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OEUVRES
COMPLÈTES
DE SHAKSPEARE.
TOME DOUZIEME.
sous PRESSE .
Pour paraître chez le même libraire.
CHEFS-D'OEUVRE DES THÉÂTRES ÉTRANGERS
(allemand, anglais, danois, esclavon, espagnol, hollandais 5 italien, polonais , portugais , russe , suedois.)
Vingt volumes in-8°.
Traduits par MM. Aignan, Andrieux, membres de l'académie française; le baron de Barante , Benjamiji Constant, Châte- lain , Cohen , Denis , Esménard , Guizard, Guizot, Labaumelle , Malte-Brun, Merville, Charles Nodier, Pichot, Remusat , le comte de Sainte- Aulaire , le baron de Staël, Trognon, et ViLLEMAiN, membre de l'académie française.
La troisième livraison paraîtra le lo février prochain. Prix : 6 fr. le volume, papier satine.
IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L'ODÉOK.
ŒUVRES / ^
COMPLÈTES
DE SHAKSPEARE,
TRADUITES DE L'ANGLAIS PAR LETOURNEUR.
f'
NOUVELLE EDITION,
REVUE ET CORRIGÉE
PAR F. GUIZOT ET A. P. TRADUCTEUR DE LORD BYRON;
■PRÉCÉDÉE
D'UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR SHAKSPEARE;
PAR F. GUIZOT.
TOME XII.
A PARIS,
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE,
AU PALAIS-ROYAL. M. DCCC. XXI.
TROISIÈME PARTIE
DE HENRI VI,
TRAGÉDIE.
Tome XII, Slmlspeara
NOTICE SUR LA TROISIÈME PARTIE
DE HENRI VI.
Cjette pièce comprend depuis le printemps de Tannée i455 jusqu'à la fin de l'année 1471? c'est-à-dire , un espace d'environ seize ans ;, pendant lesquels ont été livrées quatorze batail- les 5 qui 5 selon un compte probablement très- exagéré, ont coûté la vie à plus de quatre- vingt mille combattans. Aussi le sang et les morts ne sont-ils pas épargnés dans cette pièce, bien que de ces quatorze batailles on n'en voie ici que quatre, auxquelles Fauteur a eu soin de rapporter les principaux faits des qua- torze combats : ces faits sont , pour la plupart, des assassinats de sang- froid accompagnés de circonstances atroces, quelquefois empruntées à l'histoire, quelquefois ajoutées par Fauteur ou les auteurs. Ainsi la circonstance du mou-
4 NOTICE
choir trempé dans le sang de Rutland , et donné à son père York pour essuyer ses larmes, est pu- rement d'invention ; le caractère de Richard est également d'invention dans cette pièce et dans la précédente. Richard était beaucoup plus jeune que son frère Rutland dont on Ta fait Taîné , et ne peut avoir eu aucune part aux évé- nemens sur lesquels se fondent les deux pièces. Son caractère y est d'ailleurs bien annoncé et bien soutenu j celui de Marguerite ne se dément point 5 et celui de Henri, à travers les progrès de sa faiblesse et de son imbécillité , laisse en- core apercevoir de temps en temps ces sentimens doux et pieux qui ont jeté sur lui de l'intérêt dans la première partie. Ces portions de son rôle (mêine en admettant la supposition établie dans la notice de la première partie ) appartiennent entièrement à Shakspeare, ainsi que la plus grande partie des méditations de Henri pendant la bataille de Towton , son discours au lieute- nant de la Tour et sa scène avec des garde-chas- ses, etc. ^ ces morceaux ne se trouvent point ou sont à peine indiqués dans la pièce originale. Il est aisé de reconnaître les passages ajoutés à un charme et une naïveté d'images que n'offre
SUR HENRI VI. 5
nulle part ailleurs le style de l'ouvrage originaî. Quelquefois aussi les endroits retouches par Shakspeare, soit sur son ouvrage, soit sur ce- lui d'un autre, se font remarquer par la recher- che d'esprit qui lui est familière, et qui n'est pas ici compensée par cette conséquence et cette cohérence d'images qui , dans ses bons ouvra» ges , accompagnent presque toujours ses sab- tilitës. C'est ce qu'on peut remarquer, par exemple , dans les regrets de Richard sur la mort de son père. Il serait difficile de les attri- buer à d'autres qu'à Shakspeare , tant ils por- tent son empreinte; mais il serait également difficile de les attribuer à ses meilleurs temps, et leur imperfection pourrait servir encore à prouver que les trois parties de Henri VI^ telles que nous les avons aujourd'hui , nous offrent , non pas Shakspeare corrigé par lui-même dans la maturité de son talent , mais Shakspeare em- ployant le premier essai de ses forces à corriger les ouvrages des autres. Il a au reste beaucoup moins retouché cette pièce-ci que la précédente , qui probablement lui a paru plus digne de ses efforts ; excepté le discours de Marguerite avant la bataille de Tewksbury, une partie de la scène
6 NOTICE SUR HENRI VI.
d'Edouard avec lady Gray, et quelques autres passages peu importans, on n'en peut guère ajouter d'autres à ceux qui ont déjà ëtë cites comme appartenant entièrement à l'ouvrage cor- rige. La plus grande partie de la pièce originale y est textuellement reproduite j on y retrouve de miême le décousu qui a pu frapper dans la première et la seconde parties. Les horreurs ac- cumulées dans celle-ci ne laissent pas d'être peintes avec une certaine énergie , mais bien éloignée de cette vérité profonde que, dans ses beaux ouvrages, Shakspeare a su, pour ainsi dire, tirer des entrailles même de la nature.
F. G.
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PERSONNAGES.
LE ROI HENRI VI.
EDOUARD , prince de Galles , son fils,
LOUIS XI , roi de France.
LE DUC DE SOMERSET,
LE DUC D'EXETER ,
LE COMTE DE NORTHUMBERLAND ,
LE COMTE D'OXFORD ,
LE COMTE DE WESTMORELAND,
LE LORD CLIFFORD,
RICHARD PLANTAGENET, duc d'York.
EDOUARD , comte des Marches ,
depuis le roi Edouard IV , GEORGE ,. depuis duc de Clarence , RICHARD , depuis duc de Glocester , EDMOND , comte de Rutland , LE DUC DE NORFOLK , LE MARQUIS DE MONTAIGU , LE COMTE DE WARWICK, LE COMTE DE SALISBURY, LE COMTE DE PEMBROKE , LE LORD HASTINGS, LE LORD STAFFORD, SIR JEAN MORTIMER, 1
SIR HUGUES MORTIMER , J SIR GUILLAUME STANLEY. LORD RIVERS, frère de lady Gray. SIR JEAN DE MONTGOMERY. SIR JEAN SOMERVILLE. LE GOUVERNEUR DE RUTLAND LE MAIRE d'YORK. LE LIEUTENANT DE LA TOUR. UN NOBLE.
lords du parti du
fils du duc d'York.
partisans du duc d'York.
oncles du duc d'York.
DEUX GABDE-CHASSES. UN CHASSEUR. UN FILS qui a tué son père. UN PÈRE qui a tué son fils. LA REINE MARGUERITE. LA PRINCESSE BONNE , sœur du roi de France. LADY GRAY , depuis reine et femme d'Edouard IV. SOLDATS , et SUITE du roi Henri et du roi Edouard , MES- SAGERS, HOMMES DU GUET.
Dans une partie du troisième acte la scène se passe en France ; et dans tout le reste de la pièce elle est en Angleterre.
TROISIÈME PARTIE
DE HENRI VI.
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
A Londres, dans la salle du parlement.
Tambours. Quelques soldats du parti d'York se pre'- cipitent dans la salle ; entrent ensuite LE DUC D'YORK, EDOUARD, RICHARD, NORFOLK, MONTAIGU , WARWICK et autres , avec des roses blanches à leurs chapeaux.
WARWICK.
Je ne conçois pas comment le roi nous est e'chappe'.
YORK.
Tandis que nous poursuivions la cavalerie du Nord, il s'est évadé adroitement, abandonnant son infanterie ; et cependant le grand Northumberland, dont l'oreille guerrière ne put jamais souffrir le son de la retraite, animait encore son armée découragée : et lui-même avec les lords Clifford et Stafford , tous
lo HENRI VI,
unis et de front , ont chargé notre corps de bataille,
mais en l'enfonçant ils ont pe'ri sous l'e'pe'e de nos
soldats.
EDOUARD.
Le père de lord StafFord, le duc de Buckingliam, est ou tué ou dangereusement blessé , j'ai fendu son casque d'un coup porté d'aplomb ; cela est vrai , mon père , voilà son sang.
( Montrant son épée sanglante. ) MONT AIGU, montrant la sienne.
Et voilà, mon frère, celui du comte de Wiltshire, que j'ai joint dès le commencement de la mêlée.
RICHARD, jetant sur le théâtre la tête de Somerset.
Et toi , parle pour moi , et dis ce que j'ai fait.
YORK.
Richard a surpassé tous mes autres enfans î C'est à lui que je dois le plus. Quoi, votre grâce, vous êtes mort ! Lord de Somerset !
NORFOLK.
Puisse toute la postérité de Jean de Gaunt avoir pareille espérance !
RICHARD.
J'espère abattre de même la tête du roi Henri !
WARWICK.
Je l'espère aussi. — Victorieux prince d'York , je jure par le ciel de ne point fermer les yeux que je ne t'aie vu assis sur un trône qu'usurpe aujour- d'hui la maison de Lancastre. Voici le palais de ce roi effrayé ; voilà son trône royal. P©ssède-le, York; car il est à toi, et non pas aux héritiers de Henri.
ACTE I, SCÈNE î. n
YORK.
Seconde-moi donc, cher Warwick, et j'en vais prendre possession ; car nous ne sommes entrés ici que par la force.
NORFOLK.
Nous vous seconderons tous. — Périsse le premier qui recule !
YORK.
Je vous remercie , noble Norfolk ! — Ne vous éloignez point, milords. — Et vous, soldats, demeu- rez, et passez ici la nuit.
WARWICK.
Quand le roi paraîtra, ne lui faites aucune vio- lence , à moins qu'il n'essaie de vous chasser par la force.
(Les soldats se retirent. ) YORK.
La reine doit tenir ici aujourd'hui son parlement : elle ne s'attend guère à nous voir de son conseil : par les paroles ou par les coups , il faut ici même faire reconnaître nos droits.
RICHARD.
Occupons , armés comme nous le sommes , ''inté- rieur du palais.
WARWICK,
Ce parlement s'appellera le parlement de sang, à moins que Plantagenet, duc d'York, ne soit roi ; et ce timide Henri , dont la lâcheté nous a rendus le jouet de nos ennemis, sera déposé.
12 HENRI TI,
YORK.
Ne me quittez donc pas, milords. De la re'solutioiiy et je prétends prendre possession de mes droits.
WARWICK.
Ni le roi, ni son plus zélé partisan, ni le plus lier de tous ceux qui tiennent pour la maison de Lan- castre, n'osera plus battre de l'aile aussitôt que Warwick agitera ses sonnettes^'). Je veux planter ici Plantagenet; l'en déracine qui l'osera. — N'hésite pas, Richard : revendique la couronne d'Angleterre.
( Warwick conduit au trône York , qui s'y assied. )
( Fanfares. Entrent le roi Henri, Clifford, Norttumberland, Westmoreland , Exeler et autres, avec des roses rouges à leurs chapeaux. )
LE ROI.
Voyez , milords , où. s'est assis cet audacieux rebelle ; sur le trône de l'état ! Sans doute qu'ap- puyé des forces de Warwick , ce perfide pair , il ose aspirer à la couronne , et prétend régner en souverain. — Comte de Northumberland , il a tué ton père; et le tien aussi, lord Clifford; et vous avez fait vœu de venger leur mort sur lui, sur ses enfans, ses favoris et ses partisans.
NORTHUMBERLAND.
Et si je ne l'exécute pas , ciel, que ta vengeance tombe sur moi !
CLIFFORD.
C'est dans cet espoir que Clifford porte son deuil en acier.
WESTMORELAND.
Hé quoi , souffrirons-nous cela ? — Jetons-le à bas : mon cœur est bouillant de colère ; je n'y puis tenir.
ACTE I, SCENE I. ï3
LE ROI,
De la patience, cher comte de Westmoreland.
CLIFFORD.
La patience est pour les poltrons, pour ses pa- reils : il n'aurait pas osé s'y asseoir, si votre père eût été vivant. — Mon gracieux seigneur, ici , dans le parlement, laissez-nous fondre sur la maison d'York.
NORTHUMBERLAND.
C'est bien dit, cousin : qu'il en soit fait ainsi.
LE ROL
Eh ! ne savez-vous pas que le peuple est pour eux, et qu'ils ont derrière eux une Lande de soldats?
EXETER.
Le duc d'York tué, il fuiront bientôt.
LE ROI.
Loin du cœur de Henri la pensée de faire du parlement une boucherie ! — Cousin Exeter, la sé- vérité du maintien , les paroles , les menaces , sont les seules armes que Henri veuille employer contre eux. {Ils s'avancent vers le duc d'York.) Séditieux duc d'York , descends de mon trône ; et tombe à mes pieds, pour implorer ma clémence et ta grâce ; je suis ton souverain.
YORK.
Tu te trompes j c'est moi qui suis le tien.
EXETER.
Si tu as quelque honte , descends , c'est lui qui t'a fait duc d'York.
i4 HENRI VI,
YORK.
C'était mon patrimoine, tout aussi -bien que le , titre de comte ^^^.
EXETER.
Ton père fut un traître à la couronne.
WARWICK.
C'est toi , Exeter, qui es un traître à la couronne, en suivant cet usurpateur Henri.
CLIFFORD.
Qui doit-il suivre que son roi légitime?
WARWICK.
Sans doute , ClifFord : qu'il suive donc Richard , duc d'York.
LE ROI.
Et resterai-je debout, tandis que toi tu seras assis sur mon trône?
YORK.
Il le faut bien, et cela sera : prends-en ton parti.
WARWICK.
Sois duc de Lancastre, et laisse-le être roi.
WESTMORELAND.
Henri est duc de Lancastre et roi , et le lord de Westmoreland est là pour le soutenir.
WARWICK.
Et Warwick pour le contredire. — Vous oubliez, je le vois, qui sont ceux qui vous ont chassés du champ de bataille , ont tue' vos pères , et ont mar- ché enseignes déployées, au travers de Londres, jusqu'aux portes du palais.
ACTE I, SCÈNE I. l'S
NORTHUMBERLAND.
Je m'en souviens, Warwick, à ma grande douleur; et, par son âme, je le ferai pleurer à toi et aux tiens.
WESTMORELAND.
Plantagenet , et toi et tes enfans , et tes parens et tes amis , me le paieront de plus de vies qu'il n'y avait de gouttes de sang dans les veines de ton père.
CLIFFORD.
Ne m'en parle pas davantage , Warwick , de peur qu'au lieu de paroles, je ne t'envoie un messager qui vengera sa mort avant que je sorte d'ici.
WARWICK.
Pauvre ClifFord ! Combien je méprise ses impuis- santes menaces !
YORK.
Voulez-vous que nous établissions ici nos droits à la couronne ? Autrement nos épées les soutiendront sur le champ de bataille.
LE ROI.
Quel titre as-tu, traître, à la couronne? Ton père était , ainsi que toi , duc d'York ^^^ ; ton aïeul était Roger Mortimer, comte des Marches. Je suis le fils de Henri V, qui soumit le dauphin et les Fran- çais, et conquit leurs villes et leurs provinces.
WARWICK.
Ne parle point de la France , toi qui l'as perdue toute entière.
LE ROL
C'est le lord protecteur qui l'a perdue , et non pas
i6 HENRI VI,
moî. Lorsque je fus couronné, je n'avais que neuf
mois.
RICHARD.
/
Vous êtes assez âgé maintenant , et cependant il me semble que vous continuez à perdre. Mon père , arrachez la couronne de la tête de l'usurpateur.
EDOUARD.
Arrachez-la, mon bon père, mettez-la sur votre tête.
MONTAIGU , au duc d'York.
Mon frère, si tu aimes et honores le courage guer- rier, décidons le fait par un combat au lieu de de- meurer ici à nous disputer.
RICHARD.
Faites retourner les tambours et les trompettes , le roi va fuir.
YORK.
Taisez-vous, mes enfans.
LE ROI.
Tais-toi toi-même, et laisse parler le roi Henri.
WARWICK.
Plantagenet parlera le premier. — Lords , écou- tez-le , et demeurez attentifs et en silence ; car qui- conque l'interrompra, c'est fait de sa vie.
LE ROL
Espères-tu que j'abandonnerai ainsi mon trône royal, où se sont assis mon aïeul et mon père ? Non , auparavant la guerre dépeuplera ce royaume. Oui, et ces étendards si souvent déployés dans la France, et qui le sont aujourd'hui dans l'Angleterre , au
ACTE I, SCÈNE I. 17
grand chagrin de notre coeur , me serviront de drap fune'raire. — Pourquoi mollissez-vous, milords ? Mon titre est bon , et beaucoup meilleur que le sien.
WARWIGK.
Prouve-le , Henri , et tu seras roi .
LE ROI.
Mon aïeul Henri IV a conquis la couronne.
YORK.
Par une re'volte contre son roi.
LE ROT.
Je ne sais que répondre : mon titre est de'fectueux. Répondez-moi , un roi ne peut-il se choisir un héri- tier ?
YORK.
Que s'ensuit-il?
LE ROI.
S'il le peut , je suis roi légitime ; car Richard , en présence d'un grand nombre de lords, résigna sa couronne à Henri IV , dont mon père fut l'héritier comme je suis le sien.
YORK.
Il se révolta contre Richard son souverain , et l'o- bligea par force à lui résigner la couronne.
WARWICK.
Et supposez , milords , qu'il l'eût fait volontaire- ment, pensez-vous que cela pût nuire aux droits hé- réditaires de la couronne ?
EXETER.
Non , il ne pouvait résigner sa couronne que sauf
ToM. XII. Shahspeare. 2
,8 HENRI VI ,
le droit de l'héritier présomptif à succe'der et à ré- gner.
LE ROI.
Es-tu contre nous , duc d'Exeter ?
EXETER.
Le droit est pour lui. Veuillez donc me pardonner.
YORK,
Pourquoi parlez-vous bas, milords, au lieu de répondre ?
EXETER.
Ma conscience me dit qu'il est roi légitime.
LE ROL
Tous vont m'abandonner et passer de son côté.
WORTHUMBERLAND.
Plantagenet , quelles que soient tes prétentions , ne pense pas que Henri puisse être déposé ainsi.
WARWICK,
Il sera déposé en dépit de vous tous.
WORTHUMBERLAND.
Tu te trompes , Warwick. Ce n'est pas , malgré la présomption qu'elle t'inspire, la puissance quête donnent dans le midi tes comtés d'Essex , de Suffolk, de Norfolk et de Kent , qui peut élever le duc au trône malgré moi.
CLIFFORD.
Roi Henri, que ton titre soit légitime ou défec- tueux, lord Clifford jure de combattre pour ta dé- fense. Puisse s'entrouvrir et m'engloutir tout vivant
ACTE I, SCÈNE 1. 19
le sol où je fléchirai le genou devant celui qui a tué mon père !
LE ROI,
0 ClifFord ! combien tes paroles raniment mon coeur !
YORK.
Henri de Lancastre , cède-moi ta couronne. Que murmurez-vous , lords , ou que concertez-vous en- semble ?
WARWIGK.
Rendez justice au royal duc d'York, ou je vais remplir cette salle de soldats armés , et, sur ce trône où il est assis , écrire son titre avec le sang de l'usur- pateur .
(Il frappe du pied, elles soldats se montrenl.) LE ROL
Milord de Warwick, écoutez seulement un mot. — Laissez-moi régner tant que je vivrai.
YORK.
Assure la couronne à moi et à mes enfans, et tu régneras en paix le reste de tes jours.
LÉ ROL
Je suis satisfait. Richard Plantagenet, jouis du royaume après ma mort.
CLIFFORD.
Quel tort pour le prince votre fils 1
WARWICK.
Quel bien pour l'Angleterre et pour lui-même !
WESTMORELAND.
Vil; faible et lâche Heliri !
20 . HENRI VI,
CLIFFORD.
Quelle injure tu te fais à toi-même et à nous!
WESTMORELAND.
Je ne puis rester pour entendre ces conditions.
NORTHUMBERLAND.
Ni moi.
CLIFFORD.
Venez, cousin; allons porter ces nouvelles à la reine.
WESTMORELAND.
Adieu , roi sans courage et de'généré ; ton sang glacé ne renferme pas une étincelle d'honneur.
NORTHUMBERLAND.
Deviens la proie de la maison d'York, et meurs dans les chaînes pour cette indigne action .
CLIFFORD.
Puisses-tu périr vaincu dans une guerre terrible, ou finir tranquillement dans l'abandon et le mépris!
(Sortent Nortliumberland, Clifibrd et Westmoreland.) WARWICK.
Tourne-toi par ici , Henri , ne fais pas attention à eux.
EXETER.
Ce qu'ils veulent c'est la vengeance : voilà pour- quoi ils ne cèdent pas. ■
LE ROL
Ah! Exeter !
WARWICK.
Pourquoi ce soupir , mon prince ?
ACTE I, SCÈNE I. 21
LE ROI.
Ce n^est pas pour moi que je gémis, lord Warwick : c'est pour mon fils que je de'she'rite en père de'nature'; mais arrive qui pourra. (^ York.) Je te substitue ici la couronne à toi et tes héritiers à perpétuité , à condition que tu feras serment ici d'éteindre cette guerre civile, et de me respecter, tant que je vivrai, comme ton roi et ton souverain , et de ne jamais chercher, par aucune trahison ni violence, à me ren- verser du trône et à régner toi-même.
YORK.
Je fais volontiers ce serment, et je l'accomplirai.
(Il descend du trône.) WARWICK.
Vive le roi Henri ! — Plantagenet , embrasse-le.
LE ROI.
Puisses-tu vivre long-temps, ainsi que tes impé- tueux enfans !
YORK.
De ce moment, York et Lancastre sont réconciliés.
EXETER.
Maudit soit celui qui cherchera à les rendre enne- mis!
(Morceau de musiq^ue ; les lords s'avancent.) YORK. i
Adieu, mon gracieux seigneur : je vais me rendre à mon château.
WARWICK.
Et moi, je vais garder Londres avec mes soldats.
22 HENRI VI,
NORFOLK.
Moi; je retourne à Norfolk avec les miens.
MONTAIGU.
Moi, sur la mer, d'oii je suis venu.
(Sortent York et ses fils, Warwick , Norfolk et Montaigu, les soldais et la suite.) LE ROL
Et moi, rempli de tristesse et de douleur, je vais regagner mon palais.
EXETER.
Voici la reine dont les regards de'cèlent la colère : je veux me dérober à sa présence.
LE ROL
Et moi aussi , cher Exeter.
(Il veut sortir.) MARGUERITE.
N'espère pas me fuir, je te suivrai.
LE ROL
Modère-toi , chère reine , et je resterai.
MARGUERITE.
Et qui pourrait se modérer dans de pareilles ex- trémités ? — Ah ! malheureux que tu es ! plût au ciel que je fusse morte fille, que je ne t'eusse ja- mais vu, que je ne t'eusse pas donné un fils, puisque tu devais être un père si dénaturé! A-t-il mérité d'être dépouillé des droits de sa naissance? Ah ! si tu l'avais aimé seulement la moitié autant que je l'aime, ou qu'il t'eût fait souffrir ce que j'ai souffert une fois pour lui , que tii l'eusses nourri, comme moi, de ton sang, tu aurais ici versé le plus précieux
ACTE I, SCÈNE I. 23
sang de ton cœur, plutôt que de faire ce sauvage duc ton he'ritier, et de de'she'riter ton propre fils.
LE JEUNE PRINCE.
Mon père , vous ne pouvez pas me de'she'riter : si vous êtes roi, pourquoi ne le serais-je pas après vous?
LE ROL
Pardonne- moi, Marguerite. — Pardonne-moi, cher enfant : le comte de Warwick et le duc m'y ont forcé.
MARGUERITE.
T'y ont forcé ! Tu es roi , et l'on t'a forcé ! Je rou- gis de t'entendre parler. Ah î malheureux lâche ! tu nous as tous perdus, toi , ton fils et moi ; tu t'es rendu tellement dépendant de la maison d'York, que tu ne régneras plus qu'avec sa permission. Qu'as-tu fait en transmettant la couronne à lui et à ses hé- ritiers? tu as creusé toi-même ton tombeau, et tu t'y traîneras long-temps avant ton heure naturelle. War- wick est chancelier de l'état, et maître de Calais. Le farouche Faulconbridge commande le détroit. Le duc est fait protecteur du royaume , et tu crois être en sûreté ! Oui, l'agneau tremblant doit se croire en sûreté au milieu des loups. Si j'eusse été là, moi, qui ne suis qu'une simple femme , oui , leurs soldats m'auraient enlevée sur leurs lances, avant que j'eusse consenti à un pareil acte. Mais tu préfères ta vie à ton honneur ; et puisqu'il en est ainsi , je me sépare, Henri, de ta table et de ton lit, jusqu'à ce que je voie révoquer cet acte du parlement qui dés- hérite mon fils. Les lords du nord, qui ont aban-
24 HENRI VI,
donne tes drapeaux , suivront les miens dès qu'ils
les verront de'ploye's ; et ils se déploieront, à ta
grande honte , et pour la ruine entière de la maison
d'York : c'est ainsi que je te quitte. — Viens, mon
fdso Notre arme'e est prête : suis-moi, nous allons la
joindre.
LE ROI.
Arrête, chère Marguerite, et écoute-moi.
MArxGUERITE.
Tu n'as déjà que trop parlé, laisse-moi.
LE ROL
Mon cher fds Edouard, tu resteras avec moi.
MARGUERITE.
Oui , pour être égorgé par ses ennemis !
LE JEUNE PRINCE.
Quand je reviendrai vainqueur du champ de ba- taille, je reverrai votre grâce. Jusque-là je vais avec elle.
MARGUERITE.
Viens, mon fils; partons, nous n'avons pas de momens à perdre.
(La reine et le prince sortent. ) LE ROL
Pauvre reine ! Comme sa tendresse pour moi et pour son fils l'a poussée à s'emporter aux expressions de la fureur ! Puisse-t-elle être vensée de ce duc or- gueilleux, dont l'esprit hautain va sur les ailes du désir tourner autour de ma couronne, et , comme un aigle affamé , se nourrir de la chair de mes fils et de la mienne. — La désertion de ces trois lords
ACTE I, SCÈNE II. aS
tourmente mon âme. Je veux leur e'crire, et tâcher de les apaiser par de bonnes paroles. — Venez , cousin ; yous vous chargerez du message.
EXETER.
Et j'espère les ramener tous à vous.
(Ils sortent.)
SCÈNE II.
Un appartement dans le château de Sandal près de Wakefield , dans la province d'York,
Les fils du duc d'York, RICHARD, EDOUARD, paraissent avec MONT AIGU.
RICHARD.
Mon frère, quoique je sois le plus jeune, permet- tez-moi de parler...
EDOUARD.
Non : je serai meilleur orateur que toi.
MONTAIGU.
Mais j'ai des raisons fortes et entraînantes.
(Entre York.)
YORK.
Quoi ! qu'y a-t-il donc ? Mes enfans , mon frère , vous voilà en dispute? Quelle est votre querelle? comment a-t-elle commencé ?
EDOUARD.
Ce n'est point une querelle , c'est un léger débat.
YORK.
Sur quoi?
26 HENRI VI,
RICHARD.
Sur un point qui intéresse votre grâce et nons aussi, sur la couronne d'Angleterre , mon père, qui vous appartient.
YORK.
A moi, mon fils? Non pas, tant que Henri vivra.
RICHARD.
Votre droit ne dépend point de sa vie ou de sa mort.
EDOUARD.
Vous en êtes l'he'ritier dès à pre'sent : jouissez donc de votre he'ritage. Si vous donnez à la maison de Lancastre le temps de respirer , à la fin elle vous devancera, mon père.
YORK.
Je me suis engagé , par serment , à le laisser ré- gner en paix.
EDOUARD.
On peut violer son serment pour un royaume. J'en violerais mille, moi, pour régner un an.
RICHARD.
Non. Que le ciel préserve votre grâce de devenir parjure !
YORK.
Je le serai, si j'emploie la guerre ouverte.
RICHARD.
Je vous prouverai le contraire, si vous voulez m'écouter.
YORK.
Tu ne le prouveras pas , mon fils ; cela est im- possible .
ACTE I, SCÈNE II. 27
RICHARD.
Un serment est nul dès qu'il n'est pas fait devant un vrai et légitime magistrat, qui ait autorité sur celui qui jure. Henri n'en avait aucune , son titre était usurpé ; et puisque c'est lui qui vous a fait jurer de renoncer à vos droits , votre serment , mi- lord, est vain et frivole. Ainsi, aux armes! et son- gez seulement , mon père , combien c'est une douce chose que de porter une couronne. Son cercle en- ferme tout le bonheur de l'Elysée , et tout ce que les poètes ont imaginé de jouissances et de félicités. Pourquoi tardons-nous si long-temps? Je n'aurai point de repos que je ne voie la rose blanche que je porte teinte du sang indolent tiré du coeur de Henri.
YORK.
Richard, il suffit : je veux régner ou mourir. Mon frère, pars pour Londres à l'instant , et anime Warwick à cette entreprise. — Toi , Richard , va trouver le duc de Norfolk , et instruis-le secrète- ment de nos intentions. — Vous, Edouard, vous vous rendrez auprès de milord Cobham , qui s'arme- ra de bon cœur avec tout le comté de Kent : c'est sur les gens de Kent que je compte le plus ; car ils sont belliqueux, courtois , généreux, et pleins d'ar- deur. — Tandis que vous agirez ainsi , que me res- tera-t-il à faire que de chercher l'occasion de pren- dre les armes , sans que le roi ni personne de la mai- son de Lancastre pénètre mes desseins ? (Entre un messag er.) Maïs f arrêtez donc. — Quelles nouvelles? Pourquoi arrives-tu si précipitamment?
28 HENRI Vï,
LE MESSAGER.
La reine , soutenue des comtes et des barons du nord , se prépare à vous assiéger ici dans votre châ- teau. Elle est tout près d'ici à la tête de vingt mille hommes : songez donc , milord, à fortifier votre château.
YORK.
Oui , avec mon épe'e. Quoi ! penses-tu qu'ils nous fassent peur ? — Edouard , et vous , Richard , vous resterez près de moi. — Mon frère Montaigu va se rendre à Londres , pour avertir le noble Warwick , Cobham et nos autres amis , que nous avons laisse's à titre de protecteurs auprès du roi , d'employer toute leur habileté à fortifier leur pouvoir, et de ne plus se fier au faible Henri et à ses sermens.
MONTAIGU.
Mon frère, je pars. Je les déciderai , n'en doutez pas ; et je prends humblement congé de vous.
(Il sort.) (Entrent sir John et sir Hugues Mortimer. )
YORK.
Mes oncles sir John et sir Hugues Mortimer , vous arrivez bien à propos à Saiidal : l'armée de la reine se propose de nous y assiéger.
SIR JEAN.
Elle n'en aura pas besoin : nous irons la joindre dans la plaine.
YORK.
Quoi ! avec cinq mille hommes ?
ACTE î, SCÈNE III. 29
RICHARD.
Oui , mon père ; et avec cinq cents , s'il le faut. Leur général est une femme ! Qu'avons-nous à crain- dre?
(Une marche dans réloignement.) EDOUARD.
J'entends déjà leurs tambours : rangeons nos gens et sortons à l'instant pour aller leur offrir le combat,
YORK.
Cinq hommes contre vingt ! — Malgré cette énorme inégalité , cher oncle , je ne doute pas de notre vic- toire. J'ai gagné en France plus d'une bataille où les ennemis étaient dix contre un. Pourquoi n'au- rais-je pas aujourd'hui le même succès ?....
( Une alarme; ils sortent.)
SCÈNE m.
Plaine près du château de Sandal.
Alarme; excursions. Entrent RUTLAND et son GOUVERNEUR.
RUTLAND,
Ah ! Oïl fuirai-je? Oii me sauverai-je de leurs mains? Ah ! mon gouverneur, voyez, le sanguinaire Clifford vient à nous.
(Entrent Clififord et des soldats.) CLIFFORD.
Fuis ; chapelain ; ton état de prêtre te sauve la
3o HENRI YI,
vie. — Mais pour le rejeton de ce maudit duc , dont le père a tué mon père , il mourra .
LE GOUVERNEUR.
Et moi , milord , je lui tiendrai compagnie.
CLIFFORD.
Soldats , emmenez-le.
LE GOUVERNEUR.
Ah ! ClifFord , ne l'assassine pas de peur que tu ne sois haï de Dieu et des hommes.
(Les soldats l'entraînent de force. L'enfant reste pâmé de frayeur.) CLIFFORD.
Allons. — Quoi ! est-il déjà mort ? ou est-ce la peur qui lui fait ainsi fermer les yeux ? — Oh ! je vais te les faire ouvrir.
RUTLAND.
C'est ainsi que le lion affamé regarde le mal- heureux qui tremble sous ses griffes avides , c'est ainsi qu'il tourne tout autour insultant à sa proie , et c'est ainsi qu'il s'approche pour déchirer ses mem- bres Ah ! bon Clitford, tue-moi avec ton épée ,
mais non pas avec ce regard cruel et menaçant. Bon ClifFord , écoute-moi avant que je meure : je suis trop peu de chose pour être l'objet de ta colère : venge-toi sur des hommes , et laisse-moi vivre.
CLIFFORD.
Tu parles en vain , pauvre enfant. Le sang de mon père a fermé le passage par où tes paroles pour- raient pénétrer.
ACTE I, SCÈNE III. St
RUTLAND.
Eh bien ! c'est au sang de mon père à le rouvrir : c'est un homme, lui, ClifFord, mesure-toi avec lui.
CLIFFORD.
Eussé-je ici tous tes frères, leur vie et la tienne ne suffiraient pas pour assouvir ma vengeance. Non, quand je creuserais encore les tombeaux de tes pères, et que j'aurais pendu à des chaînes leurs cercueils pouris, en spectacle d'ignominie, ma fureur n'en serait pas ralentie, ni mon cœur soulagé. La vue de tout ce qui appartient à la maison d'York est une furie qui tourmente mon âme; et jusqu'à ce que j'aie extirpé leur race maudite , sans en laisser un seul au monde, je vis dans l'enfer.' — Ainsi donc...
(Levant le Lras.) RUTLAND.
Oh ! laisse-moi prier un moment avant de recevoir la mort ! — Ah ! c'est toi que je prie , bon Clifford ; aie pitié de moi.
CLIFFORD.
Toute la pitié que peut t'accorder la pointe de mon épée.
RUTLAND.
Jamais je ne t'ai fait aucun mal, pourquoi veux- tu me tuer?
CLIFFORD.
Ton père m'a offensé.
RUTLAND.
Mais avant que je fusse né. — Tu as un fils , Clif- ford; pour l'amour de lui, aie pitié de moi, de
li HENRI VI,
crainte qu'en vengeance de ma mort , comme Dieu est juste, il ne soit aussi misérablement e'gorgé que moi. Ah ! laisse-moi passer ma vie en prison ; et à la première offense, tu pourras me faire mourir ; mais à présent tu n'en as aucun motif.
GLIFFORD.
Aucun motif? ton père a tué mon père : c'est pourquoi, meurs.
(Il le poignarde.) RUTLAND.
Dii faciant , laudis summa sit ista tuœ '^^K
( Il meurt. ) CLIFFORD.
Plantagenet! Plantagenet! j'arrive; et ce sang de ton fils , attaché sur mon épée , y va former une rouille, jusqu'à ce que ton sang figé avec celui-ci me détermine à les en faire disparaître tous deux.
(Il sort.)
SCÈNE IV. Alarme. Entre YORK.
YORK.
L'armée de la reine a vaincu; mes deux oncles ont été tués en défendant ma vie , et tous mes par- tisans , effrayés de l'âpre fureur de l'ennemi , fuient comme les vaisseaux devant les vents, ou des agneaux que poursuivent des loups affamés. — Mes enfans!... Dieu sait ce qu'ils sont devenus. Mais je sais bien que , vivans ou morts , ils se sont compor- tés en hommes nés pour la gloire. Trois fois Richard
ACTE I, SCÈNE IV. 33
s'est ouvert un passage jusqu'à moi, en me criant : Courage! mon père, combattons jusqu'à la fin. Et trois fois aussi Edouard m'a joint, son e'pe'e toute rouge, teinte juqu'à la garde du sang de ceux qui l'avaient combattu, et lorsque les plus intre'pides guerriers se retiraient, Richard criait : Chargez, ne lâchez pas un pied de terrain ; il criait encore : Une couronne ou un glorieux tombeau! un sceptre ou un sépulcre en ce monde! C'est alors que nous avons chargé de nouveau : mais, lie'las ! nous avons encore recule'; — comme j'ai vu un cygne s'efforcer inutilement de nager contre le courant, et s'e'puiser à combattre les flots qui le maîtrisaient. — Maisqu'en- tends-je? ( Courte alarme derrière le théâtre. ) Écou- tons ! nos terribles vainqueurs continuent la pour- suite; et je suis trop affaibli, et je ne peux fuir leur fureur; et eussé-je encore toutes mes forces , je ne leur échapperais pas. Le sable qui mesurait ma vie a été compté : il faut rester ici ; c'est ici que ma vie doit finir. {Entrent la reine Marguerite, Clifford, Northumberland, soldats. ) Viens, sanguinaire Clif- ford. '■ — Farouche Nortiimberland ! me voilà pour servir de but à vos coups ; je les attends de pied ferme.
NORTHUMBEELAND,
Rends-toi à notre merci, orgueilleux Plantagenet.
CLIFFORD.
Oui , et tu auras merci tout juste comme ton bras sans pitié l'a faite à mon père. Enfin, Phaéton est tombé de son char , et le soir est arrivé à l'heure de midi.
ToM. XII. Shaftspeare. 3
34 HENRI VI,
YORK.
De mes cendres comme de celles du phénix peut sortir l'oiseau qui me vengera sur vous tous. Dans cet espoir, je lève les yeux vers le ciel, et je brave tous les maux que vous pourrez me faire subir. Hé bien, que n'avancez-vous? Quoi ! vous êtes une mul- titude et vous avez peur !
CLIFFORD.
C'est ainsi que les lâches commencent à combat- tre , quand ils ne peuvent plus fuir : ainsi la colombe attaque de son bec les serres du faucon qui la dé- chire : ainsi les voleurs sans ressource , et désespé- rant de leur vie, accablent le prévôt de leurs invec- tives.
YORK.
0 ClifFord ! recueille-toi un moment , et dans ta pensée rappelle ma vie entière ; et alors , si tu le peux , regarde-moi pour rougir de tes paroles , et mords cette langue qui accuse de lâcheté celui dont l'aspect menaçant t'a fait jusqu'ici trembler et fuir.
CLIFFORD.
Je ne m'amuserai pas à disputer avec toi de paro- les : mais nous allons jouter de corps , quatre pour un!
(Il tire son épee.) MARGUERITE.
Arrête , vaillant ClifFord ! Pour mille raisons , je veux prolonger encore un moment la vie de ce traî- tre. — La rage le rend sourd. — Parle-lui , Nor- thumberland.
ACTE I, SCÈNE lY. 35
NORTHUMBERLAND.
Arrête , ClifFord : ne lui fais pas l'honneur de t'ex- poser à avoir le doigt piqué , pour lui percer le cœur. Quand un roquet montre les dents , quelle valeur y a-t-il à mettre la main dans sa gueule , lorsqu'on pourrait le repousser avec le pied ? Le droit de la guerre est d'user de tous ses avantages ; et ce n'est point faire brèche à l'honneur que de se mettre dix contre un.
(Ils se jettent sur York, qui se débat.) CLIFFORD,
Oui, oui, c'est ainsi que se débat l'oiseau dans le lacet.
NORTHUMBERLAND.
C'est ainsi que s'agite le lapin dans le piège,
(York est fait prisonnier )
YORK,
Ainsi triomphent les brigands sur la proie qu'ils ont conquise ; ainsi succombe l'honnête homme at- taqué en nombre inégal.
NORTHUMBERLAND.
Maintenant , madame , qu'ordonnez- vous de lui?
MARGUERITE.
Braves guerriers, ClifFord, Northumberland, il faut le placer sur ce tertre de terre , lui qui les bras éten- dus voulait atteindre les montagnes , et n'a fait avec sa main que traverser leur ombre. — Quoi, c'était donc vous qui vouliez être roi d'Angleterre ? C'était donc vous qui triomphiez dans notre parlement , et nous faisiez entendre un discours sur votre naissan-
36 HENRI VI,
ce? Où est maintenant votre pote'e d'enfans, pour vous soutenir ? Votre pe'tulant Edouard et votre ro- buste George? Où est-il, ce vaillant miracle des bos- sus , votre petit Dicky , dont la voix toujours gron- dante animait son papa à la révolte ? Où est-il aussi, votre bien-aimé Rutland ? Voyez , York , j'ai teint ce mouchoir dans le sang que le brave ClifFord a fait sortir avec la pointe de son e'pe'e du sein de cet enfant; et si vos yeux peuvent pleurer sa mort , te- nez, je vous le présente, pour en essuyer vos larmes. Hélas ! pauvre York ! si je ne vous haïssais pas mortellement , je plaindrais l'état misérable où je vous vois! Je t'en prie, York, afflige-toi pour me réjouir. Frappe du pied, enrage, désespère-toi, que je puisse chanter et danser. Quoi ! le feu de ton coeur a-t-il tellement desséché tes entrailles, quil ne puisse couler une larme pour la mort de Rutland? D'où te vient ce calme? Tu devrais être furieux, et c'est pour te rendre furieux que je t'insulte ainsi. Mais je le vois; tu veux que je te paie pour me divertir : York ne sait parler que quand il porte une couronne. — Une couronne pour York. — Et vous, lords, inclinez-vous bien bas devant lui. — Te- nezlui les mains, tandisqueje vais le couronner. (Elle lui place sur la tête une couronne de papier ^^\ Mais , vraiment , à présent il a l'air d'un roi. Oui , voilà celui qui s'est emparé du trône de Henri ; voilà ce- lui qui s'était fait adopter par lui pour son héritier. — Mais comment se fait-il donc que le grand Plan- tagenet soit couronné sitôt , au mépris de son ser- ment solennel ? Je croyais , moi , que tu ne devais être roi qu'après que notre roi Henri aurait terminé
ACTE ï, SCÈNE IV. 87
avec U mort ; et vous voulez ceindre votre tête de la gloire de Henri , et ravir à son front le diadème dès à présent , pendant sa vie , et contre votre ser- ment sacré ! Oh ! c'est aussi un crime trop impardon- nable ! Allons, faites tomber cette couronne, et avec elle sa tête, et qu'il suffise d'un cliii d'oeil pour le mettre à mort.
GLIFFORD.
Cet office me regarde , en mémoire de mon père.
MARGUERITE.
Non , arrête encore : écoutons - le pérorer.
YORK.
Louve de France , mais pire que les loups de France j toi dont la langue est plus envenimée que la dent de la vipère , qu'il sied mal à ton sexe de triompher, comme une amazone effrontée, des mal- heurs de ceux qu'enchaine la fortune ! Si ton visage n'était pas immobile comme un masque , et accou- tumé à l'impudence par l'habitude des mauvaises ac- tions , j'essaierais de te faire rougir , reine présomp- tueuse : te dire seulement d'oiitu viens , de qui tu sors , en serait assez pour te couvrir de honte , s'il te restait quelque sentiment de honte. Ton père , qui se pare des titres de roi de Naples , des Deux-Si- ciles et de Jérusalem, n'a pas le revenu d'un mé- tayer anglais. Est-ce donc ce monarque indigent qui t'a appris à insulter ? Cela est bien inutile et ne te convient pas , reine insolente ! à moins, qu'il ne te faille vérifier le proverbe , qu'un mendiant sur un cheval le pousse jusqu'à ce qu'il crève. C'est la beauté qui souvent fait l'orgueil des femmes. Mais
38 HENRI Vf,
Dieu sait, que ta part eu est petite. C'est la vertu qui les fait le plus admirer. Le contraire t'a rendue un objet d'e'tonnement. C'est par la décence et la douceur qu'elles deviennent comme divines ; et c'est ]jar l'absence de ces qualite's que tu es abominable. Tu es l'opposé de tout bien, comme les antipodes le sont du lieu que nous habitons , comme le sud l'est du septentrion. Oh î cœur de tigresse, caché sous la forme d'une femme ! Comment, après avoir teint ce linge du sang vital d'un enfant pour en essuyer les larmes de son père , peux - tu porter encore la figure d'une femme? Les femmes sont douces , sen- sibles, pitoyables et d'un cœur facile à fléchir; et toi tu es féroce , implacable, dure comme la roche, inflexible et sans remords. Tu m'excitais à la fureur; eh bien ! tu as ce que tu désirais. Tu voulais me voir pleurer ; eh bien ! tu as ce que tu voulais ; car la fureur des vents amasse d'interminables ondées , et, dès qu'elle se ralentit , commence la pluie. Ces pleurs sont les obsèques de mon cherRutland; et chaque larme crie vengeance sur sa mort.... contre toi , barbare ClifFord — et toi , perfide Française.
NORTHUMBERLAND.
Je m'en veux ; mais ses douleurs m'émeuvent au point que j'ai de la peine à retenir mes larmes.
YORK.
Des cannibales affamés eussent craint de toucher à un visage comme celui de mon fils, n'eussent pas voulu le souiller de sang ; mais vous êtes plus inhu- mains , plus inexorables, oh ! dix fois plus que les tigres de THyrcanie. Vois , reine impitoyable ; vois
ACTE I, SCÈNE IV. 3^
les larmes d'un malheureux père : ce linge que tu as trempé dans le sang de mon cher enfant , vois , j'en lave le sang avec mes larmes ; tiens , reprends- le, et va te vanter de ce que tu as fait. (// lui rend le mouchoir.) Si tu racontes, comme elle est, cette his- toire , sur mon âme, ceux qui l'entendront lui don- neront des larmes : oui , mes ennemis même ver- seront des larmes abondantes , et diront : Hélas ! ce fut un cas bien pitoyable. — Allons , reprends ta couronne , et ma malédiction avec elle ; et puisses- tu, quand tu en auras besoin, trouver la consolation que je reçois de ta cruelle main ! Barbare Clifford î ôte-moi du monde ! Que mon âme s'envole aux cieux, et que mon sang retombe sur vos têtes !
NORTHUMBERLAND.
Il aurait massacré toute ma famille , que je ne pourrais pas, dût-il m'en coûter la vie, m^empêcher de pleurer avec lui , en voyant combien la douleur domine profondément son âme.
MARGUERITE.
Quoi ! tu en viens aux larmes , milord Northum- berland? — Songe seulement aux maux qu'il nous a faits à tous , et cette pensée séchera bientôt tes ten- dres pleurs.
CLIFFORD.
Voilà pour accomplir mon serment, voilà pour la mort de mon père.
(Le perçant de son épée.) MARGUERITE, lui portant aussi un coup d'épée.
Et voilà pour venger le droit de notre bon roi.
4o HENRI VI,
YORK.
Ouvre-moi les portes de ta miséricorde , Dieu de clémence ! Mon âme s'envole par ces blessures pour aller vers toi.
(Il meurt.) MARGUERITE.
Abattez sa tête, et placez-la sur les portes d'York : de cette manière la vue d'York dominera sa ville d'York.
( lis sortent. )
FIN DU l'REMlEK ACTE.
ACTE II, SCÈNE I. 41
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ACTE DEUXIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Plaine voisine de la Croix de Mortimer dans le comté d'Hereford.
Tambours j entrent EDOUARD et RICHARD en marche avec leurs troupes.
EDOUARD.
J'ignore comment notre auguste père aura pu échapper, et même s'il aura pu échapper ou non à la poursuite de ClifFord et de Northumberland. S'il avait été pris , nous en aurions appris la nouvelle ; s'il avait été tué, le bruit nous en serait aussi parvenu; mais s'il avait échappé, il me semble aussi que nous aurions dû recevoir le consolant avis de son heureuse fuite. Comment se trouve mon frère? pourquoi est-il si triste ?
RICHARD.
Je n'aurai point de joie que je ne sache ce qu'est devenu notre très-valeureux père. Je l'ai vu dans la bataille renversant tout sur son passage ; j'ai observé comme il cherchait à écarter ClifFord , et à l'attirer seul. Mes yeux l'ont suivi dans le plus fort de la mêlée , et j'ai cru voir un lion au milieu d'un trou-
42 HENRI VI,
peau de bœufs, ou un ours entoure' de chiens qui, lorsque quelques-uns d'entre eux atteints de sa griffe ont pousse' des cris de douleur , se tiennent ëloigne's, aboyant contre lui. Tel était notre père au milieu de ses ennemis : ainsi les ennemis fuyaient mon redoutable père. C'est, à mon avis, gagner assez de gloire que d'être ses fils. — Vois comme l'aurore ouvre ses portes d'or , et prend congé du soleil ra- dieux. Comme elle ressemble au printemps de la jeunesse ! au jeune homme qui s'avance galant et pare vers l'objet de ses amours ! .
EDOUARD.
Est-ce l'effet de l'ëblouissement, ou vois-je en effet trois soleils?
RICHARD,
Ce sont trois soleils brillans, trois soleils bien en- tiers : non pas forme's des fractions du soleil coupé par les nuages , mais qui , distincts l'un de l'autre , Jorillent dans un ciel clair et blanchâtre. Voyez , voyez , ils s'unissent, se confondent , et semblent s'embrasser , comme s'ils juraient ensemble une ligue inviolable : à présent ils ne forment plus qu'un seul astre , qu'un seul flambeau , qu'un soleil unique. — Sûrement le ciel nous veut désigner par- là quelque événement.
EDOUARD,
Étrange prodige, inouï jusqu'à nos jours! Je pense qu'il nous appelle , mon frère , au champ de bataille : afin que nous, enfans dubrave Plantagenet, déjà brillans séparément par notre mérite , nous unissions toutefois ensemble nos splendeurs pour
ACTE II, SCÈNE I. 43
luire sur la terre , comme ce soleil sur le monde. Quel que soit ce présage , je veux désormais porter sur mon bouclier trois soleils radieux.
RICHARD.
Portez-y plutôt trois lunes '^'^\ car, avec votre per- mission, vous aimez mieux les femelles que les mâles. (Entre un Messager.) Qui es-tu, toi, dont les sombres regards annoncent quelques tristes récits suspendus au bout de ta langue?
LE MESSAGER.
Ah ! je viens d'être un triste témoin du meurtre du noble duc d'York, votre auguste père , et mon excellent maître.
EDOUARD.
Oh ! n'en dis pas davantage : j'en ai trop entendu.
RICHARD,
Raconte-moi comment il est mort : je veux tout entendre.
LE MESSAGER.
Environné d'un grand nombre d'ennemis, il leur faisait face à tous ; semblable au héros , espoir de Troie, s'opposant aux Grecs qui voulaient entrer dans la ville. Mais Hercule même doit succomber sous le nombre ; et plusieurs coups redoublés de la plus petite cognée tranchent et abattent le chêne le plus dur et le plus vigoureux. Saisi par une foule de mains , votre père a été dompté; mais il n'a été percé que par le bras furieux de l'impitoyable Clif- ford, et par la reine. Elle lui a mis par grande dé- rision une couronne sur la tête : elle l'a insulté de
44 HENRI VI,
ses rires; et lorsque de douleur il s'est mis à pleurer 51 cette reine barbare lui a offert , pour essuyer son Yisage, un mouchoir trempé dans le sang innocent de l'aimable et jeune Rutland , égorgé par l'affreux ClifFord. Enfin, après une multitude d'outrages et d'affronts odieux, ils lui ont tranché la tête, et l'ont placée sur les portes d'York , où elle offre le plus affligeant spectacle que j'aie jamais tu.
EDOUARD.
Cher duc d'York , appui sur qui nous nous repo- sions , à présent que tu nous es enlevé, nous n'avons plus de soutien ni d'asile. — 0 Clifford! insolent Clifford, tu as détruit la fleur des chevaliers de l'Eu- rope ! et ce n'est que par trahison que tu l'as abattu : seul contre toi seul, il t'aurait vaincu. — Ah! main- tenant la demeure de mon âme lui est devenue une prison ; oh ! qu'elle voudrait s'en alFranchir avant que ce corps pût , enfermé sous la terre , y trouver le repos ! jamais , à compter de ce moment , je ne puis plus goûter aucune joie ; jamais , jamais je ne connaîtrai plus la joie.
RICHARD.
Je ne puis pleurer. Tout ce que mon corps con- tient d'humidité peut à peine suffire à calmer le brasier qui brûle mon cœur , et ma langue ne le peut délivrer du poids qui le surcharge , car le souffle qui pousserait mes paroles au dehors est em- ployé à exciter les charbons qui embrasent mon sein et le dévorent de flammes qu'éteindraient les larmes. Pleurer, c'est diminuer la profondeur de la douleur : aux enfans donc les pleurs ; et à moi le
ACTE II, SCÈNE I. 45
fer et la vengeance! — Richard , je porte ton nom, je vengerai ta mort , ou je mourrai environné de gloire pour l'avoir tenté.
EDOUARD.
Ce vaillant duc t'a laissé son nom : il mè laisse a moi sa place et son duché.
RICHARD.
Allons , si tu es vraiment l'enfant de cet aigle royal, prouve ta race en regardant fixement le so- leil. Au lieu de sa place et de son duché, dis le trône et le royaume : ils sont à toi , ou tu n'es pas son fils.
(Une marche. Entrent Warwick , Montaigu, suivis de leur armée.) WARWICK.
Hé bien, mes beaux seigneurs, oit en êtes-vous? Quelles nouvelles avez-vous reçues?
RICHARD.
Illustre Warwick , s'il fallait vous redire nos fu- nestes nouvelles , et recevoir à chaque mot un coup de poignard dans notre coeur, jusqu'à la fin du récit, nous souffririons moins de ces blessures que de ces cruelles paroles. 0 valeureux lord, le duc d'York est tué !
EDOUARD.
0 Warwick ! Warwick ! ce Plantagenet qui t'ai- mait aussi chèrement que le salut de son âme , a été mis à mort par le cruel lord Clifford !
WARWICK.
Il y a déjà dix jours que j'ai noyé de mes larmes cette douloureuse nouvelle; et aujourd'hui , pour mettre le comble à vos malheurs, je viens vous in™
46 HENRI VI,
struire des évënemens qui l'ont suivie. Après le san- glant combat livré à Wakefield, où. votre brave père a rendu son dernier soupir , des nouvelles apportées avec toute la promptitude des plus rapides courriers, m'instruisirent de votre défaite et de sa mort. J'étais alors à Londres , tenant le roi sous ma garde : j'ai mis mes soldats sur pied , j'ai rassemblé une foule d'amis; et me trouvant en forces , à ce que j'imagi- nais, j'ai marché vers Saint-Albans pour intercepter la reine, me couvrant toujours de la présence du roi que je conduisais avec moi : car des espions m'a- Yaient averti que la reine venait avec la résolution d'anéantir le dernier décret que nous avons fait ar- rêter en parlement, relativement au serment du roi Henri , et à votre succession. — Pour abréger ; nous nous sommes rencontrés à Saint-Albans : nos deux armées se sont jointes, et l'on a opiniâtrement com- battu des deux côtés. . . Mais soit que la calme froideur du roi , qui regardait sans nulle colère sa guerrière épouse , ait éteint dans mes soldats leur vindicative fureur; soit que ce fût en effet la nouvelle du succès récent de la reine, ou l'extraordinaire effroi que leur causait la cruauté de Clifford , qui foudroie ses prisonniers des mots de sang et de mort ; c'est ce que je ne peux juger : mais la vérité, en un mot, c'est que les armes de nos ennemis allaient et venaient com- me l'éclair , et que celles de nos soldats , semblables au vol indolent de l'oiseau de nuit, ou au fléau d'un batteur paresseux , tombaient avec mollesse , comme si elles eussent frappé des amis. J'ai essayé de les ranimer par la justice de notre cause , par la pro- messe d'une haute paie , et de grandes récompenses,
ACTE II, SCÈNE I. 4^
mais en vain. Ils n'avaient pas le cœur au combat , et ne nous offraient aucune espe'rance de gagner la victoire ; nous avons fui , le roi vers la reine , et nous, le lord Georges, votre frère , Norfolk et moi , sommes, en hâte et ventre à terre, accourus pour vous rejoindre , car on nous avait appris que vous étiez ici sur les frontières , . occupes à rassembler une autre arme'e pour livrer un nouveau combat.
EDOUARD.
Cher Warwich, oii est le duc de Norfolk? Appre- nez-nous encore quand mon frère est revenu de Bourgogne en Angleterre.
WARWICK.
Le duc est à six milles d'ici environ, avec ses troupes. — Quant à votre frère, la duchesse de Bourgogne , votre bonne tante, l'a renvoyé' ces jours derniers avec un renfort de soldats , bien nécessaire dans cette guerre.
RICHARD.
Il fallait que la partie fût bien inégale , lorsque le vaillant Warwick a fui. Je lui ai souvent entendu attribuer la gloire d'avoir poursuivi l'ennemi; mais jamais, jusqu'aujourd'hui, le scandale d'une re- traite.
WARWICK.
Et tu n'auras point par moi de scandale, Richard j tu apprendras que mon bras si vigoureux peut enle- ver le diadème de la tête du faible Henri , et arra- cher de sa main le sceptre du pouvoir imposant, fut-il aussi intrépide, aussi renommé dans la guerre.
48 HENRI VI,
qu'il est connu par sa faiblesse , et son amour pour
la paix et la prière.
RICHARD.
Je le sais bien : Warwick, ne t'offense pas ; c'est l'amour que je porte à ta gloire qui m'a fait parler ainsi. Mais, dans cestemps de crise, quel parti pren- dre ? Faut-il jeter de côté cette armure de fer, pour nous envelopper dans de noirs manteaux de deuil, et compter des ave Maria sur nos chapelets ? Ou bien , chargerons-nous nos armes vengeresses de dire notre dévotion aux casques de nos ennemis? Si vous êtes pour ce dernier parti , dites oui, et partons, milords.
WARWICK.
C'est pour cela que Warwick est venu vous cher- cher , et c'est pour cela que vient mon frère Mon- taigu. Suivez-moi, lords. Cette reine hautaine et insultante , aidée de Clifford et du superbe Northum- berland, et de plusieurs autres fiers oiseaux du même plumage , a manié comme la cire ce roi flexible et docile. Il vous a, avec serment, acceptés pour ses successeurs ; son serment est enregistré dans les dépôts du parlement; et dans ce moment toute la bande est allée à Londres , pour annuler son engagement , et tout ce qui pourrait faire un titre contre la maison de Lancastre. Leur armée, je pense, est forte de trente mille hommes. Hé bien, si le secours qu'amène Norfolk, avec ma troupe , et tous les amis que tu pourras nous procurer, brave comte des Marches, parmi les fidèles Gallois , monte seulement à vingt-cinq mille hommes , alors , en route! nous marchons vigoureusement à Londres ;
ACTE II, SCÈNE I. 49
et remontes sur nos coursiers écumans, nous crie- rons encore une fois : Chargez l'ennemi; mais jamais on ne nous reverra tourner le dos et fuir.
RICHARD.
Oui, maintenant je puis le croire, c'est le grand Warwick que j'entends. Qu'il ne vive pas un jour de plus , celui qui criera , Retraite , lorsque War- wick lui ordonnera de tenir ferme !
EDOUARD.
Lord Warwick , je veux m'appuyer sur ton épaule j et si tu viens à tomber, ( Dieu ne permette pas que nous voyions arriver une pareille heure ! ) il faudra qu'Edouard tombe aussi : danger dont me préserve le ciel !
WARWICK.
Tu n'es plus comte des Marches, mais duc d'York. Après ce titre, le premier est celui de souverain de l'Angleterre. Tu seras proclamé roi d'Angleterre dans tous les bourgs que nous traverserons ; et qui- conque ne jettera pas son chaperon en l'air en signe de joie, paiera de sa tête son otFense. — Roi Edouard, — vaillant Richard, — Montaigu, ne restons pas ici plus long-temps à rêver la gloire ,• que les trom- pettes sonnent, et courons à notre tâche.
RICHARD.
Ton coeur, ClifFord, fut- il aussi dur que l'acier ( et tes actions ont assez montré qu'il était de fer ) , je cours le percer, ou te livrer le mien.
EDOUARD.
Allons, battez, tambours. Dieu et Saint-Georges avec nous î
TOM. XII. Shahspearc, 4
5o HENRI VI,
(Entre un Messager.)
WARWICK.
Hé bien, quelles nouvelles?
LE MESSAGER.
Le duc de Norfolk m'envoie pour vous annoncer que la reine s'avance avec une puissante armée : il désire votre présence , pour prendre promptement ensemble une résolution.
WARWICK.
Tout va donc à souhait ! Braves guerriers , mar- chons.
( Ils sortent.)
SCÈNE II.
Devant York.
Entrent LE ROI HENRI , LA REINE MARGUE- RITE, LE PRINGE DE GALLES; CLIFFORD, NORTHUMBERLAND , suivis de soldats.
MARGUERITE.
Soyez. le bienvenu, mon seigneur, dans cette belle ville d'York. Là-bas est la tête de ce mortel ennemi qui cherchait à se parer de votre couronne. Cet objet ne réjouit-il pas votre coeur?
LE ROL
Comme la vue des rochers réjouit celui qui craint d'y échouer. — Cet aspect soulève mon âme. Retiens ta vengeance, ô Dieu juste! Je n'en suis point cou- pable, et je n'ai pas consenti à violer mon serment.
ACTE II, SCÈNE II.
CLIFFORD.
Mon gracieux souverain, il faut mettre de côté cette excessive douceur, cette dangereuse pitié'. A qui le lion jette-t-il de doux regards? ce n'est pas à l'animal qui veut usurper son antre. Quelle est la main que lèche l'ours des forêts? ce n'est pas celle du ravisseur qui lui enlève ses petits sous ses yeux. Qui e'chappe au dard homicide du serpent caché sous l'herbe ? ce n'est pas celui qui le foule sous ses pieds ; le plus vil reptile se retourne contre le pied qui l'écrase, et la colombe arme son bec de colère pour défendre ses jeunes enfans. L'ambitieux York aspirait à ta couronne, et tu conservais ton visage bienveillant, tandis qu'il fronçait un sour- cil irrité! Lui, qui n'était que duc, voulait faire son fils roi, et en père tendre agrandir la fortune de ses enfans; et toi qui es roi, que le ciel a béni d'un fils riche en mérite, tu consentis à le déshéri- ter ! ce qui faisait voir en toi un père sans tendresse. Les créatures privées de raison nourrissent leurs enfans; et malgré la terreur que leur imprime l'as- pect de l'homme, qui ne les a pas vues, pour protéger leurs tendres petits, employer jusqu'aux ailes qui souvent ont servi à leur fuite , pour combattre l'en- nemi qui escaladait leur nid , exposant leur propre vie pour la défense de leurs enfans ? Pour votre honneur, mon souverain, prenez exemple d'eux. Ne serait-ce pas une chose déplorable , que ce digne jeune homme perdît les droits de sa naissance par la faute de son père, et pût dire dans la suite à son propre fils : u Ce que mon bisaïeul et mon aïeul
52 HENRI VI,
)) avaient acquis , mon insensible père l'a sottement » abandonné à un e'tranger. » Ah ! quelle honte ce serait! Jette les yeux sur ton jeune fils; et que ce mâle visage , oii se lit la promesse d'une heureuse fortune, arme ton âme trop molle de la force ne'ces- saire pour retenir ton bien , et laisser à ton fils ce qui t'appartient.
LE ROI.
Clifford s'est montré très-bon orateur , et ses ar- gumens sont pleins de force. Mais, Clifford, réponds, n'as-tu jamais ouï dire que le bien mal acquis ne pouvait prospérer? ont-ils toujours été heureux les tils dont le père est allé aux enfers pour avoir amassé des trésors '^'^? Je laisserai pour héritage à mon fils mes bonnes actions; et plût à Dieu que mon père ne m'en eût pas laissé d'autre , car la pos- session de tout le reste est à si haut prix , qu'il en coûte mille fois plus de peine pour le conserver , que sa possession ne donne de plaisir. Ah ! cousin York, je voudrais que tes amis connussent com- bien mon cœur est navré de voir là ta tête.
MARGUERITE.
Mon seigneur , ranimez votre courage : nos enne- mis sont à deux pas , et cette mollesse décourage vos partisans. — Vous avez promis la chevalerie à votre brave fils; tirez votre épée, et armez-le sur-le- champ. — Edouard, à genoux.
LE ROL
Edouard Plantagenet , lève-toi chevalier, et re- tiens cette leçon : Tire ton épée pour la justice.
ACTE II, SCÈNE II. 53
LE JEUNE PRINCE.
Mon gracieux père, avec votre royale permission, je la tirerai en he'ritier présomptif de la couronne , et l'emploîrai dans cette querelle jusqu'à la mort.
CLIFFORD.
C'est parler en prince bien appris.
( Entre un messager.)
LE MESSAGER.
Augustes commandans , tenez-vous prêts ; War- wick s'avance à la tête d'une armée de trente mille hommes, et il est accompagné du duc d'York, qu'il proclame roi dans toute les villes qu'il traverse : on court en foule se joindre à lui. Rangez votre armée , car ils sont tout près.
CLIFFORD.
Je désirerais que votre altesse voulût bien quitter le champ de bataille; la reine est plus sure de vain- cre en votre absence.
MARGUERITE.
Oui, mon bon seigneur, laissez-nous à notre for- tune.
LE ROL
Quoi! votre fortune est aussi la mienne : je veux rester.
NORTHUMBERLAND,
Restez donc avec la résolution de combattre.
LE JEUNE PRINCE.
Mon royal père, animez donc ces nobles lords, et inspirez le courage à ceux qui combattent pour vous
54 HENRI VI,
défendre; tirez votre ëpëe; mon bon père, et criez :
saint George !
(Entrent Edouard, Eicliard, George, Warwick, Norfolk, Montaigii et dgs soldats,) EDOUARD.
Hé bien , parjure Henri , viens-tu demander ta grâce à genoux, et placer ton diadème sur ma tête, ou courir les mortels hasards d'un combat?
MARGUERITE,
Va gourmander tes complaisans, insolent jeune homme : te convient-il de t'exprimer avec cette au- dace devant ton maître et ton roi légitime?
EDOUARD.
C'est moi qui suis son roi , et c'est à lui de fléchir le genou. Il m'a, de son libre consentement, adopté pour son héritier ; mais depuis , il a violé son ser- ment; car j'apprends que vous (qui êtes le véritable roi, quoique ce soit lui qui porte la couronne) vous lui avez fait , dans un nouvel acte du parlement , effacer mon nom , pour y substituer celui de son fils.
CLIFFORD.
Et c'est aussi la raison qui le lui a fait faire : qui doit succéder au père , si ce n'est le fils?
RICHARD.
Vous voilà, boucher ? — Oh ! je ne peux parler.
CLIFFORD.
Oui, bossu, je suis ici pour te répondre, à toi, et à tous les audacieux de ton espèce.
ACTE II, SCÈNE IL 55
RICHARD.
C'est toi qui as tué le jeune Rutland. N'est-ce pas toi?
CLIFFORD.
Oui , et le vieux York aussi ; et cependant je ne suis pas encore satisfait.
RICHARD.
Au nom de Dieu, lords, donnez le signal du combat.
WARWICK.
Hé bien , que réponds-tu , Henri ? Veux-tu céder la couronne?
MARGUERITE.
Quoi! qu'est-ce donc, Warwick? vous avez la langue bien longue ; osez-vous bien parler ? Lorsque vous et moi nous nous sommes mesurés à Saint- Albans, vos jambes vous ont mieux servi que vos bras.
WARWICK.
C'était alors mon tour à fuir; aujourd'hui c'est le tien.
CLIFFORD.
Tu en as dit autant avant le dernier combat , et tu n'en as pas moins fui.
WARWICK.
Ce n'est pas votre valeur, Clifford, qui m'y a forcé.
NORTHUMBERLAND.
Et ce n'est pas votre courroux qui vous a donné l'audace de tenir ferme.
56 HENRI YI,
RICHARD.
Northuniberiand , toi je te respecte. — Mais rom- pons cette conférence — car j'ai peine à conte- nir les mouvemens de mon coeur, gonfle' de rage contre ce Clifford, ce cruel bourreau d'enfans.
CLIFFORD.
J'ai tué ton père : le prends-tu pour un enfant ?
RICHARD.
Tu l'as assassiné en lâche , en vil traître , comme tu avais tué notre tendre frère Rutland. Mais avant que le soleil se couche, je te ferai maudire ton action.
LE ROI.
Finissez ces discours, miJords, et écoutez-moi vous parler.
MARGUERITE.
Que ce soit donc pour les défier, ou garde le si- lence.
LE ROL
Je te prie, ne donne pas des entraves à ma langue. Je suis roi, et j'ai le privilège de parler.
CLIFFORD.
Mon souverain , la plaie qui a amené cette entre- vue ne peut se guérir par des paroles : restez donc en paix.
RICHARD.
Tire donc l'épée, bourreau. Par celui qui nous a tous créés , je suis intimement persuadé que tout le courage de Clifford réside dans sa langue.
EDOUARD.
Parle, Henri : jouirai-je de mon droit ou non?
ACTE II, SCÈNE II. 57
Des milliers d'hommes ont déjeuné ce matin qui ne dîneront pas , si tu ne cèdes à l'instant la cou- ronne.
WARWICK.
Si tu la refuses , que leur sang retombe sur ta tête ! car c'est pour la justice qu'York se revêt de son armure.
LE JEUNE PRINCE.
Si la justice est ce que Warwick appelle de ce nom, il n'y a plus d'injustice dans le monde, et tout dans l'univers est juste.
RICHARD,
Quel que soit ton père, c'est bien là ta mère ( montrant la reine ) ; car, je le vois bien , tu as la langue de ta mère.
MARGUERITE.
Toi , tu ne ressembles ni à ton père ni à ta mère : odieux et difforme , tu as été marqué par la destinée comme d'un signe d'infamie qui instruit à t'éviter comme le crapaud venimeux , ou le dard redouté du lézard.
RICHARD.
Vil plomb de Naples, caché sous l'or de l'Angle- • terre, toi dont le père porte le titre de roi, comme si un ruisseau pouvait s'appeler la mer , ne rougis- tu pas, connaissant ton origine, de laisser ta langue déceler la bassesse native de ton cœur ?
EDOUARD.
Je donnerais mille couronnes d'un fouet de paille, pour faire rentrer en elle-même cette déboutée co- quine. — Hélène de Grèce était cent fois plus belle
58 HENRI VI,
que toi , quoique ton mari puisse être un Me'ne'las ; et cependant jamais le frère d'Agamemnon ne fut outragé par cette femme perfide, comme ce roi l'a e'té par toi. Son père a triomphé dans le cœur de la France; il a soumis son roi, et forcé le dauphin à fléchir devant lui ; et lui, s'il eût fait un mariage digne de sa grandeur, il eût pu conserver jusqu'à ce jour tout l'éclat de cette gloire. Mais lorsqu'il a admis à son lit une mendiante , et honoré de son alliance ton pauvre père, le soleil qui éclaira ce jour rassembla sur sa tête un orage qui a balayé de la France tous les trophées de son père, et qui, dans notre patrie, amassa la sédition autour de sa couronne. Et quelle autre cause que ton orgueil a suscité ces troubles? Si tu te fusses montrée modeste, notre titre dormirait encore; et, par pitié pour ce roi plein de douceur , nous aurions jusqu'à d'autres temps négligé nos prétentions.
GEORGE.
Mais lorsque nous avons vu ton printemps fleurir sous nos rayons, et ton été ne nous apporter aucun accroissement , nous avons mis la hache dans tes ra- cines envahissantes; et quoique son tranchant nous ait quelquefois atteints nous-mêmes , sache cepen- dant qu à présent que nous avons commencé à frap- per, nous ne te quitterons plus que nous ne t'ayons abattue , ou que notre sang brûlant n'ait arrosé ta grandeur toujours croissante.
EDOUARD.
Et c'est dans cette résolution que je te défie, et ne veux plus continuer cette conférence, puisque tu
ACTE II, SCÈNE III. 5g
refuses à ce bon roi la liberté de parler., — Sonnez , trompettes ! — Que nos e'tendards sanglans se dé- ploient ! et la victoire ou le tombeau !
MARGUERITE.
Arrête, Edouard!
EDOUARD.
Non, femme querelleuse, nous n'arrêterons pas un moment de plus. Tes paroles seront payées de dix mille vies.
( Ils sortent. )
SCÈNE ni.
Champ de bataille entre Towton et Saxton dans la province d'York.
V
Alarmes, excursions des deux partis. Entre WAR-
WICK.
WARWIGK.
Épuisé par les travaux , comme le sont les cou- reurs pour avoir disputé le prix, il faut que je m'as- seye ici pour respirer un moment , car les coups que j'ai reçus , les coups nombreux que j'ai rendus , ont privé de leur force les vigoureuses articulations de mes muscles , et, malgré que j'en aie , il faut que je me repose un peu.
( Entre Edouard en courant. )
EDOUARD.
Souris-nous, ciel propice ! ou frappe, impitoyable mort ! car l'aspect du monde devient menaçant et le soleil d'Edouard se couvre de nuages.
6o HENRI VI,
WARWICK.
Eh bien , milord , quelle est notre fortune ? où en sont nos espérances ?
(Entre George.)
GEORGE.
Notre fortune ;, c'est d'être défaits : notre espé- rance , un triste de'sespoir. Nos rangs sont rompus, et la destruction nous poursuit. Quel parti conseil- lez-vous ? Où fuirons-nous?
EDOUARD.
La fuite est inutile : ils ont des ailes pour nous poursuivre ; et dans l'e'puisement oii nous sommes , nous ne pouvons e'viter leur poursuite.
(Entre Richard.)
RICHARD.
Ah! Warwickî pourquoi t'es-tu retiré du combat? La terre altérée a bu le sang de ton frère ^^\ répandu par la pointe acérée de la lance de Clifford : et dans les angoisses de la mort on l'entendait, comme une cloche funèbre qui résonne au loin , répéter : pp^ar- wick , vengeance! Mon frère, venge ma mort! C'est ainsi que , renversé sous le ventre des coursiers ennemis, dont les pieds velus se teignaient de son sang fumant, ce noble gentilhomme a rendu son dernier soupir.
WARWICK.
Allons, que la terre s'enivre de notre sang. Je vais tuer mon cheval; je ne veux pas fuir. Pourquoi restons-nous ici comme de faibles femmes, à pleurer nos pertes, tandis que l'ennemi fait rage , et à de- meurer spectateurs comme si cette tragédie n'était
ACTE II, SCÈ^^E IIL 6ï
qu'une pièce de théâtre , joue'e par des personnages fictifs? Ici, à genoux, je fais vœu devant le Dieu d'en haut , de ne plus m'arrêter , de ne plus prendre un instant de repos que la mort n'ait fermé mes yeux , ou que la fortune n'ait comblé la mesure de ma vengeance.
EDOUARD.
0 Warwick ! je fléchis mon genou avec le tien, j'enchaine mon âme à la tienne, dans le même voeu.
— Et, avant que ce genou se relève de la froide sur- face de la terre , je tourne vers toi mes mains, mes yeux et mon coeur, ô toi qui établis et renverses les rois, te conjurant, s'il est arrêté dans tes décrets que mon corps soit la proie de mes ennemis , de permettre que le ciel m'ouvre ses portes d'airain et accorde à mon âme pécheresse un favorable passage.
— Maintenant, lords, disons-nous adieu, jusqu'à ce que nous nous revoyions encore, quelque part que ce soit , au ciel ou sur la terre.
RICHARD.
Mon frère, donne-moi ta main. — Et toi, géné- reux Warwick, laisse-moi te serrer dans mes bras fatigués. — Moi, qui n'ai jamais pleuré, je me sens douloureusement attendri sur ce printemps de nos jours que doit peut-être sitôt interrompre l'hiver.
WARWICK.
Allons , allons ! Encore une fois, chers seigneurs, adieu.
GEORGE.
Retournons plutôt ensemble vers nos soldats ; donnons toute liberté de fuir à ceux qui ne vou-
62 HENRI Vr,
dront pas tenir , et louons comme les colonnes de notre parti ceux qui demeureront avec nous, et pro- mettons-leur, si nous triomphons, la récompense que les vainqueurs remportaient jadis aux jeux olympi- ques. Cela pourra raffermir le courage dans leurs cœurs abattus , car il y a encore espérance de vivre et de vaincre. Ne tardons pas plus long-temps, mar- chons en toute hâte.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV.
Au même lieu. Une autre partie du champ de bataille.
Excursions des deux partis. Entrent RICHARD et CLIFFORD.
RICHARD.
Enfin, ClifFord, je suis parvenu à te séparer de la mêlée. Suppose que ce bras est pour le duc d'York, et l'autre pour Rutland , tous deux voués à les ven- ger , fusses-tu entouré d'un mur d'airain.
CUFFORD.
Maintenant, Richard, que je suis seul avec toi , regarde : voilà la main qui a frappé ton père, et voilà celle qui a tué ton frère Rutland ; et voilà le coeur qui triomphe dans la joie de leur mort , et anime ces mains qui ont tué ton frère et ton père, à en faire autant de toi; ainsi, défends-toi.
(Ils combattent. Warwick survient : Clifford prend la fuite.)
ACTE II, SCÈNE V. 63
RICHARD.
Warwick , choisis-toi quelque autre proie : c'est moi qui veux chasser ce loup jusqu'à la mort.
(Ils sortent.)
SCÈNE V.
Une autre partie du champ de bataille. Alarme. Entre LE ROI HENRI.
LE ROI.
Ce combat offre l'aspect de celui qui se livre au matin, lorsque l'ombre mourante le dispute à la lumière qui s'accroît, à l'heure où le berger, soufflant dans ses doigts, ne peut dire ni qu'il fait jour ni qu'il fait nuit. Tantôt le mouvement de la bataille se porte ici comme une mer puissante force'e par la mare'e et combattue par les vents; tantôt il se porte là, semblable à cette même mer contrainte par les vents de se retirer ; quelquefois les flots l'emportent, puis c'est le vent; tantôt celui-ci a l'avantage, tantôt il passe de l'autre côté ; tous deux luttent pour la victoire sein contre sein , et ni l'un ni l'autre n'est vainqueur ni vaincu, tant la balance reste en e'quilibre dans cette cruelle mêle'e. Je veux m'asseoir ici sur cette hauteur ; et que la victoire se décide selon la volonté de Dieu! Car ma femme Marguerite, et Clifford aussi, m'ont forcé avec co- lère de me retirer du champ de bataille, protestant tous deux qu'ils combattent plus heureusement quand je n'y suis pas. — Je voudrais être mort si
64 HENRI VI,
telle eût été la volonté de Dieu ! Car , qu'y a-t-il dans ce monde que chagrins et malheurs? — 0 Dieu ! il me semble que ce serait une vie Lien heureuse de n'être qu'un simple berger, d'être assis sur une colline, comme je le suis à présent, traçant avec justesse un cadran, et distribuant ses heures, pour y suivre de l'oeil la course des minutes, supputant combien il en faut pour compléter l'heure, combien d'heures composent le jour entier, combien de jours remplissent l'année, et combien d'années peut vivre un mortel. Et ensuite, cet espace une fois connu, faire ainsi la distribution de mon temps ; tant d'heures pour mon troupeau , tant d'heures pour prendre mon repos , tant d'heures consacrées à la contemplation , tant d'heures employées aux délassemens , tant de jours depuis que mes brebis sont pleines, tant de semaines avant que ces pauvres bêtes mettent bas, tant de mois avant, que je tonde leur* toison : ainsi, les minutes , les heures , les jours , les semaines, les mois et les années, passés dans l'emploi pour lequel ils ont été destinés , con- duiraient doucement mes cheveux blanchis à un paisible tombeau. Ah ! quelle vie ce serait là! qu'elle serait douce ! qu'elle serait agréable I Le buisson de l'aubépine ne donne-t-il pas un plus doux ombrage aux bergers veillant sur leur innocent troupeau, qu'un dais richement doré n'en donne aux rois, qui craignent sans cesse la perfidie de leurs sujets? Oh ! oui , plus doux , mille fois plus doux ! Et enfin , le caillé grossier qui nourrit le berger, la fraîche et légère boisson qu'il tire de sa bouteille de cuir , son sommeil accoutumé sous l'ombrage d'un arbre br il-
ACTE II, SCÈNE V. • 65
lant de verdure , biens dont il jouit dans la se'curité d'une douce paix , sont bien au-dessus des délica- tesses qui environnent un prince , de ses mets e'cla- tant dans l'or de ses coupes , du lit somptueux oii repose son corps qu'assiègent les soucis, la défiance et la trahison.
(Alarme. Entre un fils qui a tue' son père et qui traîne son cadavre.) LE FILS.
C'est un mauvais vent que celui qui ne profite à. personne . — Cet homme que j'ai tué dans un com- bat que nous nous sommes livrés tous deux, pourrait avoir sur lui quelques couronnes; et moi, qui au- rai en ce moment le bonheur de les lui prendre , peut-être avant la nuit les céderai-je avec ma vie à quelqu'autre , comme ce mort va me les céder. Mais , quel est cet homme ? — 0 Dieu ! c'est le vi- sage de mon père que j'ai tué sans le connaître dans la mêlée! ô jours affreux qui enfantent de pa- reils événemens ! Moi , j'ai été pressé à Londres oii était le roi ; et mon père , qui était au. service du comte de Warwick , pressé par son maître , s'est trouvé dans le parti d'York ; et moi, qui ai reçu de lui la vie , c'est ma main qui l'a privé de la sienne ! — Pardonnez-moi , mon Dieu ! Je ne savais pas ce que je faisais! Et toi, mon père, pardon! Je ne t'ai pas reconnu. Mes larmes laveront ces plaies sanglan- tes ; et je ne prononcerai plus une parole avant de les avoir laissé couler à leur plaisir.
LE ROI.
0 spectacle de pitié ! 0 jours sanglans ! lorsque les lions sont en guerre, et combattent pour se dis-
TOM. XII. Shalspeare, 5
66 HENRI VI,
puter un antre, les pauvres innocens agneaux sont victimes de leur inimitié'. — Pleure, malheureux homme, je te seconderai , larme pour larme, et, semblables à la guerre civile , que nos yeux soient aveugles de larmes, et que nos coeurs e'clatent sur- charges de maux!
( Entre un pèie qui a tué son fils, portant le corps dans ses Lras.) LE PÈRE.
Toi qui t'es si opiniâtrement défendu contre moi, donne-moi ton or, si tu en as; car je l'ai bien acheté au prix de cent coups. — Mais voyons. — Sont-ce là les traits de mon ennemi? Ah! non, non, non, c'est mon fils unique! — 0 mon enfant! s'il te reste encore quelque souffle de vie, lève les yeux sur moi, et vois, vois quelle ondée excitée par les orageux tourbillons de mon coeur se répand sur tes blessures , dont la vue tue mes yeux et mon coeur. Quelles méprises cruelles , meurtrières , coupables , désordonnées, contre nature, engendre chaque jour cette guerre mortelle! 0 Dieu ! prends pitié de ce temps misérable ! 0 mon fils ! ton père t'a donné le jour trop tôt, et t'a trop récemment ôté la vie.
LE ROL
Malheurs sur jnalheurs ! douleurs qui surpassent les douleurs ordinaires ! Oh ! que mon trépas pût met- tre fin à ces lamentables scènes ! 0 miséricorde, miséricorde ! ciel pitoyable , miséricorde î Je vois sur son visage les fatales enseignes de nos deux maisons en querelle , la rose rouge et la rose blanche : son sang vermeil ressemble parfaitement à l'une ; ses joues pâles me présentent l'image de l'autre. Que
ACTE II, SCÈNE V. 67
l'une de VOUS se flétrisse donc, et que l'autre fleu- risse ! tant que vous vous combattrez , des milliers de vies vont se fle'trir.
LE FILS.
Comme ma mère va m'en dire sur la mort de mon père, sans pouvoir jamais s'apaiser !
LE PÈRE,
Quelle mer de larmes va répandre ma femme sur le meurtre de son fils , sans pouvoir jamais se consoler !
LE ROL
Comme le pays, en voyant ces malheurs, va pren- dre en haine son roi sans pouvoir en revenir !
LE, FILS.
Fut-il jamais un fils aussi affligé de la mort de son père?
LE PÈRE.
Fut-il jamais un père qui déplorât autant la mort de son fils ?
LE ROL
Fut-il jamais un roi si malheureux des maux de ses sujets? Votre douleur est grande, mais la mienne est dix fois plus grande encore.
LE FILS.
Je veux t'emporter ailleurs, où je puisse te pleurer tout mon content.
(Il sort, emportant le corps. ) LE PÈRE.
Ces bras te serviront de drap mortuaire, et mon coeur, cher enfant, sera ton tombeau; car jamais ton image ne sortira de mon cœur ; les soupirs de
68 HENKI VI,
ma poitrine seront la cloche de ta se'pulture, et ton père te rendra de tels devoirs funèbres, qu'il pleu-^ rera ta perte , lui qui n'en a pas d'autre que toi , au- tant que Priam pleura celle de tous ses malheureux fils. levais t'emporter d'ici, et combatte qui voudra]; car j'ai porté le coup mortel où je ne le devais pas.
(Il sort , emportant le corps.) LE ROI.
Cœurs désolés et que le malheur accable, vous laissez ici un roi encore plus malheureux que vous.
(Alarmes, excursions. La reine Marguerite, le prince de Galles et Exe 1er.) LE PRINCE DE GALLES.
Fuyez, mon père, fuyez! tous nos amis sont dis- persés, et Warwick promène sa fureur comme un taureau irrité. Sauvons-nous; c'est nous que la mort poursuit.
MARGUERITE.
Montez à cheval , milord , et courez à toute bride vers Berwick. Edouard et Richard, comme un couple de lévriers qui voient de loin fuir le daim timide, sont sur nos épaules, les yeux enflammés et étincelans de rage ; leur main furieuse serre un fer sanglant; hâtons-nous donc de quitter ces lieux.
EXETER.
Fuyons ; la vengeance les accompagne. — Ne perdez pas le temps en représentations , faites dili- gence , ou bien suivez-moi, je vais partir devant.
LE ROL
Non , emmenez-moi avec vous , mon cher Exeter : non pas que je craigne de rester ici ; mais j'aime à aller ou le veut la reine. Allons , partons.
( Ils sortent. )
ACTE ïl, SCÈNE VL 69
SCÈNE VI.
Bruyante alarme. Entre CLIFFORD blesse.
CLIFFORD.
C'est ici que le flambeau de ma vie va s'éteindre ; ici qu'il va mourir, ce flambeau qui, tant qu'il a duré, a éclairé les pas du roi Henri ! 0 Lancastre ! je m'effraie de ta chute, bien plus que de la séparation de mon âme et de mon corps. Par mon zèle et par la crainte, je t'avais attaché bien des amis; mais maintenant que je tombe , ton partisans consistance va se dissoudre ^^^ , et l'affaiblissement de Henri va augmenter la force du superbe et rebelle York. Où. volent les mouches, si ce n'est vers le soleil? Et qui brille maintenant, sinonles ennemis de Henri? 0 Phébus ! si tu n'avais jamais consenti que Phaéton gouvernât tes fougueux coursiers, jamais ton char enflammé n'eût embrasé la terre ! Et toi , Henri , si tu avais su régner en roi , régner comme ton aïeul et ton père ont régné , ne donnant jamais de prise à la maison d'York, on ne l'eût pas vu s'élever, ce nuage de mouches d'été. Et moi , non plus que dix mille autres, n'aurions pas laissé notre mortà pleurer à nos veuves ! Et toi, tu posséderais aujourd'hui en paix ta couronne! Car, qui fait croître les mauvaises herbes, sinon la douceur de l'air? Qui enhardit les brigands , sinon l'excès de la clémence? — Mais les plaintes sont superflues, et mes blessures sont incu- rables. Point de chemin pour fuir, point de force
^0 HENRI VI,
pour aider à la fuite. L'ennemi est inexorable , il n'aura nulle pitié j et de sa part je n'ai pas mérité de pitié. L'air est entré dans mes blessures mortelles, et une plus abondante effusion de sang me fait dé- faillir. — Venez, York et Richard, et Warwick et tous les autres : j'ai percé le cœur de vos pères , venez percer le mien.
(11 s'évanouit.)
( Alarmes et retraite. Entrent Edouaid, George, Richard. Montaigu, Warwick, et une partie de l'armée. )
EDOUARD.
Respirons maintenant, milords; notre bonne for- tune nous permet un instant de repos , et de ses paisibles regards adoucit le front menaçant de la guerre. Un détachement poursuit cette reine sangui- naire, qui conduit le tranquille Henri, tout roi qu'il est, comme une voile, enflée par un vent impétueux, conduit avec empire un large navire à travers les flots qui le combattent. — Mais pensez-vous, lords, que ClifTord ait fui avec eux ?
WARWICK.
Non : il est impossible qu'il ait échappé. Votre frère Richard , je le dirai quoiqu'il soit ici présent, l'a marqué pour le tombeau ; et quelque part qu'il puisse être , il est sûrement mort.
(ClifFord pousse un gémissement, et meurt.) EDOUARD.
Quelle est l'âme qui vient de prendre de nous ce triste congé ?
RICHARD.
C'est un gémissement semblable à celui de la mort au moment où l'âme et le corps se séparent.
ACTE II, SCÈNE VI. 71
EDOUARD.
Voyez qui c'est ; el à pre'sent que la bataille est finie, ami ou ennemi, qu'on le traite avec douceur.
RICHARD,
ReVoque cet ordre de cle'mence; car c'est ClifFord, qui, non content d'avoir, en abattant Rutland, coupé la branche dont les feuilles commençaient à se déve- lopper, a enfoncé son couteau meurtrier jusque dans la racine d'où s'élevait gracieusement cette tendre tige, a égorgé notre auguste père le duc d'York.
WARWICK.
Allez; qu'on ôte la tête élevée sur les portes d'York, la tête de votre père, que Clifford y a fait mettre , et que la sienne l'y remplace : il faut lui rendre la pareille.
EDOUARD.
Qu'on m'apporte cet oiseau de mauvais augure pour ma maison , qui n'a jamais fait entendre à nous et aux nôtres que des chants de mort. Enfin la mort étouffe ses menaçans et sinistres accens , et cette bouche qui ne prédisait que le malheur a perdu la parole.
(On apporte le corps de ClifFord.) WARWICK.
Je crois qu'il n'a plus l'usage de ses sens. — Ré- ponds, Clifford : connais-tu celui qui te parle? — Le nuage épais de la mort obscurcit en lui les rayons de la vie ; il ne nous voit point, il n'entend point ce que nous lui disons.
RICHARD.
Oh! que ne peut-il nous voir et nous entendre ! Mais
^2 HENRI VI,
peut-être en est-il ainsi, et n'est-ce qu'une feinte habile pour se soustraire aux insultes qu'il a fait subir à notre père au moment de sa mort.
GEORGE.
Si tu le crois, tourmente-le de tes mots piquans.
RICHARD.
Clifford, demande grâce, pour ne pas l'obtenir.
EDOUARD.
GlifFord, repens-toi, pour te repentir en vain.
W.ARWICK.
GlifFord, cherche des excuses pour tes offenses.
GEORGE.
Tandis que nous cherchons des tourmens pour t'en punir.
RICHARD.
Tu aimas York , et je suis le fils d'York.
EDOUARD.
Tu sentis la pitié' pour Rutland , j'en aurai pour toi.
GEORGE.
Où est le général Marguerite pour vous défendre maintenant?
WARWICK.
Ils t'insultent, Clitïord : réponds-leur par tes im- précations familières.
RICHARD.
Quoi ! pas une imprécation? Allons , tout va mal, quand Clifford ne peut pas ménager une seule im- précation pour ses amis. A cela je reconnais qu'il
ACTE 11, SCÈNE VL 73
est mort; et, j'en jure par mon âme, s'il ne fallait que le sacrifice de ma main droite pour te racheter deux heures dévie, où je pusse, au gré de ma haine, t'accabler de mes outrages, je la couperais ; et du sang qui en sortirait , j'étoufferais l'infâme dont la soif insatiable n'a pu être assouvie par celui d'York et du jeune Rutland.
WARWICK.
Oui , mais il est mort. Coupez la tête du traître , et élevez-la à la place où est celle de votre père. (A Edouard. ) A présent , marchons en triomphe vers Londres, pour t'y voir couronner roi de l'Angleterre. De là Warwick fendra les mers de France , et ira demander la princesse Bonne pour ton épouse. Par ce noeud , les deux pays seront unis l'un à l'autre ; et quand tu auras la France pour amie, tu ne crain- dras plus les ennemis maintenant dispersés , qui espèrent se relever encore ; car bien que leur dard ne puisse plus blesser à mort, cependant attends- toi à les entendre encore bourdonner et importuner tes oreilles. Je veux d'abord te voir couronner ; et ensuite, si c'est le bon plaisir de mon seigneur , je traverserai les mers delà Bretagne, pour conclure ce mariage.
EDOUARD.
Qu'il en soit, cher Warwick, ainsi que tu le vou- dras ; car c'est toi dont les épaules vont soutenir mon trône , et jamais je n'entreprendrai la chose que tu n'auras pas conseillée ou consentie. — Ri- chard, je vais te créer duc de Glocester : et toi , Georges , duc de Clarence. — Warwick , comme nous-même, tu feras et déferas à ton gré.
^4 HENRI VI,
RICHARD.
Que je sois plutôt duc de Clarence, et George duc de Glocester; carie duché de Glocester est trop fatal.
WARWICK.
Allons donc , cette remarque est d'un enfant. — Richard , sois duc de Glocester. — Maintenant, mar- chons à Londres , pour vous voir prendre possession de tous ces honneurs.
FIN DU SECOND ACTE.
ACTE III, SCÈNE I. ^5
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Une forêt de chasse dans le nord de l'Angleterre.
Entrent DEUX GARDE-CHASSES , armes d'arba- lètes.
PREMIER GARDE-CHASSE.
Il faut nous cacher dans cet épais bocage, car bientôt le daim viendra au travers de la clairière ; et nous resterons à l'affût sous le couvert , pour choi- sir des yeux le plus beau du troupeau.
SECOND GARDE-CHASSE.
Moi , je resterai sur la hauteur et ainsi nous pourrons tirer tous deux.
PREMIER GARDE-CHASSE.
Cela ne se peut pas : le bruit de ton arbalète ef- farouchera le troupeau , et mon coup sera perdu : restons ici tous les deux , et visons le meilleur de la troupe; et, pour passer le temps sans ennui, je te conterai ce qui m'est arrivé un jour , à cette même place cil nous allons nous poster aujourd'hui.
76 HENRI VI,
SECOND GARDE-CHASSE.
Je vois venir un homme : demeurons jusqu'à ce- qu'il soit passé.
(Entre le roi Henri déguisé, un livre de prières à la main ) LE ROI.
Je me suis de'robé de l'Ecosse par pure tendresse pour ma patrie , et pour la saluer encore de mes re- gards avides delà revoir. Non , Henri! Henri! cette terre n'est plus à toi : ta place est remplie : ton sceptre est arraché de tes mains , et le baume qui te consacra est effacé. Nul genou fléchi ne reconnaîtra ton empire , d'humbles solliciteurs ne se presseront plus sur tes pas pour t'exposer leurs droits : non, pas un homme n'aura recours à toi pour obtenir justice; car , comment pourrais-je assister les autres , moi qui ne peux pas m'aider moi-même?
PREMIER GARDE-CHASSE.
Hé ! voici un daim dont la peau sera bien payée au garde-chasse : c'est le ci-devant roi ("") ; saisissons- nous de lui.
LE ROI.
Acceptons avec résignation ces cruelles adversités; car les sages disent que c'est le meilleur parti.
SECOND GARDE-CHASSE.
Que tardons-nous? Mettons la main sur lui.
PREMIER GARDE-CHASSE.
Attends encore : écoutons-le parler un moment.
LE ROI.
La reine et mon fils sont allés en France implorer des secours ; et, suivant ce que j'apprends, le tout-
ACTE III, SCÈNE I. -j^
puissant Warwick y est allé aussi demander la sœur du roi de France, pour e'pouse d'Edouard. Si cette nouvelle est vraie , pauvre reine , et toi , mon fils , vous avez perdu vos peines ; car Warwick est un adroit orateur, et Louis un prince facile à gagner par des paroles éloquentes : ainsi, ce qui va arriver, c'est que Marguerite pourra d'abord intéresser le roi ; car c'est une femme bien faite pour exciter la compassion ; ses soupirs porteront une atteinte au coeur du prince : ses larmes pénétreraient un cœur de marbre, le tigre s'adoucirait à la vue de son affliction, et Néron serait touché de pitié s'il enten- dait, s'il voyait ses plaintes et ses larmes amères. Oui , mais elle vient pour demander , et Warwick pour donner. Elle est à la gauche du roi, implorant du secours pour Henri ; et Warwick à la droite , demandant une épouse pour Edouard. Elle pleure , elle dit que son Henri est déposé. Warwick sourit, et annonce que son Edouard est couronné; tant qu'à la fin, pauvre malheureuse, la douleur lui ôte la force de parler ! tandis que Warwick expose les titres d'Edouard, pallie ses injustices , accumule de puissans argumens , et finit par détacher d'elle le roi qui promet sa sœur, et tout ce qu'on voudra, à l'appui du roi Edouard et de son trône. 0 Margue- rite! voilà ce qui va t'arriver. Et toi, pauvre créa- ture, tu seras rejetée parce que tu es venue délaissée.
SECOND GARDE-CHASSE.
Dis; qui es-tu, toi, qui parles de rois et de reines?
LE ROI.
Plus que je ne parais , et moins que je ne devais
^8 HENRI VI,
être par ma naissance. Je suis un homme du moins, car je ne puis être moins. Les hommes peuvent parler des rois; pourquoi ne le pourrais-je?
SECOND GARDE-CHASSE.
Oui ; mais tu parles comme si tu étais toi-même un roi.
LE ROI.
Hé bien , je le suis : en pensée, c'est tout ce qu'il faut.
SECOND GARDE-CHASSE.
Mais si tu es un roi , oii est ta couronne?
LE ROI.
Ma couronne est dans mon coeur, et non pas sur ma tête. Elle n'est point ornée de diamans ni de pierres venues de l'Inde. On ne la voit point : ma couronne s'appelle contentement; c'est une cou- ronne que les rois possèdent rarement.
SECOND GARDE-CHASSE.
Eh bien ! si vous êtes un roi couronné de conten- tement, votre couronne, le contentement et vous, voudrez bien trouver votre contentement à nous suivre; car, comme nous présumons que vous êtes ce roi que le roi Edouard a déposé , comme nous sommes ses sujets, et que nous lui avons juré obéis- sance, nous vous arrêtons comme son ennemi.
LE ROL
Mais n'avez-vous jamais fait de serment que vous ayez ensuite violé?
ACTE III, SCÈNE L ^9
SECOND GARDE-CHASSE.
Non, jamais un serment de cette espèce, et nous ne commencerons pas aujourd'hui.
LE ROI.
Où habitiez-vous lorsque j'e'tais roi d'Angleterre?
SECOND GARDE-CHASSE.
Ici dans ce pays, où nous demeurons aujourd'liui»
LE ROL
Je fus consacré roi à l'âge de neuf mois. Mon père et mon grand-père furent rois, et vous avez juré d'être mes fidèles sujets; répondez à présent : n'avez-vous pas violé \os sermens?
PREMIER GARDE-CHASSE.
Non; car nous n'avons pu être vos sujets qu'au- tant que vous étiez roi.
LE ROI.
Hé quoi , suis-je mort? Ne suis-je pas un homme en vie ? Ah î pauvres gens, vous ne savez pas ce que vous jurez! Voyez, comme d'un souffle j'écarte cette plume de mon visage, et comme l'air me la renvoie ; obéissant à mon haleine , quand elle sort de ma bouche, cédant à un autre souffle quand il se fait sentir, et toujours maîtrisée par le vent le plus fort : telle est votre légèreté, hommes vulgaires. Mais ne violez pas vos sermens : mes douces représentations ne tendent point à vous rendre Coupables de ce péché. Allez où vous voudrez, le roi se laissera commander. Soyez rois, ordonnez, et j'obéirai.
Sh HENRI YI,
PREMIER GARDE-CHÂSSE.
Nous sommes les fidèles sujets du roi , du roi Edouard.
LE ROI.
Et vous redeviendriez de même les sujets de Heori, si Hem'i était à la place où est le roi Edouard.
PREMIER GARDE-CHASSE.
Nous vous somm'ons , au nom de Dieu et du roi , de venir avec nous devant nos officiers.
LE ROL
Au nom de Dieu, je suis prêt à vous suivre ; que le nom de votre roi soit obéi ! Que votre roi accom- plisse la volonté de Dieu , et moi je me soumets humblement à sa volonté.
( Ils sortent. )
SCÈNE II.
A Londres , un appartement dans le palais.
Entrent LE ROI EDOUARD, RICHARD, DUC DE GLOCESTER, CLARENCE et LADY GRAY.
LE ROI EDOUARD,
Mon frère Glocester , le mari de cette dame , sir John Gray, a été tué à la bataille de Saint-Albans. Ses terres ont ensuite été confisquées par le vain- queur. La demande de sa veuve aujourd'hui , c'est de rentrer en possession de ces terres. Nous ne pou- vons en bonne justice les lui refuser , car c'est pour la querelle de la maison d'York <^") que ce brave gentilhomme a perdu la vie.
ACTE III, SCÈNE lï. 8î
GLOCESTER.
Votre grandeur fera très-bien de lui accorder sa requête : il serait honteux de la refuser.
LE ROI EDOUARD.
Oui , honteux. — Mais cependant je veux diffe'rer encore un moment.
GLOCESTER, à part, à Clarence.
Oui : en est-il ainsi? Je vois que la dame aura quelque chose à accorder avant que le roi lui ac- corde son humble demande.
CLARENCE, à part.
Il n'est pas novice ; comme il sait prendre le vent !
GLOCESTER. à part.
Silence !
LE ROI EDOUARD,
Veuve, nous examinerons votre requête. Revenez dans quelque temps savoir nos intentions.
LADY GRAY,
Très-gracieux seigneur , je ne puis supporter de délais : qu'il plaise à votre majesté' de me donner à présent sa décision ; et , quel que puisse être votre bon plaisir, je m'en contenterai.
GLOCESTER, à part.
Vraiment, veuve? je vous garantis bien que vous aurez toutes vos terres , si ce qui lui plaira vous plaît aussi. — Combattez plus serré, ou, sur ma paà rôle , vous attraperez quelque coup.
CLARENCE, à part.
Je ne crains rien pour elle, à moins d'une chute
ToM. XII. Shulispeiire. 6
82 iiENiu vr,
GLOCESTER, à pari.
Dieu l'en préserve ! car il prendrait son avantage.
LE ROI EDOUARD.
Dis-moi , veuve , combien as-tu d'enfans ?
CLAREIVCE, à part.
Je crois qu'il a intention de lui demander un en- fant.
GLOCESTER, à part.
Allons donc; je veux être fustige' s'il ne lui en donne plutôt deux.
LADY GRAY.
Trois, mon gracieux seigneur.
GLOCESTER, à part.
Vous en aurez quatre , si vous voulez vous laisser gouverner par lui.
LE ROI EDOUARD,
Ce serait pitié' qu'ils perdissent le patrimoine de leur père.
LADY GRAY,
Laissez-vous donc attendrir, auguste souverain , et accordez cette grâce.
LE ROI EDOUARD.
Lords, retirez-vous à l'e'cart : je veux e'prouver le jugement de cette veuve.
GLOCESTER.
Libre à vousj car vous en aurez toute liberté' jusqu'à ce que la jeunesse prenne la liberté de vous quitter , et ne vous laisse plus que la liberté des bé- quilles.
ACTE III, SCENE II. 83
LE ROI EDOUARD.
A présent, dites-moi, madame, aimez-vous vos enfans ?
LADY GRAY.
Oui ; aussi chèrement que moi-même.
LE ROI EDOUARD.
Et ne feriez- vous pas beaucoup pour leur bien ?
LADY GRAY.
Pour leur bien, je saurais supporter quelque mal.
LE ROI EDOUARD.
Travaillez donc; regagnez les terres de votre mari pour le bien de vos enfans.
LADY GRAY.
C'est pour cela que je suis venue trouver votre ma- jesté'.
LE ROI EDOUARD.
Je vous dirai le moyen de rentrer dans la posses- sion de ces biens»
LADY GRAY.
Ce sera m'attacher pour toujours au service de votre majesté.
LE ROI EDOUARD.
Et quel genre de service puis-je attendre de toi si je te les donne ?
LADY GRAY.
Tout ce que vous commanderez, et qui sera en mon pouvoir.
LE ROI EDOUARD.
Vous allez me faire des objections contre ce que je vais vous proposer.
84 HENRI yi,
LADY GRAY.
Non , mon gracieux seigneur , à moins que la chose ne me soit impossible.
LE ROI EDOUARD.
Tu en feras , quoique tu puisses très-fort ce que j'ai envie de te demander.
LADY GRAY.
Certainement alors je ferai ce que me comman- dera votre grâce.
GLOCESTER, à part.
Il la presse vivement; à force de pluie le marbre finit par s'user.
CLARENCE, à part.
Il est rouge comme le feu : il faudra bien que la cire finisse par se fondre.
LADY GRAY.
Hé bien! qui arrête votre majesté? Ne me fera-t- elle point connaître ma tâche?
LE ROI EDOUARD.
C'est une tâche aisée; il ne s'agit que d'aimer un roi.
LADY GRAY.
Cela est bien simple, puisque je suis votre sujette,
LE ROI EDOUARD.
Hé bien, je te donne de grand cœur les terres de ton mari.
LADY GRAY.
Je prends congé de votre majesté, en lui rendant mes humbles grâces.
ACTE m, SCÈNE II. 85
GLOGESTER, à part.
Le marché est conclu : elle le ratifie par une re'- vérence.
LE ROI EDOUARD.
Non, demeure : ce que j'entends, ce sont les fruits de l'amour.
LADY GRAY.
Et ce sont aussi les fruits de l'amour que j'entends, mon bien-aimé souverain.
LE ROI EDOUARD.
Oui; mais je crains bien que ce ne soit dans un autre sens. Quel amour crois-tu que je sollicite de toi , avec tant d'ardeur ?
LADY GRAY. i
Mon amour jusqu'à la mort, ma reconnaissance ^ mes prières ; cet amour , en un mot , que peut de- mander la vertu, et que la vertu peut accorder.
LE ROI EDOUARD.
Non, sur ma foi, ce n'est point d'un tel amour que j'entends parler.
LADY GRAY.
Ce que vous entendez n'est donc pas ce que je croyais?
LE ROI EDOUARD.
Mais à présent vous devez entrevoir ce que j'ai dans l'âme.
LADY GRAY.
Jamais mon âme n'accordera ce qui fait le but de vos désirs , s'il est vrai que j'aie touché le but.
86 HENRI Vr,
LE ROI EDOUARD.
Pour te parler sans de'tour , j'aspire à ton lit ^'^\
LADY GRAY,
Pour vous répondre sans de'tour, j'aimerais mieux coucher en prison.
LE ROI EDOUARD.
En ce cas, tu n'auras pas les terres de ton mari.
L;ADY GRAY.
He' bien! mon honneur sera mon douaire; car je ne les rachèterai pas à ce prix.
LE ROI EDOUARD.
Tu fais par-là grand tort à tes enfans.
LADY GRAY.
Par-là, votre majesté fait tort en même temps à eux et à moi. Mais , puissant. seigneur, ce de'sir fo- lâtre ne s'accorde guère avec ma requête ; veuillez me conge'dier avec un oui ou un non.
LE ROI EDOUARD.
Oui, si tu dis oui à ma requête; non, si tu dis non à ma demande.
LADY GRAY.
En ce cas, non, mon seigneur; et je n'ai plus rien à vous demander.
GLOCESTER, à part.
La veuve ne le goûte pas : elle fronce le sourcil.
CLARENCE, à l'écart.
C'est le galant le plus gauche de toute la chre'tienté.
ACTE m, SCENE II. 87
LE ROI EDOUARD, à part.
Ses regards annoncent qu'elle est remplie de vertu ; ses discours de'cèlent un esprit incomparable. Ses perfections réclament un trône; de façon ou d'au- tre, elle est faite pour un roi; elle sera ou ma maî- tresse, ou reine de mon royaume. ( Haut. ) Que di- rais-tu si le roi Edouard te choisissait pour reine ?
LADY GRAY.
Cela est plus facile à dire qu'à faire, mon gracieux seigneur. Je suis une sujette faite pour souffrir vos plaisanteries, mais nullement faite pour devenir souveraine.
LE ROI EDOUARD.
Aimable veuve, je te jure, par ma grandeur, que je n'en dis pas plus que je n'ai dessein de faire. Il faut que tu sois à moi.
LADY GRAY.
Et c'est beaucoup plus que je ne puis consentir : je sais que je suis trop peu de chose pour que vous me fassiez reine ; et cependant de trop bon lieu pour être votre concubine.
LE ROI EDOUARD.
C'est une mauvaise chicane que tu me fais ; je veux dire que tu seras reine.
LADY GRAY.
Il serait désagre'able à votre grâce d'entendre mes enfans vous appeler leur père.
LE ROI EDOUARD.
Pas plus que d'entendre mes filles t'appeler leur mère. Tu es veuve, et tu as quelques enfans ; et,
88 HENRI VI,
par la mère de Dieu! moi, quoique garçon, j'en ai quelques-uns aussi. Et vraiment, c'est un bon- heur d'être père de plusieurs enfans. Ne me re'plique plus, car tu seras ma femme.
■l' GLOCESTER, à part.
Le saint père a achevé sa confession.
CLARENCE, à part.
Il ne s'est fait confesseur que pour séduire la pé- nitente.
LE ROI EDOUARD.
Mes frères , vous cherchez à deviner ce que nous avons pu nous dire.
GLOCESTER.
Cela ne plaît pas à la veuve, car elle a l'air triste.
LE ROI EDOUARD.
Vous seriez bien surpris si nous allions nous ma- rier.
CLARENCE.
A qui, seigneur?
LE ROI EDOUARD.
He' mais, ensemble, Clarence.
GLOCESTER.
On en aurait au moins pour dix jours à s'étonner.
CLARENCE.
Ce serait un jour de plus que ne dure d'ordinaire un étonnement ^^^\
GLOCESTER.
Mais aussi l'étonnement serait-il des plus grands.
ACTE III, SCÈNE II. 89
LE ROI EDOUARD.
Fort bien, plaisantez, mes frères. Je puis vous dire à tous deux que sa requête pour les biens de son mari lui est accorde'e.
(Entre un lord. )
LE LORD,
Mon gracieux seigneur , Henri , votre ennemi , est pris, et amené prisonnier à la porte de votre palais.
LE ROI EDOUARD.
Faites-le conduire à la Tour. — Et nous, mes frères, allons interroger l'homme qui l'a pris , pour apprendre les circonstances de cet e've'nement. Allez, veuve. — Lords, traitez-la honorablement.
(Sortent le roi, lady Gray, Clarence et le lord.) GLOGESTER.
Oui , Edouard traitera les dames honorablement. — Que n'est-il épuisé jusqu'à la moelle des os , et hors d'état de voir sortir de ses reins aucun rejeton capable de fonder des espérances, et de m'empêcher d'arriver à ce temps heureux auquel j'aspire ! Et ce- pendant, quand même le titre du voluplueuxÉdouard serait enseveli sous la terre , il reste encore , entre le désir de mon âme et moi , Clarence , Henri , et son fils le jeune Edouard , et toute la race inconnue qui peut encore sortir de leur sein , pour remplir le trône avant que je parvienne à m'y placer ; fâ- cheuse perspective pour mes projets ! Ainsi , je ne fais que rêver la royauté ; comme un homme qui, placé sur le sommet d'un promontoire , porte sa vue sur le rivage éloigné qu'il voudrait fouler sous ses pas , désirant que son pied pût suivre ses yeux j
90 HENRI Vî,
maudissant la mer qui l'en sépare, et parlant de la mettre à sec pour s'ouvrir un passage. Voilà comme je désire la couronne , à cette distance , m'irritant contre les obstacles qui m'en séparent; et de même, me flattant de succès impossibles , je me dis que je les renverserai. Mon oeil est trop perçant , mon cœur trop présomptueux , si ma main et mes forces ne peuvent pas y re'pondre. — Mais s'il est une fois dit qu'il n'y ait point de royaume à espe'rer pour Ri- chard , alors quel autre bien le monde peut-il m'of- frir ? Je chercherai mon paradis dans les bras d'une femme , j'ornerai mon corps d'une parure élégante, et captiverai par mes paroles et mes regards le cœur des jeunes beautés ? 0 pensée cruelle ! res- source plus impossible pour moi que de me procurer vingt couronnes brillantes ! Quoi! l'amour m'a renon- cé dans le sein même de ma mère ; et pour m'exclure à jamais de son doux empire , il a suborné la fra- gile nature, et l'a engagée à rétrécir mon bras amai- gri comme un arbrisseau desséché , à placer sur mon dos une odieuse éminence, oii s'assied la diffor- mité pour insulter à mon corps ; à former mes jam- bes d'une inégale longueur , faisant de moi un tout sans aucune proportion , une espèce de chaos sem- blable au petit que l'ourse n'a pas encore léché, et qui n'apporte en naissant aucun trait de sa mère? Suis- je donc un homme fait pour être aimé ? Oh! quelle absurde erreur que de nourrir une pareille pensée ! — Hé bien , puisque ce monde ne m'offre aucun plaisir que celui de commander, de gouverner, de primer ceux dont la figure est plus heureuse que la mienne , mon ciel à moi sera de rêver à la cou-
ACTE III, SCÈNE IL 9f
ronne , et de regarder , tant que je vivrai , ce monde comme un enfer pour moi , jusqu'à ce que ma tête , que porte ce tronc contrefait , soit ceinte d'une bril- lante couronne... Et cependant je ne sais pas com- ment atteindre cette couronne : tant de vies s'inter- posent entre elle et moi !... Et moi, comme un voya- geur perdu dans un bois e'pineux, brisant les e'pines, déchiré par elles , cherchant un chemin , et s'écar- tant du chemin , sans savoir comment parvenir aux lieux découverts , mais travaillant en désespéré pour en retrouver la route , je me tourmente sans relâche pour saisir la couronne d'Angleterre. Je m'affran- chirai de ce tourment , je me fraierai un chemin avec une hache sanglante. Eh quoi! ne sais-je pas sourire, et égorger en souriant, me récrier de joie sur ce qui me met le chagrin au cœur, mouil- ler mes joues de larmes artificieuses, et accommoder mes traits à toutes les circonstances ? Je saurai sub- merger plus de nautonniers que la syrène , tuer de mes regards plus d'hommes que le basilic ; je puis prêcher aussi bien que Nestor , tromper avec plus d'art qu'Ulysse, et, comme un autre Sinon , je ga- gnerais une autre Troie ; je possède plus de couleurs que le caméléon ; je puis pour mes intérêts changer de plus de formes que Protée , et faire la leçon au sanguinaire Machiavel. Je puis tout cela , et je ne pourrais gagner une cou.ronne! Allons donc; fût- elle encore plus loin, je m'en emparerai.
(H sort.)
ga HENRI VI,
SCÈNE III.
En France. — Un appartement dans le palais.
Fanfare. Entrent LOUIS, roi de France, la prin-r cesse BONNE, suite. LE ROI monte sur son trône, et ensuite entrent LA REINE MARGUERITE , LE PRINCE EDOUARD son fils , et le COMTE D'OXFORD.
LE ROI LOUIS, se levant.
Belle reine d'Angleterre , illustre Marguerite , assieds-toi avec nous : il ne convient pas à ton rang ni à ta naissance que tu sois debout, tandis que Louis est assis.
MARGUERITE.
Non , puissant roi de France : Marguerite doit maintenant baisser pavillon, et apprendre à obéir quand un roi commande. Jetais, je l'avoue, dans des jours plus heureux, la reine de l'illustre Albion ; mais aujourd'hui la fortune contraire a foulé aux pieds mon titre , et m'a la jssée avec ignominie sur la poussière, où il faut que je prenne une place con- forme à ma fortune, et me conforme moi-même à cette humble situation.
LE ROI LOUIS.
Que dis-tu, belle reine? d'où provient ce profond désespoir?
MARGUERITE.
D'une cause qui remplit mes yeux de larmes, qui
ACTE 111, SCÈNE III. g3
ëtDufFê ma voix , en même temps que mon cœur est noyé dans les soucis.
LE ROI LOUIS.
Quoi qu'il en soit, demeure semblable à toi, et prends place à nos côte's. ( // la fait asseoir près dé lui. ) Ne courbe pas la tête sous le joug de la for- tune ; et que ton âme invincible s élève triomphante au-dessus de tous les malheurs. Explique-toi, reine Marguerite , et dis-nous tes chagrins ; ils seront sou- lages , si le remède est au pouvoir de la France.
MARGUERITE.
Ces gracieuses paroles raniment mon courage abattu, et rendent à ma langue enchaînée le pou- voir de t'exposer mes malheurs. Sache donc, généreux Louis, que Henri, seul possesseur de ma tendresse, de roi qu'il était , n'est plus qu'un banni , et forcé de vivre en Ecosse dans l'abandon , tandis que l'ambi- tieux Edouard, l'orgueilleux duc d'York, usurpe le titre royal, et le trône du roi légitime et consacré de l'Angleterre. Voilà ce qui m'a obligée, moi , pauvre Marguerite, ... à venir avec mon fils , le prince Edouard, l'héritier de Henri, implorer tes justes et légitimes secours ; et si tu nous abandonnes , il ne nous reste plus d'espérance. L'Ecosse est disposée à nous appuyer , mais elle n'en a pas le pouvoir : notre peuple et nos pairs sont sortis du devoir, nos tré- sors saisis, nos soldats mis en fuite; et nous-mê- mes, comme tu le vois, réduits à une situation dé- plorable.
LE ROI LOUIS.
Renommée reine , conjure l'orage à force de pa-
94 HENRI VI, .
tience , tandis que nous allons songer aux moyens
de le dissiper.
MARGUERITE.
Plus nous tardons , et plus notre ennemi accroît sa force.
LE ROI LOUIS.
Plus je diffère, et plus mes secours iseront efïicaces.
MARGUERITE.
Oh ! l'impatience est la seule compagne d'un cha- grin yéritable. — Et tenez, voilà l'auteur de mes chagrins.
( Entre Warwick avec sa suite. )
LE ROI LOUIS.
Qui vient ainsi se présenter hardiment devant nous ?
MARGUERITE.
C'est le comte de Warwick , le plus puissant ami d'Edouard.
LE ROI LOUIS, en descendant de son trône. Marguerite se lève.
Sois le bienvenu, brave Warwick! Quel sujet t'amène en France?
MARGUERITE.
Voilà un nouvel orage qui commence à s'e'lever, car c'est là l'homme qui gouverne les vents et les flots.
WARWICK.
Je viens de la part du digne Edouard , roi d'Al- bion , mon seigneur et maître , et ton ami dévoue' , saluer d'abord ta royale personne, avec toute l'af- fection d'une amitié sincère , et ensuite te demander un. traité d'alliance; enfinje viens en assurer les noeuds
ACTE III, SCÈNE IIÎ. 95
par le nœud de l'hymen, si tu consens à accorder la princesse Bonne, ta belle et vertueuse scieur, en légitime mariage au roi d'Angleterre.
MARGUERITE.
Si cela re'ussit, plus d'espérance pour Henri.
WARWIC K , à la princesse Bonne.
Et vous, gracieuse dame, je suis chargé, par mon roi, et en son nom, de vous demander la faveur et la permission de vous baiser humblement la main , et de vous faire connaître par mes discours la passion qui s'est emparée du cœur de mon souverain. La renommée , en frappant dernièrement ses oreilles attentives, vient de placer sous ses yeux l'image de votre beauté et de vos vertus.
MARGUERITE.
Roi Louis, et vous, princesse, écoutez-moi avant de répondre à Warwick. Ce n'est point d'un chaste et pur amour que vous vient la demande d'E- douard , mais de l'artifice , enfant de la nécessité ; car comment les tyrans peuvent-ils régner tranquil- lement s'ils n'acquièrent au dehors des alliances puissantes? Pour le prouver tyran, il suffit de ceci : Henri vit encore; et quand il serait mort, voilà le prince Edouard, le fils de Henri. Songe donc, Louis, à ne pas attirer sur toi , par cette ligue et ce ma- riage, les dangers et l'opprobre : les usurpateurs peuvent bien retenir un moment la domination ; mais le ciel est juste, et le temps renverse l'injustice.
WARWICK.
Outrageante Marguerite !
^6 HENRI YI,
LE PKINCE EDOUARD.
Pourquoi pas reine?
WARWICK.
Parce que ton père était un usurpateur ; et tu n'es pas plus prince qu'elle n'est reine.
OXFORD.
Ainsi Warwick ane'antit l'illustre Jean de Gaunt, qui subjugua la plus grande partie de l'Espagne; et après Jean de Gaunt, Henri IV, dont la sagesse fut le miroir des sages ; et après ce sage prince , Hen- ri V, dont la valeur conquit toute la France : c'est d'eux que descend en ligne directe notre Henri.
WARWICK.
Et comment se fait-il , Oxford , que dans cet élé- gant discours vous n'ayez pas dit aussi comment Henri VI a perdu tout ce qu'avait conquis Henri V ? J'imagine que les pairs de France qui vous enten- dent souriraient à ce souvenir; mais passons. — Vous nous exposez une généalogie de soixante-deux années. C'est bien peu pour prescrire des droits au trône.
OXFORD.
Quoi, Warwick! peux-tu bien parler aujourd'hui contre ton souverain, à qui tu as obéi pendant trente-six ans, sans révéler ta trahison par ta rou- geur?
WARWICK.
Et Oxford, qui a toujours tiré l'épée pour le bon droit, peut-il faire servir une vaine généalogie à la
ACTE III, SCÈNE III. 97
défense d'un faux titre? pour votre honneur laissez là Henri, et reconnaissez Edouard pour roi.
OXFORD.
Reconnaître pour mon roi celui dont l'inique jugement a mis à mort mon frère aine' , le lord Au- brey de Vère ? bien plus encore ! a fait périr mon père_, sur le déclin de sa vie à demi éteinte, et con- duit par la nature aux portes du trépas? Non,War- wick , non. Tant que la vie soutiendra ce bras, ce bras soutiendra la maison de Lancastre.
WARWICK.
Et moi , celle d'York.
LE ROI LOUIS.
Reine Marguerite, prince Edouard, et vous, Ox- ford, daignez, à notre prière , vous retirer un mo- ment à l'écart, et me laisser conférer encore quel- ques instans avec Warwick.
MARGUERITE.
Veuille le ciel que les paroles de Warwick ne le séduisent pas î
( Ils s écarteQt avec le prince et Oxford. ) LE ROI LOUIS.
Maintenant , Warwick , dis sur ta conscience ; Edouard est-il votre véritable roi ? Car il me répu- gnerait de me lier avec un roi qui ne serait pas légi- timement élu.
WARWICK.
J'en réponds sur mon honneur et ma réputation.
LE ROI LOUIS.
Mais est-il agréable aux yeux de son peuple?
ToM. XII. ShaJtspeave. rj
gS HENRI VI,
WARWICK.
D'autant plus agréable que Henri ne l'était pas.
LE BOI LOUIS.
Passons à un autre article. Laissant de côté toute dissimulation, dites-moi avec vérité jusqu'à quel point il aime notre sœur Bonne.
WARWICK.
Son amour se montre comme il convient à un monarque tel que lui. — Moi-même je lui ai souvent entendu dire et protester que cet amour était une plante immortelle dont les racines étaient fixées dans le sol de la vertu , les feuilles et les fruits nour- ris par le soleil de la beauté , et qui ne pouvait man- quer de donner des fleurs et des fruits heureux ; au- dessus de la jalousie, mais qui ne résisterait pas au dédain si la princesse Bonne ne payait pas de retour ses tourmens.
LE ROI LOUIS.
Maintenant , ma sœur, apprenez-nous quelles sont vos dernières résolutions.
LA PRINCESSE BONNE.
Soit consentement, soit refus , votre réponse sera la mienne. — Cependant (^s' adressant à Warwick^y je l'avouerai , souvent avant ce jour, lorsque j'en- tendais raconter les mérites de votre roi , mon oreille n'a pas laissé ma raison étrangère à quelque désir.
LE ROI LOUIS.
Voici donc ma réponse, Warwick. — Notre sœur sera l'épouse d'Edouard, et à l'instant même on va
ACTE III, SCÈNE lïl. 99
dresser les articles , et stipuler le douaire que doit accorder votre roi; il doit être proportionné à la dot qu'elle lui portera. — Approchez, reine Marguerite, et soyez témoin que nous accordons la princesse Bonne pour épouse au roi d'Angleterre.
LE PRINCE EDOUARD.
A Edouard, et non pas au roi d'Angleterre.
MARGUERITE.
Artificieux Warwick, c'est toi qui as imaginé cette alliance pour faire échouer ma demande : avant ton arrivée, Louis était l'ami de Henri.
LE ROI LOUIS.
Et Louis est encore l'ami de Henri et de Marguerite. Mais si votre titre à la couronne est faible , comme on a lieu de le croire d'après l'heureux succès d'E- douard , il est juste alors que je sois dispensé de vous donner les secours que je vous avais promis; mais vous recevrez de moi tout l'accueil qui convient à votre rang, et que le mien peut vous accorder.
WARWICK.
Henri peut vivre maintenant en Ecosse tout à son aise : n'ayant rien , il ne peut rien perdre. — Et quant à vous, notre ci-devant reine, vous avez un père en état de vous soutenir; il vaudrait mieux être à sa charge qu'à celle de la France.
MARGUERITE.
Tais-toi, impudent et déhonté Warwick, orgueil- leux faiseur et destructeur de rois ! Je ne quit- terai point ces lieux, que mes discours et mes lar- mes , fidèles à la vérité , n'aient ouvert les yeux du
,oo HENRI Vï,
roi Louis sur tes ruses artifices , et sur le perfide amour de ton maître ; car vous êtes tous deux des oiseaux du même plumage.
( On entend sonner du cor derrière le théâtre. ) LE KOI LOUIS.
Warwick , c'est quelque message pour nous , ou pour toi.
( Entre un messager.) .
LE MESSAGER.
Milord ambassadeur, ces lettres sont pour vous : elles vous sont envoyées par votre frère, le marquis Montaigu. {Au roi de France.) Celles-ci s'adressent à votre majesté de la part de notre roi. {A la reine Marguerite.) ^t en voilà pour vous, Madame : j'i- gnore de quelle part.
( Tous ouvrent leurs lettres et les lisent. ) OXFORD.
Je vois avec satisfaction que notre belle reine et maîtresse sourit aux nouvelles qu'elle apprend, tan- dis que le front de Warwick s'obscurcit en lisant les siennes.
LE PRINCE EDOUARD.
Et tenez, faites attention : Louis frappe du pied comme s'il était courroucé. — J'espère que tout est pour le mieux.
LE ROI LOUIS.
Warwick, quelles sont tes nouvelles? Et les vôtres, belle reine ?
MARGUERITE.
Les miennes remplissent mon cœur d'une joie inespérée.
ACTE III, SCÈNE IIÏ. loi
WA.RWICK.
Les miennes ont rempli le mien de tristesse et d'indignation.
LE ROI LOUIS.
Comment? Votre roi a e'pousé lady Gray ? Et il m'écrit pour pallier votre fourberie et la sienne, en m'engageant à prendre la chose de bon coeur ! Est-ce là l'alliance qu'il cherche avec la France ? Ose-t-il avoir l'audace de nous insulter ainsi?
MARGUERITE.
J'en avais averti votre majesté. Voilà la preuve de l'amour d'Edouard , et de l'honnêteté de Warwick.
WARWICK.
Roi Louis, je proteste ici, à la face du ciel, et sur l'espérance de mon bonheur éternel, que je suis innocent de ce mauvais procédé d'Edouard ; car il n'est plus mon roi, quand il me fait rougir à ce point, et il rougirait encore plus lui-même, s'il pouvait voir sa honte. — Ai-je donc oublié que c'est pour le fait de la maison d'York que mon père est mort avant le temps? Ai-je fermé les yeux sur l'outrage fait à ma nièce ^''^), ai-je ceint son front de la couronne royale, ai-je dépouillé Henri des droits de sa naissance, pour me voir enfin payé par cet affront ? Que l'affront retombe sur lui-même ! car ma récompense est l'honneur ; et, pour recouvrer l'honneur que j'ai perdu pour lui, je le renonce ici, et je me rattache à Henri. — Ma noble reine , ou- blions nos anciennes animosités, désormais je suis ton fidèle serviteur. Je vengerai l'insulte faite à la
102 HENRtVl,
princesse Bonne et re'tablirai Henri dans son an-'
cienne puissance.
MARGUERITE.
Warwick, ce discours a change ma haine en amitié : je pardonne et j'oublie tout-à-fait les fautes passe'es , et me réjouis de te voir devenir l'ami de Henri.
WARWICK.
Tellement son ami , et son ami sincère que si le roi Louis veut ,'nous accorder un petit nombre de soldats choisis, j'entreprendrai de les débarquer sur nos côtes, et de renverser, à main arme'e, le tyran de son trône. Ce ne sera pas sa nouvelle e'pouse qui pourra le secourir ; et pour Clarence,,.. d'après ce qu'on me mande ici, il est sur le point d'abandon- ner son frère, indigne' de le voir consulter, dans le choix de son e'pouse, un dësir de're'glé, bien plus que l'honneur, l'intérêt, et la sûreté de notre patrie.
LA PRINCESSE BONNE, à Louis.
Mon frère , comment Bonne pourra-t-elle être mieux vengée que par l'appui que vous prêterez à cette malheureuse reine?
MARGUERITE.
Prince renommé, comment le pauvre Henri pour- ra-t-il supporter la vie , si vous ne le sauvez pas de l'affreux désespoir ?
LA PRINCESSE BONNE.
Ma querelle et celle de cette reine d'Angleterre n'en font qu'une.
ACTE m, SCÈNE III. io3
WARWIGK.
Et la mienne, belle princesse, est lie'e avec la vôtre.
LE ROI LOUIS.
Et la mienne avec la sienne , la tienne et celle de Marguerite : ainsi voilà mon parti pris, et je suis fermement de'cidé à vous seconder.
MARGUERITE.
Laissez-moi vous rendre à tous à la fois d'humbles actions de grâce.
LE ROI LOUIS.
Messager de l'Angleterre , retourne en toute hâte dire au perfide Edouard, ton prétendu roi, que Louis de France se dispose à lui envoyer des mas- ques , pour lui donner le bal à lui et à sa nouvelle épouse. Tu vois ce qui s'est passé : vas en effrayer ton roi.
LA PRINCESSE BONNE.
Dis-lui que , dans l'espérance oii je suis qu'il sera bientôt veuf, je porterai la guirlande de saule en sa considération.
MARGUERITE,
Dis-lui de ma part , que j'ai dépouillé mes habits de deuil, et que je suis prête à me couvrir de l'ar- mure.
WARWICK.
Dis-lui de ma part qu'il m'a fait un affront, et qu'en revanche je le détrônerai avant qu'il soit peu. Voilà pour ton salaire; pars.
( Le messager sort.) LE ROI LOUIS.
Toi , Warwick , avec Oxford , tu iras à la tête de
io4 HENRI VI,
cinq mille hommes ^ traverser les mers , et livrer bataille au traître Edouard j et, sitôt que l'occasion le permettra, cette noble reine et le prince son fils te suivront avec un nouveau renfort. — Mais, avant ton départ , délivre-moi d'un doute : quel garant avons-nous de ta persévérante loyauté?
WARWIGK.
Voici le gage qui vous répondra de mon invio- lable fidélité. — Si notre reine et son fils l'agréent, j'unis de ce moment au jeune prince par les liens d'un saint mariage , ma fille ainée, l'objet chéri de ma tendresse.
MARGUERITE.
Oui , j'y consens , et je vous rends grâces de cette offre. Edouard , mon fils, elle est belle et vertueuse : ainsi n'hésite point , donne ta main à Warwick ; et avec ta main , donne-lui ton irrévocable foi de n'avoir d'autre épouse que la fille de Warwick.
LE PRINCE EDOUARD.
Je l'accepte, car elle en est bien digne, et je donne ma main pour gage de ma promesse.
( Il donne sa main à Warwick.) LE ROI LOUIS.
Qu'attendons-nous à présent? On va lever ces troupes ; et toi , seigneur Bourbon , notre grand- amiral , tu les transporteras en Angleterre sur nos vaisseaux. Il me tarde de voir Edouard renversé par les hasards de la guerre , pour avoir insulté , par un secret mariage, une princesse de France ^^^^.
( Ils sortent tous, excepté Warwick.)
ACTE III, SCÈNE III. io5
WARWIGK.
Je suis venu comme ambassadeur d'Edouard, et je retourne son ennemi mortel et irréconciliable. Il m'avait chargé d'affaires de mariage : une guerre terrible va répondre à sa demande. N'avait-il donc que moi pour en faire l'instrument de ses jeux? Hé bien , il n'aura que moi pour tourner ses raille- ries en afflictions. J'ai été le principal agent de son élévation au trône : je serai le principal agent de sa chute : non pas que je prenne en pitié la misère d'Henri , mais je cherche à me venger de l'insulte d'Edouard.
( Il sort. )
VIN DU TROISIEME ACTE.
ïo6 HENRI VI,
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ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
A Londres. — Un appartement dans le palais.
Entrent GLOCESTER , CLARENCE, SOMERSET, MONTAIGU et d'autres.
GLOCESTER.
Hé bien, dites-moi, mon frère Clarence, que pensez- vous de ce nouveau mariage avec lady Gray ? Notre frère n'a-t-il pas fait là un digne choix?
CLARENCE.
Hélas ! vous savez qu'il y a bien loin d'ici en France. Comment eût-il pu se contenir jusqu'au retour de Warwick ?
SOMERSET,
Milords , rompez cet entretien. Voici le roi qui
s avance.
(Fanfare. Entrent le roi Edouard , et sa suite, avec lady Gray, vêtue en reine ; Peni- broke, Stafford', Hastings et autres personnages. )
GLOCESTER.
Avec le bel objet de son choix !
ACTE IV, SCÈNE I. 107
CLARENCE.
Je compte lui déclarer ouvertement ce que j'en pense.
LE ROI EDOUARD.
He' bien , mon frère Clarence , que dites - vous donc de notre choix , que vous restez ainsi pensif, et l'air à demi me'content?
CLARENCE;
Ce qu'en disent Louis de France , ou le comte de Warwick , tous deux si dépourvus de sens et de courage , qu'ils ne songeront pas à s'offenser de l'af- front que nous leur faisons.
LE ROI EDOUARD.
Supposez qu'ils s'offensent sans raison : ce n'est, après tout, que Louis etWarwick; et je suis Edouard, le roi de Warwick et le vôtre , et il faut que ma vo- lonté se fasse.
GLOCESTER.
Et votre volonté se fera, parce que vous êtes notre roi : cependant un mariage précipifé est rarement heureux.
LE ROI EDOUARD.
Quoi , mon frère Richard ? Vous en offensez-vous aussi ?
GLOCESTER.
Non , pas moi. Non : à Dieu ne plaise, que je veuille désunir ceux que Dieu a unis ensemble ! Et ce serait vraiment une pitié que de séparer deux époux si bien assortis !
LE ROI EDOUARD.
Mettant de côté vos dédains et vos dégoûts, dites-
io8 HENRI YI,
moi un peu pourquoi Lady Gray ne pourrait pas devenir ma femme et reine d'Angleterre ? Et vous aussi , Somerset et Montaigu, allons , de'clarez libre- ment vos sentimens. *
GLARENCE.
Voici donc mon opinion. — Que le roi Louis de- vient votre ennemi parce que vous vous êtes joue' de lui dans cette affaire de mariage avec la princesse Bonne.
GLOCESTER.
Et Warwick , qui e'tait occupé à remplir le minis- tère dont vous l'aviez chargé, est déshonoré aujour- d'hui par cet autre mariage que vous venez de con- tracter.
LE ROI EDOUARD.
Et si je viens à bout de calmer Louis et Warwick, par quelque expédient que je pourrais imaginer ?
MONTAIGU.
Il resterait toujours certain qu'une pareille al- liance avec la France aurait fortifié l'état contre les orages étrangers , bien plus que ne peut le faire au- cun parti choisi dans le sein du royaume.
HASTINGS.
Quoi ! Montaigu ignore-t-il que , par sa propre force, l'Angleterre est à l'abri de tout danger, si elle se demeure fidèle à elle-même.
MONTAIGU.
Sans doute; mais ce serait encore plus sûr , si elle était appuyée de la France.
HASTINGS.
11 vaut mieux user de la France, que de se fier à
ACTE IV, SCÈNE I. log
la France. Appuyons-nous de Dieu, et des mers qu'il nous a données comme un rempart imprenable : avec leur secours dëfendons-nous nous-mêmes ; c'est dans leur force et en nous seuls que réside notre sûreté.
CLARENGE.
Pour ce discours seul, Hastings mérite bien d'a- voir l'héritière du lord Hungerford.
LE ROI EDOUARD,
Et qu'y trouvez-vous à redire? il l'a par ma vo- lonté , et le don que je lui en ai fait; et pour cette fois ma volonté fera loi.
GLOCESTER.
Et pourtant il me semble que votre grâce a eu tort de donner lliéritière et la fille du lord Scales au frère de votre tendre épouse : elle m'aurait bien mieux convenu à moi, ou bien à Clarence; mais votre femme épuise aujourd'hui votre amour fra- ternel.
CLARENGE.
Comme encore vous n'auriez pas dû gratifier de l'héritière du lord Bonville , le fils de votre nouvelle épouse , et laisser vos frères aller chercher fortune ailleurs.
LE ROI EDOUARD.
Hé quoi , mon pauvre Glarence , n'est-ce que pour une femme que tu te montres si mécontent? Va, je saurai te pourvoir
GLARENGE.
En choisissant pour vous-même, vous avez fait voir quel était votre discernement ; et comme il s'est
MO HENRI VT,
montré assez min<;e , vous me permettrez de faire moi-même mes affaires , et c'est dans cette vue que je songe à prendre bientôt congé de vous.
LE ROI EDOUARD,
Pars ou reste, peu m'importe : Edouard sera roi, et ne se laissera pas enchaîner par la volonté de son frère.
LA REINE.
Milords, pour me rendre justice vous devez tous convenir qu'avant qu'il eût plu à sa majesté d'élever mon rang au titre de reine, je n'étais pas d'une nais- sance ignoble; et des femmes nées plus bas que moi sont montées à la même fortune. Mais autant ce nou- veau titre m'honore, moi et les miens, autant l'éloi- gnement que vous me montrez , vous à qui je vou- drais être agréable , mêle à mon bonheur de crainte et de tristesse.
LE ROI EDOUARD.
Ma bien-aimée, cesse de cajoler ainsi leur mau- vaise humeur. Que peux-tu avoir à craindre ou à t'afïliger , tant qu'Edouard est ton ami constant , et leur souverain légitime, auquel il faut qu'ils obéis- sent, et auquel ils obéiront, et qui les obligera à t'ai- mer , sous peine d'encourir ma haine? et s'ils s'y exposent , j'aurai soin de te défendre contre eux , et de leur faire sentir ma colère et ma vengeance.
GLOGESTER, àpart.
J'entends, et ne dis pas grand'chose , mais je n'en pense que mieux.
ACTE IV, SCÈNE I. lîï
( Entre un messager.)
LE ROI EDOUARD.
Hé bien , messager , quelles lettres , ou quelles nouvelles de France ?
LE MESSAGER.
Mon souverain seigneur, je n'ai point de lettres : je n'apporte que quelques paroles, et telles encore, que je n'ose vous les rendre qu'après en avoir reçu d'avance le pardon.
LE ROI EDOUARD.
Va , elles te sont pardonnëes : allons , en peu de mots, rends-moi leurs paroles, le plus fidèlement que le pourra ta mémoire. Quelle est la réponse du roi Louis à nos lettres?
LE MESSAGER.
Voici, quand je l'ai quitté, quelles ont été ses pro- pres paroles, a Va , dis au traître Edouard, ton pré- » tendu roi , que Louis de France se dispose à lui » envoyer des masques pour lui donner le bal à lui, » et à sa nouvelle épouse. »
LE ROI EDOUARD.
Louis est-il donc si brave ? Je crois qu'il me prend pour Henri. Mais qu'a dit de mon mariage la prin- cesse Bonne?
LE MESSAGER.
Voici ses paroles prononcées avec un calme dédai- gneux : a Dites-lui que, dans l'espérance oii je suis » qu'il sera bientôt veuf , je porterai la guirlande de )) saule en sa considération. »
,12 HENRI Vî,
LE ROI EDOUARD.
Je ne la blâme point; elle ne pouvait guère en dire moins : c'est elle qui a été' offensée. Mais que dit la femme de Henri ? car je sais qu'elle était pré- sente.
LE MESSAGER.
(( Annonce-lui, m'a-t-elle dit, que j'ai quitté mes » habits de deuil, et que je suis prête à me couvrir » de l'armure. »
LE ROI EDOUARD.
Apparemment qu'elle se propose déjouer le rôle d'amazone. Mais qu'a dit Warwick de cette insulte?
LE MESSAGER.
Plus irrité que tous les autres, contre votre ma- jesté, il m'a congédié avec ces mots : « Dis-lui de ma » part, qu'il m'a fait un affront , et qu'en revanche » je le détrônerai avant qu'il soit peu. »
LE ROI EDOUARD.
Ha ! le traître a osé prononcer ces insolentes pa- roles? Allons, puisque je suis si bien averti, je vais m'armer : ils auront la guerre , et me paieront leur présomption. Mais, réponds-moi, Warwick et Mar- guerite sont-ils bien ensemble ?
LE MESSAGER.
Oui, mon gracieux souverain : ils se sont tellement liés d'amitié, que le jeune prince Edouard épouse la fille de Warwick.
CLARENCE.
Probablement l'aînée : Clarence aura la plus jeune. Adieu , mon frère le roi , maintenant tenez-
ACTE IVi SCÈNE L ii3
vous bien ; car je vais de ce pas demander l'autre fille de Warwick , afin de n'avoir pas fait, quoique sans royaume , un plus mauvais mariage que vous. — Oui , qui aime Warwick et moi, me suive.
(Clarence sort , et Somerset le suit.) - GLOCESTER,àpart.
Ce n'est pas moi ; mes pense'es vont plus loin : je reste , moi , non pour l'amour d'Edouard , mais pour celui de la couronne.
LE ROI EDOUARD.
Clarence et Somerset partis tous deux pour aller joindre Warwick ! N'importe : je suis armé contre le pis qui puisse arriver , et la célérité' est néces- saire dans cette crise désespérée. — Pembroke et StafFord , allez lever pour nous des soldats , et faites tous les préparatifs pour la guerre. Ils sont déjà dé- barqués, ou ne tarderont pas à l'être : moi-même en personne je vous suivrai immédiatement. ( Pem- broke et Stafford sortent. ) Mais avant que je parte, Hastings , et vous , Montaigu , levez un doute qui me reste. Vous deux, entre tous les autres, vous tenez de près à Warwick par le sang et par alliance. Dites- moi si vous aimez mieux Warwick que moi. Si ce- la est , allez tous deuxle trouver. Je vous aime mieux pour ennemis , que pour des amis perfides ; mais si vous êtes résolus de me conserver votre fidèle obéis- sance , tranquillisez-moi par quelque serment d'a- mitié , afin que je ne puisse jamais vous avoir pour suspects.
MOjMTAIGU.
Qwe Dieu protège Montaigu, comme il est fidèle !
ToM. XII. Shaksfeare.. 8
ii4 HENRI VI,
HASTINGS.
Et Hastings , comme il tient pour la cause d'E- douard !
LE ROI EDOUARD.
Et VOUS , Richard, mon frère, voulez-vous rester de notre parti ?
GLOCESTER.
Oui , en dëpit de tout ce qui voudra vous attaquer.
LE ROI EDOUARD.
A présent , je suis sûr de vaincre. Partons donc à l'instant, et ne perdons pas une heure , jusqu'à ce que nous ayons joint Warwick et son armée d'é- trangers. •
( Ils sortent.)
SCÈNE IL
Une plaine dans le comté de Warwick.
Entrent WARWICK et OXFORD avec des troupes françaises, et autres.
WARWICK.
Croyez-moi, milord; tout jusqu'ici va bien. Le peuple vient en foule se ranger autour de nous. (// aperçoit Clarence et Somerset, ) Mais tenez , voilà Somerset et Clarence qui nous arrivent. — Répon- dez sur-le-champ, milords : sommes-nous tous amis?
GEORGE.
N'en doutez pas, milord.
ACTE IV, SCÈNE II. ' ii5
WARWICK.
En ce cas, cher Clarence, Warwick t'accueille de grand coeur ; et toi aussi , Somerset. — Je liens pour lâcheté de conserver la moindre défiance, lors- qu'un noble cœur a donné sa main ouverte en signe d'amitié : autrement, je pourrais penser que Cla- rence, frère d'Edouard, n'a pour notre cause qu'une feinte affection : mais sois le bienvenu , Clarence : ma fille sera à toi. A présent que reste- t-il à faire sinon de profiter des voiles de la nuit, tandis que ton frère est négligemment campé , que ses soldats sont à errer dans les villes des environs, et qu'il n'est escorté que d'une simple garde : nous pouvons le surprendre et nous emparer de sa personne , dès que nous le vou- drons. Nos espions ont trouvé ce coup de main facile à exécuter. Ainsi comme jadis Ulysse et le robuste Diomède se glissèrent avec audace et célérité dans les tentes de Rhésus^ et emmenèrent les coursiers de Thrace , auxquels les destins avaient attaché la vic- toire ; de même , bien couverts du noir manteau de la nuit , nous pouvons renverser à l'improviste la garde d'Edouard, et nous saisir de lui; je ne dis pas le tuer, car je ne veux que le surprendre. Que ceux de vous qui voudront me suivre prononcent avec acclamation le nom de Henri, en même temps que leur général. (Tous s'écrient : Henri !) Allons, par- tons donc, et marchons en silence. Que Dieu et saint George soient pour Warwick et ses amis!
(Ils sortent. )
ii6 HENRI VI,
SCÈNE III.
Le camp d'Edouard , près de Warwick.
Entrent quelques SENTINELLES pour garder la tente du roi.
PREMIER GARDE.
Allons, messieurs, que chacun prenne son poste; le roi est là qui dort.
SECOND GARDE.
Quoi! est-ce qu'il n'ira pas se mettre au lit ?
PREMIER GARDE.
Non : vraiment il a fait un serment solennel, de ne pas se coucher pour prendre son repos ordinaire, jusqu'à ce que Warwick ou lui soient vaincus.
SECOND GARDE.
C'est ce qui sera demain , selon toute apparence, si Warwick est aussi près qu'on l'assure.
TROISIÈME GARDE.
Mais dites-moi, je vous prie, quel est ce lord qui repose ici avec le roi dans sa tente ?
PREMIER GARDE.
C'est le lord Hastings , le plus intime ami du roi .
TROISIÈME GARDE.
Oui? — Mais pourquoi cet ordre du roi , que ses principaux chefs logent dans les villes des environs ,
ACTE IV, SCÈNE III. 117
tandis que lui il passe la nuit dans cette froide cam- pagne?
SECOND GARDE.
C'est le poste d'honneur parce qu'il est le plus dangereux.
TROISIÈME GARDE.
Oh ! pour moi , qu'on me donne des dignités et du repos, je les préfère à un dangereux honneur. — Si Warwick savait en quelle situation il est ici , il y a lieu de croire qu'il viendrait le réveiller.
PREMIER GARDE.
A moins que nos hallebardes ne lui fermassent le passage.
SECOND GARDE.
En effet : car pourquoi garderions-nous sa tente royale, si ce n'était pour défendre sa personne contre les ennemis nocturnes?
(Entrent Warwick, George, Oxford, Somerset, et des troupes.) WARWICK, à demi-voix.
C'est là sa tente : voyez , oii sont ses gardes. Cou- rage, mes amis : c'est le moment de se faire hon- neur, ou jamais! Suivez-moi seulement , et Edouard est à nous.
PREMIER GARDE.
Qui va là ?
SECOND GARDE.
Arrête, ou tu es mort.
(Warwick et sa troupe crient tous ensemble : Warwick! Warwick'. en fondant sur la garde, qui fuit en criant : aux armes', aux armes ! Warwick et sa troupe les pour- suivent.)
,,8 HENRI \I,
(On entend les tamLourç et les liompettes.)
(RenUent Warwick el sa troupe enlevant le roi Edouard velu de sa robe de chambre, et assis dans un fauteuil. Glocester et Hastings fuient.)
SOMERSET.
Qui sont ceux qui fuient là ?
WARWICK.
Richard et Hastings : laissons-les : nous tenons ici le duc.
LE ROI EDOUARD.
Le duc ! Quoi , Warwick ! la dernière fois que tu m'as quitté, tu m'appelais roi.
WARWICK.
Oui ; mais les temps sont changés. Depuis que vous m'avez déshonoré dans mon ambassade, moi , je vous ai dégradé du rang de roi , et je viens aujourd'hui vous créer duc d'York — Eh ! comment pourriez- vous gouverner un royaume, vous qui ne savez ni vous hien conduire envers vos ambassadeurs , ni vous contenter d'une seule épouse , ni traiter vos frères fraternellement, ni travailler au bonheur des peuples , ni vous garantir vous-même de vos en- nemis ?
LE ROI EDOUARD.
Quoi , mon frère Clarence , te voilà aussi! — Ah ! je vois bien maintenant qu'il faut qu'Edouard suc- combe.— Cependant , Warwick , en dépit du mal- heur, en dépit de toi et de tous tes complices, Edouard se conduira toujours en roi : et, si la ma- lice de la fortune renverse ma grandeur , mon âme est hors de la portée de sa roue.
ACTE IV, SCÈNE III. 119
WARWIGK.
Hé bien, que dans son âme Edouard demeure roi d'Angleterre; {lui étant sa couronne) Henri cependant portera la couronne d'Angleterre, et sera un vrai roi; toi, tu n'en seras que l'ombre. — Milord Somerset, chargez-vous, je vous prie, de faire conduire sur-le-champ le duc Edouard chez mon frère, l'archevêque d'York. Quand j'aurai com- battu Pembroke et ses partisans, je vous suivrai, et je porterai à Edouard la re'ponse que lui envoient Louis et la princesse Bonne. Jusques-là , adieu pour quelque temps , mon bon duc d'York.
LE ROI EDOUARD.
Ce qu'impose la destinée, il faut que l'homme le supporte. Il est inutile de vouloir résister contre vent et marée.
(Soi'teat le roi Edouard et Somerset. ) OXFORD.
Que nous reste-t-il maintenant à faire , milords , sinon de marcher droit à Londres avec nos soldats ?
WARWICK.
Oui, voilà quel doit être notre premier soin. Dé- livrons Henri de sa prison , et replaçons-le sur le trône des rois.
( 11$ sortant. )
i2(» HENRI Yt,
SCÈNE IV.
A Londres. — Un appartement dans le palais.
Entrent LA REINE ELISABETH , femme cl'É- douard , RIVERS.
RIVEES.
Miadame, quel chagrin a donc si fort altéré les traits de votre visage ?
LA REINE.
Quoi , mon frère , êtes-vous donc encore à savoir le malheur qui vient d'arriver au roi Edouard ?
RIVERS.
Quoi ! La perte de quelque bataille range'e contre -Warwick?
LA REINE.
Non ; mais la perte de sa propre personne.
RIVERS.
Mon roi serait tue' ?
LA REINE.
Oui , presque tue, car il est prisonnier ; soit qu'il ait e'té trahi par la perfidie de ses gardes, soit qu'il ait e'té inopinément surpris par l'ennemi; on m'a dit de plus qu'il était confié à la garde de l'archevêque d'York , le frère du cruel Warwick , et par consé- quent notre ennemi.
RIVERS.
Ces nouvelles, je l'avoue, sont bien désastreuses :
ACTE IV, SCÈNE IV. «ar
cependant, gracieuse dame, soutenez ce revers de votre mieux : Warwick, qui a l'avantage aujourd'hui, peut le perdre demain. ^
LA REINE.
Il faut donc , jusque-là , que Tespërance soutienne ma vie. Et je veux en effet me sevrer du de'sespoir , par l'amour de l'enfant d'Edouard que j'ai dans mon sein. C'est lui qui me fait contenir ma douleur , et porter avec patience la croix de mon infortune : oui, c'est pour lui que je retiens plus d'une larme, et que j'étouffe les soupirs qui dévoreraient mon sang, de crainte que ces pleurs et ces soupirs ne vinssent flétrir ou noyer le fruit sorti du roi Edouard, le légitime héritier de la couronne d'An- gleterre.
RIVERS.
Mais , madame , que devient Warwick ?
LA REINE.
Je suis informée qu'il marche vers Londres, pour placer une seconde fois la couronne sur la tête de Henri : tu devines le reste. Il faut que les amis d'E- douard se soumettent ; mais, pour prévenir la fureur du tyran ( car il ne faut point se fier à celui qui a violé une fois sa parole) , je vais de ce pas me réfu- gier dans le sanctuaire , afin de sauver du moins l'héritier des droits d'Edouard. Là, je serai en sû- reté contre la violence et la fraude. Venez donc ; fuyons, tandis que nous pouvons fuir encore. Si nous tombons dans les mains de Warwick, notre mort est certaine.
(Ils sortent.
122 HENRI VI,
SCÈNE V.
Un parc , près du château de Middleham , dans la province d'York.
Entrent GLOCESTER, HASTINGS , SIR WIL- LIAM STANLEY, et autres personnages.
GLOCESTEE.
Cessez de VOUS e'tonner, lord Hastings, et vous, sir William Stanley, si je vous ai conduits ici dans le plus épais des bois de ce parc. Voici le fait. Vous savez que notre roi , mon frère , est ici prisonnier de l'évêque qui le traite bien, et lui laisse une grande liberté. Souvent , accompagné seulement de quelques gardes , il vient chasser dans ce bois pour se récréer. Je l'ai fait avertir en secret que, si vers cette heure-ci il dirigeait ses pas de ce côté, sous prétexte de faire sa partie de chasse ordinaire, il trouverait ici ses amis avec des chevaux et main- forte, pour le délivrer de sa captivité.
(Entre le roi Édouai-d, accompagné d'un chasseur.) LE CHASSEUR.
Par ici, milord; c'est de ce côté qu'est la chasse.
LE ROI EDOUARD.
Non , c'est par ici , mon ami : vois , voilà des chasseurs. Hé bien, mon frère, et vous, lord Has- tings , vous êtes donc ici à l'affût avec votre monde pour surprendre le cerf de l'évêque ?
ACTE IV, SCÈNE V. isS
GLOCESTER.
Mon frère , il faut se hâter de profiter du mo- ment et de l'occasion. Votre cheval est tout prêt, et vous attend au coin du parc.
LE ROI EDOUARD.
Mais où allons-nous d'ici ?
HASTINGS.
A Lynn , milord , et de là nous nous embarquons pour la Flandre.
GLOCESTER.
Bien pense', je vous assure : c'e'tait aussi mon idée.
LE ROI EDOUARD,
Stanley, je récompenserai ton audace.
GLOCESTER.
Mais que tardons-nous? Il n'est pas temps de s'a- muser à parler.
LE ROI EDOUARD.
Chasseur, qu'en dis-tu? Veux-tu nous suivre?
LE CHASSEUR.
Cela vaut beaucoup mieux que de rester pour être pendu.
GLOCESTER.
Viens donc ; partons : ne perdons pas davantage le temps.
LE ROI EDOUARD.
Adieu, archevêque. Songe à te munir contre le courroux de Warwick, et prie Dieu pour que je puisse ressaisir la couronne.
(Ils sortent.)
124 HENRI VI,
SCÈN.E VI.
Une pièce dans la Tour.
Entrent LE ROI HENRI, CLARENCE, WAR- WICK, SOMERSET, le jeune RICHMOlND , OXFORD, MONT AIGU, LE LIEUTENANT de
suite,
LE ROI.
Monsieur le lieutenant, à pre'sent que Dieu et mes amis ont renversé Edouard du trône d'Angleterre , et changé mon esclavage en liberté, mes craintes en espérance, et mes chagrins en joie, cfuels honoraires te devons-nous en sortant de cette prison ?
LE LIEUTENANT.
Les sujets n'ont rien à exiger de leurs souverains : mais si mon humble prière peut être exaucée, je de- mande mon pardon à votre majesté.
LE ROI.
Et de quoi donc , lieutenant ? De m'avoir si bien traité? Sois sûr que je reconnaîtrai tes bons procé- dés , qui m'ont fait trouver du plaisir dans ma pri- son; oui, tout le plaisir que peuvent sentir renaître en eux-mêmes les oiseaux mis en cage , lorsqu' après tant de pensées mélancoliques les chants qui les amu- saient dans leur ménage leur font enfin oublier tout- à-fait la perte de leur liberté. Mais après Dieu, c'est toi, Warwick, qui me délivres; c'est donc princi- palement à Dieu et à toi que s'adresse ma recon- naissance. Il a été l'auteur, et toi l'instrument. Aussi,
ACTE IV, SCÈNE VI. iiS
pour triompher désormais de la malignité de ma fortune , en vivant dans une situation modeste où elle ne puisse me blesser ; et afin que le peuple de cette terre bienheureuse ne soit pas la victime de mon étoile ennemie , Warwick , quoique ma tête porte encore la couronne , je te résigne ici mon administration ; car tu es heureux dans toutes tes œuvres.
WARWI|CK.
Votre grâce fut toujours renommée pour sa vertu; et aujourd'hui elle se montre sage autant que ver- tueuse , en reconnaissant et cherchant à éviter la malice de la Fortune : car il est peu d'hommes qui sachent gouverner prudemment leur étoile ! Cepen- dant il est un point où vous me permettrez de ne pas vous approuver : c'est de me choisir lorsque vous avez Clarence près de vous.
GEORGE.
Non, Warwick, tu es digne du commandement : toi à qui le ciel, à ta naissance, adjugea un rameau d'olivier et une couronne de laurier, donnant à présumer que tu seras toujours également heureux dans la paix et dans la guerre : ainsi je te le cède de mon libre consentement.
WARWICK.
Et je ne veux choisir que Clarence pour protec- teur. '
LE ROI.
Warwick, et vous, Clarence, donnez-moi tous deux la main. A présent , unissez vos mains , et avec elles vos coeurs , et que nulle dissension ne trouble
Ï26 HENRI VI,
le gouvernement. Je vous fais tous deux protecteurs de ce pays : tandis que moi , je mènerai une vie re- tire'e, et consacrerai mes derniers jours à la dé- votion , occupé à combattre le péché, et à louer mon Créateur.
WARWICK.
Que répond Clarence à la volonté de son souve- rain ?
GEORGE.
Qu'il donne son consentement, si Warwick donne le sien ; car je me repose sur ta fortune,
WARWICK.
Allons , c'est à regret ; mais enfin j'y souscris : nous marcherons l'un à côté de l'autre comme l'om- bre double de la personne de Henri, et nous le rem- placerons j j'entends en supportant , à sa place , le fardeau du gouvernement , tandis qu'il jouira des honneurs et du repos. A présent, Clarence, il n'est rien de plus pressant que de faire déclarer , sans délai , Edouard traître , et de confisquer tous ses domaines et tous ses biens.
GEORGE.
Je ne vois pas autre chose à faire de plus , que de régler sa succession
WARWICK.
Oui , et Clarence ne manquera pas d'y avoir sa part.
LE ROI.
Mais , je vous prie ( car je ne commande plus) , mettez, avant vos plus importantes affaires, le soin
ACTE IV, SCÈNE VI. 137
d'envoyer vers Marguerite , votre reine , et mon fils Edouard , pour les faire revenir promptement de France ; car jusqu'à ce que les voie, le sentiment de joie que me donne ma liberté est à moitié détruit par les inquiétudes de la crainte.
GEORGE.
Cela va être fait , mon souverain , avec la plus grande célérité.
LE ROI.
Milord de Somerset, quel est ce jeune homme à qui vous paraissez prendre un si tendre intérêt ?
SOMERSET.
Mon prince, c'est le jeune Henri, comte de Rich- mond.
LE ROI.
Approchez, vous, espoir de l'Angleterre. {Il pose sa main sur la tête du jeune homme ). Si une puis- sance cachée découvre la vérité à mes prophétiques pensées , ce joli enfant fera le bonheur de notre pa- trie. Ses regards sont pleins d'une paisible majesté; la nature forma son front pour porter une couronne, sa main pour tenir un sceptre , et lui , pour çisseoir un jour avec lui le bonheur sur un trône royal. Qu'il vous soit précieux, milords; car il est destiné à vous faire plus de biens , que je ne vous ai causé de maux ^^^).
{ Entre un Messager. )
WARWICK.
Quelles nouvelles , mon ami ?
128 HENRI VI,
LE MESSAGER.
Qu'Edouard s'est échappé de chez votre frère, qui a su depuis qu'il s'était sauvé en Bourgogne.
WARWICK.
Fâcheuse nouvelle! mais comment s'est-il échappé?
LE MESSAGER.
Il a été enlevé par Richard , duc de Glocester , et le lord Hastings , qui l'attendaient placés en embus- cade sur le bord de la forêt, et l'ont tiré des mains des chasseurs de l'évéque; car la chasse était son exercice journalier.
WARWICK.
Mon frère a mis trop de négligence dans le soin dont il était chargé. Mais allons , mon souverain , nous prémunir de remèdes contre tous les maux qui pourraient survenir.
( Sortent le roi Henri, Warwick , Claience, le lieutenant et sa suite.) SOMERSET.
Milord , je n'aime point cette évasion d'Edouard; car , il n'en faut pas douter , la Bourgogne lui don- nera des secours , et nous allons de nouveau avoir la guerre avant qu'il soit peu. Si la prédiction dont Henri vient de nous présager l'accomplissement, a rempli mon coeur de joie par les espérances qu'elle me fait naître sur ce jeune Richmond, le cœur me dit également que dans ces démêlés il peut ar^ river beaucoup de choses funestes pour lui et pour nous. Ainsi , lord Oxford , pour prévenir le pire , nous allons l'envoyer, sans tarder, en Bretagne jus- qu'à ce que les orages de cette guerre civile soient dissipés.
ACTE IV, SCÈNE VII. 129
OXFORD.
Votre avis est sage ; car si Edouard remonte sur le trône , il y a tout lieu de craindre que Riclimond ne tombe avec le reste.
SOMERSET.
Cela ne saurait manquer ; il va donc partir pour la Bretagne : n'y perdons pas de temps.
(Ils sorlent. )
SCÈNE VIL
Devant York,
Entrent LE ROI EDOUARD, GLOCESTER, HAS- TINGS, soldats.
LE ROI EDOUARD.
Ainsi donc, mon frère Richard, Hastings , et vous tous , mes amis , la fortune veut réparer tout- à-fait ses torts envers nous, et dit que j'échangerai encore une fois mon état d'abaissement contre la couronne royale de Henri. Nous avons passé et repassé les mers, et ramené de Bourgogne le secours désiré. Maintenant que nous voilà arrivés du port de Ra- venspurg devant les portes d'York , que nous reste- t-il à faire que d'y rentrer comme dans notre duché ?
GLOCESTER.
Quoi , les portes fermées ! — Mon frère , je n'aime pas cela. C'est en bronchant sur le seuil de leur de- meure que bien des gens ont été avertis du danger qui les attendait au dedans.
ÏOM. XI I. Shalspeare. 9
i3o HENRI VI,
LE ROI EDOUARD.
Allons donc , mon cher , ne nous laissons pas ef- frayer par les présages : de gre' ou de force, il faut que nous entrions , car c'est ici que nos amis Tiendront nous joindre.
HASTINGS.
Mon souverain , je veux frapper encore une fois pour les sommer d'ouvrir.
(Paraissent sur les murs le maire d'York et ses adjoints.) LE MAIRE.
Milords , nous avons été avertis de votre arrivée , et nous avons fermé nos portes pour notre propre sûreté; car maintenant c'est à Henri que nous de- vons l'obéissance.
LE ROI EDOUARD
Mais , monsieur le maire , si Henri est votre roi , Edouard est au moins duc d'York.
LE MAIRE.
n est vrai , milord , je sais que vous fêtes.
LE ROI EDOUARD.
Hé bien! je ne réclame que mon duché, et je me contente de sa possession.
GLOCESTER, àpart.
Mais quand une fois le renard aura pu entrer son nez , il aura bientôt trouvé le moyen de faire suivre tout le corps.
HASTINGS.
Hé bien , monsieur le maire , qui vous fait hési- ter ? Ouvrez vos portes ; nous sommes les amis de Henri.
ACTE IV, SCÈNE VIL i3î
LE MAIRE.
Est-il vrai ? Alors les portes vont s'ouvrir.
(Il descend des remparts.)
GLOCESTER, avec ironie.
Voilà un sage et déterminé commandant, et facile à persuader.
HASTINGS.
Le bon vieillard aimerait fort que tout s'arran- geât, aussi en avons-nous eu bon marché : mais, une fois entrés , je ne doute pas que nous ne lui fas- sions bientôt entendre raison , et à lui et à ses ad- joints.
(Rentrent au pied des murs le maire et deux aldcrmans.) LE ROI EDOUARD.
Fort bien , monsieur le maire : ces portes ne doivent pas être fermées si ce n'est la nuit , ou en temps de guerre. N'aie donc aucune inquiétude , mon cher , et remets-moi ces clefs. ( Il lui prend les clefs. ) Edouard et tous ses amis , qui veulent bien me suivre , se chargeront de défendre ta ville et toi .
(^ Tambour, Entrent au pas de marche Montgomery et des troupes.) GLOCESTER.
Mon frère , c'est sir John Montgomery , notre ami fidèle , ou je suis bien trompé.
LE ROI EDOUARD.
Soyez le bienvenu , Sir John ! Mais pourquoi ve- nez-vous ainsi en armes ?
MONTGOMERY.
Pour secourir le roi Edouard dans ces temps orageux , comme le doit faire tout loyal sujet.
,32 HEINRIVI,
LE ROI EDOUARD.
Je vous rends grâce , bon Montgomery : mais en ce moment nous oublions nos droits à la couronne ^ et nous ne réclamons que notre duché , jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de nous rendre le reste.
MONTGOMERY.
En ce cas, adieu, et je m'en retourne. Je suis venu servir un roi , et non pas un duc. — Battez ,. tambours , et remettons-nous en marche.
(La marche recommence.)
LE ROI EDOUARD.
Eh ! arrêtez un moment , sir John , et nous allons débattre par quels sûrs moyens on pourrait recou- vrer la couronne.
MONTGOMERY.
Que parlez-vous de débats ? En deux mots , si vous ne voulez pas vous proclamer ici notre roi , je vous abandonne à votre fortune, et je pars pour faire retourner sur leurs pas ceux qui viennent à votre secours : pourquoi combattrions-nous , si vous ne prétendez rien ?
GLOCESTER.
Quoi donc , mon frère , vous arrêterez-vous à de vaines subtilités ?
LE ROI EDOUARD.
Quand nous serons plus en force , nous ferons valoir nos droits. Jusque-là, c'est prudence que de cacher nos projets.
ACTE IV, SCÈNE VIL i33
HASTINGS.
Loin de nous cette scrupuleuse prudence : cest aux armes à de'cider aujourd'hui.
GLOCESTER.
Les âmes intrépides sont celles qui montent le plus rapidement aux trônes. Mon frère , nous allons vous proclamer d'abord sans délai , et le bruit de cette proclamation vous amènera une foule d'amis.
LE ROI EDOUARD.
Allons, comme vous voudrez ; car à moi appar- tient le droit, et Henri n'est qu'un usurpateur de ma couronne.
MONTGOMERY.
Enfin je reconnais mon souverain à ce langage , et je deviens le champion d'Edouard.
HASTINGS.
Sonnez , trompettes. Edouard va être proclame' à l'instant. (^ un soldat. ) Viens, camarade; fais-nous la proclamation.
lll lui donne un papier. Fanfare.) LE SOLDAT lit.
Edouard IP^ , par la grâce de Dieu, roi d'Angle- terre et de France , et lord d'Irlande , etc.
MONTGOMERY,
Et quiconque osera contester le droit du roi Edouard , je le dëfie à un combat singulier.
(Il jette à terre son gantelet.) TOUS,
Longue vie à Edouard IV !
j34 HENRI VI,
LE ROI EDOUARD.
Je te remercie , brave Montgoraery. — Et je vous remercie tous. Si la fortune me seconde , je recon^ naîtrai votre attachement pour moi. — Passons cette nuit à York, et demain , dès que le soleil du matin élèvera son char au bord de l'horizon , nous mar- cherons à la rencontre de Warwick et de ses parti- sans ; car je sais que Henri n'est pas guerrier. — Ah ! rebelle Clarence , qu'il te sied mal de flatter Henri et d'abandonner ton frère ! Mais nous espérons te joindre , toi et Warwick. — Allons, braves soldats , ne doutez pas de la victoire ; et la victoire une fois gagnée , ne doutez pas non plus d'une ample solde.
^(Ils sortent.)
SCÈNE VIII.
A Londres. — Un appartement dans le palais.
LE ROI HENRI, WARWICK, CLARENCE, MON- TAIGU , EXETER et OXFORD.
WARWICK.
Quel parti prendrons-nous ? Milord Edouard re- vient de la Flandre avec une armée d'Allemands im- pétueux et de lourds Hollandais. Il a passé sans ob- stacle le détroit de nos mers : il vient avec ses troupes à marches forcées sur Londres ; et la multitude in- constante court par troupeaux se ranger de son parti.
LE ROI.
Il faut lever une armée et le renvoyer battu.
ACTE IV, SCÈNE VIII. i35
GEORGE.
On éteint sans peine avec le pied une légère e'tin- celle; mais, si on la néglige, un fleuve d'eau n'étein- dra plus l'incendie.
WARWICK.
J'ai dans mon comté des amis sincèrement attachés, point séditieux dans la paix , mais courageux dans la guerre. Je vais les rassembler. — Toi, mon fils Claren- ce, tu iras dans les provinces de SufFolk, de Norfolk et de Kent , appeler sous tes drapeaux les chevaliers et les gentilshommes. — Toi, mon frère Montaigu, lu trouveras dans les comtés de Buckingham, de Nort- hampton et de Leicester , des hommes bien dispo- sés à suivre tes ordres. — Et toi , brave Oxford , si extraordinairement chéri dans 1 Oxfordshire , charge- toi d"y rassembler tes amis. — Jusqu'à notre retour mon souverain restera dans Londres environné des habitans qui le chérissent, comme cette belle île est environnée de la ceinture de l'Océan , ou la chaste Diane du cercle de ses nymphes. — Beaux seigneurs, prenons congé , sans autres réflexions. — Adieu , mon souverain.
LE ROI.
Adieu , mon Hector , véritable espoir de Troie.
GEORGE.
En signe de ma loyauté, je baise la main de votre altesse.
LE ROI,
Bien intentionné Clarence , le bonheur t'accom- pagne.
/.t36 HENRI VI,
MONTAIGU
Courage , mon prince , je prends congé' de vous,
OXFORD, baisant la main de Henri.
Voilà le sceau de mon attachement, et mon adieu.
LE ROI.
Cher Oxford , affectionné Montaigu , et vous tous, recevez encore une fois mes adieux et mes voeux.
WARWICK.
Adieu ^ chers lords. — Re'unissons-nous à Co- ventry.
(Sortent Warwick, Clarence, Oxford et Montaigu.) LE ROI.
Je veux me reposer un moment dans ce palais. — Cousin Exeter, que pense votre seigneurie? il me semble que ce qu'Edouard a de troupes sur pied n'est pas en état de livrer bataille aux ennemis.
EXETER.
Mais il est à craindre qu'il n'attire les autres dans son parti.
LE ROL
Oh ! je n'ai point cette crainte. On sait combien j'ai mérité d'eux. Je n'ai point fermé l'oreille à leurs demandes , ni prolongé leur attente par de longs délais; ma pitié a toujours versé sur leiirs blessures un baume salutaire , et ma bonté a soulagé le cha- grin qui gonflait leur cœur ; ma miséricorde a sé- ché les flots de leurs larmes : je n'ai point convoité leurs richesses; je ne les ai point accablés de très- forts subsides; je ne me suis point montré ardent à la vengeance, quoiqu'ils m'aient souvent offensé;
ACTE IV, SCÈNE VIII. \^7
ainsi, pourquoi aimeraient-ils Edouard plus que moi? Non, Exeter, ces bienfaits réclament leur bienveillance ; et tant que le lion caresse l'agneau , l'agneau ne cessera de le suivre.
( En entend derrière le théâtre ces cris : A Lancastre '. à Lancastre \ ) EXETER.
Écoutez, e'coutez, seigneur; quels sont ces cris?
(Entrent le roi Edouard, Glocester, et des soldats.) EDOUARD.
Saisissez cet Henri au visage timide ; emmenez-le d'ici, et proclamez-nous une seconde fois roi d'An- gleterre. ( A Henri. ) Tu es la fontaine qui four- nit à quelques petits ruisseaux; mais voilà ta source : mon Océan va absorber toutes les eaux de tes ruis- seaux dessëche's, et se grossir de leurs flots. — Con- duisez-le à la Tour , et ne lui donnez pas le temps de re'pliquer. ( Quelques soldats sortent emmenant le roi Henri. ) Allons , lords ; dirigeons notre marche vers Coventry, où est actuellement le présomptueux Warwick. Le soleil est ardent ; si nous différons , le froid mordant de l'hiver viendra flétrir toutes nos espérances de récolte.
GLOCESTER.
Partons , sans perdre de temps , avant que leurs forces se joignent, et surprenons ce traître devenu si puissant. Braves guerriers, marchons en toute hâte vers Coventry.
( Ils sortent.) FIN DU QUATRIÈME ACTE.
38 HENRI Vï,
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ACTE CINQUIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
A Coventry.
Paraissent sur les murs de la ville , WARWIGK , LE MAIRE de Coventry , DEUX MESSAGERS ,
et autres personnages.
WARWICK.
Ou est le courrier qui nous est envoyé par le vail- lant Oxford? — ( Au messager. ) A quelle distance de cette ville est ton maître, mon brave?
PREMIER MESSAGER.
En-deçà de Dunsmorej il marche vers ces lieux.
WARWIGK.
Et notre frère Montaigu, à quelle distance est-il ? ■ — Où est l'homme arrive' de la part de Montaigu?
LE SECOND MESSAGER.
En-deçà de Daintry ; il amène un nombreux dé- tachement.
ACTE V, SCÈINE I. iSç)
(Enlre sir John Somerville.)
WARWIGK.
Hé bien , Somerville , que dit mon cher gendre ? Et à ton avis, où peut être actuellement Clarence?
SOMERVILLE.
Je l'ai laissé à Southam avec sa troupe , et je l'at- tends ici dans deux heures environ.
( On entend des tamLours. ) WARWIGK,
C'est donc Clarence qui s'approche? J'entends ses tambours.
SOMERVILLE.
Ce n'est pas lui, milord. Southam est là, et les tambours qu'entend votre honneur viennent du côté de Warwick.
WARWIGK.
Qui donc serait-ce? Apparemment des amis que nous n'attendions pas.
SOMERVILLE.
Ils sont tout près, et vous allez bientôt les recon- naître.
(Tambours. Entrent au pas de marche le roi Edouard, Glocester cl leur arme'e. ) LE ROI EDOUARD.
Trompette, avance vers les murs, et sonne un po ur parler. ^,
GLOGESTER.
Voyez comme le sombre Warwick garnit les rem- parts de soldats !
WARWIGK.
Q chagrin inattendu ! quoi , le frivole Edouard est
i4o HENRI VI,
déjà arrivé ! Qui donc a endormi nos espions, ou qui les a séduits , que nous n'ayons eu aucune nouvelle du lieu de son séjour?
LE ROI EDOUARD.
Maintenant, Warwick, si tu veux ouvrir les por- tes de la ville , prendre un langage soumis , fléchir humblement le genou , reconnaître Edouard pour roi, et implorer sa clémence, il te pardonnera tous tes outrages.
WARWICK.
Songe plutôt à retirer ton armée et à t'éloigner de ces murs. — Reconnais celui qui te donna la cou- ronne, et qui te l'a reprise : appelle Warwick ton patron ; repens-toi , et tu resteras encore duc d'York.
GLOCESTER à Edouard.
Je croyais qu'au moins il aurait dit roi; ce mot pour rire lui serait-il échappé contre sa volonté?
WARWICK.
Un duché n'est-il donc pas un beau présent ?
GLOCESTER.
Oui, par ma foi, c'est un beau présent à faire pour un pauvre comte : je me tiens ton obligé pour un si beau don.
WARWICK. gg
Ce fut moi qui fis don du royaume à ton frère,
LE ROI EDOUARD.
Eh bien, il est donc à moi, ne fût-ce que par le don que m'en a fait Warwick.
■ ACTE V, SCÈNE I. i4i
WARWICK.
Tu n'es pas l'Atlas qui convient à un pareil far- deau; et voyant ta faiblesse, Warwick te reprend ses dons. Henri est mon roi, et Warwick est son sujet,
LE ROI EDOUARD.
Mais le roi de Warwick est le prisonnier d'E- douard. Réponds à ceci, brave Warwick : que de- vient le corps quand la tête est ôtée?
GLOGESTER.
Hélas ! comment Warwick a-t-il eu si peu d'habi- leté que, tandis qu'il s'imaginait prendre un dix seul, le roi ait été subitement escamoté du jeu? — Vous avez laissé le pauvre Henri dans le palais de l'évêque; et dix contre un à parier que vous vous retrouverez avec lui dans la Tour.
LE ROI EDOUARD.
C'est la vérité : et cependant vous êtes toujours Warwick.
GLOGESTER.
Allons, Warwick, profite du moment : à genoux, à genoux. — Qu'attends-tu? frappe le fer pendant qu'il est cliaud.
WARWIGK.
J'aimerais mieux me couper en un seul coup cette main, et de l'autre te la jeter au visage, que de me croire assez bas pour être obligé de baisser pavillon devant toi. .
LE ROI EDOUARD.
Fais force de voiles, aie les vents et la marée fa- vorables. Cette main, bientôt entortillée dans tes clie°
,4a HENRI VI,
veux noirs comme le charbon, saisira le moment oii ta tête sera encore chaude etnouvellement coupée, pour e'crire avec ton sang sur la poussière ces mots : TVarwick, inconstant comme le vent y maintenant ne peut plus changer.
( Entre Oxford avec des tambours et des drapeaux.) WARWICK.
0 couleurs dont la vue me réjouit! Voyez, c'est Oxford qui s'avance!
OXFORD.
Oxford, Oxford! Pour Lancastre !
GLOCESTER.
Les portes sont ouvertes : entrons avec eux.
LE ROI EDOUARD.
Non ', d'autres ennemis peuvent nous attaquer par derrière. Tenons-nous en bon ordre; car, n'en doutons pas, ils vont faire une sortie, et nous offrir la bataille. Sinon, la ville ne peut tenir long-temps, et nous y aurons bientôt pris tous les traîtres.
WARWICK.
Oh! tu es le bienvenu, Oxford! car nous avons besoin de ton secours.
(Entre Montaigu avec des tambours et des drapeaux.) MONT AIGU.
Montaigu , Montaigu ! Pour Lancastre !
GLOCESTER.
Ton frère et toi vous paierez cette trahison du meilleur sang que vous ayez dans le corps.
ACTE V, SCÈNE I. i43
LE ROI EDOUARD.
Plus l'ennemi sera fort , plus la victoire sera com- plète; un secret pressentiment me présage le succès et la conquête.
( Eatre Somerset avec des tambours et des drapeaux. ) SOMERSET.
Somerset , Somerset ! Pour Lancastre !
GLOCESTER.
Deux hommes de ton nom , tous deux ducs de Somerset , ont payé de leur \ie leurs comptes avec la maison d'York. Tu seras le troisième , si cette épée ne manque pas dans mes mains.
(Entre George avec des tambours et des drapeaux.) WARWICK.
Tenez, voilà George deClarence, qui fait voler la poussière sous ses pas ; assez fort à lui seul pour livrer bataille à son frère. Un juste zèle pour le bon droit l'emporte , dans son cœur , sur la nature *et l'amour fraternel. — Viens , Clarence , viens : tu seras docile à la voix de Warwick.
GEORGE.
Beau-père Warwick, comprenez-vous ce que cela veut dire? ( // arrache la rose rouge de son casque. ) Vois , je rejette à ta face mon infamie. Je n'aide- rai pas à la ruine de la maison de mon père , qui en a cimenté les pierres de son sang , pour élever celle de Lancastre. — Comment as-tu pu le croire , War- wick , que Clarence fût assez sauvage , assez stu- pide , assez dénaturé , pour tourner les funestes instrumens de la guerre contre son roi légitime?
i44 HENRI VI,
Peut-être m'objecteras-tu mon serment religieux : mais le tenir , ce serment , serait un acte plus impie que ne fut celui de Jephté sacrifiant sa fille. J'ai tant de douleur de ma faute, que, pour bien mériter de mon frère , je me de'clare ici solennellement ton ennemi mortel; déterminé, quelque part que je te joigne, comme j'espère bien te joindre si tu sors de tes murs , à te punir de m'avoir si odieusement égaré. — Ainsi , présomptueux Warwick , je te défie , et je tourne vers mon frère mes joues rougis- santes. — Pardonne-moi , Edouard ; j'expierai mes torts : et toi , Richard , ne jette plus sur mes fautes un regard sévère ; désormais , je ne serai plus in- constant.
LE ROI EDOUARD.
Sois donc encore mieux le bienvenu , et dix fois plus cher que si tu n'avais jamais mérité notre haine.
GLOCESTER.
Sois le bienvenu , bon Clarence : c'est là se con- duire en frère.
WARWICK.
0 insigne traître ! 6 parjure et rebelle Clarence !
LE ROI EDOUARD.
Hé bien , Warwick , veux- tu quitter tes murs et combattre ? ou nous allons en faire tomber les pierres sur ta tête.
WARWICK.
Hélas ! je ne suis pas ici en état de me défendre. Je marche à l'instant vers Barnet, pour te livrer bataille , Edouard , si tu oses l'accepter.
ACTE V, SCÈNE II. i45
LE PiOI EDOUARD.
Oui, Warwick : Edouard l'ose, et il te montre le chemin. — Lords, en plaine. Saint George et vic- toire !
* M, Marche. Ils sortent tous.)
SCÈNE IL
Un champ de bataille , près de Earnet.
Alarmes , excursions. Entre LE ROI EDOUARD , traînant WARWICK blessé.
LE ROI EDOUARD.
Reste là gisant : meurs , et qu'avec toi meurent nos alarmes. Warwick était l'épouvantail qui nous remplissait tous de crainte : et toi, Montaigu, tiens- toi bien ; je te cherche , pour que tes os tiennent compagnie à ceux de Warwick.
( Il sort. ) WARWICK, reprenant ses sens.
Ah ! qui est près de moi ? Ami ou ennemi , ap- proche, et apprends-moi qui est vainqueur d'York ou de Warwick. Mais que demandé-je là ? On voit bien à mon corps mutilé , à mon sang , à mes forces éteintes , à mon cœur défaillant , on voit bien qu'il faut que j'abandonne mon corps à la terre , et, par ma chute, la victoire à mon ennemi. Ainsi tombe, sous le tranchant de la cognée , le cèdre qui de ses bras protégeait l'asile de l'aigle , roi des airs ; qui voyait le lion dormir étendu sous son ombrage; dont la cime s'élevait au-dessus de l'arbre touffu de Jupiter , et défendait les humbles arbrisseaux des
ToM. XI 1. Shafispeare. lO
,46 HENRI VI,
vents puissans de l'hiver. — Ces yeux , qu'obscur- cissent en ce moment les sombres voiles de la mort, e'taient perçans comme le soleil du midi , pour pe'ne'trer dans les secrètes embûches des mortels. Ces plis de mon front , maintenant remplis de sang, ont e'té souvent appele's les tombeaux dés rois : car quel roi respirait alors dont je n'eusse pu creuser la tombe? et qui eût ose' sourire quand Warwick fronçait le sourcil ? Voilà toute ma gloire souillée de sang et de poussière. Mes parcs, mes alle'es et jar- dins, ces manoirs qui m'appartenaient, m'abandon- nent déjà : de toutes mes terres , il ne m'en reste que la mesure de mon corps. Eh ! que sont la pompe, la puissance, l'empire et le sceptre , que terre et que poussière ? Vivons comme nous pourrons , il faut toujours mourir.
(Eiitrent Oxford et Somerset.)
SOMERSET.
Ah ! Warwick , Warwick ! si tu e'tais en aussi bon état que nous, nous pourrions encore réparer toutes nos pertes. La reine vient d'amener de France un puissant secours : nous en recevons à l'instant la nouvelle. Ah ! si tu pouvais fuir!
WARWICK.
Alors je ne fuirais pas. — Ah ! Montaigu , si tu es là, cher frère, prends ma main, et de tes lèvres retiens encore mon âme pendant quelques instans. — Tu ne m'aimes pas; car si tu m'aimais, mon frère, tes lèvres laveraient ce sang froid et glacé qui colle mes lèvres, et m'empêche de parler. Hâte-toi, Mon- taigu! approche, ou je meurs.
ACTE V, SCÈNE III. 147
SOMERSET.
Alîî Warwick! Montaigu a cessé de respirer; et à son dernier soupir il appelait Warwick , et disait : Parlez de moi à mon valeureux frère. Il aurait voulu en dire davantage, mais ses paroles, semblables au canon re'sonnant sous la voûte d'un tombeau , deve- naient impossibles à distinguer ; cependant à la fin j'ai bien entendu, dans son dernier gémissement, ces mots : Oh ! adieu , Warwick.
WARWICK.
Que son âme repose en paix ! -^ Fuyez , cbers lords, et sauvez-vous. Warwick vous dit adieu pour ne vous revoir que dans le ciel.
(11 meurt.) OXFORD.
Allons, partons; courons joindre la puissante ar- me'e de la reine.
(Ils sortent, emportant le corps de Warwick, )
SCÈNE III.
Une autre partie du champ de bataille.
Fanfares. Entre LE ROI EDOUARD triomphant , avec GLOCESTER , GEORGE , et les autres lords.
LE ROI EDOUARD.
Ainsi notre fortune prend un cours élevé et ceint nos fronts des lauriers de la victoire. Mais, au milieu de l'éclat de ce jour brillant , j'aperçois un nuage noir , redoutable et menaçant , qui va se placer sur
,48 HENRI VI,
la route de notre glorieux soleil, avant qu'il ait piî atteindre à l'occident sa paisible couche. Je parle , milords, de cette armée que la reine a leve'e dans la France , et qui , débarquée sur nos côtes , marche, à ce que j'apprends, pour nous combattre.
GEORGE,
Un léger souffle aura bientôt dissipé ce nuage, et le renverra vers les régions d'oii il est parti : tes rayons auront bientôt absorbé ces vapeurs, et toutes les nuées n'apportent pas la tempête.
GLOCESTER.
On fait monter à trente mille hommes l'armée de la reine j et Somerset et Oxford ont fui vers elle. Si on lui donne le temps de respirer, soyez sûr que son parti deviendra aussi puissant que le nôtre.
LE ROI ÉDiOUARD.
Nous sommes informés par des amis fidèles qu'ils dirigent leur marche vers Tewksbury. Vainqueurs dans les champs de Barnet, il faut les joindre sans délai. L'ardeur de la volonté abrège la route , et, à mesure que nous avancerons , nous verrons nos forces s'accroître de celles de tous les comtés que nous traverserons. — Battez le tambour , criez : Courage! et partons.
( Ils sortent. )
ACTE Y, SCÈNE IV. 149
SCÈNE IV.
Plaine près de Tewksbury.
Marche. Entrent LA REINE MARGUERITE , LE PRINCE EDOUARD, SOMERSET, OXFORD,
soldats.
MARGUERITE.
Illustres lords, les hommes sages ne restent point oisifs à gémir sur leurs disgrâces, mais cherchent courageusement à réparer leurs malheurs. Bien que le mât de notre vaisseau ait e'té emporté, nos câbles rompus, la plus forte de nosancres perdue, et la moi- tié de nos mariniers engloutie dans les flots, le pilote Yitencore. Gonvient-il qu'il abandonne le gouvernail, et que, comme un enfant timide , grossissant de ses larmes les flots de la mer, il donne des forces à ce qui n'en a déjà que trop; tandis que, pendant ses gémissemens, va se briser sur l'écueil le vaisseau que son courage et son industrie auraient pu sauver encore? Ah! quelle honte î quelle faute serait-ce !... Vous me dites que Warwick était l'ancre de notre vaisseau ; qu'importe? Que Montaigu en était le grand mât; qu'avons-nous besoin de lui? Quêtant de nos amis égorgés en étaient les cordages ; qu'en avons-nous à faire? Ne trouvons-nous pas une se- conde ancre dans Oxford , un mât robuste dans So- merset, des voiles et des cordages dans ces guerriers de la France? Et, malgré notre inexpérience, Ned et moi ne pouvons-nous remplir une fois l'emploi
. i5o HENRI VI,
de pilote? Ne craignez pas que nous quittions le gouvernail pour aller nous asseoir en pleurant; dussent les vents furieux nous dire non , nous con- tinuerons notre route loin des ëcueils qui nous menacent du naufrage. Autant vaut gourmander les vagues que de leur parler en douceur. Edouard offre-t-il donc autre chose à nos yeux qu'une mer im- pitoyable, Clarence des sables perfides, et Richard un rocher raboteux et funeste? tous ennemis de de notre pauvre barque ! Vous croyez pouvoir fuir à la nage? hélas ! un moment; prendre pied sur le sable? il s'abaissera sous vos pas; gravir l'e'cueil? le flot vous en précipitera , ou vous y resterez affamé , ce qui est une triple mort! Ce que je vous dis , mi- lords, est dans l'intention de vous faire comprendre que, si quelqu'un de vous voulait nous abandonner, vous n'avez pas plus de merci à espérer de ces trois frères , que des vagues impitoyables , des sables et des rochers : courage donc. Quand le péril est iné- vitable, c'est une faiblesse puérile de s'affliger ou de craindre.
LE PRINCE EDOUARD.
Il me semble qu'une femme d'une âme aussi in=- trépide, si un lâche l'eût entendue prononcer ces paroles , verserait le courage dans son cœur , et lui ferait affronter nu un ennemi armé. Ce n'est pas que je doute d'aucun de ceux qui sont ici; car si je croyais que quelqu'un fût atteint de frayeur , il au- rait permission de nous quitter à présent, de crainte qu'au moment du danger sa peur ne devint conta- gieuse pour un autre , et ne le rendit semblable à lui. S'il en est un ici , ce qu'à Dieu ne plaise , qu'il se
ACTE V, SCÈNE IV, i5i
hâte de partir, avant que nous ayons besoin de son secours.
OXFORD.
Une femme , un enfant si pleins de courage : et de vieux guerriers auraient peur ! Ce serait un oppro- bre éternel. 0 brave jeune prince, ton illustre aïeul revit en toi ! Puisses-tu voir de longs jours , pour nous retracer son image , et renouveler sa gloire !
SOMERSET.
Que le lâche qui refuserait de combattre dans cette espe'rance aille chercher son lit, et soit comme le hibou un objet de rise'e et d'e'tonnement toutes les fois qu'il voudra se montrer le jour !
MARGUERITE.
Je vous remercie, noble Somerset. Cher Oxford, je vous remercie.
LE PRINCE EDOUARD.
Et agre'ez les remercîmens de celui qui n'a pas autre chose à donner.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER.
Préparez-vous, lords. Edouard est à deux pas, tout prêt à vous livrer bataille : armez-vous de ré- solution.
OXFORD.
Je m'y attendais. C'est sa politique de forcer ses marches, pour tâcher de nous surprendre.
SOMERSET.
Il se sera trompé : nous sommes prêts à le rece- voir.
,5a HENRI YI,
MARGUERITE.
Votre ardeur remplit mon coeur de confiance et de joie.
OXFORD.
Nous ne reculerons pas. Plantons ici nos étendards.
( MarcLe. Entrent à quelque distance le roi Edouard, Glocester, George et des
troupes.)
LE ROI EDOUARD, àsessoldats.
Braves compagnons , vous voyez là-bas le bois épi- neux qu'avec l'aide du ciel et vos bras nous es- pérons avoir déraciné avant que la nuit soit venue. Je n'ai pas besoin de donner de nouveaux alimens à l'ardeur qui vous enflamme , car je vois que vous brûlez de le consumer. Donnez le signal du combat, milords , et chargeons.
MARGUERITE.
Lords, chevaliers, gentilshommes... mes larmes s'opposent à mon discours... Vous le voyez, à chaque mot que je prononce , les pleurs de mes yeux vien- nent m'abreuver... Je ne vous dirai donc que ceci: — Henri , votre souverain , est prisonnier de l'en- nemi ; son trône est usurpé , son royaume est deve- nu une boucherie ; ses sujets sont massacrés, ses édits effacés , ses trésors pillés, et là-bas est le loup qui cause tout ce dégât ! Vous combattez pour la justice : ainsi , au nom de Dieu , lords , montrez- vous vaillans, et donnez le signal du combat.
(Sortent les deux arme'es.)
ACTE Y, SCÈNE V. i53
SCÈNE V.
Une autre partie des mêmes plaines.
Alarmes, excursions ; puis une retraite. — Ensuite entrent LE ROI EDOUARD , GLOCESTER , CLARENCE , et des troupes conduisant LA REINE MARGUERITE, OXFORD et SOMER- SET , prisonniers.
LE ROI EDOUARD.
Enfin nous voilà au terme de ces tumultueux démêle's. Qu'Oxford soit conduit sur-le-champ au château de Hammes. Pour Somerset , qu'on tranche sa tête criminelle. Allez, qu'on les emmène; je ne veux rien entendre.
OXFORD.
Pour moi , je ne t'importunerai pas de mes pa- roles.
SOMERSET.
Ni moi; je me soumets à mon sort avec résigna- tion.
(Les gardes emmènent Oxford et Somerset. ) MARGUERITE.
Nous nous quittons tristement dans ce monde agité , pour nous rejoindre plus heureux dans les joies de Jérusalem.
LE ROI EDOUARD.
A-t-on publié qu'on promet à celui qui trou- vera Edouard une riche récompense , et au prince la vie sauve ?
t54 HENRI VI,
GLOCESTER.
Oui , et voilà le jeune Edouard qui arrive.
(Entrent des soldats amenant le prince Edouard. ) LE ROI EDOUARD.
Faites-moi approcher ce brave : je veux l'en- tendre. — Quoi ! qui aurait pensé qu'une si jeune épine voulût déjà piquer ? Edouard , quelle satisfac- tion peux-tu m'offrir , pour avoir pris les armes contre moi , pour avoir excité mes sujets à la révolte , et pour toute la peine que tu m'as donnée?
LE PRINCE.
Parle en sujet , superbe et ambitieux York ! Sup- pose que tu entends la voix de mon père : descends du trône , et quand j'y serai assis , tombe à mes pieds , pour répondre toi-même , traître , aux ques- tions que tu viens de me faire.
MARGUERITE.
Ah ! que ton père n'a-t-il eu ton courage ! . . .
GLOCESTER.
Afin que tu continuasses de porter la jupe et ne prisses pas le haut-de-chausses dans la maison de Lancastre.
LE PRINCE EDOUARD.
Qu'Ésope garde ses contes pour une veillée d'hi- ver : ses grossiers quolibets ne sont point ici de sai- son.
GLOCESTER.
Par le ciel , morveux , cette parole t'attirera mal- heur.
ACTE V, SCENE Y. i55
MARGUERITE.
Oh ! oui , tu ne naquis que pour le malheur des nommes.
GLOCESTER.
Pour Dieu , qu'on nous délivre de cette captive insolente.
LE PRINCE EDOUARD.
Qu'on nous délivre plutôt de cet insolent John.
LE ROI EDOUARD.'
Paix , enfant mutin , ou je saurai enchaîner votre langue.
GEORGE.
Jeune mal appris , ton audace va trop loin.
LE PRINCE EDOUARD.
Je connois mon devoir : vous tous vous manquez au vôtre. Lascif Edouard , et toi , parjure Cla- rence , et toi , difforme Dick , je vous déclare à tous que je suis votre supérieur , traîtres que vous êtes. — Et toi , tu usurpes les droits de mon père et les miens.
LE ROI EDOUARD lui donne un coup depée.
Prends cela, vivant portrait de cette femme criarde *^''^.
GLOCESTER lui donne un coup d'épée.
Tu as de la peine à mourir ; prends cela pour finir ton agonie.
GE O R GE lui donne un coup d e'pe'e.
Et voilà pour m'avoir insulté du nom de parjure.
MARGUERITE.
Oh ! tuez-moi aussi.
i56 HENRI VI,
GLOGESTER, allant pour la tuer.
Vraiment je le veux bien.
LE ROI EDOUARD.
Arrête, Richard, arrête; nous n'en avons que trop fait.
GLOGESTER.
Pourquoi la laisser vivre? Pour remplir l'univers de ses discours ?
LE ROI EDOUARD.
Elle s'ëvanouit; voyez à la faire revenir.
GLOGESTER, Las à George.
Clarence , excuse mon absence auprès du roi mon frère : je cours à Londres pour une affaire im- portante ; avant que vous y soyez rentres , comptez que vous apprendrez d'autres nouvelles.
GEORGE.
Quoi donc? quoi donc ?
GLOGESTER,
La Tour ! la Tour !
(Il sort. ) MARGUERITE.
0 Ned! Ned! parle à ta mère, mon fils. — Tu ne peux parler? — 0 traîtres ! ô assassins ! Non , les meurtriers de Ce'sar n'ont pas versé le sang , ils n'ont pas commis de crime , ils n'ont mérité aucun blâme, si l'on compare leur action à cet affreux forfait. César était un homme, et lui pour ainsi dire un enfant ! et jamais les hommes n'ont déchargé leur furie sur un enfant. Quel nom plus odieux que celui de meur- trier pourrais-je trouver à vous donner ? Non ,
ACTE V, SCÈNE V. $57
non , mon cœur va se briser si je parle. — Eh bien, je parlerai pour qu'il se brise , bouchers, infâmes , sanguinaires cannibales ! Quelle aimable fleur vous avez moissonnée avant le temps ! Vous n'avez point d'enfans, bouchers que vous êtes; si vous en aviez, leur souvenir eût e'veille' en vous la pitié. Ah ! si ja- mais vous avez un fils , comptez que vous le verrez ainsi massacrer dans sa jeunesse ! Ah ! bourreaux , qui avez immolé cet aimable et jeune prince !...
LE ROI EDOUARD.
Emmenez-la , allez , emmenez-la de force.
MARGUERITE.
Non, que je ne m'éloigne jamais de cette place; tuez-moi ici : tire 4;on épée ; je te pardonne ma mort. Quoi! tu me refuses?... Ciarence, que ce soit donc toi...
GEORGE.
Par le ciel , je ne veux pas te rendre un si grand service.
MARGUERITE.
Bon Ciarence, tue-moi; cher Ciarence , je t'en conjure.
GEORGE.
Ne viens-tu pas de m'entendre jurer que je n'en ferais rien?
MARGUERITE.
Oui, mais tu es si accoutumé à te parjurer ! Ton premier parjure était un crime; celui-ci serait une charité. Quoi! tu ne le veux pas? Où est ce boucher d'enfer, le hideux Richard? Richard, où es-tu donc? — Tu n'es pas ici. Le meurtre est ton œuvre de mi-
,Ô8 • HENRI VI,
sëricorde; tu ne refusas jamais celui qui te demanda
du sang.
LE ROI EDOUARD.
Quelle s'en aille ! Je vous l'ordonne. Emmenez-la d'ici.
MARGUERITE.
Puisse-t-il, à vous et aux vôtres , vous en arriver autant qu'à ce prince!
(On l'entraîne de force.) LE ROI EDOUARD,
Oii donc est allé Richard ?
GEORGE.
A Londres en toute hâte ; et je conjecture qu'il est allé faire un souper sanglant à la Tour.
LE ROI EDOUARD.
Il ne perd pas de temps quand une idée lui vient en tête. — Allons , mettons-nous en marche. Licen- ciez les hommes de basse condition avec des remer- cîmens et leur paie ; et rendons-nous à Londres pour savoir des nouvelles de notre aimable .reine : j'espère qu'à l'heure qu'il est, elle m'adonne un fils.
ACTE V, SCÈNE VI. iSç)
SCÈWE VI.
A. Londres. — Une chambre dans la Tour.
On voit LE ROI HENRI , assis avec un livre à la main; le lieutenant est avec lui. Entre GLO- CESTER.
GLOCESTEE.
Bonjour, milord. Comment, si profonde'ment ab- sorbe' dans votre livre î
LE ROI.
Oui , mon bon lord , ou plutôt milord ; car c'est pécher que de flatter ; et bon ne vaut guère mieux ici qu'une flatterie : bon Glocester, ou bon démon, seraient synonymes , et tous les deux seraient ab- surdes; ainsi je dis, milord qui n'êtes pas bon.
GLOCESTER, au lieutenant.
Ami , laissez-nous seuls : nous avons à conférer ensemble.
(Le lieutenant sort-) LE ROL
Ainsi le berger négligent fuit devant le loup ; ainsi l'innocente brebis abandonne d'abord sa toi- son , et bientôt après sa gorge au couteau du bou- cher. Quelle scène de mort va jouer Roscius ?
GLOCESTER.
Le soupçon poursuit toujours l'âme coupable : le voleur croit dans chaque buisson voir le prévôt.
LE ROL
L'oiseau qui a trouvé dans le buisson des ra-
i6o HENRI Vî, '
meaux charges de glu , ne passe plus que d'une aile tremblante à côté de tous les buissons ; et moi , pèra malheureux d'un doux oiseau, j'.ai maintenant de- vant mes yeux l'objet fatal par qui mon pauvre en- fant a été retenu au piège , pris. et tué. •
GLOGESTER. * .
Quel orgueilleux insensé que ce père d^ Crète qui voulut enseigner à son fils le rôle d'un oiseau ! Avec ses belles ailes, l'imbécile s'est noyé.
LE ROI.
Je suis Dédale, mon pauvre enfant était Icare , ton père Minos , qui s'est opposé à ce que nous suivis- sions notre carrière; le soleil qui a dévoré les ailes de mon cher enfant, c'est ton frère Edouard; et tu es la mer dont les gouffres envieux ont englouti sa vie. Alîî tue-moi de ton épée, et non de tes paroles. Mon sein supportera mieux la pointe de ton poi- gnard, que mon oreille cette tragique histoire... Mais pourquoi viens-tu? Est-ce pour avoir ma vie?
GLOGESTER. V
Me prends- tu donc pour un bourreau?
LE ROL
Je te connais pour un persécuteur : mettre à mort des innocens est l'office du bourreau; tu en es un.
GLOGESTER.
J'ai tué ton fils en punition de son insolente au- dace. * .
LE ROI. , ,
Si tu avais été tué à ta première insolence, tu
ACTE V, SCÈNE VI. i6î
n'aurais pas vécu pour assassiner mon fils; et je prédis que l'heure où tu vins au monde sera dé- plorée par des milliers d'hommes, qui ne soupçon- nent pas en ce moment la moindre partie de mes craintes ; «par les soupirs de plus d'un vieillard , les larmes de plus d'une veuve, et par les yeux de tant de malheureux condamnés à pleurer la mort pré- maturée, les pères de leurs enfans, les femmes de leurs époux, et les orphelins de leurs parens. A ta naissance le hibou fit entendre son cri lamentable , signe certain de malheur; le corbeaudenuit croassa, présageant ces temps désastreux; les chiens hur- lèrent, et une horrible tempête déracina les arbres. La corneille se percha sur le haut de la cheminée, et les pies babillardes vinrent effr^iyer les cœurs de sons discordans. Ta mère ressentit des douleurs plus cruelles que les douleurs imposées aux mères, et cependant ce qu'elle mit au monde était bien au- dessous des espérances d'une mère , et ne lui offrit qu'une masse informe et hideuse , qui ne devait pas être le fruit d'une tige si belle. Tu naquis la bouche déjà armée de dents , pour annoncer que tu venais déchirer les hommes ; et si tout ce qu'on m'a ra- conté est vrai , tu vins au monde...
GLOCESTER.
Je n'en entendrai pas davantage. Meurs , pro- phète ; expire au milieu de ton discours. (// le poi- gnarde. ) C'est pour cela entre autres choses que j'ai été créé.
LE ROI.
Oui , et pour commettre bien d'autres assassinats
To3I. XI 1. Shuhspcare. t.
i62 HENRI VI,
que le mien. — 0 Dieu, pardonne-moi mes pëche's..
et qu'il te pardonne aussi !
(Il meurt. ) GLOGESTER.
Quoi ! le sang ambitieux de Lancastre s'enfonce dans la terre? J'aurais cru qu'il devait monter. Voyez comme mon e'pe'e pleure la mort de ce pauvre roi! Oh ! puissent à jamais être rougis de pareilles larmes , ceux qui désirent la chute de notre maison I — S'il reste encore ici quelque étincelle de vie, qu'elle aille , qu'elle aille aux enfers , et dis aux dé- mons que c'est moi qui t'y ai envoyé ( il lui donne un nouveau coup de poignard) , moi qui ne connais ni la pitié , ni l'amour , ni la crainte. — En effet , ce que me disait Henri, est véritable. J'ai souvent ouï dire à ma mère que j'étais venu au monde les pieds devant. Hé bien ! qu'en pensez-vous? N'ai-je pas eu raison de me hâter pour travailler à la ruine de ceux qui usurpaient nos droits ? La sage-femme fut saisie de surprise , et les femmes s'écrièrent : O Jésus , bénissez-nous , il est né avec des dents ! Et c'était la vérité; signe évident que je devais gro- gner , mordre et montrer en tout le caractère du chien. Hé bien , puisqu'il a plu au ciel de construire ainsi mon corps , que l'enfer pour y répondre dé- forme mon âme ! — Je n'ai point de frère ; je n'ai aucuns traits de mes frères , et ce mot amour , que les barbes grises appellent divin , réside dans les hommes qui se ressemblent , et non pas en moi : je suis seul de mon espèce. — Clarence, prends garde à toi : tu es entre la lumière et moi , mais je sau- rai faire naître pour toi un jour* de ténèbres ;
ACTE V, SCÈNE VII. i63
je ferai bourdonner cà et là de telles pre'dictions , que le roi Edouard tremblera pour ses jours ; et, pour dissiper ses craintes , je te ferai trouver la mort. Voilà le roi Henri , et le prince son fils , expe'diës : Clarence , ton tour est venu... et ainsi des autres ; je ne verrai en moi rien de bon jusqu'à ce que je sois tout ce qu'il y a de mieux. — Je vais jeter ton cadavre dans une autre chambre : ta mort , Henri . est pour moi un jour de triomphe.
( Il sort. )
SCÈNE VIL
Toujours à Londres. — Un appartement dans le palais d'Edouard.
On voit LE ROI EDOUARD assis sur son trône. Près du roi, LA REINE ELISABETH, tenant son enfant; CLARENCE, GLOCESTER, HAS-
TINGS, et autres.
LE ROI EDOUARD,
Nous voilà une seconde fois assis sur le trône royal d'Angleterre, racheté au prix du sang de nos ennemis! Que de vaillans adversaires nous avons moissonnes, comme les épis de l'automne , au faite de leur orgueil ! Trois ducs de Somerset, tous trois renommés comme des combattans intrépides et sans soupçon ; deux Clifford , le père et le fils , et deux Northumberland : jamais plus braves guerriers n'enfoncèrent au signal de la trompette l'éperon dans les flancs de leurs coursiers , et avec eux ces deux ours valeureux , Warwick et Montaigu , qui te-
,64 HENRI VI
naient dans leurs chaînes le lion couronné , et fai- saient trembler les forêts de leurs rugissemens. Ainsi nous avons écarté la méfiance de notre trône , et nous avons fait de la sécurité notre marche-pied. {J la reine. ) Approche, Bett , que je baise mon en- fant. Petit Ned , c'est pour toi que tes oncles et moi, nous avons passé sous l'armure les nuits de l'hiver j que nous avons marché rapidement dans les ar- deurs de l'été , afin que tu pusses rentrer paisible- ment en possession de la couronne j et c'est toi qui recueilleras le fruit de nos travaux.
GLOCESTER, à part.
J'empoisonnerai bien sa moisson , quand ta tête reposera sous terre ; car on ne fait pas encore atten- tion à moi dans l'uni vers. Cette épaule si épaisse, a été destinée à porter, et elle portera quelque honorable fardeau , ou je m'y romprai les reins. — Ceci ( tou- chant son front) doit préparer les voies; — {montrant sa main ) ceci exécuter.
LE ROI EDOUARD.
Clarence , et toi , Glocester , aimez mon aimable reine , et donnez, un baiser au petit prince votre ne- veu, mes frères.
CLARENCE
Que ce baiser que j'imprime sur les lèvres de cet enfant , soit le gage de l'obéissance que je dois et veux rendre à votre majesté !
LE ROI EDOUARD.
Je te remercie, noble Clarence; digne frère, je te remercie.
ACTE V, SCÈNE VII. i65
GLOCESTER.
En témoignage de l'amour que je porte à la tige d'où tu es sorti, je donne ce tendre