main le baptême à plus d'un million d'idolâtres , et les a présentés à Dieu comme de fidèles adorateurs de son nom : voilà le miracle de notre foi. Miracle au-dessus de tout ce que nous lisons de ces héros , ou vrais , ou prétendus , que l'histoire profane a tant vantés; miracle je puis dire, en me servant de la belle expression de saint Ambroise , que Fran- çois Xavier a fait réellement ce que la philosophie humaine , dans ses plus hautes et ses plus vaines idées , n'a pu même imaginer : Minus est cjuod illa finxit , quam qiiod iste gessit ; et miracle enfin , qui seul suffiroit pour m'attacher inviolable- ment à la religion que je professe , et pour me faire connoître que c'est l'œuvre du Seigneur * Ecce non est abbrei^iata manus Domini.

Vous savez , mes chers auditeurs , par quelle occasion et quel dessein fut appelé l'homme apos- tolique dont je paEJe, pour passer aux Indes : car je laisse ce qu'il fit en Europe, et j'en viens d'abord h- ce qu'il y a dans mon sujet d'essentiel et de ca-

44 POUR LA FÊTE

pital. Certes ce furent deux entreprises Lien diffé- rentes, que celle de Jean III , roi de Portugal , et celle de Xavier ; et il est bien à croire que , selon la politique mondaine , Tune ne fut que l'accessoire de l'autre. En effet , si la piété du prince lui fit souhaiter d'avoir un homme de Dieu pour aller combattre la superstition , le soin de sa propre grandeur lui fit équiper une flotte entière pour étendre ses conquêtes , et pour établir en de nou- velles et de vastes contrées sa domination. Telles étoient les vues de ce monarque ; telle étoit la fin que se proposoienl les ministres de son Etat ; mais le ciel en avoit tout autrement disposé. Le dessein du roi de Portugal ne fut qu'une occasion ménagée par la Providence pour ouvrir le chemin à Xavier, et pour le faire entrer dans la moisson qu'il devoiî recueillir. Il ne faut que lui pour cet important ouvrage ; lui seul il fera plus que ce pompeux et terrible appareil d'armes et de vaisseaux , et il por- tera plus loin les bornes du christianisme, que Jean les limites de son empire.

Déjà je l'entends, ce saint apôtre, qui rallumant toute l'ardeur de sa charité, et rappelant toutes les forces de son ame à la vue de l'immense carrière qu'on lui donne à fournir, s'encourage lui-même , et s'excite à tout entreprendre pour la gloire du souverain maître qui l'envoie. Allons, Xavier, dit- il en de fervens et de secrets colloques , puisque ton Dieu est partout , il faut qu'il soit partout connu et adoré ; ce seroit un reproche pour toi , que l'auteur de ton être fut loué dans tous les lieux

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. 45

dn monde par les créatures insensibles, et qu'il y eût un endroit de l'univers il ne le fût pas des créatures intelligentes et raisonnables. Et pourquoi mettrois-tu entre les hommes quelque différence , et voudrois-tu en faire le choix, puisque le Créateur qui les a formés les embrasse tous dans le sein de sa miséricorde ? Non , non , souviens - toi qu'en te confiant son évangile, il t'en a rendu rede- vable à tous , et que c'est pour tous qu'il t'a com- muniqué sans restriction tout son pouvoir. Ce ne sont point , chrétiens, mes propres pensées , ni mes expressions , mais celles de Xavier, qu'il nous a laissées dans ses épîtres , fidèles interprètes de son cœur , et lettres sacrées que nous conservons comme les précieuses reliques et les monumens de son zèle.

C'est donc en de telles dispositions et avec de si nobles sentimens qu'il s'embarque à Lisbonne , qu'il traverse deux fois la zone torride , qu'il échappe heureusement le fameux cap de Bonne- Espérance , qu'il aborde dans l'Inde , qu'il passe dans l'île de la Pêcherie. Je serois infini , si j'entre- prenois de faire le dénombrement de ces longues et fréquentes courses qui n'ont pu lasser son cou- rage , et qui peut-être lasseroient votre patience. Mais un peu de réflexion , s'il vous plaît : le voilà rendu au cap de Comorin , et d'abord vingt mille idolâtres viennent le reconnoître pour l'ambassa- deur du vrai Dieu. D'où l'ont-ils appris , et qui le leur a dit? Ah ! voici le miracle ; Xavier ne sait ni la langue , ni les coutumes du pays j et cependant

46 POUR LA FÊTE

il persuade tous les esprits et gagne tous les cœurs. Chaque jour toute une bourgade est initiée au saint baptême. Les prêtres des faux dieux en conçoivent le plus violent dépit, et s'y opposent; les chefs du peuple , les magistrats en sont transportés jusqu'à la fureur; mais pour user des termes de saint Pros- per , sur un sujet à peu près semblable , c'est de ces ennemis mêmes , de ces emportés et de ces fu- rieux , qu'il compose une nouvelle Eglise. Sed de his resisteîitibus , sœvientihus , popiilimi chris- tianum augehat : A peine ces sages Indiens l'ont- ils eux-mêmes entendu, qu'ils veulent devenir en- fans , pour se faire instruire des mystères qu'il leur enseigne. A la seule présence de ce prédicateur inspiré d'en-haut, toute leur sagesse s'évanouit; et par ils semblent vérifier la parole de l'Ecriture selon le sens que lui donne S. Augustin : Absorpti siint jimcti petrœ judices eorum(i)', Leurs juges, c'est-à-dire , les savans de leur loi et les maîtres du paganisme , mis auprès de Jésus-Christ qui est la pierre angulaire , des ministres de son évan- gile ont été entraînés, ont été comme engloutis et absorbés : Absorpti sunt.

IN'étoit-ce pas un spectacle digne de l'admiration des anges et des hommes , de voir ce conquérant des âmes former dans les plaines deTravancor des milliers de catéchumènes, faire autant de chré- tiens qu'il assembloit autour de lui d'auditeurs , s'épuiser de forces dans cet exercice tout divin; et comme autrefois Moïse , ne pouvoir plus lever les

(i) Psalin. i40'

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. 4j

foras par la défaillance il tombe, et avoir besoin qu'on les lui soutienne , non point pour exterminer les Amalécites, mais pour ressusciter des troupes d'infidèles à la vie de grâce? Quel triomphe pour la foi qu'il venoit de leur annoncer , quand il mar- choit à la tête de ces néophytes ; qu'il les conduisoit dans les temples des idoles ; qu'il les animoit à les briser , à les fouler aux pieds , et , comme parle saint Cyprien , à faire de la matière du sacrilège un sacrifice au Dieu du ciel !

Il n'en demeure pas là. Bientôt il paroît chez les Maures, fameux insulaires, d'autant plus chers à Xavier , qu'ils sont plus connus par leur barbarie j et qu'il en attend de plus rigoureux et de plus cruels traitemens. Car voilà ce qui l'attire , voilà ce qu'il cherche. Mais , providence de mon Dieu , que vos vues sont au-dessus des nôtres, et que vous savez conduire efficacement , quoique secrètement, vos impénétrables et adorables desseins ! Qui l'eût cru ? cette brebis au milieu des loups , sans rien craindre de leur férocité , leur communique toute sa douceur. Ces tremblemens de terre si communs parmi eux , lui donnent occasion de les entretenir des grandeurs du Dieu qu'il leur prêche , et de la sévérité de ses jugemens. Ces montagnes de feu qui sortent du sein des abîmes , lui servent d'images , mais d'images affreuses , pour leur représenter les flammes éternelles , et pour leur en inspirer une horreur salutaire. Il les cultive , il les rend traita- bles , il les transforme en d'autres hommes. Toute l'Inde est dans rétonnement,et ne peut compren-

48 POUR LA FETE

dre quVn peu de jours il ait réduit sous le jou^ de la loi chrétienne jusqu'à trente villes. Yous diriez que comme les coeurs des rois sont dans la main de Dieu , tous les cœurs de ces peuples sont dans celle de Xavier. Il entre dans Malaque , et d'une Babylone il en fait une Jérusalem , c'est-à-dire , d'une ville abandonnée à tous les vices il en fait une ville sainte. Le grand obstacle au progrès de l'évangile , c'est l'amour du plaisir et la pluralité des femmes : honteux dérèglement que la coutume avoit introduit , et que la coutume autorisoit. Il l'at- taque et il l'abolit ; mais comment ? avec un ascen- dant sur les esprits et un empire si absolu, que nul homme engagé dans ce libertinage n'oseroit paroî- Ire devant lui. Et parce qu'ils l'aiment tous comme leur père , parce qu'ils veulent tous traiter avec le saint apôtre , de vient qu'ils renoncent tous à ce désordre. Plus de quatre cents mariages prétendus , cassés par son ordre , les liens les plus forts et les plus étroits engagemens rompus, toutes les familles dans la règle : qu'y eut-il jamais de plus merveil- leux ; et si ce ne sont pas autant de miracles , qu'est-ce donc , et à quel autre qu'à Dieu même attribuerons-nous un changement si difficile , si prompt, si universel?

Cependant , chrétiens , un nouveau champ se présente à cet ouvrier infatigable ; et sans nous arrêter , suivons-le partout l'ardeur de son zèle porte ses pas. Le Japon l'attend, et c'est là, pour m'exprimer de la sorte, que Dieu a placé le siège de son apostolat. Dans l'Inde il a travaillé sur un

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. 49

fonds d'autres avant lui s'étolent exercés , il a marché sur les traces des apôtres ; mais ici il peut dire comme saint Paul : Sic autem prœdicavi ei^angeliu/n hoc , non iibï noniinatus est Chr is- tus, ne super alienum fundamentum œdificarem; sed sicut scriptuni est ; quihus non est annoncia- tuni de eo (i) ', Oui , mes fières , j'ai prêché Jésus- Christ , mais dans des lieux jamais ce nom vé- nérable n'avoit été prononcé ; et Dieu m'a fait cet honneur, de vouloir que j'édifiasse, oii personne avant moi n'avoit bâti. Xavier en effet est le pre- mier qui ait porté à cette nation le flambeau de l'évangile ; je dis a cette nation si fière et si jalouse de ses anciennes pratiques et de la religion de ses pères ; à cette nation le prince des ténèbres dominoit en paix depuis tant de siècles, et qu'une licence effrénée plongeoit dans tous les désordres. Il s'agissoit de leur annoncer les vérités les plus dures , et d'ailleurs les moins compréhensibles ; une doctrine la plus humiliante pour l'esprit, et la plus mortifiante pour les sens ; une foi aveugle , sans raisonnemens , sans discours ; une espérance des biens futurs et invisibles, fondée sur le renon- cement actuel à tous les biens présens ; en un mot, une loi formellement opposée à tous les pré- jugés et à toutes les incliiiations de l'homme. Voilà ce qu'il falloit leur faire embrasser, à quoi il éloit question de les amener, sur quoi Xavier entreprend de les éclairer : quel projet , et quelle en sera l'is- sue ? Ne craignons point , mes chers auditeurs ,;

(1) Rom. i5.

TOMii Xlî, 4

5o POUR LA FÊTE

c'est au nom de Dieu qu'il agit ; c'est Dieu qui le de'pute comme le prophète , et qui lui ordonne d'arracher et de planter, de dissiper et d'amasser, de renverser et d'élever. Il arrachera les erreurs les phis profondément enracinées , et jusque dans le sein de l'idolâtrie, il plantera le signe du salut, il dissipera les légions infernales conjurées contre lui , et malgré tous leurs eflbrts il rassemblera les élus du Seigneur ; il renversera ce fort-armé qui s'étoit introduit dans l'héritage du Dieu vivant , et de ses dépouilles il érigera un trophée à la grâce victorieuse qui l'accompagne et qui se répandra avec abondance. Parlons sans figure , et ne cher- chons point de magnifiques et de pompeuses ex- pressions pour soutenir un sujet qui par lui-même est au-dessus de toute expression. François Xavier se présenle , il montre le crucifix, il proteste que ce crucifié est son Dieu et le Dieu de tous les hommes: cela suffît ; sur sa parole il est cru comme un ora- cle ; les rois l'écoutent et le respectent ; celui de Bungô reçoit le baptême; de mille sectes répandues dans le Japon , il n'y en a pas une qu'il ne con- fonde ; les bonzes les plus opiniâtres se font non- seulement ses disciples , mais ses ministres et ses coadjuteurs. Tons les jours nouvelles églises ; et quelles églises ? disons-le , mes chers auditeurs, à la gloiij' de Dieu , auteur de tant de merveilles - dt'S é'glises dont les ferveurs ne cèdent en rien à celles du cluislianisme naissant ; des églises l'on a vu fonte la pureté des mœurs, toute l'austérité de vie , toute la perfection que demande la plus

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Sublime et la plus étroite morale de l'évangile ; des églises éprouvées par les plus cruelles persécutions que la tyrannie ait jamais suscitées contre Jésus- Christ et son troupeau; qui, bien loin de se scan- daliser de la croix et d'en rougir , comme l'impos- ture a voulu nous le persuader , se sont immolées pour la croix et par la croix , se sont exposées pour elle à toutes les rigueurs de la captivité, à toutes les ardeurs du feu , à toutes les horreurs de la mort; enfin des églises l'on a pu presque compter au- tant de martyrs qu'elles ont eu de udèles. Tels sont les fruits de la mission de Xavier. Qui les a fait naître , ces fruits de sainteté ? c'est Xavier coopé- rant avec Dieu ; c'est Dieu agissant dans Xavier. Nous pouvons dire l'un et l'autre , comme nous le voudrons , pourvu que nous reconnoissions le miracle de noire foi : Ecce non est ahhreviata manus Domïni,

Cependant, au milieu de ses victoires, ce héros chrétien en voit tout à coup le cours interrompu. Insatiable dans ses désirs, il tourne >on zèle vers le vaste empire de la Chine, et la Chine lui échappe. Quelle subite et triste révolution! Ainsi vous l'aviez ordonné, Seigneur. Mais s'il m'est permis de pé- nétrer dans un de ces secrets que votre providen< e tient cachés à nos yeux, et qu'il n'appartient qu'a votre sagesse de bien connoitre, pourquoi, nson Dieu, arrêtez-vous un apôtre uniquement occupé du soin de votre gloire , et pourquoi lui refusez- vous l'entrée d'une terre il ne pense qu'à faire célébrer vos grandeurs ? Yous ne permîtes pas à

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Moïse d'entrer dans la terre de Chanaan, parce (^u'ii avoit manqué à vos ordres, et qu'il n'avoif pas sanctifié votre nom parmi le peuple : Quia prœ- varicati fstis contra nie ^ et non sanctijîcastis me inter filios Israël (i). Mais voici nn homme soiunis à votre parole , un homme selon votre cœnr, et vous le retenez dans une île déserte. I ors- qu'il médite une conqivéte si glorieuse pour vous, et après laquelle il soupire depuis si long-temps , vous l'abandonnez à la mort qui fait échouer toutes ses espérances. Je me trompe , chrétiens ; Xavier est entré dans la Chine ; au défaut de son corps , son esprit y a percé , il y est encore vivant, et il y soutient tant de prédicateurs de tous les états et de tous les ordres de l'Eglise ; c'est lui qui les di- rige par ses leçons , lui qui les anime par ses exem- ples , lui qui les console dans leurs fatigues par le souvenir de ses travaux , et lui enfin qui, du haut de la gloire , fait descendre sur eux ces secours de grâces dont ils tirent toutes leurs forces , et qui achève ainsi dans le ciel ce qu'il n'a pu accomplir sur la terre.

Or, revenons; et sans vous faire un détail plus exact de tant de nations qu'il a instruites , de tant de provinces et de royaumes qu'il a parcourus , de tant de mers qu'il a traversées, et si souvent il s'est vu exposé aux tempêtes et aux naufrages, tenons-nous-eii à l'idée générale que je viens de vous tracer, et qui n'est encore qu'une ébauche très-légère des progrès de la foi par le ministère

(i) Dcut. 02.

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. 53

de cet homme vraiment apostolique. Pour peu que nous raisonnions , et qu'examinant avec attention toutes les circonstances de ce grand miracle dont Dieu même fut l'auteur, et dont Xavier n'a e'té que l'instrument , nous conside'rions le caractère des peuples avec qui il eut à traiter , l'obstination de leurs esprits et leur attachement à de fausses divi- nités , la corruption de leurs mœurs et leurs habi- tudes vicieuses et profondément enracinées , leur férocité ou leur fierté naturelle ; d'ailleurs la subli- nnté de la loi qu'il leur a prêchée , son obscurité dans les mystères , sa sévérité dans la morale ; et avec cela ce consentement universel , cette soumis- sion prompte et cette étonnante docilité avec la- quelle ils l'ont reçue , ne sommes-nous pas obligés de nous écrier que le doigt du Seigneur étoit ? Digitus Dei est hic (i)? et quelles marques plus sensibles pourrions-nous avoir de la vertu divine qui l'accompagnoit ? Kcce non est abbreviata manus Domini.

Il est vrai : tandis , ou presque au même temps que François Xavier sanctifioit l'Orient, des hommes suscités de l'enfer , je veux dire un Luther et un Calvin , pervertissoient l'Occident et le Septentrion. Ils publioient que Dieu les avoit choisis et inspirés pour réformer l'Eglise , qu'un esprit particulier leur avoit dicté ce qu'il falloit croire , qu'ils étoient les dépositaires du sens de l'Ecriture , et qu'on le devoit apprendre de leur bouche. Ainsi ces faux prophètes s'érigeoient-ils , de leur propre autorité.^ (i) Exod. S.

54 POUR LA FÊTE

en maîtres de la doctrine ; et par le plus de'plorabîe aveuglement , les peuples les écoutèrent , les grands les appuyèrent , les états changèrent de lois et de coutumes : tel fut , si j'ose m'exprimer de la sorte , le miracle de l'hérésie. Mais entre ce prétendu mi- racle, et celui dont je parle , quelle différence! Je ne dis point que Xavier avoit reçu sa mission de l'Eglise , et que les autres s'étoient ingérés d'eux- mêmes ; je ne dis point que Xavier étoit irrépro- chable dans sa vie , et que ces hérésiarques furent constamment aussi corrompus dans toute leur con- duite que dans leur foi ; je ne ne dis point que Xavier , revêtu d'un pouvoir tout divin , coniman- doit aux élémens, calmoit les flots de la mer , pa- roissoit à la fois en divers lieux , voyoit l'avenir, lisoit dans les cœurs , chassoit hs démons , guéris- soit les malades , ressuscitoit les morts ; et que jamais ces docteurs de l'erreur ne firent rien voir qui marquât en eus une vocation spéciale et propre, et qui donnât à connoUre que le Seigneur étoit avec eux. Je ne dis point tout cela ; mais voici à quoi je m'en tiens , et ce qui me sullît : c'est qu'ils préchoient une religion favorable à la nature , com- mode aux sens, qui retranchoit tous les préceptes de l'Eglise, qui dégageoit de l'obligation des vœux, qui délivroit du joug de la confession , qui , sous prétexte d'une impossibilité imaginaire dans la pra- tique (]c» commandemcns et d'un défaut de grâce , conduisoit les hommes au libertinage. Or, pour établir une telle religion dans le monde, 11 ne faut point de miracle , puisque le monde n'y est déjà

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. 55

que trop disposé de lui-même. Au lieu que le saint apôtre des Indes et du Japon apportoit une loi contraire à tous les sentimens naturels ; une loi qui déclaroit la guerre aux passions, qui condamnoit les plaisirs, qui prescrivoit des règles de conti- nence, capables de rebuter tous les esprits; qui obligeoit à verser son sang , à donner sa vie , à en- durer les plus cruels supplices pour la défendre et la soutenir. Or, d'avoir fait agréer cette loi à une multitude presque infinie d'idolâtres de tout sexe , de tout âge , de tout caractère , de tout état , aux grands et aux petits, aux sages et aux simples , à des voluptueux et à des sensuels, à des opiniâtres et à des présomptueux , n'est-ce pas le plus évi- dent de tous les miracles , et quel autre que Dieu .même l'a pu opérer ? Miracle par Xavier répa- roit les ruines de l'Eglise , et les brèches qu'y faisoit le schisme de l'hérésie , puisqu'il est certain que , par ses prédications apostoliques , il a plus gagné de sujets à la vraie religion , que Luther et Calvin ne lui en ont dérobé et n'en ont porté à la rébellion. Tellement que nous pouvons lui appliquer le bel éloge que saint Basile donnoit autrefois à saint Grégoire de Nazianze , et l'appeler le supplément de l'Eglise : Supplementum Kcclesiœ , parce qu'il a suppléé avantageusement , par zon zèle , à toutes les pertes qu'elle avoit faites par la division des hérétiques.

Ah ! chrétiens, que la charité est généreuse dans ses entreprises, qu'elle est ferme et constante dans ses poursuites , mais surtout qu'elle est heureuse

56 ' POUR LA FÊTE

dans ses succès ! Que ne peut point un homme possédé de l'esprit divin , libre de tous les intérêts de la terre, et [iniquement passionné pour la gloire du Seigneur? INe faut-il pas que l'ambition humaine fasse ici l'aveu de sa foiblesse , et qu'elle cède au zèle d'un apôtre qui ne cherche qu'à faire connoitre et honorer Dieu ? Si Xavier eût embrassé la pro- fession des armes , comme sa naissance sembloit l'y engager; ou s'il eût borné ses vues à se distin- guer dans les lettres, selon son inclination particu- lière et le caractère de son esprit , qu'eût-il fait ? et quoi qu'il eût fait, son nom vivroit-il encore dans la mémoire des hommes , et ne seroit-il pas peut-être enseveli avec tant d'autres dans une pro- fonde obscurité ? Mais maintenant on publie par- tout ses merveilles; les siècles entiers n'en peuvent effacer le souvenir ; et jusques à la dernière con- sommalion des temps, il sera parlé de Xavier dans toutes les parties du monde. Je dis plus : car pour me servir de la noble et admirable figure de saint Grégoire pape , comment paroitra-t-il dans cette assemblée générale de l'univers , Dieu viendra couronner ses saints, surtout ses apôtres, et leur rendre gloire pour gloire ? C'est , dit le saint docteur dont j'ai emprunté cette pensée , que les apôtres traîneront après eux, et comme en triomphe, toutes l(s nations qu'ils ont conquises à Jésus-Christ; que Pierre se montrera à la tête de la Judée qu'il a convertie ; qu'André conduira l'Achaïe Jean l'Asie , Thomas toute l'Inde ; Ihi Petrus ciim Jw dœd conversa apparebit; ibi Andréas Achaiam^

t)E SAINT FRANÇOIS XAVIER. Sy

Joannes As'iam , Thomas Indiam in conspectu judicis , régi com^ersam ducet. Et moi j'ajoute : c'est que Xavier produira , pour fruits de soa apostolat , des troupes sans nombre de toutes na- tions, de tous peuples , de toutes tribus, de toutes langues , qu'il a réduites sous le joug de l'évangile , et tout un monde dont il a été la lumière : Ex omnibus gentibus , et tribubus , et popiUis , et lin guis (i).

Mais sur cela même , mes cliers auditeurs , quels reproches n'avez-vous pas à vous faire ? c est par le ministère d'un seul prédicateur que Dieu, jusques au milieu de l'idolâtrie, a opéré ces miracles de conversion ; et dans le centre de la foi tant de pré- dicateurs suffisent à peine pour convertir un pé- cheur. Xavier prêchoit à des infidèles , et il les touchoit ; nous prêchons à des chrétiens , et ils de- meurent insensibles. A quoi attribuerons-nous cette monstrueuse opposition ? est-ce que Xavier étoit saint, et que nous, ministres de la divine parole , ne le sommes pas ? mais notre foi ne seroit plus ce qu'elle est, si elle dépendoit ainsi des ministres qui l'annoncent; ils ne prêchent pas , et ils ne conver- tissent pas comme saints, mais comme députés de Dieu , et comme envoyés de Dieu : or quelles que soient les qualités delà personne, cette députation et cette mission n'est pas moins légitime. Quand donc vous dites : Si c'étoient des saints, je les écou- terois et ils me persuaderoient , vous commettez , selon saint Bernard , trois grandes injustices ; l'une ,

{i) Apoc.

58 POUR LA FÊTE

par rapport à la grâce , dont vous bornez l'eftîcace et le pouvoir à la vertu , ou plutôt à la foiblesse d'un lîomme ; l'autre par rapport au prochain , ea impntaut aux ouvriers évangéliques ce qui ne vient pas d'eux , savoir , votre impénitence et votre obs- tination; la dernière, par rapport à vous-mêmes, en cherchant de vaines excuses dans vos désordres, et des prétextes pour vous y autoriser. Quoi donc? est-ce que Xavier avoit un autre évangile à prêcher que nous? est-ce qu'il faisoit connoître un autre Dieu? est-ce qu'il enseignoit d'autres vérités? est-ce qu'il proposoit d'autres peines et d'autres récom- penses ? rien de tout cela : mais c'est qu'il instrui- soit des peuples qui , quoique nés et quoiqu'élevés dans l'intidélité , suivoient les impressions de la grâce; et que vous, dans le christianisme , vous la combattez, vous la rejetez , vous l'éloutrez. De des milliers d'athées ou d'idolâtres étoient tout-à- coup changés en de vrais chrétiens , et tous les jours des chrétiens deviennent des impies et des athées. Je dis des athées : car il n'y en a que trop et de toutes les manières ; athées de créance, et athées de volonté ; athées qui ne reconnoissent point de Dieu, et athées qui voudroient n'en point recon- iioître , et qu'en efiet il n'y en eût point ; athées dans les cours des princes, athées dans la profession des armes , athées dans les académies des savans, athées dans tous les lieux et tous les états règne la dissolution du vice. Ah ! mes frères , n'est-ce pas ainsi que s'accomplit la parole du Sauveur du monde , cette parole si terrible pour nous, que plu-

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. Bg

sieurs viendroient de l'Orient : Multi ah Oriente ven.ient{i)',^}.\\\s prendroient place dans la gloire avec Abraham et tous les saints habitans de ce sé- jour bienheureux : Et reciimhent cum Abraham , Jsaac et Jacob (2) ; mais que , pour les enfans et les he'ritiers du royaume , ils seroient chassés et précipités dans les ténèbres de l'enfer : Filii autem regni ejicientur in tenehras exteriores (3) ? Ne soyons pas du nombre de ces chrétiens réprou- vés , et pour cela réveillons notre foi , ranimons-la , rendons-la fervente et agissante. Je viens de vous en proposer un des plus grands motifs : c'est ce miracle de l'évangile, renouvelé par François Xa- vier dans la conversion des peuples de l'Orient. Mais ce qui y met , ce semble , le comble , c'est que Xavier Tait renouvelé par les mêmes moyens dont se sont servis les apôtres dans la conversion du monde. Encore quelque attention , s'il vous plaît, pour cette seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

Faire de grandes choses , ce n'est point préci- sément et uniquement en quoi consiste la toute- puissance de Dieu ; mais faire de grandes choses de rien , c'est le propre de la vertu divine , eL le ca- ractère particulier qui la distingue. Ainci Dieu en a-t-il usé dans la création et dans l'incarnation , qui sont , par excellence , les deux chefs-d'œuvre de sa main. Dans la création, il a tiré tous les êtres du néant ; c'est sur le néant qu'il a travaillé ; et

(1) Math. 8. -- (2) Ibid. (3) Ihid.

6o POUR LA FÊTE

parce qu'il agissoit en Dieu, il a donné à ce ne'ant une fécondité infinie ; dans l'incarnation , il a ré- paré , renouvelé 5 réformé toute la nature , et pour cela , il a eu besoin d'un homme-Dieu ; mais il a fallu que cet homme-Dieu s'anéantît, afin que Dieu pût s'en servir pour l'accomplissement du grand mjstère de la rédemption du monde. Or voilà aussi l'idée que Jésus-Christ a suivie dans l'établissement de l'évangile. Il vouloit convaincre l'univers que c'étoit l'œuvre de Dieu, et que Dieu seul en étoit l'auteur. Qu'a-t-il fait ? il a choisi des sujets vils et méprisables , des hommes sans appui , sans cré- dit, sans talent; des disciples qui furent la foiblesse même, des apôtres qui n'eurent point d'autres armes que la patience, point d'autres trésors que la pau- vreté , point d'autre conseil que la simplicité : Non viulti polentes , non inulli nohiles , sed quce sUilta sunt mundi , elegit Deus (i). quoi , Seigneur, eût pu lui dire un sage du siècle, son t-ce ceux que vous destinez aune si haute entreprise? Avec des hommes aussi dépourvus de tous les se- cours humains, que prétendez-vous et qu'attendez- vous ? Mais vous vous trompez, lui eût répondu ce Dieu sauveur , vous raisonnez en homme , et j'agis en Dieu. Ces simples et cesfoibles,ce sont les mi- nistres que je demande , parce que j'ai de quoi les conduire et les soutenir. S'ils avolent d'autres qua- lités, ils feroient paroître leur puissance , et non la mienne. Pour faire réussir mon dessein , il me faut des hommes qui ne soient rien selon le monde , on

(i) 1. Cor. I.

BE SAINT FRANÇOIS XAVIER. 6l

qui ne souMit que le rebut du monde ; et la première condition reqtiise dans un apôtre et un prédicateur de mon évangile, c'est qu'il soit mort au monde et à lui-même.

Telle étoit, si je puii parler de la sorte , la poli- tique de Jésus-Christ : politique sur laquelle il a fondé tout l'édifice de sa religion, et politique dont S. François Xavier a suivi exactement les maximes dans toute sa conduite. Comment cela , me direz- vous ? Xavier n'avoit-il pas tous les avantages du monde? n'étoit-il pas de la première noblesse de Navarre ? ne s'étoit-il pas distingué dans l'univer- sité de Paris? ne possédoit-il pas des talens extraor- dinaires? et quelque profession qu'il eût embrassée, lui manquoit-il aucune des dispositions nécessaires pour s'y avancer , et même pour y exceller? tout cela est vrai; mais je prétends que rien de tout cela n'a contribué au miracle que Dieu a opéré par son ministère : pourquoi ? parce qu'il a fallu que Fran- çois Xavier quittât tout cela et qu'il s'en dépouillât, pour travailler avec succès à la propagation de l'évangile. Oui , il a ftllu qu'il renonçât à ce qu'il étoit, qu'il oubliât ce qu'il savoit ; qu'il devînt, par sou choix , tout ce qu'^voient été les apôtres par leur condition, afin de se disposer comme eux aux fonc- tions apostoliques, et de pouvoir s'employer effica- cement et heureusement à étendre le royaume de Jésus-Christ.

Par quel moyen est-il donc venu à bout de ce grand ouvrage, dont il se trouvoit chargé ? Ah ! chrétiens, que n'ai-je le loisir de vous le faire biea

G-l POUR LA FÊTE

compmidre ! que ii'ai-je des couleurs assez vives, pour vous tracer ici le portrait de cet apôtre ! vous y verriiz la parfaile image d'un saint Paul, c'est- à-dire, un homme détaché de tout par le renon- cement le plus universel à tous les biens de la vie, ii à tous les honneurs du siècle, à tous les plaisirs des ^ sens ; i.n homme crucifié , et portant sur son corps toute la mortification du Dieu pauvre et du Dieu souffrant qu'il annonçoit; un homme immolé comme une victime , et sacrifié au salut du prochain ; un homme analhème pour ses frères, ou voulant l'être, et toujours prêt à se livrer lui-même , pourvu qu'il pût les aflVanchir de l'esclavage de l'enfer et les sauver. Mais encore par quelle vertu a-t-il fait tant de merveilles dans la conversion de l'Orient? est-il croyable que ce soit par tout ce que nous lisons dans son histoire ? je veux dire par une abnégation totale et sans réserve , par une humilité sans me- sure 5 par un désir ardent du mépris , par une patience à l'épreuve de tous les outrages, par la i plus rigoureuse pauvreté, par l'amour le plus pas- îi sionné des croix et des souÛVances , en un mot, par un abandon général de tout ce qui s'appelle douceurs, commodités, intérêts propres? Est-ce il ainsi qu'il s'est insinué dans les esprits, etsont-ce les ressorts par il a remué les cœurs pour les tourner vers Dieu ? Je vous l'ai dit , chrétiens , et je le ré[)ète; c'est par même, et jamais il n'y em- ploya d'autres moyens. En voulez-vous la preuve? la voici en quelques points je me renferme; car dans un sujet aussi étendu , je dois me prescrire

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. S3

des bornes, et me contenter de quelques faits plus marqués, qui vous feront juger de tous les autres.

11 étoit d'une complexion délicate , et la vue seule d'une plaie lui faisoit horreur; mais rien n'en doit faire à un apôtre ; il faut qu'il surmonte cette délicatesse, et qu'il apprenne à triompher de ses sens 5 avant que d'aller combattre les ennemis de son Dieu. Sur cela que lui inspire son zèle ? vous l'avez cent fois entendu ; mais pouvez-vous assez l'entendre pour la gloire de Xavier et pour votre édification ? Pieliré dans un hôpital , et employé auprès des malades , quel objet il aperçoit devant ses yeux ; et n'est-ce pas que tout son courage est mis à l'épreuve , et que , pour vaincre les ré- voltes de la nature , il a besoin de toute sa ferveur et de toute sa force ? C'étoit un malade , disons mieux , c'étoit un cadavre vivant, dont l'infection et la pourriture anroit rebuté la plus héroïque vertu. Que fera Xavier? au premier aspect son cœur mal- gré lui se soulève ; mais bientôt à ce soulèvement imprévu succède une sainte Indignation contre lui- même : quoi ! dit-il , faut-il que m.es yeux tra- hissent mou cœur , et qu'ils aient peine à voir ce que Dieu m'oblige à aimer? touché de ce reproche, il s'attache à cet homme couvert d'ulcères, il em- brasse ce cadavre que la foi lui fait envisager comme un des membres nsystiques de Jésus-Christ, et mille fois il baise ses plaies avec le môme respect et le même amour que Magdeleine pénitente baisa les pieds de son S.iuveur : il fait plus; mais je ménage votre foiblesse, et je veux bien y avoir égard pour

64 POUR LA FÊTE

VOUS épargner un récit peut-être vous m'accusez de ne in'ètre déjà que tro[) arrêté. Or qui pourroit dire combien cette victoire qu'il remporta sur lui- même, lui valut pour la conquête des anies?De 5 et par ce seul etlbrt, il devint insensible à tout le reste, pour n'être plus sensible qu'aux impressions de la charité. De là, les hôpitaux, dont il avoit urt éloigneraent naturel , devinrent pour lui une de- meure ordinaire et agréable ; de , il apprit à vivre parmi les pauvres, à converser et à se familia- riser avec les barbares , à les visiter dans leurs ca- banes, à les assister dans leurs besoins, à les aider de ses conseils dans leurs affaires , et à s'attirer ainsi toute leur confiance : car ces sauvages , tout sauvages qu'ils étoient, se trouvoient forcés de l'ai- mer, voyant qu'il aimoit jusqu'à leurs misères; et, témoins des secours qu'ils en recevoient dans les infirmités de leurs corps et dans toutes leurs néces- sités temporelles , ils lui abandonnoient au même temps le soin de leurs intérêts éternels et la con- duite de leurs âmes.

Ce n'est pas assez : il faut qu'un apôtre soit pau- vre lui-même, selon l'ordre que donna le Sauveur du monde à ces premiers prédicateurs de l'évan- gile , qu'il envoya dans toutes les contrées de la terre , sans biens , sans revenus , sans héritages , et à qui même il marqua en termes exprès , s'ils avoieut deux habits , de n'en garder qu'un , et de n'être point en peine de leur eut relien et de leur subsistance. Dans les entreprises humaiîies , pour peu qu'elles soient importantes , on a besoin de

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. 65

grandes ressources , et ce n'est souvent qu'à force de libéralités et de profusions qu'on les fait réussir ; mais n'avoir rien , ne posséder rien , et dans cette extrême disette exécuter des desseins à quoi d im- menses trésors et les plus amples largesses ne suffi- roientpas , c'est que paroît évidemment le pou- voir et la vertu de Dieu. Autre moyen qu'employa Xavier à la conversion des peuples : il part de Piome pour se rendre à Lisbonne : c'est un roi qui l'in- vite, c'est le souverain pontife qui l'envoie, c'est de la dignité même de légat du saint siège , aussi éminente que sacrée j qu'il est revêtu ; mais quelle pompe l'accompagne , ce ministre d'un grand roi et ce légat apostolique ? en deux mots , mes chers auditeurs , vous allez l'apprendre : un habit usé et un bréviaire , voilà tout l'appareil de sa marche , et toutes les richesses qu'il porte avec soi. Peut- être , lorsqu'il s'agira d'entrer dans le champ du Seigneur , et que de Lisbonne il faudra passer dans les Indes, pensera-t-il à se pourvoir ? que dis-je ? il se croira toujours abondamment pourvu de toutes choses , tant qu'il mettra sa confiance en Dieu , et qu'il s'abandonnera aux soins de sa providence ; tout autre secours , il le refusera , se tenant plus riche de sa pauvreté, que de tous les biens du monde.

C'est avec le signe de cette sainte pauvreté qu'il arrive au Mozambique, qu'il se fait voir à Mélinde, à Socotora, à Goa ; qu'il va mouiller à la côte de la Pêcherie , qu'il parcourt le royaume de Travan- cor j qu'il visite les îles de Manar, d'Amboine, de TOME XII. 5

66 POUR LA FÊTE

Ceylaii , les Moliiques ; vivant de ce qu'il a soin de mendier, et du reste aussi peu attentif à sa nourri- ture, à sa demeure , à son vêtement, que s'il n'avoit point de corps à soutenir. Mais quoi, n'étoit-ce pas avilir son caractère? n'étoit-ce p?s tenter Dieu? Non , chrétiens , ce n'étoit ni l'un , ni l'autre ; car , d'une part, les dignités ecclésiastiques n'en devien- droient que plus vénérables , et ne seroient en effet que plus respectées et plus révérées, si la pauvreté de Jésus-Christ et la simplicité de l'évangile en bannissoient l'abondance, le luxe et le faste ; et d'ailleurs Xavier n'ignoroit pas que Dieu ne manque jamais à ses ministres, dès qu'ils ne cherchent que lui-même et que sa gloire , et qu'il fait même servir leur pauvreté an succès de leur ministère : aussi , combien fut eOicace le désintéressement de notre apôtre auprès de ces infidèles , qui en furent tout à la fois et les témoins et les admirateurs ! Pour- quoi , disoient-ils, et comment un homme si réglé et si sage dans tonte sa conduite , a-t-il quitté sa patrie, traversé tant de mers, essuyé tant de périls, pour venir ici mener une vie pauvre et misérable? est-ce la nature, est-ce l'amonr de soi-même qui inspire un tel dessein ? il faut donc qu'il y ait dans son entreprise quelqne chose de particulier et au- dessus de nos connoissances ; il faut que ce soit un Dieu qui l'ait envoyé, et que la loi qu'il nous an- . nonce aitune vertu supérieure et toute céleste, qui nous est cachée. Ce raisonnement étoit comme le préliminaire de leur conversion, et bientôt la grâce

DE S\INT FRANÇOIS XAVIER. 67

aclievoit , parmi ces Indiens , ce que la pauvreté volontaire de Xavier avoit commencé.

Et par quelle voie pénétra-t-il jusque dans la

capitale du Japon ? ô providence de mon Dieu l

que vous êtes admirable et adorable , lorsque vous

employez ainsi la foiblesse même, la bassesse même,

l'humilité même , et l'humilité la plus profonde , à

soumettre les forts , les puissans , les grands ! Oui,

. glorieux apôtre , c'est sur le fondement de votre

humilité , comme sur la pierre ferme , que Dieu

établit cette Eglise du Japon , si célèbre par ses

combats pour la foi de Jésus-Christ, et plus célèbre

encore par ses triomphes. Le Sauveur des hommes

descendant sur la terre , s'humilia pour nous , dit

S. Paul, et pour notre rédemption, jusqu'à prendre

la forme d'esclave : Exinanii^it senietipsum^for-

mam sériai accipiens (i). Permettez-moi, mes

chers auditeurs, d'en dire par proportion autant de

François Xavier, lorsque pour entrer dans Méaco ,

le siège de ce grand empire oii Dieu l'appeloit et

dont il voyoit les avenues fermées, il voulut bien,

par le plus prodigieux abaissement, se réduire à la

condition d'un vil serviteur ; que dans cette vue , il

se donna à un cavalier , qu'il se chargea de son

équipage , qu'il le suivit durant près d'une journée

par des chemins raboteux et semés d'épines qui lui

déchiroient les pieds ; et que , malgré toutes ces

difficultés qu'il eut à surmonter , malgré l'extrême

défaillance le firent tomber tant de fatigues , il

parvint enfin au terme d'une course si humiliante

(i) Philip. 2.

68 POUR LA FÊTE

et si pénible : Rxinanwit semetipsiim , formam sen'i accipiens. Le voilà donc selon ses vœux , maisdii reste seul et sans autre escorte que deux compagnons qu'il s'est associés : le voilà , dis-je , au milieu d'une terre ennemie ; et que prétend-il ? la conquérir toute entière , c'est-à-dire, la purger de ses anciennes erreurs, l'instruire et la sanctifier. Et de quelles armes veut-il pour cela se servir ? point d'autres armes que celles dont usèrent avant lui les apôtres , les armes des vertus. Mais encore de quelles vertus ? non point tant de ces vertus éclatantes qui frappent les j^eux et qui brillent de- vait les hommes ,que des vertus les plus obscures, ce me semble , et les plus capables de le dégrader , àe le rabaisser, de l'anéantir; d'un amour du mépris qui lui fait aimer et rechercher les opprobres et les ignominies ; d'une patience inaltérable , qui lui fait supporter, sans se plaindre,les plus sensibles affronts et les injures les plus sanglantes; d'une constance inébranlable au milieu des plus cruelles persécu- tions que l'enfer lui suscite ; d'une condescendance . infatigable qui le fait descendre à tout, prenant soin lui-même de l'instruction des enfans , parcou- rant les rues la clochette à la main pour les rassem- bler , et se faisant comme enfant avec eux , pour en faire des enfans de Dieu.

Combien d'esprits profanes et imbus des maximes du monde, le méprisèrent, et couibien encore le mépriseroient, en le voyant au milieu de ces enfans qui le suivoient en foule, et qu'il rccevoit avec une bonté de père! Mais chose admirable , et que nous

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. 69

devons regarder comme le plus visible témoignage de la présence et de l'opération miraculeuse de l'esprit divin qui présidoit à ces saintes assemblées î c'est de ces enfans même que Xavier formoit des troupes auxiliaires , plus terribles à l'enfer que toutes les puissances de la terre ; c'est de ces en- fans même qu'il faisoit des apôtres ; c'est à ces enfans qu'il donnoit des missions, qu'il communi- quoit le pouvoir de guérir les malades, de chasser les démons , de prêcher la foi. Conjiteor tlhi , Pater^ Domine cœli et terrœ^ quia ahscondisti hœc à sapientihus, et ref^elasti ea parvuUs (1) : O mon Dieu ! disoit ce saint homme , dans une de ses épitres , j'adore votre providence éternelle ^ d'avoir attaché à de si foibles moyens un de vos plus grands ouvrages î Mais je ne m'en étonne point. Seigneur; car vous ne voulez pas que le prix de votre mort soit anéanti ; or si l'éloquence des hommes pouvoit exécuter cette entreprise, l'humi- lité de la croix seroit inutile et sans effet: Non iiz sapientid verbi , ut non ei^acitetiir crux Chris^ ti (2). Ensuite s'adressant à Ignace , à qui , pap ime confiance filiale, il déclaroit tous les mouvemens de son cœur : Plût à Dieu , poursiiivoit-il , que tels et tels que nous avons connus dans l'université de Paris, remplis de science et des plus belles qualités de l'esprit, fussent ici pour admirer avec moi la force de la parole de Dieu , quand elle n'est point déguisée par l'artifice , ni corrompue par l'inten- tion! Ils oublieroient tout ce qu'ils savent, pour ne

(1) MaUh. 11. (2) 1, Cor. 1.

70 POUR LA FÊTE

savoir pins que Jésus-Christ crucifié ; et au lieu de ces discours qu'ils préparent avec tant d'étude , et qu'ils débitent avec si peu de fruit, ils se rédui- roient à l'état des enfans , afin de devenir les pères des peuples. Ainsi parloit Xavier , et de cette belle leçon qu'il faisoit à un de ses plus illustres compagnons, recteur du nouveau collège de Goa: Barzée , lui disoit-il, que le soin du catéchisme soit le premier soin de votre charge. C'a été l'emploi des apôtres, et c'est le plus important de notre compagnie. Ne croyez pas avoir rien fait, si vous le négligez ; et comptez sur tout le reste, tandis que l'on s'acquittera avec fidélité d'un exercice si utile et si nécessaire. Or ce que Xavier conseilloit là- dessus aux autres, c'est ce qu'il pratiquoit lui-même avec d'autant plus de zèle , qu'il y trouvoit tout ensemble , et de quoi s'humilier, et de quoi avan- cer plus sûrement et plus efficacement la gloire de Dieu.

Vous me direz qu'il s'est vu comblé d'honneurs dans les cours des rois, qu'ils l'ont reçu avec dis- tinction dans leurs palais , qu'ils l'ont invité à leurs tables, qu'ils l'ont admis dans leurs entretiens les plus familiers et les plus intimes. Je le sais ; mais c'est en cela même que nous découvrons la conduite de Dieu, qui élève les petits, qui donne à leurs pa- roles un attrait dont les âmes les plus hautaines et les plus indociles se sentent touchées; et qui, tout méprisables qu'ils paroissent selon le monde , leur fait trouver grâce auprès des princes et des monar- ques. Vous jue direz qu'il faisoit des miracles , et

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. Jl

que ces miracles si siirprenans et si fréquens pré- ■venoient les peuples en sa faveur , et le rendoient célèbre dans l'Inde et dans le Japon. J'en conviens ; mais pourquoi Dieu lui mit-il de la sorte son pou- voir dans les mains? parce que c'étoit nn homme qui, sans se confier jamais en lui-même, ne se con- fioit qu'en Dieu ; un homme qui , sans jamais s'at- tribuer rien à lui-même , référoit tout à Dieu ; nn homme qui, ennemi de sa propre gloire et de lui- même 5 ne cherchoit pour lui-même dans tous ses travaux que le travail, et ne pensoit qu'à faire ado- rer et aimer Dieu ; enfin un homme qui , dans le- dénûment entier et le parfait dépouillement oii il s'étoit réduit, donnoit à connoître que tout ce qu'il opéroit de plus merveilleux et de plus grand, n'é- toit l'efiet ni de la prudence , ni de l'opulence , ni de la puissance humaine , mais uniquement et in- contestablement l'ouvrage de Dieu.

N'en disons pas davantage , mes chers auditeurs; car je n'ai pas le temps de m'étendre ici plus au long , et il faut finir. Mais soit que nous considé- rions le succès de François Xavier dans le cours de sa mission , soit que nous ayons égard aux moyens qu'il y a fait servir , nous pouvons conclure , que depuis saint Paul , le docteur des nations , jamais homme n'a pu dire avec plus de vérité , ni plus de sujet que Xavier : Existimo nihil me minus fe- cisse à magnis apostolis (j); Je crois n'en avoir pas moins fuit que les plus grands apôtres. Quand saint Paul parloit de la sorte , c'étoit sans préjudice

1^1) 2. Cor. II.,

73 POUR FÊTE

de son humilité , puisque dans le fond il se regar- doit comme le dernier des apôtres : Ego enim sum minimiLs apostolorum (i). Et quand je mets ce glorieux témoignage dans la bouche de Xavier, ce n'est pas pour exprimer ce qu'il pensoit de lui- même, mais ce que nous en devons penser. Une chose lui a manqué, c'est déverser son sang comme les apôtres, et de joindre à la gloire de l'apostolat Ja couronne du martyre. Mais, mon Dieu , vous savez quels furent sur cela les sentimens et les dis- positions de son cœur. Vous savez quel sacrifice il eut à vous faire , et il vous fit , sur ce rivage il plut à votre providence de l'arrêter et de termi- ner sa course. Si le désir peut devant vous suppléer à l'effet, ah ! Seigneur, souhaita- t-ij rien plus ar- demment que de sacrifier pour vous sa vie ? Et même ne la sacrifia-t-il pas; et une vie volontai- rement exposée pour l'honneur de votre nom , et pour la propagation de votre Eglise , à tant de fa- tigues sur la terre , à tant d'orages sur la mer , à tant de traverses de la part de vos ennemis, à tant de souilVances et de misères , ne fut-ce pas une mort continuelle et un martyre ?

Quoi qu'il en soit , mes frères , voilà le modèle que cette sainte solennité nous met aujourd'hui de- vant les yeux; et quand je dis mes frères, j'entends ceux que Dieu a choisis pour les mêmes emplois et le même ministère que François Xavier ; ceux qu'il a destinés à la conduite des âmes, à la prédi- cation de l'évangile, t\ touLes les fonctions du sacer-

(i) 1. Cor. i5.

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. 78

doce; tels qu'il s'en trouve ici plusieurs, séculiers , et religieux de tous les états et de tous les ordres. C'est , dis-je, à vous , mes frères , que je m'adresse présentement, à vous qui êtes les prêtres de Jésus- Christ, qui êtes les coopérateurs du salut des hommes, qui êtes établis pour la sanctification des peuples. Il ne m'appartient pas de vous apprendre vos devoirs; mais encore est-il bon que nous nous instruisions quelquefois les uns les autres ; et puisque nous ho- norons en ce jour la sainteté d'un prêtre , d'un mis- sionnaire, d'un prédicateur, d'un confesseur, d'un directeur des consciences, et que nous participons à toutes ces qualités , n'est-il pas convenable que nous fassions quelque retour sur nous-mêmes, pour voir comment nous 'les soutenons ? Dieu a fait des prodiges par le ministère de saint François Xavier, et souvent il ne fait rien ou presque rien par le nôtre. D'oii vient cette différence ? 11 est bien juste que nous en recherchions la cause , et que nous exa- minions si notre zèle a les mêmes caractères que celui de Xavier , s'il est aussi pur , s'il est aussi désinté- ressé , s'il nous détache aussi parfaitement du monde et de nous-mêmes ; car vous le savez mieux que moi , mes frères, toute sorte de zèle n'est pas le vé- ritable zèle de la charité , et il n'y a rien q'ii de- mande plus de discernement que le vrai zèle, parce qu'il n'y a rien en général de plus sujet que le zèle à l'illusion et à la passion. On a quelquefois trop de zèle, disoit le grand évêque de Genève, saint François de Sales ; et en même temps, ajoutoit-il, l'on n'en a pas assez. On en a trop d'apparent , et

74 rOUR LA TÈTE

l'on n'en a pas assez de solide ; on en a trop pour les créatures, et l'on n'en a pas assez pour Dieu ; on en a trop pour les autres, et l'on n'en a pas assez pour soi-même ; on en a trop pour les riches et pour les grands , et Ton n'en a pas assez pour les pauvres et pour les petits : or tout cela ce sont des fantômes de zèle.

Mais le point important, mes frères, c'est ce que j'ai dit, et ce que Xavier nous a si bien appris, savoir , que nous ne serons jamais des instrumens dignes de Dieu, et propres à l'avancement de sa gloire, si nous n'entrons dans cet esprit d'anéan- tissement, qui fut l'esprit du Sauveur des hommes, et l'esprit de tous les apôtres. Voilà de quoi nous devons être persuadés comme d'un principe de foi: avec cela Dieu se servira de nous ; sans cela Dieu n'agréera jamais nos soins. INous pourrons bien faire des actions éclatantes, mais nous ne gagnerons point d'ames à Jésus-Christ; le monde nous applau- dira , mais le monde ne se convertira pas ; nous établirons notre réputation , mais Dieu n'en sera pas plus glorifié : et pourquoi voudroit-on que les choses allassent autrement? sur quoi l'espéreroit-on? Dieu a prétendu sauver le monde par l'humilité ; le sauverons-nous par la recherche d'une vaine es- time et d'un faux honneur ? le Fils de Dieu s'est anéanti lui-même pour opérer le salut des pécheurs : y coopérerons-nous en nous élevant et en nous faisant valoir? Non , non , mes frères, cela ne sera jamais ; Dieu n'a point pris cette voie , et il ne la prendra jamais. Les apôtres ont converti le monde

DE SAINT FRANÇOIS XAVIER. 7^

par l'opprobre de la croix , et c'est par que nous le devons convertir.

De vient que quand je vois les ouvriers évan- géliques dans l'élévation et dans l'ëclat , favorisés , honorés , approuvés du monde , je tremble et je me défie de ces avantages trompeurs : pourquoi ? parce que je dis ; Ce n'est point de la sorte que le monde a été sanctifié. Au contraire , quand je les vois en butte à la censure et à la malignité du monde, dans l'abjection, dans la persécution, dans le mé- pris et dans la haine du monde , j'en augure bien : car je sais que ce sont les moyens dont Jésus- Ghrist et les premiers ministres de son Eglise se sont servis. Pardonnez-moi, mes frères , si je vous explique ainsi mes sentimens ; je le fais plus pour ma propre instruction que pour la vôtre.

Pour vous, mes chers auditeurs, qui n'êtes point appelés de Dieu à ces fonctions apostoliques, tout ce que j'ai à vous demander , c'est que vous soyez les apôtres de vous-mêmes , et que vous ayez pour votre ame , chacun en particulier , le même zèle que François Xavier a eu pour celle des autres. Est-ce trop exiger de vous? Tout ce que j'ai à vous demander , c'est que vous soyez les apôtres de vos familles , et que vous fassiez au moins servir Dieu dans vos maisons , et par vos domestiques, par vos proches , par vos enfans , comme François Xavier l'a fait servir dans des terres étrangères, et par des sauvages et des barbares. Cela n'est-il pas raison- i nable? Ah ! chrétiens, si nous venons à nous per- ' dre, et si nous négligeons le salut de quelques âmes

jS POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS XAVIER, qui nous sont confiées, qu'aurons-nous à répondre quand Dieu nous mettra devant les yeux des apôtres qui , non contens de se sauver eux-mêmes , ont encore sauvé avec eux des nations entières ? Pré- venons un si terrible reproche , et par une ferveur toute nouvelle, mettons-nous en état de parvenir im jour à celte souveraine béatitude que la foi nous propose comme le plus précieux de tous les biens ^ et que je vous souhaite , etc»

SERMON

POUR LA FETE

DE SAINT THOMAS, APOTRE.

Noli esse incredalas , sed fidelis.

ISe soyez pas incrédule , mais soyez Jidèle. En saint Jean , chap, 20.

Ce sont les deux points d'instruction que le Fils de Dieu nous propose dans l'évangile de ce jour , et qui renferment en deux mots ce qu'il y a de plus important dans la vie chrétienne et dans la voie du salut éternel. Ne soyez point incrédule : voilà l'écueil que nous avons à éviter ; soyez fidèle : voilà l'heu- reux terme nous devons parvenir. En effet , si nous étions vraiment fidèles , nous serions justes , nous serions saints, nous serions parfaits; et nous ne sommes communément vicieux , impies , cor- rompus, que parce que nous sommes incrédules. La foi , telle que la veut saint Paul , nous inspire- roit la ferveur , le zèle , la piété ; et l'incrédulité ne produit dans nos esprits et dans nos cœurs que relâchement, qu'aveuglement, qu'endurcissement. Comme la foi , selon le concile de Trente , est le principe et la racine de notre justification , l'incré- dulité est l'origine et la source de notre réproba- tion : comme la foi nous sauve , l'incrédulité nous

^8 POUR LA FÊTE

perd. C'est donc un abrégé de toute la morale chré- tienne , que ce que dit Jésus-Christ à saint Thomas : Noli esse incrediilits , sed fidells. C'est aussi ce que j'entreprends de vous montrer dans ce discours, sans m'arrêter à faire le panégyrique du glorieux apôtre dont nous célébrons la fête , je veux , en vous appliquant son exemple , vous instruire pre- mièrement du désordre de l'incrédulité, et en second lieu du mérite de la foi : du désordre de l'incrédu- lité , pour vous en donner de l'horreur ; du mérite de la foi , pour vous engager à l'acquérir. Ainsi , mes chers auditeurs, n'attendez point de moi d'autre moralité que celle qui regarde la pratique et l'usage de la foi; car c'est à cela que je m'attache unique- ment. Dans tous les autres entretiens de cet Avent, je me suis servi des règles essentielles de la foi , pour réformer vos moeurs : aujourd'hui je veux me servir des règles mêmes de vos mœurs , pour per- fectionner votre foi. Demandons les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de Marie. Ave , Maria.

C'est une propriété de l'être de Dieu , que le Prophète royal a remarquée, et dont il a prétendu faire un sujet d'éloge , quand il a dit, que les ténè- bres où Dieu se dérobe à nos yeux , et qui nous le cachent dans cette vie , ne sont pas moins admira- bles que sa lumière même; et que tout ce que nous découvrons d'éclatant et de lumineux dans ses per- fections adorables, n'est pas plus glorieux pourlui, ni {)lus vénérable pour nous, que ce qui nous y

DE SAINT THOMAS, APOTRE. 79

parolt enveloppé de nuages , et couvert du voile d'une mystérieuse obscurité. Car c'est ainsi que saint Ambroise a expliqué ce passage du psaume : Sicut tenehrœ ejus , ita et lumen ejus (i); Sa lumière est comme ses ténèbres , et ses ténèbres ont quelque chose d'aussi divin que sa lumière. Permettez-moi , chrétiens, en gardant toutes les mesures nécessaires, et sans vouloir en aucune sorte comparer la créa- ture avec Dieu , d'appliquer ces paroles à l'apôtre saint Thomas , dont la conduite et l'exemple nous doit servir ici de leçon. L'évangile nous le repré- sente en deux états bien contraires , savoir , dans les ténèbres de l'infidélité, et dans les lumières d'une foi vive et ardente : dans les ténèbres de l'infidélité , lorsqu'il doute de la résurrection de Jésus-Christ, et qu'il refuse de la croire ; dans les lumières d'une foi vive et ardente, lorsque pleinement persuadé de cette résurrection, il reconnoît Jésus-Christ pour son Seigneur et son Dieu. Or je prétends que dans ces deux états saint Thomas participe en quelque façon à cette merveilleuse propriété que David at- tribuoit à Dieu, et qu'on peut très-bien dire de lui, quoique dans un sens tout différent : Slcut tenebrce e/'usy ita et lumen ejus. Comment cela ? parce que U'S lumières de sa foi et les ténèbres de son infi- délité, sans les considérer par rapport à lui-même, ont été également utiles et salutaires pour nous. I^es ténèbres de son infidélité nous font connoître les désordres de la nôtre ; et les lumières de sa foi o"t une vertu particulière pour affermir et pour

(1) Psalm. i38.

8o POUR LA FÊTE

animer notre foi : Sicut tenebrce ejus, ita et lu^ nien ejus. Aussi est-ce une question entre les Pères, si l'Eglise a moins profité de l'infidélité de saint Thomas , que de sa foi ; ou si la foi de saint Thomas a été plus utile à l'Eglise , que son infidé- lité : et tous conviennent que la foi de cet apôtre , sans son incrédulité , ne nous auroit pas suffi ; que son incrédulité, sans sa foi, nous auroit été perni- cieuse ; mais que son incrédulité suivie de sa foi, ou plutôt que sa foi précédée de son incrédulité , a été pour nous une source de grâces. Or mon dessein est de vous les découvrir , ces grâces ; et pour y observer quelque ordre, j'avance deux pro- positions : car je dis que l'incrédulité de saint Tho- mas , par une conduite de Dieu bien surprenante , sert à la justification de notre foi ; voilà l'avantage que nous tirons de ses ténèbres , et ce sera la pre- mière partie : j'ajoute que la foi de saint Thomas , par une vertu particulière, est le remède de notre infidélité ; voilà en quoi nous profitons de ses lu- mières, et ce sera la seconde partie : Sicut tenebrce ejus y ita et lumen ejus. Un apôtre incrédule, qui par son incrédulité même nous apprend à être fi- dèles ; un apôtre plein de foi , qui par la confession de sa foi nous empêche d'être incrédules : c'est tout le sujet de votre attention.

PREMIÈRE PARTIE.

Entreprendre de justifier la foi par l'infidélité même , c'est ce qui semble d'abord un paradoxe ; mais dans le sentiment de saint Augustin, c'est une

DE SAINT THOMAS, APOTRE. 8l

des voies les plus courtes pour discerner la vérité de l'erreur. J'appelle justifier la foi par l'infidélité même, opposer la conduite de l'infidélité à la con- duite de la foi , les caractères de l'infidélité aux caractères de la foi ; c'est-à-dire , opposer les éga- remens de l'infidélité à la droiture de la foi , les désordres de l'infidélité à la perfection de la foi , la témérité, la folie, et souffrez que j'use de ce terme, qui n'a paru ni trop fort ni trop dur à saint Augus- tin, l'extravagance de l'infidélité à la prudence de la foi ; en un mot , comparer l'une avec l'autre et examiner l'une par l'autre ; puisqu'il est vrai que cet examen seul et cette comparaison doit obliger tout homme raisonnable à conclure en faveur de la foi , et le préserver pour jamais du péché de l'infi- délité. Arrêtons-nous donc à ce plan que je me propose , et considérons-le dans toute son étendue» Car je remarque dans l'incrédulité de saint Thomas, quatre différens caractères qui rjous expriment par- faitement la nature de ce péché , aujourd'hui si contagieux et si répandu dans le monde; j'y remar- que, dis-je, l'esprit de singularité, la préoçcupatioa du jugement , l'attache opiniâtre à sa première ré- solution, et la petitesse d'un génie borné qui veut mesurer par les sens les choses de Dieu , en ne croyant que ce qu'il voit. Yoilà , mes chers auditeurs, ce qui fit le malheur de cet apôtre , et ce que vous avez , comme moi , observer dans la suite de notre évangile. La singularité paroît, en ce que saint Thomas se trouva séparé des autres disciples, quand le Sauveur du monde se fit voir à eux le jour de sa TOME XII. 6

82 POUR LA FÊTE

résurrection : Non erat ciun eis ^ quanclb venît Jésus (i); la préoccupation, en ce qu'avant que de s'éclaircir et de s'informer exactement des choses, il se détermina à ne pas croire que le Fils de Dieu fût ressuscité , et déclara qu'il ne le croiroil pas : Non credam (2) ; l'opiniâtreté , en ce qu'il persista et qu'il s'obstina à ne le pas croire en elîet, malgré le témoii(nage de tous les autres, qui assuroient avoir vu leur Maître vivant : Vidlmus Dominum (3) ; enfin , la petitesse d'un génie borné, en ce qu'il voulut que ses yeux fussent les seuls et uniques juges d'une vérité si solidement confirmée d'ailleurs; protestant que , s'il 11e voyoit pas lui-même Jésus- Christ, on ne le feroit jamais convenir de ce qu'on lui en rapportoit : Ni si videro fixuram clavorum^ et miltam nianum in latiis ejus (4). Caractères , dit saint Augustin, propres de tous les esprits in- crédules et pervertis dans la foi ; comme si Dieu avoit eu dessein de nous marquer dans cet exemple tous les écueils auxquels il prévoyoit que notre foi seroit un jour exposée, et que nous aurions à évi- ter dans le monde si nous voulions y conserver une religion pure et sans tache : caractères d'incrédu- lité directement opposés aux caractères de la foi et de l'esprit chrétien : car l'esprit chrétien qui agit par les mouvemens de la foi est un esprit universel, un esprit droit, un esprit docile , un esprit élevé au-dessus des sens, un esprit universel, qui s'attache à l'Eglise , et qui s'y conforme ; un esprit droit , qui 5 pour chercher la vérité , se dégage de toute

(1) Ji^aii. -0. (2) Ibid. (3) Ibid. (.i) Ibid.

DE SAINT THOMAS, APOTflÉ. 83

prévention ; un esprit docile , qui revient aisément de ses erreurs ; un esprit élevé au-dessus des sens , qui n'a pour règle que les grands principes de la toute-puissance et de la sagesse de Dieu , lorsqu'il s'agit des œuvres de Dieu. Encore une fois , quand il n'y auroit que cette seule opposition entre la foi et l'incrédulité , ne faudroit-il pas avouer que l'incré- dulité, de la manière qu'elle se forme dans la plupart des hommes du siècle , est un pur dérèglement de l'esprit humain ; au lieu que la foi est par excellence la vertu des âmes raisonnables et sages ? Faisons sur chacun de ces caractères autant de réflexions , et tâchez de bien entrer dans toutes ces pensées.

Thomas, un des disciples du Sauveur, n'étoit pas avec les autres quand le Sauveur ressuscité pa- rut au milieu d'eux : Thomas autem uniis eoc duodecim non erat ciim eis , qiiandb venit Je~ jwj. Prenez garde, s'il vous plaît, qu'il n'étoit pas avec les autres, dans un temps il avoit toute sorte d'intérêt et même d'obligation de s'y trouver puisque c'étoit dans un temps le troupeau de Jésus-Christ, auparavant dispersé, venoit heureu- sement de se réunir; dans un temps les apôtres, premiers pasteurs de ce troupeau , se tenoient as- semblés en un même lieu : IJbï erant discipuli congre gati{\); et par conséquent il étoit très- dangereux d'être séparé de leur compagnie , parce que, selon la remarque de saint Ghrysostôme, l'as- semblée des apôtres et des disciples , en ce même lieu, représentoit tout le corps de l'Eglise naissante.

(i) Joan. 20,

84 POUR LA FETE

Cependant saint Thomas en demeure éloigné ; et dans cette conjoncture deux raisons particulières les obligeoient tous à se tenir unis : l'une, pour se préparer à soutenir la persécution des Juifs : Ubï erant congre gati propter mttuni Judceorum ( i ) ; l'autre , pour attendre reflet de la parole du Fils de Dieu , qui leur avoit expressément promis cette apparition , et qui par vouloit pleinement les convaincre de la vérité d'un mystère qu'il savoit de- voir être un des plus solides fondemeus de leur foi; S.Thomas, dis-je,est le seul quijdaus une conjoncture aussi essentielle que celle-là , ne communique point avec ses frères : Non erat ciini eis , qiiando venit Jésus. Tel est l'esprit de singularité , et je prétends , chrétiens , que cet esprit est le principe le plus or- dinaire de l'incrédulité ; car voilà une des plus communes sources d'où procèdent mille désordres qui corrompent ou qui altèrent , dans les esprits des hommes, la pureté de la foi. Qui fait dans le monde tant de libertins en matière de créance ? l'alFectation d'une vaine et orgueilleuse singularité, dont les libertins se piquent; ils croient qu'il leur suffit d'être singuliers , pour avoir plus de lumières et plus de raison que les autres ; ne pas penser comme les autres, et parler autrement que les au- tres ; dire ce que personne n'a osé dire , et rejeter ce que tout le monde dit : voilà en quoi consiste cette supériorité d'esprit dont ils se flattent ; voilà tout le secret de leur libertinage. Et sur quoi s'ap- puient-ils et se fondent-ils pour secouer le joug de

Xi) JoaD. 20.

DE SAINT THOMAS, APOTRE. 85

la foi ? sur leur propre sens , à l'exclusion de toute autre règle : car bien loin de convenir avec ceux qui marchent dans la voie d'une humble soumission à la foi 5 à peine conviennent-ils avec aucun de ceux qui méprisent cette voie, et qui sont libertins comme eux ; puisqu'il est vrai que chaque libertin , selon son caprice, se fait intérieurement une créance à sa mode , et qui n'est que pour lui seul ; suivant en aveugle toutes ses idées, raisonnant tantôt d'une façon et tantôt de l'autre , se formant des systèmes chimériques de providence et de divinité , qu'il établit et qu'il renverse , selon l'humeur présente qui le domine; ne se fixant à rien, et contestant sur tout.

Ce que je dis , n'est-ce pas ce que l'expérience nous fait voir tous les jours en tant de mondains , et ce qu'éprouvent peut-être plusieurs de ceux qui m'entendent ? Qui , de tout temps , a produit les hérésies dans l'EgHse de Dieu ? Permettez-moi de m'étendre sur ce point , spécialement propre pour ceux d'entre nos frères que le malheur de leur nais- sance avoit autrefois séparés de notre communion: car je sais qu'il y en a dans cet auditoire, et je n'au- rois pas le zèle que je dois avoir pour leur conver- sion parfaite et pour leur salut , si je manquois à leur donner une instruction qui leur peut être utile. Qui donc de tout temps a produit les hérésies dans l'Eglise de Dieu? l'amour de la singularité. Voulez- vous une notion générale des hérétiques ? la voici , telle que je la tire de l'Ecriture : ce sont des hommes, dit l'apôtre saint Jude , qui se séparent eux-mêmes :.

S6 POUR LA FÊTE

ffi sitnt qui segregant semetipsos (i) ; c'est-h- dire, des hommes qui, par im schisme malheureux, entretiennent au milieu du christianisme des sociétés particulières au préjudice de l'unité ; des hommes qui se font des intérêts à part ; qui , comme parle saint Augustin , se «iorilient d'un certain chef, dont la secte est aussi nouvelle que le nom : Prœsu- mentes de nescio quo duce suo qui cœpit heri ; et qui, par un aveuglement extrême, aiment mieux abandonner la créance de l'Eglise , aiment mieux dire que l'Eglise s'est trompée , aiment mieux avoir toute l'autorité de TEglise à éluder ou à combattre, que de renoncer à ce prétendu chef. C'est pour cela que les partisans de ces sectes infortunées, dont le royaume de Jésus-Christ a été troublé , ont tou- jours eu , malgré eux , des noms qui les ont distin- gués dans le monde : luthériens, pélagiens, nesto- riens , ariens ; au lieu , disoit Vincent de Lérins, que nous , qui sommes demeurés fidèles et qui détestons leurs erreurs , nous avons conservé le nom de ca- tholiques et d'enfans de cette Eglise universelle , qui n'est ni de celui-ci , ni de celui-là , mais de Jésus-Christ. Nom vénérable qu'on ne nous a point disputé , et dont la possession paisible est un des titres que nous gardons plus chèrement. Or, je dis que cela seul est un préjugé , mais un préjugé in- faillible en faveur de notre foi : car , si dans tout autre sujet, la singularité doit être suspecte , com- bien plus , lorsqu'il s'agit de la foi , laquelle , selon l'Apôtre , est le sacré lien qui doit unir tous les

(i) Epist. Judx.

DE SAINT THOMAS, APOTRE. 87

hommes dans le culte d'un même Dieu et d'un même Seigneur : Unus Dominas , una fuies (i) ? Si , dans les affaires même temporelles , s'écarter du sentiment commun est une témérité insoutena- ble , que doit-on penser de celui qui s'en écarte dans une chose aussi essentielle que la religion ? qui , pour discerner le vrai et le faux dans les diffi- cultés et les difierends qui peuvent naître en matière de créance , prétend , comme les sectateurs de Cal- vin , que ce n'est point par l'esprit de l'Eglise qu'il doit être dirigé , mais par un esprit intérieur qui est en lui ? Que faut-il attendre d'une semblable conduite ? et s'il est si difficile à l'homme livré à son propre sens de trouver la vérité qui dépend des simples lumières de la nature , comment trouvera- t-il celle dont la connoissance est un don de la grâce ? Car enfin, à qui Jésus-Christ a-t-il promis ce don qui a-t-il confié le dépôt de cette vérité? à qui en a-t-il révélé le secret et f intelligence ? n'est-ce pas à l'Eglise son épouse? De vient que saint Paul , après avoir employé quatorze années de son apostolat dans la prédication de l'évangile, voulut , comme il le déclare lui-même , retourner à Jérusalem : pourquoi ? Pour exposer aux fidèles , et surtout à ceux qui tenoient dans l'Eglise les pre- miers rangs ^ la doctrine qu'il avoit prêchée aux gentils ; afin, disoit-il, de ne pas perdre le fruit de ce qu'il avoit déjà fait , et de ce qu'il devoit faire encore dans l'exercice de son ministère : Ne forte in vaCLium currerem , aut cucurrissem ( 2 ),

(1) Ephes. 4. ~ (3) Galat. a.

88 POUR LA FÊTE

Comment Tentendoit-ii, demandent les Pères? Puis- que son évanj^ile , ainsi qu'il l'assure , ne venoit point de la révélation des hommes, qu'avoit-il besoin d'en converser avec les hommes ? L'ayant reçu immédiatement de Jésus-Christ, ne devoit-il pas être tranquille, et devoit-ii craindre, selon son expression , d'avoir couru en vain , en prêchant ce qu'il avoit appris du Seigneur même ? Ah ! mes frères, répond saint Chrysostôme, il est vrai que saint Paul se tenoit sûr devant Dieu de son évangile et de sa doctrine ; mais il vouloit nous montrer par combien il est dangereux d'être singulier en ce qui touche la religion , puisque son évangile même , tout inspiré de Dieu qu'il étoit , devoit avoir ce caractère d'uniformité pour être annoncé utile- ment. Et voilà, mes chers auditeurs , ce qui nous doit consoler, et tout ensemble fortifier dans la pro- fession que nous faisons de n'avoir point d'autres sentimens que ceux de toute l'Eglise ; de pouvoir dire, après saint Jérôme , avec cette sincérité de cœur dont Dieu est le juge : Je crois ce que croit l'Eglise ; je ne connois point Paulin , je ne sais ce que c'est que Vital, je ne m'intéresse point pour Mélèce ; mais je m'attache à cette Eglise qui a été bâtie sur la pierre ferme ; je veux vivre et mourir dans cette foi qui a été confirmée par tant de con- ciles , autorisée par le consentement de tant de siècles , signée du sang de tant de martyrs. D'ajou- ter avec saint Augustin : Je suis catholique, et ce nom de catholique , qui justifie ma créance , me la fait aimer et m'y aiiermit de plus en plus. Au cou-

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traire , voilà ce qui nous doit faire trembler, quand nous nous éloignons de ce principe, et qu'il nous arrive de contredire même inte'rieurement ce que l'Eglise a de'cidé : car il ne s'agit pas alors d'une spéculation indifférente il soit permis de croire et de penser ce que personne n'a pensé ni cru , et l'égarement de la raison , sans avoir rien de commun avec le salut , soit en quelque façon du droit et de la liberté publique. Il s'agit de la foi , dont la moindre altération est un crime , et les fausses démarches que l'on fait aboutissent toutes à la perdition , et sont autant de chutes terribles , mais inévitables à un esprit présomptueux et sin- gulier. Tandis que je m'en tiens à la foi de l'Eglise , je suis en sûreté de ce côté-là , et je jouis d'un profond repos. Je me trouve embarqué dans un vais- seau (autre pensée de saint Jérôme, dont il étoit touché ) , je me trouve embarqué dans un vais- seau qui peut bien être agité des vents et des tem- pêtes, mais qui ne peut faire naufrage; si j'en sors pour me laisser emporter aux mouvemens de mon esprit , dès-là je cours tous les risques de mes pro- pres erreurs; dès-là je ne puis me défendre de donner dans recueil de l'infidélité. Tel est néanmoins, mes chers auditeurs , le penchant de l'homme libertin ; il ne compte pour rien de risquer sa foi , d'exposer sa religion , et même de la corrompre, pourvu qu'il abonde en son sens. Damnable esprit de singula- rité , quels maux n'as-tu pas causés, et ne causes-tu pas encore tous les jours dans le monde chrétien î Revenons à notre évangile.

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Non-seulement saint Thomas se sépara des apô- tres , mais dans le doute il étoit de la résurrection de son maître, il se préoccupa, et conclut d'abord qu'il ne croiroit pas : Non credam. Quelle raison eut-il de s'en déclarer de la sorte ? point d'autre , dit saint Chrysostôme , qu'une prévention aveugle , qui lui fit prendre parti sans savoir pourquoi , et qui l'engagea à contester et à nier une vérité, avant que de s'en éclaircir et de s'en instruire. En efi'et , s'il eût agi prudemment , son premier soin devoit être d'approfondir la chose ; il se seroit appliqué à en bien peser toutes les circonstances ; il auroit écouté avec attention ce que lui disoient les disci- ples , et sur un témoignage si exprès et si unanime , il eût au moins suspendu son jugement; mais de commencer par une déclara'tion aussi formelle que celle-là : Non credam ; et sans avoir rien examiné , dire absolument ; Je ne croirai pas, ce ne peut être le langage que d'un esprit prévenu ; et c'est aussi le second désordre que j'ai à combattre.

Combien y a-t-il de ces esprits prétendus forts , dont tout le raisonnement sur certains articles de la religion se réduit à cette parole de saint Thomas: Non credam. Ils n'ont jamais pénétré la dKHculté de ces questions, et peut-être à peine la conçoivent- ils ; bien loin d'en avoir fait une étude exacte , ils avouent souvent que ces matières ne sont pas de leur ressort ; ils n'ont nulle évidence et nulle dé- monstration du contraire, et toutefois ils n'en disent pas moins hardiment : Non credam. Eu faut-il davantage pour les confondre ? ce qui les rend

DE SAINT THOMAS, APOTRE. 91

inexcusables devant Dieu , c'est que , sur tout le reste, ils auront, si vous voulez, de la docilité. Pro- posez à un mondain de ce caractère les opinions les plus paradoxes d'une nouvelle philosophie qui fait bruit et se répand, il vous écoutera sans préoc- cupation ; mais parlez-lui d'une vérité de foi , il semble qu'il soit en garde contre Dieu , et qu'il ait droit de tenir pour suspect son témoignage : n'y a-t-il pas en cela un abandonnement visible à ce que l'Ecriture appelle sens réprouvé ? Non pas , chrétiens; prenez garde, s'il vous plaît , à cette re- marque , non pas que l'intention de Dieu soit que nous donnions aveuglément et sans choix dans toute sorte de créance , ni qu'il s'ensuive de que nous soyons obligés de recevoir, sans discussion, tout ce qu'on nous présente comme révélé de Dieu : si cela étoit, notre foi ne seroit plus une foi discrète , ni par conséquent une foi divine ; bien loin que Dieu le prétende ainsi , il exige au contraire qu'en ma- tière même de foi, tant pour n'y être pas trompés, que pour en pouvoir rendre compte , nous nous instruisions des choses ; et quoiqu'il nous défende de raisonner, quand nous sommes une fois convain- cus que c'est lui qui nous parle, il trouve bon que nous raisonnions , pour nous assurer si c'est lui en effet qui a parlé ; non-seulement il le trouve bon, mais il le veut , et selon la mesure de notre capa- cité , il nous l'ordonne : Nolite omni spiritui cre- dere; prohate spiritus an ex Deo sint (i). Mais il veut aussi , et avec justice, que nous fassions cet

il) Joan. 1. Epist.

92 POUR LA FÊTE

examen sans prévention , et que ce soit au moins avec le même respect que nous examinerions la pa- role d'un souverain de la terre , dont on nous signi- fieroit les ordres. Il veut, dit saint Augustin dans le livre admirable de l'Utilité de la foi , que nous a^^ons pour ses divins oracles , qui sont les Ecritures saintes , l'esprit et le cœur favorablement préparés ; et que , si dans ces sacrés volumes , ou dans toute l'économie de notre religion , il y avoit quelque chose qui nous troublât , ou même qui nous cho- quât, nous soyons plutôt disposés à confesser notre ignorance , qu'à rejeter des mystères que nous ne comprenons pas bien. Mais surtout il veut que nous corrigions un certain esprit de malignité , qui fait qu'en ce qui regarde la foi nous ne souhaitons d'être éclairés que pour contredire, que pour critiquer, que pour philosopher , que pour disputer , et peut- être avec une intention secrète de ne nous laisser pas persuader ; il veut , dis-je , que , si nous ne sommes pas encore parfaitement soumis à la foi , nous ne nous fassions pas de ce pernicieux esprit un obstacle à l'être ; que , si nous ne connoissons pas encore le don de Dieu , nous ne nous rendions pas par incapables de le connoître ; enfm il veut que, comme nous comptons pour une vertu d'être dociles à l'égard des hommes, nous comptions pour un devoir indispensable et inviolable de l'être en- vers Dieu , afin de vérifier dans nos personnes la prédiction du Sauveur : Et eriint omnes docibiles Dei(i). Voilà ce que Dieu exige de nous : pouvons-

(i) Joan. 6.

DE SAINT THOMAS, APOTRE. o3

nous nous plaindre qu'il en use avec trop d'empire, et si nous n'avons pas pour lui cette docilité chré- tienne 5 aura-t-il tort de nous punir dans toute la rigueur de sa justice ? Mais savez-vous , mes cliers auditeurs , ce qui augmente encore dans les mon- dains le désordre de cette préoccupation si contraire à l'esprit de la religion ? écoutez-moi: c'est la vaine crainte qu'ils ont d'une autre préoccupation toute opposée à celle-ci. Je m'explique : pleins d'une raison fière qui les enfle, ils craignent d'être préoc- cupés en faveur de la foi , et ils ne craignent pas d'être préoccupés contre la foi ; ils appréhendent d'avoir trop de facilité et de disposition à croire , ils n'appréhendent jamais de n'en avoir pas assez; ils se défendent de la simplicité comme d'un foible 3, et ils ne pensent pas à se défendre de l'orgueil, qui est encore un plus grand foible. Cependant , mes frères , dit saint Augustin , lequel des deux est le plus dangereux pour nous ; et lorsqu'il faudra subir le jugement de Dieu , duquel des deux aurons-nous plus sujet de nous repentir, ou d'avoir été simples et humbles , ou d'avoir été superbes et incrédules ? Quand cette simplicité de la foi , qui est la marque la plus infaillible de la vraie piété , nous auroit fait innocemment tomber en quelque erreur, quel mal nous en peut-il arriver, comparable à celui que notre opposition à la foi nous attirera ? Je sais qu'il faut éviter l'un et l'autre excès ; mais est-il juste de n'éviter l'un que pour s'abandonner à l'autre, et de se glorifier de celui-ci pendant qu'on auroit honte de celui-là ? Esprit de prévention dont je

94 POUR LA FÊTE

défie le libertin de pouvoir devant Dieu se discul- per. Allons plus avant.

Outre que saint Thomas se préoccupa, il s'opi- niâtra dans son incrédulité. Tout le portoit à croire que Jésus-Christ étoit ressuscité : le rapport des femmes qui l'avoient vu, le témoignage de Magde- leine qui lui avoit parlé , celui des deux disciples qui avoient mangé avec lui dans la bourgade d'Em- maiis ; la déclaration de tous les apôtres assemblés, au milieu desquels il venoit de parottre ; l'événe- ment des choses , c'est-à-dire , le tombeau trouvé vide sous le sceau public , la synagogue alarmée , les gardes confus : tout cela sans doute devoit le convaincre de la résurrection de son maître. Mais malgré tout cela il persiste , et s'obstine à dire qu'il n'en croira rien : autre caractère de l'infidélité du siècle , qui , par un endurcissement opiniâtre , se rend impénétrable et inflexible à la vérité. Pourroit- on se le persuader, si l'expérience ne nous l'appre- noit pas , qu'il y eût dans le monde de ces impies , qui , pour se confirmer dans une monstrueuse et scandaleuse impiété , font gloire de rejeter toute autorité; osent s'inscrire en faux contre les témoi- gnages les plus évidens , contre les miracles les plus avérés, contre les faits les plus incontestables ; pen- sent en être quittes pour dire que ceux qui attestent ces faits , quelque vénération qu'on ait pour leurs personnes, pour leur capacité, pour leur sainteté, les Cyprien , les Ambroise et les Augustin, ont été ou trompés eux-mêmes , ou des trompeurs , ou des visionnaires , ou des imposteurs ? C'est ainsi néan-

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moins que parle le libertin. Le croiroit-on , que la corruption de l'esprit de Thomme allât jusqu'à se faire un point d'honneur de ne revenir jamais de son sentiment , de n'acquiescer jamais à la vérité , quand on s'est une fois déclaré contre elle ; de pousser une erreur aux dernières extrémités, parce qu'on s'est engagé à la soutenir, et d'aimer mieux en voir les suites funestes , que de la reconnoître et d'en faire humblement l'aveu? C'est cependant à quoi aboutit le faux zèle de l'hérétique : péché qui attaque directement le Saint-Esprit, en opposant à toutes ses lumières un cœur dur , dont l'esprit de ténèbres s'est emparé ; péché dont l'Eglise a reçu tant de plaies mortelles , puisque l'obstination d'un seul homme l'a si souvent jetée dans la confusion et la désolation ; péché qui , dans la société civile , cause tous les jours tant de désordres au préjudice de la charité qui en est blessée , de la paix qui en est troublée , de la justice et de l'innocence qui en est opprimée. C'est toutefois, mes chers auditeurs ce que le monde aveugle et passionné fait passer pour force d'esprit. Ah ! Seigneur , ne permettez pas que je m'en forme jamais une semblable, et ne jsoufTrez pas que jamais mon esprit se fortifie de la sorte aux dépens de ma foi. Non , mon Dieu , il n'en ira pas ainsi : parmi les foiblesses extrêmes à quoi je sens que mon esprit est sujet , s'il me reste en- core quelque force , c'est pour vous , non pas contre vous que je prétends la conserver ; car je veux pouvoir vous dire aussi bien que David : Fortitu- dinem meam ad te custodiam (i); et je veux que (0 Pî. 5S.

96 POUR LA FÊTE

ces paroles demeurent gravées dans mon cœur , pour être la première règle de ma conduite. Les libertins emploient la force de leur esprit contre votre religion, les hérésiarques contre votre Eglise, tous unanimement contre vous ; mais moi, Seigneur, qui fais profession d'être iidèle , je la garderai , et j'en userai pour vous : Fortitudinetn ineam ad te custodiam. Au lieu que ceux-là mettent leur force à ne rien croire , ou à ne croire que ce qu'il leur plaît, je mettrai la mienne à me soumettre et à me captiver ; ma force sera ma soumission ; et quand je vous ferai, ô mon Dieu ! le sacrifice de cette sou- mission , qui est le plus grand effort de l'esprit hu- main , je me consolerai dans la pensée que je le fais pour vous, et non pour d'autres. Qu'on me traite d'esprit folble, que le monde juge de moi selon ses vues : peu m'importera, pourvu que je m'attache à vous par une foi vive , et que rien ne soit capable , de m'ébranler dans la résolution je suis, de n'avoir ni esprit ni force que pour vous , et par rapport à | vous : FortitLidinem nieain ad te custodiam. Voilà , mes frères , dit saint Augustin, comment un homme chrétien doit parler à Dieu , et voilà ce qui fait sa gloire : car qu'y a-t-il de plus glorieux que d'être vaincu , ou plutôt que de vouloir bien êtra vaincu par la vérité : Quid enim gloriosius, quant vinci à veritate / Mais qu'y a-t-il de plus pitoya- ble , que d'avoir honte de céder à la vérité, que de se révolter et de s'aigrir contre la vérité, que de s'en faire une ennemie irréconciliable , avec laquelle on ne veut jamais convenir? Pouvez-yous , Seigneur?

DE SAINT THOMAS, APOTRE. 97

nous punir plus sévèrement, que de nous livrer à cet esprit d'obstination ?

Enfin , saint Thomas protesta qu'il ne croircit point la résurrection de Jésus-Christ , s'il ne voyoit la marque des clous dont ses mains avoient été per- cées , et s'il ne mettoit le doigt dans la plaie de son côté : Nisi videra fixuram clavoruni , et mittam manum in latus ejus, non credam ; et quoique la vue des plaies du Sauveur fut de toutes les preuves la plus équivoque , puisquau con- traire , ditOrigène, si Jésus-Christ étoit ressuscité, son corps comme glorieux et impassible, n'eut naturellement avoir nul vestige de ce qu'il avoit souffert ; par un raisonnement mal entendu , ce disciple incrédule ne laisse pas d'insister sur cette Wîique preuve dont il fait dépendre sa foi : IVisi videro , non credam. Dernier aveuglement de l'infidélité , qui se contredisant elle-même , après avoir quitté le parti d'une raison solide qui la sou- mettoit à la révélation de Dieu, veut réduire toutes choses aux connoissances des sens : comme si les sens avoient un tribunal supérieur à la révélation et à la raison ; comme s'ils étoient juges compétens des mystères que la religion nous propose; comme si leur sphère pouvoit s'étendre jusqu'à l'être non- seulement spirituel, mais surnaturel et divin ; comme s'il suffisoit de dire : Je ne l'ai pas vu , pour avoir droit de douter de tout ; comme si dans les affaires même du monde on ne se tenoit pas obligé de cioire mille choses qu'on ne voit pas, et qu'il est impos- sible de voir. Non , mes frères , conclut S. Bernard,

TOME XII, 7

g8 POUR LA FÊTE

traitant ce sujet dans un de ses sermons sur le Can- tique des cantiques , ce n'est point par qu'on parvient à la vérité. C'est par ce qu'on a oui , dit l'Apôtre , et non pas par ce qu'on a vu , qu'on connoîtDieu dans cette vie : Fides ex auditii (i). La vue des mystères de Dieu est la récompense qu'on nous réserve dans le ciel ; mais cette récom- pense doit être méritée sur la terre par l'obéissance de la foi. D'où vient que le Prophète disoit à Dieu : Auditiii iiieo dabis gaudlum et lœtitiam (2). Parce que j'ai entendu avec respect votre parole , vous me donnerez , Seigneur , la consolation et la joie d'en voir un jour clairement et à découvert les secrets les plus cachés. Attachons-nous donc à cet ordre si sagement établi ; et bien loin de dire avec le disciple de notre évangile : Si je ne vois , je ne croirai pas , remercions Dieu et comptons pour une grâce singulière de ce que nous pouvons avoir le mérite de ne pas voir et de croire, puisque Jésus-Christ nous déclare qu'en cela même nous sommes heureux : Beati qui non viderunt et cre^ diderunt (3). Ne soyons pas aveugles jusqu'à ce point > de nous en aflliger, ni de nous en plaindre, et ne nous faisons pas un malheur de la chose même dont il nous a fait une béatitude ; souhaitons que notre foi soit plus abondante , plus agissante , plus fervente ; mais ne souhaitons pas qu'elle soit plus évidente; demandons à Dieu, non pas qu'elle soit en elle-même plus éclairée , mais que nous soyons plus disposés à être éclairés par elle , touchés

(1) Rom. 10. (2) Psalm. 5u. (3) Joau. ac.

DE SAINT THOMAS, APOTRE. 99

par elle, sanctifiés et convertis par elle ; et si , au moment que je vous psrle , on venoit à nous dire comme à saint Louis, qu'ii paroit actuellement un miracle visible dont il ne tient qu'à nous d'être té- moins , soyons prêts de répondre , à l'exemple de ce saint roi , que pour croire nous n'avons pas be- soin d'un tel secours ; que nous avons Moïse et les prophètes, c'est-à-dire, les Ecritures saintes ; que nous avons l'évangile de Jésus-Christ dont la certi- tude surpasse tous les miracles. Ne tombons point surtout dans le désordre de ces hommes insensés dont parle l'apôtre saint Jude, qui, après avoir cor- rompu tout ce qu'ils savent , condamnent tout ce qu'ils ignorent, abusant de ce qu'ils voient et de ce qu'ils ne voient pas. Nous en voyons assez , disoit Pic de la Mirande , pour ne pas douter qu'il y a un Dieu auquel nous devons obéir ; et nous n'en voyons que trop pour attirer sur nous toutes ses vengeances , si nous ne lui obéissons pas. Cepen- dant , après avoir vu comment l'infidélité de saint Thomas est la justification de notre foi , voyons comment la foi de ce même apôtre est le remède de notre infidélité : c'est le sujet de la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

Pour donner plus de jour à ma seconde pensée et pour vous faire voir comment la foi de saint Thomas est le remède de notre infidélité , je dis- tingue trois différens états la foi de cet apôtre doit être considérée : le premier oii il la professe ; ie second , il la publie j et le troisième , si j'ose

lOO POUR LA FÊTÉ

m'exprimer ainsi, il la consomme. Le premier 5 il la professe par le témoignage admirable qu'il rend à Jésus-Christ , et qui est rapporté dans notre évangile; le second , il la publie par ses prédi- cations , dont le fruit s'est répandu jusqu'aux ex- trémités de la terre ; le troisième ,où il la consomme par le glorieux martyre qu'il endure , et par le sacri- fice de sa propre vie. Expliquons- nous : saint; Thomas , pour réparation de son incrédulité , a donné au monde trois illustres preuves de sa foi ranimée et ressuscitée ; car il l'a confessée haute- ment, en reconnoissant Jésus-Christ pour son Sei- gneur et pour son Dieu : Dominas meus et Deus meus ; il l'a prêchée apostoliquement , en conver- tissant les peuples , et malgré les efforts de l'idolâ- trie , leur persuadant que Jésus-Christ étoit le vrai Dieu; et il l'a consommée saintement en s'immolant soi-même, et souffrant une mort cruelle pour le nom de son Dieu. Or, dans ces trois états , je dis que la foi de ce grand saint sert à guérir notre infidélité : comment ? parce que dans ces trois états la foi de saint Thomas est un argument qui nous convainc , et une leçon qui nous instruit : un argument qui nous convainc , en sorte que si nous savons bien l'approfondir, il ne nous est plus possible de douter; et une leçon qui nous instruit , en sorte que si nous nous appliquons à la bien comprendre , nous ne pouvons plus rien ignorer. Doute et ignorance , restes déplorables du péché de notre origine, mais dont je soutiens, encore un coup, que la foi de ce bienheureux disciple est le souverain préservatif,

DE SAINT THOMAS, APOTRE. ïOî-

puisqu'elle dissipe tous nos doutes , en nous rédui- sant à la nécessité de croire, et qu'elle corrige toutes nos erreurs, en nous apprenant ce qu'il faut croire, et comment nous le devons croire. Après cela, n'ai- je pas droit de conclure que Dieu nous la présente aujourd'hui comme un remède qui doit pour jamais nous garantir de l'infidélité ? Voilà , chrétiens , en peu de mots , le raisonnement de saint Grégoire pape, qui, développé dans toute son étendue, au- roit de quoi toucher les âmes les plus dures et les moins sensibles aux impressions de la foi , mais que j'abrège pour ne pas abuser de votre attention.

Saint Thomas a cru ; donc nous devons croire après lui : c'est la conséquence infaillible que tous les Pères de l'Eglise ont tirée de la confession de ce saint apôtre. Car enfui , disaient-ils , et avec raison , la foi de cet apôtre ne peut être suspecte , et le libertinage le plus défiant n'a rien à lui oppo- ser. Il a cru ; ce n'est point par foiblesse , ce n'est point par légèreté, ce n'est point par une aveugle déférence au sentiment et au rapport des autres ; nous l'avons vu bien éloigné de ces dispositions : il s'ensuit donc qu'il a cru , ou par un miracle de la grâce qui s'est fait en lui , ou par une évidence parfaite qu'il a eue de la résurrection de son maître. S'il a cru par un changement miraculeux qui s'est fait en lui ,il n'en faut pas davantage pour me con- vaincre ; car il n'y a que Dieu qui puisse avoir été Fauteur d'un pareil miracle; et quand le démon, ce qui n'est pas , auroit le pouvoir d'agir immédia- tement sur les esprits des hommes , il n'auroit pas

r02 POUR LA FÊTE

usé de ce pouvoir pour faire croire à saint Thomas ce qui relevoit la j^loire de Jésus-Christ, puisque le démon , capital ennemi de Jésus-Christ , bien loin de travailler à sa gloire , travaille de toutes ses forces à la détruire. Il falloit donc que ce fût Dieu même qui eût changé l'esprit et le cœur de saint Thomas, et qui, dans un moment, d'opiniâtre et d'inflexible qu'il étoit, l'eût rendu souple et docile : or, cela seul seroit un miracle plus convaincant que tout ce qu'il y a jamais eu de plus miraculeux. Mais non, chrétiens, il n'y eut point proprement de miracle dans la conversion de saint ïiiomas. J'avoue qu'elle fut surnaturelle, puisqu'elle procéda d'une grâce surnaturelle , mais supposé la faveur que Jésus- Christ fit à saint Thomas de se manifester à lui, de lui découvrir ses plaies , de lui permettre de les toucher, de lui parler , de lui faire des reproches, de le consoler et de l'instruire : supposé, dis-je, tout cela , ce ne fut point une chose surprenante que saint Thomas crût: et si nous avions été à sa place, quelque incrédules que nous soyons, nous aurions cru coumie lui. Or, cette évidence de la résurrection de Jésus- (vluist , qui dissipa en lin instant tout ce que l'infidélité avcit formé de nuages dans l'esprit de ce disciple, qui le remplit dos lumières de la foi les plus vives et les plus bril- lantes; qui, faisant naître cette vertu dans son cœur, la fit aussilôt éclater par sa bouche , ou plutôt, l)onr parler avec saint Léon , qui , d'une bouche infid^e, tira celte excellente confession: Doniinus meus et ûeus meus ; Mon Seigneur et mon Dieu;

DE SAINT THOMAS, APOTRE. lo5

voilà ce que j'appelle le remède de notre incrédu- lité ; car qui ne croiroit pas à un témoignage que la seule force de la vérité connue arrache à celui même qui la combattoit avec plus d'obstination ? Quand saint Paul , après sa conversion , prêchoit le nom de Jésus-Christ dans les synagogues , l'Ecri- ture dit qu'il confondoit les Juifs : Confundebat Judceos : pourquoi ? parce qu'ayant été le persé- cuteur déclaré du nom de Jésus-Christ , les Juifs ne pouvoientjui récuser, ni rejeter le témoignage qu'il rendoit en faveur de cet homme-Dieu. Car vous le savez , leur disoit-il , mes frères , de quelle ma- nière j'ai vécu dans le judaïsme , et avec quel excès de fureur je faisois la guerre à cette nouvelle Eglise que je reconnois aujourd'hui pour l'Eglise de Dieu, Il est vrai, j'étois alors infidèle comme vous , et plus rebelle aux lumières de la grâce que vous ; mais c'est pour cela que Dieu a jeté les yeux sur moi, et que Jésus-Christ a voulu exercer envers moi ses miséricordes , afin que je devinsse un exem- ple qui vous obhgeât à croire en lui. Oui , c'est lui- même qui m'a parlé , et qui, par le plus étonnant de tous les prodiges, m'a mis dans la disposition oii vous me voyez , qui m'a abattu pour me relever, qui m'a aveuglé pour m'éclairer , qui , de blasphé- mateur que j'étois, m'a fait son apôtre, et qui, pour réparation des outrages qu'il a reçus de moi , veut maintenant que je lui serve de témoin auprès de vous. Ces paroles, dis-je, dans la bouche de saint Paul , avoient une vertu toute divine ; et saint Luc ajoute que c'étoit assez qu'il assurât que Jésus-Christ

'ïo4 POUR LA FÊTE

étoit le Christ , pour fermer la bouche à tons les ennemis du nom chrétien : Confimdebat Judœos affirmans qiioniam hic est Christus (i). Or, je dis le même de saint Thomas : pour confondre l'incrédulité sur le sujet de la résurrection, et par conséquent de la divinité de Jésus-Christ , saint Thomas n'avoit qu'à se montrer, et qu'à dire haute- ment : C'est moi qui combattois cette résurrection, moi qui ai fait voir tant d'opposition à la croire , mais qui suis aujourd'hui forcé de la reconnoître , et qui ne veux plus vivre que pour la publier : il m'en coûtera la vie ; mais trop heureux , si, par l'eftusion de mon sang , je puis rendre à une si sainte vérité le témoignage que je lui dois : ce témoignage m'atti- rera la haine de toute ma nation ; mais je compterai pour rien d'être exposé à toute la haine du peuple, pourvu que j'annonce la gloire de mon Dieu. En- core une fois, qui pouvoit inspirera cet apôtre des sentimens si généreux ? étoit-ce préoccupation , étoit-ce intérêt, étoit-ce renversement d'esprit ? ou plutôt n'est- il pas évident que ce ne fut rien de tout cela; et puisque la conversion de cet apôtre ne peut être expliquée qu'en disant que ça été l'efTet, mais l'effet incontestable et palj)able de la vérité qu'il avoit vue, que nous reste-t-il à souhaiter davantage pour raffermissement de notre foi ?

INon-seulement la foi de saint Thomas est un argument qui nous convainc, mais une leçon qui nous instruit; et qui, après nous avoir réduits à la nécessité de croire , nous apprend encore ce que

(0 Act. g.

DE SAINT THOMAS, APOTRE. Io5

nous devons croire. Car, comme remarque Guil- laume de Paris, par une seule parole , ce grand saint est devenu le théologien , le docteur , le maître de toute l'Eglise , a éclairci la foi de tous les siècles , a dissipé toutes les ténèbres dont la malignité de l'hérésie devoitdans la suite des temps obscurcir nos principaux mystères. Et prenez garde , en effet , mes chers auditeurs : ce qui fait l'essentiel et le capital de notre foi , c'est de croire que Jésus-Christ est Dieu ; sans cela point de christianisme , sans cela point de religion , sans cela point de grâce ni de salut. Fussions -nous des anges de lumière , fus- sions-nous des hommes de miracles , si nous ne confessons la divinité de Jésus-Christ , et si nous ne sommes prêts à mourir pour la défendre , nous sommes des anathèmes et des réprouvés. Quiconque divise Jésus-Christ, disoitlebien-aimé disciple: Om- nis spiritus qui sohit Jesum (i) ; c'est-à-dire , quiconque reconnoissant Jésus-Christ pour homme , ne l'adore pas comme Dieu , devient dès-là et par un antechrist : Qui sohit Jesum ^ est antichris- tus (2). Voilà ce qui nous justifie devant Dieu, et pour user des termes de l'Ecriture , voilà ce qui nous rend victorieux du monde : la foi de la divinité de Jésus-Christ : Quis est qui vincit mundum , nisi qui crédit quoniam Jésus est Filius Dei (3) / Or par qui nous est venue cette foi; ou plutôt , par qui cette foi nousa-t-elle été développée? par l'apôtre saint Thomas , qui , de tons les organes dont Dieu s'est servi pour nous révéler cet auguste mystère de (0 1. Joao. 4. '- (2) Ibid, (3) i. Joau, 5.

ï06 POUR LA FÊTE

la divinité de son Fils , est sans doute celui qui nous l'a déclaré plus nettement, plus positivement, plus absolument. Les autres se sont contentés d'attribuer à Jésus-Christ des qualités divines : l'évangéliste saint Jean nous a enseigné qu'il étoit le Yerbe de Dieu ; Jean-Baptiste , son précurseur , nous l'a fait connoître comme agneau de Dieu ; saint Pierre parlant au nom de tous , a protesté qu'il étoit Fils de Dieu ; saint Paul , pour comble d'éloge , nous l'a représenté revêtu de la forme de Dieu : il n'y a que saint Thomas qui, par une expression d'autant plus vénérable et plus authentique, qu'elle est plus simple et plus naturelle , l'ait nommé son Seigneur et son Dieu : Dominas meus et Deus meus. Cepen- dant, chrétiens, c'est sur la simplicité de ce té- moignage que notre foi est particulièrement établie. A tout le reste l'impiété arienne opposoit des détours et des subterfuges ; et quelque évidens que fussent les sacrés oracles en faveur de la divinité du Messie , si les partisans de l'arianisme ne pouvoient y résister, ils trouvoient moyen de les éluder. En vain saint Pierre avoit dit : Tu es C/iristus , Filius Deivh'i ; ils prétendoient , quoiqu'injustement, que sans être Dieu, il pouvoit, dans le sens même de ce passage, être appelé Fils de Dieu ; et la foiblesse de leurs réponses sur un dogme aussi solidement fondé que celui-là , ne diminuoit rien de leur opiniâtreté. Mais quand on leur produisoit l'hommage que saint Thomas avoit rendu à Jésus-Christ ressuscité, quand on les pressoit par la force de ces termes : Dominus meus et Deus meus ; quand on leur faisoit en-

DE SAINT THOMAS , APOTRE. 107

tendre que dans le style des Ecritures, jamais autre que Dieu même n'avoit été traité de mon Dieu : Deus meus , la vérité l'emportoit sur leurs arti- fices ; ces paroles incapables d'interprétation , les dé- concertoient; pour peu qu'ils eussent de bonne foi , ils désespéroient de s'en pouvoir sauver ; et touchés de l'exemple du saint apôtre , ils se réduisoient souvent à faire au Sauveur du monde la même répa- ration que \m: Dominas meus et Deus meus ; Mon Seigneur et mon Dieu. Ce qui , selon la remarque de saint Hllaire , étoit l'abjuration la plus solennelle de l'arianismej et comme la formule de la foi qui distinguoit les orthodoses de ceux qui ne l'étoient pas.

Ce n'est pas tout : saint Thomas a publié et an- noncé cette foi dont il avoit fait une si sainte pro- fession ; et , par le succès de ses prédications apos- toliques 5 il nous a convaincus sensiblement de Ja vérité de ce qu'avoit prédit le Fils de Dieu , savoir, que son évangile seroit prêché et reçu dans tout le monde : car c'est en effet par le ministère de saint Thomas, que l'on a vu cette prédiction accomplie, et c'est le premier d'entre les apôtres dont on a pu dire à la lettre : In omnem ierram exivit sonus eorum , et in fines orbis terrœ verba eorum (i); que sa voix a retenti jusqu'aux extrémités de la terre, et que par lui la foi s'est répandue jusque dans les pays les plus éloignés. Les autres , après avoir reçu le Saint-Esprit , se partagent dans les provinces voisines de la Judée: l'Italie , l'Egypte ,

(t) Psal. la.

108 POUR LA FÊTE

l'Asie mineure ^ sont comme les bornes de leur apostolat; mais Thomas, animé d'un zèle plus vaste et plus étendu , embrasse un monde entier , ou plutôt pousse ses desseins et ses entreprises jusque dans un nouveau monde. Il ne lui suffit pas d'avoir converti les Parthes et les Mèdes ; les Hircans et les Perses sanctifiés sont trop peu pour lui ; il ne compte pour rien d'avoir porté le nom de Jésus- Christ dans tous les lieux que le héros de la Grèce a rendus célèbres par ses conquêtes; honteux d'en demeurer là, et de finir sa course l'ambition de ce monarque termina la sienne , il pousse plus avant; il pénètre dans la région la plus intérieure de l'Inde ; il prêche à des peuples dont le nom étoit à peine connu , et , avec le secours du Dieu qui l'envoie , que fait-il? 6 toute puissante et divine foi, que ne pouvez- vous pas ? il établit le culte d'un Dieu cru- cifié , il inspire à des hommes charnels l'amour de la croix , il confond la superstition , il renverse les idoles, il gagne à Jésus- Christ et à l'évangile des millions d'infidèles. Ce que je dis n'est point fondé sur une de ces traditions obscures que l'infidélité conteste , et qui servent de matière à la critique des savans : ce sont de ces faits éclatans , dont rien n'a jamais effacé le lustre. Le sépulcre de saint Thomas, qui , suivant le rapport de saint Chrysostôme , étoit , dès les premiers siècles du christianisme j aussi vénérable que celui de saint Pierre , est encore aujourd'hui ce qui entretient la piété et la ferveur de toutes les Eglises d'Orient. C'est que cet homme de Dieu , saint François-Xavier , passoit les jours et

BE SAINT THOMAS, APÔTRE. 109

les nuits en de profondes méditations qui le trans- portoient hors de lui-même ; c'est qu'il se rem- plissoit de zèle ; c'est qu'embrasé d'une sainte ardeur que les cendres de cet apôtre excitoient , il partoit pour aller combattre les ennemis de son Dieu , réveillant toute sa confiance et tout son cou- rage par cette pensée, qu'il raarchoit sur les traces de saint Thomas , qu'il continuoit son ouvrage , et que lui ayant été destiné pour successeur , il pouvoit tout attendre de sa protection. Or , ce succès de l'évangile , tel que je viens de le marquer, a depuis été considéré des Pères comme une des plus in- contestables preuves de notre foi ; et si par notre apôtre nous a convaincus en nous faisant voir l'ac- complissement de la parole et de la prédiction de Jésus-Christ , c'est par même aussi qu'il nous a instruits : car qu'est-ce que cette foi qu'il a ré- pandue dans le monde ? une lumière qui a éclairé le monde , et qui , de siècle en siècle, sest perpétuée jusqu'à nous. Oui , mes chers auditeurs , la même foi que saint Thomas a portée si loin au-delà des mers , nous sert encore de flambeau pour guider nos pas et pour nous conduire ; les mêmes vérités dont il a établi la créance parmi les nations , et en tant d'esprits indociles , d'esprits prévenus , d'esprits superbes et orgueilleux , c'est ce que nous profes- sons comme les articles de notre religion , ce que nous suivons comme les règles de notre vie , sur quoi nous nous appuyons comme sur les fondemens de notre espérance. Heureux de l'avoir conservé , ce sacré dépôt , ou plutôt heureux que Dieu l'ait fuit

IIO POUR LA FÊTE

passer dans nos mains ; mais souverainement mal- heureux, si jamais nous venions à le dissiper ou à le perdre !

J'achève, et voici ce qui couronne la foi de saint Thomas , et ce qui y met la dernière perfection : cette foi qu'il a confessée hautement , qu'il a prê- chée apostoliqiiement, il l'a enfin saintement et glo- rieusement consommée : par ? par son martyre; car ce qu'on a toujours regardé dans l'Egiise de Dieu , et avec raison, comme le plus signalé témoi- gnage d'une foi parfaite , ou si vous voulez, comme l'attachement le plus parfait à la foi, c'est de mourir pour elle , de lui sacrifier sa vie , et avec sa vie tous les intérêts humains, de la soutenir, malgré les menaces et les plus violentes persécutions , et de signer enfin de son sangla confession qu'on en fait. Or voilà ce que nous devons encore admirer dans notre généreux apôtre. Qui l'eût cru, chrétiens, lorsqu'on le voyoit chancelant et incertain , opi- 1 niâtre et incrédule, doutant d'une des vérités fon- damentah'S de la foi , et refusant de s'y soumettre, qu'il en seroit un jour, non-seulement le prédicateur, mais la victime et le martyr ? Ce sont , mon Dieu, de ces changemens qu'opère la vertu toute puis- sante de votre esprit, et que nous ne pouvons attri- buer à nul autre principe. Cependant j'ajoute que dans cet état saint l'homas a plus que jamais de quoi nous convaincre et de quoi nous instruire : de quoi nous convaincre, parce que c'est dans cet état que son témoignage en faveur de la foi , est moins suspect, et doit par conséquent avoir plus de force;

DE SAINT THOMAS, APOTRE. m

de quoi nous instruire , parce que c'est dans cet état que son exemple nous apprend ce que nous devons faire nous-mêmes pour la foi , et quel est à l'égard de la foi un de nos devoirs les plus essentiels. Attention , s'il vous plaît , à l'un et à l'autre.

Je sais , mes chers auditeurs , qu'il y auroit tou- jours de la présomption et de l'injustice à soup- çonner la fidélité des ministres de l'évangile ; mais après tout , quand un homme prêche la foi sans danger , sans s'exposer , sans rien hasarder , quel- que respectable que soit son ministère, il n'est pas évident que ses vues, dans l'exercice de son ministère, soient tout à fait épurées , ni que le seul zèle de la vé- rité le fasse parler : or, moins nous sommes certains de la droiture de ses intentions et de la pureté de ses vues, moins est-il propre à nous convaincre et à nous toucher; mais quand je vois un apôtre percé de traits j comme saint Thomas , tout ensanglanté , et mourant pour confirmer la foi qu'il annonce , je me dis à moi-même : Quel autre intérêt que celui de la vérité pouvoit l'engager à souffrir de la sorte et à s'im- moler ? il falloit qu'il fût bien persuadé d'une reli- gion qui lui coûtoit si cher à défendre ; il falloit qu'il en eût des preuves bien fortes. Et à qui d'ail- leurs puis-je plus sûrement et plus sagement m'en rapporter, qu'à celui même qui dut avoir été té- moin oculaire de ce qu'il nous a appris et de ce qu'il a soutenu avec tant de constance ? Son témoi- gnage, surtout en de pareilles conjonctures, est donc une conviction pour nous , comme son exemple est encore une instruction qui nous montre en quelles

1,2 POUR LA FÊTE

dispositions nous devons être nous-mêmes à l'égard de la foi.

Et en effet , chrétiens , telle doit être la prépara- tion de notre cœur , et tel l'attachement à notre foi, que rien ne soit capable de nous en séparer. 11 est vrai que nous ne sommes pas en ces temps toutes les puissances du monde , liguées contre Jésus- Christ et son évangile , employ oient tout ce qu'elles avoient d'autorité et de force à poursuivre les fidèles. ISous ne sommes plus exposés au bannissement et à l'exil , aux fers et à la captivité , aux tourmens et à la mort ; nous pouvons faire une profession libre et publique de la sainte religion que nous avons embrassée dans notre baptême , et nous avons été élevés. Mais aussi la profession que nous en faisons maintenant sans danger, et même avec hon- neur , pour avoir le degré de mérite et de perfection qui lui est essentiel et absolument nécessaire , doit être accompagnée d'une si ferme résolution , que nous soyons , avec le secours de Dieu , déterminés à courir tous les périls , à essuyer tous les opprobres , à endurer tout et à perdre tout, plutôt que de dé- mentir jamais le saint caractère que nous portons. Or , mes frères , y a-t-il lieu de croire que vous soyez ainsi disj)osés, et si vous prétendez l'être, par quel monstrueux assemblage voulez-vous accor- der avec une foi de créance et de spéculation , une infidélité de pratique et de mœurs. Prenez bien garde à ce que je dis; je demande d'abord s'il y a un fondement solide , pour penser que vous soyez dans cette disposition que votre foi exige indispen-

DE SAINT THOMAS, APOTRE. Il3

sablement de vous ; et mille preuves ne doivent- elles pas plutôt me faire juger que vous êtes dans une disposition tout opposée ! car comment meper- suaderai-je que vous auriez la force de tenir contre les menaces des tyrans et contre les efiort^ des per- sécuteurs de l'évangile , quand vous n'avez pas seulement le courage de résister au respect humain; quand une parole et une vaine raillerie sufiit pour vous arrêter et pour vous déconcerter ; quand la moindre violence qu'il faut vous faire , pour ac- complir les devoirs du christianisme , vous paroît insoutenable et vous désespère; quand, au lieu de vous élever contre l'audace de ces libertins qui, par leurs discours impies, osent profaner en votre pré- sence ce qu'il y a de plus vénérable et de plus divin dans la religion , vous leur prêtez l'oreille , vous les écoutez avec attention , souvent avec plaisir ; vous leur applaudissez , ou du moins par un silence lâche et timide, vous les autorisez; quand vous- mêmes vous aimez tant à raisonner sur les mystères de la foi , à former des difficultés sur certains ar- ticles, à censurer certaines dévotions que la pieuse simplicité des fidèles a établies , et qu'un long usage dans l'Eglise a confirmées? Avec cela , dis-je, peut- on présumer que vous seriez prêts à livrer les mêmes combats que les martyrs, et à remporter les mêmes victoires ?

Mais vous l'êtes , j'y consens , et je le veux sup- poser : quelle alliance d'ailleurs prétendez- vous faire d'une foi de spéculation avec une infidélité d'action ? qu'est-ce qu'une foi stérile et sans œuvres ?

TOME XII. §

ÏI4 POUR LA FETE

l'apôtre saint Jacques ne nous l'a-t-il pas appris, que c'est une foi morte? Et qu'est-ce donc encore, à plus forte raison , qu'une foi si sainte en elle- même et si pure , avec une vie toute mondaine et toute corrompue ? c'est-à-dire , qu'est-ce qu'une foi qui 5 dans ses maximes, combat tous les sens , et une vie vous ne cherchez qu'à contenter les sens et qu'à satisfaire leurs désirs les plus déréglés ? qu'est-ce qu'une foi dont tous les principes vont à mortitier les passions et à les détruire , et une vie qui n'est employée qu'à nourrir les passions les plus honteuses , qu'à entretenir les plus criminelles habi- tudes, qu'à s'abrutir dans les plus infâmes plaisirs? qu'est-ce qu'une foi qui ne nous enseigne que le mépris du monde et de nous-mêmes, que le renon- cement aux biens temporels, que l'humilité, que la charité , que la patience ; et une vie vous n'êtes attentifs qu'à vous agrandir dans le monde , vous ne pensez qu'à vous distinguer selon le monde , vous ne travaillez qu'à vous enrichir des trésors du monde; une vie qui se passe en intrigues, en ca- bales , en procès , en querelles et en dissensions ? laisse un plus long détail que tant de fois j'ai déjà fait en d'autres discours ; et pour finir celui-ci , j'en reviens à cet avis important que donna Jésus- Christ à saint Thomas , et que je vous donne à vous-mêmes : Noli esse incredulus , sed fidelis, Préservons-aious des désordres de l'incrédulité , en nous soumettant à la foi; soyons fidèles , et soyons- le d'esprit et de cœur. Soyons-le d'esprit, en nous rendant dociles aux vérités de la foi ; et soyons-le

DE SAINT THOMAS, APOTRE. Il5

de cœur par un zèle ardent pour la foi. Surtout con- formons notre vie à notre foi , et honorons notre foi par notre vie ; que la foi soit la règle de toutes nos actions; que la foi soit le remède de toutes nos passions ; que la foi soit le principe de toutes nos délibérations. Heureux , si nous croyons ainsi : la foi , comme un guide infaillible , nous conduira dans la voie du salut, et nous fera parvenir à l'éternelle félicité, que je vous souhaite, etc.

SERMON

POUR LA FÊTE

DE SAIIST ETIENNE,

Steplianas , plenns gratiâ et fortitadlne , faclebat pro- digia et signa magna lu populo.

Kilenne , plein de grâce et de jorce ^faisoil des prO" diges et de grands miracles parmi le peuple. Aux Actes , chap. 6.

I.L ne faut pas s'étonner , dit saint Chrysostôme , s'il faisoit des miracles et des prodiges , puisqu'il étoit plein de grâce et de force. Dans l'ordre des décrets et des dons divins , l'un s'ensuivoit naturel- lement de l'autre ; et Dieu ne l'avoit rempli de force et de grâce, que parce qu'il en vouloit faire, pour la gloire de l'évangile et de la loi de Jésus- Christ , un homme de prodiges et de miracles. Voilà en deux mots le précis de tout ce que nous avons aujourd'hui à considérer, et autant qu'il nous est possible , à imiter dans la personne du glorieux martyr dont nous célébrons la fête. Arrêtons-nous donc , chrétiens , et n'entreprenons pas de rien ajouter à cet éloge. C'est le Saint-Esprit même qui en est l'auteur; et il n'appartient qu'à lui de donner aux saints les vraies louanges qui leur sont dues, parce qu'il n'y a que lui qui connoisse et qui dis- cerne parfaitement leur sainteté. Or voici l'idée

POUR LA FÊTE DE SAINT ETIENNE. I I 7

qu'il nous donne de celle de saint Etienne. Il a été plein de grâce , et en même temps plein de force : plein de grâce dans l'accomplissement de son mi- nistère, et plein de force dans la consommation de son martyre. Cette double plénitude , que je regarde comme le caractère qui le distingue , et qui a fait toutson mérite devantDieu et devant les hommes; cette plénitude de grâce qui a sanctifié sa vie, et cette plénitude de force qui a couronné sa mort ; cette plénitude de grâce qui a rendu sa conduite si irrépréhensible et si édifiante , et cette plénitude de force qui a rendu sa patience et sa charité si héroï- que ; cette plénitude de grâce , en vertu de laquelle il a été un parfait ministre de l'Eglise de Jésus- Christ, et cette plénitude de force, en vertu de laquelle il a été non-seulement le premier martyr, mais un des plus fervens martyrs de Jésus-Christ; n'est-ce pas , mes chers auditeurs , le partage le plus juste que je puisse me proposer dans ce discours, puisqu'il est renfermé même et si clairement ex- primé dans les paroles de mon texte ? Stephanus , ■plenus gratta et fortitudine. Vous me demandez quels miracles en particulier a faits saint Etienne ? L'Ecriture ne nous le dit pas , et elle se contente de nous assurer qu'il en a fait d'éclatans dont le peuple a été témoin : Faciebat prodigia et signa magna in populo. Mais je me trompe : elle nous dit en particulier les miracles qu'a faits ce grand saint , et c'est à moi à vous les marquer ; elle ne nous dit pas les malades qu'il a guéris , ni les morts qu'il a ressuscites ; mais elle nous parle d'autres prodiges

Il8 POUR LA FÊTE

qui, pour être d'une espèce différente, ne méritent pas moins le nom de miracles ; d'autres prodiges dont nous sommes encore plus sûrs, et qui sont plus capables de contribuer à notre édification : car elle nous dit les excellentes vertus que saint Etienne a pratiquées , les grands exemples qu'il nous a don- nés, les signalées victoires qu'il a remportées sur le monde ; et tout cela pesé dans la balance du sanc- tuaire, est au-dessus des miracles mêmes. Elle ne nous dit pas ce qu'il a fait d'extraordinaire dans l'ordre de la nature; mais elle nous dit ce qu'il a fait de prodigieux dans l'ordre de la grâce ; elle nous dit les miracles de sa sainteté , les miracles de sa sagesse, les miracles de sa constance , les miracles de son invincible charité. Revenons donc au plan de son panégyrique, que le Saint-Esprit même nous a tracé. Saint Etienne a été plein de grâce et plein de force. Il a été plein de grâce dans l'ac- complissement de son ministère ; et je prétends que cela seul est un miracle de sainteté dont Dieu s'est servi , comme vous le verrez , pour commencer à former les mœurs du christianisme naissant : Ste- phaniiSy plenus gratid ; c'est la première partie. Il a été plein de force dans la consommation de son martyre ; et je soutiens que cela seul est , non pas un prodige, mais plusieurs prodiges ensemble, qui ont obscurci tout l'éclat et toute la gloire des vertusdu ])a<^î\msme: Plenus fortnudine,facîebat prodigia ; c'est la seconde partie. Plein de grâce , il a édifié l'Eglise, et plein de force , il a ravi d'ad- miration non-seulement la terre, mais le ciel; pltin

DE SAINT ETIENNE. Iig

de grâce , il a condamné nos désordres , et plein de force, il a confondu notre lâcheté : voilà tout mon dessein. Divin Esprit , soutenez-moi , afin que je puisse traiter dignement un si grand sujet , et don- nez à mes auditeurs les dispositions nécessaires pour profiter des importantes vérités que je vais leur an- noncer : c'est la grâce que je vous demande par l'intercession de votre sainte épouse, à qui j'adresse la prière ordinaire : Ave , Maria,

PREMIÈRE PARTIE.

Je m'attache au texte sacré, et suivant la remar- que de saint Chrysostome , je fais consister cette grâce dont saint Etienne fut rempli, dans les deux qualités ou dans les deux conditions que demandè- rent les apôtres quand il s'agit d'établir etd'ordonner ceux qui dévoient faire dans l'Eglise la fonction de diacres : car voici comme ils en parlèrent à tous les disciples assemblés : Choisissez , mes frères , leur dirent-ils , des hommes qui soient parmi vous d'une probité reconnue, et en même temps d'une sagesse consommée •' Considérâtes fratres , viros ex vobis boni testimonii , plenos Spiritu sancto et sapien- tid , quos constituamus super hoc opiis (i). Pro- bité et sagesse que saint Etienne posséda dans un éminent degré , et qui lui donnèrent non-seulement toute l'autorité, mais toute la grâce dont il eut besoin pour s'acquitter avec honneur du ministère qui lui avoit été confié.

Il ne suffisoit pas qu'il eût pour cela une probité

(0 Act, 6.

320 POUR LA FETE

véritable; mais il lui falloit une probité reconnue , une probité éclatante , une probité éprouvée, et à laquelle toute l'Eglise rendît hautement témoignage: car c'est ce qu'expriment ces paroles : Viros boni testimonii : pourquoi ? parce qu'il étoit question d'un emploi aussi difllicile et aussi délicat dans l'idée même des hommes, qu'il étoit saint devant Dieu. Je m'explique : saint Etienne fut choisi diacre , et même le premier des diacres : Primicerius diaco- norum ; ainsi l'appelle saint Augustin. Charge ho- norable, je l'avoue, mais qui l'engageoit par une indispensable nécessité à deux choses : l'une, d'ad- ministrer les biens de l'Eglise , dont il étoit par oflice le dispensateui* ; l'autre, de gouverner les veuves, qui, renonçant au monde, se consacroient à Dieu dans l'état de la viduité ; charge la sain- teté même trouvoit des risques à courir ; mais Dieu vouloit que saint Etienne servît d'exemple à tous les siècles futurs. Développons ceci, mes chers auditeurs , et tirons-en une des plus solides mo- rales.

Comme dispensateur des biens de l'Eglise, Etienne étoit responsable de sa conduite à Dieu et aux hom- mes : première épreuve de sa vertu ; car les fidèles alors, par un esprit de pauvreté, vendant leurs fonds, et en apportant le prix aux pieds des apôtres; les apôtres d'ailleurs, comme le témoigne saint Luc, s'en déchargeant sur les diacres , et leur en laissant la disposition , et saint Etienne, entre les diacres , a^aut un titre de supériorité, par la prééminence de sou rang , Ferindè primits , dit de lui saint

DE SAINT ETIENNE. 121

Ghrysostome , ut inter apostolos Petriis : il s'en- suit qu'il disposoit plus absolument que les autres des trésors de l'Eglise. Or , cet emploi , quoique saint, devoit être pour plusieurs un fatal ëcueil, et pour les saints mêmes une dangereuse tentation : et en effet, déjà un apôtre s'y étoit perdu, et Dieu prévoyoit qu'après lui bien d'autres s'y perdroient. Il prévoyoit qu'une des plaies les plus mortelles dont seroit affligé le monde chrétien dans la suite des siècles , étoit l'énorme abus qu'on y feroit des revenus ecclésiastiques, qui sont proprement des biens consacrés par la piété des fidèles pour être le patrimoine des pauvres; c'est-à-dire, il envisageoit ces temps malheureux les ministres de l'Eglise , dominés et corrompus par une aveugle cupidité , au lieu de distribuer aux pauvres ce patrimoine , le dissiperoient en se l'attribuant à eux-mêmes ; ces temps l'avarice , l'ambition , le luxe ayant inondé jusqu'au sanctuaire, ce fonds destiné à la subsistance des membres de Jésus-Christ seroit profané , et , si j'ose user de ce terme, prostitué à des usages mon- dains : Dieu, dis-je, prévoyoit ce scandale. Il étoit donc nécessaire, ajoute saint Ghrysostome , qu'à ce scandale , dont un apôtre réprouvé avoit été l'au- teur , Dieu opposât un exemple qui en fût le remède et le correctif: je veux dire un homme dont la fidé- lité irréprochable , dont le parfait désintéressement, dont l'exacte et inaltérable probité dans la dispen- sation des biens de l'Eglise, fût dès-lors pour ceux qui les posséderoient,une règle vivante et toujours présente , et servît au moins à confondre ceux qui

122 POUR LA FÊTE

viendroient à se relâcher de leurs obligations dans une matière aussi essentielle que celle-là. Or je l'ai dit , c'est dans cette vue que saint Etienne a été suscite de Dieu , et c'est ce qui fait