:#V.'-^;
Afïossions Sli(4r Xo.
JJm '/on L iùj ru v : V^ / . 7-
■ y ///■■/// (/.j ,j^i////f^'/f/^ .yy^ff/rt/ ■
Sitittitu îiîulîltr Ciltntni.
C^i'Y/y/rr/. ' -///■///. /A7.y.
Digitized by the Internet Archive
in 2010 witli funding from
Univers ity of Ottawa
littp://www.arcliive.org/details/oeuvrescomplte1821sliak7
OEUVRES
COMPLÈTES
DE SHAKSPEARE.
TOME SEPTIEME.
sous PRESSE
Pour paraître chez le même libraire. OEUVRES DRAMATIQUES DE SCHILLER,
TRADUITES DE L'ALLEMAND;
Précédées d'une Notice biographique et littéraire sur Schiller , et ornées d'un beau portrait.
Six vol. in-8°. Prix , pour les souscripteurs , 5 fr. le vol. La sixième livraison paraîtra le 20 septembre prochain. ( On distribue le prospectus chez l'éditeur. )
IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L'ODÉON.
ŒUVRES ,
COMPLÈTES
DE SHAKSPEARE,
TRADUITES DE L'ANGLAIS PAR LETOURNEUR.
NOUVELLE EDITION,
KKVBE ET CORRIGÉE
PAR F. GUIZOT ET A. P. TRADUCTEUR DE LORD BYRON;
PRÉCÉDÉE
D'UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR SHAKSPEARE:
PAR F. GUIZOT.
TOME VII.
A PARIS,
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE,
AU PALAIS-ROYAL. M. DCCC. XXI.
/:
r^yrr
y -^
JjU^, io^l
BEAUCOUP DE BRUIT
POUR RIEN, COMÉDIE.
ToM. VII. Shahpeare
NOTICE
SUR
BEAUCOUP DE BRUIÏ
POUR RIEN.
Ij'histoire de Ginevra, dans le cinquième chant de \Aiioste , a quelque rapport avec la fiction romanesque de cette pièce; plusieurs critiques, et entre autres Pope, ont cru que le Roland Furieux avait été la source où Sliak- speare avait puisé. On remarque aussi dans plusieurs anciens romans de chevalerie des épisodes qui rappellent la calomnie de don Juan , et la mort supposée d'Héro ; mais c'est dans les histoires tragiques que Belleforest a empruntés à Bandello qu'on trouve la nouvelle qui a évidemment fourni à Shakspeare l'idée de Beaucoup de bruit pour rien.
(( Pendant que Pierre d Aragon tenait sa cour à Messine, un certain hai'on, Timbrée de
4 NOTICE
Cardonne , favori du piùnce , devint amoureux de Fénicia , fille de Léonato , gentilhomme de la ville : sa fortune , la faveur du roi , et ses qualités personnelles, plaidèrent sibien sa cause, que Timbrée fut en peu de temps l'amant pré- féré de Fénicia , et obtint l'agrément de Léo- nato pour l'épouser.
La nouvelle en vint aux oreilles d'un jeune gentilhomme appelé Girondo-Oleiùo -Valen- tiano, qui depuis long-temps cherchait vaine- ment à faire impression sur le cœur de Fénicia. Jaloux du bonheur de Timbrée , il ne songe plus qu'à le traverser , et met dans ses intérêts un autre jeune homme qui , affectant pour Timbrée un zèle officieux, va le prévenir qu'un de ses amis faisait de fréquentes visites noc- turnes à sa fiancée , et il offre de lui donner le même soir les preuves de sa perfide.
Timbrée accepte ; il suit son guide qui lui fait voir en effet son prétendu rival, qui n'était qu'un valet travesti , montant par une échelle de corde dans l'appartement de Fénicia. Tim- brée ne veut pas d'autre éclaircissement , et dès le lendemain il va retirer sa parole , et révèle à Léonato la trahison de sa fille.
SUR BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 5
Fénicia, accablée de cet affront, s'évanouit et ne reprend ses sens qu'au bout de sept heu- res. Tout Messine la croit morte , car elle- même , résolue de renoncer au monde , se fait transporter seci^ètement à la campagne,, chez un de ses oncles , pendant qu'on célèbre ses funérailles.
Le remords poursuit partout Girondo ; il se décide à faire à Timbrée l'aveu de sa coupable calomnie ; il le mène à l'église , auprès du tom- beau de Fénicia , se met à genoux , présente un poignard à son rival, et, lui découvrant son sein, le conjure de frapper le meurtrier de la iille de Léonato.
Timbrée lui pardonne, et court lui-même chez Léonato lui offrir toute sa fortune en répa- ration de sa ci-édule jalousie; le vieillard re- fuse, et n'exige de Timbrée que la promesse d'accepter une autre épouse de sa main.
Quelque temps après il le conduit à sa cam- pagne et lui présente Fénicia sous le nom de Lucile , et comme sa nièce. Fénicia était telle- ment changée, qu'elle ne fut reconnue qu'à la fin de la noce, et lorsqu'une tante de la mariée ne put garder plus long-temps le secret : » tel est
6 NOTICE
l'extrait succinct de la nouvelle du prolixe Ban-
dello.
On verra quel intérêt dramatique le poète a ajouté à ce récit déjà intéressant. La scène de l'église oii Claudio accuse hautement Héro, est vraiment tragique. Combien est touchant l'appel que fait la fille de Léonato à son inno- cence! Quelle profonde connaissance du cœur humain décèle le caractère de ce don Juan, cet homme essentiellement insociable, pour qui faire le mal est un besoin, et qui se révolte con- tre les bienfaits de son propre frère !
Mais les personnages les plus brillans et les plus animés de la pièce sont Bénédick et Béa- trice. Que d'originalité dans leurs dialogues, oii l'on trouve quelquefois , il est vrai , un peu trop de liberté ! Leur aversion pour le mariage , leur conversion subite , fournissent une foule de si- tuations des plus comiques. Les deux consta- bles, Dogberry et Verges, avec leur insuffi- sance , leur grave niaiserie et leurs lourdes bévues , sont des modèles de naturel.
Il y a dans cette pièce un heureux mélange de sérieux et de gaieté qui en fait une des plus ri- ches de Shakspeare : c'est encore une de celles
SUR BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 7
que l'on revoit avec le plus de plaisir sur le théâ- tre de Londres. Bénédick était un des rôles fa- voris de Garrick , qui y faisait admirer toute la souplesse de son talent.
Selon le docteur Malone , la comédie de Beaucoup de bruit pour rien aurait été compo- sée en 1600 , et imprimée la même année.
A. P.
BEAUCOUP DE BRUIT
POUR RIEN.
PERSONNAGES.
DON PÈDRE , prince d'Aragon.
LÉONATO , gouverneur de Messine.
DON JUAN , frère naturel de don Pèdre.
CLAUDIO, jeune seigneur de Florence, favori de don Pèdre.
BÉNÉDICK, jeune seigneur de Padoue, autre favori de don
Pèdre.
BALTHAZAR , domestique de don Pèdre.
ANTONIO , frère de Léonato.
BORACHIO, ) „ , ■ ■ J T CONRADE, } attaches a don Juan.
SS^Î^RRY, jdeuxconstables.
VERGES, j
UN SACRISTAIN.
UN MOINE.
UN VALET.
HÉRO, fille de Léonato.
BEATRICE, nièce de Léonato.
MARGUERITE, 1 , , - . „-
TTT.<^TTTT^ > dames attachées a Hero.
URSULE , j
MESSAGERS, GARDES ET VALETS.
La scène est à Messine.
BEAUCOUP DE BPtUIÏ
POUR RIEN.
ACTE PREMIER,
SCÈNE PREMIÈRE.
Terrasse devant le palais de I.éonato.
Entrent LÉONATO, HÉRO, BÉATRICE et autres avec UN MESSAGER.
LÉONATO.
CiETTE lettre m'annonce que ce soir don Pèdre d'Arragon sera arrivé dans Messine.
LE MESSAGER.
Au moment oîi je vous parle, il doit en être fort près. Nous n'en étions pas à trois lieues lorsque je l'ai quitte.
LÉOKATO.
Combien avez-vous perdu de guerriers dans cette affaire?
LE MESSAGER.
Très-peu d'officiers de grade et aucun de nom.
13 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
LÉONATO.
C'est une double victoire , quand le vainqueur ramène au camp ses bataillons entiers. Je lis ici que don Pèdre a comblé d'honneurs un jeune Florentin nomme' Claudio.
LE MESSAGER.
Bien mérités de sa part et bien reconnus par don Pèdre. — Claudio a surpassé les promesses de son âge; avec les traits d'un agneau , il a fait les exploits d'un lion. Oh ! il a vraiment dépassé toutes les espé- rances de manière à ne pas vous permettre d'espérer que je puisse vous en faire le récit.
LÉONATO.
Il a ici dans Messine un oncle à qui ces nouvelles vont donner bien de la joie.
•LE MESSAGER.
Je lui ai déjà remis des lettres, et il a paru éprou- ver beaucoup de joie , et même à un tel excès , que cette joie n'aurait pas témoigné assez de modestie sans quelque signe d'amertume.
LÉONATO.
Il a donc laissé couler des larmes ?
LE MESSAGER.
En abondance.
LÉONATO.
Doux épanchemens d'un cœur plein de tendresse ! Il n'est pas de visages plus francs que ceux qui sont ainsi baignés de larmes. Ah! qu'il vaut bien mieux pleurer de joie que de rire de ceux qui pleurent !
ACTE I, SCÈNE I. i3
BÉATRICE.
Je vous suppliei'ai de m'apprendre si le signor Montanto '•''> i^evient de la guerre ici ou non.
LE MESSAGER.
Je ne connais point ce nom , madame. JNous n'a- vions à l'armée aucun officier de marque connu sous ce nom.
LÉONATO.
De qui vous informez-vous , ma nièce ?
nÉRO. Ma cousine veut parler du seigneur Bënëdick de Padoue.
LE MESSAGER.
Oh ! madame , il est revenu ; et tout aussi plaisant qu'il ait jamais été.
BÉATRICE.
Il fit un jour courir des billets '--^ dans Messine , et défia Cupidon dans l'art de tirer des ilèches ; le fou de mon oncle qvii lut ce défi répondit sous le nMn emprunté de Cupidon , et le défia à la ilèche ronde. — Ah ! de grâce , combien a-t-il exterminé, dévoré d'ennemis dans cette guerre? Dites-moi sim- plement combien il en a tué , car j'ai promis de manger tous les morts de sa façon.
LÉONATO.
En vérité , ma nièce , vous provoquez trop le sei- gneur Bénédick ; mais il saura bien se défendre ; n'en doutez pas, il est bon pour vous.
LE MESSAGER.
Il a servi, madanie , avec beaucoup d'éclat dans cette campagne.
i4 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
BÉATRICE.
Oui , vous aviez des vivres gâte's , et il vous a aidé à les consommer. C'est à table un brave héros ; il a un vaillant estomac.
LE MESSAGER.
Il est aussi bon soldat, madame.
BÉATRICE.
Bon soldat près d'une dame; mais en face d'un homme, qu'est-il?
LE MESSAGER.
C'est un brave devant un brave , un homme en face d'un homme. Il y a en lui l'étoffe de toutes les vertus de l'honneur.
BÉATRICE.
C'est cela en effet ; Bénédick n'est rien moins qu'un homme étoffé '•^' : mais quant à l'étoife ; — fort bien , nous sommes tous mortels.
LÉONATO
Monsieur, je vous conjure de ne pas juger mal de ma nièce. Il règne une espèce de guerre en- jouée entr'elle et le seigneur Bénédick. Jamais ils ne se rencontrent sans qu'il y ait entr'eux quelque es- carmouche d'esprit.
BÉATRICE.
Hélas! il ne gagne rien à cela. Dans notre dernier combat, quatre sens des cinq dont se compose son esprit, s'en allèrent tout éclopés , et le brave homme n'en a plus qu'Ain pour se gouverner. Or, s'il lui donne encore assez d'in- stinct pour se tenir chaudement , laissons-le-lui comme l'unique différence qui le distingue de son
ACTE I, SCÈNE I. i5
palefroi ; car c'est le seul bien qui lui reste et qui lui donne encore quelque droit au nom de créature raisonnable. — Et quel est son compagnon mainte- nant ? car chaque semaine il se donne un nouveau frère d'armes.
LE MESSAGER.
Est-il possible ?
BÉATRICE.
Très-possible. Ses amitie's ressemblent à son cha- peau, qui change de forme à chaque nouveau moule.
LE MESSAGER.
Madame , je le vois bien , ce gentilhomme n'est point inscrit sur vos tablettes.
BEATRICE.
Oh ! non ; si j'y trouvais jamais son nom , je brû- lerais toute la bibliothèque. — Mais dites-moi donc , je vous prie, quel est son frère d'armes? N'avez- vouspas dans vos bandes quelque jeune e'cervele' qui veuille faire avec lui un voyage chez le diable?
LE MESSAGER.
Il se plaît surtout dans la compagnie du noble Claudio. Ils ne se quittent point.
BÉATRICE.
Bonté du ciel ! il s'attachera à lui comme une ma- ladie. On le gagne plus promptement que la peste ; et quiconque en est pris extravague à l'instant. Que Dieu protège le noble Claudio ! Si par malheur il est pris duBénédick , il lui en coùtei-a mille livres pour s'en guérir.
LE MESSAGER.
Je veux , madame , être de vos amis.
i6 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
BÉATRICE.
Je vous y engage , mon cher ami !
LÉONATO.
Pour vous , ma chère nièce , je ne crois pas que vous deveniez jamais folle. ,
BÉATRICE. e
Non , tant que la canicule ne viendra pas en jan- vier.
LE MESSAGER.
Voici don Pèdre qui s'approche.
( Entre don Pèdre , accompagné de Balthazar et autres domestiques ; Claudio ^ Be'nédick , don Juan. )
DON PÈDRE.
Seigneur Lëonato, vous venez vous-même chercher les embarras. Le monde est dans l'usage d'éviter les occasions de de'pense. Mais vous, vous courez ge'ne'- reusement au-devant.
LÉONATO.
Jamais les embarras n'entrèrent chez moi sous la forme de votre excellence ; car, après leur départ , on trouverait à leur place le contentement. Mais quand vous partez de ma maison , le regret s'y éta- blit et le bonheur me quitte.
DON PÈDRE.
Vous vous présentez à ce fardeau de trop bonne grâce. Je ne crois pas me tromper, c'est là votre fille.
LÉONATO.
Sa mère du moins me l'a dit plus d'une fois.
ACTE I, SCÈNE I. 17
BÉNÉDICK.
Aviez-vous lieu d'en douter pour lui faire si sou- vent cette demande ?
LÉONATO.
Nvillement , seigneur Bënédick ; car alors vous n'étiez encore qu'un enfant.
DON PÈDRE.
Ah ! la botte a porté , Bénédick. Nous pouvons juger par-là de ce que vous valez à présent que vous êtes un homme. — En vérité, ses traits nomment son père. Vivez heureuse, madame , vous êtes l'i- mage vivante d'un père plein d'honneur.
{ Don Pèdre s'éloigne avec Léonato. ) BÉNÉDICK.
Si le seigneur Léonato est son père , je gage tout Messine qu'elle n'aurait pas sur ses épaules une tête aussi ressemblante à lui qu'elle l'est elle-même.
BÉATRICE.
Je m'étonne que le seigneur Bénédick ne se rebute point de parler. Personne ne prend garde à lui.
BÉNÉDICK.
Ha , ma belle dédaigneuse , quoi ! vous vivez en- core ?
BÉATRICE.
Et comment la dédaigneuse mourrait-elle , lors- qu'elle trouve à ses dédains un aliment aussi iné- puisable que le seigneur Bénédick ? La galanterie même ne peut tenir en votre présence; il faut qu'elle finisse par le dédain.
ToM. VII. Shahspearc. 1
*y
i8 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
BÉNÉDICK.
La galanterie est donc de'serteui' ? — Mais tenez pour certain que , vous seule exceptée , je suis aimé de toutes les dames , et je voudrais que mon cœur se laissât persuader d'être un peu moins dur pour elles; car franchement je n'en aime aucune.
BÉATRICE.
0 bonheur précieux pour les femmes ! Sans cela , elles seraient importunées par un pernicieux soupi- rant. Je remercie Dieu et la froide température de mon sang; je suis là-dessus de votre humeur. J'aime mieux entendre mon chien japper après un cor- beau, qu'un homme me jurer qu'il m'adore.
BÉNÉDICK.
Que Dieu vous maintienne toujours dans ces sen- timens. Ce seront quelques honnêtes gens de plus dont le visage échappera aux égratignures .
BÉATRICE.
Si c'étaient des visages comme le vôtre , une égra- tignure ne pourrait les rendre pires.
BÉNÉDICK.
Fort bien ; vous êtes une excellente institutrice de perroquets.
BÉATRICE.
Un oiseau de mon babil vaut mieux qu'un ani- mal du vôtre.
BÉNÉDICK.
Je voudrais bien que mon cheval eût la vitesse de votre langue et votre longue haleine. — Al-
ACTE I , SCÈNE I. 19
Ions , au nom de Dieu, continuez votre rôle ; moi j'ai fini.
BÉATRICE.
Vous finissez toujours comme une rosse , par quel- que algarade ; je vous connais de loin.
DON PÈDRE.
Voici le précis de notre entretien. — Seigneur Claudio et seigneur Bénedick , mon digne ami Lco- nato nous a tous invites. Je lui dis que notre séjour chez lui sera au moins d'un mois; il prie le sort d'amener quelque événement qui pviisse nous y re- tenir davantage. Je jurerais que ses vœux ne sont point hypocrites et qu'ils partent du fond de son coeur.
LÉONATO.
Si vous le jurez , monseigneur , vous ne serez point parjure. {A don Juan.^ — Souffrez que je vous félicite , seigneur : puisque vous êtes réconcilié au prince votre frèi'e, je vous dois mon dévouement.
DON JUAN.
Je vous remercie : je ne suis point un homme à longs discours ; je vous remercie.
LÉONATO.
Plaît-il votre excellence de passer devant ?
DON PÈDRE.
Léonato , donnez-moi la main ; nous entrerons en- semble.
(Tous entrent dans la maison, excepté Be'ue'dick et Claudio.) CLAUDIO.
Bénedick , avez-vous remarqué la fille du seigneur Léonato ?
20 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
BÉNÉDICK.
Je ne l'ai pas remarquée , mais je l'ai regarde'e.
CLAUDIO.
N'est-ce pas une jeune personne modeste?
BÉNÉDICK.
Me questionnez-vous sur son compte , en honnête homme , pour savoir le jugement impai'tial et sin- cère que j'en porte , ou bien voudriez-vous m'en- tendre parler , suivant ma coutume, comme le tyran déclare' de son sexe ?
CLATJDIO.
Non : je vous prie, donnez-moi votre jugement raisonnable.
BÉNÉDICK.
Hé bien ! en conscience , elle me paraît trop pe- tite pour un grand éloge , trop brune pour un bel éloge '•'^'>. Toute la grâce que je peux lui accorder , c'est de dire que si elle était tout autre qu'elle est , elle ne serait pas belle ; et étant ce qu'elle est , elle ne me plaît pas.
CLAUDIO.
Vous croyez que je veux rire. De grâce , dites-moi sincèrement comment vous la trouvez.
BÉNÉDICK.
Voulez-vous en faire emplette , que vous deman- dez son prix ?
CLAUDIO.
Les trésors du monde entier suffiraient-ils à payer un pareil bijou ?
ACTE I, SCÈNE I. 21
BÉNÉDICK.
Oh ! sûrement , et même encore un étui pour le mettre. — Mais parlez-vous sérieusement , ou pré- tendez-vous faire le mauvais plaisant pour me dé- biter que l'amour sait très-bien trouver des lièvres, et que Vulcain est un habile charpentier ? Allons , dites-nous sur quelle gamme il faut chanter pour être d'accord avec vous.
CLAUDIO.
Cette beauté est à mes yeux la plus aimable que j'aie jamais vue.
BÉNÉDICK.
Je vois encore très-bien sans lunettes , et je ne vois rien de cela •" il y a sa cousine qui , si elle n'était pas possédée d'une furie , la surpasserait en beauté autant que le premier jour de mai l'emporte sur le dernier jour de décembre ; mais j'espère que vous n'avez pas dans l'idée de vous faire mari ? Serait-ce votre intention ?
CLAUDIO.
Quand j'aurais juré non , je me méfierais de moi- même , si Héro voulait être ma femme.
BÉNÉDICK.
Quoi ! en êtes-vous à ce point ? d'honneur? Quoi ! n'est-il donc pas un homme au monde qui veuille porter son bonnet sans ombrage ? Ne reverrai-je de ma vie un gai'çon de soixante ans ? Allez , puisque vous voulez absolument vous mettre sous le joug , portez-en la triste empreinte , et passez les dimanches dans les soupirs. - — Mais voilà don Pèdre qui revient vous chercher lui-même.
22 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
( Don Fèdre rentre. )
DOS PÈDRE.
Quel mystère vous arrêtait donc ici , que vous ne nous avez pas suivis au palais de Léonato?
BÉNÉDICK.
Je voudrais que votre excellence m'imposât la loi de parler.
DON PÈDRE.
Je vous l'ordonne , sur votre fidélité.
BÉNÉDICK.
Vous entendez , comte Claudio. Je puis être aussi discret qu'un muet de naissance, et c'est là l'idée que je voudrais vous donner de moi. — Mais sur ma fidélité : remarquez - vous ces mots? Sur ma fidélité. — Il est amoureux , seigneur. De qui ? Ce serait maintenant à votre excellence à me faire la question. Observez comme la réponse est laconique. — D'Héro , la fille laconique de Léonato.
CLAUDIO.
Si la chose était , il vous avii'ait déjà révélé mon secret.
BÉNÉDICK.
C'est comme le vieux conte , monseigneur : « Cela n'est pas , cela n'était pas. » Mais en vérité, Dieu vous garde c|ue cela arrive.
CLAUDIO.
Si ma passion ne change pas bientôt, Dieu me garde que la chose n'ai'rive pas.
DON PÈDRE.
Ainsi soit-il , si vous laimez ; car la jeune per- sonne mérite bien qu'on l'aime.
ACTE I, SCÈNE I. 23
CLAUDIO.
Vous parlez ainsi pour me sonder , seigneur ?
DON PÈDRE.
Sur mon honneur , j'exprime ma pensée.
CLAtJDIO.
Et sur la foi de mon coeur, j'ai exprime la mienne.
BÉNÉDICK.
Et moi , par ma foi présente et passée, je dis aussi ce que je pense.
CLAUDIO.
Je sens que je l'aime.
DON PÈDRE. ' I
Je sais qu'elle en est digne.
BÉNÉDICK.
Qu'on puisse l'aimer, qu'elle puisse en être digne, c'est là l'opinion que le feu ne pourrait détruire en moi. Je mourrai dans mon dire, me mettrait-on à la question.
DON PÈDRE.
Tu fus toujours un hérétique envers la beauté.
CLAUDIO.
Et jamais il n'a pu soutenir son rôle qu'aux dé- pens de sa conscience.
BÉNÉDICK.
Qu'une femme m'ait conçu, je l'en remercie. Je lui adresse aussi mes humbles remercimens pour m'avoir mis au jour. Mais que je refuse de porter sur mon front une corne pour appeler les chasseurs , ou suspendre mon cor à un baudrier invisible , c'est ce
24 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
que toutes les femmes me pardonneront. Comme je ne veux pas faille aux femmes l'affront de me défier d'une seule, je veux me donner à mon tour le droit de ne me fier à aucune; et ma peine (dont je ne se- rai que plus pre'sen table ) sera de vivre garçon.
DON PÈDRE.
Avant que je meure , je vous verrai pâle d'amour.
BÉNÉDICK.
De maladie, de faim ou de colère, seigneur; mais jamais d'amour. Prouvez-moi que l'amour me coûte plus de sang qu'un flacon de vin ne m'en sau- rait rendre, et alors je vous permets de me crever les yeux avec la plume d'un auteur à^ élégies, et de me suspendre à la porte d'un mauvais lieu comme l'enseigne de l'aveugle Cupidon.
DON PÈDRE.
Bien ! si jamais tu trahis ce vœu, tu nous fourni- ras un fameux argument.
BÉNÉDICK.
Si je le trahis, pendez-moi comme un chat dans une bouteille ^'^, et tirez-moi dessus; et que celui qui me touchera soit frappé sur l'épaule et appelé Adam («).
DON PÈDRE.
Allons , le temps en décidera : Avec le temps le buffle sauvage en vient à porter le joug. ,
BÉNÉDICK.
Le buffle sauvage , oui : mais si le sensé Bénédick porte jamais un joug, de votre main transplantez sur
ACTE I, SCÈNE I. aS
mon chef l'arme du buffle ; qu'on fasse de moi un tableau grossier, et, en lettres aussi grosses que celles oii l'on écrit, ici bon cheval à louer, faites tracer sous ma ligure : Ici vous vojez Bénédick, T homme marié.
CLAUDIO.
Si jamais cela t'arrive, tu seras fou à lier.
DON PÈDRE.
Bon ! si Cupidon n'a pas encore épuise' son car- quois dans Venise, il te fera bientôt trembler.
BÉ^'ÉDICK.
Je m'attends aussitôt à un tremblement de terre.
DDK PÈDRE.
Eh bien, temporisez d'heure en heure; mais ce- pendant, seigneur Bénédick, entrez chez Léonato, rendez-lui mes civilités, et dites-lui que je ne man- querai point de me trouver au souper ; car il a fait de grands- préparatifs.
BÉDÉDICK.
J'ai presque tout ce qu'il me faut pour faire un tel message ; ainsi je vous recommande
CLAUDIO.
A la garde de Dieu , daté de ma maison , si j'en avais une.
DON PÈDRE.
Le six de juillet, votre féal ami , Bénédick.
BÉNÉDICK. ,
Ne raillez pas , ne raillez pas ; le cours de votre discours est souvent vêtu de simples franges dont
36 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
les fragmens sont très -légèrement faufiles; ainsi, avant de lancer de nouveau de vieux sarcasmes, examinez votre conscience; et là-dessus je prendrai
congé de vous.
( Bénédick sort. )
Mon prince , votre excelleiîce peut maintenant faire mon bonheur.
DON PEDRE.
C'est à toi d'instruire mon amitié; apprends-lui seulement comment elle peut te servir , et tu verras combien elle sera docile à retenir tout ce qui pourra faire ton bonheui^ quelque pénible que soit la leçon.
CLAUDIO.
Léonato a-t-il des fils , mon seigneur ?
DON PÈDRE.
Il n'a d'autre enfant que Héro. Elle est son unique héritière; vous sentez-vous du penchant pour elle, Claudio ?
CLAUDIO.
Ah! seigneur, quand vous passâtes pour aller terminer cette guerre , je vis Héro ; mais je ne la vis alors que de l'oeil d'un soldat qui sentait naître un goût dans son coeur , et qui avait à remplir une tâche plus sérieuse que celle de changer ce goût en amour; à présent que je suis revenu ici, et que les pensées guerrières ont laissé mon coeur va- cant , elles y sont remplacées par une foule de ten- dres désirs qui tous me vantent la beauté d'Héro et me disent que je l'aimais avant d'aller au combat.
ACTE I, SCÈNE I. 27
DON PÈDRE.
Te A'oilà bientôt amant parfait. Déjà tu fatigues l'oreille de ton confident dun volume de paroles. Si tu aimes Hëro, hé bien, aime-la. Je ferai les ouvertures auprès de cette belle et de son père , et tu l'obtiendras. N'est-ce pas dans ces vues que tu entames une si belle histoire.'*
CLAUDIO.
Quel doux remède vous ofïi'ez à l'amour! A son premier aspect vous nommez son mal. De peur que mon penchant ne vous parût trop soudain , je me serais aidé d'un plus long entretien.
DOiN PEDRE.
Et pourquoi faut-il que le pont soit plus large que la rivière? Le meilleur titre pour demander, c'est la nécessité d'obtenir. Tout ce qui peut ici te servir est convenable, En deux mots, tu aimes, et je vais te donner le remède à cela. — Je sais qu'on nous apprête une fête cette nuit; j'emprunterai ton nom sous un déguisement, et je dirai à la belle Héro que je suis Claudio ; j'épancherai mon coeur dans son sein, je captiverai son oreille par l'éiiergie et l'ar- deur de mon récit aiuoureux; ensuite je vais avissitôt en faire l'ouverture à son père; et pour conclusion, tu obtiens Héro. Allons de ce pas mettre ce plan en exécution .
(Ils sortent.)
28 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
SCÈNE IL
Ajjpartement dans la maison de Léonato.
LÉONATO et ANTONIO paraissent.
LÉONATO.
Hé bien, mon fi'ère, oii est mon nevevi votre fils? A-t-il assemblé ces musiciens ?
ANTONIO.
Il en est très-occupé. — Mais , mon frère , j'ai à vous apprendre une nouvelle à laquelle vous n'avez sûrement pas rêvé encore.
LÉONATO.
Est-elle bonne?
ANTONIO.
Ce sera suivant l'événement; mais elle a un aspect favorable et s'annonce bien. Le prince et le comte Claudio se promenant tout à l'heure ici vers cette allée sombre qui borde mon verger, ont été secrète- ment entendus par un de mes gens. Le prince dé- couvrait au comte qu'il aimait ma nièce votre fille ; il se proposait de lui déclarer son amour cette nuit pendant le bal, et s'il la trouvait consentante, il pro- jetait de saisir l'occasion aux cheveux et de s'en ou- vrir, sans tarder , à vous-même.
LÉONATO.
L'homme qui vous a dit ceci a-t-il un peu d'in- tellisence ?
ACTE I, SCÈNE III 29
ANTONIO.
. C'est \xn garçon adroit et rusé. Vous l'interrogerez vous-même.
LÉONATO.
Non , non. Regardons la chose comme un songe, jusqu'à ce qu'elle se montre elle-même. Je veux seu- lement en prévenir ma fille ; afin qu'elle s'attende à l'entretien , s'il a lieu , et soit mieux préparée à sa réponse. (Plusieurs personnes traversent le théâtre. ) Allez devant et avertissez-la. — Cousins, vous savez ce dont vous êtes chargés. — Mon ami, je vous de- mande pardon; venez avec moi, et j'emploîrai vos talens. — Mes chers cousins , daignez m'aider dans ce moment d embarras.
( Tous sortent. )
SCÈNE III.
Un autre appartement dans la maison de Léonato.
Entrent DON JUAN et CONRADE.
CONRADE.
De quoi s'agit-il , seigneur ? D'oii vous vient cette tristesse extrême ? , ,
DON JDAN.
Comme la cause de mon chagrin n'a point de bornes , ma tristesse est aussi sans mesure.
CONRADE.
Vous devriez écouter la raison. ■
3o BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
DON JUAN.
Et quand je l'aurais écoutée , quel fruit m'en re- viendrait-il ?
CONKADE.
Sinon un remède actuel, du moins la patience.
DOiN JUAN.
Je m étonne qu'étant né, comme tu le dis, sous le signe de Saturne , tu veuilles appliquer un topique moral à un mal désespéré. Je ne puis dissimuler ce que je suis ; il faut que je sois triste lorsque j'en ai sujet. Je ne sais point sourire aux bons mots d'aucun homme. Je veux manger quand j'ai appétit , sans at- tendre le loisir de personne; dormir lorsque je me sens assoupi, et ne jamais veiller pour les intérêts d'un autre ; rire quand je suis gai , et ne flatter ja- mais le caprice de mon semblable.
CONRADE.
Oui , mais vous ne devez pas montrer votre carac- tère à découvert que vous ne le puissiez sans blâme. Naguère vous avez pris les armes contre don Pèdre , et il vient de vous rendre ses bonnes grâces ; il est impossible que vous preniez racine dans son amitié, si vous ne prenez vous-même les soins qui peuvent la faire croître. C'est à vous de préparer la saison qui doit favoriser votre récolte.
DON JUAN.
J'aimerais mieux être la chenille de la haie qu'une rose par ses bienfaits. Mon humeur se trouve mieux du dédain général que du soin de me composer un extérieur propre à ravir l'amour de qui que ce fût.
ACTE I, SCÈNE HT. 3i
Si l'on ne peut me nommer un flatteur honnête homme , du moins on me doit le titre d'ennemi franc. Oui, l'on se fie à moi en me muselant, ou l'on m'affranchit en me donnant des entraves. Ainsi, j'ai résolu de ne point chanter dans ma cage. Si j'avais la bouche libre , je voudrais mordre ; si j'étais libre, je voudrais agira mon gré : jusrpie-là , laisse- moi rester ce que je suis ; ne cherche point à me changer.
CONRADE.
Ne pouvez-vous tirer aucun pai'ti de votre mé- contentement?
DON JUAN.
J'en tire tout le parti possible , car c'est tout ce qui m'occupe. — Qui vient ici ? Quelles nouvelles, Borachio ?
( Entre Boracbio. )
BORACHIO.
J'arrive ici d'un grand souper. Léonato traite le prince votre frère avec un appareil royal , et je puis vous donner connaissance d'un mariage projeté.
DON JUAN.
Est-ce une base sur laquelle on puisse fonder quelqu^e méchanceté ? Nomme-moi le fou cjui est si impatient de se fiancer à l'inquiétude.
BORACHIO.
Eh bien ! c'est le bras droit de votre frère.
DON JUAN.
Qui ? le merveilleux Claudio ? ' ;
32 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
BORACHIO.
Lui-même.
DON JUAN.
Aimable ëcuyer î à qui , à qui ? Sur quelle belle jette-t-il les yeux?
BORACHIO
Diantre ! — Sur He'ro , la fille et l'iiëritière de Lëonato.
DON JUAN.
Poulette précoce de mars ! Comment l'as-tu su ?
BORACHIO.
Employé à parfumer une salle humide , jai vu venir à moi Claudio et le prince se tenant par la main. Leur conférence était sérieuse; je me suis caché derrière la tapisserie ; de là je les ai eiltendus . concerter ensemble c[ue le prince demanderait Héro pour lui-même , et qu'après l'avoir obtenue il la céderait au comte Claudio.
. DON JUAN.
Venez , venez , suivez-moi ; cette découverte peut devenir un aliment pour ma rancune. Ce jeune par- venu a toute la gloire de ma chute. Si je puis lui nuire de quelque côté, je ti'availle pour moi en tout sens. Vous êtes deux hommes sûrs : vous me servirez.
CONRADE.
Jusqu'à la mort, seigneur.
DON JUAN.
Allons nous rendre à ce grand festin .- leur fête est d'autant plus brillante qu'ils m'ont subjugué.
ACTE I, SCÈNE III. 33
Je voudrais que le cuisinier fût de ma trempe! — Irons-nous essayer ce que nous avons à faire ?
BORACHIO.
J>fous accompagnerons votre seigneurie.
( Us sortent. )
FIN DU PREMIER ACTE.
ÏOM. VII. Shakspearo.
34 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
ACTE DEUXIEME. SCÈNE PREMIÈRE.
Une salle du palais de Léonato.
LÉONATO , ANTONIO , HÉRO , BÉATRICE et
autres.
LÉONATO.
Vous n'aviez pas don Juan à votre table?
ANTONIO.
Je ne l'ai point vu.
BÉATRICE.
Quel air aigre a ce gentilhomme ! Je ne puis ja- mais le voir sans sentir une heure après des cuissons d'estomac '-''>.
HÉKO.
Il parait d'un tempérament fort mélancolique.
BÉATRICE.
Un cavalier parfait serait celui qui tiendrait le juste milieu entre lui et Bénédick. L'un ressemble trop à une statue qui ne dit mot, l'autre au fils aîné de ma voisine , qui babille sans cesse.
ACTE II, SCÈNE I. 35
LÉONATO.
Ainsi moitié de la langue de Bénëdick dans la bouche de don Juan ; et moitié de la mélancolie de don Juan sur le front de Bénédick...
BEATRICE.
Avec bon pied , bon oeil et de l'argent dans sa bourse , mon oncle , c'en serait assez à un homme pour gagner telle femme qui soit au monde , pourvu <jue l'homme sût lui plaire.
LÉONATO.
Vous, ma chère nièce, vous ne gagnerez jamais un époux , si vous continuez de faire la mauvaise langue.
ANTONIO.
En effet, elle est trop méchante.
BÉATRICE.
Trop méchante , c'est plus que méchante ; car il est dit que Dieu envoie à une vache mécliante des cornes courtes ^^^ ; mais à une vache trop méchante , il n'en envoie point; ainsi je serai bien partagée.
LÉONATO.
Ainsi, parce que vous êtes méchante, Dieu ne vous enverra point de cornes.
BÉATRICE.
Oui , s'il ne m'envoie jamais de mari ; et pour éviter ce bienfait, je le prie à genoux chaque matin et chaque soir. Bon dieu ! je ne pourrais supporter un mari avec de la barbe au menton ; j'aimerais mieux coucher entre deux couvertures de laine.
36 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
LEONATO.
Vous pourriez rencontrer un époux imberbe.
BÉATRICE.
Eh, qu'en pourrais-je faire? Le vêtir de mes robes et en faire ma femme de chambre? Celui qui porte barbe n'est plus un enfant ; et celui qui n'en a point, est moins qu'un homme. Or celui qui n'a pas de barbe n'est pas mon fait , et je ne suis pas le fait de celui qui en a. Je me ferais pour douze sous me- neur d'ours, et je conduirais les singes à l'enfer ^^\
LÉONATO.
Quoi donc ? vous iriez donc à l'enfer ?
BÉATRICE.
Non , seulement jusqu'à la porte ; et là le diable me viendra recevoir avec des cornes au front comme un vieux cocu, et me dira : Allez au ciel, Béatrice , allez au ciel ; il n'y a pas ici de place pour vous autres filles : c'est ainsi que je remets là mes singes et que je vais me faire introduire au ciel par saint Pierre ; il me montre l'endroit où se tiennent les célibataires , et je mène avec eux joyeuse vie tout le long du jour.
AiSTONIO.
Très-bien , ma nièce. Je crois avec confiance que vous vous laisserez guider par votre père.
BÉATRICE.
Oui , sans doute , c'est le devoir de rna cousine de faire la révérence , et de dire : mon père , comme il vous plaira. Mais cousine, à bon compte, que le cavalier soit aimable et bien tourné. Sans quoi,
ACTE II, SCÈNE I. 37
doublez la révérence et dites : mon père , comme il me plaira.
LÉONATO.
J'espère bien un jour vous voir aussi pourvue d'un mari , ma nièce.
BÉATRICE.
Non pas avant que la Providence fasse les maris d'une autre pâte que la terre. N'y a-t-il pas de quoi désespérer une femme de se voir régentée par une boue insolente, d'être obligée de rendre compte de sa vie à une motte de marne bourrue. Non, mon oncle , je n'en veux point. Les fds d'Adam sont mes frères , et sincèrement je tiens pour péché de me marier dans ma famille.
LÉONATO.
Ma fille, souvenez-vous des avis d'un père. Si le prince vous fait quelques instances de ce genre , vous avez votre réponse.
BÉATRICE.
Si l'on ne vous fait pas la cour à projjos, cousine^ la faute en sera dans la musique. Si le prince devient trop importun , dites-lui qu'on doit suivre en tout une mesure , dansez-lui votre réponse. Écoutez bien , Héro : la triple affaire de courtiser , d'épouser et de se repentir est une gigue écossaise , un menuet et une sarabande. Les pi'emières propositions sont ar- dentes et précipitées comme la gigue écossaise, et tout aussi bizarres. Ensuite l'hymen grave et com- posé dans sa marche est un menuet antique et grave. Après suit le repentir qui, de ses deux jambes écloj>
38 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
pées , tombe de plus en plus dans la sarabande jus- qu'à ce qu'il fasse la culbute dans la tombe.
LÉONATO.
Ma nièce , vous voyez les choses du plus mauvais côté.
BÉATRICE.
J'ai d'assez bons yeux , mon oncle , pour distin- guer un clocher en plein midi.
LÉOiStATO.
Voici les masques. {A Antonio. ) Allons , mon frère , faites placer.
( Entrent don Pèdre , Claudio , Bénédick , Balthasar , don Juan , Borachio , Marguerite , Ursule, et une foule d'autres paraissent en hatit de bal et mastjués.)
DON PÈDRE, abordant Hero.
Daignerez-vous , madame , vous promener avec un ami ^'°)?
HÉRO.
Pourvu que vous vous promeniez lentement , que vous me regardiez avec douceur , et que vous ne disiez rien , je suis à vous pour la promenade; et surtout si je sors pour me promener.
DON PÈDRE.
Et vous aimerez que ce soit moi qui vous accom- pagne ?
HÉRO.
Je pouri'ai vous le dire quand cela me plaira.
DON PÈDRE.
Et quand vous plaira-t-il de me le dire?
ACTE II, SCÈNE I. Sg
HÉRO.
Lorsque vos traits me plairont. Mais Dieu nous préserve que le luth ressemble à 1 ëtui.
DON PÈDEE.
Mon masque est au toit de Philémon ; Jupiter est dans la maison .
HÉRO.
En ce cas , pourquoi votre masque n'est-il pas en chaume ?
( Héro et don Pèdre s'éloignent. ) DON PÈDRE.
Parlez bas , si vous parlez d'amour.
BÉNÉDICK (").
Ah ! que ne suis-je aimé de vous !
MARGUERITE.
Je ne vous le souhaite pas pour l'amour de vous^ même. J'ai mille défauts.
BÉNÉDICK.
Nommez-en un.
MARGUERITE.
Je récite tout haut mes prières.
BÉNÉDICK.
Vous m'en plaisez davantage. L'auditoire peut répondre ainsi soit-il.
MARGUERITE.
Veuille le ciel me joindre à un bon danseur !
BÉNÉDICK.
Ainsi soit-il ! s •
4ô BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
MARGUERITE.
Et l'ôter de ma vue quand la danse sera finie. Répondez, sacristain.
BÉWÉDICK.
Tout est dit ; le sacristain a sa re'ponse,
URSULE.
Je vous connais de reste ; vous êtes le seigneur Antonio.
ANTONIO.
En un mot , non.
URSULE.
Ne vous connais-je pas au balancement de votre tête?
ANTONIO.
A dire la vérité , je le contrefais un peu.
URSULE.
Il n'est pas possible de le contrefaire si bien , à moins d'être lui ; et voilà sa main sèche ^'"^ d'un bout à l'autre. Allez, c'est Antonio , c'est lui.
ANTONIO.
En un mot, non.
URSULE.
Bon , bon ; croyez-vous que je ne vous reconnaisse pas à votre esprit ? Le me'rite se peut-il cacher ? Allons , chut , vous êtes Antonio j les grâces se tra- hissent toujours ; et voilà tout.
BÉATRICE.
Vous ne voulez donc pas m'apprendre qui vous a dit cela ?
ACTE II, SCÈNE I. 4i
BENÉDICK.
Non ; vous me pardonnerez ma discrétion.
BÉATKICE.
Ni me dire qui vous êtes ?
BÉNÉDICK.
Pas pour le moment.
BÉATRICE.
On a donc prétendu que j'étais dédaigneuse , et que je puisais mon esprit dans les Cent Nouvelles- Nouvelles <^'^). Allons, c'est le seigneur Bénédick qui a dit cela.
BÉNÉDICK.
Quel est cet homme ?
BÉATRICE.
Oh ! je suis sûre, qu'il vous est parfaitement connu,
BÉNEDICK.
Pas du tout, vous pouvez m'en croii-e.
BÉATRICE.
Comment, il ne vous apprêta jamais à rire?
BÉNÉDICK.
De grâce, quel est-il ?
BÉATRICE.
C'est le bouffon du prince , un fou insipide. Tout son talent consiste à débiter d'absurdes médisances. Il n'y a que des libertins qui puissent se plaire en sa compagnie; et encore ce n'est pas son esprit qui le leur rend agréable , mais bien sa méchanceté ; il a le secret de leur plaire d'abord et ensuite de les
4?. BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
insulter. On rit de lui, et on le bâtonne. Je suis sûre qu'il est dans le bal. Oh ! je voudrais bien qu'il fût venu m' agacer.
BÉNÉDICK.
Dès que je connaîtrai ce cavalier, je lui ferai part de vos bontés. ,
BÉATRICE.
Oui, oui ; j'en serai quitte pour un ou deux traits malicieux ; et encore si par hasard ils ne sont pas remarques ou s'ils ne font pas rire , le voilà frappé de mélancolie. Une perdrix en savive son aile, car l'insensé ne soupe pas ce soir-là. — (On entend de la musique en dedans.) Avançons; il faut suivre la foule qui nous mène.
BÉNÉDICK.
Dans toutes les choses bonnes à suivre.
BÉATRICE.
D'accord. Si elle me conduit vers quelque mau- vais pas , je la quitte au premier détour.
( Danse. Tons sortent ensuite excepte' don Juan, Borachio et Claudio.) DON JUAN.
Sûrement mon frère est amoureux d'Héro; je l'ai vu tirant le père à l'écart pour lui déclarer sa pas- sion. Les dames suivent la belle, et il ne reste qu'un seul masque.
BORACHIO.
Et ce masque est Claudio, je le reconnais à sa démarche.
DON JUAN.
Seriez-vous le seigneur Bénédick?
ACTE II, SCÈNE I. 43
CLAUDIO.
Vous ne vous trompez point, je le suis.
DON JUAN.
Seigneur , vous êtes fort avancé dans les bonnes grâces de mon frère; il est épris de Héro. Je vous prie de le dissuader de cet engagement. Héro n'est point d'vme naissance égale à la sienne. Vous pouvez ici faire l'action d un homme honnête.
CLAUDIO.
Comment savez-vous qu'il l'aime ?
DON JUAN.
Je l'ai entendu lui jurer son amour.
BORACHIO.
Et moi aussi ; il jurait à la belle de l'épouser cette nuit.
DON JUAN, bas à Boradûo.
Viens ; rapprochons-nous du bal.
( Don Juan et Boracliio se retirent. ) CLAUDIO, seul.
Ainsi je réponds sous le nom de Bénédick ; mais c'est de l'oreille de Claudio que j'entends ces fatales nouvelles! Rien n'est plus certain. Le prince fait sa cour à Héro pour son compte. Dans toutes les affaires humaines, l'amitié se montre fidèle, hormis dans les intérêts de l'amour ; que tous les cœurs amoureux se servent de leur langue; que l'œil négocie seul pour lui-même, et refuse les secours d'un agent. La beauté est une enchanteresse , et la bonne foi qui s'expose à ses charmes se dissout en sang '"•'.
/4 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
C'est une ve'rité dont la preuve s'offre à toute heure,
et dont je me défiais si peu ! Adieu donc, Hëro.
( Rentre Bénédick.)
BÈNÉDICK.
Le comte Claudio?
CLAUDIO.
Oui, lui-même.
BÉNÉDICK, ôtant son mascfue.
Voulez-vous me suivre? marchons.
CLAUDIO.
Oh?
BÉNÉDICK.
A vos propres affaires, comte, au pied du premier saule. Comment voulez-vous porter la guirlande que nous tresserons? Est-ce à votre cou, comme la chaîne dorée d'un usurier annobli '^'^', ou sous le bras , comme lécharpe d'un capitaine ; de façon ou d'au- tre vous en devez porter une. Car le prince a fait la conquête de votre Héro.
CLAUDIO,
Je lui souhaite beaucoup de bonheur avec elle.
BÉNÉDICK.
Vraiment, vous prenez le ton des honnêtes ber- gers : voilà leur mot en livrant leurs veaux. — Mais auriez-vous cru que le prince vous eût servi de cette manière ?
CLAUDIO.
De grâce , laissez-moi.
BÉNÉDICK.
Oh ! voilà que vous frappez comme l'aveugle. C'est
ACTE II, SCÈNE I. 45
l'enfant qui vous a dérobé votre gâteau, et vous battez la borne '^'^'.
CLAUDIO.
Puisqu'il ne vous plaît pas de me laisser, je vous laisse, moi.
, , (Il sort.)
BEKEDICK.
Hélas! pauvre tourtereau blessé, il va se glisser dans quelque haie. Mais voyez donc... que Béatrice me connaisse si bien... et pourtant me connaisse si mal! Le bouffon du prince! Ah! il se pourrait bien qu'on m'honorât de ce titre, pai'ce que je suis jovial. — Non , je suis trop prompt à me faire injure à moi- même; je ne passe point pour tel. C'est l'esprit mé- chant, quoique ingénieux de Béati'ice, qui se dit le monde, et me peint comme tel. Fort bien, je me vengerai de mon mieux.
(Entrent don Pèdre, Héro et Léonato.) DON PÈDRE,
Ha! signor, où trouverai-je le comte? L'avez- vous vu?
BÉNÉDICK.
Ma foi, seigneur, je viens de jouer le rôle de dame renommée. J'ai trouvé le comte se promenant ici mélancolique comme une loge dans une ga- renne. ^''^ Je lui dis, et je crois avoir dit vrai, que vous avez surpris le coeur de cette jeune dame. Puis je lui offre de l'accompagner droit au pied d'un saule , soit pour lui tresser une guirlande , comme à un amant délaissé, ou pour lui fournir un faisceau de verges, comme pour un homme qui mériterait d'être châtié.
46 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
DOW PÈDRE.
D'être châtié ! Et quelle est sa faute ?
BÉJS'ÉDICK.
La sottise d'un écolier qui , dans sa joie d'avoir surpris un nid sous la feuillée, a la simplicité de le montrer à son camarade, et celui-ci le vole.
DON PÈDRE.
Voulez-vous nommer faute une marque de con- fiance ? La faute est au voleur.
BÉNÉDICK.
Et cependant il n'eût pas été mal à propos qu'on eût préparé et les verges et la guirlande. Le comte eût pris la guirlande pour lui; etles verges... il en eût fait donner à votre excellence. Car c'est vous qui avez volé son nid..
DON PÈDRE.
Je ne veux qu'apprendre à chanter à ces oiseaux et les rendre ensuite au légitime maitre.
BÉNÉDICK.
Si leur chant s'accorde avec votre langage , vous parlez en honnête homme.
DON PÈDRE.
La jeune Béatrice vous prépare une querelle. Le cavalier qui dansait avec elle , lui a dit combien vous la maltraitiez tous les jours.
BENEDICK.
Oh ! c'est elle qui m'a maltraité à désespérer un bloc ! Un chêne , n'ayant plus qu'une feuille verte, eût été tenté de lui i^épondre. Mon masque même
ACTE II> SCÈNE I. 47
commençait à prendre vie et à la quereller. Elle a ose' me dire , sans se douter qu'elle parlait à moi , que j'étais le bouffon du prince , et que jetais plus insipide qu'un grand dégel. Sarcasmes sur sarcas- mes, elle m'en a tant dit que je suis reste comme un homme en butte aux traits de toute une armée qui le vise. Ses propos sont des poignards ; chaque mot vous assassine. Si son souffle était aussi terrible que ses expressions , il lancerait la mort jusqu'au .pôle. — Eût-elle tous les biens dont Adam fut le maître, avant qu'il eût transgressé, je ne voudrais pas d'elle pour mon épouse. Elle eût fait tourner la broche à Heixule, et aurait mis sa massue en copeaux pour attiser le feu. Allons, ne me parlez pas d'elle , c'est l'infernale Até ^'*' déguisée. Pkit à Dieu qvie quelque habile clerc daignât la conjux-er ! Car tant qu'elle sera sur cette terre , un homme pourrait vivre en enfer aussi tranquillement que dans un sanc- tuaire ; et je crois que l'on ne pèche qu'atin d'y ar- river plus tôt, tant la peine , le trouble et l'horreur suivent partout ses pas.
( ReQtrent Claudio el Béatrice.)
DON PÈDRE. , ,;
Regardez, la voici qui vient. ■
BÉNÉDICK.
Voulez-vous promptement m'envoyer au bout du monde pour votre service? Je vais aux antipodes sous le plus léger prétexte dont vous voudrez colo- rer mon voyage. Je cours vous chercher un cure- dent aux dernières limites de l'Asie , prendre la mesure du pied du Prêtre-Jean ('9) , arracher un
48 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
poil de la barbe du grand Cham , ne'gocier quel- qu'ambassade chez les pygraées , plutôt que de sou- tenir un entretien de trois paroles avec cette harpie. N'avez-vous aucun emploi à me confier ?
DON PÈDRE.
Nul autre que de vous retenir ici comme bonne compagnie.
BÉNÉDICK.
Adieu. Vous avez céans vin mets qui n'est pas de mon goût , seigneur. Je ne puis souflfinr cette dame Caquet.
( Il sort. ) DON PÈDRE.
Je vous apprends, madame , que vous avez perdu le coeur du seigneur Béne'dick.
BÉATRICE.
Il est vrai , prince , qu'il me le prêta jadis pendant quelques heures, et je le lui payai avec usure; je jouai le double contre le simple. Il me regagna son coeur avec des dés pipés. Ainsi votr-e excellence a raison de dire que je l'ai perdu.
DON PÈDRE.
Vou^s l'avez mis par terre , madame , vous l'avez mis par terre.
BÉATRICE.
Je serais bien fâchée qu'il prit un jour sa revanche sur moi , seigneur ; je craindrais trop d'être mère de sots enfans. — Je vous présente le comte Claudio que vous m'avez chargé d'amener.
DON PÈDRE.
Hé bien ! qu'avez-vous ? D'oii vient cette tristesse?
ACTE II, SCÈNE I. 49
CLACDIO.
Seigneur, je ne suis point triste.
DON PÈDRE.
Qu'êtes-vous donc ? malade ?
CLAUDIO.
Ni malade , seigneur.
BÉATRICE.
Le comte n'est ni triste , ni malade , ni bien por- tant, ni gai. — Mais vous êtes poli , comte , doux et poli comme une oi'ange , et tirant un peu sur sa teinte jalouse.
DON PÈDRE.
Sérieusement , madame , je crois votre blason fidèle ; et cependant si Claudio est tel , je veux bien lui donner ma parole d'honneur que ses soupçons sont indiscrets et injustes. — Approchez , j'ai fait le siège en votre nom; et la belle Héro s'est l'endue. Je viens de sonder son père ; il donne son agrément. C'est à vous maintenant de marquer le jour du ma- riage , et à Dieu de vous rendre heureux.
LÉONATO.
Comte , recevez ma fille de ma main , et avec elle ma fortune. Son altesse a fait l'accord , et que tous y applaudissent.
BÉATRICE.
Parlez , comte , c'est votre tour.
CLAUDIO.
Le silence est l'interprète le plus éloquent de la joie. Je ne serais que faiblement heureux si je pou- vais marquer la mesure de mon bonheur. (^A Héro.)
TOM. VII. Shakspeare. 4
5o BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
Si vous êtes à moi , madame , je suis à vous ; je m'y dévoue tout entier, et soupire après l'échange de votre cœur contre le mien.
BÉATRICE.
Parlez, ma cousine ; ou si votre Louche s'y refuse , fermez la sienne par un baiser , et ne le laissez pas parler lui-même.
DON PÈDRE.
En vérité , mademoiselle , vous avez un coeur jovial.
BÉATRICE.
Oui, monseigneur, je l'en remercie; le pauvre diable se tient toujours contre le vent du souci. — Regardez , ma cousine lui a dit à l'oreille qu'il est fort bien logé dans son cœur.
CLAUDIO.
Et c'est en effet ce qu'elle me dit , chère cousine.
BÉATRICE.
Bon Dieu ! voilà donc encore une alliance ! — C'est ainsi que chacun entre dans le monde ; il n'y a que moi qui suis brûlée du soleil '•^°'>. Il est temps que j'aille m'asseoir dans un coin , et y crier : Hélas ! par pitié , un mari !
DON PÈDRE.
Aimable Béatrice , je veux vous en procurer un.
BÉATRICE.
J'aimerais mieux en avoir un de la main de votre père. Votre altesse n'aurait-elle point un frère qui lui ressemble? Votre père s'entendait parfaitement à faire d'excellens maris... si une pauvre jeune fille pouvait atteindre jusqu'à eux.
ACTE II, SCÈNE I. 5i
DON PÈDRE.
Voudriez-vous de moi, madame?
BÉATRICE.
Non , prince , à moins d'en avoir un second pour les jours ouvrables. Votre altesse est d'un trop grand prix pour qu'on s'en serve tous les jours ; mais je vous prie, pardonnez- moi , je suis née pour dire toujours des folies et rien de solide.
DON PÈDRE.
Votre silence m'offenserait. La gaieté' est ce qui vous sied le mieux. Vous naquîtes dans une heure joyeuse.
BÉATRICE.
Non sûrement , seigneur, ma mère criait et pleu- rait; mais une étoile dansait alors sans doute , et je naquis sous son aspect. — Cousins, que Dieu vous donne le bonheur !
LÉONATO.
Ma nièce , allez veiller un moment à ces détails que je vous ai confiés.
BÉATRICE.
Ah ! je vous demande pardon , mon oncle ; j'y vole , avec le pardon de votre altesse.
(Elle sort.; DON PÈDRE.
Voilà sans contredit une femme enjouée.
LEOiNATO.
Il est vrai , seigneur , que la mélancolie est un élément qui domine peu dans sa personne ; elle n'est sérieuse que quand elle dort , encore pas toujours.
52 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
J'ai ouï dire à ma fille que souvent Béatrice rê- vait le malheur et se réveillait au bruit de ses éclats de rire.
DON PÈDRE.
Elle ne peut souffrir qu'on lui parle d'époux.
LÉONATO.
Oh ! du tout. Elle décourage tous ses soupirans par ses railleries.
DON PÈDRE.
Ce serait une femme merveilleuse pour Bénédick.
LÉONATO.
Ah ! seigneur , s'ils étaient mariés une semaine entière , ils parleraient , ils parleraient au point d'en perdre la raison.
DON PÈDRË.
Comte Claudio , quand vous proposez-vous de vous l'endre à l'autel?
CLAUDIO.
Demain , seigneur : le temps se traîne sur des bé- quilles jusqu'à ce que l'Amour ait vu ses rites ac- complis.
LÉONATO.
Non, mon cher fils, différons jusqu'à lundi. Cejour termine la huitaine , et ce temps est même trop court pour que tous les apprêts répondent à mon envie.
DOW PÈDRE.
Ah! Claudio, à un si long délai vous secouez la tête; mais je vous proteste que ces jours d'attente ne pèseront sur aucun de nous; je veux dans l'inter- valle entreprendre un des travaux d'Hercule. C'est
ACTE II, SCÈNE I. 53
d'amener le seigneur Bénédick et Béatrice, à avoir l'un pour l'autre une montagne d'amour ; je voudrais en faire un couple d'e'poux , et je ne doute pas d'a- chever ce mariage, si vous voulez bien tous les trois me prêter l'aide que je vous demanderai.
LÉOWATO.
Prince, comptez sur moi, dusse -je passer dix nuits dans l'insomnie.
CLAODIO.
Seigneur, j'en dis autant.
DON PÈDRE.
Et vous aussi, aimable Héro?
HÉRO.
J'accepte de bon coeur tout emploi décent pour procurer à ma cousine la main d'un ëpoux digne d'elle.
DON PÈDRE. ' t'^.-i V
Et des hommes que je connais , Bënédick n'est pas celui qui promet le moins; je puis lui donner cet éloge; il est d'un sang illustre, d'une valeur recon- nue, d'une honnêteté à l'épreuve. Suivez mes le- çons , et je vous donnerai le moyen de disposer votre cousine à recevoir de l'amour pour Bénédick; tandis que moi, soutenu de mes deux amis, je me charge d'opérer sur Bénédick. En dépit de son es- pi'it fier et de son goût blasé, je veux qu'il s'enflam- me pour Béatrice. Si nous pouvons réussir, Cupidon cesse d'être l'archer par excellence : toute sa gloire nous appartiendra , comme aux seuls dieux de l'a- mour. Entrons tous, et je vous expliquerai mon projet.
^ Ils sortent. _\
54 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
SCÈNE IL
Appartement du palais de Léonato.
Entrent DON JUAN et BORACHIO.
DON JUAN.
C'est une affaire conclue, Claudio e'pouse la fille de Léonato.
BORACHIO.
Oui, seigneur; mais je puis traverser cette affaire.
DON JUAN.
L'obstacle, l'entrave, la machination, telles qu'elles soient, seront un baume pour mon coeur. Je suis ma- lade de la haine que je porte à cet homme, et tout ce qui pourra contrarier ses amours avancera mon bonheur. — Comment feras-tu pour empêcher le mariage ?
BORACHIO.
Ce ne sera pas par des voies honnêtes, seigneur; mais elles seront si secrètes, qu'on ne pourra me rien reprocher contre l'honnêteté.
DON JUAN.
'V^ite, dites-moi comment.
BORACHIO.
Je crois vous avoir confié, seigneur, il y a près d'une année , combien j'étais dans les bonnes grâces de Marguerite, suivante d'Héro.
DON JUAN.
Je m'en souviens.
ACTE II, SCÈNE II. 55
BORACHIO.
Je puis , à une heure indue de la nuit, la montrer et la retenir au balcon de l'appartement de sa mai- tresse.
DON JUAN.
Qu'y a-t-il là qui soit capable de tuer ce ma- riage ^^"^?
BORACHIO.
Le poison, c'est à vous à l'extraire, seigneur. Allez trouver le prince votre frère , ne craignez point de lui dire qu'il compromet son honneur, en unissant l'illustre Claudio, dont vous considérez hautement la personne, à une vraie prostituée, à une créa- ture telle c[u'Héro.
DON JUAN.
Quelle preuve en fournirai-je?
BORACHIO.
Une preuve assez forte pour abuser le prince , tourmenter Claudio , perdre Héro , et tuer Léonato . Avez-vous quelque autre vue à remplir?
DON JUAN.
Pour le plaisir de les désoler , il n'est rien que je n'entreprenne.
BORACHIO.
Allons donc, trouvez-moi une heure pi'opice pour attirer seuls et à l'écart don Pèdre et Claudio. Dites- leur que vous savez qu'Héro m'aime tendrement. Affectez un zèle empressé pour le prince et pour le comte , comme si vous veniez conduit par fintérêt que vous prenez à l'honneur d'un frère qui a formé ces nœuds, et à la réputation de son ami qui se laisse
56 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
ainsi tromper par les dehors de cette fille que
vous avez découvert être fausse. Difficilement ils le croiront sans preuve ; oiFrez-en une qui ne sera pas moins que de me voir à la fenêtre de la chambre d'Hêro ; entendez-moi dans la nuit appeler Margue- rite du nom de sa maîtresse, et cette Héro préten- due me nommer Claudio. Amenez-njoi vos deux témoins la nuit même qui précédera le mariage projeté; car jusque-là je veux si bien ménager l'affaire , qu'Héro sera absente , et sa déloyauté paraîtra si visible que le soupçon sera nommé cer- titude , et tous les apprêts de sa fête seront remplis.
DON JUAN.
Quelque revers possible que l'événement amène, je prétends suivre ton dessein. Agis avec adresse en disposant bien tous les ressorts , et ton salaire est de mille ducats.
BORAC.HIO.
Soyez vous-même ferme dans raccusation , et mon adresse n'aura pas à rougir.
DON JUAN.
Je vais de ce pas m'informer du jour de leur ma- riage.
ACTE TI, SCÈNE III. 57
SCÈNE III.
Le jai-din de Lëonalo.
Entrent BÉNÉDICK et UN PAGE.
BÉNÉDICK.
Page !
LE PAGE.
Seigneur !
BÉNÉDICK.
Sur la fenêtre de ma chambre est un livre; ap- porte-le moi dans le verger.
LE PAGE.
Me voilà déjà ici , seigneur. '
BÉNÉDICK.
Je le vois bien , mais je voudrais que tu te fusses en allé et te voir de retour. (Le page sort.) Je suis étonné qu'un homme qui voit combien est sot celui qui se dévoue à l'amoureuse flamme , après avoir ri de cette folie dans autrui, puisse lui-même ensuite consentir à servir de texte à sa propre fable , en de- venant lui-même amoureux; et cet homme c'est Claudio. J'ai vu le temps oii il ne connaissait d'autre musique que le fifre et le tambour ; aujourd'hui son oreille ne voudrait plus entendre que le tambourin et la flûte. J'ai vu le temps qu'il eût marché dix milles pour voir une bonne armure ; à présent il veillera dix nuits pour méditer sur la façon d'un nouveau pourpoint. Il avait coutume de parler sim-
58 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
plement et d'aller au but comme un honnête homme et un soldat ; maintenant le voilà puriste ; ses phra- ses ressemblent à un festin bizarre , composé de plats étranges. Se pourrait-il qu'en voyant avec mes yeux, je me visse jamais métamorphosé comme lui? Je ne sais qu'en dire ; mais je pense que non. Je ne jurerais pas qu'un beau matin l'Amour ne sût me transformer en huître ; mais j'offre le serment , qu'avant qu'il ait fait une huître de moi , il n'en fera jamais un sot tel que le comte : une femme est belle, et cependant je me sens calme; une autre est aima- ble, je me sens calme; une autre est vertueuse, et je me sens toujours calme. Non , jusqu'au jour qui m'offrira une femme favorisée de toutes les grâces , aucune ne trouvera grâce auprès de moi. Cette femme sera riche , ce point est sûr; sage , ou je ne veux point d'elle; vertueuse, ou jahiais je ne mar- chanderai sa main; belle, ou je ne regarderai ja- mais son visage; douce, ou ma réponse est : « Femme, ne m'approche pas; )) noble, ou je n'en donnerais pas un ducaton; elle sera de gracieux entretien; excel- lente musicienne; et pour ses cheveux, oh! ils seront de la couleur qu'il plaira à Dieu. —Ha ! voici le pi'ince et monsieur Y Amour '"'^ Il faut me cacher dans le bois.
( Il se retire.) ( Entrent don Pèdre , Léonato et Claudio, )
DON PÈDRE.
Venez ; irons-nous écouter cette m^usique ?
CLAODIO.
Seigneur , très-volontiers. — Que la soirée est
ACTE II, SCENE III. Sçj
calme! Elle semble faire silence pour favoriser l'harmonie.
DON PÈDRE. ,;.
Voyez-vous où Be'nëdick s'est caché?
CLAUDIO.
Olî ! très-bien , seigneur ; la musique finie , nous saurons attraper ce renard aux aguets.
( Balll.azar entre avec des musiciens. )
DOK PÈDRE.
Venez, Balthazar; rëpëtez-nous cette chanson.
B.\LTHAZ.4E.
Oh! grâce, grâce, mon prince; ne forcez point une voix aussi enrouée que la mienne à faire un double affront à la musique.
DOIN PÈDRE.
Jeter un voile modeste sur ses perfections , c'est la preuve du grand talent. Chantez, je vous en sup- plie, et ne me laissez pas vous supplier plus long- temps.
BALTHAZAR.
Puisque vous parlez de supplier , je chanterai : maint amant adresse ses voeux à un objet qu'il n'en juge pas digne ; et pourtant il prie, et jure qu'il aime.
DOS PÈDRE.
Allons, commence, je te prie; ou si tu veux dis- puter plus long-temps, que ce soit en notes.
BALTHAZAR.
Avant de noter mes notes, notez ceci qu'il n y a pas une de mes notes qui méi-ite d'être notée.
6o BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
DON PÈDRE.
Hé mais , ce sont de doubles croches que ses pa- roles, notes, notez, notice!
BÉNÉDICK.
Oh l'air divin ! — Déjà son âme est ravie ! N'est- il pas bien étrange que ces boyaux de mouton trazis- portent l'âme hors du corps de l'homme? — Fort bien , présentez-moi la tasse pour demander mon ai'gent lorsque vous aurez fini.
BALTHAZAR chante. Ne soupirez plus , belles , ne soupirez plus; Les hommes furent toujours des trompeurs, Un pied dans la mer, l'autre sur le rivage, Jamais constans à une seule chose.
Ne soupirez donc plus;
Laissez-les aller;
Soyez heureuses et belles ; Convertissez tous vos chants de tristesse
En eh nonny ! eh nonny !
Ne chantez plus de complaintes, ne chantez plus Ces peines si fastidieuses;
La perfidie des hommes fut toujours la même Depuis la feuille du premier printemps. Ne soupirez donc plus, etc. , etc.
DON PÈDRE.
Par ma foi , une bonne chanson.
BALTHAZAR.
Oui , prince , et un mauvais chanteur.
DON PÈDRE.
Ah ! non , non ; vous chantez vraiment assez bien pour un cas de nécessité.
ACTE II, SCÈNE lîl. 6i
BÉNÉDICK, à part.
Si un dogue eut osé hurler ainsi , ils l'auraient pendu sans miséricorde. Je prie Dieu que sa mé- chante voix ne présage point de désastre : j'aurais bien mieux aimé entendre la chouette nocturne , quelque fléau que son chant eût précédé.
DON PÈDRE.
Vous m'entendez , Balthazar ; procurez-nous , je vous en prie , des musiciens d'élite , la nuit pro- chaine : nous voulons les rassembler tous sous la fenêtre d'Héro.
BALTHAZAR.
Les meilleurs qu'il me sera possible , seigneur.
DON PÈDRE.
Adieu, pensez-y. (^Balthazar sort.) Léonato, appro- chez. Que me disiez-vous donc aujourd hui que votre nièce Béatrice avait conçu de l'amour pour Bénédick?
CLAUDIO.
Oui, sans doute. {^ don Pèdre.) — Avancez, avancez avec précaution ^''^\ l'oiseau est posé. (Haut.) — Je n'aurais jamais cru cjue Béatrice eût aimé quelqu'un ; je ne l'aurais jamais crue susceptible de tendres sentimens pour un homme.
LEONATO.
Ni moi ; mais ce qu'il y a de plus surprenant , c'est qu'elle raffole ainsi du seigneur Bénédick, lui que dans ses propos et sa conduite antérieure elle a paru toujours détester.
BÉNÉDICK, à part. ■',"
Est-il possible ? le vent souffle-t-il de ce côté ?
62 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RTEN,
LÉOKATO.
Par ma foi, seigneur, je ne sais qu'en penser et qu'en dire, si ce n'est qu'elle l'aime à la ragej il n'est pas possible d'imaginer à quel point.
DON PÈDRE.
Cette tendresse pourrait n'être qu'une feinte de sa part.
CLAUDIO.
Votre soupçon est assez vraisemblable.
LÉONATO.
Une feinte? Bon Dieu ! jamais passion feinte ne ressembla d'aussi près à une passion véritable que celle qu'elle témoigne.
DON PÈDKE.
Oui? Et quels en sont donc les symptômes visi- bles ?
CLAUDIO, bas.
Tenez bien la ligne, il va mordre à l'hameçon.
LÉONATO.
Quels symptômes, seigneur? Elle s'assiéra... vous avez entendu ma fille vous dire comment.
CLAUDIO.
Il est vrai , elle nous l'a dit.
DON PÈDEE.
Comment, comment, je vous prie? Vous m'éton- nez : j'aurais jugé sa fierté inaccessible à tous les assauts de la tendresse.
LÉONATO.
J'aurais juré aussi qu'elle devait l'être, seigneur, surtout pour Bénédick.
ACTE II, SCÈNE III. 63
BÉNÉDICK, à part.
Je prendi'ais ceci pour un leurre qu'on m'apprête, si cette tête en cheveux blancs ne le racontait pas. Sûrement la tromperie ne peut se cacher sous un front si vénérable.
CLAUDIO, bas.
Il avale à grands traits le poison ; redoublez.
DON PÈDRE.
A-t-elle laissé voir sa tendresse à Bënédick?
LÉOlN.iTO.
Non, et elle proteste qu'elle ne l'avouera jamais; c'est là son tourment.
CL.iUDIO.
Rien n'est plus vrai ; He'ro nous l'atteste. Quoi, dit- elle, ëcinrai-je à un homme que j'ai souvent acca- blé de mes dédains, que je F aime?
LÉONATO.
Voilà ce qu'elle se dit , lorsqu'elle veut commen- cer à lui écrire ; car elle le commence vingt fois la nuit et reste en chemise sur sa chaise , jusqu'à ce qu'elle ait écrit une feuille de papier. — Héro me rend compte de tout.
CLAUDIO.
En parlant de feuille de papier , vous me rappelez un badinage que tantôt votre fille nous a conté.
LÉONATO.
Ha, oui. Quand elle eut écrit, voulant plier le feuillet, elle trouva les noms de Béatrice et Béné- dick s'embrassant sur les deux feuillets.
64 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
CLAUDIO.
C'est cela même.
LÉONATO.
Alors elle mit sa lettre en mille pièces ('*^, s'em- porta contre elle-même d'avoir assez peu cle réserve pour écrire à un homme qu'elle seyait bien de- voir se moquer d elle. « Je mesui^e son âme sur la » mienne , dit-elle , car je me rirais de lui s'il venait ,>) à m écrire; oui, quoique je l'aime, je m'en rirais » encore. »
CLADDIO.
Puis elle tombe à deux genoux, pleure, sanglote, se frappe le sein , s'arrache les cheveux ; elle im- plore, maudit l'Amour, et s'écrie : Cher Bénédick!.. O Dieu! donne-moi la patience .
LÉONATO.
Oui , voilà ce qu'elle fait , suivant le rapport d'Héro; et les transports de l'amour l'ont réduite à un tel point — Sa cousine craint de lui voir porter sur elle-même une main désespérée. Ce que je vous dis est à la lettre.
DON PÈDRE.
Ce serait un bien que Bénédick le sût par quel- que autre, si elle ne veut pas le déclarer elle-même.
CLAUDIO.
A quoi bon ? Ce serait un jeu pour lui, et il tour- menterait la pauvre infortunée.
DON PÈDRE.
S'il en était capable, ce serait une bonne œuvre i que de le pendre ; Béatrix est une personne très- aimable et vertueuse à 1 abri de tout soupçon.
ACTE II, SCÈNE J 1 I. 65
CLAUDIO.
Ajoutez qu'elle est remplie de sagesse.
DON PF.DRE.
Dans tous les points , si vous en exceptez un , son amour pour Bénéclick.
LÉONATO.
Oh ! seigneur , quand la sagesse et la nature com- battent dans un corps si tendre , nous ayons dix preuves pour une que la nature a la victoire; je m'afflige pour elle , et à plus d'un titre , comme son oncle et son tuteur.
DON PÈDRE.
Que n'a-t-elle tourné son tendre penchant sur moi ! Vous m'auriez vu mettre à l'écart toutes autres considérations, et faire de votre nièce la moitié chérie de moi-même. Je vous en prie , informez Bénédick de sa conquête , et sachons ce qu'il dira.
LÉONATO.
Cela serait-il à propos ? Qu'en pensez-vous ?
CLAUDIO.
Héro croit que sûrement sa cousine en mourra ; car Béatrice assure qu'elle mourra si Bénédick ne l'aime point, et qu'elle mourra cent fois encore avant de lui laisser voir son amour ; s'il lui adresse ses vœux, elle mourra encore plutôt que de des- cendre d'une ligne de sa malice accoutumée.
DON PÈDRE.
Elle a raison ; s'il la voyait jamais faire les offres de son amour, je ne répondrais pas qu'elle n'en fût dédaignée; car l'homme....
ToM. VII. Shahspeare. 5
6(5 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
CLAUDIO.
Il est bien fait de sa personne.
DON PÈDRE.
Et doue' d'une physionomie heureuse , on ne peut le nier.
CLAUDIO.
Devant Dieu et dans ma couscience, je le trouve homme de bon sens.
DON PÈDRE.
Et parfois il laisse échapper quelques étincelles qui ressemblent bien à de l'esprit.
LÉONATO.
Et je le crois vaillant.
DON PÈDRE.
Comme Hector, je vous assure. Vous pouvez ci(er sa prudence dans la conduite d'une querelle j car il l'évite avec une grande réserve, ou s'il la suit, c'est ' avec une frayeur vraiment chrétienne.
LÉONATO.
Si Ihomme est craignant Dieu, par une suite né- cessaire sou humeur doit être pacifique ; et s il est forcé de sortir de sa paix , il doit entrer dans la que- relle à regret et en tremblant.
DON PÈDRE.
Ainsi en use-t-il. Car il a la crainte de Dieu , quoiqu'on ne l'en soupçonne guère aux épigrammes assez fortes qu il lance çà et là. Croyez que je plains voti'e nièce. — Irons-nous chercher Bénédick et lui apprendre qu'il est aimé ?
ACTE II, SCÈNE III. fiy
CLAUDIO.
Ne lui en parlon.s jamais. Qne les hons conseils détruisent l'amour dans le cœur de Béatrice.
LKOjNATO.
Non, cela est impossible, elle anéantirait plutôt son cœur.
DON PÈDRE.
Eh bien, attendons que votre fille nous en ap- prenne davantaf^e ; jusque-là laissons ce feu se l'a- lentir. J'aime Bénédick. Je souhaiterais que, portant sur lui un œil modeste , il vit combien il est indigne d'une beauté si aimable.
LÉONAÏO.
Vous plaît-il de rentrer, seigneur? Le souper est prêt.
CLADDIO, àpart.
Si après cela il ne se passionne pas pour elle , je ne croirai jamais à mes idées.
DON PÈDRE, à voix tasse.
Que le même filet serve pour Béatrice. Votre fille nous a promis de le tendre , en se faisant aider de la suivante. La comédie sera plaisante quand cha- cun d'eux jouira de la passion de l'autre , et que cependant il n'en sera rien; telle est la scène que je prépare et qui se passera en pantomime. Envoyons Béatrice pour l'appeler au diner.
( Don Pèdre sort avec Claudio et Léonato.) (Béne'dick sort du bois, et s'avance. )
BÉNÉDICK.
Ce ne peut être un tour qu'on me joue ; leur con- férence avait un ton sérieux. — La vérité du fait,
68 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
ils la tiennent d'He'ro. — Tous semblent plaindre la pauvre demoiselle. — Il paraît que sa passion est au comble. — M'aimer ! — Cela mérite d'être payé de retour. — J'ai entendu à quel point on me blâme. Us disent que je m'entlerai d'orgueil si j'entrevois que l'amour vienne d'elle. — Ils disent aussi qu'elle mourra plutôt que de donner un signe de tendresse. — Je ne pensai jamais au mariage. — Je ne dois point montrer d'orgueil. — Heureux ceux qui en- tendent leur censure et en profitent pour se corri- ger ! — Ils disent que la dame est belle : c'est une vérité. De cela j'en puis répondre. — - Et vertueuse , rien de plus sûr ; je ne saurais le contester. — Et très-sensée en tout , — excepté dans son faible pour moi. ■ — De bonne foi, ce trait ne fait pas l'éloge de son jugement , et pourtant ce n'est pas une folie de sa part; car je prétends moi-même l'aimer horrible- ment. — Il se pourra qu'on lance sur ma peau quel- ques sarcasmes, quelques mauvais quolibets, parce qu'on m'a toujours vu me railler du mariage. Mais quoi ? le goût ne change-t-il jamais ? Tel aime dans sa jeunesse un mets qu'il ne peut souffrir dans ses vieux jours. Des sentences, des sornettes, et ces boulettes de papier que l'esprit décoche , tiendront- elles un homme en respect et l'empêcheront-elles de suivre le chemin qui le tente ? — Non , non , il faut que le monde soit peuplé. Quand je m'avisai de dire que je vivrais gai'çon , je ne pensais pas devoir vivre jusqu'à ce que je fusse marié. — Voilà Béatrice qui vient ici. — Par ce beau jour , c'est une charmante personne ! — Je découvre en elle quelques symp- tômes d'amour.
ACTE II, SCÈNE II(. 69
(Béatrice paraît.)
BÉATRICE.
Contre mon gré , l'on me de'pute pour vous inviter à venir au festin.
BÉNÉDICK.
Airaable Béatrice, je vous remercie de la peine que vous daignez prendre.
BÉATRICE.
Je n'ai pas pris plus de peine pour gagner ce reraercîment, que vous n'en venez de prendre à le faire. — S'il y avait eu quelque peine pour moi, je serais point venue.
BÉNEDICK.
Vous prenez donc quelque plaisir à vous acquitter du message ?
BÉATRICE.
Oui, le plaisir que vous prendriez à égorger un oiseau avec la pointe d'un couteau. — Seigneur, vous. n'avez donc point d'appétit? Poi^tez-vous bien.
(Elle s'en va.) BÉNÉDICK.
Ah ! « Contre mon gré, l'on me députe pour vous » dire de venir au festin » Ces mots sont à double entente. « Je n'ai pas pris plus de peine pour gagner » ce remerciment, que vous n'en venez de prendre à )) me le faire. » C'est me dire en d'autres termes : » Toutes les peines que je prends pour vous sont aussi » faciles que des remercîmens. » — Si je n'ai pitié d'elle, je suis un misérable ; si je l'aime, je suis un juif. — Je veux aller me procurer son portrait.
(Il sort.) Fin DU SECOKD ACTE.
BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
ACTE TROISIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Le jardin de Léonato.
Entrent HÉRO, suivie de MARGUERITE et D'UR- SULE.
HÉRO.
lioNNE Marguerite, cours à la salle de compagnie ; tu y trouveras ma cousine Béatrice , devisant avec le prince ou Claudio. Glisse-lui à l'oreille qu'Ursule et moi sommes dans le verger, que tout notre en- tretien roule sur elle. Dis-lui que tu nous as entendues en passant. Engage-la à s'enfoncer dans ce berceau, dont l'entrée est défendue au soleil par les chèvre-feuilles qu'il a nourris , — tels que des favoris qui, élevés par des princes, opposent leur orgueil au pouvoir qui les a agrandis ; elle s'y cachera pour écouter notre entretien. Voilà ton rôle : ac- quitte-t'en bien, et laisse-nous seules.
MARGUERITE.
Je vous assure que je saurai vous l'envoyer dans un moment oii vous le désirez.
(MargueiUesorl. )
ACTE m , SCÈNE I. 71
HÉRO. '
Maintenant écoute, Ursule. Lorsque Be'atrice sera arrivée, il faut que nous allions et venions dans cette allée, et que tous nos discours roulent sur Bénédick. Dès que j'aurai prononcé son nom , ton rôle sera de le louer plus que mortel ne le mé- rita jamais ; le mien de t'apprendre comment Béné- dick est malade d'amour pour Béatrice. Ainsi se forge cette ilèche adroite de Cupidon , qui blesse par un ouï-dire. Mais commence. ( Béatrice entre par derrière.) Telle qu'un vanneau, suis de l'oeil Béa- trice , qui se glisse tout près de terre povir surpren- dre nos paroles,
URSULE. • -
Le plus grand plaisir de la pêche est de voir le poisson fendre de ses nageoires dorées l'onde d'argent, et dévorer avidement le perfide hameçon. Jetons ainsi la ligne à Béatrice ; la voilà déjà tapie sous ce toit d'aubépine. Ne craignez rien pour ma part du dia- logue.
HÉRO.
Allons donc plus près d'elle, afin que son oreille ne perde rien du leurre que nous lui préparons. {Elles s' avancent vers le berceau.) Non, non , Ursule : franchement elle est trop dédaigneuse; je la connais farouche et sauvage comme le faucon du rocher ?
URSULE.
Mais êtes-vous certaine que Bénédick soit si amou- reux de Béatrice ?
HÉRO.
Ainsi le disent le prince et son ami mon fiancée
72 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
URSULE.
Vous auraient-ils chargée, madame, d'en infor- mer votre cousine?
HÉRO.
Ils me conjuraient de l'en instruire. Moi, je les exhortais, s'ils aimaient Bénëdick, à l'engager à lut- ter contre sa tendresse , sans jamais la laisser voir à Béatrice.
URSULE.
Quel était votre motif? Quelle cjue soit la couche destinée un jour à Béatrice, est-ce que le gentil- homme n'en mérite pas une aussi fortunée?
HÉRO.
0 dieu d'amour! je le sais bien qu'il mérite tout le bonheur qui peut être accordé à un homme; mais la nature ne forma jamais un cœur d'une trempe plus orgueilleuse que celui de Béatrice. La morgue et le dédain étincellent dans ses yeux , qui méprisent tout ce qu'ils regardent : et son mérite s'estime si haut, que tout le reste lui semble faible. Elle est in- capable d'aimer et de recevoir aucun sentiment, aucune idée d'affection pour autrui, tant elle est idolâtre d'elle-même !
URSULE.
Oui, je le pense et je vois. Certainement il ne serait pas à propos de lui faire connaître l'amour de Bénédick, de peur qu'elle ne s'en fit un jeu.
HÉRO.
Oh ! vous avez bien raison. Citez-moi un homme noble sage, accompli, jeune et doué des traits les plus heureux, qu'elle ne prenne ù l'envers ^'^K Est-
ACTE III, SCÈNE I. ^3
ii beau de visage, elle vous jure que ce mignon me'riterait d'être sa soeur. Est-il brun , c'est la nature qui , voulant dessiner un bouffon ^"^^ , n'a fait qu'une tache noire; s'il est grand, c'est une lance mal terminée; petit, c'est Une agate grossiè- rement taillée ^"'^ ; aime-t-il à parler , bon , quelle girouette qui tourneàtous les vents ! est-il taciturne, c'est un stupide que rien ne peut émouvoir. Ainsi, elle voit chaque homme du mauvais côté ; elle ne paie jamais à la franchise et à la vertu ce qui est dû au mérite et à la simplicité.
URSULE.
Certes , certes , cette causticité n'est pas louable !
HÉRO.
Non sans doute , on ne peut applaudir à cette hu- meiu' bizarre de Béatrice , qui fronde tous les usages. Mais qui osera le lui dire ? Si je parle, ses brocards iront frapper les nues ; oh ! elle me poursuivra de ses railleries jusqu'à me ftiire perdi'e la tête ; elle m'accablera de son esprit. Laissons donc Bénédick, tel qu'un feu couvert , se consumer de soupirs et s'user secrètement. C'est une mort plus douce que de mourir sous les traits de la raillerie ; ce qui est aussi cruel que de mourir à force d'être chatouillé.
URSULE.
Cependant risquez une tentative auprès de Béa- trice ; voyez comment elle la recevra.
HÉRO.
Non , j'aime mieux aller trouver Bénédick et lui conseiller de combattre sa passion ; et vraiment je
74 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
trouverai quel que médisance honnête pour en noircir ma cousine : on ne sait pas combien un trait malin peut empoisonner l'amour.
URSULE.
Ah! ne faites pas un tort pareil à votre cousine. Avec l'esprit vif et juste qu'on lui attribue, elle ne peut être assez de'nuée de jugement pour rebuter un homme aussi accompli que Be'nëdick.
HÉRO.
C'est le seul cavalier de l'Italie : j'en excepte tou- jours mon cher Claudio.
URSULE.
De grâce, ne m'en veuillez pas, madame, si je dis ce qui me vient à l'idée. Pour la tournure, le main- tien , la conversation et la valeur , le seigneur Bé- nëdick a le premier pas dans l'opinion de toute l'Italie.
HÉRO.
Il jouit en effet d'une excellente renommée.
URSULE.
Ses qualités la méritèrent avant de l'obtenir. — Quand vous marie-t-on , madame i
HÉRO.
Quesais-je? — Chaque jour. — Demain. — Viens, rentrons, je veux te montrer quelques parures; te consulter sur celle qui me siéra le mieux demain.
URSULE, bas.
Elle est dans la glu ; je vous en réponds, madame, nous la tenons.
ACTE III, SCÈNE II. 76
Hf:no, bas.
Si nous avons réussi , il faut convenir que l'araour
dépend du hasard. Il est des Cupidons qui tuent
avec des flèches , d'auti-es qui nous prennent au
Irébuchet.
(Elles sortent. ) ( Bcalricc s avanCL'. )
BÉATRICE.
Quel feu ^''^je sens dans mes oreilles! Serait-ce vrai? Me vois-je donc ainsi condamnée pour mes dédains et mon orgueil? Adieu dédains, adieu mon oi'gueil de fille , vous ne traînez à votre suite aucune gloire. Et toi, Bénédick, persévère, je veux te ré- compenser; je laisserai mon cœur s'apprivoiser sous ta main amoureuse. Si tu m'aimes , ma tendresse t'inspirera le désir de serrer nos amours d'un saint nœud ; car ils prétendent tous que tu mérites beaucoup , et j'en ci'ois encore plus mon propre sen- timent que le témoignage d'autrui.
SCÈNE IL
Appartement dans la maison de Léonato.
DON PÈDRE, CLAUDIO, BÉNÉDICK et LÉO- NATO entrent.
DON PÈDEE.
Je n'attends plus que la consommation de votre mariage , et après je prends la route de l'Aragon.
"jG BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
CLAUDIO.
Seigneur, je vous suivrai jusque-là, si vous dai- gnez me le permettre.
DON PÈDRE.
Non , ce serait traiter un nouveau marie' comme un enfant à qui on montre son habit neuf en lui défendant de le porter. Je ne veux prendre cette liberté' qu'avec le seigneur Bënëdick , dont j'accepte la compagnie. Depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête , il est tout enjouement. Il a deux ou trois fois brisé l'arc de l'Amour, et le petit fri- pon n'ose plus s'attaquer à lui. Son coeur est vide comme une cloche, dont sa langue est le battant ^'9'; car ce que son coeur pense , sa langue le débite.
BÉNÉDICK.
Messieurs , je ne suis plus ce que j'étais.
LÉONATO.
C'est ce que je disais; vous me paraissez plus se'-' rieux.
CLAUDIO.
Je crois qu'il est amoureux.
DON PÈDRE.
Au diable le novice ! Il n'y a pas en lui une goutte de sang cjui soit susceptible d'être touchée par l'a- mour. S'il est triste , c'est qu'il manque d'argent.
BÉNÉDICK.
J'ai le mal de dents.
DON PÈDRE.
Arrachez la dent malade»
ACTE m, SCÈNE II. 77
BÉNÉDICK.
Qu'elle aille se pendre *^'°^.
CLAUDIO.
Oui, pendez-la d'abord, et arrachez-la ensuite.
DON PÉDRE.
Quoi ! soupirer ainsi pour un mal de dents?
LÉONATO.
Qui n'est qu'une humeur ou un ver.
BÉNÉDICK.
Soit ; chacun à son gré maîtrise un mal, excepté celui qui en souffre.
CLAUDIO.
Allons , je dis qu'il est amoureux.
DON PÈDRE.
Il n'y a en lui aucune apparence de caprice ('"', à moins que ce soit le caprice qu'il a pour les costumes étrangers; comme d'être aujourd'hui un Hollandais, et un Français demain , ou de se montrer à la fois de deux pays, Allemand depuis la ceinture jusqu'en bas par de grands pantalons , et Espagnol depuis la hanche jusqu'aux épaules par le pourpoint; à part son caprice pour cette folie , et il a ce caprice-là , certainement il n'a ni le caprice ni la folie que "VOUS voudriez lui attribuer.
CLAUDIO.
S'il n'est pas épris de quelque belle, on ne doit plus aucune foi aux anciens signes. Il brosse son chapeau tous les matins; quelsisne est-ce?
^8 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
DON PÉDRE.
Quelqu'un l'aurait-il vu se glissant chez le barbier?
CLAUDIO.
Non , mais on a vu le garçon du barbier dans sa chambre , et l'ancien ornement de son menton sert déjà à entier des balles de paume.
LÉONATO.
En effet , il semble plus jeune qu'il n'était avant la chute de ses moustaches.
DON PÈDRE.
Comment ! il se parfume à la civette. Pourriez- vous deviner son secret par fodorat ?
CLAUDIO.
Autant vaut-il prononcer net que le pauvre jeune homme est amoureux.
DON PÈDRE,
La preuve qui me frappe davantage, c'est sa mé- lancolie.
CLAUDIO.
A-t-il jamais eu fhabitude de se laver le visage ?
DON PÉDRE.
Oui; et le vit-on jamais se farder? Raison qui me fait comprendre ce que vous dites de lui.
CLAUDIO.
Et son esprit plaisant ! ce n'est plus aujourd'hui qu'une corde de luth qui ne résonne plus que sous les touches.
ACTE III, SCENE H. 79
DON PÈDBE.
Voilà en effet des tëmoignagnes accablans contre lui. — Concluons , concluons , il est amoureux.
CLAUDIO.
Sans cloute ; de plus, je connais celle qu'il aime.
DON PÉDRE.
Pour celle-là , je voudrais la connaître. Une femme, je gage , qui ne le connaît pas.
CLiDDIO.
Ni lui , ni tous ses défauts ; et eu dëpit de tout , elle se meurt d'amour pour lui.
DON PÈDBE
Elle sera enterrée le visage tourne' vers le ciel.
BÉKÉDICK.
Toutefois ces propos ne sont pas un charme contre le mal de dents. — Vous , mon vieux ami , venez à l'écart vous promener avec moi. J'ai étudie huit ou dix mots de bon sens que ces étourdis ne doivent pas entendre.
(Bénédick sort avec Le'onato.) DON PÈDRE.
Sur ma vie , il va s'ouvrir à lui au sujet de Béatrice.
CLAUDIO.
Oh ! c'est cela même ! Maintenant Héro et Mar- guerite ont dû jouer leur rôle avec Béatrice : ainsi nos deux ours ne se mordront plus l'un l'autre quand ils se rencontreront.
8o BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
(Don Juan paraît.)
DON JUAN.
Mon seigneur et frère , Dieu vous garde !
DON PÈDRE.
Bonjour, mon frère.
DON JUAN.
Avez-vous le loisir de m'entendre? Je souhaiterais vous parler.
DON PÈDRE.
En particulier ?
DON JUAN.
Si vous le jugez à propos ; cependant le comte Claudio peut rester. Ce que je viens vous dire l'in- téresse.
DON PÈDRE.
De quoi s'agit-il?
DON JUAN, à Claudio.
Etes-vous déterminé à vous marier demain ?
DON PÈDRE.
Vous savez que oui.
DON JUAN.
Je n'en sais rien... quand il saura ce que je sais.
CLAUDIO.
Se présente-t-il quelque empêchement ? Dites-le- nous , je vous prie.
DON JUAN.
Vous pouvez croire que je ne suis pas votre ami ; la suite vous en instruira. Apprenez à mieux penser de moi par le fait dont je vais vous informer. Quant à mon frère , il vous chérit sans doute , et c'est par
ACTE III, SCÈNE II. 8i
tendresse pour vous qu'il vous a seconde' pour hâter ce prochain mariage; soins ceitainement bien mal adressés, peines bien mal employées !
DON PÈDRE.
Comment ? De quoi s'agit-il ?
DON JUAN.
Je venais vous dire et sans préambule (car elle n'a que trop long-temps servi de texte à nos discours) que votre future est déloyale.
CLAUDIO.
Qui? Héro?
DON JUAN.
Elle-même. La Héro de Léonato , la vôtre , celle du monde entier.
CLAUDIO.
Déloyale ?
DON JUAN.
Le terme est trop honnête pour peindre toute sa corruption. Je pourrais en dire davantage; imaginez un nom plus odieux , et je vous prouverai qu'elle le mérite. Ne vous étonnez point jusqu'au moment de l'évidence ; venez seulement avec moi cette nuit ; vous verrez entrer quelqu'un par sa fenêtre , la nuit même qui précède le jour de ses noces. Si vous l'aimez alors , épousez-la demain ; mais il siérait mieux à votre honneur de changer de pensée.
CLAUDIO.
Est-il possible ? • *
DON PÈDRE.
Je ne veux pas le croire. ,
ToM. \II. Shakspeare. 6
82 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
DON JUAN.
Si vous n'osez pas croire ce que vous verrez , n'avouez pas ce que vous savez. Si vous voulez me suivi'e , je vous en montrerai assez, et quand vous aurez bien vu, bien entendu , agissez alors en con- séquence.
CLAUDIO.
Si je suis , cette nuit , témoin de quelque écart qui me défende de l'épouser, je la confondrai dans l'as- semblée même où nous devions être unis.
DON PÈDRE.
Et comme je lui ai fait la cour afin de l'obtenir pour vous , je veux me joindre à vous pour l'avilir.
DON JUAN.
Je m'abstiens de la décrier davantage jusqu'à ce que vous soyez mes témoins. Supportez cette nouvelle avec patience en attendant la nuit; et qu'alors le fait se prouve de lui-mêjne.
DON PÈDRE. •
0 jour de douleur inopinée !
CLAUDIO
0 malheur étrange qui me désole !
DON JUAN.
0 fléau prévenu à temps ! Voilà ce que vous direz quand vous aurez vu la suite.
( Ils sorteat. )
ACTE III, SCÈNE III. 83
SCÈNE m.
Une rue.
Entrent DOGBERRY et VERGES , avec la garde de nuit {les watchmen).
DOGBERRY, aux watchmen.
Etes-vous des gens braves et fidèles ?
VERGES.
Oui , sans doute , sinon ce serait dommage qu'ils risquassent le salut de l'âme et du corps.
DOGBERRY.
Ce serait pour eux un châtiment trop doux , pour peu qu'ils aient de sentimens de fidélité , étant choisis pour la garde du prince.
VERGES.
Allons, voisin Dogberry, donnez-leur la consigne.
DOGBERRY.
D'abord , qui de vous est réputé le plus incapa' ble ^^"^ d'être constable ?
PREMIER WATCHMAJN.
Hugues d'Avoine , ou Georges Charbon , car ils sa- vent tous deux écrire et même lire.
'dogberry. Venez a moi, voisin Charbon; Dieu vous a favo- risé d'un beau nom. Etre homme de bonne mine , c'est un don de la fortune. Mais le don d'écrire et de lire nous vient par nature.
84 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
SECOND WATCHMAN.
Et ces deux choses, monsieur le constable...
DOGBERRY.
Vous les possédez ; je vois que ce serait là votre réponse. Allons , quant à votre bonne mine , ami , rendez-en grâcez à Dieu et n'en tirez point vanité ; et à l'égard de votre savoir, faites-le paraître quand on n'aura pas besoin de cette vanité. Vous êtes ici réputé pour l'homme le moins sensé et le plus ca- pable d'être constable , c'est pourquoi vous por- terez le fallot ; c'est là votre emploi. Appréhendez au corps tous les vagabonds. Vous devez arrêter chaque passant au nom du prince.
SECOND WATCHMAN.
Que faire , s'il ne veut pas s'arrêter ?
DOGBERRY.
Alors, ne prenez pas garde à lui et laissez- le passer. Sur-le-champ appelez à vous tout le reste de la patrouille , et remerciez Dieu d'être délivré d'un coquin .
VERGES.
Oui , s'il refuse de s'arrêter, dès lors il serait clair que ce n'est pas un sujet du prince.
DOGBERRY.
Sans doute, et nos gens ne doivent avoir affaire qu'aux sujets du prince. — Vous éviterez aussi de faire du bruit daiîs les rues ; car de voir unwatchman jaser et bavarder, cela est tolérable et ne peut se souffrir.
ACTE III, SCÈNE III. 85
SECOND WATCHMAN.
Nous aimons mieux dormir que bavarder. Nous savons trop quel est le devoir du guet.
DOGBERBY.
Bien , vous parlez comme un ancien , comme un watchman consommé et tftut-à-fait paisible ; car je ne saurais voir en quoi le sommeil peut nuire. Prenez garde seulement qu'on ne vous dérobe vos piques ^^''. Ensuite vous devez frapper à tous les ca- barets , et commander à ceux qui sont ivres d'aller se mettre dans leur lit.
SECOND WATCHMAN.
Et s'ils ne le veulent pas?
DOGBERRY.
Alors , laissez-les en paix , jusqu'à ce qu'ils soient de sang-froid. S'ils ne vous donnent pas alors une meilleure réponse , vous pouvez dire qu'ils ne sont pas ceux pour qui vous les aviez pris d'abord.
SECOND WATCHMAN.
Fort bien , monsieur.
DOGBERRY.
Si vous rencontrez un voleur , en vertu de votre charge vous pouvez le soupçonner de n'être pas un honnête homme ; et quant à cette espèce de gens, le moins que vous pourrez avoir affaire avec eux, ce sera le mieux pour votre probité.
SECOND WATCHMAN.
Si nous le connaissons pour un voleur , ne met- trons-nous pas la main sur lui ?
S6 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
DOGBERRY.
Vraiment par votre charge vous le pouvez. Mais je pense que celui qui touche le goudron en a les mains souillées. Si vous prenez un voleur, votre parti le plus paisible est de le laisser se montrer ce qu'il est, en fuyant votre compagnie.
VERGES.
0 mon cher collègue , vous fûtes toujours réputé pour un homme miséricordieux.
DOGBERRY.
En vérité , je ne voudrais pas être cause de la pendaison d'un chien , bien moins d'un homme qui a quelque honnêteté dans le cœur.
VERGES.
Si vous entendez un enfant crier dans la nuit ^^'*\ vous devez appeler la nourrice et lui commander de le faire taire.
SECOND WATCHMAN.
Que faire , si la nourrice est endormie et ne veut pas nous entendre i
DOGBERRY.
Alors passez tranquillement, comme des gens de bien , et laissez l'enfant éveiller lui-même la nour- rice par ses cris; car la brebis qui méconnaît les bèlemens de son agneau, ne répondra pas aux mu- gissemens du veau.
VERGES.
C'est une vérité.
DOGBERRY.
Voilà toute votre consigne. Vous, constable, vous devez représenter la personne du prince. Si vous
ACTE III, SCÈNE III. 87
rencontrez le prince dans la nuit , vous pouvez l'ar- rêter.
VERGES.
Non , par Notre-Dame ; quant à cela je ne crois pas qu'il le puisse.
DOGBERRY.
Je gage dix shellings contre un , avec tout homme qui connaît les statues , qu'il le peut. Non pas, à la vëritë, sans que le prince y consente; car le guet ne doit offenser pei'sonne , et c'est faire offense à un homme , que de l'arrêter contre sa volonté.
VERGES.
Par Notre-Dame , je crois que vous avez raison.
DOGBERRY.
Ha! ha! ha! Or ça, bonne nuit, messieurs; s'il survient quelque affaire un peu grave, appelez-moi. Prenez chacun l'avis de votre camarade et de votre propre tête; bonne nuit. — Venez, voisin.
SECOND WATCHMAN, à ses camarades.
Ainsi , compagnons, nous venons d'entendre notre devoir. Asseyons-nous ici sur ce banc près de l'église jusqu'à deux heures, et de là allons nous coucher.
DOGBERRY.
Encore un mot , honnête voisin. Je vous en prie , veillez à la porte du seigneur Léonato , car le ma- riage étant fixé à demain sans faute, il y a dans cette maison grand tumulte cette nuit. Adieu, soyez vigi- lans, je vous en conjure.
(Dogberry et Verges sortent.;
88 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
( Entrent Borachio et Conrade. )
BOKâCHIO.
Conrade , où es-tu ?
PREMIER WATCHMàN, Las à ses compagnons
Paix, ne bougez pas.
BORACHIO.
Conrade ! dis-je?
CONRADE, en lepoussant.
Ici. — Nous voici coude à coude.
BORACHIO.
Diantre, le coude me démangeait; je pensais bien qu'il s'ensuivrait quelque croûte.
CONRADE.
Je veux bien te devoir une réponse pour cç pro- pos. Poursuis maintenant ton récit.
BORACHIO.
Mettons-nous à couvert sous ce toit ; il tombe une bruine froide : et là , en buveur plein de franchise , je te dirai tout.
SECOND W.ATCHMAN, à part.
Quelque trahison ! Restons coi, mes amis.
BORACHIO.
Tu sauras que don Juan m'a promis mille ducats.
CONRADE.
Est-il possible qu'aucune scélératesse soit si chère?
BORACHIO.
Demande plutôt comment il est possible qu'aucun scélérat soit si riche ! car lorsque le scélérat riche a
ACTE III, SCÈNE III. 89
besoin du scélérat pauvre , le pauvre peut faire le prix à son gré.
CONRADE.
Tu m'étonnes.
BORACHIO.
Cela prouve combien tu es novice ; tu sais que la forme élégante d'un pourpoint, ou d'un chapeau, ou d'un manteau , n'est rien dans un homme.
CONRADE.
Cependant c'est une parure !
BORACHIO.
Je veux dire la forme à la mode.
CONRADE.
Oui, la mode est la mode.
BORACHIO.
Bah ! autant dire un sot est un sot. Mais ne vois- tu pas quel voleur maladroit est la mode.
UN WATCHMAN.
Je connais ce La Mode, c'est un voleur depuis sept ans. Il s'introduit çà et là mis en gentilhomme j je me rappelle son nom.
BORACHIO.
N'as-tu pas entendu quelqu'un ?
CONRADE.
Non, c'est la girouette sur le toit.
BORACHIO.
Ne vois-tu pas , dis-je , quel maladroit voleur est la mode ? Par quels vertiges ellç renverse toutes les têtes chaudes, depuis quinze ans jusqu'à trente-cinq ;
go BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
parfois elle les affuble comme les soldats de Pharaon dans le tableau enfume' , tantôt comme les prêtres du dieu Baal aux vitraux de l'antique église ; quel- quefois comme l'Hercule rasé ^'^^ dans notre tapis- serie rongée des mites , où son petit doigt '•^''^ semble aussi gros que sa massue.
CONKADE.
Je vois tout cela, et que la mode use plus d'habits que l'homme. Mais n'es-tu pas entraîné toi-même par la mode , en t écartant de ton récit pour me parler de la mode?
BORACHIO.
Nullement. Apprends donc que cette nuit j'ai courtisé Marguerite , suivante d'Héro , sous le nom de sa maîtresse ; elle m'a tendu la main des fenêtres de son appartement , et m'a dit mille fois adieu ! — Je raconte cela horriblement mal. J'aurais dû d'abord te dire que le prince, Claudio , et mon maître, pla- cés, postés et prévenus par mon maître don Juan, ont vu de loin , dans un coin du verger , cette entre- vue amoureuse.
CONRADE.
Et ils croyaient que Marguerite était Héro !
BORACHIO.
Deux d'entre eux l'ont cru , le prince et Claudio. Mais mon démon de maître savait que c'était Mar- guerite. D'un côté, grâces à ses sermens qui ont d'abord séduit nos dupes ; de l'autre , grâces à la nuit obscure qui les a déçus , mais surtout à mon manège qui confirmait chaque calomnie inventée par don Juan. Claudio est parti plein de rage, jurant d'aller la joindre demain matin au temple à l'heure
I
ACTE III, SCÈNE III. gr
marquée, et là, devant toute l'assemblée, de la déshonorer par le récit de ce qu'il a vu cette nuit , et de la renvoyer chez elle sans époux.
PREMIER WATCHMAN s'avançant.
Nous vous saisissons de par le prince, arrêtez.
SECOIND WATCHMAN.
Appelez notre honorable constable. Nous avons ici déterré le plus dangereux complot de fourberie qui se soit jamais vu dans la république.
PREMIER WATCHMAN.
Et un certain La Mode '•^"'^ est de leur bande ; je le connais, il porte une boucle de cheveux.
CONRADE.
Messieurs , messieurs !
PREMIER WATCHMAN.
On vous forcera bien de faire comparaître La Mode ; je vous le garantis.
CONRADE.
Messieurs ! . . .
PREMIER WATCHMAN.
Taisez-vous , nous vous l'ordonnons ; nous vous obéirons en vous conduisant.
BORACHIO.
Nous avons l'air de devenir une bonne denrée après avoir été ramassés par les piques de ces gens-là.
CONRADE.
C'est une question, je vous le garantis; venez, nous vous obéirons.
( Ils sortent.)
92 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN^
SCÈNE IV.
Appartement dans la maison de Léonato.
HÉRO, MARGUERITE, URSULE.
HÉBO.
Bonne Ursule, e'veillez ma cousine Be'atrice , et priez-la de se lever.
URSULE.
J'y vais, madame.
HÉRO.
Et dites-lui de venir ici.
Il suffit.
(Ursule sort.)
MARGUERITE.
En vérité' , je crois que cet autre rabat '•^^^ vous sieVait mieux.
HÉRO.
Non, je vous prie, chère Mai'guerite; je veux prendre celui-ci.
MARGUERITE.
Sur ma parole, il n'est pas si beau, et je garantis que votre cousine sera de mon avis.
HÉRO.
Ma cousine est une folle, et vous unç autre. Je ne veux porter d'autre collier que celui-ci.
MARGUERITE.
J'aime tout-à-fait cette nouvelle coiffure qui est
ACTE III, SCÈNE IV. ^3 là dedans; seulement je voudrais les cheveux un tant soit peu plus bruns ; pour votre robe , elle est en ve'rité du dernier goût ; j'ai vu celle de la du- chesse de Milan, cette robe qu'on vante tant
HÉRO.
Elle surpasse de beaucoup la mienne , dit-on ?
MARGUERITE.
Sur ma vie , ce n'est qu'un déshabillé auprès de la vôtre. Son étoffe est à fond d'or découpé, brodé en argent; les passemens sont brochés de perles, les garnitures et les glands liserés d'un clinquant d'azur. Mais pour la grâce , la beauté et le bon goût, la vôtre vaut dix fois la sienne.
HÉRO.
Que Dieu me donne une joie pure à la porter; car je sens un poids sur mon cœur.
MARGUERITE.
Le poids d'un homme le rendra encore plus pe- sant.
HÉRO.
Fi donc, Marguerite, n'êtes-vous pas honteuse?
MARGUERITE.
De quoi, madame? De parler d'une chose hono- rable ; le mariage n'est-il pas honorable, même dans un mendiant? Et le mariage à part, votre futur n'est-il pas un honorable seigneur? Vous auriez voulu qu'au lieu d'un homme , sauf votre respect , j'eusse dit un époux? Si une mauvaise pensée ne détourne pas le sens d'une expression franche , je n'offense personne. Y a-t-il du mal à dire le poids
94 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
d'un mari? Aucun, je pense, dès qu'il s'agit d'un mari légitime uni à une femme légitime. Celui-ci est léger et l'autre est pesant. Mais demandez plutôt à mademoiselle Béatrice, la voici.
( Béafricc enlre. )
HÉRO.
Bonjour , cousine.
BÉATRICE.
Bonjour, ma chère HeVo.
HÉRO.
Comment donc, vous parlez sur un ton mélanco- lique.
BÉATRICE.
Je suis hors de tous les autres tons, ce me semble.
MARGUERITE.
Entonnez-nous l'air de lumière d'amour ^^9\ 11 se chante sans refrain ; vous chanterez , moi je dan- serai.
BÉATRICE.
Oui ! — Vos talons sont-ils exercés à la mesure de lumière d'amour? Oh! bien , si votre mari a assez de greniers, vous verrez qu'il ne manquera pas de grains ^'*°^.
MARGUERITE.
0 interprétation maligne ! Mais j'en ris, les talons en l'air.
BÉ.ATRICE.
Il est près de cinq heures , ma cousine ; vous de- vriez être déjà prête. — Séineusement , je me sens bien mal. Hélas !
MARGUERITE.
Qui vous rend malade? — Un faucon , un cheval , ou un mari ^^''>.
ACTE III, SCÈNE IV. gS
BÉATRICE.
Oh ! celui des trois qui commence par un M ('•').
MARGUERITE.
Oh! fort bien ! Si vous ne vous êtes pas faite tur- que '•'*^'> , on ne peut plus faire voiles sur la foi des étoiles.
BÉATRICE.
Voyons ; que veut dire 1 étourdie ?
MARGUERITE.
Rien du tout; mais Dieu veuille envoyer à cha- cun le désir de son cœur !
HÉRO.
Ces gants , dont le comte m'a fait présent , ont un parfum délicieux.
BÉATRICE.
Je suis enchiffrenée, cousine; je n'ai point d'odorat.
MARGUERITE.
Fille, et enchiffrenée ! il faut qu'il y ait abondance de rhumes.
BÉATRICE.
0 Dieu, ayez pitié de nous! — Depuis quand avez- vous tant d'esprit ?
MARGUERITE.
Depuis le jour que vous y avez renoncé , madame. — Mon esprit ne me sied-il pas à ravir ?
BÉATRICE.
On ne le voit pas assez ; vous devriez le porter en aigrette sur votre bonnet. — Sérieusement je souffi-e.
MARGUERITE.
Procurez-vous un peu d'essence de carduus hene-
96 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
dictus (^*) , et appliquez-la sur votre cœur : c'est l'unique remède pour les palpitations.
HÉRO.
Tu la piques avec un chardon.
BÉATRICE.
Benedictus ? Vouvquoi benedictus, s'il vous plaît? Vous cachez quelque moralité <^''^' sous ce benedictus.
MARGUERITE.
Moralité? Non, en conscience, je n'ai point d'in- tention morale. Je parle tout bonnement duchardon- bénit. Vous poui-riez croire par hasard que je vous soupçonne d'être amoureuse : non, par Notre-Dame, je ne suis pas assez folle pour penser ce que je veux, et je ne veux pas penser ce que je peux , et je ne pourrais penser, quand je voudrais y forcer mon cœur , que vous êtes amoureuse , que vous voulez être aniourevise ou que vous pouvez être amoureuse. Cependant, jadis Bénédick fut aussi d'une certaine trempe singulière , et maintenant le voilà tel que le reste des hommes. Il jurait de ne se marier jamais, et pourtant, en dépit de son cœur, il mange son plat sans murmure '^'^^K A quel point vous pouvez être convertie, je l'ignore; mais il me semble que vous voyez avec vos yeux comme les autres femmes.
BÉATRICE.
De quel pas ta langue est partie !
MARGUERITE.
D'un galop qui mène au but.
URSULE accourt.
Vite, descendez, madame : le prince, le comte,
ACTE III, SCÈNE V. 97
ïe seigneur Bënëdick, don Juan et tous les jeunes cavaliers de la ville viennent en corps pour vous ac- compagner à l'église.
HÉRO. /
Aidez-moi donc toutes à me parer, chère Béatrice, bonne Ui'sule , bonne Marguerite.
{ Elles sortent. )
, SCÈNE V.
Un autre appartement dans le palais de Léonato.
LÉONATO entre avec DOGBERRY et VERGES.
LÉONATO.
Que souhaitez-vous de moi , honnêtes voisins ?
DOGBEERY.
Vraiment, seigneur, je voudrais avoir avec vous une petite conférence secrète sur une affaire qui vous concerne de près.
LÉONATO.
Abrégez , je vous prie ; vous voyez que les mo- mens me sont chers.
DOGBERRÏ.
Vraiment ils le sont, seigneur,
VERGES.
Oui , seigneur , ils le sont en vérité.
LÉONATO.
Quelle est cette affaire , mes dignes amis ?
TÔM. VU. Shahspecire. •?
gS BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
DOGBERRY.
Le bon homme Verges, seigneur, s'e'carte un peu de l'affaire , et son esprit n'est pas aussi émoussé ^'^'^ que je demanderais à Dieu qu'il le fûtj mais, en bonne conscience, il est aussi honnête que les rides de son front ^^^
Oui , j'en remercie Dieu , je suis aussi honnête qu'homme vivant qui est vieux aussi, et qui n'est pas plus honnête que moi.
DOGBERRY.
Les comparaisons sont odoreuses ^''^^ — Palabra (^°^, voisin Verges.
LÉONATO.
Voisins , vous êtes ennuyeux.
DOGBERRY.
Il plaît à votre seigneurie de le dire ainsi. Mais nous ne sommes que les pauvres officiers du duc , et pour ma part, si j'étais aussi fatigant qu'un roi, je voudrais me dépouiller de tout au profit de votre seigneurie.
LÉO NATO.
De tout votre ennui en ma faveur? Ha, ha !
DOGBERRY.
Oui dà, quand j'en aurais mille fois davantage; car j'entends proclamer votre nom autant et plus qu'aucun nom de la ville , et quoique je ne sois qu'un pauvre homme , je me réjouis de l'entendre.
i
ACTE III, SCÈNE V. 99
VERGES.
Et je m'en réjouis aussi.
LÉONATO.
Enfin , je désirerais savoir ce que vous avez à me dir-e.
VERGES.
Voyez-nous, seigneur, notre garde et nous , en exceptant votre seigneurie ici présente , nous avons pris cette nuit un couple des plus fieffés lari'ons qui soient dans Messine.
DOGBERRY.
Voilà un bon vieillard , seigneur ; il va jaser ! et comme on dit , quand 1 âge entre dans la tête , l'es- prit en sort. Oh ! c'est un monde à voir ^''^ ! — C'est bien dit , c'est bien dit , voisin Verges. (./^ ï oreille de Léonato.) Un vieux bon homme. Passez-lui quel- que chose. Allons, Dieu est un bon homme ^^''-\ Si deux hommes montent un cheval , il faut qu'il y en ait un qui soit en croupe , — une bonne âme , par ma foi , monsieur , autant qu'homme qui jamais brisa du pain , je vous le jure; mais Dieu soit loué , tous les hommes ne sont pas égaux ; hélas ! bon voisin !
LÉONATO.
En effet , voisin , il vous est trop inférieur en mérite.
DOGBERRY.
Ce sont des dons qui viennent du ciel.
LÉONATO.
Je suis forcé de vous quitter.
100 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
DOGBERRY.
Un mot encore, bon seigneur; notre garde a cette nuit saisi deux personnes suspectes ^^^K Nous vou- drions les voir ce matin examinées devant votre sei- gneurie.
LÉONATO.
Examinez-les vous-mêmes , et vous me remettrez votre rapport. Je suis trop presse' maintenant, comme vous pouvez bien juger.
DOGBERRY.
Oui, oui, nous suffirons bien.
LÉONATO.
Goûtez de mon vin avant de soi'tir, et portez-vous bien.
( Entre un messager. )
LE MESSAGER.
On n'attend plus que vous , seigneur ; venez donner votre fille à son e'poux.
LÉONATO.
Je vais les trouver : me voilà prêt.
( Le'onato et le messager sortit. ) DOGBERRY.
Allez , bon compagnon , allez trouver Georges Charbon ; qu'il apporte à la geôle sa plume et son encrier de corne : il nous faut examiner ces deux hommes.
VERGES.
Il nous le faut faire avec prudence.
DOGBERRY.
Nous n'y épargnerons pas l'esprit, je vous jure.
ACTE II], SCÈNE V. loi
( Touchant son front avec son doigt. ) Il y a ici quel- que chose qui saura bien en conduire quelques-uns à un non com. (*) Ayez seulement le savant écri- vain pour coucher par écrit notre excommunication , et venez me joindre à la geôle.
(IlssorteD
FIN DU TROISIEME ACTE
(*) Non compos mentis.
102 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
ACTE QUATRIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
L'intérieur d'une église.
Entrent DON PÈDRE , DON JUAN , LÉONATO , UN MOINE , CLAUDIO, BÉNÉDICK , HÉRO et BÉATRICE.
LÉONATO.
Allons , frère Francis , soyez bref. Bornez-vous au rituel simple du mariage; vous leur exposerez en- suite leurs devoirs mutuels.
LE MOINE.
Vous venez ici , seigneur , pour vous unir à cette fille?
CLAUDIO.
Non.
LÉONATO.
Il vient pour être uni à elle ; et vous pour la marier.
LE MOINE.
Madame, vous venez ici pour être mariée à cet homme ?
HÉBO.
Oui.
ACTE IV, SCÈNE I. io3
LE MOINE.
Si l'un ou l'autre de vous connaît quelque empê- chement secret qui s'oppose à votre alliance , sur le salut de vos âmes , je vous somme de le déclarer.
CLAUDIO.
En connaissez-vous quelqu'un , Héro ?
HÉRO.
Aucun , seigneur.
LE MOINE.
Et vous, comte, en connaissez-vous?
LÉONATO.
J'ose me charger de sa réponse; aucun.
CLAUDIO.
Que n'osent point les hommes? Que ne peuvent- ils pas faire ? que ne font-ils pas chaque jour , sans se douter de ce qu'ils font?
BÉNÉDICK.
Quoi! des exclamations! Comment donc, ce sont des exclamations de juge, comme ha! ha! hé!
CLAUDIO.
Prêtre, suspendez. — Vous, père de cette jeune personne , me donnez-vous votre fille d'une volonté libre et sans contrainte?
LÉONATO.
Aussi librement, mon fils, que Dieu me l'a donnée.
CLAUDIO.
Et qu'ai-je en retour , moi , à vous offrir , qui puisse dignement balancer ce don précieux et rare ?
io4 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
DON PÈDRE.
Rien , sinon de le restituer à la main qui vous l'offre.
CLAUDIO.
Cher prince, vous m'enseignez une noble grati- tude. Tenez, Léonato , repi-enez ici votre fille; ne donnez point à votre ami cette orange gâtée ; elle n'est que l'enseigne et le masque de l'honneur. Voyez-la rougir comme une vierge ! Oh ! de quelle imposante apparence de vérité le vice perfide sait se cou- vrir ! Cette rougeur ne semble-t-elle pas un modeste témoin qui atteste la simplicité de rinnocence?Vous tous qui la voyez, ne jureriez-vous pas à ces indices extérieurs, qu'elle est vierge? mais elle ne l'est pas; elle connaît la chaleur d'une couche coupable; sa rougeur prouve sa honte et non sa modestie.
LÉONATO.
Que prétendez-vous , seigneur ?
CLAUDIO.
N'être pas marié , ne pas unir mon âme au sort d'une impudique avérée !
LÉONATO.
Cher et digne seigneur , si l'ayant éprouvée vous- même, vous avez vaincu les résistances de sa jeu- nesse, et triomphé de son innocence —
CLAUDIO.
Je vois ce que vous voudriez dire. — Si je l'ai connue , me direz-vous , elle m'embrassait comme son mari ; et vous atténueriez par-là sa faiblesse anticipée. — Non , Léonato, je ne la tentai jamais
ACTE IV, SCÈNE I. )o5
par un mot trop libre. Comme un frère auprès de sa sœur, je lui montrais une sincérité timide et un amour décent.
HÉRO.
Et vous ai-je jamais montré une apparence con- traire ?
CLAUDIO.
Maudite soit votre apparence , je m'inscris en faux contre elle; vous me semblez telle que Diane dans son orbe , chaste comme le bouton avant que la fleur soit épanouie ; mais vous avez un sang plus impudique cpie celui de Vénus ou celui de ces ci'éa- tures lascives qui se livrent à une brutale sensualité.
HÉRO.
Etes-vous maître de votre raison, seigneur, quand vous tenez des discours si extravagans ?
LÉONATO.
Généreux prince, pourquoi ne parlez-vous pas?
DON PÈDRE.
Que pourrais-je dire? Je reste confus et déshonoré par les soins que j'ai pris pour unir mon digne ami à une vile courtisane.
LÉONATO.
Ces mots sont-ils réellement proférés à mon oreille, ou suis-je égaré dans un songe ?
DON JUAN.
Ils le sont réellement , seigneur , et les faits sont vrais.
BÉNÉDICK.
Ceci n'a pas un air de noces.
io6 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
HÉRO.
Vrais ! 6 Dieu !
CLAUDIO.
Léonato , suis-je debout ici? Est-ce là le prince, et là son frère ? Ce front est-il celui d'Héro ? Sont-ce là nos yeux ?
LÉONATO.
Oui sans doute; mais qu'en résulte-t-il, seigneur?
CLAUDIO.
Laissez-moi adresser une seule question à votre fille , et par ce pouvoir paternel que la nature vous donne, commandez-lui de répondre avec vérité.
LÉONATO.
Je t'ordonne de me répondre comme mon enfant.
HÉRO.
0 Dieu, défendez-moi. Comme je suis environnée d'ennemis ! A quel interrogatoire suis-je donc sou- mise ?
CLAUDIO.
Arépondi'e fidèlement au nom que vous portez.
HÉRO.
Ce nom n'est-il pas Héro? Qui peut le flétrir d'un juste reproche.
CLAUDIO.
Héro elle-même peut d'un mot anéantir la vertu d'Héro. Quel homme s'entretenait la nuit dernière avec vous , penchée sur votre fenêtre , entre minuit et une heure? Maintenant, si vous êtes chaste, ré- pondez à cette question.
ACTE IV, SCÈNE I. 107
iif.ro. A cette heure-là , seigneur, je n'ai parlé à aucun homme.
DON PÈDKE.
Ainsi le titre de vierge n'est plus à vous. — Je suis affligé, Léonato, que vous soyez forcé de m'entendre; sur mon honneur, moi, mon frère et ce comte outragé, nous l'avons vue, nous l'avons entendue la nuit dernière. A cette heure même, elle parlait de sa fenêtre à un coquin , et qui, comme un franc coquin , a fait l'aveu des secrètes entrevues qu'ils ont eues mille fois ensemble.
DON JUAN.
Fi! elles sont de nature à n'être pas nommées. Seigneur , on ne peut les redire. La langue ne four- nit pas d'expression assez voilée pour les rendre sans scandale. Ainsi , belle enfant , je suis fâché de votre étrange inconduite.
CLAUDIO.
0 Héro ! quelle héroïne n'aurais-tu pas été, si la moitié de tes grâces extérieures eût été donnée à tes pensées et à ton cœur ! Mais adieu , vile et belle ! — Adieu , pure impiété et pureté impie ! Tu seras cause que je fermerai toutes les portes de mon coeur à l'amour , et que le soupçon veillera suspendu sur mes paupières pour épier toujours le mal dans la beauté ; non , jamais la beauté n'aura de charmes pour moi.
( Héro s'cvanouit , el tombe.) LÉONATO.
De tous vos poignards , aucun n'a-t-il une pointe pour moi?
io8 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
BÉATRICE.
Ah ! qu'est-ce donc , cousine ? pourquoi tombez- vous?
DON JUAN.
Allons , retirons-nous. — Ses actions de'voile'es au grand jour ont confondu ses sens.
( DoD Pèdre, Don Juan et Claudio sortent. ) BÉNÉDICK.
Comment est-elle ?
BÉATRICE.
Morte , je crois. Du secours , mon oncle ! — He'ro ! hëbien , Héro ! — Mon oncle ! — Seigneur Béne'dick ! frère !
LÉONATO.
0 mort ! ne retire point ta main appesantie sur elle ! La mort est le voile le plus propre à couvrir sa honte.
BÉATRICE.
Hé bien , cousine ? Héro !
LE MOINE.
Prenez courage , madame.
LÉONATO.
Quoi , tu rouvres les yeux !
LE MOINE. ,
Hé , pourquoi ses yeux craindraient-ils la lumière?
LÉONATO.
Pourquoi ? Tout sur la terre ne crie-t-il pas infa- mie sur elle ? Peut-elle nier un crime que son sang agité révèle ? Oh ! ne reviens pas à la vie , Héro ,
ACTE IV, SCÈNE I. 109
referme tes yeux. Car si je pouvais penser que tu ne dusses pas bientôt mourir , si je croyais ta vie plus forte que le sentiment de ta honte , je me join- drais à tes remords pour trancher ta vie. — Hélas ! je m'affligeais de n'avoir qu'une enfant... Hélas! je reprochais à la nature d'être trop avai^e pour moi!
— Oh ! j'ai trop d'une fille : pourquoi eus-je une fille? Pourquoi fus-tu jamais aimable à mes yeux?
— Pourquoi d'une main charitable n'ai-je pas re- cueilli à ma porte et adopté l'enfant de quelque mendiant? Si elle se fût ainsi souillée et plongée dans l'infamie , j'aurais pu me consoler et dire : (( Ce n'est point une portion de moi-même. Cette n souillure honteuse sort d'un sein inconnu. » Mais ma fille , elle que j'aimais ; ma fille , que je vantais sans cesse ; ma fille dont j'étais si fier , au point que m'oubliant moi-même je ne me comptais plus et ne m'estimais plus qu'en elle... Oh ! elle est tombée dans un abîme de noirceur ! Tous les flots de l'Océan en- tier ne pourraient pas la laver , ni tout le sel qu'il contient rendre la pureté à sa chair corrompue.
BÉNÉDICK.
Seigneur, seigneur , modérez-vous ; pour moi , je suis si pétrifié d'étonnement , que je ne sais que dire.
BÉATRICE.
Oh! sur mon âme , on calomnie ma cousine.
BÉKÉDICK.
Madame, partagiez-vous son lit la nuit dernièi'e?
BÉATRICE.
Non , je l'avoue ; non , quoique jusqu'à cette nuit fatale j'aie été depuis douze mois sa compagne de lit.
1
no BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
LÉONATO.
Nouvelle conviction ! Oh ! les voilà plus fortes en- core ces pr-euves déjà fortes comme le fer ! Les deux princes voudraient-ils mentir ? Claudio aurait-il menti , lui qui l'aimait tant, qui en paillant de son indignité l'aurait effacée par ses larmes? — Écartez- vous d'elle , laissez-la mourir.
LE MOISE.
Écoutez-moi un moment. Je n'ai gardé si long- temps le silence et laissé un libre cours à cette scène d'infortune; , que pour observer la jeune personne. J'ai remarqué que mille fois la rougeur couvrait son visage, et mille fois la honte de l'innocence rem- plaçait cette rougeur par une pâleur virginale ! Un feu a éclaté dans ses yeux , comme pour anéantir les soupçons que les deux princes jetaient sur sa pureté virginale. Traitez-moi d'insensé, méprisez mes études et mes observations , qui du sceau de l'expérience confirment ce que j'ai lu. Ne vous fiez plus à mon âge , à mon ministère , à ma sainte mission , s'il n'est pas vrai que cette jeune dame n'est ici que la victime innocente de quelque mé- prise cruelle.
LÉONATO.
Frère, cela ne peut être, cela ne peut être. Vous voyez que la seule pudeur qui lui reste est de ne pas vouloir ajouter l'horreur du parjure à son crime. Elle ne le désavoue pas. Pourquoi cherchez -vous donc à couvrir d'excuses la vérité qui se montr-è toute nue?
I
(
ACTE IV, SCÈNE I. tu
LE MOINE.
Madame , quel est l'homme qu'on vous accuse d'aimer?
HÉRO.
Ils le connaissent , ceux qui m'accusent ; moi, je n'en connais aucun ; et si aucun homme vivant m'est connu d'une manière que la modestie n'avoue pas , puisse toute miséricorde être refusée à mes fautes ! 0 mon père , prouvez qu'à des heures indues un homme s'entretint jamais avec moi, ou que la nuit passée je me sois prêtée à un commerce de paroles avec aucune créature ; et alors renoncez-moi , haïs- sez-moi, tourmentez-moi jusqu'à la mort.
LE MOIKE.
Les princes et Claudio sont aveuglés par quelque erreur étrange.
BÉKÉDICK.
Deux des trois sont l'honneur même , et si leur prudence est trompée sur le fait , la fraude qui leur en impose est sortie du cerveau de don Juan le bâtard , dont l'esprit travaille sans relâche à ourdir des scélératesses.
LÉOiSATO.
Je n'en sais rien. Si ce qu'ils disent d'elle est la vérité , ces mains la déchireront en pièces ; mais s'ils outragent son honneur , le plus fier d'entre eux en répondra à son père. Le temps n'a pas encore assez épuisé mon sang, l'âge n'a pas encore assez consumé les ressources de mon esprit , la fortune n'a pas encore assez ravagé mes moyens , et la conduite de ma vie ne m'a pas assez privé de mes amis, que je
112^ BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN, ne puisse encore, réveillé par cette cause, réunir la force de mon corps , les ressources de mon esprit et l'élite de mes amis , pour m'acquitter pleinement avec eux.
LE MOINE.
Voyez l'affaire d'un oeil plus calme, et laissez- vous guider par mes conseils. Les princes en sortant ont vu votre fille laissée pour morte ; dérobez-la quel- que temps à tous les yeux, et publiez qu'elle est morte en effet ; étalez tout l'appareil du deuil , sus- pendez à l'ancien monument de votre famille de lugubres épitaphes , en observant tous les rites qui appartiennent à des funérailles.
LEOKATO.
Qu'en résultera-t-il ? Qu'est-ce que cela produira?
LE MOINE.
Le voici. Cet expédient bien conduit changera la calomnie en remords , et c'est déjà un bien. Mais ne bornez pas là tout le fruit que j'attends de ce moyen étrange; j'espère en faire naître un plus grand avantage. Morte, comme nous devons le soutenir, au moment même qu'elle se vit accusée , elle sera regrettée , plainte , excusée de tous ceux qui apprendront son sort; car il arrive toujours que ce que nous avons , nous ne l'estimons pas son prix tant que nous en jouissons ; mais s'il vient à nous manquer , aloi's nous exagérons sa valeur , alors nous découvrons le mérite que la possession ne nous montrait pas tandis que ce bien était à nous. C'est ce qui arrivera à Claudio. Quand il apprendra qu'elle est morte par l'effet de ses paroles , l'image
I
ACTE IV, SCÈNE I. ii3
de Hëro vivante se glissera doucement dans les rêveries de son imagination, et chaque trait de sa beauté reviendra s'offrir à son âme, plus gracieux, plus touchant, plus animé que quand elle vivait en effet. Alors il pleurera ; si jamais l'amour se fit sen- tir à son cœur, il souhaitera ne l'avoir pas accusée; oui , il le souhaitera , crût-il même à la vérité de son accusation. Laissons ce moment arriver, et ne doutez pas que le succès ne reçoive des événemens une forme plus heureuse que je ne puis la leur prêter dans mes conjectures ; mais si toute ma pré- voyance pliait être démentie par l'issue , du moins le trépas supposé de votre fille assoupira la rumeur de son infamie, et si notre espérance est trompée, vous pouvez (remède le plus convenable à sa répu- tation blessée) la tenir, par la vie recluse et mo- nastique, loin des regards, loin des langues malignes, des reproches et du souvenir des hommes.
BÉNÉDICK.
Seigneur Léonato , déféi'ez à l'avis de ce moine. Quoique vous connaissiez mon intimité et mon af- fection pour notre prince et pour Claudio , j'atteste l'honneur que j'agirai dans cette affaire avec autant de discrétion et d'intégrité, que votre âme agirait pour les intérêts de votre corps.
LÉONATO.
Je nage dans la douleur, et le fil le plus faible peut me conduire.
LE MOINE.
Vous cédez avec sagesse. Soi-tons de ce lieu sans délai. Aux maux étranges il faut un traitement
TOM. VII. Shakspearc. g
1.4 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN, étrange comme eux. Venez, madame, mourez pour vivre. Ce jour de noces n'est que diffère' peut-être; sachez prendre patience et souffrir.
( Ils sortent. ) BÉNÉDICK.
Béatrice, ne vous ai-je pas vu pleurer pendant toute cette scène ?
BÉATRICE.
Oui, et je pleurerai long-temps encore.
BÉNÉDICK.
C'est ce que je ne désire pas.
BÉATRICE.
Vous n'avez nulle raison de vous y intéresser : je pleure d'après mon propre sentiment.
BÉNÉDICK.
' Sérieusement , je crois que votre belle cousine est outragée à tort.
BÉATRICE.
Ah ! combien mériterait de moi l'homme qui vou- drait lui faire justice !
BÉNÉDICK,
Est-il quelque moyen de vous donner cette preuve d'amitié ?
BÉATRICE.
Un moyen bien facile; mais de pareils amis, il n'en est point.
BÉNÉDICK.
Ce que vous demandez, un homme le peut-il faire?
ACTE IV, SCÈNE I. n5
BÉATRICE.
C'est l'office d'un homme, mais vous n'êtes point cet homme.
BÉNÉDICK.
Je n'aime rien dans le monde autant que vous. Cela ne vous pai^aît-il pas étrange ?
BÉATRICE.
Aussi étrange pour moi que la chose que j'ignore. Je pourrais aussi aisément vous dire que je n'aime rien autant que vous; mais ne m'en croyez point, et pourtant je ne dis pas un mensonge : je n'avoue rien; je ne nie rien. — Je m'afflige pour ma cousine.
BÉNÉDICK.
J'en jure par mon épée; vous m'aimez, Béatrice.
BÉATRICE.
Ne jurez point par elle , dévorez-la
BÉNÉDICK.
Je jure par elle que vous m'aimez, et je la ferai dévorer toute entière à qui dira que je ne vous aime point.
BÉATRICE.
Ne voulez-vous point dévorer votre parole?
BÉNÉDICK.
Jamais; quelque sauce qu'on pût inventer! Je proteste que je vous aime.
BÉATRICE.
Hélas! que Dieu me pardonne donc!..
BÉNÉDICK.
Quelle offense, chère Béatrice? s. - :-.o:
ii6 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
BEATRICE.
Vous m'avez bienheui^eusement coupé la parole j j'étais sur le point de protester aussi que je vous aime.
BÉNÉDICK.
Ah ! faites cet aveu de tout votre cœur.
BÉATRICE.
Mon cœur est si occupé de vous aimer, qu'il ne lui reste pas de voix pour vous le dire.
BÉNÉDICK.
Allons, commandez-moi tout pour vous servir.
BÉATRICE.
Tuez Claudio.
BÉNÉDICK.
Ah ! — Non... pour les tr-ésors de l'univers.
BÉATRICE.
Vous me tuez par ce refus ; adieu.
BÉNÉDICK.
Arrêtez, chère Béatrice.
BÉATRICE.
Je suis déjà partie quoique présente à vos yeux. — Vous n'avez pas d'amour. — Non, je vous prie, lais- sez-moi partir.
BÉNÉDICK.
Béatrice !
BÉATRICE.
Décidément, je veux sortir.
BÉNÉDICK.
Il faut que nous soyons amis auparavant.
ACTE IV, SCÈNE I. 117
BÉATRICE.
Il VOUS est bien plus aise' d'oser vous offrir à moi pour ami, que d'oser combattre mon ennemi.
BÉNÉDICK.
Claudio est-il votre ennemi ?
BÉATRICE.
N'est-il pas devenu le plus lâche des scélérats; celui qui a calomnié, insulté, déshonoré ma parente? Oh ! que ne suis-je un homme! — Quoi! la mener par la main jusqu'au moment oii leurs deux mains al- laient s'unir ; et alors, par une accusation publique, par une calomnie déclarée, avec une rage effrénée, la. . . Dieu , que ne suis-je un homme ! Je voudrais lui dévorer le coeur dans la place publique.
BÉNÉDICK.
Écoutez-moi, Béatrice.
BÉATRICE. -'
Elle , s'être entretenue avec un homme à sa fenê- tre ! Oh ! la belle accusation .
BÉNÉDICK.
Mais, Béatrice...
BÉATRICE.
Tendre Héro! Elle est injuiiée, trahie, perdue.
BÉNÉDICK.
Béat... '■ ': ;
BÉAT!\ICE.
Eux, des princes et des comtes! Vraiment, beau témoignage de prince! un beau noble de su- cre '^^'') ! en vérité, un fort aimable galant! Oh ! si je
ii8 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN, pouvais, pour l'amour de lui, changei- de sexe! Ou si j'avais un ami qui voulût se montrer un homme pour l'amour de moi !.. mais le cœur s'est fondu en politesse, la valeur en compliment, les hommes en langues et en langues dorées. Pour être aussi vaillant qu'Hercule, on n'a besoin aujourd'hui que de savoir mentir, et de jurer ensuite, pour appuyer son men- songe. — Je ne puis devenir un homme malgré mon désir. — Je resterai donc femme, pour mourir de ma douleur.
BÉNÉDICK.
Arrêtez, généreuse Béatrice. Par ce bras, je vous aime.
BÉATRICE.
Au lieu de jurer par ce bi'as , employez-le pour l'amour de moi à un autre usage.
BÉNÉDICK.
Croyez-vous , dans le fond de votre âme , que Claudio ait calomnié Héro ?
BÉATRICE.
Oui , j'en suis aussi sûre que d'avoir une pensée ou une âme.
BÉNÉDICK.
Il suffit. Ma parole est engagée. Je prétends le dé- fier. — Je baise votre main et vous quitte ; j'en atteste cette main, Claudio me rendra un compte bien rigoureux. Jugez-moi par ce que vous enten- drez dire de moi. Allez consoler votre cousine. Je dois assurer qu'elle est morte... c'est assez. Adieu.
( Ils sortent. >
ACTE IV, SCÈNE H. 119
SCÈNE IL
Une prison.
DOGBERRY et VERGES paraissent avec le SA- CRISTAIN ; ils sont en robes. BORACHIO et CONRADE sont devant eux.
DOGBERRY.
Toute notre compagnie comparait-elle enfin?
VERGES.
Vite un coussin et une chaise à bras pour le Sacris- tain.
LE SACRISTAIN.
Quels sont les malfaiteurs ?
DOGBERRY.
Vraiment, c'est moi-même et mon camarade.
VERGES.
Oui, cela est certain. — Nous sommes commis pour examiner le procès.
LE SACRISTAIN.
Mais quels sont les coupables qui doivent être examinés ? Faites-les avancer devant le constable.
DOGBERRY.
Oui , qu'ils s'avancent devant moi. Ami, quel est votre nom? ' .
BORACHIO.
Borachio.
lao BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
DOGBERRY.
Je vous prie , mettez en écrit Borachio. — Et le vôtre , coquin ?
CONRADE.
Je suis gentilhomme , et nomme' Conrade.
DOGBERRY.
Mettez en écrit M. le gentilhomme Conrade. — Beaux galans , servez-vous Dieu?
BORACHIO, CONRADE.
Nous l'espérons bien.
DOGBERRY.
Mettez par éci'it qu'ils espèrent bien servir Dieu, et écrivez Dieu le premier. Car à Dieu ne plaise que Dieu marche après de pareils félons ! Camarades , il est déjà prouvé que vous ne valez guère mieux que des fripons , et l'on en sera bientôt au point de le croire. Que répondez-vous pour votre défense?
CONRADE.
Diantre ! Que nous ne sommes point ce que vous dites.
DOGBERRY.
Voilà un merveilleux et rusé compère , je vous l'assure. — Mais je veux le serrer de près. Vous, co- quin , venez ici : un mot a l'oreille. Monsieur , je vous dis qu'on vous croit tous deux des fripons.
BORACHIO.
Moi , je vous répondrai que nous ne sommes point ce que vous dites.
DOGBERRY.
Allons , séparez - vous. Devant Dieu ! ils n'ont
ACTE IV, SCÈNE II. lai
qu'une réponse pour deux. Avez-vous mis en écrit qu'ils n'en sont point.
LE SACRISTAIN.
Messire constaMe , vous ne prenez pas le chemin de les examiner. Vous devriez faire appeler les watchmen qui les accusent.
DOGBERRY.
Oui , sans doute, c'est la voie la plus courte ; qu'on fasse comparaître la garde. ( On fait venir la garde, ) Messieurs , je vous somme , au nom du prince , d'ac- cuser ces hommes.
PREMIER WATCHMAJN.
Sauf votre respect , cet honnête homme a dit que don Juan , le frère du prince , était un scélérat.
DOGBERRY.
Mettez en écrit , le prince don Juan un scélérat ; ce n'est ni plus ni moins qu'un parjure d'appeler le frère d'un prince un scélérat !
BORACHIO.
Monsieur le constable...
DOGBERRY.
Je vous prie , camarade , silence. Votre regard me déplaît, je vous le déclare.
LE SACRISTAIN, au watchnian.
Que lui avez-vous entendu dire de plus ?
SECOND WATCHMAN.
Peste ! qu'il a reçu de don Juan mille ducats pour accuser faussement la demoiselle Héro.
122 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
DOGBERRY.
Ceci est un vol avec effraction comme jamais il ne s'en commit.
VERGES.
Oui, par la messe ! c'en est un.
LE SACRISTAIN.
Quoi de plus , l'ami ?
PREMIER CARDE.
Et que le comte Claudio avait résolu , d'après le propos qu'il lui avait entendu tenir , de faire affront à Hëro devant toute l'assemblée , et de ne pas l'épouser.
DOGBERRY.
0 scélérat , tu seras condamné pour ce fait à la Rédemption éternelle. ^
LE SACRISTAIN.
Et quoi encore?
SECOND GARDE.
C'est là tout.
LE SACRISTAIN.
C'en est plus , messieurs , que vous n'en pouvez nier. Le prince don Juan s'est secrètement évadé ce matin ; c'est ainsi qu'Héro a été accusée et refusée ; et elle en est morte de douleur. Monsieur le constable, faites garder et conduire ces hommes devant Léo- nato. Je vais les précéder et lui montrer leur inter- rogatoire.
(II sort. } DOGBERRY.
Allons aux opinions sur leur sort.
ACTE IV, SCÈNE II. laS
VERGES.
Qu'on les enchaîne.
CONHADE.
Retire-toi ^Taquin !
DOGBERRY.
0 dieu de ma vie , où est le sacristain , pour mettre en écrit que V officier du prince est un faquin. Impu- dent varlet , allons; gar rotez-les.
CONRADE.
Va , tu n'es qu'un âne , un âne.
DOGBERRY.
Ne suspectezr-yows, pas ma place ? ne suspectez-vouè pas mon âge ? Oh ! que n'est-il ici pour écrire que je suis un âne. Mais , compagnons , souvenez-vous- en que je suis un âne. Quoique cela ne soit point écrit , n'oubliez pas que je suis un âne. Toi , mé- chant , tu es plein de piété , comme on le prouvera par bon témoignage. Je suis un homme sage, et qui plus iest, un constable , et qui plus est encore, un bourgeois établi, et qui plus est, un homme de chair, aussi- bien taillé qu'aucun qui soit dans Messine ; une tête qui connaît la loi , un honjpie qui est riche assez, entends-tu , et qui a souffert des pertes , et cjui a deux robes et tout ce qui suit à l'avenant. Emmenez, emmenez-le. Oh ! que n'a-t-on écv'\ic^\\e je suis un âne !
(Ils sortent.) FIN DU QUATRIÈME ACTE.
124 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
ACTE CINQUIEME,
SCÈNE PREMIÈRE,
Devant la maisoa de Léonato.
Entrent LÉONATO et ANTONIO.
ANTONIO.
oi vous continuez, vous vous donnerez la mort , et il n'est pas sage de servir le chagrin contre vous- même.
LÉONATO.
De grâce , cessez vos conseils ; ils passent dans mon oreille avec aussi peu de fruit , que l'eau tom- bant dans le crible. Ne me donnez plus d'avis , je ne veux écouter d'autre consolateur qu'un homme outragé comme moi. Amenez un père qui ait autant chéri sa fille , et don* la joie qu'il goûtait en elle ait été anéantie comme la mienne , et dites-lui de me parler de patience. Mesurez la profondeur et l'étendue de sa douleur sur la mienne. Que ses re- grets répondent à mes regrets , et que sa douleur soit en tout semblable à la mienne , trait pour trait dans la même forme et dans tous les rapports. Si un tel père veut sourire , en agitant sa barbe s'écrier , chagrin , loin de moi ! et pousser un cri de joie lors-
ACTE V, SCÈNE ï. laS
qu'il doit sangloter ; masquer son affliction par des adages , et enivrer le sentiment de son infortune avec des buveurs nocturnes ; amenez ce père vers moi , et j'accepterai de sa main la patience : mais il n'existe point , cet homme ! Les humains , mon frère , peuvent bien donner des conseils et des con- solations à la douleur qu'ils ne ressentent point eux-mêmes ; mais s ils en goûtent une fois l'amer- tume, ceux qui prétendaient fournir un remède de maximes à la rage , enchaîner le délire forcené avec un réseau de soie , charmer le mal déchirant par de vains sons, et les transes d'un cœur à l'agonie avec des mots , sont les premiers à changer leurs conseils en fureur. Non , non , c'est le métier des hommes de parler patience à ceux dont l'âme est en convul- sion sous le poids de la douleur : mais il n'est pas au pouvoir de l'homme de conserver tant de morale, lorsqvi'il supporte lui-même le même malheur. Epargnez-moi donc ces inutiles conseils ; mes maux crient plus haut que vos maximes.
ANTONIO.
Il s'ensuit que les hommes ne diffèrent en rien des enfans.
LÉONATO.
Plus de discours , je vous prie ; je suis de chair et de sang. Il n'y a jamais eu de philosophe qui pût endurer le mal de dents avec patience ; cependant ils ont écrit dans le style des dieux et nargué le sort et la dovileur.
ANTONIO.
Du moins ne tournez pas contre vous seul tout le chagrin ; faites souffrir aussi ceux qui vous offensent.
126 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
LÉONATO.
En ceci votï-e conseil est raisonnable; oui, je le suivrai. Mon âme me dit qu'He'ro est calomniée; Claudio et le prince aussi l'apprendront , et chacun de ceux qui la déshonorent.
( Don Pèdre et Claudio entrent. ) ANTONIO.
Voici le prince et Claudio qui s'avancent à grands pas.
DON PÈDRE.
Dieu, vous garde! Dieu vous garde!
CLAUDIO.
Salut à vous deux.
LÉONATO.
Seigneurs, écoutez-moi.
DON PÈDRE.
Léonato, nous avons quelques affaires pressantes.
LÉONATO.
Des affaires pressantes , seigneur ? — Soit, adieu. Seigneurs , vous êtes donc pressés maintenant ? Soit ; allons , il n'importe.
DON PÈDRE.
Ne prenez point d'humeur contre nous , bon vieillard.
ANTONIO.
S'il pouvait , en prenant de l'humeur , se faire justice à lui-même , quelques-uns de nous ici mor- draient la poussière.
CLAUDIO,
Qui de nous l'offense ?
ACTE V, SCÈNE I. 127
LÉONATO.
Toi-même , tu m'offenses, toi, homme dissimulé. Va , ne porte point la main à ton e'pée ; je ne te crains pas.
CLAUDIO.
Je maudirais ma main, si elle donnait une pareille crainte à votre vieillesse. En vérité' , ma main dans ce mouvement ne voulait rien à mon épée.
LÉONATO.
Fi donc ! fi donc ! Jeune homme, songe à ne pren- dre jamais de libertés , ni des airs de dédain avec moi ! Je ne parle pas en radoteur ou en fou ; et je ne me couvre point du privilège de l'âge, pour me vanter des exploits que j'ai faits étant jeune, ou de ceux que je ferais, si je n'étais pas vieux. Retiens, Claudio, ce que je te dis en face ; tu as si cruellement outragé mon innocente fille et moi , que je suis forcé de déposer la gravité qui convient à mon âge paisible; et d'en venir, sous ces cheveux blancs, et brisé par le poids des années , à demander la satisfaction qu'un homme doit à un autre. Je te dis que tu as calomnié ma fille innocente, que le trait de ta ca- lomnie lui a percé le cœur , et qu'elle est gisante , ensevelie avec ses ancêtres dans une tombe , hélas ! où le déshonneur ne dormit jamais , avant celui dont ta lâche perfidie a souillé ma fille.
CLAUDIO.
Ma perfidie !
LÉONATO.
Ta perfidie, Claudio; oui, la tienne.
128 BEAUCOUP DE BRUIÏ POUR RIEN,
DONPÈDRE.
Vous ne dites pas vrai, vieillard.
LÉONATO.
Seigneur , seigneur , j'en prouverai la vérité sur son cœur s'il ose accepter le défi ; en dépit de son adresse à l'escrime, en dépit de sa robuste jeunesse et de la fleur de son printemps.
CLAUDIO.
Retirons-nous; je ne veux rien avoir à démêler avec vous.
LÉOiNATO.
Peux-tu me rebuter ainsi ? Tu as tué mon enfant ; si tu me tues , jeune écolier , tu auras du moins tué un homme.
AKTOJNIO.
Il en tuera deux de nous, et qui sont des hommes. Mais n'importe; qu'il en tue d'abord un; qu'il triomphe de moi. — - Laissez-le me faire raison. — • Allons, suis-moi, jeune homine; viens, suis-moi. Monsieur le marmot, je veux avec un fouet braver votre escrime; oui , comme je suis gentilhomme, je le ferai.
LÉONATO.
• Mon frère!...
ANTONIO.
Soyez tranquille. Dieu sait comme j'aimais ma nièce, et elle est morte, — elle est morte de la calomnie de ces traîtres, qui sont aussi hardis à répondre en face à un homme, que je le suis à prendre un serpent par son dard; enfans, singes, vantards, faquins, soupes au lait.
ACTE V, SCÈNE I. 129
LÉONATO.
Mon frèi^e Antonio ! . . .
AKTONIO.
Demeurez tranquille. Hé bien, quoi! — Je les connais bien, vous dis-je , et tout ce qu'ils valent, jusqu'à la dernière drachme. De jeunes tapageurs, des impertinens au jargon à la mode, qui mentent, cajolent, raillent, corrompent et calomnient, se mettent d'une façon étrange, affectent un air ter- rible, débitent une demi-douzaine de mots mena- çans pour dire comment ils frapperaient leurs enne- mis s'ils l'osaient, et voilà tout.
LÉOHATO
Mais , Antonio , mon frère
ANTOKIO.
Allez , vous n'avez que faire ici ; ne vous en mêlez pas ; laissez-moi seul.
DON PÈDRK.
Honnêfes vieillards , nous ne provoquerons point votre colère. — Mon cœur est vraiment affligé de la mort de votre fille. Mais, sur mon honneur, on ne la chargée d'aucun reproche qui ne fût vrai , et dont la preuve ne fût évidente.
LÉONATO. . ^
Seigneur , seigneur !
DON PÈDRE.
Je ne veux plus vous entendre.
LÉONATO.
Non? — Venez, mon frère; mar-chons. — Je pré- tends qu'on m'entende.
TOM VII. Shakspcarc. - Q
!3o BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
ANTOKIO.
Et vous serez entendu j ou il y en aura quelqu'un de nous qui le paiera cher.
(Léonato el Antonio s'en vont, ) ( Entre Bénédict. )
DON PÈDRE.
Voyez, voyez. Voici l'homme que nous allions chercher.
CLAUDIO.
He' bien , seigneur ? Quelles nouvelles en ville ?
BÉNÉDICK, au prince.
Salut, seigneur.
DON PÈDRE.
Soyez le bienvenu, Bénédick. Vous êtes presque venu à temps pour rompre une querelle prête à
s'engager.
CLAUDIO.
Nous avons vraiment manque' d'avoir le nez brisé par deux vieillards qui n'ont plus de dents.
DON PÈDRE.
Oui , par Léonato et son frère. Qu'en pensez-vous? Si nous en étions venus aux mains ; je ne sais pas si nous aurions été trop jeunes pour eux.
BÉNÉDICK.
Il n'y a jamais de vrai courage à soutenir une cause injuste. Je suis venu vous chercher tous deux.
CLAUDIO.
Et nous, nous avons parcouru toute la ville pour vous joindre. Car nous sommes atteints d'une pro- fonde mélancolie, et nous sei'ions charmés d en être
ACTE V, SCÈNE I. i3i
délivres. Voulez-vous employer les ressources de votre esprit ?
BÉNÉDICK.
Mon esprit est dans mon fourreau. Voulez-vous que je le tire?
DOK PÈDRE.
Est-ce que vous portez votre esprit à votre côté?
CLAUDIO.
Cela ne s'est jamais vu , quoique bien des gens soient à côté de leur esprit. Je vous dirai de le tirer, comme on le dit aux musiciens : tirez-le de son étui pour nous divertir.
DON PÈDRE.
Sur mon honneur , il pâlit. Etes-vous malade ovi en colère ?
CLAUDIO.
Allons , du courage, allons. Quoique le souci ait pu tuer un chat , vous avez assez de courage pour tuer le souci.
BÉNÉDICK,
Comte , je saurai serrer votre esprit de près si vous le tournez contre moi. — De grâce, choisissez un autre sujet.
CLAUDIO.
Allons , donnez-lui un autre fleuret : celui-ci a été rompu.
DON PÈDRE. ■ '
Par la lumière du jour, il change de couleur de plus en plus. — Je crois, en vérité, qu'il est en colère.
i32 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
CLAUDIO.
S'il est en colère, il sait retourner la boucle de sa ceinture ^^^K
BÉWÉDICK.
Pourrai-je vous dire un mot à l'oreille ?
CLAUDIO.
Dieu me pre'serve d'un cartel !
BÉNÉDICK, bas à Claudio.
Vous êtes un lâche traître. — Je ne plaisante point. Je vous le prouverai delà manière, et avec les armes, au jour et à l'heure que vous oserez choisir. — Donnez-moi satisfaction, ou je divulguerai votre lâ- cheté. — Vous avez fait mourir une dame aimable et vertueuse ; mais sa mort sera cruellement vengée sur vous. Donnez-moi de vos nouvelles.
CLAUDIO, bas à Bénédick.
Soit. Je vous joindrai , je vous le promets. (Haut.) Préparez-moi bonne chère.
DON PÈDKE.
Quoi ? un festin ? un festin ?
CLAUDIO.
Oui, et je l'en remercie. Il m'a invité à découper une tête de veau et un chapon; si je ne m'en acquitte pas adroitement , dites que mon couteau ne vaut rien. — N'y aura-t-il pas aussi une bécasse ?
BÉNÉDICK.
Seigneur , votre esprit trotte avec grâce : il a l'al- lure aisée.
DON PÈDEE.
Je veux vous raconter comment Béatrice fit l'éloee
ACTE V, SCÈNE I. i33
de votre esprit l'autre jour. Je lui disais que vous étiez un bel esprit : sûrement , dit-elle , c^est un beau petit esprit. Non pas, lui dis-je, c'est un grand esprit : oh! oui, re'pondit-elle, un grand et gros esprit; ce n'est pas cela, lui dis-je, dites un bon esprit -.préci- sément, dit-elle, il ne blesse personne ;im.\s,, repris-je, c'est un sage cavalier : oh! certainement , répUqua- t-elle , un sage cavalier. Comment ! poursuivis-je , il possède plusieurs langues : je le crois, dit-elle, car il me jurait une chose lundi au soir, qu'il désavoua le mardi matin. Voilà une langue double; voilà deux langues. Enfin elle prit à tâche, pendant une heure entière , de défigurer , sur ce ton , vos qualités per- sonnelles; et pourtant à la fin elle conclut, en pous- sant un soupir , que vous étiez le plus bel homme de l'Italie.
CLAUDIO.
Et à cette idée elle pleura de bon cœur , en disant, qu'elle ne s'en embarrassait guère.
DON PÈDRE.
Oui , voilà ce qu'elle fit ; mais que cependant , avec tout cela , si elle ne le haïssait pas à la mort , elle l'aimerait à la rage. — La fille du vieillard nous a tout dit.
CLAUDIO.
Tout, tout, et en outre , Dieu le vit le soir qu'il était caché dans le bocage.
DON PÈDRE.
Mais quand planterons -nous l'arme du buftle sur la tête du sensé Béuédick ?
i34 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
CLAUDIO.
Oui; et quand y écrirons-nous au-dessous cette devise : « Ici loge Bënédick , l'homme marie? »
BÉNÉDICK.
Adieu, jeune homme. Vous savez mes intentions. Je vous laisse à votre joyeux babil; vous faites assaut d ëpigrammes , comme les matamores font de leurs lames, qui, grâce à Dieu, ne blessent jamais. (^ don Pèdre.) Seigneur, je vous rends grâces de vos bontés; votre frère, le bâtard, s'est évadé de Mes- sine. Vous avez , entre vous tous , fait mourir une aimable et innocente personne. Quant à ce seigneur sans barbe, nous nous rejoindx'ons tous deux, et jusque-là, que la paix soit avec lui.
( Bénédick sort. ) DON PÈDilE.
Il parle sérieusement.
CLAUDIO.
Très-sérieusement ; et cela, je vous le garantis, pour l'amour de Béatrice.
DOJN PÈDRE.
Et vous a-t-il défié ?
CLAUDIO.
Le plus sincèrement du monde.
DON PÈDRE.
Voyez la jolie figure que fait un homme , lorsqu'il sort avec son pourpoint et son haut-de-chausse , et laisse son bon sens.
( Entrent Dogbeny , Verges , avoe Conrade et Boraciiio conduit5 par la garde^ )
I
ACTE V, SCÈNE I. i35
CLAUDIO.
C'est alors un géant devant un singe ; mais aussi un singe est un docteur près d'un tel homme.
DON PÈDRE.
Arrêtez î laissons-le. — Réveille-toi , mon cœur, et sois sérieux. Ne nous a-t-il pas dit que mon frère s'était enfui?
DOGBERY.
Allons, venez çà, vous, vaurien. Si la justice ne vient pas à bout de vous réduire, dites qu'elle n'aura jamais de bonnes raisons à peser dans sa balance; oui , et comme vous êtes un hypocrite fieffé , il faut veiller sur vous.
DON PÈDRE.
Que vois-je? Deux hommes de la livrée de mon fi'ère , garrottés ! Et Borachio en est un !
CLAUDIO.
Faites-vous instruire , seigneur , de la nature de leur faute.
DON PÈDRE.
Constable , quelle offense ont commis ces deux hommes?
DOGBERRY.
Vraiment, seigneur, ils ont commis un faux rapport ; de plus , ils ont dit des mensonges ; en se- cond lieu, ce sont des calomniateurs ; et pour sixième et dernier délit, ils ont noirci la réputation d'une dame ; troisièmement , ils ont débité des choses in- justes; et pour conclure , ce sont de fieffés menteurs.
i36 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
DON PÈDRE.
D'aboixl , je vous demande ce qu'ils ont fait ; troisièmement, je vous demande quelle est leur oflfense; en sixième et dernier lieu, pourquoi ils sont pinsonniers, et pour conclusion, ce dont vous les accusez.
CLAUDIO.
Fort bien raisonné , seigneur ; et suivant tous les points de sa division ; sur ma conscience , voilà une question bien retournée.
DOIS PÈDRE.
Messieurs, qui avez-vous offensé, pour être ainsi garrottés et tenus d'en répondre?Ce savant constable est trop fin pour se laisser comprendre ; quel est votre délit?
BORACHIO.
Noble prince , ne permettez pas qu'on me con- duise plus loin pour subir mon interrogatoire; dai- gnez m'entendre vous-même; et qu'ensuite le comte me tue. J'ai abusé vos yeux , et le complot que n'a pu découvrir votre prudence , ces imbéciles l'ont révélé à la lumière. Ce sont eux qui , dans l'ombre de la nuit , m'ont surpris et entendu avouer à cet homme, comment don Juan, votre frère, m'avait engagé à calomnier la jeune Héro ; comment vous aviez été conduits dans le verger, et m'aviez vu faire ma cour à Marguerite , vêtue des habits d'Héro ; enfin comment vous deviez la déshonorer au moment où vous deviez l'épouser. Ces hommes savent toute ma trahison ; et j'aime mieux l'expier par ma mort , que d'en répéter les détails à ma
ACTE V, SCÈNE I. 187
honte. La dame est morte de la fausse accusation traniëe par moi et par mon maître ; et bref, je ne désire et ne demande autre chose, que le salaire qui est dû à un misérable.
DON PÈDRE.
Chacune de ces paroles n'entre-t-elle pas comme un fer ardent dans vos veines?
CLAUDIO.
J'avalais du poison pendant qu'il les proferait.
DON PÈDRE, àBorachio.
Mais est-ce mon frère qui t'a incité à cette action?
BORACHIO.
Oui, seigneur; et il m'a richement paye' pour la commettre.
DON PÈDRE.
C'est un homme pe'tri de noirceurs! — Et il s'est enfui après cette scélératesse !
CLAUDIO.
Douce Héro ! Ton image revient se présenter à moi, sous les traits célestes qui me l'avaient fait aimer d'abord.
DOGBERRY, à la garde.
Allons, ramenez les plaignans ; notre sacristain, à l'heure qu'il est, a informé le seignevir Léonato de l'affaire. — Et n'oubliez pas , camarades , de faire mention en temps et lieu , que je suis un âne.
VERGES.
Le voici, le seigneur Léonato, et le sacristain aussi.
(X'éonatû revient avec Antonio et le sacristain. )
i38 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN, .
LÉONATO.
Quel est le misérable?... Faites-moi \oir ses yeux, afin que , quand il m'ai'rivera de rencontrer un homme qvii lui ressemble, je puisse l'éviter ; lequel est-ce d'entre eux?
BORACHIO.
Si vous êtes curieux de connaître l'auteur de vos maux, envisagez-moi.
LÉONATO.
Es-tu le vil scélérat dont le souffle a tué mon innocente enfant?
BORACHIO.
Oui ; c'est moi seul.
LÉONATO.
Seul? Non, tu n'es pas assez méchant. Tu te ca- lomnies toi-même. Voilà un couple d'illustres per- sonnages (le troisième s'est enfui) qui ont trempe dans le complot. Je vous rends grâces , princes , de la mort de ma fille. Inscrivez cette action parmi vos rares et beaux exploits. Si vous voulez y réfléchir, c'est une glorieuse action.
CLAUDIO.
Je ne sais comment supplier votre impatience de m' entendre; cependant il faut que je parle. Choisis- sez vous-même votre vengeance; imposez-moi la peine que vous pourrez inventer dans votre douleur pour punir mon crime; et cependant je n'ai été coupable que par une méprise.
DON PÉDRE.
Et moi de même, j'en jure sur mon âme; et cepen-
ACTE V, SCÈNE I iSg
dant,]30ur donnei- satisfaction à ce digne vieillard, je me soumettrais à tout ce qu'il voudrait m'ordon- ner de plus pénible.
LÉONATO.
Je ne puis vous ordonner de commander à ma fille de vivre ; cela est impossible. Mais je vous pi'ie tous deux de proclamer ici , devant tout le peu- ple de Messine , que ma fille est morte innocente; et si votre amour peut trouver quelques vers tou- chans , suspendez-les en ëpitaphe sur sa tombe et chantez-les sur ses restes. — Demain matin, rendez- vous à ma maison , et puisqu'il n'est pas possible que vous soyez mon gendre, devenez du moins mon neveu. Mon frère a une fille qui est presque trait pour tirait l'image vivante de ma fille qui est morte, et elle est l'unique héritière de nous deux ; donnez- lui le titre que vous auriez donne ù sa cousine; là expire ma vengeance.
CLAUDIO.
0 généreux vieillard, votre excès de bonté m'ar- rache des larmes. J'embrasse votre offre, et désor- mais disposez de l'infortuné Claudio.
LÉONATO.
Ainsi, demain matin je vous attendrai chez moi; je prends ce soir congé de vous. — Ce misérable sera confi'onté avec Marguerite qui , je le crois , est complice de cette calomnie , et gagnée par votre frère.
BORACHIO.
Non, sur mon âme, elle n'y eut aucune part; et elle ne savait pas ce qu'elle faisait, lorsqu'elle
i4o BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. s'entretenait avec moi à la fenêti-e : au contraire, elle a toujours e'té constamment juste et vertueuse dans tout ce que j'ai connu d'elle.
DOGBERBY.
En outre , seigneur ( ce qui, en vérité, n'a pas été couché sur le blanc et le noir), ce plaignant que voilà, le criminel, m'a appelé âne. Je vous en con- jure, souvenez-vous-en dans la peine que vous pro- noncerez contre lui; et encore la garde les a entendus parler d'un certain La Mode : ils disent qu'il porte une clef à son oreille, une boucle de cheveux qui y est suspendue, et qu'il emprunte de l'argent au nom de Dieu ; ce qu'il a fait souvent et long-temps , sans jamais le rendre qu'aujourd'hui. Les hommes ont le coeur endurci , et ne veulent rien lui prêter pour l'amour de Dieu : je vous en prie, examinez-le sur ce chef.
LÉONATO.
Je te remercie de tes peines et de tes bons offices.
DOGBERRY.
Votre seigneurie parle comme le jeune homme le plus reconnaissant et le plus vénérable; et je rends grâces à Dieu pour vous.
LÉONATO.
Voilà pour tes peines.
DOGBERRY.
Dieu conserve la fondation !
LÉONATO.
Va, je te déchai-ge de ton prisonnier, et je te re-
ACTE V, SCÈNE I. i'4i
DOGBERRY.
Je laisse un franc vaurien entre les mains de votre seigneurie, et je vous conjure de le bien châ- tier vous-même pour l'exemple des autres. Dieu conserve votre seigneurie ! Je fais des vœux pour le bonheur de votre seigneurie : Dieu vous rende la santé. — Je vous donne humblement la liberté de me quitter ; et si l'on peut vous souhaiter une heu- reuse rencontre, Dieu vous en préserve ! (^Af^erges.) Allons-nous-en, voisin.
( Dogberry et Verges sortent. ) LKONATO.
Jusqu'à demain matin, seigneurs : je prends congé de vous.
ANTONIO.
Adieu, nous vous attendons demain matin.
DON PÈDRE.
Nous n'y manquerons pas.
CLAUDIO.
Cette nuit j'irai pleurer sur la tombe d'Héro.
LÉONATO, à la garde.
Emmenez ces hommes avec nous : nous voulons avoir un entretien avec Marguerite, et savoir com- ment sera venue sa connaissance avec ce mauvais sujet.
i42 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
SCÈNE II.
Le jardin de Léonato.
BÉNÉDICK et MARGUERITE se rencontrent et s'abordent.
BÉNÉDICK.
Ah! je vous en prie, chère Mai'guerite, oMigez- moi en me faisant parler à Béatrice.
MARGUERITE,
Voyons, me promettez-vous de composer un sonnet à la louange de ma beauté ?
BÉNÉDICK.
Oui, et en style si pompeux, que nul homme vivant n'en approchera jamais ; car, dans l'honnête vérité , vous le méritez bien.
MARGUERITE.
Aucun homme n'approchera de moi? Quoi donc! resterai-je toujours en bas de 1 escalier ?
BÉNÉDICK.
Votre esprit est aussi vif qu'un lévrier : il atteint d'un saut sa proie.
MARGUERITE.
Et le vôtre est aussi émoussé qu'un fleuret d'es- crime, qui touche et ne blesse jamais.
BÉNÉDICK.
Preuve que c'est l'esprit d'un homme de coeur, Marguerite , qui ne voudrait pas blesser une
ACTE V, SCÈNE II. i43
femme. — Je vous prie, daignez appeler Béatrice, je vous rends les armes, et jette mon bouclier à vos pieds ('").
MARGUERITE.
C'est votre e'pe'e qu'il faut nous rendre : nous avons , nous , les boucliers de notre côte'.
BÉNÉDICK.
Si vous vous en servez , Marguerite , il vous faut mettre la pointe dans l'ëtau ; les épées sont des ar- mes dangereuses pour les filles. •
MARGUERITE.
.Allons, je vais vous appeler Béatrice, qui, je crois, a des jambes.
BÉNÉDICK.
Si elle en a, elle viendra.
(Marguerilesort.) (Ilchanle )
Le dieu d'amour
Qui est assis là-haut , Me connaît , me connaît; Il sait combien je mérite
Comme chanteur, veux -je dire; mais comme amant?... Léandre, le bon nageur; Troïlus, qui employa le premier Pandare ; et un volume entier de ces marchands de tapis dont les noms coulent encore avec tant de douceur sur la ligne unie d'un vers blanc, non, jamais aucun d'eux ne fut si complè- tement bouleversé par l'amour, que l'est aujourd'hui mon pauvre individu. Diantre! je ne saurais le prouver en rimes : j'ai essayé; mais je ne peux trouver d'autre rime à tendron , que poupon : rime
i44 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN, innocente ! A mariage , cocuage ; rime sinistre, école , folle , rime bavai'de : toutes ces rimes sont d'un mauvais pre'sage : non, je ne suis point né sous une étoile poétique; car je ne puis faire ma cour en termes pompeux.
( Entre Béatrice. )
BÉNÉDICK.
Chère Béatrice , vous voulez donc bien venir quand je vous appelle?
BÉATRICE.
Oui , seigneur , et vous quitter dès que vous me l'ordonnerez.
BÉNÉDICK.
Oh ! bien, restez avec moi jusqu'alors.
BÉATRICE.
Alors est dit : adieu donc. — Et pourtant, avant mon départ, renvoyez-moi satisfaite sur l'objet qui m'a fait venir , c'est de savoir ce qui s'est pass'é en- tre vous et Claudio.
BÉNÉDICK.
Des mots fort aigres; et là-dessus je veux vous donner un baiser.
BÉATRICE.
Mots aigres, ce n'est qu'un souffle aigre, et un souffle aigre n'est qu'une haleine aigre , une haleine aigre est dégoûtante; je m'en irai sans votre baiser.
BÉNÉDICK.
Vous avez détourné mes paroles de leur sens naturel ; tant votre esprit est effrayant ! Mais , pour vous dire les choses sans détour , Claudio est chargé
ACTE V, SCÈNE II. i^^S
de mon défi ; et , ou j'apprendrai bientôt de ses nou- velles, ou je le dénonce pour un lâche. — Et vous, maintenant, dites-moi, je vous prie, à votre tour, quelle est dans mes mauvaises qualités, celle qui vous a rendue amoureuse de moi.
BÉATRICE.
Toutes ensemble : car il y a chez vous un système politique de mal si bien lié , qu'il n'est pas possible à une seule vertu de s'y glisser. — Mais vous , quelle est de mes bonnes qualités celle qui vous a fait souffrir l'amour pour moi.
BÉNÉDICK.
Souffrir l'amour : oh ! expression des plus justes ! Oui , en effet , je soufïre l'amour, car je vous aime malgré moi.
BÉATRICE
En dépit de votre cœur, je le crois aisément. Hélas ! le pauvre coeur ! si vous l'irritez à cause de moi , je l'irriterai aussi , parce que c'est le vôtre : car jamais je n'aimerai ce que hait mon ami.
BÉNÉDICK.
Vous et moi, nous avons trop de bon sens pour nous faire l'amour paisiblement.
BÉATRICE.
Cet aveu n'en est pas la preuve : il n'y a pas dans vingt sages un seul homme qui se loue lui-même.
BÉNÉDICK.
Vieille coutume, vieille coutume, Béatrice; bonne dans le temps des bons voisins. Mais dans ce siècle. si un homme n'a pas soin d'élever lui-même sa
ToM. VII. Shakspeatr. lO
146 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN, tombe avant qu'il meure , il ne vivra pas dans son monument plus long-temps que ne dureront le son de la cloche funèbre et les larmes de sa veuve.
BÉATRICE.
Et combien croyez-vous qu'elles durent?
BÉNÉDICK.
Quelle question ! Eh ! mais , une heure de cris et un quart d'heure de pleurs : en conséquence , il est fort à propos pour le sage , si Don Ver ^^'^ (sa conscience) n'y trouve pas d'empêchement contraire, d'être le trompette de ses propres vertus , comme je le suis pour moi-même : en voilà assez sur l'article de mon panégyrique , à moi , qui me servirai de témoin que j'en suis digne. — A présent , dites- moi , comment se porte votre cousine ?
BÉATRICE.
Fort mal.
BÉNÉDICK.
Et vous-même ?
BÉATRICE.
Fort mal aussi.
BENÉDICK,
Servez Dieu , aimez-moi , et amendez-vous. Je vais vous quitter là-dessus, car voici quelqu'un de fort pressé qui accoui^t.
(Entre Ursule. )
URSULE.
Madame , il faut venir aupi'ès de votre oncle : il y a bien du tumulte au logis , vraiment. Il est prouvé que ma maîtresse Héro a été faussement accusée; que le prince et Claudio ont été grossièrement
ACTE V, SCÈNE III. i47
trompés , et que c'est don Juan qui est l'auteur de tout ; il s'est enfui , il est parti : voulez-vous venir sur-le-champ ?
BÉATRICE.
Voulez-vous , seigneur , venir entendre ces nou- velles ?
BÉNÉDICK.
Je veux vivre dans votre cœur , mourir sur votre sein , être enseveli dans vos beaux yeux ; et en outre je veux aller avec vous chez votre oncle.
SCÈNE III.
L'intérieur d'une église.
DON PÈDRE, CLAUDIO, précèdes de musiciens et de flambeaux , dans la nuit.
CLAUDIO,
Est-ce là le monument de Léonato ?
UN DE LA SUITE.
Oui, seigneur.
CLAUDIO Usant lepitaphe gravée sur un tableau.
Victime de langues calomnieuses
Héro mourut, et gît ici. La mort , pour réparer sou injure , Lui donne un nom qui ne mourra jamais. Celle qui mourut avec honte Vit , dans la tombe , d'une gloire pure.
( Il fixe l'e'pitaphe. ) •
Et toi que je suspends sur son tombeau , parle
i48 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
encore à sa louange quand ma voix sera muette. — Vous , musiciens , commencez et chantez votre hymne solennel.
( Chant. )
Pardonne , ô déesse de la nuit, Aux auteurs du trépas de ta jeune vierge C58), C'est pour expier leur erreur , qu'ils viennent avec des hymnes Autour de sa tombe. 0 nuit , seconde nos gémissemens ! Aide-nous à soupirer et à gémir. Profondément , profondément ! Tombeaux , ouvrez-vous , laissez errer son ombre, Jusqu'à ce que sa mort soit jjleurée Tristement, tristement.
CLAUDIO.
Maintenant , nuit paisible à ta cendre ! tous les ans je viendrai te payer ce triste tribut.
DON PÈDRE.
Adieu , messieurs. Éteignez vos flambeaux ; les loups ont dévore' leur proie ; et voyez , la douce Au- rore, précédant le char du Soleil , sème des taches grisâtres sur l'Orient assoupi. Recevez tous nos re- mercimens , et laissez-nous : adieu.
CLAUDIO.
Adieu , mes amis : et que chacun reprenne son chemin.
DON PÈDRE.
Sortons de ces lieux : allons quitter ces habits de deuil, et aussitôt nous nous rendrons à la maison de Léonato.
CLAUDIO.
Que l'hymen qui se prépare ait pour nous une
ACTE V, SCÈNE IV. 149
issue plus heureuse que celui qui vient de nous obliger à ce ti'ibut de douleur !
(Ils sortent tous. )
SCÈNE IV.
Appartement dans la maison de Léonato.
LÉONATO , BÉNÉDICK , MARGUERITE , UR- SULE, ANTONIO, LE MOINE et HÉRO.
LE MOINE.
Ne vous l'avais-je pas dit , qu'elle était innocente?
LÉONATO.
Le prince et Claudio le sont aussi : ils ne l'ont accusée que déçus par l'erreur dont vous avez en- tendu les circonstances. Mais Marguerite est un peu coupable dans ceci , quoique involontairement, comme il le paraît par l'examen approfondi de cette affaire.
ANTONIO.
Allons , j'ai bien de la joie que tout ait tourné si heureusement,
BÉNÉDICK.
Et je m'en félicite aussi , moi, qui autrement étais engagé par ma parole à forcer le jeune Claudio à me faire raison de cet affront.
LÉONATO.
Allons , ma fille , retirez-vous avec vos femmes dans une chambre écartée ; et lorsque je vous en- verrai chercher , venez ici masquée. Le prince et
ï5o BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN, Claudio m'ont promis de se reodre chez moi à cette heure même. — (^ A Antonio.^ Vous connaissez votre rôle, mon frère. Il faut que vous sei'viez de père à la fille de votre frère , et que vous fassiez le don de sa main au jeune Claudio.
( Hcio sort suivie de ses femmes. )
ANTOHIO.
Je le ferai , en composant mon visage avec assu- rance.
BÉNÉDICK.
Homme de Dieu, je crois que j'avirai besoin d'im- plorer votre ministère.
LE MOINE.
Pour quel service, seigneur ?
BÉNÉDICK.
Pour m'enchaîner aussi ou me voir au désespoir; l'un ou l'autre. — Seigneur Léonato : c'est la ve'rite', digne seigneur , que votre nièce me regarde d'un œil favorable.
LÉON.iTO.
C'est ma fille qui lui a prête' ces yeux tendres ; rien n'est plus vrai.
BÉNÉDICK.
Et moi , en retour de ses tendres regards , je la vois des yeux de l'amour.
LÉONATO.
Vous tenez, je crois , ces yeux de moi, de Claudio et du prince : mais quelle est votre volonté ?
BÉiN'ÉDICK.
Votre réponse , seigneur , est énigmatique ; mais
ACTE V, SCÈNE IV. i5i
pour ma volonté , — ma volonté est que la vôtre daigne s'accorder avec la nôtre, — c'est d'être au- jourd'hui même uni à votre nièce par les nœuds d'un honorable mariage. . . Voilà pourquoi , bon religieux, je demande votre ministère.
LÉONATO.
Mon coeur est d'accord avec votre désir.
LE MOINE.
Et mon ministère est prêt à l'accomplir. — Voici le prince et Claudio.
( Entrent don Pèdre et Claudio avec leur suite. ) DON PÈDRE.
Salut à cette belle assemblée !
LEONATO.
Salut, prince; et à vous, Claudio. Nous vous at- tendons ici. {A Claudio. ) Etes-vous toujours déter- miné à épouser aujovird hui la fille de mon frère?
CLAUDIO.
Je persévère dans mon engagement, fût-elle noire comme une Éthiopienne.
LÉONATO, à son frère.
Allez , mon frère j allez la chercher : voici le re- ligieux tout prêt à les unir.
( Antonio sort. ) DON PÈDRE.
Ah ! bonjour , Bénédick. Quoi ! qu'avez-vous donc pour offrir ce front de février si glacé, si nébuleux, si sombre ?
CLAUDIO.
Je crois qu'il rêve au buffle sauvage. Allons, ras-
i5?, BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN, surez-vous, ami , nous dorerons vos cornes , et toute l'Europe sera enchantée de vous voir , comme jadis Europe fut enchantée du puissant Jupiter , quand il voulut faire en amour le rôle du noble taureau.
BÉNÉDICK.
Le taureau Jupiter, comte, eut une aimable gé- nisse ; apparemment que quelque étrange animal de cette espèce fit sa cour à la compagne de votre père , et que de cette belle union il sortit un jeune veau qui avait assez votre physionomie : au moins vous avez sa voix mugissante.
( Antonio rentre avec les dames masque'es, ) CLAUDIO.
Je suis votre débiteur. — Mais voici d'autres comptes à régler. — Quelle est la dame dont je dois prendre possession ?
ANTONIO.
La voici , et je vous la donne.
CLAUDIO.
Hé bien , elle est à moi. — Ma belle, laissez-moi voir votre visage.
LÉONATO.
Non , vous ne la verrez point que vous n'ayez accepté sa main en présence de ce religieux , et juré de l'épouser.
CLAUDIO.
Donnez-moi votre main devant ce saint ministre. Je suis votre époux, si vous voulez m'accepter.
HÉRO, ôlant sonmasque.
Lorsque je vivais, je fus votre auti'e épouse; et lorsque vous m'aimiez , vous fûtes mon autre époux.
à
ACTE V, SCÈNE IV. i53
CLAUDIO,
Une autre Héro !
HÉRO.
Rien n'est plus vrai. Une Héro mourut dëshono- re'e ; mais je vis , et aussi sûr qu'il l'est que je vis , je suis viei^ge.
DON PÈDRE.
Quoi , la même He'ro ! Héro qui est morte !
LÉO^'ATO.
Elle fut morte , seigneur , tant que vécut son déshonneur. ,
LE MOINE.
Je suis en état de vous expliquer tout ce qui cause votre étonnement. Lorsque la sainte cérémonie sera finie , je vous raconterai en détail la mort de la belle Héro : en attendant , familiarisez-vous avec votre surprise , et allons de ce pas à la chapelle.
BÉNÉDICK.
Pas si vite, religieux; un moment. — Laquelle est Béatrice?
BÉATRICE.
C'est moi qui réponds à ce nom. Que désirez- vous ?
BÉNÉDICK.
Ne m'aimez-vous pas ? ■
BÉATRICE. ^
Moi ! non , pas plus que de raison.
BÉNÉDICK.
En ce cas , votre oncle , et le prince et Claudio
i54 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN,
ont été bien ti^ompés : ils m'ont juré que vous
m'aimiez.
BÉATRICE.
Et vous ; est-ce que vous ne m'aimez pas ?
EESÉDICK.
En vérité , non ; pas plus que de raison.
BÉATRICE.
En ce cas , ma cousine , Marguerite et Ursule se sont bien trompées : car elles m'ont juré que vous m'aimiez.
BÉJNEDICK.
Eux, ils m'ont juré que vous étiez presque ma- lade d'amour pour moi.
BÉATRICE.
Et elles , elles m'ont juré que vous étiez presque mort d'amour pour moi.
BÉKÉDICK.
Il ne s'agit pas de cela. — Ainsi , vous ne m'ai- mez donc pas ?
BÉATRICE.
Non vraiment ; seulement je voudrais récom- penser l'amitié.
LÉOWATO.
Allons, ma nièce; je suis sûr, moi, que vous aimez ce cavalier.
CLAUDIO.
Et moi, je ferai serment qu'il est amoureux d'elle : car voici certain écrit tracé de sa main , un sonnet imparfaitsoi'ti de son propre terveau , et qui s'adresse à Béatrice.
ACTE V, SCÈNE IV. i55
HERO.
Et en voici un autre , e'crit de la main de ma cou- sine , que j'ai dérobé à sa poche et qui renferme l'expression de sa tendresse pour Bénédick.
BÉNÉDICK.
Miracle ! voici nos mains qui déposent contre nos coeui's ! — Allons , je vous accepte : mais, par cette lumière , je ne vous prends que par pitié.
BÉATRICE.
Je ne veux pas vous refuser non plus. — Mais , j'en atteste ce beau jour , je ne cède que vaincue par les importunités ; et aussi pour vous sauver la vie : car on m'a dit que vous périssiez de consomption .
BÉNÉDICK.
Allons , silence : je veux vous fermer la bouche.
( Il lui donne un baiser. ) DON PÈDRE
Hé bien , comment vous trouvez-vous, Bénédick , l'homme marié ?
BÉNÉDICK.
Je suis bien aise de vous le dire , prince : un collège entier de beaux esprits ne me ferait pas changer mes idées par ses railleries. Pensez -vous que je m'embarrasse beaucoup d'une satire ou d'une épigramme? Non ; si un homme se laisse battre par des bons mots ^^9) , il sera ridicule dans toute sa personne. Bref, depuis que je suis décidé à me marier, je ne fais plus aucun cas de tous les propos que le monde voudra tenir contre le mariage : ainsi ne me raillez jamais pour tout ce que j'ai pu dire
i56 BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN, contre lui. Cai' l'homme est un être changeant , et c'est là ma conclusion. — Quant à vous , Claudio , je m'attendais à vous faire un mauvais parti : mais en considération de ce que vous avez bien l'air de de- venir mon parent , vivez sain et sauf ; et aimez ma cousine.
CLAUDIO.
J'espérais que vous auriez refusé Béatrice j et que j'aurais pu vous faire mourir célibataire sous le bâton , pour vous apprendre à être un homme à deu^x faces ; ce que vous serez , sans contredit , si ma cousine ne veille pas sur vous de bien près.
BÉJN'ÉDICK.
Allons , allons , nous sommes amis. — Qu'on nous ouvre une danse avant que nous soyons mariés , afin que nous puissions alléger nos cœurs et les ta- lons de nos femmes.
LÉONATO.
La danse viendra après.
BÉNÉDICK.
Nous commencerons par-là , sur ma parole. — Allons , musique , partez. — Prince , vous êtes mé- lancolique : prenez -moi une femme, prenez -moi une femme. Il n'est point de bâton plus vénérable que celui dont la pomme est garnie de corne.
( Entre un messager. )
LE MESSAGER.
Seigneur , votre frère don Juan a été pris dans sa fuite , et une escorte de gens armés l'a ramené à Messine.
I
ACTE Y, SGÊiNE IV. 157
BÉNÉDICK.
Ne songez pas à lui jusqu'à demain : je vous don- nerai l'ide'e d'une bonne punition pour lui. — Allons, flûtes , commencez.
( On danse , ensuite tous sortent. )
FIN DD CINQUIEME ET DERNIER ACTE.
I
NOTES
SUR
BEAUCOUP DE BRUIT
POUR RIEN.
<^') Montanto est un des anciens ternies de l'escrime , et s'ap- pliquait à un fier-à-bras , à un bravache.
^°5 II était d'usage, parmi les gladiateurs, de faire courir des billets portant des défis , etc. Flighl et hird-bolt , étaient diffé- rentes sortes de flèches.
t^) j4 stuffed man.
W) Fair, beau et blond.
^^) Dans quelques provinces d'Angleterre , ou enfermait autre- fois un chat avec de la suie dans une bouteille de bois ( sembla- ble à la gourde des bergers ), et on la suspendait à une corde. Celui qui pouvait en briser le fond en courant, et être assez adroit pour échapper à la suie et au chat qui tombaient alors , était le héros de ce divertissement cruel.
(^) Adam-Bell , fameux archer.
^''^ Heart-hurnt. ' ' .
^'^ Dal Deus immiti cornua ciirta bovi.
i6o NOTES
Cs) Un vieux proverbe disait : Les vieilles pucelles conduis sent les singes en enfer.
(lo) Priend , un ami ; nous disons encore , un bon ami , dans le même sens.
C") Tout ce dialogue de Marguerite avec Bënêdick est attri- bué, par d'autres , à Balthasar.
0^) Comme signe d'un tempérament froid. Nous disons encore : J^ous avez les mains fraîches , vous devez être fidèle.
03) Quelque traduction des Cent nouvelles nouvelles de la reine de Navarre.
W) Allusion aux figures de cire des sorcières. Une ancienne superstition leur attribuait aussi le pouvoir de changer l'eau et le vin en sang.
05) Parure des citoyens opulens du temps de Shakspeare.
C'^) Allusion à l'aveugle de Lazarille de Tormes.
C'O Ce qui reste de la fille de Sion est comme une cabane dans un vignoble , comme une loge nocturne dans un jardin de concombres. Isaïe , cli. premier.
(i8) Déesse de la vengeance, ou de la discorde.
("s) Souverain de l'Abyssinie.
C^") J'ai perdu ma beauté, les maris seront rares,
(21) JVhat life is in that to be tlie death of this marriage?
^'^''^ Nous dirions M. Céladon.
C^3) Sialk on, allusion au stalking-horse, au cheval d'abri qui sert à surprendre le gibier.
C'4) L'anglais dit : En m.ille pièces d'un liard.
(") Allusion à l'habitude des sorcières qui récitent leurs priè- res à rebours.
i
SUR BEAUCOUP DE ERUIT POUR RIEN. i6i
^"^5 Ànlick, bouffon des anciennes farces anglaises. Le nom A'antick indique, selon Warburton , l'idée traditionnelle des anciens mimes dont Apulée nous dit : mimi centunciilo Jïiligine faciem obducli,.
i"') Quelques commentateurs veulent lire angle t , une tète d'épingle à cheveux qui représeulail autrefois des figures tail- lées , et le plus souvent une tête bizarre.
(^°*) Chez nous , les oreilles nous sijflent.
C's) Allusion à un ancien proverbe :
As ihefool ihinks so the bell clinks.
Ce que le fou pense , la cloche le chante.
C^°) Hang it : — You must hang il Jîrst and draw il af terwards.
t'^') Fancy , amour, imagination.
(32) Dogberry , peu au fait de la valeur des termes , fait mille contre-sens, en employant un mot pour l'autre. On devine fa- cilement l'intention du poète.
C5 Bills , pertuisanes ; armes de l'ancienne infanterie an- glaise.
C34) Voici quelques-uns des statuts du guet ridiculisés ici par Shakspeare.
Il Personne ne sifflera passé neuf heures du soir sous peine de prison.
» Personne n'ira masqué la nuit , passé neuf heures du soir.
» Nul homme à marteau , forgeron , serrurier ne travaillera passé neuf heures du soir ; nul homme ne donnera l'alarme passé neuf heures du soir, en battant sa femme, sa servante, son chien , sous peine de trois schellings d'amende. »
(3d) Pharaon , Hercule chez Omphale , personnages de tapis- serie.
TOM. VII SImispearf. I I
î6'. NOTES
C3S) Cod pièce ne veut pas dire petit doigt. Lord B...ndit quelque part, au sujet des statues du musée de lord E...n.
,< Manj'- a langidd maid wilh longing sigli ,
gianl statues cast the curious <ye , The room -with transient glance appears to skim. Yet marks the niightj back and leiigth oflimb , Mourns o'er the dijference.of now and then , Exclaims : « Thèse Greeks indeed were proper ?nen.
Alas sir Harrj- is no Hercule !
C^') En anglais, c'est le mot deformed que les watchmeii prennent pour un nom d'homme.
C^*) Rabato , rabat, collerette.
C^s) ]I a déjà été question de cet air dans les deux gentils- hommes de Vérone.
W°) Barns , greniers, et bairnes, vieux mot qui signifie enfant.
C40 Hawk Horse or husband.
C4=) La réponse de Béatrice est moins claire en anglais; car elle répond : Je pi-éfère la lettre initiale de chacun de ces mots; mais Marguerite la comprend , comme le prouve sa réplique.
C43) Si vous n'avez pas changé d'opinion , de foi.
C+4) Allusion au nom de Bénédick.
(45) Moralité , la morale d'une fable , le sens caché d'un apologue.
C46) Proverbe.
C47) Dogberry dit toujours le contraire de ce qu'il veut dire.
W*) Expression proverbiale.
tts) Odieuses.
SDR BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. i63
(5") Palabras , pocas palabras , mots espagnols , pour dire bref, abrégeons.
(^') C'est une merveille.
(^^') Expression d'une ancienne moralité. {Steevens).
C53) Nous ne savons pas trop quel mot faire écorcher en fran- çais à Dogberry pour équivalent d'aspicious.
C54) County , anciennement terme générique pour dire un noble. {Steevens y
(55) Proverbe ; le sens est sans doute : S'il est de mauvaise humeur , qu'il s'occupe à se distraire.
C56) On connaît l'expression latine, cfypeum abjicere, pour rendre les armes.
C^') Don worrn , le ver du remords.
(58) p'jrgifi liniglii , chevalière vierge , selon Johnson , signi- fie pupille, élève, favorite; selon Steevens, dans les siècles de la chevalerie , une chevalière vierge était celle qui n'avait pas encore eu daventure.
C^g) Brain , cerveau et esprit, saillie, bon mot. *
CYMBELINE,
TRAGEDIE.
NOTICE
SUR ,
CYMBELINE
U NE nouvelle du Décaméron de Bocace et une chronique d'Holinshed sont les deux sources où Shakspeare a puisé cette tragédie. Le roi qui lui donne son nom régnait du temps de César Auguste , selon Holinshed , ce qui n'a pas em- pêché Shakspeare de peupler Rome d'Italiens modernes, lachimo, Philario, etc. Malgré cette confusion de temps, de noms et de mœurs; mal- gré l'invraisemblance de la fable , et l'absurdité du plan, Cymbeline est une des tragédies les plus admirées de Shakspeare. Le personnage d'Imogène a fait réellement des passions. Que les critiques comparent, s'ils le veulent, cette pièce à un édifice irrégulier et informe , mais qu'ils conviennent qu'Imogène est une divinité digne d'orner un temple de la plus noble archi- tecture. Quoique Posthumus semble le héros
i68 NOTICE
de la pièce , c'est Imogène qui y répand le charme de sa pureté conjugale, de sa dou- ceur céleste , de son dévouement et de sa constance.
Sans artifice , comme l'innocence, elle a peine à croire à l'inûdélilé de Posthumus ^ indulgente comme .la vertu , elle pardonne à lachimo ses premières calomnies sans affecter une haine d'ostentation contre le vice. Faussement accu- sée, elle ne sait se justifier qu'en disant combien elle aime 5 modeste et timide sous son déguise- ment , elle apparaît dans la grotte de Bélarius comme l'ange de la grâce j elle est belle dans le désert comme à la cour, et ajoute encore à la beauté du paysage dans lequel Shakspeare a placé les deux jeunes princes.
Les autres caractères de la pièce ne man- quent pas de vérité. Posthumus ne serait-il que l'époux adoré d'imogène, il nous intéresserait^ mais il y a en lui le courage et la noblesse des héros. Pisanio est un de ces serviteurs fidèles que Shakspeare a souvent pris plaisir à repré- senter, et lachimo un des plus adroits menteurs que l'Italie ait produits ; son effronterie a quel- qiie chose d'amusant ; Bélariua, opiu.iàti'e dans
SUR CYMBELINE. 169
son plan de vengeance, offre un de ces carac- tères fermes qu'on voit avec plaisir transplan- tes au milieu des montagnes et mis tout à coup en présence d'un courtisan. Ses deux élèves ont déjà l'instinct des grands hommes ; et leur ami- tié fraternelle est touchante.
La méchanceté de la reine et la crédulité conjugale du roi, prêtent aussi à l'analyse, et forment un contraste piquant. Cloten , le seul personnage comique de la pièce, peut être jugé de plus d'une manière : on voit en lui la sottise et l'orgueil d un prince privé d'éducation ; mais il semble que Shakspeare ait oublié qu'il nous l'a donné d'abord pour une àme lâche et sans énergie , lorsque dans le conseil royal il lui fait adresser à l'ambassadeur romain une réponse qui est pleine de dignité ; soit qu'il ait cru que vis-à-vis l'étranger , l'honneur national peut en- flammer les âmes les plus communes ; soit que le poète ait voulu insinuer que le rôle des princes leur est souvent tracé d'avance dans les gi^andes occasions.
En général, l'intérêt qu'inspire la tragédie de Cjmbeline , est d'une nature douce et mélan- colique plutôt que tragique. On s'échappe vo-
170 NOTICE SUR CYMBELINE.
lontiers de la cour avec Imogène , et l'on se sent disposé à rêver dans l'asile romantique où elle retrouve ses frères sans les connaître.
Plusieurs sentimens noblement exprimés , quelques dialogues naturels et des scènes char- mantes rachètent les nombreux défauts de cette composition.
Le docteur Malone croit qu'elle fut écrite en i6o5. A. P.
CYMBELINE.
PERSONNAGES.
CYMBELINE , roi de la Grande-Bretagne.
CLOTEN , fils de la reine , d'un premier lit.
LÉONATUS POSTHUMUS, chevalier, marié secrètement à la princesse Imogène.
BÉLARIUS , seigneur breton , exilé par Cymbeline , et déguisé sous le nom de Morgan.
GUIDÉRIUS , ) fils de Cymbeline , et crus fils de Bélarius
ARVIRAGUS , j sous les noms de Polydore et de Cadwal,
PHILARIO , ami de Posthumus , ) ^ ,.
lACHIMO , ami de Philario. \ ItaUens.
UN FRANÇOIS , ami de Philario.
CAIUS-LUCIUS , général de l'armée romaine.
UN OFFICIER ROMAIN.
PISANIO , attaché au service de Posthumus.
CORNÉLIUS, médecin.
DEUX GENTILSHOMMES.
DEUX GEOLIERS.
DEUX OFFICIERS BRETONS.
LA REINE, femme de Cymbeline.
IMOGENE, fille de Cymbeline, de son premier mariage.
HELENE , suivante d'Imogène.
LORDS , LADYS , SÉNATEURS , ROMAINS , TRIBUNS , APPARITIONS, UN DEVIN, UN BAT AVE, UN ESPA- GNOL, MUSICIENS, OFFICIERS, CAPITAINES, SOL- DATS, MESSAGERS.
lau scène est tantôt en Bretagne, tantôt en Italie.
CYMBELINE
■%%«««.W««A'«>%'»««*%l«V«.VVl't^\»^/l«%^«%««'t««'VI«l;WWVt.ft'V«»%V«^
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
La Grande-Bretagne. — Jardin derrière le palais de Cymbeline.
Entrent deux GENTILSHOMMES.
LE PREMIER GENTILHOMME.
Vous ne rencontrez ici personne qui ne fronce le sourcil. Nos visages n'obéissent pas plus que nos courtisans aux lois du ciel. Tous retracent la tris- tesse peinte sur le visage du roi.
LE SECOND.
Mais quel est le sujet?...
LE PREMIER,
L'héritière de son royaume , sa fille , qu'il desti- nait au fils unique de la nouvelle reine, de cette veuve qu'il vient d'ëpouser , s'est donnée à un gen- tilhomme pauvre de fortune, mais riche en meVite : la voilà mariée; — aussitôt son époux est banni, elle emprisonnée. Tout présente les dehors de la tristesse; pour le roi, je le crois, il est affligé du fond du cœur.
1,4 CYMBELINE,
LE SECOND.
N'y a-t-il que le roi ?
LE PREMIER.
Et le prince , à qui ce mariage enlève la princesse ; la reine aussi , qui souhaitait le plus cette alliance ; mais il n'est pas un des courtisans , quoiqu'ils por- tent des visages composés sur celui du roi , pas un qui n'ait le coeur joyeux de l'hymen dont ils afFectent de paraître mécontens.
LE SECOND.
Et pourquoi cela ?
LE PREMIER.
L'homme à qui la princesse échappe est un être qui ne mérite même pas une mauvaise réputation ; mais celui qui la possède , je veux dire celui qui l'a épousée, ah ! l'hounête homme ! et qu'on bannit pour cela ; c est une créature si accomplie qu'on aurait beau chercher son pareil dans toutes les régions du monde , il manquerait toujours quelque trait à l'objet qu'on voudrait lui comparer. Je ne pense pas qu'un extérieur aussi beau et une âme aussi belle soient réunis dans un autre homme que lui.
LE SECOND.
Vous le vantez beaucoup.
LE PREMIER.
Tous les éloges que je lui donne appartiennent à son mérite ; je lui fais tort plutôt que de l'exalter outre mesure.
LE SECOND.
Quel est son nom , sa naissance ?
ACTE I , SCÈNE I. i-S
LE PREMIER.
Je ne puis remonter jusqu'à sa première origine. Sicilius était le nom de son père, qui s'unit avec honneur à Cassibelan contre les Romains. Mais il ne reçut ses titres d honneur que de Tënanlius , qu'il servit avec gloire et avec un succès admiré , et il ob- tint le surnom de Lèonatus. Il eut, avant le cheva- lier dont je vous parle , deux auti^es fils qui , dans les guerres de ce temps , moururent l'épée à la main. Leur père, vieux alors et amoureux de pos- térité, en conçut tant de chagrin qu'il en quitta la vie : son aimable épouse, alors enceinte du troisième fils dont nous parlons , mourut en lui donnant le jour. Le roi prit lorphelin sous sa protection , lui donna le nom de Posthumus, léleva, et l'attacha à sa personne : il l'instruisit dans toutes les sciences dont son âge pouvait être susceptible ; et il les saisit comme l'air aussitôt qu'elles lui étaient présen- tées; dès son pi'intemps , il porta une moisson de fruits : il vécut à la cour loué et aimé (chose rare), modèle des jeunes gens , miroir redouté des hommes d'un âge mûr; et près des vieillards , un enfant qui guidait les radoteurs. Quant à sa maîtresse, pour laquelle il est banni aujourd liui , son rare mérite annonce à tous quel cas elle faisait de sa personne et de ses vertus. On peut lire dans son choix , et juger au vrai quel homme est Posthumus.
LE SECOA'D. ■ .
Je le révère sur votre seul récit. Mais , dites-moi, je vous prie , la princesse est-elle le seul enfant du roi ?
rnS CYMBELTNE,
LE PREMIER.
Son seul enfant? Il avait deux fils ; et si ce de'tail vous intéresse , écoutez-moi. Tous deux furent dé- robés à leur nourrice ; l'un à l'âge de trois ans, et l'autre encore au maillot ; jusqu'à cette heure , pas la moindre conjecture sur le lieu oii ils ont été portés.
LE SECOND.
Combien y a-t-il d'années ?
LE PREMIER.
Vingt ans environ.
LE SECOND.
Qu'on enlève ainsi les enfans d'un roi ! qu'ils fus- sent si négligemment gardés , et qu'on ait été si lent dans les recherches qu'on n'ait encore retrouvé d'eux aucune trace ^'^ !
LE PREMIER.
Quelqu'étrange que vous semble ce larcin , et quoique cet excès de négligence soit vraiment ridi- cule, le fait, seigneur, n'en est pas moins vrai.
LE SECOND.
Je vous crois.
LE PREMIER.
Cessons nos discours; voici la reine et la princesse.
(Ils sortent.) (La reine , Postliumus, Imogène , entrent avec leur suite. ) LA REINE.
Non ; soyez-en sûre , ma fille, vous ne trouverez jamais en moi , comme on le reproche à la plupart des marâtres, un oeil malveillant pour vous. Vouç
ACTE I, SCÈNE 1. 177
êtes ma captive ; mais votre gardienne vous confiei'a les clefs qui ferment votre prison. Pour vous, Pos- thumus, aussitôt que je pourrai ilecliir le courroux du roi , on me verra plaider votre cause ; mais , je vous l'avoue, le feu de la colère est encore dans son sang; et il serait à propos de vous soumettre à son arrêt, avec toute la patience que votre prudence pouri'a vous inspirer.
POSTHUMUS.
Si votre majesté le trouve bon, je m'éloignerai de ces lieux dès aujourd'hui.
LA REIKE.
Vous voyez le danger. — Je vais faire un tour dans les jardins, compatissant aux angoisses de deux cœurs qu'on arrache l'un à l'autre, quoique le roi ait ordonné de ne pas vous laisser ensemble.
(Elle sort.) IMOGÈNE.
0 feinte complaisance! Comme ce tyran sait ca- resser au moment oii elle assassine ! Mon cher époux, le courroux de moii père m'inspire bien quelque- fois la crainte; mais, soit dit sans blesser mes de- voirs sacrés envers lui , je ne redoute rien des effets de sa colère sur moi. Il vous faut partir; et moi j'aurai ici à soutenir à toute heure le trait de ses regards irrités, n'ayant rien qui me console de vivre, que la pensée qu'il existe toujours dans le monde un trésor que je puis revoir encore.
POSTHUMUS.
Ma souvei-aine ! mon amante! Ah! madame, ne
TOM. 'Vil, Shaksfeare. ' 7 2
iy8 CYMBELINE,
pleurez plus ; si vous ne voulez in'exposer à me faire soupçonner de plus de tendresse qu'il ne sied à un homme d'en montrer. Je veux être l'ëpoux le plus fidèle , qui jamais ait engagé sa foi. Ma re'sidence sera à Rome, chez un nomme' Philario , qui fut l'ami de mon père; moi , je ne le connais que par lettres. Adressez-moi là les vôtres , ô ma reine ! mes yeux en dévoreront chaque ligne dût l'en- cre être de fiel.
( La reine rentre. )
LA REINE.
Abrégez, je vous prie. Si le roi survenait, je ne sais pas oii s'arrêterait sa colère contre moi. (^ part.) Cependant je saurai diriger ici sa promenade ; je ne l'offense jamais qu'il ne paie mes offenses pour les apaiser; il achète chèrement tous mes torts.
(Elle sort.) POSTHUMUS.
Quand nous passerions à nous dire adieu tout le temps qui nous reste encore à vivre, la douleur de nous séparer ne ferait qu augmenter de plus en plus Adieu.
IMOGÈNE.
Alî ! demeure un moment. Quand tu monterais à cheval uniquement pour aller respirer l'air des environs, cet adieu serait encore trop court. — Vois, mon ami, ce diamant appartient à ma mère ; prends- le, mon bien-aimé , mais garde-le jusqu'à ce que tu épouses une autre femme quand Imogène sera morte.
POSTHUMUS.
Quoi ! quoi ! une autre femme? Dieux bienfaisans,
i
ACTE I, SCÈNE I. 179
accordez -moi seulement de posséder celle qui est à moi ; que les liens de la mort me préviennent dans mes enibrassemens si j'en cherche une autre. (/Z met te diamant à son doigt.) Reste, reste à cette place tant que le sentiment et la vie pourront t'y conser- ver, {yi Imngène.) Et vous, la plus tendre , la plus belle, qui , à votre perte immense , n'avez reçu que moi en échange de vous; c'est donc encore moi qui gagnerai sur vous dans le troc des plus légères ba- gatelles ; pour l'amour de moi , portez ceci ; c'est un lien d'amour; je veux moi-même en euchainer cette belle main.
( Il lui allaclie un bracelet. ) IMOGÈNE.
0 dieux ! quand nous reverrons-nous ?
( Entie Cymbeline et les seigneurs de la cour. ) POSTHUMUS.
Hélas ! le roi ! . . .
CYMBELINE.
Vil objet, fuis de ces lieux; disparais de ma vue. Si, après cet ordre encore, tu fatigues la cour de ton indigne présence, tu meurs. Fuis, ta vue em- poisonne mon sang.
POSTHUMUS.
Que les dieux vous protègent et fassent prospérer les hommes de bien c{ue je laisse à votre cour; je suis parti.
( n sort. ) IMOGÈNE.
Non , la mort n a point d'angoisses plus doulou- reuses que celles que j'éprouve.
i8o CYMBELINE,
CYMBELINE.
Créature déloyale, toi qui devrais rajeunir ma vieillesse, tu accumules un siècle sur ma tête.
IMOGÈNE.
Seigneur, je vous en conjure, ne vous tourmentez pas vous-même par ces emportemens ; car je suis insensible à votre courroux : un sentiment plus élevé étouffe en moi toute autre peine, toute autre crainte.
CYMBELINE.
Plus de pardon ! plus d'obéissance !
IMOGÈNE.
Plus d'espérance ! le désespoir! . . Ainsi donc plus de pardon pour moi!
CYMBELINE.
Tu pouvais épouser le fils unique de la reine.
IMOGENE.
Oh ! mille fois heureuse de ne plus le pouvoir : j'ai fait choix d'vm aigle , et me suis sauvé d'un fau- con dégénéré.
CYMBELINE.
Tu as choisi un misérable; tu voulais asseoir l'ignominie sur mon trône.
IMOGÈNE.
Dites que j'en ai relevé l'éclat.
CYMBELINE.
0 âme vile !
IMOGÈNE.
Seigneur, c'est votre faute si j'ai aimé Posthumus; vous l'avez fait élever avec moi, vous me l'avez
ACTE I, SCÈNE I. i8i
donné pour compagnon des jeux de mon enfance : il n'est point de femme dont il ne soit digne; il m'a- chète plus que je ne vaux, de tout le prix cjue je lui coûte.
CYMBELINE.
Quoi! as-tu perdu la raison?
IMOGÈNE.
Peu s'en faut, seigneur : veuille le ciel m'en ren- dre l'usage! Oh ! que je voudrais être fille d'un sim- ple paysan , et que Posthumus fût le fils du berger voisin.
( La reine paraît. )
CYMBELINE.
Femme imprudente, je les ai trouvés encore en^ semble; vous n'avez pas suivi mes ordres, retirez- vous avec elle, et l'enfermez.
LA REINE, àCymbeline,
J'implore votre patience. ( J Imogène. ) Calmez- vous, ina chère fille, silence. — Bon souverain ^ laissez-nous seules, et cherchez dans votre raison quelque consolation pour vous-même.
CYMBELINE.
Qu'elle languisse, et que chaque jour son sang se flétrisse, et que vieille avant le temps elle meure de ' sa folie !
(Ilsorl.) LA REINE, à Imogène. '
Allons, il faut que vous laissiez passer... ( Pisanio entre.) Voici votre serviteur. Eh bien, Pisanio, quelles nouvelles ?
,82 CYMBELINE,
PIS4HI0.
Le prince, votre fils, a tiré l'e'pée contre mon maître.
LA REIKE.
Ah! j'espère qu'il n'est arrive' aucun malheur?
PIS.VNIO.
Il en aurait pu arriver un; mais mon maître n'a fait que se jouer plutôt que de combattre, et il n'avait aycune colère; des gentilshommes qui se sont trouvés là , les ont séparés.
LA KEINE.
J'en suis bien joyeuse.
IMOGÈNE.
Votre fils est le champion de mon père ; il soutient sa cause! Tirer l'épée sur un proscrit! ô le brave prince! — je voudrais les voir aux prises tous deux dans les déserts de lAfrique, et moi près d'eux, armée d'une aiguille, pour en piquer le premier qui reculerait. — Pourquoi avez -vous quitté votre maître ^
PISANIO.
Par son ordre. Il n'a jamais voulu que je l'accom- pagne jusqu'au port ; il m'a laissé dans cet écrit le détail des ordres que j'aurai à remplir tant qu'il vous plaira d'accepter inon service.
LA REIKE.
Cet homme, jusqu'ici, a été pour vous un servi- teur fidèle. Je gai^antis, sur mon honneur, cju'il le
sera toujours.
ACTE I, SCÈNE II. i83
PISANIO.
Que votre majesté agrée mes humbles remercî-
mens.
LA REINE,
Je vous prie, promenons-nous un moment en- semble.
IMOGÈNE, àPisanio.
Avant une demi-heure, je vous le recommande, revenez me parler : du moins vous irez voir mon époux à boi^d. Allez et laissez-nous.
(La reine et Imogène sovteot ensemble; Pisanio sort par un autre côte'. }
SCÈNE IL
Une place publique.
Entre CLOTEN , DEUX SEIGNEURS.
PREMIER SEIGNEUR.
Je vous conseille, seigneur, de changer de che- mise. La chaleur de l'action vous a mis tout en sueur : vous voilà fumant comme la victime d'un sacrifice. Quand un air sort, un air entre ; et il n'en est point au dehors qui soit aussi sain que celui c£ui sort de vous.
CLOTEN.
Si ma chemise était ensanglantée , alors pour en changer... L'ai-je blessé ?
SECOND SEIGNEUR, à part.
Non , d'honneur , tu n'as pas même ému son âme.
i«4 CYMBELINE,
PREMIER SEIGNEUR.
Blessé? Ah! s'il ne l'est pas, il faut qu'il ait un corps perméable; il faut que l'acier le traverse comme l'air.
SECOND SEIGNEUR, à part.
Son acier craignait les cicatrices ; il a battu en retraite vers la ville.
CLOTEN.
Le lâche n'osait pas m'attentlre.
SECOND SEIGNEUR, à part.
Non , il allait toujours ; mais en avant , vers ta face.
PREMIER SEIGNEUR.
Vous attendre? vous avez assez de terres; mais il a ajouté à vos domaines , il vous a cédé du terrain.
SECOND SEIGNEUR, à part.
Autant de pouces de terre que tu as d'océans ! Les fats!
CLOTEN.
Que je voudrais que personne ne fût venu se jeter entre nous deux !
SECOND SEIGNEUR, à part.
Et moi aussi, jusqu'à ce que tu eusses pris sur la poussière avec ton corps la mesure d'un imbécile,
CLOTEN.
Mais comment peut-elle aimer ce misérable , et me rebuter , moi ?
SECOND SEIGNEUR, à part.
Oh!si c'estun crimedebienchoisir;elleestdamnée. i
PREMIER SEIGNEUR. '
Seigneur , je vous l'ai toujours dit, que son esprit
ACTE I, SCÈNE II. i85
et sa beauté ne A^ont pas ensemble : c'est une belle enseiejne ; mais je n'ai vu en elle qu'un esprit peu lumineux.
SECOND SEIGNEUR, à pari.
Son esprit ne luit pas pour les insensés.
CLOTEN.
Venez, je vais à mon appartement : je voudrais bien qu'il fût arrive' un malheur.
SECOND SEIGNEUR, à paît.
Je ne fais pas le même vœu, à moins que ce n'eût ëte la chute d'un âne, ce qui ne serait pas un grand malheur.
CLOTEN.
Voulez-vous nous suivre ?
PREMIER SEIGNEUR.
J'accompagnerai votre altesse.
CEOTEN.
Oui , venez : allons ensemble.
SECOND SEIGNEUR.
Volontiers, pi-ince.
(Ils sortent. )
i86 CYMBELINE,
SCÈNE III.
L'appartement d'Ijiaogèue.
IMOGÈNE, PISIANO.
IMOGÈNE.
Je voudrais que tu te tinsses sur le port ; et là , interrogeant sans cesse chaque vaisseau qui arrive.
— Si mon époux m'écrivait, et que sa lettre ne me parvînt pas, ce serait une aussi grande perte pour moi , que le serait pour un coupable la perte de ses lettres de grâce. Quelles ont été ses dernières paroles?
PISANIO.
Ma reine ! ma reine !
ÏMOGÈNE.
Et sans doute alors il agitait son mouchoir dans sa main.
PISANIO.
Et il le baisait, madame.
IMOGÈNE.
Insensible tissu , tu étais plus heureux que moi !
— Et ce fut là tout.
PISANIO.
Non, madame; car aussi long-temps qu'il a pu me voir , et moi le distingue*- des autres , il est resté sur le tillac , et