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REVUE
DES
DEUX MONDES.
PREMIÈRE SÉRIE.
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IMPRIMERIE DE H. FOURNIER, mvs SK SUITE, 14.
REVUE
DES
DEUX MONDES
TOMES I^II.
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Betontfe €î»ttir>n.
PARIS,
AU BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MOKDES,
RUE DES BEAUX -ÀUTS, 10, 1851.
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En réimprimant cette première année de la Revue, nous ne faisons que céder aux demandes fréquentes qui nous ont été adressées par nos lecteurs d'aujourd'hui, jaloux de compléter une collection qui aug- mente chaque jour de prix à leurs yeux. La Revue des Deux Mondes, dans cette année de début et d'essai , offre déjà les principaux carac- tères qu'elle a développés depuis, et qui lui assurent, nous osons nous en flatter, une place à part entre les revues et recueils périodiques tentés jusqu'à ce jour en France. Ces caractères sont à la fois de science positive et d'imagination : des voyages, des relations historiques exac- tes, des exposés philosophiques de systèmes célèbres, des appréciations critiques et des biographies d'écrivains, et à côté de cela, des compo- sitions d'art, des drames, des nouvelles, des romans, des peintures de mœurs ou de nature. Les noms de poètes et de critiques qui revien- nent plus fréquemment dans les volumes postérieurs, apparaissent déjà dans ceux-ci. Si le groupe d'écrivains qui a fini par se réunir à la Revue des Deux Mondes, ne constitue pas une école, à proprement parler, comme cela se pouvait dire exactement de l'ancien Globe, de la Revue Française, ce groupe libre et divers forme du moins une famille naturelle , dans laquelle il est aisé de noter quelques principaux traits. Nous venons déjà d'indiquer cette mesure de connaissances posi- tives et d'imagination. En général, les hommes jeunes encore, dont la réunion de plus en plus apparente compose le fonds actuel de la Revue, ne sont pas à leurs premières armes en littérature , en poésie ; ils ont tous, plus ou moins, passé déjà par l'état d'école et de croyance primitivement exclusive; ils en sont venus, dans l'art, au développement de plus en plus cultivé du talent libre et individuel, indépendamment de tout sys-
VI.
tème et de toute recette formelle ; dans la science et la critique, à l'in- telligence de plus en plus impartiale et curieuse des idées et des œuvres de tous les temps. La Revue des Deux Mondes n'est pas purement criti- que (et elle ne l'est même peut-être pas autant qu'elle le doit devenir pour remplir toute sa pensée); elle a encore un côté d'art et de créa- tion, qu'elle sollicite de ses écrivains, et, sous ce rapport, l'influence d'un recueil de ce genre sur les œuvres qu'il provoque et qu'il fait naître, est plus grande que les lecteurs ne seraient portés à le croire. Combien de nouvelles charmantes, de vives et durables productions, publiées par la Hevue, ne seraient pas venues, resteraient encore à l'état de projets vagues dans l'iiTiagination de leurs auteurs, si le cadre existant ne les avait appelées 1 Cela est également très vrai pour les travaux d'histoire littéraire. La Revue a donc un double mobile de critique et d'art, qu'aucun recueil n'a jamais possédé en France à ce degré. Comme telle , dans son indépendance et sa diversité môme , elle nous semble tout-à-fait convenir à ce moment, qui est, dit-on, de beaucoup de côtés, un moment de transition, mais qui, du moins, est certaine- ment ime époque d'intelligence ouverte, variée, fertile en essais, avide d'amusemens, d'émotions, sensée toutefois, et aucunement exclusive. Aune semblable époque, c'est faire un noble emploi de la publicité, c'est servir à coup sûr la cause de la civilisation , que de grouper des talens trop portés à se répandre au hasard, de leur donner le nœud libre, mais réel, d'une collaboration fréquente, de les faire concourir, en les complétant, en les suppléant l'un par l'autre, à entretenir le goût des productions délicates, des émotions élevées, à augmenter la somme des connaissances qui joignent l'utilité à l'ornement. La Revue cherchera de plus en plus à se perfectionner dans cette voie d'art, de goût et de bon sens appliqué aux choses non-communes. C'est surtout lorsque de tels recueils ont disparu, qu'on en apprécie mieux l'utilité, et que la place qu'ils occupaient apparaît davantage. La Revue, grâce à la posi- tion assurée que ses efforts et l'indulgence du public lui ont faite, tâ- chera d'être surtout appréciée en durant. Aucune fondation de ce genre n'a pu s'établir en France depuis la Révolution; nous tâcherons d'être la première. En reproduisant nos débuts, nous osons rappeler où nous en sommes maintenant, et, si Ton nous continue faveur, promettre mieux pour l'avenir.
a6 juin i835.
V. 15ULOZ,
PIKfcC.ltta 1>E I.A RfcVUE DES DtLX MOiNUtS-,
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PREMIERE SERIE.
PREMIER SEMESTRE DE 1831.
SOULT DE DALMATIE. — La Grèce après la campagne de
Morée. 7
GH. DE MONTALEMBERT. — De la Péninsule Scandinave sous
le rapport militaire et maritime en 1830. 88
ALEX. DUMAS. — La Vendée après le 29 juillet. i io
DE BALZAC. — L'Enfant maudit. 128
LESSON. — Relâche aux îles Malouines. 475
FERDINAND DENIS. — Antiquités du Mexique. ^96
SAINTE-BEUVE . — Ecrivains contemporains. — George Farcy . 21 9
EUGÈNE NEY. — Voyage en Amérique. — I. Terre-Neuve. —
II. La Nouvelle-Ecosse. 242
BARKER. — Essai historique, statistique et politique sur le
Canada. 295
VIII.
JULES DE BLOSSE VILLE. — Mort de George PoweL 324
ALFRED DE VIGNY. -- Scènes du désert. — Fragment de l'Alméh. 351
CHARLES DIDIER. — Les Gapozzoli et la police napolitaine. 374
LESSON. — Relâche à Lima. 385
FERDINAND DENIS. — Voyages dans l'intérieur du Brésil ,
par M. A. de Saint-Hilaire. 405
JULES DE BLOSSEVILLE. — Histoire des explorations de l'A- mérique. — I*"^ partie. 430
ALEXANDRE DELABORDE. — Les derniers jours de la Se- maine sainte à Jérusalem. 459
PERROTTET. — Souvenirs d'un voyage autour du monde. — I. Ile de Java. — II. Samboangan, — III. Manille. 470
AUG. BAR CHOU. — Essai d'une formule générale de l'histoire de l'humanité, d'après les itlées de M. Ballanche. S26
QUOY. — Un Naufrage. 36t
PAUL FOUCHER. — La Nièce du gouverneur. 570
ALFRED DE VIGNY. — Lettre sur le théâtre à propos d'Antony. 622
( Dans cette réimpression les annonces et notices de moindre importance ont seules été négligées )
FIN DE LA TABLE.
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LA GREGE
APRES
ILA (SiimiPii^eiIi IDIS m(î>Iâlll2«
La population grecque qui habite l'empire ottoman offre des nuances tellement nombreuses, qu'il est impossible de la représenter dans son en- semble par les mêmes traits. A cha(jue pas, on la voit varier non-seule- ment dans sa proportion avec la population musulmane , mais aussi avec elle-même. Les pays que nous comprenons sous le nom générique de Grège sont d'abord d'une étendue trop vaste pour que la nature n'y ait point semé de fréquentes diversités; mais en outre, on en voit une foule d'autres , en nombre bien supérieur à celles qu'on remarque dans des pays d'égale étendue. Il serait bien difficile d'éniiraérer toutes les causes aux- quelles elles tiennent. Nous pouvons cependant citer, comme les princi-
(i) Ce travail, qui donne peut-être les notions les plus exactes qu'on ait pu- bliées dans ces derniers temps , a été écrit en partie sur les lieux , par l'auteur qui était aide-de-camp du général Maison pendant la campagne de Morée.
( iV. du D. ) TOMK I. M^^Ê^ 1
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s REVUK DES DEUX MONDES.
pales, la configuralion physique du pays, et les grands mouvemens poli- tiques auxquels il a été soumis depuis des siècles.
La Grèce comprend un continent et des îles. De là une première divi- sion dans la population. Les insulaires doivent forcément avoir des habitudes différentes de celles des continentaux; les mouvemens politi- ques (jni se sont succédé ont dû exercer sur les uns et sur les autres une influence tout-à-fait contraire. Mais les îles elles-mêmes ne se ressemblent point entre elles. Celles-ci sont grandes et fertiles, celles-là ne sont que des rochers stériles; ici il y aura des ports, là il n'y en aura point; quoi- que la majorité professe la religion grecque , il en est cependant qui sui- vent la croyance romaine; toutes ces diversités établissent autant de sub- divisions.
Passons sur le continent. Nous voyons en premier lieu la Morée. Sa forme péninsulaire a dû de tout temps diminuer la fréquence de ses rap- ports avec le reste de la terre-ferme; le grand développement des côtes (lu'elle possède la rapproche davantage des îles, comme aussi, à la consi- dérer isolément, cette même quantité de côtes, sa forme bizarre et dé- coupée, la variété de montagnes et de plaines qui occupent l'intérieur, ont dû produire une variété correspondante de nuances dans la popida- tion. La Morée n'a point non plus, eu égard à sa configuration, participé toujours aux mêmes évènemens politiques que le reste du continent. C'est là par exemple ( pour ne pas remonter plus haut dans l'histoire ) que les Vénitiens ont défendu le plus long-temps leur puissance contre les con- quêtes des Turcs.
Si nous sortons de l'isthme de Coriiithe , nous trouvons à chaque pas des diversités frappantes dans la nature. En premier lieu se présente l'Al- tique. Ses plaines fertiles, entourées soit par la mer, soit par des monta- gnes d'un accès difficile, ont eu de tout temps des rapports bien plus fré- quens avec le Péloponèse, qui est en face, qu'avec tout autre pays. C'est aussi avec cette contrée que sa p6{>tdation a le plus de ressemblance; ce- pendant elle se ressent fortéirlént de la différence des nfouvemèns politi- ques (|ui l'ont agitée.
Pénétrons-nous plus avant dans l'intérieur du continent , nous y voyons des chaînes de montagnes fort élevées, séparées enire elles par des vallées, ou embrassant de vastes bassins de plaines, telles (pie celles de la Thes- salie et de la Macédoine. Des pays aussi montagneux offrent partout une po- pulation extrêmement variée ; mais celte variété doit être surtout frappante dafis ceux où tme conquête aussi violente que celle des Turcs s'est opérée. Le peuple conquis a dû se retirer de préférence dafts les lieux les plus inaccessibles, comme le peuple conquérant s'est répandu avec le plus de
LA GRÈCE MODERNE. 9
facilité et n'a trouvé même d'intérêt à s'établir que dans ceux qui en va- laient la peine, tels que les plaines et les villes. On conçoit aussi bien que la conquête n'étant venue que d'un seul côté, et ne s' étant faite que gra- duellement, elle a dû influer d'une manière différente sur la proportion respective des deux peuples et sur leurs habitudes.
A ces causes générales, auxquelles se rattache celle qui résulte de la diversité des populations , viennent s'en joindre beaucoup d'autres qui sont locales et n'en ont pas moins été influentes. Tels sont les changemens de religion, les émigrations ou les transplantations de colonies, qui ont mêlé les races. Ce n'est qu'à un hasard de cette espèce que la population d'Hydra et des côtes de l'Argolide, celles d'une partie île la Corinthie et de l'Achaïe doivent leur origine. Le type albanais que nous y retrouvons nous explique l'espèce de barrière qui règne entre elles et le reste de la population moréote. A l'exception de la religion seule, la ressemblance est frappante entre l'Albanais chrétien et l'Albanais musulman. Celte pa- renté qui nous paraît étrange quand nous voyons partout ailleurs la ligne profondément tracée qui sépare le mahomélan du chrétien , s'est dessinée en traits remarquables dans la guerre actuelle.
Je viens de dire quelles sont les principales divisions qu'on distingue dans la population grecque; elles serviront de base aux observations qui vont suivre.
§ I". — ARCHIPEL.
L'Archipel renferme des îles de grandeur et d'importance très diffé- rentes. La première de toutes est Candie ; mais ce riche pays mérite par lui-même assez d'attention pour qu'il en soit question d'une manière spéciale. D'ailleurs les évènemens qui s'y sont passés n'ont eu d'autre rapport avec la révolution de la Grèce que la coïncidence du temps et de la direction donnée par le gouvernement grec. Les Candiotes n'ont jamais paru directement à cette époque dans l'histoire de la Grèce. Je consa- crerai à Candie un article à part.
Dans le reste de l'Archipel , les îles les plus importantes par le rôle qu'elles ont joué dans les derniers évènemens, ainsi que par la prospérité à laquelle elles étaient parvenues avant le commencement de ces troubles, sont Hydra, Spetzia et Ipsara.
HYDRA.
Cette île et celle de Spetzia ont une origine commune. Leur population est de sang albanais, comme celle de toute la côte de l'Argolide. On la
I.
10 RKVfE DKS I>i;UX «ONDES,
reconnaît encore au langage, ((ni est l'ai hanais, et à une physionomie différente de celle du reste de la (irèce et même de l'Archipel. Le tein' y est moins hrun, les proportions du corps sont moins grandes, mais dénotent en même temps plus de souplesse et d'agilité; les traits sont moins prononcés, mais aussi plus ouverts; en somme, le sang y ej^l plus heau. Il est difficile , dans un pays dont l'histoire moderne a été romplèlement négligée, de préciser l'époque où cette colonie albanaise est venue se fixer en Morée. Cependant il est probable que cette émigra- tion a eu lien pendant la courte occupation de la Morée par les Vénitiens , à la fin du xvii*' siècle, et qu'alors des chrétiens de l'Albanie abandon- nèrent leur pays pour venir se réfugier en Morée. Ils se répandirent sur les côtes de l'Achaïe, de la Gorinthie et de l'Argolide; et de celte der- nière ils vinrent peupler Hydra et Spetzia.
Il y a quarante ans, ces deux îles n'étaient encore (jue des rochers nus, où les chèvres trouvaient à peine queUpie pâture, et où l'on voyait tout au plus (}uelques barraques de pêcheurs. IJydra, la plus petite des denx, manque d'eau, et n'a qu'un port qui ne donne accès qu'aux plus faibles bàtimens. Sa rade est fort peu sûre avec les vents d'ouest et de nord, et (jiiand ils sont violens , il faut chercher un abri sur la côte de l' Argolide , qui est en face.
SPETZIA.
Spi'tzia vaut mieux , est plus grande , moins stérile , et possède une assez bonne rade. Néanmoins, elle serait toujours restée , connue Hydra, le do- maine exclusif des chèvres et des pêcheurs, si l'esprit industrieux du Grec, mêlé ;\ la hardiesse de l'Albanais, ne savait triompher de tous les obstacles. Les désavantages de ces positions ont été précisément la cause de leur i i- chesse. Comme les Turcs n'attachaient aucune importance à ces deux îlols abandonnés, les habitans des côtes voisines ont pu s'y fixer sans (ju'on y p( attention, et se livrer peu à peu au commerce. Pas un Turc n'y parais- sait, et ils s'étaient organisés en petite république parfaitement libre, dont le seul acte de dépendance vis-à-vis la Porte était un léger cadeau et une pelisse offerte au capitan-pacha, lors de sa tournée annuelle dans l'Archi- pel. A la faveur de la liberté, ces îles prospérèrent rapidement. Je dirai plus loin par quelle réunion de circonstances et d'avantages elles s'emparèrent de presipie tout le cabotage du Levant et de l'innnense commerce de la mer Noire. Bientôt une troisième île se lança dans la même carrière , c'é lait Ipsara.
LA ^JRÈCE MODËKNt:. H
IPSARA.
Siluée à la soiiie liu golfe de Siiiynie, Ipsara possède un bon mouillage. Sa position est excellente poiu* le commerce, et, comme elle est aussi sté- rile que les deux autres, les mêmes causes devaient y produire les mêmes résultats. Avec plus d'avantages encore qu'Hydra et Spetzia, elle au- 1 ail bientôt fini par les égaler ; mais comme elle avait commencé plus tard, elle n'était point encore parvenue au même degré de splendeur quand la révolution éclata. Les Ipsarioles sont des Grecs : cette cause, mais bien plus encore la rivalité de conmierce, semait de la jalousie entre eux et les liabituns des deux auties îles. On s'en est aperçu lorsque les Turcs les ont attaqués; leurs rivaux les ont abandonnés à leurs propres forces, et ils ont succombé. Ceux qui ont pu s'échapper se sont répandus dans tout l'Ar- chipel ; mais la plus grande partie est réunie à Egine.
Hydra et Spetzia se jalousent presque autant , leurs rivalités ont plusieurs fois compromis l'intérêt général ; cependant l'imminence du danger coni- num les a le plus souvent réunis. J'aurai fréqueiflmenl occasion de le re- marquer : cette jalousie de ville à ville, de canton à canton, est la plus grande maladie peut-être qui afflige la Grèce.
Au commencement de la guerre, Ilydra comptait environ vingt-cinq mille hahitans, Spetzia dix-huit mille, et ipsara quinze mille.
Commerce
J'ai dit quelle était l'espèce de population qui avait formé ces trois îles. Intelligente, pauvre, habituée à une vie dure, s'augmentant chaque jour iles populations voisines, qui ont la même origine qu'elle, elle devait être une mine inépuisable d'excellens matelots. Se contentant de peu dans un pays où la construction est au meilleur marché possible, ces insulaires de- vaient avoir pour la navigation iles avantages immenses sur tous les autres. A cette époque, le cabotage du Levant, dont la France avait presque le monopole, lui fut enlevé par la guerre; les Grecs s'en emparèrent. Ils vinrent jusqu'à Marseille recueillir des hommes et des capitaines qui fuyaient une patrie déchirée. Ils durent y faire de grands lïénéfices , et en profitèrent aussi pour saisir le fil de toutes les relations qu'avait Marseille avec le Levant. Dans le même temps , les nouvelles possessions des Russes sur la mer Woiie commen<;aienl à offrir un vaste marché pour le commerce.
1- r.EVUE DES DEUX MOrNbES.
Il n'y avait plus de marine dans la Médilerranée. Gènes, Venise et Li- voiirne, englobées dans le système de la France, avaient vu leur pavillon disparaître de dessus les mers , et le pavillon anglais ne pouvait suffire à les remplacer partout.
Les Grecs surent obtenir de l'ambassade de Russie à Constantinople la protection de cette cour, et l'autorisation d'en porter le pavillon. Celte protection était lucrative pour l'ambassade ; elle l'était bien plus encore pour les Grecs , qui , tour à tour sujets russes ou sujets ottomans , suivant leurs intérêts , profitaient des avantages des uns et des autres. Partout pro- tégés, payant partout les droits les moins forts, grâce à l'éternelle insou- ciance des Turcs, ils se trouvaient dans la position la plus avantageuse. Le commerce des grains de la mer Noire prit bientôt un développement immense. Les Grecs approvisionnaient Constantinople, tout le Levant, l'Italie, la mer Adriatique, et la plus grande partie de l'Espagne, qui a toujours tiré ses subsistances de l'étranger.
Avec tant de causes réunies , il n'est pas étonnant que leur prospérité se soit accrue dans une progression extrêmement rapide. Mais la base sur laquelle elle reposait était la continuation de l'ordre de choses auquel elle devait son origine. Les classes éclairées à Hydra etSpetzia le sentaient si bien , que l'insurrection ne s'est faite que malgré elles. Leur avis était d'attendre , avant de se décider, la tourma-e qu'elle prendrait dans le reste de la Grèce. Mais la populace les a entraînées. Alors, une fois le parti pris, il a fallu qu'elles le soutinssent pour leur propre conservation , et les plus riches ont dû consentir aux plus grands sacrifices dans l'intérêt com- mun. Cependant il en est beaucoup qui ont fait passer une partie de leur fortune à l'étranger.
Leur prévoyance n'a pas tardé à être justifiée. Ipsara n'est plus; Hydra et Spetzia , qui n'existaient que par le commerce , sont aujourd'hui dans la misère la plus profonde; et nous avons vu trois cents Hydriotes, pressés par le besoin, émigrer en Egypte, pour y chercher de l'emploi auprès du pacha. Il est hors de doute que, si l'ordre ne renaît au plus tôt, ces îles retomberont avec plus de rapidité encore qu'elles ne se sont élevées, et redeviendront avant peu des rochers déserts. Mais si les troubles cessent, elles peuvent encore être heureuses. Elles ne doivent cependant pas se dissimuler qu'elles ne retrouveront jamais les avantages dont elles jouis- saient précédemment. Elles n'auront plus celui d'avoir deux pavillons et deux protections. Déjà Trieste, Gênes et Livourne se sont emparées du commerce si lucratif de la mer Noire; elles s'y sont établies sur de tro(> bonnes bases |)our qu'il soit facile de les supplanter. Elles possèdent aussi, conjointement avec les Anglais, tout le cabotage de la Turquie; je ne
LA GRÈCE MODERNE. 15
paiie pas de celui de l'Aiohipel , car les îles qui le composent ont trop peu d'impor(ance pour attirer les regards du commerce ; et, pour les rapports fort restreints qui ont lieu d'île à île, leurs barques et leurs petites goé- lettes sont plus que suffisantes.
Telles sont les redoutables rivales contre lesquelles Hydra et Spetzia au- ront à lutter avant de songer à reprendre dans le commerce la place ((u'elles occupaient il y a huit ans. Encore supposons-nous ici que le nou- veau pavillon grec soit assuré de trouver toujours réception amicale dans les ports turcs et au passage du Bosphore.
Aujourd'hui , il est vrai , la Porte l'a formellement reconnu ; néanmoins il est encore permis de conserver quelques craintes pour l'avenir : nous avons assez d'exemples de la manière dont les Turcs exécutent les traités auxquels ils ont été contraints par la force, pour ne nous abandonner qu'avec réserve aux promesses faites à Andrinople.
Quoi qu'il en soit de celte défiance, qui nous paraît sur tout justifiée par la position respective des Turcs du nouvel état grec , toujours est-il qu'Hy- dra et Spetzia rencontreront dans le commerce du Levant d'immenses ob- stacles, qu'elles ont peu d'espérance de pouvoir entièrement surmonter.
Quant au commerce de la Grèce avec l'Europe, il est bien loin de suf- fire à maintenir une prospérité factice comme la leur. Il faudrait alors que la population et les capitaux qui sont à Hydra et à Spetzia prissent une autre direction , et fussent rapportés dans l'intérieur du pays. Ce serait loin, à mon avis, d'être un malheur pour la Grèce. Ce qu'il lui faut au- jourd'hui, par-dessus tout, c'est que le pays se réorganise, et que des ca- pitaux viennent y faire refleurir l'agriculture. Ces soins sont bien autre- ment importans que ceux de la navigation extérieure , qui n'est bonne pour un pays que lorsqu'il a de quoi échanger avec les autres, et qui , si elle enrichit un port ou une ville isolée , n'enrichit pas tout un peuple , lors- que la prospérité n'est pas fondée sur une base indigène. Les Grecs n'ont déjà que trop dedisposilion pour le négoce, qui est plusdans leurs goûtsque le travail pénible du cultivateur j et décourager, autant que possible, cette disposition est le plus grand service qu'on puisse leur rendre aujourd'hui.
Quelques personnes pourraient craindre que la Grèce ne fut en danger, si elle perdait sa marine , qui l'a soutenue dans la guerre actuelle mieux que tout le reste. Une pareille appréhension suppose l'ignorance de ce que nous voulons et pouvons faire aujourd'hui de la Grèce. Il ne s'agit nulle- ment d'en faire un état à opposer à l'empire ottoman. D'abord la question de l'indépendance n'est pas résolue (i), et, le serait-elle , le nouvel état
(i) Ou ne doil pas oublier que ceci a été écrit eu 1829.
14 KEVUE DES DEUX MONDES.
i'uniié par la proleclioii des cours de l'Europe doit rester sous cette pro- tection. C'est là sa garantie , sa meilleure sauve-garde , et elle en éloignera tous les dangers bien autrement qu'il ne pourrait le faire lui-même. La Grèce l'a d'ailleurs éprouvé : sa marine n'a pas suffi pour la défendre , et si nousn'élions intervenus, Hydra et Spetzia ne seraient elles-mêmes que des monceaux de ruines. Ce qui convient le mieux aux Grecs , c'est d'évi- ter, autant que possible , d'avoir des points de contact avec les Turcs. Or c'est par leur marine qu'ils en auront nécessairement le plus. D'après toutes ces raisons , on peut juger si ce serait une grande perte pour eux que d'en être privés.
Marine
Les ressources d'Hydra , de Spetzia et d'Ipsara , sont les seules que pos- sède la Grèce. An commencement de la guerre, Hydra comptait cent bà- limens, Spetzia quatre-vingts, et Ipsara une cinquantaine. C'est d'après ces nombres qu'on calculait leur richesse. Ces bâtimens sont des bricks et des goélettes qui possèdent en général de grands avantages. La construc- tion en est fort peu coûteuse. Des forêts du Pinde et de la Caramanie descendent des bois en abondance ; la mer Noire , où les Grées trafiquaient, fournit les chanvres , les résines , les suifs , les fers et les mâtures. Ils trou- vent sur leur propre sol le coton qui leur sert à fabriquer des voiles ; ces voiles légères conviennent parfaitement à de petits bâtimens qui ne font jamais de longues traversées. Dans un pays où la main-d'œuvre est au plus bas prix , tous ces matériaux sont bien facilement utilisés. Les mate- jOts grecs sont excellens; pêcheurs dès leur enfance, la mer est leur élé_ ment , et l'Archipel , dont la navigation est souvent dangereuse pour des étrangers, leur est connu dans tous ses recoins. Actifs, enlreprenans , économes et surtout avides , leurs équipages , qui naviguent toujours à la part, devaient s'enrichir promptement; ils devaient surtout ne négliger aucune des chances de gain qui pouvaient se présenter. Les basses classes firent , comme je l'ai dit , la révolution , et en un instant tout fut organisé pour la guerre de courses, qui est devenue bientôt piraterie. Quelques petites pièces de canons armèrent leurs bâtimens; les matelots ne man- quaient point, et ils prirent les Turcs au dépourvu. Ceux-ci étaient alors dans le plus grand embarras ; leur marine n'existait déjà plus ayant de combattre.
Le Turc , dont le careiclère est apathique dans l'habitude de la vie , et qui n'a de bonheur que dans le repos , a la mer en horreur. Aussi le sul-
LA GRÈCE MODERNK. 15
tan a'a-l-il jamais trouvé de matelots que parmi ses sujets grecs. Les of- ficiers seuls el quelques troupes embarquées étaient Turcs, et n'ayant jamais vu la mer , ils étaient obligés tle s'en rapporter aveuglément à l'é- quipage qui était grec. Aussi le moindre danger était-il, à bord de ces bâlimens, le signal de la plus grande confusion. Au milieu des vociféra- tions des Turcs , qui s'écriaient qu'ils étaient traliis , sous la menace du poignard et du pistolet , c'était sur le pilote seul que reposait le salut de tous ; c'était lui seul qui ordonnait les manœuvres les plus délicates. Ce- pendant la marine impériale se montrait encore chaque année dans l'Ar- chipel. Le 23 avril, jour de la fête de saint George, révéré aussi comme un saint chez les Turcs , le capitan-pacha sortait des Dardanelles. Pour plus de sûreté , il laissait ordinairement à Ténédos son vaisseau , dont il répondait sur sa tête , et avec quelques frégates et bâtiraens légers , il fai- sait sa tournée dans l'Archipel , pour y recueillir les tributs d'usage. Une •pareille marine devait , comme on pense, être bien peu propre à se me- surer en ligne, et el!e l'a prouvé à Tchesmé, en 4770. Mais qu' est-elle devenue quand tous les matelots l'ont désertée tout à coup, et quand les Turcs se sont trouvés livrés à eux-mêmes sur un élément tout nouveau pour eux ? Incapables de diriger leurs bâtimens , l'ennemi qu'ils redou- taient par-dessus tout était la mer. Comment auraient-ils été en chercher d'autres, tels que ces terribles brûlots ? De leur côté , les Grecs, bons ma- nœuvriers, observaient de loin des masses qui les auraient écrasés de près; ils n'osaient même pas en approcher à une distance où ils auraient cepen- dant pu conserver la liberté de leurs mouvemens, même en combattant. Aussi toutes les rencontres entre les deux flottes se sont-elles bornées à des canonnades qui se passaient à des distances considérables. C'est ce qu'on appelait une bataille. Elles se terminaient toujours à l'avantage des Grecs. Faisaient-ils mine de diriger un brûlot sur les Turcs, la confusion se mettait soudain parmi ceux-ci ; ils fuyaient en désordre vers les Darda- nelles , ou se jetaient à la côte. C'est seulement ainsi que les Grecs sont parvenus à prendre quelques bâtimens de guerre sur leurs ennemis.
Telle est , en deux mots, l'histoire de toute la guerre maritime entre h s Turcs et les Grecs, et à part quelques actes isolés , en petit nombre , tels que ceux de Canaris avec ses brûlots , c'est à cela que se réduisent les hauts faits d'armes dont ces derniers se sont si fort vantés. Quoi qu'il en soit , ils leur ont été profitables : c'est tout ce qu'ils pouvaient désirer ; mais ils n'ont pas eu aussi bon marché des Egyptiens. Ceux-ci savaient tenir la mer, et voulaient se battre j mais à leur tour ils n'ont plus trouvé les Grecs , qui ont préféré se disperser pour aller faire la piraterie. Lord Cochrane lui-même na pu obtenir qu'ils restassent unis dans les circon-
Il) REVUE DKS DEUX MOrHDES.
Stances les plus avantageuses , et la belle frégate l'Uellas est demeurée justju'à présent inutile , comme tout le reste de l'emprunt , dont une par- tie a servi à sa construction, et qui a été si complètement perdu pour la cause de la Grèce. Cette frégate , la corvette Hydra , et quelques bricks qui viennent des Turcs , sont les seuls bâlimens qui appartiennent au gouvernement grec. Tout le reste n'a jamais été , comme je l'ai dit , <]u'une réunion de corsaires. On voit que cela est bien loin , comme quel- ques personnes se l'imaginent , de pouvoir s'appeler une marine militaire. En revanche , c'est une marine marchande qui peut prendre de grands développemens. Il ne dépend que de nous de les lui donner ; mais ce su- jet soulève une question tout entière, et mérite d'être traité à part.
SYKA.
A la faveur des derniers troubles , une rivale dangereuse s'est élevée à côté d' Hydra et de Speizia.
Syra est située au centre de l'Archipel. Le sol y est stérile , le mouillage médiocre. On n'en entendait point parler avant la guerre, car la popula- tion, (jui est catholique romaine, vivait séparée et en mauvaise intelli- gence avec le reste de l'Archipel , et n'avait aucun moyen de se recruter hors d'elle-même. Lorsque la guerre éclata , Syra n'entendit point prendre part aux efforts des autres Grecs; ceux-ci firent même quelques tentatives sur elle pour l'y contraindre, mais les marines neutres les obligèrent à s'en désister. La neutralité qu'observait Syra en fil le refuge de beaucoup de populations fugitives des environs , et surtout du commerce. Aussi s'est-elle prodigieusement accrue , et elle compte aujourd'hui quarante mille habitans, tandis qu'il y a six ans elle en avait cjuatre ou cinq raille au plus. Tout le commerce de la Grèce se fait maintenant à Syra ; de l'Europe , de la Turquie et de l'Egypte , c'est là qu'il vient aboutir ; et comme la guerre a presque complètement détruit en Grèce toutes les res- sources de subsistances, Syra est devenue l'entrepôt de celles qu'on ap- porte du dehors pour nourrir la Grèce. Je parlerai plus loin de l'organi- sation de piraterie qu'on avait étendue avec tant d'audace sur tout le Levant, Syra en était aussi l'entrepôt ; les marchandises enlevées par les pirates y arrivaient pour être vendues et renvoyées souvent aux lieux mêmes qui les avaient vues partir, peu de jours auparavant, pour une autre destination. Les négocians de Syra ont fait à ce trafic infâme des profils plus considérables encore que les pirates. A la faveur de toutes res cjnisfs Svi;i p^t rlevenue l'échelle la plus importante de l'Archipel ,
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et, SOUS quelques rapports , il y a même plus d'activité qu'à Smyrne , par exemple , pour le commerce des grains. Cette importation ne se fait encore que par navires étrangers ; aussi les causes de la prospérité de Syra commencent-elles à décroître. A mesure que l'ordre renaîtra , la population qui s'y est réfugiée retournera dans sa patrie; elle commence déjà à le faire , et quand la guerre sera terminée , Hydra et Spetzia doi- vent reprendre l'avantage que leur marine , les liaisons commerciales et des capitaux accumulés leur assurent.
Les autres îles de l'Archipel diffèrent entièrement par leur importance de celles que je viens de citer. Les plus grandes, telles que Zéa, Andros, Tine, Naxie, etc., n'ont point de ports. En revanche, elles sont fertiles et riches par elles-mêmes. Le peuple ne s'y occupe que de la culture, surtout de celle de l'olivier et de la vigne. Elles ont pris peu de part à la révolu- tion, et n'y ont contribué que par quelques sacrifices pécuniaires. Elles ont aussi secoué la domination des Turcs, quoiqu'elle s'y fit à peine sentir auparavant , la population y étant enùèrement composée de chrétiens. Pendant la guerre, la flotte ottomane n'a jamais songé à les attaquer; comme elles n'ont point de ports , et que ce n'était pas d'elles que partait la résistance, il n'y avait aucun motif pour y penser. Aussi sont-elles restées intactes , et la population s'y est même accrue de beaucoup de réfugiés du continent.
Les îles les plus riches sont situées le long de la côte d'Asie : Rhodes, Cos, Samos , Chio , Melehn , Lemnos et plusieurs autres. Elles sont toutes restées entre les mains des Turcs, à l'exception de Samos. Les Grecs ont deux fois essayé de s'emparer de Chio , et ces tentatives ont amené sur cette belle terre les plus grands malheurs.
CHIO.
Chio était jadis la reine de l'Archipel. Elle renfermait quatre-vingt mille Grecs, qui vivaient parfaitement tranquilles en présence d'un petit nombre de Turcs. Agriculteurs intelligens , ils s'enrichissaient à la cul- ture de la vigne , de l'olivier et du mastic. C'était le peuple le plus doux du Levant, comme leur pays passait pour en être la plus belle partie. Les Samiens tentèrent de la soulever en 1822; on sait quel en fut le résultat. Une nuée de Turcs fondirent sur eux de Tchesmé , et plus de trente mille âmes expièrent par la mort ou par l'esclavage une rébellion bien courte , que des mains étrangères avaient soulevée. Tel a été pourtant le résultat
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de ces excitations criminelles , (jui foinenlaient des troubles dans des jmi- l»ulations paisibles , pour les livrer ensuite sans défense à la vengeance (l'un maître irrité. LesChioles commençaient à se relever de la catastro- phe de 1822, quand une seconde expédition fut entreprise sur leur île en 1828. Le gouvernement informe qu'avait alors la Grèce décida cette ex- pédition sans aucun motif raisonnable , et la conduisit avec une légèreté encore plus coupable. Elle ne [touvait avoir d'autre effet que de renou- veler les scènes d'horreur dont ce malheureux pays avait été la victime : dans aucun cas, on ne pouvait espérer que Chio restât à la Grèce , et on consumait ainsi des ressources bien précieuses qu'un danger pressant ré- clamait ailleurs. Aussi parait-il certain qu'on doit chercher le véritable motif qui la fit décider dans les intrigues de quelques Chioles réfugiés , à la tête desquels était un aventurier nommé Rally , grand Organisateur de piraterie, et peut-être aussi dans la tentation de s'emparer de la riche ré- colte du mastic.
Cependant l'expédition était entamée , elle était même sur le point de réussir, quand l'insouciance des meneurs qui l'avaient décidée la priva des ressources dont elle avait besoin pour être achevée. ^)n sait comment elle se termina. Heureusement que la population du pays , instruite fiar le passé, n'y prit point de part; elle se tint à l'écart. Quelques malheureux seidement qui redoutaient la fureur des Turcs cherchèrent à fuir quand les Grecs eurent été défaits. Cependant les Turcs, en rentrant à Chio, surent gré aux habitans de la conduite qu'ils avaient tenue , et ne les trai- tèrent [>as avec rigueur. Ce trait suffit pour caractériser l'état actuel de la Grèce. Nous pouvons ajouter (jue Smyrne voit tous les jours arriver des Grecs , (pii viennent de la Morée inènie y chercher des moyens d'exis- tence , et qu'enfin des habitans de l'A ttique , qui s'étaient réfugiés à Egine ou dans les environs , retournent dans leur pays , toujours occupé par les Turcs , pour y reprendre leurs anciens travaux.
SAMOS.
SauiDs est bien moins lérlile (pie Chio : c'est une suite de hautes mon- tagnes, sans aucun port; les Grecs seuls en formaient la population. Depuis long-temps les Samiens passaient pour être la peuplade la plus turbulente de l'Archipel. Aussi se sont-ils hâtés de secouer la domination des Turcs, et ils en ont profilé pour étendre leurs courses sur tous les environs. Outre la piraterie , qu'ils ont exercée avec grand succès, ils faisaienl san< cesse des incursions sur !a côle d' Asie . (|ui est située en face :
LA GKÈCE MOPliRXE. i9
on a bien voulu les décorer du nom d'expéditions militaires , mais ce n'était réellement que du brii^jandage. Pendant la nuit, queiciues barques samiennes abordaient à la côte; on enlevait tout ce qu'on trouvait, bes- tiaux, objets transportables, et habitans qu'on mettait ensuite à la rançon. Ce brigandage se faisait sans aucune exception de nation; Grecs, Francs et Turcs y étaient également exposés. Dans leurs courses nocturnes, les Samiens se sont quelquefois avancés très-près de Smyrne , et ont hasardé des tentatives sur les campagnes environnantes. D'ailleurs Samos n'a rien eu de commun avec la Grèce, et n'a pris aucune part aux événemens. Si, comme il est plus que probable, celte île n'est point comprise dans la délimitation du nouvel état grec, il est très facile de concilier son retour sous la domination turque avec les garanties que l'humanité peut deman- der. Il s'agit de stipuler seulement une amnistie et le rétablissement des choses sur l'ancien pied. Les Samiens rentreront dans l'ordre, et se trouveront, comme ils le sont maintenant, seuls chez eux.
Il est dans l'Archipel plusieurs îles qui possèdent d'exceilens ports. Tellessont St. -George de Skyro, Myconi, Delos, Paros, Milo, Santorin, Stampalie, etc. Malgré les avantages qu'elles tiennent de la nature, ces îles sont restées sans imp:)rtance commerciale ou politique , et leur popu- lation ne diffère en rien de celle du reste de l'Archipel.
Sur les îles comme sur le continent , le caractère grec est le même , à quelques nuances près. La vivacité, l'intelligence, la ruse , l'amour du gain, la haine et la défiance pour tout ce qui est étranger, en sont les signes distinclifs; le système qui a pesé sur eux les excuse , du reste , en ce point. Leur grand mobile est l'argent ; c'est vers ce but qu'ils concen- trent toutes leurs facultés, et avec la plus grande intelligence qui leur est départie; il n'est point d'expédient, il n'est aucun moyen qu'ils n'em- ploient pour réussir. Habitués à vivre; sous un régime précaire, on conçoit aisément qu'amasser de l'argent soit pour eux un besoin, et la plus puis- sante de toutes les habitudes. Mais ce qu'on ne saurait assez admirer, c'est l'étonnante adresse qu'ils possèdent pour arriver à ce but. L'art dti diplomate ne renferme point de mystères qui échappent à l'instinct du paysan ou du pêcheur grec. L'échelle seulement sera différente : chez l'un, c'est une question de haute politique ; chez l'autre, c'est le gain d'une piastre (pii provoquera le développement de toutes les ressources de l'es- prit. iVlais, d'un côté comme de l'autre, autant de ruse sera certainement déployée. Avec ces ([ualilés communes à l'habitant des îles et à celui du continent, le premier a cependant un avantage sur l'autre, qu'il doit à sa position; il est plus civilisé, plus liabitué au travail et à vivre sous un
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régime légal ; l'autre aime mieux le vagabondage, il est plus fait à la mi- sère , et conçoit moins comment il peut en sortir par le travail et le res- pect des lois. Telles sont les principales nuances qui les distinguent. On pourrait perfectionner le portrait; mais ce que j'ai dit suffit à toutes les conséquences, et expliquera dans leur entier leur caractère, leurs mœurs, en un mot, ce qu'on peut espérer d'en faire.
Piraterie.
C'est ici le lieu de dire quelques mots d'un des principaux incidens de la révolution grecque. Pendant cinq années , tout le commerce du Levant a été pillé par des pirates. Il était devenu impossible à un bâtiment non escorté de les éviter; c'est ainsi qu'on a vu à Alexandrie cent bâtimens arriver les uns après les autres; tous, à l'exception d'un seul, avaient été dévalisés en route. La piraterie s'exerçait de deux manières, sur de grands bâtimens , bricks ou goélettes , et sur des barques ; cette dernière n'était pas la moins dangereuse. La piraterie en grand tenait à plusieurs causes; les gouvernemens provisoires (jui se sont succédé en Grèce, lui ont les premiers donné l'essor; la suspension du commerce, qui réduisait à la misère toutes les populations commerçantes , l'a encouragée ; enfin , la tentation d'un gain facile l'a perfectionnée, pendant que le désordre et l'absence de toute loi la protégeaient.
C'est le gouvernement qui en a fait le premier essai. Dès que la guerre éclata , les Grecs s'empressèrent de déclarer en étal de blocus toutes les côtes de l'Archipel. Cette prétention pouvait élre admise à la rigueui pour les parties dans lesquelles l'insurrection avait pris un caractère de fixité. En réalité, les Grecs n'étaient (|ue des sujets révoltés, et rien ne devait s'opposer à ce que les puissances amies de la Porte continuassent à communiquer avec tous les ports qui lui appartenaient. Néanmoins le caractère religieux de l'insurrection dut la faire considéier sous un jour différent, et les nations même dont le commerce y était intéressé, ont lini, les unes après les autres, par se conformer dans celte guerre au principe du droit des gens qui règle la conduite des neutres dans une querelle régulière d'état àélat. Cependant, avant que les gouvernemens en fiissenl venus là , des bâtimens isolés tentèrent plusieurs fois de forcer la ligne de blocus établie par les Grecs. On a beaucoup reproché , dans ces derniers temps, aux Autrichiens les liaisons qu'ils avaient conservées avec les Turcs, et il n'est sorte d'épithètes qu'on ne leur ait prodiguées. 21 faut observer cependant que tant que l'insurrection n'avait pas pris un
LA GUÈCE MODERNE. 2i
caractère qui la fît respecter, et qui la mît sur le rang d'une guerre régu- lière , on ne pouvait trouver mauvais que le commerce continuât à suivre ses anciennes relations avec une puissance amie , et ceux qui connaissent le Levant ont dû ne voir, dans le commencement de la lutte actuelle, qu'une de ces insurrections qui y ont été si communes. De quel droit un gouvernement, lié avec la Porte par des traités, aurait-il donc pu inter- dire à son commerce ses relations habituelles ? Si une insurrection éclatait aujourd'hui sur les côtes de France , de quel œil verrions-nous le com- merce des puissances amies interrompre ses rapports avec les places qui se seraient maintenues fidèles ? et si une pareille interruption avait lieu , ne crierions-nous pas à la trahison de nos alliés? Pour qu'une insurrection prétende à être traitée comme une puissance belligérante, il faut qu'elle ait pris auparavant une consistance respectable , que le soulèvement des Grecs était loin d'avoir à son début. Si on a parlé des Autrichiens plus que des autres, c'est que leur commerce est à beaucoup près le plus considérable dans le Levant , et que , sur quelque point qu'on le cherche , on y voit son pavillon en immense majorité. Enfin ce commerce a besoin d'alimens, et il ne faut pas s'étonner que , lorsque les troubles de l'Orient paralysaient toutes les affaires , il se soit porté où il trouvait de l'emploi. Je rhe suis permis cette digression au sujet des Autrichiens, parce que, dans toutes ces circonstances, l'esprit de parti a singulièrement dénaturé les questions, et que, par une étonnante aberration, ce même esprit, qui se fait gloire de son indifférence religieuse , qui repoiîsse si hautement le principe de l'intervention dans les affaires d'autrui, a voulu qu'un traité conclu avec les Turcs ne fût point un traité sacré, et que dès (jue leur goïi- vernement , qui nous accorde dans son propre pays des avantages dont le commerce ne jouit nulle part ailleurs, se trouverait dans l'embarras, ses alliés répondissent à sa confiance en épousant la cause de ses sujets révol- tés (4). Enfin la cause des Grecs a prévalu. Ils se sont constitués en na- tion, et ont réclamé, pour la guerre qu'ils avaient avec les Turcs, les égards de la ueutraHté. On a été au-devant de leurs vœux, et on y a même obtempéré bien avant qu'ils fussent ce qu'ils prétendaient être. Les Au- irichiens n'ont pas été sans doute les premiers à proclamer cette indépen- dance. Mais faut-il s'étonner si le gouvernement prévoyant qui les régit
(i) C'est le renversement de tous les principes que d'avoir fait un crime à des bâlimens ioniens et autrichiens de ce qu'ils avaient été porter des vivres à Patras et à Napoli, lorsque, depuis quelques jours seulement, les Grecs, révoltés sur quelques points de la Morée, bloquaient ces places, et lorsque ces bâtioiens ne taisaient en cela que conlinuer un commerce établi depuis long-temps.
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embrasse avec moins de prédileclion que ks antres une cause pour la- (jnelle il avait peu de sympathie, et qu'il jugeait mieux qu'eux devoir porter uu jour une atteinte funeste à son conmierce (1) ? Quoi qu'il en soit, il a suivi les autres gouvernemens à son tour, et les Grecs ont bientôt vu reconnaître le blocus qu'ils cherchaient à établir. Leurs prétentions étaient cxagétées. Les principes avoués par toutes les puissances continentales de l'Europe en matière de blocus, et pour lesquelles la France a soutenu {•lus d'une guerre , veulent que , d'une part , le blocus ne s'étende , pour les pavillons neutres, qu'aux articles qu'on appelle contrebande de guerre, c'est-à-dire munitions de guerre et de bouche, et de l'autre, qu'il ne s'étende également qu'aux pays pour lesquels une force effective pro- tège la déclaration de blocus; hors de là , le pavillon doit rouvrir lu mar- chandise.
De plus, dans la circonstance actuelle, toutes les puissances étaient inléresséesù ce que l'insurrection grecque n'anéantit pas le commerce de l'Orient. Elles pouvaient consentir à reconnaître le blocus pour les côtes de la Grèce , pourvu cependant que les Grecs le protégeassent par une force effective; mais non à ce que, s(»us ce prétexte, ils infestassent de leurs courses les mers du Levant. L'Angleterre était dans une position tlifférente des autres puissances : elle a toujours refusé «.le reconnaître les principes de blocus que j'ai rappelés plus haut; et, puisqu'elle s'efforce de faire prévaloir les principes contraires , elle devait tlonc en permettre l'exercice aux Grecs , quoique ses intérêts s'en trouvassent momentané- ment blessés (2). Les Grecs, à qui cette observation n'échappait point, s'enhardirent à poiiss^'r leurs courses bien au-delà des limites où elles auraient dû être restreintes. Ils essayèrent de visiter des hâtimens sous
(i) J'ai, saus qu'il soit besoin de le dire, peu d'amour pour les Autrichiens; ce n'est, je le répète , que pour présenter cette affaire sous son véritable jour que j'en ai tant parlé , et aussi parce que je crois qu'ils l'ont mieux comprise que nous.
(2) La station anglaise était alors commandée par le commodore Hamilton, dont les opinions pliilheliéniques étaient fort prononcées. On lui reproche avec raison d'avoir le plus contribué à donner cette hardiesse aux Grecs. Il était à Syra en i8i5 , lorsqu'une goélette grecque , appartenant même à Fabvier , et commandée j)ar un nommé Decroze , vint lui demander la permission de visiter un navire an- glais, mouillé à côté de lui, et qui, disait-on, avait à bord des vivres destinés aux Turcs. Le commodore le permit ; le bâtiment fut visité , emmené à Egine et déclaré de bonne prise. On conçoit combien la réussite de cette tentative encou- ragea les Grecs. C'est à celte époque qu'on a vu la piraterie prendre son plus grand essor.
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LA tïRËCË MODERNE. Sg
escorte anglaise : on le leur permit. Ils tentèrent alors les mêmes essais sur les autres pavillons; mais notre marine le leur a toujours positivement refusé. Quant à celle de l'Autriche, elle n'a pas osé prendre l'attitude ferme qui convenait. Les commandans de cette marine craignaient de se compromettre; et quoiqu'ils eussent plus d'intérêt encore que nous à pro- téger leur commerce , leur conduite a toujours été timide. Cependant ce que les Grecs n'osaient hasarder en présence de nos bûlimens de guerre , ils le faisaient avec succès quand ils rencontraient des navires de commerce isolés. D'ailleurs ils comptaient sur la sympathie qui s'était manifestée en Europe en leur faveur, pour leur assurer l'impunité. Ils avaient organisé des tribunaux de prises , et il est bon , en passant , de remarquer que , jus- qu'à l'arrivée du .président , ces tribunaux ont été les seuls qui fussent en activité en Grèce. Ils ne manquaient jamais de condamner tout ce qu'on leur amenait. Rien n'était sacré pour eux ; on arrêtait tout et partout , articles de commerce comme de contrebande de guerre , en pleine mer comme près des côtes ; le tribunal de prises sanctionnait tout (I).
Cependant, quand ces déprédations devenaient par trop criantes, les commandans des forces navales étaient bien obligés ,^au risque de tout ce que pourrait en dire l'opinion égarée de l'Europe, d'aller en demander raison. Ils n'y réussissaient que par l'appareil de la force, et encore le peu qu'ils arrachaient ainsi était-il bien loin de compenser les pertes que le commerce éprouvait tous les jours. Si ce système de courses, organisé par les Grecs , fut une conception dont le but était de contraindre les gouver- nemens de l'Europe à s'occuper d'eux , elle aurait été assez habilement conduite , puisqu'elle a réussi; mais cette pensée , si elle a quelque chose de réel, n'a existé que dans bien peu de têtes : l'avidité du gain en a été le seul mobile.
Lorsque le gouvernement grec, ou , pour parler plus exactement , lors- que le fantôme qui prenait ce titre, donnait si bien l'exemple, il ne faut point s'étonner qu'il ait été promptement suivi ; tous les bâtimens d'Hy- dra , de Spetzia et d'Ipsara se mirent en^course. Quelf|uefois , pour en colorer le prétexte, on simulait une émeute : on voyait les matelots se réu- nir en tumulte , se porter sur les maisons des armateurs , les contraindre par la violence à leur livrer leurs bâtimens avec des lettres de marque.
(i) Voici un échanlilloa des jugemens de ce tribunal : un bâtiment capturé est amené devant lui; il est condamné sur le motif qu'il avait à bord des munitions de guerre et des armes. Quelles étaient ces munitions et ces armes? Les unes étaient une boîte de capsules, les autres un rotissoir, adressé à un négociant d'Alexan- drie.
TOME I. t^
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Ils revenaient bientôt chargés de bnlin , qui était partagé entre les équi- pages et les armateurs dunt était composé le tribunal de prises. Par ce sub- terfuge, on espéfail échapper aux réclamations des commandans de ma- rines neutres , qui viendraient ensuite demander raison de ces pirateries. Je crois bien que quelques-unes de ces émeutes ont été réelles; que la misère à laquelle la cessation du commerce avait réduit les classes pauvres, qui n'avaient que ce moyen de subsistance , les a occasionées quelque- fois ; mais il est de fait qu'il y a eu connivence de toutes les classes. En ne distribuant rien aux matelots de l'argent qui leur venait de l'étranger, soit des emprunts , soit des comités philhelléniques , les primats ont augmenté cette misère. L'ordre qui se rétablissait chez eux immédiatement après ces émeutes passagères , l'organisation des tribunaux de prises , enfin des faits notoires et avérés relativement à plusieurs d'entre eux , ne permet- tent pas de douter qu'ils n'aient aussi pris part à la piraterie ; car tel est le seid nom qui convienne à ce renversement 'de tous les principes, et à ces abus scandaleux de la bienveillance que l'Europe témoignait aux Grecs.
Un fait positif qui doit bien diminuer la valeur des excuses qu'on allè^ gue en leur faveur, c'est que cette habitude de piraterie a très souvent mis en danger la cause nationale. Je pourrais citer plusieurs circonstances où des armées navales, qui étaient chargées de s'opposer à quelque opéra- tion importante des Turcs , se sont dispersées au moment décisif, pour se livrer à la piraterie. C'est ce qu'on a vu , entre autres , au fameux siège de Missulonghi. La flotte grecque était réimie dans ces parages , et com- muniquait avec la place; mais la croisière n'était guère profitable; la pi- raterie l'était au contraire beaucoup : en un instant l'armée se dissipe. Les renforts et les provisions qu'on envoyait à la place tombent entre les mains des Turcs, et Missolonghi succombe à son tour peu de jours après.
Le genre de piraterie que je viens de signaler portait des coups bien funestes au conmierce ; mais il eût encore été heureux que le désordre se fût arrêté là. A la faveur de tant de troubles, les insulaires de l'Archipel armèrent des barques pour piller sans distinction tout ce qu'ils pouvaient rencontrer. Il était extrêmement difficile de les atteindre. Dans les lieux de passage obligés pour les bâlimens , les forbans se mettaient en obser- vation sur une montagne ; apercevaient-ils un navire de commerce re- tenu par le calme , ils se dirigeaient sur lui avec leurs barques à avirons ; ils profitaient, s'ils le pouvaient, des ombres de la nuit, cherchaient ù l'attaquer par la poupe , afin d'éviter le feu des petites pièces d'artillerie qu'il pouvait avoir, et l'enlevaient à l'abordage. Il n'est sorte d'horreurs (jue ces brigands ne commissent. Ils massacraient
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les équipages avec des recherches de cruauté inonies, coulaient bas le navire, ou, s'ils étaient plus humains, se contentaient de mettre leurs captifs à la torture, pour les forcer d'indiquer J'endroit où l'argent était caché, de les dépouiller de tout ce qu'ils possédaient, vivres, habits, agrès de bâtiment, et les abandonnaient ainsi à la merci des flots. Ces détails sont bien loin d'être exagérés ; ils sont tous avérés, non par quel- ques faits isolés, mais par une foule d'exemples. Je les rappelle ici en peu de mots; leur énumération comprendrait des volumes (1).
On conçoit qu'il était extrêmement difficile d'atteindre des pirates de -pette espèce. Ils ne se lançaient à la mer que lorsqu'ils n'apercevaient au- cun bâtiment de guerre , et ne s'éloignaient jamais de la côte. Essayail- on de les détruire dans leurs repaires, les barques étaient tirées à terre et cachées dans les broussailles , pendant que les hommes, embusqués der- rière des rochers, s'opposaient au débarquement à coups de fusil; puis ils se sauvaient dans les montagnes , et le seul trophée qui restât d'une expédition où on avait sacrifié un sang précieux était tout au plus un mauvais bateau. Réussissait-on à prendre à la course quelques-uns de ces bandits, il fallait les envoyer en Europe pour être jugés, et il est sans ■exemple qu'ils y aient reçu la punition due à leurs crimes. Les An- glais en ont condamné sept à mort l'année dernière à Malte. Cette peine leur a été remise par le roi, et (piatre seulement ont été envoyés à Bo- tany-Bay. C'est encore beaucoup de rigueur, en comparaison de la ma- nière dont leurs pareils ont été traités en France , puisqu'on les y a plei- nement acquittés.
Voici, entre autres, ce qui s'est passé l'année dernière à Toulon. Un bâtiment pirat* avait été pris sur la côte de Syrie; plusieurs navires l'a- vaient reconnu pour avoir été pillés par lui. A peine arrivés à Toulon , les corsaires ont été bientôt acquittés par le singulier motif qu'ils étaient nan- tis d'une commission de l'évêque grec de Scarpento. On est presque hon- teux de faire observer, 4" qu'à Scarpento il n'y a pas d'èvêcjue , et qu'il
(i) Pour savoir des gens de l'équipage dans quel eodroit l'argent était caché , il n'est pas de tortures qui n'aient été employées , telles que de brûler la plauto des pieds, d'enfoncer des éclats de bois entre les ongles «t la chair, etc., etc., jusqu'à ce que la douleur arrachât l'aveu qu'on voulait avoir. Des équipages ont été garoltés à fond de cale , et le navire ouvert à coups de hache pour le faire couler ; quelques-uns ont été trouvés dans cet état par des bâtimens de guerre qui survenaient inopinément avant que le crime fut consommé. Tous ces ^.étails ont été certifiés par des centaines de témoins et de victimes , et avoués par les pirates eu\-mêmes.
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n'y en a jamais eu ; 2° que , quand même il en existerait un , il n'aurait aucune qualité pour délivrer des lettres de marque , et que Scarpento n'a jamais fait partie de la cause de la Grèce ; 5° que cette commission re- présentée par les pirates indique quelle doit être leur destination, qui est le nord de l'Archipel , tandis qu'ils ont été trouvés en flagrant délit sur les côtes de la Syrie ; 4» enfin qu'il n'est aucune commission , quelle qu'elle soit , qui puisse autoriser la piraterie. Après cela doit-on encore s'étonner de l'audace des pirates?
On a prétendu , en faveur des Grecs , que beaucoup de bandits des îles ioniennes étaient venus prendre part à la piraterie. Il est vrai qu'il s'en est trouvé plusieurs , il a même dû s'y mêler le rebut de toutes les nations qu'on trouve en si grande abondance dans le Levant. Mais la chose a été beaucoup trop générale et organisée d'une manière beaucoup trop complète pour qu'il n'y ait eu que cette espèce de pirates. Au con- traire, une foule de faits témoignefil que la très grande majorité des cor- saires étaient des Grecs. Quand on a vu des dixaines et un plus grand nombre encore de misticks pirates montés chacun par quarante ou cin- quante hommes , réunis sur un seul point , on ne persuadera à personne qu'il y eût autre chose qu'une petite portion de ces bandits qui fiit com- posée d'étrangers. Cette excuse est la seule qui mérite quelques mots de réfutation , car ceux qui ont prétendu que c'étaient des Turcs qui se li- vraient à la piraterie pour la rejeter sur le compte des Grecs, ont avancé une absurdité qu'on doit laisser sans réponse.
J'ai dit jusqu'à quel degré la piraterie était parvenue avant qu'on prît des mesures rigoureuses. Je dois ajouter qu'elle tenait à une organisation toute complète. De grandes entreprises de piraterie étaient montées sur les points principaux. Ceux qui les exécutaient ne touchaient que la plus faible portion des bénéfices; la plus CMisidérable revenait aux entrepre- neurs , qui recevaient les marchandises pillées, et en tiraient parti. Nous avons vu que Syra était le point central où les pirates les débarquaient ; de là elles entraient dans le commerce , et les ports qui trafiquent avec le Levant ont souvent vu revenir des marchandises qui en avaient été ex- pédiées peu de jours auparavant (4). Quand on a détruit le repaire de bri- gands qui s'était éiahli à Grabouza , on y a trouvé de vastes magasins remplis de toutes h s marchandises de l'Europe. Un fait remarquable prouve d'ailleurs que la piraterie était une institution régulièrement orga-
(i) On a rapporté à Smyrne des marchandises que la douane a reconnues pour en avoir été expédiées huit jours auparavant. Il en a été de même dans beaucoup d'autres ports.
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nisée. Lorsqu'on a sérieusement voulu la faire cesser, et que le gouver- nement grec s'en est occupé , on l'a vue disparaître beaucoup plus promp^ tement qu'on n'avait d'abord osé l'espérer. Cela démontre bien évidem- ment qu'elle était tout autre chose qu'une réunion de faits établis et indépendans les uns des autres.
Quoiqu'elle ait cessé aujourd'hui, on ne peut cependant se flatter de l'avoir entièrement extirpée. Les désordres qui régneront encore long- temps dans ce malheureux pays , l'impunité dont les pirates ont toujours joui , la tentation , qui est aussi vive que jamais , de reprendre un métier qui leur a été si profitable , et l'aversion pour le travail qui , déjà natu- relle chez eux, a encore été augmentée par la facilité qu'ils ont trouvée de s'enrichir sans peine ; enfin quelques actes de piraterie qui se commettent encore de loin en loin , toutes ces causes donnent lieu de croire qu'elle n'est que comprimée aujourd'hui, et qu'elle reprendrait bientôt, si les forces navales qui sont maintenant dans le Levant venaient à s'en éloigner (1).
Lorsque , dans le siècle dernier et dans celui qui l'a précédé , on vit quelques flibustiers ou boucaniers infester les mers des Antilles , toute l'Europe fut en émoi. Des escadres parcoururent dans tous les sens les para- ges où l'on redoutait leurs brigandages, et des forces imposantes furent de toutes parts dirigées contre eux. Ici c'est au centre de la Méditerranée, dans un pays que nous parcourons sans cesse , dont les nouvelles nous ar- rivent en peu de jours , avec lequel toutes les places commerçantes de l'Europe ont les relations les plus étendues, qu'un pareil brigandage règne pendant six années consécutives ; c'est au moment même où notre intervention généreuse accourt pour sauver les Grecs , qu'il s'exene avec le plus de fureur ( l'année la plus terrible pour la piraterie a été celle de la bataille de Navarin ) , et pendant ce temps nous nous obstinons à res- ter aveugles, à ne pas y croire. Le commerce perd des millions , et quand il s'avise de s'en plaindre , nous lui crions qu'il est turcophile. Les perles qu'il a éprouvées dépassent toute croyance; on évalue celles de la France à près de riugt millions, celles de l'Angleterre après de trente. Nous n'avons pas de données pour préciser celles de Triesle , de Gênes et de
(i) Quand l'armée française était en Morée, des transports français qui s'y rendaient , et qui portaient le pavillon blanc , ont été poursuivis par des coureurs grecs, qui croisaient entre la Sicile et la Morée. Ils n'ont dû leur salut qu'à la proximité de la côte qui a arrêté la poursuite. La forme des bâtimens grecs est as- sez facile à reconnaitre pour qu'on ne les ait point confondus avec des corsaires algériens, .•uiin
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Ivivoiinie ; mais elles sont dans une proportion infiniment plus forte. J'ai vu à Livoiirne les assurances \ww l'Orient dépasser 7 pour cent.
Le commerce sera lon^-temps à se remettre des coups funestes qui lui ont été portés par la piraterie , et aujourd'hui qu'il aurait besoin d'une longue tranquillité, il ne voit autour de lui que tempêtes. Une lutte opi- niâtre a commencé au pied du Balkan; elle doit faire sentir au loin ses secousses violentes. Si elle devient plus générale , comme bien des proba- bilités portent à le croire, les intérêts du commerce seront écrasés dans tm grand conflit , et de nouvelles calamités viendront rouvrir les plaies qui signalent malheureusement à l'histoire les premiers essais de la régé- nération de la Grèce.
§. 11. — GRÈCE CONTINENTALE.
J'ai signalé les principales divisions qui se présentent dans la Gréée à Fœil de l'olwervateur , et les raisons d'après lesquelles ee continent est loin de fonner un tout homogène.
La première de toutes ces causes est la nature ; elle a tracé partout des divisions profondes qu'une civilisation perfectionnée aurait seule [tu affaiblir dans les populations grecques. Ce n'est pas de la barbarie et des bouleversemens politiques qui ont déchiré la Grèce depuis plu- sieurs siècles, qu'on pourrrait attendre un tel résultat. A cette cause est venue se joindre une grande conquête , telle qu'aucune page de l'his- toire ne nous en présente de pareille. L'invasion des Turcs en Europe a été longue et méthodique. A mesure qu'ils s'avançaient, ils changeaient en- tièrement la face des pays qu'ils occiqtaient. La religion était une barrière insurmontable qui prévenait tout mélange entre eux et ceux de leurs nou- veaux sujets qui se refusaient à l'embrasser. La loi mahométane est es- sentiellement dominatrice ; elle accorde protection aux infidèles qui paient le tribut, mais elle ne les admet en rien aux avantages réservés aux seuls citoyens {\). Aussi n'a-t-on point vu ces contquérans se fondre, comme Ceux qui les avaient précédés , dans la masse des peuples qu'ils avaient soumis. Ceux-ci ont dû rester sujets ou adopter la loi des vainqueurs , et
(i) Il n'est point vrai que la loi de Mahomet ne laisse d'autre alternative aux infidèles que le Coran ou le sabre. Elle ordonne positivement au contraire de pro- téger les rayas qui paient exactement le tribut ; mais elle les considère en tous points comme une espèce fort inférieure aux fidèles , et leur commande de rester dans b classe des sujets, tandis que les autres ont toutes les prérogatives des maîtres.
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en l'adoptant, ils se sont entièrement associés à eux, car celle loi est ri- goureuse; c'est un code national complet qu'il est possible d'abolir, mais non de modifier. Aussi ceux qu'elle a convertis n'ont-ils apporté aucune nuance nouvelle chez le peuple auquel ils sont venus se joindre ; en em- brassant ses dogmes , ils ont embrassé son esprit tont entier, et sont de- venus à leur tour de la race des conquérans.
Cette courte digression servira à expliquer comment les changemens de religion n'ont modifié «en rien les rapports mutuels des Turcs et des Grecs , et comment même ils ont été aussi restreints. S'ils n'avaient point violemment rompu toute liaison entre les nouveaux convertis et leurs an- ciens co-religionnaires , de proche en proche l'apostasie se serait infailli- blement étendue. Mais à aucun instant la haine religieuse n'a cessé d'être vivace, et la barrière qui sépare les deux religions ennemies a toujours été difficile à surmonter. Il n'en a pas été de la Grèce comme des pre- mières contrées dont les Mahométans s'emparèrent ; on vit alors des po- pulations entières s'empresser d'adopter leur croyance. Lorsqu'une reli- gion est à son début et dans tout l'éclat d'une conquête brillante, qu'elle frappe fortement l'imagination des peuples et leur promet un long avenir de gloire , elle entraînera tout sur son passage , et les peuples se précipi- teront à l'envi dans la carrière immense qu'elle ouvre devant eux. Tel est le merveilleux spectacle dont l'Orient a été le théâtre dans les premiers siècles du mahométisme. La Grèce, au contraire, a été la dernière con- quête, des Turcs; le peuple qu'ils subjuguaient avait bien moins de rap- ports avec eux que les populations de l'Orient n'en avaient avec les fon- dateurs du mahométisme. Ce peuple, qui survivait encore à une guerre de plusieurs siècles, était exaspéré par le souvenir des maux qu'il avait souf- ferts, et attaché plus que jamais à sa religion, qu'il voyait abattue. Il n'est pas étonnant que des causes aussi différentes aient produit des résultats (gaiement différens en Europe et en Asie.
Les Turcs, qui avaient passé pour la première fois les Dardanelles au xiv*= siècle, sous Orkhan l"^, avaient conquis le continent de l'Europe jusqu'à la Thessalie exclusivement, à la fin dH même siècle, sous l'em- pire de Bajazet. La Morée ne fut soumise que par Mahomet II , après la prise de Constantinople , qui eut lieu en <4S5. Les Vénitiens la reprirent en 168S; le traité de Passarowitz la rendit de nouveau aux Turcs en 4718. Le simple rapprochement de ces dates indique déjà qu'il doit y avoir dans les diverses parties qui constituent la Grèce une grande différence pour la compositonde la population. La Morée a été le dernier asile des Grecs; pendant la courte occupation des Vénitiens, un grand nombre est venu s'y réfugier des parties voisines de la Roumélie; et c'est à ces émigrations
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qu'on doit sans doute ces peuplades d'origine albanaise qu'on trouve en Achaïe, en Gorinthie, en Argolide, et sur les îles qui l'avoisinent. Les Turcs , en y rentrant, n'y sont plus du reste venus comme à l'époque de leurs premières conquêtes. Ce n'était plus un peuple entier qui se préci- pitait comme un torrent, c'était une colonie militaire qui venait occuper un pays qu'on voulait maintenir. Aussi, tandis que les Turcs ne for- maient guère , comme je l'ai dit , que le trentième de la population en Morée , on les trouve au-dehors dans une proportion toute contraire. Dans l'Attique, dont le sort a presque toujours été lié à celui de la Morée , les Turcs ne sont pas beaucoup plus nombreux. Ils le deviennent rapide- ment, dès qu'on entre dans la partie de laRoumélie désignée sous le nom de Grèce occidentale; enfin , dans la Thessalie, dans la Macédoine, dans l'Albanie , ils le deviennent de plus en plus jusqu'à ce qu'ils égalent ou surpassent même la population grecque. Je ne puis dire quelle est l'é- chelle que suit celte proportion; je crois même qu'il est extrêmement dif- ficile de la préciser avec quelque espérance d'exactitude ; j'ai simplement voulu signaler le fait. On sait que les Turcs ne font aucun lecensement , ne tiennent aucun registre. Tout ce qu'on peut espérer d'apprendre à ce sujet ne peut se savoir que par les Grecs, qui n'ont eux-mêmes d'autre moyen que celui des évaluations. Une pareille source est toujours fort suspecte : elle l'est ici plus qu'ailleurs. Comme les Grecs ont intérêt à grossir leur nombre pour diminuer celui des Turcs , on doit s'attendre de leur part à l'exagération qui leur est habituelle : le travail fait à Poros par les trois ambassadeurs doit nécessairement s'en ressentir, et il a certaine- ment besoin de grandes corrections.
Lorsque les causes que j'ai signalées plus haut ont produit dans la composition de la population des différences aussi marquées , elles de- vaient produire dans les élémens même dont elle se compose des dissem- blances également sensibles. Elles auraient agi sur les Turcs, si, comme je l'ai dit, ce peuple n'était pas essentiellement un, et je dirai presque tout d'une pièce. Les Grecs qui étaient bien loin de posséder cet avantage , les ont profondément ressenties, et la nature y est venue joindre en- core son immense influence. Des riches plaines de la Thessalie et de la Macédoine aux rochers du Pinde et de l'Albanie , le caractère des peuples devait se dessiner en traits bien opposés , lorsque surtout le défaut de civilisation empêchait tout rapport des uns avec les antres.
POPULATIOIV DES MONTAGNES.
Les habitans des plaines sont tous cultivateurs; les montagnards aiment mieux la vie sauvage. Aucune espèce de culture n'apparaît entre leurs
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rochers ; quelques troupeaux , ou bien la pêche pour ceux qui sont près des côtes , forment tout leur revenu. Les Turcs ne se sont établis que dans les pays riches , et ont abandonné à qui voudrait les prendre des montagnes pelées , rebelles à la culture. Les tribus grecques qui s'y sont établies, trouvant à peine de quoi subsister, ont toujours été insignifian- tes par rapport au reste de la population , et se seraient probablement fondues dans la masse, sans cette force d'habitude qui attache , comme on sait, les montagnards, plus que tous les autres , à leur pays, et surtout sans l'aversion pour le travail , qui leur faisait préférer une vie rude , mais indépendante , aux habitudes laborieuses du cultivateur des plaines. Comme l'imagination se plaît à tout ennoblir, on a vu , dans ces hommes incultes, des patriotes qui , fuyant le joug étranger, avaient voué à leurs oppresseurs une haine éternelle , et aimaient mieux fouler les neiges d'un pied libre que de ramper servilement sous le sabre d'un maître. On est heureux de trouver dans l'humanité une pareille élévation d'idées; pour- quoi faut-il qu'elle ne soit le plus souvent qu'une saillie brillante de l'i- magination? Il est triste d'être forcé de convenir que la vie du mon- tagnard grec est absolument celle d'un bandit. Il déteste le travail qui lui procurerait une honnête aisance ; mais il n'en est que plus avide d'argent, et pour parvenir à ce grand but , il n'est aucun moyen qu'il néglige. Toute l'activité de son esprit est concentrée vers le vol; tantôt il attend le voyageur au passage pour le dépouiller ; s'il est plus hardi , il descend la nuit dans la plaine pour piller tout ce qu'il rencontre, dérober les fruits, enlever les bestiaux , quel qu'en soit le maître. Tels sont les exploits ra- contés par les chansons nationales. On dit que chez un peuple , elles sont le type du caractère : à ne s'en rapporter qu'à elles , le vol serait celui du caractère grec, car elles le placent toujours parmi les hauts faiis. S'il y a dans le voisinage quelque pacha qui récompense largement les ser- vices , on voit les patriotes grecs accourir à sa cour pour lui offrir les leurs à l'envi. Celle d'Ali-Pacha en était peuplée, c'est parmi eux qu'il choisis- sait ses sicaires les plus dévoués ; c'est de là que sont sortis tous les capi- taines rouméliotes qui se sont fait remarquer dans la guerre actuelle : Odyssée , Gouras , Karaïskaki , et une foule d'autres. Gouras se vantait hautement d'avoir été envoyé par Ali-Pacha à Athènes pour y assassiner un homme. Il montrait avec complaisance la place où il l'avait étendu mort d'un coup de pistolet tiré par derrière. Il se glorifiait surtout de l'adresse avec laquelle il avait attiré un malheureux dans le piège , ea commençant par manger avec lui , jusqu'à ce qu'ayant gagné sa confiance, il se fût bien assuré qu'il n'était pas sur ses gardes. Aujourd'hui même, ou trouve à chaque pas des Grecs au service des Turcs ; le parti qui paie est
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celui qu'ils préfèrent , et il n*a pas été rare de les voir en changer plu- sieurs fois dans celte guerre , où il est cependant «piestion de leur indé- pendance. Ils l'avouent d'ailleurs avec beaucoup de franchise, et disent ouvertement qu'ils ne sont pas d'humeur à servir gratis; qii'ils resteront avec tel parti tant qu'il paiera , et qu'ensuite ils passeront à l'autre. Ces confidences, ils les ont faites nombre de fois à plusieurs de nos officiers qui les ont visités, et leur conduite y a été conforme. Je pourrais citer une foule de circonstances où ces Grecs ont trahi la cause de leur patrie. C'est ainsi qu'à la journée de Peta , Vasso abandonna par trahison le corps des malheureux et imprudens philhellènes , qui périt en entier. Dans le siège de Missolonghi , le fameux Suliote Tzavellas vendait aux Turcs l'approvisionnement de la place , que les comités philhelléniques avaient envoyé aux assiégés , et sans cette ressource les Turcs auraient été dans l'impossibilité de continuer le siège. Je tiens ce fait, avec la cir- constance qui l'accompagne , d'Ibrahim lui-même; des Grecs à qui j'ea ai parlé ont été obligés d'en convenir.
La réponse paraîtra facile, je le sais; on dira que les trahisons sont le crime de quelques individus seulement ; que la masse les déleste ; que même , malgré ces alliances momenianées avec leurs ennemis , les Grecs n'en restent pas moins Grecs ; que ees monstruosités qui nous choquent ne sont que le fruit de leur extrême ignorance , comme cette ignorance et les vices qui l'accompagnent sont le produit de l'asservissement dans lequel ils ont été tenus ; enfin qu'il ne faut point s'arrêter à des détails , mais qu'un grand événement , comme la régénération de la Grèce , doit être vu de haut, et considéré dans son ensemble. J'admetirai ces raisons tant qu'on voudra; je me bornerai seulement à faire observer, en premier lieu, que, lorsque nous voyons les mêmes faits se reproduire si souvent , la même conduite se répéter uniformément chez tous les hommes , à très> peu d'exceptions près , c'est une bien forte présomption pour établir sur leur compte une opinion générale. Je veux croire que la masse y est étrangère ; mais quel moyen avons-nous pour apprécier cette masse , et pom- nous former une opinion contraire à celle que des faits patens con- courent à établir ? Tout se rétluit à l'assertion de quekpies philhellènes , qui veulent être crus sur parole; je qualifierai plus tard , comme elle m'a paru , d'après ce que j'en ai vu, celle nuée d'aventuriers qui est venue chercher fortune en Grèce. La discordance de leurs récits doit singulière- ment prévenir contre re qu'ils avancent, dans un sens comme dans un autre, et engager à rejeter un témoignage aussi suspect. Mais leur nna- nimité même affaiblirait peu dans mon esprit le témoignage des faits. C'est de faits que l'hisloire se compose , et toute opinion qui s'établit sur
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d'autres bases est bien près du vague et de l'erreur. Ici , ce sont les faits que j'invoque , et lorsque j'en vois une masse toute réunie dans un même faisceau, c'est à ces faits seuls que je m'adresserai pour asseoir mon ju- ijement. Que la majorité des Grecs soit ou non étrangère aux crimes de ses chefs, c'estce que je ne sais pas. Je me suis borné à les signaler; libre en- suite à chacun d'en tirer les inductions qirtl voudra. Quant à mon opinion personnelle , j'avoue que je ne me sens pas disposé à me fier aveuglément à des croyances ou à des enthousiasmes. J'avoue encore que ma foi n'est pas assez vive pour comprendre un patriotisme qui consiste à trahir sa patrie et à se vendre à l'ennemi, et que, à quelque degré d'ignorance qu'on veuille descendre , je ne conçois pas davantage que des actions aussi opposées puissent se concilier. Si on veut nous prouver que ce n'est point par amour pour les Turcs que les Grecs traliissent la Grèce , et qu'a- près la trahison ils ne les en détestent pas moins qu'auparavant , tout le monde le croira sans peine. Mais je demanderai encore , et pour la dernière fois , qu'on veuille m'expliquer comment cela peut être du patriotisme, et quelle espèce d'intérêt ce patriotisme peut nous in- spirer.
Quant à cette raison banale, dont nous avons été si souvent fatigués , (ju'il faut tenir compte aux Grecs d'un esclavage qui a dégradé leur ca- ractère, et que ce ne sont pas eux , mais leurs oppresseurs , qm en sont véritablement coupables, elle est excellente pour un esprit spéculatif qui se contente de rechercher les causes et qui n'a point à s'occuper des faits. C'est un point de recherche {liistorique , comme tout autre j mais telle n'est pas la question qui nous intéresse. Quand il s'agit d'un pays, il faut le voir dans son état actuel; peu importe ce qui l'y a amené. Pour faire de l'avenir , il faut partir du présent. Or tel est le présent en Grèce; c'est la seule base de laquelle nous puissions partir pour sa- voir ce qu'il est jwssible d'en attendre , et ce que nous pouvons vrai- semblablement faire pour elle. Quant aux explications historiques , je les admettrai avec plaisir comme choses d'instruction , comme leçons de l'expérience ; mais j'en reviendrai toujours , comme point de départ et comme règle de conduite, au présent.
La question actuelle , nous dit-on encore , doit être vue de haut , et de mesquins détails en sont indignes. Malheureusement cette réponse est bien vague. A rejeter tous les détails, on risque de ne rien connaître et de parler sans savoir. Aujourd'hui qu'il s'agit de la Grèce, d'en tenir compte en politique, et de la_faire entrer dans la grande combinaison que des intérêts bien plus ironortans sont venus soulever, il est cependant de
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quelque utilité de connaître ce qu'elle est; autrement on se trompera et on bâtira sur le sable.
Cette digression m'a paru indispensable , parce que les mêmes obser- vations se reproduisent à chaque pas dans la question actuelle. Je me bornerai dorénavant à y recourir, quand elles se présenteront de nouveau. Elles m'ont été inspirées par le premier sujet qui s'est offert, le souvenir qui me reste des montagnards grecs qu'on appelle indépendans. Ils déles- tent sans doute les Turcs , mais cette haine est commune à tous les Grecs, et je ne vois point qu'elle leur ait inspiré des traits plus héroïques. Je n'ai point, à la vérité, assisté à leurs faits d'armes; mais j'ai suivi leur histoire par leurs propres récits, par ceux d'une foule de témoins ocu- laires et impartiaux , et , qui mieux est , par ses résultats ; je m'en suis beaucoup plus rapporté à ces documens qu'à ce que j'en ai vu moi-même, quand je me suis trouvé dans leurs camps, lorsque j'en ai été entouré; ce qui m' arrivait tous les jours pendant le temps que j'ai passé en Grèce. J'aurais craint, à ne consulter que les opinions du moment, de ne les juger que trop superficiellement et d'eu tracer un portrait infidèle.
Ce que j'ai raconté de leur caractère suffit pour expliquer la part qu'ils ont prise dans la révolution actuelle. Celte révolution n'est aucunement venue d'eux : elle a pris naissance dans la masse du peuple , qui , opprimé par les Turcs , et plus encore par les primats qui servaient d'intermédiai- res à ceux-ci, a voulu changer un ordre de choses qui la ruinait. Les bandits des montagnes ont dû se jeter avidement dans des troubles qui étaient tout-à-fait de leur goût , puisqu'ils leur promettaient du butin. Ils étaient les seuls qui fussent aguerris , c'est-à-dire qui eussent l'habi- tude de porter un fusil et de tendre une embuscade; on les a reçus avec empressement comme les braves du pays , et l'armée qui a été improvisée les a nécessairement pris pour modèle , puisqu'on n'en connaissait aucun autre. Mais ce modèle apportait aussi une longue suite de vices; ils ont proraptement jeté des racines , et lorsfjue tout le monde est devenu palll- kare, le [lays n'a présenté qu'une scène de désorganisation, de querelles et de pillages. Ils ont incontestablement causé un grand tort à la Grèce, et , sans eux , je suis convaincu ({u'elle aurait tiré un parti bien différent de la révolution. Mais pendant six années le mal a fait des progrès immen- ses , et il devient de plus en plus difficile de rencontrer dans la nation une classe dont on puisse espérer quelque bien.
Cette classe se trouve , comme partout ailleurs , parmi ceux qui vivent de leur travail. A peine la distingue-t-on aujourd'hui, et il faut aller la chercher dans le cœur du pays , pour croire qu'il est possible d'en parler
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autrement que par ouï-dire. Elle est devenue même si rare, que beau- coup de personnes judicieuses qui ont fréquemment abordé en Grèce , mais sans pénétrer dans l'intérieur, croient qu'elle n'existe déjà plus. Ceux qui ont fait partie de notre expédition , mais qui ne se sont point écartés de l'armée , en ont sûrement rapporlé la même idée , car ils n'ont aperçu autour d'eux que ces pallikares dont j'ai déjà parlé, bandits char- gés de fusils, de pistolets et de poignards, qui n'ont d'autre moyen de subsister que le vol, et dont nous avons plus d'une fois éprouvé la dextérité en ce genre ; ou bien ils ont rencontré , dans le peu de villages qui t)nt conservé quelques maisons , des fainéans accroupis , la pipe à la bouche , devant quelques poignées de figues el d'ognons , gagnant à peine quelques paras à ce misérable commerce, mais s' estimant heureux de n'avoir rien à faire. Nulle part enfin ils n'ont vu du travail. Je n'aurais pas été plus heureux si je n'avais passé quelque temps dans ^intérieur, et si je n'y avais reconnu une classe bien différente de ces pallikares si mé- prisables, quoique la plupart de ceux que nous voyons aujourd'hui aient peut-être appartenu autrefois à cette classe , sur laquelle a pesé tout le fardeau de la guerre.
Les campagnes ont été ravagées , les maisons brûlées , la population réduite au désespoir. Lorsqu'elle prit les armes par un mouvement spon- tané, qui fut beau, elle n'avait, je l'ai déjà dit, d'autre modèle devant les yeux que les bandits des montagnes. Elle ne pouvait faire la guerre autrement qu'à leur façon, et aucun résultat n'en pouvait sortir; car cette guerre, dont je parlerai plus loin, n'est qu'une suite de pillages, de petites embuscades , d'actions isolées , où la ruse vient au secours de la lâcheté ; en un mot , c'est une guerre de brigands incapables de tenir contre un ennemi tant soit peu organisé. Cependant les Turcs , pris au dépourvu , furent chassés de la Morée , à l'exception de quatre places qui eurent le lemps de s'approvisionner ; c'étaient le château de Morée , Patras, Coron et Modon; la famine fît justice du reste. C'est elle égale- ment qui a détruit l'armée de Drama Ali, venue au secours de iNapolî de Romanie, Néanmoins on ne peut s'empêcher de reconnaître que les Grecs montrèrent alors de la constance. Quoiqu'ils se soient bornés à occuper les défilés sur les derrières de cette armée , et que ce ne soit pas la force des armes , mais la faim seule qui l'ait anéantie , c'était encore plus qu'on ne pouvait en attendre d'esclaves qui se relevaient à peine d'une longue oppression. Mais cette époque honorable de la révolution grecque fut de bien courte durée ; s'il y avait eu , dans cette première levée de boucliers , un bel élan d'un petit peuple ijui osait encore braver le colosse qui l'avait si souvent étouffé de son poids, ce peuple retomba bientôt
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dans le chaos de désordres et de vices qiii formaient malheureuscuien^ son entourage.
DÉVASTATION DU PAYS.
J'ai déjà dit tout le mal qu'avaient fait les pallikares. Le pillage mar- chait à leur suite: les chefs de bandes parcouraient le pays en le saccageant, et par ce moyen, ils recrutaient leur troupe ; car ceux dont la maison avait été brûlée n'avaient rien de mieux à faire qu'à prendre un fusil pour chercher à se dédommager sur les autres du mal qu'ils avaient éprouvé. Ils devenaient brigands par nécessité , mais bientôt ils devaient prendre goût à un métier si commode. De jour en jour, la dévastation, la dépopu- lation, allaient croissant. C'est ainsi que le pays n'a bientôt présenté, dans toutes ses parties, qu'un monceau de ruines. La guerre contre l'ennemi a causé bien moins de mal. Les ravages des Égyptiens ont été bornés à un petit coin de la Messénie, tandis que, dans quelque partie de la Grèce qu'on pénètre, on la trouve entièrement ruinée. Demandez quels sont les auteurs de cette dévastation ; partout on vous répondra que c'est telle ou telle bande , tel ou tel capitaine. Cette réponse m'a été faite à chaque nouvelle ruine auprès de laquelle je m'arrêtais. J'ai vu, entre autres, Mé- gare, qui était naguère une des villes les plus florissantes de la Grèce. Ses habitans industrieux jouissaient, sous les Turcs, de plusieurs immunités : ils étaient les seuls gardiens du grand Dervend, le passage qui conduit e» Morée; à ce titre, ils ne payaient point d'impôts j aucun Turc n'habitait au milieu d'eux, et ils se régissaient seuls. Leur pays était riche et parfai- tement cultivé ; la ville comptait plus de douze raille âmes. Dans la guerre actuelle, les Musulmans n'ont jamais pénétré aux environs de Mégare , et il y a deux ans encore, ce petit canton jouissait de toute sa prospérité. L'armée rouméliole y arriva alors , fuyant devant les Turcs, qui s'étaient enfin décidés à faire une attaque sérieuse : elle était à peine entrée , que déjà la ville n'existait plus; elle avait tout mis à feu et à sang; les habi- tans s'étaient sauvés. Quand j'ai visité mw-méme Mégare , je n'y ai trouvé que des décombres , les maisons brûlées , les oliviers coupés, les terres sans culture ; tout portait les traces de la désolation la plus complète. Voilà cependant des faits qu'il eût été bon de mettre çn regard des dévas- tations qu'on a tant reprochées aux Egyptiens.
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PUIUJATS.
Si les pallikares ont causé un mal infini à la Grèce , il est une autre classe qui n'en a pas moins fait, et elle est encore moins excusable, puis- qu'elle était plus éclairée : c'est celle des Primats, que nous appellerions la bourgeoisie. Sous la domination des Turcs, cette classe sert d'inter- niédiaire entre eux et la masse du peuple , et elle réunit dans toute leur perfeclion tous les vices de l'esclavage. Son contact avec les Turcs ne lui a donné que de la bassesse ; habituée à ramper devant des maîtres , elle ne connaît d'autres armes que la ruse et la perfidie; tout sentiment noble lui est inconnu : la soif de l'or les a tous remplacés. Les seuls rapports qu'elle ait avec le pays sont ceux d'une sangsue publique. Autant elle est humble et servile vis-à-vis des Turcs, autant elle est impitoyable vis-à-vis du peuple qu'elle est chargée de pressurer. Plus elle paie cher le privilège de recueillir les impôts, de présider les communautés du pays, plus elle s'en dédommage sur le peuple , et toutes les avanies qu'elle éprouve sont payées par la masse qui n'a pas droit de se plaindre. Peut-on s'attendre à ce qu'une classe aussi abjecte comprenne la liberté , et qu'elle ait vu dans la révolution autre chose qu'une belle occasion pour assouvir à son aise la cupidité qui a toujours été son idole? On pourrait tout au plus s'éton- ner que le peuple lui eût donné la moindre confiance, lorsqu'il s'est ré- veillé de son esclavage, si on ne savait jusqu'à quel point ce peuple est ignorant. Lors de la révolution de Saint-Domingue , tous les nègres étaient égaux; il n'existait ' parmi eux aucune classe qui pût pré- tendre à diriger les autres. Le soin de choisir ceux qui en étaient di- gnes a été laissé à la nature , qui a toujours le secret de faire surgir les hommes du sein des masses. Mais la Grèce ne possédait malheureusement pas cette égalité. Quoique vis-à-vis des Turcs tous les Grecs fussent égaux, ils ne l'étaient cependant pas les uns vis-à-vis des autres. Il y avait chez eux une masse ignorante, vouée au travail , et une classe instruite, la seule habituée aux affaires. Il a bien fallu qu'ils adoptassent cette dernière pour guide, quand il s'agissait d'une entreprise capable de faire reculer les esprits les plus intrépides, et les vices qu'elle apportait ont été le cortège obligé d'une révolution entreprise par d'autres qu'elle ; elle s'est hâtée de l'exploiter à son profit. Tant que la révolution avait été pauvre , elle s'é- tait faite, sinon avec honneur, du moins avec constance. On voulut avoir de l'argent, et l'Europe, en leur en envoyant, fit aux Grecs le présent le plus funeste : à cet appât, toutes les divisions éclatèrent; c'est poiu' i'ar-
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gent qu'on se battit ; ce n'était plus pour la patrie. L'or arrivait-il d'Europe, on se précipitait aussitôt à la curée. Les premières mains entre lesquelles il passait en retenaient tout ce qu'elles pouvaient, et à peine une faible partie entrait-elle dans les coffres du gouvernement. Alors le pillage re- commençait avec plus de force parce qu'il était plus étendu.
J'expliquerai plus loin l'accord infâme qui s'est fait entre les primats et les chefs des troupes pour voler l'état , sous le prétexte de l'entretien de l'armée. Ce pillage était public , et , loin de le cacher , tout le monde l'a- vouait ouvertement : on le regardait comme un moyen de faire fortune tout comme un autre.
GtJERRE CIVILE.
Tant qu'il y a eu matière à voler, les primats et les chefs de bandes se sont entendus merveilleusement; mais la mine a fini par s'épuiser; alors les divisions ont éclaté. Il s'agissait de s'arracher les dépouilles; per- sonne n'en avait eu assez , et chacun signalait des voleurs. Les primats , d'un côté, qui composaient le gouvernement nominal; les chefs de ban- des , de l'autre , qui avaient la force réelle , se sont fait une guerre achar- née. Les premiers avaient besoin d'alliances , il a fallu les payer, de sorte que tout l'avantage du combat a été pour les seconds. C'était le pays qui en faisait les frais , bien moins encore par les sommes considérables qui , au lieu de servir à sa défense, ont été partagées entre les voleurs, que par le mal beaucoup plus grand qu'à excité cette guerre intestine, en divisant toute la nation , en ranimant avec plus de fureur que jamais cette soif de l'or pour laquelle les Grecs n'ont que trop de penchant, en étouffant tout ce qu'il y avait de sentimens honnêtes , pour y substituer les passions les pins viles, en sacrifiant enfin à ces passions les intérêts les plus iniportans de la patrie. Les Egyptiens étaient en Morée, et la parcouraient sans ob- stacle dans tous les sens; la cause de la liberté expirait sous les coups d'un ennemi auquel rien ne résistait, et la Grèce était déchirée par une guerre civile cent fois plus cruelle que la guerre étrangère. Les Turcs n'avaient qu'à demander des traîtres pour qu'ils se présentassent en foule , et il est hors de doute que si Ibrahim eût continué le système qu'il avait sui\i dans les premiers temps, s'il avait voulu employer, comme il le pouvait, l'arme si puissante de la corruption, la Grèce eût été entièrement asservie, bien avant le moment où nous sommes intervenus dans cette question. Mais par inclination il aimait mieux tout devoir à la force des armes; victo- rieux dans toutes les rencontres , l'ennemi lui échappait sans cesse : en
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altendant , le temps se passait , les maladies décimaient son armée ; enfin a eu lieu notre intervention qui a changé entièrement la face des choses. Quoiqu'elle soit venue bien tard, elle a heureusement encore trouvé une portion saine dans la population. Cette portion est bien peu nombreuse ; à peine est-elle perceptible; cependant elle existe, et elle est digne de tout notre intérêt, car elle peut sejtie régénérer la nation.
POPULATION DES PLAINES.
Dans les plaines de l'Élide , sur les côtes de l'Achaïe , dans les environs d'Argos et de Tripolitza , dans la belle vallée de l'Eurotas, j'ai vu encore des cultivateurs qui s'efforcent de se relever de leurs désastres. Bien dif- férens de ces palikares qui ne nous inspirent que du dégoût , ils ont l'air laborieux et honnête ; ils sont propres , doux , bienveillans et hospita- liers; leurs armes sont des instrumens de culture. Il faudra sans doute bien du temps pour éclairer leur ignorance, mais au moins il y a de la ressource chez eux , parce qu'ils ne sont pas corrompus comme les pri- mats, ni brigands comme les palikares. Une chose leur fait beaucoup d'honneur : c'est la rareté des crimes parmi eux. Elle est d'autant plus surprenante aujourd'hui , qu'on devrait s'attendre à tout le contraire , après six années de désordres, au sein d'une misère affreuse , et lorsque tant d'exemples de dépravation sont donnés par une classe supérieure. Cependant il n'y est presque jamais question de vols , d'assassinats et d'autres crimes assez communs dans les pays les plus civilisés. Leur orga- nisation communale pourrait également être prise pour modèle ; elle date probablement d'une époque ancienne et en a toute la simplicité. Le chef de la commune est choisi par les habitans et exerce gratuitement ses fonctions. Ils sont garans et solidaires les uns des autres ; si un crime est commis dans l'intérieur de la coumune, elle est responsable de ses suites ; si un des habitans éprouve un malheur, si sa maison est brûlée , par exemple, la commune lui en tient compte et l'indemnise de la perte. Cette organisation fort simple avait quelque chose de paternel^et dénotait des mœurs pures. Elle a été changée par le président du gouvernement actuel ; il a pensé , sans doute , qu'elle n'était plus compatible avec l'état présent de la Grèce ; qu'il était nécessaire que le gouvernement fit sentir partout et à chaque instant sa vigoureuse influence; que l'organisation ancienne pouvait être bonne dans un temps tranquille , mais que , la classe pour qui elle avait été faite ayant été presque entièrement détruite, il fallait que l'administration fût appropriée à une société divisée , et TOME I. 3
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qu'elle fût assez forte pour être à la fois protectiice et répressive. Il a organisé celte administration à peu près sur le pied où elle est en France; les démogérontes sont encore nommés par la commune , mais ils relèvent et reçoivent les ordres de l'autorité supérieure, suivant des degrés de hiérarchie établis ; la justice qu'ils exerçaient auparavant a également été retirée de leurs attributions et réservée à des tribunaux qui n'existent, à la vérité , encore qu'en projet. Je reviendrai sur ce sujet quand je par- lerai du gouvernement.
Je me bornerai à signaler ici la plus grande difficulté que le président rencontre à relever im pays qui a été déchiré par tant de désordres. Il existe encore en Grèce une classe dont on peut espérer de tirer parti , mais le tout est d'arriver jusqu'à elle. D'abord elle est dans une profonde ignorance ; elle n'a fourni que son sang dans la révolution , et elle est tou- jours restée étrangère à sa direction. Toutes les avenues du pouvoir sont occupées par les primats; ils sont encore aujourd'hui les intermédiaires obligés entre le gouvernement , et le peuple est forcé de s'en servir pour établir la chaîne qui communique de l'im à l'autre. Ce n'est que parmi eux qu'on peut trouver des administrateurs; la masse qui est habituée à recevoir leur impulsion , qui ne connaît qu'eux , est incapable de conce- voir un gouvernement central et régulier. Tant qu'elle ne sera pas éclai- rée , et ce ne sera pas l'œuvre d'un jour, l'influence et la direction du pays doivent appartenir aux primats ; et que d'obstacles s'opposent encore à ce qu'elle le soit ! Sans parler de tous les préjugés de la superstition et d'une longue habitude , de la répugnance qu'ont les primais à voir la civilisation se répandre dans la classe inférieure , la misère de cette classe est si grande , qu'avant tout il faut songer à l'en tirer. On aura beau créer des écoles ; tant que le peuple mourra de faim , elles seront déser- tes. On a été jusqu'à imaginer d'élever de jeunes Grecs en France, de leur donner une éducation élégante et soignée, comme si on ne devait pas s'attendre à ce que plus cette éducation serait perfectionnée , plus on les rendrait inutiles à leur pays. Quand ils auront pris les goûts et les habi- tudes de la civilisation avancée dont nous jouissons , retourneront-ils au milieu de peuplades presque sauvages, ou, s'ils en ont le courage, se feront-ils comprendre d'elles , surtout lorsqu'ils leur apporteront des idées d'un ordre élevé et des connaissances scientifiques? Qu'on instruise ces jeunes Grecs dans notre agriculture , qu'on leur apprenne à connaître le prix et â tirer parti de la terre , on leur aura rendu le plus grand de tous les services, et on aura fait des hommes utiles; toute autre éducation ne peut qu'être nuisible à eux et à leur pays.
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MISERE.
Ainsi la pixinière de toutes les nécessités est de soustraire le peuple à la misère qui le dévore. Le pays est ravagé de fond en comble : les maisons sont brûlées, les vignes et les oliviers sont arrachés, les troupeaux détruits, le peu de capitaux que possédait le pays absorbés et passés tout entiers entre les mains des voleurs. Au milieu de tant d'obstacles, il y a bien peu d'espérance qu'il puisse de long-temps se relever de ses ruines. On manque de semences pour féconder la terre ; le gouvernement pourra en distribuer, mais le peuple, qui meurt, de faim, les consommera au lieu de les employer à la culture. Un philanlrope anglais avait imaginé d'in- troduire les pommes de terre en Grèce , il en avait planté sur plusieurs points ; pendant la nuit, elles étaient déterrées et volées par les malheu- reux qui n'avaient rien pour subsister. Les bras manqueraient moins que le reste {\); car, s'ils sont insiiffîsans pour cultiver tout le pays, ils suffi- raient du moins pour cultiver ce qui est nécessaire à sa subsistance: mais l'extrême misère est l'obstacle le plus pénible à surmonter. Toute culture demande des capitaux , quelque petits qu'ils soient; elle ne peut se passer d'instrumens , de bestiaux et de ces premières avances qui font vivre le cultivateur dans l'intervalle qui s'écoule avant qu'il puisse retirer de la terre ce qu'il lui a confié. Elle a également besoin de confiance et de sé- curité; car qiiel est celui qui travaillera, s'il doit craindre que le fruit de ses peines lui soit ravi au moment où il pourrait espérer de le recueillir ? Telles sont les causes (|ui s'opposent à ce que la Grèce puisse guérir ses plaies profondes. Le temps seul triomphe de la misère : il dépend de la fermeté du gouvernement de rétablir l'ordre, de ranimer le goût du tra- vail, de faire que le plus profitable de tous les métiers ne soit pas celui du brigandage; car, tant qu'il en sera ainsi, on doit désespérer de mettre le travail en honneur. L'œuvre est à la vérité difficile; j'ai déjà signalé un des plus grands obstacles , l'obligation où est le gouvernement de se servir de la classe corrompue des primats. J'en indiquerai d'autres à mesure que je considérerai les divers aspects sous lesquels se présente la Grèce. C'est
(i) La population de la Morée était portée avant la guerre à 400,000 habi- tans; il est forl difficile aujourd'hui d'en faire même une évaluation approximative. On en a tenté plusieurs qui diffèrent beaucoup entre elles. Les Grecs veulent y retrouver l'ancieune population ; d'autres ne la portent qu'à 80,000 âmes. Je crois qu'elle s'élève toiit au plus à deux cent mille. -i-'u =-■';' '«'"^ .•", . .. '.
3.
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ainsi qu'on peut compter dans ce nombre le manque d'accord, la défiance et même la haine mutuelle qui séparent les habilans en une multitude de partis et de rivalités ennemies.
RODMBLIOTES ET MORÂITES.
J'ai déjà indiqué la principale division de la (mpulalion grecque en deux nuances opposées l'une à l'autre, les habitans des montagnes et les habitans des plaines, ceux qui vivent de pillage et ceux qui vivent de travail; ils se détestent et se méprisent réciproquement. Quand j'ai vu les Rouméliotes , ils m'ont ouvertement témoigné leur mépris pour les Moraïtes qu'ils appellent des lâches, des Grecs dégénérés, tandis qu'eux seuls possèdent le courage et constituent la seule force de la patrie; eux seuls tenaient tête aux Turcs, s'immortalisaient par l'héroMiue défense de Missolonghi , pendant que la Morée courbait humblement la tête sons le joug égyptien. Aussi la cause de la liberté n'est point dans la Morée; ce qu'on a fait pour elle n'est rien pour la Grèce ; peu leur importe que la Morée redevienne ou non une province turque : elle est digne de Têlre; la Roumélie seule est la terre de l'indépendance. Dans ces discours où se mêle toute l'exagération qui leur est propre , ils ne cachent pas qu'ils ne tiennent aucun compte de ce que l'Europe a fait jusqu'à présent pour la Grèce, et que tous les services rendus à une race différente de la leur sont autant d'injures dont on semble vouloir abreuver les véritables enfans de la liberté. D'un autre côté , les Moraïtes ne ménagent pas davantage les Rouméliotes. Ils ne voient en eux que des brigands qui ne sont braves que pour le pillage et qui fuient devant l'ennemi; ils leur rappellent le bombardement de Napoli par Grivas et la déroute honteuse de la journée d'Athènes; c'est alors qu'on a vu trois cents delhis disperser en un clin d'œil plus de dix mille Rouméliotes, et cependant Ibrahim était depuis (juatre ans en Morée avec quarante mille hommes de troupes excellentes, sans avoir encore pu la soumettre. Si l'immense supériorité du nombre et de la tactique lui a donné la victoire dai*s le combat , les Moraïtes ne se sont pas soumis pour cela. Ils n'ont cessé de harceler leur formidable en- nemi, ils ont épuisé ses forces par une guerre de détail, et déployé une constance dont les Rouméliotes n'eussent pas été capables. Ce sont ces dangereux auxiliaires qui ont ruiné la cause de la Grèce; ils n'y ont ap- porté que le trouble et le pillage , ils ont englouti toutes ses ressources et l'ont déchirée par leur anarchie sanglante. C'est pour la Roumélie que la Morée a proligué ses trésors; elle a fait, à toutes les époqties, les plus
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grands efforts pour voler au secours de sa sœur menacée , et (juand le nionienl du danger est venu pour elle, elle en a été lâchement abandon- née; elle n'a trouvé que des ennemis chez ceux qu'elle avait traités en frères.
J'ai longuement rapporté ces reproches réciproques , pour donner une idée de l'animosité qui règne entre les deux partis. J'ajouterai que ceux qui sont dans la bouche des Moraïtes me paraissent les mieux fondés. Il faut même dire une chose à leur louange ; quand les Rouméliotes se montrent si indifférens sur le sort de la Morée , si mécontens même de ce qu'on a fait pour elle, les Moraïtes, au contraire, ne cessent de témoigner un vif intérêt pour le sort de la Roumélie. Dans leurs idées sur l'indépen- dance et l'état grec , ils trouvent que la Grèce ne peut être forte si elle est bornée à l'isthme de Corinthe , et ils souhaitent ardemment que les li- mites en soient étendues. Les Moraïtes sont beaucoup plus susceptibles d'organisation que les autres; il y a bien moins de palikares parmi eux , et l'on peut plutôt espérer de rétablir un gouvernement régulier dans leur pays que dans les rochers de la Roumélie , qui n'ont jamais servi de re- traite qu'à des bandits. Il est très vrai que les principaux fauteurs des dé- sordres ont été les Rouméliotes; que sans eux la Morée serait probable- ment venue à bout de s'asseoir et de se garantir d'une grande partie des maux que l'anarchie et la guerre civile ont traînés à leur suite.
Mais la Morée elle-même est bien loin d'être sans divisions. Il y a chez elle des montagnards et des cultivateurs des plaines. Les Arcadiens, et surtout les Maïnoles , ont toujours mené un autre genre de vie que les habitans de l'Argolide, de la Gorinthie, de l'Achaïe, de l'Élide et de la Messénie, des environs de Tripolilza et de Mistra. Ge sont des palikares, comme les Rouméliotes ; comme eux, ils ne vivent que de rapines et se sont montrés en hostilité constante avec les cultivateurs qu'ils appellent des esclaves. Un trait assez caractéristique de cette antipathie est ce propos d'un Maïnote qui, en me parlant des Moraïtes, les qualifiait en masse de lâches et de peuple sans honneur. Suivant lui , le Magne était seul la patrie des hommes de cœur, la Morée ne comptait que des esclaves et une race abâtardie. Dans ses invectives , il désignait la Morée comme si le Magne en était entièrement distinct , et ne voulait même pas qu'il en fît géographiquement partie.
MAÏNOTES.
In
On s'est beaucoup occupé des mœurs des Maïnotes ; on a voulu voir en
eux des descendans directs des Spartiates, et l'espèce de résistance qu'ils
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ont faile aux Turcs a presque ennobli leurs brigandages. II ne sera peut- être pas inutile de donner ici une courte description du Magne , tel qu'il m'a paru être lorsque je l'ai visité à la fin de 1828.
Le Magne comprend toute la chaîne du Taygète qui est renfermée entre les deux golfes de Kolokythia et de Coron, et dont l'extrémité forme le cap Matapan (le cap Ténare des anciens). Cette chaîne est complète- ment nue; la température y est tour à tour glaciale et brûlante, et les rochers décharnés dont elle est hérissée de toutes parts ne présentent au- cune trace de verdure. Cependant on y découvre de nombreux villages. Tantôt ils sont perchés sur un pic élevé , tantôt ils se projettent au milieu de la mer, sur des rochers qui forment des anses nombreuses le long de ce grand développement de côtes. On conçoit avec peine qu'une popula- tion agglomérée sur ces rochers stériles puisse y trouver de quoi vivre ; mais l'industrie des Maïnotes a su y pourvoir. Ils ont un trait frappant de ressemblance avec leurs illustres ancêtres , c'est le penchant au vol ; nulle part on ne trouve une société de voleurs aussi bien organisée. Le Maïnote méprise le travail, ne vit que de rapines et de crimes; la trahison est son arme favorite , et on voit rarement chez lui ce noble élan du courage qui fait braver le danger à visage découvert. Voleur infatigable , il attendra le voyageur au bord du précipice , et il ira dépouiller le navire sans dé- fense , que le calme retiendra près de ses côtes. D'autres fois , il descen- dra de ses montagnes pour enlever des troupeaux dans les riches environs de Mistra et de Calamata, et piller ses voisins qu'il regarde comme une race sujette. Au moment même où nous bloquions Coron , occupé alors par les Turcs, des barques venaient secrètement du Magne pour y appor- ter des vivres, et il fallut des exemples sévères pour les en écarter. Entre eux-mêmes le caractère turbulent et voleur des Maïnotes ne veut recon- naître le frein d'aucune loi. Avant la révolution grecque, ils obéissaient nominalement à des beys , dont la dignité appartenait à la famille des Mavro-Michali. Mais ces beys n'avaient d'autre autorité que celle que leur donnait la supériorité d'influence et de richesse sur les autres familles du pays , et elle devait être fort précaire. C'étaient eux cependant qui repré- sentaient leur pays auprès de la Porte , et un de leurs fils y était toujours détenu comme otage. L'organisation à laquelle on peut le mieux compa- rer celle du Magne (autant que cette comparaison peut s'appliquer à un pays barbare) est une féodalité libre. Les familles auxquelles leurs richesses donnent de l'influence réunissent autour d'elles un nombre de bandits plus ou moins grand ; c'est avec eux qu'elles portent le pillage au dehors, et se font la guerre entre elles. On remarque dans les villages leurs mai- sons fortifiées , comme elles l'étaient chez nous au moyen-âge. Les Maï-
'^^'*sM.
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notes n'ont jamais été positivement soumis par les Turcs , parce que ces derniers s'occupaient peu de la possession d'un pays d'aucune valeur ; ils ne leur payaient qu'un léger tribut que recueillait la capitan-pacha dans sa tournée annuelle, et ils étaient assimilés aux insulaires de l'Archipel. Dans la guerre des Égyptiens , ils ont su se défendre contre Ibrahim , et une attaque qu'il tenta contre Cechriès, où un retranchement permanent a été élevé depuis nombre d'années , fut infructueuse. Il ne l'a pas re- nouvelée, parce qu'il fut distrait par d'autres soins, et aussi parce qu'il jugea inutile de s'obstiner à une attaque dont la réussite était indifférente pour ses vues, et ne le dédommagerait jamais de ce qu'elle pouriait lui coûter. Il préféra se servir des Maïnotes pour faire venir secrètement de Candie les approvisionnemens dont le blocus des escadres alliées empê- chait l'arrivage à Navarin. Au moment du danger , l'autorité des beys avait quelque influence dans le Magne; dès qu'il cessait, l'anarchie re- commençait avec plus de violence, et la guerre civile l'a presque toujours ensanglanté. Aujourd'hui il faudra plus de temps que dans toute autre partie de la Grèce pour que l'ordre vienne à s'y établir, et maintenant que le peu d'autorité qu'avaient les beys s'est tout-à-fait écroulé , celle d'un gouvernement central venant de Napoli ou d'Égine sera bien moins écoutée encore. Il est difficile de savoir, même par approximation, à com- bien se monte la population du Magne : comme toutes les peuplades des environs y ont cherché refuge , des plaines de l'Eurotas comme de celles du Pamisus , elle est plus forte que jamais; mais la renaissance de l'ordre et de l'agriculture doit la dimiiuier tous les jours. Malheureusement une partie des populations fugitives a dû prendre chez les Maïnotes le goût du brigandage; et là, comme dans toutes les autres portions de la Grèce, cette lèpre , presque impossible à guérir chez un peuple sauvage , rendra pour long-temps encore illusoire toute espérance de régénération.
Je viens de parler de la province de la Morée qui se distingue le plus de toutes les autres. Mais il est encore dans la population de cette pénin- sule des divisions nombreuses et fortement senties. Tout le long des côtes qui regardent l'Archipel , les habitudes du peuple tiennent beaucoup de celles des insulaires , et elles ont souvent servi d'asile aux pirates. J'ai déjà dit que les rives de l'Argolide et celles du golfe de Corinthe étaient habitées par une race albanaise qui a peu de rapport avec le reste des Grecs. Elle s'en distingue par un extérieur plus prévenant, plus de travail , plus d'entente de l'agriculture, et par conséquent plus de richesse. Elle se mêle peu avec eux, et la langue nationale, qu'elle parle toujours, lui conserve un'caractère d'originalité.
Entre les Grecs cultivateurs des plaines on remarque également plu-
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sieurs différences j dans un pays aussi étroit, il y a des nuances nombreu- ses d'idiomes, de mœurs et de caractères. L'ignorance, la superstition et l'amour de l'argent, sont les points de rapprochement les pins intimes. C'est le fruit de la barbarie et d'un long asservissement qui tenait les parties même les plus voisines sans rapport les unes avec les autres^ aussi y a-t-il , de canton à canton , une foule de rivalités et d'animosités qui déchirent tout le pays , et le jettent dans un état continuel de disputes, de petites guerres et de vengeances. La misère leur donne aujourd'hui leur principal aliment, et à cette disposition bien malheureuse des esprits les primats sont venus joindre leurs intrigues , et les chefs de bandes leurs sanglans démêlés. On conçoit tous les désordres qui ont dû résulter, et la prodigieuse activité qu'a dû prendre la guerre civile chez un peuple où il y avait tant de germes de discorde.
CARACTERE.
L'ignorance et la superstition sont poussées , dans la masse du peupTe grec, au plus haut degré possible ; ce n'est pas que la nature ait été avare de ses dons envers lui. Elle lui a, au contraire, départi l'intelligence à un merveilleux degré, et, je l'ai déjà dit dans un autre endroit, c'est une étude fort instructive que d'observer la finesse et l'adresse que les Grecs déploient pour arriver à leurs fins. Avec eux, il faut être constamment sur ses gardes. Aucune parole, aucun geste n'est perdu; ils lisent dans vos regards jusqu'à vos pensées les plus secrètes , et en un clin d'œil ils vous auront deviné. Ils s'envelopperont des dehors de la bonhomie , de la stupidité même ; mais sous celte écorce grossière est toute l'astuce du renard, et satisfaits de vous avoir trompé, ils triompheront de vos mépris. Il n'est pas un acte , pas un mot qui ne soit calculé chez eux ; ils saisissent au premier abord et avec un rare instinct les détours les plus éloignés qui peuvent les rapprocher de leur but , et , pareils au vaisseau qui louvoie contre le vent, ils éviteront d'y marcher droit, pour marcher plus sûre- ment. Nul n'est plus habile pour trouver le côté faible, et ils réuniront pour l'attaquer tout ce que leur génie inventif leur fournit de ruse et d'adresse; la flatterie, l'imagination, la pitié, l'intérêt, la persuasion, ils manieront tout avec un égal bonheur. Si ces moyens sont insuffisans, ils auront recours à la persévérance , et à force de suivre l'objet qu'ils veulent atteindre , ils finiront par s'en emparer. Comme le prix du temps leur est inconnu , c'est une dépense qui n'entre pas dans leurs calculs , et s'ils voient quelques paras au bout de leur journée , ils attendront avec
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patience, et la perdront tout entière à prier, solliciter, circonvenir par tous les moyens possibles , plutôt que de songer à un travail qui leur en vaudrait le décuple. C'est que dans leur ignoraiîce ils ne conçoivent d'autre valeur que l'argent; c'est l'échelle à laquelle ils réduisent toute chose, et ce qui n'est point argent est sans prix à leurs yeux. Cette aberra- tion d'idées , chez un peuple spirituel et qui raisonne avec une merveilleuse sagacité , est facile à expliquer. Sons la domination turque, les sujets ne possèdent rien qui soit à l'abri de la cupidité du maître ; les fidèles eux- mêmes sont exposés tous les jours à voir leur fortune enlevée par le ca- price d'un pacha : à plus forte raison, les rayas n'ont rien en propre , et la richesse qu'on pourrait leur supposer serait pour eux un arrêt de pro- scription. S'il leur a fallu de l'adresse pour l'acquérir, il leur en faut bien plus encore pour la cacher, et les dehors de la misère peuvent seuls la mettre à l'abri. Comme l'argent est la seule valeur qu'il soit possible de soustraire à des regards investigateurs , et d'emporter avec soi le jour où il faudra fuir la persécution , c'est aussi la seule qui soit utile ; car toutes les autres auront besoin d'être converties en argent , pour que la posses- sion n'en soit pas environnée de chances etde dangers. Ces idées, qu'une longue habitude a enracinées chez les Grecs , n'ont pu qu'ôtre fortifiées par les troubles au milieu desquels ils ont vécu dans les dernières années. S'il est facile de remonter à leur source, il^ ne l'est pas moins de les suivre dans leurs conséquences, et nous pouvons être assurés que, tant qu'elles subsisteront, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'on soit parvenu à vaincre tous les préjugés par la force de l'expérience, et à réformer entièrement le caractère et les habitudes de tout un peuple, elles seront un obstacle insu imon table à ce que les capitaux , sans lesquels le pays ne saurait être vivifie , sortent de la terre où ils sont enfouis. Il faut une longue période d'ordre , de tranquillité et de bon gouvernement pour leur inspirer de la confiance. Mais celte œuvre ne peut être que celle du temps; les mœurs, qui sont le fruit des siècles , pèsent d'un poids énorme sur les généra- tions, et ce ne sont pas quelques années, bien moins encore des leçons et des théories, qui modifieront un ensemble dont l'ignorance et la misère ont consolidé toutes les parties.
§. m. - ÉTAT MILITAIRE.
J'ai réservé pour un chapitre à part le tableau de l'état militaire de la Grèce , des ressources dont elle dispose , et de l'emploi qu'elle en a fait dans la guerre contre les Turcs. Celte question embrasse plusieurs parties
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que je passerai successivement en revue. Je parlerai d'abord de la com- position des bandes irrégulières grecques , du genre de guerre qui leur est habituel , des essais qu'on a faits , à plusieurs reprises , pour organiser des corps réguliers, enfin de ce qu'a tenté le gouvernement actuel pour l'armée.
BANDES IRRËGULIÈRES.
J'ai dit plus haut que , lorsque la révolution avait éclaté , les Grecs avaient été obligés d'adopter le genre de guerre des montagnards.
Le palikare , qui n'a aucune idée d'organisation sociale , ne voit dans la guerre qu'une occasion de licence. Il se regarde comme parfaitement libre de toutes ses actions , ne fait que ce qu'il veut , et ne connaît d'autre guide que ses caprices ou son intérêt. Il ne dépend de qui que ce soit , et s'il veut bien prendre un chef, il ne lui reste attaché que comme et autant que cela lui plaît. Il s'en passerait volontiers , s'il ne sentait, pour son intérêt et pour sa propre conservation , la nécessité d'appartenir à une réunion d'hommes. Mais il la choisit et la quitte suivant les circonstances ou suivant son humeur. Le seul lien qui puisse la maintenir est la per- spective de l'argent ou du pillage; celle du danger l'aura bienlôl dissoute. Nous en avons eu mille exemples dans la guerre actuelle. On annonçait pompeusement une expédition mililaire , une armée formidable. L'instant d'après , on était tout étonné d'apprendre qu'elle n'existait déjà plus; on aurait pu croire qu'une bataille l'avait anéantie. Cette désertion provenait tout simplement du caprice des soldats, de l'attrait du pillage, enfin de mille raisons dont aucune ne tenait à la guerre. Cependant les Grecs , qui savent fort bien tout ce qu'on peut faire avec des bulletins , n'en re- traçaient pas moins à l'Europe une longue série de victoires. L'année grecque avait conquis une province, c'est-à-dire qu'elle parcourait les montagnes , lorsque les Turcs étaient loin de lu , ou se tenaient dans leurs villes; elle était entrée d'assaut dans une forteresse imposante , c'est-à-dire que les Turcs, réduits par la faim, avaient abamlonné une bicoque; elle avait enlevé une position inexpugnable, sous un feu terrible, c'est-à-dire qu'elle avait mis des jours entiers pour forcer un méchant poste ; les Grecs avaient opéré un mouvement de concentration , c'est-à-dire qu'ils se sau- vaient; ils avaient pris des cantonnemens , c'est-à-dire qu'ils s'étaient dispersés iwur piller. C'est sans aucune exagération que je donne ici le dictionnaire des bulletins grecs , et l'événement a toujours prouvé que c'était ainsi qu'il fallait les entendre. Je pourrais en citer une foule d'exemples. Parlerai-je de ce qu'a fait l'année dernière l'armée du prince
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Ypsilanli ? Elle est entrée en Roumélie , au comniencemenl de novembre i 828, au nombre de 6,000 hommes : elle s'est bien gardée de se porter sur Athènes, défendu par 2,700 Musulmans, Athènes dont la possession est si importante pour la Grèce ; loin de là , elle s'est étendue dans les mon- tagnes du Parnasse, où il n'y avait pas un seul ennemi. Une cinquantaine de Turcs qui étaient à Salone, mauvaise bicoque tout ouverte, se sont repliés sur Livadie; aussitôt un bulletin pompeux où on annonce la prise de cette forteresse, dans laquelle on a trouvé des canons, des muni- tions, etc. Cependant 4 ou SOO Turcs sont encore aux environs de Livadie et de Thèbes ; ils ont suffi pour tenir justju'à présent toute l'armée grec- que en échec, et quoiqu'ils ne puissent recevoir leurs vivres que de Né- grepont, celle-ci n'a pu encore leur couper cette communication. J'en- tends dire aujourd'hui qu'il est fort à regretter que les Thermopyles n'aient pu être occupées. C'était cependant le plan qu'on avait tracé aux Grecs. Le but était d'empêcher l'arrivage des convois de la Thessalie dans l'Attique. Les Grecs n'y sont point parvenus , et ce sont les SOO Turcs de Livadie , qui ne peuvent avoir l'appui d'aucune place , qui les en ont empêchés jusqu'à présent.
Je vois des bulletins nous annoncer que les Grecs ont enlevé une posi- tion inexpugnable , qu'à la vérité il ne s'y trouvait point d'ennemis , mais que la valeur des troupes n'en est pas moins digne d'éloges. Une autre fois je vois qu'ils ont combattu pendant quatre heures, sous le feu le plus terrible ; le résultat de cette bataille sanglante est un blessé.
Parlerai-je de la prise de iNapoli de Romanie en ^823, qui a retenti dans toute l'Europe? Les Turcs, pris au dépourvu, avaient été réduits par la faim à de telles extrémités , que neuf hommes é(aient restés seuls pour défendre la Palamide. Des milliers de Grecs n'en attendaient pas moins patiemment dans la plaine que la mort du dernier Turc vînt leur ouvrir les portes de la citadelle. Une vieille femme s'en échappa , et vint annoncer aux Grecs l'extrémité où en était la garnison. C'est alors seule- ment qu'ils se hasardent à tenter une escalade de nuit. Les neuf malheu- reux , qui pouvaient à peine se mouvoir, sont égorgés sans se défendre, et l'intrépidité des Grecs ne tarde pas à être célébrée dans tous les journaux de l'Europe. Je tiens le fait que je raconte ici des Grecs eux-mêmes.
Parlerai-je encore de la célèbre bataille des Moulins, où une poignée de Grecs a arrêté toute l'armée d'Ibrahim ? Les assaillans étaient un bataillon égyptien envoyé en reconnaissance. Les Grecs prirent position derrière les nombreuses coupures que présente la position resserrée des Moulins , pendant que leurs chaloupes canonnières les protégeaient de leur feu. Quelques coups de fusil furent échangés de part et d'autre, et en si petit
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nombre , que le seul blessé du côté des Grecs eut la main percée d'une balle; un des tirailleurs égyptiens fut tué, et leur bataillon ne continua pas plus loin sa reconnaissance. Il eut tort, car s'il avait poussé la moin- dre pointe, il est hors de doute que les Grecs eussent été culbutés. Dans la soirée, ils se retirèrent à Napoli par la mer, et ne manquèrent pas de faire les plus beaux récils de leur résistance héroïque. Gomment l'Europe n'y aurait-elle pas été trompée? L'agent qu'un des principaux comités philhelléniques entretenait à Napoli en rédigea un rapport magnifique , qu'il montra à un officier français qui avait aussi été témoin de l'affaire. Ce dernier crut d'abord que c'était une mystification , mais il fut bientôt détrompé : l'agent lui avoua ingéniiement qu'il savait bien que son rapport contenait tout autre chose que la vérité; mais que , s'il la disait, on lui en saurait peu de gré , et qu'il préférait n'annoncer à ses commetlans que ce qu'ils aimeraient à apprendre.
Enfin, rappellerai-je tout ce qu'on a dit en Europe au sujet du fameux siège de Missolonghi ? J'ai déjà raconté par quel motif la flotte avait aban- donné sa croisière , et avait laissé tomber entre les mains des assiégeans tous les convois qu'on y envoyait ; comment ceux qui commandaient dans la place avaient vendu aux Turcs ses approvisionnemens , et leur avaient ainsi fourni les moyens de continuer le siège. Néanmoins les soldais te- naient bon et se défendaient avec vigueur; il est vrai qu'ils s'entendent assez bien à la défense des retranchemens, et que c'est dans ces seules occasions qu'ils montrent de la fermeté. Mais le défaut de vivres les obli- gea bientôt de céder. Ils formèrent alors deux colonnes : la première , composée de tous les hommes valides , fit , de nuit , une trouée à travers le camp des Turcs, et gagna les montagnes sans avoir perdu un seul homme; l'autre, composée des femmes, desenfans, des vieillards , des blessés , s'efforça de suivre la première, mais elle était abandonnée à elle- même; personne ne songea à protéger sa retraite , et elle tomba entre les mains des Turcs. Cependant quels beaux traits d'héroïsme n'avons-nous pas vus dans les journaux ! Pour peu qu'il y eût eu alors vraiment de l'héroïsme, c'était le cas de laisser avec ces malhemeux une escorte qui, en ralentissant la poursuite des Turcs , aurait permis à quelques-uns du moins de s'échapper. Mais les palikares s'en inciuiétaient fort peu ; ils étaient sûrs de se retirer sains et saufs , et ce n'était point pour des femmes et des enfans qu'ils se souciaient de s'exposer.
J'ai voulu citer avec détail ce petit nombre d'exemples , pour donner ime idée du degré de confiance que nous devons dorénavant accorder aux bulletins grecs. Chaque jour écoulé depuis le commencement de la guerre jusciu'à ce moment aurait pu m'en fournir de pareils. L'exagération est
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déjà un trait bien marqué du caractère des Grecs, et quand ils savent d'avance comment elle sera reçue, et l'effet qu'elle produira, nous devons nous attendre à ce qu'ils ne ménagent en rien notre goût pour le merveilleux.
Il est temps maintenant de dire comment l'armée grecque se compose , et comment elle s'est recrutée jusqu'à l'établissement du gouvernement actuel , qui ne date encore que de deux ans. Nous avons vu que les ban- dits des montagnes en ont été le premier noyau , et autour d'eux sont venus se grouper ceux qui avaient pris les armes pour la cause de l'indé- pendance , et ceux que la misère a ensuite obligés de les prendre comme dernière ressource. Prenons un corps d'armée à son origine. Un palikare veut être chef de bande; s'il a de l'audace, de l'impudence et quelques piastres , son chemin sera bientôt fait. Il commence par rassembler autour de lui quelques bandits, à qui il fait de petites avances; il se promène alors, précédé par son drapeau , dans les campagnes , fait publier ses hauts faits, les promesses qu'il prodigue à ceux qui voudront se réunir à lui , et invile tous les hommes de bonne volonté à se joindre à sa bande. Quand il a formé une petite troupe, il va se présenter au gouvernement, lui déclare qu'il a un millier d'hommes à sa disposition , en demande la solde, ainsi qu'une commission de général pour lui. La commission est facilement accordée; la solde éprouve plus de difficultés. Celui qui est chargé des recrues élèvera quelques doutes sur l'effectif du corps; on les apaisera facilement en le faisant entrer dans le partage. Celui qui est chargé de délivrer les fonds élèvera des doutes à son tour; on les fera laire par le même moyen , et , après tous ces sacrifices , le général aura encore pour lui une très belle part du butin. Mais il se gardera bien de donner à sa troupe ce qui lui est dû. Par compensation , il l'emmènera courir les vil- lages, lui donnera libi-e permission de piller, lèvera partout des contribu- tions , et, en peu d'instans, il aura si bien ruiné le pays, que les habitans n'auronl plus aucune ressource. Ceux qui sont capables de porter un fusil se joindront à la bande , car ils aimeront bien mieux aller se dédommager ailleurs des maux qu'ils auront soufferts , que d'attendre chez eux de nouvelles exactions et de nouveaux pillages. La bande grossit ainsi rapide- ment; mais elle grossit bien plus encure dans les comptes du gouverne- ment. Les plus honnêtes se contentent de gagner le double ou le triple sur les finances ; mais pour la plupart , il n'est pas d'exagéralion à laquelle ils ne se livrent, et ce scandale est parfaitement public ; il n'est personne qui n'avoue les bénéfices qu'il a faits à ce trafic infâme. C'est ainsi que la Grèce a payé jusqu'à 80,000 combattans , quand à aucune époque il n'y en a eu plus de 43,000 sous les armes. Encore aujourd'hui , les contrôles
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de rarnntée grecque comptent 46,800 officiers supérieurs , dans le nombre desquels se trouvent 3 à 400 généraux.
Le gouvernement actuel a fait cesser ces désordres. On ne voit pins de bandes parcourir l'intérieur du pays pour le piller à volonté , elles ne se recrutent plus comme elles le faisaient jadis , et ceux qui les composent aujourd'hui sont les mêmes hommes qui ont déjà pris le métier de pali- kares, et que l'habitude, la pei-spective du pillage sur les Turcs, le dés- œuvrement , la répugnance , peut-être même la difficulté de se remettre au travail , enfin pour le plus petit nombre , l'occupation de leur pays par l'ennemi, retiennent sous les drapeaux. Quand j'ai visité le camp des Rou- niéliotes à Mégare, ils étaient tous, à les entendre, dans cette dernière catégorie ; proscrits de leur pays , pour avoir embrassé la cause de l'indé- pendance, c'était pour le délivrer du joug des Turcs, pour rentrer dans leurs familles, qu'ils se battaient. Les Grecs, qui sont pleins d'adresse , savaient très bien que c'était le langage le plus propre à apitoyer sur leur sort, et ils ne manquaient pas l'occasion d'exciter l'intérêt. Quoi qu'ils en disent , il est positif que la plus grande partie de l'armée rouméliote n'est point composée de Rouméliotes; il y en a 5,000 tout au plus dans toute cette armée qui compte plus de 8,000 hommes ; le reste est composé d'ha- bitans de la Morée ou de l'Altique. Leur cause est complètement distincte de celle des Rouméliotes; s'ils font la guerre , ce n'est plus par nécessité, c'est par caprice , et on voit à quoi se réduit le nombre de ceux qui se donnent pour proscrits, et font un appel à notre pitié pour nous intéres- ser aux folles expéditions , dont le seul mobile est le désordre et le pillage. Malgré tous les efforts du gouvernement actuel, il n'a pu parvenir en- core à établir partout une régularité complète, et il ne cesse de payer im plus grand nombre d'hommes qu'il n'y en a effectivement. Le sentiment du devoir ne retient pas plus qu'auparavant les soldats sous les drapeaux ; ils se débandent comme ils l'ont toujours fait, et les corps ne comptent pas comme présens la moitié de ceux qui sont inscrits sur les contrôles. Ils se plaignent de ne point recevoir de solde, cependant le gouvernement la paie ou au moins une portion à Jeurs chefs; ceux-ci la retiennent à leur profit , et il faut bien que les soldats qui n'ont pas de quoi vivre courent «le côlé et d'autre pour s'en procurer. S'ils recevaient leur solde, il est très probable qu'ils ne quitteraient pas leur corps ; car ils ne trouvent plus à piller comme auparavant, d'abord parce que le pays est trop dévasté pour qu'il y ait encore quelque chose à prendre, ensuite parce que l'adminis- tration n'est plus complice des désordres et s'y oppose. Ils ne se répandent plus en Morée , et on voit tout au plus quelques palikares aux environs de Corinthe ou d'Argos, les Turcs leur interdisent l'entrée de l'Altique; ils
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sont donc réduits aux environs déjà ravagés de Mégare , Lepsina et Cou- lonri. La somme qui doit fournir à leur entrelien en armes, munitions et vêtemens , et les vivres que l'administration distribue , suffiraient à leurs besoins. Mais lorsque la solde manque, le peu de vivres qu'on leur accorde n'est pas un attrait assez puissant pour les retenir sous les drapeaux. C'est un spectacle curieux de voir les préparatifs des revues qui se font de temps en temps. Alors tout ce qu'il y a d'hommes capables de porter un fusil dans les environs, à Coulouri, à Corinthe, à Egine , à Epi- daure, etc., etc., part en masse pour le camp, afin de faire nombre à la re- vue. Leur course leur est payée, et quand ils ont fait acte de présence, ils repartent de nouveau , et rentrent chez eux attendre la prochaine revue. Ces désordres se passent sous les yeux du gouvernement , et il n'est pas assez puissant pour les empêcher ; il faut cependant convenir qu'il a ob- tenu quelcjne chose en réprimant les scandales qui étaient naguère encore poussés au comble. Mais tant qu'il voudra maintenir son armée irrégu- gulière , il doit s'attendre à ce qu'il lui sera impossible de détruire les abus; ils sont trop profondément enracinés , et l'administration serait-elle plus forte, elle les trouvera plus forts qu'elle.
La composition des bandes ir régulières , telle que je viens de la décrire, montre déjà ce qu'on peut en attendre. Comme les soldats n'ont aucune idée d'ordre et de discipline , chacun se bat à sa façon et ne suit que son caprice et son instinct. Ils sont excellens tireurs , et possèdent une adresse étonnante pour profiter des moindres accidens de terrain. Aussi ne se battent-ils jamais qu'à couvert , et ils sont incapables d'aborder l'ennemi en rase campagne. Voici comment ont lieu ordinairement leurs attaques. Un Grec apercevra une pierre, un sillon , un léger pli de terrain qui pourra l'abriter; il s'y traînera à genoux, à plat- ventre, en s'arrêtant fréquem- ment , de manière enfin à ne point être aperçu dans son trajet. Quand il y est arrivé, il commence par ramasser les pierres qui sont à sa portée, les élève [iCii à peu les unes au-dessus des autres, lentement et avec la plus grande précaution , car il a devant lui un ennemi qui lire aussi bien que lui , qui a sans cesse l'œil fixé sur les progrès de son travail , et qui est tout prêta cribler de balles le moindre objet qu'il apercevrait un seul instant. Il n'est pas de ruses qu'il n'invente pour lui donner le change. Quelquefois il élèvera son bonnet au-dessus des pierres; d'autres fois il l'aura posé adroitement à quelques pas de lui , au bord d'un fossé ou sur une motte de terre , et pendant que tous les coups s'y dirigeront, il pour- suivra son travail sans danger. Peu à peu le petit mur s'élève; dès qu'il peut abriter trois ou quatre hommes couchés de leur long, ils s'y rendent avec les mêmes précautions , et continuent l'ouvrage en y pratiquant de
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petites meurtrières où peut passer le canon du fusil. Si on peut le perfec- tionner, on rélèvera jusqu'à la hauteur d'homme; mais souvent on se contentera de lui donner la hauteur nécessaire pour qu'un homme puisse se tenir à genoux derrière : dans cet élat , on l'appelle un tambour. Les tireurs se mettent alors derrière les meurtrières, et ils attendent patiem- ment l'ennemi qui est en face; on les voit quelquefois rester, en ajustant ainsi, des heures entières à épier le plus léger mouvement de l'ennemi. Après avoir construit unt; première ligne de tambours , on cherche à en établir une autre de la même manière en se portant un peu en avant, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on ait atteint la position que l'on veut obte- nir. C'est ce qui s'appelle avoir enlevé une position. On voit avec quelle rapidité ce genre d'attaque peut marcher, et ce que peut être une guerre conduite de la sorte.
J'ai détaillé ici l'opération qui est la plus difficile, celle de l'attaque en rase campagne. Elle se réduit toujours à une défense derrière des retran- chemens. Aussi la défense est-elle le genre de guerre qui leur est propre, et pour peu qu'Usaient un abri , quelque mauvais qu'il soit, ils y résiste- ront avec autant de ténacité qu'ils montrent d'incertitude et de crainte , lorsqu'il s'agit de prendre l'offensive. Pour la défense, ils retrouvent tous les avantages des Turcs , qui ont , comme on sait , une grande répu- tation à cet égard; mais pour l'attaque, ceux-ci ont toujours la supério- rité, car ils sont plus braves, et savent, dans l'occasion, assaillir leur ennemi avec vigueur Mais les plus terribles de tous sont les Al- banais.
Rien n'est, dit-on, redoutable comme leur manière de charger. Le fusil rejeté en bandoulière , brandissant le sabre ou le yatagan , ils se jettent en furieux sur la troupe qu'ils veulent enfoncer , et il lui faut bien de la fermeté pour résister à un choc aussi violent. Ils ont l'habitude de porter le bras gauche au-dessus des yeux, jusqu'à ce qu'ils aient joint l'ennemi, afin de ne pas voir le danger; les hurlemens qu'ils poussent ajoutent encore à leur irritation. S'ils joignent l'ennemi, la mêlée ne dure qu'un instant, mais elle n'est qu'un carnage; leurs armes sont terribles, ils les manient avec la plus grande dextérité, et les têtes tombent comnit; les épis sons la faux du moissonneur.
L'attaque des Albanais commence ordinairement par im porte-dra- peau qui précède la troupe , et vient planter son étendard devant l'ennemi ou le jette dans ses rangs ; c'est alors qu'ils se précipitent tous pour le re- prendre. Les Grecs redoutent beaucoup ce fatal moment, et ils ne l'at- tendent presque jamais quand ils n'ont pas pu se mettre à couvert der- rière des murailles ou des relranchemens ; mais ce qui leur inspire sur-
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tout la plus grande terreur est la cavalerie turque ; ils m'en ont souvent parlé avec l'accent de la frayeur , et se reîçardent comme perdus , lors- <|u'ils l'ont en face. On sait que celle cavalerie est composée des hommes les plus détermines, qu'on appelle delhis. Montés sur des chevaux excellens, ils les manient, ainsi que leurs armes, avec une adresse merveilleuse. Il n'y a pas de terrain , quelque coupé qu'il soit , qui puisse arrêter leur charade impétueuse. J'ai vu quelques-uns de leurs champs de bataille , tel que le sommet du montllhôme; on conçoit difficilement que d'autres animaux (jue des chèvres aient jamais pu y passer. De pareils hommes , qui se lan- cent partout, qui ne connaissent aucun danger, et dont la bravoure va jusqu'à la folie, sont très redoutables pour l'infanterie la plus solide et la l>lus aguerrie. Que doivent-ils être pour les Grecs , qui n'ont aucime idée de combattre en masse , et qui sont déjà vaincus quand ils n'ont pas une muraille pour leur servir d'abri ! Aussi ont-ils plus d'une fois éprouvé leur fureur d'une manière sanglante. C'est surtout à la journée d'Athènes que eelte cavalerie a été le plus brillante ; les Grecs y ont éprouvé une défaite qui leur a porté un coup mortel , et dont ils ne se sont jamais relevés. Les détails de celle affaire, qui sont fort courts , dépeignent parfaitement ce que sont les troupes grecques; c'est le meilleur tableau qu'on en puisse tracer.
«ATAILLE d' ATHÈNES.
L'armée grecque , qui comptait plus de douze mille hommes sous les ordres de Cochrane et de Church , avait d'alwrd débarqué au port du Pirée,dans l'intention de débloquer Athènes. La première attaque fut dirigée sur le Pirée , où quatre cents Albanais s'étaient retranchés dans un couvent. La frégate l'Hellas s'embossa dans son port et les écrasa de son feu ; on avait aussi amené quelques pièces d'artillerie de campagne. En peu de temps , le couvent ne fut plus qu'un monceau de ruines; néan- moins les Albanais se défendaient comme des lions au milieu des dé- combres; personne n'osait se montrer pour monter à l'assaul, et le cou- vent, que deux heures auraient du suffire pour enlever, résista pendant trois jours entiers. Enfin les défenseurs ayant pres(]ue tous été mis hors de combat, le peu qui restait, mourant de faim et de soif, se vit contraint de capituler. La capitulation fut signée , scellée de tous les sermens imagi- nables; mais à peine les Albanais s'étaient-ils rendus, qu'ils furent impi- toyablement égorges. Après cet exploil. les Grecs songèrent à se porter sur Athènes. Le plan du général Church consistait à enibar<nier ses Irow-
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pes ati Hïrce, à Jes débai(iuei de nouveau à l'halèie, el à se diriger île là sur Athènes ; il tournait ainsi les retranchemens des Turcs, qui étaient eu position sur la route du Pirée à Athènes, el il ne lui restait jtlus qu'une distance d'ime lieue et demie à parcourir de Phalère à Athènes par un chemin superbe. Tout cela devait s'exécuter de nuit, de manière à surpren- dre les Turcs avant le jour ; dans le même moment , la garnison d'Atlièiies aurait fait une sortie, el on avait tout lieu d'espérer accomjdir la jonction désirée. Au lien de cela, on commença par perdre un temps énorme à l'em- barquement, puis au débarquement des troupes. Il était grand jour (iiiand les Grecs prirent terre à Phalère, et sans attendre la nuit suivante, Churcii les lança de suite dans la plaine, en prenant cependant la précaution de restera bord de sa goélette. Karaïskaki avait été tué l'avant-veille; ainsi les Grecs, privés de chefs, se trouvèrent livrésà eux-mêtnes, au milieu de la vaste plaine qui entoure Athènes. Bientôt ils furent en {«ésence des avant-postes turcs , qui étaient sur leurs gardes , et retranchés derrière des tambours. Le simple bon sens voulait qu'ils les enlevas>ent par nue atta- que franche, et ils étaient assez nombreux pour que cette attaque ne les arrêtât pas un seul instant. Les officiers européens qui étaient parmi eux employaient tous leurs efforts pour les entraîner; mais le moyen de les faire agir contre leurs habitudes! La première colonne s'arrêta donc, et la tête se mit en devoir d'élever dts tambours vis-à-vis de ceux des Turcs, pendant que la queue restait inaclive. Pareils à l'autruche, qui croit avoir échappé à l'ennemi quand elle s'est enfoncé la tête dans le sable , ils se croyaient suffisamment protégés par quelques mauvaises pierres que ramassaient les hommes de l'avant-garde. D'ailleurs ils n'a- vaient aucune idée de la manière de se mettre en bataille , de placer des postes , de lancer des tirailleurs. C'est dans ce moment que quatre cents deUiis chargèrent en flanc cette cohue; en un clin d'œil tout fut dispersé, on ne fit pas même ombre de résistance. Les Grecs jettent leurs armes pour se sauver plus vile, el les Turcs n'ont que la peine de sabrer ceux ([u'ils peuvent atteindre. Dix-huit cents morts , étendus dans la plaine , mar- quaient le passage des delhis, qui s'étaient répandus en éventail. Tout ceci se passait sous les yeux des autres corps de l'armée , enlre autres de celiM de Vasso, qui était posté sur les hauteurs; aucun d'eux ne fit le moindre mouvemement pour sauver ces malheureux. Ainsi fut anéantie en un instant la plus belle armée qu'ait jamais possédée la Grèce. La faute en est incontestablement à ceux qui l'ont aventurée sur un terrain où l'on devait bien s'attendre à ce que l'affaire se passerait de la sorte. Ils devaient savoir que les Grecs n'avaient qu'une manière de se battre , ei (|ue, surtout vis-à-vis de la cavalerie turque, ils ne ressemblent {»ltis (}u'à un
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troupeau de moutons. Ceux-là surtout sont coupables qui ont abandonné leur armée au moment décisif. A quoi pouvaient servir leurs plans pour des surprises , pour des attaques de nuit , s'ils se tenaient à l'écart , au lieu d'être sur les lieux pour les faire exécuter ?
Après la bataille , l'armée se retira dans la position de Phalère ; elle était excellente : environnée de trois côtés par la mer qui était au pouvoir des Grecs, d'un accès fort difficile , elle leur permettait de rester encore long-temps en observation devant l'armée qui bloquait Athènes , et de tenter de nouveau le sort des armes ; mais les Grecs étaient trop effrayés , et il fut impossible de les retenir. C'est alors que Ttzavellas , pour obliger Churcli à décamper, vendit aux Turcs tous les approvisionnemens du corps qu'il commandait , et ne manqua pas de publier en même temps que c'était une frégate française qui vendait des vivres aux Turcs. Avec un tel concours de volonté, il était impossible que l'armée restât ; elle se rembarqua donc, et abandonna Athènes à son malheureux sort.
Pendant la bataille , la garnison était restée tranquillement spectatrice du haut de ses remparts. Fabvier , qui y était entré en forçant la ligne de blocus , avait voulu à plusieurs reprises faire des sorties; mais les chefs grecs, qui partageaient le commandement avec lui, l'en avaient toujours empêché. Il leur avait apporté en entrant une lettre du gouvernement grec, par laquelle on recommandait aux chefs de garder Fabvier dans Athènes, et d'empêcher, à quelque prix que ce fût, qu'il en sortît. Ce n'est que plus tard que cette trame infâme lui fut dévoilée; et quand la bataille fut perdue , quil vil bien qu'il ne restait plus aucune ressource pour Athènes, et qu'elle serait infailliblement prise tôt ou tard, il con- tribua à faire signer la capitulation sous la garantie du commandant de la station française qui se trouvait alors dans le Pirée. Cette capitulation a sauvé la garnison , qui ne pouvait manquer sans cela de tomber entre les mains des Turcs. Les Grecs qui s'y trouvaient avaient intercédé avec la plus grande instance pour l'obtenir. Cependant à peine furent-ils dé- livrés qu'ils se retrouvèrent tous des héros. Ils se répandirent en invec- tives contre Fabvier et les Français , qui étaient , disaient-ils , les auteurs de la reddition d'Athènes , tandis que ces derniers l'auraient encore dé- fendue des mois entiers, s'ils avaient été laissés à eux-mêmes. Ceux qui s'étaient montrés les plus lâches devinrent les plus vaillans, et crièrent plus fort que les autres; c'est ce qui arrive toujours en pareil cas; aussî je ne prétends point qu'il y ait lieu de s'en étonner.
Fabvier est du petit nombi e des philhellènes ( j'entends par ce nom les Européens qui sont venus prendre du service en Grèce) dont la conduite a toujours été honorable , si elle n'a pas toujours été conséquente. La
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plupart sont des avenliiriers qui <|uiaaient leur pays, parce qu'ils y étaient mal , et venaient se donner en Grèce pour ùi s victimes de l'injustice et des martyrs de la liberté. La France , l'Espagne et l'Italie en ont envoyé beaucoup de cette espèce; rAUemagiie a fourni plus d'enthousiastes que les autres; les illusions universitaires ont tourné la tête à beaucoup de jeunes gens, qui ont cru trouver en Grèce la terre classique de la liberté ; niais ils ont dû être bientôt et bien cruellement désabusés. Enfin il est venu d'Allemagne , de France et de Russie, des officiers qui, impatiens de l'inaction où ils vivaient, cherchaient partout un théâtre où ils pour- raient exhaler leur ardeur belliqueuse. Ces derniers auraient été fort utiles aux Grecs, si ceux-ci eussent pu les comprendre; mais ils sont restés confondus dans la foule des aventuriers; ils se sont dégoûtés , ou ils ont arrosé de leur sang une terre ingrate. Telles sont les diverses catégories dans lesquelles on peut ranger tous les philhellènes ; je n'ai pas besoin lie rappeler que la dernière a été, à beaucoup près, la moins nom- breuse.
Les commotions politiques qni ont tourmenté l'Espagne et l'Italie , les mouvemens qui ont agité la France, ont je!é en Grèce beaucoup d'es- piits inquiets qui y ont apporté des idées extravagantes , et ont fait beau- coup de mal à la cause des Grecs, par le vernis de carbonarisme qn'ils lui ont donné vis-à-vis des souverains de l'Europe. C'étaient tous, à les en- tendre, d'importans personnages, A leur suite sont venus des chercheurs de fortune , des sous-ofliciers renvoyés de leurs corps pour mauvaise con- duite , des intrigans que de mauvaises affaires obligeaient à quitter leur pays; ils ont pris le langage des premiers, et ont été autant de patriotes défenseurs de la liberté , auxquels on ne saurait trop tôt donner des grades et des emplois : en attendant , ils se sont affublés des titres les plus pom- peux; les ims étaient généraux, d'autres ilirecteurs du génie et de l'ar- tillerie , d'autres directeurs de l'instruction publique , €tc. , etc. Des échappés de collège débarquaient en Grèce pour prendre les préfectures et les sous-préfectures qu'on allait sans doute organiser. Je n'en finirais pas si je rappelais leurs prétentions ridicules. Heureuse eût été la Grèce , s'ils n'y eussent apporté (pie du ridicule ! Mais avec eux sont venus les amours-propres, les mensonges, les querelles, les intrigues, dont la Grèce était, Dieu merci , déjà assez riche. Ils n'ont pensé qu'à se déchirer entre eux , ont organisé des partis français , anglais , allemand , russe, etc. , partis auxcpiels le pays ne songeait pas , et qui ne se sont fait connaître que par leurs folles manœuvres; ils ont donné aux Grecs les idées les plus fausses, les ont leurrés d'illusions et «le promesses fallacieuses; en un juot , ils n'ont semé que la division , ont fait beaucoup de mal , et ce n'est
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(lii'alors, malheureusement pour les Grecs, qu'ils ont fini par s'en faire mépriser. Puis ils repassaient en Europe , débitaient les contes les plus absurdes , publiaient des ouvrages , et exploitaient la crédulité publique au profit de leur gloire et de leur bourse.
Voilà les guides que nous avons eus jusqu'à présent pour nous diriger. On ne peut s'erapêclier maintenant de demander comment les gouver- nans , qui devaient cependant savoir la vérité par leurs agens, ne lui ont point donné toute la publicité qu'ils pouvaient si bien répandre; je ne puis me l'expliquer que par la crainte qu'ils ont eue de choquer l'opinion, qui s'était prononcée si fortement, et d'envenimer encore la lutte qu'ils soutenaient peut-être contre elle dans les affaires intérieures de leur pays. Si tel a été leur motif, cette pusillanimité de leur part a été vraiment coupable; car c'est grâce à elle que nous avons été entraînés hors de la roule que nous devions raisonnablement .suivre.
J'ai eu occasion dédire que les comités philhelléniques d'Europe avaient fait plus de bruit que rendu de véritables services à la Grèce. Tout ce qu'ils y ont envoyé, en effets comme en argent, y a été honteusement dilapidé , n'a enrichi que des voleurs, et n'a servi qu'à dégoûter de plus en plus les Grecs de combattre pour la liberté; dès qu'ils ont vu qu'il y avait de l'argent à gagner, ils n'ont plus pensé qu'à exi)loi!er cette mine, n'ont plus compté sur eux seuls pour conquérir leur indépendance , s'en sont reposés sur la crédulité de l'Europe pour venir à leur aide, et ont consumé, en querelles pour le partage des dépouilles, des forces qui au- raient suffi pour affranchir à jamais la Grèce , si elles avaient été con- stamment diiigées contre l'ennemi commun. La révolution n'y a été ho- norable que tant qu'elle a été pauvre, et ceux qui ont contribué à lui faire perdre ce caractère lui ont rendu hier, involontairement, et avec les meil- leures intentions sans doute, le plus mauvais de tous les services. Les agens que les comités envoyaient en Grèce ne s'y sont occupés que d'in- trigues. Ils n'ont attisé que la discorde , et ont rempli la Grèce de partis étrangers, au milieu desquels il restait à peine de la place pour le parti grec. Il en est un surtout qui a fait le plus grand mal , et il n'a pas tenu à lui que le nom de son pays ne fût compromis de la manière la plus fô- cheuse. Il est à désirer que ses intrigues restent, pour l'avenir, couvertes d'un voile épais; elles compromettraient, si elles étaient dévoilées, des noms trop illustres, et dont l'honneur nous est trop cher, pour (jue nous ne devions nous empresser de les ensevelir dans l'oubli' le plus profond.
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TROUPES REGULIERES.
Dès que la révolution grecque se fut donné un gouvernement , celui-ci sentit, quel(}ue agité qu'il fût par les intrigues, qu'il n'aurait Jamais de force tant qu'il n'aurait pas organisé un corps de troupes régulières , et que si les palikares avaient suffi, lors de la première levée de boucliers, pour chasser de la Morée le peu de Turcs qui s'y trouvaient mêlés à la population, ils étaient incapables de tenir à la longue contre les efforts redoubles de la Tur- «juie. Tous les Européens qui voyaient les Grecs, et qui s'intéressaient à leur cause, le leur répétaient sans cesse; mais ces vérités ne pouvaient être comprises que par le plus petit nombre, et une foule d'obstacles s'opposaient à ce qu'elles fussent appliquées. On doit mettre en première ligue l'extrême ignorance des Grecs , qui , n'ayant aucune idée de ce qu'est une troupe ré- gulière , et de ce qu'elle peut faire , ne concevaient pas qu'il piit exister un système de guerre différent de celui qu'ils avaient toujours eu sous les yeux, leur humeur en général fort peu sounuse aux lois, le dégoût qu'ils devaient avoir [wur une discipline qui enchaînait leur volonté, et l'attrait beaucoup plus grand que leur offrait la licence où ils vivaient, quand ils n'avaient à rendre compte à personne de leurs actions , enfin la force de l'habitude. A ces causes est venue se joindre la crainte qu'éprouvaient les chefs des palikares qu'une organisation ne détruisît toute leur puissance , ne leur enlevât toutes les occasions de rapine , et ne terminât trop tôt une guerre dont ils savaient tirer tant de j)arti ; ils se sont par conséquent servi de toute leur influence sur l'esprit du peuple pour l'en dégoûter, et lui faire voir avec mépris toutes les tentatives que l'on essayait dans ce sens. Le pillage qu'ils laissaient commettre à leurs palikares était non- seulement bien plus de leur goût, mais leur était bien plus profitable que ne pouvait l'ôtie la solde, quelle qu'elle fût, d'une troupe régulière, et dès qu'ils avaient le choix, il ne devait plus être un seul instant douteux. J'ajouterai encore le manque d'argent, car l'argent est indispensable pour l'entretien d'un corps régulier; les primats et les chefs de bandes aimaient bien mieux se le partager <pie le consacrer à la défense de la patrie.
Malgré tant d'obstacles , Fabvier , qui s'était placé à la tète de cette or- ganisation , mit toute sa persévérance à les surmonter. Il était connu et aimé des Grecs, pour lesquels il avait noblement combattu, et il ne dés- espéra point de se faire entendre de la masse du peuple, «ju'il distinguait fort bien des montagnards, dont les habitudes de brigandage étaient irré- forraables; il conçut la pensée de lui persuader que son salut était attaché
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à cette mesure, el qu'il elait plus digue de sa couliauec que les chefs de biigands qui expluilaienl la chose publique à leur profil. A l'orce de lé- uacité , et secoudé par le zèle île (pielques officiers européeus , l-'ahvier j»arviut eu effet à organiser uu petit corps qui compta jusqu'à trois uiille hommes d'iufauterie et deux cesils de cavaleiie. Il se félicitait déjà de ia facilité avec laquelle il les avait instruits , de l'aptitude , de la docilité qu'il avait trouvées en eux, de la discipline, vrahueut étonnante chez des Grecs, qu'il avait réussi à y iiUroduire; mais il fallait en venir à l'épreuve , et là de nouvelles difficultés l'attendaient. C'était fort bien d'avoir appris aux Grecs nos nianœjivres; mais Fabvier n'avait pu leur donner ce seniiuienl de la force et cette confiance en eux-mêmes qui font seuls une bonne troupe; le temps seul pouvait les leur donner, et il était indispensable ({u'ils s'aguerrissent peu à peu , en ne se présentant devant l'ennemi qu'a- vec de grandes précautions , et avec la certitude de la victoire : autre- ment on (levait s'attendre à ce que le premier revers renverserait un édifice trop peu solide; mais la chose n'était {>as possible; les affaires pressaient, la Grèce était aux abois, et les Turcs étaient trop nombreux pour (ju'on pût aguerrir le corps régulier dans une guerre de détails. Il fallut l'en- gager en entier tlès la première affaire, et le résultat fut ce qu il devait être. Les Grecs, que les raisonnemens de leurs officiers n'avaient pu gué- rir de la frayeur cpie leur avait toujours inspirée la cavalerie turque, ne tinrent pas beaucoup mieux que les palikares, et quekpies succès partiels , temportés par des compagnies isolées, ne suffirent point pour rétablir leur moral , ébranlé par des revers bien plus importans. Une réunion ilq! circonstances fâcheuses porta enfin un coup mortel au corps régulier. Soit malheur, soit mauvais calcul, Fabvier entreprit des expéditions qui eurent toutes la fin la plus funeste. Il se plaint amèrement que la faute en est au gouvernement grec, qui, après l'avoir engagé dans des positions fort pé- rilleuses , l'abandonnait sans argent , sans vivres , sans secours , au mo- ment le plus critlipie. Il est certain que dans plusieurs circonstances ce gouvernement s'est contluit de la manière la plus éliange , et que c'est au dénuement absolu dans lequel il a laissé les expéditions de Carysto et de Chio qu'on doit attribuer les revers sanglans qui les ont terminées , et ont anéanti en même temps le corps régulier. D'un autre côté, on pour- rait peut-être reprocher à Fabvier de s'être hasardé tiop inconsidérément dans ces entreprises aventureuses , et de ne pas avoir prévu ce (pii lui est arrivé, car il devait assez connaître les Grecs pour prévoir que ce ne serait pas du côté de l'ennemi qu'il rencontrerait les principales difficultés. Quoi (pi'il en soit, je n'ai pas à juger ici celte question, je prends les faits comme ils se sont passés, et je signale des revers comme
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ayant contribué encore pins que tout le reste à renverser une organi- sation que les succès seuls pouvaient soutenir. Les Grecs, associant dans leur esprit ces revers avec l'orj^anisalion elle - même , se sont entêJés de plus en plus à la regarder comme inexécutable et dangereuse ; elle est tombée dans le mépris, et les palikares n'ont i)as manqué d'en profiter pour se proclamer les seuls défenseurs de la patrie , et leur manière sauvage de faire la guerre comme la seule qui convienne au génie de la nation grecque. Et qu'on remarque bien que les obstacles que je viens d'énumérer, et contre lesquels toute l'opiniâtreté de Fab- vier a été impuissante, ne sont pas d'une nature accidentelle; ils tien- nent au fond même des choses. Quand on rencontrerait un gouverne- ment qui voudrait sincèrement créer et maintenir une armée régulière , qui ne détournerait point les richesses de la nation , et les emploierait avec scrupule à constituer ce qui peut seul faire sa force, il n'en resterait pas moins la répugnance, naturelle à tous les Grecs, pour un régime régulier, la préférence qu'ils donneront toujours à la vie indépendante des palikares ; et si le gouvernement , s'ol)slinant de plus en plus à réformer ces habitudes, parvenait enfin à extirper cette race de bandits qui absorlîc toute la richesse du pays , et le désorganise tous les jours sans donner le moindre appui à sa défense , il resterait encore la puissance de l'habitude et le cortège des préjugés (jui inspirent aux Grecs ime terreur profonde de leurs ennemis , qui font qu'ils n'ont aucune conliance dans leurs voi sins , qu'ils ne comptent jamais que sur eux seuls , qu'ils ne voient de res- source que dans l'isolement j enfin qu'ils n'ont aucune idée de ce courage d'élan qui brave le danger ouvertement. C'est ce courage qui a toujours donné aux Turcs la supériorité sur eux , et du moment où il manque , il seinble à peu près impossible d'organiser ime armée dont on puisse at- . tendre quelque chose. D'après tous ces motifs, j'ai l'intime conviction «lu'on se trompe infiniment (|uaiid on veut organiser en Grèce une année régulière dans le but de l'opixiscr aux Turcs. Ceux-ci ont, de leur côté , régularisé leurs armées , et leur résistance contre les Russes dans la cam- pagne de 4828 a mis dans tout leur jour leuis qualités militaires que nous croyions éteintes. Ils ne cesseront, quelques moyens qu'emploient les Grecs, de conserver sur eux une immense supériorité, et si ces derniers n'ont, pour se défendre, que les ressources qu'ils tirent d'eux-mêmes, la lutte serait trop inégale pour se prolonger quelque temps. Si nous l'avons vue durer six années dans la révolution actuelle, on ne doit l'attribuer qu'à l'insouciance des Turcs, qui n'ont pas attaqué d'abord avec tous leurs moyens, et à la désorganisation intérieure qui ôtait à leur gouver- nement toute sa vigueur. Dès que le sidlan eut soumis les janissaires et
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reconslilué son autorité , dès qu'il eut dirig;é contre les Grecs des forces suffisantes , le résultat ne fut plus douteux. C'est une folie de croire que les Grecs puissent à eux seuls tenir tête à un colosse comme celui de la Turquie; leur unique défense est dans la protection que les cours de l'Europe leur ont accordée , et certes cette protection vaut bien des armées. C'est pourquoi, je le répète, ceux qui pressent aujourd'hui le gouvernement grec de créer une armée régulière tombent dans une grave erreur, lorsqu'ils motivent leurs instances sur la nécessité que la Grèce présente une force imposante à l'extérieur. La persévérance qu'ils y met- tent suppose , en premier lieu , peu de connaissance du pays et de l'état de la question qui s'agite entre la Porte Ottomane et la Grèce ; en second lieu , ces conseils sont à mes yeux les plus funestes qu'on puisse donner aux Grecs.
Une simple inspection de la carte, et la connaissance la plus légère du pays, doivent suffire pour convaincre que la Grèce, dans les limites qui lui sont assignées, ne peut et ne doit jamais prendre une altitude de puis- sance à puissance vis-à-vis de la Porte OUomane; que la seule condition de son exiotence est la protection des trois puissances, dont le concours vient de la délivrer ; que la déclaration de cette protection , faite par ces puissances à la Porte, assure désormais le sort des Grecs; qu'ils sont inat- taquables tant que durera cette protection, et que si elle venait à être re- tirée , les armées les plus régulières qu'ils pourraient mettre sur pied ne les sauveraient pas. Donc ces armées sont inutiles; bien plus , elles seraient dangereuses. Nous connaissons tous l'humeur impatiente des Grecs, leur esprit remuant, la violente tentation qu'ils éprouvent d'étendre indéfini- ment leurs limites, et de continuer à profiter, aux dépens des Turcs, de la bienveillance que l'Europe leur a témoignée jus(]u'à présent. J'exami- nerai plus tard cette question des limites , qui est vivement débattue et peu comprise aujourd'hui. De quelque manière qu'elle soit résolue, quel- que portion , large ou petite , qu'on leur accorde , le raisonnement sera le même. Les Grecs tiendront ces limites de la munificence des trois puis- sances; mais ces puissances, une fois qu'elles les auront posées, qu'elles les auront déclarées inviolables, voudront sans doute qu'elles soient res- pectées d'un côté comme de l'autre, et tant qu'une croisade générale n'aura pas été prêchée contre les Turcs, elles intimeront aux Grecs de s'en tenir à ce qui leur a été donné. Si les Grecs outrepassent ces défenses , s'ils s'obstinent à perpétuer une agitation et des troubles qu'il est de l'in- térêt général de voir assoupir le plus tôt possible , ils doivent craindre que les puissances , fatiguées d'une proteclion onéreuse, n'abandonnent un peuple qui n'en est pas digne, et (ju'ils ne se trouvent alors seuls, livrés
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à eux-mêmes vis-à-vis d'un ennemi implacable, (jui les écrasera bieiitôl (le tout son poids. L'intérêt le plus pressant des Grecs est donc de s'atta- cher à ce qu'on leur a donné, et de s'en tenir scrupuleusement aux limites (pron leur a fixées. Dans ce cas, est-il prudent de leur mettre les armes à la main, et d'exciter encore, en leur donnant les moyens de la satisfaire, l'impalience, déjà bien assez grande, qu'ils témoignent pour dépasser les barrières que nous avons posées à leur ambition? Nous nous plaignons iléjà de leurs tentatives sia- la Roumélie et sur Candie; que sera-ce quand ils auront une armée? Elle ne serait donc qu'un brandon de discordes , inutile pour la défense du pays, et [iropre seulement à provoquer la i^uerre. Ce n'est pas un pareil système que nous pouvons encourager, et l'organi- sation que nous voulons donner aux Grecs doit être toute conservatrice , toute pacifi(|ue l'e sa nature. C'est dans ce sens que je comprends une ar- mée régulière en Grèce; c'est vis-à-vis du pays lui-même, c'est pour don- ner de la force au gouvernement, et en même temps de l'emploi à quel- <pies hommes, qu'il serait peut-être trop difficile de rendre aujourd'hui à l'agriculture, que j'en presserai de tous mes voeux l'organisation.
.le voudrais donc, dans l'inlérct de la Grèce, que son gouvernement s'empressât de licencier toutes les bandes irrégulières, qu'il obligeât tous les jeunes gens qui en font partie à reprendre les instrumens de culture, et à déposer leurs armes, qui ne leur servent que pour le pillage; qu'il fermât l'entrée de la Grèce à ceux qui ne voudraient pas s'engager à vivre en paix et à obéir aux lois, et qu'il composât un petit corps régulier dont l'organisation fût forte, et qui fût entièrement dans sa main. Ce corps n'aurait d'autre mission (et certes c'est la plus utile de toutes) que de maintenir la tranquillité dans le pays, de donner de la puissance au gou- vernement, et de le soutenir contre l'anarchie, qui menace sans cesse de bouleverser de nouveau la Grèce. Quant à l'espèce d'organisation qu'il faudra lui donner, aux institutions qu'il faudra fonder, telle, par exem- ple, qu'une colonisation militaire, que plusieurs personnes, et entre autres Fabvier, regardent comme exécutable et comme très avantageuse , c'est une (piesUon que je ne me pennettrai pas de traiter; je laisse aux personnes qui ont l'expérience du pays et du caractère de ses ha- bitans à la décider. Je ne m'occupe ici que de la pensée qui doit prési- der à la création d'une armée , et des bases sur lesquelles elle doit reposer. J'ai dit plus haut comment je la conçois; ainsi celte armée doit, à mes yeux, être peu nombreuse : l'état du pays le réclame du reste inqiérieuse- menl, car l'entretien d'une armée est une chose impossible par le peu de ressources dont il dispose. Il a besoin, avant tout, d'ordre, de paix et de ira- • vail; sices biens ne lui sont promptement rendus, la misère en aura bientôt
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fait un désert. Je ne pense pas maintenant qu'il y ait une seule personne raisonnable qui veuille mettre en balance l'intérêt des Rouraéliotes qui se trouvent dans l'armée irrégulière avec un intérêt aussi pressant. S'il en était encore qui éprouvassent de l'inquiétude sur le sort de tous ces hom- mes compromis aujourd'hui vis-à-vis des Turcs, quelques observations fort simples suffiraient pour les convaincre : on leur répéterait encore qu'il ne s'agit pas de les sacrifier; que la Grt'ce, constituée par les trois puis- sances, sera, dans tous les cas, bien assez vaste pour leur offrir un asile et des terres à cultiver; que ceux qui voudront y prendre droit de bourgeoi- sie , sous la condition de se livrer au travail et de devenir des hommes utiles au lieu d'être des bandits, sont sûrs d'y trouver protection; que ceux qui ne voudraient point accepter ces conditions sont tout-à-fail indi- gnes qu'on leur porte le moindre intérêt, et que s'ils s'obstinent à guer- royer avec les Turcs, libre à eux de le faire , mais qu'ils ne peuvent exiger que la nation se sacrifie pour satisfaire leurs caprices; enfin que ce serait le comble de la déraison d'écouter leurs prétentions ridicules , qui ne ten- dent à rien moins qu'à enlever aux Turcs toute province qui a fourni un seul homme à l'armée grecque. Or, comme il en est venu de toutes les parties de la Roumélie, depuis la Morée j usqu'à la Thrace, il en résulterait qu'il faudrait les suivre jusqu'aux portes de Constantinople. De pareilles extravagances ne méritent pas qu'on s'y arrête, et ce n'est pas pour quel- ques centaines de bandits qu'on peut retarder de constituer enfin la Grèce. Les limites qui lui seront données ne sont pas encore fixées défi- nitivement {\); mais, quelles qu'elles soient, le devoir impérieux de son
(i) On sait qu'elles l'ont été depuis par le protocole de Londres (art. 2). « En considération des avantages accordés au nouvel état, et pour déférer au désir qu'a exprimé la Porte d'obtenir la réduction des frontières fixées par le protocole du 2a mars, la ligne de démarcation des limites de la Grèce partit a de l'embouchure du fleuve Aspropotamos , remontera ce fleuve jusqu'à la hauteur du lac d'Anghelo Castro, en traversant ce lac, ainsi que ceux de Vrachori et de Saurovitza; elle aboutira au mont Artolina, d'où elle suivra la crête du mont Axos, la vallée de Calouri et la crête du mont Olta jusqu'au golfe de Zeitoun , qu'elle atteindra à l'embouchure du Sperchios. Tous les territoires et pays situés au sud de ceUe ligne, que la conférence a indiqués spécialement, appartiendront à la Grèce, et tous les pays et territoires situés au nord de cette même ligne continueront de faire partie de l'empire ottoman. Appartiendiont également à la Grèce l'île de Négrepont tout entière , les îles du Diable , l'île de Skyro , et les îles connues an- ciennement sous le nom de Cyclades, situées entre le 36^ et le 39* degré de latitude N., et le 26* et le 29" degré de longitude E. du méridien de Greenwich. »
(Kî lŒVUE DES DEL'X MONDES.
i,'oiiveriienieiU n'en est f»as moins de travailler dès à présent et sans relâche à constituer une force publique sur une base raisonnable, et à rendre à ce malheureux pays l'ordre et la stabililé dont il est privé depuis si long-temps. Le principe que je viens d'énoncer, comme le seul qui me paraisse ap- plicable à l'état de la Grèce, n'est pas celui qui dirige le gouvernement actuel dans la réorganisation qu'il essaie de faire de son armée; il veut la constituer pour faire la guerre. Je dirai plus loin ce que je pense de la ligne politique suivie par ce gouvernement; je me borne seulement à la signaler ici, et je raconterai ce qu'il a fait pour parvenir au but qu'il s'est proposé. La première idée qui s'est présentée a été de conserver les palikares : eu effet, comme il y en a parmi eux un grand nombre qui ne voudraient , sous aucun prétexte, se soumettre aux règles de la discipline, on a pensé qu'ils pourraient encore ôlre utiles en les enrégimenlanl, et qu'on évite- rait en même temps à l'état des frais considérables qu'entraîne la forma- tion d'une armée régulière complète, frais qu'il est dans l'impossibilité de supporter. On a pensé qu'en donnant aux palikares un ordre hiérarchique et un corps d'officiers nommés par le gouvernement , on n'aurait plus à craindre le retour des discordes, qui étaient jusqu'à présent inséparables des bandes irrégulières. On les a donc partagés en régimens , bataillons et compagnies , et on leur a donné des colonels , des chefs de bataillon , des capitaines, des lieutenans, des sous-lieulenans, des sous-ofliciers ei un état-major. On s'imagine les avoir régularisés, comme s'il suffisait pour cela de créer des noms et des grades. En atlend;int , il n'y a pas parmi eux plus de discipline qu'auparavant, les soldats vont et viennent comme bon leur semble, ne font toujours que ce qui leur plaît; en un mot, ce sont toujours les mêmes bandits dont j'ai fait le portrait dans les pages précédentes. Je ne puis donc, malgré les noms pompeux dont on les a affublés, voir en eux autre chose que ce qu'ils ont toujours été, et je m'abstiendrai d'en parler, car tout ce que je pourrais dire ne serait qu'une répétition de ce que j'ai dit plus haut ; la hiérarchie de leurs grades ne mérite même pas qu'on s'y arrête (1).
(i) Comme souvenir de ces palikares que j'ai vus à Mégare, et pour satisfaire ceux qui désireraient connaître ce fantôme d'organisation, je l'iusère cependant ici en note.
L'armée rouméliote est divisée en chiliarchies ou régimens, qui sont censées être de looo hommes chacune. La chiliarchie comprend 2 pentacosiarchies (ba- taillons); chacjuc penlacosiarchie, 5 hécalonsiarchics (conqiagnies) ; chaque hcca- tonsiarchie, a peninlarchies (lieutenances); chaque penintarchie , 2 eicosipen- tarchies (sous-lieuteainces) ; chaipie cicosipcnlarchic, 2 dodccarchic (couuuandécj
XA GRÈCE MODERNE. 67
La cavalerie irrégnlière n'existe encore qu'en projet. A la fin de 1828, lladji-Christo reçut du gouvernement 80,000 piastres pour acheter des chevaux, el il s'en occupait. Mais il n'y a point de chevaux en Morée, du moins la race y est trop misérable pour (ju'on puisse y faire des remontes. Les seuls pays où on en trouve sont la ïhessalie et la Macédoine ; mais
par un sergent); chaque dodécarchies , 2 exarchies (escouades). Le corps d'offi- ciers et de sous -officiers dans chaque chiliarchie comprend par conséquent:
Grade Commande- Solde
correspondant. ment. par mois.
I Chiliarque Colonel. 1000 5oo p.
1 Pentacosiarques Chefs de bataillons. 5oo 3oo
10 Hécatontarques Capitaines. 100 160
ao Penintarques Lieutenans. 5o lao
40 Eicosipenlarques Sous-lieutenans. 2 5 80
80 Dodekarques Sergens. la 5o
160 Exarques Caporaux. 6 40
1000 Palikares Soldats. » 36
Sur les 36 piastres par mois qui forment la solde du soldat, 1 1 doivent se met- tre à l'ordinaire , et 25 doivent lui être livrées en argent. C'est sur cette somme qu'il doit fournir à son entretien en habillemens , armes et munitions. La valeur de la piastre répond à o,3G c^^s. En outre une ration de i/a oque (i livre 1/4) de pain par jour est délivrée indistinctement aux officiers et aux soldats.
La chiliarchie a un état-major composé de
1 Grammatikos quartier-maître, du grade d'hecatontarque.
2 idem idem. du grade de penintarque.
I Farnias trésorier, du grade d'hecatontarque.
I Phontislis commis, des viv., du grade de penintarque.
1 Epapistis adjudant, du grade (l'eicosipentarque.
Les commandans des huit chiliarchies dent est composée l'armée rouméliole sont :
i"'. Kitzo Tzavellas.
'>.". Cristodoulo Hadji-Petro.
3''. Jannaki Itrato.
4*^. Giorgaki Diovounisti.
5". Grisioti.
6*. Vasso.
7*. Folio Lazopoulo
8''. Demorphopoiilo
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comme ils ne sont pas au pouvoir des Grecs, il est douteux «jue Hadji- Christo puisse réussir dans ses jtrojets.
Quant au corps régulier que le gouvernement grec a l'air de vouloir réorganiser, rien n'est plus misérable. lia atteint son plus haut degré de splendeur lors(;u'il était sous les ordres du général Fabvier, il comptait hIois plus de 5,000 hommes; mais les divers désastres qu'il a essuyés l'ont presque anéanti, et il ne s'y trouvait pas , au commencement de 1829, 1,800 honunes d'infanterie, répartis dans trois bataillons. Et quelle espèce de troupes est-ce encore? Qu'on se figure le rebut de la population grec- que , des vieillards , des enfans , des gens débiles , des éclopés que la mi- sère seule a conduits dans les rangs de l'armée; tel est l'espoir de la nation grecque. Comme le gouvernement n'a pu encore faire les frais de leur habillement, rien n'est plus bizarre que leur accoutrement : les uns au- ront un mauvais schako, d'autres une veste déchirée; ceux-ci une peau de mouton , ceux-là un pantalon en lambeaux ; la seule uniformité qu'ils présentent est la saleté , car on n'a pu encore faire celte conquête sur leurs habitudes ; leurs armes sont dans le même état que leurs personnes. Les dépenses que le gouvernement doit faire pour leur habillement sont , il faut en convenir, plus grandes que dans aucun autre pays; tous les objets sans exception doivent venir de l'étranger, et on manque d'ouvriers pour les confectionner. Les hommes, en entrant au service, sont absolument nus; il faut les pourvoir de linge, de chaussures, etc., en un mot, des vêlemens les plus indispensables, que les plus pauvres même possèdent dans les pays civilisés. La consommation qui s'en fait est souvent en pure perte, car ils vendent fréquemment, pour avoir quelques piastres, les objets ({u'on vient de leur livrer; il est presque impossible de les en em- pêcher, il l'est plus encore de les leur faire remplacer, et pour ne pas les voir nus et sans chaussures, on est bien obligé de leur en délivrer d'autres. On essaie de leui- apprt ndre l'exercice. D'après ce que j'en ai vu , les résultats eu sont des moins salisfaisans. On ne s'en étonnerait point, si leur organisation ne remontait qu'à quelques semaines. Mais elle est déjà de longue date, et il faut qu'on s'y soit bien mal pris pour n'en avoir pas obtenu plus que ce (jue nous en voyons aujourd'hui. Lorsque j'ai vu l'ar- mée grecque au commencement de 1829, le corps régulier était sous les ordres de M. Heydeck , officier bavarois , à qui le président avait remis le soin de l'organiser. Avec les meilleures intentions du monde, M. Heydeck était au-dessous d'une tâche aussi difficile; il se perdait dans des détails frivoles, et l'organisation du corps régulier n'avançait pas en raison des ressources qui étaient mises à sa disposition. Le ministère français envoya le colonel Fabvier au président, pensant que c'était l'homme qui pouvait
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le mieux convenir à ce commandement. On ne pouvait, à la vérité, en trouver un qui réunit à un plus haut degré les avantages d'avoir rendu aux Grecs d'immenses services , de leur avoir donné , dans nombre d'oc- casions , des preuves d'une force de volonté inébranlable et du plus noble dévouement pour leur cause; d'être connu d'eux et de les connaître par- faitement. Mais le caractère de Fabvier, qui est peu flexible, ne peut s'accorder avec celui du comte Capo d'Istria , à qui il s'est annoncé coiiune se croyant plus fort que lui dans l'opinion de la Grèce , et il échouera dans sa mission (I). Enfin le commandement du corps régulier a été donné au général Trézel, officier d'un rare mérite ; mais nous ne savons point encore quels sont les résultats qu'il a obtenus (2).
La composition du corps d'officiers de l'infanterie grecque est fort peu satisfaisante. Ces officiers sont , à part un petit nombre , des aventuriers de tous les pays , gens sans aveu comme sans ressources , incapables de rien constituer (5). II s'y trouve aussi beaucoup de Corliotes , qui sont «ccourus en Grèce pour y envahir toutes les places île l'ordre militaire comme de l'ordre civil , et n'ont d'autre titre que d'être compatriotes du président.
Le corps de l'artillerie, dont le service demanderait cependant des offi- ciers instruits, est composé delà même manière que l'infanterie. Qiianl au matériel, il n'a consisté jusqu'à présent que dans les vieilles pièces vénitiennes qui formaient l'armement des forteresses , lorsqu'elles sont tombées entre les mains des Grecs. Ces pièces datent elles-mêmes de l'époque où les Vénitiens possédaient la Morée, et sont naturellement presque toutes hors de service. A peine en voit-on quelques-unes qui soient montées sur des affûts capables de résister au premier coup de ca- non ; la plus grande partie est dressée sur des las de pierres au niveau des embrasures, ou couchée le long des parapets. Il faut ajouter que, depuis que les Grecs s'en sont emparés, leur nombre a été considérablement réduit. Les chefs qui se sont succédé dans le commandement des forte- resses, en ont volé tout ce qu'ils ont pu. C'est ainsi que, pendant que Colocotroni a occupé la Palamide , il a fait précipiter des remparts plus
(i) Les prévisions de l'auteur se sont complètement réalisées.
(2) Ces résultats ont été presque nuls.
(3) Les ofGciers les plus distingués sont des Russes , et on leur a donné les postes de confiance, tels que le commandement de la Palamide, etc. Il est permis de supposer que leur gouvernement n'est pas resté entièrement étranger au service qu'ils sont venus prendre chez les Grecs.
{Note du D.)
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<Ie iSO pièces de bronze qu'il faisait vendre à son profit. Le meilleur parti que le gouvernement pourrait tirer de ce qui reste, serait de le vendre, pour rétablir, avec ce qu'il en retirerait , un bon armement en pièces de fer ; car dans l'état où cela se trouve aujourd'hui , c'est absolument sans valeur utile.
En recomposant le matériel de l'artillerie de place, il faudra s'occuper aussi de l'artillerie de campagne. Elle consistait seulement en trois mau- vaises pièces, à la fin de la guerre de Morée. Depuis, nous avons donné aux Grecs une batterie de montagne complète. Ce genre de bouches à feu est le seul qui convienne à un pays très montagneux et dénué de routes comme la Grèce. C'est celui que les Grecs feront bien d'adopter.
La cavalerie régulière comptait , lorsque je l'ai vue à Argos, deux esca- drons à pied et une trentaine de mauvais chevaux. Depuis nous avons pourvu nous-mêmes à sa remonte , en lui envoyant deux cents chevaux harnaches. Ce corps est celui de l'armée grecque dont l'organisation m'a pnru la meilleure. Les officiers sont de tous les pays; mais la plupart du moins sortent des armées européennes, surtout de la nôtre.
Dans tous les cas , il est toujours heureux poiu- les Grecs d'avoir ren- contré des hommes qui ont l'habitude du métier, et peuvent les former. Ce corps est aussi celui où il y a le plus de tenue et de discipline. Les officiers se louent de la docilité de leurs soldats, et de la facilité qu'ils (rouventàles instruire. La cavalerie greccpie doit sa première organisation à M. Regnaull de Saini-Jean d'Angely, le compagnon d'armes de Fabvier. L'enthousiasme de la liberté l'amena en Grèce, et il a consacré à sa cause une partie de sa fortune; mais ses généreux efforts ont été bien mal ré' compensés. Après avoir vu son corps détruit dans le désastre de Carysto, ;q)rès n'avoir échappé que par miracle aux sabres des delhis, trouvant la Grèce en proie à l'anarchie , payé d'indifférence par ceux pour qui il s'était dévoué, et abreuvé de dégoûts de toute espèce, il a abandonné une terre ingrate. Il avait obtenu quehpies bons résultats en écartant avec soin de son organisation tout ce qui avait été palikare, et n'y admettant que des hommes neufs.
Mais il faut en convenir, ces hommes étaient à cette époque bien plus faciles à trouver qu'ils ne le sont aujourd'hui. Depuis lors, tant de désor- dres ont bouleversé la Grèce , que le brigautiage a étendu ses racines avec une effrayante rapidité, et l'habitude de la licence est maintenant le plus grand obstacle qui s'oppose à la formation d'une armée régulière. Tant (jue le gouvernement entreliendra des bandes irrégulières , telles que les (•hiliarchies do l'armée rouméliote , il doit s'attendre à n'avoir (jue le rebut de la population. Il aura beau favoriser les troupes régulières en leur don-
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nant une solde |tliis forte ( et celle qu'on leur donne aujourd'hui est vrai- uienl exorbitante ), le Grec préférera toujours l'indépendance du palikare à la discipline du soldat régulier; les bénéfices de la solde ne vaudront ja- mais pour lui ceux de la licence. Le corps régulier doit à la fois lutter contre l'intérêt, contre les préjugés et contre le mépris ; faut-il s'étonner qu'il succombe dans une épreuve aussi cruelle ?
Les reproches que mérite le gouveinement doivent porter sur la négli- gence qu'il met à favoriser la formation d'une armée régulière par le seul moyen qui puisse le faire réussir, la suppression del'armée irrégulière, et sur l'insouciance avec laquelle il s'occupe de cette formation elle-même. N'est- il pas honteux, en effet, que, depuis que ce gouvernement esta la tête des affaires, le corps régulier, le seul (jui puisse lui donner quelque force, soit plus désorganisé encore qu'il ne l'était à la suite d'une longue anarchie , et ^ après tous les désastres qu'il avait essuyés ? En présence d'un ennemi dont l'invasion était sans cesse imminente, dans un temps de dilapidations et de désordres, en dépit des difficultés que le gouvernement d'alors était le premier à susciter, la volonté et la constance d'un seul homme ont beau- coup plus fait que l'administration actuelle , à la voix de laquelle l'ordre s'est rétabli, qui n'a plus d'ennemi à combattre, et que les plus grandes puissances de l'Europe soutiennent de leur influence, de leur présence et de leur argent, n'est parvenue à faire depuis qu'elle est au pouvoir. Je sais qu'elle a allégué pour excuse que les intentions manifestées par les hautes puissances étaient que les Grecs s'abstinssent de sortir des limites qu'elles leur ont données , et que les opérations militaires , qu'elles n'ont pas jugé à propos de pousser au dehors de ces limites, m fussent point étendues par les Grecs plus loin qu'elles n'ont été elles-mêmes. Elle a donc cru devoir s'y conformer, en ne donnant point à son armée une or- ganisation plus développée que ne le comporte le cercle dans lequel elle est restreinte. Celte excuse pourrait être admise , si le gouvernement grec lui-même n'avait pas été le premier à se priver de la possibilité de s'en servir. Mais que signifient alors ses expéditions sur Candie, sur la Livadie et sur l'Arta ? Pourquoi s'obstine-t-il à conserver les bandes des Roumé- liotes? Si le gouvernement grec tenait aujourd'hui la conduite mesurée que les hautes puissances lui recommandent , personne ne lui reproche- rait de ne pas donner à ses troupes régulières une organisation plus éten- due ; mais on a droit de le faire, quand on le voit ne rien créer pour la stabilité du pays , et se jeter en aveugle dans de folles tentatives qui ne peuvent que perpétuer le désordre. Quand l'armée française est venue en Morée, plusieurs amis lui ont donné secrètement le conseil de profiter de ce moment pour s'emparer de (pielques pays au-delà de l'Isthme; on pen- TOME I. a
1"! IIEVUK I)KS DEUX MONDES.
sait que, si les Grecs parvenaient une fois à s'emparer de i'Attique, le traité qui interviendrait par la suite avec la Porte pour régler définitive- ment leurs limites, ne leur enlèverait point celte conquête. Le gouverne- ment grec a-t-il cru atteindre ce but en lançant ses hordes de palikares dans les montagnes de Livadie ? Le rôle qu'elles ont joué jusqu'à ce jour devait faire prévoir aux moins clairvoyans quel serait le résultat de leur nouvelle campagne ; et certes, avec toute la bienveillance que l'Europe porte^aux Grecs, il leur sera, cette fois, impossible de lui persuader qu'ils possè lent réellement une seule lieue de terrain au-delà de Mégare. Si le corps régulier eût été alors bien organisé , si on eût dirigé une attaque sé- rieuse sur I'Attique , avec des moyens suffisans pour en chasser les Tnrcs, et réduire Athènes par un blocus rigoureux, on était disposé à pardonner aux Grecs ces nouvelles hostilités; les puissances les auraient désavouées, mais cependant elles n'en seraient pas moins parties du statu quo , lors du traité, pour arrêter avec les Turcs la délimitation de la Grèce. Main- tenant , grâce à l'interprétation que les Grecs ont donnée à ce conseil ami-* cal, et à l'armée rouméliote, qui ne sait remporter de victoires que lors- qu'il n'y a point d'ennemi devant elle , la Grèce n'a rien gagné à ce simulacre de guerre, et cependant, tout ridicule qu'il a été, il n'aura pas moins épuisé ses finances, et il aura servi de prétexte pour prolonger l'en- iretien des bandes qui ruinent le pays et l'empêchent d'acipiérir aucune force réelle.
GOUVERNEMENT GREC.
Le gouvernement grec se réduit aujourd'hui à une seule personne , son président, J,orsque le comte Capo d'Istria fut appelé , par l'assemblée nationale , à la tête de l'administration , il sentit que , dans un pays dé- chiré par les factions comme l'élait la Grèce, toute autorité qui ne serait point concentrée dans des mains forles serait impuissante pour faire le bien , et il exigea , comme condition de son acceptation , que tous les pou- voirs lui fussent remis, au moins pendant les premiers momens, et jus- qu'à ce que de nouvelles assemblées nationales eussent statué définitive- ment sur la forme à donner au gouvernement , qui jusqu'alors n'était que provisoire. Le comte Capo d'Istria avait vieilli dans les fonctions les plus élevées de la diplomatie , et la carrière qu'il avait remplie était assez brillante; une longue expérience avait assez mûri ses idées pour qu'il ne fût point accessible aux illusions qui égarent trop souvent de jeunes têtes. Il avait une grande réputation à conserver , et certes il n'est pas permis
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de croire que le vain litre de président de la Grèce eût séduit son ambi- tion , s'il n'avait pas cru pouvoir y faire des choses utiles. Il ne devait pas ignorer tous les obstacles qu'il allait rencontrer , les fatigues et les dégoûts dont il serait abreuvé ; mais il voyait une nation à fonder, son nom à attacher à une des grandes pages de l'histoire : il s'est cru assez fort pour se charger de cette immense entreprise, et certes il lui a fallu du courage pour abandonner une vie douce et brillante , le fruit des fati- gues de toute sa carrière , et se lancer de nouveau au sein des orages , «juitter l'Europe et sa haute civilisation , et se mêler parmi des barbares pour les sauver en dépit d'eux-mêmes. A peine était-il en Grèce , qu'il put mesurer les difficultés énormes qu'il avait devant lui; la plus grande était sans doute la présence de ces primats dont j'ai dépeint l'immoralité. Il trouvait ces hommes au pouvoir, en occupant toutes les avenues, exerçant partout l'influence; il était réduit à s'en servir, et cependant c'étaient ceux-là même qui pesaient sur le pays , et étaient les auteurs de tous ses maux ; ils étaient incompatibles avec sa prospérité, et ce n'était que par eux qu'il était possible de la fonder. Leur caractère turbulent , leur esprit d'intrigue , leurs habitudes de vol et de désordre , ne pouvaient s'accommoder avec un gouvernement stable et régulier. Lorsque ce gouvernement avait été établi, le péril était si imminent, le cri de la nation était si unanime , qu'ils avaient été comprimés par l'élan général ; mais le premier mouvement d'enthousiasme était à peine passé, ([u'ils recommençaient déjà leurs intrigues, et en voulaient au pouvoir nouveau qui leur interdisait les rapines et la guerre civile. Le premier acte du président avait été de leur retirer le maniement des deniers de l'état, et de se le réserver pour lui seul; mais , quoi qu'il fit , il ne pou- vait se dispenser d'avoir des agens , et c'était dans la caste même que son devoir était de combattre, qu'il était forcé de les prendre. Il ne voyait au- tour de lui que des partis , et nulle part la nation; c'était le parti des insu- laires, des Moréotes, des Rouméliotes, des Fanariotes; c'étaient Con- durioti, Colocotroni, Zaïmi, Coletti, Maurocordato , etc. Adopterait-il un d'entre eux ? C'était gouverner le tout par la partie , et rallumer la guerre civile. Les écarterait-il tous également pour ne s'appuyer que sur la nation? Ils allaient tous se réunir contre lui, et le point d'appui qu'il cherchait n'existait même pas. Essaierait-il d'en opérer la fusion? La chose était impossible; les factions veulent toutes une domination exclusive. Placé entre tant d'écueils, le président s'est arrêté au second de ces moyens; il a pensé qu'il était le seul honorable, le seul qui promît pour l'avenir d'heureux résultats; et quoique l'exécution présente les plus grandes difficultés , (juoiqu'il ait peut-être à craindre de succomber dans
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une entreprise aussi hardie, il a cru de son honneur d'aborder le mai dans sa racine , il a refusé d'être complice de l'an.irchie. Mais aussi que de haines n'a-t-il pas soulevées 1 Toutes les faclions blessées au cœur se sont réunies d'un commun accord , et c'est un merveilleux spectacle aujourd'hui que de voir des hommes, jusqu'à présent divisés, acharnés les uns contre les autres, s'entendre d'un bout de la Grèce à l'autre dans leur haine contre le président. Plusieurs personnes qui ont parcouru ré- cemment la Grèce ont pu être trompées par cette unanimité apparente; elles ont pu penser que tel était le vœu du pays , et qu'une administration qui est si violemment attaquée était décidément en opposition avec lui. Examinons de i)rès et ces reproches et ceux de qui ils partent.
Il est digne de remarque que ceux qui les répètent avec le plus d'ai- greur sont des hommes qui ont appartenu aux diverses factions qui se sont disputé le pouvoir , et qui le voient leur échapper avec dépit. Tels sont tous ceux qui entourent le gouvernement à Egine , les membres des conseils , des commissions , des ministères , et leurs créatures ; les chefs de bandes et leurs palikares, les marins qui vivaient de piraterie, enfin foute la classe des primats. Si on descend jusqu'au peuple et qu'on l'in- terroge, on trouvera au contraire qu'il s'applaudit du rétablissement de l'ordre, qu'il déteste ces faclions turbulentes dont les excès ont ruiné la Grèce, et qu'il ne désire rien tant que la continuation d'un système qui lui adonné la première tranquillité dont il ait joui depuis six ans. Si on en vient même à analyser les reproches , on se convaincra que ces repro- ches ne méritent guère plus deconfiance que ceux qui les débitent. Les plus graves portent sur l'usage arbitraire que le président fait de son autorité, sur son humeur despotique, sur l'éloignement des affaires dans lequel il tient les hommes qui y ont figuré j usqu'à présent ; ces hommes , répète-t-on avec emphase, qui se sont sacrifiés pour la cause de l'indépendance, et qui voient aujourd'hui des nouveaux venus et des étrangers passer avant eux dans la confiance du gouvernement.
Ce que j'ai dit précédemment suffit, ce me semble, pour réduire ces déclamations à leur juste valeur. Il ne faut pas une étude bien approfon- die de la Grèce pour être convaincu que le gouvernement populaire, les assemblées, les conseils, la motlération des pouvoirs, et tant d'autres })elles théories empruntées à la haute civilisation, y sont la plus grande de tous les absurdités; qu'il faut une main forte, armée de tous les pou- voirs , qui déjoue les factions, étouffe l'anarchie, sauve la nation sans elle et malgré elle; qu'il faut un dictateur suprême, ferme, vigilant, inexo- rable, despotique même, sans quoi la Grèce est perdue à jamais. On reconnaîtra que le président a rendu à son pays le plus signalé de tous l< s
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services, en restant seul dépositaire de toute son autorité, et en restrei- gnant les agens qu'il emploie dans le cercle de leurs spécialités. Tous les ministères , les principaux postes de l'administration sont occupés par des hommes qui ont assez figuré dans la révolution; ce sont les Petro- Bey, les Condurioti, les Zaïmi, les ïricoupi, les Maurocordato, etc., qui occupent les places les plus éminenles : seulement ils sont renfermés dans leurs attributions, ils ne sont point admis au maniement des deniers de l'état ; voilà le grand crime du président. On l'accuse d'avoir introduit dans l'administration et dans l'armée une foule de Corfiotes, gens sans aveu, sans garantie, entièrement inconnus à la Grèce. Ce reproche est le plus réel et le seul qui donne droit à des plaintes fondées. Le président a mis à la tête du département des finances , et investi des pouvoirs les plus étendus , son frère, le comte Viaro, homme incapable , et qui choque beaucoup les Grecs par sa hauteur; Augustin, le dernier de ses frères, jeune homme qui sort des bancs de Técole , a été enwyé par lui à l'armée de Livadie avec le titre de généralissime. Tant d'honneurs accumulés sur sa famille sont peut-être impoliliques; cependant il faut excuser le pi'ésident, entouré qu'il était par des hommes dont il avait plus d'une raison de se méfier, d'avoir voulu placer sa confiance en des personnes dont il fût par- faitement sûr. Ce sont ses frères qui ont amené en Grèce cette nuée de Corfiotes dont on se plaint tant, et la faute en retombe tout entière sur le président, à qui il est cependant impossible de s'occuper de la distribu- lion de tous les emplois. Il devrait en cela céder à l'opinion de la Grèce ; c'est la blesser sans aucun profit que de soutenir ces aventuriers que l'in- térêt seul y a conduits, qui ne lui apportent ni lumières, ni moralité, ni garanties : mais il faut aussi convenir que l'amertume du reproche de la part des Grecs est bien peu mesurée à l'erreur commise, et l'importance «]u'ils lui donnent peut faire juger du degré de veillé qu'il faut accorder au reste de leurs accusations.
On reproche au président de n'avoir rien fait encore pour l'administra- tion de la justice. Ce fait est vrai; mais cependant il convient de consi- dérer depuis quelle époque il est à la tête du gouvernement, les travaux qui ont occupé tous ses momens , tels que le rétablissement de l'ordre , la répression de la piraterie et des bandes qui désolaient le pays, le soin des finances, qui était le premier et le plus nécessaire de tous, celui des sub- sistances qu'il fallait procurer à tout prix et distribuer à une population qui périssait de misère ; enfin une foule de détails d'administration aux- <|uels il était seul chargé de pourvoir. Il faut ajouter encore des relations difficiles et compliquées avec les puissances étrangères, le séjour des ambassadeurs à Poros, pendant quatre mois entiers qui se sont passés en
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conférences , en négocialions continuelles. Exiger d'un homme d'en faiic plus, est cerlaineinent le comble de l'injustice de la part des Grecs, et il y a bien plutôt de quoi s'émerveiller que ses forces aient pu suffire à tant de travaux.
Enfin on l'accuse du défaut d'organisation de l'armée. J'ai déjà longue- ment discuté cette question ; je ferai observer ici seulement (jue les Grecs sont loin de l'envisager de la même manière que nous. Ils veulent une armée pour faire des conquêtes. Que le président supprimât les troupes irrégulières pour reporter tous ses soins sur l'organisation du corps régu- lier , certes les cris eussent été bien autrement acharnés , tous les partis se seraient soulevés , et c'est bien alors qu'on aurait proclamé que la con- duite du président était une horrible tyrannie, qu'il sacrifiait à ses sys- tèmes les valeureux enfans de la Grèce , qu'il trahissait la nation dont les intérêts lui étaient confiés.
J'espère en avoir dit assez pour faire apprécier la valeur des accusations qu'on intente au président. Ces accusations de la part des Grecs me pa- raissent être la meilleure apologie. Pour nous, qui ne voyons pas les choses du même oeil, nous avons peut-être aussi des reproches à lui adres- ser , et (|ui tombent précisément sur des points où notre opinion est en opposition directe avec celle des Grecs. Peut-être nos objections ne sont- elles pas mieux fondées; mais, dans tous les cas, elles ont le mérite d'être dictées par l'impartiafité et de partir d'une position que n'atteignent ni l'Intérêt, ni les passions locales.
Dans la Grèce , cet intérêt et ces passions soulèvent contre le président des difficultés sans nombre. Egine, le siège de son gouvernement, est rempli d'inlrigans, dont la seule élude est de contrarier toutes ses me- sures; ils se divisent en plus de vingt clubs, où on déraisonne sans cesse et sans relâche sur la |K)litique de l'état; pendant ce temps, les campagnes sont négligées, le peuple reste face à face avec sa misère , et aucun de ces faiseurs d'opposition et de projets ne songe à tourner vers le bien et l'uti- lité du pays une activité qu'il emploie à entraver la marche de son gou- vernement. Le conseil d'étal ou panhellenium (i), que le président a
(i) Le panhellenium est un conseil consultatif qui donne son avis dans toutes les affaires de l'état. C'est là que se discutent les lois, les arrêtés et toutes les grandes mesures. Le président a eu une heureuse idée en créant un corps qui le rattachait à la nation , et si ce corps eût franchement voulu la marche du gouver- nement, il aurait rendu les plus grands services : au lieu de cela, il s'est jeté dans des intrigues qui entretiennent l'irritation et la confusion. Mais le moyen d'empê- cher un Grec d'intriguer! Le président y avait perdu dernièrement la majorité; il
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composé de tous les hommes qui ont marqué dans la révoUilion, et qui est destiné à l'assister de ses conseils dans l'inlervalle des assemblées nationales , renferme lui-même l'opposition la plus vive. Cette opposition se promettait bien , à la réunion de la première assemblée nationale , d'at- taquer violemment le président; mais ses manœuvres ont été déjouées. Elle ne cesse de protester qu'elle a horreur de l'anarchie , qu'elle ne veut que l'exécution des lois , le respect de la constitution , et que ce n'est que pour les empièlemens qu'il s'est permis, qu'elle attaque le président (I). Déjà elle aurait éclaté sans la présence de l'expédition française , qui en impose aux agitateurs : ils disent hautement que, si elle n'avait été là, le président serait déjà renversé; mais conmie ils pensent que l'expédition française ne resterait pas impassible à la vue des désordres cpii accompagne- raient celte nouvelle révolution, ils attendent son départ pour avoir alors nn champ libre à leurs intrigues. De son côté, le président s'attendait bien à ce que tous ces complots éclateraient à la réunion du congrès; aussi ne l'a-t-il convoqué que lorsqu'il a été assuré d'avance d'y avoir la majo- rité. Parmi les moyens qu'il a employés , il en est , à la vérité, quelques- nns qui ne sont point parfaitement réguliers. C'est ainsi qu'il a appelé au congrès des représentans pour les diverses parties de la Grèce qui sont
a dû nommer de nouveaux membres pour se la rendre. Il est plus que probable qu'avant peu ils suivront la même pente.
(i) On cite Maurocordato comme un des chefs dp l'opposition. Maurocordato est cependant un des hommes honorables de la Grèce. Il est du très pelit nombre de ceux qui n'ont point participé à la corruption générale ; il n'a point profilé dans son intérêt des hautes fonctions qui lui ont clé confiées: il est pauvre, c'est le plus grand éloge qu'on puisse en faire. Mais le désintéressement n'exclut pas le désappointement d'avoir vu ces hautes fonctions lui échapper pour passer entre les mains d'un autre , d'un étranger, et en descendant du rang de chef de l'état à celui de simple membre du panhellenium , il est permis de croire qu'il n'aura pu étouffer quelques regrets. Il veut le bien de la Grèce, et dans sou opposition contre le président , il ne doit point être confondu avec des intrigans qui ne se plaisent que dans le désordre, et qui ne sont animés que par de viles passions. Il ci oit sans doute son opposition fondée sur des motifs honorables; il ne juge point assez qu'a- vant tout, il faut de l'unité à la Grèce, et que son gouvernement est déjà envi- ronné de trop de difficultés pour que toutes celles qu'on lui suscite encore ne soient point le coup le plus funeste qu'on puisse porter à la nation. Ainsi, pour le mo nient , c'est avec les fauteurs du désordre et de l'anarchie qu'il s'est allié. Telle est l'ambition , tel est l'esprit d'intrigue dont le caractère grec ne peut jamais se dépouiller.
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encore occtipées par les Turcs; l'élection n'ayant pu s'en faire, c'est lui- même qui les a désignés d'oHicc. Il a dû répandre de l'argent parmi les membres du congrès, car c'est la seule manière de se faire entendre des Grecs; à l'aide de tous ces moyens, l'opposition a été étouffée, et le con- grès s'est mieux passé qu'on ne s'y attendait. L'importance du résultat doit faire pardonner quelques irrégularités qu'il a bien fallu commettre pour y parvenir.
Le président a réussi , dans celte circonstance , à déjouer les projets des factieux. Mais sommes-nous assurés qu'il aura toujours le même bonheur ? On ne peut, en y songeant, s'empêcher ici de déplorer la faute que le président a commise en négligeant d'organiser le corps régulier. Si ce corps existait, s'il était bien composé et bien commandé, ce serait la digue la plus forte à opposer au rotour de l'anarchie. Bien loin de là, il est aujourd'hui dans un tel état de nullité, que, si le gouvernement venait à être menacé , c'est par lui que commencerait certainement la dissolution.
Telle est, en résumé, la situation intérieure du gouvernement grec. Le président est seul chargé d'en supporter tout le poids. Il a trouvé un pays tout entier à constituer, depuis les premiers élémens jusqu'au faîte de l'édifice. Il a trouvé un peuple en proie à la plus affreuse misère ; ses soins les plus importans ont dû être de le faire vivre. Il a trouvé la Grèce déchirée par l'anarchie, les primats et les chefs de bandes s'arrachant les dépouilles de ta nation , et ne s'enlendant que pour sa ruine ; il a dû , avant toutes choses, arrêter le désordre, et il y est parvenu. Il a cherché dans la nation des hommes qui voulussent le seconder dans son immense entreprise ; il n'a trouvé que des intrigans qui sèment les difficultés sous ses pas , qui contrarient, par une opposition calculée , tous les efforts (pi'il fait dans l'intérêt du bien public II a répudié des partis anarchiques; il a cherché la nation pour s'appuyer sur elle seule; celle nation, il ne peut la saisir; les mêmes hommes s'élèvent entre elle et lui comme une bar- rière insurmontable. Ainsi il reste seul en butte à tous les partis, ne tenant à rien , n'ayant même pas ce que possède tout chef de gouverne- ment, une force qui puisse le protéger ; s'il résiste encore , c'est grâce aux puissances étrangères qui reconnaissent en lui le chef de la Grèce, et qui ont bien voulu le soutenir de leur présence et de leur argent. Cet appui vient-il à manquer? son pouvoir s'écroule, et la Grèce retombe dans une anarchie plus terrible que jamais.
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POLITIQUE EXTERIEURE.
La politique extérieure du gouvernement grec est ce qui nous intéresse le plus immédiatement. Depuis le traité du 6 juillet, on a pu prévoir que la question grecque allait prendre une importance tout européenne; mais depuis que la Russie a pris une direction séparée , et qu'elle a déclaré la guerre à la Porte , cette question s'est bien plus agrandie encore. Elle fait partie intégrante du grand drame qui occupe aujourd'hui tout l'Orient, et dans lequel les plus grandes puissances de l'Europe seront bientôt ])eut-être appelées à jouer un rôle. La situation de la Grèce vis-à-vis cha- cune d'elles est facile à saisir, d'après le genre d'intérêt qu'elles prennent elles-mêmes à cette grande lutte. La Russie doit chercher à maintenir dans la Grèce un point d'irritation qui forme une diversion utile à ses projets; aussi, lorsque la délimitation de la Grèce a été débattue entre les trois puissances , a-t-elle constamment proposé de lui donner la plus grande extension possible; elle entretient les Grecs dans ces idées , et les soutient de son influence, si ce n'est de son argent, dans leurs projets chimériques de conquêtes. L'Angleterre tient , par les mêmes raisons , une conduite absolument différente ; elle désire que la question grecque soit terminée le plus tôt possible, et veut la fixer de la manière la plus courte et la plus simple. Quant à la France, il est difficile dédire ce qu'elle a voulu depuis le commencement de l'insurrection grecque; son cabinet a long-temps flotté dans des incertitudes. L'opinion du pays le poussait à servir les Grecs , et lui a fait faire son expédition de Morée : mais en même temps il craignait de trop s'engager; il voulait éviter une rupture avec la Porte, rupture sans aucun avantage, et qui l'aurait fait sortir de la posi- tion d'expectative où il lui convenait de rester. Pour concilier des devoirs aussi opposés , il renfermait son armée dans les limites de la Morée , et en même temps il conseillait aux Grecs de profiler du moment pour faire eux-mêmes leurs conquêtes, il les a soutenus de son argent et de sa pré- sence. J'examinerai plus tard cette conduite ambiguë dans l'intérêt de la France. Je ne m'occupe ici que de la ligne polilique que doit suivre le gouvernement grec vis-à-vis<les trois puissances (1) ; ce que je viens de dire suffit pour la tracer.
( i) Je ne parle pas ici de l'Autriche , parce qu'elle se tient en dehoifs» On sait avec quel déplaisir elle a vu la révolution grecque. Elle a prévu , des le commen- cement , que l'irritalion qui prenait naissance en Grèce s'étendrait biefilôt sur un.
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Toutes les pensées tlii président sont dirigées vers l'augmentation du territoire de la Grèce; à côté de ce but, toute autre considération n'est pour lui que secondaire; il ne voit que ce qui peut l'y amener, et il cher- che à profiler de toutes les circonstances qui peuvent la favoriser. Je dirai tout-à-l'heure jusqu'à quel point ce plan me paraît bien conçu et conforme aux intérêts de la Grèce. Quoi qu'il en soit, tel est le but avoué du pré- sident, et il le poursuit avec toute la persévérance et l'adresse d'un homme rompu aux grandes affaires et habile à calculer les chances. Coaune il est en conformité parfaite de vues avec la Russie , tous ses efforts sont dirigés du côté des deux autres puissances ; mais cette conformité même est le plus grand obstacle qui s'oppose à l'accomplissement de ses désirs. C'est du cachet de la Russie que sont empreints tous ses actes, par la raison qu'ils veulent l'un et l'autre les mêmes choses ; on n'oublie pas d'ailleurs tous les liens qui attachent le comte Capo d'Istria à cette puissance, et on en concUit naturellement qu'il n'est en Grèce qu'un proconsul russe. Que ce soupçon soit on ne soit pas fondé, il n'en est pas moins vrai que la conformité de vues que je viens de signaler suffirait à clic seule pour le faire naître , et qu'il n'est pas besoin de remonter à des I>ersonnalités pour expliciuer ce qui est dans la nature des choses; quand ce serait tout autre que le comte Capo-d'Istria , il n'en aurait pas moins la couleur russe.
Dans les efforts qu'il fait pour décider l'Angleterre et la France à accé- der à ses désirs , le président fonde son principal espoir sur l'opinion pu- blique de l'Europe. Il sait quelle influence elle exerce sur les gouverne- mens, (jue c'est elle surtout (|ui a conduit le cabinet français à demander aux denx autres puissances à se réunir au protocole de Saint-Pétersbourg, et a par conséquent amené le traité du 0 juillet; que c'est encore elle qui a décide l'expédition de Morée. Il espère (lu'elle saura encore remporter sur la résohilion, que les cabinets ont annoncée, de borner ce qu'ils veu- lent faire pour la Grèce à ce qui a été déjà fait; et, sous ce rapport, il a
tlicàlre l>eaucoup phis vaste , el sa diplomatie a fait les plus grands f lïorts pour retarder le moment de sa propagation; mais elle n'est jamais inlervciiiie direclc- nuMit, n'a jamais voulu paraître, d'une manière ou d'une autre, dans ks affaires de la Grèce, el a poussé la réserve jusqu'à laisser son pavillon long-temps outragé par les pirates. Aussi son commerce a-t-il fait des perles immenses; elle n'a com- oiencé que fort tard à le protéger efficacement , et l'expédition que son escadre a faite au mois de janvier 1839, sur Kginc, pour se faire rendre justice de plu- sieurs pirateries, est la première où on ait vu figurer la marine aulrichicnnc.
LA GRÈCE MODERNE. 8!
VU sans peine , il s'est même allaclic à exagérer les rigueurs exercées par les Turcs sur quelques parties de la population grecque de Candie.
Lors du massacre de Relinio (massacre qui a été singulièrement anipli- [lé, et dont les Grecs étaient dans le fond les excitateurs, comme je l'ai déjà dit) , le président a dit hautement que si c'était un grand malheur pour ceux qui en avaient été les victimes , au moins il ne pouvait produire qu'un bon résultat, et qu'il servait la cause delà Grèce. C'est celte pen- sée qui a dirigé les expéditions de Candie et de la Livadie.
Le président a assez présumé de la crédulité de l'Europe , crédulité qui, jusqu'à présent, a été complète , et que la Grèce a si bien exploitée depuis six ans , pour penser qu'elle ne se démentirait pas dans cette circonstance ; iju'elle ne cesserait pas de voir des armées et des opérations militaires là où il n'y avait que du brigandage , et que les courses des Sphakiotes ou tles Rouméliotes dans les montagnes seraient toujours pour elle des victoires ou des conquêtes. C'est encore la même pensée qui a dicté ces instructions secrètes envoyées à M. Reyneck pendant l'insurrec- tion de Candie. Les mêmes instructions ont sans doute été données à Ypsilanti, à en juger du moins par ce qu'il a essayé de faire en Livadie. On s'est efforcé de soulever les populations, quitte à les abandonner l'in- stant d'après; d'instituer des municipalités éphémères; de se faire faire des adresses, pour présenter ensuite ces brillans résultats à l'opinion de l'Eu- rope, et la décider à exiger des gouvernemens qu'ils adjoignent ces prétendues conquêtes à la Grèce déjà affranchie. Lorsque le président prit, au mois d'août 4828, la résolution d'envoyer une expédition en Candie, sa détermination fut si soudaine, que, peu de jours auparavant , en se rendant àCorfou, il avait positivement déclaré qu'il n'entrepren- drait rien de ce côté , et avait été le premier à reconnaître toutes les rai- sons qu'il y avait de rendre ce malheureux pays à la tranquillité. A son retour, l'expédition était décidée; c'est que, dans l'intervalle, il avait appris l'arrivée prochaine de nos troupes en Morée. Quand il les a vues , il a calculé qu'une pareille démarche ne pouvait pas être sans conséquen- ces, surtout depuis qu'elle n'avait plus pour but l'évacuation de la Morée par l'armée égyptienne, celte évacuation ayant déjà été résolue par la bataille de Navarin, et , en dernier lieu , par la convention d'Alexandrie; que le drapeau français flottant en Morée , notre armée ne pourrait pas rester tranquille spectatrice de la guerre qui se ferait de l'autre côté de l'islhme ; que si , dans celte guerre , les Grecs éprouvaient des revers , comme on devait s'y attendre , si les populations étaient les nouvelles vic- times de la vengeance des Turcs, si le sang coulait, les Français , qui étaient déjà engagés dans cette (luerellc, ne pouvaient manquer d'y prcn
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dve part, el que le principe (pii les avait conchiilsen Morée les enlrainerail forcéinenl eu Rouinélie, peut-être même les conduirait jusqu'à Candie. Ce raisonnement était bien naturel , et il a acquis une nouvelle force quand les trois ambassadeurs sont venus à Poros , et y ont passé quatre mois entiers à faire de la statistique, à discuter, ruisseau par ruisseau , les limites de la Grèce ; quand l'ambassadeur de Fiance , qui s'attachait sur- tout à la partie militaire de la question , a appuyé avec instance sur la nécessité de faire une frontière militaire qui embrassât en même temps une étendue de territoire plus vaste que ne l'était la Morée , tranchant ainsi la question qui était encore indécise alors , celle de l'indépendance absolue de la Grèce et sa constitution en état indépendant. Mais lorsque le président a reçu du cabinet français lui-même le conseil secret de profiler de notre présence en Morée , pour s'étendre au-delà et faire des conquêtes auxquelles notre neutralité nous empêchait de concourir ostensiblement , n'a-t-il pas dû se croire autorisé à essayer cette expédition que nous blâ- mions peut-être en public , pour mieux l'encourager en secret ?
Le président a trop de sagacité pour n'avoir point jugé l'état des choses. La Russie était dans ses intérêts; il nous a vu un certain penchant d'af- fection pour lui , n'hésitant plus qu'à le déclarer ouvertement; il a pensé qu'il nous entrahierait , et qu'une fois la chose faite, l'Angleterre ne re- fuserait pas son assentiment. Toute sa politique a été dirigée dans cet es- prit, et on ne peut disconvenir qu'elle ne soit rationnelle. D'un autre côté, est-elle sans périls? les espérances et les calculs sur lesquels il la fonde ne risquent-ils point d'être déçus ? enfin l'idée qui le domine , l'ex- tension du territoire de la Grèce, est-elle, pour ce pays même, d'un tel avantage, qu'il doive y sacrifier des considérations d'un autre ordre? lui est-elle même profitable? Telles sont les questions sur lesquelles j'appel- lerai un instant l'attention.
J'ai fait voir que la Grèce est, à peu de chose près, dans le même état de désorganisation où le président l'a trouvée quand il en a pris le gouver- nement. La détresse y est la même; l'administration est sans force et à la veille d'être renversée par les factieux; noire présence seule la soutient. Est-il présumable que le président soit le seul à ne point s'en apercevoir? Il n'est, à la vérité, connu jusqu'à présent que comme diplomaie, et les lalens qu'il a pu déployer dans la chancellerie russe sont loin d'être les mêmes que ceux qui sont nécessaires à un administrateiu-. Mais n'en au- rait-il pas la moindre notion ( ce qui est peu probable dans un homme comme lui), il est certes assez clairvoyant pour voir ce qui est, et pour juger de ce qui manque. S'il n'a pas fait ce qu'il aurait pu Riire, ce peut
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être négligence de sa part; mais ce peut être aussi un plan tracé, et il est juste d'examiner ce côté de la question.
Dans celte hypothèse, je suppose que le président aura reconnu que la Grèce ne peut être rien par elle-même; qu'elle ne peut subsister que par l'assistance soutenue des puissances qui lui ont donné la liberté; qu'avant tout, il faut s'assurer de la continuation de cette assistance, et que le plus sûr moyen de l'obtenir est d'y obliger ces puissances même. S'il se presse d'organiser le pays, s'il le maintient scrupuleusement dans les bornes qu'on lui a prescrites, s'il fait renaître le travail et la prospérité, au pre- mier de ces heureux symptômes qui se manifestera, les puissances, ou du moins quelqu'une d'entre elles, lasses d'une protection qui les gêne, ne manqueront point de s'en prévaloir pour annoncer que leur protection est devenue désormais inutile , que la Grèce est suffisamment constituée pour pouvoir s'en passer , qu'il n'y a plus rien à faire pour elle , et elles s'em- presseront de terminer une question qu'il est dans l'intérêt de la Grèce de faire duier le plus possible, car elle n'a rien à perdre, et a tout à gagner au contraire à ce qu'elle soit prolongée. On ne réduira, dans aucun cas, son territoire à moins de ce qu'elle possède aujourd'hui , la Morée et les Cyclades; toutes les chances sont pour qu'il soit augmenté. Or, ces chances ne peuvent se présenter qu'autant que la question durera, qu'autant que les puissances continueront à s'occuper de la Grèce; et comme elles tien- nent , dans leur propre intérêt , à ce que l'œuvre qu'elles ont créée ait de la durée, elles continueront à s'en occuper tant que la Grèce ne sera point assise , tant que sa situation intérieure , comme sa situation extérieure , sera un sujet d'alarmes pour la paix; en un mot, c'est la prolon- gation de l'alliance du 6 juillet. Tel est, ce me semble, l'enchaîne- ment d'idées qu'il est permis de supposer chez le président. Peut-être est-ce faire trop d'honneur à ce qui n'est , dans le fond , que négligence de sa part; peut-être encore ces plans sont-ils moins conçus dans l'intérêt de la Grèce que dans celui de la Russie , et n'a-t-il pour but que de pro- longer une diversion qui est utile à cette puissance. Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit plus haut sur ce sujet, j'ig^nore quelles peuvent être les vues secrètes du président; mais, dans tous les cas, j'aimerais mieux tirer mes inductions de la nature des choses que me contenter de suppositions vagues. C'est une manière beaucoup plus commode de raisonner, mais elle risque aussi d'être souvent inexacte. D'ailleurs, rien de ce que je, dis ici ne contredit ces suppositions ; je suis loin de les traiter de fables; j'avoue- rai même qu'elles paraissent assez plausibles : je n'en ai pas moins cru cependant qu'il était utile de chercher, dans la situation même de la
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