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REVUE ENCYCLOPÉDIQUE

REVUE

ENCYCLOPÉDIQUE

OU

ANALYSE RAISONNÉE

DES PRODUCTIONS LES PLUS REMARQUABLES

DANS LES SCIENCES , LES ARTS INDUSTRIELS , LA LITTERATURE ET LES BEAUX- ARTSJ

PAR UNE RÉUNION

DE MEMBRES DE L'INSTITUT,

ET D'AUTRES HOMMES DE LETTRES.

TOME XXXVII.

PARIS

AU BUREAU CENTRAL DE LA REVUE ENCYCLOPÉDIQUE,

RUE d'eNFER- SAINT- MICHEL , l8.

IAKVIER T828.

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« Toutes les sciences sont les rameaux d'une même tige. »

Bacon.

« L'art n'est autre chose que le contrôle et le registre des meilleures produc- tions. ,. A contrôler les productions (et les actions) d'un chacun, il s'engendre envie des bonnes, et mépris des mauvaises. »

Montaigne.

« Les belles-lettres et les sciences, bien étudiées et bien comprises, sont des instrumens universels de raison, de vertu, de bonheur. »

REVUE

ENCYCLOPÉDIQUE,

ou

ANALYSES ET ANNONCES RA1SONNÉES

DES PRODUCTIONS LES PLUS REMARQUABLES DANS LA LITTÉRATURE, LES SCIENCES ET LES ARTS.

I. MÉMOIRES, NOTICES,

LETTRES ET MÉLANGES.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

SUR LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES, EN 1827.

L'année qui vient de s'écouler est une de celles dont l'art social tirera quelque jour les plus importantes leçons, si les récits de l'histoire sont fidèles. Cependant à l'exception du combat de Navarin , aucun événement ne s'y présente avec grandeur; il semble, au contraire, que tout y est rapetissé, faible, sans dignité, qu'un principe de destruction a pénétré jusqu'aux sources de la vie sociale, altéré toutes les facultés, énervé toutes les forces , paralysé tout ce qui est noble et généreux dans la nature de l'homme. La violence du mal devait amener une crise ; elle est arrivée : puisse-t-elle être salutaire! Au milieu des angoisses de leur patrie, les

6 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Rédacteurs de la Reçue Encyclopédique ne pouvaient oublier qu'ils sont Français; ils sympathisent trop bien avec la France pour ne pas ressentir alternativement ses longues douleurs et ses courtes joies. 11 n'a donc pas été en leur pouvoir de se montrer aussi rigoureusement cosmopolites qu'ils doivent l'être dans les tems ordi- naires , lorsque l'horizon politique n'est point chargé de nuages. Durant une partie de l'année, leur pensée n'a pu se manifester, sous le régime odieux de la censure, qu'entre des limites très-resserrées, variables et souvent inaperçues , dont on n'était averti que par le choc violent qu'elles faisaient éprouver. Avant que la liberté d'écrire fût suspendue, on pressentait qu'elle ne pourrait échapper à tous les dangers qui la menaçaient, et que ses défenseurs les plus dévoués ne parviendraient tout au plus qu'à rendre un peu moins pesantes les chaînes qu'on lui pré- parait. En repassant aujourd'hui sur nos traces, et en résumant nos travaux de l'année 1827, nous remarquons avec peine que plusieurs améliorations ne sont pas aussi avancées que nous l'avions espéré, que nous sommes loin d'avoir atteint le but auquel seulement il nous sera permis de nous arrêter, c'est-à-dire qu'on peut aperce- voir encore de nombreuses lacunes dans le tableau des progrès de l'esprit humain, tel que nous l'offrons à nos lecteurs, et dans rénumération des nouvelles richesses intellectuelles dont nous avons fait l'acquisition. Les lec- teurs équitables reconnaîtront facilement les causes diverses et puissantes qui ont contrarié nos efforts et retardé notre marche, sans parvenir à changer notre direction. Nous en appelons avec confiance au jugement de nos compatriotes : tous ont été témoins des angoisses des hommes instruits, des amis des sciences et des lettres, de tous ceux qui prennent quelque intérêt à la propaga-

SUR LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES, EN 1847. 7 tion des lumières, Lorsqu'une loi désastreuse menaça de subjuguer la presse, d'arrêter l'essor du génie français et d'avilir notre littérature. Ils ont vu, comme nous, le règne delà censure; mais ceux qui n'ont observe qu'en province les tribunaux de cette puissance malfaisante, n'ont qu'une idée très-imparfaite des avanies de toute espèce auxquelles les malbeureux écrivains périodiques étaient soumis à Paris. Quant aux étrangers, même dans les Etats la censure est permanente, quand ils ap- prendront comment cette ignoble police fut exercée en France, principalement dans la capitale, en 1827, ils seront persuadés que leurs journaux et leurs recueils périodiques furent libres alors, en comparaison des nôtres.

Heureusement, l'empreinte des fers que nous avons portés ne flétrit que les juges et les bourreaux de la pensée. Depuis que nous sommes rendus à la liberté, on ne pourra nous reprocher d'en avoir abusé, même dans le moment d'effervescence qui succède, en dépit de la raison , à une longue et pénible contrainte. Recueillir les vérités que nous n'avons pu dire, ou qu'une préoccu- pation très-excusable nous avait fait perdre de vue, leur chercher une place convenable dans nos pages , à me- sure que nous les publions, voilà les soins qui nous ont occupés, depuis la fin de notre esclavage, et que nous ne cesserons de prendre jusqu'à ce que nous soyons au niveau de tout ce que l'on fait et publie dans la républi- que des lettres.

Nos disgrâces n'ont pas été sans quelques adoucisse- mens. Nous avons acquis des correspondances sûres, instructives, des collaborateurs capables de concevoir notre plan dans toute son étendue , et de le perfection- ner. Ce sont des amis acquis dans le malheur, et dont

S CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

les services nous seront d'autant plus précieux qu'ils sont offerts avec un zèle plus sincère , un dévoûment plus digne de notre reconnaissance. Nos relations di- rectes ne comprennent pas encore des régions sur les- quelles tous les peuples doivent avoir les yeux ouverts; tel est, par exemple, l'immense empire du Brésil dont on ne connaît guère jusqu'ici que les productions recher- chées par le commerce, il reste à fouiller la terre pour ajouter les connaissances géologiques à celles de la botanique et de la minéralogie, la statistique n'a re- cueilli jusqu'à présent que des matériaux dont l'ori- gine n'est pas assez bien connue pour inspirer la con- fiance. Sous quelque point de vue que l'on considère cette vaste contrée, elle captive l'attention du philo- sophe, du naturaliste, des politiques, des simples cu- rieux : nous espérons être bientôt en état de compléter, par des Notices sur le Brésil , la revue générale du con- tinent américain.

Mais, quoique l'atmosphère semble se purifier pour les écrivains périodiques, et que l'orage ait cessé de gronder sur leurs têtes , la sécurité n'est pas rétablie. Et comment cesserions-nous de craindre le retour de ces fléaux dont la cause peut se reproduire dans des cir- constances hors de notre pouvoir, et que notre pru- dence ne saurait éviter? Il faut bien l'avouer, le sort des lettres en France est encore à la merci des tempêtes politiques : elles n'ont point une garantie suffisante dans les lois , ni dans les institutions ; il suffit , pour en être convaincu, de jeter les yeux sur ce que l'on a fait contre elles, depuis l'établissement du régime constitutionnel. Puisque notre recueil , si évidemment inoffensif, dont la bienveillance universelle ne peut être révoquée en doute , a pu être soumis deux fois à une censure don

SUR LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES , EN 1 827, 9 ses principaux articles revenaient horriblement mutiles, que pouvait-on alors confier à un journal ? les sciences pouvaient échapper; la petite littérature n'éveillait pas le dragon aux ongles tranchans, ou teints d'encre rouge : mais, si l'histoire s'était avisée d'être véridique; si la morale avait eu l'audace de donner quelques conseils à la politique; si des vérités généreuses, établies sur des faits incontestables , avaient rappelé les droits des nations et les devoirs des gouvernemens , ces témé- raires écrits n'auraient point vu la lumière. La Revue encyclopédique devait donc se résoudre à voir biffer la presque totalité de ses articles sur les sciences morales et politiques , ou prendre le parti de supprimer cette division des matières qu'elle traite : mais , si elle con- sentait à un aussi grand sacrifice, elle renoncerait à son titre , et cesserait d'être encyclopédique. Aucune consi- dération ne la fera descendre ainsi au-dessous d'elle- même; ses Rédacteurs, sentant plus que jamais com- bien l'association des sciences et des lettres est devenue nécessaire aux unes et aux autres , s'attacheront sans relâche à fortifier ces heureux liens, à les rendre indis- solubles. Le public d'aujourd'hui n'est pas d'humeur à supporter l'ignorance d'un Pradon, ni les plus doctes leçons en mauvais langage; cette disposition des esprits serait l'effet du gouvernement représentatif, si d'autres causes ne contribuaient point à l'amener. Les discussions parlementaires font en même tems un appel à l'éloquence et au savoir, et la victoire demeure fidèle à l'orateur qui réunit l'un et l'autre au plus haut degré.

Ainsi, la Revue Encyclopédique demeure irrévocable- ment attachée à toute la république des lettres , quelles que soient les chances de bonne ou de mauvaise for- tune réservées dans l'avenir à cet Etat sans gouvernement.

fxj CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

sans armées , et qui ne manque point d'ennemis. Malgré son apparente faiblesse, cette république est plus sûre de sa durée que les empires les plus puissans : elle sub- sistera aussi long-tems que la raison humaine ; et à toutes les époques , son étendue sera la véritable mesure de la civilisation sur toute la surface de la terre , et dans cha- que nation.

Mais cette merveilleuse république n'est pas toujours heureuse : des dissentions intestines l'affaiblissent et la déshonorent quelquefois. Pendant plusieurs siècles , la barbarie l'avait presque détruite, et ce ne fut qu'après de longs efforts qu'elle put réparer ses pertes. Elle ne redoute plus aujourd'hui de retomber dans l'obscurité du moyen âge; en possession de son immortalité, elle voit ses domaines s'étendre, se peupler et s'enrichir. Il ne s'agit donc plus de sa conservation, et l'on peut se livrer à la recherche des moyens d'augmenter son in- fluence sur le bien-être des sociétés, sur le perfection- nement de toutes les institutions.

Le premier pas vers ce but si désirable a été la for- mation des Sociétés savantes et littéraires et des Aca- démies. C'était un commencement d'organisation, un obstacle aux désordres de l'anarchie. Mais ces petits corps, épars et peu nombreux, n'avaient pas assez de forces, et ne pouvaient constituer une république puis- sante ; quelques rivalités les divisaient souvent; et les traits acérés, lancés contre les plus faibles , pénétraient de tems en tems jusqu'aux plus forts; le public appre- nait à se moquer des Académies, en voyant qu'elles échangeaient aussi entre elles des railleries assez bien méritées.

L'établissement des Ouvrages périodiques fut un autre pas vers l'organisation du peuple lettré : il est inutile

SUR LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES, EN 1S27. 1 1

d'insister sur les services que ee moyen de communi- cation rendit aux écrivains er. aux Lecteurs. Malheureu- sement, on n'alla pas plus loin, et ces premiers progrès ne firent pas même entrevoir le but vers Lequel on de- vait se diriger. La république des lettres fut encore sans consistance, et l'anarchie ne cessa pas tout-à-fait d'affaiblir la considération dont elle devrait être envi- ronnée. Cependant, on perfectionna ce que Von avait déjà fait; les sociétés se multiplièrent, leurs relations prirent plus détendue, les ouvrages périodiques em- brassèrent plus d'objets , et les traitèrent avec plus de méthode. Mais il reste encore beaucoup à faire, plus peut-être que ce que l'on a exécuté jusqu'à ce moment : essayons d'en donner une idée, en nous bornant d'abord au territoire français qui, dans la grande confédération littéraire , est un Etat particulier et l'un des plus con- sidérables.

Les vues qui dirigèrent les fondateurs de Ylnstitut national de France furent justes et dune grande utilité : mais cette belle institution littéraire ne reçut pas une organisation assortie à la destination qu'on aurait lui assigner. Il ne s'agissait point de créer une Académie encyclopédique , mais de coordonner toutes les forces intellectuelles de la France, et de les faire concourir de la manière la plus avantageuse aux progrès des con- naissances et à la propagation des lumières dans toutes les classes de la nation. Il fallait, par conséquent, établir des relations , des devoirs mutuels entre l'Institut de la capitale et ceux que l'on eût formés dans les départe- mens ; la surveillance des écoles publiques leur eût été confiée; c'est dans leur sein que l'on eiAit trouvé réunis tous les élémens d'une instruction normale pour former des instituteurs. Les membres résidans à Paris auraient

1 I CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

pu être une deputation des Instituts de département, y compris relui de la Seine, etc. 11 serait facile d'adap- ter à ce projet les dispositions organiques au moyen desquelles on ferait sentir combien il serait praticable: et, si rien ne s'opposait à ce qu'il fût exécuté, on ne peut douter qu'il ne fût très-avantageux.

En mettant à part toute prétention, toute influence sur l'enseignement public, ne serait-il pas possible et permis de réaliser ce projet avec les seules ressources des hommes de lettres, des savans et des amis de l'in- struction ? Puisse cet espoir n'être pas une chimère! De la place nous sommes, et au milieu des occupations que nous nous sommes imposées , nous ne craignons point de parler d'après notre propre expérience, d'après les ouvrages qui passent successivement sous nos yeux , et que nous méditons pour en rendre compte à nos lec- teurs. En tout ce qui n'exige pas l'application immédiate des forces du génie, le tems et les peines des investiga- teurs ne reçoivent pas un bon emploi ; on ne fait qu'avec effort ce que des coopérations bien concertées rendraient très-facile. Imitons , autant qu'il est possible , l'ordre qui existe dans les grandes manufactures; divisons , subdivi- sons le travail , et que chacun se charge de ce qu'il sait faire le mieux. Dans les sciences et leurs applications, il y a place pour tout le monde, occupation pour toutes les intelligences. Un géomètre distingué ( Vandermonde ) avait su mettre de longs calculs algébriques en manufac- ture, et les faire exécuter par des dames et des demoi- selles : le beau sexe refusera-t-il le même service à des sciences un peu plus gaies, à des arts qui se rapprochent plus ou moins de ses travaux ordinaires ? Quant aux lettres, nous n'en dirons rien en ce moment, parce que la matière est plus difficile, et que nous sommes dans la

51 RLA.IVÉPUBUQUE DES LETTRES, EN 1827. 1 I nécessité d'omettre beaucoup de détails. D'ailleurs, il ne

s'agir pas encore de mettre la main à l'œuvre; nous nous bornons, quant à présent, à sonder le terrain, à recon- naître son étendue et ses divers aspects, afin de juger s'il convient aux constructions dont nous pourrons le charger par la suite.

Supposons que toute la nation littéraire de la France ait reçu, sous les auspices et avec la protection du gou- vernement, une organisation qui lui convienne ; que ses contributions soient perçues avec facilité, réparties avec sagesse , fécondes et bienfaisantes partout elles sont employées; que chaque citoyen de ce paisible Etat soit content, de sa position , zélé pour la prospérité commune, heureux par les accroissemens des richesses intellec- tuelles auxquels il aura contribué pour sa part ; que la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, l'Allemagne, etc., aient adopté, pour leurs écrivains et leurs hommes de lettres, une organisation analogue ou équivalente : tout ne sera pas terminé, il s'agira de fonder une confédération géné- rale de ces Etats, de les consolider les uns par les autres, et de former, par l'accumulation de toutes les richesses réunies, le domaine du genre humain. Ici, des questions toutes nouvelles arrivent en foule : il faut un congrès ; peut-on se passer de président ? et, si l'ordre des travaux exigeait l'autorité de cette magistrature, quelles seraient ses fonctions , le mode d'élection des députés scientifi- ques et littéraires, leurs attributions, leurs rapports avec leurs commettans, le lieu des séances du congrès , etc ? Avant de répondre définitivement à ces questions, on voudrait savoir si les recherches sur cet objet ne seront pas inutiles; et pour obtenir une décision sur laquelle on puisse compter, c'est un homme d'état qu'il faut consul- ter. Aux yeux d'un ministre philantrope, et sous un prince

0NSID.GÉN.S1 R LA RÉP. DES LETTRES, EN 18-27.

qui aurait su choisir un tel ministre, l'organisation défi- nitive et générale de la république des lettres serait con- sidérée comme L'entreprise la plus honorable qui puisse illustrer un règne : on s'empresserait d'offrir à la répu- blique naissante tous les secours favorables à ses premiers développemens; mais les vérités de cette importance ont besoin de se présenter sous la sauvegarde d'une autorité puissante, et d'être exposées avec l'éloquence de la raison. Nous n'avons pu que les indiquer; puissent-elles ne pas aller tenir compagnie aux rêves de l'abbé de Saint- Pierre, et à tant de vœux impuissans en faveur de l'hu- manité, vœux qui seraient satisfaits à si peu de frais ! 11 en coûte bien moins pour réjouir toute la terre , que pour en dévaster une partie.

DE L'INFLUENCE DES FUTURS PROGRES DES CON- NAISSANCES ÉCONOMIQUES SUR LE SORT DES NATIONS.

Le corps social a ses lois, comme le corps humain , des lois qui résultent de sa nature , des lois que l'homme n'a point éta- blies, et qu'il n'a pas le pouvoir d'abroger. Soit que nous ayons à gouverner nos propres affaires , ou celles d u public, nous sommes vivement intéressés à connaître ces lois, pour ne point user nos forces contre des obstacles insurmontables, et pour faire usage à notre profit des secours qu'elles peuvent nous prêter. Or, ce sont ces lois que X économie politique a pour objet de dé- couvrir et d'exposer; mais, faute d'une distinction importante, on a, je crois, méconnu les applications qu'on en pouvait faire.

Les biens qui pourvoient à l'existence et aux jouissances des hommes peuvent être considérés, soit dans l'intérêt de la so- ciété en général, soit dans l'intérêt d'un individu en particulier. Dans l'intérêt de l'individu, se confond celui de sa famille, l'essentiel, soit à ses propres yeux, soit aux yeux du monde,

imi.î IM E DES CONNA.ISS. ÉCONOM1Q1 ES, etc. - I

r«>t (ju il ait be&ocoup de biens .'i consommer, <!<• quelque part qu'ils lui \ tennent Que les biens qu'il acquiert soient créés par lui, ou qu'ils diminuent d'autant les biens des autre* hommes ,

peu importe, pourvu qu'il les acquière sans blesser la morale convenue et les lob imposées par l'autorité. Tel est l'intérêt qui touche le commun deskommes; ils ont considéré le reste comme peu important, ou comme trop au-dessus de leur portée pour

s'en occuper. Ils n'ont vu de solides que les richesses person- nelles; tout le reste a été mis par le vulgaire au rang des vaines spéculations.

Si, d'une autre part, nous considérons les richesses dans l'intérêt de la société, nous accorderons une juste attention aux richesses individuelles; car elles font le bien-être des particu- liers, qui sont des portions de la société. Mais nous ne pourrons regarder comme un gain les biens acquis par un particulier, qu'autan! qu'il n'en résulte pas une perte équivalente pour d'antres particuliers. La société n'a rien acquis, du moment que l'un perd ce que l'autre gagne. Les particuliers peu- vent croire que l'essentiel est d'acquérir des richesses sans qu'il soit bpsoin de s'informer de leur origine; cet étroit calcul ne saurait satisfaire les véritables publicistes, ni aucun homme doué de quelque élévation dansl'ame. Ils veulent connaître la source des richesses qui doivent être perpétuellement produites, puisqu'elles sont destinées à pourvoira des besoins qui se re- nouvellent sans cesse.

L'économie politique, en nous faisant connaître les lois sui- vant lesquelles les biens peuvent être créés , distribués et con- sommés, tend donc efficacement à la conservation et au bien- être non seulement des individus, mais aussi de la société qui, sans cela, ne saurait présenter que confusion et pillage.

Les sociétés, dit-on quelquefois , ont marché, sans que l'on sut l'économie politique : dès qu'on s'en est passé si long teins, on peut s'en passer toujours. Le genre humain, il est vrai , a grandi dans l'ignorance. Le corps social renferme, comme le corps humain , une force vitale qui surmonte les fâcheux effets delà barbarie et des passions. L'intérêt personnel d'un parti-

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16 INFLUENCE DES CONNAISS. ÉCONOMIQUES.

culier a opposé de tout tems une barrière à l'intérêt personnel d'un autre particulier; et l'on a été contraint de produire des richesses, quand il n'a plus été possible de les dérober.

Mais, qui ne voit que ce système de force opposée à la force n'est qu'un état prolongé de barbarie, qui met les particuliers, et par suite les nations, dans une rivalité permanente , féconde en haines et bientôt en guerres privées et publiques, auxquelles des lois compliquées, des traités qui ne sont que des trêves, et des systèmes factices de balances politiques, n'ont apporté que d'insuffisans remèdes ? Chaque peuple, semblable à l'équi- page d'un corsaire, n'a rêver que déprédations, sauf à se battre entre soi pour s'approprier les meilleures parts du bu- tin et recommencer de nouvelles violences pour satisfaire de nouveaux besoins.

Quel triste spectacle nous offre l'histoire ! Des nations sans industrie, manquant de tout, poussées à la guerre par le besoin, et s'égorgeant mutuellement pour vivre ; d'autres nations un peu plus avancées, devenant la proie de celles qui ne savent que se battre; le monde constamment livré à la force, et la force devenant victime d'elle-même; l'intelligence et le bon sens ne se prévalant jamais de l'ascendant qui leur appartient ; les principaux personnages d'un état , les philosophes les plus respectés n'ayant pas des idées de bien public, ou d'humanité plus arrêtées que le vulgaire; Lycurgue tolérant le vol et or- donnant l'oisiveté , Caton ne rougissant pas d'être marchand d'esclaves, et Trajan donnant des fêtes il faisait égorger dix mille gladiateurs et onze mille animaux (i).

Voilà ce qu'était la société chez les anciens; et lorsque les peuples, après s'être dévorés, jouissaient par hasard de quelque repos, il fallait, chaque fois, que la civilisation recommençât et s'étendît avec de lents progrès, sans solidité, sans garantie. Si quelques instans de prospérité se font apercevoir de loin en loin, comme pour nom consoler de l'histoire, nous ignorons à quel prix ils ont été achetés; nous ne tardons pas à acquérir

(i)Diod. Lib. xlviii, § i5.

SUE LE SORT DES NATIONS. 17

la certitude qu'on n'a pas su les consolider; et nous passons^ à notre aise, en tournant quelques feuillets, sur de longs siècles de déclin, de souffrance, d'angoisses, cruellement savourés par les hommes du tems, par leurs femmes, par leurs proches. On assure que les nations peuvent souffrir, mais qu'elles ne meurent pas : quant à moi, je crois qu'elles meurent. Les peuples de Tyr, d'Athènes et de Rome ont péri dans une lente agonie; ce sont d'autres peuples qui, sous les mêmes noms, ou sous des dénominations nouvelles, ont occupé les lieux que ces nations habitaient (1).

Je ne parle point de la barbarie du moyen âge, de l'anarchie féodale, des proscriptions religieuses, de cette universelle féro- cité où le vaincu était toujours misérable, sans que le domina- teur fût heureux ; mais, que trouvons-nous dans des tems l'on se prétendait plus civilisé ? Des gouvernemens et des peuples tout-à-fait ignorans de leurs vrais intérêts, se persé- cutant pour des dogmes insignifians ou absurdes, guerroyant par jalousie et dans la persuasion que la prospérité d'un émule était un obstacle à leur propre félicité. On s'est fait la guerre pour une ville, pour une province, pour s'arracher une branche de commerce; on l'a faite ensuite pour se disputer des colonies; puis, pour retenir ces colonies sous le joug; tou- jours la guerre enfin... Tandis que les nations n'ont qu'à gagner à des communications amicales; qu'une prépondérance forcée n'est avantageuse pour personne, pas même pour ceux qui l'exercent; que les discordes sont fécondes en malheurs de toutes les sorles, sans aucun dédommagement, si ce n'est une vaine gloire et quelques dépouilles bien chétives, quand on les compare aux fruits légitimes qu'un peuple peut tirer de sa pro- duction. Voilà ce qu'on a été; voilà ce qu'on a fait.

Mais, du moment qu'on acquiert la conviction qu'un état

(1) « L'amour de la patrie, la générosité ont été des vertus com- munes chez les anciens ; mais la véritable philantropie , l'amour du bien et de l'ordre général, est un sentiment tout-à-fait étranger au* siècles passés. » Chastellux. De la félicité publique , chap. ix. t. xxx vu. Janvier 1828. 2

18 INFLUENCE DES CONNAISSANCES ÉCONOMIQUES pont grandir et prospérer, sans que ce soit aux dépens d'un autre* et que ses moyens d'existence et de prospérité peuvent être créés de toutes pièces; du moment qu'on est en état de montrer les moyens par lesquels s'opère cette création et de prouver que les progrès d'un peuple, loin d'être nuisibles aux progrès d'un autre peuple, lui sont an contraire favorables, les nations ont recours aux moyens d'exister les plus sûrs, les plus féconds, les moins dangereux, et chaque individu, au lieu de gémir sous le faix des malheurs publics , jouit pour sa part des progrès du corps politique.

Voilà ce qu'on peut attendre d'une connaissance plus géné- ralement répandue des ressources de la civilisation (i). Au lieu de fonder la prospérité publique sur l'exercice de la fore: brutale, l'économie politique lui donne pour fondement l'in- térêt bien entendu des hommes. Les hommes ne cherchent plus dès lors le bonheur il n'est pas, mais l'on est assuré de le trouver.

Déjà, depuis plusieurs années, l'Europe a commencé à rou- gir de sa barbarie. A mesure qu'on s'est occupé d'idées justes et de travaux utiles, les exemples de férocité sont devenus plus rares. Peu à peu la guerre a été dépouillée de ses rigueurs inutiles et de ses suites désastreuses; la torture a été abolie chez les peuples civilisés , et la justice criminelle est devenue moins arbitraire et moins cruelle. Il est vrai que ces heureux effets sont dus plutôt aux progrès généraux des lumières, qu'à une connaissance plus parfaite de l'économie de la société. Cette dernière connaissance s'est souvent montrée entièrement étrangère à nos plusbeaux génies. Aussi, beaucoup de réformes

(i) Il n'est certainement pas permis de croire que les ressources de la civilisation soient entendues des administrations et de la plupart des particuliers , lorsqu'en parcourant quelques-uns des pays les plus civilisés de l'Europe , on est frappé de tant de disparates dans les villes, et qu'on rencontre dans les campagnes tant de chaumières de boue qui ressemblent plutôt à des Imites de sauvages qu'aux habita- tions d'un peuple police.

MJR LE SORT DES NATIONS. i<,

désirables sont fontes récentes, et beaucoup d'autres sont loin d'être accomplies.

Si les natioiisn'avaient .pas étéet n'étaient pas encore coiffées de la balance <\i\ commerce et de l'opinion qu'une nation ne peut prospérer si ce n'est au détriment d'une autre, on aurait évité, durant le cours des deux derniers siècles, cinquante années de guerres; et. nous autres peuples, nous ne serions pas parqués, chacun dans notre enclos, par des armées de douaniers et d'agens de police, comme si la partie intelligente, active et pacifique des nations n'avait pour but que de faire du mal. Nous sommes tous les jours victimes du tems passé; il semble que nous ayons besoin d'être avertis que nous tou- chons encore à cette triste époque, et que, si la barbarie qui nous poursuit, doit enfin lâcher prise, il ne faut pas que nous nous imaginions que ce puisse être sans efforts de notre part. Plus on étudie, plus on demeure convaincu que toutes nos connaissances ne datent que d'hier, et qu'il en est peut- être davantage qui ne dateront que de demain.

C'est donc l'instruction qui nous manque, et surtout l'ins- truction dans l'art de vivre en société. Si l'étude de l'écono- mie politique était rendue assez sûre, assez facile pour faire partie de toutes les éducations, si elle se trouvait achevée avant l'âge l'on embrasse une profession , nous verrions les élèves, soit qu'ils fussent appelés à des fonctions publiques, soit qu'ils demeurassent dans une condition privée, exercer une influence bien favorable et bien grande sur les desti- nées de leur pays. Une nation n'est guère avancée, si elle regarde les maux qu'elle endure comme des nécessites de fait auxquelles il faut se soumettre quand le destin les envoie , de même qu'à la grêle et aux tempêtes. Sans doute, une partie de nos maux tient à notre condition et à la nature des choses; mais la plupart d'entre eux sont de création humaine; au total, l'homme fait sa destinée, et. l'on sait ce qu'ont produit l'incurie et le fatalisme des peuples de l'Orient.

Si nos institutions étaient toutes neuves, si nos sociétés s'étaient formées d'après des plans combinés avec sagesse, il

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5«» INFLUENCE DES CONNAISSANCES ÉCONOMIQUES v aurait peu de chose à faire pour les maintenir en bon état. La prudence, à défaut de lumière, pourrait suffire ; mais nos institutions se sont formées, comme nos langues, par hasard, suivant les intérêts, et trop souvent suivant les passions du moment; de là, dans le corps politique, des maladies, des dé- sordres contre lesquels il faut se prémunir et qu'il s'agit de guérir. Un homme sain peut se conduire d'après les simples conseils du bon sens; un vieillard infirme, sujet à mille mala- dies, ne peut se conserver sans le secours de l'art ; et qu'est-ce que l'art sans la science ? du charlatanisme.

Pour n'être point dupe des charlatans, pour n'être point victime des intérêts privés, le public a besoin de savoir en quoi consistent ses propres intérêts. L'opinion publique une fois éclairée, le gouvernement est obligé de la respecter. L'o- pinion publique a une influence telle, que le gouvernement le plus puissant ne peut empêcher une loi de tomber en désué- tude, si elle est contraire à l'opinion d'une population éclairée.

On voit que, si les nations ont subsisté jusqu'à présent sans étudier la structure des sociétés, ce n'est pas un motif, pour des hommes raisonnables, de rester perpétuellement étrangers à cette étude. Mais nous ne devons pas seulement guérir les maux guérissables, nous devons apprendre quels sont les biens nouveaux qu'on peut acquérir, et dont l'état passé des sociétés ne fournissait pas même l'idée. Jusqu'au commencement du xvne siècle, les rues de Paris n'avaient pas été pavées. Fallait-il se passer éternellement de ce moyen de communication et de salubrité, parce qu'on s'en était passé jusque-là (i)?

Supposerait - on qu'il suffit au bonheur des nations que

(i) Paris avait subsisté jusqu'à Louis XIII sans le Pont Neuf ; Melon demande si c'était une raison pour ne pas le bâtir. On voit cjue cette objection a déjà un siècle d'antiquité; et que d'améliorations opé- rées depuis un siècle! Bien d'autres encore s'opéreront jusqu'à ce qu'un nouveau siècle soit écoulé; et il se trouvera alors des parti- sans des anciens ci remens qui répéteront encore que l'on a tort de vouloir être mieux.

SUR soin' 1>F,S NATIONS. ri

ceux qui lus gouvernent .soient instruits ? Mais, peuvent-ils l'être , quand la nation ne Test pas? la rémarque en a déjà été faite (i). (lenx qui sont nés pour exercer le pouvoir en sont rarement

dignes. Trop de gens sont intéressés à fausser leur jugement dès L'enfance* Ceux qui l'usurpent ne valent guère mieux. Ce ne sont pas les lumières qui portent au pouvoir, et, quand on y est parvenu, on fait peu de cas des lumières; on a trop peu de teins pour étudier; on est trop avancé en âge pour s'in- struire; la puissance déprave presque inévitablement ceux qui l'exercent; les principes ont quelque chose de trop inflexible pour convenir à la puissance, elle préfère ce qui la flatte; elle exploite les vices et les préjugés du vulgaire, loin de les cor- riger. En admettant que César et Bonaparte fussent plus avan- cés que leur siècle (ce que je suis loin d'accorder) , quel régime ont-ils légué à leur pays? Si les lumières eussent été générale- ment répandues à Rome et dans la France, au lieu de s'appuyer sur la cupidité d'un petit nombre de fonctionnaires publics, sur l'humeur guerrière du peuple, ils auraient fondé leurs institutions sur l'intérêt bien entendu du plus grand nombre, et long-tems elles eussent fait la prospérité du pays.

L'influence que l'économie politique exerce sur les qualités morales des individus n'est pas moins remarquable que son influence sur les institutions publiques. La civilisation, il est vrai, multiplie nos besoins, mais, en même tems, elle nous fournit les moyens de les satisfaire; et une preuve que les biens qu'elle nous offre sont proportionnellement supérieurs à ceux de tout autre mode d'existence, c'est que, chez les peuples civilisés, éclairés et industrieux, non-seulement un bien plus grand nombre de personnes sont entretenues , mais chacune d'elles est entretenue avec plus d'abondance que dans toute autre situation (2).

(1) Traité d'économie politique, 5e édition , tom. I, pag. xciv.

(ï) On opposera à cette assertion des exemples particuliers d'une affreuse misère qui se rencontrent chez des peuples policés ; mais comparons les à ce qu'on peut rencontrer chez des peuples moins

ui INFLUENCE DES COIN NAISSANCES ÉCONOMIQUES

Sans examiner jusqu'à quel point la civilisation et les lumières qu'elle mène à sa suite sont favorables aux mœurs , je ferai remarquer que les moyens indiqués par l'économie politique pour satisfaire régulièrement et progressivement nos besoins, contribuent tous à donner à la force, à l'activité, à l'intelli- gence des hommes une direction salutaire. Elle prouve que, parmi ces moyens d'existence, les seuls qui soient efficaces, féconds, durables, sont ceux desquels il résulte une création et non une spoliation ; que la mauvaise foi , la violence ne pro- curent que des avantages non moins précaires qu'ils ne sont honteux; que ces avantages sont surpassés par les maux qu'ils entraînent, que nulle société ne pourrait subsister si le crime devenait le droit commun , et si le vice constituait les mœurs du plus grand nombre. En démontrant le pouvoir de ce travail in- telligent qu'on désigne sous le nom général d'industrie , elle le met en honneur; elle décrie toutes les actions oiseuses ou nui- sibles. L'industrie, à son tour, rend indispensables les relations d'individu à individu; elle enseigne aux hommes à s'aimer mu- tuellement, au lieu de s'entre-détruire , comme dans l'état sauvage qu'on a si peu raisonnablement nommé l'état de na- ture. En montrant aux hommes ce qu'ils ont à gagner à s'at- tacher les uns aux autres , elle est le ciment de la société ; elle adoucit les mœurs en procurant l'aisance.

Ce serait se flatter sans doute que de s'imaginer qu'en éclai- rant les hommes sur leurs vrais intérêts , on les affranchit de tous les maux qui tiennent à leur nature et à la nature de la société. Je ne me flatte pas qu'on puisse jamais les affranchir de cette universelle infirmité , la vanité personnelle ou natio- nale, qui, depuis le siège de Troie jusqu'à la campagne de

avancés. Quelle nation civilisée voit , dans des momens de disette , périr de faim et de misère la moitié de sa population , comme il y en a eu des exemples chez des peuples barbares? Il faut donc, généralement parlant, qu'il s'y trouve plus de ressources. D'immenses contrées en Amérique sont désertes par le défaut de civilisation , et deviennent très-peuplées quand la civilisation y pénètre.

SI R LE SORT DES NATIONS. b*

Russie, a disputé à la cupidité le triste honneur de faire ré- pandre le plus de sang et couler le plus de larmes. Cependant-, ou peut croire qu'un jour le progrès des sciences morales et politiques en général, et l'amélioration des institutions sociales qui en sera la suite, parviendront à donner à un penchant dangereux une direction moins funeste, et changeront une ja- lousie coupable en une salutaire émulation.

Toujours est-il vrai que toules les dispositions bienveillantes qui peuvent exister chez les hommes, sont favorisées par les lumières du genre de celles que répand l'économie politique.

Cependant, au milieu des bons effets qu'il est permis d'at- tendre de la propagation de ses principes, il convient, je crois, de se préserver d'une prétention élevée par un grand nombre d'économistes, qui ne voient dans cette science que l'art de gouverner, ou de diriger le gouvernement dans la route du bien public. Je pense qu'on s'est mépris sur son objet. Elle est sans doute bien propre à diriger les actions des hommes; mais elle n'est pas proprement un art, elle est une science. Elle enseigne ce que sont les choses qui constituent le corps social , et ce qui résulte de l'action qu'elles exercent les unes sur les autres. Sans doute, cette connaissance est très- profitable aux personnes qui sont appelées à en faire des applications en grand; mais c'est de la même manière qu'elles font usage des autres lois qui ont été trouvées en physique, en chimie, en mathématiques. Parce qu'on profite des lumières acquises dans ces diverses branches de connaissances, est-on fondé à dire qu'elles donnent des conseils? La nature des choses, fière et dédaigneuse, aussi -bien dans les sciences morales et politi- ques que dans les sciences physiques, en même tems qu'elle laisse pénétrer ses secrets au profit de quiconque l'étudié avec constance et bonne foi, poursuit toujours sa marche indépen- damment de ce qu'on dit et de ce qu'on fait. Les hommes qui ont appris à la connaître peuvent à la vérité mettre la partie agissante de la société sur la voie de quelques applications des vérités qui leur ont été révélées; mais, en supposant même que leurs yeux et leurs inductions ne les aient pas trompés , ils ne

M ÎNFLUENCB DES CONNAISSANCES ÉCONOMIQUES peuvent connaître les rapports innombrables et divers qui font de la position de chaque individu , et même de chaque nation, une spécialité à laquelle nulle autre ne ressemble sous tous les rapports. Tout le monde, selon la situation chacun se trouve, est appelé à prendre conseil de la science ; personne n'est autorisé a donner des directions. Une science n'est que l'expé- rience systématisée, ou, si Ton veut, c'est un amas d'expériences mises en ordre, et accompagnées d'analyses qui dévoilent leurs causes et leurs résultats. Les inductions que peuvent en tirer ceux qui la professent, sont seulement des exemples qui ne seraient bons à suivre rigoureusement que dans des circon- stances absolument pareilles, mais qui ont besoin d'être modifiées selon la position de chacun. L'homme le plus instruit de la nature des choses ne saurait prévoir les combinaisons infinies qu'amène incessamment le mouvement de l'univers.

Cette considération a échappé aux économistes du xvme siècle qui se croyaient appelés à diriger le gouvernement des nations (i), et malheureusement aussi à quelques économistes

(i) L'impératrice de Russie, Catherine II, curieuse de connaître en détail le système des partisans de Quesnay , engagea Mercier i>k la Rivière, un des interprètes de cette doctrine, à venir, en 1775, la rencontrer à Moscou elle allait pour son couronnement. Il s'y ren- dit en toute hâte, et, s'imaginant qu'il allait refondre la législation de la Russie , il commença par louer trois maisons contiguës dont ilchan- gea^toutes les distributions , écrivant au-dessus des portes de ses nom- breux appartemens , ici: Déparlement de l'intérieur ; : Département de la justice; ailleurs : Département des finances, etc. Il adressa aux gens qu'on lui désigna comme instruits l'invitation de lui apporter leurs titres pour obtenir les emplois dont il les croirait capables. Il agis- sait conséquemment aux principes de sa secte qui se croyait appelée à mettre les principes en application ; mais , en supposant que les maximes des économistes de Quesnay eussent été fondées sur la nature des choses, un ancien intendant de la Martinique ne pouvait pas régenter la Russie, en faisant abstraction de son climat, de son sol , de ses hahitudes, de ses lois qu'il ne connaissait pas à fond. L'im- pératrice convint avec M. de Ségur, depuis ambassadeur de France en

SLR LE SORT DES NATIONS. 2$

plus modernes qui, sous ee rapport du moins , ne me semblent pas avoir compris Le but et la dignité de la science.

On pourrait croire que des vérités fondées sur une obser- vation exacte et une analyse rigoureuse, même accompagnée de développemens et d'exemples, n'est pas aussi utile que des conseils plus directs qui ne laissent aucun doute sur la marche qu'un gouvernement doit tenir. Mais, un conseil direct n'est pas ce qui entraîne la conviction; le ton dogmatique et per- suadé même .ne sufiït pas : il faut donner des raisons; et pour donner des raisons, il faut analyser les choses et la manière dont leur action s'exerce. Or, c'est ce qui constitue la science. L'autorité des choses est supérieure à l'autorité des hommes , quelque éminens qu'on les suppose. Elle révolte moins l'amour- propre des riches et des puissans; et cependant, elle est plus sévère. Les savans peuvent être flatteurs , dit un de nos auteurs modernes (i) ; mais les sciences fie flattent personne. On se sou- met à leurs décrets, parce qu'on ne peut pas s'élever contre une force majeure. On peut quelquefois secouer avec succès le joue; d'un despote; on ne se révolte point impunément contre la nature des choses.

Je conviens qu'en même tems que les hommes voient le bon parti, leurs préjugés, leurs vices, leurs passions font qu'ils embrassent le mauvais. Mais ce malheur ne dépend pas de la forme que revêtent les conseils; les mêmes inconvéniens em- pêchent qu'on suive les indications les plus directes, et elles n'ont pas même la force d'une indication détournée, lorsque celle-ci porte avec elle la conviction. En dernier résultat, le triomphe le moins douteux est celui de la vérité. Elle finit par être écoutée, et il n'est aucun gouvernement qui ne rentre de

Russie ( voyez ses Mémoires, t. m, pag. 38, ) qu'elle profita des con- versations de M. de La Rivière et qu'elle reconnut généreusement sa complaisance ; mais en même tems elle écrivait à Voltaire : « Il nous supposait marcher à quatre pattes, et très poliment il s'était donné la peine de venir pour nous dresser sur nos pieds de derrière. » (i)M. Char/es Comte.

9,6 INFLUENCE DES CONNAISSANCES ÉCONOMIQUES gré ou de force dans une bonne route, quand il est bien dé- montré qu'il en suit une mauvaise (i).

Les gouvernemens les plus despotiques sont eux-mêmes in- téressés à connaître la nature des choses dans ce qui a rapport à l'économie des sociétés. Il est vrai qu'ils peuvent s'emparer d'un moyen de succès au profit personnel de ceux qui gouver- nent, plutôt qu'au profit du public. Cependant, les nations ont ce bonheur que les despotes ne peuvent recueillir les fruits des saines doctrines en économie politique, sans que leurs peuples ne commencent par les goûter. Un potentat ne saurait lever de fortes contributions, sans que ses sujets, cultivateurs, ma- nufacturiers et commercans n'aient de gros revenus; et les gens qui cultivent l'industrie ne sauraient avoir de gros revenus, à moins qu'ils ne soient bien traités et ne jouissent, dans leurs actions privées , d'une sécurité parfaite et d'une assez grande liberté (2). Henri IV ne fut pas un des moins despotes des

(1) Je m'appuie volontiers sur l'opinion d'un homme aussi judicieux et aussi consciencieux que celui que je viens de citer. « La méthode analytique, dit-il , agit dans hs sciences morales de la même manière qu'elle agit dans les autres. Elle ne donne ni préceptes, ni conseils; elle n'impose ni devoirs, ni obligations; elle se borne à exposer la nature , les causes et les conséquences de chaque procédé. Elle n'a pas d'autre force que celle qui appartient à la vérité. Mais il faut bien se garder de croire que pour cela elle soit impuissante : l'effet qu'elle produit est, au contraire, d'autant plus irrésistible, qu'elle com- mande la conviction. Lorsque les savans ont eu découvert la puis- sance de certaines machines, l'efficacité de certains remèdes , il n'a pas été nécessaire pour les faire adopter de parler de devoirs et de faire usage de la force; il a suffi d'en démontrer les effets. De même, en morale et en législation , le meilleur moyen de faire adopter un bon procédé, et d'en faire abandonner un mauvais, est de montrer claire- ment les causes et les effets de l'un et de Vautre. Si nous sommes exempts de certaines habitudes vicieuses , si nous avons vu disparaître quelques mauvaises lois, c'est à l'emploi de ce moyen que nous de- vons l'attribuer. » Ch. Comte, Traité de Législation , liv. 1 , ch. 2.

(1) Un despote , par exemple, qui veut que l'industrie prospère daiu

SUR LE SORT DES NATIONS. 27

rois de France ; et cependant la France prospéra sons son règne, parce qu'on n'y tracassait point les particuliers. Nous vovons, an contraire, Méhéinet Ali, pacha d'Egypte, ruiner le sol le pins fertile de l'univers, en y appelant l'industrie de tontes parts; niais il sacrifie les intérêts des particuliers à ce qu'il croit être ses propres intérêts. Admirateur de Bonaparte, il se mêle de tout : tout périt dans ses mains, malgré ses talens qui ne sont pas communs; et lui-même se trouvera enveloppé dans la détresse il aura plongé le pays.

On dit que les nations ne peuvent prospérer qu'avec la li- berté; et sans doute, la liberté politique est, de tous les ré- gimes, le plus favorable aux développement d'une nation; mais pourquoi jeter dans le découragement les peuples qui n'en jouissent pas, en leur persuadant qu'au malheur d'être sujets ils doivent nécessairement ajouter celui d'être misé- rables ? Qu'ils sachent, au contraire, que si les connaissances se répandent généralement assez pour qu'elles débordent dans les palais des rois,, les rois rendront plus doux le sort des peuples , parce qu'ils comprendront mieux alors en quoi con- sistent leurs propres intérêts qu'ils entendent en général assez mal.

Il ne faut cependant pas qu'on s'imagine qu'un despotisme, même éclairé, puisse faire fleurir les nations, à l'égal d'un régime les intérêts nationaux sont consultés avant tout. Une nation, comme une cour, peut être ignorante, peut avoir été mal élevée, peut se laisser dominer par ses passions; mais elle veut toujours de bonne foi le bien public. Elle est directement intéressée à ne mettre que des gens éclairés et des hommes d'honneur dans les fonctions importantes. Lorsqu'il y a des castes ou des corps privilégiés, on peut se dispenser d'avoir du mérite pour parvenir : la catégorie dans laquelle on se trouve

ses états , doit permettre à chacun d'aller, de venir, de sortir, de ren- trer, avec aussi peu de frais et de formalités qu'il est possible. L'Au- triche n'atteindra jamais un tiès-haut degré de prospérité , à cause de ■a police et de ses prisons d'état.

»8 m FLUENCE DES CONNAISSANCES ÉCONOMIQUES-

suffît pour vous porter. Sous le régime de l'égalité, on est jugé suivant d'autres règles : les hommes y sont classés selon leur mérite.

C'est alors que les législateurs , les administrateurs de la chose publique, qui demeurent étrangers aux principes de l'économie sociale, courent le risque d'être assimilés à ces char- latans qui, sans connaître la structure du corps humain , entre- prennent des guérisons, des opérations qui coûtent la vie à leurs malades, ou les exposent à des infirmités quelquefois pires que la mort. L'homme d'état ignorant doit être détesté plus que le charlatan lui-même , si l'on compare l'étendue des ravages causés par son impéritie.

Ce n'est pas tout, dans le traitement du corps humain, l'effet suit immédiatement la cause , et l'expérience se répète tous les jours. Sans connaître la nature du quinquina, ni celle de la fièvre, nous savons que ce médicament guérit cette maladie , parce que l'expérience en a été mille fois répétée , parce qu'on a pu dégager l'action d'un spécifique , de l'action de tous les autres remèdes, et savoir ainsi quel est celui auquel on devait attribuer la guérison. Mais, dans l'économie des na- tions, on ne peut sans danger suivre les conseils de l'empirisme; car on n'y est pas maître de répéter les expériences, et jamais on ne peut les dégager des accessoires qui exercent quelque- fois une telle influence qu'ils changent absolument les résul- tats. C'est ainsi que la prospérité croissante de l'Europe, depuis trois siècles, a été attribuée par l'ignorance aux entraves mises au commerce, tandis que les publicistes éclairés savent qu'on en est redevable aux développemens de l'esprit humain et de l'industrie des peuples. Cette vérité ne peut être empiri- quement prouvée ; elle ne peut sortir que de la nature des choses et d'une analyse exacte. Il faut donc connaître cette na- ture des choses, et l'on peut dire qu'il n'est aucun genre de connaissance l'expérience puisse moins se passer de la science.

C'est pour cette raison qu'il est aisé de prévoir que les publi- cistes qui négligeront de se tenir au courant des progrès récens.

SE R LE SORT DES NATIONS, ag

de l'économie politique9 tomberont dans un assez grand dis- crédit. Tout écrivain qui travaille pour l'instruction générale, exerce une sorte de magistrature dont l'autorité est propor- tionnée à ses connaissances et à ses talens. Quelle confiance peut mériter un publicistc qui ne connaît pas la matière sur laquelle il prétend agir, c'est-à-dire, le corps social vivant? Il est permis de croire qu'avant peu il sera honteux de ne pas con- naître les principes de l'économie des nations, et de parler des phénomènes qu'elle présente, sans être en état de les rattacher ;\ leurs véritables causes.

« Les lois qui règlent le mouvement des astres , dit. M. Mao culloch (i), sont l'objet d'une étude justement honorée, bien que nous ne puissions pas exercer la plus petite influence sur la marche des planètes, et qu'elles n'aient qu'un rapport très- faible et très-indirect avec notre bien-être. Mais les lois qui président à la marche de la société , qui font qu'un peuple avance vers la prospérité ou recule vers la barbarie, ont des rapports directs avec notre condition , et nous éclairant sur les moyens de la rendre meilleure, doivent nous intéresser bien plus vivement.

«La prospérité d'une nation ne dépend pas autant de l'avan- tage de sa situation, de la salubrité du climat, de la fertilité du sol , que du génie inventif, de la persévérance et de l'industrie des habitans , et par conséquent, des mesures propres à pro- téger le développement de ces qualités. Un bon système éco- nomique balance une foule d'inconvéniens. Par lui, des ré- gions inhospitalières se couvrent d'une population nombreuse, abondamment pourvue de toutes les douceurs de la vie, élé- gante dans ses mœurs et cultivée dans ses goûts; mais sans un bon régime, les dons les plus précieux de la nature ne ser- vent à rien; le sol le plus fertile, le climat le plus heureux, n'empêchent pas un peuple de croupir dans l'ignorance, la misère et la barbarie. »

Nous avons lieu, au surplus, de nous applaudir des rapides

(i) A Discoursr on the science of political cconomy.

3o INFLUENCE DES CONNAISSANCES ÉCONOMIQUES

progrès que la science sociale a faits dans le cours d'une seule génération. Elle en fera beaucoup d'autres : les hommes les plus exercés de chaque nation, semblables à ces pionniers de l'Amérique septentrionale, marchent devant, et le travail les suit , en défrichant et en repoussant les sauvages dont le pou- voir s'affaiblit tous les jours. Quelques arbres antiques et ma- jestueux succombent dans cette marche des nations; mais, à la place qu'ils occupaient, la prospérité vient s'asseoir sous de plus frais ombrages.

L'organisation sociale se perfectionnera d'autant plus sûre- ment, que, dans les sociétés modernes, des populations plus nombreuses, des besoins plus étendus, des intérêts plus com- pliqués, la division du travail qui en est la suite, veulent que le soin de veiller aux intérêts généraux devienne une occupa- lion à part. Le gouvernement représentatif peut seul répondre aux besoins des sociétés; et lui-même, en offrant des garanties nécessaires et en ouvrant la porte aux améliorations dési- rables, est un puissant moyen de prospérité. Il finira par être adopté partout; ou , si quelque nation est assez retardée pour ne point le réclamer, elle restera en arrière de toutes les autres, semblable à ce marcheur paresseux ou maladroit, qui cloche au milieu d'une troupe en mouvement, et se trouve devancé et froissé par tout le monde.

Les principes de l'économie politique ne sont pas moins favorables à l'administration de la justice qu'aux autres bran- ches du gouvernement. La société, les biens qui la font sub- sister, ne sont-ils pas la matière sur laquelle s'exercent les lois civiles et criminelles ? Sans la connaissance des intérêts de la société, les magistrats ne seraient, comme les sbires de la po- lice, que les instrumens aveugles du pouvoir arbitraire; il faudrait les comparer à ces projectiles qui partent dune bouche à feu pour tuer au hasard le bon droit comme le mauvais.

L'économie politique peut seule faire connaître les vrais rapports qui lient les hommes en société. Si elle décrédite les mauvaises institutions, elle prête une nouvelle force aux

si;r le sort des nations. -\,

bonnes lois, à une bonne jurisprudence. Elle asseoit la pro- priété sur ses vrais londemens; elle y rattache celle des talens, celle des inventions nouvelles, celle des clientelles. Elle fait connaître les principes du droit dans les questions que font naître L'intérêt (les capitaux, le revenu des terres , les manu- factures et le commerce. Elle montre dans quels cas les mar- chés sont légitimes, c'est-à-dire dans quels cas les conditions des marchés sont le prix d'une concession réelle, ou ne sont le prix de rien. Elle détermine l'importance des arts, et les lois que leur exercice réclame. La lithographie n'est-elle pas entrée dans notre législation? et, si l'on parvenait h se diriger dans les airs, ne faudrait-il pas faire sur les clôtures, sur les passe- ports, sur les douanes, des lois toutes différentes de celles que nous avons?

Les considérations qui précèdent ne permettent pas de douter de l'heureuse influence d'une étude un peu générale de l'éco- nomie politique sur les institutions d'un peuple; et l'on ne peut pas douter davantage de i'influence que de sages institu- tions exercent sur le sort des particuliers et des familles. Quand un pays prospère, on remarque plus d'aisance dans les mé- nages; les enfans s'élèvent plus facilement, s'établissent plus tôt et rencontrent moins d'obstacles dans le cours de leur car- rière. Mais, il faut l'avouer, le commun des hommes est peu frappé des rapports qui existent entre le bien général et les intérêts particuliers. Lorsqu'on parcourt les provinces de cer- tains pays, on a souvent lieu d'être confus en voyant les habi- tans d'une ville prendre feu pour les intérêts de leur localité ou des classes dont ils font partie ; et , pourvu que leur yanité nationale ne soit pas blessée, demeurer indifférens à ce qui touche aux intérêts de leur nation ou de l'humanité. L'intérêt général, pour eux, est une abstraction, un intérêt étranger, comme celui qu'on prend à une comédie, à un roman.

Certes, un homme qui ne s'intéresserait pas à sa famille, à sa commune, serait très -coupable ; je crois même que le main- tien de la société dépend du soin qu'on en prend. Mais il faut que ce soin s'accorde avec les intérêts généraux; et une certaine

32 INFLUENCE DES CONNAISSANCES ÉCONOMIQUES dose de lumières est indispensable pour que l'on comprenne jusqu'à quel point ces intérêts se confondent. Lorsqu'une fois ce point est bien compris , tout en réclamant une justice par- tielle, on peut faire valoir ce qu'elle a d'intéressant pour le bien général; on est en état de prêter à la réclamation qu'on élève, le plus puissant de tous les appuis, celui du grand nombre; on associe à sa cause le pays tout entier : bien mieux, on y associe les hommes de tous les pays. On est capable alors d'être juge dans sa propre cause, car une réclamation que l'intérêt général repousse, est injuste.

Les connaissances en économie politique ont d'autres bons effets pour les hommes qui les possèdent, indépendamment de leurs rapports avec le public. Elles suppléent à l'expé- rience dans beaucoup de cas; à cette expérience qui coûte si cher et que l'on n'acquiert bien souvent qu'à l'époque de la vie l'on cesse d'en avoir besoin. Pour quiconque est au fait de la nature des choses, de la manière dont les phéno- mènes s'enchaînent dans le cours de la vie, les événemens qui semblent les plus extraordinaires aux yeux de l'ignorance ne sont plus que le résultat naturel des événemens qui les ont précédés. Les conséquences des circonstances au sein des- quelles nous vivons, conséquences que le vulgaire ne soup- çonne pas , sont aisément prévues par celui qui sait rattacher les effets à leurs causes. Or, quelle que soit la profession qu'on exerce, quel immense parti ne peut-on pas tirer de cette pré- vision plus ou moins parfaite , plus ou moins sûre de l'avenir ! Suîs-je négociant, les gains et les pertes que je ferai dépen- dront de l'opinion plus ou moins juste que je me serai formée du prix futur des choses. Suis-je manufacturier, de quelle importance n'est-il pas pour moi de connaître les effets de la concurrence des producteurs, de la distance des lieux d'où je tire mes matières premières, de ceux je place mes pro- duits, de l'influence des moyens de communication, du choix des procédés de la production!

Il résulte bien, en général, de l'étude de l'économie poli- tique qu'il convient aux hommes dans la plupart des cas d'être

SUR LE SORT DES NATIONS.

iaissés à eux-mêmes, parce que c'est ainsi qu'ils arrivent au développement de leurs facultés; mais il ne s'ensuit pas qu'ils ne puissent recueillir un grand avantage delà connaissance des lois qui président à ce développement. S'il faut connaître l'économie (lune ruche pour eu tirer parti, que sera-ce de . l'économie de la société qui tient à tous nos besoins, à toutes nos affections, à notre bonheur, à notre existence? Quel homme n'est pas intéressé à découvrir le fort et le faible de la situation sociale le sort l'a placé, ou bien à faire choix d'une profession pour lui-même ou pour ses en fans, ou bien à porter un jugement sur celles qu'exercent les personnes avec les- quelles il a des relations d'affaires ou d'amitié? Si l'on consi- dère le grand nombre de personnes qui se ruinent, même en travaillant courageusement, n:ème en faisant preuve de beau- coup d'adresse et d'esprit, on sentira qu'elles doivent néces- sairement ignorer la nature des choses à beaucoup d'égards, aussi bien que l'application que chacun peut en faire à sa po- sition personnelle. Le capitaliste, le propriétaire foncier, peu- vent-ils n'être pas curieux de connaître ce qui fonde leurs revenus? Peuvent-ils êtreindifférens aux suites d'une opération sur les monnaies, ou de toute autre mesure prise par le gou- vernement? Ne doivent-ils pas souhaiter d'avoir un avis éclairé dans les assemblées dont ils font partie , soit comme adminis- trateurs, soit comme actionnaires, soit même comme conseils? On peut se représenter un peuple ignorant dès vérités prou- vées par l'économie politique, sous l'image d'une population qui serait obligée de vivre dans un vaste souterrain se trouvent également enfermées toutes les choses nécessaires au maintien de la vie. L'obscurité seule empêche de les trouver . Chacun, excité par le besoin, cherche ce qui lui est nécessaire, passe à côté de l'objet qu'il souhaite le plus, ou bien le foule aux pieds sans l'apercevoir. On se cherche, on s'appelle, sans pouvoir se rencontrer. On ne réussit pas à s'entendre sur les choses que chacun veut avoir ; on se les arrache, on les déchire; on se déchire même entre soi. Tout- est confusion, violence, dégâts,... lorsque tout à coup un rayon t. xxxvii. Janvier 1828. 5

34 PROGR. DES CONNAISS. , etc. FORCES , etc. lumineux pénètre dans l'enceinte : on rougit alors du mai qu'on s'est fait ; on s'aperçoit que chacun peut obtenir ce qu'il désire. On reconnaît que ces biens se multiplient, d'autant plus que l'on s'aide mutuellement. Mille motifs pour s'aimer, mille moyens de jouir honorablement s'offrent de toutes parts: un seul rayon de lumière a tout fait. Telle est l'image d'un peuple plongé dans la barbarie; tel il est, quand il devient éclairé : tels nous serons quand des progrès , désormais inévi tables, auront eu lieu.

Jean-Baptiste Say.

Forces productives et commerciales du midi de la france.

( troisième article. Voy. Rcv..Enc, t. XXXVI, p. 562-575.)

DÉPARTEMENT DE L'HÉRAULT.

Le département de l'Hérault, au centre du Languedoc, est un des plus remarquables du midi de la France, sous un grand nombre de points de vue. Il montre, à quelques égards, ce qu'il est possible d'attendre des progrès futurs de la France méri- dionale. La population totale de ce département est déclarée, par l'ordonnance du roi , contenant le tableau authentique de la population du royaume pour 1827, égale à 339,56o ha- bitans. Dix villes de ce département ont une population supé- rieure à 5,ooo âmes; en voici le tableau:

Agde 7>84o Lodève 9,84a

Bédarieux 5,647 Cette 10,000

Béziers i6.,5i5 Lunel . 5.^ >

Pézénas 8,295 Montpelliei 35,8 ',2

Clermont 6,110 Saint-Pons 6,

a 1

FORCES PRODUCT. KT COMMRRC. DU MIDI, etc. 3{> Vingt or une villes, ou communes, ont une population ag- glomérée, supérieure à i5oo Ames, savoir :

Kessan a,25fi Montpeyroux i ,G5o

CtOX I;55g Saint-André 2,00 1

Marseillan 4>°°4 Saint-Jean-de Foi . .... i,5to

Vias , 1,68 r Aniane 2,255

Ctsonla t^ôo, Ganges 4,084

Villeneuve-les-lléziers . . . i,836 Marsillargues 3,176

Serignan r,86r Mèze 4,i46

Florenzac 3,20,4 Poussan ï,8oo

Montagnac * . 3,335 Pignan 1*872

Servian i,65a Saint-Chinian 2,278

Gigo;ic 2,482 '

5o, 5ot Population des villes ayant 5,ooo-àiucs et au-dessus Il 2,1 5.)

Total. ....... i6i,656

C'est presque la moitié de la population totale. Nous voyons, par ces tableaux , que le département de l'Hérault est un de ceux la population se trouve le plus agglomérée dans les villes, ce qui présente de très-grands avantages pour le progrès des arts et pour l'instruction populaire. Dans notre carte figu- rative de V instruction populaire, le département de l'Hérault est indiqué comme envoyant aux écoles le 3ie de la population totale; dans la statistique de ce département, publiée par M. Hypolite Creusé DeLesser, quatre ans après le dernier recen- sement général fait par l'Université, recensement d'après lequel j'ai dressé ma carte, le nombre des enfans mâles envoyés dans les écoles primaires était de 12,004. En supposant que ce nombre n'ait pas varié, il en résulte qu'aujourd'hui le nombre des enfans mâles qui fréquentent les écoles est un peu moindre que la 28e partie de k population totale. C'est beaucoup plus quepour un grand nombrede départemens du midi, et beaucoup moins que pour les départemens les plus avancés de l'Alsace, de la Lorraine, de la Bourgogne, de la Champagne et de la Picardie. Par conséquent, le département de l'Hérault est en~

3.

36 FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES

core, sous ce point de vue, très- éloigné du terme peuvent atteindre ses efforts.

Un objet qui me paraît mériter la plus sérieuse attention, c'est le petit nombre d'écoles l'on suit des méthodes à demi- perfectionnées , comme celles des écoles chrétiennes et des écoles l'on suit les méthodes les plus parfaites, je veux dire, celles de l'enseignement mutuel. On peut en juger par le tableau suivant :

Nombre Nombre Elèves par

d'écoles, d'élèves. école moyenne

Écoles catholiques.

Suivant l'ancienne routine . . 388 n,5i9 3o

Doctrine chrétienne 21 2,066 98

Écoles mutuelles 37 i,349 36

Écoles protestantes.

Suivant l'ancienne routine . . 6 163 44

Écoles mutuelles 5 2 65 53

On doit être affligé de voir le petit nombre d'élèves qui suivent des méthodes perfectionnées, surtout parmi la popu- lation catholique. En effet, dans cette population, le nombre des élèves instruits dans les écoles mutuelles , n'est pas même é^al au 10e du nombre des élèves qui suivent de moins bonnes méthodes; tandis que, chez les protestans, le nombre des élèves qui suivent les écoles mutuelles surpasse de moitié ce- lui des élèves qui suivent l'ancienne routine. Il est à désirer que ces rapprochemens excitent une émulation fructueuse entre les familles des diverses croyances, catholiques ou pro- testantes.

Je dois citer, avec un éloge particulier, l'association bien- faisante qui s'est formée dans la ville de Montpellier pour le perfectionnement de l'instruction élémentaire parmi la popu- lation protestante. Chaque année, cette association fait con- naître le résultat de ses travaux par des publications intéres- santes, et qui peuvent servir de modèle dans beaucoup de parties de la France.

L'irstruction secondaire du département de l'Hérault pré- sente des résultats qui sont loin d'être satisfaisans. En 1789,

1)1 MIDI DE LA FRANCK. 37

Le nombre total des élevas pensionnaires des collèges institués dans la partie du Languedoc qui forme le département de l'Hérault, était de 1 100 personnes; eu 1822, ce nombre se trouve réduit à 533. Probablement, en 1789, un plus grand nombre d'élèves étrangers au département venaient étudier dans ces collèges. Quoi qu'il en soit, on doit déplorer pour l'Hérault cette diminution de plus de moitié dans le nombre des pensionnaires de ces établissemens. Nous appelons sur cet objet l'attention des administrateurs et de tous les citoyens éclairés. L'enseignement supérieur présente un établissement célèbre : c'est la faculté de médecine de Montpellier. Dès le xnc siècle, cette ville possédait l'enseignement de la médecine, confié, dans le principe , à des disciples du célèbre Averroès. Lorsque les maîtres, formés par Averroès vinrent s'établir dans cette ville , les médecins du pays voulurent les empêcher de faire jouir la France du bienfait de leurs leçons, maison édit re- marquable du seigneur de Montpellier porte cette décision digne des siècles les plus éclairés : « Il est trop cruel et con- traire au droit, de concéder le monopole d'une science aussi précieuse que la médecine ; c'est pourquoi je veux, j'approuve et je concède à perpétuité, que tous les hommes, quels qu'ils soient et de quelqu'endroit qu'ils proviennent, puissent ouvrir, sans aucune contradiction, des écoles de médecine à Mont- pellier. » A l'époque l'on exterminait les malheureux Albi- geois, le légat apostolique d'Honoré III, prié par les évêques du Languedoc d'imposer des réglemens à l'enseignement de la médecine, décida qu'à l'avenir nul ne pourrait enseigner la jnédecine avant d'être approuvé par l'évèque de Maguelone et par les régens que ce prélat voudrait ^associer; mais , par compensation pour la perte de la liberté , il fir présent à l'école de Montpellier du nom pompeux d'Université. Cette bulle, publiée en 1220, peut être comparée, pour l'enseignement de la médecine, à l'ordonnance rendue par le ministre de l'in- struction publique, en 1824, contre l'instruction élémentaire. Ne serait-il pas possible de faire , en faveur de la ville de Montpellier, un grand et bel essai des libertés de l'enseigne

38 FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES

ment ? La faculté de médecine de Montpellier serait déclarée indépendante. Son administration intérieure et le choix de ses professeurs ne se régleraient plus a Paris, rue des Saints-Pères; mais à Montpellier, au sein même de la faculté. A mesure que des places de l'école de Montpellier viendraient à vaquer, de grands concours seraient ouverts l'on appellerait les savans les plus célèbres de l'Europe entière, sans consulter les petites recommandations de coteries et de bureaux. On ferait payer à chaque élève l'audition de chaque cours , et les élèves pour- raient suivre les cours qui leur plairaient te mieux. Les exa- mens seraient publics, et les réceptions gratuites, afin de les rendre difficiles. Il deviendrait du plus grand honneur d'être médecin , chirurgien ou pharmacien , reçu par l'académie de Montpellier.

Enfin, dans le cas probable l'école de Montpellier, par son organisation, effacerait toutes les autres écoles delà France, on élèverait ces dernières au niveau de ia première, en leur donnant l'élément de tous les grands succès dans les sciences et dans les arts, la liberté. Voilà l'essai que j'aurais l'honneur de proposer à l'Université royale de France, si j'avais l'avantage d'être admis à lui soumettre le moindre conseil favorable aux prospérités du royaume.

Quand j'aurais procuré la vie et l'indépendance aux écoles de médecine, je m'occuperais, par les mêmes moyens, de don- ner l'indépendance et la vie aux grandes écoles de droit. Enfin, de proche en proche, j'abolirais les entraves de quatre ou cinq facultés, pour laisser l'esprit humain se déployer et s'élever sur la terre de France , comme sur un sol généreux et fécon- dant.

A plus forte raison , proposerais-je à l'Université de déscn- îraver riustruclion secondaire, et de laisser aux autorités mu- ' nicipales la faculté de faire librement fleurir l'instruction pri- maire. Voilà quelle est mou utopie. Je serais charmé, je l'avoue, qu'on essayât de la mettre en pratique dans quelque départe- ment de l'ancien Languedoc, tel que l'Hérault ou le Tarn.

L'Université de Montpellier vit successivement accroître !•

1)1 MIDI DE LA FRANCE 3<>

nombre des chaînas que nécessitait son enseignement, ^xh les règnes de Louis XII, de Henri IV et do Louis \V. Elle possède aujourd'hui onze professeurs pour les sciences qui se rappor- tent soit à la médecine, soit à la chirurgie.

On compte environ 120 élèves reçus annuellement comme médecins ou chirurgiens; le nombre des élèves inscrits est a peu près quadruple de ceux qu'on reçoit chaque année; par conséquent, si les élèves restaient quatre ans à suivre les cours, tous seraient admis. J'ai souvent entendu de très-habiles per- sonnes se plaindre de la trop grande facilité des réceptions de Montpellier, et désirerquele gouvernement trouvât un moyen île ne pas accroître les revenus des personnes consacrées à l'en- seignement d'après la multiplicité des réceptions.

Un magnifique établissement, qui complète celui de l'école de médecine, est le jardin des plantes, fondé sous le règne de Henri IV, c'est-à-dire, plus de 125 ans avant le jardin des plantes de Paris. Quelques années avant la restauration, M. de Candolle, l'un des plus illustres botanistes de l'Europe, fut chargé par le gouvernement de diriger le jardin botanique de Montpellier; il contribua beaucoup à l'amélioration de ce bel établissement auquel il fit ajouter une pépinière et une école forestière.

En 181 4, les opinions politiques supposées à M. de Can- dolle n'ayant point obtenu l'assentiment particulier de quelques personnes zélées, comme il s'en trouve au milieu de toutes les révolutions, M. de Candolle quitta la place qu'il occupait avec tant d'éclat; il abandonna la France et retourna dans Genève, sa patrie, remplir des fonctions analogues à celles qu'il avait eues à Montpellier.

L'Université de France possède à Montpellier une faculté des sciences qui compte environ 45o élèves , dont les trois quarts sont des étudians en médecine et en pharmacie. Il est fâcheux que cette institution n'ait pas uu local suffisant poul- ies préparations des cours et pour les leçons mêmes. Il est éga- lement fâcheux que l'observatoire , établi dans une des tour> de la ville, à l'époque du gouvernement du maréchal de Cas-

4o FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES trios , n'ait que des instrumensbien inférieurs au degré de per fection qu'ont atteint nos plus habiles artistes. On doit désirer que la munificence du gouvernement procure quelques bons instrumens à Montpellier; la beauté du climat, dans le midi de la France , donnerait à l'usage de ces instrumens une éten- due d'utilité qu'on espérerait vainement dans les observatoires du nord. La ville de Montpellier possède de belles collections d'anatomie, de minéralogie, etc.

Pour n'omettre aucun des moyens d'instruction que présente la capitale du département de l'Hérault, je citerai l'école de dessin , d'architecture et de géométrie pratique. Cette école a six professeurs et compte annuellement 3oo élèves.

Je dois citer aussi le cours de géométrie et de mécanique appliquées aux arts, ouvert en faveur de la classe ouvrière. M. Bros de Puechredon, capitaine de frégate honoraire, a professé gratuitement ce cours, avec zèle et talent. Il sera rem- placé, cette année, par M. Lentherie , professeur du col- lège.

Un cours du même genre est professé avec beaucoup de distinction, dans la ville de Cette, par M. Sire, professeur royal d'hydrographie. Dans cette petite ville maritime, les personnes de toutes les classes de la société se sont empressées de profiter du nouvel enseignement : c'est un exemple que les fils des personnes aisées de Montpellier pourraient imiter uti- lement.

Un troisième cours est institué pour le port d'Àgde, à l'em- bouchure de l'Hérault. Des circonstances particulières n'ont pas encore permis d'obtenir dans ce port un succès complet ; mais ces circonstances sont passagères et disparaîtront avec un peu de persévérance.

L'enseignement du dessin linéaire, de la géométrie et de la mécanique appliquées aux arts, serait d'une haute importance dans plusieurs villes du département de l'Hérault , qui ne le possèdent pas encore. Je dois citer au premier rang la ville de Béziers qui compte i6,5i5 habitans. Depuis plus d'un an , le maire de cette ville m'a fait espérer d'obtenir pour ses admi-

DU MIDI J)K LA FRAJÏCE. /, i

nistrés cette utile institution : j'aime I penser (|ue sa promette ne tardera pas à S6 réaliser. Parmi les autres villes du départe - nient, celle qui pourrait tirer le plus de fruits du nouvel en seignement serait sans contredit Lodève, célèbre pour sa fa briqué de draps, et qui compte 9,842 habitans.

Un instituteur de Lunel, plein de zèle pour le bien public, a fait gratuitement dans celle ville un cours de géométrie ap- pliquée aux arts; il a présenté de la sorte un noble exemple aux autres chefs d'institutions du département. En résumé, l'on voit qu'aujourd'hui le département de l'Hérault possède , dans quatre de ses villes, un enseignement industriel ; il est sous ce point de vue , plus avancé que beaucoup d'autres départemens de la France méridionale. Cependant, il est encore, pour ce genre d'instruction, bien loin du terme auquel il doit aspirer.

Si nous considérons les écoles primaires du département de l'Hérault, nous verrons qu'il reste aussi beaucoup à faire pour former des maîtres d'écoles qui montrent aux habitans des pe- tites villes et des campagnes une autre langue que le patois languedocien, et qui parlent français avec pureté. Il est déplo- rable de voir avec quelle incurie tous les gouvernemens qui se sont succédés en France", depuis dix siècles, ont laissé les po- pulations parler des dialectes disparates; ce quia le très-grave inconvénient de rendre, pour une grande partie de la popu- lation , complètement inintelligibles les écrits publiés pour l'instruction des autres parties de cette population.

Nous avons cru devoir nous étendre beaucoup sur l'instruc- tion publique et sur les moyens de l'améliorer dans le dépar- tement de l'Hérault. Les observations que nous venons de pré- senter ne soi:tpas particulières à ce département, et pourraient s'appliquer, avec la même vérité, aux autres départemens du midi, qui, pour la plupart, sont moins avancés que celui de l'Hérault.

Montpellier possède une Académie royale des sciences, qui jouissait, avant la révolution, de l'honneur d'être affiliée et comme associée à l'Académie royale des sciences de Paris; ce (gui donnait aux membres de l'Académie de Montpellier, quand

', 2 FORCES PRODUCT. DU MIDI DE LA FRANCE.

ilsy enaieut dans la capitale, le droit de siéger aux séances de l'Académie de Paris. Les célèbres professeurs de l'école de Montpellier ont fait l'ornement de la Société savante la plus estimée entre toutes celles que possède le midi du royaume.

J'ai cherché vainement, dans la statistique d'ailleurs si éten- due, que M. Hippolyte Creusé de Lesser a donnée du dépar- tement de l'Hérault, quelques faits sur l'Académie royale des sciences de Montpellier.

La Statistique du département de l'Hérault forme un volume in-4° de 606 pages, écrit avec une sage méthode. Ce volume abonde en documens importans , dont nous tirerons un grand parti pour achever de faire connaître les ressources produc- tives et commerciales de ce département. L'auteur est fils de M. Creusé de Lesser , homme de lettres distingué, et préfet du département de l'Hérault. Il a trouvé, dans les hautes fonctions administratives remplies par son père, des moyens de recueillir beaucoup de documens authentiques qu'il a fort bien mis en œuvre.

Charles Dupin , de l'Institut.

IL ANALYSES D'OUVRAGES.

SCIENCES PHYSIQUES.

Histoire naturelle des poissons , par M. le Baron Cuvier , secrétaire perpétuel de V Académie des Sciences y et professeur au Muséum d'Histoire natu- relle (i).

Cet important ouvrage est attendu depuis long- terris ; et, dans l'état de confusion l'ichthyologie était tombée par l'accroissement du nombre des espèces connues, et par la méthode superficielle qu'avait employée à les décrire un au- teur estimable, trop long-tcms considéré comme un oracle, nous disions, dès l'année 1825, au mot Ichthyologie de notre Dictionnaire classique (i) : « Cuvier, réformateur de cette belle partie des sciences physiques, dans son règne animal, per- fectionne en ce moment la méthode si naturelle qu'il y intro- duisit. Aidé du jeune et savant Valenciennes, il prépare une Histoire générale des poissons, fruit de recherches im- menses, de comparaisons nombreuses, d'études profondes, et qui, dit-ou, ne tardera point à paraître. On attend avec la plus vive impatience ce grand traité, seront redressées une multitude d'erreurs, et qui ne laissera rien à désirer. » Dans cette attente, et dans la crainte de faire un article in-

(i) Paris, 1827; Levrault , rue de La Harpe, 81. Prospectus in -8° de >.8 pages.

(i)Il a déjà paru treize volumes du Dictionnaire classique d'Histoire naturelle , grand in-8° à deux colonnes , chez les libraires Rey et Gra- , quai des Augustins. (Voy. Rcv, Enc. , t. xxxy , p. 697. )

vjei

4 » SUENCKS PHYSIQUES,

complet sur l'ichthyologie, nous préférâmes renvoyer ce mol au Supplément du Dictionnaire, nous avons pour collabo rateurs de jeunes savans, aussi actifs qu'habiles à bien faire; car il est important, dans ces sortes d'ouvrages, de ne point demeurer en arrière des connaissances acquises.

Le prospectus de cet ouvrage est par lui-même un véri- table traité historique de la science que M. Cuvier élève à un si haut point de perfection. Combien de professeurs et d'écrivains se sont fait des titres académiques d'ouvrages qui ne contenaient pas autant de matière, et dans lesquels surtout l'esprit de méthode ne brillait pas au même degré. Cet esprit que l'on doit considérer comme le régulateur par lequel la raison complète le génie même, est éminemment celui de M. Cuvier. Il le porte dans toutes ses productions, et sait ainsi donner aux moindres détails une grande importance. Au lieu d'une simple annonce à laquelle nous pensions être tenus en lisant le titre modeste sous lequel le savant profes- seur publie un véritable ouvrage, nous nous trouvons enga- gés dans une analyse qui sera d'autant plus instructive que nous ferons plus d'emprunts à l'auteur. « Au moment d'offrir au public, dit-il, un ouvrage considérable dont je me suis occupé avec plus ou moins de suite depuis près de quarante ans, je crois devoir lui présenter quelques réflexions sur l'état j'ai pris l'ichthyologie, sur les vues d'après lesquelles je l'ai traitée , et sur les moyens qui se sont trouvés à ma dis- position pour l'enrichir d'un nombre d'espèces nouvelles triple de celles que l'on connaissait avant moi. ».

M. Cuvier fait ensuite l'histoire de la science. L'ichthyo- logie ne date pour lui que du xvie siècle : Rondelet, Belon et Salviani en sont les créateurs; Artedi, l'ami de l'immortel Linné , y marque plus tard une époque. « Il est douteux, dit M. Cuvier, que ce grand Linné ait rendu service à la science des poissons par sa classification nouvelle; mais il l'a reudue populaire par sa nomenclature. Il y apporte ce même esprit délicat, cette même finesse d'aperçus que dans les autres branches de Phistoire naturelle. Les voyages de ses élèves,

SCIENCES PHYSIQUES. /, >

les travaux de Gronovim9 de Kolirutcr, les grands ouvrages <lo iSfe&l (i), de Cutcsby, lui ont fourni de nombreux moyens de l'enrichir. Cependant, il n'a porte le nombre des espèces qu'à quatre cent . soixante-dix-sept ; mais ce n'est point par cette augmentation numérique qu'un homme tel que Linné doit être apprécié : l'enthousiasme général qu'il a inspiré pour toutes les productions de la nature, la faveur que dès lors les hommes puissans ont accordée à leur étude, les collections qui se sont formées, les expéditions lointaines qui ont été en- treprises, le grand nombre de ceux qui se sont dévoués au perfectionnement de l'édifice dont il avait posé les bases, marquent mieux que ne le feraient toutes les analyses de ses travaux , tous les calculs sur les êtres qu'il a décrits, quelle a être l'élévation d'un génie capable d'imprimer à son siècle un pareil mouvement. »

L'ichthyologie ne compte plus, à partir de Linné jusqu'à M. Cuvier, que des voyageurs qui, dans leurs relations, ont décrit ou figuré des espèces nouvelles de poissons, ou des compilateurs qui ont cru en faire l'histoire parce qu'ils en ont publié des figures plus ou moins correctes et en plus ou moins grand nombre.

M. de Lacépède seul sortit, dans ces derniers tems, de ces catégories. « Il a conçu , dit toujours M. Cuvier, d'une ma- nière plus grande le plan de son Histoire générale des pois- sons; et, s'il avait possédé en original un assez grand nombre de ces animaux, s'il avait pu les étudier davantage sous le rapport de l'organisation intérieure et de la méthode natu- relle, il n'y a point de doute que son talent d'écrire et ses vues philosophiques n'eussent élevé un monument plus durable. Déjà, sous sa forme actuelle, son ouvrage offre beaucoup

(i) On réimprime ce précieux et magnifique recueil , devenu si rare et si cher, à la librairie Levrault. Plusieurs naturalistes distingués en refpnt le texte qui était sa partie vicieuse. Nous ferons connaître les résultats de cette utile entreprise.

♦6 , SCIENCES PHYSIQUES.

d'espèces nouvelles; il en présente avec éloquence les traits distinctifs ; il intéresse; il a l'art de faire trouver du charme à l'histoire d'êtres que nous ne pouvons rapproeher de nous, ni par leurs passions, ni par leur industrie, qui semblent n'éveiller par aueun côté notre imagination. Mais M. de La- cépède a composé la plus grande partie de son livre pendant les années orageuses de la révolution; lorsque, retiré à la campagne, îl ne pouvait pas même revoir commodément le peu d'espèces que possédait alors le Cabinet du Roi , ni con- sulter les bibliothèques publiques autrement que de loin en loin; il ne travaillait donc que sur des notes prises à diverses époques, et dont il ne pouvait toujours apprécier les rapports. De plus, la France, en ce tems-là, et long-tems après, était séparée des peuples voisins par une guerre cruelle; leurs livres ne nous arrivaient point; la mer nous était fermée; nos colonies nous étaient devenues étrangères et ne nous envoyaient plus aucune de leurs productions. Que l'on ajoute que le ca- ractère poli et confiant de cet excellent homme ne lui per- mettait pas d'élever de doute sur les assertions de ses contem- porains , et l'on ne s'étonnera plus qu'il ait adopté sans contradiction les genres et les espèces de Gmelin et de Bloch , et n'ait soumis aucune de leurs indications à un nouvel exa- men; qu'il ait été conduit ainsi à ajouter à leur liste des espèces qui rentraient dans les leurs; que les matériaux même qu'il avait eus sous les yeux, soit au Cabinet d'histoire natu- relle, soit dans les papiers de Commerson et de Plumier, se soient quelquefois multipliés sous sa plume; au point que tel poisson reparaît cinq fois dans son livre comme autant d'es- pèces, eu sorte que, sur les quatorze ou quinze cents qu'il énumère, il faut en retrancher certainement plus de deux cents. Te ne parlerai point ici de la partie de la méthode qui lui est propre, et qui, se fondant sur la présence ou sur l'absence des opercules et des rayons des branchies, est en- tièrement contraire aux rapports naturels et même à la réalité des organisations. Ses genres eux-mêmes sont, souvent établis sur des détails peu importans, parce que, n'étant point anato-

SCIENCES PHYSIQUES. /,7

misto, il n'avait pu saisir complètement les lois de la subor dination <l<vs caractères. »

I /autour dont nous venons tic transcrire quelques lignes a mis, comme on le voit, dans l'examen des travaux ichlhyo- logiques de son prédécesseur, un ton de modération qui l'ho- nore, mais à travers lequel on reconnaît combien ces travaux de M. de Lacépède sont imparfaits. M. Cuvicr, en signalant la défectuosité radicale de la méthode qu'a suivie ce natura- liste, nous apprend qu'une même espèce avait été décrite par lui jusqu'à cinq fois; il signale aussi, mais avec politesse, \m défaut de critique qui conduit quelquefois à la crédulité. Nous serions tenté de nous appesantir sur d'autres défauts non moins essentiels, que l'on remarque dans l'ouvrage de M. de Lacé- pède, afin de détourner d'une fausse route quelques imitateurs qui croiraient devenir les continuateurs de Buffon; mais un seul exemple, opposé aux lignes élégantes que nous avons extraites de l'écrit de M. Cuvier , déterminera mieux la conviction que tous les raisonuemens possibles. Nous ouvrons au hasard l'un des cinq gros volumes dont se compose la seule Histoire gé- nérale des poissons que possède encore la France , et nous y trouvons ce passage : « Il est peu d'animaux dont on doive se retracer l'image avec autant de plaisir. Elle peut être offerte, cette image gracieuse, et a l'enfance folâtre, que la variété des évolutions amuse, et à la vive jeunesse, que la rapidité des mouvemens enflamme, et à la beauté, que la grâce, la souplesse et la légèreté intéressent et séduisent, et à la sensibilité , que les affections douces et constantes touchent si profondément, et à la philosophie même, qui se plaît à contem- pler le principe et l'effet d'un instinct supérieur. Nous l'avons déjà vu cet instinct supérieur dans l'énorme et terrible requin; mais il y était le ministre d'une voracité insatiable, d'une cruauté sanguinaire, d'une force dévastatrice. Nous avons trouvé, dans les poissons électriques, une puissance, pour ainsi dire, magique; mais ils n'ont pas eu la beauté en partage. Nous avons eu à représenter des formes remarquables; presque toujours leurs couleurs étaient lernes et obscures. Des nuances

,S SCIENCES PHYSIQUES. éclatantes ont frappé nos regards; rarement elles ont été unies avec des proportions agréables; plus rarement encore elles ont servi de parure à un être d'un instinct élevé. Et cette sorte d'intelligence, ce mélange de l'éclat des métaux et des couleurs de l'arc céleste, cette rare conformation de toutes les parties qui forment un même tout et qu'un heu- reux accord a rassemblés, quand nous les avons vus départis avec des habitudes, pour ainsi dire , sociales, des affections douces, et des jouissances en quelque sorte sentimentales? c'est cette réunion si digne d'intérêt que nous allons cepen- dant montrer dans 1' » Quel est le mot de l'énigme

entre les noms de quinze cents espèces de poissons que dé- crit M. de Lacépède ? Mais , pour éviter à nos lecteurs des tortures d'esprit, nous leur révélerons que cet animal, dont l'intelligence et l'instinct sont supérieurs , qui unit l'éclat des métaux, lés couleurs de l'arc céleste avec une rare con- formation, les affections douces, dont les habitudes sociales et les jouissances forment un tout en quelque sorte senti- mental, dont l'image gracieuse peut être offerte à l'enfance folâtre, à la vive jeunesse, à la beauté, à la sensibilité, à la philosophie même, n'est autre que cette anguille hideuse, dont les mouvemens tortueux rappellent avec moir.s de sou- plesse ceux des serpens, dont les couleurs fausses ou li- vides sont enduites d'une mucosité dégoûtante , dont les habitudes gloutones et ténébreuses sont analogues à la tour- nure suspecte, dont les gros yeux fixes ont quelque chose de stupide et de menaçant à la fois; qui, enfin, nocturne, craintive et mordant cruellement tout ce qui est à sa portée, aime à se vautrer dans nue vase fétide et se nourrit indiffé- remment de la chair de sa propre espèce et de débris de ca- davres.

Surpris depuis long-tems que l'on eût appelé sty'e éloquent un coloris si faux, nous avions dit, au sujet de l'histoire du rouget, ( i ) traité comme celle de l'anguille. « Il faut espérer

(i) T. XI , du Dictionnaire classique d'Histoire naturelle, p. igS.

SCIENCES PHYSIQUES. /,<)

que M. Cuvier, dans sa grande Histoire des poissons , fera disparaître avec ces peintures emphatiques d'où ne résultent que des idées fausses , les contes dont Pline a transmis un si grand nombre, la plupart basés sur des propos de gourmands. A quoi bon répéter longuement, pour alimenter des déclamations usées contre la bonne chère : « que les Romains pratiquaient sur leurs labiés, pour faire cuire les rougets vivans et les voir mourir, de petits ruisseaux dans des parois de cristal? cruauté d'autant plus révoltante, qu'elle était froide et vaine dans ces dégoûtantes orgies l'on voyait se donner le plaisir barbare de faire .expirer de malheureux poissons, dont les nuances de cinabre éclatant devenaient successivement pourprées, violettes, bleuâtres et blanches, à mesure que l'animal passait par tous les degrés de la diminution de sa vie, dont la lin était annoncée par les mouvemens convuJsifs qui venaient se joindre à la dégradation des teintes. » L'auteur eût savoir, en sa qualité d'ichthyologiste, que si, dans Pline, les rougets pour mourir passent par des nuances diverses, il n'en est pas ainsi dans la nature, ils conservent constamment leurs couleurs, même sur les tables des gastronomes.

L'histoire des poissons de M. Cuvier sera plus sagement et plus naturellement écrite. On peut en répondre en jetant les yeux sur les généralités qui forment une partie non moins belle cpie la méthode, dans Y Histoire du règne animal. C'est dans celte persuasion qu'en parlant du mérite scientifique et littéraire du savant professeur, après avoir rappelé les services rendus à l'histoire naturelle par ses dignes collègues du jardin des plantes, nous disions : e Cuvier, enfin, évoquant du sein de la terre les races perdues qui en peuplèrent autrefois la surface, éclairant la géologie et la zoologie l'une par l'autre, rétablis- sant, pour ainsi dire, les chartes furent déposés les titres chronologiques du monde primitif, disposant dans un ordre naturel toutes les créatures vivantes, assignant à chacune d'elles son véritable nom; Cuvier enfin, réunissant en lui et Linné et Ruflon, devint le modèle à suivre dans la manière d'écrire t. xxx vu. Janvier 1828. /.

SCIENCES PHYSIQUES, l'histoire natiuvlle, sous le double rapport du style el de i.i méthode. »

\ous ne doutons pas que dans la publication de l'important ou\ rage qui va devenir un monument de gloire pour l'auteur, le libraire éditeur n'évite les énormes fautes typographiques qui dépftî«0.t X Histoire des poissons de M. (le Lacépède. Des articles de peu de lignes y forment souvent le commencement d'une page dont les trois quarts sont restés en blanc. Quelque- fois une synonymie barbare, composée des noms donnés aux poissons en divers pays, y occupe trente lignes d'un ou deux mots chacune; les titres au-dessus desquels on n'a point mis de pagi- nation sont si nombreux, qu'outre l'espace perdu qui en résulte, il est souvent fort difficile de vérifier une citation dont ie renvoi n'est imprimé qu'an verso. La table surtout est faite sans aucun soin ; plusieurs objets y sont mentionnés à l'un de leurs noms vulgaires, et sont omis au nom du genre. Enfin les planches, dont la plupart ont été gravées par des artistes qui n'avaient aucune notion d'histoire naturelle, sont jetées comme au hasard dans cinq volumes qui auraient pu n'en former qu'un seul. Il e^ même des espèces dont la figure n'est point mentionnée dans le texte. On voit des poissons auxquels on a ajouté ou oub!ié de mettre des nageoires. On dit que M. de Lacépède, dont le désintéressement et la générosité étaient extrêmes, a souvent donné ses manuscrits aux libraires; c'était une raison pour que ses libraires traitassent un peu plus consciencieusement les acheteurs. Les antécédens de la maison Levrauît nous répon- dent que Y Histoire des poissons de M. Cuvier sera aussi remar- quable sous le rapport typographique qu'elle doit l'être par le texte de l'auteur.

On ne saurait nier qu'une ichtyologie générale était dev< nue indispensable. Nous engageons les naturalistes qui veulent s'occuper de cette branche importante de l'histoire naturelle, à différer l'acquisition des livres qui en traitent spécialement, jusqu'à l'apparition de l'ouvrage de M. Cuvier, ils trou- veront tout ce qu'il est nécessaire de savoir sur le nombre des espèces portées à plus de cinq mille et constatées par la corn-

SCIENCES PJIYSIQUES. 5.

pa raison do quinze mille individus au moins, une .synonymie rigoureuse, une méthode excellente et d'une application aussi facile que sûre; enfin, des figures qui représenteront dans le plus grand détail les os, les viscères, le système vasculaire, et le système nerveux d'un poisson, de manière à former ainsi une monographie modèle, de laquelle l'auteur partira , comme d'une base , pour les autres anatomies. On ajoutera de tems en fems des monographies semblables pour les espèces qui s'écar- teront le plus de ce premier type. L'exécution d'un si vaste plan, dont le prospectus est comme un beau chapitre, formera i5 à 20 volumes in-8°, ou 8 à io volumes in-4°. Elle est assez avancée pour que les livraisons se succèdent sans interruption, de trois en trois mois. La publication se fera par la livraison d'un volume de texte, avec un cahier de i5 à 20 planches, excepté la première livraison, qui sera de deux volumes : elle paraîtra au commencement de 1828 (1).

Nous ne saurions trop recommander une entreprise de cette importance, et nous ne craignons pas d'avancer qu'elle sera 2a production la meilleure et la plus complète sur cette partie dos sciences physiques.

JBory de Saint Vincent.

(1) Le prix de chaque livraison d'un volume, avec un cahier de quinze à vingt planches , sur papier carré superflu satiné, sera de i3 fr. 5o cent. ; sur cavalier vélin , de 1 8 fr.

SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.

Collection des Chroniques nationales françaises,

écrites en langue vulgaire du treizième au seizième siècle, avec Notes et Eclaircis semen s ; par /. A. Buchon (i).

SECOND ARTICLE.

( Voy. Rev. Enc, t. xxm, pag. 74. )

Les sciences qui ont pour but de rendre les peuples heureux et vertueux, et que Ton désigne par le nom de Sciences poli- tiques et morales , demandent, tout autant que les sciences phy- siques , à être éclairées par l'expérience. On ne connaîtra bien quels sont les effets des mœurs sur. le bonheur, quels sont les effets de la liberté sur les lois , qu'en voyant agir les nations, qu'en répétant-, eu combinant les observations sur elles. C'est, de toutes les études, la plus importante pour l homme , caries deux buts de son existence , le perfectionnement et le bonheur, en dépendent ; mais les expériences qui doivent éclairer et di- riger cette étude ne peuvent point se faire à volonté, comme celles qui ont la nature physique pour objet : on ne peut point ies faire Tune après l'autre et isolément; on ne peut point es- sayer tour à tour quels seront les effets produits par une cause déterminée, d'abord en soumettant un peuple à sa seule in- fluence, ensuite en l'y soustrayant absolument; car on n'a pas le droit de tenter sur la société humaine des expériences, dans la seule vue «le l'avancement des sciences. Pour oser tenter un essai sur un peuple, il faut avoir la ferme confiance que cet essai sera avantageux à ce peuple lui-rnème. Aussi, les sciences politiques et morales ne font-elles des progrès qu'en raison de l'observation de ce qui se passe, indépendamment de l'obser- vateur, cfc jamais de l'observation de ce qu'il a tenté pour s'é- clairer. Le résultat de ces expériences accidentelles est beau-

(1) Paris, 1826- 1827 ; Verdière, quai des Augustins. 25. La col- lection entière formera 3o vol. in-8°, dont le prix est fixé à 6 fr. chacun.

SCIENCES MORALES. 53

eoup moins positif; il peut presque toujours être conteste, il est toujours modifié par un grand nombre de causes agissant .simultanément; il laisse place à de nombreuses erreurs; mais, tout imparfait qu'il est, c'est encore la seule source, acces- sible à l'homme, des vérités qu'il lui importe le plus de con- naître. L'histoire n'est autre chose que le recueil de toutes les expériences qui doivent éclairer les sciences politiques et morales. Entre ces expériences, l'histoire nationale comprend celles qui doivent être le plus instructives pour nous, puis- qu'elles ont été faites dans les circonstances les plus analogues aux nôtres, sous le même ciel, sur un même sol, avec des hommes de même race: L'histoire nationale est donc le moyen le plus propre à éclairer l'homme sur ce qui lui importe le plus, sur la route qui peut le conduire, avec ses semblables, à être heureux, et vertueux.

Toutefois, il y a peu d'attrait pour l'homme dans l'étude de ce qui serait avantageux à la race humaine ou à sa nation , s'il a le sentiment qu'après avoir connu la vérité, il ne dépendra jamais de lui de la mettre en pratique; que lui-même et tous ses pareils n'ont aucune influence sur la destinée des peuples, et que ceux qui en sont les maîtres ne se proposent point leur avantage pour but. 11 préfère alors fermer les yeux , plutôt que de les tenir ouverts, pour se voir conduire au précipice. Aussi , les peuples qui ne sont pas libres, et qui n'ont aucune espé- rance de le devenir , n'ont jamais un goût vrai pour l'histoire: les uns ne gardent pas même le souvenir des choses passées, comme les Turcs et les Autrichiens; les -autres, comme les Arabes ou les Espagnols , n'y cherchent qu'une vaine nourriture pour l'imagination, des combats merveilleux, des fêtes somp- tueuses, des aventures surprenantes; d'autres enfin, et c'est le plus grand nombre, au lieu d'une histoire populaire, n'ont qu'une histoire royale. C'est pour les rois , et non pour les peuples, que les érudits ont travaillé; c'est pour eux qu'ils ont recueilli tout ce qui pouvait flatter leur orgueil; ils leur ont asservi le passé, parce que leur domination sur le présent ne leur suffisait point encore; ils ont fait à la splendeur de leur

54 SCIENCES MORALES,

race un sacrifice volontaire de la vérité. Combien de souve- rains, tout récemment encore, auraient regardé comme un outrage de mettre au grand jour les fautes et les crimes de leurs ancêtres, pour expliquer leurs malheurs!

Jusqu'à nos jours, l'histoire de France n'a guère été traitée que de cette manière. Des hommes d'une vaste érudition en ont fait l'étude de leur vie, des corps savans ont entrepris d'immenses travaux pour l'éclairer; tous également laissent percer, avec une naïveté qui nous surprend aujourd'hui, le sentiment que leur tâche n'est point d'arriver à la vérité, mais à la plus grande gloire des rois.

Désormais, l'opinion a succédé à la souveraineté du monde: ce n'est pas une des moindres manifestations de sa puissance, et de la conscience que le public a de sa force , que l'encoura- gement donné par celui ci à la publication de tous les nionu- mens de l'histoire nationale. La voix du peuple semble dire: « Ce sont mes affaires; désormais je veux les savoir; les comptes qu'on devra me rendre peuvent être tristes , peuvent être hu- milians, n'importe; je veux tout éclaircir. Si l'honneur des ad- ministrateurs infidèles qui s'étaient chargés de mes affaires doit en souffrir, leur punition sera méritée ; elle sera proportionnée à l'offense. Si mon honneur même a été compromis , je me sens la force de le réparer, et la sagesse de tirer instruction de mes fautes passées. Ce qu'il me faut , c'est la vérité, cette vérité qu'autrefois on ne m'avait jamais dite. »

Aujourd'hui, en effet , de toutes parts, la vérité jaillit sur l'histoire de France. Quatre collections qui ont paru simulta- nément, celle de M. Guizot pour les tems antérieurs au trei- zième siècle; celle de M. Euchon pour les i3me, i/fme et i5me; celle de M. Foucault pour les mémoires qui , depuis le 1 5me, atteignent jusqu'au i8me; et celle de MM. Berville et Bar- rière, pour les tems de la révolution, comprennent presque tous les historiens originaux de la France. Leur publication a été suivie avec tant de régularité, avec taut d'activité que toutes ces grandes entreprises approchent de leur terme. Dans moins de deux ans, il n'y aura point de citoyen français, jouissant d'une

SCIENCES illO.UALKS. 55

fortune aisée , qui ne puisse posséder- la collection entière des historiens originaux de son pays; tandis que dix-huit volumes ont été publié-, avec peine , en quatre-vingt-quatre années, de la grande collection in foliodeshistoriensdesGaulesetdela France, quiavait été entreprise par l'autorité royale; et que cette collec- tion, avançant à pas de tortue, n'a pas encore atteint le règne de Saint Louis; elle ne peut se trouver que dons les plus grandes bibliothèques, et elle semble ajourner à deux ou trois siècles la connaissance de l'histoire de France , tout en la tenant en réserve, même à cette époque , pour un petit nombre d'érudits.

Les Français ne doivent jamais oublier que l'histoire de leur pays, ce sont leurs affaires : ils doiventles connaître ; ils doivent le vouloir. Durant lesquatorzesiècles qu'a duré la monarchie, les révolutions se sont succédé avec une telle rapidité, le prin- cipe même du gouvernement a été si fréquemment changé, les droits ont fait place avec une si étrange mobilité à des droits tout contraires, qu'on dirait que l'on a voulu éprouver sur la France toutes les formes possibles de gouvernement, à la ré- serve toutefois de celles qui seroient raisonnables. Il ne faut pas croire qu'il y ait eu seulement une féodalité; il y en a eu quatre ou cinq, qui sont nées et mortes successivement. Le despotisme pur a , de même, tour a tour, existé, succombé, sous les attaques de l'aristocratie, pour se relever, puis suc- comber et se relever encore. On a vu la FYance soumise plus d'une fois au gouvernement des prêtres, à celui des valets, à celui des maîtresses, à celui des princes du sang; on l'a vue trente ans gouvernée par un roi reconnu pour fou ; on l'a vue cent soixante-dix ans, à dater de l'an iooo seulement, gou- vernée par des rois âgés de moins de vingt-cinq ans y et auxquels on n'aurait jamais songé à confier la tutelle d'une famille privée. Certes , c'est bien le moins que tant de dures expériences pro- fitent à la postérité du peuple français, qu'il sache les résul- tats divers de chaque diverse tyrannie; et, s'il ne peut pas re- trouver dans l'expérience de ses pères ce qu'il doit imiter, qu'il apprenne du moins ce qu'il doit fuir.

JYlais, >i nous exhortons vivement tous ceux qui disposent

r>S SCIENCES MORALES.

<le quelque fortune , de quelque loisir, à se procurer les col- lections des historiens originaux de leur patrie, pour les con- sulter au besoin, pour y trouver réunis les titres, en quelque- sorte, de leurs droits, et recourir aisément à eux, lorsque quelque controverse entre des historiens modernes excite leurs doutes, nous les tromperions si nous leur promettions de l'amusement dans une lecture suivie de ces chroniqueurs; car eux aussi ont été entachés de tous les vices que les tyrannies successives ont engendrés successivement parmi le peuple; leur sentimeut moral est presque toujours dépravé, leur rai- son est faussée par des préjugés funestes, leur véracité est souvent douteuse, et leur goût est tellement vicié par la bar- barie , l'ignorance et la pédanterie , qu'encore que l'on s'amuse un moment de leur naïveté, lorsqu'ils mettent au grand jour les défauts auxquels ils doivent une sorte d'originalité, on se fatigue bientôt de se trouver en si mauvaise compagnie, et une lecture prolongée, même des plus célèbres d'entre eux, produit enfin une fatigue mortelle.

Qu'on ne se fasse point illusion sur le mérite de ces anciens écrivains , en lesjugeant d'après l'intérêt soutenu qu'un homme doué d'un rare talent, M. Augustin Thierry, a su répandre sur les tableaux historiques qu'il leur a empruntés. Ceux qui suivent ses traces, ceux qui dépouillent après lui les chroniques il a puisé, doivent, au contraire, être frappés de cette puis- sance d'une belle âme pour ranimer une cendre morte. Lors- qu'il lire de ces historiens si secs, si haineux, si satisfaits d'avoir à raconter les supplices des bourgeois, une histoire touchante et héroïque de la lutte des communes contre leurs oppresseurs, pour obtenir leur affranchissement, c'est Promé- thée empruntant au ciel un fèu divin pour rendre la vie à un corps de boue. Cet homme généreux, doué d'une sensibilité profonde, et que son cœur appelle toujours vers les opprimés et les vaincus , démêle, dans le récit de leurs oppresseurs, tous les traits épars qui peuvent former le portrait des vic- times. Ces magistrats populaires, ces héroïques citoyens qui, pour conquérir les libertés des communes, eurent à lutter à

SCIENCES MORALES. 57

l.i lois contre ta force et la fraude des rois, des seigneurs et des

prélats, ne nous étaient connus que par les calomnies auxquelles ils furent en butte. M. Thierry leur rend, avec leur physiono- mie véritable, les senlimens populaires de leur époque : il les fait revivre avec l'énergie , la patience, la constance dont ils eurent besoin, pour soutenir si long-tems, avec des forces si inégales, une lutte dans laquelle ils devaient enfin succomber. Tout est vrai dans ce que M. Thierry nous a révélé sur les communes; mais il fallait la double puissance de l'esprit et de l'âme pour faire jaillir cette vérité du milieu des débris sous lesquels elle était ensevelie (i).

Que !es lecteurs des Chroniques nationales ne se flattent point d'y trouver ce qu'ils ont trouvé dans M. Thierry. Outre que , sans leur faire injure, on peut croire qu'ils n'apporteront pas à l'étude de l'histoire les mêmes facultés que lui, l'époque sou- mise à leur considération, dans les i3me, i4me et i5me siècles, n'est plus riche du même héroïsme. Muratori avait donné pour devise à ses antiquités du moyen âge le chaos avec ces mots : Incaluere anirni. Mais, en France, après le règne de saint Louis, le despotisme et la superstition glacèrent de nouveau les âmes : quelques études, quelques branches d'industrie firent encore, il est vrai, des progrès; mais quant à tous les sentiments vertueux , l'espèce humaine recula.

Nous avons précédemment rendu compte de la belle entre- prise de M. Buchon, qui, depuis le commencement de l'an- née 1824, publie la collection des Chroniques nationales fran- çaises écrites en langue vulgaire du i3me au i6me siècle. Nous avons cherché à faire apprécier le mérite de l'édition deFrois- sart, en quinze volumes, par laquelle il a débuté (2). Cette édition est infiniment supérieure h toutes celles qu'on avait

(1) Lettres sur l'Histoire de France, pour servir d'introduction à l'étude de cette histoire, par Augustin Thierry. Paris, 1827 ; Sautelet et comp. ; prix , 7 fr. 5o c. Voyez surtout les onze dernières lettres ; p. 2 ro et suiv.

(a) Voy. Rev. Enc. , t. xxm, p. 74. Juillet i8?.4-

VS SCIENCES MORALES.

auparavant, soit par la correction du texte, soit par la reclî- tication des noms propres, soit par la restauration -d'un grand nombre de fragmens omis par les autres éditeurs. Nous avons aussi annoncé dans le teins les livraisons nouvelles contenant la Chronique de Morée, celle de Raymond Muntaner, celle de Châtelain i l'éditeur, apportant à toutes la même diligence, les a accompagnées de Notes, d'Éelaircissemens, de rectiûca- tions dues à la comparaison des manuscrits originaux entre eux. M. Buchon, poursuivant ses travaux avec un zèle infatigable, a complété, au mois de janvier de cette année, son édition de Monstrelet, aussi en quinze volumes, et nous nous croyons appelés à consacrer un article à ce chroniqueur français, le second en célébrité et en importance après Froissait, pour que ceux qui désirent réunir les monumens de l'histoire nationale aient d'avance au moins une idée de ce qu'ils trouveront dans cet his- torien si volumineux, si renommé, et cependant si peu connu. Enguerrand de Monstrelet était un gentilhomme de Picardie, entre les années 1390 et i3o,5; il occupa divers emplois civils dans la ville de Cambray , et il passa la plus grande partie de sa vie, ou dans cette ville, ou dans celle d'Amiens. Il ne paraît pas qu'il ait été jamais présent aux événemens qu'il raconte , ni qu'il ait joué aucun rôle politique; il ne pnrle que sur l'autorité d'autrui. Dans les anciennes éditions de Mons- trelet, entre autres dans celle de Pierre L'huilier, Paris, 1 5^2, in-folio, que nous avons sous les yeux, la chronique de Mons- trelet, divisée en trois volumes, s'étend de l'an i/,oo à l'an 1467, et elle est suivie d'un supplément qui confirme l'histoire jus- qu'en i5i(S. M. Buchon donne la preuve que Monstrelet mourut au mois de juillet i453, et que tout le troisième livre, ou volume qui porte son nom, de 14 A4 à 1A67, n'est pas de lui. Il a donc cru devoir publier d'abord la vraie chronique de Monstrelet, de ï/ioo à 1 444 ; elle est comprise dans les six premiers volumes, et la moitié du septième de son édition, et ensuite les chroniques originales auxquelles les anciens éditeurs avaient emprunté des fragmens qu'ils donnaient comme étant l'ouvrage de Monstrelet. D'après ce plan, le reste de son sep

SCIENCES MORALES. 5g

firme et son huitième volume contiennent la Chronique de ht Ferre Saint-Bcmy, écrivain contemporain, roi d'armes de la toison d'or, qui donne l'histoire de l'an i4<>7 a l'an *&&* Le neuvième volume contient la chronique et les pièces origi- nales du procès de la pncelle d'Oi lénns; les tomes x el m con- tiennent la Chronique de Matthieu de Caucf, le vrai conti- nuateur de Monstrelct , qui comprend h-s années i/rf4 à i/|6i; les tomes xir, xm , xiv , et la moitié du quinzième , contiennent les Mémoires de Jacques du Clercq , de l'an i/|.^8 à l'an 1/167; le reste du quinzième tome contient les Mémoires d'un bourgeois de Paris , de l'an 1 /jog a l'nn t4/»5.

Monstrelet a écrit l'histoire d'une des périodes les plus hon- teuses et les plus calamiteuses par lesquelles ait passé au- ct.ue nation. Pendant les vingt-deux premières années qu'em- brasse sa chronique, le souverain, Charles VI, était fou; pen- dant les vingt-deux suivantes, Charles VII, son fils, portait le titre de roi: mais sa volonté ne dirigea jamais les événemens. C'était un homme d'une pusillanimité, d'une nonchalance, d'une incapacité dégoûtantes. Il laissait tout faire au domesti- que, an favori, qui se trouvait le plus près de lui; mais, lors- que le joug de ce mignon devenait trop fâcheux pour les princes on pour la cour, l'usage s'était établi en quelque sorte de le tuer; ainsi le sire de Gias fut assassiné, en 1426; le Camus de Beanlieu, en 1427; et George de La Trémoille, en i433. Le dernier, il est vrai, ne mourut point du coup d'épée qu'il avait reçu ; mais les conjurés le retinrent ensuite en prison. Quant à Charles VII, pourvu qu'on lui présentât aussitôt un autre favori, il ne témoignait, en général, ni colère pour cette petite con- trariété, ni regret pour l'ami qu'on lui avait tué, ni répugnance pour celui qu'on lui donnait à la place.

Dès le commencement de cette période, l'ancienne aristo- cratie avait en quelque sorte disparu , et le système féodal avait perdu toute sa force. Les familles des six anciens pairs du royaume s'étaient éteintes; les familles de presque fous les grands feudataires, qui relevaient d'eux immédiatement, s'é- taient éteintes aussi; on ne trouvait plus dans les provinces que

Go SCIENCES MORALES.

la noblesse du troisième rang, celle qui avait relevé des comtes qui relevaient eux-mêmes des pairs. Cette noblesse même ne vivait plus dans ses châteaux, parce qu'elle n'y trouvait plus d'indépendance; ses anciennes forteresses ne suffisaient plus à la défendre; elle ne protégeait plus ses paysans, elle ne les trouvait plus prêts à s'armer pour elle. Toutefois, quoiqu'elle eût cessé de régner, elle tyrannisait toujours; prodigue et fas- tueuse par-delà ses moyens, elle arrachait à ses serfs et à ses vassaux, par des exactions cruelles, l'or qu'elle venait dépenser ensuite à la cour, dans les fêtes et les tournois.

Le clergé se trouvait dépossédé de son autorité , aussi bien que la noblesse. Le long schisme d'Occident avait mis l'Église dans la dépendance du pouvoir séculier. Les anti-papes, pour obtenir la protection des rois , leur avaient laissé distribuer les évèchés, comme des faveurs de cour; et avant de les conférer, les rois les avaient dépouillés d'une partie de leurs richesses, et d'une partie plus grande encore, de la considération des peuples. Dans l'affaire même du schisme, le clergé ne montra ja- mais une volonté qui lui fût propre; il suivit l'impulsion qui lui fut donnée par le monarque ou les princes du sang, tantôt pour le pape d'Avignon, tantôt pour la soustraction d'obéissance, tantôt pour le concile; il fut un instrument dans la main des autres, il ne fut pas une puissance.

Les parlemens avaient régularisé leur organisation, mais ils n'avaient point encore senti la dignité de leur position ; ils ne s'étaient élevés à aucune idée de garantie ou de liberté pour le peuple; sur l'ordre des maîtres, ils frappaient des victimes avec la hache de la justice, sans pitié, sans remords, sans autre règle que le désir de complaire aux puissans du jour. Les États-Généraux furent assemblés à plusieurs reprises pen- dant ce demi-siècle; mais, depuis les supplices qui suivirent la victoire de Rosebecquc sur les communes de Flandre, ils avaient désespéré de la liberté; ils ne réclamaient plus de droits ou de garanties pour le peuple, ils accordaient tout ce qu'on leur demandait, et ils n'avaient jamais plus grande hâte (pie de se séparer.

SCIENCES MORALES. 61

I Je pouvoir, que n'exerçaient plus un roi fou ou imbécille,

une noblesse dont Les .grandes familles s'étaient éteintes, un

clergé décrié, des parle mens sans indépendance, ou des Etais

sans espoir de liberté, avait été recueilli tout entier par les princes du sang, qu'on appelait quelquefois les royaux de France. Les princes du sang avaient été investis des anciennes pairies et de la plupart des grands fiefs. Ils étaient ducs d'An- jou , de Berry, de Bourgogne, d'Orléans , de Bourbon , de Bre- tagne, de Bar, comtes de Flandre, d'Alençon, de la Marche, de Clermont. Mais, parce qu'ils portaient des titres féodaux, il ne faut pas les confondre avec l'ancienne noblesse féodale. Leur pouvoir venait tout entier de la couronne; il n'avait point de racines dans l'amour des peuples , dans leur confiance hérédi- taire, dans leur communauté d'intérêt. Les provinces qui leur étaient données en apanage, n'étaient que des fermes, ils s'efforçaient de s'enrichir, ne songeant qu'au présent, sans sympathie avec le pauvre, sans souvenir du passé, sans espoir de l'avenir.

Les apanages donnaient de l'argent aux princes du sang ; avec cet argent ils s'attachèrent de nombreuses créatures , et leurs sa- tellites devinrent une puissance. Avec leur aide ils s'emparaient de vive force du trésor public qu'ils pillaient, ou se partageaient entre eux; ils s'attaquaient, se chassaient tour à tour du palais, et leurs basses querelles devinrent enfin des guerres civiles , sans qu'aucun sentiment généreux excusât jamais leurs prises d'armes répétées. A aucune époque , en effet, on n'avait vu une famille frappée dans tous ses membres d'une telle incapacité pour les affaires publiques, une famille où, entre douze ou quinze princes , il n'y en avait pas un seul qui brillât par des talens, par des vertus, par un caractère élevé. Parmi les oncles de Charles VI, le duc d'Anjou, après avoir pillé le trésor du roi avec une scandaleuse impudence, était allé mourir dans le royaume de Naples qu'il voulait conquérir; le duc de Berry, gouverné par des valets et de lâches favoris, ne répugnait à aucune cruauté , à aucune criante injustice, pour arracher de l'argent au peuple : le duc Philippe de Bourgogne attachait

Gi SCIENCES MORALES.

tout sou honneur à des prodigalités extravagantes; le duc d'Or- léans, frère du roi, unissait la débauche à la rapacité et à un faste insensé : le duc Jean de Bourgogne, féroce et perfide à la fois, avait tour à tour dirigé les assassins qui tuèrent son cou- sin, et les insurgés de la populace parisienne qui inondèrent la ville de sang. Les ducs de Bourbon, de Bretagne, de Bar, les comtes d'Alençon , de Clermont, de Penthièvre, ne valaient pas mieux. Ce fut cette nouvelle aristocratie qui gouverna la France pendant la démence de Charies VI : elle se regardait comme maîtresse absolue du royaume, et elle s'étonnait de Vinsoience de ceux qui osaient lui demander compte de ses actions. Ainsi, par exemple , lorsqu'en i4*4 les deux factions entre lesquelles la famille royale était divisée firent la paix, « Ceux de Paris, dit Monstrelet , oyant les nouvelles du traire fait par le roi et ses princes au duc de Bourgogne, sans les convoquer ni appeler, de ce non coutens, vinrent devers le duc de Berry, leur capitaine et gouverneur, demander com- ment icelle paix avoit été faite, et qui avoit mu le roi et son conseil de ce faire, sans les appeler, disant qu'à eux appartc- noit de le savoir, et convenoit qu'en icelle fussent appelés et compris , lequel duc de Berry leur répondit : Ce ne vous touche en rien, ni entremettre ne vous devez de votre sire ie roi, ni de nous, qui sommes de son sang et lignage; car nous nous courrouçons l'un à l'autre quand il nous plaît, et quand il nous plaît la paix est faite et accordée; et adonc ceux de Paris, sans rien répondre, retournèrent eu leurs propres lieux (1). »

Il semble cependant que ceux de Paris, ou plutôt que les gentilshommes Armagnacs, alors maîtres de Paris, pouvaient répondre que la paix ou la guerre avec la populace attachée aux Bourguignons les touchait en quelque chose, et qu'on est excusable de s'informer des affaires d'Etat, quand à leur oc- casion on est sans cesse exposé à avoir la tète tranchée. Or, jamais guerres civiles ne furent signalées par de plus effroyables

(i) T. m, p. a:,.j.

SCIENCES MORALES. 63

exécutions que celles cuire les royaux de Fiance. Malheureu- sement , Charles VI n'était pa8 toujours fou; et, dès qu'il reve- nait dans ce qu'on nommait son bon sens, c'est-à-dire, dès qu'il ne Faisait ou ne disait plus de grosses extravagances, on le regardait connue investi de la plénitude de l'autorité royale. Cependant , sa raison était tellement affaiblie qu'il était toujours de l'avis du dernier qui lui parlait, et qu'après avoir sanctionné les mesures de la plus effroyable tyrannie, exercée par les Armagnacs, -si Ifs Bourguignons pouvaient surprendre son pa- lais, et s'approcher un moment de sa personne, il se retour- nait de leur coté, ii signait leurs décrets de proscription , et il se montrait non moins actif, non moins passionné qu'eux, pour faire périr dans les supplices ceux avec qui la veille il avait été associé.

Aucune limite n'était appottéeà ces sanguinaires caprices ; ceux-là même qui rallumaient sans cesse la guerre civile ne recon- naissaient le droit de résistance nulle part. 11 n'y avait donc, eu effet, plus de droit; car tout droit implique résistance à qui vent l'enfreindre. En môme tems que l'autorité était tombée en démence, elle était devenue despotique, et chaque fantaisie du brigand de sang royal , qui se trouvait maître momentanément de la personne de Charles, était considérée comme une loi, dès qu'elle était sanctionnée -par la parole d'un fou. Les tribu- naux, quand on daignait les consulter, n'hésitaient jamais à condamner et à envoyer au supplice les vaincus, quel que fut le parti qui eût succombé, quelle qu'eût été leur conduite. Il est vrai que le plus souvent or se dispensait de toute forme judiciaire; chaque prince ou chaque capitaine commissionné par un prince, dès qu'il trouvait un bourreau, se tenait suffi- samment autorisé à faire couper des tètes, et faire ensuite pendre les corps par les aisselles. L'horreur de ces exécutions se répétait après la prise de chaque cité, de chaque château, souvent après chaque escarmouche.

C'est cet effroyable état de la société que Monstrelet était appelé à peindre. Il l'a fait, il faut bien le dire, de la manière la plus pitoyable. Nous sommes réduits à emprunter souvent à

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Monstrelet des faits qu'on ne trouve que chez lui ; une biblio- thèque historique il manquerait serait bien incomplète. Mais que les lecteurs en l'abordant s'arment de patience; qu'ils rassemblent tous les pouvoirs de leur attention, et ils seront plus heureux que nous ne l'avons été, si, après des efforts inouïs pour demeurer éveillés, ils se rappellent, à la fin d'un chapitre, ce qu'ils ont lu à son commencement. Ce n'est pas seulement la platitude et la pesanteur de son style qui rendent Monstrelet fatigant; c'est plus encore l'absence de toute idée politique et de toute idée morale. Comme ce qu'il raconte ne lui inspire à lui-même aucun sentiment, il ne sait pas distin- guer les faits qui ont de l'importance d'avec ceux qui n'en ont point. Tous lui apparaissent sur la même ligne, et c'est au ha- sard qu'il rapporte les uns dans tous leurs détails, et qu'il omet les autres pour cause de brièveté. Personne moins que lui ne de- vrait parler de brièveté; sa prolixité est, au contraire, assom- mante; qu'on en juge par le bon mot qu'il raconte^ tom. iv, pag. 4 1 1 Nous le rapportons d'autant plus que c'est une rareté dans Monstrelet qu'une plaisanterie. Il n'était pas gai , et son siècle n'était pas gai non plus.

Après avoir raconté la mort de Henri V, roi d'Angleterre el de France, survenue le 3i août 1422, et la pompe de ses obsè- ques, il ajoute : «Durant lequel tems y eut un noble chevalier de Picardie, qui dit à son poursuivant une joyeuseté, par ma- nière de gaberie , touchant la mort du roi d'Angleterre. Ce fut messire Sarrasin d'Arly, oncle du vidame d'Amiens, lequel pouvoit lors bien avoir soixante ans d'âge; et demeuroit en un sien châtel-qu'il a voit de par sa femme, sœur au seigneur d'Os- semont, nommé Acheu , assez près de Pas en Artois, et étoit tout malade de goutte : néanmoins, volontiers s'enquéroit et oyoit raconter des nouvelles. Or retourna en ces jours son- dit poursuivant, nommé Haurenas, qu'il avoit envoyé dehors; et étoit environ de l'âge de son maître, et l'avoit long-tems servi. Et après sa venue, l'examina ledit messire Sarrasin, et lui demanda s'il savoit rien de la mort du roi d'Angleterre. Il dit qu'oui, et qu'il l'avoit vu à Abbevillr , en l'église de Saint-

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Offren, et. lui raconta tout l'état, et comment il étoil habillé, aussi pareillement qu'il est déclaré en ce présent article. Et adonc messire Sarrasin lui demanda , par sa foi, s'il l'avoit bien avisé, et il répondit qu'oui. Or me dis par ton serment, s'il n'avoit point ses housscaux chaussés. Ah ! monseigneur, dit- il, nenni, par ma foi. Lors, lui dit messire Sarrasin : Haurenas , beau ami , jamais ne me crois, s'il ne les a laissés en France. A ce mot, tous ceux cpji étoient présens commen- cèrent à rire, et puis parlèrent d'autres matières (i). u

Souvent Monstrelet se contente de copier, ou plutôt de dé- layer quelque autre chronique; aussi, en le comparant avec le Févre Saint-Remy , que M. Buchon a reproduit dans ses septième et huitième volumes, on retrouve souvent le même ordre d'événemens, les mêmes circonstances , le même tour de phrase , et l'on ne peut douter que Monstrelet n'eût en écrivant la chronique de le Févre sous les yeux ; mais il y ajoute souvent des particularités essentielles. De plus, il a soin de donner à l'ap- pui de son récit les pièces officielles que chaque parti publiait à chaque occasion. Il recourt pour cela ordinairement aux archives delà ville d'Amiens, qui paraissent lui avoir été habituellement ouvertes. Le quinzième siècle avait pris un caractère bavard et pédant qu'on ne trouvait point dans les précédens. Apparem- ment, les progrès du savoir, de la philosophie, de l'éloquence, en Italie et même en Allemagne, avaient inspiré aux Français plus d'estime pour l'érudition , et leur faisaient faire de grands efforts pour imiter leurs voisins. Quoiqu'on cherche vainement était à cette époque l'opinion publique et quelle pouvait être son influence, on voit tous les princes prétendre à bien dire, tandis que les peuples se taisaient. Tous employaient pour plaider ieur cause de sages clercs dont les épîtres étaient pleines de subtilité de sentences, et ornées d'éloquence de paroles , selon l'éloge que le roi de Hongrie adressait à l'Université de Paris ; et ces clercs ne connaissant d'autre éloquence que celle de la

(i) Pour exprimer qu'un homme était mort quelque part, on disait proverbialement , qu'il y avait laissé ses housseaux (ses guêtres ) t. xxxvn. Janvier 1828. 5

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chaire, donnaient toujours la forme, la lenteur et l'emphase d'un sermon à toutes les discussions politiques dont ils étaient chargés.

M. de Barante a reproduit en partie, dans son Histoire des ducs de Bourgogne , le fameux sermon du cordelier Jean Petit pour justifier l'assassinat du duc d'Orléans. Il l'avait tiré de Monstrelel qui le donne en entier (2). C'est un modèle de l'élo- quence du quinzième siècle, que ces textes de l'Écriture sainte prodigués pour justifier un crime effroyable, que cette pédan- terie scholastique, cet étalage de dialectique serrée pour dérai- sonner, d'érudition empruutée à l'histoire de tout l'univers, pour tout confondre, et montrer partout la même ignorance; enfin que « cette vérité prouvée par douze raisons, en l'hon- neur des douze apôtres, qu'il est licite à chacun sujet , sans quelque mandement, selon les lois morale, naturelle et di- vine, d'occire ou faire occire traître déloyal et tyran; et non pas tant seulement licite, mais honorable et méritoire. »

Les circulaires adressées aux villes, et même les ordonnances des rois, ont dans ce siècle le même défaut que les sermons politiques. Partout on trouve la même prétention à l'éloquence , a l'érudition, à l'argumentation méthodique; partout le même soin d'arranger et d'accumuler des paroles, d'exagérer, met qu'on prenait alors en bonne part, et partout le même manque de conscience et d'attention à la vérité, la même impossibilité de transmettre une idée nette, ou un sentiment profond.

Blême, lorsque les écrivains du quinzième siècle ne veulent exprimer que des sentimens populaires, ils s'efforcent tellement d'être bien disans, qu'ils en perdent toute vérité. Ainsi, lors- que Charles VI mourut, après quarante - deux ans de souf- frances et de crimes; après que ce malheureux roi, toujours ardent à punir pour le compte d'autrui, toujours emporté contre ceux des mains desquels on venait de l'ôter, avait signé tour à tour les proscriptions des Armagnacs et des Bourguignons,

(2) Tom. 1 , pag. 241-324* Barante , t. nr , pag. 109.

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avait multiplii'* les supplices , et fait punir comme rebelles tous ceux qui l'avaient le plus loyalement servi, le bourgeois de Paris raconte, dans sa chronique, que : « le menu commun de Paris criait, quand on le portait parmi les rues : Ha, très- cher prince , jamais n'aurons si bon, jamais ne te verrons; maldite soit la mort; jamais n'aurons que guerre , puisque tu nous a laissés. Tu vas en repos, nous demeurons en toute tri- bulation et en toute douleur, car nous sommes bien taillés que nous ne soyons en la manière de la chétiveison (captivité) des enfans d'Israël, quand ils furent menés en Babylone. Ainsi di- sait le peuple , en faisant grand plaint , profonds soupirs et piteux (i). » Malgré le témoignage du bourgeois de Paris, je doute fort que ce fût dans cette occasion le langage du peuple. Ce qui nous paraît naïf aujourd'hui , seulement pour être écrit en vieux gaulois, était souvent fort affecté; le bourgeois ano- nyme dont la chronique, en général sans fard, est une des meilleures et des plus curieuses entre celles que M. Buchon a publiées, a cru devoir, à l'occasion de la mort du roi, faire ici de l'éloquence, et il a prêté au peuple un amour et des re- grets que le peuple ne pouvait sentir.

On nous demandera peut être ce que ces mêmes chroniques racontent de la femme de Charles VI, de cette Isabeau de Ba- vière, que le peuple, dit-on, nommait la grande gaupe , la grande fainéante. Les historiens du dix-huitième siècle admet- tent comme principe que l'ancienne constitution de la monar- chie française, immuable pendant quatorze siècles, et sous soixante-cinq rois divers, était la meilleure garantie de la pro- spérité et de la gloire du nom français; quand ils rencontrent des tems dont ils ne peuvent déguiser toutes les calamités et toute la honte, ils en accusent en général quelque princesse étrangère, quelque Isabeau de Bavière, quelque Catherine de Médicis, à laquelle ils attribuent tous les forfaits et tous les malheurs, et qu'il aurait suffi d'écarter pour maintenir la France dans cet état de bonheur et de gloire qui faisait l'admiration

(i)T. xv, p. 3*,f.

5.

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et l'envie de tous ses voisins. Avec cette prévention, le lecteur est tout étonné de trouver que cette reine, qu'on lui a rendue si odieuse, a pris infiniment peu de part aux événemens ; elle est rarement nommée dans Monstrelet et le Févre Saint-Remy, dans le religieux de Saint-Denys et Juvénal des Ursins; elle est presque toujours laissée à l'écart, au milieu de ces intrigues de cour, de ces trahisons, de ces cruautés, qui souillent tout le règne de son mari. Sa grande occupation était la toilette des dames de sa cour, qu'elle avait voulu rendre , non point ga- lante, mais imposante par le volume des habits, par la gêne à laquelle ils soumettaient tous les mouvemens , par la rigueur compassée d'une étiquette allemande. « Quelque guerre qu'il y eût, tempêtes et tribulations, ses dames et damoiselles me- noient grand et excessif état, et cornes merveilleuses, hautes et larges, etavoientde chacun côté , en lieu de bourlets, deux grandes oreilles si larges , que quand elles vouloient passer l'huis d'une chambre, il falloit qu'elles se tournassent de côté, et baissassent , ou elles n'eussent pu passer. La chose déplaisoit fort à gens de bien (i). » Il paraît que ces énormes coiffures et ces bouffantes ne préservaient pas mieux que dans un tems plus rap- proché la vertu des dames de la cour, et que , sur des soupçons , quelques-uns de leurs amans furent mis à la torture, puis cousus dans des sacs, et jetés à la rivière, avec un écriteau dessus, portant, laissez passer la justice du roi. Quant à la reine, elle n'était accessible qu'à deux passions, la gourmandise et l'ava- rice. Son embonpoint, proportionné à sa voracité, lui ren- dait tout mouvement difficile : d'ailleurs , aussi épaisse d'esprit que de corps, elle se dispensait d'assister au conseil, lors même qu'elle portait le titre de régente, parce qu'elle n'y aurait rien compris. Tout son plaisir était d'amasser de l'argent : quelque- fois, elle le cachait chez des bourgeois obscurs, ou chez les moines de Saint-Denis; plus souvent, dans des recoins qu'elle faisait murer, du château de Melun qu'elle habitait de préfé-

(i) Histoire de Charte* VI ', par Juvénai, des Ursins , p. 336.

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rence. De leur côté, ses fils étaient à l'affût pour découvrir ses cachettes et les voler; ec fui la cause principale de son ressm timeut contre le dernier dauphin, Charles VII, qu'elle voulut déshériter en faveur de sa fille.

Les modernes donnent a entendre qu'elle aima d'abord le due d'Orléans; puis, le duc de Bourgogne, parce qu'elle mon- tra beaucoup de chagrin et surtout d'effroi, lors de l'assassinat de l'un et de l'autre. Elle avait trente- sept ans, lors du premier événement, et quarante-neuf, lors du second; cet âge n'est peut- être point une garantie de la vertu d'une reine : mais les histo- riens contemporains n'élèvent pas de soupçons contre elle. Le frère Jacques le Grand, religieux augustin, s'acquit beaucoup de crédit par le courage avec lequel il attaqua les vices de la cour, en prêchant devant elle le jour de l'Ascension, en i4o5. Mais, quoiqu'il parlât sans ménagement , il ne donna point à en- tendre qu'il soupçonnât la reine de galanterie. « Je voudrois bien , grande reine , lui dit-il, que mon devoir s'accordât avec la passion que j'aurois de ne rien débiter ici qui ne vous fût agréable ; mais votre salut m'est plus cher que vos bonnes grâces; et quand même je devrois tomber dans le malheur de vous déplaire, il m'est impossible de ne pas déclamer contre l'empire que la déesse de la mollesse et des voluptés a établi dans votre cour. Elle a pour ses suivantes inséparables la bonne chère et la crapule, qui font le jour de la nuit, qu'on passe en danses dissolues. Et ces deux pestes de la vertu ne corrompent pas seulement les mœurs, elles énervent les forces de plusieurs personnes; elles retiennent dans une honteuse oi- siveté des chevaliers et des écuyers efféminés, et leur font même craindre les combats, que peut-être ils réchercheroient si la gloire n'en étoit prescrite, ou s'ils ne craignoient d'y recevoir des plaies qui les défigurassent. » Passant de au luxe des ha- bits, qui était la principale passion de la reine, après l'avoir condamnée par mille bonnes raisons: « Votre cour, ajoula-t-il , madame , n'est (pie trop convaincue de ce désordre, comme de plusieurs autres; et, si vous ne me voulez croire, prenez

SCIENCES MORALES. l'habit d'une pauvre femme , promenez- vous par la ville, et vous verrez que c'est l'entretien delà plupart des compa- gnies (i). »

Le religieux de Saint - Denis , auquel nous empruntons ces fragmens de discours, quoique pesant et prolixe, est le meil- leur de beaucoup des historiens de cette époque : sans lui, nous aurions souvent peine à comprendre le récit fatigant et confus de Monstrelet. La traduction qu'en a donnée le P. le Labou- reur, en deux volumes in-folio, 1 663, commence à devenir fort rare; d'ailleurs, elle est incomplète, et ne contient pas les der- nières années, qui sont demeurées en manuscrit. Il nous semble que M. Buchon rendrait un grand service aux lettres en la comprenant dans sa collection. Nous n'en dirons point autant de la Chronique de Jean Juvénal des Ursins. Cet archevêque de Reims n'a eu d'autre but, en écrivant, que d'insérer toutes les petites anecdotes qui pouvaient être honorables pour son père, le prévôt des marchands de même nom que lui, dans l'extrait qu'il faisait assez maladroitement de la Chronique du religieux de Saint-Denis. Au reste, que M. Buchon juge par lui-même des ouvrages qui pourront encore entrer dans sa précieuse collec- tion. Il a déjà fait preuve , dans cette entreprise, de tant d'é- rudition et de tant de critique , qu'on peut s'en reposer sur lui avec confiance du soin de reproduire tout ce qui peut être le plus vraiment utile à l'histoire nationale.

J.-C.-L. de Sismondi.

(i) Religieux de Saint-Denis, 1. xxv, t. H, pag. 5i5.

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(tI! ERRES DBS N INDI.KNS ET DES CHOUANS COISTRB LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, OU A /mules des département de l'ouest pendant ces guerres , d'après les actes et la correspondance du comité de salut public, des igens constitués, des généraux Kléber , Marceau, Sa/t terre, tierrujer, Blrou, Caudaux, Turreau , Mou- lin , Rossignol, etc., et les Arrêtés des Conseils su- périeurs des Vendéens et des Chouans; par un Of- ficier supérieur des armées de la république, habitant dans la Vendée avant les troubles (1).

SECOND ARTICLE.

Nous avons rendu compte des deux premiers volumes de co précieux monument historique (2), la philosophie, la mo- rale et la saine politique puiseront clans tous les tems plus d'instruction que dans une foule de livres qui portent le nom d 'histoires , mais dans lesquels les faits sont trop souvent altérés par l'ignorance, la crédulité et les passions. L'affreux tableau des guerres civiles d'une nation dissoute, et dont les élémens se choquent et s'entre-détruisent; les crimes de l'anarchie, et de tems en tems les vertus du patriotisme et de l'humanité; la raison triomphant enfin de toutes les fréné- sies, l'ordre renaissant, l'espérance rendue aux provinces dé- solées : voilà ce que l'on trouve dans les quatre volumes qui nous restent à parcourir. L'historien suit, dans ses récits, une méthode qui ne peut manquer d'inspirer une entière confiance; quelques explications lui suffisent pour établir la liaison entre les pièces officielles qu'il met sous les yeux de ses lecteurs, en sorte que les témoignages viennent immédiatement à l'appui des faits. Il serait à désirer que l'on écrivît toujours de cette manière les histoires particulières et détaillées, au lieu de sé-

(1) Paris , 1824-182 5- 1827; Baudouin frères. 6 volumes in-8° avec deux cartes du théâtre de la guerre ; prix des 6 vol., 4 2 fr-

(2) Tome xxv , page 67G (mars i8î5).

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parer, comme on l'a presque toujours fait, les pièces justifi- catives qui ne servent pas moins à bien faire connaître les évé- nemens qu'à leurt imprimer le sceau de l'authenticité.

Le second volume de cet ouvrage a exposé l'origine et les premiers développemens delà chouanerie; les quatre suivans feront voir avec quelle imprudence on avait cru servir ainsi la cause royale : certes, les véritables amis de cette canse ne doivent aucune reconnaissance à de tels coopérateurs.

Le troisième volume est consacré aux six premiers mois de l'année 179A. A la fin de 179^, Charette venait d'occuper Machecoul, et l'île de Noirmoutier était au pouvoir des Ven- déens : au commencement de janvier, ces places furent reprises, et le généralissime d'Elbée, souffrant encore des blessures qu'il avait reeues devant Chollet, tomba au pouvoir des républicains. Livré à une commission militaire, il répondit à ses juges avec une noble simplicité, et reçut la mort avec ses compagnons de courage et d'infortune. L'inflexible générai Turreau ne s'arrê- tait point à la rigueur des décrets de la Convention elle-même ; soit qu'il fût persuadé que la guerre de la Vendée ne pouvait finir que par la destruction de l'une des parties belligérantes , soit que son caractère et son humeur le portassent à choisir les moyens les plus violens, il persista, jusqu'à son remplacement, dans ses projets d'incendie et d'extermination. Ses ordres ne furent que trop souvent exécutés; cependant, quelques chefs lui opposèrent une généreuse résistance. Kléber lui donna vai- nement des conseils plus sages, fondés sur une connaissance plus exacte des lieux et de la disposition des esprits ; ses ob- servations n'aboutirent qu'à le faire envoyer à Chateaubriand, dans un pays sa présence était à peu près inutile, , dans une étendue équivalant à plusieurs départemens , il n'avait pas plus de 3oo hommes sous ses ordres. Ce fut pendant cette sorte d'exil qu'il rédigea ses mémoires. Il fut enfin remis en activité, mais à l'armée des côtes de Brest, sous les ordres de Rossignol! Suivant Turreau, quinze jours de promenades dans la Vendée devaient lui suffire pour soumettre tout le pays, et le purger des rebelles qui osaient y braver encore les armes de la

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République : les promenades dont il parlait, riaient des mouve- mciis de colonnes chargées de dévaster, de brûler, de massa- crer tout ce qu'elles trouveraient sur leur passage. Carrier, malgré son horrible renommée, ne fut qu'un malfaiteur subal- terne, si l'on compare le nombre de ses victimes à celui des meurtres commis de sang- froid par les ordres de Turrean. Au sujet de Carrier, l'auteur emprunte aux Mémoires de l'adjudant- mènerai Savary une anecdote qui confirme cette observation des anciens moralistes, que le méchant est un enfant robuste; rapportons, en l'abrégeant, cette intéressante narration: nous conserverons, autant qu'il nous sera possible, tout ce qui peut faire connaître et caractériser cette déplorable époque.

« Quelques jours après notre arrivée à Nantes, dit M. Savary, je confiai à Kléber la résolution que j'avais formée d'aller trouver Carrier, que nous avions vu plusieurs fois ensemble, et de lui parler de toutes les horreurs dont on racontait les détails dans la ville... Tu feras bien, dit Kléber, après un mo- ment de réflexion; mais tu n'obtiendras rien.»

Le généreux Savary remplit sa mission d'humanité. Dès qu'il eut parlé d'indulgence, de pitié, Carrier prit un air plus sérieux... «On assure qu'il existe au dépôt un grand nombre de Vendéens, vieillards, femmes etenfans, entassés les uns sur les autres , manquant de tout, mourant de froid et de misère : an assure même qu'il y règne une épidémie affreuse. Tu peux faire cesser ce fléau ; tu peux même tirer de cette circonstance un moyen d'assurer la paix dans la Vendée. Et quel est ce moyen? Le voici. Ces prisonniers appartiennent à toutes les familles du pays : rends la liberté aux vieillards , aux femmes et aux enfans ; ils ne sont pas à craindre; qu'ils rentrent dans eurs foyers. Ils raconteront à leurs familles, à leurs voisins, be qui leur est arrivé, les désastres de leur armée; et ce témoi- gnage vivant du malheur sera pour les autres une leçon ter- rible qu'ils n'oublieront jamais. Carrier réfléchit quelques in- >tans; puis il me dit : Va au dépôt, prends l'état nominatif de ceux qui s'y trouvent , avec leur âge et leur résidence dans la Vendée, et tu me l'apporteras demain. Je le quitte, je vais

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>( IENCES MO&ALB& la.. Nouvel accès de fureur de Carrier. Si, dans cinq nu- utt \ , une affiche contraire n' annuité pas f effet de celle-ci , /< •mis fais totti guillotiner.

Turreau promettait de détruire la Vendée en quinze jours; nol ne demandait pas plus de tems pour mettre fin à !a àouanerie : ni l'un ni l'autre ne tint parole. La guerre devint ■core plus atroce : cependant, le général en chef de la Yen- lée ne put obtenir l'aveu des représentais pour faire exter- niner les femmes et les en fa ri s qui seraient rencontrés par sel lionnes. L'auteur a soin de faire remarquer qu'aucun géné- al, aucun officier, aucun soldat de l'ancienne garnison de Hayence ne firent partie des colonnes incendiaires. Il s'est ibstenu de désigner autrement que par les initiales de leurs 10ms les généraux qui les commandèrent. L'histoire ne lui rprochera point cette indulgence; tous ces noms subalternes Kuvent rester dans l'oubli. Mais, ce qui est inexcusable dans es prétendus historiens des guerres de la Vendée, c'est que, iar ignorance ou par mauvaise foi, les Maycncais sont char- riés dans leurs récits de toutes les horreurs de cette époque.

Enfin, le comité de salut public, vers la fin de sa funeste ,'xistence, fatigué des plaintes qui lui venaient de toutes parts rontre Turreau, débarrassa la Vendée de ce fléau. Mais le lu^espoir avait redoublé les forces des Vendéens, les chouan-} Rendaient leurs incursions, les armées républicaines raan- juaient de vivres, d'armes, et surtout d'une bonne organisa- ion : on n'était guère plus avancé qu'au commencement de la merre. « Incapable de former aucun plan militaire suivi, Tur- reau épuisa ses troupes en courses souvent inutiles : il per- sista dans son plan de destruction, et ne sut employer que la lamme. S'il se livra des combats, il s'en tint constamment éloigné. Souple et caressant auprès du pouvoir, il fut envers les subordonnés dur, impérieux, implacable dans sa haine; en un mot, Turreau ne connut que le génie du mal... Il fut enfin suspendu et mandé à Paris: mais une volonté dominante alors celle de Robespierre, selon Carnot le fit remettre, quel- ques jours après, en activité de service comme général division-

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naire commandant à Belle-Ile. » Après le départ de cet homme odieux, on eut beaucoup de peine à faire accepter le comman- dement au général Vimeux, et il ne s'y détermina que lors- qu'il sut qu'il aurait le général Beaupuy pour chef d'état- major.

Enfin, le joug de Robespierre fut brisé, et la France put respirer : les affaires de la Vendée se ressentirent de ce grand changement. On ne commit plus autant de fautes; la voix de l'humanité put se faire entendre; mais rien n'était encore préparé pour la pacification. Les deux partis, excessivement affaiblis, demeuraient en présence; mais les Chouans se forti- fiaient, s'étendaient et préparaient une guerre d'extermination à tous ceux qui ne se rangeaient point sous leurs drapeaux. Mou- lin avait remplacé Rossignol; mais ce nouveau général ne fut guère plus favorisé delà victoire. De meilleurs choix changèrent la situation des armées républicaines : Hoche et Canclaux furent opposés aux Chouans. Les rapprochemens commencèrent, les hostilités furent suspendues sur plusieurs points. Les agens de la république se présentèrent aux conférences avec sincérité; il n'en fut pas ainsi des chefs de l'armée royale : ils voulaient gagner du tems, ils en obtinrent, et le mirent à profit, selon les circonstances. La Vendée, mieux organisée que la choua- nerie, s'avance avec plus d'ordre vers la fin de la guerre, et sa lassitude la maintient dans ces dispositions pour une paix dont elle a si grand besoin : dans l'ancienne Bretagne, la Nor- mandie et les départemens de la rive droite de la Loire enva- his par les Chouans, le pillage et les assassinats continuent, malgré les armistices. A force de prudence et de dévoûment , Hoche, toujours contrarié et dénoncé, parvient à rendre un peu de calme à ces malheureuses provinces. Mais les chefs royalistes préparaient en silence les moyens de recommencer la guerre; leurs intelligences au dehors et au dedans n'avaient point cessé. L'affaire de Quiberon approchait; Hoche avait forcé les Anglo-émigrés à se renfermer dans cette presqu'île. «J'espère, écrivait -il au gênera] Chérin, que dans quatre jours nous en serons quittes. Je suis sans secrétaire, sans aide-

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le-camp, sans adjudant-général, sans papier, et presque sans livres. « La correspondance entière de cet homme illustre mé- iterait d'être transcrite : détachons-en au moins quelques cx-

raits qui feront connaître l'homme et le guerrier.

« Le débarquement de Saint- Jean- de-Mont ne me paraît intre chose que le versement de quelques émigrés escortant à ce que m'a dit le général Canclaux) un convoi de munitions le guerre, d'habits, etc. Ces mêmes hommes apportaient à phârctte un cordon bleu dont il se décore maintenant, et ses ettres de maréchal de France. Ceci n'est qu'une pasquinade, >t n'entraîne pas de grandes conséquences. Le danger n'est ;rand dans la Vendée que par l'illusion, et, il faut le dire, jiar la terreur dont paraissent frappés ceux qui s'en entre- tiennent. Il en est un plus grand; il existe dans l'ensemble du ilan de Pitt. Un rapport fait au Havre, bien qu'exagéré, an nonce que nous en sommes menacés. Après avoir calculé outes les probabilités et les moyens de nos ennemis, voici ce jui s'est offert à mes yeux.

« Il ne reste plus aux émigrés, me suis-je dit, d'autre espoir pie de périr les armes à la main, ou de mourir de misère en pays étranger, après avoir vécu dans l'opprobre et l'humi- iation. Ils vont donc, de concert avec les ennemis, tenter de porter de grands coups. Il est possible, ainsi que le disent déjà nos journaux royalistes, que le ci-devant duc de Bouillon vienne se mettre à la tète du parti vendéen , amenant avec lui six à huit cents hommes de cavalerie d'élite pour opérer effica- cement. Le comte d'Artois descendrait à un endroit quelconque de la Bretagne, avec ce qui reste, d'émigrés au service de l'An- gleterre, tandis que les troupes de cet exécrable gouvernement, abordant la Manche, vengeraient sur Cherbourg les pertes de Quiberon. Si j'étais à la place de l'ennemi , je le ferais aiusi, et une pareille opération inquiéterait sans doute pour le salut de la république. Il faut donc gagner de vitesse, et prévenir nos ennemis. Le tems des écritures, des rêves militaires doit être passé : nos généraux, nos troupes ne doivent plus songer qu'à se battre; et moi, je regarde comme un être bien pusillanime

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[pour ne pas dire plus ) le soldat qui, dans ces momens d'a- larme, préfère la plume à l'épée. Mon devoir m'ordonne d'agir; je le fais, et vais le faire encore d'une manière vigoureuse...

... « Les Anglais viennent de nous envoyer douze chasse- marées remplis de vieillards chouans, femmes et enfans : ces derniers ont été mis en liberté par le représentant Blad. Je suppose que ce débarquement devait être fait à Belle-Ile, afin d'affamer la garnison; la résistance du général Boucret a con- trarié ce projet. Quels horribles moyens emploient nos ennemis r pour nous combattre! Ce n'est point à la révolution qu'ils en veulent, mais au peuple français. Et voilà comme ils traitent ceux de nos malheureux concitoyens assez faibles pour se . remettre entre leurs mains! Nous avons près de cinq mille prisonniers chouans... Ces hommes ont été pris les armes à la main dans tin rassemblement; la loi est formelle à cet égard. Si l'humanité peut parler en faveur des coupables, c'est sans doute lorsque la politique se joint à elle pour demander que la terrible hache soit suspendue. Cinq mille citoyens français! Si l'on pouvait profiter de cette circonstance pour exiger le désarmement ?. . . »

Les instructions que Hoche donnait aux généraux sous ses ordres décèlent un talent d'observation très-remarquable, une sage indulgence, un profond respect pour les droits des citoyens et de l'humanité. Son âme est tout entière dans ses proclamations, toujours pleines de nobles pensées, de vues grandes et généreuses: que l'histoire conserve précieusement cette belle image d'un citoyen; qu'elle la montre aux généra- tions futures comme un modèle mis à leur portée, dont les formes conviennent parfaitement aux habitudes que les sociétés humaines contracteront de plus en plus, à notre civilisation actuelle et aux progrès qu'elle fera, malgré tous les obstacles qu'on voudrait lui opposer.

Les passions politiques n'ont pas épargné la réputation de Hoche : on l'a même accusé d'imposture; on a prétendu que la lettre du jeune Sombreuil, après l'affaire de Quiberon, était une fable de son invention. Qu'on lise cette histoire, et la

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jpnviction viendra de toutes parts; on ne doutera plus de la

acheté du chef qui prend la fuite, et de la juste cl vertueuse ndignation du jeune hoinine qui se dévor.e à la mort , pour cpie es soldats soient épargnés. D'ailleurs, ce chef vendéen, dont >n essaie de rétablir la réputation aux dépens de celle du énéral républicain, n'avait pas même l'estime de son parti. Nous méprisons ses talens militaires, dit le comte de Geslin; l n'en a aucun : mais il est si intrigant, que c'est lui qui est taxvenu à faire épouser notre cause par l'Angleterre. Sous ce apport, il nous a servis et nous sert encore. Ce sont de ces êtes exaltées dont on se sert pendant un tems ; car il est bouffi l'orgueil. Il est même fort mal vu du parti; beaucoup de per- onnes pensent qu'il est plutôt l'agent de l'Angleterre que celui lu roi. »

Hoche disait la vérité à tout le monde; sa franchise n'excep- ait personne. Lorsque le général Aubert-Dubavet, alors mi- listre de la guerre, fut nommé à l'ambassade de Constantinople, l reçut de Hoche la lettre suivante: « Vous parlez, c'est fort »ien, général : puissiez- vous être toujours heureux ! Souvenez - ous de ceux que vous avez engagés dans de mauvais pas, et [ui se sont livrés sans réserve , croyant vous avoir pour appui. Ldieu , Dubayet : vous étiez fait pour servir plus utilement. »

Les circonstances actuelles demanderaient peut-être que l'on émît sous les yeux des Français la lettre que Hoche adressait u Directoire le 25 août 1796 : une étonnante similitude de ues, de tendance et de moyens rapproche, identifie en quel- [ue sorte les ennemis de la France d'alors et ceux des institu- ions constitutionnelles. S'emparer des élections; corrompre, inèantir l'esprit public ; avoir deux doctrines , l'une apparente , 1 l'autre intérieure ; se défaire , d'une manière ou d'une autre , le ceux qu'on désespère de séduire... Dès que le but est louable , dus les moyens de l'atteindre sont légitimes. Une autre lettre lu même général, adressée au ministre de la police, et insérée lans le dernier chapitre de cette histoire, mériterait d'être ranscrite en entier: mais son étendue ne nous permet pas de a placer dans cet article, et les lecteurs ne nous pardonne-

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raient pas de l'avoir abrégée. Extrayons- en seulement une pensée; le général parle des républicains exagérés : « Ils m'ont proscrit, dit-il , je ne puis être taxé d'être leur ami. Je plaide en faveur des principes, et non par intérêt pour les personnes.» Le jour même il écrivait celte lettre, un oificier de Frotté lui fit tirer un coup de pistolet, au sortir du spectacle; l'assas- sin fut arrêté.

Venon9 à des citations d'une autre nature et non moins inté- ressantes par leur importance historique. TSTous devrions peut- être mettre au premier rang celles qui peignent les hommes, qui montrent à découvert leurs erreurs et leurs passions, source de tant de vices et de quelques vertus. Cette histoire équivaut à des siècles d'observations faites dans des tems pai- sibles ; tant les événemens y sont pressés, multipliés et variés, les mouvemens rapides, impétueux, désordonnés en apparence: mais la cause de chaque fait particulier est facilement aperçue ; aux yeux du lecteur attentif , la confusion disparaît, chaque tableau devient distinct et bien terminé, et la vérité historique les anime tous On y voit tour à tour l'inconcevable opiniâtreté des préjugés de caste, les petitesses de l'amour- propre gou- vernant quelques hommes publics, au milieu même des plus grands dangers et jusqu'aux portes du tombeau ; de grands crimes commis par faiblesse, d'admirables exemples de dévoû- ment et de générosité. Le ridicule même y trouve sa place ; on ne peut que sourire en lisant l'étrange homélie de Souwarow à Charette. Le ton prophétique du vieux guerrier parlant au nom du dieu des armées , comme l'un de ses aides-de-camp , peut être du goût des soldats russes; mais il n'obtiendra que les railleries des Français. Le prophète russe annonçait à Cha- rette , de la part du Très - Haut, une suite de victoires écla- tantes; quelques jours après avoir reçu cette lettre, le général vendéen fut pris et fusillé.

Parmi les pièces importantes contenues dans cette histoire , nous choisirons celles qui semblent avoir préparé la Charte constitutionnelle, à laquelle'nous sommes d'autant plus atta- chés aujourd'hui, que la jouissance nous en est obstinément

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contestée] et que jusqu'à présent elle n'est garantie que par des sermons trop peu respectes. La lettre suivantede Louis XVIII à Charette contient déjà quelques-unes des pensées que le mo- narque a exprimées dans sa Charte*

« Vous affermissez les sentimens que je vous ai témoignés dans mes précédentes, et redoublez, s'il est possible, le désir d'être à la tête de mes armées catholiques et royales, et de combattre à coté de vous, leur digne général , pour rendre le bonheur à mes sujets. J'espère qu'en ce moment mon frère plus heureux que moi, jouit de cette gloire. Vous savez sans doute par lui que la malheureuse affaire de Quiberon , et sur- tout la paix de l'Espagne rendent les secours de l'Angleterre bien moins considérables que nous n'avions lieu de l'espérer. Ce contre-tems , loin de me rebuter , n'est pour moi qu'une preuve de plus que la Providence veut que je ne doive ma couronne qu'à mes braves sujets : mais je vous le dis avec effusion de cœur, c'est bien plus à leuramour qu'à lcurvaleur que je vou- drais la devoir. J'ai vu avec plaisir, dans votre lettre, que vous travaillez à faire connaître l'expression de mes sentimens dans les provinces de mon royaume soumises au joug des re- belles (républicains) : je désire aussi vous voir étendre vos relations le plus loin possible, et que vous m'en fassiez con- naître les progrès, afin que j'y proportionne mes démarches. Mais, ce que je désire par dessus tout, c'est que vous conti- nuiez celles que je sais que vous avez déjà faites en Angleterre pour obtenir ma réunion avec mon frère et vous. De mon côté, je fais tout mon possible pour pouvoir au moins me mettre en chemin , pour me rapprocher; mais , comme d'Avaray vous l'a marqué dans ma lettre du 3 de ce mois, l'esprit de terreur ou de vertige qui a gagné la plupart des princes d'Allemagne est cause que j'ai été forcé de recourir à l'empereur pour obtenir un asile momentané.

« Je travaille aussi à prolonger la guerre extérieure que je regarde comme un mal nécessaire pour empêcher les rebelles de réunir trop de forces contre vous, jusqu'au jour le t. xxxvn. Janvier 1828. Q

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bandeau sera tombé des yeux d'un plus grand nombre de mes

sujets. »...

Dans une déclaration du roi, adressée de Vérone à Charelte, le 8 juillet 179^, on trouve ces passages remarquables : « Tan- dis que la main du tems imprime le sceau de la sagesse aux institutions humaines, les passions s'étudient à les dégrader, et mettent leur ouvrage à côté des lois pour les affaiblir, ou à la place des lois pour les rendre vaines. Toujours les abus marchent à la suite de la gloire et de la prospérité; toujours, une prospérité constante leur facilite l'entrée des empires, en les dérobant à l'attention de ceux qui gouvernent. Il s'en est introduit dans le gouvernement de la France, et long-tems ils ont pesé, non-seulement sur la classe du peuple, mais sur tous les ordres de l'étàK Le feu roi, mon frère et souverain seigneur et maître, les avait aperçus, il voulut les détruire; il mourut en chargeant son successeur d'exécuter les projets qu'il avait conçus dans sa sagesse pour le bonheur de ce peuple... Ce que Louis XVI n'a pu faire, nous l'accomplirons. Mais, si des plans de réforme peuvent se méditer au milieu des troubles» ils ne peuvent s'exécuter qu'au sein de la tranquillité. »...

On voit que, dès cette époque, les vérités sur lesquelles la charte est fondée étaient déjà dans la pensée de Louis XVD.I; mais elles étaient encore mêlées à des opinions que l'expé- rience a changées. On est surpris que l'intérieur de la France, à cette époque, fût aussi complètement ignoré de ceiix qui avaient le plus d'intérêt à le bien connaître : il paraît que la flatterie et les mensonges de cour avaient suivi le trône dans l'exil , comme l'un de ses attributs essentiels et caractéristiques, le premier de ses besoins.

Après les détails de la pacification générale de la Vendée et de la chouanerie, l'auteur, plus occupé des choses que des mots, laisse au lecteur le soin de faire lui-même la récapitula- tion des événemens et de leurs conséquences nécessaires. «Ainsi se termina, dit-il, cette épouvantable guerre d'assassinats , que l'on essaya vainement de rallumer à différentes époques. Une longue et funeste expérience avait enfin appris au peuple ven-

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décn à connaître ses véritables ennemis. Puisse l'ensemble de Cet horrible tableau se graver dans le souvenir des siècles, et inspirer à tous les peuples de la terre une horreur profonde pour les guerre, civiles et religieuses I » Nous nous garde- ions bien de rien ajouter à cette noble et touchante péro- raison. N.

Discours du général Foy ; précédés d'une Notice bio- graphique, par M. P. F. Tissot, à' un Eloge, par M. Etienne, et à' un Essai sur l'éloquence politique en France, depuis 1789, par M. A. Jay (i).

De tous les orateurs qui ont paru à la tribune française de- puis Mirabeau, le générai Foy est sans contredit celui qui pro- duisait sur ses auditeurs l'impression la plus immédiate et la plus vive. Réduit, durant toute sa carrière législative, à com- battre dans les rangs d'une minorité qu'une loi mauvaise, frau- duleusement exécutée, rendait chaque jour moins nombreuse, il exerçait sur la majorité un empire dont elle s'étonnait sou- vent elle- même. Sans doute, l'éloquence du général Foy ne changeait rien aux votes de cette majorité dont les décisions étaient prises d'avance ; mais, tandis que d'autres membres de l'opposition rencontraient, en demandant la parole, des signes d'impatience ou des invectives, le général Foy était toujours accueilli par un murmure d'approbation. Ses adversaires se promettaient du plaisir à l'entendre, et ils se livraient à ce plaisir d'autant plus volontiers qu'ils n'avaient point à craindre que leur conscience fût ébranlée, ou leur raison convaincue. La jouissance que leur procurait ce beau talent était sans con- séquence, ou même elle avait pour eux une conséquence avan- tageuse. Leurs votes, contraires à des raisonnemens qu'ils,ve- naient d'écouter avec une sorte d'enthousiasme, étaient, aux

(1) Paris, 1826; P. A. Moutardier, rue Gît-le-Cœur, 4. 2 vol. in -8°, avec portrait et fac simile; prix, 12 fr.

6'.

*4 SCIENCES MORALES.

veux dn pouvoir, un mérite de plus : ils lui démontraient d'au- tant mieux leur dévoûmcnl sans bornes et leur immuable fi- délité.

L'éloquence du général Foy a été parfaitement caractérisée par un de ses anciens collègues, M. Etienne, qui s'est associé à la publication de ses discours : et comme il nous semble qu'on a toujours tort de vouloir varier l'expression ou la pen- sée , quand la pensée est juste et l'expression claire, nous croyons ne pouvoir mieux faire que de transcrire ce jugement, plein de vérité et d'élégance.

« Une attitude calme et fière, un organe sonore et pénétrant, un geste plein de noblesse et de grâce , un regard brûlant se réfléchissaient tous les mouvemens d'une âme enflammée de l'amour de la patrie, une diction pure et forte , embellie par des tours heureux, animée par des images pittoresques; une sensibilité qui ne devait rien à l'art , et qui avait tout son foyer dans le cœur; un air chevaleresque, qui rappelait encore le guerrier, et qui donnait à toutes ses paroles ce charme si puis- sant sur une nation , qui, dans la jalousie de sa liberté , aime toujours à se souvenir de sa gloire: tels étaient les caractères de cette éloquence brillante et sage, qui illustra la tribune et qui consola la France. »

Le premier discours du général Foy fi»t prononcé à l'occa sion d'une pétition relative à la Légion-d'Honneur. Tous ceux qui l'entendirent se souviennent encore de l'effet imprévu qu'il produisit sur toute la Chambre. On n'avait jusqu'alors vu dans l'orateur qu'un militaire distingué, un homme de connaissances variées, d'un esprit brillant, d'une instruction solide: nul ne s'attendait à ce talent de tribune , dans les camps il avait eu si peu d'occasions de se développer; à cette lucidité si rare dans ceux mêmes qui, n'ayant pour moyen que la parole, pas- sent leur vie à polir et à perfectionner le seul instrument qui soit en leur pouvoir; à cet amour si vrai, si sincère de la liberté constitutionnelle, dans un soldat qui avait servi d'abord une république mal organisée et tumultueuse, ensuite un despote, doué de facultés immenses et plein de génie, mais qui , par

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ce génie et C6I facultés mêmes, aurait banni du mciidc les derniers vestiges de la liberté, si la liberté n'était pas indes

ti uctible , parce qu'elle est dans les destinée! de l'homme et ila us les décrets du ciel.

La péroraison de ee discours est surtout remarquable. Elle contient en peu de mots l'exposé des principes qui guidè- rent toujours le général Foy dans sa carrière législative. « Il n'est pas bon, disait-il , que les notabilités naturelles , légales, compatibles avec les droits de tous, se heurtent entre elles. Tâchons que la considération universelle embrasse tout ec qui est honnête et généreux.; croyez-m'en , chacun y gagnera. La gloire héritée vivra plus paisible et recueillera plus de respects, quand elle ne sera plus hostile envers la gloire acquise. La grande propriété retrouvera sa juste part d'influence dans l'état, lorsque tous les Français seront unis de cœur et d'habitude dans leur hommage aux services rendus et aux droits acquis , dans leur fidélité au Roi et à la Charte, dans leurs vœux pour l'indépendance et l'honneur de la France. »

Pourquoi ces principes n'ont-ils pas été ceux de la majorité qui, dans la Chambre élective, a décidé du sort de ce beau pays? Pourquoi les dépositaires du pouvoir ont-ils fermé l'o- reille à ecs conseils salutaires ? Qu'en esl-il résulté ? Ils ont créé deux classes ennemies, dont chacune pense n'être en sûreté que si l'autre est opprimée. En remettant en question toutes les ga rantics, ils ont ressuscité toutes les prétentions. En ébranlant toutes les sécurités , ils ont réveillé toutes les haines. Heureuse- ment, la raison nationale règne encore sur les esprits éclairés. Malgré l'irritation imprudemment excitée, cette raison puis- sante, fille d'une expérience longue et douloureuse, apaise ou modère les ressentimens; elle crie à tous que ce n'est pas à la victoire s mais à la paix qu'il faut aspirer; que la paix ne peut être fondée que sur la justice; que les iniquités d\m parti ne légitiment point les iniquités de l'autre, et que, pour avoir été menacé de l'oppression, on n'acquiert pas le droit d'être op- presseur à son tour. Ce que le général Foy voulait, en 1820, les amis des institutions constitutionnelles le veulent encore ',

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ils ne contestent aucune notabilité naturelle ou légale; ils con- sentent à respecter la gloire héritée, pourvu qu'elle aussi res- pecte la gloire acquise. Ils accordent à la grande propriété sa juste part d'influence, pourvu qu'elle ne recoure point à des lois insidieuses, violatrices de la Charte, et destinées à trans- porter en France cette concentration des propriétés, péril et fléau de l'Angleterre.

L'espace qui nous est réservé dans ce recueil nous défend d'examiner en détail les autres discours du général Foy , et de multiplier des citations dont chacune aurait intéressé, ou in- struit, ou ému nos lecteurs. Nous nous restreignons donc aune indication rapide, qui prouvera que, dans chaque circonstance, la justice et la liberté trouvèrent en lui le plus éloquent de leurs défenseurs.

Nous le voyons en effet, le 14 janvier 1820, réclamer pour le droit de pétition contre un ministère impatient d'étouf- fer la voix de la France; le 14 février , après l'assassinat du duc de Berry, dévoiler les projets de la faction qui voulait profiter de cet événement déplorable pour anéantir les libertés publiques; s'élancer le 6 mars à la tribune en faveur de la li- berté individuelle, et le 2/» mars, défendre celle de la presse, plus précieuse encore, car elle est la sauvegarde de toutes les autres.'Il y remonte, le i5 mai, pour repousser les change- mens perfides qu'on vent introduire dans la loi électorale, dans cette loi qui , confiant à 80,000 propriétaires le droit de nom- mer des députés, devait assurément contenter ceux qui redou- tent l'intervention des masses et l'influence des prolétaires : il combat, avec une activité infatigable, chacun des articles du nouveau projet , et ces grands collèges , si imprudemment rangés en bataille contre les collèges d'arrondissement , et le privilège du double vote, destructif de l'égalité politique qui est la base fondamentale de notre pacte constitutionnel.

Il n'entre pas dans notre sujet d'analyser les travaux du gé- néral Foy sur la partie de notre établissement publie qui avait attirer naturellement son attention spéciale, nous voulons dire la guerre. Il nous suffira de rappeler que la supériorité

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de ses connaissances sur cette matière n'était pas contestée Nous ajouterons que ce qui «end surtout ses discours précieux, c'est que, même en traitant des questions qui semblaient n'a- voir <le rapports directs qu'avec l'organisation , les droits et la discipline de l'armée, l'orateur, aussi bon citoyen que mi- litaire habile , laisse éclater sans cesse son désir ardent de voir l'armée unie à la nation, et la force employée uniquement à l'extérieur pour maintenir intact l'honneur du nom français, et dans l'intérieur pour protéger l'ordre et la justice. Il s'é- lève avec une énergie consciencieuse contre toute suppression des formes légales; il foudroie de son horreur et de son mé- pris toutes ces juridictions rapides, funeste héritage de nos tems de troubles, perpétuées d'années en années et de gouver- nement en gouvernement, au mépris des lois et des promesses, et à la faveur des chicanes et des arguties ministérielles.

Le général Foy avait défendu la liberté de la presse en 1820 contre un ministère faible et versatile, atterré par une calamité inouïe ( l'assassinat du duc de Berry ) ; il fut appelé à la défendre de nouveau en 1822 contre un ministère plus hostile et plus audacieux, pour lequel uue faction avait con- quis le pouvoir, et qui , en échange, avait promis à cette fac- tion de la délivrer de la publicité qu'elle redoutait au milieu du triomphe. C'était surtout contre les journaux que la conspira- tion était dirigée : et ce fut en plaidant la cause des journaux que le général Foy prononça ces paroles utiles à reproduire aujourd'hui, puisque la censure, qui pesait sur eux il y a bien peu de jours, peut les menacer encore (1) : « Les journaux sont l'histoire du tems présent, et par conséquent celle qui nous intéresse le plus. C'est la seule manière de vous tenir , vous

(1) Cette phrase était écrite, avant la chute du triumvirat dont la France est délivrée. Nous espérons que, sous de nouveaux ministres, le danger que nous craignions ne nous menace plus. L'exemple a été frappant , la leçon sévère. Qui sérail assez aveugle pour n'en pas pro- fiter?

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Députés , au milieu du peuple, et d'avoir le peuple au milieu de vous. Que m'importent à moi des faits et des événemens anciens qui ne touchent en rien les intérêts actuels de la pa- trie? Que me font les guerres de Louis XIV ? Que me font les guerres du grand Frédéric? Ce qui m'importe, c'est la guerre entre la Russie et la Porte ottomane , qui doit amener l'affran- chissement d'un peuple généreux et changer peut-être la face de l'Europe. Que me font les efforts téméraires des patriciens de l'ancienne Rome contre les plébéiens? Ce qui m'importe, ce sont les efforts actuels de l'aristocratie française pour recon- quérir une puissance que le peuple a si souvent brisée entre ses mains. Tous ces événemens, qui m'en instruira ? ce sont les journaux, les journaux dont la liberté constitue la véritable liberté de la presse. «

Suivons maintenant le général Foy sur un autre terrain. 11 ne s'agit plus de questions générales souvent discutées , et sur lesquelles les raisonnement se présentent en foule*, parce que tous les hommes de bonne foi sont du même avis. Il s'agit de calculs, de chiffres, d'opérations mystérieuses, couvertes d'un voile qu'une complicité de corruption voulait rendre impéné- trable. Il s'agit, en un mot, de l'affaire Ouvrard, de ces mar- chés scandaleux dont les ministres se rejetaient la honte, et qui, malgré desVécriminations réciproques et multipliées, pè- sent encore également sur les ministres accusés et sur les mi- nistres accusateurs. Les deux discours du général Foy, du 28 juin 1824 et du 2 mai 1825, sont des chefs- d'œuvre de discussion, de logique, de force et d'ironie. Son talent parait à la fois avoir grandi et s'être varié. Le brillant des expressions, l'exactitude des faits , l'évidence des raisonnemens , l'amer- tume trop méritée d'une plaisanterie dédaigneuse, la rigueur des calculs, tout se réunit pour placer ces philippiques modernes à côté de celles qui ont illustré l'orateur antique, lorsqu'il dévoi- lait les forfaits d'Antoine et les spoliations dcVerrès. Sans doute, ces efforts du génie et de la conscience n'ont pas été suivis du succès. Les ténèbres, loin de se dissiper, se sont épaissies : la justice n'a pu pénétrer dans ce dédale. L'atteinte portée à la

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fortune publique est restée sans remède, et les dilapidaient s sans punition; mais l'opinion éclairée n'en a pas moins pro- noncé son jugement: il est sans appel, il est sévère, et cette leeon servira peut-être à corriger ou à effrayer des ministres futurs.

Nous désirerions parler encore de deux discours du général l'oy, qui produisirent sur le public et même sur la Chambre une impression profonde. Ce sont ceux qu'il prononça contre la septeunalité et l'indemnité accordée aux émigrés. Les bornes qui nous circonscrivent ne le permettent pas. Terminons donc par un dernier hommage a la mémoire d'un homme enlevé à la France au milieu de sa carrière, et que la France ne cessera de pleurer. Guerrier intrépide , orateur entraînant, manda- taire incorruptible, il a traversé la vie sans qu'un seul re- proche piAit lui être adressé. Jamais il n'a manqué l'occasion d'un mouvement courageux, d'une action noble, d'une parole généreuse, qui, dans la circonstance, était une action. Les fastes de notre longue et orageuse révolution n'offrent aucun caractère plus pur, aucun talent plus dévoué à la liberté , a la vérité, à la justice. Il apparaît au milieu de la servilité, de la corruption, de la bassesse, comme un monument destiné à réveiller toutes les espérances , à ranimer toutes les émula- tions vertueuses, et son souvenir même est un bienfait légué à la France qu'il a chérie, à l'humanité qu'il a défendue, à la cause sainte pour laquelle il a consumé, petit-être abrégé ses

jours (1).

B. C.

(1) L'hommage rendu à l'un des orateurs les plus chers à la patrie est venu un peu trop tard ; ces discours auraient être publiés, avant la mort de l'illustre député. On a été plus équitable envers un autre défenseur zélé des libertés publiques, M. Benjamin Constant. Le recueil de ses éloquens plaidoyers en faveur de la cause constitutionnelle pa- raît chez Gaultier-Laguionie, Hôtel des Fermes, en 2 vol. in-8". prix, i.\ fr. On souscrit à celte précieuse collection , chez M. Casimir Pkrrier. Tous les exemplaires seront signés par l'auteur. ( w. du R )

LITTERATURE.

OEijvres choisies d'Évariste Parny , publiées d'après

l'exemplaire corrigé et mis en ordre par l'auteur (ij.

Poésies inédites d'Evariste Parny, précédées d'une

Notice sur sa vie et ses ouvrages , par M. P. F. Tissot(2).

Pendant deux siècles, le génie de nos écrivains avait fixé sur la France les regards de l'univers, et la tirant, pour ainsi dire, du rang des nations modernes, lui avait donné, malgré notre état politique, quelque chose de cet éclat sur-humain qui paraissait jusqu'alors uniquement réservé aux grands peu- ples de l'antiquité. Les écrits de nos poètes et de nos philo- sophes, traduits d'abord dans toutes les langues, n'eurent bientôt plus besoin de traducteurs. Grâce au désir de les étu- dier, la langue française devint presque universelle. L'Europe était tributaire de nos arts, avant qu'elle le lut de nos vic- toires.

Tant qu'a duré notre prospérité militaire, aucune voix ne s'est élevée pour contester notre prééminence dans les lettres. Ce fut quand nous perdions la puissance politique qu'on pré- lendit nous ravir la gloire littéraire. Cette littérature natio- nale, seule propriété de la France que l'étranger n'eût pas envahie, des Français ont voulu la lui livrer. A les entendre, ce n'était pas assez pour nous de fléchir sous le sabre des cou- quérans, il fallait encore subir le joug de leurs doctrines, se façonner aux caprices de leur goût, se traîner en esclave sur

(i) Paris, 1827 ; Ambroise Dupont et compagnie, rue Vivienne, 16. 2 vol. in-18 ; prix, 6 fr.

(2) Paris , 1827; Ambroise Dupont el compagnie. 1 vol. in-18; |)rix , 3 ffc.

UftTÉRÀTURE. gt

les traces de leurs écrivains, de leurs artistes, de leurs philo* sophes. Chose inconcevable! c'est au nom de l'indépendance qu'on nous prescrit de nous dépouiller de tout ce qui caracté- rise l'esprit national; c'est au nom de la liberté qu'on nous commande la scrvile imitation de tout ce que la littérature des vainqueurs renferme de plus bizarre et de plus faux! Au ton que prennent dans le monde quelques disciples de cette école anti-française, on dirait que les statues de tous nos grands hommes se sont écroulées, comme celles de Bonaparte, sous le canon de Waterloo, et que la gloire des Racine , des Pascal , des Molière, des Montesquieu était aussi fragile que la puis- sance d'un despote ou l'indépendance d'un peuple. Ces génies, qui, dans trois mille ans, seront, comme Homère ,• Jeunes d'immortalité, sont taxés chaque jour $ hommes bons pour leur temSy mais qui ne se trouvent plus à la hauteur la France est parvenue depuis quelques années, c'est-à-dire, depuis qu'elle a eu le bonheur de recevoir les leçons des Cosaques , et d'entendre la langue harmonieuse des Croates et des Bas- kirs. Nos philosophes auraient eu besoin d'étudier sous Kant la clarté, nos historiens d'apprendre du romancier Walter Scott la fidélité historique, nos poëtes... nous n'en avons point. Racine n'a qu'un talent bien court; Boileau manque d'invention et de verve; Voltaire, d'imagination ; Jean-Bap- tiste estglacial; Delille, ennuyeux; et Lebrun-Pindare, illisible.

Parny devait partager avec ces grandes renommées la colère des étrangers de (intérieur. La Harpe l'avait appelé le Tibullc français. Vanté par La Harpe et comparé à un poëte latin ! Quel double titre à la réprobation! Aussi, la plupart des nou- veaux législateurs du Parnasse n'en parlent- ils qu'avec le sourire du mépris. Cette prose est harmonieuse, disent-ils, quand on leur cite ses plus beaux vers ; ces lignes mal rimées ont pu naguère amuser un moment des cercles oisifs et fri- voles , mais aujourd'hui on ne les lit plus, on ne peut plus les lire.

Ces messieurs doivent, en effet \ tâcher qu'on ne lise plus les lignes de Parny. Il est redoutable pour leur secte, et pourra

iji LITTÉRATURE.

leur enlever plus d'un prosélyte. Pour peu qu'un homme ail le sentiment de l'harmonie et du coloris poétique, quelque soin qu'ils aient pris de son éducation littéraire, il n'aura pas lu dix pages des Elégies qu'il s'écriera : Voilà la véritable poésie clégiaque ! Il se laissera toucher par cette mélodie douce et pé- nétrante qui reproduit avec tant d'aisance et de souplesse tous les mouvemens de l'âme, par cette élégance continue si néces- saire à qui veut peindre la beauté, par ces tournures dont la simplicité savante redouble l'éclat de l'image ou l'énergie de l'expression. S'il reporte ensuite ses regards vers les chefs- d'œuvre exotiques qu'il admirait sur parole, il croira , pour le moins, entendre tantôt un hypocondriaque qui raconte à son médecin les bizarres impressions de ses nerfs malades, les visions qui se pressent autour de son lit; tantôt un homme tourmenté de rêves fâcheux, qui les expose à quelque nouveau Joseph chargé d'en donner l'explication. Il rejettera les doc- trines de ses maîtres, et conviendra que la France doit à Parny les premiers modèles dont elle ait pu se glorifier dans un des genres les plus aimables et les plus difficiles.

Et ce n'est pas seulement dans ce genre que Parny s'est montré grand poêle. Sans parler du plus fameux de ses ou- vrages, de cette épopée satirique les tableaux de toute espèce se pressent sous son pinceau toujours varié, toujours brillant; la richesse, la fraîcheur, l'abondance des images forcent à l'admiration, même quand on regrette le plus qu'il ail choisi un pareil sujet, combien de morceaux du premier ordre ne trouve- t- on pas dans les Rose-Croix! Je suis loin de fendre la composition de ce poème. Elle est obscure et pres- que sans intérêt; souvent aussi un excès de concision dans le style augmente l'obscurité du plan; mais ces défauts ne font qs;e montrer avec plus d'évidence la force d'un talent qui , malgré l'absence des préparations dont un autre n'aurait pu se passer, vous attache, vous émeut, et quelquefois vous trans porte. Dans plusieurs passages, Parny s'élève à la plus haute poésie épique, il peint les combats à la manière d'Homère, et l'égale peut être en décrivant les blessures.

UïTÉIUTUEE. $1

Si fel Rue-Croix n'offrenl des modèles que dans lesdétails, le

poème d'ïsnel et dsléga est d'un bout, à l'antre un modèle. Ici la concision ne nuit point, on nuit très-pou, à la clarté. Toitl marche et se suit. Les formes de la poésie du Nord sont fidèle- ment conservées ; niais il semble qu'un rayon du génie grec perce à travers les brouillards , les échauffe et les colore. Les périodes du poète ont l'élégance exquise, l'attitude si noble- ment gracieuse des vierges d'Ossian dans le tableau de Giro- det. L'épisode à'Ôlbrotvn est particulièrement un chef-d'œuvre. Qui pourrait lire sans une émotion profonde, qui pourrait relire sans admiration , ces plaintes de la jeune Rus la, que la fausse nouvelle de l'infidélité d'Olbrown conduit au tombeau :

O toi qu'ici rappellent mes soupirs , Dit-elle enfin, ô toi qui m'as trahie, Que le remords n'attriste point ta vie! Tandis qu'ailleurs tu trouves des plaisirs , Moi, je succombe à ma douleur mortelle, D'un long sommeil je m'endors en ces lieux, Et le rayon de l'aurore nouvelle, Sans les ouvrir, tombera sur mes yeux?

Peut-être quelques critiques, ne trouvant ici aucune de ces expressions ambitieuses , de ces images à grossière enlumi- nure qui, loin de se cacher dans le tissu du style, semblent s'en détacher pour appeler les yeux, décideront -ils que ces vers manquent de poésie ; mais ceux qui savent que la poésie consiste surtout à rendre par le tour, par l'expression, par le mouvement de la période, les mouvemens de la passion et les nuances de la pensée, seront certainement d'un avis contraire. J'ajouterai que les deux derniers vers renferment une des ima- ges les plus touchantes que la poésie ait encore rendues ; et je les trouve tellement poétiques que j'oserai les mettre au-dessus d'un des plus beaux vers du plus grand des poètes.

Homère, dans les funérailles de Patrocle, avait dit :

Mupcu.s'voiai S'k rcîdt epavr. po^c^à* tuXc; riôx;

( lAÙ2 , V. )

<)', LITTERATURE.

« A leurs yeux baignés de larmes apparaît la brillante aurore autour

« de ce corps déplorable (i). »

Ce contraste entre la naissance du jour et la mort du héros, entre tout ce qu'il y a de joyeux daus le premier rayon du so- leil et tous les senti mens douloureux qu'inspire la vue de ce corps glacé, est sans aucun doute éminemment poétique. Virgile, qui, quoi qu'on en dise, s'y connaissait un peu, en a jugé ainsi. Il a imité ce trait, sans l'égaler, dans les funérailles de Paîlas,

Aurora interea miseris niortalibus almam

Extulerat lucem.

Mais Parny , qui n'imite pas, me paraît supérieur à Virgile, et, je le répète, supérieur même à Homère. Dans le poète grec, c'est le spectateur qui voit tomber les naissantes lueurs de l'au- rore sur Patrocle expiré; dans Parny, c'est Rusla elle-même qui voit, en quelque sorte, et qui montre à son amant ses yeux insensibles à la lumière du jour.

Maintenant, si l'on veut une de ces hardiesses, préparées avec art, comme elles le sont toujours dans un poète qui sait écrire, mais cependant assez en saillie pour frapper les espritsles moins exercés, qu'on lise ces vers de la Journée champêtre :

Et du coteau s'éloignant davantage , L'ombre s'allonge etjcourt dans le vallon ;

Qu'on lise surtout , dans les Rose-Croix , cette peinture si éner- gique et si ferme :

Le dur Calder, à l'œil creux et farouche, Ouvre en ronflant une profonde bouche. Le glaive entier s'y plonge ; le Danois

(i) Il est curieux de rapprocher du texte la traduction de Mme Dacier, pendant qu'ils continuent leurs plaintes lugubres, l'Aurore Tient annoncer e lever du soleil. Peut-être les aristarques qui trouvent l'Iliade peu poétique ne l'ont-ils lue que dans des versions de cette force. En ce cas, ils n'ont d'autre tort que celui de juger ce qu'ils ne connaissent point.

LITTIvRATUUK. 95

Se raidissant , ('•tend sa main tremblante , Pousse un cri sourd , et vomit à la fois Son hydromel et son âme sanglante.

L'auteur imite Virgile qui avait dit :

Purpurcam vomit ille auima»m , et cum sanguine mi.vta Vina refert moriens. (jE/icitl., lib. ix.)

Mais il imite en grand poète. S'il eût traduit avec cette vigueur quelque extravagance de Schiller ou de Dryden, on n'aurait pas assez d'éloges pour lui.

Du reste, ce n'est peut-être pas uniquement l'envie de se singulariser, de choquer toutes les opinions reçues et d'intro- duire en France le culte des dieux étrangers, qui porte certaines personnes à décrier les vers de Parny : on trouve de loin à loin dans ses ouvrages des traits mordons contre le mauvais goût et contre l'importation des doctrines d'outre -Manche. Ces traits, quoique adressés, il y a vingt ou trente ans, à d'autres écrivains , peuvent avoir blessé les novateurs d'aujourd'hui. J'en donnerai un exemple, et , quoique je le tire du plus faible des écrits de Parny, de son fabliau intitulé Gorldam, je suis sûr que mes lecteurs le verront avec plaisir. C'est un fragment de la peinture du bois règne le gnome Spleen.

Du gnome Spleen la maligne influence Sur les Français agit moins puissamment. Point de lacets , de poignards , seulement De noirs pensers, cîe l'ennui, du silence. Ils écrivaient , mais , hélas ! quels écrits ! Ils entassaient dans leurs tristes récits I es vieux donjons et les nones sanglantes , Les sots geôliers , les grilles , les cachots, Des ravisseurs de Lucrèces galantes, De grands malheurs et des crimes nouveaux , Des clairs de lune , et puis les crépuscules, Et puis les nuits, des diables , des cellules , De longs sermons , des amans sans amour,

gC LITTÉRATURE.

Des spectres blancs , des tombeaux , uue église , Tout le fatras enfin et la sottise Renouvelés dans les romans du jour.

Ce n'est plus seulement dans les romans du jour que se re- nouvellent les inspirations du gnome britannique ; elles ont envahi les odes, les élégies, les grands elles petits poëmes; elles se hasardent sur la scène, elles se glissent dans la philosophie. Faut- il s'étonner après cela que leurs partisans dénigrent le talent de Parny ? Mais de tels efforts sont impuisssans contre sa renommée. La postérité a déjà prononcé sur lui. Il est placé, et placé pour toujours, parmi les illustres écrivains , dont les coteries peuvent un moment cacher la gloire aux regards de l'ignorance, mais qui brillent d'un nouvel éclat dès que la raison publique dissipe les brouillards sous lesquels on préten- dait l'étouffer. Parny restera, ses ennemis littéraires passeront.

Ses opinions politiques, qu'il ne prenait point la peine de ca- cher, et le tort grave qu'il eut de tourner en plaisanterie, dans la Guerre des Dieux , les objets les plus sacrés de la foi chré- tienne, lui ont fait des ennemis d'un autre genre. Ceux-ci, re- connaissant tout son mérite littéraire , n'ont pas craint de ca- lomnier sa conduite et de défigurer son caractère. Heureusement pour Parny, il existe encore un assez grand nombre d'hommes qui peuvent rendre témoignage de sa vie et démentir des accu- sations absurdes. Tous ceux qui l'ont connu s'accordent à dire que , si dans quelques unes de ses poésies légères il a semblé prendre le ton des libertins de bonne compagnie, il peignait les mœurs de son tems sans les suivre; que son commerce était aussi sûr qu'aimable; que la bonté, la droiture, la dignité fai- saient le fond de son caractère; qu'il fut toujours étranger à l'intrigue, qu'il préféra la pauvreté au sacrifice de ses opinions. On ne lui connut jamais un mouvement d'envie. Il se réjouis- sait du succès des écrivains qui étaient déjà ses rivaux; il se plaisait à encourager ceux qui pouvaient le devenir un jour. La justice littéraire, dont tant de gens, justes d'ailleurs , croient pouvoir se dispenser, fut toujours sacrée pour lui. S'il expri- mait son jugement sur un ouvrage, c'était à la fois avec la mo-

LITTÉRATURE. 0?

destie d'un homme dont l'avis est wns importance, et avec l<- scrupule d'un magistrat qui va porter un arrêt. Croyait-il, après un nouvel examen, n'avoir pas tenu la balance parfaitement exacte, il éprouvait le besoin de réparer son erreur devant tous ceux qui l'avaient entendu. Parmi les nombreux exemples qui prouvent l'extrême délicatesse de sa conscience poétique , je n'en citerai qu'un seul : il est remarquable. Lorsque M. Vie- torin Fabre eut fait paraître, à l'âge de dix-neuf ans, quelques heureux essais, Parny lui adressa une épître charmante se trouvait ce passage:

Vos vers ont le feu de votre ûge , Du premier âge des amours ; Et, bravant le moderne usage, Votre prose facile et sage A la raison parle toujours.

Sept ans plus tard , M. Victorin Fabre avait déjà publié quel ques-uns des ouvrages qui ont fondé sa renommée; Parny, donnant une édition de ses œuvres , témoigna le désir de faire des changemens dans la pièce adressée au jeune auteur dont le talent avait si rapidement grandi. Mais , lui dit-on , puisque vous conservez la date de l'épître, à quoi bon des changemens? N'importe, répondit le Tibulle français, en voyant la date de l'épître on verra aussi celle de l'édition; il est convenable que j'exprime au moins quelque chose de mon opinion actuelle- et il changea ainsi les trois derniers vers que je viens de citer :

Et la prose dans vos discours , Toujours riche , brillante et sage , A la raison parle toujours.

Avec un tel caractère, Parny devait obtenir l'amitié de tous les hommes distingués qui couraient la même carrière que lui. ïl l'obtint en effet. Plusieurs se sont plu à consigner dans leurs écrits les sentimens qu'il leur inspirait, et sa mémoire sera tou- jours environnée de leurs éloges.

Les circonstances ne permettant pas de publier tous ses ouvrages, on s'est empressé de réimprimer un choix de ses t. xxxvii. Janvier 1828.

98 LITTÉRATURE.

poésies. Plusieurs éditions ont paru presque simultanément. Celle que nous annonçons mérite à tous égards la préférence. Elle est donnée par la famille de Parny, et faite d'après un exem- plaire corrigé et mis en ordre par l'auteur lui-même qui l'avait préparé pour une édition de ses œuvres complètes. C'est donc qu'il faut chercher la dernière pensée du poète. on est sûr de ne rien rencontrer qui ne soit de lui et tel qu'il voulait l'offrir au public. Les éditeurs y ont ajouté de jolies vignettes, un portrait de Parny dessiné par M. Devéria, d'après le tableau de M. Isabey ; et l'exécution typographique réunit la correc- tion à l'élégance. Tout recommande ces deuxcharmans volumes aux amis des beaux vers, à ceux surtout qui recherchent et savent sentir la pureté du goût, l'harmonie,

Et la grâce , pïirs belle encor que la beauté.

On trouve dans le premier : les Poésies erotiques ; la Journée champêtre; le Promontoire de Leucade ; le petit poème didac- tique intitulé, fe? Fleurs; les Tableaux, morceaux délicieux dont le Corrège lui-même aurait pu difficilement conserver sur la toile toute la délicatesse et l'exquise fraîcheur; Jamsel , anecdote historique ; un choix de lettres eu vers et en prose , des réflexions éminemment philosophiques' s'allient à de douces peintures ; et les Déguisemens de Vénus.

Le second volume contient : les Chansons madécasses que Parny ne donne que comme une traduction, mais l'on reconnaît partout le cachet de son talent; le conte en vers intitulé, Voyage de Céline; Isnel et Asléga , poëme en quatre chants; Goddam , fabliau en quatre chants; le Discours pro- noncé par M. de Parny, le 6 nivôse an xi, lors de sa réception à l'Institut; enfin, de nombreuses poésies légères réunies sous Je titre de Mélanges , et parmi lesquelles on distinguera surtout l'épisode de Thaïs et Elinin , tiré de la Guerre des Dieux , Y Épure aux insurgens ( des États-Unis d'Amérique), la Com- plainte au tombeau d'Emma , et les Vers sur la mort d'une jeune fille. L'état de notre littérature fera remarquer aussi une petite pièce sans prétention qu'on pourra réciter, pour toute

LITTLK vil RE. 99

réponse, aux détracteurs de Parnv. Elle commence par ers vers :

De notre Pinde le grand maître A dit : Rien n'est beau que le vrai. Mais sur notre Pinde peut-être, Le beau vieillit, et maint essai Nous promet sa ebute prochaine. La sottise est féconde et vaine. Vous le voyez, un vrai nouveau , Qui ne veut rien de la nature, Un vrai dont la raison murmure, Menace le vrai de Boileau. Les novateurs à la critique Opposent la faveur publique, Celle au moins de leurs feuilletons, De leurs amis , de leurs patrons , Et du commis à la boutique, etc.

Pour conserver leurs droits de propriété , les éditeurs ont été forcés de publier séparément les Poésies inédites de Parny. Mais le volume qui les renferme est imprimé dans le même format et avec les mêmes caractères que les OEueres choisies ; il sera placé sur le même rayon dans toutes les bibliothèques. Il contient deux mille vers encore inconnus, et son apparition est une bonne fortune pour tous les hommes qui ne sont poiut insensibles aux nobles plaisirs de l'esprit. La plupart des pièces qui le composent sont des fragmens; mais plusieurs, quoique détachées d'un plus grand travail, forment un ensemble com- plet. On y reconnaît à chaque page toutes les qualités qu'on admire dans les autres écrits de l'auteur.

Le volume s'ouvre par une JVotice sur Parny, que nous devons à M. Tissot. Cet habile écrivain y expose, avec autant de vérité que de charme , les titres de notre Tibulle à l'estime comme à la gloire, les vertus de l'homme et les talens du poëte. C'est un morceau très-remarquable d'histoire littéraire et de critique. Mais, plus cet excellent travail mérite d'éloges et de confiance , plus je crois devoir relever une erreur qui s'y est glissée. « Parny, dit M. Tissot, s'enorgueillissait de la gloire de

ioo LITTÉRATURE.

Napoléon, parce qu'elle était celle de la France, et qu'il atten- dait de ce grand homme la plus haute prospérité pour notre patrie. Après Austcrlitz , après Jéna, il se sentait transporté d'admiration pour le héros du siècle, mais, convaincu que l'entreprise de chanter le nouvel Achille demandait la trom- pette d'Homère ou la lyre de Simonide, il se contenta de- quelques beaux vers il exprimait cette vérité avec autant de noblesse que de modestie. » Je crois qu'en écrivant ce passage, M. Tissot a été mal servi par sa mémoire. Sans doute, Parny reconnaissait les grands talens de Bonaparte, mais, loin d'at- tendre de lui la plus haute prospérité pour notre patrie , il le regardait comme un génie funeste qui était venu interdire à la France les nobles destinées l'appelait la liberté. Si le chantre d'Éléonore et d'îsnel écrivit que, pour chanter les exploits de l'empereur, il faudrait la voix d'un Homère , ce n'était qu'une manière polie de refuser une mission qui répugnait à ses doc- trines. La pièce si courte et si gênée il s'excuse ainsi suffirait pour montrer avec évidence quels étaient ses vrais sentimens. La place même que cette pièce occupe dans le recueil aurait pu rappeler à M. Tissot le motif pour lequel elle fut composée. Elle vient après une boutade (décembre i8o5), Parny se moquait des vers publiés de toutes parts en l'honneur de Bonaparte, boutade qui valut à l'auteur une invitation, tant soit peu menaçante, de faire oublier les sots panégyriques par des louanges de meilleur goût. Du reste, cette méprise ne diminue, n'affaiblit nullement le mérite d'une notice tous les ouvrages de notre poète sont appréciés avec infiniment de goût et d'esprit.

On les verra jugés aussi, dans le même volume, par l'un de nos plus illustres écrivains, M. Garât, qui chargé, comme pré- sident de la classe de la langue et de la littérature française, de répondre au discours de réception de Parny, répandit tout l'éclat de son éloquence sur un sujet si fertile, l'éloge, au lieu d'être une convenance, était un devoir, l'admiration n'était que de la justice. X. P. D.

LITTÉRATURE. 101

OMNbill, or thl Ki iUKL ; Poern in tkrce cantos , eftfc. O'Nbill, ou' le Rebelle ;j poème en trois chants, p;ir AV/u\ Lytton Bulwer(i).

En lisant le premier ouvrage d'un jeune auteur , lorsqu'il porte l'empreinte d'un véritable talent, au vif intérêt que cette lecture fait éprouver se joint l'espérance de mille jouissances à venir. Chaque page du poëme qui nous inspire cette réflexion est la révélation d'une âme ardente et fière, d'un esprit juste, d'une imagination vraiment poétique. On y trouve, d'ailleurs, l'expression vivante et animée de cette vérité qu'on ne saurait trop reproduire : que l'oppression altère et corrompt les âmes les plus nobles, en les excitant malgré elles à la révolte. Le caractère du Rebelle est frappé d'une empreinte vigoureuse; il offre l'image triste et imposante d'un de ces êtres forts, mais déchus, qui semblent nés pour tout ce qui est grand, et qui ne s'agitent que dans la sphère du mal. Il doit donc rappeler les traits du Corsaire , de Lara , de Childe Harold\ mais nous n'avons pas à reprocher à l'auteur d'en avoir tracé une copie pâle et décolorée. Heureux celui à qui l'on peut trouver de l'analogie dans sa manière de sentir et de peindre avec ce grand poëte, regretté de l'Europe entière, et auquel il a été donné, dans son court passage sur la terre, d'éveiller tant de pensées, tant d'émotions profoudes !

Plus d'une fois nous avons cru reconnaître ses accens dans les pages du Rebelle; c'est assez dire que ce poëme plaira aux âmes tendres et enthousiastes. On ne découvre pas, il est vrai, dans la poésie de M. Lytton Bulwer, ces teintes d'une sombre misanthropie qui semblent indiquer la fatigue du plai- sir, le dégoût des hommes et de la vie, sentiment qui mit lord Byron en rapport avec tous les êtres qui souffrent. Au contraire, l'âme de notre jeune poëte paraît s'ouvrir neuve encore à toutes

(i) Londres, 1827 ; Henry Colburn , New Burlington street. 1 vol. gran din 12 de 1 40 pages.

îoa 1.1 ITERAIT II F,.

les impressions qu'elle lait partager: L'amour, il Le ressent; la

liberté, il la désire et l'appelle; il connaît la haine, parce

que des oppresseurs font gémir sa patrie. Il semble toujours inspire par un sentiment qui le domine. Du moins, la vérité de m> peintures et la force de ses expressions portent à le croire.

Le caractère du Rebelle présente tous les élémens de l'intérêt dramatique. L'auteur peint en traits mâles et énergiques les souffrances d'une âme ardente, irritée par la tyrannie; mais il sait mêler à cette peinture d'heureuses oppositious. Une douce vertu honore son héros : celle de l'amour constant; il ne le met pas au nombre de ces êtres proscrits qui paraîtraient n'avoir pu échapper au crime, quelle que fût l'influence de l'ordre social qui eût pesé sur eux. Il l'anime, au contraire, de ces belles facultés qui sont faites pour gouverner la foule et la diriger vers le bien, mais qui sont détournées de leur but par les funestes effets de l'esclavage. O'Neill marche à la liberté par la licence; il est le chef d'une de ces troupes de rebelles, si fameuses dans l'histoire de l'Irlande, qui s'asso- ciaient pour se venger, par le meurtre et la rapine, des cala- mités qui ravageaient leur patrie. Ne voulant pas néanmoins rattacher son sujet à une époque déterminée, l'auteur a évité de donner aucun développement à l'intrigue politique; et cette teinte mystérieuse, répandue sur de grands intérêts, me semble convenir parfaitement à ce genre de composition. Il n'a donc eu l'intention de retracer aucun personnage connu ; mais on peut dire que son héros a une ressemblance natio- nale; car, à chaque page des annales irlandaises, on croit rencontrer le type de cette fiction.

Pendant plus d'un siècle, c'est-à-dire, depuis la conquête de l'Irlande par Cronuvell, cette malheureuse contrée a souf- fert tous les maux qui peuvent désoler un peuple, les fureurs de l'intolérance et l'avidité du pouvoir. Les catholiques, qui formaient les deux tiers de la population, se virent privés de leur patrimoine, et furent réduits à l'inertie et à une véri- table mort civile par des lois injustes et barbares. Ces lois réduisaient ceux qui ne voulaient pas embrasser le prote*-

1.1 I I I R \Il Il F.. 103

taulisme .1 traîner sur l«*in terre Datait; une déplorable exis- tence, sans qu'aucun effort de leur industrie pût les faire sortir de leur condition d'ilotes <'t <!<• parias. Elles leur fer nièrent toutes les voies , celles du commerce, de L'agriculture, el même de l'instruction publique.

Ou ne doit doue pas s'étonner que ce pays soit depuis tant d'années en proie à l'anarchie, et qu'il ait vu si souvent naître dans son sein des associations semblables à celle que dépeint le poëme dont nous nous occupons.

Nous croyons que l'on peut rapporter les événemens de ce poëme à la fiq du siècle dernier, lorsque l'esprit d'insurrec- tion fermenta dans toutes les âmes, par l'espoir trompeur que les Irlandais avaient conçu d'obtenir leur liberté à l'aide des armes françaises.

Les premières pages du Rebelle présentent la situation mal- heureuse de l'Irlande , et ses plus beaux sites privés de tous leurs charmes pour leurs habitans qu'absorbe le sentiment de leur misère. Ils sont opprimés dans leur religion et dans leurs lois : « Lois dont la cruelle miséricorde ri offre de repos ([lie dans la prison , et d'abri que dans la tombe. »

Laws whose mercy only gave Rest in the gaol , and shelter in the grave.

La rébellion s'établit dans une des vallées solitaires de la contrée. Mais tout à coup une cause ignorée rend la tran- quillité à ce malheureux pays; la révolte semble assoupie, et O'Neill, qu'on ne fait pas connaître d'abord comme chef de rebelles, paraît, sous le nom de Desmond , aux fêtes de ré- jouissances qui se donnent chez lord Ullin , dont il doit épouser la fille. Desmond, véritable nom du jeune lord, est le dernier rejeton d'une tige royale qui gouverna l'Irlande dans les tems les plus reculés. « Ses formes n'avaient rien de grossier. L'éclat de sa jeunesse commençait à faire place à des teintes plus viriles. Ses membres avaient ces belles pro- portions que les Grecs aimaient à retracer, la force était unie à la légèreté, et adoucie par la grâce. Ses traits étaient

io4 LITTÉRATURE.

beaux comme l'antique, et des boucles noires se jouaient sur un front large et ouvert. Son œil disait avec éloquence ce que sa bouche, moins dangereuse, n'osait exprimer. Parfois, néanmoins, un souvenir semblait voiler son regard, en tem- pérer les rayons ou les faire étineeler comme la flamme. Mais, en général, son air calme et indifférent semblait indi- quer une pensée lente et des émotions rares. Bien qu'on fît de sa croyance religieuse, jadis si chère, un sujet de doute, de mépris, de blasphème; bien que le domaine perdu de ses pères fût, comme tout ce qui est déchu, l'objet des plaisan- teries du vulgaire, pourtant, la passion ne colorait pas son visage, et ne lui arrachait ni le sourire du dédain ni la parole insultante. Ceux qui l'avaient connu dans son enfance crurent, avec étonnement, que son âme était devenue aussi insen- sible qu'elle le paraissait. Peut-être ne se trompaient-ils pas. Car avec les années s'effacent les fraîches impressions de la jeunesse; comme des feuilles, elles se flétrissent une à une. Les pensées qu'on a le plus aimées s'obscurcissent, et la vertu paraît moins belle. Nous cessons de compter sur nous-mêmes; nous renfermons les nobles pensées, trop sacrées pour la foule; nous descendons à son niveau, et, par une longue habitude, nous finissons par faire partie d'elle. La passion, la sensibilité, toutes les sources si pures d'où découlent les vives et hautes conceptions, n'ont rien de commun avec le monde. Livrés à son influence, nous devenons trop froids pour le bonheur, trop endurcis pour la souffrance; et chaque année qui s'écoule ôte du prix aux promesses de l'amour et aux rêves du patriotisme. Chaque jour l'esprit devient plus étranger aux pensées et aux liens qu'il avait lui-même re- cherchés, jusqu'à ce que, devenu indifférent à tout autre intérêt que le sien , il s'y renferme, se rétrécit et se resserre. » L'auteur rend avec un charme plein de vérité ces impres- sions morales qui ont occupé les rêveries de tous ceux que la réflexion a vieillis. C'est le privilège du génie de devancer les lecous du tems, et la jeunesse du poète n'ôte point à ses pen- sées cette profondeur et cetle justesse qui ne sont ordinaire-

LITTÉRATURE. meut le partage que de l'âge mûr. il sait parler à la raison comme à la sensibilité. Je ue puis me refuser an plaisir d'en donner une seconde preuve, en citant une slrophe qui est l'expression d'une de ces pensées heureuses qu'on aime à ren- contrer.

Il est question d'O'Neill qui était passé dans les pays étran- gers, et qui pendant long-tems ne reparut point.

« Les années s'écoulèrent; il est une heure de la vie que souvent notre esprit inquiet voudrait pouvoir rappeler. Ce fut celle qui nous dirigea vers le malheur ou la félicité. Une cir- constance, souvent frivole en apparence, parfois ignorée de tous, excepté de celui qui sent Irop bien l'influence qu'elle exerce sur sa destinée, a pu donner sa couleur à toute l'exis- tence. Le choix est un instant en notre pouvoir.. ; l'ame se dirige ensuite obscurément vers le but fixé par le destin. Oui , ['éternité peut dépendre d'une heure : et, avant que cette heure soit écoulée, nous marchons vers la renommée, la disgrâce, l'échafaud, ou un trône, puis à la mort; et vers quoi au delà

de la tombe? Ah! se dissipera l'obscurité de nos

destinées ? »

Nous pensons qu'on ne saurait rendre avec plus de force une vérité dont chacun peut faire l'application à quelque cir- constance de sa vie. On ne lira point cetle page sans s'y ar- rêter, sans rêver au passé, sans qu'un souvenir mystérieux, long-tems éloigné , vienne se représenter à l'esprit.

M. Bulwer a peu multiplié les incidens; mais il a donné un libre cours au développement de ses pensées. Aussi, on revient souvent à cette lecture avec un plaisir qui a toujours l'attrait de la nouveauté; car , l'analyse des sentimens, nous reportant au-dedans de nous-mêmes, éveille une activité intérieure mille fois plus douce que cette vaine curiosité qui se rattache aux événemens, et qui, une fois satisfaite , ne laisse rien après elle. Dans cepoëme, les faits ont le mérite de n'être pas assez nom- breux pour le réduire à une pure narration, mais d'être assez bien choisis pour offrir à la pensée des tableaux, tantôt pleins de vigueur, tantôt remplis de grâce. Nous n'en offrirons pas

iu6 LiTlEilATlRE.

l'analyse : nous craindrions de diminuer le plaisir que donnera la lecture de ce charmant ouvrage; niais nous dirons que l'au- tour sait peindre les images les plus opposées avec un talent égal. Rien n'est plus tendre, plus poétique que la scène d'adieu entre Desmond et JSllen, alors qu'il la quitte pour rejoindre les conjurés. Elle ignore le motif qui l'éloigné; mais son cœur pressent une longue absence. « Ah ! il y a dans cet adieu, dit- elle, plus qu'un adieu ordinaire ! »

Quand elle est pressée ensuite par son père de former un autre lien, l'auteur essaie d'exprimer l'ascendant auquel cède son affection filiale; il peint avec des couleurs si vraies la force de ce pouvoir lent , mais sûr, qu'exerce toujours sur nous l'af- fection qui ne commande pas, mais qui implore, qu'il n'est personne qui ne soit ému en lisant ce passage , et qui ne se reconnaisse capable d'un sacrifice ainsi obtenu.

Lorsqu'à ces scènes touchantes succèdent les sombres entre- vues d'O'Neill avec les conjurés, la description de leur réduit secret, de leur table de festin, sur laquelle les coupes et les glaives se trouvent entremêlés, on frémit en écoutant le dis- cours éloquent de leur chef, et on ne peut se refuser à l'admi- ration qu'inspirent des moyens d'un ordre si élevé.

L'entretien d'O'Neill dans sa prison avec son ennemi Marlow, le discours qu'il adresse au peuple au moment de son exécu- tion, la peinture de la foule qui se presse autour de i'échafaud , sont autant de morceaux d'une admirable énergie. L'auteur semble emprunter alors aux meilleurs historiens quelques-unes de leurs couleurs sombres et fortes, de même qu'il se rapproche par la facilité de sa diction du poète le mieux inspiré que l'on ait jamais connu.

Nous voudrions pouvoir citer tous les passages qui nous ont frappés. Ce serait le meilleur moyen de louer cet ouvrage, comme il mérite de l'être. Mais, resserrés dans des limites étroites , nous ajouterons seulement ici quelques traits de la touchante figure d'Ellen , sur laquelle le poète a répandu tout le charme délicat dont on peut embellir une femme.

Après avoir décrit les tristes tableaux qu'Ellen avait sans

uni k m i\\ ..,-

cessç devant les yeux , il ajoute : De telles scènes avaient ob- icurci d'un voile mélancolique l*éclal brillant de sa jeunesse, et la beauté de ses traits, le sonde sa voi\ avaient une harmonie pleine de magie et de tristesse ; l'abattement de son âme se iisait dans la profonde sensibilité de son regard. Solitaire, peu

sive, mélancolique] dès sa naissance, son cœur avait paru trop tendre pour élre gai. Tels sont ceux sur lesquels l'amour aime à régner, ceux pour lesquels il convertit en chaînes ses plus légères guirlandes. Pour eux, le monde des antres n'est rien; ils se renferment en eux-mêmes pour se nourrir de leurs douces pensées; la passion devient leur vie. Ah ! malheur à ceux à qui le délire de l'amour rend le repos à charge, qui lient à des roseaux leurs espérances , leurs joies, et murmurent contre les vents capricieux qui les brisent!

« Heureux celui dont le cœur inconstant trouve à chaque fleur nouvelle un charme nouveau! Malheur à celui qui, liant à une seule son destin, veille, adore, se désespère et meurt! »

La versification de ce poëme est facile; les mots semblent obéir à la pensée. On engagerait même l'auteur à se défier de cette facilité qiti laisse remarquer quelquefois des épithètes hasardées, et des expressions qui manquent de justesse. Ces défauts sont rares néanmoins; et pour y échapper, il su Ait que M. Bulv> er se rappelle que , plus l'imagination est riche et abondante, plus il faut chercher à lui associer la patience et la méditation ; elles seules peuvent donner aux productions de l'esprit ce degré de perfection et d'élégance dans le choix des expressions, qui ajoute tant de prix aux belles inspirations de la pensée.

H e P.

III. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.

LIVRES ÉTRANGERS (i).

AMERIQUE SEPTENTRIONALE.

ÉTATS-UNIS.

I. * Lectures of the éléments of polltical economy, etc. Leçons élémentaires d'économie politique, par Thomas Coo- per, D. M.r président du collège de la Caroline du sud, pro- fesseur de chimie et d'économie politique. Columbia, 1826. In-8Q de 280 pages;

On voit, par le titre de cet ouvrage, que M. le professeur Cooper possède une grande diversité de connaissances: et en effet, l'économie politique n'est pas une science qui puisse subsister isolée comme les mathématiques, et en général, les sciences abstraites; elle s'environne de compagnes qui sont ses auxiliaires naturelles et nécessaires. On ne peut discuter assez bien les intérêts de l'industrie , si l'on n'est pas initié à ses procédés, aux connaissances qu'elle applique, aux ressources qu'elle possède, aux besoins qu'elle ressent : le commerce, et principalement le commerce maritime, ne peut se passer des secours de la statistique, et fera très-bien de se munir de notions exactes, aussi étendues qu'il sera possible, sur toutes les matières qui sont un objet d'échange, sur les contrées qui les produisent, etc. L'économie politique se chargeant de co- ordonner les ressources des sociétés humaines et de les diri- ger vers le plus grand bien qu'elles puissent opérer, est une partie considérable de la science sociale, complément de toutes les autres sciences, et qui ne peut venir que la dernière. Nous n'en avons donc encore que la première ébauche, quelques vérités sans liaison, altérées peut-être par un mélange qui

(1) Nous indiquons par uu astérisque (*) , placé à côté du titrede chaque ouvrage, ceux des livres étrangers ou français qui paraissent dignes d'une atten- tion particulière , et nous eu reudrous quelquefois compte dans la section des Analyses.

AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE. 109

les défigure, Ct leur fait perdre une partie de leur utilité. Dans cet état de nos connaissances, nous n'avons pas le droit de pronoucer le mol d'éiémens, au sujet d'une science à peine commencée. Si les étémens étaient autre chose que les principes généraux, les vérités génératrices de toutes celles dont la science est composée, ce mot n'aurait aucun sens rigoureux; il ne serait pas bien placé dans le dictionnaire des sciences. Qu'on nous fasse des traitas d'économie politique, jusqu'à ce que l'on soit arrivé à la découverte de ses élémens, enveloppés peut-être de ténèbres plus épaisses que celles qui nous déro- bèrent si long-tems la connaissance de la gravitation univer- selle. Et en effet , M. Cooper n'a traité que des questions isolées en petit nombre, et dont quelques-unes ne sont pas élémentaires; car elles supposent la solution d'une série d'autres questions préparatoires dont chacune exigerait de profondes méditations. Telle est, par exemple, la dissertation sur l'in- fluence de l'accroissement de la population sur le bien être des sociétés. M. Cooper est , sur cet objet, du même avis que M. Malthus, sans fortifier par de nouveaux raisonnemens la doctrine du philosophe anglais. Le professeur américain n'est •pas encore arrivé à la détermination précise de la valeur, et des moyens de comparer entre elles des valeurs de différentes na- tures : il ne nous met donc pas encore en état d'appliquer le cal- cul à des questions qui, en dernière analyse, appartiennent à V arithmétique politique. N'hésitons pas à dire une vérité sé- vère, mais qu'il est lems de reconnaître : on regarde générale- ment l'économie politique comme plus avancée qu'elle ne l'est; ses bases sont mal assurées, et seront peut-être exposées à de fortes commotions : ce danger, si elles l'éprouvent, ne peut être qu'une crise salutaire : on a commencé trop tôt, et par des procédés encore mal éprouvés, un édifice qu'il faudra peut- être reconstruire en entier. Mais, en attendant cette grande révolution dans la science, et afin qu'elle arrive plus promp- tement et sous des auspices plus favorables, que l'enseigne- ment de l'économie politique soit maintenu, que les traités de cette science suivent exactement ses progrès. Quoi qu'on en dise, un savoir incomplet vaut mieux qu'une ignorance totale; et, puisque les méprises de l'apprentissage sont inévitables, il est bon de commencer le plus tôt possible, et de continuer avec persévérance les exercices qui nous rendront plus habiles. Nous n'indiquerons pas l'ouvrage de M. Cooper comme une acquisition que nous aurions à faire au moyen d'une traduc- tion ; nos compatriotes ont pourvu aux besoins de l'enseigne- ment , en tout ce qui est relatif à l'économie politique : mars

nu LIVRES ETRANGERS.

pour l'usage des savans, et pour l'histoire de la science, cet ouvrage sera fort bien placé dans les bibliothèques.

2. * Biography of thc signers to the déclaration of inde- pendencc , etc. Biographie des signataires de la déclara- tion de l'indépendance des États-Unis. Philadelphie, 1827. 9 vol. in-8°.

Ce n'est pas la curiosité, mais la reconnaissance publique dont les soins diligens et souvent pénibles ont recueilli les matériaux de cette histoire. Il a fallu vaincre la répugnance qu'éprouve naturellement l'homme le plus digne d'estime lorsqu'il s'agit de parler de lui-même et du bien qu'il a fait ; les citoyeus dont on voulait consacrer la mémoire n'avaient point travaillé pour la renommée, et ne lui demandaient point qu'elle s'occupât d'eux : ils étaient épars sur un immense ter- ritoire, livrés aux soins domestiques dont ils avaient été long- tems détournés parles intérêts de la patrie. Ceux qui se plaisent à lire les biographies de Plutarque seront encore plus satisfaits de celles-ci; car ils y trouveront la fidèle image de ce que les tems modernes sont, quoi qu'on en dise, en étatde produire de grand, de noble, de vertueux. Les ouvrages tels que celui-ci seraient une source d'instructions pour le législateur qui saurait en profiter. Il y verrait que les hommes dont le caractère moral fait le plus d'honneur à l'humanité sont seuls capables de cer- tains crimes politiques contre lesquels il arme le bras de la justice, et qu'il condamne aux supplices réservés aux plus infâmes scélérats; c'est ainsi que les lois, devennant souvent complices de la tyrannie, perdent 'l'estime des hommes qui pensent et le respect des peuples.

La biographie des signataires de l'indépendance des États- Unis est un livre national pour cette heureuse république. Rendra-t-on le même hommage aux fondateurs des nouvelles républiques du Nouveau-Monde? S'ils troublent cette patrie dont ils ont préparé l'affranchissement, si leurs dissentions l'empêchent de jouir des bienfaits de la liberté, ils l'auront dispensée de toute reconnaissance; au lieu d'être ses fils aînés et chéris, ils ne seront que des enfans dénaturés : espérons qu'un aussi grand malheur ne menace point ces nouveaux états sur lesquels les amis de l'humanité ont sans cesse les yeux ouverts, et pour lesquels ils font les vœux les plus ardeus. F.

Ouvrages périodiques.

3. * Tiœ New- York médical and physical journal. Journal de médecine, etc., de New-York. New- York, 1827;

AMERIQI E SEPTENTR.